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Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 3ème chapitre : Révolutions bourgeoises et populaires > La Saint-Barthélemy et le massacre des protestants, une contre-révolution (...)

La Saint-Barthélemy et le massacre des protestants, une contre-révolution sociale

lundi 11 janvier 2010, par Robert Paris

Le massacre des Protestants qui s’est déroulé dans toute la France, à la suite de celui de Paris, a été organisé par la classe dirigeante noble et par la royauté catholique et ne peut être compris si on ne mesure pas qu’à l’époque le protestantisme était l’expression d’une révolution sociale bourgeoise contre le féodalisme appuyé par la papauté qui était en train de parcourir victorieusement toute l’Europe. La Saint-Barthélemy est une contre-révolution sociale.

Le massacre commence en sortant du château royal du Louvre, à Paris. Il a été enclenché par ordre du roi. Il commence par l’assassinat des hauts représentants des protestants à Paris qui y étaient rassemblés en vue de cérémonies marquant la réconciliation des deux communautés. Ce tableau du massacre de la Saint Barthelemy fut réalisé entre 1576 et 1584 par François Dubois (1529-1584), rescapé de la tuerie alors que toute sa famille de confession huguenote s’est fait assassiner par les catholiques. Il souhaitait que son tableau reflète la réalité du massacre à travers les vêtements. Ainsi, les catholiques sont représentés en rouge et les protestants en noir ou en chemise de nuit. Dubois a surement voulu afficher ici l’esprit qu’avaient les catholiques : les protestants en noirs symbolisent les démons à tuer et les catholiques en rouge sont les bourreaux, ceux qui versent le sang impure des huguenots. Le sang est partout sur le tableau même à des endroits vides : on peut observer certaines taches de sang sans qu’il y ait de victimes à côté. Les chiens, présents dans le tableau représentent à la fois la fidélité et la violence qu’ils peuvent montrer envers leurs ennemis. L’assassinat de Gaspard de Coligny est ici fort bien représenté : on voit son corps à la fenêtre de sa demeure puis en bas de celle-ci, l’image du corps de l’amiral qui est émasculé. Les restes sont ensuite jetés à la Seine comme si il s’agissait de détritus. Ce qu’on retrouvera sera pendu au gibet de Montfaucon (en haut à l’extrême droite du tableau). Le Louvres (au fond au centre) conserve son aspect médiéval. La porte de Saint-Honoré est fermé par une porte de bois (porte Lucy) avec des soldats : il n ’y a aucun point de fuite, on ne ressort du tableau que mort.  François Dubois utilise le système du collage pour donner une vision totale de Paris et de l’horreur de la Saint-Barthélemy dans l’ensemble de la capitale française. On a une impression de chaos, sans grands axes de direction de la part de Dubois, pas de parallélisme, des couleurs diverses et des lances partants dans tous les sens. Le massacre n’épargne personne : Dubois nous montre des vieillards, des femmes, des enfants morts, des bébés sortis du ventre de leur mère. On remarque même deux enfants (probablement catholiques) qui traînent un nourrisson au bout d’une corde vers la Seine. Sur un toit, un homme cherche une échappatoire à cette tuerie mais semble déjà condamné. Prés du Louvre, on remarque Catherine de Médicis dans sa robe noire ayant massacré en masse des protestants. Si la reine-mère n’a pas participé physiquement à la tuerie, François Dubois veut souligner son poids de responsabilité dans ce massacre. A la fenêtre droite du Louvre, Dubois a pu vouloir représenter le roi Charles IX tirant sur des huguenots. Le sable qui sert de support ne semble pas pouvoir aspirer tout le sang rependu d’où les traces de sang sans personne. Dubois donne l’impression que le sang sort du tableau : c’est une vision de « vrai sang » que nous percevons. La scène, vécue par François Dubois, s’inscrit dans une violence frénétique (massacre) mais également une violence dite « purificatrice » et universelle. Dans un contexte de tension, de foi contre foi, Dubois peint le martyr de tous les protestants et la vision de deux camps irréconciliables. Tous les détails de cette terrible nuit de la Saint-Barthélemy se trouvent dans cette œuvre : les femmes transpercées, les pillages, l’assassinat de Coligny….pour nous donner une véritable vision de ce massacre.

Le 23 août 1572, veille du massacre des protestants à Paris, de la Saint-Barthélemy, le roi Charles IX, à la suite de l’attentat raté contre l’amiral de Coligny chef des Protestants, le 22 août, déclare : « Il était à craindre que le peuple, qui déjà était en émoi, ne fit quelque sédition, ou bien qu’en une ville enragée et turbulente comme celle-là, il se fit quelque tumulte. » Témoignage de François Hotman dans « Discours simple et véritable des rages exercées par la France »

Exclamation prêtée au roi Charles IX lors de la décision de lancer le massacre : "Tuez-les tous et qu’il n’en reste pas un seul pour me le reprocher."

Le 26 août, le roi justifie son action dans une déclaration au parlement de Paris : « Devant un danger éminent, et tel qu’il ne s’en était présentement pourvu par voie de fait que l’on rechercherait en vain les remèdes ordinaires de justice, (...) il a fallu user du glaive que dieu m’a mis dans les mains pour la conservation des bons et pour vengeance et extermination des méchants (...) sans garder une autre forme de solennité de justice. »

Courrier du roi peu après le massacre

L’attentat contre Coligny

La participation du roi et de la reine mère sont directes :

Préparation du massacre : le tocsin de l’église Saint Germain l’auxerrois appelle à la mobilisation des bandes fascistes :

Le massacre :

Portraits de fascistes catholiques parisiens de l’époque :

La contre-révolution s’appuie à Paris, comme dans plusieurs grandes villes, sur des milieux populaires réactionnaires chauffés à blanc par la crise économique et sociale....

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Pour débattre avec nous de ce grand massacre ainsi que du parallèle que l’on pourrait faire avec le massacre des Juifs ou avec celui des Rwandais, cliquez sur Répondre à cet article


Introduction

Le 24 août 1572, jour de la Saint-Barthélemy, le carillon de l’église de Saint-Germain l’Auxerrois, en face du Louvre, donne le signal du massacre des protestants, à Paris et dans le reste du pays.

Tout commence par un... mariage, le 18 août 1572, celui d’Henri de Navarre et Marguerite de Valois, sœur du roi Charles IX (celle-là même qui entrera dans la légende sous le surnom de reine Margot). Les assistants de la noce, tant catholiques que huguenots (surnom des protestants), sont très agités en raison de la rumeur d’une prochaine guerre contre l’Espagne catholique du roi Philippe II. Depuis plusieurs mois, l’amiral Gaspard de Coligny, chef de la faction protestante et principal conseiller du roi, tente de convaincre le roi d’envahir la Flandre, possession espagnole.

Mais les chefs de la faction catholique, à savoir les frères de Guise et le duc d’Anjou, frère du roi Charles IX (qui lui succèdera plus tard sous le nom d’Henri III) ne veulent à aucun prix de cette guerre. La reine-mère Catherine de Médicis n’en veut pas davantage. Le matin du 22 août, soit quatre jours après le mariage princier, un capitaine gascon blesse Coligny de deux coups d’arquebuse. Le roi se rend au chevet de son conseiller qui l’adjure de ne pas chercher à le venger !

Les noces s’achèvent dans la confusion. Malgré les recommandations de Coligny, les chefs protestants réclament justice. Au palais du Louvre où réside le roi de France, Catherine de Médicis craint d’être débordée par les chefs catholiques, qui reprochent à la monarchie de trop ménager les protestants.

Pour sauver la monarchie, elle décide de prendre les devants et de faire éliminer les chefs protestants (à l’exception des princes du sang, Condé et Navarre, le jeune marié).

Le 24 août, fête de la Saint Barthélemy, Coligny est égorgé dans son lit et son cadavre jeté dans la rue et livré aux exactions de la populace. Les gardes et les miliciens, arborant une croix blanche sur leur pourpoint et une écharpe blanche, poursuivent le massacre dans le quartier de Saint-Germain l’Auxerrois. Ils massacrent deux cents nobles huguenots venus de toute la France pour assister aux noces princières et rassemblent leurs cadavres dans la cour du Louvre. Certains chefs protestants, prévenus à temps, arrivent à s’enfuir avec les gardes des Guise à leurs trousses.

Quand la population parisienne sort dans la rue, réveillée par le tocsin, elle prend connaissance du massacre. C’est aussitôt la curée. Dans les rues de la capitale, chacun s’en prend aux protestants de rencontre. Les malheureux, hommes, femmes, enfants, sont traqués jusque dans leur lit et mis à mort des pires façons. Et l’on en profite pour piller les biens des victimes.

À la mi-journée, le roi ordonne d’en rester là. Mais ses sonneurs de trompe ont le plus grand mal à faire respecter ses ordres. Charles IX assume la responsabilité des événements. Il explique que Coligny avait ourdi un complot et qu’il avait dû l’exécuter. On évalue le nombre total de victimes dans l’ensemble du pays à 30.000 (plus que sous la Commune de 1871). La Saint-Barthélemy a marqué un tournant de l’histoire de France. A partir du massacre de Paris, l’assassinat massif des Protestants s’est propagé aux grandes villes puis à tout le pays. Il représente un tournant politique et social pour un pays qui était largement gagné par le développement du protestantisme.

On peut s’imaginer qu’il s’agit d’un épisode de la haine entre religions. ce serait un lourd contre-sens.

La Saint-Barthélemy (le 22 août 1572) est l’épisode le plus sanglant de la lutte de la noblesse contre la révolution bourgeoise montante, une violence contre-révolutionnaire qui, menée par les classes drigeantes et le pouvoir royal, visait à barrer la route à la montée révolutionnaire en dressant un fossé de sang entre deux parties de la population : catholiques et protestants. Les classes dirigeantes préféraient que le pays soit à feu et à sang, que la société recule de cent ans, plutôt que de perdre le pouvoir.

Par bien des traits, la Saint-Barthélemy ressemble au Rwanda de 1994. Dans les deux cas, il y avait une montée révolutionnaire, socialement, qui a été contrariée par des dirigeants issus du camp révolutionnaire lui-même. On y voit les fascistes, ici les ligueurs catholiques. On y voit les tentatives du réformisme qui, sous prétexte de concilier les deux camps et d’éviter la violence, désarme la révolution et la livre au massacre de la contre-révolution. A la veille même du massacre, les deux camps étaient en pleine entente, du moins officiellement.

Le parallèle entre le Rwanda 1994 et la France de 1572 n’est pas gratuit. Dans les deux cas, on retrouve :

- un génocide brutal, massif, avec une participation populaire voulue et encadrée par l’Etat
- une exacerbation des sentiments d’hostilité d’une partie de la population contre une autre sur des bases identitaires avec une propagande mensongère visant à faire croire que le génocide est rendu nécessaire parce que ceux qui vont être les victimes se prépareraient à faire un génocide symétrique
- une crise sociale de grande ampleur menaçant les classes dirigeantes et les poussant à mettre en place des milices d’extrême-droite
- un exemple extérieur prouvant qu’il y a une menace révolutionnaire potentielle
- un conflit militaire qui aggrave la crise et radicalise les deux camps deux grandes puissances extérieures qui attisent le conflit et visent toutes deux à dominer la région
- un chef d’Etat faible, manipulé par tous les bords et sa femme liée au camp d’extrême-droite génocidaire Pour retrouver les événements du Rwanda et retrouver la similitude, cliquez ici

Quand il y a une contre-révolution violente, c’est qu’il y avait une montée révolutionnaire, même si les dirigeants du mouvement s’ingéniaient à en faire "une réforme". Leur tentative a convaincu les masses révolutionnaires de limiter leur mouvement, mais pas la classe dirigeante de limiter sa violence.

Le protestantisme n’était pas simplement l’apparition d’un nouveau culte, mais le développement d’une nécessité de changement social portée par le développement de la société bourgeoise et qui ne supportait plus les limites de la société féodale dominée par les nobles et incarnée par la religion catholique et le roi. Cette nécessité d’une révolution, les "modérés" protestants ; étant eux-mêmes des privilégiés qui craignaient la révolution sociale, ont essayé de la transformer en simple lutte de deux armées puis en accord de réforme entre les deux camps. Loin d’éviter le bain de sang, ils l’ont favorisé.

Une autre caractéristique de ce type de contre-révolution est l’utilisation des masses pauvres dans un sens contre-révolutionnaire. C’est un anticipation du fascisme.

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La Saint-Barthélemy

Les mystères d’un crime d’Etat

D’Arlette Jouanna

« Dimanche 24 août 1572, fête de saint Barthélemy. Ce jour-là, les rues de Paris sont humides « comme s’il avait beaucoup plus », note un bourgeois de Strasbourg de passage dans la capitale. Mais c’est du sang, et non de la pluie qu’elles luisent. Avant la fin de la nuit, une troupe de soldats du duc de Guise, le héros des catholiques, est venue tuer l’amiral Gaspard de Coligny, chef militaire des protestants, dans son logis de la rue de Béthisy ; au Louvre, les principaux lieutenants de l’amiral, tirés de leur lit et désarmés, ont égorgés dans la cour à coups de pique par des gardes suisses et françaises. Tout cela s’est fait avec le consentement du roi Charles IX (…) Le jour s’est levé sur une scène de tuerie. Les catholiques, une croix au chapeau et un brassard blanc au bras, sillonnent la ville et pourchassent les « hérétiques » au nom de Dieu. Des bandes armées fouillent méthodiquement les maisons ; les protestants sont traînés dehors et exécutés sans jugement ; les cadavres, dépouillés de leurs vêtements et souvent mutilés, sont tirés jusqu’à la Seine, certains ayant été auparavant entassés sur les places ou aux carrefours puis transportés dans des charrettes. Le fleuve est rouge de sang (…) Enfants, femmes, vieillards, nul n’est épargné. (…) Les logis des victimes sont saccagés et pillés. (…) La ville est tombée aux mains des catholiques les plus acharnés à éradiquer l’hérésie ; les autres, épouvantés, se retranchent chez eux sans oser sortir. (…) Trois jours durant, les portes de Paris resteront fermées ; les chances des proies d’échapper au piège sont minimes. (…) Cette furie meurtrière a décimé la communauté protestante de Paris, qui, bien que minoritaire dans une ville massivement catholique, comptait encore, avant le massacre, plusieurs milliers de personnes. (…) Des massacres ont lieu un peu plus tard dans une quinzaine de villes de province. (…) La seule passion religieuse suffit-elle à expliquer la durée du massacre parisien, son extraordinaire brutalité, son caractère systématique et organisé ? Peut-on se contenter, comme on l’a fait jusqu’à présent, de parler d’ « agression mystique », voire de « pogrom », comme si les tueries n’étaient que la conséquence d’un déchaînement irrationnel de pulsions archaïques ? Bien des aspects témoignent, au contraire, d’une action réfléchie et ordonnée. (…) La seule passion religieuse suffit-elle à expliquer la durée du massacre parisien, son extraordinaire brutalité, son caractère systématique et organisé ? Peut-on se contenter, comme on l’a fait jusqu’à présent, de parler d’ « agression mystique », voire de « pogrom », comme si les tueries n’étaient que la conséquence d’un déchaînement irrationnel de pulsions archaïques ? Bien des aspects témoignent, au contraire, d’une action réfléchie et ordonnée. Les historiens n’ont pas assez souligné que les Parisiens ne voyaient pas seulement les protestants comme des hérétiques, mais qu’ils les considéraient aussi et surtout comme de dangereux agitateurs qui menaçaient leur vie et leurs biens, d’autant plus redoutables qu’ils étaient installés au cœur même de la ville ; contre ces ennemis de l’intérieur, il leur fallait prendre méthodiquement en main leur propre défense et mener eux-mêmes une guerre d’éradication, puisque le roi refusait de le faire. (…)

La Saint-Barthélemy est un objet historique à part, mystérieux, difficile à identifier et à répertorier. L’événement a été vécu comme un séisme majeur ; tous les protagonistes ont eu un sentiment que quelque chose d’irréversible avait eu lieu et que rien ne serait plus jamais comme avant. (…)

