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Question nationale et révolution sociale

lundi 31 mars 2008, par Robert Paris

MATIERE ET REVOLUTION

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Lénine

LA CLASSE OUVRIÈRE ET LA QUESTION NATIONALE

1913


La Russie est un pays mêlé sous le rapport national. La politique gouvernementale, qui est celle des grands propriétaires fonciers soutenus par la bourgeoisie, est tout entière imprégnée par un nationalisme cent-noir.

Cette politique est pointée contre la majorité des peuples de la Russie, qui constituent la majorité de sa population. En même temps, le nationalisme bourgeois des autres nations (polonaise, juive, ukrainienne, géorgienne, etc.) relève la tête et s’efforce, au moyen de la lutte nationale ou de la lutte pour une culture nationale, de détourner la classe ouvrière de ses grands objectifs mondiaux.

La question nationale exige d’être posée et résolue clairement par tous les ouvriers conscients.

Lorsque la bourgeoisie luttait pour la liberté avec le peuple, avec les travailleurs, elle prenait la défense de la liberté complète et de l’égalité en droits complète des nations. Des pays d’avant-garde comme la Suisse, la Belgique, la Norvège, etc., nous montrent en exemple comment des nations libres, vivant sous un régime démocratique réel, vivent ensemble en bonne intelligence ou se séparent pacifiquement.

Aujourd’hui, la bourgeoisie craint les ouvriers ; elle recherche l’alliance des Pourichkévitch et de la réaction ; elle trahit la démocratie, prend la défense de l’oppression ou de l’inégalité des nations et cherche à corrompre les ouvriers par des mots d’ordre nationalistes.

Seul, de nos jours, le prolétariat défend la liberté véritable des nations et l’unité des ouvriers de toutes les nations.

Pour que des nations différentes puissent, dans la liberté et la paix, vivre unies ou bien se séparer (lorsque cela les arrange davantage) en formant des Etats distincts, il faut la démocratie complète dont la classe ouvrière se fait le champion. Pas le moindre privilège pour aucune nation, pour aucune langue. Pas la moindre vexation, pas la moindre injustice à l’égard d’une minorité nationale. Tels sont les principes de la démocratie ouvrière.

Les capitalistes et les grands propriétaires veulent à tout prix diviser les ouvriers des différentes nations ; mais pour leur part, les grands de ce monde vivent en parfaite intelligence, comme les actionnaires d’« affaires » qui « rapportent » des millions (du genre des mines d’or de la Léna) : qu’ils soient orthodoxes ou Juifs, Russes ou Allemands, Polonais ou Ukrainiens, tous ceux qui possèdent un capital exploitent à qui mieux mieux les ouvriers de toutes les nations.

Les ouvriers conscients sont pour l’unité complète des ouvriers de toutes les nations au sein de toutes les organisations ouvrières, qu’elles soient éducatives, syndicales, politiques, etc. Laissons à messieurs les cadets [1] le déshonneur de nier ou d’amoindrir l’égalité en droits des Ukrainiens. Laissons à la bourgeoisie de toutes les nations le passe-temps des phrases mensongères sur la culture nationale, sur les problèmes nationaux, etc.

Les ouvriers ne permettront pas qu’on les divise à l’aide de quelque discours doucereux que ce soit sur la culture nationale ou l’« autonomie culturelle nationale ». Les ouvriers de toutes les nations s’unissent pour défendre ensemble, au sein de leurs organisations communes, la liberté complète et l’égalité en droits complète, gage de la culture véritable.

Les ouvriers créent dans le monde entier leur culture à eux, une culture internationale, à la préparation de laquelle ont œuvré de longue date les champions de la liberté et les ennemis de l’oppression. Au monde ancien, monde de l’oppression nationale, des querelles nationales ou du particularisme national, les ouvriers opposent le monde nouveau de l’unité des travailleurs de toutes les nations, dans lequel pas un seul privilège, pas la moindre oppression de l’homme par l’homme ne peuvent avoir place.


Notes

Les notes rajoutées par l’éditeur sont signalées par [N.E.]

[1] Cadets, membres du parti constitutionnel-démocrate, le plus grand parti de la bourgeoisie monarchiste libérale de Russie. Créé en octobre 1905, le parti des cadets se composait de représentants de la bourgeoisie, des hobereaux et des intellectuels bourgeois. Pendant la première guerre mondiale les cadets soutenaient activement la politique extérieure de conquêtes du gouvernement tsariste. Au cours de la révolution démocratique bourgeoise de Février 1917, les cadets cherchèrent à sauver la monarchie. Force dominante du Gouvernement provisoire, les cadets menèrent une politique anti-populaire contre-révolutionnaire. Après la Révolution d’Octobre ils devinrent des ennemis irréductibles du pouvoir soviétique. Ils prirent part à toutes les actions des contre-révolutionnaires et aux opérations des interventionnistes. [N.E.]

  • -*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-* Lénine

THÈSES SUR LA QUESTION NATIONALE [1]


1. Le paragraphe de notre programme (sur la libre disposition des nations) ne peut recevoir aucune autre interprétation que celle de la libre disposition politique, c’est-à-dire du droit de se séparer pour former un Etat indépendant.

2. Pour les social-démocrates de Russie, ce point du programme social-démocrate est absolument indispensable :

(a) tant au nom des principes fondamentaux de la démocratie en général ;

(b) qu’en raison de l’existence sur le territoire de la Russie (et qui plus est à sa périphérie) d’un certain nombre de nations marquées par des conditions d’économie, de mode de vie, etc., fortement distinctes ; de plus ces nations (comme toutes celles de la Russie à l’exception des Grands-Russes [2]) sont incroyablement opprimées par la monarchie tsariste ;

(c) enfin, en raison du fait que, dans toute l’Europe orientale (Autriche et Balkans) et en Asie, c’est-à-dire dans les pays limitrophes de la Russie, la transformation démocratique bourgeoise des Etats, soit n’est pas achevée, soit vient à peine de commencer ; or, cette transformation a conduit partout dans le monde, dans une mesure plus ou moins grande, à la création d’Etats nationaux indépendants, ou d’Etats formés des nationalités les plus proches et les plus apparentées entre elles.

(d) La Russie est aujourd’hui le pays dont le régime politique est le plus arriéré et le plus réactionnaire, comparé à celui de tous les pays qui l’entourent, depuis l’Autriche à l’Ouest, où les bases de la liberté politique et du régime constitutionnel se sont consolidées depuis 1867, et où le suffrage universel est maintenant instauré, jusqu’à la Chine républicaine à l’Est. C’est pourquoi les social-démocrates de Russie doivent insister, au cours de toute leur propagande, sur le droit de chaque nationalité à constituer un Etat séparé ou à choisir librement l’État au sein duquel elle veut vivre.

3. Comme la social-démocratie reconnaît le droit de toutes les nationalités à la libre disposition, il faut que les social-démocrates :

(a) manifestent une hostilité sans réserve envers tout emploi de la violence, sous quelque forme que ce soit, par une nation dominante (ou formant la majorité de la population) contre une nation désirant se séparer en Etat distinct ;

(b) exigent que la question de cette séparation soit réglée sur la base exclusive d’un vote de la population du territoire par un scrutin universel, direct, égal et secret ;

(c) mènent une lutte sans relâche, aussi bien contre les partis cent-noirs et octobristes [3] que contre les partis bourgeois libéraux (« progressistes » [4], cadets, etc.) à chaque fois que ceux-ci défendent ou admettent l’oppression nationale en général, ou nient le droit des nations à la libre disposition en particulier.

4. Le fait que la social-démocratie reconnaît le droit de toutes les nationalités à la libre disposition, ne signifie nullement qu’elle renonce à porter son propre jugement sur l’opportunité pour telle ou telle nation, dans chaque cas particulier, de se séparer en un Etat distinct. Au contraire, les social-démocrates doivent porter un jugement qui leur appartienne en propre, en tenant compte aussi bien des conditions du développement du capitalisme et de l’oppression des prolétaires des diverses nations par la bourgeoisie de toutes nationalités réunie, que des objectifs d’ensemble de la démocratie, et au tout premier chef, des intérêts de la lutte de classe du prolétariat pour le socialisme.

De ce point de vue, le fait suivant mérite tout particulièrement d’être pris en considération. Il existe en Russie deux nations que toute une série de conditions, liées à l’histoire et au genre de vie, ont rendues plus civilisées et plus individualisées que les autres ; elles pourraient mettre en pratique, de la façon la plus aisée et la plus « naturelle » que soit, leur droit à la séparation. Ce sont la Finlande et la Pologne. L’expérience de la révolution de 1905 a montré que, même dans ces deux nations, les classes dominantes, grands propriétaires et bourgeoisie, renient la lutte révolutionnaire pour la liberté et cherchent à se rapprocher des classes dominantes de Russie et de la monarchie tsariste, par peur du prolétariat révolutionnaire de Finlande et de Pologne.

C’est pourquoi la social-démocratie doit mettre en garde avec la plus grande énergie le prolétariat et les classes laborieuses de toutes nationalités, contre les mots d’ordre nationalistes à l’aide desquels « leur » bourgeoisie ne fait que les tromper ; avec ses discours douceâtres ou fougueux sur la « patrie », elle s’efforce de diviser le prolétariat et de détourner son attention de ses agissements à elle, la bourgeoisie, et de l’alliance à la fois politique et économique qui l’unit à la bourgeoisie des autres nations et à la monarchie tsariste.

Le prolétariat ne peut ni mener la lutte pour le socialisme, ni défendre ses intérêts économiques quotidiens, sans l’union la plus étroite et la plus complète entre les ouvriers de toutes les nations au sein de toutes les organisations ouvrières sans exception.

Le prolétariat ne peut pas conquérir la liberté autrement qu’en menant la lutte révolutionnaire pour le renversement de la monarchie tsariste et son remplacement par une république démocratique. La monarchie tsariste exclut la liberté et l’égalité en droits des nationalités ; de plus, elle est le principal rempart de la barbarie, de la brutalité et de la réaction, en Asie comme en Europe. Et la seule force capable de renverser cette monarchie, c’est le prolétariat uni de toutes les nations de Russie qui entraîne, parmi les masses laborieuses de toutes les nations, les éléments démocratiques conséquents et aptes à la lutte révolutionnaire.

C’est pourquoi l’ouvrier qui place l’union politique avec la bourgeoisie de « sa » nation au-dessus de l’unité complète avec les prolétaires de toutes les nations agit contre son propre intérêt, contre l’intérêt du socialisme et contre l’intérêt de la démocratie.

5. La social-démocratie qui lutte pour un régime d’Etat démocratique conséquent réclame une égalité en droits absolue des nationalités et combat tous privilèges, quels qu’ils soient, favorisant une ou plusieurs nationalités.

En particulier, la social-démocratie rejette la langue « officielle » . Celle-ci est spécialement superflue en Russie, car plus des sept dixièmes de sa population appartiennent à la famille des peuples slaves, qui, s’il existait un enseignement libre dans un Etat libre, parviendraient sans difficulté, en raison des exigences de la circulation économique, à se comprendre sans qu’il existe aucun privilège « officiel » en faveur de l’une des langues.

La social-démocratie exige que les vieilles subdivisions administratives de la Russie, instituées par les grands propriétaires féodaux et les fonctionnaires de l’Etat autocratique et féodal, soient remplacées par des subdivisions fondées sur les exigences de la vie économique contemporaine et mises en accord, dans la mesure du possible, avec l’effectif national de la population.

Toutes les régions de l’Etat qui se distinguent par des particularités dans le mode de vie ou par l’effectif national de leur population doivent bénéficier de larges pouvoirs administratifs propres et de l’autonomie, jouir d’institutions basées sur le suffrage universel et égal, à scrutin secret.

6. La social-démocratie réclame la promulgation d’une loi valable pour l’ensemble de l’Etat et sauvegardant les droits de toute minorité nationale en quelque lieu de l’Etat que ce soit. Aux termes de cette loi, toute mesure à l’aide de laquelle la majorité nationale tenterait de créer un privilège national à son profit ou de réduire les droits de la minorité nationale (dans le domaine de l’enseignement, de l’usage de telle ou telle langue, du budget, etc.) doit être déclarée nulle et non avenue, et l’application de cette mesure doit être interdite sous peine de sanctions.

7. La social-démocratie désapprouve le mot d’ordre d’« autonomie nationale culturelle » (ou simplement « nationale »), ainsi que les projets tendant à la réaliser. En effet, ce mot d’ordre (1) est absolument contraire à l’internationalisme de la lutte de classe du prolétariat, - (2) aide à entraîner le prolétariat et les masses laborieuses dans la sphère d’influence des idées du nationalisme bourgeois, - (3) peut détourner de la tâche de transformation démocratique conséquente de l’Etat tout entier, transformation qui peut seule assurer (dans la mesure où cela est en général possible en régime capitaliste) la paix nationale.

En raison de l’acuité particulière prise par la question de l’autonomie nationale culturelle parmi les social-démocrates, voici quelques éclaircissements sur cette thèse.

(a) Du point de vue de la social-démocratie, il est inadmissible de lancer, que ce soit directement ou indirectement, le mot d’ordre de culture nationale. Ce mot d’ordre est erroné, car toute l’existence économique, politique et intellectuelle de l’humanité s’internationalise sans cesse davantage, même en régime capitaliste. Le socialisme l’internationalisera intégralement. La culture internationale que le prolétariat de tous les pays crée dès aujourd’hui d’une manière systématique ne s’approprie pas la totalité d’une « culture nationale » (de quelque collectivité nationale que ce soit), mais prend exclusivement dans chaque culture nationale ses éléments démocratiques et socialistes conséquents.

(b) Il n’existe dans les programmes de la social-démocratie sans doute qu’un seul exemple de point se rapprochant, timidement il est vrai, du mot d’ordre de culture nationale : il s’agit du paragraphe 3 du programme de Brünn des social- démocrates autrichiens, qui dit : « Toutes les régions d’une même nation dotées de pouvoirs administratifs propres forment une entité nationale qui règle ses affaires nationales en toute autonomie. »

C’est un mot d’ordre de compromis, car il n’y a pas là l’ombre d’une autonomie nationale exterritoriale (personnelle). Mais ce mot d’ordre est lui aussi erroné et nuisible, car ce n’est nullement l’affaire des social-démocrates de Russie de réunir en une seule nation les Allemands de Lodz, de Riga, de Pétersbourg et de Saratov. Notre affaire est de lutter pour la démocratie complète et l’abolition de tous les privilèges nationaux, afin que les ouvriers allemands de Russie s’unissent aux ouvriers de toutes les autres nations pour sauvegarder et développer la culture internationale du socialisme.

A plus forte raison est erroné le mot d’ordre d’autonomie nationale exterritoriale (personnelle), comportant (suivant le plan des partisans conséquents de ce mot d’ordre) l’institution de parlements nationaux et de secrétaires d’Etat nationaux (O. Bauer et K. Renner). Contraires à toutes les conditions économiques des pays capitalistes, n’ayant été expérimentées dans aucun Etat démocratique du monde, de telles institutions sont une rêverie opportuniste de ceux qui ont perdu tout espoir de voir créer des institutions démocratiques conséquentes et qui cherchent une issue aux querelles nationales de la bourgeoisie dans un particularisme artificiel réunissant le prolétariat et la bourgeoisie de chaque nation sur certaines questions (les questions « culturelles »).

Les circonstances obligent parfois les social-démocrates à se soumettre momentanément à telle ou telle solution de compromis ; mais ce ne sont pas des solutions de compromis que nous devons emprunter aux autres pays, ce sont des solutions social-démocrates conséquentes. Quant à emprunter l’infructueuse tentative autrichienne de compromis, cela est d’autant plus stupide aujourd’hui que, même en Autriche, elle a subi une faillite totale, puisqu’elle a abouti au séparatisme et à la scission des social-démocrates tchèques.

(c) L’histoire du mot d’ordre d’« autonomie nationale culturelle » en Russie montre qu’il a été adopté par tous les partis bourgeois juifs sans exception, et seulement par les partis juifs ; le Bund leur a emboîté le pas sans aucune critique, tout en rejetant avec illogisme l’idée d’un parlement (d’une diète) national juif et de secrétaires d’Etat nationaux juifs. Or, même ceux des social-démocrates européens qui admettent ou qui prônent le mot d’ordre hybride d’autonomie nationale culturelle, reconnaissent qu’il est totalement irréalisable pour les Juifs (O. Bauer et K. Kautsky). « Les Juifs de Galicie et de Russie sont une caste plutôt qu’une nation, et les tentatives faites pour constituer la communauté juive en nation sont des tentatives de perpétuation d’une caste » (K. Kautsky).

(d) Dans les pays civilisés, nous constatons que la paix nationale est obtenue de manière assez complète (relativement) en régime capitaliste uniquement lorsque l’esprit démocratique est appliqué au maximum dans toute l’organisation et l’administration de l’Etat (Suisse). Les mots d’ordre d’esprit démocratique conséquent (république, milice, élection des fonctionnaires par le peuple, etc.) unissent le prolétariat, les masses laborieuses et, en général, tous les éléments avancés de chaque nation au nom de la lutte pour des conditions interdisant tout privilège national, si minime soit-il, alors que le mot d’ordre « autonomie nationale culturelle » préconise le particularisme des nations dans le domaine scolaire (ou « culturel » en général), particularisme parfaitement compatible avec le maintien des fondements des privilèges de toute sorte (y compris nationaux).

Les mots d’ordre d’esprit démocratique conséquent réalisent la fusion du prolétariat et de la démocratie avancée de toutes les nations (ces couches n’ont pas besoin que les éléments démocratiques des nations se singularisent, mais qu’ils s’unissent sur tous les terrains, y compris le terrain scolaire), tandis que le mot d’ordre d’autonomie nationale culturelle sème la division dans le prolétariat des différentes nations, en le rattachant aux éléments réactionnaires et bourgeois de chacune.

Les mots d’ordre d’esprit démocratique conséquent se heurtent à l’opposition implacable des réactionnaires et de la bourgeoisie contre-révolutionnaire de toutes les nations, tandis que le mot d’ordre d’autonomie nationale culturelle est jugé très acceptable par les réactionnaires et les bourgeois contre-révolutionnaires de certaines nations.

8. Ainsi, tout l’ensemble des conditions économiques et politiques de Russie exige de la social-démocratie qu’elle pratique inconditionnellement la fusion des ouvriers de toutes nationalités au sein de toutes les organisations prolétariennes sans exception (politiques, syndicales, coopératives, éducatives, etc., etc.). Pas de fédération dans la structure du Parti, pas de constitution de groupes social-démocrates nationaux, mais unité des prolétaires de toutes les nations dans une localité donnée, propagande et agitation dans toutes les langues du prolétariat du lieu, lutte commune des ouvriers de toutes les nations contre tous les privilèges nationaux, quels qu’ils soient, autonomie des organisations locales et régionales du Parti.

9. L’expérience de l’histoire du P.O.S.D.R., longue de plus de dix ans, confirme les thèses ci-dessus. Le Parti naît en 1898 en tant que Parti « de Russie » c’est-à-dire parti du prolétariat de toutes les nationalités de Russie. Il reste Parti « de Russie » quand, en 1903, le Bund s’en sépare, après que le Congrès du Parti a rejeté la prétention du Bund à être reconnu comme le représentant unique du prolétariat juif. En 1906-1907, la vie rend pleinement évident le manque de fondement de cette prétention : en grand nombre, les prolétaires juifs continuent de prendre part dans un esprit unitaire à l’activité social-démocrate commune dans une série d’organisations locales, et le Bund revient au Parti. Le Congrès de Stockholm, (1906) [5] rassemble aussi les social-démocrates polonais et lettons, qui se placent sur le terrain de l’autonomie territoriale ; par ailleurs, le Congrès n’admet pas le principe de la fédération, et exige l’union sur le plan local entre social-démocrates de toutes nationalités. Ce principe est mis en pratique durant de longues années dans le Caucase, il est mis en pratique à Varsovie (ouvriers polonais et soldats russes), à Vilno (ouvriers polonais, lettons, juifs et lituaniens), à Riga : dans ces trois derniers centres, il est pratiqué contre le Bund, séparatiste, qui s’est détaché. En décembre 1908, le P.O.S.D.R. réuni en conférence adopte une résolution spéciale, confirmant l’exigence de l’unité entre ouvriers de toutes nationalités selon un principe autre que celui de la fédération. La non-application scissionniste de la décision du Parti par les séparatistes bundistes aboutit à la faillite de toute cette « fédération du pire type » [6], rapproche les bundistes des séparatistes tchèques et réciproquement (cf. Kossovski dans Nacha Zaria [7] et l’organe des séparatistes tchèques, Der Cechoslavische Sozialdemokrat, 1913, n° 3, article sur Kossovski), et, enfin, à la conférence liquidatrice d’août 1912, elle suscite une tentative des séparatistes bundistes et des liquidateurs, ainsi que d’une partie des liquidateurs du Caucase, pour introduire subrepticement dans le programme du Parti l’« autonomie nationale culturelle », sans que celle-ci soit défendue quant au fond !

