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La révolution allemande de 1923 ou la défaite sans combat par défaut de la direction révolutionnaire

mercredi 24 décembre 2014, par Robert Paris

La révolution allemande de 1923 ou la défaite sans combat par défaut de la direction révolutionnaire

C’est l’échec de 1923 en Allemagne qui amène la perte de confiance de l’Internationale communiste et qui isole le prolétariat révolutionnaire russe, ouvrant la voie à la bureaucratie

La Révolution allemande avortée de 1923

(source)

A la fin de 1922, le gouvernement de Weimar n’avait toujours pas pu payer ses réparations à la France sous forme de charbon et autres produits de première nécessité, comme le lui imposait le traité de Versailles de juin 1919 (dont l’objet était de permettre aux vainqueurs impérialistes de la Première Guerre mondiale de dépouiller leur rival battu de sa puissance économique et militaire). Le gouvernement Poincaré occupa donc la Ruhr en janvier 1923. Le gouvernement allemand, dirigé par le chancelier Cuno, adopta alors une politique de « résistance passive », ce qui se traduisait par de la désobéissance civile vis-à-vis des autorités d’occupation belges et françaises. Des groupes paramilitaires d’extrême droite, entretenus par des industriels conservateurs avec à la fois des fonds privés et des fonds gouvernementaux détournés du budget de l’armée, s’infiltrèrent rapidement dans la Ruhr. Ils y menèrent une guerre de guérilla provocatrice, mais largement inopérante, contre les troupes françaises. L’occupation déclencha un chaos financier total en Allemagne. Non seulement la classe ouvrière fut-elle réduite à la misère, mais la couche inférieure de la petite-bourgeoisie fut elle aussi ruinée. La bourgeoisie française extorqua ses réparations vampiriques par la force des armes, condamnant le reste de l’industrie allemande à la paralysie. L’inflation se déchaîna d’une façon difficile à concevoir. La valeur du mark allemand se déprécia, de 48 000 pour un dollar en mai au chiffre astronomique de 4,6 millions en août ! Le chômage fit un bond spectaculaire passant de 6 % en août à 23 % en novembre. Hugo Stinnes et d’autres industriels de la Ruhr organisèrent plusieurs manifestations contre l’occupation, prêchant qu’il fallait l’unité nationale contre les Français. Il se forma de fait un front national qui allait des fascistes, à droite, jusqu’au SPD. Le KPD, bien qu’ayant eu au départ des contradictions, finit peu à peu par rentrer aussi dans le rang. Les sociaux-démocrates publièrent des déclarations de solidarité avec les hommes d’affaires rhénans arrêtés par les Français. La propagande du SPD cherchait aussi à utiliser la colère provoquée par l’occupation française pour justifier le soutien criminel du SPD à l’impérialisme allemand durant la Première Guerre mondiale. Mais le prolétariat voyait bien que les appels de Stinnes à « faire tous le même sacrifice » n’étaient que pure hypocrisie. Les capitalistes se servaient du malaise économique pour attaquer les syndicats. La dépréciation rapide du mark rendait les produits allemands très peu chers sur le marché mondial, et permettait aux industriels de faire des profits records, tandis que les syndicats étaient totalement incapables de défendre le niveau de vie des travailleurs face à l’hyperinflation. L’ivresse initiale de l’« unité nationale » fut de courte durée chez les ouvriers.

L’Internationale communiste réagit rapidement et mobilisa ses sections européennes pour répondre aux provocations françaises dans un esprit internationaliste prolétarien. Quelques jours avant l’occupation de la Ruhr, une conférence de délégués des partis communistes d’Europe de l’Ouest se réunissant à Essen avait voté une résolution dénonçant le traité de Versailles et la menace d’occupation.

Dans la Ruhr, la fraternisation avec les troupes françaises aida beaucoup à tracer une ligne de démarcation politique face aux nationalistes allemands (et aux sociaux-démocrates), et le travail de la jeunesse du KPD dans ce domaine remporta un certain succès. Les communistes français, en collaboration avec l’Internationale communiste de la jeunesse, firent une campagne vigoureuse contre l’occupation ; ils distribuèrent de la propagande aux soldats à la fois en arabe et en français. Il y eut un incident lors duquel des soldats français essayèrent de protéger des ouvriers allemands en grève contre des flics allemands, et plusieurs soldats français furent tués. Après un massacre d’ouvriers par les troupes françaises à Essen, Die Rote Fahne publia une lettre de solidarité écrite par des soldats français qui étaient en train de collecter de l’argent pour les familles des ouvriers assassinés. Quand des mineurs français se mirent en grève, le KPD fit également une grande campagne de solidarité. La campagne à l’initiative de l’IC raffermit le parti allemand. Lorsque Cuno demanda un vote de confiance sur sa politique de « résistance passive » au Reichstag le 13 janvier, la fraction parlementaire du KPD fit scandale et vota contre. Le KPD publia un appel intitulé « Frappez Poincaré et Cuno sur la Ruhr et sur la Spree [rivière à Berlin] », une déclaration principielle en opposition aux impérialistes tant français qu’allemands.

Mais le KPD ne fit pas grand chose pour organiser une résistance prolétarienne indépendante contre les déprédations de l’impérialisme français. Des grèves et des manifestations dans la Ruhr, faisant appel à la solidarité des prolétaires de France, particulièrement dans l’armée française d’occupation, auraient très bien pu pousser sur la voie de la révolution et être l’étincelle d’une lutte ouvrière internationale plus large. Le KPD était loin d’avoir de telles intentions insurrectionnelles. Un manifeste publié par le Huitième Congrès du Parti fin janvier-début février 1923 montre qu’il était déjà en train de se mettre à la traîne du SPD quant à sa défense de l’ordre capitaliste européen d’après-guerre dicté par Versailles. Le KPD appelait en fait à ce qu’un « gouvernement ouvrier » paie la dette impérialiste :

« Le gouvernement ouvrier proposera des négociations à la France ; il déclarera honnêtement et ouvertement le montant que le peuple travailleur écrasé sous le fardeau des dettes qui lui sont imposées par la bourgeoisie pourra payer. Le gouvernement ouvrier s’emparera de valeurs des capitalistes pour garantir le paiement de ces dettes, fournissant ainsi l’assurance que ses paroles expriment une intention honnête. Le gouvernement ouvrier aidera ainsi les ouvriers allemands à supporter le poids que la bourgeoisie impérialiste banqueroutière a mis sur leurs épaules, jusqu’à ce que le prolétariat français les aide à briser les chaînes de Versailles. »

– Manifeste sur « La guerre dans la Ruhr et la classe ouvrière internationale », Huitième Congrès du Parti, 28 janvier-1er février 1923, Dokumente und Materialien zur Geschichte der deutschen Arbeiterbewegung [Documents et textes sur l’histoire du mouvement ouvrier allemand], Dietz Verlag (1966)

Au fur et à mesure que montait la colère vis-à-vis des troupes françaises d’occupation, le KPD pliait sous les pressions nationalistes, parlant de l’Allemagne comme si c’était une quasi-colonie, et de la France comme de « l’ennemi principal ». En février 1923, Thalheimer, le bras droit de Brandler, déclara que la bourgeoisie allemande jouait « un rôle objectivement révolutionnaire » contre son propre gré. Glissant vers une position défensiste à l’égard de la bourgeoisie allemande, Thalheimer affirma : « La défaite de l’impérialisme français dans la guerre mondiale n’était pas un objectif communiste, sa défaite dans la guerre de la Ruhr, c’est un objectif communiste » (cité par E.H. Carr, The Interregnum, 1923-1924 [L’inter-règne, 1923-1924], 1954). C’est à des communistes tchèques à l’esprit internationaliste comme Neurath et Sommer que revint la tâche de réfuter les arguments patriotiques de Thalheimer. Dans Die Internationale (1er avril 1923), journal du KPD, Sommer attaqua la thèse de Thalheimer et la qualifia de « fleur du marécage national-bolchéviste ». C’est sous ce nom de « national-bolchévisme » que s’étaient auparavant rassemblés certains militants de gauche allemands, partisans d’une « guerre de libération nationale » en alliance avec la bourgeoisie allemande contre les puissances de l’Entente. Lénine, dans un rapport le 22 septembre 1920 à la Neuvième Conférence du Parti à Moscou, avait sévèrement condamné le « national-bolchévisme » comme étant un « bloc contre nature », avec cette mise en garde : « Si vous formez un bloc avec les korniloviens [militaristes d’extrême-droite] allemands, ils vous berneront. »

Le 13 mai 1923, une vague de grève démarra dans la Ruhr à Dortmund, un des principaux centres industriels. Lancée sur une question de salaires par des mineurs dans un seul puit, la grève s’étendit rapidement et toucha jusqu’à probablement 300 000 grévistes, environ la moitié des mineurs et métallos de la Ruhr. Il y eut des batailles rangées avec la police et des manifestations de plus de 500 000 ouvriers. Des milices ouvrières, qu’on appelait centuries prolétariennes, s’emparèrent des marchés et des magasins au nom des « commissions de contrôle » qui faisaient appliquer les baisses de prix.

Mais le KPD, qui avait une réelle influence dans le prolétariat de la région, ne fit rien pendant quatre jours ! Et quand il intervint, ce fut pour conseiller aux ouvriers de ne pas avancer de revendications politiques et de se contenter d’une augmentation de salaires de 52 %, qui fut rapidement absorbée par l’inflation galopante. Dans un rapport sur la situation en Allemagne au cours d’une réunion des PC russe, allemand, français et tchécoslovaque du 21 au 25 septembre à Moscou, Brandler se vanta carrément de la façon dont le KPD avait maintenu les grèves de la Ruhr dans les limites de revendications économiques. Il déclara que des fascistes s’étaient infiltrés à l’intérieur des centuries prolétariennes dans le but de transformer ces luttes sur les salaires en une lutte pour le pouvoir, ce qui était selon lui une provocation pour inviter la bourgeoisie à la répression. Certes il y avait des fascistes dans la Ruhr, mais c’était un bastion prolétarien combatif. Ce que disait Brandler revenait à accuser tout ouvrier qui voulait lutter pour le pouvoir d’être un agent de la réaction.

Au moment même où le prolétariat commençait à rompre avec le nationalisme, le KPD fit ouvertement appel aux éléments les plus arriérés, carrément fascisants. Dans une déclaration publiée le 29 mai et intitulée « A bas le gouvernement de honte nationale et de trahison contre le peuple ! », Die Rote Fahne faisait ouvertement appel au nationalisme. En juin, au cours d’une réunion élargie de l’exécutif à Moscou, Karl Radek prononça son fameux discours faisant l’éloge du fasciste allemand Schlageter qui avait été exécuté par les Français dans la Ruhr. Schlageter s’était battu contre les bolchéviks dans la Baltique ainsi que contre les ouvriers dans la Ruhr. Le KPD adopta la « ligne Schlageter » avec l’approbation de Zinoviev, et se lança dans une campagne d’appels aux nationalistes allemands avec y compris des meetings communs et des « débats » avec les fascistes. Cette campagne eut à n’en pas douter un effet glacial sur les initiatives de fraternisation avec les soldats français, qui pourtant continuèrent pendant toute l’année 1923.

Le KPD se mettait à la fois à la traîne de la droite nationaliste et à celle des sociaux-démocrates. Dans les universités, les dirigeants du KPD fraternisaient avec les étudiants fascistes. Mais dans le prolétariat, le KPD jouait la carte « antifasciste » dont le contenu réel était de rechercher un bloc avec le SPD contre le fascisme (c’est comme ça que l’entrée dans les gouvernements de Saxe et de Thuringe fut justifiée plus tard).

L’« aile gauche » du KPD acquiesça avec enthousiasme à la « ligne Schlageter ». Ruth Fischer prenait même régulièrement la parole dans ces « débats », qui se poursuivirent jusqu’à ce que ce soit les nazis qui arrêtent. A un de ces meetings Fischer déclara, « tous ceux qui dénoncent le capital juif » sont « déjà, sans le savoir, des combattants de classe (Klassenkämpfer) » (cité par Pierre Broué, Révolution en Allemagne (1917-1923), 1971). Malgré ses attaques stridentes contre la direction du parti, l’« aile gauche » de Fischer-Maslow n’aspirait pas plus à lutter pour le pouvoir. Ce qui préoccupait principalement l’une comme l’autre des deux fractions c’était les manoeuvres cliquistes pour gagner les faveurs de Zinoviev.

Malgré les efforts de la direction du KPD pour éteindre l’incendie de la lutte de classe, les masses ouvrières rompaient avec la social-démocratie par milliers pour le rejoindre. Arthur Rosenberg, qui était au KPD en 1923 et avait été élu à la Centrale (l’organe dirigeant sur place) en 1924 comme partisan du groupe Fischer, en témoignait en 1936 :

« Au cours de l’année 1923, la puissance du SPD diminua régulièrement. Le parti traversa une crise qui rappelait celle de 1919. Les syndicats indépendants en particulier, qui avaient toujours été le soutien principal de la social-démocratie, étaient dans un état de désintégration totale. Avec l’inflation les cotisations syndicales ne valaient plus rien. Les syndicats ne pouvaient plus payer leurs permanents, pas plus qu’ils ne pouvaient aider financièrement leurs membres. Les accords salariaux que les syndicats avaient l’habitude de conclure avec les patrons devinrent sans objet puisque la dévaluation de la monnaie faisait perdre sa valeur à tout salaire payé une semaine plus tard. Ainsi le travail syndical à l’ancienne devint sans objet. Des millions d’ouvriers allemands ne voulaient plus rien avoir à faire avec l’ancienne politique syndicale et quittèrent les syndicats. La destruction des syndicats provoqua simultanément la paralysie du SPD.[...]

« Le KPD n’avait pas non plus une politique révolutionnaire, mais au moins il critiquait le gouvernement Cuno haut et fort et montrait la Russie en exemple. Par conséquent les ouvriers s’y rallièrent en masse. Jusqu’à la fin 1922, la grande majorité des ouvriers allemands était encore dans le Parti social-démocrate nouvellement unifié. Pendant la première moitié de l’année suivante, les proportions s’inversèrent complètement. Il est clair qu’en été 1923 le KPD avait la majorité du prolétariat allemand derrière lui. »

– Arthur Rosenberg, Geschichte der Weimarer Republik [Histoire de la république de Weimar]

Stillborn Revolution – The Communist Bid for Power in Germany 1921-1923 [La révolution avortée – la tentative de prise du pouvoir par les communistes en Allemagne 1921-1923] de Werner Angress est l’ouvrage en anglais qui est probablement le plus complet sur cette période. Même Angress, qui manifestement ne pense pas qu’une insurrection ouvrière était possible en 1923, reconnaît que le KPD se renforçait et parle de l’« emprise de plus en plus faible que la social-démocratie était capable d’exercer sur sa propre base ».

Si une situation révolutionnaire a jamais existé, c’est bien celle-là. Et pourtant, bien qu’à la base du KPD il y ait eu plusieurs centaines de milliers d’ouvriers qui voulaient une révolution, sa direction n’aspirait aucunement à mobiliser le prolétariat pour prendre le pouvoir. Lorsque la situation atteignit son point culminant, Brandler déclara dans Die Rote Fahne (2 août 1923) : « Nous devons engager les batailles auxquelles l’histoire nous destine mais nous devons toujours garder en tête que pour l’instant nous sommes encore les plus faibles. Nous ne pouvons pas encore lancer l’offensive générale et nous devons éviter tout ce qui rendrait notre ennemi capable de nous vaincre par petits morceaux » (cité par Angress).

Brandler maintint sa position longtemps après les événements de 1923. Et c’est ce genre de poncifs que nous ressassent aujourd’hui encore sur 1923 les sociaux-démocrates de Revolutionary History, une revue qui n’est « affiliée à aucun parti », mais qui est soutenue par toute une palette de groupes et individus pseudo-trotskystes. Dans un numéro de Revolutionary History (printemps 1994) consacré à « l’Allemagne 1918-1923 », Mike Jones prétendait que l’erreur fatale de Trotsky en 1923 fut qu’il aurait « sous-estimé l’emprise du SPD sur des millions d’ouvriers. Il sous-estimait la puissance matérielle qu’avaient le réformisme, la démocratie bourgeoise, etc., parmi les ouvriers allemands. » Ceci, bien sûr, est une technique des opportunistes qui a fait ses preuves : toujours attribuer les défaites à l’« immaturité des masses » et exonérer ainsi les dirigeants.

Le SPD perdait son emprise sur les masses, mais le KPD fit peu pour dénoncer publiquement les réformistes et profiter de sa situation politique avantageuse. On trouve une des expressions les plus monstrueuses de ce conciliationnisme dans Die Rote Fahne du 21 janvier 1923 qui adressait au SPD un appel à la paix civile (« Burgfrieden ») entre ouvriers. « Burgfrieden », c’est ce à quoi le kaiser avait appelé en 1914, quand il exigea que cesse toute guerre de classe en Allemagne parce que la bourgeoisie partait en guerre contre ses rivaux impérialistes ! En Saxe, le KPD donna un soutien indirect au gouvernement d’Erich Zeigner, de l’aile gauche du SPD. Lorsque les flics tirèrent sur une manifestation d’ouvriers et de chômeurs à Leipzig en juin, faisant plusieurs morts, Brandler refusa d’agir en conséquence et au lieu de cela réclama... une commission d’enquête ! Du côté de l’IC, la réaction de Zinoviev et Radek fut tout aussi lamentable : ils exigèrent que le KPD retire son soutien à Zeigner... s’il ne nommait pas un nouveau préfet de police ! D’un côté comme de l’autre, on avait clairement peur d’un affrontement politique avec les dirigeants de l’« aile gauche » du SPD qui gouvernaient la Saxe.

D’août à octobre

Le gouvernement fut renversé en août par la « grève Cuno » déclenchée par les ouvriers de l’imprimerie nationale à Berlin qui arrêtèrent la planche à billets. Les conseils d’usine (Betriebsräte), influencés par le KPD, déclenchèrent pratiquement une grève générale, passant par-dessus les objections des directions syndicales. Mais le parti n’avait pas de perspective offensive et ne sortit jamais du cadre d’une grève combative. Les grévistes exigeaient la démission de Cuno. Quand ils obtinrent satisfaction, les ouvriers reprirent massivement le travail, ce qui n’est pas ce que le KPD voulait. Le KPD appelait à un « gouvernement ouvrier » mais n’appelait pas à mettre sur pied des organes de double pouvoir, qui auraient servi de pont vers le pouvoir prolétarien.

Le gouvernement Cuno fut remplacé par la « grande coalition » de Gustav Stresemann dans laquelle il y avait quatre ministres SPD. Pour Mike Jones et Revolutionary History, la coalition Stresemann-SPD mit fin à toutes les possibilités de révolution qui « auraient pu » exister plus tôt cette année-là. Mais le gouvernement Stresemann n’a pas du tout stabilisé la situation autant que Jones voudrait nous le faire croire. Stresemann lui-même n’était pas si confiant en arrivant au gouvernement ; il déclara même : « nous sommes le dernier gouvernement bourgeois parlementaire ». L’état d’esprit des masses allemandes était encore à l’expectative en octobre 1923, comme l’attesta plus tard Victor Serge, qui travaillait à Berlin en tant que journaliste du Comintern :

« Losschlagen ! Losschlagen veut dire : porter le coup que l’on retenait, déclencher l’action. Ce mot est sur toutes les lèvres, de ce côté-ci de la barricade. De l’autre côté aussi, me semble-t-il. En Thuringe, au sortir des réunions à demi-clandestines où un militant communiste va parler, des ouvriers – qu’il ne connaît pas – se campent devant lui. Un cheminot lui demande sans préambule : “Quand frapperons-nous ? Quand ?”