Pour comprendre la genèse des événements tragiques d’août 1572, il est nécessaire de revenir aux conditions dans lesquelles fut rétablie la paix, signée le 8 août 1570 après trois guerres civiles meurtrières. L’édit de Saint-Germain, qui l’officialisa, accordait aux protestants une liberté limitée de pratiquer leur culte : ils ne pouvaient le célébrer que dans les lieux où il était établi jusqu’au 1er août 1570 et ailleurs, dans les faubourgs de deux villes de chacun des douze gouvernements qui composaient le royaume de France, soit vingt-quatre villes dont la liste était fournie. (…)

Les protestants, à ce moment-là, bénéficiaient encore du dynamisme conquérant qui, depuis l’introduction en France, dans les années 1520, de la Réforme luthérienne et surtout, dans la décennie suivante, de la Réforme calviniste, avait attiré près de deux millions de disciples, soit environ 10% de la population française. Leur effectif était particulièrement important dans ce que l’on a appelé le "croissant huguenot" du Lyonnais à l’Aunis et au Poitou en passant par le Dauphiné, la Haute-Provence, le Languedoc, la Gascogne et la Guyenne ; ils étaient bien implantés également en Normandie et en Ile de France ; dans le royaume de Navarre et la principauté de Béarn, la Réforme avait été imposée d’autorité par la reine Jeanne d’Albret. Les artisans, les marchands, les magistrats subalternes et les membres des professions libérales étaient sur-représentés parmi les convertis (...) La force des Réformés venait aussi de l’organisation mise en place à l’échelle tant du royaume que des provinces. En 1559 avait eu lieu clandestinement le premier synode national protestant, réunion des délégués des églises « dressées » depuis 1555 ; ils y avaient adopté une confession de foi largement inspirée des idées de Calvin. Peu à peu s’était établi un système pyramidal d’assemblées : au niveau des églises, le consistoire ; au niveau des « provinces » progressivement instaurées, le synode provincial qui rassemblait deux fois par an les envoyés des églises ; au niveau du royaume, le synode national dont la régularité était plus aléatoire. (…) La paix de Saint-Germain eut beau avoir été, par dérision, appelée « boiteuse et mal assise » parce que le premier des négociateurs, Armand de Gontaut-Biron, claudiquait, et que le second, Henri de Mesmes, était seigneur de Malassise, la monarchie mit tout en œuvre pour qu’elle dure. (…) Il était nécessaire, comme le prévoyait l’édit de Saint-Germain, de réintégrer tous les protestants dans les charges qu’ils avaient occupées avant les troubles, notamment au sein des cours souveraines de justice et de finance ; une fois réinstallés, ils avaient à affronter l’hostilité de leurs collègues catholiques, qui voyaient d’un mauvais œil revenir ces fauteurs d’hérésie. Des tensions resurgissaient, difficiles à apaiser. L’amnistie des actes de guerre était plus délicate encore. (…) Furent amnistiés les opérations accomplies sous l’ordre d’un chef reconnu, par exemple le prince de Condé ou l’amiral Coligny ; les paiements versés dans les caisses du parti protestant furent validés ; les contribuables réformés qui avaient acquitté leurs impôts entre les mains des collecteurs de leur camp furent dispensés de les payer à nouveau. (…) Les catholiques, pour leur part, acceptaient malaisément que le roi ait laissé aux protestants, pour la première fois, quatre places dites de sûreté – La Rochelle, Montauban, Cognac et La Charité-sur-Loire – en garantie de la bonne exécution de l’édit de paix, restituables seulement au bout de deux ans. Tout ce patient travail de reconstruction présentait d’autant plus de difficultés que la monarchie était financièrement affaiblie. La troisième guerre avait coûté très cher. Les effectifs réunis par l’armée royale avaient été considérables : jusqu’à 70.000 hommes environ. On a pu évaluer les dépenses occasionnées à 18 millions de livres pendant chacune des deux années que dura le conflit. Les recettes totales, en temps ordinaire, tournaient autour de 13 à 14 millions ; mais les troubles avaient empêché les impôts de rentrer normalement. Pour faire face au déficit, le roi augmenta l’impôt de la taille en 1571, qui s’éleva, cette année-là, à 9.500.000 livres, alors que son montant moyen au cours de la période 1561-1576 se chiffre à 7 millions ; il eut aussi recours à des expédients – emprunts, taxes sur les villes, ventes de nouveaux offices. Tous ces artifices provoquèrent des mécontentements ; le parlement de Paris, en particulier, protesta contre la création, à l’automne de 1570, de quarante secrétaires du roi et de présidents et de conseillers supplémentaires à la cour des Monnaies. Le clergé lui-même était mis à contribution ; par un contrat avec la monarchie, renouvelé en 1567, il s’était en gagé à fournir 630.000 livres par an. Malgré cette quête de ressources, Charles IX se trouvait dans l’incapacité de payer régulièrement les soldats des compagnies ou des garnisons restant sous les armes. Les plaintes affluaient à Paris. (…) Les propres gardes du roi n’étaient pas mieux lotis. Tous ces retards entretenaient une insatisfaction latente au sein des troupes royales. Un des problèmes les plus ardus était le paiement des mercenaires recrutés par Charles IX pendant la guerre, reîtres allemands ou suisses catholiques conduits par Ludwig Pfyffer. (…) Charles IX, quant à lui, était surtout mû par la hantise d’être perçu comme un roi faible dont l’autorité serait bafouée. La lettre qu’il adressa en décembre 1571 au prévôt des marchands Claude Marcel, à propos des troubles parisiens (…), l’atteste clairement : « (…) Je me vois méprisé et mes commandements sont dédaignés à l’exemple de ceux du roi Charles VI. » Le souvenir du roi Charles VI (1380-1423), devenu fou, impuissant à empêcher la guerre civile et l’invasion anglaise, avait bien en effet de quoi obséder Charles IX. (…) Or, l’Europe, au début des années 1570, était partagée entre l’influence de deux pôles antagonistes : d’une part le camp catholique, animé par le roi d’Espagne Philippe II, d’autre part, le camp protestant, au sein duquel la reine d’Angleterre Elisabeth 1er jouissait d’un grand prestige. Que la France bascule d’un côté ou de l’autre,et l’équilibre des forces européennes serait rompu. Philippe II, le plus inquiet, le plus actif aussi, n’hésitait pas à engager de l’argent, à faire jouer l’influence de ses ambassadeurs et à mettre en œuvre ses réseaux d’espionnage pour être tenu au courant et faire pencher la balance dans le sens qu’il souhaitait. Les Guise, sur lesquels il comptait pour faire progresser la cause catholique en France, étaient momentanément en disgrâce lors de la conclusion de la paix de Saint-Germain ; mais il y avait d’autres relais à la Cour, en particulier Albert de Gondi, comte de Retz, homme de confiance de la reine-mère et son cousin Jérôme, qui avait la tâche d’introduire les représentants des cours étrangères auprès du roi. (…) Pour consolider le calme fragile obtenu grâce à l’édit de Saint-Germain, d’autres moyens que la répression ou l’exhortation pieuse se présentaient à la politique royale. A commencer par la voie traditionnelle des mariages. Point de traité à ce moment-là sans une ou plusieurs unions censées traduire et garantir la concorde retrouvée. Les princes en âge d’être mariés étaient, par chance, nombreux : les jeunes chefs huguenots, Henri de Navarre et Henri de Condé, le roi lui-même et ses frères Henri d’Anjou et François d’Alençon. (…) Ces grandes manœuvres matrimoniales étaient des ressorts classiques de la diplomatie. Plus ambitieux apparaissait le plan d’envergure qui les accompagnait : contracter des alliances avec les princes protestants contre le trop puissant voisin espagnol, dont les possessions au nord (les Pays-Bas), à l’est (la Franche-Comté) et au sud (le Roussillon), cernaient dangereusement le royaume. (…) Le roi Charles IX inaugura la série de ces unions destinées à consolider la paix à l’extérieur et à l’intérieur du royaume. Le 26 novembre 1570, il épousa à Mézières Elizabeth d’Autriche, fille cadette de l’empereur, dont l’aînée Anne s’était mariée avec le roi d’Espagne. (…) Par ces noces, la France semblait s’enraciner dans le camp catholique. Il fallait, par le jeu de contrepoids qui apparaissait alors comme le garant de l’équilibre européen, compenser cette orientation par une autre vers le camp protestant. (…) (Suite à de longues négociations inachevées pour un mariage avec la couronne d’Angleterre –protestante -), le 19 avril 1572, fut signé un traité de défense entre les deux pays, ce qui mit en œuvre un aspect majeur de la politique de contrepoids menée par la monarchie française. Il fallait aussi se préoccuper du mariage des deux jeunes cousins, Henri de Condé et Henri de Navarre. C’étaient des princes du sang, donc susceptibles d’accéder un jour au trône de France, éventualité d’autant plus redoutable qu’ils étaient protestants et, par leur naissance, chefs naturels de leurs coreligionnaires. C’est dire l’importance qu’attachait la monarchie à leur faire contracter des unions sûres. Le premier épousa le 10 août 1572, à Blandy-en-Brie, Marie de Clèves élevée à la huguenote par Jeanne d’Albret (…) Pour Henri de Navarre, la fiancée devait être Marguerite de Valois, sœur du roi. (…) L’enjeu du mariage navarrais n’était pas seulement religieux ; il revêtait également une importance géostratégique vitale pour la monarchie française. Les Albret avaient accumulé dans le sud-ouest de la France une quantité considérable de possessions (…) Appuyé sur les richesses qu’il y trouvait, chef du parti huguenot, capable de fait de mobiliser des troupes tant dans sa clientèle féodale que parmi les fidèles de la cause protestante, souverain de surcroît dans son royaume de Navarre et dans sa principauté de Béarn, Henri était bien ce que les historiens anglo-saxons appellent un sujet « surpuissant » du roi de France. (…) Il fallait convaincre les catholiques et les protestants. (…) Finalement dans le camp catholique, ceux dont l’hostilité se montrait la plus redoutable, mis à part le roi d’Espagne et le pape, étaient les prédicateurs et la majorité du peuple parisien. (…) Du côté protestant, les négociations ne concernaient pas seulement ce mariage mais l’intervention de la France dans les événements des Pays-Bas. (…) Le soulèvement « des gueux » des Pays-Bas avait éclaté en août 1566, en même temps que se déchaînait un mouvement iconoclaste de grande ampleur, d’abord dans les villes de Flandre occidentale puis dans la majeure partie du pays. Les causes de cette insurrection sont multiples. (…) Tous les libelles et les pamphlets qui orchestraient la résistance des insurgés portaient sur le thème de la liberté de leur patrie asservie par l’oppression espagnole. (…) Coligny apparaissait comme le principal instigateur d’une aide militaire offensive de la France aux révoltés des Pays-Bas. (…) Il apparaissait que l’Angleterre ne soutiendrait pas la France en cas d’attaque aux Pays-Bas ; le 26 juin, Elisabeth déclara à son Conseil qu’en aucun cas elle ne romprait avec le roi catholique – ce qui n’empêchait pas ses émissaires de diffuser auprès des habitants des villes flamandes une propagande affirmant la volonté de la reine de les libérer de « la misérable tyrannie du duc d’Albe » Les princes protestants allemands, d leur côté, n’offraient que de vagues assurances d’amitié sans réelle efficacité. La solution, pour Charles IX, consista à inquiéter l’adversaire (espagnol), à favoriser secrètement toute initiative pouvant stimuler les révoltés, à encourager notamment les huguenots à envoyer des secours à leurs coreligionnaires (…) L’essentiel était de ne pas être contraint à la guerre ouverte. (…) C’est à partir d’avril 1572 que la difficulté de cette position se révéla pleinement. Le 1er, en effet, les « Gueux de la mer » se saisirent du port de La Brielle, aux bouches de la Meuse, succès bientôt suivi de la prise de Flessingue. Le soulèvement gagna alors toute la côte nord-ouest des Pays-Bas, de la Zélande à la Frise. (…) Charles IX communiqua alors à l’Espagne sa volonté de ne pas prendre parti pour les insurgés, dans une lettre remise à l’ambassadeur d’Espagne pour le roi, datée du 27 avril. Il y « défend très expressément à tous ses sujets, manants et habitants du royaume de favoriser ni assister, directement ni en sous-main, les rebelles et ceux qui se sont soulevés aux Pays-Bas à l’encontre du roi catholique, son bon frère. » (…) Tout laissait entendre qu’à la veille du mariage entre Henri de Navarre et Marguerite de Valois une rupture avec Philippe II n’était absolument pas à l’ordre du jour du roi et de sa mère. (…) La cérémonie nuptiale eut lieu le 18 août 1572. (…) Bien des observateurs regardèrent ces noces d’un œil hostile. (…) La tension urbaine se développait, nourrie d’autres mécontentements (…) la pénurie financière notamment (…) les augmentations d’impôts (…) un édit fiscal du 16 août 1572. L’aggravation de la fiscalité provoquait également l’irritation de la milice parisienne, réorganisée en juin 1562 et composée des chefs de famille de la capitale ; en cas de danger, elle était appelée à entrer en activité et servait alors de complément aux troupes professionnelles qui assuraient la sécurité de Paris. Or, elle ressentait une violente hostilité à l’égard des huguenots. Elle s’exaspérait aussi de la multiplication des taxes frappant la ville : en 1571, un « don gratuit » de 300.000 livres (réduit finalement à 250.000) avait été exigé des Parisiens ; en avril 1572, le roi annonça qu’il attendait encore 200.000 livres cette année et 100.000 en 1573. L’irritation était d’autant plus vive que l’argent, collecté en principe pour payer les reîtres, servirait également, croyait-on, à financer une guerre contre l’Espagne, c’est-à-dire à affaiblir la lutte en faveur de la religion catholique. (…) En ce mois d’août, la soudure entre la récolte de 1571 et celle qui s’annonçait se révélait malaisée. Le prix des céréales s’envolait dangereusement : le setier de blé (1,56 hl) passa de 7,50 à 9,33 livres tournois entre le 2 juillet et le 29 août. Au sentiment angoissé des Parisiens que l’unité de la foi était irrémédiablement compromise s’ajoutait ainsi la hantise obsédante du pain quotidien. (…)

Au matin du vendredi 22 août 1572, Coligny tomba dans un guet-apens ; alors qu’il rentrait chez lui, il fut blessé par un coup d’arquebuse. (…) Il est difficile de concevoir que l’assassinat de l’amiral, à l’aube du 24, n’ait pas été l’achèvement de l’œuvre entreprise l’avant-veille et que la même responsabilité ne soit décelable dans l’un et dans l’autre cas. (…) Pour comprendre les motivations qui ont pu 1570 : une ville immense – la plus peuplée d’Europe -, elle comptait, au milieu du siècle, environ 300.000 habitants. (…) Les réformés n’y ont jamais formé qu’une très petite minorité, bien que fervente et active, au sein de l’immense population de Paris ; à la veille de la Saint-Barthélemy, ils comptaient peut-être entre 10.000 et 15.000 personnes, dont (…) environ 22% des officiers subalternes ou des membres des professions libérales, 15% des marchands ou des bourgeois, 31% des artisans. Une petite partie (13%) était composée d’individus de condition inférieure – domestiques, soldats, gagne-deniers ou gens « sans nul état » ; les écoliers et étudiants représentaient 5% et les hommes d’église 1%. (…) C’étaient les notables urbains eux-mêmes qui avaient détruit l’union religieuse. (…) L’exécution des chefs huguenots fut décidée par le Conseil du roi au soir du 23 août et fut suivie d’une explosion de colère des catholiques de Paris et du massacre. (…) La condamnation à mort de meneurs protestants a été, comme toute décision prise en Conseil, résolue collectivement, le roi sanctionnant de son autorité, (…) le roi finissant par prononcer l’exclamation demeurée fameuse : « Tuez-les tous, et qu’il n’en reste pas un seul pour me le reprocher. » (…) Le roi Charles IX expliqua devant le Parlement de Paris dans sa déclaration du 26 août « s’être trouvé face à un danger éminent, tel qu’il n’en était présentement pourvu par voie de fait, l’on rechercherait en vain les remèdes ordinaires de la justice. » (…) Le prévôt des marchands, Jean Le Charron, fut convoqué au Louvre dans la soirée du 23 août « au soir bien tard ». Le roi, sa mère, le duc d’Anjou et « autres princes et seigneurs » lui commandèrent de fermer toutes les portes de la capitale et d’en saisir les clefs, de faire tirer tous les bateaux sur la rive droite de la Seine et de les faire bloquer par des chaînes, d’armer les capitaines, lieutenants et bourgeois de la milice et de les faire tenir prêts dans les cantons et les carrefours de la ville, enfin de disposer des canons à l’intérieur de l’Hôtel de ville et devant sa façade. (…) En conduisant la troupe chargée d’aller tuer Coligny chez lui, le duc de Guise a sans doute agi sur un ordre émis par le roi ou par le duc d’Anjou. (…) Besme aurait donné un coup d’épée sur la tête de Coligny ; Cosseins et ses compagnons l’auraient achevé. (…) Des contingents armés se lancèrent à la poursuite des fugitifs (les compagnons de Coligny qui étaient dans sa maison) et allèrent exécuter les lieutenants de l’amiral dans les maisons voisines. (…) Au Louvre, les gentilshommes protestants furent réveillés, désarmés, conduits par une petite porte dans la cour du château ; là, les gardes suisses et françaises les expédièrent à coups de pique, l’un après l’autre. Dans cette tuerie accomplie au sein même du palais royal, la responsabilité personnelle de Charles IX apparaît pleinement. Les gentilshommes assassinés étaient ses hôtes. (…) Le tocsin se mit à sonner à l’église Saint-Germain-l’Auxerrois, relayé par les cloches de l’horloge du Palais de Justice. C’est sans doute à ce moment que commença la seconde Saint-Barthélemy, celle du peuple de Paris.

