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Accueil du site > 06- Livre Six : POLITIQUE REVOLUTIONNAIRE > 1-2 Réformisme et fascisme contre la révolution sociale > Le génocide des Arméniens

Le génocide des Arméniens

mardi 23 septembre 2008, par Robert Paris

Jean-Marie Carzou, "Arménie 1915, un génocide exemplaire" :

« Les massacres s’étendent : le 2 octobre, c’est à Trébizonde ; le 3 à Ak-Hissar ; le 4 et le 5 à Trébizonde ; le 6 à Erzeroum ; le 8 à Trébizonde ; le 14 à Kighi ; le 16 à Kighi et Hadjin ; le 21 à Erzindjan ; le 23 à Kighi et Marach ; le 25 et le 26 à Gumuch-Hané, Bitlis, Van ; le 27 et le 28 à Ova, Baibourt, Chabin, Ourfa, Païas ; le 29 à Malatia et Kara-Hissar ; le 30 à Erzeroum ; le 31 à Mersine et Adana ; le 1er novembre à Arabkir, Diarbekir, Charki ; le 3 à Marach ; le 4 à Malatia ; le 7 à Mardin et Alexandrette ; le 8 à Eghin ; le 10 à Sassoun, Talory, Van, Kharpout, Païas ; le 11 à Païas ; le 12 à Sivas, Guru, Khavza ; le 13 à Tchok-Merzemen ; le 15 à Mouch, Tokat, Amassia, Marsivan, Aintab, Missis ; le 17 à Aintab et Yenidjé-Kalé ; le 18 à Marach et Yenidjé-Kalé ; le 19 à Seert ; le 20 à Antioche et Tchorun ; le 24 à Trébizonde ; le 25 à Erzeroum ; le 26 à Amassia ; le 27 et le 28 à Passen et Diarbekir ; le 28 à Zileh ; le 30 à Césarée ; le 7 décembre à Samsoun ; le 10 à Erzeroum ; le 13 à Samsoun, Mersine, Adana, Tarsous ; le 14 et le 15 à Aghdja-Guney ; le 20 à Angora ; le 24 à Akbès ; le 25 à Biredjik ; le 28 à Ourfa (2 500 Arméniens périssent brûlés vifs dans l’église où ils se sont réfugiés) ; le 31 à Diarbekir. Suprême mais facile habileté, le Sultan rejette toute la responsabilité des événements sur ces petits groupes révolutionnaires dont l’existence réelle vient à merveille justifier et purifier son action (…) Il est vrai que, le 30 septembre, le parti Hentchak a organisé à Constantinople, selon ses propres termes, « une manifestation tout à fait pacifique pour exprimer [les] desiderata concernant les réformes à introduire dans les provinces arméniennes19 », manifestation non seulement réprimée avec la plus grande sauvagerie, mais aussi excellent prétexte au déchaînement des massacres*. Les ambassadeurs remettent à la Sublime Porte une note de protestation énergique, mais elle est « verbale » comme à l’accoutumée et l’année 1895 peut donc s’achever sans qu’aucun gouvernement ait officiellement réagi. Satisfaites d’avoir obtenu du Sultan l’autorisation de faire stationner un deuxième navire de guerre dans les Détroits (mais l’Allemagne, fidèle à sa politique, refuse de bénéficier de ce privilège), les Puissances laissent les projets de réforme s’évanouir et les massacres continuer.

Devant cette passivité, il ne reste plus à ceux-là seuls qui ont encore l’espoir d’un progrès, ces révolutionnaires dont on a fait les boucs émissaires, qu’à relever le défi de la violence pour secouer enfin cette terrible indifférence morale des gouvernements. Par un acte étonnant : ils préparent, organisent et exécutent la prise de la Banque ottomane de Constantinople, juste symbole de cette complicité d’intérêts économiques et financiers qui vient d’affirmer sa prédominance. Le 26 août 1896 à 13 heures, après un engagement avec les gardiens, une trentaine de membres de la F.R.A. se rendent maîtres du bâtiment de la Banque ottomane. Ils font aussitôt parvenir aux ambassadeurs une proclamation destinée à attirer l’attention sur la question arménienne et qui ne contient encore qu’une liste de réformes locales à exécuter sous contrôle européen ; puis, ils fixent leurs conditions pour libérer le bâtiment et le personnel :

« Nous ne sortirons pas d’ici avant deux jours. Nos exigences sont : 1 — Assurer la paix partout dans le pays par l’intervention internationale. 2 — Accepter les demandes représentées par le Comité Central de Constantinople de la Fédération Révolutionnaire Arménienne dite « Dachnakzoutioun ». 3 — Ne pas se servir de force contre nous. 4 — Garantie complète de la vie de tous ceux qui se trouvent ici dans la Banque, et de ceux qui ont pris part aux troubles de la ville. Le mobilier et le numéraire de la Banque seront intacts jusqu’à l’exécution de nos demandes ; dans le cas contraire le numéraire et tous les papiers d’affaires seront détruits, et nous autres, avec le personnel, trouverons la mort, sous les ruines de la Banque. Nous sommes obligés de prendre ces mesures extrêmes. C’est l’indifférence criminelle de l’humanité qui nous a poussés jusqu’à ce point »29... A minuit, les négociations reprennent avec le directeur adjoint de la Banque, M. Auboyneau, et des représentants de l’ambassade russe qui apportent aux terroristes une promesse d’amnistie garantie par les Puissances ; à 3 heures du matin, ils quittent le bâtiment sous escorte pour être transférés à bord du yacht de l’ambassadeur d’Angleterre. Ils sont ensuite conduits à Marseille, où on les mettra en prison avant de les expulser vers l’Amérique du Sud ; pendant ce temps, le chargé d’affaires français écrit au ministre que « M. Auboyneau mérite les plus grands éloges pour la conception très nette qu’il a eue de son devoir et pour l’énergie avec laquelle il a poursuivi, en face des Arméniens et du Sultan, le salut de son personnel et des caisses de la Banque19. »

Par ce coup éclatant les Arméniens ont enfin réveillé l’Europe officielle ; mais le bilan est négatif. A peine l’affaire est-elle réglée qu’ont lieu, terrible réponse, les trois jours d’horreur qui voient toutes les rues de Constantinople s’ensanglanter de milliers de victimes arméniennes d’une soudaine violence de la population musulmane — et l’on voit bien alors à quel point tout a été prémédité, organisé, voulu, directement par le Sultan, assez maître aussi de sa haine pour ne pas aller plus loin. Il risquerait lui-même trop.

Et de fait, les ambassadeurs remettent immédiatement plusieurs textes de protestation qui sont tout à fait nets. C’est d’abord une note collective présentée le 27 août par le premier drogman de l’ambassade d’Autriche-Hongrie au nom des représentants des grandes puissances, c’est ensuite un télégramme adressé le 28 août à midi par les représentants des grandes puissances « à Sa Majesté Impériale le Sultan au palais de Yldiz-Kiosk », c’est enfin le 2 septembre une nouvelle « note verbale collective » constatant que « les bandes sauvages qui ont assommé les Arméniens et pillé les maisons et les magasins où ils pénétraient en prétendant y chercher des agitateurs, n’étaient point des ramassis accidentels de gens fanatisés, mais présentaient tous les indices d’une organisation spéciale connue de certains agents de l’autorité, sinon dirigée par eux19. »

Entre-temps, le 31 août, les ambassadeurs n’ont pas illuminé leur palais comme cela est de tradition pour l’anniversaire de l’avènement du Sultan, ils ont fait porter les félicitations officielles par les drogmans et le texte en est assez sec : « Le premier drogman de l’Ambassade de France, en se présentant au palais impérial pour offrir les compliments d’usage du chargé d’affaires de France à l’occasion de l’avènement au trône de Sa Majesté, est chargé d’exprimer en même temps des regrets au sujet des événements douloureux qui ont signalé la vingtième année de son règne19. » Mais ils ne font rien de plus et le « calme » revient dès le début de septembre. C’est que l’Europe a vu dans cette crise le risque réel d’un conflit militaire dont elle ne veut pas. Alors, on se résigne à faire semblant de croire à la loyauté des promesses du Sultan, on oublie qu’il ne sert à rien, bien au contraire, d’ « exiger » de lui des réformes si on ne persévère pas, et l’on poursuit avec lui l’entreprise économique.

Et, pourtant, aux Arméniens comme aux Européens, deux ou trois événements ont montré, dans le cours du massacre, qu’il était possible de résister et d’obtenir l’arrêt des violences : par la force pour les uns, par la fermeté pour les autres. A côté de la résignation, qui a continué le plus généralement de définir leur conduite, les Arméniens ont eu quelques sursauts de résistance : en 1896, à Van, 800 hommes ont repoussé pendant une semaine les attaques des Turcs et des Kurdes, mais ils sont ensuite massacrés hors de la ville ; en 1897, 300 autres Arméniens les vengeront aux dépens des mêmes Kurdes dans l’expédition de Khanassor.

Plus intéressant encore, car il ne se limite pas à une réaction violente de sauvegarde, est le déroulement des événements de Zeitoun. Le Sultan a cru cette fois pouvoir venir à bout de cette véritable citadelle du Taurus où se maintient intacte l’identité arménienne. Dès l’été 1895, au moment où l’on parle de réformes à Constantinople, les Arméniens se préparent à l’affrontement qu’ils pressentent malgré le calme apparent (c’est-à-dire toujours la violence quotidienne) des garnisons turques. Des membres du parti Hentchak sont venus organiser avec eux une véritable insurrection préventive et, dès que l’annonce de la manifestation du 30 septembre et de sa répression est parvenue dans la région, où elle a pour effet de rendre les Turcs plus menaçants, ils mettent sur pied un plan de combat qui comporte en outre, de façon originale, l’établissement démocratique d’un gouvernement provisoire composé de deux assemblées et d’un Conseil de guerre, sorte de Commune dotée du drapeau rouge qui réussit à soutenir, outre de nombreux combats, un siège en règle par une armée qui bombarde la ville. Malgré la famine, le froid, les épidémies, ils ne se sont pas encore rendus lorsque l’intervention européenne permet enfin un armistice au début de janvier, puis la cessation définitive des hostilités à des conditions négociées avec le Sultan et acceptées le 10 février 1896 : « reddition des armes de guerre », « amnistie générale », « abandon » par le gouvernement « des arriérés d’impôts », « promesse de dégrèvement pour l’impôt foncier » ; enfin, deux mesures très significatives : « expulsion du territoire de l’Empire de cinq membres des Comités révolutionnaires venus de l’étranger » et « application des réformes contenues dans l’Acte général »19. Un gouverneur chrétien ne sera nommé que cinq mois plus tard, mais dès à présent les Zeitouniotes ont évité le massacre : ainsi, même si à Constantinople les manifestations ont été source de plus de malheur, à Zeitoun, la résistance armée donne la preuve qu’il est possible de chercher une issue au drame de l’oppression arménienne.

C’est ce que montre aussi l’intervention française, la seule, à Ismidt : les troupes turques ayant occupé un monastère sous protection française, le navire stationnaire est envoyé sur place et les hommes en armes délivrent les moines.

Il y a dans ces faits importante matière à réflexion pour l’avenir, mais personne, ni chez les Arméniens, ni chez les Européens, n’en tire la leçon. Il est vrai qu’alors, la présence active des révolutionnaires a permis de pratiquer l’amalgame habituel et de noyer la vérité d’une population écrasée dans les scandales d’une « insurrection » qu’il est commode de fustiger. Dans sa « paternelle douceur pour des sujets un moment égarés », Abdul Hamid pardonne à tous et décrète une amnistie générale, exception faite de ces « bandits » qui mettent en danger la sécurité de la Turquie et du monde.

Les intérêts qui se renforcent, le prétexte révolutionnaire, la formidable capacité d’inertie de la machine gouvernementale turque (combien n’a-t-elle pas absorbé de réformes, de protestations, d’ultimatums sans céder d’un pouce dans sa politique !), tout se ligue pour empêcher de savoir avec exactitude ce qui s’est passé durant tous ces massacres, ce qu’ils ont été réellement : les témoignages sont suspects, les chiffres impossibles à établir et suspects encore. Pour tout ce qui vient des Arméniens, c’est évident : leur intérêt est de gonfler leurs malheurs ; il en va de même pour ceux qui les soutiennent, simples citoyens ou gouvernements, soucieux de leur mainmise sur l’Empire ottoman. Du côté des bourreaux, tout est discutable aussi, et pour la même raison : les Turcs et leurs alliés n’ont que trop avantage à rejeter la responsabilité sur autrui, à sous-estimer les chiffres (et cela va jusqu’aux statistiques normales d’état civil, dont on pourrait facilement déduire, si elles étaient exactes, le nombre de victimes), à diminuer les faits.

Alors, où est la vérité ? Et peut-on même espérer la saisir ? Car tout est plus difficile que pour les atrocités bulgares de 1876 et, pour un lecteur de mauvaise foi, personne n’est ici assez neutre. Nous voulons cependant tenter d’établir une ligne au moins qui soit indiscutable : la chose est nécessaire pour l’Histoire et elle est possible.

Laissant d’abord de côté tous les témoignages, voyons sur quoi s’appuie le très officiel rapport établi par les agents des Puissances européennes à la demande de leurs gouvernements. L’initiative en est assurément extérieure à l’Empire, mais les intérêts des Puissances sont alors divergents sinon opposés, l’Angleterre d’un côté, l’Allemagne, la Russie de l’autre ; de plus, justement soucieux d’éviter toute critique, les auteurs de ce rapport n’ont voulu recenser que les faits survenus dans les localités où se trouvaient leurs agents, rejetant tout ce qui pouvait passer pour rumeur, faux bruit, mensonge, etc. Et quand ils n’ont pas d’informations directes, ils ne disent rien. Enfin, ayant achevé leur travail en janvier 1896, ils ne tiennent pas compte des informations, nombreuses, reçues après. Ce rapport constitue donc le bilan minimal des massacres, de par son incomplétude même et par sa prudence — et en le transmettant à Paris l’ambassadeur Cambon dit bien qu’il ne constitue « qu’une parcelle de la vérité »19. Il aboutit au chiffre de 28 000 morts, dont il est difficile d’imaginer dans ces conditions qu’il ait pu être « gonflé ». A titre d’exemple, nous donnons, extrait de ce texte commun des six ambassadeurs, ce qui a trait au vilayet d’Erzeroum19.