Les ouvriers social-démocrates révolutionnaires de Pologne, comme ceux de Lettonie et du Caucase, gardent toujours le point de vue de l’autonomie territoriale et de l’unité des ouvriers social-démocrates de toutes les nations. La scission bundiste-liquidatrice et l’alliance du Bund avec des non-social-démocrates à Varsovie mettent à l’ordre du jour, pour tous les social-démocrates, l’ensemble de la question nationale, sous l’angle à la fois de sa portée théorique et de l’œuvre d’édification du Parti.

Les solutions de compromis ont été justement ruinées par ceux qui les ont pratiquées à l’encontre de la volonté du Parti, et, plus fort que jamais, retentit l’exigence de l’unité entre les ouvriers social-démocrates de toutes nationalités.

10. Le nationalisme brutal et ultra-réactionnaire de la monarchie tsariste, auquel s’ajoute le regain d’activité de tous les nationalismes bourgeois, grand-russe (M. Strouvé, la Rousskaïa Molva [8], les « progressistes » etc.), ukrainien, polonais (l’antisémitisme de la « national-démocratie » [9]), géorgien, arménien, etc. : ces faits exigent impérieusement des organisations social-démocrates, dans tous les coins de la Russie, qu’elles consacrent une attention plus grande qu’auparavant à la question nationale et qu’elles élaborent à cet effet des solutions marxistes conséquentes, dans l’esprit d’un internationalisme rigoureux et de l’unité des prolétaires de toutes les nations.


(a) Le mot d’ordre de culture nationale est erroné ; il ne traduit que l’étroitesse bourgeoise dans la conception de la question nationale. Culture internationale.

(b) Perpétuation de la division nationale et pratique d’un nationalisme raffiné - jonction, rapprochement, brassage des nations et expression des principes d’une culture autre, internationale.

(c) Désespoir du petit bourgeois (lutte vaine contre les querelles nationales) et crainte des transformations démocratiques radicales et du mouvement socialiste - seules les transformations démocratiques radicales peuvent créer la paix nationale dans les Etats capitalistes, et seul le socialisme peut mettre fin aux querelles nationales.

(d) Les curies nationales dans le domaine scolaire [10].

(e ) Les Juifs.


Notes

Les notes rajoutées par l’éditeur sont signalées par [N.E.]

[1] Les Thèses sur la question nationale furent rédigées par Lénine lorsqu’il préparait ses conférences consacrées à la question nationale. Il les lut les 9, 10, 11 et 13 juin 1913 à Zurich, Genève, Lausanne et à Berne. Ces conférences réunirent les bolchéviks et des groupements d’émigrés représentant d’autres partis socialistes. [N.E.]

[2] Les Grands-Russes, appellation officielle des Russes sous le régime tsariste par opposition aux Ukrainiens appelés péjorativement Petits-Russes. [N.E.]

[3] Octobristes, membres du parti des octobristes (« Union du 17 octobre »), fondé en Russie après la publication du manifeste du tsar le 17(30) octobre 1905. Parti contre-révolutionnaire défendant les intérêts de la grosse bourgeoisie et des propriétaires fonciers qui organisaient leurs exploitations sur un pied capitaliste. Les octobristes soutenaient pleinement la politique intérieure et extérieure du tsarisme. Arrivé au pouvoir après la révolution démocratique bourgeoise de Février, le parti des octobristes lutte activement contre la révolution socialiste imminente. Le leader du parti Goutchkov fut le ministre de la Guerre du premier Gouvernement provisoire. Après la Révolution d’Octobre les octobristes luttèrent contre le pouvoir des Soviets. [N.E.]

[4] Progressistes, groupement politique de la bourgeoisie monarchiste libérale qui aussi bien aux élections aux Doumas qu’à l’intérieur de ces dernières cherchait à unir sous le mot d’ordre de « sans-parti » des éléments de divers partis et groupes de la bourgeoisie et des propriétaires fonciers

En novembre 1912 les progressistes formèrent un parti politique qui prônait comme programme une constitution modérée avec un cens sévère, de menues réformes, un gouvernement responsable devant la Douma, l’écrasement du mouvement révolutionnaire

Pendant la première guerre mondiale, les progressistes se montrent très actifs, ils exigent la révocation des chefs militaires, la reconversion de l’industrie sur le pied de guerre, un « ministère responsable » avec la participation de représentants de la bourgeoisie. Après la révolution démocratique bourgeoise de Février, certains leaders du parti entrèrent dans le gouvernement provisoire. Après la Révolution d’Octobre les progressistes luttèrent contre le pouvoir des Soviets. [N.E.]

[5] Il s’agit du IVe Congrès (d’unification) du P.O.S.D.R. [N.E.]

[6] « Fédération du pire type », la conférence de Prague de 1912 qualifia ainsi les relations existant entre le P.O.S.D.R. et les organisations social-démocrates nationales depuis le IVe Congrès (d’unification). Tout en faisant partie du P.O.S.D.R. les organisations social-démocrates de Pologne, Lituanie et Lettonie et le Bund menaient une politique tout à fait indépendante de celle du parti. Leurs représentants s’abstenaient de prendre part au travail du parti dans l’ensemble de la Russie et contribuaient directement ou indirectement aux menées antiparti des liquidateurs. [N.E.]

[7] Nacha Zaria (Notre aube), revue mensuelle des menchèviks liquidateurs qui a paru à Pétersbourg de 1910 à 1914. Elle fut un des pôles d’activité des liquidateurs russes. [N.E.]

[8] Rousskaïa Molva (la Rumeur russe), organe quotidien des progressistes, parti de la bourgeoisie et des propriétaires fonciers, fondé en 1912. Le journal a paru à Pétersbourg de 1912 à 1913. [N.E.]

[9] National-démocratie (parti des Narodowaja fondé en 1897), principal parti réactionnaire et nationaliste de la bourgeoisie et des propriétaires fonciers polonais, étroitement lié à l’Eglise catholique. Tout en prêchant les mots d’ordre d’« harmonie de classes » et d’« intérêts nationaux », ses membres cherchaient à étendre leur emprise sur les masses populaires et à les entraîner dans le sillage de leur politique réactionnaire. Prônant le nationalisme et le chauvinisme à outrance comme moyen de lutte contre le mouvement socialiste et démocratique du peuple polonais, les « narodowy » tentèrent de l’isoler du mouvement révolutionnaire russe. Pendant la première guerre mondiale ils soutinrent sans réserve les puissances de l’Entente, mettant tous leurs espoirs dans la victoire de la Russie tsariste, l’unification des terres polonaises, annexées par l’Autriche et l’Allemagne, et l’octroi à la Pologne de l’autonomie dans le cadre de l’Empire de Russie. Après la chute du tsarisme les « démocrates populaires » adoptèrent une orientation profrançaise. [N.E.]

[10] Il s’agit de l’organisation de l’école d’après le principe des nationalités, revendication essentielle du programme nationaliste d’« autonomie nationale culturelle » [N.E.]

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Marxisme et question nationale

de Pietro Tresso

1. Un examen approfondi de la question nationale devrait tenir compte, avant tout, du processus à travers lequel on est arrivés à la formation des « nations » contemporaines. Ce processus n’est qu’un aspect du processus général de développement du capitalisme. C’est le capitalisme qui crée les « nations ». Avant le capitalisme, il y a des groupes ethniques plus ou moins homogènes, plus ou moins différents, mais la nation n’existe pas. En Italie par exemple, il y avait les Piémontais, les Lombards, les Vénitiens, etc.., etc.. Ces groupes ethniques avaient, entre eux, des similitudes de langues, de traditions et une position géographique qui les avaient plus ou moins rapprochés, au travers les siècles, par des événements historiques communs. Cependant, ils n’avaient pas encore de « nation ». La nation n’existait pas encore en 1870, au moment de la disparition du pouvoir temporel des papes. L’année 1870 représente une étape importante dans la formation de la nation italienne, puisqu’elle marque l’unification de tout le territoire de la péninsule en une seule entité administrative et politique. Pourtant il manque encore cette unité effective créé par l’implantation et la domination du capitalisme, lequel soumet la « nation » tout entière à une même loi de développement, qui, comme il est dit plus haut, est la loi du développement du capitalisme.

Ce qui est dit pour l’Italie pourrait être répété, au-delà des données particulières, pour la France, l’Allemagne, etc..

2. Toutefois le capitalisme n’est pas seulement la force qui crée les nations, c’est aussi celle qui, à un certain stade de son développement, les soumet et les opprime. Le traité de Versailles en est la preuve la plus monstrueuse. La guerre de 1914-1918 a « libéré » certains peuples du centralisme bureaucratique et militaire semi-­féodal auquel ils étaient soumis. Le démantèlement de l’empire austro-hongrois, la création d’une Pologne « indépendante », etc.., en sont un exemple. Mais en même temps, elle a soumis d’autres peuples ou des fractions de ceux-ci aux États vainqueurs et, parfois, à ces mêmes États qui avaient surgi au nom de l’indépendance nationale. La Pologne, par exemple, qui était une « nation opprimée » sous l’empire des tsars, est devenue à son tour une nation (à savoir l’État polonais) qui opprime les minorités nationales. On peut en dire autant de la Tchécoslovaquie, etc.., etc.. Dans le même temps, les « nations » libérées de l’ancien centralisme bureaucratique-militaire ont été soumises, en réalité, à un esclavage mille fois plus dur et dangereux, à l’esclavage de l’impérialisme moderne. Par exemple, les différents peuples qui constituaient l’ancien empire austro-hongrois ont été « libérés », mais leur « libération » a signifié dans le même temps le démembrement de l’ancienne confédération danubienne, la fin de cette unité économique qui était née et s’était développée sur la base de cette confédération, et la soumission effective de chacun de ces États, aujourd’hui « libres » aux banquiers de Paris, de Londres et de New-York. D’autres peuples, au contraire, ne firent rien d’autre que passer d’un maître à un autre. Par exemple, les Croates et les Slovènes qui, hier, « gémissaient » sous le joug de la monarchie austro-­hongroise, maudissent aujourd’hui la domination de la monarchie serbe ou celle, aussi cruelle, du fascisme italien.

Ces faits révèlent au grand, jour que, justement, le capitalisme, de force créatrice de nations, est devenu une force qui les bafoue, les opprime et les détruit. Aujourd’hui il est clair que le destin des nations, dans ce qu’elles représentent de progressif pour l’humanité, est étroitement lié au sort du prolétariat.

3. Si de l’Europe nous passons à l’Asie ou à l’Afrique, cette vérité nous apparaît encore plus évidente. Toute la lutte du capitalisme des métropoles consiste, au fond, à maintenir les pays coloniaux dans la situation de fournisseurs de matières premières et d’acheteurs de produits manufacturés. On veut ainsi empêcher que ces pays bâtissent une industrie nationale moderne car, dans ce cas, non seulement ils cesseraient d’être des « colonies », mais deviendraient - comme le démontre le Japon - pour ces métropoles, des concurrents très dangereux sur le marché mondial. Mais empêcher ces pays de créer leur propre industrie moderne, signifie précisément leur rendre impossible l’accession à une vie nationale, c’est-à-dire à devenir des nations.

4. Le traité de Versailles, le triomphe de la révolution russe, le développement des mouvements révolutionnaires dans les autres pays et les difficultés particulières du mouvement révolutionnaire du prolétariat dans les régions où existent des minorités nationales, ont rendu le problème de ces minorités infiniment plus important qu’il ne l’était avant la guerre. La classe ouvrière, soit en se fondant sur l’analyse générale de l’impérialisme, soit sous la contrainte des nécessités de son action politique quotidienne, a compris que le problème des minorités nationales non seulement ne lui est pas étranger, mais qu’au contraire il ne peut être résolu que par la destruction de la société actuelle et l’instauration du pouvoir prolétarien. Ainsi le prolétariat est non seulement le porte-drapeau de ses propres intérêts de classe, mais aussi celui du développement des « nations ». Le prolétariat, précisément parce qu’il tend à résoudre chaque problème en partant du fait de l’existence des classes, rejette toute oppression nationale et est la seule classe qui, concrètement, agit pour la libération des nations et des minorités nationales de l’esclavage dans lequel elles se trouvent actuellement, à savoir l’asservissement à l’impérialisme et aux États qui en sont l’instrument.

5. Le prolétariat est la seule classe qui non seulement peut inscrire sur son drapeau : droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, mais qui peut également agir en conséquence. Mais affirmer que les peuples ont le droit de disposer d’eux-mêmes signifie, dans les pays où existent des minorités nationales, que ces minorités ont elles aussi le droit de disposer d’elles-mêmes, c’est-à-dire qu’elles ont le droit de décider si elles veulent faire partie de l’État auquel elles sont actuellement liées, ou bien faire partie d’un autre État, ou bien être autonomes. Le prolétariat s’oppose à quelque forme d’oppression nationale que ce soit et par conséquent est pour la liberté nationale la pins illimitée. Et ceci justement parce que le prolétariat est une classe dont les intérêts s’expriment non pas sur le plan national mais sur le plan international. Le prolétariat ne combat pas ses ennemis en tant qu’allemands, français, japonais ou autres, mais il les combat en tant que bourgeois, grands propriétaires fonciers ou autre type d’exploiteurs. Pour le prolétariat italien, par exemple, le bourgeois, qu’il soit italien, français ou autre, est un ennemi. Et plus exactement, l’ennemi dont il doit se débarrasser en premier lieu est précisément [le bourgeois] italien. Par contre, le prolétariat, qu’il soit français ou allemand, etc.., est frère du prolétariat italien, précisément parce que ses intérêts de classe sont ceux des prolétaires des autres pays.

6. L’État italien (antérieurement celui de forme démocratique, aujourd’hui celui de forme fasciste) opprime trois minorités nationales. La minorité croate, la minorité slovène et la minorité allemande. Il « protège » en outre l’Albanie et « civilise », avec les méthodes du général Badoglio, la Lydie, la Cyrénaïque, l’Érythrée, la Somalie italienne, et est sur le point de se lancer sur l’Abyssinie.

Laissons de côté un moment les colonies et abordons le problème des minorités croate, slovène et allemande. Ces minorités ont été soumises à l’État italien par la force des armées impérialistes, juridiquement exprimée par les traités de Saint-Germain et de Versailles. Nous sommes contre ces traités de brigands, donc nous sommes contre l’incorporation forcée des minorités croato-slovène et allemande à l’État italien. Donc nous reconnaissons à ces minorités le droit de décider elles-mêmes où et avec qui elles veulent faire route. En outre, il est clair que le fascisme mène contre ces minorités une lutte nationaliste bien réelle. Il a italianisé les routes de leurs pays. Il impose des noms italiens à leurs enfants. Il a imposé des maîtres d’école italiens. Dans les églises, les sermons doivent être faits en italien (et pensez que ces populations n’en comprennent pas un mot). Dans les tribunaux, les mairies, etc.. tous les actes publics doivent être rédigés en italien, et même les avocats sont contraints à plaider en italien. Ce qui veut dire qu’un paysan slave ou allemand qui veut défendre ses intérêts devant un tribunal doit se servir d’avocats qui au tribunal parlent une langue qui leur est inconnue. Mais il y a pire sa propre déposition devra être faite en italien, c’est-à-dire dans une langue qu’il ne connaît pas. L’oppression nationale ne pourrait être plus manifeste. Il est aussi évident que la lutte des Croato-Slovènes et des Allemands contre l’oppression nationale italienne est progressiste dans la mesure où elle fait obstacle aux visées de l’impérialisme italien. Il n’y a donc aucun doute que le prolétariat et son parti, dans cette lutte, doivent être du côté des minorités nationales contre l’État impérialiste italien, qu’il soit démocratique ou fasciste. Ne pas agir ainsi, signifie se rendre complices de l’impérialisme italien, signifie renforcer son pouvoir, signifie trahir non seulement les droits des minorités nationales mais, avant et par-dessus tout, les intérêts du prolétariat et les intérêts de la révolution. Le prolétariat doit appuyer toutes les revendications de libération nationale des minorités nationales opprimées par l’État italien, y compris la reconnaissance de leur droit à se séparer de l’État italien et à faire route avec qui ils veulent.

7. Reconnaître ce droit n’implique toutefois pas que le prolétariat doive conseiller à ces minorités nationales, toujours et partout, de se séparer de l’État italien. Tout au contraire, l’opposé peut s’avérer juste. Par exemple, nous reconnaissons aux croyants le droit de prier leur dieu et même celui d’aller à l’église (pourvu qu’ils payent leurs prêtres), mais ceci ne signifie pas que nous leur conseillons de prier, ni d’aller à l’église. Au contraire, nous faisons tout pour les persuader de ne faire ni l’un ni l’autre. Il peut en aller de même en ce qui concerne la séparation des minorités nationales de l’État italien. Le seul guide qui doive nous servir dans ce cas est l’intérêt de la révolution. Si cet intérêt est favorisé par la séparation des minorités nationales de l’État italien, alors nous le leur conseillerons et nous les aiderons dans leur lutte pour la réalisation de leur droit reconnu ; si, au contraire, les intérêts de la révolution étaient entravés par cette séparation, nous conseillerions aux minorités nationales de ne pas se détacher de l’État italien. C’est toutefois à eux de décider.

8. Les minorités nationales ne se définissent pas simplement comme telles, elles constituent aussi un certain ensemble de classes.

Cela revient à dire que dans ces minorités existent aussi des différences de classe. Parfois, la différenciation de classes coïncide, ou presque, avec la différenciation nationale. Parmi les Slovènes de l’Istrie, par exemple, la masse des paysans pauvres est slovène, alors que les propriétaires terriens sont Italiens. Nous devons nous appuyer sur les masses laborieuses (ouvriers et paysans pauvres) pour développer leur action de classe contre leurs exploiteurs (qu’ils soient italiens, slovènes, croates ou allemands) et contre l’État bourgeois auquel ils sont assujettis, c’est-à-dire l’État italien. Nous ne sacrifions pas leurs revendications nationales à leurs intérêts de classe mais, en défendant leurs intérêts de classe, nous sommes les seuls à réellement défendre également leurs revendications nationales. Il y a deux possibilités pour que les minorités nationales faisant actuellement partie de l’État italien, obtiennent leur libération nationale. La première serait une nouvelle guerre impérialiste dans laquelle l’État italien serait vaincu par l’État yougoslave ou allemand. Toutefois cette possibilité constituerait une terrible défaite pour tout le prolétariat et pour les masses laborieuses et créerait, sans aucun doute, une situation contraire, c’est-à-dire qu’au lieu de minorités nationales à l’intérieur de l’État italien, nous aurions des minorités nationales italiennes à l’intérieur des États vainqueurs. Cette solution est celle que visent les impérialistes étrangers et les mouvements nationalistes petits-bourgeois existants, au moins potentiellement, au sein des minorités nationales slovène, croate et allemande. En outre, cette « solution » laisserait intacte l’oppression de classe contre ces mêmes minorités nationales « libérées ». L’autre solution, la seule, la vraie solution, est la victoire du prolétariat italien sur sa propre bourgeoisie. Cette solution apporterait du même coup et la libération de classe aux masses populaires des minorités nationales et aussi la satisfaction de toutes leurs revendications nationales. C’est la seule solution que nous devons indiquer aux minorités nationales assujetties à l’État italien. C’est aussi la seule solution à laquelle nous devons travailler. Mais de quelle façon ? « En démasquant implacablement l’oppression bourgeoise de la nation dominante et en conquérant la confiance du prolétariat (et de la masse laborieuse pauvre - Blasco) de la nationalité opprimée ». (Trotsky). « Toute autre voie équivaudrait à soutenir le nationalisme réactionnaire de la bourgeoisie impérialiste de la nation dominante, contre le nationalisme révolutionnaire démocratique de la nation opprimée ». (Trotsky).

9. Outre la question des minorités nationales, nous avons eu en Italie, de 1919 à 1921, d’autres mouvements autonomistes et séparatistes. Les deux mouvements les plus caractéristiques furent les mouvements sicilien et sarde. Quels étaient leurs caractères ?