« Aux considérations de tactique et d’opportunité, cet ouvrier, qui a fait vingt lieues de nuit pour poser cette question, entend peu de chose : “Mes gens, dit-il, en ont assez. Faites vite !” »

– Victor Serge, « Au seuil d’une révolution, la “retraite d’Octobre” en Allemagne », décembre 1923, reproduit dans Notes d’Allemagne – 1923 (1990)

Au début d’octobre le KPD entra comme partenaire de coalition dans les gouvernements SPD de Saxe et de Thuringe, soi-disant dans le but de se servir des postes ministériels pour obtenir des armes. Naturellement il ne se produisit rien de tel. Le général Müller marcha sur la Saxe pour exiger le démantèlement des centuries prolétariennes. Lors d’une conférence des organisations ouvrières saxonnes qui se déroula à Chemnitz le 21 octobre, Brandler, qui était maintenant ministre, fit dépendre l’organisation de l’insurrection de l’approbation des sociaux-démocrates ! Brandler proposa de voter un appel à la grève générale, laquelle était censée déclencher l’insurrection. Mais, lorsque les délégués du SPD s’y opposèrent, Brandler fit tout simplement marche arrière. Et ce fut la fin de la Révolution allemande, à part quelques combats à Hambourg, où quelques centaines de communistes prirent un certain nombre de postes de police et luttèrent courageusement avant d’être forcés de battre en retraite.

A-t-on jamais vu des communistes organiser une révolution en donnant un droit de veto aux sociaux-démocrates ? Comme le faisait remarquer avec sagacité l’historienne Evelyn Anderson :

« La position des communistes était manifestement absurde. Ils avaient deux politiques qui s’excluaient mutuellement : d’une part ils acceptaient des responsabilités gouvernementales, et d’autre part ils préparaient une révolution. Et pourtant les communistes ont poursuivi ces deux politiques simultanément, avec pour résultat inévitable l’échec complet. »

– Evelyn Anderson, Hammer or Anvil : The Story of the German Working-Class Movement [Marteau ou enclume : l’histoire du mouvement ouvrier allemand] (1945)

La différence entre la Russie de 1917 et l’Allemagne de 1923 Trotsky, dans son bilan sur les hésitations funestes du KPD en 1923, ne s’est jamais basé sur l’idée que l’automne était le moment le plus favorable pour la révolution. En automne il était déjà bien tard. Trotsky écrivit en mai 1924 :

« C’est vrai, durant le mois d’octobre, il y a eu un brusque tournant dans la politique du parti. Mais c’était déjà trop tard. Au cours de l’année 1923, les masses travailleuses réalisèrent ou sentirent que le moment de la lutte décisive approchait. Mais elles n’ont pas trouvé du côté du Parti communiste, la résolution et l’assurance nécessaires. Quand ce dernier commença ses préparatifs fiévreux de soulèvement, il perdit immédiatement l’équilibre et aussi ses liens avec les masses. »

– Trotsky, introduction à The First Five Years of the Communist International [Les cinq premières années de l’Internationale communiste]

Dans le bureau politique russe c’est Lénine qui avait pour tâche de suivre le parti allemand. Trotsky était responsable du parti français. Mais en mars 1923 Lénine fut victime d’une attaque d’apoplexie qui le paralysa. Ce n’est qu’au mois d’août que Trotsky se rendit compte qu’il y avait une situation révolutionnaire en Allemagne. Il y eut une réunion du bureau politique russe le 23 août, à laquelle assista Brandler, pour discuter des perspectives du parti allemand. Zinoviev hésitait et tergiversait, Radek aussi. Staline, comme Trotsky allait le découvrir seulement des années plus tard, cherchait à freiner les Allemands ; Staline avait écrit à Zinoviev et Boukharine : « Certes, les fascistes ne dorment pas, mais nous avons intérêt à ce qu’ils attaquent les premiers [...]. Selon moi, on doit retenir les Allemands et non pas les stimuler » (cité par Trotsky, Staline). Le BP nomma un comité permanent chargé de mobiliser le soutien à la Révolution allemande et déclencha une campagne de solidarité qui galvanisa l’Armée rouge et la population soviétique dans son ensemble. On stocka les maigres réserves de céréales dans les villes pour pouvoir les envoyer en Allemagne au moment critique. Mais le bureau politique continuait à se demander si le KPD devait ou non mettre le cap sur l’insurrection immédiate. On convoqua Fischer et Maslow à Moscou, et finalement en septembre on décida que le KPD devait fixer la date de la prise du pouvoir. Brandler ne cacha pas ses doutes concernant cette perspective et concernant ses propres capacités ; il déclara explicitement qu’il n’était pas un Lénine et demanda qu’on envoie Trotsky en Allemagne pour diriger la révolution. Brandler espérait manifestement que Trotsky pourrait faire surgir comme par enchantement des soviets et une révolution !

La question allemande devenait de plus en plus subordonnée aux vicissitudes de la lutte fractionnelle dans le parti russe. Déjà à ce moment-là, la troïka dirigeante, composée de Zinoviev, Kamenev et Staline, avait mis Trotsky sur la touche. Mais la troïka ne pouvait guère se permettre de s’opposer ouvertement à une révolution prolétarienne en Allemagne ; elle se rangea donc sur la proposition que fit Trotsky de fixer une date. Trotsky voulait aussi retenir Fischer et Maslow à Moscou pour limiter l’impact perturbateur que la « gauche » allemande pourrait avoir pendant l’insurrection, et Zinoviev accéda partiellement à cette exigence (Maslow resta à Moscou, mais Fischer fut autorisée à rentrer). Mais la troïka ne pouvait pas prendre le risque de donner à Trotsky l’occasion de diriger la Révolution allemande ; ils insistèrent que la présence de Trotsky à Moscou était indispensable. Derrière Staline, Kamenev et Zinoviev, il y avait l’appareil bureaucratique du parti et de l’Etat russe qui se développait. Quelques mois plus tard, lors de la Conférence du Parti de janvier 1924, la troïka allait écraser l’opposition antibureaucratique et s’emparer du pouvoir politique pour le compte de la bureaucratie. Mais pendant l’été et au début de l’automne 1923 la situation était encore ouverte ; Trotsky pouvait se battre pour une intervention du Comintern qui ferait toute la différence et réarmerait politiquement le KPD pour qu’il puisse tirer parti de l’occasion révolutionnaire. Malheureusement, Trotsky ne comprenait pas politiquement et n’était pas suffisamment renseigné sur ce que le KPD faisait dans la pratique en Allemagne. Son approche à l’époque était largement administrative. Ce qu’il fallait en 1923, c’était un réarmement politique des communistes allemands, similaire à celui que Lénine avait effectué dans le Parti bolchévique à son retour de Suisse en avril 1917. Juste après la Révolution de février, Staline, Kamenev ainsi que d’autres membres de la direction bolchévique de retour d’exil intérieur, étaient revenus sur une décision qu’avait prise le bureau du comité central et avaient engagé le parti dans une politique de soutien critique au gouvernement provisoire démocratique-bourgeois (constitué après l’abdication du tsar) « dans la mesure où celui-ci combat la réaction et la contre-révolution ». Lénine, dans ses Thèses d’avril, argumenta très fortement contre cette ligne capitulatrice ; il s’opposait à tout soutien au gouvernement provisoire ou à tout rapprochement avec les menchéviks sociaux-démocrates, et il appelait à « tout le pouvoir aux soviets » et à l’armement des ouvriers. Sans cette bataille cruciale, ainsi que d’autres luttes contre ceux qui comme Kamenev et Zinoviev reculèrent au moment d’organiser l’insurrection, la révolution d’Octobre n’aurait jamais eu lieu.

Lénine insistait en particulier qu’il fallait être d’une clarté absolue sur la nature de l’Etat. Même la plus « démocratique » des républiques bourgeoises reste un instrument qui maintient le pouvoir d’une minorité d’exploiteurs sur les masses exploitées. La révolution socialiste, cela veut dire détruire l’appareil d’Etat existant (dont l’armée, la police, les tribunaux et les prisons constituent le noyau central), et le remplacer par un nouvel appareil reposant sur des organes de pouvoir prolétarien, les soviets. Ceux-ci répriment la classe capitaliste, ce qui constitue la dictature du prolétariat. C’est cette perspective qui devint réalité avec la révolution d’Octobre, à laquelle s’opposèrent même des menchéviks de gauche comme Martov. Après la révolution d’Octobre, le social-démocrate de gauche allemand Karl Kautsky s’en prit aux bolchéviks dans sa polémique de 1918 la Dictature du prolétariat, leur reprochant d’avoir liquidé l’Assemblée constituante. Kautsky prétendait que cet organe parlementaire bourgeois représentait une forme plus élevée de démocratie que les soviets. Lénine, qui avait été contraint d’interrompre son travail sur l’Etat et la révolution pour diriger la révolution d’Octobre, se servit de matériaux qui lui restaient pour répondre en 1918 au « renégat Kautsky ». Lénine montra que Kautsky, malgré ses prétentions « de gauche » et ses déclarations d’enthousiasme pour les soviets, avait fondamentalement plus d’affinités avec le menchévik Martov, qui était horrifié par l’idée que les soviets représentaient le pouvoir d’Etat prolétarien :

« Le noeud, en ce sens précisément qu’il s’agit de savoir si les Soviets doivent s’efforcer de devenir des organisations d’Etat [...] ou bien les Soviets ne doivent pas s’y efforcer, ne doivent pas prendre le pouvoir, ne doivent pas devenir des organisations d’Etat, mais rester les “organisations de combat” d’une seule “classe” (comme l’a dit Martov, en masquant spécieusement par un pieux souhait le fait que sous la direction menchévique, les Soviets étaient un instrument de subordination des ouvriers à la bourgeoisie).[...]

« Ainsi [pour Kautsky], la classe opprimée, l’avant-garde de tous les travailleurs et de tous les exploités dans la société actuelle, doit aspirer aux “batailles décisives entre le capital et le travail”, mais elle ne doit pas toucher à la machine dont le capital se sert pour opprimer le travail ! – Elle ne doit pas briser cette machine ! – Elle ne doit pas mettre en oeuvre son organisation universelle pour écraser les exploiteurs ! [...]

« Là, la rupture totale de Kautsky devient manifeste et avec le marxisme et avec le socialisme ; c’est, en fait, passer du côté de la bourgeoisie, disposée à admettre tout ce que l’on veut, sauf la transformation des organisations de la classe qu’elle opprime en organisations d’Etat. »

– Lénine, la Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, octobre-novembre 1918

Cette polémique entre Lénine et Kautsky à propos de la révolution d’Octobre laissait présager ce qui allait bientôt se produire en Allemagne. Lorsque la révolution de novembre 1918 força le kaiser Guillaume à abdiquer, les masses ouvrières voulurent suivre la voie du prolétariat russe et créèrent des conseils d’ouvriers et de soldats. Le SPD chercha par tous les moyens à liquider ces conseils et à les remplacer par l’Assemblée nationale, un parlement bourgeois. Le KPD, qui venait d’être fondé, était pour « tout le pouvoir aux conseils d’ouvriers et de soldats ». Les Indépendants de l’USPD, dirigé par des gens comme Kautsky et Rudolf Hilferding, prétendaient qu’ils étaient à la fois pour l’Assemblée nationale et pour les conseils ouvriers ; ils demandaient que ceux-ci soient intégrés dans la constitution de Weimar. L’USPD rendit ainsi un grand service au SPD en l’aidant à faire accepter l’Assemblée nationale ; après cela il fut relativement facile de démanteler les conseils.

Quand il n’existait pas encore d’organisation communiste, les masses ouvrières radicalisées par la guerre avaient afflué à l’USPD. Celui-ci était complètement réformiste dans les faits, mais sa phraséologie marxiste le rendait encore plus dangereux que le SPD, car elle servait à tromper les ouvriers les plus avancés qui n’étaient pas dupes du SPD. En pleine révolution, le Spartakusbund de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht quitta enfin l’USPD et s’unit à quelques autres groupements de gauche indépendants plus petits pour former le KPD. Le fait que les spartakistes n’aient pas rompu plus tôt avec le centrisme de Kautsky condamna la Révolution allemande de 1918 à sa perte. Les communistes allemands ne comprirent jamais vraiment à quel point la rupture politique intransigeante des bolchéviks avec toutes les sortes de réformisme et de centrisme avait été importante. En septembre 1918, comme personne en Allemagne ne répondait aux attaques de Kautsky contre la révolution d’Octobre, Lénine écrivit aux représentants soviétiques en Europe de l’Ouest :

« La honteuse ineptie, le balbutiement puéril et l’opportunisme le plus plat de Kautsky soulèvent cette question : pourquoi ne faisons-nous rien pour lutter contre l’avilissement théorique du marxisme par Kautsky ?

« Peut-on tolérer que même des personnes comme Mehring et Zetkin désavouent Kautsky davantage “moralement” (s’il est permis de s’exprimer ainsi) que théoriquement. »

– Lénine, « A V. V. Vorovski », 20 septembre 1918, (Œuvres, tome 35)

Lénine priait instamment les représentants d’« avoir un entretien approfondi avec les gauches (Spartakistes et autres) pour les inciter à publier une déclaration de principe, théorique, indiquant que Kautsky offre sur la question de la dictature un exposé bien plat à la Bernstein et non pas du marxisme ». C’est Lénine et Trotsky, et non pas les dirigeants allemands, qui écrivirent les principales polémiques contre Kautsky : Lénine écrivit l’Etat et la révolution (1917), le Renégat Kautsky (1918) et la Maladie infantile du communisme, le gauchisme (1920), et Trotsky : Terrorisme et communisme (1920) et Entre l’impérialisme et la révolution (1922).

Les dirigeants communistes allemands ne pouvaient pas démolir Kautsky, qui avait été avant-guerre le dirigeant le plus éminent du « marxisme » allemand, parce qu’ils n’avaient eux-mêmes jamais rompu de façon décisive avec sa conception du « parti de toute la classe » et avec le parlementarisme du vieil SPD. La social-démocratie d’avant-guerre s’était de plus en plus adaptée au cadre législatif autocratique du Reich de Guillaume. Cela se voyait par exemple dans le fait que le SPD se soumettait à une loi (qui resta en vigueur jusqu’en 1918) rendant obligatoire la présence de policiers dans toute réunion annoncée publiquement, y compris dans les réunions de sections locales et même les congrès du parti. Comme l’a montré Richard Reichard dans Crippled from Birth – German Social Democracy 1844-1870 [Paralysée à la naissance – la social-démocratie allemande de 1844 à 1870] (1969), cela signifie que les flics pouvaient immédiatement interrompre toute réunion du SPD s’ils entendaient quelque chose qu’ils n’aimaient pas.

Les marxistes révolutionnaires se battent pour le droit de mener leurs activités légalement sous le capitalisme. Mais se soumettre a priori à ce que l’Etat bourgeois considère comme « légal », c’est abandonner la lutte pour la révolution prolétarienne. Pendant la Première Guerre mondiale, même dans les pays capitalistes les plus « démocratiques » il fallait une organisation du parti et une presse clandestines pour pouvoir dire la vérité sur son propre gouvernement impérialiste. Mais, pour la direction brandlérienne du KPD, la conception léniniste du parti d’avant-garde, et toute l’expérience des bolchéviks, y compris la nécessité de mettre en place une organisation clandestine parallèle, tout cela ne convenait pas à des pays « civilisés » comme l’Allemagne. La direction du KPD oscillait entre d’une part l’opportunisme et le parlementarisme de Brandler et de l’autre l’ultimatisme stupide de Fischer et Maslow ; elle fut ainsi incapable d’organiser la lutte pour le pouvoir et de briser pour de bon l’emprise du SPD sur la classe ouvrière.

En 1923, le KPD estompa la ligne de démarcation que Lénine avait si clairement tracée entre un Etat bourgeois et un Etat ouvrier. Il ne lança pas le moindre appel à construire des soviets, ou conseils ouvriers, qui soient des organes de pouvoir ouvrier. Au lieu de cela, la propagande du KPD insistait qu’il fallait un « gouvernement ouvrier » qui, comme le disait clairement une résolution du Huitième Congrès du KPD fin janvier-début février 1923, n’était censé être « ni la dictature du prolétariat ni la montée pacifique, parlementaire, vers elle », mais « une tentative de la classe ouvrière, dans le cadre et d’abord avec les moyens de la démocratie bourgeoise, pour faire une politique ouvrière appuyée sur les organes prolétariens et les mouvements prolétariens de masse » (cité par Broué, la Révolution en Allemagne). En mai lors d’une réunion d’exécutif de l’IC, on concocta une résolution, que les « gauches » de Fischer soutinrent, et qui n’était en rien différente fondamentalement ; elle déclarait : « le gouvernement ouvrier peut être issu des institutions démocratiques existantes ».

C’était là le noeud du problème : la direction du KPD (son aile droite comme son aile gauche) s’attendait à ce que le pouvoir politique lui revienne par le biais du mécanisme de l’Etat bourgeois. Elle ne pouvait pas concevoir le moins du monde qu’il fallait prendre le pouvoir, ou qu’il fallait des organes de pouvoir prolétarien pour servir de base à ce pouvoir. Il faudrait des soviets, ou des organes équivalents, pour remplacer le pouvoir d’Etat existant dans un processus qui comprendrait inévitablement un conflit militaire.

Lorsque les communistes acceptèrent des portefeuilles ministériels en Saxe et en Thuringe au mois d’octobre, cela ne fit que renforcer les préjugés parlementaristes existants. En effet, s’il s’agissait déjà là d’un gouvernement ouvrier, alors on pouvait présumer que la lutte révolutionnaire extraparlementaire, la formation de conseils ouvriers et de milices ouvrières armées, tout cela était complètement superflu. La grande majorité des ouvriers ne se doutaient absolument pas qu’un soulèvement armé était prévu. Bien sûr, aucune direction sensée ne téléphonerait à l’avance la date d’une insurrection. Mais en Russie en 1917 le prolétariat comprenait clairement que les bolchéviks avaient pour programme de prendre le pouvoir en se basant sur les soviets.

Dans les Leçons d’Octobre Trotsky défend le conseil que l’IC avait donné en 1923 de ne pas appeler à des soviets, mais de tabler plutôt sur les conseils d’usine. Trotsky argumentait que les conseils d’usine « étaient déjà devenus effectivement les points de concentration des masses révolutionnaires », et que des soviets à ce stade de la lutte feraient organisationnellement double emploi. De plus, comme Trotsky l’expliqua lorsqu’il réexamina la question en 1931 dans son article « Au sujet du contrôle ouvrier sur la production », après 1917-1918 le mot « soviet » était devenu « synonyme de la dictature bolchevique, donc un épouvantail entre les mains de la social-démocratie. [...] Aux yeux de l’Etat bourgeois, et particulièrement de sa garde fasciste, le fait que les communistes se mettraient à créer des soviets équivaudrait à une déclaration ouverte de guerre civile par le prolétariat » (Ecrits 1928-1940, tome III, 20 août 1931).

Le gouvernement SPD avait institué les Betriebsräte (conseils d’usine) dans le cadre d’une loi de février 1920 pour les substituer aux conseils d’ouvriers et de soldats qui avaient été démantelés. Les conseils d’usine devaient être élus dans toutes les entreprises de plus de 50 salariés. Le SPD voulait les garder à la botte de la bureaucratie syndicale, et donc il les chargea d’appliquer les clauses des accords négociés par les syndicats. Dans le mois qui précéda son vote, des dizaines de milliers de personnes manifestèrent contre cette loi ; la police de Berlin tira sur les manifestants, tuant 42 personnes. Cependant, dans les années qui suivirent, les Betriebsräte devinrent de plus en plus le foyer de luttes combatives. Il y eut des conférences dites « sauvages » (non autorisées) de conseils d’usine à un niveau régional et même national. Elles étaient dominées par le KPD, et en général le SPD les boycottait. Nous avons fait des recherches pour savoir dans quelle mesure les masses ouvrières avaient fait leurs ces conseils d’usine ; nous n’avons pu en tirer de conclusion ferme, mais il y a beaucoup d’indications que ces conseils commencèrent à jouer un rôle de plus en plus important en 1923. Quand Trotsky préconisait de faire des conseils d’usine l’instrument d’une insurrection prolétarienne, c’était une perspective révolutionnaire réaliste en 1923.

Potentiellement c’était des institutions bien plus représentatives que de simples organisations basées sur les usines : les conseils d’usine tissaient des liens entre eux, et ils travaillaient aussi avec les centuries prolétariennes et les comités de contrôle qui régulaient la distribution et le prix de la nourriture, et qui étaient particulièrement répandus dans la Ruhr.

