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Accueil du site > 05 - Livre Cinq : ECONOMIE POLITIQUE > 4- Origines et politique du néo-impérialisme dit "néo-libéral" > Jean Tirole, prix Nobel d’économie

Jean Tirole, prix Nobel d’économie

mercredi 7 janvier 2015, par Robert Paris

Jean Tirole prix Nobel d’économie est un anti-social, fanatique de l’auto-régulation des marchés, la méthode justement qui a complètement et définitivement capoté en 2007

« On a beaucoup reproché aux économistes de ne pas avoir prévu la crise financière de 2008. Nous n’étions pas au courant du phénomène de titrisation mais nous avions documenté tous les risques », affirme Jean Tirole dans son interview à la Dépêche du 14 octobre.

« ...au lieu de protéger les salariés, le CDI les dessert car plus personne n’a accès à ce type de contrat. » déclare Jean Tirole. Son rapport pour le conseil d’analyse économique avec Olivier Blanchard sur le marché de travail français est une attaque contre les garanties offertes par le CDI. Il est l’auteur (avec Olivier Blanchard du MIT) d’une proposition appelée Contrat de travail unique. Lors d’une conférence de presse à Toulouse, le nouveau prix Nobel d’économie a exposé ses idées pour lutter contre le chômage : un « contrat de travail unique » et une « taxe sur les licenciements ». Tirole propose de restaurer le droit de licencier librement (sauf cas de harcèlement notoire ou pour grossesse par exemple) ; ce droit de licencier restaurerait le désir de recruter. Les tribunaux n’auraient plus à intervenir dans les licenciements.

Mr Tirole nous dit que sa réforme aurait pour corollaire la suppression d’une bonne partie du droit du travail et des protections juridiques, dont la mise au rencart des prud’hommes vu que, selon lui, « les prud’hommes n’ont ni l’information ni les compétences pour prendre des décisions de gestion à la place des chefs d’entreprise ».

Tirole dirige un Institut universitaire à Toulouse, celui-ci est un oasis qui échappe au contrôle de l’Éducation nationale, parce qu’il est financé par des entreprises privées de la région ; ce qui permet à Tirole de suivre le modèle américain, de recruter qui il veut au prix du marché mondial. Son école s’appelle Toulouse School of Economics (TSE), ce n’est pas par hasard. Par ailleurs, Tirole est de formation américaine autant que française, au MIT de Boston où il passe toujours la moitié de l’année. Tirole est pour la privatisation de l’université et il la pratique. L’École d’économie de Toulouse, qui est la tête de pont au sein de l’université française des courants de pensée libéraux ou ultralibéraux en économie. Plus que cela ! C’est lui, effectivement, qui a joué les précurseurs pour inviter le monde de la finance à sponsoriser la recherche économique.

La loi de 2006 sur la recherche, en organisant ce système de fondation financée par des fonds publics et des groupes privés voire même des mécènes, avec à la clef de très fortes défiscalisations, a brutalement accéléré cette privatisation à peine masquée de l’enseignement universitaire de pointe et de la recherche économique. Mais, loin d’éviter des dépenses à l’Etat, l’université privée draine l’argent de l’Etat vers le privé…

Les apports financiers prévus sur la période 2007-2012 pour financer la Fondation et les 140 chercheurs qu’elle abrite au sein de l’école en témoignent : 42,8 millions d’euros proviennent de l’État, 0,825 des fondateurs, et 33,4 millions des entreprises privées. À titre d’illustration, pour la seule année 2010, l’État a apporté 7,5 millions d’euros, les fondateurs 0,165 et le privé 6,825 millions d’euros. En clair, les portes de TSE, à la pointe de la recherche économique en France, ont toutes grandes été ouvertes au privé. Le groupe Axa a ainsi apporté 600.000 euros ; EDF 500.000 euros ; Electrabel (filiale de GDF Suez) 600.000 euros ; la Caisse des dépôts 600.000 euros ; BNP Paribas 600.000 euros, La Poste 300.000 euros ; Crédit Agricole 600.000 euros, Total 600.000 euros et France Télécom 250.000 euros. La gouvernance de la fondation est presque identique. Les financeurs privés détiennent des sièges au conseil pratiquement à parité avec les fondateurs. Outre Jean Tirole, qui préside, et deux personnalités qualifiées, les membres du conseil au titre des fondateurs sont au nombre de six ; et les membres représentant les entreprises sont au nombre de cinq, en l’occurrence les représentants d’Exane, de GDF Suez, de France Télécom, du Crédit Agricole et de BNP Paribas. En somme, une bonne partie des « gestionnaires » de la recherche économique de pointe en France sont des entreprises privées, et notamment des banques. Des établissements privés qui ont bien sûr importé le fonctionnement du privé au sein de l’école.