Le mouvement séparatiste sicilien était dirigé par des grands propriétaires fonciers et par la grande bourgeoisie sicilienne. Ce mouvement voulait se séparer de l’Italie non parce qu’il entendait briser les liens bureaucratiques et de dépendance avec l’État bourgeois italien, mais parce qu’il craignait qu’une révolution n’éclate en Italie. La grande bourgeoisie sicilienne tenta d’exploiter le mécontentement des masses ouvrières et paysannes face à l’oppression de la bourgeoisie continentale et de l’État italien pour le détourner en une lutte contre la révolution prolétarienne italienne.

Le mouvement autonomiste et séparatiste sarde, au contraire, se proposait de briser les liens avec l’État italien parce qu’il voyait en celui-ci l’obstacle majeur à la réalisation des revendications sociales et culturelles des masses populaires de la Sardaigne.

Le premier fut donc un mouvement purement réactionnaire. Le second, par contre, fut un mouvement révolutionnaire­démocratique. Quelle devait être notre attitude face aux deux mouvements ? Dans le premier cas, il fallait démasquer le séparatisme de la grande bourgeoisie sicilienne en tant que nouveau moyen d’exploiter les masses ouvrières et paysannes de la Sicile. Dans le second cas, il fallait démontrer aux masses de la Sardaigne que leur séparatisme ne pouvait les conduire qu’à la défaite et que leur sort était étroitement lié à celui du prolétariat italien. Pour atteindre ce résultat il fallait pourtant, dans les deux cas, démontrer par des faits, tant aux masses ouvrières et paysannes de la Sicile qu’à celles de la Sardaigne, que le prolétariat défendait réellement leurs intérêts et leurs aspirations contre l’oppression bureaucratique militaire et culturelle soit de l’État et de la bourgeoisie italienne, soit des cliques semi-féodales siciliennes et sardes.

10. En ce qui concerne les erreurs et les crimes des staliniens dans ce domaine, une étude à part s’imposerait. Trois choses toutefois peuvent être soulignées :

les staliniens ont traduit la formule de Lénine : droit des minorités nationales à disposer d’elles-mêmes, jusque et y compris la séparation d’avec l’État, par : séparez-vous de l’État. Comme s’il était possible, pour ces minorités, de se séparer de l’État oppresseur sans passer sous l’oppression d’un autre Impérialisme. Ils ont brisé le lien qui existe entre le problème de la libération nationale et celui de la libération sociale du prolétariat, c’est-à-dire celui de la révolution prolétarienne. Ils ont mis dans le même sac les mouvements autonomistes et séparatistes réactionnaires et les mouvements révolutionnaires-démocratiques. Ce faisant, ils sont tombés dans une accumulation d’aberrations en trahissant les intérêts et les revendications des minorités nationales et en favorisant le jeu des brigands impérialistes de l’un ou de l’autre camp.

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Dans "L’histoire de la révolution russe de Léon Trotsky :

La question nationale

La langue est le plus important instrument de liaison d’homme à homme, et, par conséquent, de liaison dans l’économie. Elle devient une langue nationale avec la victoire de la circulation marchande qui unit une nation. Sur cette base s’établit l’Etat national, en tant que terrain le plus commode, le plus avantageux et normal des rapports capitalistes. Dans l’Europe occidentale, l’époque de la formation des nations bourgeoises, si nous laissons de côté la lutte des Pays-Bas pour l’indépendance et le sort de l’Angleterre insulaire, a commencé par la grande Révolution française et dans l’essentiel s’est achevée, à peu prés en un siècle, par la constitution de l’Empire allemand.

Mais, dans la période où l’Etat national en Europe avait déjà cessé d’absorber les forces de production et se développait en Etat impérialiste, on n’en était encore en Orient - en Perse, dans les Balkans, en Chine, dans l’Inde - qu’au début de l’ère des révolutions nationales-démocratiques dont l’impulsion fut donnée par la Révolution russe de 1905. La guerre des Balkans en 1912 représenta l’achèvement de la formation des Etats nationaux au sud-est de l’Europe. La guerre impérialiste qui suivit paracheva en cours de route, en Europe, l’œuvre incomplète des révolutions nationales en amenant le démembrement de l’Autriche-Hongrie, la création d’une Pologne indépendante et d’Etats limitrophes qui se détachèrent de l’Empire des tsars.

La Russie s’était constituée non point comme un Etat national, mais comme un Etat de nationalités, cela répondait à son caractère arriéré. sur la base d’une agriculture extensive et de l’artisanat villageois, le capital marchand se développait non en profondeur, non en transformant la production, mais en largeur, accroissant le rayon de ses opérations. Le commerçant, le propriétaire et le fonctionnaire se déplaçaient du centre vers la périphérie, à la suite des paysans qui se dispersaient, et, à la recherche de terres nouvelles et d’exemptions fiscales, pénétraient sur de nouveaux territoires où se trouvaient des peuplades encore plus arriérées. L’expansion de l’Etat était essentiellement l’extension d’une économie agricole qui, malgré toute sa primitivité, révélait une supériorité sur les nomades du Midi et de l’Orient. l’Etat de castes et de bureaucratie qui se forma sur cette base immense et constamment élargie devint assez puissant pour assujettir, en Occident, certaines nations d’une plus haute culture, mais incapables, en raison de leur petite population ou d’une crise intérieure, de défendre leur indépendance (Pologne, Lituanie, provinces baltes, Finlande).

Aux soixante-dix millions de Grands-Russiens qui constituaient le massif central du pays s’ajoutèrent graduellement environ quatre-vingt-dix millions d’"allogènes" qui se divisaient nettement en deux groupes : les Occidentaux, supérieurs aux Grands-Russiens par leur culture, et les Orientaux, d’un niveau inférieur. Ainsi se constitua un empire dans lequel la nationalité dominante ne représentait que 43 % de la population, tandis que 57 % (dont 17 % d’Ukrainiens,6 % de Polonais, 4 ½ % de Blancs-Russes) se rapportaient à des nationalités diverses par leur degré de culture et leur inégalité de droits.

Les avides exigences de l’Etat et l’indigence de la base paysanne sous les classes dominantes engendraient les formes les plus féroces d’exploitation. L’oppression nationale en Russie était infiniment plus brutale que dans les Etats voisins, non seulement sur la frontière occidentale, mais même sur la frontière orientale. Le grand nombre des nations lésées en droit, et l’acuité de leur situation juridique donnaient au problème national dans la Russie tsariste une force explosive énorme.

Si, dans les Etats de nationalité homogène, la révolution bourgeoise développait de puissantes tendances centripètes, passant sous le signe d’une lutte contre le particularisme comme en France, ou bien d’un morcellement national comme en Italie et en Allemagne - dans les Etats hétérogènes tels que la Turquie, la Russie, l’Autriche-Hongrie, la révolution attardée de la bourgeoisie déchaînait, au contraire, les forces centrifuges. Malgré l’évidente opposition de ces processus, exprimée en termes de mécanique, leur fonction historique est la même dans la mesure où, dans les deux cas, il s’agit d’utiliser l’unité nationale comme un réservoir économique important : il fallait pour cela faire l’unité de l’Allemagne, il fallait au contraire démembrer l’Autriche-Hongrie.

Lénine avait calculé en temps opportun le caractère inévitable des mouvements nationaux centrifuges en Russie et, pendant des années, avait lutté obstinément, notamment contre Rosa Luxembourg pour le fameux paragraphe 9 du vieux programme du parti, formulant le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, c’est-à-dire à se séparer complètement de l’Etat. Par là, le parti bolcheviste ne se chargeait nullement de faire une propagande séparatiste, il s’obligeait seulement à résister avec intransigeance à toutes espèces d’oppression nationale et, dans ce nombre, à la rétention par la force de telle ou telle nationalité dans les limites d’un Etat commun. c’est seulement par cette voie que le prolétariat russe put graduellement conquérir la confiance des nationalités opprimées.

Mais ce n’était là qu’un des côtés de l’affaire. La politique du bolchevisme dans le domaine national avait un autre aspect, apparemment en contradiction avec le premier, et qui le complétait en réalité Dans les cadres du parti et, en général, des organisations ouvrières, le bolchevisme appliquait le plus rigoureux centralisme, luttant implacablement contre toute contagion nationalisée susceptible d’opposer les ouvriers les uns aux autres ou de les diviser. Déniant nettement à l’Etat bourgeois le droit d’imposer à une minorité nationale une résidence forcée ou bien même une langue officielle, le bolchevisme estimait en même temps que sa tâche vraiment sacrée était de lier, le plus étroitement possible, au moyen d’une discipline de classe volontaire, les travailleurs de différentes nationalités, en un seul tout. Ainsi il repoussait purement et simplement le principe nationalo-fédératif de la structure du parti. Une organisation révolutionnaire n’est pas le prototype de l’Etat futur, elle n’est qu’un instrument pour le créer. L’instrument doit être adéquat pour la fabrication du produit, mais ne doit nullement se l’assimiler. C’est seulement une organisation centraliste qui peut assurer le succès de la lutte révolutionnaire - même quand il s’agit de détruire l’oppression centraliste sur les nations.

Le renversement de la monarchie devait, pour les nations opprimées de1a Russie, de toute nécessité, signifier aussi leur révolution nationale. Ici se manifesta, cependant ce qui s’était produit dans tous les autres domaines du régime de Février : la démocratie officielle, liée par sa dépendance politique à l’égard de la bourgeoisie impérialiste, se trouva absolument incapable de détruire les vieilles entraves. Estimant incontestable son droit de régler le sort de toutes les autres nations, elle continuait à sauvegarder avec zèle les sources de richesse, de force, d’influence que donnaient à la bourgeoisie grand-russienne sa situation dominante. La démocratie conciliatrice interpréta seulement les traditions de la politique nationale du tsarisme dans le langage d’une rhétorique émancipatrice : il s’agissait maintenant de défendre l’unité de la révolution. Mais la coalition dirigeante avait un autre argument, plus grave : des considérations motivées par le temps de guerre. Cela signifie que les efforts d’émancipation de diverses nationalités étaient représentés contre l’œuvre de l’Etat-major austro-allemand. Là aussi, les cadets jouaient les premiers violons, les conciliateurs accompagnaient.

Le nouveau pouvoir ne pouvait, bien entendu, laisser intacte l’abominable profusion d’outrages médiévaux infligés aux allogènes. Mais il espérait se borner, et tâchait de le faire, simplement à l’abolition des lois d’exception contre diverses nations, c’est-à-dire à l’établissement d’une égalité apparente de tous les éléments de la population devant la bureaucratie de l’Etat grand-russien.

L’égalité formelle des droits juridiques était surtout à l’avantage des israélites : le nombre des lois qui limitaient leurs droits atteignait le chiffre de six cent cinquante. En outre, comme nationalité exclusivement urbaine et des plus dispersée, les Juifs ne pouvaient prétendre non seulement à une indépendance dans l’Etat, mais même à une autonomie territoriale. En ce qui concerne le projet dit d’une " autonomie nationalo-culturelle ", qui devait unir les Juifs sur l’étendue de tout le pays autour des écoles et d’autres institutions, cette utopie réactionnaire, empruntée par divers groupes juifs au théoricien autrichien Otto Bauer, fondit dès le premier jour de la liberté comme de la cire sous les rayons du soleil.

Mais la révolution est précisément une révolution parce qu’elle ne se contente pas d’aumônes, ni de versements à crédit. L’annulation des restrictions les plus honteuses établissait pour la forme une égalité de droits des citoyens, indépendamment de la nationalité ; mais d’autant plus vivement se manifestait l’inégalité des droits juridiques des nations elles-mêmes, les laissant en majeure partie dans la situation d’enfants illégitimes ou adoptés de l’Etat grand-russien.

L’égalité des droits civils ne donnait rien aux Finnois qui cherchaient non point l’égalité avec les Russes, mais leur indépendance vis-à-vis de la Russie. Elle n’apportait rien aux Ukrainiens qui, auparavant, n’avaient connu aucune restriction, parce qu’on les avait de force déclarés Russes. Elle ne changeait rien à la situation des Lettons et des Estoniens, écrasés par la propriété foncière allemande et par la ville russo-allemande. Elle ne soulageait en rien dans leurs destinées les peuples et peuplades arriérés de l’Asie, maintenus dans les bas-fonds du manque de droits juridiques non par des restrictions, mais par les chaînes d’un servage économique et culturel. Toutes ces questions, la coalition libéralo-conciliatrice ne voulait même pas les poser. l’Etat démocratique restait toujours le même Etat du fonctionnaire grand-russien qui ne se disposait à céder sa place à personne.

A mesure que la révolution gagnait des masses plus profondes dans la périphérie, plus il devenait manifeste que la langue officielle était là-bas celle des classes possédantes. Le régime de la démocratie pour la forme, avec la liberté de la presse et des réunions, contraignit les nationalités arriérées et opprimées à sentir encore plus douloureusement combien elles étaient privées des moyens les plus élémentaires d’un développement culturel : écoles à elles, tribunaux à elles, et leur fonctionnariat. Les renvoi à la future Assemblée constituante étaient seulement irritants : car enfin, dans l’Assemblée, devaient dominer les mêmes partir qui avaient créé le gouvernement provisoire et continuaient à maintenir les traditions des russificateurs, marquant avec âpreté la limite au-delà de laquelle les classes dirigeantes ne voulaient pas aller.

La Finlande devint tout à coup une écharde dans le corps du régime de Février. Par suite de la gravité de la question agraire qui portait en Finlande sur les torpari, c’est-à-dire sur les petits fermiers opprimés, les ouvriers industriels, représentant au total quatorze pour cent de la population, entraînaient à leur suite le village. Le Séim finlandais (la Diète) se trouva être dans le monde le seul parlement où les social-démocrates eussent obtenu la majorité : cent trois sur deux cents sièges de députés. Ayant proclamé par la loi du 5 juin le Séim souverain, exception faite des questions concernant l’armée et la politique extérieure, la social-démocratie finnoise s’adressa " aux partis frères de Russie " pour avoir leur appui, il se trouva que la requête était tout à fait mal adressée. Le gouvernement se mit d’abord de côté, laissant liberté d’agir " aux partis frères ". Une délégation venue pour sermonner, avec Tchkhéidzé en tète, revint de Helsingfors sans avoir obtenu de résultat. Alors les ministres socialistes de Pétrograd : Kérensky, Tchernov, Skobélev, Tsérételli, décidèrent de liquider par la violence le gouvernement socialiste de Helsingfors. Le chef d’Etat-major du Grand Quartier Général, le monarchiste Loukomsky, avertissait les autorités civiles et la population qu’en cas de manifestation quelconque contre l’armée russe, " leurs villes et, en première ligne, Helsingfors, seraient dévastées ". Après avoir ainsi préparé le terrain, le gouvernement, dans un manifeste solennel, dont le style même semblait un plagiat de la monarchie, prononça la dissolution du Séim et, le jour où commençait une offensive sur le front, plaça aux portes du parlement finlandais des soldats russes prélevés sur le front. C’est ainsi que les masses révolutionnaires de la Russie reçurent, dans le chemin vers Octobre, une assez bonne leçon leur apprenant quelle place conventionnelle ont les principes de la démocratie dans la lutte des forces de classe.

Devant le déchaînement nationaliste des dirigeants, les troupes révolutionnaires en Finlande prirent une position digne. Le congrès régional des soviets qui se tint à Helsingfors dans la première quinzaine de septembre déclara : " Si la démocratie finlandaise juge nécessaire de reprendre les séances du Séim, toutes tentatives pour s’opposer à cette mesure seront considérées par le congrès comme un acte contre-révolutionnaire. " C’était une offre directe d’assistance militaire. Mais la social-démocratie finlandaise, dans laquelle prédominaient les tendances conciliatrices, n’était pas prête à s’engager dans la voie de l’insurrection. Les nouvelles élections, qui eurent lieu sous la menace d’une nouvelle dissolution, assurèrent aux partis bourgeois, en accord avec lesquels le gouvernement avait dissous le Séim, une petite majorité : cent huit sur deux cents.

Mais maintenant se posent en première ligne des questions intérieures qui, dans cette Suisse du Nord, dans ce pays des montagnes de granit et des propriétés avares, mènent inévitablement à la guerre civile, la bourgeoisie finlandaise prépare à demi ouvertement ses cadres militaires. En même temps se constituent les cellules secrètes de la Garde rouge. La bourgeoisie, pour avoir des armes et des moniteurs, s’adresse à la Suède et à l’Allemagne. Les ouvriers trouvent un soutien chez les soldats russes. En même temps, dans les cercles bourgeois qui, la veille encore, étaient disposés à s’entendre avec Pétrograd, se renforce le mouvement pour une complète séparation d’avec la Russie. Le journal dirigeant Huvttdstatsbladet écrivait : " Le peuple russe est en proie à un déchaînement anarchique... Ne devons-nous pas dans ces conditions.., nous détacher autant que possible de ce chaos ? ". Le gouvernement provisoire se vit forcé de faire des concessions sans attendre l’Assemblée constituante : le 23 octobre fut adoptée une ordonnance " de principe " sur l’indépendance de la Finlande, exception faite des affaires militaires et des relations extérieures. Mais " l’indépendance ", venant des mains de Kérensky, ne valait déjà plus grand-chose : il ne restait plus que deux jours avant sa chute.

Il y eut une autre écharde, beaucoup plus profondément enfoncée, ce fut l’Ukraine. Au début de juin, Kérensky avait interdit le congrès des troupes de l’Ukraine convoqué par la Rada. Les Ukrainiens ne cédèrent point. Pour sauver la face du gouvernement, Kérensky légalisa le congrès avec retard, en envoyant un télégramme pompeux que les congressistes écoutèrent avec des rires peu respectueux. L’amère leçon n’empêcha pas Kérensky d’interdire, trois semaines plus tard, le congrès des militaires musulmans à Moscou. Le gouvernement démocratique semblait se hâter de suggérer aux nations mécontentes : vous ne recevrez que ce que vous aurez arraché.

Dans le premier numéro de l’Ouniversal, paru le 10 juin, la Rada accusant Pétrograd de s’opposer à l’autonomie nationale, proclamait : " Désormais, nous ferons nous-mêmes notre vie. " Les cadets traitaient les dirigeants ukrainiens comme des agents de l’Allemagne. Les conciliateurs adressaient aux Ukrainiens des exhortations sentimentales. Le gouvernement provisoire envoya à Kiev une délégation. Dans l’atmosphère surchauffée de l’Ukraine, Kérensky, Tsérételli, et Téréchtchenko se trouvèrent forcés de faire quelques pas dans la direction de la Rada. Mais après l’écrasement, en juillet, des ouvriers et des soldats, le gouvernement mit également barre sur la droite dans la question ukrainienne. Le 5 août, la Rada, par une majorité écrasante, accusa le gouvernement d’avoir, " étant pénétré des tendances impérialistes de la bourgeoisie russe ", violé la convention du 3 juillet. " Lorsque le gouvernement dut honorer une traite - écrivait le chef du pouvoir ukrainien, Vinnitchenko - il se trouva que ce gouvernement provisoire... était un petit escroc qui, par ses filouteries, prétendait régler un grand problème historique. " Ce langage peu équivoque montre assez quelle était l’autorité du gouvernement même dans des cercles qui auraient dû politiquement lui être assez proches, car, en fin de compte, le conciliateur Vinnitchenko ne différait de Kérensky que comme un romancier négligeable diffère d’un avocat médiocre.

A vrai dire, en septembre, le gouvernement publia, enfin, un acte qui reconnaissait aux nationalités de la Russie - dans les cadres qui seraient assignés par l’Assemblée constituante - le droit de " disposer d’elles-mêmes ", Mais cette lettre de change tirée sans aucune garantie pour l’avenir et comportant des contradictions, extrêmement imprécise en tout, sauf dans les réserves qui s’y trouvaient, n’inspirait confiance à personne : les actes du gouvernement provisoire criaient déjà trop haut contre lui.

Le 2 septembre, le sénat, celui-là même qui avait refusé de recevoir en ses séances de nouveaux membres non revêtus de l’ancien uniforme, décida de rejeter la promulgation d’une instruction confirmée par le gouvernement, adressée au secrétariat général de l’Ukraine, c’est-à-dire au cabinet des ministres de Kiev. Motif : il n’existe pas de loi sur le secrétariat et, donc, l’on ne peut envoyer des instructions à une institution illégale. Les éminents juristes ne cachaient pas que l’accord même du gouvernement avec la Rada constituait une usurpation sur les droits de l’Assemblée constituante : les partisans les plus inflexibles de la pure démocratie se trouvaient maintenant du côté des sénateurs du tsar. En montrant tant de vaillance, les oppositionnels de droite ne risquaient absolument rien : ils savaient que leur opposition serait tout à fait dans le goût des dirigeants. Si la bourgeoisie russe se résignait encore à reconnaître une certaine indépendance à la Finlande, qui n’avait avec la Russie que de faibles liens économiques, elle ne pouvait en aucune manière consentir à " l’autonomie " des blés de l’Ukraine, du charbon du Donetz et du minerai de Krivol-Rog.

