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Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 4ème chapitre : Révolutions prolétariennes jusqu’à la deuxième guerre (...) > Marx et l’anarchisme

Marx et l’anarchisme

mercredi 4 février 2009, par Robert Paris

KARL MARX ET LES ANARCHISTES DE LA PREMIERE INTERNATIONALE

K. Marx - F. Engels

Questions d’organisation

Luttes de tendances et dissolution de l’Internationale

De l’indifférence en matière politique

La classe ouvrière ne doit pas se constituer en parti politique ; elle ne doit, sous aucun prétexte, avoir une action politique, car combattre l’État c’est reconnaître l’État ce qui est contraire aux principes éternels [1]. Les travailleurs ne doivent pas faire grève, car dépenser ses forces pour obtenir une augmentation de salaire ou en empêcher l’abaissement, c’est reconnaître le salariat ce qui est en contradiction avec les principes éternels de l’émancipation de la classe ouvrière. Lorsque, dans la lutte politique contre l’État bourgeois, les ouvriers ne parviennent qu’à arracher des concessions, ils signent des compromis ce qui est contraire aux principes éternels. Il faut donc condamner tout mouvement pacifique tel que les ouvriers anglais et américains ont la méchante habitude de le faire. Les ouvriers ne doivent pas dépenser leur énergie pour obtenir une limitation légale de la journée de travail, car ce serait signer un compromis avec les patrons qui, à partir de ce moment, ne les exploiteraient plus que dix ou douze heures, au lieu de quatorze ou seize ! Ils ne doivent pas non plus se donner le mal d’interdire légalement l’emploi de fillettes de moins de dix ans dans les fabriques, car cela n’abolit pas encore l’exploitation des garçonnets de moins de dix ans et ce serait donc un nouveau compromis qui porterait atteinte à la pureté des principes éternels. Les ouvriers doivent encore moins demander comme cela arrive aux États-Unis que l’État, dont le budget s’établit aux frais de la classe ouvrière, assure l’instruction élémentaire des enfants des travailleurs, car l’enseignement élémentaire n’est pas l’enseignement universel. Il est préférable que les ouvriers et les ouvrières ne sachent ni lire, ni écrire, ni compter, plutôt que de recevoir l’enseignement d’un maître d’école de l’État. II vaut mieux que l’ignorance et un travail quotidien de seize heures abrutissent la classe ouvrière, plutôt que les principes éternels soient violés ! Si la lutte politique assume des formes violentes, et si les ouvriers substituent leur dictature révolutionnaire à la dictature de la bourgeoisie, ils commettent le terrible délit de lèse-principe, car, pour satisfaire leurs misérables besoins profanes de tous les jours, pour briser la résistance des classes bourgeoises, ne donnent-ils pas à l’État une forme révolutionnaire et transitoire, au lieu de rendre les armes et d’abolir l’État. Les ouvriers ne doivent pas former des syndicats de tous les métiers, car ce serait perpétuer la division du travail telle qu’elle existe dans la société bourgeoise, cette division du travail qui morcelle la classe ouvrière ne constitue-t-elle pas le véritable fondement de leur esclavage ? En un mot, les ouvriers doivent croiser les bras et ne pas dépenser leur temps en agitations politiques et économiques, car elles ne peuvent leur apporter que des résultats immédiats. À l’instar des bigots des diverses religions, ils doivent, au mépris des besoins quotidiens, s’écrier avec une foi profonde : « Que notre classe soit crucifiée, que notre race périsse, mais que les principes éternels restent immaculés ! » Comme de pieux chrétiens, ils doivent croire en la parole du curé et mépriser les biens de ce monde pour ne penser qu’à gagner le paradis (lisez, au lieu de paradis, la liquidation sociale qui, un beau jour, doit avoir lieu dans un coin du monde personne ne sachant qui la réalisera, ni comme elle se réalisera , et la mystification est en tout et pour tout identique). Dans l’attente de la fameuse liquidation sociale, la classe ouvrière doit se comporter avec décence, comme un troupeau de moutons gras et bien nourris ; elle doit laisser le gouvernement en paix, craindre la police, respecter les lois et servir de chair à canon sans se plaindre. Dans la vie pratique de tous les jours, les ouvriers doivent être les serviteurs les plus obéissants de l’État. Néanmoins, dans leur for intérieur, ils doivent protester avec la dernière énergie contre son existence et lui attester le profond mépris qu’ils ressentent pour lui en achetant et en lisant des brochures qui traitent de l’abolition de l’État. Ils doivent se garder d’opposer à l’ordre capitaliste d’autre résistance que leurs déclamations sur la société future dans laquelle cet ordre maudit aura cessé d’exister. Nul ne contestera que si les apôtres de l’indifférence politique s’étaient exprimés de manière aussi claire, la classe ouvrière ne les eût envoyés aussitôt à tous les diables. En effet, elle se serait sentie insultée par des bourgeois doctrinaires et des aristocrates déchus, assez sots et ingénus pour lui interdire tout moyen réel de lutte, alors qu’elle doit prendre dans l’actuelle société même toutes les armes pour son combat, les conditions fatales de lutte ayant le malheur de ne pas cadrer avec les rêveries d’idéologues que nos docteurs en science sociale ont exaltées, jusqu’au séjour des béatitudes, sous le nom de Liberté, Autonomie et Anarchie. D’ores et déjà, le mouvement de la classe ouvrière est si puissant que ces sectaires philanthropes n’ont plus le courage de répéter pour la lutte économique les grandes vérités qu’ils ne cessent de proclamer sur le plan politique. Ils sont trop pusillanimes pour les appliquer aux grèves, aux coalitions, aux syndicats, aux lois réglementant le travail des femmes et des enfants ou limitant la journée de travail, etc. Voyons maintenant dans quelle mesure ils peuvent en appeler aux vieilles traditions, à l’honneur, à la probité et aux principes éternels. À une époque où les rapports sociaux n’étaient pas encore assez développés pour permettre à la classe ouvrière de se constituer en parti politique, les premiers socialistes (Fourier, Owen, Saint-Simon, etc.) ont dû fatalement se borner, à imaginer une société modèle de l’avenir, et condamner toutes les tentatives entreprises par les ouvriers en vue améliorer leur situation actuelle : grèves, coalitions, actions politiques [2]. Même s’il ne nous est pas permis de renier ces patriarches du socialisme, comme il n’est pas permis aux chimistes de renier leurs pères, les alchimistes, nous devons nous garder de retomber dans les erreurs qu’ils ont commises et que nous serions impardonnables de renouveler. Toutefois, très vite en 1839 , lorsque la lutte politique et économique de la classe ouvrière prit un caractère déjà tranché en Angleterre, Bray l’un des disciples d’Owen et l’un de ceux qui, bien avant Proudhon, avaient découvert le mutualisme publia un livre : Labour’s Wrongs and Labour’s Remedy (« Les Maux du travail et les remèdes du travail »). Dans l’un des chapitres sur l’inefficacité de tous les remèdes que l’on veut obtenir par la lutte actuelle, il fit une amère critique de toutes les agitations économiques aussi bien que politiques de la classe ouvrière anglaise. Il condamna l’agitation politique, les grèves, la limitation des heures de travail, la réglementation du travail des femmes et des enfants dans les fabriques, parce que tout cela à ses yeux , au lieu de faire sortir des conditions actuelles de la société, nous y entraîne et en rend les antagonismes encore plus intenses. Et maintenant, venons-en à, l’oracle de nos docteurs en science sociale, à Proudhon. Alors que le maître avait le courage de se prononcer avec énergie contre tous les mouvements économiques (grèves, coalitions, etc.) qui étaient contraires aux théories rédemptrices de son mutualisme, il encourageait par ses écrits et son action personnelle la lutte politique de la classe ouvrière [3]. En revanche, ses disciples n’osèrent pas se prononcer ouvertement contre le mouvement. Dès 1847, lorsque apparut la grande œuvre du maître, Système des contradictions économiques ou philosophie de la misère, j’ai réfuté ses sophismes contre le mouvement ouvrier. Toutefois, en 1864, après la loi Ollivier qui accordait aux ouvriers français si chichement le droit de coalition, Proudhon revint à la charge dans son livre De la capacité politique des classes ouvrières, qui fut publié quelques jours après sa mort. Les attaques du maître plurent tellement à la bourgeoisie que le Times, lors de la grande grève des tailleurs de Londres en 1866, fit à Proudhon l’honneur de le traduire afin de condamner les grévistes par les propres paroles de Proudhon. En voici quelques exemples. Les mineurs de Rives-de-Gier s’étant mis en grève, on fit appel à la troupe pour leur faire entendre raison, et Proudhon de s’écrier : « L’autorité qui fit fusiller les mineurs de Rives-de-Gier se trouvait dans une situation malheureuse. Mais elle agit comme le vieux Brutus qui, partagé entre ses sentiments de père et son devoir de consul, dut sacrifier ses enfants pour sauver la République. Brutus n’hésita pas et la société n’a pas osé le condamner [4]. » De mémoire de prolétaire on ne se souvient pas qu’un bourgeois ait hésité à sacrifier ses ouvriers pour sauver ses intérêts. Quels Brutus que ces bourgeois ! « Non, il n’existe pas plus un droit de coalition qu’il n’y a un droit d’exaction, de brigandage, de rapine, un droit d’inceste, d’adultère [5]. » Mais quels sont les principes éternels au nom desquels le maître lance ses abracadabrants anathèmes ? Premier principe éternel : « Le taux de salaire détermine le prix des marchandises. » Même ceux qui n’ont aucune notion d’économie politique et ne savent pas que le grand économiste bourgeois Ricardo, dans son livre, Principes d’économie politique, paru en 1817, a réfuté une fois pour toutes cette erreur commune, même ceux-là sont au courant du fait que l’industrie anglaise peut donner à ses produits un prix plus bas que n’importe quel autre pays, bien que les salaire soient relativement plus élevés en Angleterre que dans aucun autre pays d’Europe. Deuxième principe éternel : « La loi qui autorise les coalitions est tout à fait illégale, anti-économique et est en contradiction avec tout ordre et toute société. » En un mot, « elle s’oppose au droit économique de la libre concurrence ». Si le maître avait été moins chauvin, il se serait demandé comment il se fait qu’il y a quarante ans déjà on ait promulgué en Angleterre une loi sur les fabriques si contraire aux droits économiques de la libre concurrence, et qu’à mesure que se développe l’industrie, et avec elle la libre concurrence, cette loi destructrice de tout ordre et de toute société s’impose à tous les États bourgeois comme une nécessité inéluctable. Il aurait peut-être découvert que le Droit (avec un grand D) n’existe que dans les manuels d’économie rédigés par ses frères ignorantins de l’économie politique, manuels qui contiennent des perles comme celle-ci : « La propriété est le fruit du travail »... des autres, oublient-ils d’ajouter. Troisième principe éternel : Sous prétexte d’élever la classe ouvrière au-dessus de sa prétendue infériorité sociale, on va diffamer en bloc toute une classe de citoyens : la classe des patrons, des entrepreneurs, des usiniers et des bourgeois. On portera aux nues la démocratie des travailleurs manuels et on lui demandera sa mésestime et sa haine pour ces alliés indignes de la classe moyenne. À la contrainte légale, on préférera la guerre dans le commerce et l’industrie ; à la police d’État, on préférera l’antagonisme des classes [6]. Pour empêcher la classe ouvrière de sortir de la prétendue humiliation sociale, le maître condamne les coalitions qui constituent la classe ouvrière en classe antagoniste face à la respectable catégorie des patrons, des entrepreneurs et des bourgeois qui certes préfèrent, comme Proudhon, la police d’État à l’antagonisme des classes. Pour éviter tout ennui à cette respectable classe, notre bon Proudhon conseille aux ouvriers, en attendant l’avènement de la société mutualiste, le régime de « la liberté ou de la concurrence » qui, malgré « ses graves inconvénients », demeure pourtant e notre unique garantie [7] ». Le maître prêchait l’indifférence en matière économique pour sauvegarder la liberté ou la concurrence bourgeoise, « notre unique garantie » ; les disciples prêchent l’indifférence en matière politique pour sauvegarder la liberté bourgeoise, leur unique garantie. Les premiers chrétiens, qui prêchaient aussi l’indifférence politique, n’en eurent pas moins besoin du bras puissant de l’empereur pour se transformer de persécutés en persécuteurs. Quant aux apôtres modernes de l’indifférence politique, ils ne croient pas que leurs principes éternels leur imposent aussi de renoncer aux biens de ce monde et aux privilèges temporels de la société bourgeoise. Quoi qu’il en soit, il faut bien reconnaître qu’ils supportent, avec un stoïcisme digne des martyrs chrétiens, que les ouvriers endurent des journées de travail de quatorze à seize heures dans les fabriques.