On peut essayer d’aller plus loin et se livrer non plus à un décompte partiel à peu près exact, mais à une estimation générale, fondée, outre les mêmes constats officiels, sur un ensemble d’observations regroupées à partir de contacts et de témoignages. C’est ce travail qu’a effectué en 1896 même un missionnaire allemand dont nous aurons l’occasion de reparler, Johannes Lepsius, bon connaisseur de la Turquie pour l’avoir parcourue depuis longtemps déjà dans ses efforts d’évangélisation, lesquels se doubleront désormais, devant l’horreur des massacres sur lesquels il a lui-même enquêté, d’une action inlassable en faveur des victimes chrétiennes. Il arrive donc aux chiffres suivants : 88 243 Arméniens tués, 1 293 musulmans tués, 2 493 villages pillés et détruits, 568 églises et 77 couvents pillés et détruits, 646 villages convertis, 191 ecclésiastiques tués, 55 prêtres convertis, 328 églises converties en mosquées, 546 000 personnes souffrant du dénuement et de la famine. Et il ajoute : « Ces chiffres sont le résultat de nos recherches personnelles ; ils ne correspondent point à la réalité des faits, réalité bien plus épouvantable encore. Si l’on y ajoute les milliers de malheureux qui ont été égorgés dans les villages qui ne figurent pas dans ma liste, ceux qui ont succombé à leurs blessures, à la faim ou aux épidémies, ceux qui ont disparu dans leur fuite, et ceux qui ont été ensevelis sous la neige dans les montagnes, on arrivera à la conviction que c’est fixer trop bas le chiffre des victimes des massacres arméniens que de l’évaluer à 100 00015. »

Pour les autorités arméniennes enfin, en particulier le patriarcat de Constantinople qui reste malgré tout le siège où bat le cœur arménien, c’est à un total de 300 000 morts que l’on devrait s’arrêter ; et c’est ce chiffre que l’on voit souvent repris dans les brochures ou les discours favorables aux Arméniens.

Mais, qu’il ait fait 100 000 ou 300 000 victimes, on ne saurait nier que le massacre a eu lieu. Le rapport des ambassadeurs comme celui de Lepsius ne se contentent pas en effet de donner des chiffres, il faut bien qu’ils s’appuient sur des récits, des témoignages, des faits — et ils les acceptent en enquêteurs scrupuleux. En voici un exemple instructif : il s’agit du seul Européen qui ait succombé dans toute cette période, un religieux d’origine italienne installé près de Marach, le père Salvatore.

L’histoire de ce meurtre est simple : le 16 novembre 1895, deux bataillons de troupes turques sous le commandement de Mazhar bey, colonel, investissent le village chrétien de Moudjouk-Déressi et le monastère qui se trouve aux environs. Durant l’assaut et le pillage, le père Salvatore, membre de l’ordre des Franciscains de Terre Sainte et prieur du couvent, est blessé à la jambe ; le 22 novembre, la troupe quitte le village en emmenant ses « prisonniers » et emprunte vers Marach une route qui permet d’éviter un passage étroit où des insurgés pourraient lui tendre un guet-apens. A un moment donné, on s’arrête, le père Salvatore est assassiné et son cadavre brûlé par les soldats.

La nouvelle n’est reçue avec certitude à Constantinople qu’en janvier 1896 ; l’ambassade de France, traditionnelle protectrice des chrétiens, entreprend alors une enquête sur place et alerte la Sublime Porte. Le 20 mars, on est en possession des détails exacts du meurtre (on a en effet cru d’abord que le père Salvatore avait été tué pendant le pillage du couvent) et Paul Cambon réclame le châtiment des coupables. Début avril, se constitue donc une commission turque assistée de l’attaché militaire de l’ambassade ; elle est sur place le 22 avril. Et les difficultés commencent : les membres turcs de la commission font tout pour empêcher la découverte du lieu du crime et de ses traces comme pour fausser les témoignages ; malgré la certitude acquise par l’officier français, le rapport de la commission reste secret et fin mai l’ambassadeur intervient pour obtenir l’arrestation et le procès du coupable. En octobre, tout est encore en l’état : le rapport de la première commission étant de complaisance, on a obtenu sur la base du rapport français que siège une seconde commission qui conclut à « l’impossibilité de trouver les coupables ». En novembre, Mazhar bey est toujours en liberté et ce n’est que le 19 qu’est constitué à Marach le conseil de guerre qui doit le juger ; le 12 décembre, le procès commence enfin, mais en l’absence des représentants français et italiens. Nouvelles protestations : le 20 décembre, la présence des drogmans est admise « en simples auditeurs », mais la Porte envisage simultanément d’inclure le cas de Mazhar bey dans le projet d’amnistie en préparation pour les jours suivants. Et le procès continue, cependant que Mazhar bey reste en liberté dans la ville ; début janvier, proclamant la certitude de son acquittement, « il se livre à des acquisitions de meubles19 ». Les drogmans quittent donc Marach le 5 janvier 1897. La semaine suivante, le gouvernement français obtient l’incarcération de l’accusé, mais à Alep où le gouvernement turc transfère le procès auprès d’un nouveau conseil de guerre ; peu après, l’ambassadeur reçoit, à sa note d’avril 1896, une réponse qui nie et le meurtre et le pillage. Et le 25 janvier, dès la première séance du nouveau procès, le délégué consulaire se retire : quatre des membres du conseil de guerre sont les mêmes qu’à Marach. La suite de l’histoire ne sera pas publiée... mais on peut au moins conclure de ce qui précède qu’en quatorze mois, il a été impossible d’obtenir le jugement d’un officier turc coupable de meurtre.

Ce qui éclate de façon lancinante dans tout le déroulement de ces massacres, c’est, en même temps que le déchaînement racial d’une population, l’organisation systématique et quasiment officielle, au niveau même du gouvernement, de ce déchaînement : participation de la gendarmerie et de l’armée aux massacres au point que, souvent, c’est au son du clairon qu’ils commencent et finissent ; décorations et promotions pour les officiers et les fonctionnaires qui se sont montrés les plus cruels — aucun ne sera puni ; latitude laissée en permanence aux tribus kurdes de piller et tuer : l’absence de violences, dans les rares endroits où l’autorité s’est montrée ferme à leur égard, en fournit une éclatante preuve a contrario ; duplicité officielle à l’égard des populations chrétiennes que l’autorité assure de sa protection et engage toujours à rouvrir les magasins ; coïncidence des dates et, plus précisément encore, de l’heure du déclenchement et de l’arrêt de tous les massacres : on donne un délai, après quoi il faut que tout cesse ; participation des officiels au butin, interdiction des secours même d’origine étrangère pour toutes les victimes de la ruine et de la famine, censure sur les nouvelles en provenance des provinces, obtention forcée de déclarations arméniennes blanchissant les Turcs, travestissement permanent des faits. Enfin, comme à l’accoutumée, on arrête les victimes et les commissions d’enquête sont seulement chargées d’établir la liste des forfaits commis par les « bandits arméniens ». Mais comment ne pas remarquer que seuls les Arméniens ont été frappés : quelques autres chrétiens là où la violence du fanatisme a débordé cette limite, quelques musulmans dont l’ambassade de France dit qu’une grande partie a été victime de querelles autour du butin, un seul Européen. Il faut rappeler à ce propos que les instructions officielles de l’époque stipulent toujours de ne pas inquiéter les étrangers : autant dire que, pour le reste, on est libre...

Et puis on ne peut oublier dans la recherche objective des chiffres la réalité atroce, qui est pour tant de gens innocents et la mort et la ruine et le supplice et l’ignominie affreuse. Devant l’horreur qui déferle, ceux-là n’ont pas eu besoin de preuves. Et pour imaginer ce que cela veut dire, retournons à Sivas où le vice-consul de France et sa femme forment un couple charmant et courageux. M. Carlier n’hésite pas à faire le coup de feu lui-même pour protéger le consulat durant les massacres et il répond à l’ambassadeur qui lui demande des nouvelles : « J’ai reçu votre télégramme. Votre Excellence peut être assurée que je ferai l’impossible pour faire respecter le pavillon dont j’ai l’honneur d’avoir la garde. 500 Arméniens environ ont été tués avant-hier19. » Quant à Mme Carlier, jeune femme tout occupée de son mari et de son bébé, elle a tenu un journal dont l’intérêt vient de la spontanéité d’une plume vive qui ne s’embarrasse pas de fioritures. Elle trouve les Arméniens « peu sympathiques » et sales, et leurs chefs religieux « lâches », mais elle raconte ce qu’elle a vécu pendant et après le massacre :

17 août 1895. Aujourd’hui, le cuisinier nous rapporte de méchants bruits. Il paraît que du côté de Van, où nous n’avons pas de consul, on aurait égorgé beaucoup de chrétiens. Est-ce vrai ? En Orient on exagère ; cependant il y a quelque chose dans l’air...

10 novembre. J’apprends par hasard que les massacres ont commencé à Erzeroum.

11 novembre. Je suis bien inquiète... On ne peut pas s’imaginer l’énervement d’une pareille attente !...

12 novembre. A onze heures, nous apprenons que les deux évêques, grégorien et catholique, ont réuni dans l’église, près de nous, les principaux marchands, pour les inviter à ouvrir leurs magasins, que ceux-ci n’avaient pas osé ouvrir ce matin, tant il leur semble que le moment fatal est de plus en plus imminent.

A midi précis, nous chiffrions une dépêche, Maurice et moi, Jean jouait dans le bureau, au rez-de-chaussée, sur la cour, quand retentit le pas rapide de Panayoti, qui, ouvrant la porte, saute sur son fusil : « Cette fois, ça y est »...

On a tout tué dans le bazar. Pas un Arménien n’a survécu. Quelques-uns s’étaient réfugiés dans un entrepôt, mais la troupe a fait une sape par en dessous. Elle les tue en ce moment, à coups de baïonnette : c’est pour cela qu’on n’entend plus de bruit. Les soldats repassent au bout de la rue chargés de butin, les mains en sang... Toujours des coups de feu de plus en plus loin. Je vois passer des musulmans chargés de butin : des soieries superbes, des étoffes brochées d’or. Maurice ordonne d’arrêter tous les pillards qui se permettront de passer devant le consulat français. — Il arrivera ce qui arrivera, mais on ne nous manquera pas de respect.

Dans la soirée, Panayoti apprend que les Sœurs et les Pères sont absolument sains et saufs. La populace continue à piller surtout les maisons désertes. Cette populace a commis des atrocités. Comme elle n’avait pas d’armes, elle assommait ses victimes à coups de matraque, de barre de fer, ou leur écrasait la tête entre des pierres, ou encore allait les noyer dans la rivière devant leurs femmes muettes de terreur. On a vu ainsi passer des Arméniens qui n’essayaient pas de se défendre. On les déshabillait et on les mutilait horriblement avant de les tuer...

J’apprends qu’à six heures, les muezzins, du haut des minarets, ont félicité le peuple d’avoir bien massacré.

13 novembre. Mon mari rentre. Il paraît qu’on tue encore, mais seulement dans les fermes éloignées. Quant aux Missions, elles n’ont pas été forcées, mais les portes ont été criblées de balles et de coups de hache. Les Sœurs ont recueilli beaucoup d’enfants et les Pères un grand nombre d’hommes...

Pendant ce temps, comme tous les boulangers ont été égorgés, on n’a plus de pain. Il faut en faire. Alors le cuisinier, moi, Lucie, retroussons nos manches et nous nous mettons à pétrir. C’est brisant.

14 novembre. A neuf heures du matin, la fusillade recommence. Heureusement, c’est encore très loin ; soudain, tandis que la porte est ouverte, et que nos gardes sont dans la cour, leurs fusils restés devant la maison, une bande hurlante arrive. Je tenais bébé, je n’ai que le temps de le jeter sur le lit, de saisir une carabine et de tirer au hasard, en appelant. Aussitôt nos soldats sortent et peuvent reprendre leurs fusils qu’on allait enlever, tandis que Maurice et le cawas font un feu roulant. Cette fois, plusieurs hommes tombent, leurs camarades les emportent tout sanglants. Ils s’éloignent, affolés, en criant : « N’allez pas au consulat, il y pleut du feu. »

La matinée se passe sur le qui-vive. Meurtres et pillages partout. Ce n’était pas la troupe mais des montagnards du dehors. Il paraît que les bords de la rivière sont couverts de cadavres. Dans certains endroits, les assassins jouent aux boules avec des têtes qu’ils se lancent.

15 novembre. Toute la ville sent une odeur de charnier ; on est obligé de fermer les fenêtres. J’apprends que les Sœurs voudraient me voir. J’y pars, suivie des deux cawas. Aucun cadavre sur la route, mais du sang partout, poissant aux pieds, des débris de cervelle, des cheveux. Partout des maisons saccagées.

Panayoti me montre l’endroit où, le 12, quand il est passé, une voix, la voix d’un Turc, lui a crié tout à coup : Jette-toi à droite. Il a obéi, et une balle lui a rasé l’oreille, une autre a déchiré sa tunique. Il a vainement cherché à savoir qui tirait. Sur la route, il a vu tuer sept ou huit Arméniens, comme des moutons, sans qu’ils aient tenté de se défendre, muets. Et pourtant ce sont de solides gaillards. Dimanche 17 novembre.

C’est navrant, que le sang ne cesse pas de couler ! Hier, 44 Arméniens ont été tués sans bruit.

19 novembre. Le froid arrive, les meurtres diminuent. Hier on n’a tué que seize Arméniens. Un des rédifs de garde a raconté à notre boy, Saïs, qu’à Gurun, qui a été assailli, soi-disant par les Kurdes, ceux-ci n’étaient que des soldats déguisés. — « J’en sais quelque chose, j’en étais ! » Les musulmans ont très peur ici des représailles. De temps en temps, le bruit court que les régiments russes du Caucase ont franchi la frontière. — « Madame, dans ce cas-là, me dit le lieutenant, qui n’est certes pas un méchant homme, nous serons impuissants à vous défendre. Tous les chrétiens, même vous, même votre joli bébé, y passeront. »

23 novembre. Un boulanger grec a commencé à cuire du pain. Cela nous soulage, car le pétrissage devenait éreintant, et notre pain ne valait rien. Jamais je n’ai trouvé d’aussi bon pain que celui que je remange. A vrai dire, je croyais que je n’en mangerais plus... Et puis, de longtemps, la viande nous fera horreur.