Le 19 octobre, Kérensky prescrivit par télégramme aux secrétaires généraux de l’Ukraine " de venir d’urgence à Pétrograd pour explications personnelles " au sujet de leur agitation criminelle en faveur d’une Assemblée constituante ukrainienne. En même temps, le Parquet de Kiev était invité à ouvrir une instruction contre la Rada. Mais les foudres lancées contre l’Ukraine effrayaient aussi peu que les gentillesses vis-à-vis de la Finlande ne réjouissaient.

Les conciliateurs ukrainiens se sentaient, pendant ce temps, encore infiniment plus stables que leurs cousins aînés de Pétrograd. Indépendamment de l’atmosphère favorable qui entourait leur lutte pour les droits nationaux, la stabilité relative des partis petits-bourgeois de l’Ukraine, ainsi que d’autres nations opprimées, avait des racines économiques et sociales que l’on peut qualifier d’un mot : arriérées. Malgré le rapide développement industriel des bassins du Donetz et de Krivoi-Rog, l’Ukraine dans l’ensemble continuait à marcher à la remorque de la Grande Russie, le prolétariat ukrainien était moins homogène et trempé, le parti bolchevik restait, en quantité comme en qualité, faible, se détachait lentement des mencheviks, discernait mal les choses de la politique, et surtout dans le domaine national. Même dans l’Ukraine orientale, industrielle, la conférence régionale des soviets, au milieu d’octobre, donnait encore une petite majorité aux conciliateurs.

La bourgeoisie ukrainienne était encore relativement plus faible. Une des causes de l’instabilité sociale de la bourgeoisie russe prise dans son ensemble était, comme on se rappelle, en ceci que pour la partie la plus puissante, elle se composait d’étrangers qui ne vivaient même pas en Russie. Dans la périphérie, ce fait se compliquait d’un autre qui n’était pas de moindre importance : la bourgeoisie du pays, de l’intérieur, appartenait à fine autre nation que la masse principale du peuple.

La population des villes dans la périphérie se distinguait totalement par sa composition nationale de la population des villages. En Ukraine et en Russie Blanche, le propriétaire terrien, le capitaliste, l’avocat, le journaliste sont grand-russien, polonais, juif, étranger : or, la population des campagnes est entièrement ukrainienne et russe-blanche. Dans les provinces baltes, les villes étaient des foyers de la bourgeoisie allemande, russe et juive ; le village était tout entier letton et estonien. Dans les villes de la Géorgie prédominait la population russe et arménienne, de même que dans l’Azerbaidjan turkmène. Séparés de la masse essentielle du peuple non seulement par le niveau d’existence et les mœurs, mais par le langage, exactement comme les Anglais dans l’Inde ; devant la défense de leurs domaines et de leurs revenus attachés à l’appareil bureaucratique ; liés inséparablement avec les classes dominantes de tout le pays, les propriétaires nobles, les industriels et les commerçants de la périphérie groupaient autour d’eux un cercle étroit de fonctionnaires, employés, maîtres d’école, médecins, avocats, journalistes, partiellement aussi d’ouvriers, tous russes, transformant les villes en des foyers de russification et de colonisation.

Le village pouvait n’être pas remarqué tant qu’il se taisait. Cependant, même quand il commença à élever la voix avec une impatience croissante, la ville s’entêta dans la résistance, défendant sa situation privilégiée. Le fonctionnaire, le marchand, l’avocat apprirent rapidement à camoufler leur lutte pour la conservation des hauteurs stratégiques de l’économie et de la culture sous une altière condamnation du " chauvinisme " réveillé. L’effort de la nation dominante pour maintenir le statu quo est fréquemment coloré d’un supra-nationalisme, de même que l’effort d’un pays vainqueur pour conserver ce qu’il a pillé prend la forme du pacifisme. C’est ainsi que MacDonald, devant Gandhi, se sent internationaliste. C’est ainsi que la poussée des Autrichiens vers l’Allemagne apparaît à Poincaré comme une insulte pour le pacifisme français.

" Les gens qui vivent dans les villes de l’Ukraine - écrivait en mai la délégation de la Rada de Kiev au gouvernement provisoire - voient devant eux les rues russifiées de ces villes..., oublient tout à fait que ces villes ne sont que des flots dans la mer de tout le peuple ukrainien. " Lorsque Rosa Luxembourg, dans une polémique posthume sur le programme de la Révolution d’octobre, affirmait que le nationalisme ukrainien, qui avait été auparavant le simple " amusement " d’une douzaine d’intellectuels petits-bourgeois, avait été artificiellement gonflé par le levain de la formule bolcheviste du droit des nations à disposer d’elles- mêmes, elle tomba, bien qu’elle eût l’esprit clair, dans une erreur historique très grave : la paysannerie de l’Ukraine n’avait pas formulé dans le passé de revendications nationales pour cette raison qu’en général elle ne s’était pas élevée jusqu’à la politique. Le principal mérite de l’insurrection de Février, mettons l’unique, mais tout à fait suffisant, consista précisément en ceci qu’il donna, enfin, la possibilité de parler hautement aux classes et aux nations les plus opprimées de la Russie. L’éveil politique de la paysannerie ne pouvait cependant avoir lieu autrement qu’avec le retour au langage natal et toutes les conséquences qui en découlaient, par rapport à l’école, aux tribunaux, aux administrations autonomes. S’opposer à cela, c’eût été une tentative pour faire rentrer la paysannerie dans le néant.

L’hétérogénéité nationale entre la ville et le village se faisait sentir douloureusement aussi par les soviets en tant qu’organisations principalement urbaines. Sous la direction des partis conciliateurs, les soviets affectaient constamment d’ignorer les intérêts nationaux de la population autochtone. Là était une des causes de la faiblesse des soviets en Ukraine. Les soviets de Riga et de Reval oubliaient les intérêts des Lettons et des Estoniens. Le soviet conciliateur de Bakou négligeait les intérêts d’une population principalement turkmène. Sous une fausse enseigne d’internationalisme, les soviets menaient fréquemment la lutte contre la défensive nationaliste ukrainienne ou musulmane, camouflant la russification oppressive exercée par les villes. Il se passera encore bien du temps, même sous la domination des bolcheviks, avant que les soviets de la périphérie aient appris à parler dans la langue du village.

Aux allogènes sibériens écrasés par les conditions naturelles et l’exploitation, leur état primitif, économique et culturel ne permettait pas en général de s’élever au niveau où commencent les revendications nationales. La vodka, le fisc et l’orthodoxie forcée étaient depuis des siècles les principaux leviers du pouvoir de l’Etat. La maladie que les Italiens appelaient la " maladie française " et que les Français appelait le " mal napolitain " se dénommait chez les peuples sibériens le " mal russe " : cela indique de quelle source venaient les semences de la civilisation. La Révolution de Février n’est pas arrivée jusque-là- Il faudra attendre longtemps encore l’aurore pour les chasseurs et les conducteur de rennes des immensités polaires.

Les populations et les peuplades sur la Volga, dans le Caucase septentrional, dans l’Asie centrale, réveillées pour la première fois par l’insurrection de Février d’une existence préhistorique, ne connaissaient encore rit bourgeoisie nationale, ni prolétariat. Au-dessus de la masse paysanne ou pastorale se détachait des couches supérieures un léger tégument d’intellectuels. Avant de s’élever jusqu’à un programme d’administration nationale autonome, la lutte se menait autour des questions d’un alphabet que l’on voudrait avoir à soi, d’un maître à soi - parfois... d’un prêtre à soi. Ces êtres les plus opprimés devaient constater par une amère expérience que les patrons instruits de l’Etat ne leur permettraient pas de bon gré de s’élever. Retardataires entre tous, ils se trouvaient forcés de chercher un allié dans la classe la plus révolutionnaire. C’est ainsi que, par les éléments de gauche de leur jeune intellectualité, les Votiaks, les Tchouvaches, les Zyrianes, les peuplades du Daghestan et du Turkestan commençaient à se frayer des voies vers les bolchéviks.

La destination des possessions coloniales, principalement dans l’Asie centrale, se modifia avec l’évolution économique du centre qui, après le pillage direct et déclaré, notamment le pillage commercial, en arrivait à des méthodes mieux déguisées, transformant les paysans d’Asie en des fournisseurs de matières premières industrielles, principalement de coton. L’exploitation hiérarchiquement organisée, combinant la barbarie du capitalisme avec celle des moeurs patriarcales, maintenait avec succès les peuples d’Asie dans un Etat d’extrême abaissement national. Le régime de Février avait ici laissé toutes choses dans l’ancien Etat.

Les meilleures terres qui avaient été saisies, sous le régime tsariste, chez les Bachkirs, les Bouriates, les Kirghiz et d’autres nomades, continuaient à rester entre les mains des propriétaires nobles et des paysans russes cossus, dispersés dans des oasis de colonisation parmi la population indigène. Le réveil de l’esprit d’indépendance nationale signifiait ici avant tout la lutte contre les colonisateurs qui avaient créé un morcellement artificiel et avaient condamné les nomades à la famine et au dépérissement. D’autre part, les intrus défendaient avec acharnement contre " le séparatisme " des Asiatiques l’unité de la Russie, c’est-à-dire de leurs pillages. La haine des colons à l’égard du des indigènes prenait des formes zoologiques. Dans Transbaïkalie l’on préparait en hâte des pogroms bouriates, la direction de socialistes-révolutionnaires de Mars, représentés par des greffiers de canton et des sous-off’s revenus du front.

Dans leur effort pour garder le plus longtemps possible le vieil ordre établi, tous les exploiteurs et les fauteurs de violence dans les régions colonisées en appelaient désormais aux droits souverains de l’Assemblée constituante : cette phraséologie leur était fournie par le gouvernement provisoire qui trouvait en eux son meilleur appui. D’autre part, les sommets privilégiés des peuples opprimés invoquaient de plus en plus souvent le nom de l’Assemblée constituante. Même les imans de la religion musulmane qui avaient levé sur les populations de montagne et les peuplades réveillées du Caucase septentrional l’étendard vert du Coran, dans tous les cas où la pression d’en bas les mettait en situation difficile, insistaient sur la nécessité de différer " jusqu’à l’Assemblée constituante ". Cela devint le mot d’ordre des conservateurs, de la réaction, des intérêts et privilèges cupides dans toutes les parties du pays. L’appel à l’Assemblée constituante signifiait : différer et temporiser. La temporisation signifiait : réunir des forces et étouffer la révolution.

La direction tombait cependant aux mains des autorités religieuses ou de la noblesse féodale seulement dans les premiers temps, seulement chez les peuples arriérés, presque exclusivement chez les musulmans. D’une façon générale, le mouvement national dans les campagnes avait à sa tête naturellement les maîtres d’école, les greffiers de canton, les petits fonctionnaires et officiers, partiellement les commerçants. A côté de l’intelligentsia russe ou russifiée, parmi les éléments les plus vigoureux et les plus cossus, dans les villes de la périphérie parvint à se constituer une autre couche plus jeune, étroitement liée avec le village par ses origines, n’ayant pas trouvé accès à la table du capital, et ayant pris naturellement à sa charge la représentation politique des intérêts nationaux, partiellement aussi sociaux, des masses profondes de la paysannerie.

S’opposant avec hostilité aux conciliateurs russes sur la ligne des revendications nationales, les conciliateurs de la périphérie appartenaient au même type essentiel et même portaient souvent les mêmes dénominations. Les socialistes-révolutionnaires et les social-démocrates de l’Ukraine, les mencheviks de Géorgie et de Lettonie, les " travaillistes " de Lituanie s’efforçaient, de même que leurs homonymes grands-russiens, de maintenir la révolution dans les cadres du régime bourgeois. Mais l’extrême faiblesse de la bourgeoisie indigène forçait ici les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires à refuser la coalition et à prendre en main le pouvoir de l’Etat, contraints dans le domaine de la question agraire et ouvrière d’aller au-delà du pouvoir central, les conciliateurs de la périphérie gagnaient beaucoup en se montrant dans l’armée et dans le pays les adversaires du gouvernement provisoire de coalition. Il suffisait de tout cela sinon pour engendrer des destinées différentes entre les conciliateurs grands-russiens et ceux de la périphérie, du moins pour déterminer la différence de rythmes de leur montée et de leur déclin.

La social-démocratie géorgienne non seulement entraînait derrière elle la paysannerie indigente de la petite Géorgie, mais prétendait aussi, non sans un certain succès, à diriger le mouvement de " la démocratie révolutionnaire " de toute la Russie. Dans les premiers mois de la révolution, les sommets de l’intelligentsia géorgienne considéraient la Géorgie non point comme une patrie nationale, mais comme une Gironde, une province bénie du Midi appelée à procurer des chefs pour le pays tout entier. A la Conférence d’Etat de Moscou, un des mencheviks géorgiens les plus en vue, Tchkenkéli, se flatta de dire que les Géorgiens, même sous le régime tsariste, dans la prospérité comme dans les revers, avaient proclamé : " L’unique patrie, c’est la Russie. " " Que dire de la nation géorgienne ? - demandait le même Tchkenkéli un mois après, à la Conférence démocratique - elle est toute au service de la grande Révolution russe. " Et effectivement : les conciliateurs géorgiens aussi bien que juifs étaient toujours " au service " de la bureaucratie grand-russienne quand il fallait modérer ou enrayer les revendications nationales de différentes régions.

Cela continua, cependant, tout juste tant que les social-démocrates géorgiens conservèrent l’espoir de maintenir la révolution dans les cadres de la démocratie bourgeoise. A mesure qu’apparaissait le danger d’une victoire des masses dirigées par le la social-démocratie géorgienne relâchait ses liens avec les conciliateurs russes, s’attachant plus étroitement aux éléments réactionnaires de la Géorgie elle-même. Au moment de victoire des soviets, les partisans géorgiens de la Russie une et indivisible deviennent les oracles du séparatisme et montrent aux autres populations de la Transcaucasie les crocs jaunes du chauvinisme.

L’inévitable camouflage national des antagonismes sociaux, d’ailleurs déjà moins développés en règle générale dans la périphérie, explique suffisamment pourquoi la Révolution d’octobre devait, dans la plupart des nations opprimées, rencontrer une distance plus grande que dans la Russie centrale. Mais, en revanche, la lutte nationale, par elle-même, ébranlait cruellement le régime de Février, créant pour la révolution dans le centre une périphérie politique suffisamment favorable.

Dans les cas où ils coïncidaient avec des contradictions de classes, les antagonismes nationaux prenaient une acuité particulière. La lutte séculaire entre la paysannerie lettone et les barons allemands poussa, au début de la guerre, bien des milliers de travailleurs lettons à s’engager volontairement dans l’armée. Les régiments de chasseurs composés de journaliers et de paysans lettons comptaient parmi les meilleurs sur le front. Cependant, en mai, ils se prononçaient déjà pour le pouvoir des soviets. Le nationalisme ne se trouva être que l’enveloppe d’un bolchevisme peu mûr. Un processus analogue avait lieu aussi en Estonie.

En Russie Blanche - où se trouvaient des propriétaires polonais ou polonisés, une population juive dans les villes et les localités, ainsi qu’un fonctionnariat russe - la paysannerie doublement et triplement opprimée, sous l’influence du front proche, dirigea dès avant Octobre sa révolte nationale et sociale dans le courant du bolchevisme. Aux élections pour l’Assemblée constituante, la masse écrasante des paysans de la Russie Blanche votera pour les bolcheviks.

Tous ces processus dans lesquels la dignité nationale éveillée se combinait avec une indignation sociale, tantôt la retenant, tantôt la poussant en avant, trouvaient au plus haut degré leur expression vive dans l’armée où se créaient fiévreusement des régiments nationaux, tantôt patronnés, tantôt tolérés, tantôt persécutés par le pouvoir central, suivant leur attitude vis-à-vis de la guerre et des bolcheviks, mais qui, dans l’ensemble, se tournaient avec une hostilité de plus en plus grande contre Pétrograd.

Lénine tâtait avec assurance le pouls " national " de la révolution. Dans son fameux article La crise est mûre, à la fin de septembre, il remontrait avec insistance que la curie nationale de la conférence démocratique " par son radicalisme se rangeait à la deuxième place, ne le cédant qu’aux syndicats et s’élevant au dessus de la curie des Soviets par le pourcentage des votes exprimés contre la coalition (quarante sur cinquante-cinq) ". Cela signifiait que, de la bourgeoisie grand-russienne, les nations opprimées n’attendaient déjà plus rien de bon. Elles réalisaient de plus en plus leurs droits par leur propre volonté, par bribes, selon les méthodes des saisies révolutionnaires.

En octobre, au congrès des Bouriates, dans le lointain Verkhnéoudinsk, un rapporteur témoignait : dans la situation des allogènes " la Révolution de Février n’a rien apporté de neuf ". Un pareil bilan forçait sinon à se ranger du côté des bolcheviks, du moins à observer à leur égard une neutralité plus amicale.

Le congrès des troupes panukrainien, qui siégeait déjà pendant les journées de l’insurrection de Pétrograd, décida de combattre la revendication d’une remise du pouvoir aux soviets en Ukraine, mais, en même temps, se refusa à considérer l’insurrection des bolcheviks grands-russiens " comme une action anti-démocratique ", et promit d’employer tous les moyens pour que des troupes ne fussent pas envoyées écraser l’insurrection. Cette ambiguïté qui caractérise le mieux du monde la phase petite-bourgeoise de la lutte nationale, facilitait la révolution du prolétariat décidée à en finir avec toute équivoque.

D’autre part, les cercles bourgeois de la périphérie, toujours et invariablement portés vers le pouvoir central, se lançaient maintenant dans un séparatisme sous lequel, en bien des cas, il n’y avait pas l’ombre d’une base nationale. La veille encore, la bourgeoisie ultra-patriotique des provinces baltes, à la suite des barons allemands, le meilleur appui des Romanov, se mettait, dans la lutte contre la Russie bolcheviste et les masses de son propre pays, sous le drapeau du séparatisme. Dans cette voie se produisirent des phénomènes encore plus bizarres. Le 20 octobre surgit une nouvelle formation gouvernementale, dénommée " Union Sud-Est des troupes cosaques, des montagnards du et des peuples libres des steppes ". Les hauts dirigeants la cosaquerie du Don, du Kouban, du Ter et d’Astrakhan, le plus puissant soutien du centralisme impérial, étaient devenus quelques mois les partisans passionnés de la fédération et fusionné sur ce terrain avec les chefs des musulmans, montagnards et hommes des steppes. Les cloisons du régime. fédératif devaient servir de barrière contre le danger bolcheviste qui venait du Nord. Pourtant, avant de créer les principales . places d’armes de la guerre civile contre les bolcheviks, le séparatisme contre-révolutionnaire visait directement la coalition dirigeante, la démoralisant et l’affaiblissant.

Ainsi, le problème national, après les autres, montrait au gouvernement provisoire une tête de Méduse dont la chevelure, espérances de mars et d’avril, n’était plus faite que des serpents de la haine et de la révolte.

Le parti bolchevik fut loin d’occuper immédiatement après l’insurrection la position dans la question nationale qui lui assura finalement la victoire. Ceci concerne non seulement la périphérie avec ses organisations de parti faibles et inexpérimentées, mais le centre de Pétrograd. Pendant les années de guerre, le parti s’était tellement affaibli, le niveau théorique et politique des cadres s’était tellement abaissé, que la direction officielle prit aussi dans la question nationale, jusqu’à l’arrivée de Lénine, une position extrêmement embrouillée et hésitante.

A vrai dire, conformément à la tradition, les bolcheviks continuaient à défendre le droit des nations à disposer d’elles-mêmes. Mais cette formule était admise en paroles par les mencheviks aussi : le texte du programme restait encore commun. Cependant, la question du pouvoir avait une importance décisive alors que les dirigeants temporaires du parti se révélaient absolument incapables de comprendre l’irréductible antagonisme entre les mots d’ordre bolchevistes dans la question nationale comme dans la question agraire d’une part, et, d’autre part, le maintien du régime bourgeois impérialiste, même camouflé sous des formes démocratiques.