Notes [1] Cf. Marx, Almanacco republicano per l’anno 1874. Traduit de l’italien. Ce texte, ainsi que le suivant, est extrait de MARX-ENGELS, Scritti italiani, Edizioni Avanti, 1955, p. 98-104, p. 93-97. Toute une série d’articles de Marx-Engels furent publiés par le groupe de socialistes réunis autour de La Plebe pour contrecarrer l’influence des anarchistes et pour affirmer les positions marxistes sur l’activité politique et l’autorité dans la révolution et le parti politique. Le texte d’Engels plus général est complété par celui de Marx sur l’autorité. Tous deux parlent pour ainsi dire au bon sens, en puisant des exemples dans la vie quotidienne. La démonstration n’en demeure pas moins, dans les deux cas, historique, utilisant la dialectique pour montrer l’évolution des notions justifiées à tel moment, dépassées ensuite, et carrément réactionnaires enfin. [2] Marx aborde maintenant le problème sous l’angle de son évolution historique, en comparant les diverses questions non seulement dans leur ordre chronologique successif, mais encore logique, avec la position des classes opprimées dans une forme sociale antérieure. En utilisant cette méthode, il répond d’avance à nos syndicalistes révolutionnaires modernes qui rejettent l’action politique proprement dite, et n’admettent que l’action économique « révolutionnaire », c’est-à-dire l’action politique subversive dans la sphère économique. [3] En renversant la position, c’est-à-dire en rejetant la politique dans son domaine spécifique, pour n’admettre qu’une action économique « révolutionnaire », les modernes syndicalistes révolutionnaires ou partisans d’une pure action de conseils ouvriers sont tout aussi éloignés de la position marxiste que Proudhon qui rejetait les grèves et syndicats, mais prônait l’action politique. [4] Cf. P.-J. Proudhon, De la capacité politique des classes ouvrières, Paris, 1868, p 327. (Note de Marx.) [5] Op. cit., p. 333. (Note de Marx.) [6] Op. cit., p. 337-338. (Note de Marx.) [7] Op. cit., p. 334.

De l’autorité

Ces derniers temps, certains socialistes ont entrepris une véritable croisade contre ce qu’ils appellent le principe d’autorité [1]. Il leur suffit de dire que tel ou tel acte est autoritaire pour le condamner. On abuse de ce procédé tout à fait sommaire au point qu’il est devenu nécessaire de s’en préoccuper. Autorité, dans le sens où l’on emploie ce terme, signifie soumission de la volonté d’autrui à la nôtre. Mais autorité implique, d’autre part, subordination [2]. Or, comme ces deux termes sonnent mal et que le rapport qu’ils expriment est désagréable pour celui qui est subordonné à l’autre, on s’est demandé s’il n’était pas possible de s’en passer et dans le cadre des rapports sociaux actuels de créer un autre état social dans quel l’autorité n’aurait plus d’objet, et disparaîtrait donc. Voyons ce qu’il en est dans la réalité. Si nous considérons les conditions économiques industrielles et agraires qui forment la base de l’actuelle société bourgeoise, nous trouvons qu’elles tendent à substituer l’action combinée des individus à leur action isolée. L’industrie moderne a pris la place des petits ateliers de producteurs isolés, et développe les grandes fabriques et entreprises, dans lesquelles des centaines d’ouvriers surveillent des machines compliquées, mues par la vapeur. Les coches et autres voitures circulant sur les grandes routes ont fait place aux chemins de fer, comme les vaisseaux à rames ou à voiles ont été remplacés par les navires à vapeur. L’agriculture elle-même tombe progressivement sous la domination de la machine et de la vapeur, tandis que lentement, mais inexorablement, les petits paysans cèdent la place aux gros capitalistes qui font cultiver de grandes surfaces par des ouvriers salariés. Partout, l’action combinée et l’enchaînement d’activités et de procédés dépendant les uns des autres se substituent à l’action indépendante des individus isolés. Mais qui dit action combinée dit aussi organisation. Or, est-il possible d’avoir une organisation sans autorité ? Supposons qu’une révolution sociale ait détrôné les capitalistes, dont l’autorité préside aujourd’hui à la production et à la circulation des richesses. Supposons, pour nous placer entièrement au point de vue des anti-autoritaires, que la terre et les instruments de travail soient devenus propriété collective des travailleurs qui les emploient. L’autorité aura-t-elle disparu, ou bien n’aura-t-elle fait que changer de forme ? C’est ce que nous allons voir. Prenons comme exemple une filature de coton. Pour que le coton se transforme en fil, il doit subir au moins six opérations successives et différentes qui, la plupart du temps, s’effectuent dans des locaux différents. En outre, il faut un ingénieur pour tenir les machines en marche et les surveiller, des mécaniciens, chargés des réparations courantes, et un grand nombre d’ouvriers pour le transport des produits d’un atelier à l’autre, etc. Tous ces travailleurs hommes, femmes et enfants sont obligés de commencer et de finir leur travail à des heures déterminées par l’autorité de la vapeur qui n’a cure de l’autonomie des individus. Il est donc indispensable, dès le principe, que les ouvriers s’entendent sur les heures de travail et, celles-ci étant fixées, s’y conforment tous sans exception. Ensuite, à tout moment et partout, se posent des questions de détail sur les procédés de fabrication, la répartition du matériel, etc., qu’il faut résoudre sur l’heure sous peine de voir s’arrêter aussitôt toute la production. Qu’elles soient réglées par un délégué qui est à la tête de chaque secteur d’activité ou par une décision de la majorité, si c’est possible, il n’en demeure pas moins que la volonté de chacun devra s’y soumettre. Autrement dit, les questions seront résolues par voie autoritaire. Le machinisme automatisé d’une grande fabrique est beaucoup plus tyrannique que ne l’ont été les petits capitalistes qui emploient les ouvriers [3]. Du moins en ce qui concerne les heures de travail, on peut écrire sur la porte de ces fabriques : Lasciate ogni autonomia, voi ch’entrate ! (« Renoncez à toute autonomie, vous qui entrez [4] ! ») Si l’homme, avec la science et son génie inventif, s’est soumis les forces de la nature, celles-ci se sont vengées en le soumettant à son tour, lui qui les exploite, à un véritable despotisme, absolument indépendant de tout état social. Vouloir abolir l’autorité dans la grande industrie, c’est vouloir supprimer l’industrie elle-même. C’est détruire la filature à vapeur pour en revenir à la quenouille. Prenons un autre exemple, celui du chemin de fer. Ici, la coopération d’un grand nombre d’individus est absolument indispensable, coopération qui doit avoir lieu à des heures précises pour qu’il n’y ait pas d’accidents. Ici encore, la première condition de toute l’entreprise est une volonté supérieure qui commande toute question subordonnée, et cela est vrai dans l’hypothèse où elle est représentée par un délégué aussi bien que dans celle où un comité est élu pour exécuter les décisions de la majorité des intéressés. En effet, dans un cas comme dans l’autre, on a affaire à une autorité bien tranchée. Bien plus, qu’adviendrait-il du premier train si l’on abolissait l’autorité des employés de chemin de fer sur messieurs les voyageurs ? Nulle part la nécessité de l’autorité et d’une autorité absolue n’est plus impérieuse que sur un navire en pleine mer. Là, à l’heure du péril, la vie de tous dépend de l’obéissance instantanée et fidèle de tous à la volonté d’un seul. À chaque fois que je présente ces arguments aux anti-autoritaires les plus enragés, ils ne savent faire qu’une seule réponse : « Bah ! c’est exact, mais il ne s’agit pas là d’une autorité que nous conférons à un délégué, mais d’une fonction ! » Ces messieurs croient avoir changé les choses quand ils en ont changé le nom. C’est se moquer tout simplement du monde. Quoi qu’il en soit, nous avons vu que, d’une part, une certaine autorité (peu importe comment elle est déléguée) et, d’autre part, une certaine subordination s’imposent à nous, indépendamment de toute organisation sociale, de par les conditions matérielles dans lesquelles nous produisons et faisons circuler les produits. Nous avons vu, en outre, que les conditions matérielles de la production et de la circulation s’entrelacent fatalement toujours davantage avec la grande industrie et l’agriculture moderne, de sorte que le champ d’action de cette autorité s’étend chaque jour un peu plus. Il est donc absurde de parler de l’autorité comme d’un principe absolument mauvais, et de l’autonomie comme d’un principe parfaitement bon. L’autorité et l’autonomie sont des notions relatives, et leur importance varie selon les diverses phases de l’évolution sociale. Si les autonomistes se contentaient de dire que l’organisation sociale de l’avenir ne tolérera l’autorité que dans les limites qui lui sont tracées par les conditions mêmes de la production, nous pourrions nous entendre avec eux. Cependant, ils sont aveugles pour tous les faits qui rendent l’autorité nécessaire, et ils partent en guerre contre cette notion. Pourquoi les anti-autoritaires ne se bornent-ils pas à crier contre l’autorité politique, l’État ? Tous les socialistes sont d’accord sur le fait que l’État politique et, avec lui, l’autorité politique disparaîtront à la suite de la révolution sociale future, autrement dit que les fonctions publiques perdront leur caractère politique et se transformeront en simples administrations veillant aux véritables intérêts sociaux. Mais les anti-autoritaires demandent que l’État politique autoritaire soit aboli d’un seul coup, avant même que ne soient supprimées les conditions sociales qui l’ont fait naître. Ils réclament que le premier acte de la révolution sociale soit l’abolition de l’autorité. Ont-ils jamais vu une révolution, ces messieurs ? Une révolution est certainement la chose la plus autoritaire qui soit, c’est l’acte par lequel une fraction de la population impose sa volonté à l’autre au moyen de fusils, de baïonnettes et de canons, moyens autoritaires s’il en est ; et le parti victorieux, s’il ne veut pas avoir combattu en vain, doit continuer à dominer avec la terreur que ses armes inspirent aux réactionnaires. La Commune de Paris eût-elle pu se maintenir un seul jour si elle n’avait pas usé de l’autorité d’un peuple en armes contre la bourgeoisie ? Ne faut-il pas, au contraire, la critiquer de ce qu’elle ait fait trop peu usage de son autorité ? Donc, de deux choses l’une : ou bien les anti-autoritaires ne savent pas ce qu’ils disent et, dans ce cas, ils ne font que semer la confusion, ou bien ils le savent et, dans ce cas, ils trahissent la cause du prolétariat. De toute façon, ils servent la réaction.