24 novembre. Dans les villages, on massacre toujours. A Sivas, nous comptons 1 500 tués, 300 magasins et 400 échoppes entièrement détruits. La misère des survivants est poignante. On voit des chiens passer ayant à la gueule des débris humains : ils ont été déterrer des cadavres dans les champs. Presque toutes les victimes sont des hommes, mais on a enlevé et vendu plusieurs jeunes filles. 26 novembre. Cela va recommencer. Certains mettent de grands écriteaux : cette maison appartient à un musulman. Les sinistres turbans blancs, qu’arborent les Turcs quand ils ont, une fois, tué un giaour, reparaissent en masse. Très significatif ! « Elle ferait bien de se presser, l’armée anglaise ! dit Maurice. En attendant, je vais aller dire deux mots au vali, deux mots qui vaudront bien comme effet les jaquettes rouges. » Et, en effet, cette alerte n’a aucune suite. Toutes les nuits, il y a des patrouilles de la troupe. Maurice a renvoyé sa garde. Il n’a conservé qu’un soldat, un bon garçon que bébé a pris en amitié, qui scie le bois, et que Lucie charge de préparer... la panade, lorsqu’elle est occupée ailleurs.

29 novembre. Sur la place du konak, à deux pas du général de division, en plein jour, trois Arméniens ont été assassinés. Il n’y a pas eu d’arrestations.

30 novembre. Enfin des journaux français nous arrivent, racontant les massacres. Voici ce qu’ils disent de Sivas : « Les révoltés arméniens on attaqué traîtreusement les Hamidiés. Ils ont été défaits. » C’est tout !

3 décembre. Des crieurs officiels viennent dans les carrefours publier que désormais quiconque tuera ou pillera sera pendu »7.

* - C’est déjà ce qui s’était passé en 1890 lors d’une première manifestation Hentchak. Les membres de ce parti tentent en effet dans ces années-là d’alerter l’opinion publique et, à côté des actions violentes, ils multiplient dans les villes les placards, les appels aux Arméniens et aux musulmans.

A peine le massacre achevé, la question arménienne disparaît à nouveau, les projets de réformes rentrent dans les tiroirs, les mémorandums sont oubliés : plus personne n’y pense et il ne se passera rien jusqu’en 1908. Et pourtant, cette fois, il ne s’est pas agi seulement de ces incidents locaux dont l’écho vague et lointain parvient constamment des provinces au travers des rapports et des rumeurs ; cette fois, les ambassadeurs eux-mêmes ont pu voir, à Constantinople, pendant trois jours, les pillages, les violences, les meurtres se commettre, spontanément, systématiquement aussi, sous leurs yeux. Et ils l’ont dit. Mais à peine est-ce terminé que chacun retourne à ses occupations habituelles, et les Turcs, et les Arméniens...

L’affaire a néanmoins porté un coup très rude au prestige du Sultan et il n’y a pas assez de surnoms pour exprimer l’indignation européenne : Sultan rouge, bête rouge, monstre de Yldiz-Kiosk, grand saigneur ; les grandes consciences libérales se sont révoltées et flétrissent publiquement un homme qui a enfin levé le masque. Gladstone sort de sa retraite, Brandès, l’ami de Nietzsche, intervient ; en France même, c’est l’intelligentsia au grand complet et sans distinction de parti : toutes opinions mêlées, Jaurès, France, Clemenceau dénoncent cette barbarie affreusement renouvelée des temps anciens. Cela n’empêche pas les publicistes turcophiles de poursuivre leur propagande et l’on continue de trouver dans la presse, dans les livres, dans les toasts des banquets l’éloge du Sultan ; du côté turc, on va même jusqu’à ironiser sur ceux qui essaient de venir en aide aux victimes. Ainsi Youssouf Fehmi dit-il du père Charmetant qui a publié une brochure sur les massacres : « Il va nous reparler de cadavres, de tripes et de cervelles11. » Mais c’est que ces questions humanitaires sont de trop peu de poids devant les enjeux politiques et économiques et Abdul Hamid le sait bien, lui qui a su « doser » le massacre avec une parfaite conscience des seuils à ne pas franchir.

Donc, tout continue et, dès le mois de décembre 1896, les informations que transmet à Paris l’ambassadeur de France confirment pour l’ensemble de l’Empire ce qu’il écrit à propos du vilayet de Van : « Il est probable que... les réformes demeureront sans effet et que les abus qu’elles avaient pour but de corriger continueront à peser cruellement sur les Arméniens. » Ici ou là, en effet, on nomme quelques fonctionnaires chrétiens, « mais on ne leur réserve que les bas emplois » (Alep) ; quelques gendarmes chrétiens sont aussi nommés, « mais aucun d’eux ne pourra être officier, d’après les ordres du vali » (Beyrouth). A Angora, le vali avoue « qu’aucune réforme ne pourra être introduite » ; et, partout, on constate que la population musulmane conserve ses armes. Il est vrai que l’ambassadeur avait déjà signalé en octobre l’adoption d’un emprunt forcé dû à « la nécessité d’armer tous les musulmans19 »...

Parallèlement, pour les Arméniens de Russie, le temps privilégié s’achève. L’évolution réactionnaire du régime tsariste signifie en effet pour la population, et particulièrement pour les minorités allogènes, une aggravation de la répression policière, une intensification de la russification sous toutes ses formes (enseignement du russe obligatoire, mise à l’écart des élites locales). Les conditions de vie de ces sujets arméniens, pourtant chrétiens comme leur Empereur, sont donc de plus en plus semblables à celles que connaissent leurs cousins de l’autre côté de la frontière. A Tiflis, alors siège du gouvernement général du Caucase (où les Arméniens représentent 15 % de la population), le prince Dondoukov-Korsakov ou le prince Galitzine exercent la même autorité nationaliste et soupçonneuse que les valis du Sultan : comme eux, ils pourchassent, arrêtent, répriment — et censurent ; comme eux, ils créent les causes d’affrontements, encourageant ici Tcherkesses et autres Tatars à s’installer à leur manière sur les terres des chrétiens. Et en 1905 ont lieu à Bakou de sanglants déferlements de violence. Mais c’est que les dirigeants russes ont découvert dans le réveil caucasien les dangereuses prémices d’une résistance nationaliste en contradiction absolue avec leur politique d’unification à outrance autour du modèle grand-russe ; se refusant à abandonner leur Eglise pour rejoindre l’orthodoxie moscovite, poursuivant inébranlablement leur action de défense de leur langue et de leur culture, les Arméniens doivent donc subir, outre les effets du despotisme général de l’Empire russe, des vexations et une oppression spécifiques destinées à leur arracher de force le reniement de leur identité. A plusieurs reprises, en application étroite d’une politique décidée à Saint-Pétersbourg, le gouverneur tente de détruire l’édifice juridique, religieux, scolaire de la communauté arménienne : les écoles sont fermées en 1885, à nouveau en 1897, les séminaires également et les bibliothèques. Simultanément, une très grande surveillance s’exerce sur les livres, les journaux, les sociétés de bienfaisance ; tout ce qui peut évoquer l’Arménie doit être supprimé, et le mot même d’Arménie. On refuse d’ailleurs aux Arméniens les emplois dans l’administration locale. Tout cela aboutit en 1903 à un « règlement » par lequel le gouvernement russe cherche, en revenant sur la Constitution accordée en 1836, à affaiblir le pouvoir et l’autonomie de l’Eglise arménienne ; mais la tentative de confiscation de ses biens se heurte à une vive résistance de la population et le « règlement » sera annulé, non sans avoir provoqué des flambées de violence dont les Arméniens sont encore une fois les victimes. L’apparition et l’activité des partis révolutionnaires arméniens, ceux-là mêmes qui agissent aussi en Turquie, aggravent évidemment la situation. A côté des groupes marxistes qui voient le jour à la même époque, la F.R.A. développe son champ d’action : elle a des adhérents paysans et ouvriers, elle participe à l’assemblée réunie auprès du Catholicos, elle est représentée à la Douma de l’Empire.

Rien n’est désormais trop dur pour éviter ce qui est devenu le cauchemar du gouvernement russe : la résurrection par-delà la frontière d’une Arménie unifiée, véritable nation dotée d’une langue, d’une religion et d’un patrimoine propres — véritable exemple aussi pour les autres minorités de l’Empire. La collusion des intérêts favorise ainsi un rapprochement tacite avec le Sultan : la frontière commune est fermée, bouclée autant que faire se peut dans une zone difficile de montagnes, par une action simultanée des troupes turques et russes ; la communication entre les deux communautés ne peut plus être qu’illégale, donc réduite et d’autant plus dangereuse que les coups de main des bandes révolutionnaires nourrissent le mécanisme de la répression — et c’est ainsi que dans l’été 1902 l’administration russe refoule impitoyablement des milliers de victimes cherchant à retrouver chez l’Empereur chrétien le refuge traditionnel des opprimés. Mais il n’est plus question de laisser les Arméniens se préoccuper du sort de leurs compatriotes, ne serait-ce que pour les aider à survivre aux terribles massacres que le Sultan a organisés de l’autre côté de la frontière. Même si le Tsar reste officiellement soucieux du sort des chrétiens, les Arméniens se trouvent pris désormais entre deux absolutismes également néfastes au développement de leurs aspirations.

Pour la population arménienne de Turquie, désormais condamnée à chercher son salut à l’intérieur de l’Empire et sans plus espérer l’aide des Puissances, la vie a cependant repris comme avant les massacres, identique aussi bien dans les provinces d’Anatolie qu’en Cilicie ou a fortiori à Constantinople. Et la résignation séculaire au malheur ou aux compromissions semblerait ensevelir à nouveau dans l’acceptation des jours même inacceptables les aspérités de la question arménienne, désormais ressentie par les Puissances comme un obstacle à leur politique d’équilibre et de profit, et ensevelir en même temps la renaissance que cette question arménienne paraissait exprimer, si ne se développait alors, en marge de la communauté établie, ce mouvement révolutionnaire dont nous avons vu il y a quelques années la naissance.

L’occupation de la Banque ottomane est l’illustration éclatante de cette nouvelle voie dans laquelle certains membres de l’élite arménienne vont s’engager pour tenter de ranimer l’espoir de leur peuple ; mais certains seulement, car ils se heurteront au refus obstiné des dirigeants, des notables, des paysans même, d’accepter ce qui est un choix à la fois national, politique et social. Leur action aura une influence déterminante sur le cours de l’histoire de l’Arménie et sans elle rien n’eût été semblable. Nationalistes passionnés, intellectuels généreux, ces hommes représentent pour l’Arménie cette tendance qui, au XIXe siècle, a voulu partout reprendre le flambeau oublié de la liberté et de l’indépendance. La justification de leur attitude, ils la trouvent aisément dans l’analyse de la situation que nous venons de développer : désintérêt des grandes puissances pour la question arménienne, résignation — et parfois même collaboration — de la communauté, accentuation du despotisme turc. Devant une situation aussi bloquée de tous les côtés et à la lumière non seulement de l’échec des espérances mais du renouvellement cruel de l’oppression, il ne reste que la voie révolutionnaire et un seul recours, la violence pour répondre à la violence.

C’est ainsi que, dans le rapport qu’elle adresse en juillet 1896 au Congrès international socialiste de Londres, la F.R.A. évoque ses moyens d’action qui, « en face de la force brutale », ne peuvent être que « révolutionnaires » : « Notre but, c’est l’affranchissement politique et économique de l’Arménie turque par une vaste insurrection révolutionnaire... Nous ne poursuivons pas la chimère de la résurrection de l’antique Arménie politique, mais nous voulons les mêmes libertés et les mêmes droits pour toutes les populations de notre pays dans une Fédération libre et égalitaire. Nous espérons qu’un régime politique meilleur seul peut éliminer ces antagonismes inhérents de culture, de races et de religions, que le gouvernement actuel tend à perpétuer pour conserver son existence. » II n’y a chez ces « révolutionnaires » aucune revendication d’indépendance : il s’agit d’assurer l’avenir du peuple arménien dans le cadre de l’Etat turc. Et s’ils ont les yeux tournés vers les socialistes européens, c’est parce qu’ils s’affirment eux-mêmes « socialistes scientifiques dans [leur] conception de l’évolution de l’humanité » et que, bien qu’ils sachent que les conditions économiques de leurs provinces ne correspondent pas aux données européennes, seul le socialisme, tel que le comprend alors le mouvement international, peut permettre et la victoire sur un système de classe quasiment féodal, nourri de surcroît par l’expansion capitaliste, et l’édification sûre d’une nation solide. Conséquents avec eux-mêmes, ces hommes poursuivent leur effort de rapprochement avec les socialistes européens, envoyant des rapports et des délégations aux congrès internationaux, évoluant dans leurs propres congrès vers une socialisation de plus en plus nette de leurs thèses, encore qu’il ne s’agisse là que des aspects économiques et sociaux de leur programme. Sur le plan politique, ils ne réclament encore en 1907 pour l’Arménie turque qu’ « une liberté politique et économique basée sur l’autonomie locale et les liens fédératifs, tout en faisant partie de l’Empire ottoman ». Ils sont installés à Genève, où ils publient une revue intitulée Droschak (« L’Etendard »), en liaison avec tous les exilés qui luttent — et dans l’Encyclopédie socialiste syndicale et coopérative de l’Internationale ouvrière parue en 1913, ils ont droit à quelques pages pleines de sympathie. En 1907, bien qu’ils ne soient pas les représentants d’un Etat souverain, ils ont été admis comme membres de la IIe Internationale.

Et puisqu’il faut renoncer pour l’instant à toute aide officielle, alors ils se tournent vers l’opinion publique des pays occidentaux qui seule a paru sensible à leur cause. Et l’on voit autour de 1900 se multiplier les meetings, les congrès, les articles, les brochures, toutes façons de maintenir éveillée une opinion dont ils espèrent qu’elle finira bien par constituer une force de pression sur les gouvernements. Dans cette guerre idéologique, c’est un formidable soutien, certes moral et idéaliste, qu’ils reçoivent de dizaines de personnalités partout prêtes à leur apporter leur concours.

Les Arméniens eux-mêmes participent aussi aux congrès mondiaux — Congrès universels de la Paix, Congrès de l’humanité — où l’on adopte régulièrement des résolutions énergiques qui flétrissent « les actes de barbarie et de férocité »3 dont ils continuent d’être les victimes. Ils envoient aussi une délégation à la IIe Conférence de la Paix qui se tient à La Haye en 1907 ; quand elle se présente pour rencontrer le rédacteur du Courrier de la Conférence, celui-ci s’écrie : « Encore des squelettes ! enfin, qu’ils entrent ! ».