Le problème, c’est que le KPD ne cherchait pas à donner un contenu révolutionnaire à ces formes embryonnaires de double pouvoir prolétarien. Même après que le Comintern eut pressé la direction du KPD d’accepter d’organiser un soulèvement armé, il n’y a pas la moindre indication que les conseils d’usine aient été autre chose que de simples comités de grève combatifs. Cela aurait pu être un point de départ ; en 1905 justement, les soviets russes avaient à l’origine surgi des comités de grève. Mais le KPD ne chercha jamais à faire comprendre au prolétariat qu’il fallait créer des organes de pouvoir ouvrier. Il n’y avait pas de mot d’ordre du genre « tout le pouvoir aux Betriebsräte ». La direction du KPD ne considérait pas non plus les centuries prolétariennes comme des instruments pour renverser et supplanter l’Etat bourgeois, elle les voyait plutôt comme un accessoire de cet Etat. A Gelsenkirchen, une ville de la Ruhr contrôlée dans les faits par le KPD, les communistes demandèrent à la ville de charger un officier de police d’entraîner les milices ouvrières ! En Saxe, le KPD proposa au gouvernement régional SPD d’intégrer les milices ouvrières à la police. De même, en ce qui concerne les comités de contrôle, le KPD avait pour stratégie de tâcher de les faire « légaliser » par les conseils municipaux.

La question militaire

Comme le dit le dicton : la victoire a de nombreux parents, mais la défaite est toujours orpheline. Dans les Leçons d’Octobre, Trotsky faisait remarquer que si Lénine n’avait pas été là pour entraîner la révolution russe à la victoire, « Les historiens officiels, à n’en pas douter, auraient représenté la situation de façon à montrer que l’insurrection eût été une véritable folie en octobre 1917 ; ils auraient servi au lecteur des statistiques sur le nombre des junkers, des cosaques, des détachements de choc, de l’artillerie “disposée en éventail” et des corps d’armée venant du front. »

Il y a toute une série d’écrivains, dont certains se prétendent de gauche, qui voudraient prouver que la révolution était impossible en Allemagne en 1923. L’historien Helmut Gruber argumente que « les centuries prolétariennes n’avaient pas pour but de se mesurer avec l’armée ou la police, mais de servir de contrepoids aux unités paramilitaires d’extrême droite ». Il conclut donc qu’« une force de 250 000 hommes bien entraînés et lourdement armés pouvait très bien faire face à un soulèvement même si celui-ci bénéficiait d’un soutien populaire massif. Dans ce cas, comme dans d’autres, le fait que les Russes y découvraient des analogies avec leur révolution d’Octobre dissimulait le danger » (Gruber, International Communism in the Era of Lenin [Le communisme international à l’ère de Lénine], 1967). D’après ces affabulations on devrait ainsi penser que les ouvriers allemands étaient dans une position d’infériorité sans espoir en termes d’armes et de combattants et que Brandler, lui, ce dirigeant sensé du KPD, le comprenait, mais qu’il se laissa forcer la main par les Russes, qui faisaient l’erreur de croire que l’expérience de la révolution d’Octobre correspondait à la situation. Si la révolution était impossible, alors logiquement la seule alternative c’était le changement par des réformes parlementaires, ce dont le prolétariat allemand était censé se satisfaire.

Et pourtant le prolétariat allemand s’était mobilisé par milliers en 1923, les armes à la main, prêt à prendre le pouvoir. Les ouvriers avaient accès à des dizaines de milliers d’armes de petit calibre qu’ils avaient enfouies dans les champs après la guerre, et leurs milices étaient composées d’anciens combattants de la Première Guerre mondiale qui avaient l’expérience des tranchées. Mais de toute évidence l’idée que pour une insurrection il fallait des unités disciplinées d’hommes armés non seulement de fusils mais aussi de mitrailleuses et d’armes lourdes, dépassait totalement l’entendement de la direction du KPD. La Reichswehr était une armée composée uniquement de volontaires extrêmement motivés dont beaucoup provenaient des rangs des Freikorps (qu’on rebaptisa plus tard du nom anodin d’« associations de défense ») ; c’était des unités paramilitaires fascisantes financées par la grande industrie et qui avaient l’expérience du carnage contre-révolutionnaire. L’armée écartait soigneusement les communistes, les socialistes et les Juifs, et préférait recruter dans les régions rurales. Scissionner l’armée n’était donc pas facile, mais, du fait de sa faible taille (elle était limitée à 100 000 hommes d’après les termes du traité de Versailles), elle n’était guère plus qu’une force de police de bonne dimension. Ce ne serait pas une force armée adéquate pour écraser une insurrection prolétarienne nationale menée avec détermination. En 1923 une grande partie des Freikorps avaient déjà été intégrée dans l’armée régulière. Il y avait aussi la « Reichswehr noire » (auxiliaires de l’armée recrutés illégalement, et qui avaient une valeur au combat en général douteuse), et les bandes fascistes. Comme l’a fait remarquer Trotsky, les forces des fascistes étaient monstrueusement exagérées, et dans une très large mesure elles n’existaient que sur le papier. On peut le voir à la facilité avec laquelle en novembre le « putsch de la brasserie » de Hitler fut dispersé en Bavière. Staline et Radek avaient exagéré la force des fascistes, comme excuse pour éviter d’organiser une insurrection. Cela ne veut pas dire que les fascistes étaient quantité négligeable, mais ce n’était pas non plus une situation comme celle de 1931, où Hitler disposait de cent mille hommes dans ses sections d’assaut.

La tourmente insurrectionnelle dans la république de Weimar Ce n’est pas une mythique démocratie parlementaire stable qu’avait amenée la république de Weimar, mais cinq ans de mouvements insurrectionnels et semi-insurrectionnels, avec d’importants conflits entre les ouvriers armés et l’Etat. Il y eut en janvier 1919, et à nouveau au printemps de la même année, des confrontations massives entre les ouvriers insurgés et le gouvernement SPD, qui agit pour le compte de la bourgeoisie en écartant la menace de la révolution. Dans le mois qui suivit l’abdication du kaiser, l’USPD joua un rôle critique : il entra dans le gouvernement, aidant ainsi à endormir le prolétariat pendant que les contre-révolutionnaires regroupaient leurs forces. Les ouvriers se battirent avec courage dans ces premières insurrections, mais il leur manquait un parti révolutionnaire qui ait assez d’autorité et qui puisse coordonner la lutte à un niveau national. Le gouvernement put isoler ces luttes à un niveau local et les éliminer une par une.

Des troupes de la Reichswehr et des Freikorps occupèrent Berlin en janvier 1919, et à nouveau en février. Une expédition punitive fut envoyée pour déposer le conseil d’ouvriers et de soldats de Brême, où une république ouvrière avait été déclarée. Ensuite ce fut le tour du centre de l’Allemagne, où des troupes gouvernementales occupèrent les villes les unes après les autres, souvent après de durs combats. Des milliers de personnes furent tuées dans les batailles de rue. Lorsqu’une grève de cinq jours éclata à Berlin le 3 mars, Noske, le ministre SPD de la guerre, donna à l’armée équipée d’avions et de canons l’ordre de tirer pour tuer. Environ 1 200 personnes furent tuées. On envoya aussi des troupes à Halle au printemps pour briser une grève générale. Dans la Ruhr il y avait dans les mines des grèves combatives, qui allèrent jusqu’à impliquer les trois quarts des travailleurs. Elles avançaient non seulement des revendications économiques, mais exigeaient aussi la reconnaissance des conseils ouvriers, l’armement des travailleurs contre les Freikorps, et la reconnaissance de l’Union soviétique. La dernière bataille majeure de l’année 1919 fut l’écrasement de la commune de Bavière ; plus de mille personnes furent tuées dans les combats, et bien plus d’une centaine de révolutionnaires furent assassinés.

Le nouveau Parti communiste ne savait guère comment opérer dans une situation instable où pouvaient se déchaîner subitement des forces révolutionnaires ou contre-révolutionnaires. En 1917, les bolchéviks avaient pris les mesures nécessaires pour faire passer Lénine dans la clandestinité pendant les Journées de juillet réactionnaires ; mais lorsque le gouvernement SPD lâcha les Freikorps en 1918-1919, le KPD ne prit pas de précautions suffisantes pour protéger sa direction. Dans les quelques mois qui suivirent la fondation du KPD, Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht et Leo Jogiches furent tous les trois assassinés. En juin, un peloton d’exécution fusillait Eugen Leviné pour avoir dirigé la défense de la république soviétique bavaroise.

Le 13 mars 1920, les Freikorps du général von Lüttwitz marchèrent sur Berlin. Il voulait installer un gouvernement militaire d’extrême droite sous la direction de Kapp, un haut fonctionnaire prussien. Les officiers qui étaient derrière le putsch de Kapp accusaient les sociaux-démocrates d’être responsables de l’humiliation nationale du traité de Versailles, et notamment de la clause qui limitait la taille de l’armée. Le gouvernement SPD s’enfuit de Berlin et fit appel au haut commandement de la Reichswehr pour qu’il intervienne. Mais comme on pouvait s’y attendre l’armée ne fit rien pour s’opposer au putsch de Kapp. En fin de compte Karl Legien, le chef SPD des syndicats, un conservateur, appela à une grève générale.

L’action déterminée du prolétariat écrasa totalement la tentative de putsch. Au bout de deux jours le gouvernement Kapp avait perdu tout pouvoir, et deux jours plus tard il avait disparu. Legien tenta d’appeler à la reprise du travail, mais il était impossible de retenir les secteurs les plus combatifs du prolétariat. Les ouvriers déterraient les armes qu’ils avaient cachées après la répression des soulèvements de 1919. Des milices ouvrières apparaissaient, souvent sous la direction de la gauche de l’USPD ou du KPD, et une « armée rouge » comptant 50 000 combattants se forma dans la Ruhr. Elle était très décentralisée et improvisée, mais elle fut néanmoins en mesure de disperser les brigades des Freikorps et même des unités de la Reichswehr. On voit bien les possibilités qu’avait le prolétariat armé pour se doter d’armes et l’emporter sur l’armée. Comme le décrivait un historien : « Pendant ce temps les unités de la Reichswehr dans la région (qui étaient largement composée de corps francs non reconstitués) saluaient ostensiblement le nouveau régime. Et le général von Watter, qui commandait la région de Münster, jugea mal la situation ; il fit marcher certaines de ses unités vers les zones où l’on suspectait un état d’esprit insurrectionnel. Les ouvriers armés réagirent agressivement. Le 15 mars dans la petite ville de Wetter, un détachement de corps francs fut encerclé (dans une large mesure par des ouvriers de Hagen) et contraint à se rendre après une bataille de plusieurs heures. Dans la nuit les forces insurgées encerclaient un autre détachement de ces mêmes corps francs dans une autre ville, et enregistraient sa reddition le lendemain matin. C’est grâce à de telles victoires, et en désarmant les milices de villes plus petites, que les forces ouvrières acquirent rapidement leur propre arsenal d’armes de petit calibre. L’exemple fut suivi ailleurs. Le 16 mars une armée ouvrière malmena sévèrement une autre unité plus importante de corps francs qui essayait de quitter la zone. Deux jours plus tard toute la partie westphalienne de la Ruhr était entièrement libérée des troupes de la Reichswehr, qui avaient toutes été, soit désarmées par les ouvriers, soit retirées de la région. Il restait des troupes dans la partie rhénane de la Ruhr, ainsi qu’un important détachement de la police spéciale à Essen. Mais quand cette dernière ville tomba le 20 mars, après trois jours de combat, il ne restait plus de forces armées régulières dans la zone. »

– David Morgan, The Socialist Left and the German Revolution [La gauche socialiste et la Révolution allemande] (1975)

L’écrasement du putsch de Kapp par les ouvriers déboucha sur les accords de Bielefeld. Ils furent signés le 24 mars 1920 par des politiciens bourgeois, les syndicats, les deux partis sociaux-démocrates, et deux représentants du KPD. Dans ces accords il y avait une clause exigeant de l’Etat qu’il désarme et liquide les bandes contre-révolutionnaires, et qu’il épure les fonctionnaires « déloyaux » vis-à-vis de la république. L’Armée rouge devrait rendre ses armes, sauf certains ouvriers qui seraient soi-disant intégrés dans la police locale. En contrepartie la Reichswehr resterait soi-disant en-dehors de la Ruhr. Mais, lorsque les ouvriers eurent rendu leurs armes, les forces gouvernementales marchèrent sur la Ruhr avec les unités de Freikorps, qui avaient été dissoutes... dans l’armée ! Il s’ensuivit quasiment une terreur réactionnaire : dans toute la Rhénanie-Westphalie, les quartiers ouvriers étaient pillés et incendiés, des familles entières étaient fusillées. C’était une leçon cruelle sur ce qu’il en coûte de faire confiance à la « neutralité » et à l’« impartialité » de l’Etat bourgeois.

Certes, le KPD affirma plus tard que ses deux représentants n’étaient pas du tout mandatés pour signer les accords de Bielefeld. Mais la propagande du KPD au début des années 1920 était bourrée d’appels de ce genre à l’Etat bourgeois pour qu’il interdise les groupes fascistes et monarchistes, qu’il épure la fonction publique des réactionnaires, qu’il constitue une force de police à partir d’« ouvriers syndiqués », etc. Cela montrait une touchante confiance dans l’Etat bourgeois. La loi sur la défense de la république fut adoptée en 1922 après que des tueurs d’extrême droite eurent assassiné le ministre des Affaires étrangères, Walther Rathenau, un éminent politicien juif ; cette loi fut utilisée essentiellement contre la gauche. Il y avait la conception erronée que l’on pourrait d’une manière ou d’une autre rendre l’Etat « neutre » en faisant adopter des lois « progressistes ». Cette conception allait à l’encontre de ce que la classe ouvrière devait comprendre, à savoir qu’il fallait qu’elle prenne en charge elle-même sa propre défense, et que le prolétariat armé devait renverser l’Etat lui-même.

L’Action de mars et la « théorie de l’offensive »

Au moment de l’Action de mars en 1921, le KPD était déjà devenu un parti de masse. En octobre 1920, lors de son congrès de Halle, l’USPD avait scissionné sur la question des fameuses 21 conditions d’admission à l’IC, qui avaient été conçues pour tracer une ligne de démarcation claire vis-à-vis des centristes et qui, en particulier, demandaient explicitement l’exclusion de Kautsky et de Hilferding. Hilferding et Martov s’étaient exprimés contre l’adhésion ; ce fut Zinoviev qui répondit à Hilferding dans un discours passionné de quatre heures qui remporta la décision. Brandler, il faut le noter, s’opposa à la scission de l’USPD. L’aile gauche de l’USPD, environ deux tiers des membres actifs, fusionna avec le KPD pour former le Parti communiste unifié (VKPD). Ce parti reprit le nom de KPD quelques mois plus tard.

En mars 1921, en réaction à des provocations policières dans les mines, les grèves, les arrêts de travail pour tenir des meetings et les occupations d’usine se succédèrent dans le bassin houiller de Mansfeld en Allemagne centrale et les mineurs affluèrent sous la bannière du VKPD. Le 16 mars, le social-démocrate Hörsing, gouverneur de la Saxe, et Severing, ministre de l’intérieur de Prusse, envoyèrent les troupes et la police pour réprimer les ouvriers. Ce qu’il fallait alors, c’était avoir recours à des tactiques défensives, qui, si elles réussissaient, pouvaient permettre au prolétariat de passer ensuite à l’offensive. Mais la réaction de la direction du VKPD à la provocation du gouvernement fut de lancer un appel à la résistance armée. Dans certains endroits les ouvriers répondirent à l’appel et se battirent héroïquement, mais même dans ces cas, la lutte fut épisodique et ne se généralisa pas. Ailleurs l’appel fut ignoré. Un appel à la grève générale, lancé une semaine plus tard, rencontra le même échec, avec pour résultat des confrontations physiques entre une minorité de communistes et les ouvriers influencés par les sociaux-démocrates.

Le VKPD finit par mettre un terme à l’action. Il y eut de très nombreuses victimes et des milliers d’arrestations. Angress estime, dans son livre Stillborn Revolution, que le VKPD perdit probablement la moitié de ses membres et, selon les chiffres officiels du parti, il ne réussit jamais à rattraper ces pertes, même avec le recrutement rapide de 1923. Plus important encore, sa base syndicale fut considérablement affaiblie.

Au moment de l’Action de mars, le KPD était dirigé par Ernst Meyer, qui avait remplacé Paul Levi en février. Levi, dilettante brillant mais opportuniste, avait démissionné de la présidence du VKPD après que la Centrale eut refusé d’entériner ses actions lors d’une conférence du Parti socialiste italien tenue en janvier. Tout en adhérant au Comintern, la direction italienne sous la direction de Serrati avait refusé d’accepter la vingt-et-unième condition d’admission, à savoir, la nécessité de rompre avec les réformistes. Levi avait pris le côté de Serrati. A présent, dans son pamphlet Notre voie – Contre le putschisme (3 avril 1921), Levi affirmait calomnieusement que l’Action de mars était un « putsch ». En fait, les ouvriers de Mansfeld avaient répondu massivement à une provocation évidente de Hörsing, le flic du SPD. Certes, beaucoup d’autres critiques de Levi à l’encontre de l’Action de mars étaient correctes, mais il avait mis ses attaques contre la direction du VKPD sur la place publique, allant jusqu’à la comparer au général Ludendorff, comparse de Hitler, alors même que le parti était sous le feu de l’ennemi de classe. Comme le dit Lénine, Levi n’a montré aucun sens de solidarité avec le parti et l’a « mis en pièces » (Clara Zetkin, Souvenirs sur Lénine [1926]). En raison de cet acte d’indiscipline lâche et malveillant, Levi fut à juste raison exclu du parti. Il entretint un moment sa propre organisation mais ce n’était qu’une étape sur la voie du retour au SPD via l’USPD.

Juste avant l’Action de mars, le Comintern avait envoyé en Allemagne le communiste hongrois Béla Kun. Sous sa direction, la désastreuse liquidation des communistes hongrois dans un parti commun avec les sociaux-démocrates avait contribué, deux ans seulement auparavant, à condamner à sa perte la république hongroise des conseils. Kun était désormais devenu un ardent partisan de la « théorie de l’offensive », insistant qu’un parti communiste doit toujours être à l’offensive contre la bourgeoisie. La direction du VKPD composée de Meyer, Brandler et Thalheimer ainsi que les « gauches » tels que Fischer et Maslow, soutenaient aussi cette soi-disant théorie. Le politburo russe se scinda par le milieu dans la discussion de l’Action de mars. Cet épisode fut le point de départ d’un rapprochement politique croissant entre Lénine et Trotsky, après le profond fossé qui s’était creusé entre eux lors de la discussion syndicale au moment du Dixième Congrès du parti en 1921. Ils gagnèrent Kamenev à leur position et purent ainsi acquérir la majorité au politburo. Zinoviev et Boukharine (alors membre stagiaire du BP) soutenaient l’Action de mars tout comme Karl Radek, représentant de l’IC en Allemagne. Pendant un moment les deux camps tinrent des réunions séparées, ce qui indique qu’il y avait une situation pré-fractionnelle.

Finalement la délégation russe au Troisième Congrès du Comintern en 1921 se mit d’accord sur une résolution de compromis. Au congrès, Lénine et Trotsky eurent raison des tentatives, faites par les gauches allemands et par d’autres, d’édulcorer la motion par des amendements visant à vider la résolution de toute critique de l’Action de mars. Le mot d’ordre central du Troisième Congrès c’était « Au pouvoir par la conquête préalable des masses ! » Cela revenait à reconnaître que les ressources politiques et organisationnelles des partis communistes n’étaient pas encore suffisantes pour la conquête immédiate du pouvoir. Lénine consacra beaucoup de temps et d’attention aux thèses sur l’organisation, qui cherchaient à extraire les aspects essentiels du fonctionnement du parti bolchévique et à en imprégner les partis nouvellement formés de l’IC. Lénine tenait particulièrement à ce que le parti allemand comprenne ces leçons ; il demanda avec insistance que le rapport soit rédigé en allemand et qu’un camarade allemand soit chargé d’en faire la présentation au congrès.