Notes [1] Cf. Engels, in Almanacco republicano, décembre 1873. Engels avait envoyé cet article à Bignami dès novembre 1872, mais celui-ci ayant été arrêté, l’article fut sans doute confisqué, et Engels dut réécrire son article. [2] En distinguant entre l’autorité d’une volonté qui impose une décision à une autre, ce qui est inévitable dès lors que l’on vit en société et que l’on collabore à une même œuvre, et l’autorité qui entraîne subordination et assujettissement, c’est-à-dire structure sociale (politique) de contrainte, Engels distingue entre les sociétés de l’exploitation de l’homme par l’homme et celles où cette exploitation a cessé. [3] Dans les Fondements de la critique de l’économie politique, t. I, p. 93-102, Marx démontre que l’individu perd de plus en plus son autonomie et son indépendance, tandis que les liens sociaux et l’organisation économique et sociale s’imbriquent et s’intègrent à mesure que les forces productives et l’humanité s’accroissent et se multiplient. Il explique, en outre, que les rapports sociaux étant aliénés et extérieurs à l’homme, c’est-à-dire réifiés, face à la masse humaine vidée de ses réalisations dans la société capitaliste, il peut sembler que les individus forment une entité à part : « La dépendance mutuelle et universelle des individus, alors qu ’ils restent indifférents les uns aux autres telles est actuellement la caractéristique de leurs liens sociaux. Ces liens sociaux s’expriment dans la valeur d’échange… » (p. 93-94.) [4] Paraphrase de l’inscription apposée à la porte de l’Enfer de Dante (cf. La Divine Comédie : « L’Enfer », chant III, vers 9) : Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate !

Rapport fait au Congrès de La Haye au nom du Conseil général sur l’Alliance de la démocratie socialiste

L’Alliance de la démocratie socialiste fut fondée par M. Bakounine vers la fin de l’année 1868. C’était une société internationale prétendant fonctionner, en même temps, en dehors et en dedans de l’Association internationale des travailleurs [1]. Se composant de membres de cette dernière qui réclamaient le droit de participer à toutes les réunions internationales, elle voulait cependant se réserver d’avoir ses groupes locaux, ses fédérations nationales, ses congrès particuliers à côté de ceux de l’Internationale. En d’autres termes, l’Alliance prétendait dès le début former une sorte d’aristocratie au sein de notre association, un corps d’élite avec un programme à elle et avec ses privilèges particuliers.

Notre circulaire sur Les Prétendues scissions dans l’Internationale (pages 7 à 9, pièces justificatives n° 1) reproduit la correspondance qui eut lieu à ce moment entre le comité central de l’Alliance et notre Conseil général. Celui-ci refusa d’admettre l’Alliance tant qu’elle conserverait son caractère international distinct ; il ne promit de l’admettre qu’à la condition qu’elle dissoudrait son organisation internationale particulière, que ses sections se convertiraient en simples sections de notre association, et que le Conseil serait informé du lieu et des effectifs numériques de chaque section nouvelle.

Voici ce que répondit, à ces demandes, le 22 juin 1869, le comité central de l’Alliance qui, à cette occasion, changeait de nom et prit celui de section de l’Alliance de la démocratie socialiste de Genève :

« Conformément à ce qui a été convenu entre votre Conseil et le comité central de l’Alliance de la démocratie socialiste, nous avons soumis aux différents groupes de l’Alliance la question de sa dissolution comme organisation distincte de celle de l’Association internationale des travailleurs... Nous avons le plaisir de vous annoncer que la grande majorité des groupes a partagé l’avis du comité central tendant à prononcer la dissolution de l’Alliance internationale de la démocratie socialiste. Aujourd’hui, cette dissolution est prononcée. En notifiant cette décision aux différents groupes de l’Alliance, nous les avons invités à se constituer, à notre exemple, en sections de l’A.I.T., et à se faire reconnaître comme telles par vous ou par le conseil fédéral de cette association dans leurs pays respectifs. Comme confirmation de la lettre que vous avez adressée à l’ex-comité de l’Alliance, nous venons aujourd’hui, en vous soumettant les statuts de notre section, vous prier de la reconnaître officiellement comme branche de l’Association internationale des travailleurs. » (Signé : le secrétaire provisoire C. Perron ; pièces justificatives n° 2.)

L’exemplaire des statuts de l’Alliance se trouve aux pièces justificatives n° 3.

La section de Genève resta la seule qui demandait son affiliation. On n’entendit plus parler des autres prétendues sections de l’Alliance. Cependant, en dépit des intrigues continuelles des alliancistes tendant à imposer leur programme spécial à toute l’Internationale, et à s’assurer la direction de notre association, on devait croire qu’elle avait tenu sa parole, et qu’elle s’était dissoute. Mais, au mois de mai dernier, le Conseil général reçut des indications assez précises, dont il dut conclure que l’Alliance ne s’était jamais dissoute ; qu’en dépit de la parole solennellement donnée elle avait existé et existait toujours sous forme de société secrète, et qu’elle usait de cette organisation clandestine pour poursuivre toujours son but original de domination. C’est surtout en Espagne que son existence devint de plus en plus manifeste, par suite des divisions au sein même de l’Alliance, dont nous tracerons plus loin l’historique.

Il suffit ici de dire que d’abord une circulaire des membres de l’ancien conseil fédéral de ce pays, membres en même temps du comité central de l’Alliance en Espagne (voir le n° 61, p. 3, col. 2 de l’Émancipation ; pièces justificatives n° 4), en dévoila l’existence [2]. Cette circulaire est datée du 2 juin 1872, et annonce à toutes les sections de l’Alliance en Espagne que les signataires venaient de se dissoudre comme section de l’Alliance et invitèrent les autres à suivre leur exemple. Elle fut publiée dans l’Émancipation (n° 59, pièce justificative n° 5).

Cette publication força le journal de l’Alliance, la Federacion de Barcelone (n° 155, 4 août 1872), à publier lui-même les statuts de l’Alliance (pièces justificatives n° 6).

En comparant les statuts de la société secrète avec les statuts soumis par l’Alliance de Genève au Conseil général, nous trouvons d’abord que le programme en tête de la première est identique à celui en tête de l’autre. Il n’y a que de légers changements de rédaction, de sorte que le programme particulier de Bakounine apparaît clairement dans les statuts secrets.

En voici le tableau exact :

* L’article 1 de Genève est littéralement identique à l’article 5 secret. * L’article 2 de Genève est généralement identique à l’article 1 secret. * L’article 3 de Genève est littéralement identique à l’article 2 secret. * Les articles 4 et 5 de Genève sont généralement identiques à l’article 3 secret. * L’article 6 de Genève est généralement identique à l’article 4 secret.

Les statuts secrets eux-mêmes sont basés sur ceux de Genève. Ainsi l’article 4 secret correspond littéralement à l’article 3 de Genève ; les articles 8 et 9 de Genève se trouvent, en bref, dans l’article 10 secret, comme les articles 15-20 de Genève dans l’article 3 secret.

L’article 7 de Genève, contrairement à la pratique actuelle des alliancistes, prêche « la forte organisation » de l’Internationale, et oblige tous les membres de l’Alliance à « soutenir... les résolutions des congrès et le pouvoir du Conseil général ». Cet article ne se trouve pas dans les statuts secrets, mais la preuve qu’il y a figuré, au commencement, c’est qu’il se retrouve presque littéralement dans l’article 15 du règlement de la section madrilène qui combine diverses professions (pièces justificatives n° 7).

Il est donc manifeste que nous avons affaire non à deux sociétés différentes, mais à une seule et même société. Alors que le comité central de Genève donna au Conseil général l’assurance que l’Alliance était dissoute ; et que, sur la foi de cette déclaration, il fut reçu comme section de l’Internationale, les meneurs de ce comité central, Monsieur Bakounine à leur tête, renforcèrent l’organisation de cette Alliance en la transformant en société secrète, et en lui conservant le caractère international qu’on avait promis d’abandonner. La bonne foi du Conseil général et de toute l’Internationale, à laquelle la correspondance avait été soumise, fut indignement trompée. Après avoir débuté par un mensonge pareil, ces hommes n’avaient plus de raison de se gêner dans leurs machinations pour se soumettre l’Internationale ou, en cas d’échec, pour la désorganiser.

Voici maintenant les articles principaux des statuts secrets :

1. L’Alliance de la démocratie socialiste se composera de membres de l’Association internationale des travailleurs, et aura pour but la propagande et le développement des principes de son programme, et l’étude de tous les moyens propres à avancer l’émancipation directe et immédiate de la classe ouvrière. 2. Pour obtenir les meilleurs résultats possibles et pour ne pas compromettre la marche de l’organisation sociale, l’Alliance sera éminemment secrète.

4. Personne ne pourra être admis comme membre sans avoir auparavant accepté complètement et sincèrement les principes du programme, etc. 5. L’Alliance influera tant qu’elle pourra au sein de la fédération ouvrière locale, de sorte qu’elle ne prenne pas une marche réactionnaire ou antirévolutionnaire. 6. La majorité des associés pourra exclure de l’Alliance chacun de ses membres sans indication de cause.