Simultanément, et par-delà les liens naturels qu’ils entretiennent avec leurs frères d’Arménie russe, les révolutionnaires arméniens entreprennent la grande réconciliation de tous les opprimés de l’Empire ottoman en une alliance socialiste révolutionnaire qui efface le souvenir pourtant proche des affrontements religieux et raciaux. En 1898, les Jeunes Turcs du Comité ottoman d’Union et de Progrès écrivent dans le premier numéro du supplément anglais de leur journal The Osmanli : « L’élite turque a souffert avec l’élite arménienne de l’abominable cruauté de leur tyran commun, et quand il aura disparu, il n’existera en Turquie ni tyran ni esclave. Les populations sont mûres pour les réformes auxquelles Midhat pacha a sacrifié sa vie ; une fois réalisées, Arméniens, Grecs, Juifs, Arabes et Turcs vivront dans la paix et la prospérité. » En 1906, la F.R.A. tire sur les presses arméniennes de Genève, et pour le compte du Comité des libéraux ottomans, un texte en turc intitulé : « Unissez-vous. Appel à tous les peuples de Turquie. » Tous ces efforts aboutissent, en décembre 1907, à la réunion d’un Congrès des partis d’opposition de l’Empire ottoman, congrès véritablement extraordinaire puisqu’on y trouve rassemblés Arméniens, Bulgares, Juifs d’Egypte, Arabes et Ottomans. C’est un événement d’une portée considérable. Quelques mois avant le putsch de Salonique, ils définissent ainsi leurs objectifs dans cette déclaration qui clôt leurs travaux :

« Le Congrès est donc unanime pour reconnaître que tous les groupes d’opposition doivent désormais recourir aux moyens révolutionnaires qui ont donné des résultats encourageants, ainsi que le prouve l’action révolutionnaire en général et l’action récente des groupes mixtes, turcs et arméniens. Dans plusieurs villes des provinces asiatiques, les moyens révolutionnaires sont d’ailleurs imposés et justifiés par les violences mêmes du pouvoir ; c’est le régime actuel qui, par ses crimes, nous a poussés à la révolution. « Nous nous déclarons donc prêts à mener la lutte en acceptant et en recommandant les mesures suivantes : 1° résistance armée aux actes du pouvoir ; 2° résistance non armée par la grève politique et économique ; la grève des fonctionnaires, de la police, etc. ; 3° refus de l’impôt ; 4° propagande dans l’armée : les soldats seront invités à ne marcher ni contre la population, ni contre les révolutionnaires ; 5° insurrection générale ; 6° d’autres moyens d’action imposés par les circonstances. Le régime hamidien périra dans un avenir prochain si tous ceux qui souffrent par lui ont, comme nous l’avons, la ferme volonté de l’abattre. C’est une muraille croulante qu’il suffira de pousser d’un coup d’épaule pour faire entrer à flots, dans l’Empire délivré, la sainte lumière de la liberté et de la justice. Vive la solidarité des nations jusqu’ici désunies ! Vive l’union des forces révolutionnaires !

Comité ottoman d’Union et de Progrès. Organes officiels : Chouraï-Ummel et Mechveret. Fédération Révolutionnaire Arménienne. Daschnaktzoutioun. Organe officiel : Droschak. Ligue ottomane d’initiative privée de Décentralisation et Constitution. Organe officiel : Teracqui. Comité Israélite d’Egypte. Organe officiel : La Vara. Rédaction du Khilafet. Organe de propagande en arabe et turc (Londres). Rédaction du journal Armenia. Organe de propagande (Marseille). Rédaction du Razmig. Organe révolutionnaire (Pays balkaniques). Rédaction du Haïrenik. Organe révolutionnaire (Amérique). Comité Ahdi-Osmani (Egypte). » Dans ce combat pour une Turquie nouvelle, c’est la F.R.A. qui a pris cette position en flèche ; face aux réticences du parti Hentchak (affaibli par des dissensions internes et sceptique quant aux voies réformistes), elle joue la carte de la révolution fraternelle. Quelques années avant le grand massacre définitif, ses dirigeants s’en expliquent eux-mêmes dans une interview publiée en première page de L’Humanité (direction politique : Jean Jaurès) en janvier 1908 :

Contre la « Bête rouge »

Turcs, Arméniens, Macédoniens, Albanais et Arabes s’unissent contre Abdul Hamid en un Congrès secret... Un Congrès de tous les partis d’opposition de l’Empire ottoman vient de se tenir — en France — et il a scellé le pacte d’entente définitif entre tous les opprimés de l’Empire turc. C’est là un événement politique de quelque envergure et nous avons été heureux de nous entretenir à ce propos avec l’un des plus actifs congressistes, notre camarade arménien Aknouni. Les renseignements qu’il nous a donnés montrent toute la portée de la Déclaration commune signée par tous les congressistes, au nom de leurs organisations.

Avant le Congrès

— Dans quelles conditions, demandons-nous à Aknouni, l’entente s’est-elle réalisée, d’abord sur l’idée même du Congrès ? — En avril 1905, notre organisation, le Droschak, tenait son congrès à Vienne. Elle décidait de se mettre en rapport officiel avec les deux principales organisations ottomanes, le groupe « Union et Progrès » dont les organes sont le Chouraï-Ummel et le Mechveret, et le militant le plus connu, le Dr Ahmed-Riza, et la « Ligue ottomane d’initiative et de décentralisation » qui a pour organe le Teracqui et dont le représentant le plus éminent est le prince Sabaheddine... Tous contre Hamid — En dehors de ces groupements turcs et arméniens, d’autres nationalités de l’empire ont-elles participé au Congrès ? — Oui. Nous avions en outre les représentants du « Comité des israélites », réfugiés en Egypte, et son organe La Vara, des délégués des groupements arabes et leur organe le Khilafet, qui paraît à Londres ; les mandataires des 50 000 sujets ottomans des Etats-Unis - à savoir 30 000 Arméniens, 10 000 Turcs, et 10 000 Bulgares, et leur organe Haïrenik. En outre, d’autres adhésions sont certaines. Les comités révolutionnaires macédoniens étaient depuis longtemps d’accord avec le Droschak, leur adhésion est donc assurée. De même, les Albanais et leurs groupes vont adhérer. Quant aux Kurdes, ils manquent malheureusement de groupements politiques, mais nous sommes en rapport avec beaucoup des leurs et là aussi, nous avons bon espoir... — Comment expliquez-vous ce mouvement si considérable qui, en dépit de toutes les haines et de tous les malentendus du passé, unit contre le sanguinaire hôte de Yldiz-Kiosk, même des chrétiens arméniens ou macédoniens et des musulmans, Jeunes Turcs aux tendances patriotiques ottomanes exaltées ? — Tous sentent que la Turquie est au bord de l’abîme, que sa ruine est imminente. Quoique opposés au séparatisme, Arméniens, Arabes et Macédoniens finiraient par y être acculés, si la situation ne se modifiait pas incessamment. C’est ce que les Jeunes Turcs ont compris. Le programme commun — Sur quelle base avez-vous réalisé l’union ? — Sur un programme immédiat et des moyens d’action, nettement spécifiés comme un minimum commun. — Ce programme ? — D’abord et avant tout, l’abdication du sultan Abdul Hamid — d’une façon ou d’une autre. Ensuite le changement radical du régime actuel, enfin l’institution d’un régime représentatif, avec un Parlement. — Et vos moyens d’action ? — C’est par là aussi que ce Congrès est véritablement une date. Nous avons pleinement réalisé l’entente sur les moyens révolutionnaires !... Moyens d’action — Même avec les Jeunes Turcs du Mechveret ? — Absolument. Tous ont compris que les moyens devaient être dictés par les circonstances et l’expérience de trente ans est là qui montre l’impuissance des méthodes pacifiques... La pensée nouvelle — Les séances qui furent présidées tour à tour par le prince Sabaheddine, par le camarade Mamoulian du Droschak arménien et M. Ahmed-Riza étaient empreintes de la plus chaude cordialité. Le prince Sabaheddine prononça un discours vibrant et Mamoulian déclara qu’en présence de l’ardeur manifestée par le Congrès, il n’était pas douteux que si chacun faisait son devoir, nous pouvons nous donner rendez-vous dans dix-huit mois à Constantinople. Un turc albanais a fait alors un appel éloquent pour que nous détruisions la « Bastille ottomane » qu’est Yldiz-Kiosk. La fin des haines nationales — Quels que soient les résultats immédiats obtenus, le seul fait de l’union de races si opposées jusqu’ici est alors un fait remarquable. — C’est incontestablement ce qui doit le plus intéresser nos amis d’Europe. Une pensée nouvelle pénètre l’Empire ottoman. Elle fait cesser les luttes ethniques et se développe en un admirable internationalisme, unissant vingt races pour former une nation ottomane, largement décentralisée. La victoire des démocrates persans a une énorme influence sur tout le pays. Le Turc qui se considère comme supérieur au Persan ne conçoit pas pourquoi il n’aurait pas lui aussi un régime de libertés politiques. Déjà Turcs et Arméniens ont formé ensemble des bandes d’insurgés. Les héroïques Fedai dont vous publiez les portraits appartenaient à l’une de ces bandes*.

En Turquie même, les partis révolutionnaires agissent aussi, pour lutter contre l’oppression, rendre coup pour coup, créer par la force des armes un peu de cette protection que personne ne leur accorde ; pour convaincre aussi la communauté de la justesse de leurs vues, et obtenir son appui et sa complicité. Mais, même s’ils n’ont plus d’autre solution à adopter, les Arméniens de Turquie refusent en tout cas la violence : à la lutte incertaine pour la libération, ils préfèrent le confort relatif de cette sécurité précaire à laquelle ils sont habitués. Le fossé idéologique et social est encore trop grand et les paysans comme les notables se désolidarisent constamment de ces poignées d’intellectuels et d’agitateurs politiques dont la violence ou le socialisme les effraient également. Comme la génération populiste en Russie, ils sont coupés des campagnes et, hormis quelques exploits punitifs, ne rencontrent que la trahison ou l’aide forcée ; face aux bourgeois de Constantinople, les choses sont encore plus simples : il y a antagonisme de classes et les notables, patriarche en tête, n’hésitent pas à dénoncer les risques de telles entreprises et à rappeler leur allégeance au Sultan. C’est ce qui explique que nombre d’attentats visent des personnalités arméniennes auxquelles on reproche leur « collaboration ». Des deux côtés, il y a donc coupure sociale : notables turcs et arméniens contre révolutionnaires turcs et arméniens. Mais qu’ils soient notables ou révolutionnaires, les Arméniens partagent la même illusion : à peine la révolution aboutie, la vraie coupure religieuse et raciale réapparaît rapidement et c’est elle qui l’emportera dans le déclenchement et le déroulement du génocide.

« Des milliers de jeunes gens, Turcs, Grecs, Arméniens, Bulgares, etc., forment aujourd’hui, dans l’Empire ottoman, une élite intellectuelle et morale dont il devient de plus en plus difficile au Sultan de comprimer les aspirations vers la science et la liberté. Les persécutions dont cette élite est l’objet ont, elles-mêmes, puissamment contribué à développer et à étendre son influence. Les libéraux de Constantinople qu’Abdul Hamid a exilés dans les divers points des provinces y ont introduit leurs habitudes de critique des actes de l’autocratie et leur tempérament de révoltés. Sous leur impulsion, l’Arménie est aujourd’hui presque tout entière en insurrection contre le Sultan. On chasse les fonctionnaires des villes ; on entraîne les soldats et les officiers eux-mêmes dans la rébellion ; on y réclame à grands cris la Constitution qu’Abdul Hamid croyait avoir enterrée dans le cimetière de Taïf avec le cadavre décapité de Midhat ; et, déjà, les grandes lignes de la Constitution que sollicite le peuple sont tracées par les fils de ceux qui préparèrent celle de 187621. » Ces lignes destinées à la préface d’une biographie de Midhat par son fils datent de mai 1908 ; et, dans leur exagération même, elles témoignent de l’effervescence qui règne durant les derniers mois de l’autocratie. Coupé de la réalité dans son palais de Yldiz-Kiosk, Abdul Hamid n’a pas pris conscience des graves menaces que font inéluctablement peser à terme sur son pouvoir la dégradation administrative et économique de l’Empire, l’accroissement de la présence et des exigences étrangères, le mécontentement d’une opposition certes bannie et peu nombreuse mais dont l’écho grandit en Turquie même, en particulier parmi les militaires de tous grades. Les participants du Congrès des partis d’opposition s’étaient donné, à Paris, en décembre 1907, dix-huit mois pour être à Constantinople. Sept mois vont suffire, même s’il en faudra encore neuf pour aboutir à l’abdication du Sultan. Car c’est une révolution en deux temps qui s’engage en juillet 1908. Elle commence par un putsch militaire à Salonique : réunis autour de Enver et de Niazi, qui s’est illustré dans la guerre contre la Grèce, quelques officiers se sont en effet lancés dans l’aventure d’une conspiration. Ces officiers sont nationalistes, et il s’agit pour eux de sauver l’Empire : puisque Abdul Hamid paraît incapable de résister à la pression étrangère que la récente rencontre de Nicolas II et d’Edouard VII rend plus menaçante, ils prendront le relais. Inertie du Sultan aveuglé, faiblesse de la résistance militaire loyaliste, chance ou résolution des mutins, toujours est-il que l’opération réussit : Enver et Niazi lancent un appel à l’armée et au pays pour demander le rétablissement de la Constitution de 1876 ; en deux semaines le mouvement s’amplifie et Abdul Hamid se trouve devant la menace d’une guerre civile en Macédoine. Dans l’armée, les défections se multiplient. Il se voit isolé et cède donc : le 24 juillet, il fait proclamer le rétablissement de la Constitution.

Cette première victoire dont le seul but est d’imposer au Sultan un gouvernement national capable de sauver l’Empire ramène en même temps à Constantinople tous ceux qui, de leur exil à Paris ou Genève, ont engagé la lutte pour le renouveau de la Turquie : intellectuels et hommes politiques turcs (avec, à leur tête, Ahmed Riza, grand admirateur d’Auguste Comte), révolutionnaires arméniens, etc., tous ceux qu’a réunis le Congrès de 1907 et qui, avant même cette date, avaient commencé d’unir leurs efforts. Et c’est dans le droit fil de cette unanimité que, lorsqu’il apparaît que le Sultan a cédé aux exigences des rebelles, la réussite du putsch s’accompagne d’une stupéfiante et exaltante fraternisation de toutes les couches sociales et de toutes les populations. A Constantinople, l’explosion de joie qui fait descendre les habitants dans les rues entraîne d’innombrables scènes où l’on voit Turcs et Arméniens, musulmans et chrétiens, se mêler pour applaudir aux premiers pas du nouveau régime. Les haines, les craintes, les heurts si souvent sanglants et horribles, tout est oublié dans cette aurore d’une Turquie nouvelle et réconciliée. Tout paraît ainsi avoir en quelques jours brusquement changé. La Constitution de 1876, objectif essentiel des officiers rebelles, est enfin appliquée et du même coup son inspirateur Midhat réhabilité trente ans après. Abdul Hamid renonce à ses espions, change de ministres, accepte la convocation du Parlement le 17 décembre et se rend à la première et solennelle séance de cette Assemblée qui symbolise, malgré la précipitation avec laquelle elle a été convoquée, le renouveau d’une politique libérale en même temps que la régénération de l’Empire. Tout manifeste ainsi dans ces premiers mois, avec l’instauration sérieuse d’un régime constitutionnel et libéral à l’occidentale, la réinsertion des chrétiens dans la communauté nationale. C’est la fin du cauchemar.