L’autobiographie de Max Hoelz Vom Weissen Kreuz zur roten Fahne [De la Croix blanche au drapeau rouge] (1929) est un récit intéressant de cette période qui montre combien il était absurde de prétendre, comme on l’a fait plus tard, qu’il fallait entrer dans le gouvernement saxon pour pouvoir obtenir des armes. Ouvrier et autodidacte, Hoelz organisa une armée rouge dans la région du Vogtland sur la frontière tchèque pendant le putsch de Kapp, et créa une armée de 2 500 partisans en Allemagne centrale pendant l’Action de mars. Bien qu’à une échelle réduite, Hoelz et sa milice s’étaient audacieusement procuré des armes en désarmant les flics et les soldats et en réquisitionnant les munitions des usines locales. Hoelz était un communiste impulsif et primitif qui n’attendait généralement pas les instructions avant d’agir ; mais une direction intelligente aurait cherché à utiliser ses talents évidents de chef militaire.

Après l’Action de mars, Hoelz fut condamné à perpétuité et resta en prison sept ans avant d’être relâché lors d’une amnistie. Le Comintern fit campagne pour sa libération et, dans une adresse du 25 juin 1921, salua en lui « l’un des plus courageux rebelles contre la société capitaliste », tout en notant : « Les actes de Max Hoelz ne correspondaient pas au but poursuivi ; la terreur blanche ne saurait être brisée qu’à la suite du soulèvement des masses ouvrières, ce n’est qu’ainsi que le prolétariat pourra conquérir la victoire. Mais ces actes lui étaient dictés par son amour pour le prolétariat, par sa haine contre la bourgeoisie. »

Lors de son procès, Hoelz retourna l’accusation contre ses accusateurs, et dit que c’était la société bourgeoise qui était le véritable accusé. Après quatre ans dans l’armée pendant la guerre, Hoelz était devenu pacifiste mais ses expériences le convainquirent rapidement qu’on ne peut rien changer par des mots ou par de vains appels à la bourgeoisie pour qu’elle soit plus juste. Certes, disait-il, il avait eu recours à la force mais cela n’était rien comparé à l’orgie de violence gratuite perpétrée sans discernement par les organisateurs de la terreur blanche. Les cruautés commises par la bourgeoisie allaient endurcir les ouvriers et les rendre moins crédules. Hoelz se moqua du procureur lorsque celui-ci prétendit que le changement pourrait venir des élections : « Ce qui s’est passé en Allemagne en 1918 n’est pas une révolution ! Je ne reconnais que deux révolutions : la française et la russe » (Hoelz’ Anklagerede gegen die bürgerliche Gesellschaft [Réquisitoire de Hoelz contre la société bourgeoise], 1921).

Brandler fut jugé quelques semaines avant Hoelz. Le contraste est saisissant : avec une couardise et un manque de solidarité déplorables, Brandler nia toute implication dans les appels au soulèvement armé et chercha à sauver sa peau en rejetant la responsabilité de la violence sur Hoelz et les ultra-gauches du Parti communiste ouvrier (KAPD). Brandler assura au procureur que le pouvoir ouvrier était compatible avec la constitution bourgeoise. « Je dis : la dictature du prolétariat est possible même sous la constitution allemande ! » Il ajouta : « Depuis 1918, la possibilité de déterminer le sort de l’Allemagne par des soulèvements armés s’est de plus en plus réduite. » Se dissociant complètement des autres cibles de la répression de l’Etat, Brandler déclara à la cour : « Dans le KAPD, il y en a beaucoup qui pensent qu’on peut arriver à cette très longue méthode pour prendre le pouvoir par le sabotage et la terreur individuelle. Ces gens-là, nous les avons exclus du parti en 1919 » (Der Hochverratsprozess gegen Heinrich Brandler vor dem ausserordentlichen Gericht am 6. Juni 1921 in Berlin [Le procès pour haute trahison de Heinrich Brandler devant la cour spéciale le 6 juin 1921 à Berlin], 1921).

Voilà qui est révélateur de l’état d’esprit de la direction du KPD après l’Action de mars. Après s’être brûlé les doigts, ceux qui auparavant s’enflammaient pour « l’offensive permanente » comme Brandler, Thalheimer et Meyer se prosternaient maintenant devant le légalisme et la respectabilité bourgeoise. Lors d’une réunion du politburo russe en août 1923, Trotsky, parlant de la direction allemande, déclara acerbe : « C’est une mentalité de chien battu qu’ils ont là-bas après l’expérience de l’échec de [l’Action de] mars » (Compte-rendu de discussion « Sur la situation internationale » à la session du politburo du CC du P.C.(b)R. du 21 août 1923, Istochnik, mai 1995 [notre traduction]).

En 1919 et 1920, il n’y avait pas de parti communiste de masse qui soit en mesure d’exploiter les possibilités révolutionnaires. En 1921, les communistes ont pris pour une situation insurrectionnelle ce qui n’était qu’une éruption de lutte de classe, certes très puissante mais limitée à certaines couches. Par contre, la radicalisation généralisée précipitée par l’occupation de la Ruhr et la présence d’un parti communiste de masse offraient une occasion extraordinaire de lutter pour le pouvoir. Comme l’a fait remarquer Anderson :

« En 1923, il s’était développé en Allemagne, une situation dans laquelle “tout était possible.” En 1923 le peuple – et pas seulement la classe ouvrière industrielle, loin de là – était devenu insurrectionnel et le moment était réellement venu pour cette “stratégie de l’offensive” qui, deux ans auparavant, avait échoué si misérablement. La situation avait incontestablement changé.

« Mais le parti communiste avait, lui aussi, changé. Malheureusement son changement était allé dans un sens exactement contraire. De peur de répéter les erreurs “ultra gauches” de 1921, les communistes avaient opéré un changement de politique tellement radical qu’ils furent totalement incapables d’agir lorsque l’heure de l’action sonna enfin. »

– Hammer or Anvil

Les origines du mot d’ordre de « gouvernement ouvrier » Le KPD estompait la ligne de démarcation entre la dictature du prolétariat et une coalition parlementaire de partis ouvriers. Cela remontait au moins à l’époque du putsch de Kapp que Lénine décrivait comme « l’équivalent allemand de la révolte de Kornilov », la tentative de renversement militaire du gouvernement provisoire de Kerensky en Russie en août 1917. Les bolchéviks avaient fait un bloc militaire avec les forces de Kerensky mais s’étaient opposés à tout soutien politique au gouvernement. Après la défaite de Kornilov, Lénine, comme il l’avait fait avant les Journées de juillet, lança un défi aux partis de la démocratie petite-bourgeoise, les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires, leur demandant de rompre avec leurs partenaires de bloc bourgeois et de prendre le pouvoir sur la base de leur majorité dans les soviets. Lénine expliqua :

« Ce compromis serait que, sans prétendre à la participation gouvernementale (impossible pour un internationaliste sans que soient effectivement assurées les conditions de la dictature du prolétariat et des paysans pauvres), les bolcheviks renonceraient à réclamer la remise immédiate du pouvoir au prolétariat et aux paysans pauvres et à employer les méthodes révolutionnaires pour faire triompher cette revendication. »

– Lénine, « Au sujet des compromis », septembre 1917 (Œuvres, tome 25)

Ce que Lénine voulait dire, c’est la chose suivante : comme les bolchéviks étaient alors minoritaires dans le prolétariat, ils renonceraient à la violence révolutionnaire pour renverser un gouvernement formé uniquement de partis réformistes. Mais Lénine ne disait pas qu’un tel gouvernement était un gouvernement ouvrier, et il ne proposa pas de lui donner un soutien politique, et encore moins d’y prendre part.

En réponse au putsch de Kapp, la tactique bolchévique d’un bloc militaire sans soutien politique était là aussi ce qu’il fallait faire. Pourtant, au départ le KPD refusa de prendre part à la grève générale contre le putsch ; lorsqu’il revint sur sa ligne sectaire le lendemain, il bascula dans l’opportunisme vis-à-vis des réformistes. Ainsi après l’échec du putsch, lorsque Legien proposa un gouvernement basé sur la fédération syndicale ADGB, le SPD et l’USPD, le KPD annonça qu’il serait une « opposition loyale » à un tel « gouvernement socialiste » s’il excluait les « partis capitalistes bourgeois ». Il déclara : « Un état de choses où la liberté politique puisse être utilisée sans limites et où la démocratie bourgeoise ne puisse pas agir en qualité de dictature du capital aurait, du point de vue du développement de la dictature du prolétariat [...] une importance considérable pour la conquête ultérieure des masses prolétariennes au communisme. » Citant ce passage dans une annexe à la Maladie infantile du communisme (« le gauchisme ») (avril-mai 1920), Lénine déclara que la tactique d’« opposition loyale » était correcte dans l’ensemble et la présenta comme « un compromis, réellement indispensable, et qui consiste à renoncer pour un temps aux tentatives de renverser par la force un gouvernement auquel la majorité des ouvriers des villes fait confiance ». Mais, comme Lénine le fit également remarquer : « [...] Il est cependant impossible de passer sous silence le fait qu’on ne saurait appeler “socialiste” (dans une déclaration officielle du Parti communiste) un gouvernement de sociaux-traîtres ; qu’on ne saurait parler de l’exclusion des “partis capitalistes, bourgeois”, puisque les partis des Scheidemann et de MM. Kautsky-Crispien sont des partis démocrates petits-bourgeois [...]. »

Lénine faisait remarquer qu’il était totalement faux de prétendre que des escrocs réformistes tels que les chefs du SPD et de l’USPD puissent « sortir du cadre de la démocratie bourgeoise, laquelle à son tour ne peut être qu’une dictature du capital. »

Cette leçon ne fut jamais assimilée par les dirigeants du KPD. De toute façon, la proposition de Legien échoua parce que l’aile gauche de l’USPD (qui se rapprochait déjà du KPD) s’y opposa. Mais il est évident que la conception de la tactique d’« opposition loyale » qu’avaient les dirigeants du KPD différait de celle de Lénine et ressemblait davantage à la ligne de Staline et de Kamenev de soutien politique au gouvernement provisoire bourgeois en mars 1917, « tant qu’il lutte contre la réaction ou la contre-révolution ».

Lorsque le dirigeant de l’USPD Ernst Däumig (qui adhéra par la suite au KPD) dénonça la proposition de Legien lors d’un grand meeting des conseils d’usine berlinois le 23 mars, et rejeta toute coopération avec « l’aile droite compromise » qu’était le SPD, c’est Wilhelm Pieck, un chef du KPD, qui prit la parole pour critiquer Däumig de la droite : « La situation actuelle n’est pas mûre pour une république des conseils, mais elle l’est pour un gouvernement purement ouvrier. Pour nous les ouvriers révolutionnaires, un gouvernement purement ouvrier est extrêmement souhaitable. Bien sûr il ne peut être qu’un phénomène transitoire [...]. L’USPD a rejeté le gouvernement ouvrier et ainsi n’a pas saisi une occasion pour le prolétariat à un moment politiquement favorable. »

– cité par Arthur Rosenberg, Geschichte der Weimarer Republik

Il est clair que dès le printemps 1920, il y avait au moins certains dirigeants du KPD qui considéraient qu’un gouvernement parlementaire social-démocrate était à mi-chemin vers le pouvoir ouvrier.

Après sa fusion avec l’aile gauche de l’USPD, le VKPD, dans les parlements régionaux (Landtag) de Saxe et Thuringe, se trouva dans la position de faire pencher la balance dans un sens ou dans l’autre entre d’une part le SPD et l’USPD et, d’autre part, les partis bourgeois de droite. Après les élections au Landtag de Saxe en novembre 1920, le KPD décida de soutenir la formation d’un gouvernement SPD-USPD et vota le budget, qui incluait bien entendu le financement de la police, des tribunaux et des prisons. Le vote du budget constituait un vote de confiance politique dans ce gouvernement capitaliste.

L’ouvrage de Lénine la Maladie infantile du communisme est depuis longtemps délibérément mal interprété et utilisé à mauvais escient par les pseudo-révolutionnaires pour justifier leurs manoeuvres opportunistes. Mais tant dans cet ouvrage que dans son intervention à la discussion au Troisième Congrès sur le front unique, Lénine cherchait à inculquer aux jeunes partis communistes occidentaux la conception selon laquelle il fallait préparer la conquête du pouvoir par une lutte patiente et méthodique pour gagner le prolétariat au programme du communisme, notamment en ayant recours à des tactiques intelligentes visant à démasquer les chefs sociaux-démocrates traîtres.

Malgré les critiques acerbes que fit Lénine à l’encontre du KPD dans la Maladie infantile du communisme, Die Rote Fahne publia en novembre 1921 un projet de résolution « sur les rapports du parti communiste avec les gouvernements dits socialistes ». Selon cette résolution, ces « gouvernements socialistes » étaient le « résultat immédiat » de luttes prolétariennes de masse « à un stade où le prolétariat n’a pas un niveau de conscience et de pouvoir suffisamment élevé pour établir sa dictature ». Le KPD promettait de faciliter de tels gouvernements et de « les défendre contre la droite bourgeoise, tout comme il défend activement la république bourgeoise contre la monarchie ». Cet énoncé de la théorie du « moindre mal », estompe toute différence entre, d’une part, un bloc militaire avec les démocrates bourgeois contre les réactionnaires et d’autre part le soutien politique aux démocrates bourgeois sous la forme de la social-démocratie. Il est vrai que les thèses ne sont pas allées jusqu’à prôner l’entrée du KPD dans un gouvernement régional. Mais il y avait là une logique inexorable : si l’on peut soutenir du dehors un gouvernement capitaliste, alors pourquoi ne pas y prendre part pour le « pousser à gauche » ? Il n’a pas fallu attendre longtemps pour que des débats surgissent au sein du KPD précisément sur cette question.

Le Comintern a joué un rôle là-dedans, notamment Zinoviev et Radek. Non seulement il approuva les décisions du KPD, mais il encouragea activement à aller dans le sens de cette perspective. Dans une lettre du 10 novembre 1921 dans laquelle il exprimait de « sérieuses réserves » par rapport aux thèses du KPD, Radek laissa explicitement ouverte la possibilité d’entrée dans un gouvernement SPD :

« Le parti communiste peut appartenir à n’importe quel gouvernement ayant la volonté de combattre sérieusement le capitalisme [...]. Le parti communiste ne s’oppose pas par principe à la participation à un gouvernement ouvrier. Il prend certes pour base le gouvernement des conseils, mais cela ne dit absolument pas par quelle voie la classe ouvrière parvient au gouvernement des conseils. On peut parvenir à un gouvernement des conseils tout autant par la force, dans une révolution contre un gouvernement bourgeois, que dans une lutte de la classe ouvrière se développant en défense d’un gouvernement socialiste mis en place par des voies démocratiques et qui défendrait honnêtement la classe ouvrière contre le capital. »

– cité par Arnold Reisberg, An den Quellen der Einheitsfrontpolitik : Der Kampf der KPD um die Aktionseinheit in Deutschland 1921-1922 [A la source de la politique du front unique : le combat du KPD pour l’unité d’action en Allemagne 1921-1922] (1971)

L’essentiel de cela fut fidèlement incorporé dans les déclarations du KPD. Une circulaire du 8 décembre précisait : « Le KPD doit dire aux travailleurs qu’il est prêt à faciliter, par tous les moyens parlementaires et extra-parlementaires, la formation d’un gouvernement ouvrier socialiste et qu’il est également prêt à entrer dans un tel gouvernement s’il a la garantie que ce gouvernement représente les intérêts et les revendications de la classe ouvrière dans le combat contre la bourgeoisie, qu’il saisira les valeurs réelles, poursuivra les criminels kappistes, libérera les ouvriers révolutionnaires emprisonnés, etc. » (Circulaire politique no 12, 8 décembre 1921).

Le même mois, des thèses de l’IC, qui furent plus tard annexées à la « Résolution sur la tactique de l’IC » adoptée au Quatrième Congrès de l’IC en 1922, endossaient la décision du KPD d’« appuyer un “gouvernement ouvrier unitaire” qui serait disposé à combattre sérieusement le pouvoir capitaliste » (Manifestes, thèses et résolutions des quatre premiers congrès mondiaux de l’Internationale communiste 1919-1923, Librairie du Travail, 1934). En janvier 1922, le comité exécutif de l’IC conseilla au KPD de déclarer publiquement son intention d’entrer dans un « gouvernement ouvrier de lutte contre la bourgeoisie » (Reisberg). Le changement de la terminologie remplaçant « gouvernement ouvrier socialiste » par « gouvernement ouvrier » visait à laisser ouverte la possibilité d’y inclure les syndicats catholiques !

Le KPD présentait sa politique opportuniste envers les gouvernements SPD-USPD comme une application de la « tactique du front unique ». Mais le vrai problème c’est que les chefs du KPD ne voulaient pas prendre le pouvoir en se mettant à la tête du prolétariat pour écraser l’Etat bourgeois et le remplacer par des organes de pouvoir ouvrier. Les dirigeants du KPD (ainsi que Zinoviev et Radek) considéraient les chefs réformistes et centristes non comme des obstacles (c’est-à-dire la dernière ligne de défense de l’ordre capitaliste en désintégration) mais comme des alliés révolutionnaires potentiels (bien que vacillants). En substance, leur politique était de « pousser la gauche du SPD à lutter ! » C’est ce que reflète un article d’August Kleine (Guralski), représentant du Comintern dans le KPD, qui était connu pour être « l’homme de Zinoviev » :

« Les conditions préalables de la lutte des masses pour des réformes vitales sont de vaincre l’aile droite du SPD et de l’USPD, de renforcer leur aile gauche ainsi que le contrôle du gouvernement socialiste par la classe ouvrière organisée.

« Ces conditions préalables sont également celles que nous posons pour entrer dans le gouvernement socialiste. Mais la réalisation de ces revendications signifie la création d’un gouvernement ouvrier. »

– « Der Kampf um die Arbeiterregierung » [Le combat pour un gouvernement ouvrier], Die Internationale, 27 juin 1922

Ces positions ne manquèrent pas de soulever des remous au sein du KPD. Paul Böttcher, un dirigeant de la droite du KPD, cite par exemple Martha Heller, une correspondante de Kiel :

« Tout à coup tout ce que nous tenions jusqu’alors pour communément admis par tous les communistes a disparu. La révolution, la lutte de masse pour écraser l’appareil de domination économique et politique de la bourgeoisie, tout cela est escamoté, et nous obtenons le gouvernement de classe du prolétariat simplement en déposant un bulletin de vote, en acceptant des postes ministériels. »

– « Falsche Schlussfolgerungen : Eine Replik zur sächsischen Frage » [Fausses conclusions : réponse sur la question de la Saxe], Die Internationale, 18 juin 1922

Durant l’été et l’automne de 1922, un grand débat fit rage dans le KPD à propos du Landtag de Saxe, où le KPD détenait un vote décisif. En juillet, la Centrale se préparait à voter pour le budget provincial. Plus tard, comme le SPD refusait de passer une loi d’amnistie qui permettait au KPD de sauver les apparences, la Centrale changea de position mais la fraction parlementaire du KPD traîna des pieds. Ce ne fut que fin août que le gouvernement provincial du SPD fut renversé. Mais tout en votant pour le renversement du gouvernement, le KPD comptait sur les nouvelles élections prévues pour novembre dans l’espoir que le nombre de députés du KPD augmente et qu’il ait la « possibilité d’élargir la base du gouvernement par l’entrée du Parti communiste dans le gouvernement. » Le KPD fit une proposition comportant « dix conditions » pour entrer dans un « gouvernement ouvrier » avec le SPD, lesquelles constituèrent par la suite la base de négociations. Le résultat des élections de novembre fut 10 députés pour le KPD, 42 pour le SPD et 45 pour les partis de droite. Peu après, le SPD envoya une lettre au KPD l’invitant à « prendre part au gouvernement, à condition de reconnaître les constitutions du Reich et du Land » (Reisberg, citant le Vorwärts no 535 du 11 novembre 1922). Cette proposition précipita une scission dans la direction du KPD ; la question fut alors remise entre les mains du Comintern au Quatrième Congrès en 1922.