L’Alliance est donc une société secrète, formée au sein même de l’Internationale avec un programme spécial qui n’est pas du tout celui de l’Internationale, et ayant pour but la propagande de ce programme qu’elle considère comme seul révolutionnaire. Elle impose à ses membres le devoir d’agir au sein de leur fédération locale internationale de manière que cette dernière ne prenne pas une marche réactionnaire ou antirévolutionnaire, c’est-à-dire qu’elle ne s’éloigne aucunement du programme de l’Alliance. En d’autres termes, l’Alliance a pour but d’imposer, au moyen de son organisation secrète, son programme sectaire à toute l’Internationale. Le moyen le plus efficace d’y arriver, c’est de s’emparer des conseils locaux et fédéraux et du Conseil général, en y faisant élire, usant de la puissance donnée par l’organisation clandestine, des membres de l’Alliance. C’est précisément ce qu’a fait l’Alliance là où elle a cru avoir des chances de succès : nous verrons cela plus tard.

Il est clair que personne ne saurait en vouloir aux alliancistes de faire de la propagande pour leur programme. L’Internationale se compose de socialistes des nuances les plus variées, et son programme est assez ample pour les comprendre toutes. La secte bakouniniste y a été reçue aux mêmes conditions que les autres. Ce qu’on lui reproche, c’est précisément d’avoir violé ces conditions.

Quant au caractère secret de l’Alliance, c’est déjà autre chose. L’Internationale ne peut ignorer que les sociétés secrètes sont en beaucoup de pays, en Pologne, en France, en Irlande, un moyen légitime de défense contre le terrorisme gouvernemental. Mais elle a déclaré, à la Conférence de Londres, qu’elle veut rester complètement étrangère à ces sociétés, et que, par conséquent, elle ne les reconnaîtra pas comme sections. Et, ce qui est le point capital, nous nous trouvons ici en face d’une société créée pour combattre non les gouvernements, mais l’Internationale elle-même.

L’organisation d’une pareille société est une violation flagrante non seulement de l’engagement contracté envers l’Internationale, mais aussi de la lettre et de l’esprit de nos statuts et règlements généraux. Nos statuts ne connaissent qu’une seule espèce de membres de l’Internationale avec droits et devoirs égaux ; l’Alliance les divise en deux castes, initiés et profanes, aristocrates et plébéiens, ces derniers étant destinés à être menés par les premiers, au moyen d’une organisation dont ils ignorent jusqu’à l’existence.

L’Internationale demande à ses adhérents de reconnaître pour base de leur conduite la vérité, la justice et la morale ; l’Alliance impose à ses adeptes comme premier devoir le mensonge, la dissimulation et l’imposture, en leur prescrivant de tromper les Internationaux profanes sur l’existence de l’organisation clandestine, sur les motifs et sur le but même de leurs paroles et de leurs actions. Les fondateurs de l’Alliance savaient parfaitement que la grande masse des Internationaux profanes ne se soumettrait jamais sciemment à une organisation comme la leur, sitôt qu’ils en auraient connu l’existence. C’est pourquoi ils la firent « éminemment secrète ». Car il faut bien observer que le caractère secret de cette Alliance n’a pas pour objet de tromper la vigilance des gouvernements, car autrement on n’aurait pas débuté par sa constitution comme société publique ; ce caractère secret était uniquement destiné à tromper l’Internationale profane, comme le prouve la manœuvre indigne dont l’Alliance a fait usage vis-à-vis du Conseil général. Il s’agit donc d’une véritable conspiration contre l’Internationale.

Pour la première fois dans l’histoire des luttes de la classe ouvrière, nous rencontrons une conspiration secrète ourdie au sein même de cette classe et destinée à miner non pas le régime exploiteur existant, mais l’Association même qui le combat le plus énergiquement.

Du reste, il serait ridicule de prétendre qu’une société se soit faite secrète pour se sauvegarder contre les poursuites des gouvernements actuels, étant donné que cette société prêche partout la doctrine dévirilisante de l’abstention absolue en matière politique, et déclare dans son programme (art. 3, préambule aux statuts secrets) qu’elle « repousse toute action révolutionnaire qui n’aurait pas pour objet immédiat et direct le triomphe de la cause des ouvriers contre le capital ».

Considérons maintenant quelle a été l’action de cette société secrète dans l’Internationale.

La réponse à cette question se trouve déjà, en partie, dans la circulaire privée du Conseil général sur Les Prétendues Scissions. Mais comme le Conseil général ne connaissait pas encore à ce moment-là l’étendue de l’organisation secrète, et comme, depuis, il s’est passé bien des faits importants, cette réponse ne pouvait être que fort incomplète.

Constatons d’abord qu’il y a eu deux phases bien distinctes dans l’action de l’Alliance. Dans la première, elle croyait pouvoir s’emparer du Conseil général et, ce faisant, de la direction suprême de notre association. C’était alors qu’elle demanda à ses adhérents de soutenir la « forte organisation » de l’Internationale et « le pouvoir du Conseil général d’abord, aussi bien que celui du conseil fédéral et du comité central ». C’est dans ces conditions que les alliancistes ont demandé au Congrès de Bâle tous ces pouvoirs étendus pour le Conseil général, pouvoirs qu’ils ont plus tard repoussés avec tant d’horreur parce que autoritaires.

Le Congrès de Bâle réduisit à néant les espérances de l’Alliance, du moins pour quelque temps, en la laissant à des intrigues locales. Elle se tint assez tranquille jusqu’à ce que la Conférence de Londres rétablît, par ses résolutions sur la politique de la classe ouvrière et sur les sections sectaires, le programme original de l’Internationale vis-à-vis du programme de l’Alliance, et mît fin à ce quiproquo international. Depuis, elle ourdit des menées dont il est question clans Les Prétendues Scissions.

Dans le Jura, en Italie et en Espagne, elle ne cessa de substituer son programme spécial à celui de l’Internationale.

La fédération jurassienne, qui constitue le centre de l’Alliance en Suisse, lança sa circulaire de Sonvilier contre le Conseil général. La forte organisation, le pouvoir du Conseil général, les résolutions de Bâle proposées et votées par les signataires de cette même circulaire y furent qualifiés d’autoritaires, désignation suffisante à ce qu’il paraît pour les faire condamner sans autre forme de procès ; on y parla de « la guerre, la guerre ouverte éclatée dans nos rangs », on y demandait pour l’Internationale une organisation adaptée non aux besoins de la lutte actuelle, mais à on ne sait quel idéal de la société future, etc. À partir de là, on changea de tactique. La consigne était donnée. Les résolutions autoritaires de Bâle et de la Conférence de Londres ainsi que l’autoritarisme du Conseil général furent attaqués violemment partout où L’Alliance avait des ramifications, en Italie et en Espagne surtout.

On ne parlait plus que de l’autonomie des sections, de groupes librement fédérés, d’anarchie, etc. Tout cela se comprend facilement. La puissance de la société secrète au sein de l’Internationale devait naturellement s’accroître à mesure que l’organisation publique de l’Internationale se relâchait et s’affaiblissait. Le grand obstacle que l’on rencontra, c’est le Conseil général, et c’est lui qu’on attaqua en première ligne. Mais nous verrons tout à l’heure qu’on traita de la même manière les conseils fédéraux dès que l’on crut l’occasion opportune.

La circulaire du Jura n’eut aucun effet, excepté dans les pays où l’Internationale était plus ou moins sous l’influence de l’Alliance, en Italie et en Espagne. Dans ce dernier pays, l’Alliance et l’Internationale avaient été fondées en même temps, immédiatement après le Congrès de Bâle. Les Internationaux les plus dévoués de l’Espagne furent amenés à croire que le programme de l’Alliance était identique à celui de l’Internationale, que l’organisation secrète existait partout, et que c’était presque un devoir d’y entrer. Cette illusion fut détruite par la Conférence de Londres, où le délégué espagnol, Anselmo Lorenzo lui-même membre du comité central de l’Alliance de son pays , put se convaincre du contraire, ainsi que par la circulaire du Jura lui-même, dont les attaques violentes et les calomnies contre cette conférence et contre le Conseil général avaient été immédiatement reproduites par tous les organes de l’Alliance.

La première conséquence de la circulaire jurassienne fut donc en Espagne de créer une scission, au sein même de l’Alliance espagnole, entre ceux qui étaient avant tout des Internationaux et ceux qui ne voulaient de l’Internationale que pour autant qu’elle était dominée par l’Alliance. La lutte, sourde d’abord, éclata bientôt dans les réunions de l’Internationale. Le conseil fédéral, élu par la Conférence de Valence (septembre 1871), ayant prouvé par ses actes qu’il préférait l’Internationale à l’Alliance, la majorité de ses membres furent expulsés de la fédération locale de Madrid, dominée par l’Alliance. Ils furent réhabilités par le Congrès de Saragosse, et deux de ses membres les plus actifs Mora et Lorenzo furent réélus au nouveau conseil fédéral, bien que tous les membres de l’ancien conseil aient d’avance déclaré ne pas vouloir les accepter.

Le Congrès de Saragosse fit craindre aux meneurs de l’Alliance que l’Espagne ne s’échappe de leurs mains. Elle dirigea donc immédiatement contre le pouvoir du conseil fédéral espagnol les mêmes attaques que la circulaire du Jura avait dirigées contre les attributions prétendument autoritaires du Conseil général. En Espagne, une organisation parfaitement démocratique et en même temps très complète avait été élaborée par le Congrès de Barcelone et par la Conférence de Valence. Elle avait eu, grâce aussi à l’activité du conseil fédéral élu à Valence (activité reconnue par un vote exprès du congrès), les résultats brillants dont il a été question dans le rapport général.

À Saragosse, Morago, l’âme de l’Alliance en Espagne, déclara que les attributions du conseil fédéral dans cette organisation étant autoritaires, il fallait les restreindre, lui ôter le droit d’admettre ou de refuser de nouvelles sections, le droit de constater si leurs statuts sont conformes à ceux de la fédération, le réduire enfin au rôle d’un simple bureau de correspondance et de statistique. En rejetant les propositions de Morago, le congrès résolut de maintenir l’organisation autoritaire existante. (Cf. Estracto de las actas del segundo congresso obrero, p. 109 et 110 ; pièces justificatives n° 8. Sur ce point, le témoignage du citoyen Lafargue, délégué au Congrès de Saragosse, sera important.)