Au sein du groupe qui a déclenché la révolution, certains auraient voulu obtenir immédiatement l’abdication d’Abdul Hamid : ils craignent en effet une contre-révolution. Et les événements vont leur donner raison : en avril 1909, après un hiver difficile (ambiguïté des réformes politiques, problèmes économiques, affrontements avec les grandes puissances qui renouvellent partout leur pression), Abdul Hamid engage une action par laquelle il entend annuler tout ce qu’on l’a forcé d’accepter. Et peut-être la grande vague de violence populaire et religieuse qui déferle alors sur l’Empire est-elle plus spontanée, le simple effet d’une allergie traditionaliste à un bouleversement qui est dans son essence laïque, athée, moderniste et égalitaire. Toujours est-il que, durant quinze jours, les manifestations s’enchaînent partout, multiples, violentes, et que, derrière le fanatisme médiéval d’une réaction islamisante, c’est d’une véritable contre-révolution qu’il s’agit, probablement animée par l’Association mahométane qui rassemble depuis quelques mois en secret tous ceux que la tournure prise par les événements a heurtés et mécontentés. Eût-elle abouti qu’Abdul Hamid retrouvait intact le pouvoir despotique qu’il s’était assuré sur l’Empire. Les nouveaux gouvernants passent alors un moment difficile et ils sont visés tout autant que les chrétiens. L’élite arménienne ne semble pas d’ailleurs les tenir pour responsables de ce sursaut réactionnaire, puisqu’elle continue de les soutenir, allant jusqu’à cacher certains d’entre eux pendant les jours les plus critiques. Et quand l’émeute permet à Abdul Hamid d’imposer la démission des Jeunes Turcs et de remettre en place un ministère loyaliste, le comité Daschnaktsoutioun s’associe, avec les autres comités nationaux, aux comités ottomans (qui font alors taire leurs divisions entre « jeunes turcs » alors considérés comme plus nationalistes et « libéraux ») pour boycotter les séances du Parlement et lancer un appel à « l’union ottomane ». Enfin, les troupes de Macédoine arrivent à Constantinople et la tentative de contre-révolution échoue : Abdul Hamid est destitué, son frère cadet lui succède et la révolution jeune turque triomphe définitivement. Mais la violence s’est encore une fois exercée de façon prépondérante à l’égard des chrétiens et les Arméniens eux-mêmes sont victimes d’un nouveau et vrai massacre à Adana. Il apparaît là clairement que les vieux antagonismes de race et de religion n’ont pas disparu du jour au lendemain, dissipés dans la fraternisation de la nouvelle Turquie, et il y a pour le moins clivage entre ce qui reste pour le moment le credo égalitaire et constitutionnaliste du nouveau gouvernement (unir chrétiens et musulmans) et les pulsions fondamentales qui continuent d’agiter la masse populaire. Les choses ont été en effet horriblement nettes : c’est probablement 20 000 morts qui s’accumulent en quinze jours dans les rues de la ville et sur l’ensemble du vilayet, à Sis, à Tarsous, ailleurs encore. Un officier russe témoigne aussitôt de ce qu’il a vu à Adana même : « La vision des quartiers détruits ne supporte pas la description : les trois quarts de la ville n’existent plus, sont intacts seulement les quartiers musulmans. Le long du fleuve Sihoun, le reste de la ville (5 à 6 000 maisons) ressemble à un amoncellement de gravats ; çà et là des murs brûlés aux fenêtres arrachées, les plafonds et les sols se confondent. Dans cette partie de la ville règne un silence de mort, on ne voit que des chats affamés, des chiens ou des corbeaux, parfois un malheureux Arménien cherche dans les ruines de sa maison les restes de ce qu’il possède24... »

En 1907 déjà, les Arméniens avaient dû protester énergiquement contre une tentative de « complot » montée contre eux par les autorités locales pour servir de prétexte au déclenchement du massacre. Il a lieu finalement le 14 avril, au lendemain de l’émeute anticonstitutionnelle de Constantinople ; il dure toute la semaine, reprend encore le 25 et les jours suivants — et c’est le tableau habituel : assassinats, viols, pillages, incendies, participation de la troupe et d’une partie des autorités officielles comme en témoigne un rapport de l’ambassade russe : « ... les troupes turques qui se trouvent à Adana et les notables musulmans du lieu ne cessent d’entretenir des rapports haineux avec les chrétiens. L’état de siège, institué dans cette ville, concerne principalement les chrétiens. Les pouvoirs locaux manifestent une certaine indulgence à l’égard des coupables des massacres des chrétiens et s’efforcent d’en faire retomber la responsabilité sur ces derniers24... » .

Le ministre français des Affaires étrangères le confirmera à Paris devant la Chambre des députés : « Il est arrivé malheureusement que des troupes qui avaient été envoyées pour prévenir et réprimer les attentats y ont, au contraire, participé. Le fait est exact1. » Et, quand le déchaînement fanatique s’apaise provisoirement, tout continue de ressembler à ce que nous connaissons : personne n’est puni, et l’on fait passer en jugement quelques Arméniens présentés comme « rebelles » ; bien que ce soit un des chefs jeunes turcs, Talaat, qui préside le comité qui répartit les secours rassemblés en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis (car l’opinion publique, dans le monde, s’est violemment émue devant le renouvellement d’atrocités que l’on croyait à jamais disparues avec l’ancien régime), des dizaines de milliers de personnes restent exposées à la famine et à la misère, ayant perdu tous leurs biens ; enfin, il est encore une fois impossible de connaître avec exactitude le nombre des victimes. Un fait est à cet égard tout à fait significatif : la Chambre ottomane, après avoir vu dans les Arméniens les agresseurs (puisque les premières dépêches officielles signalent que les victimes sont en majorité musulmanes), décide en juin de confier une enquête sur les événements à deux de ses membres : un Arménien, Babikian, et un Turc, Youssouf Kemal ; au début d’août ils rentrent à Constantinople avec des statistiques totalement divergentes : 620 morts musulmans pour Babikian et 1 197 pour Kemal ; 18 660 Arméniens pour Babikian et 5 153 pour Kemal. Babikian meurt deux jours après, et les rapports sont enterrés. En tout état de cause, la responsabilité turque est à l’évidence engagée et tous les témoignages étrangers en font foi ; mais les hommes politiques arméniens hésitent à croire que leurs collègues jeunes turcs du gouvernement ont trempé dans l’affaire et, bien qu’ils sachent n’avoir plus le choix qu’entre « le massacre ou la Russie27 », ne veulent entendre que les éloges qu’Enver et Chevket décernent, lors de l’enterrement des soldats qui ont payé de leur vie la reprise de Constantinople en avril, à la fraternité agissante des musulmans, des chrétiens et des juifs. Légalistes jusqu’au bout, les dirigeants arméniens acceptent la thèse de l’accident et poursuivent le jeu parlementaire ; ils sont d’ailleurs membres de plusieurs des organismes du nouveau système, députés, ministres, etc. Et c’est ainsi qu’ils exprimeront au Parlement, dans les journaux, pas autrement, leur préoccupation devant la dégradation de la situation de leurs compatriotes. Ils portent cependant un jugement lucide sur « la Turquie nouvelle », comme en fait foi le rapport présenté en 1910 au Congrès socialiste international de Copenhague par le parti Daschnak : « Inutile de le dire, ce parlementarisme ottoman laisse beaucoup à désirer. C’est la prédominance de l’élément turc, c’est presque la dictature d’un Comité. Certes, le régime actuel est toujours une délivrance, après l’enfer hamidien ; un grand souffle de liberté passe sur ces régions ténébreuses, où naguère le sang coulait à flots. Mais au point de vue de la réforme fondamentale, l’œuvre de ce nouveau régime est pour l’instant insignifiante. Les nationalités non turques ne sont reconnues par la loi que comme des « communautés religieuses ». »

Il apparaît pourtant de plus en plus nettement que la fraternisation n’aura été qu’un feu de paille, une illusion encore. Et ce ne sont pas les signaux d’alarme qui manquent. Par-delà toutes les manifestations où s’unissent les diverses communautés, il y a d’abord le fait que le pouvoir réel est tout entier concentré entre les mains de ce petit groupe qui a pris de Salonique la direction des opérations. Ils sont maintenant à Constantinople et l’équipe qu’ils forment a sa propre existence en dehors des partis et du gouvernement : c’est le « Comité », dénomination simplifiée à partir du nom que s’étaient donné en commun les deux groupes de Paris et de Salonique de « Comité Union et Progrès ». Elle servira bien vite à indiquer dans sa brièveté allusive la toute-puissance d’une équipe dont on ne connaît pas bien la liste, qui n’a pas de chef avoué et qui se réunit toujours en secret avant d’imposer ses vues. Qui sont-ils ? Officiers ou politiques, ils sont turcs à 95 %, et il n’y a parmi eux, dans ce groupe qui contrôle toutes les décisions, qu’un ou deux non-Turcs, qui sont juifs (Djavid bey). Cette proportion correspond d’ailleurs à celle que l’on trouve au Parlement : 216 musulmans sur 262 députés (et 10 Arméniens). Parmi les membres de ce Comité, et principalement chez les officiers, se fait jour dès à présent une tendance ultra-nationaliste qui déborde largement les premiers objectifs officiels de la révolution. Pour eux, il s’agira essentiellement de « turquifier » l’ensemble de la population et des institutions ; retrouvant ainsi les motivations de la politique tsariste, ils croient que le salut de l’Empire ne peut passer que par cette unification de tous les caractères de l’Etat. A cet effet, diverses lois vont accentuer la centralisation du pouvoir, limiter les prérogatives des communautés nationales, interdire même qu’une association porte le nom de l’ethnie qui la crée. L’article 4 de la loi sur les associations votée en août 1909 stipule en effet : « La constitution d’associations politiques sur la base ou sous la dénomination de nationalité est interdite. » Quoiqu’il ne soit point encore question d’élimination physique des minorités allogènes, cette tendance peut inquiéter par son outrance et la détermination qu’elle implique. Visant aussi bien les Arabes que les chrétiens, l’idée du devenir turc de l’Empire sera ainsi développée publiquement au Parlement ; elle nourrit certainement déjà les réunions secrètes du Comité et apparaît clairement lors du congrès qu’il tient en 1910.

Il est vrai que le nouveau gouvernement doit faire face à de nombreux problèmes. Sur le plan économique, il a fallu contracter de nouveaux emprunts, car, malgré l’aide apportée par quelques experts étrangers, la situation est catastrophique ; et il n’est pas question d’arrêter la grande entreprise du chemin de fer de Bagdad, ni de retourner à la banqueroute. Bien que la présence allemande ait été un moment éclipsée pendant les événements de 1908-1909, ce sont des banques allemandes et autrichiennes qui, dès 1910, fournissent l’argent nécessaire. Mais la France reste la puissance qui investit le plus en Turquie et, en 1914 encore, elle signe avec le gouvernement des Jeunes Turcs des accords financiers et économiques. La Russie, l’Angleterre, l’Italie en font autant : la pression européenne n’a rien perdu de sa force.

Et le spectre du partage rôde toujours. Car, sans vouloir attendre la consolidation du nouveau régime, et prouvant par là une fois de plus combien étaient illusoires les beaux discours sur le sort des chrétiens et l’aide à une Turquie régénérée, les grandes puissances ont relancé dès 1908 leur politique d’expansion. C’est d’abord, tout de suite, l’Autriche-Hongrie qui, unilatéralement, et sans consulter personne (sauf l’Allemagne bien évidemment), décide en octobre 1908 d’annexer la Bosnie-Herzégovine, dont le congrès de Berlin lui avait confié l’administration. Bien qu’elle reçoive une indemnité financière à titre de compensation, la Turquie est finalement obligée d’accepter cette décision. Simultanément, la Bulgarie a proclamé son indépendance complète et le prince Ferdinand devient roi. Un peu plus tard, l’Italie se met à son tour sur les rangs : elle n’a pas encore obtenu grand-chose, il lui faut la Libye, alors Tripolitaine ; c’est donc la guerre, une mutilation encore : en octobre 1911, après un ultimatum au gouvernement turc, les Italiens débarquent à Tripoli et à Benghazi et prononcent l’annexion du territoire ; mais, comme la lutte se prolonge du côté du désert, ils ouvrent un autre front directement sur la mer Egée, occupant Rhodes et les îles voisines après avoir bombardé Beyrouth, se présentant devant les Dardanelles. Simultanément les Etats balkaniques déclenchent une guerre contre la Turquie, profitant de ses difficultés avec l’Italie pour tenter de lui ôter enfin ses dernières possessions d’Europe.