(…) L’ampleur des tueries généralisées de protestants déclenchées à Paris dès le petit matin du 24 août, puis au cours des jours et des semaines qui suivirent, dans plusieurs villes du royaume, ne laissent pas de surprendre. Leurs mobiles et, plus encore, leur nature suscitent l’interrogation. (…) L’extermination dans la capitale a pris, par sa durée et son tour systématique et organisé, l’allure d’une guerre défensive contre les huguenots perçus non seulement comme des hérétiques, mais encore et surtout comme de dangereux agitateurs portés à tous les excès. (…) Le mot « huguenots » pour désigner les réformés français signifiait (…) Eudegenossen, c’est-à-dire conjurés, confédérés : c’était le nom d’une faction de Genève mêlée à la lutte de la ville pour sa liberté. Or Genève, c’était (…) non seulement le foyer de l’hérésie, mais aussi l’esprit d’indépendance et d’insoumission ; au-delà, c’était l’influence du monde suisse et des structures « républicaines » des cantons qui apparaissait. (En somme, derrière la religion, il y avait la révolution politique et surtout sociale NDR).

(…) En 1562, Ronsard n’hésitait pas à dépeindre les protestants comme des hommes au couteau sanglant ; il adjurait ainsi Théodore de Bèze : « Ne prêche plus en France un évangile armé Un christ empistolé tout noirci de fumée Qui, comme un Mahomet, va portant à la main Un large coutelas rouge de sang humain. »

A Paris, cette image menaçante déclenchait des ondes de peur irrépressibles. (…) Au début de la deuxième guerre, un accès de panique incontrôlée saisit (…) les habitants de la capitale. (…) Une rumeur affolée courut parmi les Parisiens : on annonçait que les huguenots présents dans la ville étaient en train d’amasser des fagots et de la poudre pour tout faire flamber. Des membres de la milice bourgeoise, que le roi venait d’autoriser à reprendre les armes, se ruèrent alors vers les maisons des protestants qui n’avaient pas pu s’enfuir (…) et procédèrent à des arrestations et même à des meurtres. (…) Cette nuit-là et les jours suivants, quiconque ne mettait pas une croix blanche à son chapeau courait grand risque d’être assassiné ; or c’est précisément ce signe, symbole de croisade, qu’allaient arborer les massacreurs du 15 août 1572. Les haines, de surcroît, étaient alors attisées par les craintes de famine, car les huguenots avaient entrepris le blocus de Paris et la ville était mal remise de la disette qui avait sévi dans les années 1564-1566. (…) La nervosité générale se nourrissait des difficultés qu’éprouvait la capitale. Le prix des grains connut une augmentation sensible de 1570-1571 à 1571-1572. (…) Les obsessions parisiennes ont pu être assez fortes pour faire jaillir le besoin de se jeter sur les huguenots comme sur des boucs émissaires permettant d’exorciser les peurs et les rancoeurs. (…) L’horloge du Palais se serait fait entendre après le tocsin de Saint-Germain, accompagnée de l’avis que « les huguenots étaient en armes et se disposaient à tuer le roi » (…) Après s’être assuré que Coligny était bien mort, le duc de Guise aurait dit à haute voix, selon le récit de Goulart : « Courage soldats, nous avons heureusement commencé, allons aux autres car le roi le commande. » (…) Bien des indices indiquent que les seuls transports mystiques ne suffisent pas à rendre compte de tous les aspects des tueries. (…) Toutes les sources attestent la présence d’un quadrillage militaire de la ville. Les témoins ont relevé la présence de nombreux corps de garde dans les rues, contrôlant les allées et venues. (…) Un récit montre l’image d’une capitale aux portes closes et soigneusement gardées, aux rues jalonnées de corps de garde et sillonnées de troupes visitant méthodiquement les maisons. (…) Tout porte à croire que les assassinats furent le fait d’une minorité active, constituée de bandes armées qui utilisèrent les structures de la milice mais agirent sans ordres officiels. Le reste de la population se calfeutra sans doute chez soi, bornant son concours à des dénonciations. (…) La composition sociale du groupe des victimes reflète, sans surprise, celle de la frange de la population touchée par la Réforme (…) La comparaison avec les tueries survenues dans d’autres villes fait apparaître des caractères analogues, notamment la prédominance des marchands et des artisans. (…) L’absence de résistance de la part des réformés a surpris les commentateurs catholiques. (…) Autour de trois mille personnes, selon une évaluation qui reste hypothétique, trouvèrent ainsi la mort à Paris. (…) Le massacre n’épargna ni les femmes, ni les enfants, ni les vieillards. (…) On note un acharnement particulier contre les femmes, surtout celles qui étaient enceintes, victimes parfois de traitements particulièrement féroces. (…) Les sévices infligés répondent également à la volonté d’anéantir toute prolifération possible du groupe que l’on souhaitait exterminer. La castration des hommes relève symboliquement de la même obsession, c’est aussi la raison pour laquelle de tout jeunes enfants furent égorgés. (…) La nudité imposée aux victimes est un autre trait qui ressort des récits de ces tueries. (…) En dépouillant l’adversaire honni, on lui ôtait son identité sociale, on rompait métaphoriquement tous les liens qui le rattachaient à la collectivité, on le rendait anonyme. (…) Les mutilations infligées après les meurtres aux cadavres (et quelques fois aux corps encore pantelants) visaient à les défigurer, à détruire en eux tout aspect humain, afin de mettre en évidence leur nature bestiale et diabolique. (…) Les cadavres des protestants furent jetés à la Seine. (…) Les observateurs ont tous noté le sinistre changement de la couleur des eaux, devenues rouges de sang. (…) Tous les catholiques parisiens n’ont pourtant pas approuvé les massacres ; certains d’entre eux ont réussi à sauver des protestants (…) mais la plupart durent, par crainte, s’abstenir d’exprimer leur désapprobation. (…) Quand les Guise revinrent de leur folle chevauchée à la poursuite du Comte de Montgomery, ils trouvèrent une ville en état de sédition devenue ouverte. Ils ont peut-être alors songé à retourner la situation à leur profit. Ils semblèrent notamment s’être arrogé le contrôle des passeports nécessaires pour sortir de la capitale (…) Ils avaient partie liée avec la fraction des catholiques exclusivistes. Or, celle-ci avait été revigorée par les événements, ses membres les plus actifs, comme les ducs de Nevers et de Montpensier, ne cachaient pas leur hostilité à la politique de conciliation avec les protestants. (…) Le curé Jehan La Fosse rapporte dans son journal pour le mois de septembre : « Durant ce mois on ne cessait de rechercher les huguenots et de les mettre en prison, et étaient exécutés de la main du bourreau ceux qui restaient obstinés. » (…) Des bandes catholiques firent ainsi régner une sorte de terreur dans la capitale pendant plus d’un mois. (…) A la fin octobre, l’autorité royale semblait à peu près établie. (…) A la mi-novembre, renaquirent brutalement les craintes : des rumeurs se répandirent selon lesquelles un « nouveau soulèvement » se préparait à Paris. Le roi s’étant absenté pour chasser, le projet de tuer tous les protestants, convertis ou non, fut formé. (…) Les plus acharnés contre les huguenots commençaient aussi à s’en prendre aux magistrats et aux nobles catholiques trop tièdes. (…) Dans les jours et les semaines qui suivirent le 24 août, des tueries se produisirent dans plusieurs villes du royaume. Les principales sont La Charité-sur-Loire (24 août), Orléans et Meaux (25-29 août), Bourges (26-27 août et 11 septembre), Saumur et Angers (28 et 29 août), Lyon (31 août- 2 septembre), Troyes (4 septembre), Rouen (17-20 septembre), Romans (20-21 septembre), Bordeaux (3 octobre), Toulouse (4 octobre), Gaillac (5 octobre), Albi et Rabastens (5 octobre). Des relations signalent aussi des violences dans le Sud-Est, à Valence et à Orange, et dans le Sud-Ouest, à Agen, à Blaye, à Moissac, à Condom, à Dax, à Saint-Sever, à Bazas ; dans la vallée de la Loire, il y aurait eu des pillages et des meurtres à Tours, à Blois, à Vendôme, à Amboise et peut-être à Beaugency et à Jargeau ; des assassinats ont été commis en Picardie, à Soissons et à Montreuil et en Poitou, à Poitiers et à Parthenay. (…) Les cités les plus sanglantes ont été Lyon, Orléans et Rouen. (…) Il n’y a pas eu de massacre là où les protestants étaient majoritaires (…) Dès le 24 août, le roi Charles IX dépêcha des lettres aux gouverneurs leur prescrivant de veiller à maintenir l’ordre et de faire respecter l’édit de pacification. Les 27 et 28 août, le roi renouvela ses injonctions : les protestants devaient pouvoir « vivre et demeurer avec leurs femmes, enfants et familles en leurs maisons, sous la protection dudit seigneur Roy. » (…) Dans les provinces où les réformés étaient en nombre, elles précisaient que, s’ils faisaient mine de désobéir et ne restaient pas chez eux, il faudrait les châtier et les « tailler en pièces ». (…) Dans plusieurs missives, le roi (…) révoquait les ordres (de protection des protestants). (…) En réponse, le gouverneur de Lyon, François de Mandelot, assurait à Charles IX que, conformément aux instructions royales non écrites, il avait « fait saisir les corps et les biens de ceux de la religion ». Il y a donc tout lieu de penser que les consignes non écrites, émises en un temps où le roi pouvait redouter une insurrection des huguenots, prévoyaient seulement l’emprisonnement des plus suspects et la confiscation de leurs possessions, pour parer à toute éventualité, mais non leur extermination ; la révocation rapide de cette mesure fut ensuite formulée très clairement. La décision d’enfermer tous ceux qui étaient «  »notoirement connus comme factieux » fut cependant réitérée parfois, comme dans le post-scriptum des instructions du 22 septembre 1572, adressées à Jacques de Matignon, lieutenant général de Normandie. (…) A La Charité-sur-Loire, ce sont les hommes de la compagnie du duc de Nevers qui ont perpétré les meurtres, probablement sur les ordres de leur chef. A Troyes, l’incitation est d’abord venue du gouverneur d’Angoulême, le sieur de Ruffec, qui est arrivé de la capitale, s’est arrêté dans la ville et y a annoncé que le roi voulait l’élimination des huguenots. Un témoin oculaire, Johann Wilhelm von Botzeim, a laissé une longue relation, rédigée six mois après les faits (…) sur les massacres à Orléans : « On tuait de la sorte sans ombre de pitié, avec la dernière barbarie, et c’est ainsi que l’on procédait en général. D’abord un coup de pistolet, on vous perçait d’une balle ; puis libre à tous les assistants de frapper avec leurs glaives ensanglantés et de massacrer à leur guise ; cela fait, on allait vous précipiter dans la rivière (…) Il ne fallait pas seulement manger et boire avec ces gueux et veiller à ce que la table fût bien pourvue : nous devions encore les égayer par de la musique, en jouant de la guitare, du luth, et les divertir par des danses. Il venait aussi des femmes, au milieu de la nuit, quand nos gens étaient au lit et l’on se mettait à chanter des chansons obscènes ; et il n’y avait pas de fin à cette vie de débauche. Une joie effrénée s’était emparée d’eux, par suite de cette victoire sur les huguenots ; tous se félicitaient, se réjouissaient d’avoir enrichi leur demeure des biens des huguenots et de les avoir en outre occis presque tous. » (…) Ce témoignage fait ressortir plusieurs traits remarquables qui permettent de deviner quelques aspects de la psychologie des meurtriers : sentiment d’impunité qui les amenait à se croire dépositaires de la légitimité, une légitimité à la fois religieuse et politique (…), désir de sceller une sorte de fraternité dans le sang, chacun étant invité à frapper rituellement l’adversaire déjà mort ; fascination exercée par le meurtre, transformé ici en spectacle auquel étaient conviés des observateurs extérieurs ; enfin plaisir, voire jouissance procurée par l’acte de tuer, avec le piment d’autres satisfactions plus banales, celles des sens. Le massacre orléanais finit par prendre une tournure inquiétante pour les notables. Des paysans au nombre de plus de quatre cent envahirent la ville pour piller les protestants, « de sorte qu’il était à craindre qu’après avoir dévasté les demeures des huguenots, ils ne se ruassent aussi sur celles des catholiques », note Botzeim ; le procureur du roi fut alors contraint de leur donner la chasse pour les expulser. On perçoit, dans cet épisode, le surgissement d’antagonismes qui n’avaient rien de religieux, ici celui qui opposait la ville et le plat pays. (…) Partout, des bandes armées profitaient de la situation pour se livrer à des exactions. (…) La peur suscitée par ces désordres chez les notables urbains et les pouvoirs provinciaux n’est pas étrangère aux efforts que fournirent les uns et les autres pour seconder les mesures royales de rétablissement de l’ordre. (…) Contrairement à ce qu’attendait le roi, la décapitation du parti des protestants ne les avait pas empêchés d’entrer en résistance à La Rochelle et dans le sud du royaume. La nouvelle des massacres s’était répandue chez eux à une vitesse incroyable, portée par des messagers qui avaient galopé à bride abattue ; par exemple, quand elle parvint le 31 août au Vigan, dans les Cévennes, transmise par les consuls de Nîmes, elle avait déjà provoqué des prises d’armes à Ganges et dans les petites bourgades comme Sumène ou Saint-Jean-de-Buèges. Ce nouveau soulèvement des huguenots donna le signal de la quatrième guerre civile. (…) La crise de la Saint-Barthélemy, issue de la volonté de rétablir l’autorité monarchique, lui a infligé en fait une terrible secousse, dont les séquelles allaient être longues à effacer. (…) Dès le 27 août, on l’a vu, Charles IX avait affirmé dans ses déclarations publiques que la religion n’avait eu aucune part dans sa décision. La première réaction des souverains voisins, catholiques ou protestants, montrent qu’ils n’en ont rien cru (…) A Rome, le pape fit chanter un « Te Deum » et frapper des médailles commémoratives ; il commanda au peintre Vasari trois fresques célébrant le massacre ; le 11 septembre 1571, il promulgua un jubilé précédé de trois jours de prières et de processions, inaugurés par une messe solennelle en l’église Saint-Louis-des-Français, sur la façade de laquelle le cardinal de Lorraine fit afficher une inscription à la gloire de Charles IX et de ceux qui l’avaient conseillé. (…) A Madrid se manifesta la même joie (…) Philippe II montra publiquement sa satisfaction et se rendit au monastère Saint-Jérôme pour remercier Dieu ; puis, recevant l’ambassadeur français Saint-Gouard, il se mit à rire « avec démonstrations d’un extrême plaisir » et s’exclama que Charles IX avait bien mérité son titre de « roi Très Chrétien ». (…) Le duc de Savoie estima que l’acte de Charles IX avait été d’ « une résolution et exécution vraiment royale et généreuse », qui l’avait tiré « d’une trop grande sujétion et d’un joug ». (…) L’objectif de Charles IX était de rester le seul canal de l’information, de manière à pouvoir en contrôler le contenu. Ce dessein apparaît clairement dans la recommandation qu’il adressa le 23 mars 1573 au premier président du Parlement Christophe de Thou de ne pas faire imprimer son compte-rendu personnel des journées sanglantes : « Monsieur le Président, afin que le compte-rendu que vous avez dressé des choses qui se sont passées à la Saint-Barthélemy ne puisse être publié parmi le peuple et de même parmi les étrangers (…) je vous prie qu’il n’en soit rien imprimé, ni en français, ni en latin, et, si vous en avez retenu quelque chose, je vous prie de le garder pour vous. » (…) Dès le 27 août, la crainte des troubles que pouvaient susciter les huguenots poussa la roi, dans les lettres qu’il expédia aux gouverneurs, à interdire l’exercice du culte réformé. (…) Le 24 septembre, Charles IX lui-même indiqua clairement aux gouverneurs de province qu’il (…) « révoquair l’autorisation de tenir des prêches et des assemblées » (pour les protestants). (…) Le 22 septembre, des lettres patentes adressées aux gouverneurs interdisaient aux officiers royaux réformés d’exercer leur charge, même s’ils s’étaient convertis. Ce sont seulement les nobles que le roi « admoneste amiablement de ne plus persévérer longuement dans l’erreur des nouvelles opinions et de revenir à la religion catholique. » Les nobles, « s’ils voulaient être de lui employés dans les charges de son service, devaient faire profession dans la même religion que la sienne. » (…) L’édit de Saint-Germain était bel et bien mort et enterré. (…) La plupart des abjurations consécutives au massacre n’eurent rien d’ « amiable ». Elles se multiplièrent surtout dans les villes du nord de la France ; au sud de la Loire, les communautés réformées, plus nombreuses et mieux organisées, résistèrent davantage. A Rouen, par exemple, plus de trois mille protestants firent profession de catholicisme et laissèrent rebaptiser leurs enfants, scellant ainsi la quasi-disparition de la communauté protestante rouennaise. (…) Les princes du sang finirent, eux aussi, par céder. Henri de Condé s’inclina le premier : le 18 septembre, il renonça publiquement à sa foi protestante dans l’église de Saint-Germain-des-Prés, comme l’avaient déjà fait le 14, dans l’église du monastère des Grands-Augustins, sa femme et deux de ses frères ; le 6 septembre, son mariage fut à nouveau célébré selon le rite catholique. Henri de Navarre abjura également, mais en privé, le 26 septembre ; le 27 septembre son union avec Marguerite de Valois fut validée par des absolutions des évêques (…) Le 16 octobre, le roi paraphait un édit rétablissant le culte catholique en Béarn, signe supplémentaire de la fin de la coexistence pacifique entre les confessions. (…) Le siège de la Rochelle, de la fin de 1572 au début de juillet 1573, a été terriblement meurtrier pour les nobles. Une liste établie par un observateur anonyme fait état, sur 155 principaux chefs de l’armée royale, de 70 morts soit 42,6% et de 47 blessés soit 30,3%. Cette hécatombe a pu accélérer chez les gentilshommes la prise de conscience du caractère dévastateur des guerres civiles pour une noblesse désormais privée de ses meilleurs éléments. (…) Ainsi se dessina, au cours de 1573 et au début de 1574, le rapprochement entre les modérés des deux confessions. (…) L’édit qui mit fin aux guerres de religion fut signé à Nantes, vraisemblablement le 30 avril 1598. (…) La coexistence pacifique qu’il instaura entre les confessions durera presque un siècle. Mais, concomitamment, il consacra le processus de sacralisation de la personne du souverain.  »