La position démocratique trouva son expression la plus vulgaire sous la plume de Staline. Le 25 mars, dans un article à propos du décret gouvernemental abolissant les restrictions des droits nationaux, Staline essaie de poser la question nationale dans son ampleur historique. " La base sociale de l’oppression nationale - écrit-il - la force qui l’inspire, c’est l’aristocratie terrienne à son déclin. " Quant au fait important que l’oppression nationale a pris un développement inouï à l’époque du capitalisme et a trouvé son expression la plus barbare dans la politique coloniale, l’auteur ne semble pas du tout le soupçonner. " En Angleterre - continue-t-il - où l’aristocratie terrienne partage le pouvoir avec la bourgeoisie, où depuis longtemps il n’existe plus de domination illimitée de cette aristocratie, l’oppression nationale est plus douce, moins inhumaine, si, bien entendu, l’on ne prend pas en considération (?) cette circonstance que, dans le cours de la guerre, lorsque le pouvoir passa aux mains des landlords ( ! ), l’oppression nationale s’est considérablement renforcée (persécutions contre les Irlandais, les Hindous). " Ainsi se trouvent coupables de l’oppression des Irlandais et des Hindous les landlords qui, évidemment, en la personne de Lloyd George, se sont emparés du pouvoir, grâce à la guerre. " ... En Suisse, et dans l’Amérique du Nord - continue Staline - où il n’y a pas et il n’y eut jamais de landlords (?), où le pouvoir appartient indivisiblement à la bourgeoisie, les nationalités se développent librement, il n’y a pas place en général pour l’oppression nationale... " L’auteur oublie tout à fait la question des nègres et ta question coloniale aux Etats-Unis.

De cette analyse désespérément provinciale, qui consiste uniquement à établir un vague contraste entre le féodalisme et la démocratie, découlent des conclusions politiques purement libérales. " Faire disparaître de la scène politique l’aristocratie féodale, lui arracher le pouvoir - cela précisément signifie liquider l’oppression nationale, créer les conditions de fait nécessaires pour la liberté nationale. Dans la mesure où la révolution russe a vaincu – écrit Staline - elle a déjà créé ces conditions de fait... " Nous avons ici, semble-t-il, une apologie de la " démocratie " impérialiste plus nettement basée sur un principe que tout ce qui a été écrit, sur ce thème, en ces mêmes jours, par les mencheviks. De même que, dans la politique extérieure, Staline, à la suite de Kaménev, espérait, par la division du travail avec le gouvernement provisoire, parvenir à une paix démocratique, ainsi, dans la politique intérieure, il trouvait dans la démocratie du prince Lvov " les conditions de fait " de la liberté nationale.

En réalité, la chute de la monarchie révélait complètement pour la première fois que non seulement les propriétaires réactionnaires, mais aussi toute la bourgeoisie libérale et, derrière elle, toute la démocratie petite-bourgeoise, avec quelques leaders patriotes de la classe ouvrière, se montraient les adversaires irréductibles d’une véritable égalité des droits nationaux, c’est-à-dire de la suppression des privilèges de la nation dominante : tout leur programme se ramenait à une atténuation, à un polissage culturel et à un camouflage démocratique de la domination grande-russienne.

A la Conférence d’avril, défendant la résolution de Lénine sur la question nationale, Staline part déjà formellement de ce point que " l’oppression nationale, c’est le système... ce sont les mesures... qui sont appliquées par les cercles impérialistes ", mais il retombe aussitôt inévitablement sur sa position de mars. " Plus le pays est démocratique, plus faible est l’oppression nationale, et inversement ", tel est le propos abstrait du rapporteur, bien à lui et non emprunté à Lénine. Ce fait que l’Angleterre démocratique opprime l’Inde féodale avec ses castes, continue à échapper à son champ de vue limité. Différemment de la Russie, où dominait " une vieille aristocratie terrienne " - continue Staline - en Angleterre et en Autriche-Hongrie, l’oppression nationale n’a jamais pris les formes du pogrome ". Comme si, en Angleterre, il n’avait " jamais " existé d’aristocratie terrienne, ou bien comme si, en Hongrie, cette aristocratie ne dominait pas jusqu’à ce jour ! Le caractère du développement historique, combinant la " démocratie " avec l’étouffement des nations faibles, restait pour Staline un livre fermé sous sept sceaux.

Que la Russie se soit constituée comme un Etat de nationalités, c’est le résultat de son retard historique. Mais le retard est un concept complexe, inévitablement contradictoire. Un pays attardé ne marche pas du tout sur les traces d’un pays avancé en observant toujours la même distance. A l’époque de l’économie mondiale, les nations retardataires, s’insérant sous la pression des nations avancées dans la chaîne générale du développement, sautent par-dessus un certain nombre d’échelons intermédiaires. Bien plus, l’absence de formes sociales et de traditions stabilisées fait qu’un pays en retard - du moins dans certaines limites est extrêmement accessible au dernier mot de la technique mondiale et de la pensée mondiale. Mais le retard n’en reste pas moins un retard. Le développement dans l’ensemble prend un caractère contradictoire et combiné. Ce qui caractérise la structure sociale d’une nation retardataire, c’est la prédominance de pôles historiques extrêmes, de paysans arriérés et de prolétaires avancés, sur les formations moyennes, sur la bourgeoisie. Les tâches d’une classe retombent sur les épaules d’une autre. L’arrachement des survivances médiévales devient aussi, dans le domaine national, l’affaire du prolétariat.

Rien ne caractérise aussi nettement le retard historique de la Russie, si on la considère comme un pays européen, que ceci : au XX° siècle, elle a dû liquider le fermage forcé et les zones de résidence des Juifs, c’est-à-dire la barbarie du servage et du ghetto. Mais, pour résoudre ces tâches, la Russie, précisément par suite de son développement arriéré, possédait de nouvelles classes, de nouveaux partis et programmes modernes au plus haut degré. Pour en finir avec les idées et les méthodes de Raspoutine, la Russie eut besoin des idées et des méthodes de Marx.

La pratique politique restait, il est vrai, beaucoup plus primitive que la théorie, car les choses se modifient plus difficilement que les idées. La théorie néanmoins n’était là que pour pousser jusqu’aux extrêmes déductions les besoins de la pratique. Pour obtenir l’émancipation et un relèvement culturel, les nationalités opprimées se trouvaient forcées de lier leur sort à celui de la classe ouvrière. Et pour cela il leur était indispensable de se débarrasser de la direction de leurs partis bourgeois et petits-bourgeois, c’est-à-dire de précipiter la marche de leur évolution historique.

La subordination des mouvements nationaux au processus essentiel de la révolution, à la lutte du prolétariat pour le pouvoir, se réalise non d’un seul coup, mais en plusieurs phases, et différemment selon les diverses régions du pays. Les ouvriers, les paysans et les soldats ukrainiens, blancs-russiens ou tatars, hostiles à Kérensky, à la guerre et à la russification, devenaient par là-même, malgré leur direction de conciliateurs, les alliés de l’insurrection prolétarienne. Après avoir objectivement soutenu les bolcheviks, ils se trouvent forcés, à l’étape suivante, de s’engager subjectivement dans la voie du bolchevisme. En Finlande, en Lettonie, en Estonie, plus faiblement en Ukraine, la dissociation du mouvement national prend déjà en octobre une acuité que seule l’intervention des troupes étrangères peut empêcher ici le succès de l’insurrection prolétarienne. Dans l’Orient asiatique, où le réveil national s’accomplissait dans les formes les plus primitives, il ne devait que graduellement, et avec un retard considérable, tomber sous la direction du prolétariat, après la conquête par celui-ci du pouvoir. Si l’on considère dans son ensemble le processus complexe et contradictoire, la déduction est évidente : le torrent national, de même que le torrent agraire, se déversait dans le lit de la Révolution d’octobre.

Le passage inéluctable et irrésistible des masses allant des plus élémentaires problèmes de l’émancipation politique, agraire, nationale, vers la domination du prolétariat, procédait non point d’une agitation " démagogique ", non point de schémas préconçus, non point de la théorie de la révolution permanente, comme le croyaient les libéraux et les conciliateurs, mais de la structure sociale de la Russie et des circonstances de la situation mondiale. La théorie de la révolution permanente formulait seulement le processus combiné du développement.

Il ne s’agit point ici seulement de la Russie. La subordination des révolutions nationales arriérées à la révolution du prolétariat a son déterminisme sur le plan mondial. Alors qu’au XIX° siècle la tâche essentielle des guerres et des révolutions consistait encore à assurer aux forces productrices un marché national, la tâche de notre siècle consiste à affranchir les forces productrices des frontières nationales qui sont devenues pour elles des entraves. Dans un large sens historique, les révolutions nationales de l’Orient ne sont que des degrés de la révolution mondiale du prolétariat, de même que les mouvements nationaux de la Russie sont devenus des degrés vers la dictature soviétique.

Lénine avait apprécié avec une remarquable profondeur la force révolutionnaire inhérente au sort des nationalités opprimées, tant dans la Russie tsariste que dans le monde entier. A ses yeux ne méritait que du mépris ce " pacifisme " hypocrite qui " condamne " également la guerre du Japon contre la Chine pour asservir celle-ci, et la guerre de la Chine contre le Japon pour s’émanciper, Pour Lénine, une guerre nationale d’émancipation, opposée à une guerre d’oppression impérialiste, était seulement une autre forme de révolution nationale qui, à son tour, s’insérait comme un anneau indispensable, dans la lutte émancipatrice de la classe ouvrière du monde entier.

De ce jugement sur les révolutions et les guerres nationales ne découle en tout cas nullement la reconnaissance de quelque mission révolutionnaire de la bourgeoisie des nations coloniales et semi-coloniales. Au contraire, précisément, la bourgeoisie des pays arriérés, dès ses dents de lait, se développe comme une agence du capital étranger et, bien qu’elle ait à l’égard de ce dernier une envieuse hostilité, se trouve et se trouvera dans tous les cas décisifs unie à lui dans un même camp. Le système chinois des compradores est la forme classique de la bourgeoisie coloniale, de même que le Kuomintang est le parti classique des compradores. Les sommets de la petite bourgeoisie, dans ce nombre les intellectuels, peuvent prendre une part active, parfois très bruyante, à la lutte nationale, mais ne sont pas du tout capables de jouer un rôle indépendant. Seule la classe ouvrière, ayant pris la tête d’une nation, peut mener jusqu’au bout une révolution nationale ou agraire.

L’erreur fatale des épigones, avant tout de Staline, consiste en ceci que de la doctrine de Lénine sur la signification historique progressiste de la lutte des nations opprimées, ils ont conclu à une mission révolutionnaire de la bourgeoisie des pays coloniaux. L’incompréhension du caractère permanent de la révolution dans l’époque impérialiste ; la schématisation pédantesque du développement ; la désarticulation du vivant processus combiné en phrases mortes séparées inévitablement l’une et l’autre dans le temps, tout cela a amené Staline à une idéalisation vulgaire de la démocratie, ou bien de la " dictature démocratique " qui, en réalité, peut être ou bien une dictature impérialiste, ou bien une dictature du prolétariat. De degré en degré, le groupe de Staline en est venu, dans cette voie, à rompre complètement avec la position de Lénine dans la question nationale et à faire une politique catastrophique en Chine.

En août 1927, dans la lutte contre l’opposition (Trotsky, Rakovsky et autres), Staline disait au plenum du comité central des bolcheviks : " La révolution dans les pays impérialistes - c’est une chose : là, la bourgeoisie... est contre-révolutionnaire à toutes les phases de la révolution... La révolution dans les pays coloniaux et assujettis, c’est autre chose... Là, la bourgeoisie nationale, en une certaine phase et pour un certain temps, peut soutenir le mouvement révolutionnaire de son pays contre l’impérialisme. " Avec des réticences et des atténuations qui caractérisent seulement son manque d’assurance en lui-même, Staline reporte ici sur la bourgeoisie coloniale les traits mêmes qu’il attribuait en mars à la bourgeoisie russe. Se conformant à son caractère profondément organique, l’opportunisme stalinien, comme sous l’action des lois de la pesanteur, se fraie une route par des canaux divers. Le choix des arguments théoriques est, dans ce cas, une affaire purement fortuite.

Le jugement de mars concernant le gouvernement provisoire reporté sur le gouvernement " national ", en Chine, conduisit à une collaboration durant trois ans de Staline avec le Kuomintang qui constitue un des faits les plus stupéfiants de l’histoire moderne : en qualité de fidèle écuyer, le bolchevisme des épigones accompagna la bourgeoisie chinoise jusqu’au 11 avril 1927, c’est-à-dire jusqu’à la répression sanglante qu’elle exerça sur le prolétariat de Changaï. " L’erreur essentielle de l’opposition - disait Staline, pour justifier sa fraternité d’armes avec Tchang Kaï-Chek - consiste en ceci qu’elle identifie la révolution de 1905 en Russie, dans un pays impérialiste, qui a opprimé d’autres peuples, avec la révolution en Chine, dans un pays opprimé... " Il est surprenant que Staline lui-même n’ait pas eu l’idée de prendre la révolution en Russie, non du point de vue d’une nation " ayant opprimé d’autres peuples ", mais du point de vue de l’expérience " des autres peuples " de cette même Russie qui avaient subi une oppression non moindre que celle imposée aux Chinois.

Sur l’immense champ d’expérience que la Russie a représenté dans le cours de trois révolutions, on peut trouver toutes les variantes de la lutte des nationalités et des classes, sauf une : on n’a point vu que la bourgeoisie d’une nation opprimée ait joué un rôle émancipateur à l’égard de son propre peuple. A toutes les étapes de son développement, la bourgeoisie de la périphérie, quelles que fussent les couleurs dont elle se parait, dépendait invariablement des banques centrales, des trusts, des firmes commerciales, étant en somme l’agence du capital de toute la Russie, se soumettant à ses tendances russificatrices et assujettissant à ces tendances même les larges sphères de l’intelligentsia libérale et démocratique. Plus la bourgeoisie de la périphérie se montrait " mûre ", plus elle se trouvait étroitement liée avec l’appareil général de l’Etat. Prise dans son ensemble, la bourgeoisie des nations opprimées jouait vis-à-vis de la bourgeoisie dirigeante le même rôle de compradores que celle-ci remplissait par rapport au capital financier mondial. La complexe hiérarchie des dépendances et des antagonismes n’écartait pas un seul jour la solidarité fondamentale dans la lutte contre les masses insurgées.

Dans la période de la contre-révolution (de 1907 à 1917), lorsque la direction du mouvement national était concentrée dans les mains de la bourgeoisie allogène, celle-ci, plus franchement encore que les libéraux russes, cherchait à s’entendre avec la monarchie. Les bourgeois polonais, baltes, tatars, ukrainiens, juifs rivalisaient dans la carrière du patriotisme impérialiste. Après l’insurrection de Février, ils se cachèrent derrière le dos des cadets, ou bien, d’après l’exemple des cadets, derrière le dos de leurs conciliateurs nationaux. Dans la voie du séparatisme, la bourgeoisie des nations de la périphérie s’engage, vers l’automne de 1917, non dans la lutte contre l’oppression nationale, mais dans la lutte contre la révolution prolétarienne qui approchait. Au total, la bourgeoisie des nations opprimées montra non moins d’hostilité à l’égard de la révolution que la bourgeoisie grande-russienne.

La formidable leçon historique de trois révolutions n’avait Pourtant point laissé de traces pour de nombreux acteurs des événements - avant tout pour Staline. La conception conciliatrice, c’est-à-dire petite-bourgeoise, des rapports réciproques des classes à l’intérieur des nations coloniales, qui a perdu la révolution chinoise de 1925-1927, a été inscrite par les épigones même dans le programme de l’Internationale communiste, transformant celui, pour cette partie, en un véritable piège pour les peuples opprimés de l’Orient.

Pour comprendre le véritable caractère de la politique nationale de Lénine, le mieux est - d’après la méthode des contrastes - la confronter avec la politique de la social-démocratie autrichienne. Alors que le bolchevisme s’orientait vers une explosion révolutions nationales depuis des dizaines d’années, éduquant cette vue les ouvriers avancés, la social-démocratie autrichienne s’accommodait docilement de la politique des classes parlait en avocat de la cohabitation forcée de dix dans la monarchie austro-hongroise et, en même temps, absolument incapable de réaliser l’unité révolutionnaire ouvriers de différentes nationalités, les cloisonnait dans le parti et dans les syndicats en sens vertical. Karl Renner, fonctionnaire instruit des Habsbourg, cherchait infatigablement dans l’encrier de l’austro-marxisme les moyens de rajeunir l’Etat des Habsbourg, jusqu’à l’heure où il se vit le théoricien en veuvage de la monarchie austro-hongroise. Lorsque les Empires de l’Europe centrale furent battus, la dynastie des Habsbourg essaya encore de dresser, sous son sceptre, le drapeau d’une fédération de nations autonomes : le programme officiel de la social-démocratie autrichienne, calculé pour une évolution pacifique dans les cadres de la monarchie, devint pour un instant le programme de la monarchie elle-même, couverte du sang et de la boue de quatre années de guerre.

Le cercle de fer rouillé qui ligaturait en une seule pièce dix nations éclata en morceaux. L’Autriche-Hongrie s’effondrait, disloquée par d’intimes tendances centrifuges que corroborait la chirurgie de Versailles. De nouveaux Etats se formaient, les anciens Etats se recréaient. Les Allemands d’Autriche se trouvèrent penchés sur un précipice. La question pour eux était déjà non plus de conserver leur souveraineté sur d’autres nations, mais d’éviter le danger de tomber eux-mêmes sous un autre pouvoir. Otto Bauer, représentant de l’aile " gauche " de la social-démocratie autrichienne, estima que ce moment était favorable pour qu’on mît en avant la formule du droit des nationalités à disposer d’elles-mêmes. Le programme qui aurait dû, pendant des dizaines d’années précédentes, inspirer la lutte du prolétariat contre les Habsbourg et la bourgeoisie dirigeante, se trouva transformé en un instrument de défense de la nation même qui, la veille encore, était maîtresse et qui était menacée aujourd’hui du côté des peuples slaves émancipés. De même que le programme réformiste de la social-démocratie autrichienne devint un instant le brin de paille ce auquel essayait de s’accrocher la monarchie noyée - la formule émoussée de l’austro-marxisme devait devenir l’ancre de salut de la bourgeoisie allemande.

Le 3 octobre 1918, lorsque la question ne dépendait déjà plus d’eux le moins du monde, les députés social-démocrates du Reichsrat " reconnurent " généreusement le droit des peuples de l’ancien empire à l’indépendance. Le 4 octobre, le programme du droit des nations à disposer d’elles-mêmes fut adopté aussi par les partis bourgeois. Ayant devancé ainsi les impérialistes austro-allemands d’une journée tout entière, la social-démocratie continuait pourtant à se tenir dans l’expectative : on ne savait pas comment les choses tourneraient et ce que dirait Wilson. C’est seulement le 13 octobre, lorsque la débâcle définitive de l’armée et de la monarchie créa " la situation révolutionnaire pour laquelle - prétendait Bauer - notre programme national avait été conçu ", c’est alors seulement que les austro-marxistes posèrent pratiquement la question du droit des nations à disposer d’elles-mêmes : en vérité, ils n’avaient déjà plus rien à perdre. " Avec l’effondrement de sa puissance sur les autres nations – explique Bauer en toute franchise - la bourgeoisie de nationalité allemande considéra comme terminée la mission historique au nom de laquelle elle avait accepté volontairement d’être séparée de la patrie allemande. " Le nouveau programme fut mis en circulation non point parce qu’il était nécessaire aux opprimés, mais parce qu’il avait cessé d’être dangereux pour les oppresseurs. Les classes possédantes, coincées dans une fissure historique, se trouvèrent contraintes de reconnaître de jure la révolution nationale ; l’austro-marxisme jugea opportun de la légaliser théoriquement, C’est une révolution mûre, opportune, historiquement préparée : et d’ailleurs elle est déjà accomplie ! L’âme de la social-démocratie, nous l’avons là devant nous comme sur la main.

Il en était tout autrement de la révolution sociale, qui ne pouvait nullement compter sur une reconnaissance des classes possédantes. Il fallait l’écarter, la découronner, la compromettre. Etant donné que l’Empire se déchirait naturellement sur les coutures les plus faibles, les coutures nationales, Otto Bauer fait cette déduction sur le caractère de la révolution :" Ce ne fut nullement une révolution sociale, c’était une révolution nationale. " En réalité, le mouvement, dès le début, avait un contenu profondément social-révolutionnaire. Le caractère " purement " national de la révolution n’est pas mal illustré par ce fait que les classes possédantes de l’Autriche proposaient ouvertement à l’Entente de faire prisonnière toute l’armée. La bourgeoisie allemande suppliait un général italien d’occuper Vienne avec ses troupes !