En octobre 1912, la Turquie se trouve donc prise entre deux feux, obligée de céder à l’Italie, en même temps qu’elle doit subir une guerre où, face à la Serbie, à la Bulgarie, au Monténégro et à la Grèce, elle va d’abord tout perdre à la suite de défaites militaires que l’on n’attendait pas ; mais les vainqueurs ne sont pas satisfaits des préliminaires de paix de mai 1913 et rentrent en conflit entre eux. Au traité définitif d’août à Bucarest, les Turcs auront pu au moins sauver Andrinople, courte tête de pont qui leur reste seule du côté de l’Europe où ils ont dû abandonner l’Albanie et la Macédoine, et la Crète aussi. Dans ce sursaut qui leur a permis en définitive d’annuler une partie de l’effet de leurs premières défaites, les Turcs manifestent l’énergie qu’ils vont mettre dorénavant dans la lutte pour la survie. Devant une voracité cynique que rien n’arrête (car, déjà, les Puissances discutent du partage de la Turquie d’Asie), comment les nouveaux dirigeants turcs, pétris d’un nationalisme ardent, ne se verraient-ils pas renforcés dans l’idée que les Turcs seuls pourront sauver la Turquie ? Il ne leur est pas très difficile d’imaginer ce qui va se passer si rien ne fait obstacle à tant d’invasions : il ne reste plus grand-chose à leur enlever — ce dernier îlot en Europe, la Palestine et la Syrie, l’Arménie bien sûr —, et c’en sera fait de la Turquie. C’est-à-dire exactement ce qu’ils ont voulu éviter en prenant le pouvoir. La consolidation du gouvernement jeune turc après l’échec d’Abdul Hamid ne manque pas non plus d’épisodes révélateurs. Le Comité entend bien, en effet, conserver et accroître l’autorité qu’il s’est acquise lors du putsch ; c’est lui qui détermine les élections, prend les décisions, renverse et nomme les ministres, faisant peser sur le pays entier un pouvoir qui devient peu à peu aussi oppressant que celui de l’ancien Sultan. C’est donc autour de lui que se développent les conflits et les luttes de tendances — en son sein, entre des clans aux ambitions rivales, au-dehors aussi avec la formation de groupes « libéraux » animés par certains de ceux qui ont contribué au renversement d’Abdul Hamid (le prince Sabaheddine, Ahmed Riza et d’autres), dans l’armée enfin où d’autres officiers rêvent eux aussi d’être les chefs suprêmes. Avec une habileté remarquable, les principaux responsables du Comité, qui représentent la tendance la plus dure, turquifiante et pro-allemande, alternent les mesures d’apaisement et les contre-attaques décisives. C’est ainsi qu’au congrès du parti en 1910, ils cherchent à « récupérer » l’opposition en adoptant les mesures qu’elle propose ; et à plusieurs reprises, en particulier en juillet 1912, ils acceptent apparemment de s’écarter... Mais, simultanément, on assassine les journalistes d’opposition les plus en vue, l’état de siège reste continûment en vigueur (sous prétexte de révoltes que la politique de turquification a suscitées, non seulement en Albanie et en Macédoine, mais aussi au Yémen et en Syrie) et les lois d’inspiration libérale ne sont pas appliquées. Enfin, en janvier 1913, après les premières défaites devant les forces balkaniques et au moment où les Puissances envoient au gouvernement turc une note comminatoire lui enjoignant d’accepter la cession d’Andrinople, le Comité reprend définitivement le pouvoir à la faveur d’un véritable coup d’Etat : Chevket devient grand vizir et Enver (héros de la deuxième guerre balkanique, car c’est lui qui reprend Andrinople), Talaat et Djemal sont tout-puissants. Ils le seront bien davantage après l’assassinat de Chevket en juin, qui fournit le prétexte à une concentration totale des responsabilités de l’Etat entre leurs mains, désormais doublée d’une constante répression contre toutes les formes d’opposition.

A Constantinople même, ils manifestent le désir d’un modernisme de bon aloi : la Turquie nouvelle doit présenter le visage d’un pays libéré de tous ses caractères archaïques. Et il est vrai que, dans son obsession des complots et du modernisme, Abdul Hamid avait empêché sa capitale de bénéficier du téléphone ou de l’éclairage électrique. En quelques années, un gros effort va être fait pour rattraper ce retard ; de plus, on harmonise la définition de l’heure avec le système européen, on modernise la voirie, la protection contre les incendies, les postes. C’est dans le même esprit que le gouvernement décide l’élimination des chiens. La ville de Constantinople était en effet célèbre par le nombre de chiens qui y vivaient auprès des hommes, chiens d’un type spécial « qui participait à la fois du chien d’Occident, du loup et du chacal », véritable population parallèle forte de 60 000 à 80 000 individus. Cette communauté s’était véritablement organisée en bandes précises aux territoires bien définis ; nantie de chefs et de coutumes, elle partage la rue avec les habitants, vivant auprès d’eux, selon leurs habitudes, habile à tirer sa nourriture du vol, des poubelles ou des largesses. Ils sont donc très liés avec les concierges, les portefaix, les Européens aussi parfois, quoique cette race ne fraye jamais avec les chiens « domestiques » de leurs épouses. Ils font partie de la vie quotidienne, mais, au moment de la révolution, ils apparaissent comme le symbole de l’ancien régime, et l’idée vient aux nouveaux dirigeants de montrer, en les faisant disparaître, que Constantinople va devenir enfin une ville moderne à l’occidentale. Mahmoud II le Réformateur avait d’ailleurs déjà tenté une opération du même ordre, mais cette fois la décision est irrévocable. Le docteur Remlinger, alors directeur de l’Institut Pasteur de Constantinople, aurait voulu s’opposer, par affection pour « ces bonnes et braves petites bêtes », à une telle mesure et il le dit lui-même dans un article publié en juillet 1932 dans le Mercure de France auquel nous empruntons le récit de l’événement : « Je compris vite que la décision gouvernementale était irrévocable, qu’essayer de la combattre était s’exposer à d’injurieux soupçons et se compromettre inutilement. Je me demandai par contre s’il n’existait pas, pour décaniser la ville, un moyen plus discret et moins barbare que la déportation dans une île déserte. Avec sa peau, ses poils, ses os, sa graisse, ses muscles, ses matières albuminoïdes en général, son intestin même, la valeur marchande d’un chien de rue était de 3 à 4 francs. Il y avait en ville de 60 000 à 80 000 chiens. Ils représentaient donc un capital de 200 à 300 000 francs. N’était-il pas possible de confier, après adjudication, la décanisation à un concessionnaire qui, en différents points de la banlieue, installerait des clos d’équarrissage économiques ? Ceux-ci comprendraient une chambre hermétique communiquant avec la canalisation du gaz et un atelier de dépeçage comprenant tout ce qui était nécessaire pour le traitement des produits utilisables de l’animal. Les chiens seraient appréhendés la nuit discrètement et transportés à pied d’oeuvre dans des voitures du modèle des fourrières européennes. Dix clos d’équarrissage pourraient chacun traiter par jour une centaine de chiens. En deux mois la décanisation était terminée et l’opération procurait à la ville un bénéfice qui était affecté à des œuvres de bienfaisance. » Mais le gouvernement rejette son rapport au Conseil d’Hygiène et choisit la manière forte traditionnelle. On commence donc par détruire les portées en entassant les chiots dans des sacs que l’on vide en pleine mer. On passe ensuite aux chiens adultes. Accompagnés de soldats et d’agents de police, des auxiliaires irréguliers parcourent les rues pour s’emparer des chiens et les enfermer dans des cages, capture souvent difficile et toujours cruelle. En quinze jours, au milieu des hurlements, tous les chiens sont donc rassemblés et on procède à leur déportation sur un îlot rocheux de la mer de Marmara où on les abandonne sans aucune nourriture : des hurlements bien plus atroces retentissent alors pendant plusieurs semaines, puis le silence revient. Il n’y a plus de chiens à Constantinople.

Durant les six années qui séparent presque jour pour jour le début du génocide du triomphe définitif de la révolution jeune turque, les Arméniens continuent de soutenir loyalement le nouveau régime. Et pourtant ces six années-là passent très lentement. Partout, dans la vie quotidienne des provinces et des villes, tout recommence comme avant. Certes, les chrétiens gardent encore le statut qui vient de les réunir aux musulmans comme d’identiques sujets du Sultan (depuis 1910, ils sont soumis comme eux et avec eux au service militaire), mais rien n’a été entamé en profondeur. « Avec la proclamation de la Constitution, rien n’a fondamentalement changé en Turquie à part le gouvernement central24 » : le musulman retrouve ce comportement de mépris et d’abus qu’il n’a jamais extirpé de lui-même, le chrétien, et particulièrement l’Arménien, sa résignation au déroulement injuste des jours. Le Patriarcat de Constantinople n’a d’ailleurs jamais cessé de protester auprès du gouvernement contre les diverses exactions dont les Arméniens continuent comme avant d’être les victimes. Et année après année, en 1908 même, puis en 1909, 1910, etc... il dresse la liste des meurtres, des rapts, des usurpations de biens. A Erzeroum, en 1912, les diplomates russes constatent : « La situation de ce peuple, au milieu de musulmans haineux et fanatiques, est effectivement très effrayante : à chaque instant ils craignent non seulement pour leurs biens mais aussi pour leur vie, car les bruits qui courent au sujet des pogroms ne cessent jamais24. » Quoi d’étonnant alors à ce que toutes les autres pièces de l’engrenage se remettent en place ? Puisque les conditions de vie des populations chrétiennes, et particulièrement arméniennes, sont redevenues intolérables, les grandes puissances, à l’instigation cette fois de la Russie, décident en 1913 de remettre sur le chantier la question des réformes dans les provinces arméniennes. Il faut bien sûr plusieurs mois de constante navette entre ambassades et gouvernements pour aboutir à un projet qui, tout en apportant une solution satisfaisante au problème posé, permette en même temps, et c’est bien plus important, de dissiper les soupçons des partenaires européens de la Russie, de vaincre aussi les hésitations de l’Allemagne. Peu désireuse, en un moment crucial pour le succès de sa stratégie globale, de risquer la position qu’elle a conquise à Constantinople en indisposant le gouvernement turc, l’Allemagne saura lui faire valoir qu’elle n’est entrée dans l’affaire que pour protéger ses intérêts ; et, de fait, l’ambassadeur allemand intervient pour faire adopter un texte de compromis assez éloigné des propositions russes initiales. Ce texte prévoit néanmoins un statut particulier pour les six vilayets arméniens (plus celui, voisin, de Trébizonde), annonce des garanties et un contrôle enfin réels ; et comme, au même moment, c’est une véritable délégation arménienne qui s’est constituée à Constantinople même auprès du Patriarcat, il est sûr que les conditions d’un règlement sérieux et réel, non plus formel mais bien destiné à être appliqué, sont pour la première fois réunies.

Les Turcs ont d’abord réagi comme d’habitude et le changement de régime, d’hommes, d’option politique est sans conséquence : devant l’intervention européenne, ils fabriquent leur propre plan de réformes — l’habituel pare-feu, précédé en mars 1913 d’une nouvelle loi sur les vilayets, étendue de plus cette fois à l’ensemble de l’Empire et particulièrement de la Turquie d’Asie ; dans cette relance où se manifeste toujours la « bienveillance » du Sultan apparaît l’évident désir d’éviter qu’un sort particulier soit fait aux Arméniens : en proposant l’extension généralisée des réformes, les Turcs sont non seulement sûrs de vider de sa réalité le projet européen, mais aussi de noyer dans la masse une notion ethnique qui les gêne. Mais voilà qu’effectivement, rien ne se passe plus comme avant : les Européens ne se contentent pas de la réponse turque, ils insistent et ne cèdent pas sur les caractéristiques essentielles de leur projet : pour l’Arménie, de vraies réformes, un contrôle. Le gouvernement turc se voit donc contraint pour la première fois de signer, en février 1914, un texte d’administration intérieure qui a quelques chances d’être appliqué. Ce texte, que l’on trouvera en annexe, comporte en outre un certain nombre de mesures réellement favorables à l’établissement pour les populations arméniennes de conditions de vie normales : faculté pour les populations d’utiliser leur langue dans l’éducation et la justice, contrôle des régiments hamidié, participation égalitaire des chrétiens et des musulmans aux différents organismes représentatifs (y compris la gendarmerie et la police), contrôle par des inspecteurs généraux étrangers de toute l’administration des vilayets de l’Anatolie orientale. Et, bien que leurs pouvoirs soient encore considérablement rognés par rapport au texte officiel de l’accord, les inspecteurs sont nommés : un Hollandais, Westenenk, et un Norvégien, Hoff ; et ils vont se rendre sur place pour commencer leur travail. Le consul Anders, lui-même en tournée d’inspection pour le compte de l’ambassade allemande, décrit ce qu’est au même moment la situation des populations arméniennes d’Anatolie : « Le mutessarif était absent lorsque je suis arrivé. Son remplaçant, le procureur général, m’a réservé un accueil des plus chaleureux. Bien qu’il m’ait laissé entendre que la situation générale dans le sandjak de Mouch était calme pour le moment, je changeai bientôt d’avis après la visite de l’archevêque arménien Nersès Garikian et du chef daschnak, Rouben Effendi. Tous deux tiennent le calme actuel pour une accalmie avant la tempête et se sont montrés très pessimistes. A leur avis, si les chefs kurdes sont intimidés par la rigueur de la cour martiale de Bitlis, ce n’est que pour peu de temps : le projet de réformes contrecarre trop leurs intérêts pour qu’ils ne tentent pas d’opposer la plus grande résistance à ces nouvelles dispositions.

« L’archevêque arménien me décrivit très longuement la situation des paysans dans le caza de Modikan. Leur état de dépendance s’est aggravé au point que les Derebeys se vendent mutuellement des villages entiers, avec leurs habitants — comme au temps du servage en Russie décrit par Gogol —, chaque habitant valant en moyenne entre cinq et quinze livres turques*. Les Chegolis, une branche issue des Balliklis, qui possèdent trente villages, ont ainsi récemment acheté à un Derebey le village arménien de Pichenk. « Lors de l’insurrection des Arméniens de Sassoun en 1894, les paysans arméniens des villages de Tavorik et de Chiankichoub dans la région de Chatakh ont chassé les Kurdes venus prélever les impôts de servage. De même, avec l’aide du gouvernement constitutionnel, vingt-cinq villages se sont libérés en 1908 dans la région de Pzank. Par contre, dans le caza de Modikan règne encore la situation patriarcale d’antan. Les paysans sont tenus de fournir certaines livraisons aux beys. Aussi la misère des serfs arméniens et kurdes doit être effrayante. Le caza entier ne compte qu’une seule école arménienne, dans le village de Chisek. A Chinist, une école arménienne devait s’ouvrir avec le soutien de Boghos Nubar pacha, mais, devant les menaces des Kurdes, les professeurs eurent vite fait de prendre la fuite.

« Il est fait état actuellement d’une plainte des habitants des villages de Chinist, Pachnavank et Lordenzor, à qui les Balliklis réclament respectivement 2 300, 1 500 et 800 livres turques, pour une dette insignifiante contractée soixante ans auparavant par les aïeux des paysans actuels. L’évêque d’ici a fait un rapport au patriarcat, mais le gouvernement nie cet état de fait. Le bureau de presse a également démenti les informations de l’évêque.

« Le mode de recouvrement de l’impôt sur les moutons est très particulier. Peu avant l’apparition des tahsildars (percepteurs), les Kurdes Balliklis ont amené trois cents moutons dans le village arménien de Chuit, et ils ont été pris en compte, malgré les protestations des habitants. Comme les paysans se refusent à payer l’excédent d’impôt, environ vingt livres turques, leurs vaches et leurs bœufs sont vendus de force.