suite à venir .....

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Lire

"L’histoire de France" de Michelet

Tome IX

Guerres de religion

EXTRAIT :

" Il était temps, grand temps, que le protestantisme prît l’épée et avisât à sa défense. Il périssait certainement, s’il ne devenait un parti armé (. ). La question suprême du temps éclatait dans sa vérité. Elle s’était révélée en Angleterre sous le terrorisme de Marie la Sanglante. En France, des ténèbres, elle jaillit par un jet de flammes comme un incendie souterrain. En face de ces grands signes, les rois allaient se reconnaître, cesser une lutte qui n’avait point de sens, s’avouer qu’ils étaient d’accord, qu’ils n’avaient d’ennemi que la liberté protestante, et tourner leurs efforts contre elle. Aux Pays-Bas, en Angleterre, en Italie, en Espagne et en France, au nord comme au midi, tout s’accorde pour l’étouffer. La Réforme française peut dire à ses enfants, comme le loup de la fable aux siens : Montez sur une montagne, et regardez aux quatre vents, aussi loin que vous pouvez voir, vous ne verrez qu’ennemis. "

Chapitre XX

Charles IX contre Philippe II (1510-1572)

L’écrivain distingué auquel nous devons la publication des Négociations de la France dans le Levant, dit que les lettres de Catherine de Médicis donnent l’idée d’une femme « simple, bonne et presque naïve, qui eut surtout le génie de l’amour maternel et lui dut ses hautes qualités politiques ». Pour porter sur Catherine un jugement si favorable, il faudrait s’en remettre uniquement à ce qu’elle écrit elle-même. La naïveté apparente de ses lettres, leur grâce incontestable, sont du reste le charme propre à la langue de cour, vers la fin du seizième siècle. Tandis que les provinciaux, même hommes de génie, un Montaigne, un d’Aubigné, fatiguent par un travail constant, les grandes dames de l’époque, Catherine, Marie Stuart, Marguerite de Valois, écrivent au courant de la plume une langue déjà moderne, agréable et facile, où le peu qu’on trouve de formes antiques semble une aimable naïveté gauloise et donne un faux air de vieille franchise. Mais le même écrivain se met en contradiction directe avec les actes, quand il ajoute : « On admire la pensée infatigable qui dirige tout le mouvement de cette époque, que les ambassadeurs interrogent comme l’âme de cette politique, devant laquelle s’incline le conseil de Philippe II », etc. Tout au contraire, on voit que le conseil de Philippe II (le modéré Granvelle comme le violent duc d’Albe) est unanime dans son opinion sur la reine mère, et, loin de s’incliner devant elle, ne la nomme jamais qu’avec mépris. Ce n’est pas que ces politiques soient tombés dans l’erreur des écrivains protestants, qui ont accumulé sur elle tous les crimes de l’époque. Ils la connaissaient mieux, sachant parfaitement qu’elle avait très peu d’initiative, nulle audace, même pour le mal. Elle suivait les événements au jour le jour, accommodant son indifférence morale, sa parole menteuse et sa dextérité à toute cause qui semblait prévaloir. Ainsi, quoiqu’à la suite, elle influa infiniment. Seule elle était laborieuse, seule avait une plume facile, toujours prête et toujours taillée. A la tête des Laubespin, des Pinart et des Villeroy, et autres secrétaires français, à la tête des Gondi, des Birague et autres secrétaires italiens, il faut placer cet intarissable scribe femelle, Catherine de Médicis. Elle écrivaille toujours. S’il n’y a pas de dépêche à faire, elle se dédommage en écrivant des lettres de politesse, de compliment, de condoléance, même aux simples particuliers ; elle sollicite des procès ; elle écrit pour ses bâtiments, pour les petites villas, les casines qu’elle fait ou veut faire. La plus connue est la gentille casine de ses Tuileries, petit palais élégant qu’on ne peut plus retrouver sous les monstrueuses gibbosités et perruques architecturales dont l’a affublé le grand siècle. Catherine aimait les arts, mais dans le petit. Elle était restée juste à la mesure des petites principautés italiennes. Elle représentait fort bien, avec une certaine noblesse dans le costume, les fêtes et les bâtiments, une belle tenue de reine mère, que démentaient, d’une part, sa cour équivoque de filles faciles, d’autre part certaines échappées de paroles qui lui arrivaient à elle-même, des saillies bouffonnes et cyniques qui rappelaient la vulgarité des Médicis, la fausse bonhomie qui n’aida pas peu à l’élévation de ces princes marchands. Elle n’était jamais plus gaie que quand on lui apportait quelque bonne satire contre elle, amère, outrageante et sale. Elle riait, se tenait les côtes. « Le roi de Navarre et la royne mère étant à la fenestre dans une chambre assez basse, écoutoient deux goujats qui, faisant rostir une oye, chantoient des villenies contre la royne... Et ils maugréoyent de la chienne, tant elle leur faisoit des maux. Le roi de Navarre prenoit congé de la royne pour aller les faire pendre. Mais elle dit par la fenestre : « Hé ! que vous a-t-elle fait ? Elle est cause que vous rôtissez l’oye. » Puis, se tourne vers le roi de Navarre en riant, et lui dit « Mon cousin, il ne faut que nos colères descendent là... Ce n’est pas nostre gibier. » Voilà la véritable Catherine de Médicis, bonne femme, si l’on veut, en ce sens qu’à toute chose elle fut insensible. Du reste, prête à admettre tout crime utile. Son admirateur Tavannes, qui la justifie assez bien de quelques empoisonnements, lui attribue le meurtre d’un favori de son fils, et même la grande initiative de la mort de Coligny. Il la surfait, je pense, et l’exagère, en lui attribuant l’idée d’une chose si hardie. Elle y consentit, y céda. Mais jamais sans une pression étrangère et une grande peur, elle n’aurait osé un tel acte. Elle n’avait pas plus de cœur que de sens, de tempérament. Comme mère, elle appartenait pourtant à la nature, elle était femelle, aimait ses petits. Un seul du moins ; elle appelle sincèrement et hardiment Henri d’Anjou : « La personne de ce monde qui m’est la plus chère » (Lettre du 1er décembre 1571). Elle était dure pour sa fille Marguerite et pour le duc d’Alençon, fort hypocrite pour l’aîné, le roi Charles. Il ne tient pas à sa fille Marguerite que nous ne croyions que cette digne reine n’ait eu des révélations prophétiques, « ces avertissements particuliers que Dieu donne aux personnes illustrées et rares... Elle ne perdit jamais un de ses enfants qu’elle n’ait vu une fort grande flamme. Et la nouvelle arrivait. » Malade à l’extrémité, elle s’écrie, comme si elle eût vu donner la bataille de Jarnac : « Voyez comme ils fuient ! mon fils a la victoire !... Eh ! mon Dieu ! relevez mon fils, il est par terre !... Voyez-vous dans cette haye le prince de Condé mort ! » Ce qui fait tort à ce récit, c’est un mélange maladroit de deux faits et de deux époques, de Jarnac et de Montcontour. Si elle aimait Henri d’Anjou, nous l’avons dit, c’est qu’il était Italien. Elle restait toute Italienne. Elle fit la fortune de son parent, le Florentin Gondi, à qui elle confia Charles IX, la fortune de son cousin le Florentin Strozzi, qui devint colonel général de l’infanterie. Quand le duc d’Anjou quittait par moments le commandement de l’armée, elle y mettait un Italien, Gonzague, duc de Nevers. Elle correspondait régulièrement avec son cousin Côme de Médicis, duc de Toscane, et ce qui l’indisposait le plus contre Philippe II, c’est qu’il contestait à Côme le titre de grand-duc que lui avait accordé le pape, et qui eût donné le pas aux Médicis sur tous les princes d’Italie. Nous avons parlé de son confident, le président Birague. De même, quand le Corse Ornano se réfugia en France, elle fit créer la garde corse, remettant aux épées italiennes le corps et la personne du roi, confiés jadis aux Écossais. Ses lettres montrent partout une Italienne plus que prudente, fort craintive pour ses enfants, qui ménage tout et a peur de tout. Nulle trace de cette profonde dissimulation qui lui eût fait préparer la Saint-Barthélemy pendant tant d’années. On voit, et par ses dépêches confidentielles, et par les plus secrètes instructions données à nos ambassadeurs, que, si elle avait eu cette idée en 1568, elle ne songeait plus alors à rien de pareil. Elle sentait le poids de l’épée protestante et n’espérait plus rien. Jamais elle n’eut l’idée ni le courage d’une révolte contre les faits. Enlevée par les Guises en 1561, elle se résigna, fut quasi catholique. Dominée et vaincue par Coligny en 1570, elle se résigna, fut quasi protestante. Cela dura deux ans. Toute sa préoccupation, c’était l’intérieur, sa famille, son fils Henri d’Anjou. La guerre semblait l’avoir débarrassée du concurrent Henri de Guise, qui, par deux fois, s’était ridiculement avancé, compromis. A La Roche-l’Abeille, il entraîne l’armée, malgré les généraux, se sauve ; on fut au moment de tout perdre. Devant Poitiers, il s’obstine à combattre, se sauve, se trouve trop heureux de se réfugier dans la ville. Brave de sa personne, il parut un franc étourdi, parfaitement indigne de son père, indigne du grand rôle de chef des catholiques que saisissait Henri d’Anjou. La seule inquiétude de Catherine, c’était la jalousie de Charles IX. Elle avait gagné sur lui de lui faire garder, en pleine paix, dans un frère du même âge, un lieutenant général du royaume, un commandant de l’armée, une espèce de maire du palais. Le roi entrevoyait qu’il avait fait un autre roi, et qu’il ne pouvait le défaire, les généraux catholiques étant à lui. Mais, s’il ne pouvait le destituer, il pouvait le tuer. Il en eut l’idée, un peu tard. Déjà son frère l’avait perdu. Charles IX n’avait personne à lui. Sa mère le tenait isolé. Au contraire Henri d’Anjou. La cour galante, parfumée, de ce mignon toujours au lit, et déjà médeciné pour l’épuisement, était pleine d’hommes d’exécution. Tavannes, si sanguinaire à la Saint-Barthélemy ; le noir Strozzi, qui, en un jour, noya de sang-froid huit cents femmes ; Montesquiou, qui avait assassine Condé, et enfin des assassins de profession, comme Maurevert. Ce prince femme aimait les mâles, et, comme tels, tous ceux qui frappaient. La vie de Charles IX ne leur eût guère pesé, s’ils n’avaient cru régner sous lui et bientôt hériter. On était sûr qu’il mourrait de bonne heure de quelque accident, blessure, excès ou maladie. Il fut blessé d’un cerf en 1571 ; son frère un moment se crut roi. Ce malheureux Charles IX (disons aussi : ce misérable) fut une énigme pour tous et pour lui-même. Son âme trouble était l’image de sa naissance absurde, du moment où son père l’engendra malgré lui d’une femme haïe et méprisée. Il fut un divorce vivant. Pendant que sa facilité, son éloquence naturelle, son amour des vers et de la musique, eût semblé un reflet de François Ier ou de Marguerite, sa furie d’armes, de chasse et ses tueries de bêtes (même à coups de bâton) étonnaient, faisaient peur. Il était né baroque, aimait les masques hideux, burlesques, les divertissements périlleux, les tours de force qu’on laisse aux baladins. On a de lui une gageure contre un seigneur, portant qu’en deux ans d’exercice le roi parviendra à baiser son pied. Quoique ses mœurs fussent bonnes (relativement à son frère), il était cynique de paroles, et ce qu’on peut dire, polisson. Parfois, dans ses gaietés étranges, il se levait la nuit, faisait lever tout le monde, courait masqué, avec des torches, éveiller en sursaut, prendre au lit quelque jeune seigneur, qu’il faisait sangler ou fouettait lui-même. Mais plus souvent encore, d’humeur noire et mélancolique. Il s’enfermait, forgeait des armes, battait le fer jusqu’à n’en pouvoir plus. Ou bien, il s’enfonçait dans les grandes forêts, s’épuisait et ne s’arrêtait que quand la fièvre le prenait. On lui attribue de beaux vers à Ronsard. Moi qui ne crois guère aux vers des rois, je ne suis pas trop éloigné d’accepter ceux de Charles IX. Dans son portrait (fait à seize ans), où son œil furieux est quelque peu loustic, par l’obliquité du regard) il a pourtant une lueur. Cette âme violente, hautaine, put, par quelque beau jour d’orage, rencontrer et forcer la Muse ; la capricieuse, qui fuit les sages, se laisse parfois surprendre aux fous. Ta lyre, qui ravit par de si doux accords, T’asservit les esprits dont je n’ai que les corps. Elle t’en rend le maître et te sait introduire Où le plus fier tyran ne peut avoir d’empire. Tous deux également nous portons des couronnes : Mais roi, je les reçois ; poète, tu les donnes. Ce qui est sûr, du reste, c’est qu’il n’eut rien de la bassesse de sa mère, rien des sales amours des Valois, des égouts de son frère Henri. Il aima, et la même. Il l’a aimée jusqu’à la mort. L’objet de cet unique amour était une demoiselle un peu plus âgée que lui, Marie Touchet, Flamande d’origine, petite-fille par sa mère d’un médecin du roi, et fille d’un juge d’Orléans. Deux choses avaient force sur lui, la musique et cette calme Flamande. C’est en elle qu’il se réfugia aux deux moments les plus terribles. Le seul enfant qu’il laissa d’elle fut conçu dans le désespoir, au jour où on lui fit dire qu’il avait voulu le massacre. Et peu après, quand il mourut, parmi les ombres et les visions de la Saint-Barthélemy, il la fit venir encore, chercha en elle le suicide, et s’extermina par l’amour.