Les profondes divergences dans le parti allemand avaient été ouvertement débattues au Troisième Congrès, mais ce ne fut pas le cas en 1922. Entre-temps, Lénine avait subi sa première attaque et Radek et Zinoviev étaient désormais les principaux responsables du Comintern pour l’Allemagne, malheureusement pour le KPD. La maladie de Lénine ne lui permit de jouer qu’un rôle limité au Quatrième Congrès. L’ordre du jour ne prévoyait aucune discussion particulière sur les divergences concernant la Saxe et, plus généralement, la tactique parlementaire du KPD. On n’y fit que des références indirectes lors des séances du congrès.

La question de l’entrée dans le Landtag régional fut soulevée lors d’une consultation entre les délégués allemands et russes (qui apparemment incluaient Lénine, Trotsky, Zinoviev, Boukharine et Radek). Selon Arnold Reisberg, historien est-allemand, les rapports écrits sur cette conversation n’ont pas été conservés. Toutefois, d’après les mémoires de certains des participants et d’après ce qu’il est ressorti de la débâcle d’octobre 1923, il semble clair que la délégation russe fit échouer la proposition d’entrer dans le gouvernement saxon, alors que la majorité de la direction du KPD était pour. Une lettre de Zinoviev à Clara Zetkin le 5 avril 1924 note que les camarades russes étaient unanimement opposés à l’entrée. Des déclarations similaires furent faites par Zinoviev et d’autres lors de la réunion du comité exécutif de l’IC de janvier 1924, consacrée à la discussion de bilan des événements d’Allemagne. Néanmoins, nous ignorons les paramètres politiques de l’intervention russe, mais elle a sans doute empêché le KPD de franchir ouvertement la ligne de classe à ce moment. La réunion ne fut jamais rapportée devant le Quatrième Congrès. Il n’y a jamais eu de vraie discussion au sein du KPD (ou de l’IC) pour corriger les dangereuses inclinations parlementaristes du parti allemand, et le KPD aborda les événements cruciaux de 1923 en étant politiquement désarmé.

Le Quatrième Congrès du Comintern de 1922

Le fait que la direction du parti allemand ait été décapitée en 1919 avait accentué tous ses points faibles. Il y avait deux pôles dans le KPD. D’un côté il y avait des parlementaristes empesés comme Meyer, Zetkin, Brandler et Thalheimer et, de l’autre, des démagogues petits-bourgeois comme Fischer et Maslow. Les souvenirs de Zetkin sur Lénine à cette période sont particulièrement intéressants puisque dans ses mémoires elle ne prétend pas (contrairement aux mémoires malhonnêtes de Ruth Fischer) que Lénine était d’accord avec elle sur tout. Selon Zetkin, Lénine faisait peu de cas de Fischer et Maslow : « Ces gens de la gauche sont comme les Bourbons. Ils n’ont rien appris et rien oublié. Si je suis bien informé, la critique que fait la gauche des erreurs commises dans l’application de la tactique du front unique cache le désir d’envoyer au diable cette tactique elle-même. » Zetkin rapportait que, pour Lénine, Fischer « c’était un “accident personnel”, elle était “politiquement désemparée” » et que si ces gens-là avaient de l’influence auprès des ouvriers révolutionnaires dans le KPD, c’était la faute de la direction du parti :

« Mais je le dis sans détours, votre Centrale ne m’en impose pas davantage, elle qui ne trouve pas moyen – parce qu’elle ne montre pas assez d’énergie – d’en finir avec des démagogues de si peu d’envergure. Il devrait pourtant être facile de régler leur compte à des bonshommes comme ceux-là, de détacher d’eux et d’éduquer politiquement les ouvriers qui ont des sentiments révolutionnaires. Précisément parce que leurs sentiments sont révolutionnaires, tandis que des “radicaux” de l’espèce de ceux-là sont au fond les pires opportunistes. »

– Clara Zetkin, Souvenirs sur Lénine (1926)

Dans le seul discours qu’il fit devant le Quatrième Congrès, Lénine souligna l’importance de la résolution sur l’organisation, adoptée par le Troisième Congrès. Il avait peur que la résolution fût « trop russe », mais ce qu’il voulait dire ce n’était pas (comme cela a souvent été faussement présenté) qu’elle n’était pas applicable à l’Europe occidentale mais plutôt qu’elle était difficile à comprendre par les jeunes partis communistes. Il a insisté qu’ils doivent « étudier dans un sens particulier, pour comprendre réellement l’organisation, la structure, la méthode et le contenu de l’action révolutionnaire ». Lénine pensait que les partis communistes, en particulier le parti allemand, n’avaient pas encore assimilé l’expérience révolutionnaire bolchévique. Les faits lui ont tragiquement donné raison.

La discussion sur les « gouvernements ouvriers »

La discussion sur le mot d’ordre de « gouvernement ouvrier » lors du Quatrième Congrès eut principalement lieu dans le cadre du rapport du comité exécutif de l’IC fait par Zinoviev. Ni Lénine, ni Trotsky ne prirent part à cette séance. Dans sa déclaration préliminaire, Zinoviev reprit ce qu’il avait dit plusieurs mois auparavant lors d’un plénum élargi de l’exécutif, à savoir que le gouvernement ouvrier n’était qu’une désignation populaire de la dictature du prolétariat. Mais lorsque Radek et Ernst Meyer protestèrent, Zinoviev recula. La codification qui s’en est suivie, reprise dans la « Résolution sur la tactique de l’IC » est délibérément confusionniste et se contredit même parfois en incorporant ensemble des notions politiques divergentes. Les thèses reconnaissent cinq variétés possibles de « gouvernements ouvriers » groupées en deux catégories :

« I. Pseudo-gouvernements ouvriers :

1) Un gouvernement ouvrier libéral. Il y a déjà un gouvernement de ce genre en Australie ; il est également possible dans un délai assez rapproché en Angleterre.

2) Un gouvernement ouvrier social-démocrate (Allemagne).

II. Authentiques gouvernements ouvriers :

3) Un gouvernement des ouvriers et des paysans pauvres. Cette éventualité existe dans les Balkans, en Tchécoslovaquie, etc.

4) Un gouvernement ouvrier avec la participation des communistes.

5) Un véritable gouvernement ouvrier prolétarien révolutionnaire qui, dans sa forme la plus pure, ne peut être incarné que par le parti communiste. »

– Protokoll des IV. Weltkongresses der Kommunistischen Internationale [Procès verbaux du Quatrième Congrès mondial de l’Internationale communiste]

(Ceci est une traduction vérifiée en allemand. La version française des Manifestes, thèses et résolutions des quatre premiers congrès mondiaux de l’Internationale communiste 1919-1923 n’est pas fiable, omettant par exemple la classification des gouvernements ouvriers en deux catégories).

Ce schéma d’une échelle mobile de « gouvernements ouvriers » allant du « pas vraiment bon » au « vraiment très bon » fut considéré par la direction du KPD comme une approbation de sa politique de conciliation et de soumission vis-à-vis des sociaux-démocrates de gauche. La résolution affirme aussi : « Dans certaines circonstances, les communistes doivent se déclarer disposés à former un gouvernement avec des partis et des organisations ouvrières non-communistes. Mais ils ne peuvent agir ainsi que si des garanties sont données que ces gouvernements ouvriers mèneront vraiment la lutte contre la bourgeoisie. »

Zinoviev essaya de délimiter les conditions dans lesquelles le gouvernement ouvrier pourrait être réalisé : « Il ne peut être adopté que dans les pays où les rapports de force rendent son adoption opportune, où le problème de pouvoir, le problème de gouvernement, tant sur le terrain parlementaire qu’extra-parlementaire est arrivé au premier plan. » Mais dans les situations où la question du pouvoir est en train d’être posée dans la rue, c’est-à-dire les situations pré-révolutionnaires, semer la confusion chez les ouvriers quant à la nature de classe de l’Etat, est l’erreur la plus fatale.

La question qui préoccupait vraiment les délégués c’était de savoir si des communistes pouvaient entrer dans un gouvernement de coalition avec la social-démocratie. A ce propos, Zinoviev affirmait :

« Il y a un troisième type, qu’on appelle gouvernement de coalition ; c’est-à-dire, un gouvernement dans lequel des sociaux-démocrates, des dirigeants syndicaux, des sans-parti et peut-être même des communistes peuvent prendre part. On peut imaginer une telle éventualité. Un tel gouvernement n’est pas encore la dictature du prolétariat mais c’est peut-être un point de départ pour la dictature du prolétariat. Si tout va bien, nous pourrons virer du gouvernement un social-démocrate après l’autre jusqu’à ce que le pouvoir soit dans les mains des communistes. C’est une éventualité historique. »

– Protokoll des IV. Weltkongresses der Kommunistischen Internationale

Ces inepties contredisent manifestement les leçons de la révolution d’Octobre. Toute la conception de Zinoviev présuppose que l’autre camp – les sociaux-démocrates et la bourgeoisie – est incapable de réfléchir. En pratique, les choses se sont déroulées très différemment en Allemagne un an plus tard, et c’était à prévoir. Dès que le KPD annonça sa coalition avec le SPD en octobre 1923, le gouvernement du Reich prit des mesures immédiates pour le renverser militairement.

L’idée qu’il existe une étape intermédiaire entre la dictature du prolétariat et celle de la bourgeoisie est aussi une remise en cause de la conception marxiste-léniniste de l’Etat. La classe ouvrière ne peut pas se contenter de « s’emparer » de l’appareil d’Etat existant et de le faire fonctionner pour son propre compte. Il faut que l’Etat bourgeois soit renversé par la révolution ouvrière et qu’un nouvel Etat – la dictature du prolétariat – soit érigé à sa place.

Il n’y avait pas besoin des événements d’octobre 1923 en Allemagne pour démontrer les dangers d’une coalition avec les sociaux-démocrates ; le Comintern avait déjà fait l’expérience désastreuse de ce genre de coalitions. En Finlande en 1918, une minorité pro-bolchévique du parti social-démocrate avait proclamé la dictature du prolétariat avant même d’avoir constitué sa propre organisation communiste. Il s’ensuivit un colossal massacre du prolétariat finlandais par l’armée du général Mannerheim, lié à l’impérialisme allemand. Au cours du printemps 1919, on proclama des républiques de conseils ouvriers [soviets] en Hongrie et en Bavière. En Hongrie, la République des conseils fut formée sur la base d’une réunification entre la petite formation communiste de Béla Kun et la social-démocratie. En Bavière, il y avait les Indépendants et même une partie du SPD dans le gouvernement ; et ce sont certains de ces ministres qui organisèrent une expédition punitive pour écraser le gouvernement révolutionnaire. Eugen Leviné dirigea une défense héroïque contre cet assaut réactionnaire. Mais tant en Hongrie qu’en Bavière, ces républiques des conseils furent vite noyées dans le sang.

Un des gros problèmes dans la discussion du Quatrième Congrès, c’est qu’on a essayé de faire des généralisations programmatiques à partir de spéculations historiques. Mais les tactiques c’est concret et cela dépend de circonstances historiques particulières. Deux délégués polonais, Marchlewski et Domski (membre de l’aile « gauche » polonaise alliée à Ruth Fischer) s’adressèrent particulièrement bien à ce problème. Marchlewski dit :

« Je voudrais dire encore quelques mots sur le mot d’ordre de gouvernement ouvrier. A mon avis, il y a eu trop de spéculation, et trop de spéculation philosophique à ce sujet. (“Très juste”, des bancs du KPD.)

« La critique de ce mot d’ordre porte sur trois points – Premièrement, [le gouvernement ouvrier] est soit un gouvernement Scheidemann soit un gouvernement de coalition des communistes avec les social-traîtres. Deuxièmement, c’est un gouvernement qui s’appuie soit sur le parlement soit sur les conseils d’usine. Troisièmement : C’est soit l’expression de la dictature du prolétariat ou ça ne l’est pas. Alors, camarades, je pense que sous ce rapport ce n’est pas la peine de faire des spéculations nébuleuses, car nous en avons l’expérience historique dans la pratique. Je vous le demande : qu’ont fait les bolchéviks en 1917 avant de conquérir le pouvoir ? Ils ont exigé la réalisation du mot d’ordre : “Tout le pouvoir aux soviets.” Et à l’époque cela signifiait : remettre le pouvoir entre les mains des menchéviks et des socialistes-révolutionnaires qui avaient la majorité dans les soviets. Cela signifiait aussi à l’époque un gouvernement ouvrier auquel participaient les social-traîtres qui étaient contre la dictature du prolétariat. Mais dans le fond ce mot d’ordre de gouvernement ouvrier a bien servi aux bolchéviks comme arme d’agitation. »

Domski fit observer :

« Le camarade Radek m’a rassuré en privé qu’on n’envisage pas un tel gouvernement pour la Pologne (Radek : “Je n’ai pas dit ça !”). Ah, alors on va infliger la punition de ce type de gouvernement à la Pologne aussi. C’est donc un problème international.

« Le camarade Radek dit que le gouvernement ouvrier n’est pas une nécessité mais une possibilité et que ce serait pure folie de rejeter de telles possibilités. Mais la question est de savoir si il faut inscrire à notre drapeau toutes les possibilités qui se présentent et si en le faisant on accélère leur réalisation. Je pense qu’il est possible qu’au dernier moment un soi-disant gouvernement ouvrier qui ne serait pas encore une dictature du prolétariat voie le jour. Mais je pense que lorsqu’un tel gouvernement verra le jour, il sera le résultat de plusieurs forces : notre lutte pour la dictature du prolétariat, la lutte des sociaux-démocrates contre elle, etc. Est-il convenable de bâtir nos plans sur un tel résultat ? Je ne pense pas, et je pense que nous devons nous concentrer comme avant sur notre lutte pour la dictature du prolétariat. »

– Protokoll des IV. Weltkongresses der Kommunistischen Internationale

Comme on disait dans le Comintern, le parti allemand est le plus grand mais le parti polonais est le meilleur.

Trotsky tire les leçons

En décembre 1922, dans un rapport sur le Quatrième Congrès, Trotsky, en introduisant la question de la Saxe, fit l’analogie suivante : « Dans certaines conditions, le mot d’ordre de gouvernement ouvrier peut devenir une réalité en Europe. C’est-à-dire qu’il peut arriver un moment où les communistes mettront sur pied un gouvernement ouvrier avec les éléments de gauche de la social-démocratie, tout comme nous, en Russie, avons créé un gouvernement ouvrier et paysan avec les socialistes-révolutionnaires de gauche. Une telle phase constituerait une transition vers la dictature du prolétariat, pleine et entière. »

– The First Five Years of the Communist International, tome II

Cette analogie est totalement inappropriée. Les socialistes-révolutionnaires de gauche sont entrés dans le gouvernement après la prise du pouvoir par le prolétariat et sur la base du pouvoir des soviets alors qu’en Allemagne c’est d’un parlement bourgeois régional dans un Etat capitaliste qu’il était question ! Trotsky explique que l’IC s’était opposée à ce que le KPD entre dans le Landtag de Saxe à ce moment-là. Mais il ajoute :

« Dans le Comintern nous avons donné la réponse suivante : Si vous, nos camarades communistes allemands, étiez de l’avis qu’une révolution est possible dans les prochains mois en Allemagne, alors nous vous conseillerions de participer en Saxe à un gouvernement de coalition et d’utiliser vos postes ministériels en Saxe pour progresser dans nos tâches politiques et organisationnelles pour transformer la Saxe pour ainsi dire en terrain de manoeuvres communiste, de sorte que nous ayons un bastion révolutionnaire déjà renforcé dans une période de préparation à l’éclatement prochain de la révolution. » La conception d’un « terrain de manoeuvres » qu’avançait Trotsky présupposait que les principaux bataillons du prolétariat allemand étaient prêts à rompre totalement avec l’ordre bourgeois et à s’engager dans la voie de l’insurrection sous la direction des communistes. En d’autres termes, Trotsky présupposait exactement l’existence de quelque chose qui restait encore à forger, tester et tremper. Lorsque le KPD entra dans les gouvernements de Saxe et de Thuringe au mois d’octobre suivant, Trotsky défendit cette décision dans plusieurs discours y compris dans le rapport du 19 octobre au Syndicat des ouvriers métallurgistes de toute la Russie, ainsi que deux jours plus tard à la Conférence des travailleurs politiques de l’Armée et de la Marine rouges (The Military Writings and Speeches of Leon Trotsky, How the Revolution Armed, [Ecrits et discours militaires de Léon Trotsky, comment la révolution s’est armée], Vol. V). Trotsky ne se rendait peut-être pas compte à quel point le KPD avait sombré dans le parlementarisme, mais la tactique qu’il défendit ne pouvait que renforcer de telles impulsions.

Trotsky commença à évaluer les raisons de la défaite presqu’aussitôt après. Les événements d’Allemagne n’avaient pas une place prépondérante dans la bataille de l’Opposition de 1923, mais Trotsky fit pourtant cette déclaration préliminaire dans un article de décembre : « Si le parti communiste avait modifié brusquement l’allure de son travail et avait consacré les cinq ou six mois que lui accordait l’histoire à une préparation directe politique, organique, technique de la prise du pouvoir, le dénouement des événements aurait pu être tout autre [...].

« Il fallait à présent une nouvelle orientation, un nouveau ton, une nouvelle façon d’aborder les masses, une nouvelle interprétation et une nouvelle application du front unique [...].

« Si le parti a cédé sans résistance des positions exceptionnelles, la raison principale en est qu’il n’a pas su, au début de la nouvelle phase (mai-juillet 1923), s’affranchir de l’automatisme de sa politique antérieure, établie comme pour durer des années, et poser carrément dans l’agitation, l’action, l’organisation, la technique, la question de la prise du pouvoir. »

– Trotsky, « Tradition et politique révolutionnaire », (décembre 1923, publié avec Cours Nouveau)

Trotsky fit un parallèle entre le routinisme de la direction du KPD et le conservatisme de la couche bureaucratique qui était en train de se cristalliser en Union soviétique. Trotsky, qui était stigmatisé comme un « nouveau venu » à cause de son adhésion relativement récente au Parti bolchévique, tourna en ridicule les « vieux bolchéviks » (comme Kamenev) qui, afin de s’opposer aux thèses d’avril de Lénine en 1917, s’étaient accrochés à ce que Lénine appela la formule qui « a déjà vieilli » de la « dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie ».

En faisant une réévaluation des événements allemands, Trotsky fut amené à faire une autocritique implicite de son insistance administrative d’alors sur la nécessité de fixer une date pour l’insurrection. En juin 1924, il écrivit qu’« un tournant tactique brusque était requis » dès le moment de l’occupation de la Ruhr : « La question de fixer une date pour l’insurrection ne peut avoir d’importance seulement en liaison et avec la perspective suivante. L’insurrection est un art. Un art présuppose un but clair, un plan précis et, en conséquence, une planification.

« Cependant, la chose la plus importante était ceci : s’assurer bien à temps du tournant tactique décisif vers la prise du pouvoir. Et cela n’a pas été fait. Ce fut l’erreur principale et fatale. C’est de ceci que découlait la contradiction fondamentale. D’un côté, le parti s’attendait à une révolution alors que d’un autre côté, parce qu’il s’était brûlé les doigts dans l’Action de mars, il évita jusque dans les derniers mois de 1923 l’idée même de l’organisation d’une révolution, à savoir, préparer une insurrection. »

– Trotsky, « Through What Stage Are We Passing ? » [Par quelle étape passons-nous ?] 21 juin 1924 (Challenge of the Left Opposition, 1923-1925) [Le défi de l’Opposition de gauche, 1923-1925]

L’importance d’un tel tournant, la nécessité de combattre et de vaincre politiquement la résistance menchévique et conservatrice à ce tournant dans le parti, sont développées beaucoup plus à fond dans les Leçons d’Octobre.