Pour écarter le nouveau conseil fédéral des dissensions surgies à Madrid, le congrès le transféra à Valence. Mais la cause de ces dissensions l’antagonisme qui commençait à se développer entre l’Alliance et l’Internationale n’avait pas un caractère local. Le congrès, ignorant jusqu’à l’existence de l’Alliance, avait composé le nouveau conseil exclusivement de membres de cette société. Deux d’entre eux Mora et Lorenzo en étaient devenus les antagonistes, et Mora n’avait pas accepté son élection. La circulaire du Conseil général sur Les Prétendues Scissions, réponse à celle du Jura, mit en demeure tous les Internationaux de se déclarer ou pour l’Internationale, ou pour l’Alliance. La polémique s’envenima de plus en plus entre La Emancipacion, d’une part, et La Federacion de Barcelone et la Razon de Séville, journaux alliancistes, de l’autre. Enfin, le 2 juin, les membres de l’ancien conseil fédéral, rédacteurs de La Emancipacion et membres du comité central espagnol de l’Alliance, résolurent d’adresser à toutes les sections espagnoles de l’Alliance la circulaire où ils déclarèrent se dissoudre comme section de la société secrète, et invitèrent les autres sections à suivre leur exemple. La vengeance ne se fit pas attendre. Ils furent immédiatement, et en violation flagrante des règlements en vigueur, expulsés de nouveau de la fédération locale de Madrid. Ils se constituèrent alors en nouvelle fédération de Madrid, et demandèrent que le conseil fédéral la reconnaisse.

Mais, en attendant, l’élément allianciste du conseil, renforcé par des cooptations de nouveaux membres, était parvenu à le dominer complètement, de sorte que Lorenzo s’en retira. La demande de la nouvelle fédération de Madrid eut pour réponse un refus net de la part du conseil fédéral qui, alors, s’occupait déjà d’assurer l’élection de candidats alliancistes au Congrès de La Haye. À cet effet, il adressa aux fédérations locales une circulaire privée en date du 7 juillet, dans laquelle, après avoir répété les calomnies de La Federacion contre le Conseil général, il proposa aux fédérations d’envoyer au congrès une délégation commune à toute l’Espagne, élue à la majorité de la totalité des voix, dont le scrutin serait fait par le conseil lui-même (pièces justificatives n° 9). Pour tous ceux qui connaissent l’organisation secrète au sein de l’Internationale espagnole, il est évident que c’était faire élire des hommes de l’Alliance pour les envoyer au congrès avec l’argent des Internationaux. Dès que le Conseil général, auquel cette circulaire n’avait pas été envoyée, eut connaissance de ces faits [3], il adressa au conseil fédéral espagnol, le 24 juillet, la lettre jointe aux pièces justificatives [4] (n° 10). Le conseil fédéral répondit le 1° août qu’il lui fallait du temps [5] pour traduire notre lettre écrite en français, et le 3 août il écrivit au Conseil général la réponse évasive publiée dans La Federacion (pièce justificative n° 11). Dans cette réponse, il prit le parti de l’Alliance. Le Conseil général, après avoir reçu la lettre du 1° août, avait déjà fait publier cette correspondance dans La Emancipacion.

Ajoutons que, dès que l’organisation secrète avait été révélée, on prétendit que l’Alliance avait déjà été dissoute au Congrès de Saragosse. Le comité central, cependant, n’en fut pas prévenu [6] (pièces justificatives n° 4).

La nouvelle fédération de Madrid nie le fait qu’elle connaît sans doute. Du reste, il est ridicule de prétendre que la branche espagnole d’une société internationale, comme l’Alliance, puisse se dissoudre sans consulter les autres branches nationales.

Immédiatement après, l’Alliance tenta son coup d’État. Voyant qu’au Congrès de La Haye il lui serait impossible de s’assurer, en renouvelant les manœuvres de Bâle et de La Chaux-de-Fonds, une majorité factice, elle profita de la conférence tenue à Rimini par la soi-disant fédération italienne pour faire acte de scission ouverte. Les délégués ci-réunis le résolurent à l’unanimité (voir pièces justificatives n° 12). Voilà donc le congrès de l’Alliance opposé à celui de l’Internationale. Cependant, on s’aperçut bientôt que ce projet ne promettait pas de succès. On le retira, et on résolut d’aller à La Haye. Or, voilà que ces mêmes sections italiennes, sections dont une seule sur vingt et une appartient à notre association, après avoir répudié le Congrès de La Haye, ont le front d’envoyer à La Haye leurs délégués [7] !

Considérant

1. Que l’Alliance fondée et dirigée par M. Bakounine (et qui a pour organe principal le comité central de la fédération jurassienne) est une société hostile à l’Internationale, parce qu’elle s’efforce ou de dominer l’Internationale, ou de la désorganiser ; 2. Que, par conséquent, l’Internationale et l’Alliance sont incompatibles,

le Congrès décrète :

1. M. Bakounine et tous les membres actuels de l’Alliance de la démocratie socialiste sont exclus de l’Association internationale des travailleurs. Ils ne pourront y rentrer qu’après avoir publiquement répudié toute communauté avec cette société secrète ; 2. La fédération jurassienne, comme telle, est exclue de l’Internationale.

Notes

[1] Engels a rédigé ce rapport fin août à l’instigation du Conseil général. Après qu’il eut été approuvé par le Conseil général, il fut soumis le 5 septembre à la commission spéciale du Congrès de La Haye qui eut à examiner l’activité de l’Alliance. Engels avait joint à ce rapport tous les documents mentionnés par lui.

[2] Marx et Engels avaient contribué à dénoncer les activités des alliancistes, tant au Conseil général qu’en Espagne même. Engels, en tant que secrétaire correspondant pour l’Espagne, dénonça ces agissements dans une circulaire : « À toutes les sections espagnoles de l’Association internationale des travailleurs », publiée dans La Emancipacion, n° 62, du 7 août 1872. Dans le numéro suivant de ce journal, il reconnut, au nom du Conseil général, la nouvelle fédération de Madrid, en la félicitant de ce que « ses fondateurs étaient ceux-là mêmes qui, les premiers en Espagne, ont eu le courage de se séparer de cette société secrète appelée Alliance de la démocratie socialiste, de dénoncer ses intrigues et d’y faire obstacle ».

[3] Dans le texte manuscrit, le passage suivant est barré : « Ce qui était au temps où il acquit les premières preuves irrécusables de l’existence de l’organisation secrète. »

[4] Engels fait allusion aux lettres du Conseil général de Londres : « À toutes les sections espagnoles de l’Association internationale des travailleurs », publiée le 17-8-1872 dans La Emancipacion, et « À la nouvelle fédération de Madrid », ibid., 24-8-1872.

[5] Dans le texte manuscrit, le passage suivant est barré : « [...] chercha à gagner du temps d’abord, prétendant […] ».

[6] Dans le texte manuscrit, le passage suivant est barré : « Et quelle confiance peut-on accorder à une telle affirmation, après l’expérience faite en 1869 ? Elle ne serait confirmée par aucune preuve. Au contraire, les faits montrent plutôt que l’organisation subsiste toujours. »

[7] Dans le texte manuscrit, le passage suivant est ajouté de la main d’Engels en allemand : « Ensuite la lettre de Bakounine, et les statuts, si nécessaire. »

Proudhon jugé par Marx [95]

Lettre à J.-B. Schweitzer

Londres, le 24 janvier 1865.

Monsieur,

(...) J’ai reçu hier la lettre dans laquelle vous me demandez un jugement détaillé sur Proudhon. Le temps me manque pour répondre à votre désir. Et puis je n’ai sous la main aucun de ses écrits. Cependant pour vous montrer ma bonne volonté, je vous envoie, à la hâte, ces quelques notes. Vous pourrez les compléter, ajouter ou retrancher, bref en faire ce que bon vous semblera.

Je ne me souviens plus des premiers essais de Proudhon. Son travail d’écolier sur la Langue universelle témoigne du sans-gêne avec lequel il s’attaquait à des problèmes pour la solution desquels les connaissances les plus élémentaires lui faisaient défaut.

Sa première œuvre : Qu’est-ce que la propriété ? est sans conteste la meilleure. Elle fait époque, si ce n’est par la nouveauté du contenu, du moins par la manière neuve et hardie de dire des choses connues. Les socialistes français, dont il connaissait les écrits, avaient naturellement non seulement critiqué de divers points de vue la propriété [96], mais encore l’avaient utopiquement supprimée. Dans son livre, Proudhon est à Saint-Simon et à Fourier à peu près ce que Feuerbach est à Hegel. Comparé à Hegel, Feuerbach est bien pauvre. Pourtant, après Hegel il fit époque, parce qu’il mettait l’accent sur des points désagréables pour la conscience chrétienne et importants pour le progrès de la critique philosophique, mais laissés par Hegel dans un clair-obscur [97] mystique.

Le style de cet écrit de Proudhon est encore, si je puis dire, fortement musclé, et c’est le style qui, à mon avis, en fait le grand mérite. On voit que, lors même qu’il se borne à reproduire de l’ancien, Proudhon découvre que ce qu’il dit est neuf pour lui et qu’il le sert pour tel.

L’audace provoquante avec laquelle il porte la main sur le “ sanctuaire ” économique, les paradoxes spirituels avec lesquels il se moque du plat sens commun bourgeois, sa critique corrosive, son amère ironie, avec çà et là un sentiment de révolte profond et vrai contre les infamies de l’ordre des choses établies, son sérieux révolutionnaire, voilà ce qui explique l’effet “ électrique ”, l’effet de choc que produisit Qu’est-ce que la propriété ? dès sa parution. Dans une histoire rigoureusement scientifique de l’économie politique, cet écrit mériterait à peine une mention. Mais ces écrits à sensation jouent leur rôle dans les sciences tout aussi bien que dans la littérature. Prenez, par exemple, l’Essai sur la population de Malthus. La première édition est tout bonnement un pamphlet sensationnel [98] et, par-dessus le marché un plagiat d’un bout à l’autre. Et pourtant quel choc cette pasquinade du genre humain n’a-t-elle pas provoqué !

Si j’avais sous les yeux le livre de Proudhon, il me serait facile par quelques exemples de montrer sa première manière. Dans les chapitres que lui-même considérait les plus importants, il imite la méthode de Kant traitant des antinomies - Kant était à ce moment le seul philosophe allemand qu’il connût en traduction ; il donne l’impression que pour lui comme pour Kant, les antinomies ne se résolvent qu’ “ au-delà ” de l’entendement humain, c’est-à-dire que son entendement à lui est incapable de les résoudre.

Mais en dépit de ses allures d’iconoclaste, déjà dans Qu’est ce que la propriété ?, on trouve cette contradiction que Proudhon, d’un côté, fait le procès à la société du point de vue et avec les yeux d’un petit paysan (plus tard d’un petit-bourgeois [99] ) français, et de l’autre côté, lui applique l’étalon que lui ont transmis les socialistes.