Une dissociation vulgairement pédantesque de la forme nationale et du contenu social d’un processus révolutionnaire, considérés comme deux prétendues phases historiques indépendantes - nous voyons combien Otto Bauer se rapproche ici de Staline ! - avait une destination utilitaire au plus haut degré : elle devait justifier la collaboration de la social-démocratie avec la bourgeoisie dans la lutte contre les dangers d’une révolution sociale.

Si l’on admet, d’après Marx, que la révolution soit la locomotive de l’histoire, l’austro-marxisme doit y avoir la place du frein. Déjà, après l’écroulement de fait de la monarchie, la social-démocratie, appelée à participer au pouvoir, ne se décidait pas encore à se séparer des vieux ministres des Habsbourg : la révolution " nationale " se borna à les consolider en leur adjoignant des secrétaires d’Etat. C’est seulement après le 9 novembre, quand la révolution allemande renversa les Hohenzollern, que la social-démocratie autrichienne proposa au Conseil d’Etat (Staatsrat) de proclamer la république, terrifiant les partenaires bourgeois par un mouvement de masse qu’elle redoutait elle-même tout autant. " Les chrétiens-sociaux, - dit Otto Bauer avec une imprudente ironie, - qui, le 9 et le 19 novembre, tenaient encore pour la monarchie, se décidèrent, le 11 novembre, à cesser leur résistance... " De deux jours entiers, la social-démocratie avait devancé le parti des monarchistes Cent-Noirs ! Toutes les héroïques légendes de l’humanité pâlissent devant cette envolée révolutionnaire.

Malgré elle, la social-démocratie, dès le début de la révolution, se trouva automatiquement à la tête de la nation, comme il en était advenu aux mencheviks et aux socialistes-révolutionnaires russes. De même que ces derniers, elle avait surtout peur de sa propre force. Dans le gouvernement de coalition, elle s’efforçait d’occuper le plus petit coin possible. Otto Bauer l’explique : " Au caractère purement national de la révolution répondait de prime abord ce fait que les social-démocrates ne réclamaient qu’une participation très modeste dans le gouvernement. question du pouvoir se résout pour ces gens-là non point par le réel rapport des forces, non par la puissance du mouvement révolutionnaire, non par la banqueroute des classes dominantes, non par l’influence politique du parti, mais par l’étiquette pédantesque d’une " révolution nationale ", collée sur les événements par de sages classificateurs.

Karl Renner attendit que la tempête fût passée en qualité de chef de la chancellerie du Conseil d’Etat. Les autres leaders social-démocrates se transformèrent en adjoints aux ministres bourgeois. En d’autres termes, les social-démocrates se cachèrent sous les tables des bureaux. Les masses, cependant, ne consentaient pas à se nourrir de la coquille nationale dont les austro-marxistes gardaient l’amande sociale pour la bourgeoisie. Les ouvriers et les soldats contraignirent les social-démocrates à sortir de leurs retraites. L’irremplaçable théoricien Otto Bauer explique : " Ce sont seulement les événements des journées suivantes qui, poussant la révolution nationale dans le sens d’une révolution sociale, augmentèrent notre poids dans le gouvernement. " A traduire en langage clair : sous la pression des masses, les social-démocrates se trouvèrent forcés de sortir de dessous les tables.

Mais, ne manquant point un seul instant à leur vocation, ils prirent le pouvoir seulement pour mener la guerre contre le romantisme et l’esprit d’aventure : sous ces termes figure chez les sycophantes la même révolution sociale qui a accru leur " poids dans le gouvernement ". Si les austro-marxistes ont rempli non sans succès en 1918 leur mission historique d’anges gardiens de la Kreditanstalt de Vienne contre le romantisme révolutionnaire du prolétariat, c’est seulement parce qu’ils n’ont pas rencontré d’empêchements du côté d’un véritable parti révolutionnaire.

Deux Etats formés de diverses nationalités, la Russie et l’Autriche-Hongrie, ont marqué par leurs récentes destinées l’opposition du bolchevisme et de l’austro-marxisme. Pendant quinze ans environ, Lénine proclama, dans une lutte implacable contre toutes les nuances du chauvinisme grand-russien, le droit de toutes les nations opprimées à se détacher de l’Empire des tsars. On accusait les bolcheviks de tendre au démembrement de la Russie. Or, une hardie définition révolutionnaire de la question nationale créa l’inébranlable confiance des peuples opprimés, petits et arriérés, de la Russie tsariste envers le parti bolcheviste. avril 1917, Lénine disait : " Si les Ukrainiens voient que nous avons une république des soviets, ils ne se sépareront pas ; mais si nous avons une république de Milioukov, ils se sépareront. " Encore dans ce cas il avait raison. L’histoire donna une vérification incomparable des deux politiques dans la question nationale. Tandis que l’Autriche-Hongrie, dont le prolétariat était éduqué dans un esprit de tergiversations poltronnes, sous un ébranlement terrible tombait en pièces, alors que l’initiative de l’effondrement était prise surtout par les éléments nationaux de la social-démocratie, sur les ruines de la Russie tsariste se créait 1’un nouvel Etat formé de nationalités économiquement et politiquement liées d’une façon étroite par le parti bolcheviste.

Quelles que soient les destinées ultérieures de l’Union soviétique - et elle est loin encore de toucher au port - la politique nationale de Lénine entrera pour toujours dans le solide matériel de l’humanité.

-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-* Dans "Le droit des nations à disposer d’elles-mêmes" de lénine :

L’insurrection irlandaise de 1916

Nos thèses ont été rédigées avant cette insurrection qui doit servir de matériel d’étude pour vérifier nos vues théoriques.

Les opinions des adversaires de l’autodétermination aboutissent à cette conclusion que la viabilité des petites nations opprimées par l’impérialisme est d’ores et déjà épuisée, qu’elles ne peuvent jouer aucun rôle contre l’impérialisme, qu’on n’aboutirait à rien en soutenant leurs aspirations purement nationales, etc. L’expérience de la guerre impérialiste de 1914-1916 dément concrètement ce genre de conclusions.

La guerre a été une époque de crise pour les nations d’Europe occidentale et pour tout l’impérialisme. Toute crise rejette ce qui est conventionnel, arrache les voiles extérieurs, balaie ce qui a fait son temps, met à nu des forces et des ressorts plus profonds. Qu’a-t-elle révélé du point de vue du mouvement des nations opprimées ? Dans les colonies, plusieurs tentatives d’insurrection que les nations oppressives se sont évidemment efforcées, avec l’aide de la censure de guerre, de camoufler par tous les moyens. On sait, néanmoins, que les anglais ont sauvagement écrasé à Singapour une mutinerie de leurs troupes hindoues ; qu il y a eu des tentatives d’insurrection dans l’Annam français (voir Naché Slovo) et au Cameroun allemand (voir la brochure de Junius [1] ) ; qu’en Europe, il y a eu une insurrection en Irlande, et que les Anglais "épris de liberté", qui n’avaient pas osé étendre aux irlandais le service militaire obligatoire, y ont rétabli la paix par des exécutions ; et que, d’autre part, le gouvernement autrichien a condamné à mort les députés de la Diète tchèque "pour trahison" et fait passer par les armes, pour le même "crime", des régiments tchèques entiers.

Cette liste est naturellement bien loin d’être complète, tant s’en faut. Elle démontre néanmoins que des foyers d’insurrections nationales, surgies en liaison avec la crise de l’impérialisme, se sont allumés à la fois dans les colonies et en Europe ; que les sympathies et les antipathies nationales se sont exprimées en dépit des menaces et des mesures de répression draconiennes. Et pourtant, la crise de l’impérialisme était encore loin d’avoir atteint son point culminant : la puissance de la bourgeoisie impérialiste n’était pas encore ébranlée (la guerre "d’usure" peut aboutir à ce résultat, mais on n’en est pas encore là) ; les mouvements prolétariens au sein des puissances impérialistes sont encore très faibles. Qu’arrivera-t-il lorsque la guerre aura provoqué un épuisement complet ou bien lorsque, au moins dans l’une des puissances, le pouvoir de la bourgeoisie chancellera sous les coups de la lutte prolétarienne, comme le pouvoir du tsarisme en 1905 ?

Le journal Berner Tagwacht, organe des zimmerwaldiens, jusques et y compris certains éléments de gauche, a publié le 9 mai 1916 un article consacré au soulèvement irlandais, signé des initiales K.R. et intitulé "Finie, la chanson !" L’insurrection irlandaise y était qualifiée de "putsch", ni plus ni moins, car la "question irlandaise", y disait-on, était une "question agraire", les paysans avaient été apaisés par des réformes, et le mouvement national n’était plus maintenant "qu’un mouvement purement urbain, petit-bourgeois, et qui, en dépit de tout son tapage, ne représentait pas grand-chose "au point de vue social".

Il n’est pas étonnant que cette appréciation d’un doctrinarisme et d’un pédantisme monstrueux ait coïncidé avec celle d’un national-libéral russe, un cadet, monsieur A. Koulicher (Retch, n° 102 du 15 avril 1916), qui a qualifié lui aussi l’insurrection de "putsch de Dublin".

Il est permis d’espérer que, conformément au proverbe "A quelque chose malheur est bon", beaucoup de camarades qui ne comprenaient pas dans quel marais ils s’enlisaient en s’opposant à l’"autodétermination" et en considérant avec dédain les mouvements nationaux des petites nations, auront leurs yeux dessillés sous l’effet de cette coïncidence "fortuite" entre l’appréciation d’un représentant de la bourgeoisie impérialiste et celle d’un social-démocrate’ !!

On ne peut parler de "putsch", au sens scientifique du terme, que lorsque la tentative d’insurrection n’a rien révélé d’autre qu’un cercle de conspirateurs ou d’absurdes maniaques, et qu’elle n’a trouvé aucun écho dans les masses. Le mouvement national irlandais, qui a derrière lui des siècles d’existence, qui est passé par différentes étapes et combinaisons d’intérêts de classe, s’est traduit, notamment, par un congrès national irlandais de masse, tenu en Amérique (Vorwärts du 20 mars 1916), lequel s’est prononcé en faveur de l’indépendance de l’Irlande ; il s’est traduit par des batailles de rue auxquelles prirent part une partie de la petite bourgeoisie des villes,ainsi q’une partie des ouvriers, après un long effort de propagande au sein des masses, après des manifestations, des interdictions de journaux, etc. Quiconque qualifie de putsch pareille insurrection est, ou bien le pire des réactionnaires, ou bien un doctrinaire absolument incapable de se représenter la révolution sociale comme un phénomène vivant.

Croire que la révolution sociale soit concevable sans insurrections des petites nations dans les colonies et en Europe, sans explosions révolutionnaires d’une partie de la petite bourgeoisie avec tous ses préjugés, sans mouvement des masses prolétariennes et semi-prolétariennes politiquement inconscientes contre le joug seigneurial, clérical, monarchique, national, etc., c’est répudier la révolution sociale. C’est s’imaginer qu’une armée prendra position en un lieu donné et dira "Nous sommes pour le socialisme", et qu’une autre, en un autre lieu, dira "Nous sommes pour l’impérialisme", et que ce sera alors la révolution sociale ! C’est seulement en procédant de ce point de vue pédantesque et ridicule qu’on pouvait qualifier injurieusement de "putsch" l’insurrection irlandaise.

Quiconque attend une révolution sociale "pure" ne vivra jamais assez longtemps pour la voir. Il n’est qu’un révolutionnaire en paroles qui ne comprend rien à ce qu’est une véritable révolution.

La révolution russe de 1905 a été une révolution démocratique bourgeoise. Elle a consisté en une série de batailles livrées par toutes les classes, groupes et éléments mécontents de la population. Parmi eux, il y avait des masses aux préjugés les plus barbares, luttant pour les objectifs les plus vagues et les plus fantastiques, il y avait des groupuscules qui recevaient de l’argent japonais, il y avait des spéculateurs et des aventuriers, etc. Objectivement, le mouvement des masses ébranlait le tsarisme et frayait la voie à la démocratie, et c’est pourquoi les ouvriers conscients étaient à sa tête.

La révolution socialiste en Europe ne peut pas être autre chose que l’explosion de la lutte de masse des opprimés et mécontents de toute espèce. Des éléments de la petite bourgeoisie et des ouvriers arriérés y participeront inévitablement - sans cette participation, la lutte de masse n’est pas possible, aucune révolution n’est possible - et, tout aussi inévitablement, ils apporteront au mouvement leurs préjugés, leurs fantaisies réactionnaires, leurs faiblesses et leurs erreurs. Mais, objectivement, ils s’attaqueront au capital, et l’avant-garde consciente de la révolution, le prolétariat avancé, qui exprimera cette vérité objective d’une lutte de masse disparate, discordante, bigarrée, à première vue sans unité, pourra l’unir et l’orienter, conquérir le pouvoir, s’emparer des banques, exproprier les trusts haïs de tous (bien que pour des raisons différentes !) et réaliser d’autres mesures dictatoriales dont l’ensemble aura pour résultat le renversement de la bourgeoisie et la victoire du socialisme, laquelle ne "s’épurera" pas d’emblée, tant s’en faut, des scories petites-bourgeoises.

La social-démocratie, lisons-nous dans les thèses polonaises (1,4), "doit utiliser la lutte menée par la jeune bourgeoisie coloniale contre l’impérialisme européen pour aggraver la crise révolutionnaire en Europe" (les italiques sont des auteurs).

N’est-il pas clair que, sous ce rapport moins que sous tous les autres, on n’a pas le droit d’opposer l’Europe aux colonies ? La lutte des nations opprimées en Europe, capable d’en arriver à des insurrections et à des combats de rues, à la violation de la discipline de fer de l’armée et à l’état de siège, "aggravera la crise révolutionnaire en Europe" infiniment plus qu’un soulèvement de bien plus grande envergure dans une colonie lointaine. A force égale, le coup porté au pouvoir de la bourgeoisie impérialiste anglaise par l’insurrection en Irlande a une importance politique cent fois plus grande que s’il avait été porté en Asie ou en Afrique.

La presse chauvine française a annoncé récemment la parution en Belgique du 80° numéro de la revue illégale la Libre Belgique [2]. La presse chauvine française ment très souvent, certes, mais cette information semble exacte. Alors que la social-démocratie allemande chauvine et kautskiste n’a pas créé de presse libre pendant ces deux années de guerre et supporte servilement le joug de la censure militaire (seuls les éléments radicaux de gauche ont, à leur honneur, fait paraître des brochures et des proclamations sans les soumettre à la censure), une nation cultivée opprimée répond aux atrocités inouïes de l’oppression militaire en créant un organe de protestation révolutionnaire ! La dialectique de l’histoire fait que les petites nations, impuissantes en tant que facteur indépendant dans la lutte contre l’impérialisme, jouent le rôle d’un des ferments, d’un des bacilles, qui favorisent l’entrée en scène de la force véritablement capable de lutter contre l’impérialisme, à savoir : le prolétariat socialiste.

Dans la guerre actuelle, les états-majors généraux s’attachent minutieusement à tirer profit de chaque mouvement national ou révolutionnaire qui éclate dans le camp adverse : les allemands, du soulèvement irlandais ; les Français, du mouvement des Tchèques, etc. Et, de leur point de vue, ils ont parfaitement raison. On ne peut se comporter sérieusement à l’égard d’une guerre sérieuse si l’on ne profite pas de la moindre faiblesse de l’ennemi, si l’on ne se saisit pas de la moindre chance, d’autant plus que l’on ne peut savoir à l’avance à quel moment précis et avec quelle force précise "sautera" ici ou là tel ou tel dépôt de poudre. Nous serions de piètres révolutionnaires, si, dans la grande guerre libératrice du prolétariat pour le socialisme, nous ne savions pas tirer profit de tout mouvement populaire dirigé contre tel ou tel fléau de l’impérialisme, afin d’aggraver et d’approfondir la crise. Si nous nous mettions, d’une part, à déclarer et répéter sur tous les tons que nous sommes "contre" toute oppression nationale, et, d’autre part, à qualifier de "putsch" l’insurrection héroïque de la partie la plus active et la plus éclairée de certaines classes d’une nation opprimée contre ses oppresseurs, nous nous ravalerions à un niveau de stupidité égal à celui des kautskistes.

Le malheur des irlandais est qu’ils se sont insurgés dans un moment inopportun, alors que l’insurrection du prolétariat européen n’était pas encore mûre. Le capitalisme n’est pas harmonieusement agencé au point que les diverses sources d’insurrection peuvent fusionner d’elles-mêmes et d’un seul coup, sans échecs et sans défaites. Au contraire, c’est précisément la diversité de temps, de forme et de lieu des insurrections qui est le plus sûr garant de l’ampleur et de la profondeur du mouvement général ; ce n’est que par l’expérience acquise au cours de mouvements révolutionnaires inopportuns, isolés, fragmentaires et voués de ce fait à l’échec, que les masses acquerront de la pratique, s’instruiront, rassembleront leurs forces, reconnaîtront leurs véritables chefs, les prolétaires socialistes, et prépareront ainsi l’offensive générale, de même que les grèves isolées, les manifestations dans les villes ou de caractère national, les mutineries dans l’armée, les soulèvements paysans, etc., avaient préparé l’assaut général de 1905.


Notes

[1] Voir Lénine : "A propos de la brochure de Junius".

[2] Cette revue était alors l’organe du Parti Ouvrier Belge.

Conclusion

Contrairement à l’assertion erronée des social-démocrates polonais, la revendication du droit des nations à disposer d’elles-mêmes a joué, dans la propagande de notre parti, un rôle tout aussi important que. par exemple, les mots d’ordre de l’armement du peuple, de la séparation de l’Eglise et de I’Etat, de I’élection des fonctionnaires par le peuple et les autres points qualifiés d’“utopiques” par les petits esprits. Au contraire, la recrudescence des mouvements nationaux après 1905 a tout naturellement provoqué une recrudescence de notre propagande : la série d’articles de 1912-1913, la résolution de 1913 de notre Parti, qui a donné une définition précise et “antikautskiste” (c’est-à-dire intransigeante à l’égard de la “reconnaissance” purement verbale) du fond même de la question [1] . Dès cette époque, un fait est apparu qu’il n’est pas permis de passer sous silence : les opportunistes de diverses nations, l’Ukrainien Iourkévitch, le bundiste Liebmann et Semkovski, le féal serviteur russe de Potressov et Cie, se prononcèrent en faveur des arguments de Rosa Luxemburg contre le droit des nations à disposer d’elles-mêmes. Ce qui, chez la social-démocrate polonaise, n’était qu’une généralisation théorique erronée des conditions particulières du mouvement en Pologne, est apparu pratiquement d’emblée, sur un plan plus large, dans les conditions non pas d’un petit Etat, mais d’un grand, à l’échelle internationale, et non pas étroitement polonaise, comme représentant oblectivement un soutien opportuniste de l’impérialisme grand-russe. L’histoire des courants de la pensée politique (à la différence des points de vue personnels) a confirmé la justesse de notre programme.

Et maintenant les social-impérialistes avérés du genre de Lensch, se dressent ouvertement aussi bien contre l’autodétermination que contre le rejet des annexions. Quant aux kautskistes, ils reconnaissent hypocritement l’autodétermination : c’est la voie suivie chez nous, en Russie, par Trotsky et Martov. En paroles, ils sont tous les deux pour l’autodétermination, comme Kautsky. Mais en fait ? En ce qui concerne Trotsky, Si vous prenez ses articles : “La nation et l’économie”, dans Naché Slovo [2] vous y retrouverez son éclectisme habituel : d’une part, l’économie fusionne les nations, d’autre part, l’oppression nationale les désunit. Conclusion ? La conclusion, c’est que l’hypocrisie continue à régner impunément, que l’agitation reste sans vie, car elle ne touche pas au fondamental, au principal, à l’essentiel, à ce qui débouche sur la pratique l’attitude à l’égard d’une nation opprimée par “la mienne”. Martov et les autres secrétaires à ]’étranger ont préféré oublier purement et simplement - opportune amnésie ! - la lutte de leur collègue et confrère Semkovski contre l’autodétermination. Dans la presse légale des partisans de Gvozdev (Naché Goloss), Martov s’est prononcé en faveur de l’autodétermination en s’appliquant à démontrer cette vérité incontestable que le fait de reconnaître l’autodétermination n’obligeait pas pour autant à participer à la guerre impérialiste, mais en éludant l’essentiel - comme il le fait aussi dans la presse libre, illégale ! - à savoir que la Russie avait battu déjà en temps de paix le record mondial de l’oppression des nations sur la base d’un impérialisme beaucoup plus grossier, médiéval, économiquement arriéré, militaire et bureaucratique. Le social-démocrate russe qui “reconnaît” le droit des nations à disposer d’elles-mêmes à peu près comme le reconnaissent MM. Plekhanov, Potressov et Cie, c’est-à-dire sans lutter pour la liberté de séparation des nations opprimées par le tsarisme, est en fait un impérialiste et un valet du tsarisme.