Revenons. Dans le danger visible où le mettait son frère, Charles IX, quoique demi-fou, fit deux choses qui n’étaient pas folles. Il se maria, et il négocia pour marier son frère et le mettre hors du royaume. En novembre 1570, Charles IX épousa (malgré la secrète opposition de Philippe II) la fille cadette de l’Empereur, dont Philippe épousait l’aînée. En janvier, il apprit que la reine d’Angleterre parlait d’épouser le duc d’Anjou. Cela dérangeait fort les plans de Catherine. Elle écrivit en hâte (2 février) à notre ambassadeur à Londres que son fils Anjou n’en voulait aucun prix, à cause des mauvaises mœurs d’Élisabeth, qu’elle prît plutôt le plus jeune, Alençon. Mais, le 18, tout change. Catherine récrit qu’Anjou désire infiniment ce mariage. Évidemment elle eut peur du roi Charles. Anjou, s’il refusait, était en grand danger. Elisabeth envoyait son portrait. Anjou, amoureux malgré lui, fut forcé d’envoyer le sien. Catherine laissait aller les choses, feignait de les hâter ; mais elle arrêtait tout par ce mot à l’ambassadeur : « Faites connaître aux catholiques anglais le bien que ce sera pour eux. » Sûr moyen d’exciter l’inquiétude des protestants et de susciter au mariage des obstacles insurmontables. Elisabeth était bien haut. Elle tenait sous sa clef la reine d’Écosse, et dominait l’Écosse réellement. Elle avait profité de la ruine des Pays-Bas. Cent mille hommes, et des plus actifs, ouvriers ou marins, avaient fui devant le duc d’Albe. Ceux-ci se firent corsaires, n’eurent plus de patrie que la mer, insaisissables désormais entre La Rochelle et Portsmouth. La course commença contre l’Espagne, par vaisseaux d’abord, puis par flottes (dépêches de Fénelon). Les mines du Mexique se trouvèrent travailler pour Londres. Les galions, attendus à Cadix, entraient à La Rochelle. Contre Anvers ébranlée, contre Rotterdam saccagée, Elisabeth ouvrit à grand bruit la Bourse de Londres (1571), parmi les fanfares prophétiques qui d’avance sonnaient le naufrage de l’Armada. Philippe II, au contraire, déjà embarrassé, se trouva tout à coup dans une complication nouvelle. Ce fut encore cette fois l’odieux, l’impie, le détesté mahométisme, qui lut 1e salut de l’Europe. Le prince d’Orange l’avoue dans ses lettres. C’est la révolte des Maures contre Philippe II qui changea la face des choses. Poussés au désespoir, il s’armèrent, fuirent aux montagnes, se firent un roi de leur race. Et, en même temps, les Vénitiens venaient dire au roi d’Espagne que le sultan attaquait Chypre, que les Turcs reprenaient leur immuable plan de conquérir la Méditerranée. De l’Occident, Philippe fut reporté vers l’Orient. Toute sa pensée fut la formation de la Ligue sainte où entrèrent le pape, Venise, les princes italiens par leurs contributions. Il eût voulu aussi y faire entrer la France, qui, dans cette croisade, lui eût été subordonnée. Charles IX haïssait Philippe II, et pour sa sœur Elisabeth, morte, disait-on, de poison, et surtout pour la préséance que l’Espagne avait prise récemment sur lui et chez le pape et dans l’Empire. Le mépris que les Espagnols faisaient de nous paraissait et en Italie, où ils saisirent Final qui était sous notre protection, et en Amérique, où ils massacrèrent la faible colonie que nous avions à la Floride. On fut fort étonné quand on vit, en décembre 1570, la cordialité avec laquelle Charles IX reçut une grande ambassade de l’Empereur et des princes d’Empire, réclamant pour les protestants. Ceux-ci se rassurèrent et vinrent trouver le roi. L’un des envoyés était le jeune Téligny, et l’autre La Noue bras de fer. Choix habile ; il n’y a jamais eu d’hommes plus aimables, plus estimés. La Noue fut le Bayard du temps, non moins irréprochable, net entre tous. Dans ces horribles guerres, il garde un cœur de paix, l’immuable cœur du vrai brave. La gaieté innocente de ce bonhomme (dans ses Mémoires) étonne et attendrit ; elle dit que la nature, l’humanité, ne sont pas mortes encore. Le jeune roi fut tout d’abord gagné. Ils lui dirent qu’il avait les Indes à sa portée ; que, dans l’embarras de l’Espagne, il n’avait qu’à étendre la main pour prendre les Pays-Bas, qui désiraient d’être pris. Que, pendant que Philippe II était aux mains avec les Turcs, les Rochellois dresseraient le pavillon français en Amérique. Louis de Nassau, déguisé, vint lui dire les mêmes choses, s’offrir et se donner à lui. Une chose arrêtait Charles IX, c’est que cette belle guerre eût été conduite encore par le duc d’Anjou. La première chose était de le mettre hors de France. Contre la Ligue du Midi qu’organisait Philippe II, Elisabeth méditait une alliance avec la France. Elle venait de faire sa déclaration au duc d’Anjou. Je ne crois pas qu’elle mentit alors. Elle était femme, et on ne parlait que du prince et de ses deux batailles, de sa grâce et de son esprit, surtout « de sa belle main ». Les semi-catholiques poussaient fort à la chose. Le grand ministre, Burleigh, n’y contredisait pas. Il laissait faire Elisabeth, sachant bien qu’après tout elle était fort prudente et qu’elle se raviserait. Le Français, moins âgé qu’elle de vingt ans, n’eût épousé la vieille que pour servir de centre au parti catholique, pour se faire veuf peut-être, pour épouser Marie Stuart. Les catholiques déjà écrivaient au duc d’Anjou : « Passez la mer, et ne disputez pas ; acceptez toute condition ; vous vous trouverez ici bien plus fort que vous ne pensez. » Tout au contraire, en France et en Espagne, les catholiques avaient peur de ce mariage. Le clergé de France, tellement que, pour l’empêcher, il offrait au roi de lui donner par an quatre cent mille écus. Charles IX en rit : « Nous sommes ravi, dit-il, d’apprendre que notre clergé est si riche. » L’Espagne crut n’avoir pas de temps à perdre. Tout en négociant avec Elisabeth, elle agit pour la détrôner, appuyant en dessous l’intrigue de Marie Stuart avec le plus grand seigneur d’Angleterre, le duc de Norfolk. Du fond de sa prison, cette Hélène, poursuivie de tant d’amants ambitieux, et qui fut la perte de tous, tourna la faible tête de Norfolk, et en fit un traître. Il le paya sur l’échafaud. En tout cela, la France était contre l’Espagne, mais timidement, sournoisement. Elle aurait voulu décider Venise à s’arranger à tout prix avec les Turcs plutôt que de s’engager dans une guerre qui allait la faire vassale de Philippe II. Les Vénitiens n’écoutèrent rien ; ils firent la sottise de gagner, pour la glorification des Espagnols, la grande bataille de Lépante. (7 octobre 1571.) Mais la France, du moins, accéléra la paix. Les Turcs, reconnaissants, firent un triomphe à notre ambassadeur, et poussèrent vivement les Français à profiter des embarras de l’Espagne pour s’emparer des Pays-Bas. (Charrière, III, 232.) Voilà ce que révèlent les pièces les plus secrètes, aujourd’hui publiées. La cour de France travaillait réellement contre l’Espagne. Que voulait Catherine ? La grandeur de ses enfants, rien de plus. Dans sa parfaite indifférence à tout le reste, elle eût vu volontiers le duc d’Anjou époux de Marie Stuart et chef des catholiques, roi d’Écosse (et bientôt de France ?). D’autre part, le duc d’Alençon époux d’Élisabeth et chef de protestants. Chose curieuse ! Autant les catholiques de France craignaient le mariage du duc d’Anjou avec Elisabeth, autant le craignait Coligny, pour une raison, il est vrai, opposée. Il pensait qu’un tel mariage mettrait la guerre civile en Angleterre, que les catholiques anglais en tireraient une audace extrême pour Marie contre Elisabeth. Il ramena à son opinion son frère, l’ex-cardinal Odet, qui avait d’abord, donné aveuglément dans cette idée. Ce qu’aurait voulu Coligny, c’eût été de faire épouser à Elisabeth le petit Henri de Navarre, de marier le protestantisme français au protestantisme anglican. La difficulté était l’âge, tellement disproportionné. Elle âgée déjà, lui enfant. La cour de France, inquiète cependant, renouvela une idée d’Henri II, celle de marier Henri de Navarre à Marguerite, sœur du roi. Charles IX était très ardent, pour ce mariage. Sachant que l’obstacle était Henri de Guise, aimé de sa sœur, il dit froidement : « Nous le tuerons. » Et il en donna l’ordre. Guise eut peur, et épousa une autre femme le lendemain. La sincérité de Charles IX parut encore à une chose. Les moines ayant lancé la populace de Rouen contre les protestants, dont plusieurs furent tués, le roi y envoya Montmorency, qui pendit quelques catholiques. C’était la première répression sérieuse. Elle paraît avoir décidé Coligny. Il ne disputa plus. Il en crut Téligny, son gendre, et la plupart des protestants. Il crut le roi sincère (et le roi l’était sans nul doute). Il crut surtout l’intérêt visible de la couronne de France. Une lettre de Catherine apprend à Londres l’étonnante nouvelle : « Nous avons ici l’amiral à Blois. (27 septembre 1571.)

Pas grave et vraiment hasardeux. Dans ce même mois de septembre, cette cour s’était signalée par un assassinat cynique, exécuté en plein jour. Un Lignerolles, homme du duc d’Anjou, essaya de servir le roi et de l’éclairer sur son frère. La mère et le fils parvinrent à faire croire à Charles IX qu’il trahissait des deux côtés, et il le leur abandonna. Ils le firent tuer devant tout le monde, de façon à constater qu’il ne fallait pas se jouer à se mettre entre eux et le roi. Ce fait sinistre disait le fond que l’on pouvait faire sur un homme comme Charles IX et prophétisait l’avenir.

Chapitre XXI

Coligny à Paris — Occasion de la Saint-Barthélemy (1572)