La Cour des comptes mentionne cet état de fait notamment dans le cas des rémunérations. Alors que le traitement d’un professeur d’université en fin de carrière avoisine les 5.000 euros net par mois, les bénéficiaires d’une « chaire senior » à l’École de Toulouse profitent de rémunérations financées par la fondation qui oscillent entre « 21.000 et 80.000 euros ». Ces rémunérations, note la Cour des comptes, résultent d’une « négociation de gré à gré entre la direction de TSE et les intéressés », dans des conditions de discrétion « proche de l’opacité ».

En bref, c’est une bombe qui a été logée au sein de l’Université française. Une bombe qui risque de conduire à un éclatement de l’Université dans les disciplines économiques : avec une université de luxe, sous la coupe du privé, disposant de professeurs et de chercheurs profitant des rémunérations considérablement supérieures à celles de la fonction publique ; et une université du pauvre, abandonnée au public, avec des professeurs sous-payés.

(…) Mais les conséquences de cette privatisation pas même masquée vont encore au-delà car ce système induit un type de recrutement de chercheurs bien parti- culiers. On se doute en effet que les économistes spécialistes de l’exclusion sociale ou des inégalités ont assez peu de chances de faire carrière à Toulouse. En tout cas, ils ont moins de chances que les chercheurs dont les inclinaisons sont plus libérales et les thématiques de recherches davantage liées aux marchés financiers.

Au total, les grands groupes privés ont apporté 33,4 millions d’euros à TSE (privée) et seulement 2,375 millions à PSE (public) bien que les deux soient classée « pôles d’excellence ». Dans la disproportion spectaculaire des chiffres, on comprend sur-le-champ les risques induits par cette privatisation rampante de la recherche et de l’enseigne- ment de pointe en économie : le secteur privé – les grandes banques, les groupes d’assurance ou quelques mastodontes industriels – a la faculté de favoriser un pôle d’excellence plutôt qu’un autre.

Le rapport de la Cour des comptes détaille les rémunérations de PSE : de 1.000 à 2.000 euros net par mois pour deux cours de masters de 24 heures dans l’année pour les titulaires de chaire associée ; 3.600 euros net pour un cours de masters de 24 heures pour les professeurs associés ; 2.600 euros par mois pour les doctorants et 4.000 euros par mois pour les post-doctorants… En clair, PSE est à la traîne par rapport à TSE.

Durant la crise des subprimes, Jean Tirole a ainsi proposé un ensemble de réformes régulatrices qui visaient à ne pas jeter le bébé (la finance) avec l’eau du bain (les mauvais produits et les mauvaises pratiques, comme certaines formes de titrisation). Ses propositions ne tranchaient guère avec le discours officiel — réguler sans rompre avec la financiarisation —. Il s’est d’ailleurs largement gardé de prendre clairement parti sur les grands choix de politique macroéconomique post-crise, à la différence d’un Stiglitz ou d’un Krugman. A l’opposé d’un autre Français beaucoup lu actuellement aux Etats-Unis, Thomas Piketty, ses travaux ne font pas l’objet de débats publics passionnés, même lorsqu’ils portent sur le thème pourtant aujourd’hui central de la réforme du marché du travail

Jean Tirole a aussi contribué, en fondant la TSE lancée durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy, à importer en France le modèle organisationnel de l’université d’excellence à l’américaine : généralisation de l’anglais dans les cursus au détriment du maintien du pluralisme linguistique, financements publics et privés massifs dans le cadre d’une fondation aux règles assez peu transparentes (Fondation Jean-Jacques Laffont), mise en place de systèmes d’incitation à la productivité scientifique qui implique la différenciation des gains individuels selon les performances.

TSE attire les chercheurs internationaux compétitifs sur le segment de l’excellence internationale et les étudiants étrangers impressionnés par les charmes combinés de la science économique la plus moderne, étatsunienne et mathématique, et de la douceur de vivre de la Ville rose. Au modèle élitiste des grandes écoles, la science économique version TSE a ainsi substitué, ou mieux hybridé, une autre forme d’élitisme, que l’on pourrait nommer « élitisme transatlantlique ». Le Nobel de Jean Tirole consacre cette hybridation soutenue par les pouvoirs publics, les grandes entreprises et encensée par les médias et le monde de la finance.

Ne demandez donc pas à Jean Tirole de vous expliquer la crise de 2007 ni où en est le capitalisme en 2014 ! Ce n’est pas son boulot !

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