D’ailleurs, le titre même du livre en indiquait l’insuffisance. La question était trop mal posée pour qu’on pût y répondre correctement. Les “ rapports de propriété ” antiques avaient été remplacés par la propriété féodale, celle-ci par la propriété bourgeoise. Ainsi l’histoire elle-même avait soumis à sa critique les rapports de propriété passés. Ce qu’il s’agissait pour Proudhon de traiter c’était la propriété bourgeoise actuelle. A la question de savoir ce qu’était cette propriété, on ne pouvait répondre que par une analyse critique de l’économie politique, embrassant l’ensemble de ces rapports de propriété, non pas dans leur expression juridique de rapports de volonté, mais dans la forme réelle, c’est-à-dire de rapports de production. Comme Proudhon intègre l’ensemble de ces rapports économiques à la notion juridique de la propriété, il ne pouvait aller au-delà de la réponse donnée par Brissot, dès avant 1789, dans un écrit du même genre, dans les mêmes termes : “ La propriété c’est le vol [100]. ”

La conclusion que l’on en tire, dans le meilleur des cas, c’est que les notions juridiques du bourgeois sur le vol s’appliquent tout aussi bien à ses profits honnêtes. D’un autre côté, comme le vol, en tant que violation de la propriété, présuppose la propriété, Proudhon s’est embrouillé dans toutes sortes de divagations confuses sur la vraie propriété bourgeoise.

Pendant mon séjour à Paris, en 1844, j’entrai en relations personnelles avec Proudhon. Je rappelle cette circonstance parce que jusqu’à un certain point je suis responsable de sa “ sophistication ”, mot qu’emploient les anglais pour désigner la falsification d’une marchandise. Dans de longues discussions, souvent prolongées toute la nuit, je l’infectais, à son grand préjudice, d’hégélianisme qu’il ne pouvait pas étudier à fond, ne sachant pas l’allemand. Ce que j’avais commencé, M. Karl Grün, après mon expulsion de France, le continua. Et encore ce professeur de philosophie allemande avait sur moi cet avantage de ne rien entendre à ce qu’il enseignait.

Peu de temps avant la publication de son second ouvrage important : Philosophie de la misère, etc., Proudhon me l’annonça dans une lettre très détaillée, où entre autres choses se trouvent ces paroles - “ J’attends votre férule critique [101]. ” Mais bientôt celle-ci tomba sur lui (dans ma Misère de la philosophie, etc., Paris, 1847), d’une façon qui brisa à tout jamais notre amitié.

De ce qui précède, vous pouvez voir que sa Philosophie de la misère ou système des contradictions économiques devait, enfin, donner la réponse à la question : Qu’est-ce que la propriété ? En effet, Proudhon n’avait commencé ses études économiques qu’après la publication de ce premier livre ; il avait découvert que, pour résoudre la question posée par lui, il fallait répondre non par des invectives, mais par une analyse de l’économie politique moderne. En même temps, il essaya d’exposer le système des catégories économiques au moyen de la dialectique. La contradiction hégélienne devait remplacer l’insoluble antinomie de Kant, comme moyen de développement.

Pour la critique de ses deux gros volumes, je dois vous renvoyer à ma réplique. J’ai montré, entre autres, comme il a peu pénétré les secrets de la dialectique scientifique, combien, d’autre part, il partage les illusions de la philosophie “ spéculative ” : au lieu de considérer les catégories économiques comme des expressions théoriques de rapports de production historiques correspondant à un degré déterminé du développement de la production matérielle, son imagination les transforme en idées éternelles, préexistantes à toute réalité, et de cette manière, par un détour, il se retrouve à son point de départ, le point de vue de l’économie bourgeoise [102].

Puis je montre combien défectueuse et rudimentaire est sa connaissance de l’économie politique, dont il entreprenait cependant la critique, et comment avec les utopistes il se met à la recherche d’une prétendue “ science ”, d’où on ferait surgir une formule toute prête et a priori pour la “ solution de la question sociale ”, au lieu de puiser la science dans la connaissance critique du mouvement historique, mouvement qui lui-même produit les conditions matérielles de l’émancipation. Ce que je démontre surtout, c’est que Proudhon n’a que des idées imparfaites, confuses et fausses sur la base de toute économie politique, la valeur d’échange, circonstance qui l’amène à voir les fondements d’une nouvelle science dans une interprétation utopique de la théorie de la valeur de Ricardo. Enfin, je résume mon jugement sur son point de vue général en ces mots :

Chaque rapport économique a un bon et un mauvais côté : c’est le seul point dans lequel M. Proudhon ne se dément pas. Le bon côté, il le voit exposé par les économistes ; le mauvais côté, il le voit dénoncé par les socialistes. Il emprunte aux économistes la nécessité des rapports éternels, il emprunte aux socialistes l’illusion de ne voir dans la misère que la misère (au lieu d’y voir le côté révolutionnaire, subversif, qui renversera la société ancienne). Il est d’accord avec les uns et les autres en voulant s’en référer à l’autorité de la science. La science, pour lui, se réduit aux minces proportions d’une formule scientifique ; il est l’homme à la recherche des formules. C’est ainsi que M. Proudhon se flatte d’avoir donné la critique et de l’économie politique et du communisme : il est au-dessous de l’une et de l’autre. Au-dessous des économistes, puisque comme philosophe, qui a sous la main une formule magique, il a cru pouvoir se dispenser d’entrer dans des détails purement économiques ; au-dessous des socialistes, puisqu’il n’a ni assez de courage, ni assez de lumières pour s’élever, ne serait-ce que spéculativement au-dessus de l’horizon bourgeois.

... Il veut planer en homme de science au-dessus des bourgeois, et des prolétaires ; il n’est que le petit bourgeois, ballotté constamment entre le Capital et le Travail, entre l’économie politique et le communisme.

Quelque dur que paraisse ce jugement, je suis obligé de le maintenir encore aujourd’hui, mot pour mot. Mais il importe de ne pas oublier qu’au moment où je déclarai et prouvai théoriquement que le livre de Proudhon n’était que le code du socialisme des petits-bourgeois [103], ce même Proudhon fut anathématisé comme ultra et archi-révolutionnaire à la fois par des économistes et des socialistes. C’est pourquoi plus tard je n’ai jamais mêlé ma voix a ceux qui jetaient les hauts cris sur sa “ trahison ” de la révolution. Ce n’était pas sa faute si, mal compris à l’origine par d’autres comme par lui-même, il n’a pas répondu à des espérances que rien ne justifiait.

Philosophie de la misère, mise en regard de Qu’est-ce que la propriété ? fait ressortir très défavorablement tous les défauts de la manière d’exposer de Proudhon. Le style est souvent ce que les Français appellent ampoulé [104]. Un galimatias prétentieux et spéculatif, qui se donne pour de la philosophie allemande, se rencontre partout où la perspicacité gauloise fait défaut. Ce qu’il vous corne aux oreilles, sur un ton de saltimbanque et de fanfaron suffisant, c’est un ennuyeux radotage sur la “ science ” dont il fait par ailleurs illégitimement étalage. A la place de la chaleur vraie et naturelle qui éclaire son premier livre, ici en maint endroit Proudhon déclame systématiquement, et s’échauffe à froid. Ajoutez à cela le gauche et désagréable pédantisme de l’autodidacte qui fait l’érudit, de l’ex-ouvrier qui a perdu sa fierté de se savoir penseur indépendant et original, et qui maintenant, en parvenu de la science, croit devoir se pavaner et se vanter de ce qu’il n’est pas et de ce qu’il n’a pas. Puis il y a ses sentiments de petit-bourgeois qui le poussent à attaquer d’une manière inconvenante et brutale, mais qui n’est ni pénétrante, ni profonde, ni même juste, un homme tel que Cabet, respectable à cause de son attitude pratique envers le prolétariat français, tandis qu’il fait l’aimable avec un Dunoyer (conseiller d’État, il est vrai), qui n’a d’autre importance que d’avoir prêché avec un sérieux comique, tout au long (le trois gros volumes insupportablement ennuyeux, un rigorisme ainsi caractérisé par Helvétius : “ On veut que les malheureux soient satisfaits [105] ”.

De fait, la révolution de février survint fort mal à propos pour Proudhon qui, tout juste quelques semaines auparavant, venait de prouver de façon irréfutable que l’ “ ère des révolutions ” était passée à jamais. Cependant son attitude à l’Assemblée nationale ne mérite que des éloges, bien qu’elle prouve son peu d’intelligence de la situation. Après l’insurrection de juin cette attitude était un acte de grand courage. Elle eut de plus cette conséquence heureuse que M. Thiers, dans sa réponse aux propositions de Proudhon, publiée par la suite en brochure, dévoila à toute l’Europe sur quel piédestal, au niveau des enfants qui fréquentent le catéchisme, se dressait ce pilier intellectuel de la bourgeoisie française. Opposé à Thiers, Proudhon prit en effet les proportions d’un colosse antédiluvien. Les derniers “ exploits ” économiques de Proudhon furent sa découverte du “ Crédit gratuit ” et de la “ Banque du peuple ” qui devait le réaliser. Dans mon ouvrage Zür Kritik der politischen Oekonomie (Contribution à la critique de l’économie politique) Berlin 1859 (pp. 59-64) [106], on trouve la preuve que la base théorique de ces idées proudhoniennes résulte d’une complète ignorance des premiers éléments de l’économie politique bourgeoise : le rapport entre la marchandise et l’argent ; tandis que leur superstructure pratique n’était que la reproduction de projets bien antérieurs et bien mieux élaborés.

Il n’est pas douteux, il est même tout à fait évident que le système de crédit qui a servi par exemple en Angleterre, au commencement du XVIII° et plus récemment du XIX° siècle, à transférer les richesses d’une classe à une autre pourrait servir aussi, dans certaines conditions politiques et économiques, à accélérer l’émancipation de la classe ouvrière. Mais considérer le capital portant intérêts comme la forme principale du capital, mais vouloir faire une application particulière du crédit, de l’abolition prétendue de l’intérêt, la base de la transformation sociale - voilà une fantaisie tout ce qu’il y a de plus philistin. Aussi la trouve-t-on déjà élucubrée con amore chez les porte-parole économiques de la petite bourgeoisie anglaise du XVII° siècle. La polémique de Proudhon contre Bastiat au sujet du capital portant intérêts (1850) est de beaucoup au-dessous de Philosophie de la misère. Il réussit à se faire battre même par Bastiat et pousse de hauts cris, d’une manière burlesque, toutes les fois que son adversaire lui porte un coup.

Il y a quelques années, Proudhon écrivit une dissertation sur les impôts, sur un sujet mis au concours, à ce que je crois, par le gouvernement du canton de Vaud. Ici s’évanouit la dernière lueur de génie : il ne reste que le petit-bourgeois tout pur [107].