Théodore de Bèze écrivait peu après la Saint-Barthélemy : « Que de fois je l’avais prédite ! que de fois j’en donnai avertissement ! » Il était facile de prédire ce que les catholiques criaient dans toutes les chaires dès le temps d’Henri II, ce que le nonce et le duc d’Albe conseillaient depuis dix ans, ce que Pie V recommandait dans toutes ses lettres, ce que Catherine, en 1568 (et sans doute plus tôt), confiait en riant aux ambassadeurs italiens. Nul doute que cette cour indigente n’eût cent fois amusé le pape de cet espoir pour en tirer de l’argent. Catherine, du matin au soir, brocantait la Saint-Barthélemy. Comment donc ce vieux capitaine, prudent et expérimenté, blanchi dans les affaires, alla-t-il se rendre à ses ennemis et se livrer lui-même ? Était-ce donc un enfant tout a coup, une petite fille niaise que cet amiral Coligny ? Ou bien voudra-t-on dire que son second mariage (dont nous allons parler) lui avait amolli le cœur, et fait désirer la paix à tout prix ? que ce trop bon mari fut toujours poussé par ses femmes, par l’une (on l’a vu) à la guerre, et par la seconde à la paix ? De telles explications ne viennent guère à l’esprit, quand on a vu seulement (aux excellents dessins Foulon) le visage de l’homme, son ferme et douloureux regard, cette tête de juge d’Israël, cette face étonnamment austère. Des données plus certaines sont d’ailleurs maintenant dans nos mains ; elles mettent en pleine lumière la chose essentielle : La situation était changée entièrement, et Charles IX avait tellement intérêt à s’appuyer de Coligny, que celui-ci devait se hasarder, livrer sa personne à la chance. L’occasion était la plus belle que la France eût eue depuis deux cents ans. Les Pays-Bas s’ouvraient. Le duc d’Albe était dans une situation épouvantable ; il avait rencontré l’unanime, l’invincible résistance, non plus des protestants, mais des catholiques. Lâchement trahi de son maître, qui maintenant devant les Flamands faisait le bon, le doux, il n’avait pas même la force de cacher son désespoir. Il en perdait l’esprit, consultait les devins. « Il semblait près de rendre l’âme. » Maintenant un homme grave, le maréchal de Cossé, venait montrer à Coligny que Charles IX lui tombait dans les mains, se remettait à lui (par la haine surtout qu’il avait du duc d’Anjou). C’était par Coligny, non par son frère, qu’il voulait faire l’expédition. Tout cela très personnel à l’amiral, et très peu au roi de Navarre dont les historiens ultérieurs s’occupent fort, mais dont Charles IX ne s’occupait pas du tout. Si bien qu’en invitant Coligny, il avait oublié d’inviter Jeanne d’Albret et son fils, quoiqu’on parlât du mariage. Catherine engage le roi Charles à être plus poli pour eux. (Lettre d’avril 1571.) L’essentiel pour Charles IX était d’exclure son frère du commandement de l’armée. Un seul homme pouvait cela, celui qui apportait lui-même une armée en dot, et qui, de sa personne, avait montré dans la dernière guerre un véritable génie militaire, un esprit inventif et inépuisable en ressources, celui que l’Europe admirait, qu’on célébrait même en Turquie. Charles IX donnait des gages réels, incontestables. Il négociait partout contre l’Espagne, et en Angleterre, et à Venise, et en Allemagne où il envoya Schomberg, et avec les Nassau. La reine mère elle-même, nullement favorable au projet de son fils, si elle y était entraînée, y trouvait pourtant elle-même un avantage, la fortune de Strozzi, son parent, qui eût coopéré à 1’expédition de Coligny avec une petite armée qu’on eût embarquée à Bordeaux. C’étaient là certainement des motifs sérieux pour s’avancer ; non pas des garanties certaines, mais d’assez fortes vraisemblances pour qu’un chef de parti eût le devoir étroit et strict d’y hasarder sa vie, de se jouer sur cette carte. J’ajouterai une chose triste, qu’il faut dire ; je la dirai crûment. Il arrive qu’en révolution, où l’on s’éprouve et se connaît plus vite, il y a un moment où l’on se connaît trop dans l’intérieur de son parti, et où l’on est plus las des amis que des ennemis. Coligny connaissait parfaitement trois secrets qu’on va voir : 1° La lassitude du protestantisme, et l’éloignement de la France qui ne voulait pas de réforme morale ; 2° La duplicité d’Élisabeth et la malveillance de l’Angleterre. On verra qu’au moment où Coligny allait hasarder tout contre Philippe II et se jeter aux Pays-Bas, la jalousie anglaise travaillait déjà contre lui ; 3° Même le prince d’Orange, celui qu’on lui associait dans l’admiration, dans la gloire, ce très grand personnage si bien nommé le Taciturne et dont on cherche encore le mot, quels que fussent ses desseins profonds, eut des hésitations inexplicables, non seulement en 1566, où il resta du côté espagnol, non seulement en avril 72, ou il désapprouva la prise de Briel en Hollande (faite en partie par des Français) ; mais encore en août il se montra assez froid aux avances de Coligny, qui espérait se joindre à lui. Coligny était sûr de Louis de Nassau, mais nullement de son aîné ; Guillaume d’Orange. Tout fondait dans ses mains. Pour ne reprendre ici que le premier article, le protestantisme tarissait. Les sages et les prudents s’en étaient retirés. Restaient les fous et les héros. Les grandes provinces si sages, la raisonnable Normandie, le Dauphiné si avisé, n’en voulaient plus. L’affaire était décidément mauvaise. Le prince de Condé, qui n’était pas un traître, n’en avait pas moins cruellement trahi, livré le protestantisme à son fatal traité d’Amboise. En délaissant les villes, et ne réservant que les châteaux, il avait tout perdu, les châteaux même. Le parti, ce jour-là, fut coupé cruellement, et la tête isolée de la racine ; la sève n’y monta plus. Il lui fallut sécher. Et il se trouvait que cette tête qui restait pour faire le corps à elle seule était justement la partie la moins propre à figurer le protestantisme. Imaginez des saints comme Montbrun, le partisan féroce, comme Mouvans, dont on a vu la vendetta risquée dans Paris en plein jour. Du moins de braves et dignes gentilshommes, comme La Noue, évidemment soldat, rien autre chose. Tout s’était transformé. Coligny, qui avait employé sa vie à établir la discipline et mettre la justice dans la guerre, se consumait à contenir les siens. Rien n’y faisait. Voyant un de ses meilleurs capitaines qui pillait, il fondit sur lui à coups de bâton. L’autre, fier gentilhomme, ne s’émeut (car c’est Coligny), mais, sous le bâton même, il persiste à piller. Comment faire autrement d’ailleurs ? La réponse est prête : il faut vivre. Il faut nourrir l’armée. Tant de crimes pour punir le crime ! tant d’excès pour établir l’ordre !... Et si c’était ainsi sur terre et sous ses yeux, qu’était-ce donc sur mer ? La Rochelle, l’abri des martyrs, abritait tout ce qui venait. Tout pirate du Nord se disait protestant, et, pour voler en mer, jugeait tout navire espagnol. Aux Pays-Bas surtout, les nôtres, qui étaient là sans chef, se livraient à la vie sauvage, où nous mène si aisément l’emportement national. Ils prenaient sur les prêtres, les moines, les religieuses, d’étranges représailles. Bien entendu, c’étaient Orange et Coligny qui ordonnaient tout cela. « Désespère, et meurs ! » Il ne pouvait même pas se dire ce mot, ni s’affranchir comme Caton. Il était chrétien, condamné à vivre. Grand citoyen aussi, profondément Français. On le sut à sa mort ; quand on ouvrit son secret et son cœur, on trouva la patrie sanglante. Ce grand esprit, présent à tout, et sur qui toutes les misères d’un peuple venaient retentir et frapper, sut trop pour son malheur. Les calamités privées, qui étaient infinies, lui tombaient, goutte à goutte, sur son front misérable qui ne pouvait plus les porter. Je me garderai bien de conter tout cela. Car le cœur du lecteur, absorbé et perdu dans ce cruel détail, n’entendrait plus et ne comprendrait plus, laisserait échapper le fil central et la pensée du temps que j’ai peine à lui faire tenir. Qu’on lise seulement la fuite de Toulouse. Qu’on lise l’expulsion des pauvres familles d’Orléans, chassées et poussées à la Loire sous l’épée catholique, leur terreur, quand, arrêtées au fleuve, elles virent un noir nuage de cavaliers, qui venaient à toute bride. Par bonheur, dans les cavaliers, ils démêlèrent des dames et devinèrent que c’étaient leurs amis, d’autres protestants fugitifs, des frères, des protecteurs. Tous réunis se jetèrent à genoux, au bord du fleuve, et chantèrent le psaume de la sortie d’Égypte. Mais les sanglots, les pleurs, ne permettaient pas de chanter. Lui aussi avait eu sa fuite, quand en 1568, avec Condé, ils traînaient leurs petits enfants d’un bout à l’autre du royaume. Vraie image de la France, la famille de Coligny fut cruellement émondée, coup sur coup. Il avait perdu, en 1568, sa sainte femme. En 1569, l’honnête et digne Dandelot, premier soldat de France, dont quelques nobles lettres montrent qu’il eût été éminent, même sans un tel frère, Dandelot meurt, empoisonné, dit-on. Chose peu invraisemblable, puisque les Guises montraient partout un homme pensionné exprès pour l’expédier ; pour Coligny, autre assassin spécial. En 1571, à Londres, meurt le bon Odet, l’ex-cardinal, le protecteur des lettres, aimé de tous, en qui fut moins l’âpreté de la Réforme que le doux esprit de la Renaissance. Empoisonné aussi, personne n’en douta. Ainsi, cette belle trinité d’hommes si différents, si unis, la voilà rompue et détruite. Il reste sur son foyer brisé, avec quatre orphelins en deuil. Restait-il ? vivait-il ? On a vu qu’à la dernière campagne il avait succombé aux fatigues. C’est en litière qu’il revint du fond du Midi vers le Nord, et jusqu’à tente lieues de Paris. Ombre redoutable, mais ombre déjà. Il avait un pied dans la mort. Cela se voit au beau portrait. Il est marqué aux joues d’un triste rouge qui dit son mal profond, un mal d’entrailles qui prend l’homme à la base, à ce creuset vital où nos émotions versent l’eau-forte que ne contient nul vase, qui mangerait le fer et le diamant. Un pli au front, aux tempes dégarnies des veines bleues, saillantes, accusent un amaigrissement, disons plus, une diminution de la personne. C’est un homme réduit, très frappé et qui se survit. Mais, tout luxe vital ayant fondu, l’homme intérieur se révèle mieux, il apparaît lui-même. Eripitur persona, manet res. Oui, plus claire que ne fut jamais le Coligny entier, est cette ombre de Coligny. L’œil gris, pensif, contient toutes les souffrances du temps. Ce qu’il a vu, cet œil, de douloureux, d’horrible, qui le dira ?... Et il l’a vu comment ? non pas en général, de haut, mais dans l’affreux détail, avec le positif d’un esprit à qui rien n’échappe, qui a sondé à mort les misères et les hontes de son propre parti. Ce dessin ne donnant que le masque, ni cou, ni cheveux, ni coiffure la tête semble d’un décapité, comme elle fut quand on la trancha pour la porter à Rome. Elle a l’air de vous regarder du fond de l’autre monde, dans la force définitive de celui sur qui on ne peut plus rien. Mort ou vivant, il est, et on ne l’abolira pas ; car il est un principe. Une chose éternelle est en lui. C’est pour cela qu’on voudra le tuer ; car on voit bien, à ce fixe regard, on voit à ce menton si arrêté, à cette bouche serrée d’une résolution indomptable, que cet homme se sent assis sur le rocher des siècles. On essayera le fer, et on l’y brisera. Ce portrait final donne les âges et les révolutions par lesquels il en est venu là. Gentilhomme d’abord, on le voit à la peau ; puis tanné et hâlé par places ; colonel général de l’infanterie, il a marché à pied avec le peuple, combattu avec lui ; son capitaine, mais non son complaisant ; juge inflexible du soldat ; l’œil et la bouche restent tristes et amères de tant d’arrêts de mort qu’il lui a fallu prononcer. Car il ne faut pas s’y tromper, cette tête infiniment austère d’un Christ des guerres civiles n’est pas douloureuse seulement ; elle est extrêmement redoutable. C’est le Christ de la Loi, sans cruauté, mais résigné à la justice, et qui en acceptera toutes les conséquences, résigné à la punition des ennemis du droit et de Dieu. Représentez-vous maintenant cet homme de justice à La Rochelle, en plein nid de corsaires, dans le pêle-mêle et le chaos sanglant de la révolution maritime, d’une guerre atroce sans loi et sans merci, par un peuple mêlé, sans nom. Représentez-vous cet homme politique, chrétien, mais citoyen, affranchi par la guerre et la longue expérience de ses dépendances genevoises qui, en 1560, l’avaient tant entravé. Voyez-le parmi les ministres fort divisés entre eux, les uns lui commandant la paix, les autres conseillant la défiance. Une question profonde agitait aussi la Réforme. Le peuple, admis primitivement aux consistoires qui gouvernaient l’Église, pouvait-il y rester, siéger près des ministres, et avec eux se gouverner lui-même ? Bèze et Genève disaient non, et croyaient la chose mauvaise dans le nouvel état des mœurs. Le fameux professeur Ramus (qui avait suivi et servi puissamment Coligny dans sa dernière campagne) voulait que l’on maintînt la démocratie de l’Église. Qu’en pensait Coligny ? Nous l’ignorons. Mais sur un autre point il avait délaissé Genève. Une lettre de Ramus à Bullinger (3 mars 1572) nous apprend que l’amiral en était venu à préférer la foi des Suisses, foi qui (sous forme théologique encore) n’était pas moins la pure philosophie et l’anti-mysticisme, supprimant dans l’hostie la substance divine, ne voyant dans la Cène qu’un simple souvenir. Grand changement ! On ne peut imaginer aujourd’hui par quels déchirements les hommes d’alors s’affranchissaient de cette poésie antique. Si Coligny en vint là, son cœur en dut saigner. Il lui fallait, avec ce dogme, arracher ses amitiés mêmes, laisser là les docteurs, les martyrs qui l’avaient soutenu, qui avaient combattu, souffert avec lui. Isolé dans la grande crise qui le menait à la mort, il n’eut plus d’appui que son propre cœur. Les femmes ont une seconde vue. Une femme sembla avoir deviné tout cela. Du fond de la Savoie, d’un vieux manoir des Alpes, madame d’Antremont déclare à l’amiral qu’elle veut épouser un saint et un héros, et ce héros, c’est lui. Le duc de Savoie s’y oppose. Elle s’en moque, laisse ses biens, arrive à La Rochelle. Comment repousser un tel dévouement ? C’était tard, oh ! bien tard ! C’était épouser le tombeau. Mais tous, d’un avis unanime, l’Église et les amis, voulurent qu’il se remariât. Madame d’Antremont avait des châteaux en Savoie, une place forte en Dauphiné, au passage des montagnes. Elle apportait en dot des positions redoutables qui pouvaient servir le parti. Coligny était trop honnête homme pour n’épouser que ses fiefs. Il aima fortement celle qui adoptait ses enfants. Il lui en laissa un. Elle devint enceinte en mars 1572. Elle emporte dans l’avenir, pour sa couronne historique, avec les persécutions terribles qu’elle eut plus tard, la lettre touchante qu’il lui écrit la veille de la Saint-Barthélemy. Saint souvenir ! qui montre que les grands sont les plus tendres, et tout ce qu’il y a d’amour dans le cœur sacré des héros. C’est au milieu de cette situation étrange, de cette sombre lueur d’un bonheur tellement tardif, que la pressante invitation du roi vint le trouver à La Rochelle. Charles IX le reçut comme il aurait fait de son sauveur, lui jeta toutes les grâces ; pour lui, pour le parti. Et, en effet, si la chose eût tenu, Coligny l’aurait sauvé de sa mère et de son frère ; il ne serait pas devant l’histoire le roi de la Saint-Barthélemy. Coligny à la cour, c’était un phénomène, déjà presque un scandale. Mais qu’était-ce donc de le mettre à Paris ? Cependant il le fallait pour la victoire des protestants. Il fallait montrer à la grande ville celui qui, avec deux mille hommes, l’avait bravée, défiée, réduite à s’enfermer, pendant qu’il brûlait La Chapelle. La grosse bourgeoisie, depuis sa fuite ridicule de la plaine Saint-Denis, ne lui pardonnait pas. Le commerce ne l’aimait point parce qu’il hait toute guerre. Pour le peuple ecclésiastique, le clergé si nombreux, les moines et tonsurés de toute sorte, les vieilles et les bons pauvres, l’entrée de Coligny était l’abomination de la désolation, la fin du monde. Le ciel allait crouler, et la foudre écraser la ville. Il n’entra pas moins à Paris, à la droite de Charles IX. Et son premier acte indiqua qu’il ne composerait jamais. En arrivant rue Saint-Denis, non loin des Innocents, il vit un monument exécrable de fanatisme, une pyramide infamante élevée à la place où avait été la maison de Gastine, un malheureux marchand brûlé pour une assemblée de protestants tenue chez lui. Sur une plaque de bronze on y lisait l’arrêt du Parlement. Coligny attesta le traité récent par lequel de tels arrêts devaient être effacés. Grand embarras. Cette pyramide portait au sommet une croix. On n’allait pas manquer de dire, si elle était détruite, que la croix, la croix parisienne était frappée par les impies vainqueurs. On respecta la croix, mais on la transporta avec la pyramide sous les charniers des Innocents (décembre 1571). Le prévôt des marchands, qu’on chargea de faire la chose de nuit, discrètement, était justement un Marcel qui, plus tard, déchaîna la Saint-Barthélemy. Il avertit son monde. Et le matin, il y eut, sur la place, quelques centaines de coquins pour figurer le peuple, soutenir l’honneur de Paris. Ils soutinrent cet honneur en volant et pillant quelques maisons du voisinage. Absorbés dans ce pieux travail, ils ne virent pas le gouverneur de la ville, Montmorency, qui fondait sur leur dos avec sa cavalerie. Quoique armés jusqu’aux dents, ils ne résistèrent pas. Plusieurs restèrent sur le carreau ; un seul fut pris, pendu aux grilles d’une fenêtre, et resta là, pour salutaire exemple. Les Audin, Capefigue, etc., ont tant dit, répété que c’est le peuple qui a fait la Saint-Barthélemy, qu’on finit par le croire. Une chose montre pourtant que ce peuple était divisé. Il y avait le peuple libre, et le peuple des confréries. Une émeute éclata contre les Italiens, dont certains hôtels furent pillés. Le bruit courait qu’ils volaient des enfants pour les tuer et en fournir le sang à la reine mère et au duc d’Anjou, à qui les médecins ordonnaient, pour l’épuisement, des bains de sang humain. Telle était, chez les Parisiens, la popularité du vainqueur de Jarnac, du héros catholique. Donc Paris était divisé. Et, si on laissait aller les choses, la grande masse peu à peu inclinerait au parti vainqueur. Coligny arrivait avec la force du succès et de la révolution. Le roi d’Espagne, avec son grand bruit de Lépante, n’en était pas moins écrasé partout. En Espagne d’abord, où il ne comprima les Maures qu’en leur faisant des concessions. Dans le Levant ensuite. Les Turcs gardèrent Chypre et refirent leur flotte. Le grand vizir disait plaisamment : « Nous vous avons coupé un membre, qui est Chypre ; vous n’avez fait, en détruisant des vaisseaux si vite refaits, que nous couper la barbe ; elle a poussé le lendemain. » Mais Philippe II était bien plus malade aux Pays-Bas. Nous l’avons dit, le duc d’Albe devenait fou de désespoir. Élisabeth arrête son argent au passage. Les corsaires lui saisissent en une fois cinq cent mille écus. Sommée de faire réparation en chassant les corsaires, Elisabeth, pour réparation, lui lance de ses ports les gueux de mer, qui, n’ayant plus d’asile, débarquent en Zélande même et prennent Briel (1er avril). Le 11 avril, malgré la reine mère, Charles IX signe le mariage de sa sœur Marguerite et du roi de Navarre, le 29 l’alliance anglaise. L’Espagne était bafouée de deux côtés. En Angleterre, on procédait contre son duc de Norfolk, prétendu de Marie Stuart. En France, Charles IX souriait des menaces de l’ambassadeur espagnol, et disait : « Je suis prêt à tout. » (Languet, I, 177.) Cependant l’Espagne, ayant si longtemps régné en France, y gardait des racines. Elle avait d’un côté les Guises, de l’autre le parti d’Anjou. Tavannes, l’homme de Montcontour, qui se croyait vainqueur de Coligny, ne digérait pas la paix que son vaincu avait victorieusement imposée. Ils se rencontraient sur le quai, devant le Louvre, à la tête de leurs gentilshommes. Un jour Coligny, franchement, dit à Tavannes : « Qui ne veut pas la guerre avec l’Espagne, a dans le ventre la croix rouge » (c’est-à-dire la croix espagnole). Tavannes, qui était un peu sourd, se dispensa d’entendre. Mais il alla disant que Coligny lui cherchait querelle pour le tuer. Par un tel mot, sévère et mérité, de l’amiral aux hommes du duc d’Anjou, la guerre était constituée sur le pavé de Paris entre eux et les protestants. Cette petite cour jalouse ne manquera pas de justifier l’accusation de Coligny en révélant ses projets jour par jour au duc d’Albe et s’associant intimement aux Guises pour le meurtre de l’amiral. Celui-ci tenait Charles IX pour le moment. Il le gagna d’emblée par deux choses qui ne pouvaient manquer d’entraîner un jeune homme. Il se remit à lui entièrement. 1° Dans un mémoire commencé à La Rochelle et toujours continué depuis, Coligny déclarait au roi que, non seulement l’Espagne, mais l’Angleterre, était l’ennemie de la France, dont il fallait toujours se défier. Ce mémoire n’était pas entièrement achevé à sa mort. Mais Coligny certainement, dans ses longues conversations avec le roi, lui en avait dit la substance. Charles IX avait pu comprendre que l’amiral n’était nullement un aveugle sectaire, mais avant tout un bon Français, un protestant sans doute, mais encore plus un grand et excellent citoyen. Pendant que la plupart des protestants mettaient tout leur espoir dans l’alliance anglaise, disant, la larme à l’œil (à Walsingham), que sans elle ils étaient perdus, Coligny déclarait qu’il ne se confiait qu’à la France et au roi. 2° Et cela, il le prouvait en rendant, malgré les répugnances et les défiances de son parti, les places de sûreté qu’il avait dans les mains. Était-ce une imprudence ? Non. Trois petites places qu’il rendit n’étaient pas une garantie sérieuse. On rendait peu de chose pour acquérir beaucoup, la volonté royale et la direction de la monarchie. Lorsqu’au 1er avril les gueux de mer, Hollandais et Français, renvoyés des ports d’Angleterre sur les réclamations du duc d’Albe, s’emparèrent de Briel et prirent pied en Zélande, ce succès du protestantisme encouragea tellement Charles IX, l’entraîna tellement sous l’ascendant de Coligny, qu’il fit la démarche la plus décisive. L’agent français déclara de sa part qu’il protestait contre la tyrannie du duc aux Pays-Bas, et que, s’il ne supprimait son impôt du dixième, la France rompait avec l’Espagne (Morillon à Granvelle, 15 avril 1572). Intervention hardie violemment révolutionnaire, qui équivalait à un appel aux armes, à une promesse de soutenir les insurgés. Le 17 juin encore, l’ambassadeur de France à Madrid menaçait Philippe II (Ibidem). L’affaire de Briel, quoique désapprouvée du prince d’Orange ; qui n’était pas préparé à la soutenir, n’en commença pas moins le soulèvement de la Hollande et de la Zélande. Nos huguenots, sous La Noue, surprirent Valenciennes le 15 mai, et Louis de Nassau, le bouillant frère du prince d’Orange, moins en rapport avec lui qu’avec nous, par un coup hardi s’empara de Mons (25 mai). Charles IX semblait protestant. Le pape refusant la dispense pour le mariage de Navarre, il dit qu’on s’en passerait. Malgré la haute opposition du pape, malgré la sourde résistance de Catherine et d’Henri d’Anjou, il poursuivait l’affaire. La reine mère ne réussit pas à la faire avorter. La mort même de Jeanne d’Albret, empoisonnée, dit-on, et qui le fut au moins d’ennui et de dégoût, ne put rien arrêter (9 juin). Le roi avait signé le mariage le 6 avril et le fit le 18 août. Il ne voulait pas moins sincèrement le mariage de son frère Alençon avec la reine Elisabeth. Ce qui ne permet pas d’en douter, ce sont les présents magnifiques qu’il fit aux envoyés anglais. Dans cette cour nécessiteuse, l’argent, jeté ainsi, prouve mieux qu’aucune chose qu’il y avait bonne foi et une volonté sérieuse. Ainsi, d’avril en juin, Charles IX suivait réellement le flot montant de la révolution, fortement entraîné et remorqué par Coligny. La reine mère et son duc d’Anjou faisaient semblant de suivre. Plusieurs lettres de Catherine montrent qu’elle était fausse ; d’autres, qu’elle était hésitante, embrouillée dans ses propres ruses. Elle poussait le mariage de son fils d’Alençon, qui n’avait nullement pour le protestantisme et pour Elisabeth la répugnance avouée par Anjou. Mais, en même temps qu’elle le recommandait en Angleterre, elle écrivait aux Guises qu’elle le gardait à vue à Amboise, « que la place était bonne et forte, que le petit mauricaud n’en sortirait pas ». Elle était double et fausse avec tous, avec elle-même. Savait-elle ce qu’elle voulait ? Qu’on lise sa lettre du 5 juin à Elisabeth. Au moment où, par des dépêches innombrables et par une ambassade solennelle, elle présente pour époux à la reine son fils Alençon, elle lui écrit une lettre où elle ne parle que d’Henri d’Anjou, de la romanesque hypothèse où Henri épouserait Marie Stuart, qui serait adoptée comme héritière par Elisabeth, de sorte qu’Henri, qui n’a pu être époux d’Élisabeth, se trouverait son fils adoptif ! Inexplicable lettre, d’une mère si aveugle qu’elle perd de vue également la politique et le bon sens. A quel point faut-il croire qu’elle ignore la nature humaine, pour supposer qu’Élisabeth, dont tous les mots et tous les actes sont brûlants de haine pour Marie Stuart, change au point d’en faire sa fille ? — et cela en la mariant à ce Henri d’Anjou qui vient de donner à Elisabeth la mortification d’un refus ? Cette lettre inepte, qui met bien bas cette fameuse Catherine, nous révèle que l’ambassade devait proposer à la reine d’Angleterre d’épouser Alençon, — pour avoir des enfants, des héritiers ? non pas ; mais en prenant pour héritier sa rivale abhorrée, qu’eût épousée Anjou. Combinaison très digne de Bedlam et de Charenton ! Admirable, à coup sûr, pour irriter Elisabeth, qu’on suppose trop vieille pour qu’Alençon en ait des enfants. Voilà les mains dans lesquelles était la France, ineptes, vacillantes et perfides. Rien n’avançait et rien ne se faisait. Henri d’Anjou, toujours lieutenant général du royaume, chef de l’armée, n’était que trop à même d’éluder, de tromper les résolutions de Charles IX. La reine mère alléguait à son fils la nécessité de voir d’abord ce qu’allait faire une armée espagnole que Philippe II préparait contre les Turcs, mais qui ne partait pas. On permit seulement à des volontaires protestants d’aller secourir Mons, menacé par le duc d’Albe. Genlis, qui devait les conduire, vint déguisé prendre à Paris les ordres du roi. Le lendemain, on le savait à Bruxelles, la chose était publique. Tant le conseil privé du roi était soigneux d’avertir le duc d’Albe. Nos protestants, livrés ainsi d’avance, furent battus devant Mons ; une partie seulement parvint à entrer dans la ville (9 juillet). Jamais petit événement n’eut de si vastes résultats. Charles IX, qui venait d’écrire à son ambassadeur à Londres de régler avec Elisabeth le partage des Pays-Bas (Fénelon, VII, 301), écrit bien vite : « La guerre se fera en Flandre, mais pas de mon côté. Du reste, si la reine a des vues sur les Pays-Bas, je n’y mets nul obstacle. » De son côté, Elisabeth (22 juillet) ne sait plus si elle veut se marier ; elle s’aperçoit de la disproportion d’âge. Ainsi tout est glacé. On avait jeté à Flessingue quatre cents Anglais et cinq cents Français. La France et l’Angleterre veulent les rappeler. Catherine, enhardie par le découragement de son fils, croit l’occasion favorable pour faire éclater la querelle domestique. Elle pleure, gémit des apartés du roi, de ses conseils secrets avec Coligny. Elle voit bien que son fils la quitte, qu’il n’a plus besoin d’elle. Eh bien, qu’on la laisse donc retourner à Florence et y mourir ! Elle part en effet, et s’arrête à deux pas. Le roi, qui n’avait jamais rien fait, jamais écrit ni travaillé, qui était habitué à la voir tout écrire, se crut perdu ; il ne pouvait se passer d’une telle mère, d’un tel scribe. Il court après, l’apaise et la ramène.