« Si le vol des moutons et les luttes de terrain engendrent ainsi une tension entre Kurdes et Arméniens, l’évêque reconnaît toutefois que les plaintes relatives aux atteintes à l’existence et à l’honneur sont devenues plus rares ces derniers mois. Dernièrement, quatre ou cinq Arméniens seulement ont été assassinés par les Kurdes Bedrik (tribu de Moussi). Dans certains cas d’enlèvements de jeunes filles, il a été impossible d’établir que celles-ci n’avaient pas suivi volontairement leurs ravisseurs. Le chef daschnak Rouben craint des troubles pour bientôt car, jusqu’à présent, chacune des tentatives des grandes puissances visant à mettre sur pied un programme de réformes a été suivie de massacres. Les Kurdes paraissent extrêmement mécontents du gouvernement, qu’ils ne considèrent pas comme étant purement islamique puisqu’il a fait exécuter leur chef religieux Scheich Seyid, qu’ils vénéraient comme un prophète. D’après Rouben, les Derebeys s’apprêtent à défendre énergiquement leurs prérogatives menacées. Rouben se plaint aussi de la grande partialité des tribunaux et de ce que les gendarmes n’exécutent pas les ordres du gouvernement lorsqu’ils sont en faveur des Arméniens et au détriment des Kurdes. Les Kurdes ne respectent nullement les gendarmes, mais seulement les soldats16. »

Mais nous sommes en juillet 1914... Les bruits de guerre accaparent l’attention de l’Europe et les Turcs en tirent rapidement avantage : ils décident unilatéralement l’arrêt du processus de réformes engagé à la suite de l’accord de février et renvoient les deux inspecteurs. Djemal explique ainsi dans ses Mémoires cette décision qui sera officialisée par un décret de décembre : « Prévoyant qu’il lui serait impossible de s’occuper de réformes internes pendant de longues et pénibles années de guerre, le gouvernement ottoman a considéré qu’il n’était pas nécessaire de prolonger le mandat des deux inspecteurs étrangers qu’il avait affectés aux provinces orientales de l’Anatolie. » Mais il ajoute plus loin : « Dans la question de la réforme arménienne nous désirions nous libérer de l’accord que la pression russe nous avait imposé9. » M. Hoff n’aura donc passé que quelques semaines à Van, mais c’est encore trop pour un gouvernement qui a fait de son indépendance nationaliste la seule finalité de tous ses actes. Et il est d’ores et déjà clair que sa réaction à l’égard des Arméniens sera à la mesure d’une intervention européenne qui s’est montrée cette fois résolue. A Constantinople, les événements d’Europe sont suivis avec une extrême attention, car l’on se doute bien que, dans cette guerre mondiale, le secteur d’Asie jouera lui aussi un rôle déterminant : et le pétrole de Bakou, la navigation dans les Détroits, le contrôle du Moyen-Orient, du golfe Persique au canal de Suez, donnent à l’alliance turque une importance nouvelle. Aussi, depuis plus de deux ans déjà, l’Allemagne a-t-elle consacré toute son énergie à s’assurer définitivement une influence prépondérante auprès du gouvernement jeune turc. Dès ce moment-là, l’objectif final de sa politique, obtenir l’entrée en guerre à ses côtés de l’Empire, est favorisé par le triomphe de la fraction ultra-nationaliste du Comité Union et Progrès : Talaat, Djemal, Enver sont devenus les vrais responsables de la politique turque, l’un comme ministre de l’Intérieur, l’autre comme ministre de la Marine et le dernier comme ministre de la Guerre. Ces trois hommes farouchement épris de turquification ne peuvent que se rencontrer avec les adeptes d’un pangermanisme triomphaliste et l’action du baron Wangenheim, alors ambassadeur allemand à Constantinople, homme énergique, réaliste et efficace, va jouer un rôle prépondérant dans ce rapprochement assurément provisoire mais terriblement déterminant. La Turquie entre donc en guerre aux côtés de l’Allemagne en octobre 1914. Le bombardement par la flotte turque des ports russes de la mer Noire marque la fin d’une période de neutralité pendant laquelle, néanmoins, plusieurs faits ont manifesté clairement de quel côté pencherait la Turquie : traité germano-turc le 2 août, refus de renvoyer la mission militaire allemande, fermeture des Détroits à la navigation commerciale — ce qui gêne la Russie pour ses approvisionnements ; enfin, et surtout, les croiseurs allemands, le Goebben et le Breslau, sont autorisés à naviguer en mer Noire grâce à une soi-disant cession à la Turquie. Parallèlement, la turquification du pays est en marche — et demeure l’objectif essentiel du gouvernement, comme le reconnaîtra plus tard Djemal : « Notre seul espoir était de nous libérer, à la faveur de la guerre mondiale, de toutes les conventions qui représentaient autant d’atteintes à notre indépendance... Tout comme c’était notre objectif principal d’annuler les Capitulations et le statut du Liban9. » Et, en septembre 1914, le gouvernement décide en effet l’abrogation de toutes les Capitulations ; c’est exactement ce qu’il avait envisagé en janvier 1913 au cours des négociations pour le règlement de la guerre balkanique. Toutes les mesures prises dans cette période montrent que, pour les Turcs, la guerre ne se joue que sur le plan intérieur et dans un climat vivement xénophobe : limitation des activités des missions étrangères (en particulier pour l’enseignement), expulsion des résidents étrangers. En novembre, la proclamation de la Guerre Sainte vient couronner « ce que l’on pourrait appeler la prise de possession du pays par ses propres enfants, qui avaient été trop longtemps privés de leurs droits »**. C’est à la fin d’octobre 1914, au moment du bombardement des ports russes, qu’en même temps que ses collègues non-musulmans le dernier membre arménien du gouvernement turc, Oskan Mardikian, ministre des Postes, a donné sa démission. Mais ses compatriotes continuent de siéger comme députés à la Chambre et, si le Congrès de la F.R.A. réuni à Erzeroum en août 1914 refuse de lancer aux Arméniens de Russie un appel à l’insurrection contre le gouvernement tsariste, c’est uniquement par un loyalisme envers l’Etat dont ils sont les sujets auquel les Arméniens restent inébranlablement attachés des deux côtés de la frontière. L’élite de la nation refusera donc jusqu’au bout de croire au danger qui la menace et elle continuera jusqu’au bout de mettre sa confiance et son espoir dans une collaboration obstinée avec ce Comité jeune turc dont le programme, au moment de la révolution accomplie ensemble, autorisait certes à penser que les collectivités nationales seraient associées au développement de l’Empire. Mais le nationalisme turc exclut désormais toute idée de fédéralisme et le traitement infligé en 1913 et 1914 à la population grecque, en Thrace d’abord après la reprise d’Andrinople, puis à Smyrne et dans toute l’Asie mineure, montre quelle politique le gouvernement entend appliquer à l’égard des minorités allogènes. La population arménienne, alors estimée par son patriarcat à 2 100 000 personnes, continue à Constantinople, en Cilicie, dans les vilayets d’Anatolie, partout, à mener cette vie laborieuse et traditionnelle dont nous connaissons les difficultés quotidiennes. Paysans, artisans, commerçants, hommes et femmes, tous continuent de travailler, sujets fidèles d’un Sultan dont ils acceptent l’autorité, seulement chargés de l’espoir que leurs doléances aboutiront à leur donner la paix aux côtés des autres membres de la communauté. C’est cette population qui subit à partir du 24 avril 1915 le premier génocide du XXe siècle.