Les écrits politiques et philosophiques de Proudhon ont tous le même caractère double et contradictoire que nous avons trouvé dans ses travaux économiques. De plus, ils n’ont qu’une importance locale limitée à la France. Toutefois, ses attaques contre la religion et l’Église avaient un grand mérite en France à une époque où les socialistes français se targuaient de leurs sentiments religieux comme d’une supériorité sur le voltairianisme du XVIII° siècle et sur l’athéisme allemand du XIX° siècle. Si Pierre le Grand abattit la barbarie russe par la barbarie, Proudhon fit de son mieux pour terrasser la phrase française par la phrase.

Ce que l’on ne peut plus considérer comme de mauvais écrits seulement, mais tout bonnement comme des vilenies - correspondant toutefois parfaitement au point de vue petit-bourgeois - c’est le livre sur le coup d’État, où il coquette avec L. Bonaparte, s’efforçant en réalité de le rendre acceptable aux ouvriers français, et son dernier ouvrage contre la Pologne, où, en l’honneur du tsar, il fait montre d’un cynisme de crétin.

On a souvent comparé Proudhon à Jean-Jacques Rousseau. Rien ne saurait être plus faux. Il ressemble plutôt à Nicolas Linguet, dont la Théorie des lois civiles est d’ailleurs une oeuvre de génie.

La nature de Proudhon le portait à la dialectique. Mais n’ayant jamais compris la dialectique vraiment scientifique, il ne parvint qu’au sophisme. En fait, c’était lié à son point de vue petit-bourgeois. Le petit-bourgeois, tout comme notre historien Raumer, se compose de “ d’un côté ” et de “ de l’autre côté ”. Même tiraillement opposé dans ses intérêts matériels et par conséquent ses vues religieuses, scientifiques et artistiques, sa morale, enfin son être tout entier. Il est la contradiction faite homme.

S’il est, de plus, comme Proudhon, un homme d’esprit, il saura bientôt jongler avec ses propres contradictions et les élaborer selon les circonstances en paradoxes frappants, tapageurs, parfois scandaleux, parfois brillants. Charlatanisme scientifique et accommodements politiques sont inséparables d’un pareil point de vue. Il ne reste plus qu’un seul mobile, la vanité de l’individu, et, comme pour tous les vaniteux, il ne s’agit plus que de l’effet du moment, du succès du jour. De la sorte, s’éteint nécessairement le simple tact moral qui préserva un Rousseau, par exemple, de toute compromission, même apparente, avec les pouvoirs existants.

Peut-être la postérité dira, pour caractériser la toute récente phase de l’histoire française, que Louis Bonaparte en fut le Napoléon et Proudhon le Rousseau-Voltaire.

Vous m’avez confié le rôle de juge... Si peu de temps après la mort de l’homme : à vous maintenant d’en prendre la responsabilité.

Votre tout dévoué, Karl MARX.

Notes

[95] Extrait du Social-Demokrat, nos 16, 17 et 18. 1. 3 et 5 février 1865 (N.R.)

[96] En français dans le texte.

[97] En français dans le texte.

[98] Ces deux mots en anglais dans le texte, “ sensational pamphlet ”.

[99] En français dans le texte.

[100] Brissot de Warville : Recherche sur le droit de propriété et sur le vol, etc., Berlin, 1782.

[101] En français dans le texte.

[102] “ En disant que les rapports actuels, - les rapports de la production bourgeoise. - sont naturels, les économistes font entendre que ce sont des rapports dans lesquels se crée la richesse et se développent les forces productives aux lois naturelles indépendantes de l’influence du temps. Ce sont des lois éternelles qui doivent toujours régir la société. Ainsi, il y a eu de l’histoire mais il n’y en a plus. ” Misère de la philosophie.

[103] En français dans le texte.

[104] En français dans le texte.

Marx contre Proudhon

Extraits de "Misère de la philosophie" en réponse à "Philosophie de la misère" écrit par Proudhon :

Proudhon affirme que : "Tout mouvement de hausse dans les salaires ne peut avoir d’autre effet que celui d’une hausse sur le blé, le vin, etc., c’est-à-dire l’effet d’une disette. Car qu’est-ce que le salaire ? C’est le prix de revient du blé, etc. ; c’est le prix intégral de toute chose. Allons plus loin encore : le salaire est la proportionnalité des éléments qui composent la richesse et qui sont consommés reproductivement chaque jour par la masse des travailleurs. Or, doubler les salaires, c’est attribuer à chacun des producteurs une part plus grande que son produit, ce qui est contradictoire ; et si la hausse ne porte que sur un petit nombre d’industries, c’est provoquer une perturbation générale dans les échanges, en un mot, une disette... Il est impossible, je le déclare, que les grèves suivies d’augmentation de salaires n’aboutissent pas à un renchérissement général : cela est aussi certain que deux et deux font quatre." [89]

Nous nions toutes ces assertions, excepté que deux et deux font quatre.

D’abord il n’y a pas de renchérissement général. Si le prix de toute chose double en même temps que le salaire, il n’y a pas de changement dans les prix, il n’y a de changement que dans les termes.

Ensuite, une hausse générale des salaires ne peut jamais produire un renchérissement plus ou moins général des marchandises. Effectivement, si toutes les industries employaient le même nombre d’ouvriers en rapport avec le capital fixe ou avec les instruments dont elles se servent, une hausse générale des salaires produirait une baisse générale des profits et le prix courant des marchandises ne subirait aucune altération.

Mais comme le rapport du travail manuel au capital fixe n’est pas le même dans les différentes industries, toutes les industries qui emploient relativement une plus grande masse de capital fixe et moins d’ouvriers, seront forcées tôt ou tard de baisser le prix de leurs marchandises. Dans le cas contraire où le prix de leurs marchandises ne baisse pas, leur profit s’élèvera au-dessus du taux commun des profits. Les machines ne sont pas des salariés. Donc la hausse générale des salaires atteindra moins les industries qui emploient comparativement aux autres plus de machines que d’ouvriers. Mais la concurrence tendant toujours à niveler les profits, ceux qui s’élèvent au-dessus du taux ordinaire, ne sauraient être que passagers. Ainsi, à part quelques oscillations, une hausse générale des salaires amènera au lieu d’un renchérissement général, comme le dit M. Proudhon, une baisse partielle, c’est-à-dire une baisse dans le prix courant des marchandises qui se fabriquent principalement à l’aide des machines.

La hausse et la baisse du profit et des salaires n’expriment que la proportion dans laquelle les capitalistes et les travailleurs participent au produit d’une journée de travail, sans influer dans la plupart des cas sur le prix du produit. Mais que

les grèves suivies d’augmentation de salaires aboutissent à un renchérissement général, à une disette même,

ce sont là de ces idées qui ne peuvent éclore que dans le cerveau d’un poète incompris,

En Angleterre, les grèves ont régulièrement donné lieu à l’invention et à l’application de quelques machines nouvelles. Les machines étaient, on peut le dire, l’arme qu’employaient les capitalistes pour abattre le travail spécial en révolte. Le self-acting mule, la plus grande invention de l’industrie moderne, mit hors de combat les fileurs révoltés. Quand les coalitions et les grèves n’auraient d’autre effet que de faire réagir contre elles les efforts du génie mécanique, toujours exerceraient-elles une influence immense sur le développement de l’industrie.

Je trouve, continue M. Proudhon, dans un article publié par M. Léon Faucher... septembre 1845, que depuis quelque temps les ouvriers anglais ont perdu l’habitude des coalitions, ce qui est assurément un progrès, dont on ne peut que les féliciter : mais que cette amélioration dans le moral des ouvriers vient surtout de leur instruction économique. Ce n’est point des manufacturiers, s’écriait au meeting de Bolton, un ouvrier fileur, que les salaires dépendent. Dans les époques de dépression les maîtres ne sont pour ainsi dire que le fouet dont s’arme la nécessité, et qu’ils le veuillent ou non, il faut qu’ils frappent. Le principe régulateur est le rapport de l’offre avec la demande ; et les maîtres n’ont pas ce pouvoir... A la bonne heure, s’écrie M. Proudhon, voilà des ouvriers bien dressés, des ouvriers modèles, etc., etc. Cette misère manquait à l’Angleterre : elle ne passera pas le détroit [90] .

De toutes les villes de l’Angleterre, Bolton est celle où le radicalisme est le plus développé. Les ouvriers de Bolton sont connus pour être on ne peut plus révolutionnaires. Lors de la grande agitation qui eut lieu en Angleterre pour l’abolition des lois céréales, les fabricants anglais ne crurent pouvoir faire face aux propriétaires fonciers qu’en mettant en avant les ouvriers. Mais comme les intérêts des ouvriers n’étaient pas moins opposés à ceux des fabricants, que les intérêts des fabricants ne l’étaient à ceux des propriétaires fonciers, il était naturel que les fabricants dussent avoir le dessous dans les meetings des ouvriers. Que firent les fabricants ? Pour sauver les apparences, ils organisèrent des meetings composés, en grande partie des contremaîtres, du petit nombre d’ouvriers qui leur étaient dévoués et des amis du commerce proprement dits. Quand ensuite les véritables ouvriers essayèrent, comme à Bolton et à Manchester, d’y prendre part pour protester contre ces démonstrations factices, on leur défendit l’entrée, en disant que c’était un ticket-meeting. On entend par ce mot des meetings où l’on n’admet que des personnes munies de cartes d’entrée. Cependant les affiches, placardées sur les murs, avaient annoncé des meetings publics. Toutes les fois qu’il y avait de ces meetings, les journaux des fabricants rendaient un compte pompeux et détaillé des discours qu’on y avait prononcés. Il va sans dire que c’étaient les contremaîtres qui prononçaient ces discours. Les feuilles de Londres les reproduisaient littéralement. M. Proudhon a le malheur de prendre les contremaîtres pour des ouvriers ordinaires et leur enjoint l’ordre de ne pas passer le détroit.

Si en 1844 et en 1845 les grèves frappaient moins les regards qu’auparavant, c’est que 1844 et 1845 étaient les deux premières années de prospérité qu’il y eût pour l’industrie anglaise depuis 1837. Néanmoins, aucune des trades-unions n’avait été dissoute.

Entendons maintenant les contremaîtres de Bolton. Selon eux les fabricants ne sont pas les maîtres du salaire, parce qu’ils ne sont pas les maîtres du prix du produit, et ils ne sont pas les maîtres du produit parce qu’ils ne sont pas les maîtres du marché de l’univers. Par cette raison ils donnaient à entendre qu’il ne fallait pas faire des coalitions pour arracher aux maîtres une augmentation de salaires. M. Proudhon, au contraire, leur interdit les coalitions de crainte qu’une coalition ne soit suivie d’une hausse de salaires, qui entraînerait une disette générale. Nous n’avons pas besoin de dire que sur un seul point il y a entente cordiale entre les contremaîtres et M. Proudhon : c’est qu’une hausse de salaires équivaut à une hausse dans le prix des produits.