Chapitre XXII

Les Noces vermeilles (Août 1512)

Le génie indomptable que Coligny avait déployé après Montcontour, où il partit d’une défaite pour courir la France en vainqueur, le dévouement tout personnel qu’il montra jeune à Saint-Quentin, où il couvrit la France de son corps, il les montra encore en juillet et en août 1572. De son, corps et de sa personne, il couvrit son parti. S’il eut seulement bougé de Paris, tout le Nord, qui avait les yeux sur lui, eût lâché pied. Élisabeth d’abord eût reculé ; elle parlait d’abandonner Flessingue, d’en rappeler ses Anglais. Le prince d’Orange eût reculé. S’il s’aventura dans les Pays-Bas, et fit sa pointe hardie en Brabant, en Hainaut, c’est qu’il gardait l’espoir des douze mille arquebusiers que lui promettait Coligny. Toutes ces villes de Hollande et de Zélande qui venaient de se déclarer avaient la confiance que les Français allaient serrer le duc d’Albe et le retenir au Midi. Le seul séjour de Coligny à Paris et l’attente qui en résultait donnait une force énorme au parti protestant. Il avait perdu un millier d’hommes, il est vrai, devant Mons. Mais il triomphait en Hollande et dans les pays maritimes. Il ne faut pas s’y tromper, ces succès, cette ardeur volcanique qui saisit la calme Hollande tinrent en grande partie au débordement du grand parti protestant français qui se répandit dans le Nord. Les nôtres sont alors partout. Et le premier secours que le prince d’Orange envoya à Flessingue fut un corps de cinq cents Français.