Alors que Trotsky tentait d’aller directement à la racine de la défaite allemande, pour Zinoviev la principale raison d’être du plénum du Comité exécutif de l’IC, prévu en janvier 1924 pour discuter la débâcle d’octobre, c’était d’amnistier son propre rôle et de faire de Brandler le bouc émissaire. (Les communistes polonais soumirent une lettre critiquant sévèrement le fait que l’exécutif n’ait pris aucune responsabilité pour le désastre allemand.) Dans sa brochure Probleme der deutschen Revolution [Problèmes de la révolution allemande] (Hambourg, 1923) et encore au plénum, le ô combien flexible Zinoviev se remet à affirmer que le gouvernement ouvrier signifiait la dictature du prolétariat et attaque cyniquement les brandlériens parce qu’ils le nient. Zinoviev, ayant personnellement signé l’ordre qui obligeait le KPD à entrer dans les gouvernements de Saxe et Thuringe, ne pouvait pas se permettre de critiquer Brandler pour ça. Alors au lieu de cela, il insista que Brandler ne s’était pas comporté comme un ministre communiste le devait... dans ce qui était un gouvernement bourgeois ! La direction du KPD fut bientôt confiée à Fischer et Maslow. Et la ligne majoritaire dans l’exécutif, celle que Zinoviev argumenta, fut que la crise révolutionnaire était non pas passée mais imminente, position qui ne pouvait qu’être désorientante et aggraver encore la défaite d’octobre.

Au plénum de l’exécutif de janvier 1924, Radek soumit une série de thèses dont le but était en partie d’exonérer la direction de Brandler (et Radek lui-même) dans les événements de 1923. Trotsky, alors malade, n’était pas au plénum. Radek prit contact avec lui par téléphone pour essayer d’obtenir son soutien. Trotsky reconnut plus tard qu’il avait fait trop confiance à Radek en acceptant que son nom soit apposé au bas d’un document qu’il n’avait jamais lu, mais il expliqua qu’il avait apporté son soutien aux thèses parce qu’on lui avait assuré qu’elles reconnaissaient que la situation révolutionnaire était passée. Dans une lettre de mars 1926 au communiste italien Amadeo Bordiga, Trotsky réitère : « J’ai donné ma signature parce qu’elles contenaient l’affirmation que le parti allemand avait laissé passer la situation révolutionnaire et que commençait pour nous en Allemagne une phase favorable, non pour une offensive immédiate mais pour la défense et la préparation. C’était pour moi, alors, l’élément décisif. »

Comme Radek était l’allié de Brandler sur la question de l’Allemagne et que Trotsky était associé à Radek dans l’Opposition de 1923, le fait que Trotsky ait signé les thèses de Radek rendit la tâche facile à Zinoviev et plus tard à Staline lorsqu’ils voulurent l’accuser d’être un « brandlérien ». Bien entendu, tout ceci n’était qu’un jeu totalement cynique. Trotsky s’opposait au fait que Brandler devienne le bouc émissaire non pas par solidarité politique mais parce qu’il savait que la direction du Comintern était complice aussi et que Fischer et Maslow ne valaient pas mieux. Trotsky a clairement expliqué ses divergences avec Brandler dans toute une série de discours et d’articles. Tout ceci était notoirement connu dans les cercles dirigeants du parti russe mais moins dans les partis communistes européens. Trotsky dut à plusieurs reprises réitérer l’explication qu’il avait donnée à Bordiga, y compris dans une lettre de septembre 1931 à Albert Treint et dans une autre en juin 1932 au communiste tchèque Neurath.

Ce que Trotsky écrivit plus tard

Dans ses écrits ultérieurs, Trotsky reconnut pleinement que le mot d’ordre de « gouvernement ouvrier » (ou « gouvernement ouvrier et paysan ») avait fourni au Comintern en dégénérescence une ouverture théorique pour le plus monumental des opportunismes. Dans le Programme de transition (1938), Trotsky écrit :

« La formule de “gouvernement ouvrier et paysan” apparut pour la première fois, en 1917, dans l’agitation des bolchéviks et fut définitivement admise après l’insurrection d’Octobre. Elle ne représentait dans ce cas qu’une dénomination populaire de la dictature du prolétariat, déjà établie. [...]

« L’accusation capitale que la IVe Internationale lance contre les organisations traditionnelles du prolétariat, c’est qu’elles ne veulent pas se séparer du demi-cadavre politique de la bourgeoisie. Dans ces conditions, la revendication adressée systématiquement à la vieille direction : “Rompez avec la bourgeoisie, prenez le pouvoir !”, est un instrument extrêmement important pour dévoiler le caractère traître des partis et organisations de la IIe et de la IIIe Internationales, ainsi que de l’Internationale d’Amsterdam. Le mot d’ordre de “gouvernement ouvrier et paysan” est employé par nous uniquement dans le sens qu’il avait en 1917 dans la bouche des bolcheviks, c’est-à-dire comme un mot d’ordre anti-bourgeois et anticapitaliste, mais en aucun cas dans le sens “démocratique” que lui ont donné plus tard les épigones, faisant de lui, alors qu’il était un pont vers la révolution socialiste, la principale barrière dans cette voie. »

Cependant, à notre connaissance, Trotsky n’a jamais explicitement répudié les formulations du Quatrième Congrès sur le mot d’ordre de « gouvernement ouvrier ».

Cette résolution est utilisée depuis comme justification théorique par les révisionnistes pseudo-trotskystes de tous bords. En octobre et novembre 1953, dans une série d’articles de Labor Action, le journal de Max Shachtman, Hal Draper cita la discussion du Quatrième Congrès pour tenter d’argumenter qu’il n’était pas nécessaire qu’un « gouvernement ouvrier » soit un Etat ouvrier. Tout ceci dans le but de présenter sous un meilleur jour le gouvernement travailliste britannique d’Attlee élu en 1945. De même au début des années 1960, Joseph Hansen, du Socialist Workers Party (SWP) américain, se basa sur la discussion de l’IC en 1922 pour étayer sa thèse que le régime de Castro à Cuba était un « gouvernement ouvrier et paysan ». Là, c’était pour pouvoir justifier l’enthousiasme acritique du SWP pour la direction castriste de l’Etat ouvrier déformé cubain. Hansen étendit même cette caractérisation au gouvernement néocolonial de l’Algérie de Ben Bella, l’utilisant comme base théorique pour soutenir politiquement les régimes nationalistes et populistes bourgeois. Les justifications révisionnistes d’Hansen remplissent tout le numéro d’Education for Socialists d’avril 1974 sur le « gouvernement ouvrier et paysan ». En plus du Quatrième Congrès, Hansen s’empara aussi de l’hypothèse prudente, émise par Trotsky dans le Programme de transition :

« Il est, cependant, impossible de nier catégoriquement par avance la possibilité théorique de ce que, sous l’influence d’une combinaison tout à fait exceptionnelle de circonstances (guerre, défaite, krach financier, offensive révolutionnaire des masses, etc.), des partis petits-bourgeois, y compris les staliniens, puissent aller plus loin qu’ils ne le veulent eux-mêmes dans la voie de la rupture avec la bourgeoisie. En tout cas, une chose est hors de doute : si même cette variante, peu vraisemblable, se réalisait un jour quelque part, et qu’un “gouvernement ouvrier et paysan”, dans le sens indiqué plus haut, s’établissait en fait, il ne représenterait qu’un court épisode dans la voie de la véritable dictature du prolétariat. »

Tout comme les staliniens (et d’autres opportunistes) se sont servis à mauvais escient de la Maladie infantile du communisme de Lénine pour justifier leurs pires trahisons de collaboration de classe, des révisionnistes futés comme Hansen cherchèrent à imputer à Trotsky leur propre capitulation réformiste devant des forces non-prolétariennes. ...

Au début des années 1930, Trotsky écrivit abondamment sur l’urgence d’appliquer la tactique du front unique contre les fascistes de Hitler. Cependant le « gouvernement ouvrier » à la Zinoviev, c’est-à-dire un gouvernement KPD-SPD, n’apparaît jamais dans la propagande de Trotsky. De même, ses formulations sur l’Etat sont beaucoup plus incisives et claires qu’en 1923. Par exemple, Trotsky dit catégoriquement que les flics sont l’ennemi de classe, même s’ils sont sous influence social-démocrate :

« Le fait que les policiers ont été choisis pour une part importante parmi les ouvriers sociaux-démocrates ne veut rien dire du tout. Ici encore c’est l’existence qui détermine la conscience. L’ouvrier, devenu policier au service de l’Etat capitaliste, est un policier bourgeois et non un ouvrier. »

– « La Révolution allemande et la bureaucratie stalinienne », 27 janvier 1932 (Comment vaincre le fascisme)

Cherchant à justifier leur soutien électoral indéfectible à la social-démocratie, les centristes et réformistes d’aujourd’hui prétendent que le « gouvernement ouvrier » est la forme la plus élevée du front unique. Par contraste, Trotsky a écrit dans « La Révolution allemande et la bureaucratie stalinienne » :

« De même que le syndicat est la forme élémentaire du front unique dans la lutte économique, le Soviet est la forme la plus élevée du front unique, quand arrive pour le prolétariat l’époque de la lutte pour le pouvoir.

« Le Soviet en lui-même ne possède aucune force miraculeuse. Il n’est que le représentant de classe du prolétariat avec tous ses côtés forts et ses côtés faibles. Mais c’est précisément cela, et seulement cela, qui fait que le Soviet offre la possibilité organisationnelle aux ouvriers des différentes tendances politiques et qui sont à des niveaux différents de développement, d’unir leurs efforts dans la lutte révolutionnaire pour le pouvoir. »

Mais contre les fétichistes du front unique, Trotsky insista que les soviets « en tant que tels » n’étaient pas un substitut à une avant-garde communiste qui dirige la lutte pour le pouvoir : « D’une manière générale, le front unique ne saurait remplacer un puissant parti révolutionnaire. Il peut seulement l’aider à se renforcer.[...]

« Mais penser que les Soviets peuvent “par eux-mêmes” diriger la lutte du prolétariat pour le pouvoir, revient à propager un grossier fétichisme du Soviet. Tout dépend du parti qui dirige les Soviets. »

La lutte pour de nouvelles révolutions d’Octobre

La dernière étude sérieuse des événements d’Allemagne dans le mouvement trotskyste a été un débat dans les pages de la revue Fourth International du SWP américain en 1942-1943 entre le trotskyste allemand Walter Held (« Why the German Revolution Failed » [Pourquoi la révolution allemande a échoué], décembre 1942 et janvier 1943) et Jean van Heijenoort, sous le pseudonyme de Marc Loris (« The German Revolution in the Leninist Period » [La révolution allemande à l’époque léniniste], mars 1943). L’échange a le mérite d’essayer de situer les problèmes du KPD de 1923 dans le contexte des faiblesses politiques qui avaient handicapé le parti allemand depuis sa naissance. Held considérait que l’exclusion (entièrement justifiée) de Paul Levi en 1921 avait été l’erreur fatale qui avait condamné la révolution allemande de 1923 à la défaite, détectant même dans l’exclusion de Levi les germes de la dégénérescence bureaucratique stalinienne du Comintern. Van Heijenoort épingle Held pour son soutien à Levi. Mais van Heijenoort a tort d’attaquer Held quand celui-ci critique Trotsky, à juste titre, pour n’avoir pas mis à exécution les instructions de Lénine lui demandant d’engager la bataille contre Staline au Douzième Congrès du parti russe en 1923. Held pensait vraiment qu’il y avait des possibilités révolutionnaires en 1923, et il méprisait Brandler. Held condamnait aussi avec juste raison l’entrée du KPD dans les gouvernements de Saxe et Thuringe – tout en ne reconnaissant pas que Trotsky lui-même l’avait soutenue. L’appréciation que l’on fait de l’histoire du mouvement ouvrier est en corrélation directe avec les conceptions programmatiques qu’on adopte. Toutes sortes de soi-disant trotskystes abordent les événements de 1923 à travers le prisme déformant de la social-démocratie. Pierre Broué, dans la Révolution en Allemagne 1917-1923 (1971) soutient sans critique la position du Quatrième Congrès de l’IC sur le « gouvernement ouvrier ». Une brochure publiée par le groupe allemand de Pouvoir ouvrier (Arbeitermacht) sur la révolution de novembre affirme que le gouvernement d’Ebert-Scheidemann – les assassins de Liebknecht et Luxemburg – était un « gouvernement ouvrier », bien que d’un type « non authentique ». Pierre Frank, qui fut longtemps un des dirigeants du Secrétariat unifié, a écrit une polémique attaquant Zinoviev parce que celui-ci (à l’occasion) affirmait avec raison qu’un gouvernement ouvrier signifiait la dictature du prolétariat.

Ces organisations voudraient faire croire qu’un régime parlementaire gouverné par un parti social-démocrate est un « gouvernement ouvrier » ou un « gouvernement réformiste » ; mais c’est un gouvernement capitaliste. Ceci correspond à leur politique qui est d’opérer comme groupes de pression sur les partis réformistes de masse. Au Chili, au début des années 1970, l’Unidad Popular (UP) d’Allende, coalition bourgeoise entre les socialistes d’Allende, les communistes et quelques petites formations capitalistes, représentait la parfaite réalisation de cette vision social-démocrate. L’UP a bercé les masses ouvrières d’illusions suicidaires dans l’armée « constitutionnelle » et a pavé la voie au coup d’Etat meurtrier de Pinochet.

Quant à Brandler, il s’éloigna brusquement du léninisme, devint un des dirigeants de l’Opposition communiste de droite et se consolida sur une politique social-démocrate. Dans un échange de vues avec Isaac Deutscher, Brandler sue par tous les pores une satisfaction suffisante de social-démocrate allemand provincial qui pense qu’il n’y a absolument jamais rien eu à apprendre des bolchéviks :

« Je ne réalise que maintenant combien est formidable le trésor d’idées que le mouvement ouvrier allemand a acquis par sa propre expérience et très indépendamment. Nous étions tellement impressionnés par les réalisations des bolchéviks que nous en avions oublié les nôtres. Prenez l’Impérialisme de Lénine qui est à juste raison considéré comme un ouvrage de référence. Déjà au congrès de l’Internationale à Stuttgart en 1907 et dans d’autres conférences à la fin du siècle dernier, la plupart des idées que Lénine a développées dans son Impérialisme étaient déjà débattues, principalement par Kautsky. »

– New Left Review no 105, septembre-octobre 1977

L’Impérialisme de Lénine était une polémique contre Kautsky dont la théorie du « superimpérialisme » (aujourd’hui ressuscitée par le milieu « anti-mondialisation ») est basée sur le mensonge que les antagonismes nationaux et donc la guerre impérialiste ne sont pas inhérents au système capitaliste. C’est en opposition à ce social-pacifisme et à ce social-chauvinisme que Lénine lança la bataille pour la Troisième Internationale !

Pour ce qui est des pro-travaillistes britanniques de la revue Revolutionary History, l’éditorial de son numéro de 1994 sur l’Allemagne déguise en questions ses thèses anti-révolutionnaires : « Cette série d’événements était-elle une occasion révolutionnaire qui a échoué ? L’insurrection avorta-t-elle pour déboucher dans une république bourgeoise à cause de la traîtrise de la social-démocratie et l’échec de la gauche révolutionnaire ? Une république bourgeoise libérale était-elle une possibilité ? Les énormes erreurs des communistes étaient-elles le résultat de leur propre inaptitude ou dues au fait que l’Internationale communiste s’en soit mêlée ? Jusqu’à quel point la politique du Parti communiste allemand fut-elle influencée par les préférences soviétiques pour une alliance avec l’aile droite militariste allemande, une coalition des deux outsiders, les laissés pour compte du traité de Versailles ? Aurait-on pu tirer plus de la situation que ce qui est advenu ? La victoire ultérieure de Hitler fut-elle rendue inévitable par les événements de l’époque ? Si le Parti communiste n’avait pas été formé et si la classe ouvrière avait maintenu son unité organisationnelle, la victoire de Hitler aurait-elle pu être évitée ? »

On voit clairement où mène la ligne de Revolutionary History, même s’il faut lire entre les lignes, comme c’est généralement le cas avec ces revues qui disent n’être « affiliées à aucun parti ». Le raisonnement est le suivant : la révolution prolétarienne n’a pas triomphé en Allemagne en 1918-1923 et il n’y a que des sectaires et des fous qui puissent imaginer qu’elle se profilait à l’horizon ; en Union soviétique, où la révolution a effectivement triomphé en 1917, la direction bolchévique a vite montré qu’elle se composait principalement d’imposteurs et de fanatiques égarés. Alors, pour RH, que reste-t-il à faire sinon se lamenter que les forces révolutionnaires prolétariennes aient scissionné de la Seconde Internationale ? Ils cherchent à tout prix à éviter de reconnaître que c’est l’attachement pusillanime du SPD à la République de Weimar combiné à l’incapacité du Parti communiste d’y mettre un terme définitivement en 1923, qui a permis à Hitler d’arriver au pouvoir. Le fascisme, l’oppression brutale des masses coloniales par l’impérialisme, les guerres interimpérialistes, le racisme – tout cela, aux yeux d’un social-démocrate, ce n’est pas le produit inévitable de l’ordre social bourgeois pourrissant, ce sont des aberrations malheureuses qui s’écartent de temps en temps de la norme bourgeoise démocratique et bien ordonnée.

Au fond, c’est la validité de la révolution d’Octobre et la tentative des bolchéviks de l’étendre internationalement qu’ils remettent tous en question. La position de Brandler fut toujours celle de « l’exceptionnalisme russe », autrement dit, le programme de Lénine a peut-être marché en Russie mais il ne pouvait pas s’appliquer à l’Allemagne avec sa classe ouvrière soi-disant plus « cultivée », prétendument attachée au cadre de la démocratie parlementaire pour l’éternité. Avec la destruction de l’Union soviétique, les révisionnistes ont maintenant « découvert » que le programme de Lénine ne marchait pas pour la Russie non plus, que l’Etat ouvrier soviétique avait été « l’expérience d’un échec ». C’est pourquoi tous les réformistes finissent aujourd’hui dans le camp de la « campagne anti-mondialisation », implorant les impérialistes d’être « responsables » et « humains ».

...

La révolution d’Octobre demeure notre boussole. Elle a démontré comment un parti révolutionnaire enraciné dans le prolétariat peut arracher les masses laborieuses des griffes des traîtres réformistes et les mener au pouvoir. C’est l’élément subjectif, le parti révolutionnaire, qui joue le rôle central. C’est toute la différence entre la Russie de 1917 et l’Allemagne de 1923.

La tâche stratégique qui incombe aux communistes allemands, c’est de faire rompre le prolétariat avec la social-démocratie. Comme Trotsky l’a justement conclu, cela aurait pu se faire en 1923. L’obstacle n’était ni la situation objective ni l’« omnipotence » de la social-démocratie ; c’était l’incapacité de mener une politique révolutionnaire, particulièrement au moment décisif. Là, la faiblesse programmatique du Parti communiste allemand, accentuée plutôt que corrigée par un Comintern qui commençait lui-même à dégénérer, fut déterminante. Nous cherchons à assimiler de façon critique les leçons de 1923 afin de renforcer notre parti international pour les luttes révolutionnaires qui nous attendent.

Allemagne : Octobre 1923. Un tournant dans l’histoire par Pierre Frank

(source)

Un demi-siècle s’est écoulé depuis ces journées d’Octobre 1923 au cours desquelles s’est produit un formidable tournant historique. Les événements eux-mêmes à l’époque n’ont pas paru extrêmement spectaculaires. En Allemagne, le parti communiste qui avait quelques semaines auparavant caractérisé la situation comme révolutionnaire et mettait à l’ordre du jour la lutte pour la conquête du pouvoir, se dérobait au combat. En Union Soviétique, Léon Trotsky se séparait ouvertement de la majorité du Bureau Politique après avoir mené la lutte seulement au sein de celui-ci, lutte qu’il avait commencée aux côtés de Lénine du vivant de celui-ci et qu’il avait poursuivie seul lorsque la maladie écarta Lénine de la vie politique.