Quelles que soient les “bonnes” intentions subjectives de Trotsky et de Martov, ils soutiennent objectivement par leur attitude évasive le social-impérialisme russe. L’époque impérialiste a amené toutes les “grandes” puissances à opprimer une série de nations, et le développement de l’impérialisme entraînera infailliblement une division plus nette des courants qui se manifestent à propos de cette question au sein, également, de la social-démocratie internationale.

Ecrit en juillet 1916, publié en octobre 1916 dans le “Recueil du Social-Démocrate” n°1


Notes

[1] Voir la résolution sur la question nationale adoptée par la Conférence élargie aux militants du Comité Central du P.O.S.D.R. (été 1913).

[2] Quotidien internationaliste russe, édité à Paris et dirigé par Trotsky et Martov.

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THESES DE L’INTERNATIONALE COMMUNISTE DE LENINE ET TROTSKY :

Thèses générales sur la question d’Orient

I. La croissance du mouvement ouvrier en Orient Se fondant sur l’expérience de l’édification soviétique en Orient et sur la croissance des mouvements nationalistes révolutionnaires aux colonies, le 2° Congrès de l’Internationale Communiste a fixé la position principale de l’ensemble de la question nationale et coloniale à une époque de lutte à longue échéance entre l’impérialisme et la dictature prolétarienne.

Depuis, la lutte contre le joug impérialiste dans les pays coloniaux et semi-coloniaux s’est considérablement intensifiée sur le terrain de l’aggravation de la crise politique et économique d’après-guerre de l’impérialisme.

Les faits suivants le prouvent :

la faillite du traité de Sèvres, qui avait pour objet le démembrement de la Turquie, et la restauration de l’autonomie nationale et politique de celle-ci ; une forte recrudescence du mouvement nationaliste révolutionnaire aux Indes, en Mésopotamie, en Egypte, au Maroc, en Chine et en Corée ; la crise intérieure sans issue où se trouve engagé l’impérialisme japonais, crise qui a provoqué l’accroissement rapide des éléments de la révolution bourgeoise démocratique et le passage du prolétariat japonais à une lutte de classe autonome ; l’éveil du mouvement ouvrier dans tous les pays orientaux et la formation, dans presque tous ces pays, de partis communistes. Les faits précités sont l’indice d’une modification survenue à la base sociale du mouvement révolutionnaire des colonies ; cette modification provoque une intensification de la lutte anti-impérialiste dont, de cette façon, la direction n’appartient plus exclusivement aux éléments féodaux et à la bourgeoisie nationaliste qui sont prêts à des compromis avec l’impérialisme.

La guerre impérialiste de 1914-18 et la longue crise du capitalisme, surtout du capitalisme européen, qui s’ensuivit, ont débilité la tutelle économique des métropoles sur les colonies.

D’un autre côté, les mêmes circonstances qui ont eu pour résultat un rétrécissement de la base économique et de la sphère d’influence politique du capitalisme mondial ont accentué encore davantage les compétitions capitalistes autour des colonies, d’où une rupture d’équilibre dans l’ensemble du système du capitalisme mondial (lutte pour le pétrole, conflit anglo-français en Asie Mineure, rivalité américano-japonaise pour la domination sur l’océan Pacifique, etc.).

C’est précisément cet affaiblissement de l’ascendant capitaliste sur les colonies, en même temps que la rivalité croissante des divers groupes impérialistes, qui a facilité le développement du capitalisme indigène dans les pays coloniaux et semi-coloniaux ; ce capitalisme a déjà débordé et continue à déborder le cadre étroit et gênant de la domination impérialiste des métropoles. Jusqu’à présent, le capital des métropoles persistant à vouloir monopoliser la plus-value de l’exploitation commerciale, industrielle et fiscale des pays arriérés, tâchait d’isoler ces derniers de la circulation économique du reste du monde. La revendication d’une autonomie nationale et économique arborée par le mouvement nationaliste colonial est l’expression du besoin de développement bourgeois éprouvé par ces pays. Le progrès constant des forces productrices indigènes aux colonies se trouve ainsi en contradiction irréductible avec les intérêts du capitalisme mondial, car l’essence même de l’impérialisme comporte l’utilisation de la différence de niveau qui existe dans le développement des forces productrices des divers secteurs de l’économie mondiale, dans le but de s’assurer la totalité de la plus-value monopolisée.

II. Les conditions de la lutte Le caractère retardataire des colonies s’accuse dans la diversité des mouvements nationalistes révolutionnaires dirigés contre l’impérialisme et reflète les divers niveaux de transition entre les corrélations féodales et féodalo-patriarcales et le capitalisme. Cette diversité prête un aspect particulier à l’idéologie de ces mouvements.

Dans ces pays, le capitalisme surgit et se développe sur une base féodale ; il prend des formes incomplètes, transitoires et bâtardes qui laissent la prépondérance, avant tout, au capital commercial et usuraire (Orient musulman, Chine). Aussi la démocratie bourgeoise prend-elle, pour se différencier des éléments féodalo-bureaucratiques et féodalo-agrariens, une voie détournée et embrouillée. Tel est le principal obstacle au succès de la lutte contre le joug impérialiste, car l’impérialisme étranger ne se fait pas faute de transformer dans tous les pays arriérés la couche supérieure féodale (et en partie semi-féodale, semi-bourgeoise) de la société indigène en instrument de sa domination (gouverneurs militaires, ou toukoiuns en Chine, bureaucratie et aristocratie en Perse, fermiers de l’impôt foncier, zémindars et taloukdars aux Indes, planteurs de formation capitaliste en Egypte, etc.).

Ainsi les classes dirigeantes des pays coloniaux et semi-coloniaux n’ont-elles ni la capacité ni le désir de diriger la lutte contre l’impérialisme, à mesure que cette lutte se transforme en un mouvement révolutionnaire de masses. Là seulement où le régime féodalo-patriarcal ne s’est pas suffisamment décomposé pour séparer complètement les hautes couches indigènes des masses du peuple, comme par exemple chez les nomades et semi-nomades, les représentants de ces hautes couches peuvent jouer le rôle de guides actifs dans la lutte contre l’oppression capitaliste (Mésopotamie, Mongolie, Maroc).

Dans les pays musulmans, le mouvement national trouve tout d’abord son idéologie dans les mots d’ordre politico-religieux du panislamisme, ce qui permet aux fonctionnaires et aux diplomates des métropoles de se servir des préjugés et de l’ignorance des multitudes populaires pour combattre ce mouvement (c’est ainsi que les Anglais jouent au panislamisme et au panarabisme, déclarant vouloir transporter le Khalifat aux Indes, etc., et l’impérialisme français spécule sur les « sympathies musulmanes »). Cependant, à mesure que s’élargit et mûrit le mouvement d’émancipation nationale, les mots d’ordre politico-religieux du panislamisme sont évincés par des revendications politiques concrètes. Ce qui le confirme, c’est la lutte commencée dernièrement en Turquie pour enlever au Khalifat son pouvoir temporel.

La tâche fondamentale, commune à tous les mouvements nationaux-révolutionnaires, consiste à réaliser l’unité nationale et l’autonomie politique. La solution réelle et logique de cette tâche dépend de l’importance des masses travailleuses que tel ou tel mouvement national saura entraîner dans son cours, après avoir rompu toutes relations avec les éléments féodaux et réactionnaires et incarné dans son programme les revendications sociales de ces masses.

Se rendant fort bien compte que dans diverses conditions historiques les éléments les plus variés peuvent être les porte-parole de l’autonomie politique, l’Internationale Communiste soutient tout mouvement national-révolutionnaire dirigé contre l’impérialisme. Toutefois, elle ne perd pas de vue en même temps que, seule, une ligne révolutionnaire conséquente, basée sur la participation des grandes masses à la lutte active et la rupture sans réserve avec tous les partisans de la collaboration avec l’impérialisme peut amener les masses opprimées à la victoire. La liaison qui existe entre la bourgeoisie indigène et les éléments féodalo-réactionnaires permet aux impérialistes de tirer largement parti de l’anarchie féodale, de la rivalité qui règne entre les divers clans et tribus, de l’antagonisme entre la ville et les campagnes, de la lutte entre castes et sectes nationalo-religieuses pour désorganiser le mouvement populaire (Chine, Perse, Kurdistan, Mésopotamie).

III. La question agraire Dans la plupart des pays d’Orient (Inde, Perse, Egypte, Syrie, Mésopotamie), la question agraire présente une importance de premier ordre dans la lutte pour l’affranchissement du joug du despotisme métropolitain. En exploitant et en ruinant la majorité paysanne des pays arriérés, l’impérialisme la prive des moyens élémentaires d’existence, cependant que l’industrie peu développée, disséminée sur divers points du pays, est incapable d’absorber l’excédent de population rurale qui, en outre, ne peut même pas émigrer. Les paysans pauvres restés sur leur sol se transforment en serfs. Si, dans les pays civilisés, les crises industrielles d’avant-guerre jouaient le rôle de régulateur de la production sociale, ce rôle régulateur est rempli dans les colonies par les famines. L’impérialisme, ayant un intérêt vital à recevoir le plus de bénéfices avec le moins de dépenses, soutient jusqu’à la dernière extrémité dans les pays arriérés les formes féodales et usuraires d’exploitation de la main-d’œuvre. Dans certains pays, comme par exemple aux Indes, il s’attribue le monopole, appartenant à l’Etat féodal indigène, de la jouissance des terres et transforme l’impôt foncier en une redevance qui doit être versée au capital métropolitain et à ses commis, les « zémindaram » et « taloukdar ». Dans d’autres pays, l’impérialisme se saisit de la rente foncière en se servant pour cela de l’organisation indigène de la grosse propriété foncière (Perse, Maroc, Egypte, etc.). Il s’ensuit que la lutte pour la suppression des barrières et des redevances féodales qui restent sur le sol revêt le caractère d’une lutte d’émancipation nationale contre l’impérialisme et la grande propriété foncière féodale. On peut prendre pour exemple le soulèvement des Moplahs contre les propriétaires fonciers et les Anglais, en automne 1921, aux Indes, et le soulèvement des Sikhs, en 1922. Seule, une révolution agraire ayant pour objet l’expropriation de la grosse propriété féodale est capable de soulever les multitudes paysannes et d’acquérir une influence décisive dans la lutte contre l’impérialisme. Les nationalistes bourgeois ont peur des mots d’ordre agraires et les rognent tant qu’ils peuvent (Indes, Perse, Egypte), ce qui prouve l’étroite liaison qui existe entre la bourgeoisie indigène et la grande propriété foncière féodale et féodalo-bourgeoise ; cela prouve aussi qu’idéologiquement et politiquement les nationalistes dépendent de la propriété foncière. Ces hésitations et ces incertitudes doivent être utilisées par les éléments révolutionnaires pour une critique systématique et divulgatrice de la politique hybride des dirigeants bourgeois du mouvement nationaliste. C’est précisément cette politique hybride qui empêche l’organisation et la cohésion des masses travailleuses, comme le prouve la faillite de la tactique de la résistance passive aux Indes (non-coopération).

Le mouvement révolutionnaire dans les pays arriérés d’Orient ne peut être couronné de succès que s’il est basé sur l’action des multitudes paysannes. C’est pourquoi les partis révolutionnaires de tous les pays d’Orient doivent nettement déterminer leur programme agraire et exiger la suppression totale du féodalisme et de ses survivances qui trouvent leur expression dans la grande propriété foncière et dans l’exemption de l’impôt foncier. Aux fins d’une participation active des masses paysannes à la lutte pour l’affranchissement national, il est indispensable de proclamer une modification radicale du système de jouissance du sol. De même, il est indispensable de forcer les partis bourgeois nationalistes à adopter la plus grande partie possible de ce programme agraire révolutionnaire.

IV. Le mouvement ouvrier en Orient Le jeune mouvement ouvrier oriental est un produit du développement du capitalisme indigène de ces derniers temps. Jusqu’à présent, la classe ouvrière indigène, si même on prend son noyau fondamental, se trouve traverser une époque transitoire, s’acheminant du petit atelier corporatif à la fabrique du grand type capitaliste. Pour autant que les intellectuels bourgeois nationalistes entraînent dans le mouvement révolutionnaire la classe ouvrière pour lutter contre l’impérialisme, leurs représentants assument tout d’abord un rôle directeur dans l’action et l’organisation professionnelle embryonnaire. Au début, l’action de la classe ouvrière ne dépasse pas le cadre des intérêts « communs à toutes les nations » de démocratie bourgeoise (grèves contre la bureaucratie et l’administration impérialiste en Chine et aux Indes). Bien souvent, comme l’a indiqué le 2° Congrès de l’Internationale Communiste, les représentants du nationalisme bourgeois, exploitant l’autorité politique et morale de la Russie des Soviets et s’adaptant à l’instinct de classe des ouvriers, drapent leurs aspirations démocratico-bourgeoises dans du « socialisme » et du « communisme » pour détourner ainsi, parfois sans s’en rendre compte, les premiers organes embryonnaires du prolétariat de leurs devoirs d’organisation de classe (tel le Parti Behill Ardou en Turquie, qui a repeint le panturquisme en rouge, et le « socialisme d’Etat » préconisé par certains représentants du parti Kuomintang).

Malgré cela, le mouvement professionnel et politique de la classe ouvrière des pays arriérés a grandement progressé dans ces dernières années. La formation de partis autonomes de la classe prolétarienne dans presque tous les pays orientaux est un fait symptomatique, bien que la majorité écrasante de ces partis doive faire encore un grand travail intérieur pour se libérer de l’esprit de coterie et de beaucoup d’autres défauts. L’Internationale Communiste a, dès le début, apprécié à sa juste valeur l’importance potentielle du mouvement ouvrier en Orient, et cela prouve bien que les prolétaires du monde entier sont unifiés internationalement sous le drapeau du Communisme. Les Internationales II et 2 1/2 n’ont, jusqu’à présent, trouvé de partisans dans aucun des pays arriérés, parce qu’elles se bornent à jouer un « rôle auxiliaire » en face de l’impérialisme européen et américain.

V. Les objectifs généraux des partis communistes de l’ Orient Les nationalistes bourgeois apprécient le mouvement ouvrier selon l’importance qu’il peut avoir pour leur victoire. Le prolétariat international apprécie le mouvement ouvrier oriental au point de vue de son avenir révolutionnaire. Sous le régime capitaliste, les pays arriérés ne peuvent pas prendre part aux conquêtes de la science et de la culture contemporaine sans payer un énorme tribut à l’exploitation et à l’oppression barbares du capital métropolitain. L’alliance avec les prolétariats des pays hautement civilisés leur sera avantageuse, non seulement parce qu’elle correspond aux intérêts de leur lutte commune contre l’impérialisme, mais aussi parce que c’est seulement après avoir triomphé que le prolétariat des pays civilisés pourra fournir aux ouvriers de l’Orient un secours désintéressé pour le développement de leurs forces productrices arriérées. L’alliance avec le prolétariat occidental fraie la voie vers une fédération internationale des républiques soviétiques. Le régime soviétique offre aux peuples retardataires le moyen le plus facile pour passer de leurs conditions d’existence élémentaires à la haute culture du Communisme, qui est destinée à supplanter dans l’économie mondiale le régime capitaliste de production et de répartition. Le meilleur témoignage en est l’expérience de l’édification soviétique dans les colonies affranchies de l’ex-Empire Russe. Seule, une forme d’administration soviétique est à même d’assurer le couronnement logique de la révolution agraire paysanne. Les conditions spécifiques de l’économie agricole dans une certaine partie des pays orientaux (irrigation artificielle), entretenues jadis par une organisation originale de collaboration collective sur une base féodale et patriarcale et compromises actuellement par la piraterie capitaliste, exigent également une organisation politique capable de servir systématiquement les besoins sociaux. Par suite de conditions climatiques, sociales et historiques particulières, un rôle important appartient généralement en Orient, dans la période transitoire, à la coopération des petits producteurs.

Les tâches objectives de la révolution coloniale dépassent le cadre de la démocratie bourgeoise. En effet, sa victoire décisive est incompatible avec la domination de l’impérialisme mondial. Au début, la bourgeoisie indigène et les intellectuels indigènes assument le rôle de pionniers des mouvements révolutionnaires coloniaux ; mais dès que les masses prolétariennes et paysannes s’incorporent à ces mouvements, les éléments de la grosse bourgeoisie et de la bourgeoisie foncière s’en écartent, laissant le premier pas aux intérêts sociaux des couches inférieures du peuple. Une longue lutte, qui durera toute une époque historique,. attend le jeune prolétariat des colonies, lutte contre l’exploitation impérialiste et contre les classes dominantes indigènes qui aspirent à monopoliser tous les bénéfices du développement industriel et intellectuel et veulent que les masses restent comme par le passé dans une situation « préhistorique ».

Cette lutte pour l’influence sur les masses paysannes doit préparer le prolétariat indigène au rôle d’avant-garde politique. Ce n’est qu’après s’être soumis à ce travail préparatoire et après lui avoir soumis les couches sociales adjacentes que le prolétariat indigène se trouvera en mesure de faire face à la démocratie bourgeoise orientale, qui porte un caractère de formalisme encore plus hypocrite que la bourgeoisie d’Occident.

Le refus des communistes des colonies de prendre part à la lutte contre l’oppression impérialiste sous le prétexte de « défense » exclusive des intérêts de classe, est le fait d’un opportunisme du plus mauvais aloi qui ne peut que discréditer la révolution prolétarienne en Orient. Non moins nocive est la tentative de se mettre à l’écart de la lutte pour les intérêts quotidiens et immédiats de la classe ouvrière au nom d’une « unification nationale » ou d’une « paix sociale » avec les démocrates bourgeois. Deux tâches confondues en une seule incombent aux partis communistes coloniaux et semi-coloniaux : d’une part, ils luttent pour une solution radicale des problèmes de la révolution démocratique-bourgeoise ayant pour objet la conquête de l’indépendance politique ; d’autre part, ils organisent les masses ouvrières et paysannes pour leur permettre de lutter pour les intérêts particuliers de leur classe et utilisent à cet effet toutes les contradictions du régime nationaliste démocratique-bourgeoise. En formulant des revendications sociales, ils stimulent et libèrent l’énergie révolutionnaire qui ne se trouvait point d’issue dans les revendications libérales bourgeoises. La classe ouvrière des colonies et semi-colonies doit savoir fermement que, seules, l’extension et l’intensification de la lutte contre le joug impérialiste des métropoles peuvent lui donner un rôle directeur dans la révolution, et que, seules, l’organisation économique et politique et l’éducation politique de la classe ouvrière et des éléments semi-prolétariens peuvent augmenter l’amplitude révolutionnaire du combat contre l’impérialisme.

Les partis communistes des pays coloniaux et semi-coloniaux d’Orient, qui sont encore dans un état plus ou moins embryonnaire, doivent participer à tout mouvement apte à leur ouvrir un accès aux masses. Mais ils doivent mener une lutte énergique contre les préjugés patriarco-corporatifs et contre l’influence bourgeoise dans les organisations ouvrières pour défendre ces formes embryonnaires d’organisations professionnelles contre les tendances réformistes et les transformer en organes combatifs des masses. Ils doivent s’employer de toutes leurs forces à organiser les nombreux journaliers et journalières ruraux, de même que les apprentis des deux sexes sur le terrain de la défense de leurs intérêts quotidiens.

VI. Le front anti-impérialiste unique Dans les pays occidentaux qui traversent une période transitoire caractérisée par une accumulation organisée des forces, a été lancé le mot d’ordre du front prolétarien unique ; dans les colonies orientales, il est indispensable, à l’heure présente, de lancer le mot d’ordre du front anti-impérialiste unique. L’opportunité de ce mot d’ordre est conditionnée par la perspective d’une lutte à longue échéance contre l’impérialisme mondial, lutte exigeant la mobilisation de toutes les forces révolutionnaires. Cette lutte est d’autant plus nécessaire que les classes dirigeantes indigènes sont enclines à des compromis avec le capital étranger et que ces compromis portent atteinte aux intérêts primordiaux des masses populaires. De même que le mot d’ordre du front prolétarien unique a contribué et contribue encore en Occident à démasquer la trahison, par les social-démocrates, des intérêts du prolétariat, de même le mot d’ordre du front anti-impérialiste unique contribuera à démasquer les hésitations et les incertitudes des divers groupes du nationalisme bourgeois. D’autre part, ce mot d’ordre aidera au développement de la volonté révolutionnaire et à la clarification de la conscience de classe des travailleurs en les incitant à lutter au premier rang. non seulement contre l’impérialisme, mais encore contre toute espèce de survivance du féodalisme.