Le 24 avril 1915 : une rafle Le 24 avril 1915, le gouvernement turc procède dans la nuit à l’arrestation de toutes les personnalités arméniennes intellectuelles et politiques de Constantinople : 500 ou 600 pour les uns, 200 pour les autres, certainement au moins 235, chiffre retenu et publié plus tard par le gouvernement turc lui-même. Ces hommes sont d’abord jetés en prison, puis déportés ; « bien entendu, dit Talaat devant un diplomate allemand, parmi les déportés beaucoup sont tout à fait innocents16 ». Bien peu survivront à l’été. Cette rafle ouvre pour les Arméniens une période de déportations systématiques qui tend finalement, à partir des provinces où la guerre se déroule, à l’élimination complète de l’élément arménien du territoire turc. En deux ans, plus d’un million de personnes trouvent la mort dans des conditions horribles de barbarie, histoire inimaginable en un temps d’idéalisme encore triomphant. Ainsi se trouve achevé le processus qui avait fait venir au jour la question arménienne dans les années 1880 : les 100 000 morts des grands massacres de 1895, les supplices quotidiens, tout cela aboutit, à l’ombre de la Grande Guerre, à cette extermination si visible dans les statistiques de la jeune République turque où l’on ne signale en 1927, parmi les minorités vivant en Turquie, que 64 000 Arméniens. Où sont donc passés tous les autres ? Avant que se déclenche le génocide, bien des signes ont encore montré, et de loin, qu’il n’était plus temps de croire à l’union des peuples de Turquie. La seule succession chronologique de quelques dépêches de l’ambassade russe est à cet égard amplement révélatrice : 20 décembre 1913 : « Les manifestations arméniennes à l’occasion des élections au Parlement dans la ville d’Erzeroum ont déclenché une nouvelle vague de haine chez les musulmans, donnant lieu à des réunions secrètes dans toutes les maisons des Unionistes. Le club unioniste, sous la présidence du commissaire Ahmed Hilmi bey, mène une campagne active antiarménienne... Tout indique une intense préparation de troubles. Parmi les Arméniens, certains craignent que l’Allemagne ne cherche à escamoter les réformes par des troubles ; d’autres, qu’on cherche à instaurer le désordre lors de la mise en application des lois élaborées par les Puissances. » 11 janvier 1914 : « Non seulement des réunions secrètes ont lieu partout à Erzeroum, mais on commence à parler ouvertement de massacre d’Arméniens. Sur ordre du mollah, les musulmans se mettent à porter sur la tête des turbans blancs. Selon les bruits qui courent, tout est prêt pour le massacre, on n’attend plus que le signal de la capitale... » 20 septembre 1914 : « Le 18 septembre, de grandes manœuvres ont commencé le long de la frontière russe. Les musulmans reçoivent des armes en vue d’un massacre imminent d’Arméniens. En raison de l’abrogation des Capitulations, ils seront même poursuivis dans les locaux du consulat où ils se cacheront. » 11 octobre 1914 : « Les autorités de Bayazid ne cessent de distribuer des armes à des bandes de brigands. Les Arméniens apeurés partent en Russie, craignant le massacre qu’ils attendent de jour en jour24. » Autre signe de la dégradation de la situation, la mobilisation à laquelle procède dès le mois d’août le gouvernement : elle vise tous les hommes valides de vingt à quarante-cinq ans — chrétiens comme musulmans — et elle s’accompagne d’une réquisition officielle sur l’ensemble du territoire de tout ce qui est nécessaire au bon fonctionnement de l’intendance : bêtes de somme, approvisionnements, fournitures, vêtements, etc. Le processus est normal, mais il vise de fait toutes les possessions des chrétiens, et particulièrement des Arméniens que l’on dépouille systématiquement. Les fonctionnaires chargés de l’opération ne se cachent d’ailleurs pas, puisqu’ils s’emparent aussi bien de vêtements de femmes ou d’objets de consommation courante sans rapport avec les besoins militaires — et on les retrouve un peu plus tard dans d’autres vitrines de commerçants. Un témoignage allemand le confirme clairement : « Vers la fin d’octobre 1914, dès le début de la guerre turque, les fonctionnaires turcs commencèrent à enlever aux Arméniens tout ce dont ils avaient besoin pour la guerre. Leurs biens, leur argent, tout fut confisqué. Plus tard, chaque Turc était libre d’aller dans un magasin arménien et d’y prendre ce dont il avait besoin, ou qu’il désirait avoir. Le dixième environ était peut-être nécessaire pour les besoins de la guerre, quant au reste, c’était simplement du vol31. » Quoique cela soit pénible, on peut penser qu’il ne s’agit là que de l’habituel comportement à l’égard des chrétiens, dont nous avons bien vu que la révolution ne l’avait qu’à peine, et pour un court moment, freiné ; et les Arméniens le prennent bien ainsi, qui subissent avec une résignation également habituelle ce nouvel avatar de leurs rapports avec l’élément musulman. De la même façon, la proclamation en novembre du Djihad n’a eu pour effet à Constantinople qu’une grande manifestation musulmane qui se termine par le bris de toutes les vitres d’un grand hôtel de la ville : Tokatlian, propriété d’un Arménien. Les mois d’hiver qui suivent voient le début assez lent des opérations militaires : du fait de son entrée en guerre aux côtés de l’Allemagne, la Turquie se trouve à la fin de 1914 engagée sur plusieurs fronts face aux Puissances de l’Entente. Contre l’Angleterre : dans le golfe Persique (Bassorah), et sur le canal de Suez où Djemal sera arrêté dans l’expédition vers l’Egypte qu’il tente à partir de la Syrie, où il s’est installé à la tête de la IVe armée. Contre la Russie, l’ennemie traditionnelle, sur deux fronts également : en Perse, dans la région de Tabriz que les deux camps convoitent ; et au Caucase, où, après avoir stoppé l’offensive russe, les troupes turques ne parviennent pas à progresser. Elles vont même subir là, en janvier 1915, une défaite assez lourde pour permettre bientôt une nouvelle offensive russe. Pour la population arménienne, les événements qui suivent pendant ce temps la mobilisation et les réquisitions sont encore plus inquiétants. Par un décret du début de 1915, le gouvernement a en effet décidé de retirer tous les soldats arméniens des troupes armées pour les verser dans des corps annexes de travailleurs, où ils sont affectés à des tâches diverses : construction de routes, fortifications, chemins de fer, transports à dos d’homme, etc. En réalité, le but visé est de leur retirer les armes dont ils pourraient disposer en tant que soldats. Parallèlement, et dans tout le pays, on demande officiellement à leurs compatriotes, c’est-à-dire à tous ceux qui sont restés chez eux, de rendre les armes qui peuvent être en leur possession : c’est exactement le procédé utilisé à la veille des massacres de 1895 — et sa mise à exécution s’accompagne des mêmes violences : perquisitions, arrestations, etc. Et comme en 1895, les Arméniens en viennent à racheter à leurs voisins des armes qu’ils pourront donner aux enquêteurs*... Rien ne saurait mieux prouver leur calme et leur éternelle soumission à l’autorité. Et pourtant, si le gouvernement cherche ainsi à les désarmer, ce ne peut être que pour deux raisons : ou bien il craint une insurrection arménienne et il veut donc s’assurer qu’il ne court aucun risque de ce côté. Mais, de retour d’une inspection sur le front du Caucase, Enver a publiquement fait état, en février 1915, de l’excellent comportement des soldats arméniens, dans une déclaration reproduite par l’Osmanischer Lloyd, journal de Constantinople en langue allemande. Répondant à une lettre de l’évêque de Konia, il dit : « Je profite de cette occasion pour vous dire que les soldats arméniens de l’armée ottomane ont rempli scrupuleusement tous leurs devoirs sur le champ de guerre, ce dont je puis témoigner personnellement. Je vous prie d’exprimer toute ma satisfaction et ma reconnaissance au peuple arménien dont le parfait dévouement au gouvernement impérial ottoman est bien connu16. » Ou bien, c’est qu’il se prépare, lui, à une action d’envergure contre la population arménienne et qu’il veut être par avance assuré de ne rencontrer aucune résistance : déjà les hommes valides de vingt à quarante-cinq ans ont été retirés de leurs foyers et ils sont rassemblés dans des bataillons sans armes loin de leurs provinces d’origine ; avec la confiscation des armes sur place, il ne reste donc dans les villes et les villages que des femmes, des enfants, des vieillards sans aucun moyen de défense. En février également, c’est là-dessus que met l’accent une note adressée à Talaat, toujours ministre de l’Intérieur, par un député arménien de Van, Dertzakian-Vramian, qui est de surcroît membre du Comité Union et Progrès (il sera lui aussi assassiné) : « II est indéniable que les relations entre le gouvernement et la nation arménienne sont devenues anormales au cours des derniers mois. Le gouvernement n’y fait aucune attention et les efforts déployés, après les tristes événements de Gavache et de Gardjikan, en vue de les « améliorer », ont échoué. Depuis mon arrivée à Van, j’ai exposé à plusieurs reprises, de vive voix, ainsi que par écrit, aux autorités locales, les mesures qui seraient nécessaires pour améliorer cette situation. Mes convictions s’étant trouvées confirmées depuis par de nombreux arguments, je prends la liberté d’attirer l’attention du gouvernement central sur les questions suivantes. « Les causes de cette situation anormale sont au nombre de quatre, découlent l’une de l’autre, et s’expliquent l’une par l’autre. Savoir : 1° Le désarmement des soldats et des gendarmes arméniens. 2° La réapparition d’événements de nature à menacer l’existence de la nation arménienne. 3° La question des déserteurs arméniens. 4° La déclaration de « Djihad », qui explique les désertions d’Arméniens, survenues après la mobilisation générale, désertions qui ont trois raisons, à la fois sociales et religieuses : a — Les Arméniens au-dessus de vingt-quatre ans ne connaissaient pas le maniement des armes. b — Ils n’étaient pas habitués aux privations imposées dans l’armée après la déclaration de la guerre. c — Leurs besoins religieux étaient négligés dans l’armée. « Si on prend en considération, en temps voulu, les causes qui provoquent les désertions, on pourra, par des mesures appropriées, empêcher graduellement ces désertions. Au lieu de cela, la méfiance regrettable du gouvernement vis-à-vis des Arméniens d’une part, et, d’autre part, les événements menaçant l’existence de ceux-ci, donnent une apparence politique mauvaise à la question de la désertion. Ainsi : 1° Le désarmement des soldats et des gendarmes arméniens, en créant une méfiance politique autour de la nation arménienne, a provoqué une tension dans les relations entre les Arméniens et les Turcs. 2° En désarmant les Arméniens on les a réduits pour ainsi dire au rôle de bêtes de somme, et on a blessé ainsi grièvement leur amour-propre national. 3° Les Arméniens désarmés ayant été mis sous la surveillance de musulmans armés, ou bien étant obligés de circuler parmi eux, voyaient leur vie exposée à de sérieux dangers. Ainsi, le bruit court avec persistance que des centaines de soldats arméniens ont été noyés, fusillés ou poignardés dans l’armée, surtout aux environs d’Erzeroum et de la frontière persane. 4° Les Arméniens désarmés ont été expulsés de leur pays et déportés dans des localités inconnues. 5° Sous le prétexte de former une milice, des Kurdes et des Turcs, entre seize et soixante ans, ont été armés et nommés agents de police ou gendarmes, et transformés ainsi en un pouvoir exécutif vis-à-vis des Arméniens. 6° Lesdits miliciens ont ravagé les villages arméniens... 7° Des brigands connus comme Mehmed-Emin et Moussa-Kassim bey ont été graciés et autorisés à revenir dans leur village ou dans des villages arméniens. 8° Par suite de la désertion de nombreux Kurdes, un grand nombre de villages, surtout dans les montagnes, ont été envahis par des déserteurs kurdes. 9° Des régiments Hamidiés ont été campés dans les villages arméniens et y ont commis de nombreux méfaits... 10° Les Arméniens de Bachkalé et ceux des villages des environs ont été massacrés. (Ceci a été confirmé malgré les démentis officiels.) « Telles sont les causes qui amènent les Arméniens à étudier la question de défendre leur honneur, leurs vies et leurs biens, tandis que le gouvernement a fait connaître officiellement sa méfiance envers eux en les mettant dans une situation critique envers leurs voisins armés et à demi-sauvages. Etant donné que cette défense de l’honneur, de la vie et des biens, est un droit naturel et sacré, le gouvernement poursuit une politique néfaste en gardant les Arméniens désarmés sous les drapeaux. Non seulement, en effet, la patrie ne profite pas du service de ceux-ci, mais, en les gardant, le gouvernement expose leurs familles sans défense à de réels dangers, car elles sont constamment à la merci des caprices sanguinaires de leurs voisins armés et à demi-sauvages. Il est évident qu’il serait injuste d’employer le terme de désertion pour les Arméniens à qui on a repris leurs armes — qui, pour un soldat, équivalent à la vie — et du moment que les musulmans, eux-mêmes, désertent en dépit de la déclaration de « Djihad ». « Etant donné les raisons politiques, religieuses et sociales exposées ci-dessus... je prends la liberté d’attirer l’attention la plus sérieuse du gouvernement sur les propositions que voici : 1° Ne maintenir sous les armes que les Arméniens âgés de vingt et un à vingt-cinq ans, qui ont déjà été exercés dans l’armée. 2° Garder les Arméniens dans le rayon de leur pays et dans la gendarmerie jusqu’au rétablissement complet de la confiance réciproque entre le gouvernement et les Arméniens. 3° Percevoir une taxe d’exonération modérée et seulement pour la durée de la guerre actuelle sur les Arméniens au-dessus de vingt-quatre ans (non exercés). 4° Punir, suivant les dispositions les plus sévères de la loi, les meurtriers de Bachkalé, d’Akhorik et de Khouzérik. 5° Mettre en vigueur, le plus tôt possible, les règlements des garde-villages admis sous Tahsim bey. 6° Permettre aux Arméniens le port d’armes jusqu’au désarmement des Kurdes sauvages. 7° N’octroyer aucune fonction de la force publique aux miliciens et ne pas les autoriser à séjourner dans les villages arméniens et ne les armer qu’à leur arrivée au quartier général. 8° Indemniser les sinistrés arméniens. 9° Rechercher et restituer les biens des églises arméniennes pillées. 10° Rendre à leurs familles les jeunes filles et les femmes enlevées, et rendre au sein de leur église les Arméniens convertis par force et par crainte à l’islamisme. « Mes propositions sus-mentionnées ont pour but de mettre fin à la situation anormale actuelle, d’assurer aux Arméniens leur existence, et de rétablir leur confiance envers le gouvernement, car les mesures très sévères prises sans nécessité par les autorités locales rappellent les temps des années 1895-1896. « Je m’empresse donc de vous prier d’accueillir favorablement et de faire approuver par Iradé Impérial et Viziriel, les revendications minimes de la nation arménienne. « On pourrait, à cet effet, convoquer les patriarches arméniens à Constantinople35. » Mais il est déjà trop tard sur le plan politique. Les dirigeants du Comité ont renié leurs amitiés arméniennes et la vieille complicité des révolutionnaires n’est plus : après la démission d’Oskan en octobre 1914, Couyoumdjian, gouverneur du Liban depuis février 1912, a été démis de ses fonctions à la fin de l’année ; et en juillet 1915, il n’y aura plus d’Arméniens dans les corps de fonctionnaires de l’Etat. Dès à présent, les principaux chefs du parti Dachnak sont pratiquement assignés à résidence à Constantinople et leur journal Azadamard est supprimé le 31 mars. Tout est prêt pour la rafle du 24 avril. Dès le 21, des arrestations identiques ont commencé dans les villes de province où elles touchent les notables arméniens par centaines ; ces arrestations se poursuivront durant plusieurs semaines, et pourtant certains chefs de la communauté veulent espérer encore... Krikor Zohrab, un de ceux qui ont cru à la Turquie nouvelle, un de ceux qui ont tout fait pour la construire avec le Comité, lui-même arrêté un peu plus tard, écrit à sa femme, d’Alep où il est gardé depuis vingt-deux jours, deux lettres bouleversantes, toutes deux du 15 juillet. Voici la deuxième : « Jeudi soir. « Mon âme adorée, on nous avait dit que nous devions partir samedi, et j’avais préparé deux lettres pour toi. On nous dit maintenant que nous allons partir vendredi, c’est-à-dire demain matin. Il paraît que le train partira demain. Que pouvons-nous faire ? Il en sera ainsi. « Après avoir montré la lettre ci-jointe à Halil bey et pris son avis, toi et tes filles, allez voir ensemble Talaat, chez lui ou à son bureau. Si vous allez à son bureau, il vaudrait mieux que Halil bey soit là aussi. Donne-lui la lettre et supplie-le. S’il te donne la promesse ferme de sauver ton mari, adresse-moi le télégramme suivant : « Nous sommes tous en parfaite santé, sois toi aussi tranquille**. » Ici, j’ai écrit une lettre à Talaat par l’intermédiaire du vali Bekir Sami bey. Je ne sais pas s’il l’a reçue ou non, il devait la recevoir avant la tienne. Je vous embrasse encore. Priez. « J’ai mis mon testament dans cette lettre. Ne soyez pas émues. K. Z.*** » Mais il sera assassiné comme les autres, ainsi que le rapporte dès le 27 juillet le consul allemand à Alep : « Les célèbres députés Zohrab et Vartkès, expulsés de Constantinople, sont restés quelque temps à Alep. Ils savaient qu’ils allaient mourir si l’ordre du gouvernement de les déporter à Diarbekir était exécuté... Ce que racontent les gendarmes qui les accompagnaient et qui sont revenus ici, à savoir qu’ils ont rencontré des bandits qui, par hasard, ont tué justement les deux députés, ne laisse subsister aucun doute : le gouvernement les a fait assassiner entre Ourfa et Diarbekir16. » Les dirigeants jeunes turcs ont bien fait de profiter de la guerre mondiale : elle leur a permis de réaliser un génocide sans être gênés par les interventions étrangères. Mais ils n’ont pu néanmoins éviter que cela se sache. Certes, les circonstances ont empêché la formation de commissions d’enquête, limité la diffusion des témoignages ; mais enfin, il y en a eu. Car le gouvernement a eu beau établir la censure sur les nouvelles relatives à la déportation, encourager la dissimulation même physique de ses actes, interdire l’accès de ces régions aux enquêteurs étrangers, il n’a pas pu empêcher les étrangers qui étaient déjà là de voir. Et ils ont vu. Ils ont vu ce long, cet interminable, cet inimaginable défilé de la mort, déroulé entre les chemins de fer aux wagons remplis de vivants affamés et l’Euphrate aux eaux rouges faisant flotter les cadavres, depuis les villes paisibles soudain envahies d’horreur jusqu’aux camps et aux déserts où s’épanouit la barbarie.

3 Messages de forum

  • Le génocide des Arméniens 29 janvier 2010 17:29

    Et on se prépare à faire rentrer ces islamistes barbares en Europe !!!! Non merci !!!!! Au fait ils y sont déja environ un million à la louche...en France. Cinq ou six millions en Allemagne...la turquerie est la MORT de l’Europe.

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    • Le génocide des Arméniens 30 janvier 2010 11:09, par Max

      LEs louches ça sert à servir la soupe et vous mangez celle des capitalistes qui veulent qu’on se tape les uns sur les autres entre exploités car on aurait soi disant des intérêts religieux et nationaux supérieurs à nos intérêts en tant qu’opprimés.

      Quand vous parlez d’Europe, c’est par exemple l’Europe des Catholiques comme le patron de Michelin qui virent ces ouvriers (ces "enfants" comme il disait) après leur avoir pressé le citron. C’est aussi l’Europe du pape Benoit 16 qui se félicite (et récompense ses cardinaux) de la participation active de l’Eglise dans le génocide et la 2eme guerre mondiale aux côtés des bourreaux, qu’ils s’appellent Hitler, Mussolini, Staline mais aussi Pétain, DeGaulle, FRanco, Churchill etc..

      LA Turquie est comme la France, un Etat qui opprime les travailleurs, les chomeurs à l’intérieur de ses frontières, et qui tuent à l’extérieur de ses frontières les peuples sous sa domination.

      La France est par contre en tant que grande puissance, un des plus grand assassins des peuples.

      Rien ne justifie votre hostilité envers la Turquie plus que l’ensemble des nations qui composent l’Europe et en particulier les principales : l’Allemagne et la France.

      La religion, tous ses dirigeants et représentants sont combattus partout dans le monde, quelque soit les confessions, par les exploités eux mêmes car la religion est toujours une couverture pour les Etats pour maintenir l’oppression.

      Les opprimés en Palestine, en Iran, en Irlande, en Chine, combattent les pouvoirs religieux, aux prix de leur vie, car le combat contre la religion est le même que celui contre l’Etat qui enferme les prolétaires dans la misère sociale.

      LE tout est d’y voir clair et de ne pas foncer tête baissée dans le mur que nous construise les classes dirigeantes dans nos pays, car il est facile pour un voleur de crier lui même "aux voleurs" et de désigner aux passants un homme innoncent car lui n’a pas le costume la cravate ou le chapeau du bourgeois.

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  • Le génocide des Arméniens 30 janvier 2010 17:23, par bianco

    Nier la religion, ce bonheur illusoire du peuple, c’est exiger son bonheur réel. Exiger qu’il abandonne toute illusion sur son état, c’est exiger qu’il renonce à un état qui a besoin d’illusions. La critique de la religion contient en germe la critique de la vallée de larmes dont la religion est l’auréole.

    Karl Marx, Critique de "La philosophie du droit" de Hegel, 1843

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