Les événements d’Allemagne et d’Union Soviétique avaient entre eux le lien objectif que le recul des années n’a fait que rendre plus évident : la vague révolutionnaire qui déferla en Europe à partir de 1917 et à la fin de la première guerre mondiale, après quelques avatars, finissait par échouer hors de l’Union Soviétique, laissant le premier Etat ouvrier isolé. La perspective de la révolution socialiste en Allemagne était écartée pour des années ; en Union Soviétique, les couches bureaucratiques commençaient à prendre le dessus et leur victoire allait entraîner des défaites de la révolution qui prolongèrent considérablement le recul du mouvement ouvrier international. Parmi les conséquences les plus importantes de ces événements, la création d’une direction révolutionnaire internationale - l’Internationale communiste - et de ses sections allait en être profondément affectée. A l’étude des causes de ces deux événements, on constate que c’est essentiellement la faiblesse de la direction révolutionnaire allemande et internationale à l’époque qui a provoqué ce tournant de la situation. Les cinquante années écoulées ne font pas de ces événements des faits historiques lointains ; ils pèsent encore aujourd’hui, notamment sur la marche de l’Europe vers le socialisme, par le poids du stalinisme dans le mouvement ouvrier. Il faut donc se pencher sur eux, pas à titre de souvenirs historiques, mais aussi et surtout comme des éléments toujours actuels de nos luttes. Le tournant historique constitué par ces événements a-t-il été compris entièrement un demi-siècle après ? A lire ce qui a été écrit à ce sujet, on s’aperçoit qu’ils sont encore mal perçus quant a leur signification historique profonde. Le tournant de la situation en Union Soviétique, sauf pour ceux qui continuent à se nourrir chez les staliniens, est reconnu, en ce sens qu’il est admis qu’avec la formation de l’Opposition de gauche à Moscou autour de Trotsky commençaient la résistance à la montée bureaucratique et la grande crise qui s’achèvera par la destruction du parti bolchevik, animateur et dirigeant de la révolution d’octobre Mais, du fait qu’il existe toujours une organisation qui s’appelle Parti Communiste de l’Union Soviétique, beaucoup voient en elle la continuation du parti de Lénine. L’autre aspect de la question, à savoir qu’avec ce tournant débute la lutte pour continuer l’œuvre d’Octobre, pour continuer l’Internationale communiste, ce processus se poursuit encore, cet aspect est peut-être moins compris. D’où tant de tentatives à diverses échelles qui récusent l’acquis de l’Internationale communiste et refusent de se lier à ce qui fut commencé en 1923 par Trotsky, à ce combat que mène à présent la IVe Internationale.

Pour les événements d’octobre 1923 en Allemagne, l’incompréhension est encore plus grande. Pourtant, les faits sont largement connus et les historiens ne trouveront probablement plus grand chose de nouveau et d’inattendu. Mais l’interprétation de ce qui se produisit donne lieu à controverse et, avec elle l’appréciation de tous les événements qui suivirent la première guerre mondiale, c’est à dire d’une phase extrêmement importante de la révolution socialiste mondiale. L’incompréhension de cette période trouve son prolongement dans une incompréhension du présent.

LA REVOLUTION ALLEMANDE APRES LA PREMIERE GUERRE MONDIALE

La plupart des historiens reconnaissent que, surgissant violemment pendant la première guerre en 1917 dans la Russie tsariste, la vague révolutionnaire, après avoir rompu le capitalisme à son chaînon le plus faible, déferla à partir de 1918 en Europe centrale, notamment en Allemagne. Les développements révolutionnaires dans les pays coloniaux et semi-coloniaux à l’époque, sans être négligeables, étaient encore très limités, surtout par comparaison avec ceux qui suivirent la deuxième guerre mondiale.

L’épicentre de la révolution socialiste mondiale était à cette époque en Allemagne. La question allemande fut au centre des débats de tous les congrès de l’Internationale communiste jusqu’au 5e inclus (1924). Chaque congrès de l’Internationale accompagne d’une certaine manière une étape de la révolution allemande. Le premier congrès suit le soulèvement de Spartakus et l’assassinat de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg. Le 2e aide la naissance d’un parti communiste allemand de masse par l’adhésion d’une fraction majoritaire des Indépendants (USPD). Le 3e congrès, largement consacré à « l’action de mars » (1921), condamne une tactique ultra-gauchiste produite par l’impatience d’une tendance dans l’Internationale communiste et inaugure la tactique du front unique. Le 4e congrès reprend cette tactique du front unique et la prolonge en traitant de la question du gouvernement ouvrier ou ouvrier et paysan. Jusque là, les congrès de l’Internationale communiste où Lénine et Trotsky occupent la première place, étaient le lieu de débats clairs et ardents pour définir des orientations précises. Les progrès dans la pensée de l’Internationale communiste d’un congrès à l’autre sont visibles ; les erreurs, parfois à grand peine, sont rectifiées.

Surviennent les événements d’octobre 1923 en Allemagne et en Union soviétique, et les choses changent. Un débat s’ouvre dans le parti communiste allemand à la fin de l’année et aussi dans toute l’Internationale qui atteindra son point culminant au 5e congrès de l’Internationale communiste (mai 1924). La lecture du procès-verbal de ce congrès atteste qu’il existe une grande confusion, que l’analyse des événements reste superficielle, que l’orientation est peu claire. Pis encore, ces débats sont menés en vue de trouver des boucs-émissaires et déterminés par des considérations sous-jacentes qui ne sont pas exprimées. Peu de temps après le 5e congrès, il devenait évident pour les dirigeants de l’Union soviétique et de l’Internationale communiste que, sur la situation allemande et mondiale le congrès s’était trompé. Une orientation droitière fut dès lors appliquée qui n’avait rien de commun avec celle, ultra-gauchiste, du 5e congrès. Mais aucune auto-critique ne fut faite et le débat sur l’Allemagne ne fut plus jamais repris. Lorsque se réunit le 6e congrès, quatre ans plus tard, celui-ci ignora totalement ce qui avait été dit et décidé au précédent congrès. Octobre 23 en Allemagne depuis lors fut l’objet d’interprétations diverses formulées dans des livres et des brochures d’opposants, d’exclus, etc., mais plus jamais ne fut mis à l’ordre du jour dans l’Internationale communiste.

L’ESCAMOTAGE AU 5e CONGRES

Au 5e congrès, c’est Zinoviev qui donne le ton. Il est alors apparemment à la tête de la Troïka (Zinoviev-Kamenev-Staline) qui vient de porter le premier grand coup à Trotsky et a l’Opposition de Moscou en janvier 1924. Il présente au congrès un tableau des événements d’Allemagne qui escamote leur gravité. Il y avait une situation révolutionnaire, déclare-t-il dans son long rapport au congrès, pendant laquelle la direction allemande a failli à son devoir. Il attaque longuement Brandler, dirigeant du PC allemand, et Radek, chargé dans l’Internationale communiste de suivre l’Allemagne. Mais, ajoute-t-il de façon très démagogique, le parti communiste allemand a ensuite fortement réagi et changé sa direction. Une nouvelle direction est en place et, la situation en Allemagne restant grosse de crises révolutionnaires, Zinoviev estime qu’Octobre 23 ne sera dans l’histoire qu’un simple épisode. Quand il termine son rapport sur l’activité du Comité exécutif de l’IC, Zinoviev déclare tout simplement qu’avec son intervention la question allemande est pratiquement épuisée et qu’on peut passer a l’ordre du jour :

« Nous avons un point particulier à l’ordre du jour : la question allemande. Personnellement, je suis maintenant d’avis que nous pouvons tranquillement retirer ce point de l’ordre du jour parce que la question a déjà été clarifiée dans ses principaux traits. L’an dernier, on a surtout parlé et écrit sur le parti allemand. Je ne vois cependant pas une question allemande particulière devant moi. La situation en Allemagne est difficile. La perspective politique générale reste inchangée. La situation est grosse de révolution ».

Mais l’Internationale communiste et ses sections, bien qu’étant déjà contaminées par la bureaucratisation, n’en étaient pas encore à l’époque du stalinisme dominant, omnipotent, et il y eut tout de même une discussion. Nous laissons de côté des interventions comme celle de Ruth Fischer, au nom de la nouvelle direction allemande, et d’autres qui ne visaient pas à analyser ce qui s’était produit mais à accabler Brandler et sa tendance. Par contre, quelques interventions, dont celles où Radek, Brandler et, entre autres, Clara Zetkin exprimèrent un autre point de vue, apportèrent des explications face à la démagogie débridée de Zinoviev et de ceux qui le soutenaient à ce moment avec le même empressement que beaucoup d’entre eux allaient montrer deux ans plus tard pour le vilipender. Mais ces critiques étaient limitées et ne posaient pas la question dans toute son ampleur.

Brandler et Radek, à ce congrès, ne nient pas qu’il y avait une situation révolutionnaire. Ils plaident coupables mais donnent pour circonstance atténuante qu’ils ont compris trop tard la situation et que le parti alors n’avait plus assez de temps pour se préparer à la lutte pour le pouvoir ; « En quoi consiste la leçon profonde de l’affaire de Saxe, la leçon que nous devons comprendre pour ne pas avoir à aller au-devant de nouvelles défaites ? La leçon est la suivante : d’abord, qu’on ne peut sauter de sa place sans prendre d’élan, qu’on ne peut pas sans des actions préalables qui demandent un temps plus long et qui préparent les masses d’un seul coup lutter pour le pouvoir sur la base d’une décision du parti. La cause de notre défaite n’est pas dans la décision du 21 octobre ; elle remonte à beaucoup plus tôt lorsque nous n’avions pas reconnu - et c’est également ma faute, je ne l’ai aussi pas reconnu à temps - que nous nous engagions dans une lutte décisive. Et comme nous n’avions pas mobilisé le parti de toutes nos forces, nous étions venus à une situation dans laquelle nous ne pouvions sauter faute d’élan ». (Radek, compte-rendu, édition allemande, p.178)

« Historiquement, quelle fut notre faute ? La tâche consistait en ceci que nous qui dans la période générale n’avons pas réussi une seule fois à organiser la défense, ne pouvions pas suffisamment lutter de façon défensive, nous avons dû en deux mois et demi passer à l’offensive ». (Brandler, p.234)

II est vrai que le caractère de la situation en Allemagne en 1923 ne fut compris, par la direction du PC allemand et par Radek, que tardivement, vers la fin de juillet. Mais ce fait est loin d’être la raison profonde de ce qui se passa trois mois plus tard en octobre 23. C’est certainement parce qu’il en était conscient que Brandler, ultérieurement, s’efforça de dénier l’existence en Allemagne d’une situation révolutionnaire. D’autres prétendirent, entre autres, que dans les mois les plus décisifs on n’avait pas rencontré parmi les masses la combativité qu’elles avaient eue en 1918 à la fin de la guerre. Nous reviendrons plus loin sur ces questions.

Au fur et à mesure que l’on s’éloignait de 1923, les interprétations évoluèrent, tout d’abord de la part de militants communistes allemands. Ces interprétations s’accentuèrent à l’approche et après la victoire du nazisme. Ainsi, à titre d’exemple, citons celle de A. Rosenberg qui était en 23 dans la « gauche » du PCA :

« Bien qu’en 1923, à la suite de l’occupation de la Ruhr et de l’inflation, la décadence politique et économique de la bourgeoisie allemande se précipitât, le Comité Central du parti communiste allemand se refusa à faire de la propagande en faveur de la dictature du prolétariat et de la révolution sociale. On s’en tint au front unique et au gouvernement ouvrier ». (A.Rosenberg, Histoire du Bolchévisme, écrit en 1932, p.265-266, Ed.Grasset)

« Succédant à l’avènement de Mussolini au pouvoir en Italie, les événements d’octobre 1923 en Allemagne furent la deuxième défaite et cette fois décisive de l’Internationale communiste. Le plus déprimant, ce n’était pas le fait lui-même qu’une révolution ouvrière eût échoué en Allemagne. On peut différer d’opinion quant à la possibilité d’une telle révolution en Allemagne en 1923 et à la manière dont elle aurait dû être menée. Le plus désolant, c’était la preuve que la tactique et la stratégie communistes avaient donnée de leur insuffisance et de leur impuissance complètes ». (p.267-268)

Ce « gauchiste » oubliant ce qu’il avait défendu en 1923-24, critique la direction allemande pour n’avoir pas fait de la « propagande » pour la dictature du prolétariat et pour avoir cherché à réaliser le front unique ouvrier ; il ne trouve rien de « déprimant » à ce que la révolution socialiste ait échoué en Allemagne ; après tout, pense-t-il, on peut différer d’opinion sur ce qu’étaient la situation et ses possibilités et sur ce que le Parti aurait dû faire !

Un autre exemple de réinterprétation de l’histoire de cette époque nous est donné dans un livre de souvenirs, « Spartakus », paru en Allemagne il y a deux ou trois ans, qui n’a d’ailleurs d’autre prétention que de rappeler des souvenirs personnels, non celle d’écrire l’histoire. L’auteur, Retziaw, ancien membre du Spartakusbund, ancien fonctionnaire du PC allemand pendant de longues années, ne voit dans ce qui se passe en Allemagne au cours et après la première guerre mondiale qu’une suite d’événements inévitables, allant de l’assassinat de Karl et de Rosa.

Les historiens également n’ont pas donné aux événements de 23 en Allemagne toute leur signification. Ainsi, Isaac Deutscher, dans sa biographie de Trotsky, n’accorde que peu d’importance à L’Internationale communiste après Lénine où Trotsky donne une place importante à Octobre 1923 en Allemagne et passe rapidement sur ces événements, ne leur consacrant que quelques pages. Deutscher partageait un point de vue assez voisin de celui que Radek et Brandler défendirent quelques années après les événements ; il s’est gardé de discuter les positions de Trotsky sur cette question, probablement parce qu’il ne se sentait pas en terrain très solide. E.H. Carr traite la question de façon beaucoup plus ample, dans son histoire de l’Union soviétique se trouve tout un chapitre de 42 pages intitulé « le fiasco allemand ». Mais Carr, dont les recherches ont pour sujet essentiel la construction et la politique de l’Etat créé par la révolution d’Octobre- non la marche de la révolution socialiste internationale - ne discute pas la question de savoir s’il y avait ou non une situation révolutionnaire en Allemagne en 1923. Il fournit des documents, des informations au plus haut point intéressants, qui témoignent de l’irrésolution, des indécisions qui existaient dans les sommets du PC allemand, de l’Internationale communiste et de l’Etat soviétique. Sur la marche de la révolution allemande après la première guerre mondiale, P. Broué a publié voici quelques mois un livre important « Révolution en Allemagne 1917-1923 » (1). Il donne pour la première fois au public de langue française une information d’une très grande richesse, dépassant de loin le livre de Flechtheim sur le même sujet. La lecture du livre de Broué s’impose à tout militant révolutionnaire.

Malheureusement, Broué, lui aussi, esquive la question essentielle : y avait-il une situation révolutionnaire en Allemagne en 1923 et pourquoi, dans l’affirmative, a-t-elle abouti à un fiasco ? On trouve dans son livre beaucoup d’éléments qui permettent de répondre à cette question, mais l’auteur, qui s’engage dans des questions ne manquant pas d’intérêt, ne saisit toutefois pas à bras le corps cette question essentielle. Il étudie soigneusement par exemple ce qu’étaient le parti communiste allemand, ses militants, les composantes de ce parti, et c’est avec émotion que j’ai retrouvé notamment en illustration dans son livre nombre d’anciens compagnons de lutte de la fin des années 20 et des années 30. A propos des hommes qui ont dirigé le PCA après la mort de Karl et de Rosa, Broué fait des éloges littéralement stupéfiants de Paul Lévi alors que son passage à la social-démocratie après 1923 a révélé l’entièreté de son évolution et de ses caractéristiques politiques. Qu’il ait été intellectuellement supérieur aux dirigeants communistes qui prirent sa succession ne peut en rien estomper le fait qu’il s’est avéré ne pas être un révolutionnaire. Sa désertion de 1921 prit prétexte de l’action aventureuse de mars, elle était en fait la manifestation des premières dérobades qui se produisirent dans le mouvement communiste dès que les difficultés commencèrent à se dessiner après l’enthousiasme de 1919 et 1920.

A ce titre, Paul Lévi ne fut qu’un précurseur de bien d’autres que la vague révolutionnaire d’après guerre avait amenés à l’IC et que le reflux ramena dans le giron du réformisme. Broué termine sur le front unique qu’il n’est pas loin de présenter comme l’essence de la politique révolutionnaire ; mais le front unique n’est qu’une tactique que doit employer le parti révolutionnaire, une tactique que le PCA eut de grosses difficultés à appliquer. C’est une tactique qui se réalise ou non - cela ne dépend pas seulement du parti révolutionnaire - mais le front unique ne peut en soi résoudre le problème essentiel qui se posait en 1923 et qui se posera pour tout parti révolutionnaire de masse dans une période révolutionnaire, à savoir la conquête du pouvoir : celle-ci peut s’effectuer selon les cas dans le sillage ou dans le dépassement du front unique.

Y AVAIT-IL UNE SITUATION REVOLUTIONNAIRE EN Allemagne EN 1923 ?

C’est la question des questions. En l’absence d’une situation révolutionnaire, la reculade d’octobre 23 à Chemnitz, le « fiasco allemand » n’aurait eu qu’une importance relative. En présence d’une situation révolutionnaire, une telle reculade fut fatale. Or, on peut dire que toutes les données de l’année 1923 (on en trouve de très nombreuses dans le livre de Broué et nous n’en mentionnons que quelques unes) conduisent à répondre affirmativement à la question. Les effectifs du PCA et des Jeunesses communistes augmentent considérablement (en un an de 30.000 à 70.000 pour la jeunesse communiste). Les tirages des journaux communistes (il existe plusieurs quotidiens à travers le pays) augmentent également de façon très importante : à Berlin, la « Rote Fahn » dépasse le tirage du quotidien social-démocrate « Vorwärts ». Les manifestations de plus en plus nombreuses, les luttes d’importance variable sont essentiellement dirigées par des membres du PCA. Au 5e congrès de l’Internationale communiste, Brandler dans une partie de son intervention où il met en garde contre la sous-estimation de la défaite et contre la ligne aventuriste qui va en découler, souligne ce fait : « ... tous les ouvriers qui luttèrent en 1923 ne luttèrent pas sous la direction des amsterdamiens (2) et des sociaux-démocrates, mais sous la direction du parti communiste, tandis que maintenant, avec un pourcentage plus grand de grèves économiques et plus de participants qu’en 1923, ce n’est pas le cas pour toute l’année depuis le début de janvier jusqu’à la fin d’avril ». (Compte-rendu p.227) Un des témoignages les plus symptômatiques de la progression de l’influence communiste est donné par son expression dans le mouvement syndical. On sait combien celui-ci, surtout en Allemagne, est enfermé dans une machine bureaucratique généralement peu sensible à ce qui se passe dans la classe même. L’appareil syndical est quasi inamovible. Cet appareil joua un rôle funeste dans la révolution de 1918. Or, pour la première fois en 1923, le parti communiste parvient à l’ébranler. Le succès peut-être le plus éclatant est obtenu dans le puissant syndicat des métaux où, en juillet de cette année, le PC obtient dans les centres industriels la moitié des voix et un tiers des mandats pour le congrès de ce syndicat. Et ce n’est pas un exemple isolé. La progression est encore plus marquée dans les conseils d’usine (Betriebsräte). La poussée révolutionnaire de la classe est incontestable.

S’il est vrai que l’ensemble du PC se soit mis en mouvement avec lenteur, parfois avec une conviction insuffisante, la cause essentielle est à rechercher dans la direction qui n’a pas été à la hauteur de ses responsabilités. C’est dans le discours de Clara Zetkin au 5e congrès, dans un discours où elle prend la défense de la direction Brandler contre ceux qui veulent en faire un bouc-émissaire et où elle cherche à faire prévaloir une orientation de droite contre l’ultra-gauchisme du moment, qu’elle dresse un réquisitoire impressionnant contre la direction :

« La situation en Allemagne qui avait connu une crise par les effets de l’occupation de la Ruhr était objectivement sans aucun doute extraordinairement révolutionnaire. Plus encore, la situation objectivement révolutionnaire commença, si ce n’était pas encore consciemment, mais seulement instinctivement, clair, déjà à se transformer en une situation subjectivement révolutionnaire. En avril, mai, juin, juillet, nous voyons ces phénomènes : partout des mouvements de salaires, partout des démonstrations contre la famine, des pillages de boutique, des réquisitions de produits alimentaires dans les campagnes par les ouvriers des villes, etc. Indiscutablement, la situation était révolutionnaire. Des centaines de petites sources chaudes sortaient du terrain ébranlé par des forces volcaniques ». « Qu’auraient dû être les tâches du parti, de haut en bas, de droite à gauche ? Rassembler toutes ces eaux en un seul courant puissant, montrer à ce courant son lit, sa direction, à savoir la lutte pour la conquête du pouvoir. Cela n’eut pas lieu. J’exprime ouvertement mon opinion que, bien que tous les éléments du parti soient partiellement coupables, la plus grande partie de la faute est à attribuer à la direction. Précisément parce qu’elle était la direction, parce qu’elle doit aller de l’avant pour montrer le chemin et qu’elle ne doit pas se laisser pousser de l’avant par les masses du parti ».