Le mouvement ouvrier des pays coloniaux et semi-coloniaux doit, avant tout, conquérir une position de facteur révolutionnaire autonome dans le front anti-impérialiste commun. Ce n’est que si on lui reconnaît cette importance autonome et s’il conserve sa pleine indépendance politique que des accords temporaires avec la démocratie bourgeoise sont admissibles et même indispensables. Le prolétariat soutient et arbore des revendications partielles, comme par exemple la république démocratique indépendante, l’octroi aux femmes des droits dont elles sont frustrées, etc., tant que la corrélation des forces qui existe à présent ne lui permet pas de mettre à l’ordre du jour la réalisation de son programme soviétique. En même temps, il essaye de lancer des mots d’ordre susceptibles de contribuer à la fusion politique des masses paysannes et semi-prolétariennes avec le mouvement ouvrier. Le front anti-impérialiste unique est lié indissolublement à l’orientation vers la Russie des Soviets.

Expliquer aux multitudes travailleuses la nécessité de leur alliance avec le prolétariat international et avec les républiques soviétiques, voilà l’un des principaux points de la tactique anti-impérialiste unique. La révolution coloniale ne peut triompher qu’avec la révolution prolétarienne dans les pays occidentaux.

Le danger d’une entente entre le nationalisme bourgeois et une ou plusieurs puissances impérialistes hostiles, aux dépens des masses du peuple, est beaucoup moins grand dans les pays coloniaux que dans les pays semi-coloniaux (Chine, Perse) ou bien dans les pays qui luttent pour l’autonomie politique en exploitant à cet effet les rivalités impérialistes (Turquie).

Reconnaissant que des compromis partiels et provisoires peuvent être admissibles et indispensables quand il s’agit de prendre un répit dans la lutte d’émancipation révolutionnaire menée contre l’impérialisme, la classe ouvrière doit s’opposer avec intransigeance à toute tentative d’un partage de pouvoir entre l’impérialisme et les classes dirigeantes indigènes, que ce partage soit fait ouvertement ou sous une forme déguisée, car il a pour but de conserver leurs privilèges aux dirigeants. La revendication d’une alliance étroite avec la République prolétarienne des Soviets est la bannière du front anti-impérialiste unique. Après l’avoir élaborée, il faut mener une lutte décisive pour la démocratisation maximum du régime politique, afin de priver de tout soutien les éléments socialement et politiquement les plus réactionnaires et afin d’assurer aux travailleurs la liberté d’organisation leur permettant de lutter pour leurs intérêts de classe (revendications de la république démocratique, réforme agraire, réforme des impositions foncières, organisation d’un appareil administratif basé sur le principe d’un large self-government, législation ouvrière, protection du travail, des enfants, protection de la maternité, de l’enfance, etc.). Même sur le territoire de la Turquie indépendante la classe ouvrière ne jouit pas de la liberté de coalition, ce qui peut servir d’indice caractéristique de l’attitude adoptée par les nationalistes bourgeois à l’égard du prolétariat.

VII. - Les tâches du prolétariat des pays du Pacifique La nécessité de l’organisation d’un front anti-impérialiste est dictée en outre par la croissance permanente et ininterrompue des rivalités impérialistes. Ces rivalités revêtent actuellement une telle acuité qu’une nouvelle guerre mondiale, dont l’Océan Pacifique sera l’arène, est inévitable, si la révolution internationale ne la prévient.

La conférence de Washington était une tentative faite pour parer à ce danger, mais en réalité elle n’a fait qu’approfondir et qu’exaspérer les contradictions de l’impérialisme. La lutte qui a eu lieu dernièrement entre Hu-Peï-Fu et Djan-So-Lin en Chine, est la conséquence directe de l’échec du capitalisme japonais et du capitalisme anglo-américain dans leur tentative d’accorder leurs intérêts à Washington. La nouvelle guerre qui menace le monde entraînera non seulement le Japon, l’Amérique et l’Angleterre, mais aussi les autres puissances capitalistes, telles que la France et la Hollande, et tout laisse prévoir qu’elle sera encore plus dévastatrice que la guerre de 1914-18.

La tâche des partis communistes coloniaux et semi-coloniaux des pays riverains de l’Océan Pacifique consiste à mener une propagande énergique ayant pour but d’expliquer aux masses le danger qui les attend et de les appeler à une lutte active pour l’affranchissement national et à insister pour qu’elles s’orientent vers la Russie des Soviets, soutien de tous les opprimés et de tous les exploités.

Les partis communistes des pays impérialistes tels que l’Amérique, le Japon, l’Angleterre, l’Australie et le Canada ont le devoir, vu le danger imminent, de ne pas se borner à une propagande contre la guerre, mais de s’efforcer par tous les moyens d’écarter les facteurs capables de désorganiser le mouvement ouvrier de ces pays et de faciliter l’utilisation par les capitalistes des antagonismes de nationalités et de races.

Ces facteurs sont : la question de l’émigration et celle du bon marché de la main-d’œuvre de couleur.

Le système des contrats reste jusqu’à présent le principal moyen de recrutement des ouvriers de couleur pour les plantations sucrières des pays du sud du Pacifique où les ouvriers sont importés de Chine et des Indes. Ce fait a déterminé les ouvriers des pays impérialistes à exiger la mise en vigueur de lois prohibant l’immigration et l’emploi de la main-d’œuvre de couleur, aussi bien en Amérique qu’en Australie. Ces lois prohibitives accusent l’antagonisme qui existe entre les ouvriers blancs et les ouvriers de couleur, divisent et affaiblissent l’unité du mouvement ouvrier.

Les partis communistes des Etats-Unis, du Canada et d’Australie doivent entreprendre une campagne énergique contre les lois prohibitives et montrer aux masses prolétariennes de ces pays que des lois de ce genre, excitant les inimitiés de races, se retournent en fin de compte contre les travailleurs des pays prohibitionnistes.

D’un autre côté, les capitalistes suspendent les lois prohibitives pour faciliter l’immigration de la main-d’œuvre de couleur, qui travaille à meilleur marché, et pour diminuer ainsi le salaire des ouvriers blancs. Cette intention manifestée par les capitalistes de passer à l’offensive peut être déjouée efficacement si les ouvriers immigrés entrent dans les syndicats où sont organisés les ouvriers blancs. Simultanément, doit être revendiquée une augmentation des salaires de la main-d’œuvre de couleur, de façon à les rendre égaux à ceux des ouvriers blancs. Une telle mesure prise par les partis communistes démasquera les intentions capitalistes et en même temps montrera avec évidence aux ouvriers de couleur que le prolétariat international est étranger aux préjugés de race.

Pour réaliser les mesures ci-dessus indiquées, les représentants du prolétariat révolutionnaire des pays du Pacifique doivent convoquer une conférence des pays du Pacifique qui élaborera la tactique à suivre et trouvera les formes d’organisation pour l’unification effective du prolétariat de toutes les races des pays du Pacifique.

VIII. Les tâches coloniales des pays métropolitains L’importance primordiale du mouvement révolutionnaire aux colonies pour la révolution prolétarienne internationale exige une intensification de l’action aux colonies des partis communistes des puissances impérialistes.

L’impérialisme français compte, pour la répression des forces de la révolution prolétarienne en France et en Europe, sur les indigènes des colonies qui, dans sa pensée, serviront de réserves à la contre-révolution.

Les impérialismes anglais et américain continuent, comme par le passé, à diviser le mouvement ouvrier en attirant à leurs côtés l’aristocratie ouvrière par la promesse de lui octroyer une partie de la plus-value provenant de l’exploitation coloniale.

Chacun des partis communistes des pays possédant un domaine colonial doit se charger d’organiser systématiquement une aide matérielle et morale au mouvement révolutionnaire ouvrier des colonies. Il faut, à tout prix, combattre opiniâtrement et sans merci les tendances colonisatrices de certaines catégories d’ouvriers européens bien payés, travaillant dans les colonies. Les ouvriers communistes européens des colonies doivent s’efforcer de rallier les prolétaires indigènes en gagnant leur confiance par des revendications économiques concrètes (hausse des salaires indigènes jusqu’au niveau des salaires des ouvriers européens, protection du travail, etc.). La création, aux colonies (Egypte et Algérie), d’organisations communistes européennes isolées n’est qu’une forme déguisée de la tendance colonisatrice et un soutien des intérêts impérialistes. Construire des organisations communistes d’après le principe national, c’est se mettre en contradiction avec les principes de l’internationalisme prolétarien. Tous les partis de l’Internationale Communiste doivent constamment expliquer aux multitudes travailleuses l’importance extrême de la lutte contre la domination impérialiste dans les pays arriérés. Les partis communistes agissant dans les pays métropolitains doivent former auprès de leurs comités directeurs des commissions coloniales permanentes qui travailleront aux fins indiquées ci-dessus. L’Internationale Communiste doit aider les partis communistes de l’Orient, au premier chef, en leur donnant son aide pour l’organisation de la presse, l’édition périodique de journaux rédigés dans les idiomes locaux. Une attention particulière doit être accordée à l’action parmi les organisations ouvrières européennes et parmi les troupes d’occupation coloniales. Les partis communistes des métropoles doivent profiter de toutes les occasions qui se présentent à eux pour divulguer le banditisme de la politique coloniale de leurs gouvernements impérialistes ainsi que de leurs partis bourgeois et réformistes.

Discours au 2° Congrès de l’I.C. M. N. Roy

Juillet 1920

Camarades, en tant que représentant des Indes britanniques, j’ai soumis au congrès et à la commission certaines thèses complémentaires, qui doivent être énoncées ici, puisqu’elles n’ont pas été imprimées…

1. L’une des questions les plus importantes qui se posent au II° Congrès de l’Internationale communiste consiste à déterminer de façon plus précise les relations de l’Internationale communiste avec le mouvement révolutionnaire dans les pays dominés par l’impérialisme capitaliste tels que la Chine et l’Inde. L’histoire de la révolution mondiale est arrivée à une période dans laquelle une compréhension adéquate de ces relations est indispensable. La grande guerre européenne et ses résultats ont clairement montré qu’en conséquence de la centralisation du capitalisme mondial les masses populaires des pays assujettis non européens sont liées d’une façon indissoluble au mouvement prolétarien d’Europe ; par exemple, l’envoi de troupes coloniales et de vastes armées d’ouvriers au front pendant la guerre, etc.

2. L’une des sources majeures dont le capitalisme européen tire sa force principale se trouve dans les possessions et dépendance coloniales. Sans le contrôle des marchés étendus et du vaste champs d’exploitation qui se trouvent dans les colonies, les puissances capitalistes d’Europe ne pourraient maintenir leur existence même pendant un temps très court. L’Angleterre, rempart de l’impérialisme, souffre de surproduction depuis plus d’un siècle. Sans les vastes possessions coloniales qu’elle a acquises pour l’écoulement de ses marchandises et pour servir de source de matières premières pour ses industries sans cesse croissantes, il y a longtemps que le système capitaliste de l’Angleterre se serait écroulé sous son propre poids. C’est en réduisant en esclavage les centaines de millions d’habitants de l’Asie et de l’Afrique que l’impérialisme anglais est arrivé à maintenir jusqu’à présent le prolétariat britannique sous la domination de la bourgeoisie.

3. Le surprofit obtenu par l’exploitation des colonies est le soutien principal du capitalisme contemporain, et aussi longtemps que celui-ci n’aura pas été privé de cette source de surprofit, ce ne sera facile à la classe ouvrière européenne de renverser l’ordre capitaliste [1] . Grâce à la possibilité d’exploiter largement et intensivement le travail humain et les ressources naturelles des colonies, les nations capitalistes d’Europe s’efforcent, non sans succès, de se remettre de leur banqueroute actuelle. Par l’exploitation des masses dans les colonies, l’impérialisme européen sera en mesure d’offrir à l’aristocratie ouvrière d’Europe une concession après l’autre. Au moment où d’un côté l’impérialisme européen cherche à abaisser le niveau de vie du prolétariat en suscitant la concurrence des marchandises produites par le travail moins cher des ouvriers des pays assujettis, ce même impérialisme européen n’hésitera pas à aller jusqu’à sacrifier la totalité du surprofit gagné dans ses propres pays, à condition qu’il puisse continuer à retirer un énorme surprofit de l’exploitation des colonies.

4. La destruction des empires coloniaux, ensemble avec la révolution prolétarienne dans les métropoles, renverseront le système capitaliste en Europe. L’Internationale communiste doit donc étendre le cercle de son activité. Elle doit nouer des relations avec les forces révolutionnaires qui travaillent à la destruction de l’impérialisme dans les pays économiquement et politiquement assujettis. L’action concertée de ces deux forces est indispensable au succès final de la révolution mondiale.

5. L’Internationale communiste, c’est la volonté concentrée du prolétariat révolutionnaire mondial. Sa mission est d’organiser la classe ouvrière du monde entier pour le renversement de l’ordre capitaliste et l’établissement du communisme. La III° Internationale est un instrument de lutte qui doit assumer la tâche de grouper les forces révolutionnaires de tous les pays du monde. La II° Internationale, dominée comme elle le fut par un groupe de politiciens et imprégnée d’idées bourgeoises, n’a pas compris toute l’importance de la question coloniale. Le monde n’existait pas pour elle en dehors de l’Europe. Elle n’a pas vu la nécessité de coordonner le mouvement révolutionnaire en Europe avec ceux des pays non européens. Au lieu de prêter une aide matérielle et morale au mouvement révolutionnaire des colonies, les membres de la II° Internationale sont eux-mêmes devenus impérialistes.

6. L’impérialisme étranger, imposé de force aux peuples orientaux, les a empêchés de se développer socialement et économiquement côte à côte avec leurs frères d’Europe et d’Amérique. A cause de la politique impérialiste visant à entraver le développement industriel des colonies, la formation d’une classe prolétarienne dans le sens propre de ce mot, y est de date récente. L’industrie artisanale hautement développée a été détruite pour faire place aux produits de l’industrie centralisée des pays impérialistes, de sorte que la grosse majorité de la population a été obligée de se consacrer au travail agricole afin de produire des céréales et des matières premières pour l’exportation. D’autre part, il s’en est suivi une rapide concentration de la propriété agraire entre les mains soit des gros propriétaires fonciers, soit des capitalistes financiers, soit de l’Etat, ce qui a eu pour résultat de créer une nombreuse paysannerie sans terre. L’immense majorité de la population a été maintenue dans un état d’analphabétisme. Le résultat de cette politique est que l’esprit de révolte, qui existe sous une forme latente chez chaque peuple assujetti, ne s’est manifesté qu’à travers la classe moyenne cultivée, peu nombreuse. La domination étrangère a entravé le libre développement des forces sociales. C’est pourquoi sa destruction est le premier pas vers une révolution dans les colonies. Ainsi le fait d’aider à renverser la domination étrangère dans les colonies ne signifie pas qu’on donne adhésion aux aspirations nationalistes de la bourgeoisie indigène ; il s’agit uniquement d’ouvrir la voie au prolétariat qui y est étouffé.

7. On peut constater l’existence dans les pays dépendants de deux mouvements qui chaque jour se séparent de plus en plus. Le premier est le mouvement nationaliste bourgeois-démocratique, qui a un programme d’indépendance politique sous un ordre bourgeois ; l’autre est celui de l’action de masse des paysans et des ouvriers pauvres et ignorants luttant pour leur émancipation de toute espèce d’exploitation. Le premier tente de contrôler le second, et y réussit souvent dans une certaine mesure. Mais l’Internationale communiste et les partis en question doivent combattre ce contrôle et favoriser le développement de la conscience de classe dans les masses travailleuses des colonies. Pour le renversement du capitalisme étranger, qui constitue le premier pas vers la révolution dans les colonies, la coopération des éléments révolutionnaires nationalistes bourgeois est utile [2] . Mais la tâche la plus importante et la plus nécessaire est la formation de partis communistes qui organiseront les ouvriers et les paysans pour les conduire à la révolution et à l’établissement de républiques soviétiques. Ainsi les masses des pays arriérés arriveront au communisme non pas à travers un développement capitaliste, mais sous la conduite du prolétariat conscient des pays capitalistes avancés.

8. La force réelle des mouvements d’émancipation dans les colonies ne se limite plus au cercle étroit des nationalistes bourgeois démocratiques. Dans la plupart des colonies il existe déjà des partis révolutionnaires organisés qui s’efforcent de maintenir un contact étroit avec les masses laborieuses. (L’Internationale communiste doit entrer en contact avec le mouvement révolutionnaire des colonies par l’intermédiaire de ces partis ou groupes, car ils sont à l’avant-garde de la classe ouvrière de leurs pays respectifs). A l’heure actuelle, ils ne sont pas très nombreux, mais ils reflètent les aspirations des masses, et celles-ci les suivront dans la voie de la révolution. Les partis communistes des différents pays impérialistes doivent travailler en liaison avec ces partis prolétariens dans les colonies, et prêter par leur intermédiaire toute l’aide morale et matérielle possible au mouvement révolutionnaire en général.

9. La révolution dans les colonies, au cours de ses premières étapes, ne sera pas une révolution communiste. Mais si, dès le début, la direction est aux mains d’une avant-garde communiste, les masses révolutionnaires ne seront pas égarées, mais pourront avancer à travers les périodes successives de développement d’une expérience révolutionnaire. En réalité, ce serait entièrement erroné dans bien des pays orientaux que de vouloir résoudre la question agraire suivant des principes purement communistes. Au cours de ses premières étapes, la révolution dans les colonies doit être menée selon un programme comportant bon nombre de réformes petites-bourgeoises, telles que la répartition des terres, etc. Mais il ne s’en suit pas du tout que la direction de la révolution doive être abandonnée aux démocrates bourgeois. Les partis prolétariens doivent, au contraire, développer une propagande énergique et systématique en faveur de l’idée des soviets, et organiser la première possibilité des soviets d’ouvriers et de paysans. Ces soviets travailleront en collaboration avec les Républiques soviétiques des pays capitalistes avancés en vue du renversement final du système capitaliste dans le monde entier.

Certaines des modifications apportées à mes thèses par la commission ont été acceptées par moi. J’attire tout spécialement l’attention du congrès sur ces questions très importantes. Je suis très heureux d’avoir l’opportunité de participer pour la première fois à une discussion sérieuse de la question coloniale au congrès du prolétariat révolutionnaire. Jusqu’ici, les partis européens n’ont pas prêté une attention suffisante à cette question ; ils étaient trop occupés avec leurs propres affaires, et négligeaient les questions coloniales. En même temps, ces questions sont d’une grande importance pour le mouvement international.

…Un nouveau mouvement parmi les masses exploitées a débuté en Inde, mouvement qui s’est étendu rapidement et qui a trouvé son expression dans un mouvement de grèves gigantesques. Ce mouvement de masse n’est pas contrôlé par les nationalistes révolutionnaires, mais se développe de façon indépendante, bien que les nationalistes s’efforcent de l’exploiter pour leurs propres buts. Ce mouvement des masses revêt un caractère révolutionnaire, bien qu’on ne puisse pas dire que les ouvriers et les paysans qui le constituent soient dotés d’une conscience de classe… Ce stade du mouvement révolutionnaire des masses ouvre un nouveau champ d’activité pour l’Internationale communiste, et ce n’est qu’une question de trouver les méthodes qui conviennent pour récolter les fruits de cette activité. Naturellement ce ne sera pas une révolution communiste, car le nationalisme révolutionnaire sera au premier plan. Mais de toute façon, ce nationalisme révolutionnaire conduira à la chute de l’impérialisme européen, ce qui sera d’une signification énorme pour le prolétariat européen. Je termine mon discours par un appel urgent aux délégués du congrès pour qu’ils ne rejettent en aucune manière l’appui que les peuples coloniaux offrent actuellement au prolétariat révolutionnaire.

Notes

[1] Phrase modifiée en commission. Roy avait écrit : "La classe ouvrière ne réussira à renverser l’ordre capitaliste que lorsque cette source aura été définitivement bouchée ".

[2] Dans son texte initial, Roy avait simplement écrit : "La révolution doit commencer dans les colonies par le renversement du capital étranger" sans mentionner une collaboration avec les nationalistes bourgeois.

suite à venir ....

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