Mais la crainte d’une disette. est-ce là la véritable cause de la rancune de M. Proudhon ? Non. Il en veut tout bonnement aux contremaîtres de Bolton, parce qu’ils déterminent la valeur par l’offre et la demande et qu’ils ne se soucient guère de la valeur constituée, de la valeur passée à l’état de constitution, de la constitution de la valeur, y compris l’échangeabilité permanente et toutes les autres proportionnalités de rapports et rapports de proportionnalité, flanqués de la Providence.

La grève des ouvriers est illégale, et ce n’est pas seulement le Code pénal qui dit cela, c’est le système économique, c’est la nécessité de l’ordre établi... Que chaque ouvrier individuellement ait la libre disposition de sa personne et de ses bras, cela peut se tolérer : mais que les ouvriers entreprennent par des coalitions de faire violence au monopole, c’est ce que la société ne peut permettre [91] .

M. Proudhon prétend faire passer un article du Code pénal pour un résultat nécessaire et général des rapports de la production bourgeoise.

En Angleterre, les coalitions sont autorisées par un acte de Parlement et c’est le système économique qui a forcé le Parlement à donner cette autorisation de par la loi. En 1825, lorsque sous le ministre Huskisson le Parlement dut modifier la législature, pour la mettre de plus en plus d’accord avec un état de choses résultant de la libre concurrence, il lui fallut nécessairement abolir toutes les lois qui interdisaient les coalitions des ouvriers. Plus l’industrie moderne et la concurrence se développent, plus il y a des éléments [92] qui provoquent et secondent les coalitions, et aussitôt que les coalitions sont devenues un fait économique, prenant de jour en jour plus de consistance, elles ne peuvent pas tarder à devenir un fait légal.

Ainsi l’article du Code pénal prouve tout au plus que l’industrie moderne et la concurrence n’étaient pas encore bien développées sous l’Assemblée constituante et sous l’Empire.

Les économistes et les socialistes [93] sont d’accord sur un seul point : c’est de condamner les coalitions. Seulement ils motivent différemment leur acte de condamnation.

Les économistes disent aux ouvriers : ne vous coalisez pas. En vous coalisant, vous entravez la marche régulière de l’industrie, vous empêchez les fabricants de satisfaire aux commandes, vous troublez le commerce et vous précipitez l’envahissement des machines qui, en rendant votre travail en partie inutile, vous forcent d’accepter un salaire encore abaissé. D’ailleurs, vous avez beau faire, votre salaire sera toujours déterminé par le rapport des bras demandés avec les bras offerts et c’est un effort aussi ridicule que dangereux, que de vous mettre en révolte contre les lois éternelles de l’économie politique.

Les socialistes disent aux ouvriers : ne vous coalisez pas, car, au bout du compte, qu’est-ce que vous y gagneriez ? Une hausse de salaires ? Les économistes vous prouveront jusqu’à l’évidence, que les quelques sous que vous pourriez y gagner, en cas de réussite, pour quelques moments, seront suivis d’une baisse pour toujours. D’habiles calculateurs vous prouveront qu’il vous faudrait des années pour vous rattraper. seulement sur l’augmentation des salaires, des frais qu’il vous a fallu faire pour organiser et entretenir les coalitions.

Et nous, nous vous dirons, en notre qualité de socialistes, qu’à part cette question d’argent, vous ne serez pas moins les ouvriers, et les maîtres seront toujours les maîtres, après comme avant. Ainsi pas de coalitions, pas de politique, car faire des coalitions, n’est-ce pas faire de la politique ?

Les économistes veulent que les ouvriers restent dans la société telle qu’elle est formée et telle qu’ils l’ont consignée et scellée dans leurs manuels.

Les socialistes veulent que les ouvriers laissent là la société ancienne, pour pouvoir mieux entrer dans la société nouvelle qu’ils leur ont préparée avec tant de prévoyance.

Malgré les uns et les autres, malgré les manuels et les utopies, les coalitions n’ont pas cessé un instant de marcher et de grandir avec le développement et l’agrandissement de l’industrie moderne. C’est à tel point maintenant, que le degré où est arrivé la coalition dans un pays, marque nettement le degré qu’il occupe dans la hiérarchie du marché de l’univers. L’Angleterre, où l’industrie a atteint le plus haut degré de développement, a les coalitions les plus vastes et les mieux organisées.

En Angleterre, on ne s’en est pas tenu à des coalitions partielles, qui n’avaient pas d’autre but qu’une grève passagère, et qui disparaissaient avec elle. On a formé des coalitions permanentes, des trades-unions qui servent de rempart aux ouvriers dans leurs luttes avec les entrepreneurs. Et à l’heure qu’il est, toutes ces trades-unions locales trouvent un point d’union dans la National Association of United Trades, dont le comité central est à Londres, et qui compte déjà 80 000 membres. La formation de ces grèves, coalitions, trades-unions marcha simultanément avec les luttes politiques des ouvriers qui constituent maintenant un grand parti politique sous le nom de Chartistes.

C’est sous la forme des coalitions qu’ont toujours lieu les premiers essais des travailleurs pour s’associer entre eux.

La grande industrie agglomère dans un endroit une foule de gens inconnus les uns aux autres. La concurrence les divise d’intérêts. Mais le maintien du salaire, cet intérêt commun qu’ils ont contre leur maître, les réunit dans une même pensée de résistance - coalition. Ainsi la coalition a toujours un double but, celui de faire cesser entre eux la concurrence, pour pouvoir faire une concurrence générale au capitaliste. Si le premier but de résistance n’a été que le maintien des salaires, à mesure que les capitalistes à leur tour se réunissent dans une pensée de répression, les coalitions, d’abord isolées, se forment en groupes, et en face du capital toujours réuni, le maintien de l’association devient plus nécessaire pour eux que celui du salaire. Cela est tellement vrai, que les économistes anglais sont tout étonnés de voir les ouvriers sacrifier une bonne partie du salaire en faveur des associations qui, aux yeux de ces économistes, ne sont établies qu’en faveur du salaire. Dans cette lutte - véritable guerre civile - se réunissent et se développent tous les éléments nécessaires à une bataille à venir. Une fois arrivée à ce point-là, l’association prend un caractère politique.

Les conditions économiques avaient d’abord transformé la masse du pays en travailleurs. La domination du capital a créé à cette masse une situation commune, des intérêts communs. Ainsi cette masse est déjà une classe vis-à-vis du capital, mais pas encore pour elle-même. Dans la lutte, dont nous n’avons signalé que quelques phases, cette masse se réunit, elle se constitue en classe pour elle-même. Les intérêts qu’elle défend deviennent des intérêts de classe. Mais la lutte de classe à classe est une lutte politique.

Dans la bourgeoisie, nous avons deux phases à distinguer celle pendant laquelle elle se constitua en classe sous le régime de la féodalité et de la monarchie absolue, et celle où, déjà constituée en classe, elle renversa la féodalité et la monarchie, pour faire de la société une société bourgeoise. La première de ces phases fut la plus longue et nécessita les plus grands efforts. Elle aussi avait commencé par des coalitions partielles contre les seigneurs féodaux.

On a fait bien des recherches pour retracer les différentes phases historiques que la bourgeoisie a parcourues, depuis la commune jusqu’à sa constitution comme classe.

Mais quand il s’agit de se rendre un compte exact des grèves, des coalitions et des autres formes dans lesquelles les prolétaires effectuent devant nos yeux leur organisation comme classe, les uns sont saisis d’une crainte réelle, les autres affichent un dédain transcendantal.

Une classe opprimée est la condition vitale de toute société fondée sur l’antagonisme des classes. L’affranchissement de la classe opprimée implique donc nécessairement la création d’une société nouvelle. Pour que la classe opprimée puisse s’affranchir, il faut que les pouvoirs productifs déjà acquis et les rapports sociaux existants ne puissent plus exister les uns à côté des autres. De tous les instruments de production, le plus grand pouvoir productif, c’est la classe révolutionnaire elle-même. L’organisation des éléments révolutionnaires comme classe suppose l’existence de toutes les forces productives qui pouvaient s’engendrer dans le sein de la société ancienne.

Est-ce à dire qu’après la chute de l’ancienne société il y aura une nouvelle domination de classe, se résumant dans un nouveau pouvoir politique ? Non.

La condition d’affranchissement de la classe laborieuse c’est l’abolition de toute classe, de même que la condition d’affranchissement du tiers état, de l’ordre bourgeois, fut l’abolition de tous les états [94] et de tous les ordres.

La classe laborieuse substituera, dans le cours de son développement, à l’ancienne société civile une association qui exclura les classes et leur antagonisme, et il n’y aura plus de pouvoir politique proprement dit, puisque le pouvoir politique est précisément le résumé officiel de l’antagonisme dans la société civile.

En attendant, l’antagonisme entre le prolétariat et la bourgeoisie est une lutte de classe à classe, lutte qui, portée à sa plus haute expression, est une révolution totale. D’ailleurs, faut-il s’étonner qu’une société, fondée sur l’opposition des classes, aboutisse à la contradiction brutale, à un choc de corps à corps comme dernier dénouement ?

Ne dites pas que le mouvement social exclut le mouvement politique. Il n’y a jamais de mouvement politique qui ne soit social en même temps.

Ce n’est que dans un ordre de choses où il n’y aura plus de classes et d’antagonisme de classes, que les évolutions sociales cesseront d’être des révolutions politiques. Jusque-là, à la veille de chaque remaniement général de la société, le dernier mot de la science sociale sera toujours :

Le combat ou la mort la lutte sanguinaire ou le néant. C’est ainsi que la question est invinciblement posée. (George Sand.)

Notes

[89] Proudhon : Ouvrage cité tome I, pp. 110 et 111.

[90] Proudhon : Ouvrage cité. tome I, pp. 281 et 262.

[91] Proudhon : Ouvrage cité, Tome I. pp. 237 et 235.

[92] Pour “ ... plus il y a d’éléments ”.

[93] C’est-à-dire les socialistes de l’époque, les fouriéristes en France, les partisane d’Owen en Allemagne. (Note d’Engels pour l’édition de 1885.)

[94] États, au sens historique tels qu’ils existant à l’époque féodale, c’est-à-dire des états possédant des privilèges précis et limités. La révolution bourgeoise abolit ces états et leurs privilèges. La société bourgeoise ne connaît plus que des classes. C’était donc une contradiction historique que de désigner le prolétariat noua le nom de “ quatrième état ”. (Note d’Engels pour l’édition de 1885.)

[105] En français dans le texte.

[106] K. Marx : Contribution à la critique de l’économie politique, Éditions sociales, Paris 1957, pp. 39 à 49.

[107] En français dans le texte.

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