« Le parti n’a pas compris comment transmettre aux larges masses la conscience des rapports entre leurs souffrances cuisantes et la conquête du pouvoir. Il n’a pas compris autre chose : savoir créer des bastions solides, fortement organisés pour des actions de masse. Il n’a pas concentré suffisamment les conseils d’entreprise et avant tout ne les a pas assez politisés. Il n’a pas fait de ceux-ci des organes qui, à la place des conseils ouvriers politiques, pouvaient d’abord devenir des centres de rassemblement, ensuite des organes des masses agissantes devenues actives. Il a omis une troisième chose : diriger la volonté des masses vers la guerre civile ; il avait créé des organismes unitaires politiques, armés pour la lutte sous forme de centuries. Mais celles-ci n’étaient que des organisations de parade. Elles n’étaient pas liées à la lutte des ouvriers ». (Clara Zetkin, Compte-rendu du 5e Congrès, p.323-324)

Ceux qui comparent la combativité des masses en 1923 à celle de 1918-1919 restent à la surface des choses. Fn 1918, le soulèvement suscité par les souffrances qu’engendra la guerre fut suffisant pour entraîner l’écroulement de la monarchie des Hohenzollern, mais il laissa intact l’ordre bourgeois. En 1923 se posait le problème de la prise du pouvoir par la classe ouvrière dans un pays où le capitalisme avait encore des forces très grandes. La « spontanéité » ou pour parler plus correctement le mouvement propre des masses, produit à la fois de l’histoire et des conditions objectives mêmes, si profond et puissant qu’il soit, ne pouvait suffire à accomplir cette tâche par lui-même ; il lui fallait disposer d’une direction ayant la capacité de prendre appui sur ce mouvement montant des masses, de tracer la route à suivre, les objectifs à atteindre aux divers stades de la lutte, d’élever ainsi celle-ci jusqu’au combat pour le pouvoir.

On ne peut attendre des ouvriers qu’ils parviennent par eux-mêmes, sans une organisation, à définir l’action à mener quotidiennement, plus particulièrement dans des moments de crise, quand de nouvelles initiatives sont exigées par une situation qui change de jour en jour, parfois d’heure en heure. La « spontanéité » ne peut qu’amener le mouvement des masses à se dissiper en l’absence d’objectifs précis. En ce qui concerne le « manque de combativité » que certains observateurs de l’époque déclarent avoir constaté dans les journées cruciales d’octobre 1923, dans la mesure où ce phénomène existait, il trouve son origine dans les rapports direction-parti-masses. Les ouvriers ont besoin d’organisations ; mais, dans le même temps où ils suivent leurs organisations, ils ne sont pas passifs tant dans leur action que dans leur pensée par rapport à celle-ci. Ils sont très sensibles, dans les périodes cruciales, à la capacité des directions de ces organisations, à leur résolution ou leur manque de résolution. Ceci se voit toujours au cours de grèves même partielles ou locales ; à plus forte raison en est-il ainsi dans des périodes révolutionnaires. Le manque de combativité des masses allemandes en octobre 1923 était en réalité un reflet parmi celles-ci du manque de résolution de la direction. Elles entrevoyaient plus ou moins confusément que quelque chose n’était pas à la hauteur des événements dans la direction. Il y avait à cette époque-là tous les éléments d’une crise révolutionnaire, il manquait une direction capable de l’exploiter.

« LA CRISE HISTORIQUE DE L’HUMANITE SE REDUIT A LA CRISE DE LA DIRECTION REVOLUTIONNAIRE »

Cette phrase clef du Programme de Transition, Trotsky l’avait écrite en pensant avant tout à la tragédie de la révolution allemande, qui aboutissait à la catastrophe de 1933 puis à la deuxième guerre mondiale. Il n’avait cessé de suivre la marche des événements en Allemagne. Il avait déjà au cours de l’année 1923 tiré le signal d’alarme au sujet des faiblesses de la direction du PC allemand (3) et dès la retraite lamentable d’octobre 1923 il avait mis le doigt sur la plaie dans le Cours Nouveau, en quelques pages qui condensent ce qu’il développera largement par la suite :

« La guerre fit définitivement perdre à la vie politique de l’Allemagne son équilibre « traditionnel ». Dès les premiers jours de son existence officielle, le jeune parti communiste entra dans la période orageuse des crises et des bouleversements. Néanmoins, au cours de son histoire relativement courte, on observe le rôle non seulement créateur mais aussi conservateur de la tradition qui, à chaque étape, à chaque tournant, se heurte aux besoins objectifs du courant et à la conscience critique du parti.

Dans la première période déjà, l’existence du communisme allemand, la lutte directe pour le pouvoir devint sa tradition héroïque. Les terribles événements de mars 1921 révélèrent que le parti n’avait pas encore suffisamment de forces pour atteindre son but. Il fallut faire volte-face vers la lutte pour les masses avant de recommencer la lutte directe pour le pouvoir.

Cette volte-face s’accomplit difficilement car elle allait à rencontre de la tradition nouvelle. Dans le parti russe, actuellement, on rappelle toutes les divergences de vues, même insignifiantes qui ont surgi dans le parti ou dans son comité central dans les dernières années. Peut-être conviendrait-il aussi de se rappeler le dissentiment capital qui se manifesta au 3e congrès de l’Internationale communiste. Maintenant, il est évident que le revirement obtenu alors sous la direction de Lénine, malgré la résistance acharnée d’une partie considérable, au début de la majorité du congrès, sauva littéralement l’Internationale de l’écrasement et de la désagrégation dont elle était menacée dans la voie du « gauchisme » automatique, a-critique qui, en un court espace de temps, était déjà devenu une tradition figée. Après le 3e congrès, le parti communiste allemand effectue, assez douloureusement, le revirement nécessaire. Alors commence la période de lutte pour les masses sous le mot d’ordre du front unique, avec de longues négociations et autres procédés pédagogiques. Cette tactique dure plus de deux ans et donne d’excellents résultats. Mais en même temps, ces nouveaux procédés de propagande, prolongés, se transforment en... une nouvelle tradition semi-automatique dont le rôle a été très important dans les événements du second semestre 1923.

Dès maintenant, il est incontestable que la période qui va de mai (commencement de la Résistance dans la Ruhr) ou de juillet (effondrement de cette résistance) jusqu’à novembre, moment où le général Seeckt prend le pouvoir, est dans la vie de l’Allemagne une phase nettement accusée de crise sans précédent. La résistance que l’Allemagne républicaine à demi-étouffée d’Ebert-Cuno avait tenté d’opposer au militarisme français s’est écroulée, entraînant avec elle le piteux équilibre politique et social du pays. La catastrophe de la Ruhr a, jusqu’à un certain point, joué pour l’Allemagne « démocratique » le même rôle que 5 ans auparavant la défaite des troupes allemandes pour le régime des Hohenzollern.

Dépréciation incroyable du mark, chaos économique, effervescence et incertitude générales, désagrégation de la social-démocratie, afflux puissant des ouvriers dans les rangs communistes, attente unanime d’un coup d’Etat... Si le parti communiste avait modifié brutalement l’allure de son travail et avait profité des 5 ou 6 mois que lui accordait l’histoire pour une préparation directe, politique, organique, technique à la prise du pouvoir, le déroulement des événements aurait pu être tout autre que celui auquel nous avons assisté en novembre. Mais le parti allemand était entré dans la nouvelle courte période de cette crise, peut-être sans précédent de l’histoire mondiale, avec les procédés de la période biennale précédente de propagande pour l’établissement de son influence sur les masses. Il fallait alors une nouvelle orientation, un nouveau ton, une nouvelle façon d’aborder la masse, une nouvelle interprétation et application du front unique, de nouvelles méthodes d’organisation et de préparation technique, en un mot un brusque revirement tactique.

Le prolétariat devait voir à l’œuvre un parti révolutionnaire marchant directement à la conquête du pouvoir. Mais le parti allemand continuait en somme sa politique de propagande, bien que sur une échelle plus large. Ce n’est qu’en octobre qu’il prend une nouvelle orientation. Mais il lui reste alors trop peu de temps pour développer son élan. Il donne à sa préparation une allure fiévreuse, la masse ne peut le suivre, le manque d’assurance du parti se communique au prolétariat et, au moment décisif, le parti recule sans coup férir.

Si le parti a cédé sans résistance des positions exceptionnelles, la raison principale est qu’il n’a pas su, au début de la nouvelle phase (mai-juillet 1923) s’affranchir de l’automatisme de sa politique antérieure, établie comme pour des années, et poser carrément dans l’agitation, l’action, l’organisation, la technique, le problème de la prise du pouvoir.

Le temps est un élément important de la politique, particulièrement à une époque révolutionnaire. Il faut parfois des années et des dizaines d’années pour rattraper des mois perdus ».

Quelques mois plus tard, avant que s’ouvre le 5e congrès de l’IC où il n’interviendra pas- il ne veut pas que le « trotskysme » condamné pour la première fois au début de l’année y soit utilisé pour ajouter à la confusion des débats- il reprend la question des événements d’octobre 1923 dans une introduction à l’ouvrage Les cinq premières années de l’Internationale communiste, où il rassemble tous ses écrits relatifs à son activité pour celle-ci. Vers la fin de 1924, il souligne l’importance du rôle de la direction révolutionnaire dans un livre : « Les leçons d’Octobre », qui servit d’ailleurs de prétexte à un rebondissement de la lutte contre le trotskysme. Enfin, il traite la question de manière très détaillée dans sa lettre au 6e congrès de l’IC, faisant une critique approfondie des carences et des erreurs du 5e congrès sur cette question et reformulant une fois encore la signification du tournant objectif constitué par l’échec de la révolution allemande d’après la guerre de 1914-1918.

Il n’est évidemment pas question de donner ici en quelques lignes les enseignements développés dans ces divers ouvrages, qu’il s’agisse entre autres de la compréhension de la marche de la révolution, plus particulièrement en Europe, par périodes de flux et de reflux, chacune de ces périodes passant par diverses phases, du rôle exceptionnel de la direction dans les moments de crise révolutionnaire où tout se décide dans un laps de temps extrêmement court, des mots d’ordre et des formes d’organisation dans les périodes de flux pour porter la montée des masses vers les plus hauts niveaux, des nécessités d’incrustation dans les organisations traditionnelles pour maintenir le maximum de cohésion dans les périodes de reflux. Tous ces enseignements sont d’autant plus précieux à présent où la poussée des masses dans l’Europe capitaliste, bien que ne recevant pas le stimulant que fut la révolution d’Octobre dans les années 1918-1923, s’avère être d’une ampleur et d’une profondeur incomparablement plus grandes que celle qui se produisit un demi-siècle auparavant. Mais tous les enseignements du marxisme ne peuvent vraiment exister s’ils ne sont incarnés dans une organisation révolutionnaire. La création de la 3ème Internationale avait pour but de réaliser le projet des dirigeants bolcheviks de remodeler le mouvement ouvrier international qui avait failli en août 1914 et de créer une organisation apte à remplir les tâches exigées par la nouvelle époque : la lutte révolutionnaire pour le pouvoir.

La 2ème Internationale avant 1914 comportait plusieurs directions nationales de parti disposant d’hommes de valeur, mais ceux-ci n’avaient jamais été testés par des luttes véritablement révolutionnaires sauf en 1905 en Russie. La gauche de la 2ème Internationale n’avait pas une unité théorique ou politique, bien qu’elle se soit rassemblée contre le révisionnisme montant. Dans cette gauche, seule Rosa s’était séparée avant 1914 de la direction de la social-démocratie allemande. Encore moins cette gauche avait-elle — en dehors d’une discussion sur la grève générale— approfondi les problèmes de la lutte pour le pouvoir et pas du tout (à l’exception de Lénine) le problème de la direction révolutionnaire.

La tâche de la 3ème Internationale n’était pas simple, notamment du fait que les dirigeants des partis communistes, à l’origine, étaient soit des hommes qui avaient été formés dans les anciens partis sociaux-démocrates où ils avaient acquis des habitudes d’une époque révolue, soit des militants provenant de courants de type syndicalistes, expérimentés dans les luttes ouvrières revendicatives mais sans formation théorique et politique, soit des jeunes totalement dépourvus d’expérience et de formation théorique. D’une façon générale, il apparaît rétrospectivement que les cinq années qui s’écoulèrent de 1919 à 1924, avant qu’ait commencé le phénomène de recul et de dégénérescence de la révolution, furent un temps trop court pour que le travail de l’Internationale communiste ait donné des résultats très solides sur le plan des directions.

Cela s’aperçut rapidement dès que des défaillances se manifestèrent dans la direction soviétique elle-même. On n’a peut-être pas assez souligné que la première intervention de Staline— dans la coulisse— sur la direction de l’Internationale communiste se fit précisément pendant l’été 1923 dans une lettre à Zinoviev et Boukharine allant dans le sens qui produisit le « fiasco allemand » : « Si aujourd’hui, en Allemagne, le pouvoir, pour ainsi dire, tombait et que les communistes s’en saisissaient, ils échoueraient avec perte et fracas. Cela dans le « meilleur » des cas. Et dans le pire, on les mettrait en pièces et on les rejetterait en arrière... Selon moi, on doit retenir les Allemands et non pas les stimuler ». (7 août 1923)

II n’est pas douteux qu’en 1923 les transformations sociales qui s’étaient produites en Union Soviétique après la fin de la guerre civile et au cours des premières années de la NEP (affaiblissement du prolétariat, amélioration du sort de la paysannerie moyenne et riche, montée de la bureaucratie soviétique) avaient déjà eu des conséquences néfastes au sein du parti bolchevik lui-même, en dépit des épurations auxquelles il avait été préalablement soumis. Un appareil du parti s’était formé avec des intérêts particuliers. Il était encore bien fragile. Si la direction du parti bolchevik avait alors compris l’ampleur du danger bureaucratique, si elle ne s’était pas divisée, si elle avait compris l’impact des phénomènes de dégénérescence bureaucratique sur le parti lui-même, la bureaucratie n’aurait pas eu le champ libre qu’elle trouva dès que fut porté le premier coup au « trotskysme » dans les cadres dirigeants du parti lui-même. La retraite sans combat en Allemagne en 1923, au moment où les meilleurs éléments du parti bolchevik venaient d’être une fois de plus mobilisés pour aider la révolution allemande, c’est à dire pour étendre la révolution mondiale, entraîna un découragement considérable dans l’avant-garde et dans la classe ouvrière soviétique (4), contribuant ainsi au renforcement de la bureaucratie qui allait formuler, quelques mois plus tard, sous la plume de Staline, son aspiration au « socialisme dans un seul pays ». La retraite également sans combat 10 ans plus tard, devant la montée au pouvoir de Hitler— également dictée par la myopie bureaucratique de Staline et la dégénérescence du PCA- allait engendrer une démoralisation et des découragements encore plus grands. Avec octobre 1923 se produisit le tournant qui inaugura un long chapitre de recul profond et de confusion sans précédent dans le mouvement ouvrier international après qu’Octobre 1917 ait ouvert tant d’espérances.

Aux effets pernicieux subsistants de l’opportunisme social-démocrate s’ajoutaient ceux du phénomène stalinien encore plus déroutant, plus particulièrement pour tous ceux qui voyaient encore pendant bien des années dans l’Union soviétique un pôle révolutionnaire. Longtemps après qu’eut pris fin le recul de la révolution mondiale, la confusion semée par le stalinisme est loin d’être dissipée. Certes, depuis quelques années, on ne trouve plus seulement quelques groupes extrêmement faibles s’opposant aux politiques réformistes des partis socialistes et des partis staliniens, mais des dizaines et même des centaines de milliers d’hommes et de femmes, essentiellement des jeunes, qui ont rejeté le carcan des vieilles directions et qui cherchent à travers de multiples expériences la politique révolutionnaire susceptible de mener au renversement du système capitaliste. Mais même ces derniers ne sont pas totalement débarrassés des miasmes du stalinisme.

Octobre 1923 ne fut pas seulement le début d’une longue période de défaites et de réaction au sein du mouvement ouvrier. En même temps que la situation objective commençait à se détériorer à un degré insoupçonnable, Trotsky commençait, lui, à rassembler une organisation qui, si faible numériquement et si violemment persécutée qu’elle ait été, a réussi à maintenir et à enrichir le marxisme révolutionnaire face à de gigantesques événements qui posèrent des problèmes relatifs à la lutte pour la révolution socialiste comme jamais l’histoire n’en avait posés jusque là. L’héritage théorique et politique de la 3e Internationale fut défendu, conservé, accru face au capitalisme et aussi face aux usurpateurs du drapeau de la révolution d’octobre disposant de l’autorité et des moyens de l’Union soviétique. La montée actuelle des masses, en particulier son extension au vieux continent européen, permet pour la première fois depuis 1923 au mouvement trotskyste de faire pénétrer cet acquis au sein d’avant-gardes relativement larges, de l’utiliser de plus en plus hors du domaine de la propagande pour celui de l’agitation et de l’action, de créer sur cette voie des organisations qui commencent à remplir le rôle de directions révolutionnaires.

Quatrième Internationale, n°14, avril-mai 1974

NOTES

(1) Editions de Minuit, Paris.

(2) Les syndicats réformistes étaient organisés dans la Fédération Syndicale Internationale dont le siège était à Amsterdam, d’où ce nom.

(3) Voir l’Internationale Communiste après Lénine (Editions PUF.tome 1,p.194).

(4) Au 13ème congrès du PC de l’Union Soviétique qui allait prononcer la première condamnation du soi-disant « trotskysme », en mai 1924, Boukharine qui appartient à la majorité du Bureau Politique, reconnaît en ces termes les effets du « fiasco allemand » sur ce parti : « La dépression psychologique (due à la défaite allemande) eut une influence extraordinaire sur la base de notre parti ».

Allemagne 1923 – Pierre Broué - Première partie

Allemagne 1923 – Pierre Broué - Deuxième partie

Allemagne 1923 – Pierre Broué - Troisième partie

Allemagne 1923 – Pierre Broué - Quatrième partie

Allemagne 1923 – Pierre Broué - Cinquième partie

Allemagne 1923 – Pierre Broué - Sixième partie

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  • « En 1923, l’Allemagne eut sa guerre civile, mais l’insurrection qui devait la couronner et la résoudre ne vint pas. Le résultat fut une situation révolutionnaire, vraiment exceptionnelle, irrémédiablement compromise et une bourgeoisie ébranlée, affermie de nouveau au pouvoir. Pourquoi ? Parce qu’au moment propice, la politique ne fut pas continuée par les moyens insurrectionnels qui s’imposaient logiquement. Il est évident que le redressement du régime bourgeois qui suivit en Allemagne l’avortement de la révolution prolétarienne a une stabilité très douteuse. Qu’on se rassure, nous aurons encore en Allemagne, à échéance plus ou moins longue, une nouvelle situation révolutionnaire. Mais il est clair que le mois d’août 1924 fut bien diffèrent du mois d’août 1923. Et si nous fermions les yeux sur l’expérience qui se dégage de ces événements, si nous ne la mettions pas à profit pour nous instruire, si nous allions passivement au-devant de fautes comme celles qui ont été commises, nous pourrions nous attendre à voir se répéter la catastrophe allemande de 1923 et le péril qui en résulterait pour le mouvement ouvrier serait immense. »

    Léon Trotsky, Les problèmes de la guerre civile

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