Situation étrange ! Le parti s’extravase au Nord ; le chef reste à Paris, à peu près seul. Le prince d’Orange, si parfaitement informé, dit que l’amiral n’avait gardé à Paris que six cents gentilshommes. Plusieurs avaient des domestiques ; quelques-uns, qui étaient des grands seigneurs, avaient leur maison. Ce n’était guère plus de deux mille épées qui restaient près de Coligny. L’agent intelligent que Granvelle, alors éloigné, conservait à Bruxelles pour lui rendre compte de tout, le prêtre Morillon, lui écrit qu’on doute que Coligny envoie les siens contre le duc d’Albe, qu’il ne ferait finement de se tant désarmer. Finement ? Non, sans doute. L’amiral ne fit pas finement. Le prêtre Morillon et le prêtre Granvelle auraient été plus fins. Ils eussent gardé une armée autour d’eux. On voit que ces deux politiques, Granvelle et Morillon, ne regardent que la Belgique. Granvelle écrit (11 juin) « Tout l’espoir que nous avons est que ceux des Pays-Bas ne voudront pas être Français. » Prévision très juste. A la déroute de Genlis, on vit les paysans du Hainaut tomber sur les vaincus, égorger leurs libérateurs ; les prêtres faisaient accroire à ces idiots que nos protestants français venaient faire un massacre général des catholiques. Mais si les nôtres échouèrent en Belgique, ils réussirent à merveille en Hollande. Partout, dans ces villes du Nord, nos Français se jettent intrépidement, et ils ne contribuent pas peu à ces résistances désespérées dont la Hollande étonna le monde. Elle commence dès lors cette France hollandaise si glorieuse pendant cent cinquante an. Là échoua toute prévision ; le calcul de Granvelle, très bon pour la Belgique, est faux pour la Hollande. De plus en plus, ces éléments s’associeront ; il se fera un admirable mariage de cet ardent ferment français, de la vive étincelle d’héroïsme méridional, avec la force hollandaise, l’héroïque persévérance du Nord. Et c’est pourquoi la Hollande fut la pierre de la résistance, l’asile universel et le salut du genre humain. Le sacrifice de Coligny porta ses fruits. Son sang n’a pas été perdu. Son obstination courageuse à rester à Paris en juin, en juillet et en août 1572, avec un tel péril que tout le monde voyait, fit l’espérance même, l’audace et l’élan du parti. Par les lettres du prince d’Orange, par la correspondance (inédite encore) de Granvelle, par les dépêches anglaises, etc., toute la situation est dévoilée. Il y avait des raisons contraires et très équilibrées pour espérer et craindre. L’amiral eût été ridicule à jamais s’il eût quitté Paris. En restant, il pourvut à son honneur, il servit grandement son parti, il agit, comme on doit dans les circonstances douteuses, avec une prudence héroïque. En août, on se remettait du petit échec de juillet. L’affaire de Mons paraissait ce qu’elle était, minime. Malgré l’échec, la ville n’en avait pas moins été secourue. Charles IX, un peu remonté, était déterminé à tenir sa parole, à faire le mariage de Navarre et à envoyer des troupes en Belgique. Il y avait un commencement d’exécution. Morillon l’écrit à Granvelle (11 août) : « On fait de grands apprêts en Champagne. Il y a vingt-quatre pièces d’artillerie de fonte pour venir sur Luxembourg, où il n’y a personne. » Si les choses n’allaient pas plus vite, c’est que l’argent manquait ; c’est qu’on craignait que Don Juan d’Autriche, au lieu d’embarquer ses Espagnols contre le Turc, ne les amenât par le chemin qu’avait suivi le duc d’Albe, par la Savoie et la Franche-Comté (Morillon). En tenant des forces en Champagne, Coligny répondait aux deux éventualités : on il arrêtait Don Juan, ou il attaquait Luxembourg et secondait le prince d’Orange. Les Anglais, rassurés aussi vite qu’ils avaient été effrayés, retombaient dans leur péché éternel de nature, la sournoise et haineuse jalousie de la France : « Il est impossible, humainement parlant, que les Français ne réussissent pas, dit Walsingham. Mais les princes allemands y auront l’œil. Ils forceront bien la France de se contenter de la Flandre et de l’Artois. L’Angleterre aura la Hollande. Pour le Brabant et tout ce qui dépendait de l’Empire, on le donnera à quelque prince d’Allemagne, qui ne put être que le prince d’Orange. » Burleigh (la pensée même d’Élisabeth) avait déjà écrit à Walsingham : « Il faut que les Pays-Bas s’affranchissent eux-mêmes et non par d’autres. » Enfin un agent anglais avait dit sèchement à l’amiral lui-même : « Vous ne commanderez pas en Flandre, nous ne le souffrirons pas. » Ce qui est bien plus fort, c’est que Guillaume d’Orange, à qui Coligny faisait envoyer de l’argent français, et que toute l’Europe croyait l’alter ego de l’amiral, paraît très froid pour lui. Il nous apprend dans une de ses lettres que Coligny le prie de ne pas combattre avant leur jonction, et ajoute : « En cela, j’agirai selon que je verrai les commodités et occasions. » Telle était la situation de l’amiral pendant qu’il couvrait de son corps la cause protestante. L’Angleterre lui était déjà hostile, l’Allemagne jalouse et ses amis très froids. En revanche, ses ennemis d’une ardeur furieuse. A Paris, à Bruxelles, on se sentait perdu sans un assassinat. Il n’y a pas à en douter. Les lettres de Morillon le disent assez clairement. « Le duc d’Albe est désespéré. On a mandé son fils. Son secrétaire n’ose pas rester seul avec lui ; à chaque nouvelle, on dirait qu’il va rendre l’âme. Ce qui me déplaît, c’est qu’il écoute les devins, la nécromancie. Ils disent qu’on va regagner tout par enchantement. On se vante qu’avant quinze jours on verra merveille. Ceci est écrit le 10 août. Ajoutez moins de quinze jours, vous avez le 24. C’est le jour précis du massacre qui fut cette merveille. On a bonne grâce à prédire quand on fait l’événement ! Dès le commencement d’août, sous le prétexte des noces prochaines, l’armée des Guises est entrée dans Paris, je veux dire les bandes nombreuses que cette riche maison, du revenu de ses quinze évêchés, et dans ses terres, ses fiefs, ses innombrables seigneuries, nourrissait et gardait en armes. Quelques-uns étaient des bravi comme Maurevert et Attin, pensionnés pour tuer Coligny et son frère. La grande masse étaient de pauvres gentilshommes, gueux nobles et mendiants bien nés que les cardinaux de Lorraine et de Guise, les princes de la famille, Henri de Guise, Aumale, Elbeuf, etc., tenaient en meutes, avec leurs dogues, pour les lâcher au jour utile. Ajoutez une grande clientèle de serviteurs volontaires et désintéressés de la famille, de gros corps de noblesse picarde et autre, qui venaient d’amitié accompagner MM. de Guise et les garder. Un seul gentilhomme, Fervaques, un furieux Picard catholique, leur amenait de son pays un renfort de vingt ou trente épées. Tout cela logé autour des Guises, ou chez le clergé de Paris, les uns chez les chanoines, aux cloîtres Notre-Dame, Saint-Germain-l’Auxerrois ; les autres chez les moines, dans les grands bâtiments des abbés princes, chez les curés enfin, où ils se trouvaient en rapport avec les gros bourgeois et les meneurs des confréries. Ils se trouvaient ainsi groupés d’avance, ayant appui dans la population. Au contraire, les protestants, gens du Midi et de l’Ouest, logeaient où ils trouvaient logis, étaient fort dispersés, comme perdus dans la grande ville. Quelques-uns cependant s’obstinèrent à rester dehors, au faubourg Saint-Germain. Dans une situation si menaçante, Coligny oserait-il exiger de son jeune roi la chose, redoutée des catholiques, la chose épouvantable qui marquait la victoire du protestantisme, les noces de Navarre, le premier mariage mixte entre les deux religions, la solennelle reconnaissance qu’un protestant est homme, et non un monstre, l’introduction hardie du petit prince de montagne, semi-paysan béarnais, dans l’alcôve du Louvre, dans le lit de la Marguerite, qui affichait très haut son mépris, son dégoût ? Rien n’arrêta l’homme de bronze. Il somma le roi de sa parole, et la lui fit tenir. Les simples fiançailles (17 août) produisirent déjà une explosion dans Paris. Avec des hurlements terribles, l’armée des aboyeurs, déchaînée dans toutes les chaires, cria que Dieu ne souffrirait pas cet exécrable accouplement, que la colère du ciel allait tomber, qu’on verrait des torrents de sang. Quels étaient ces prédicateurs de la Saint-Barthélemy ? La première place entre eux est due certainement à l’évêque Sorbin, à l’évêque Vigor, qui la prêchait depuis douze ans. La seconde aux jésuites, le vrai poignard de Rome ; Auger, l’un d’eux, fit à lui seul la Saint-Barthélemy de Bordeaux. Mais le plus véhément de tous, un prêcheur de grande éloquence, plein de feu, plein d’esprit, puissant acteur, brûlant parleur, fut le cordelier Panigarola, dont nous avons les œuvres. C’était un jeune Milanais, un mondain effréné, connu par un duel douteux et fort sinistre d’où il sortit peu net, en ceignant le cordon de Saint-François. Pie V, le plus violent des papes, le plus fixe au massacre et qui en suit l’idée dans toutes ses lettres, ayant entendu Panigarola, crut que ce comédien terrible était l’homme même de la chose. Il fit pour lui ce que jadis on avait fait pour Loyola. Il l’envoya, comme étudiant, à Paris. L’étudiant ne fit qu’enseigner ; sa chaire tonnante enseigna le massacre et professa l’œuvre de sang. Les voix bruyantes de ces enfants perdus ne donnent pas le dessous des choses. Quels étaient ceux qui travaillaient Paris, qui informaient Bruxelles, qui donnèrent à l’Espagne la première nouvelle du massacre ? Sans nul doute, ceux qui, dès 1560, sollicitaient l’assistance de Philippe II (Voy. p. 221), Parti riche, à lui seul énormément plus riche que le roi, la cour et le gouvernement, et qui les emportait légers comme une paille, qui entraînait tout par l’argent, par la force d’un patronage immense. Parti qui précipitait Guise et l’animait par la concurrence d’Henri d’Anjou ; parti qui rassurait le duc d’Albe et lui promettait le massacre au plus tard pour le 24 août. (Morillon, Lettre du 10.) Le roi même était menacé. Sorbin disait en chaire que, s’il faisait les noces, il en serait de lui comme d’Ésaü, que Dieu dépouilla de son droit d’aînesse pour le transférer à Jacob. D’autre part, Coligny le tenait, ne lâchait pas prise. Il agissait sur lui par l’honneur, par la confiance excessive et illimitée. Ayant rendu les places de sûreté, il avait tiré sur le roi (si le roi était gentilhomme) une lettre de change qu’il fallait payer ou mourir. On disait de tous les côtés à Coligny qu’il se perdait en exigeant cela. Il répondait froidement : « Je suis assez accompagné si je n’ai affaire qu’à MM. de Guise. » Charles IX, alarmé, fit venir au Louvre le chef de la famille, Henri de Guise, et, Coligny présent, pria et somma le jeune homme de se réconcilier sincèrement avec cet illustre vieillard, ce grand homme en cheveux blancs, qui toujours avait protesté qu’il n’avait pas fait tuer son père. Henri, sans hésiter, donna la main à Coligny, et prouva ce jour-la sa descendance maternelle, la parenté des Borgia. On disait dans le peuple « que les noces seraient vermeilles », qu’elles n’auraient pas lieu, ou seraient marquées d’un combat. Elles se firent paisiblement à Notre-Dame. Charles IX affirma que le pape donnait la dispense, qu’elle allait arriver, et le cardinal de Bourbon n’osa plus résister. La cérémonie se fit sous le ciel, sur un échafaud magnifique qu’on avait dressé au Parvis. Marguerite, qui appartenait de cœur aux Guises et à son frère Anjou, s’obstina (dit-on) à ne pas dire : Oui, et ce fut Charles IX qui, d’un mouvement brusque, lui fit baisser la tête et consentir en apparence. Pendant la messe, Coligny et le roi de Navarre restèrent à l’Évêché. Après, ils entrèrent dans l’église. De Thou, alors enfant, vit et entendit Coligny, qui, voyant aux murailles les drapeaux de Jarnac et de Montcontour, disait « Nous en mettrons d’autres à la place, plus agréables à voir », parlant des drapeaux espagnols. Le miracle infaisable s’était fait cependant, et l’on s’était passé du pape. Le parti papal, espagnol, était poussé à bout. Dans son exaltation furieuse, la coterie des futurs Ligueurs dit, le jour même à Notre-Dame, aux protestants restés hors de l’église : « Vous y entrerez bientôt malgré vous. » Le massacre était arrêté certainement, que la cour le voulut ou non. Du reste, la reine mère ne refusait nul acte préalable. Le soir des noces, on fit signer au roi une lettre aux gouverneurs, pour arrêter tout courrier ou tout autre qui passerait les monts avant six jours. Capilupi affirme que cette lettre fut envoyée à tous les gouverneurs, dans toutes les directions. On dut faire croire à Charles IX, à l’amiral peut-être, qu’il était important que Don Juan d’Autriche, l’Espagne, l’armée espagnole, qui d’Italie nous menaçait, ignorassent le départ de nos troupes pour les Pays-Bas. Le massacre pouvait-il se faire sans le roi, malgré lui, par l’audace des Guises, appuyés d’un si fort parti ? Je dis hardiment oui, on pouvait soulever Paris et tenir le roi dans son Louvre. Coligny avait peu de monde, six cents épées, le reste des valets. Mais les Guises n’avaient de chef que ce jeune homme de vingt ans qui avait si peu brillé à la guerre. Le très prudent cardinal de Lorraine avait pris le chemin de Rome. La vraie tête des Guises était une femme italienne, Anne d’Este, la mère d’Henri de Guise, hésitante certainement par instinct maternel. Parti de feu, tête de glace. Pour suivre son parti et hasarder l’exécution, le jeune Guise voulut un ordre de l’autorité, sinon du roi, au moins du lieutenant du roi, qui était le duc d’Anjou. Jamais Anjou, jamais sa mère n’auraient pris ce courage. Ce fut Coligny qui le leur donna, en les poussant au désespoir. Nos envoyés dans le Levant et autres avaient écrit de longue date que le trône de Pologne allait vaquer. Ouverture vivement saisie de Charles IX pour éloigner Anjou. Catherine aussi, pour gagner du temps, fit semblant de le désirer. Mais, en juillet, voici la vacance de Pologne, voici une ambassade polonaise, voici l’insistance de Coligny qui veut chasser Anjou ou le faire expliquer. La chose est poussée à l’extrême par un mot fort et décisif de l’amiral : « Si Monsieur, qui n’a pas voulu de l’Angleterre par mariage, ne veut pas non plus de la Pologne par élection, décidément qu’il déclare donc qu’il ne veut pas sortir de France. » Henri d’Anjou était mis en demeure de résister en face à Charles IX, de dire franchement qu’il aimait mieux sa situation d’héritier qu’aucun trône du monde ; héritier d’un frère de son âge ; héritier futur, improbable, d’autant plus menaçant pouvant être tenté de faire du futur un présent, de se garnir les mains, d’abréger ce frère éternel et de le mettre à Saint-Denis. Charles IX sentait tout cela. Il pénétrait fort bien ce mignon de Catherine, avec ses airs de femme, bracelets, boucles d’oreilles et senteurs italiennes. Un trop juste instinct, lui disait qu’en ce cadet, docile, doux et respectueux, il avait son danger, sa perte. Et c’était trop vrai en effet. Dans un récit très vraisemblable, attribué au duc d’Anjou, il dit : « Comme j’entrai un jour dans la chambre du roi, sans me rien dire il se promena furieusement à grands pas, me regardant souvent de travers et mettant la main à sa dague, de façon si animeuse que je m’attendois à être poignardé. Je fis si dextrement que, lui se promenant et me tournant le dos, je me retirai vers la porte que j’ouvris, et, avec une courte révérence, je fis ma sortie, qui ne fut quasi aperçue que quand je fus dehors, et toutefois pas assez vite qu’il ne me lançât encore deux ou trois fâcheuses œillades. Je crus l’avoir échappé belle. » Cette frayeur du fils passa augmentée à la mère. Dans le récit que j’ai cité, le progrès de leur peur est marqué admirablement. Elle alla jusqu’à leur faire faire la démarche qui autrement leur eût ôté la plus antipathique, une alliance avec les Guises. Ceux-ci avaient besoin extrêmement de l’assassinat. Pourquoi ? Parce que, Henri de Guise, leur héros, ayant tellement échoué à la guerre, il leur fallait un coup pour se relever. Le crime fut débattu entre deux femmes. Catherine fit venir la veuve de François de Guise (alors duchesse de Nemours), la mère de Henri de Guise. Il n’y eut, avec le duc d’Anjou, que deux témoins, probablement Gondi (Retz) et Birague. On demanda à la veuve de Guise si elle ne voulait pas, ayant si belle occasion, exécuter enfin cette vengeance dont elle faisait bruit, qu’elle affichait depuis dix ans. Mais maintenant que la question était vue de si près, la mère de Henri de Guise eût bien voulu que l’affaire se fit par les hommes du roi, ou de Henri d’Anjou. Elle proposa un Gascon, épée connue et sûre. On le fit venir et causer. Mais le duc d’Anjou n’eut garde de le prendre. Il insista pour que cette vengeance de famille se fit par la famille, par l’homme qu’elle nourrissait exprès, l’assassin patenté, Maurevert. En d’autres termes, sa prudence laissait tout sur le dos des Guises. Ceux-ci réfléchirent qu’après tout, ayant à commandement, outre leurs bandes personnelles, cette grosse ville, sa milice de cinquante à soixante mille hommes contre les six cents gentilshommes de Coligny ; ayant, par le duc d’Anjou, lieutenant général du roi, les Suisses royaux, tous catholiques, et la garde royale, ils étaient plus de cent contre un ; que d’ailleurs, très probablement, il n’y aurait point de bataille ; que, Coligny tué, tout se disperserait. Donc ils prirent tout sur eux ; ils fournirent l’assassin ; ils fournirent le logis d’où l’on devait tirer ; ils fournirent le cheval qui devait sauver l’assassin. L’intendant de Guise, Chailly, alla chercher Maurevert et le logea chez le chanoine Villemur, ex-précepteur de Guise, au cloître Saint-Germain-l’Auxerrois. Ce fut des écuries des Guises qu’on tira un cheval d’Espagne, qui, sellé, bridé, attendit dans l’arrière-cour, près de la porte de derrière. Trois jours durant, derrière un treillis de fenêtre masqué de vieux drapeaux, se tint patiemment l’assassin, l’arquebuse chargée de balles de cuivre, appuyée et couchant en joue. Cependant les noces de Navarre et de Condé, qu’on maria aussi, continuaient. Des bals, des farces plus ou moins indécentes, remplissaient toutes les nuits, et le jour on dormait ; toute affaire ajournée, le roi perdu dans les amusements avec sa furie ordinaire ; protestants, catholiques, tout mêlé et dansant ensemble. Cependant, dans ces fêtes folles, on distingue fort bien la malice du duc d’Anjou et sa griffe de chat. C’est lui, sa mère, les Italiens, qui, sans nul doute, se donnèrent le plaisir de ridiculiser le jeune paysan béarnais, d’en faire un sot devant sa femme, de faire jouer aux dupes mêmes une comédie du futur crime, de rire avant d’assassiner. Ce fut, en mascarade, le Mystère des trois mondes, comme on le fit jadis à Florence au pont de l’Arno. Au paradis, rempli de nymphes, voulaient entrer des chevaliers (Condé, Navarre) ; mais il était gardé par d’autres chevaliers, par le roi et ses frères, qui rompaient la pique avec eux et finissaient par les traîner du côté de l’enfer, où les diables les enfermaient. Cependant les vainqueurs allèrent chercher des nymphes et dansèrent avec elles toute une grande heure, longueur impertinente, ennuyeuse pour les vaincus. Navarre dut rester en enfer pendant qu’on fit danser sa femme. Le combat reprit ensuite, et des traînées de poudre qui éclatèrent de tous côtés, remplissant le palais de fumée, d’odeur sulfureuse, mirent en fuite toute l’assistance. Damnés, vaincus et ridicules, ce fut le sort des deux maris. Le jour suivant, on les fit Turcs, c’est-à-dire vaincus encore ; les Turcs venaient de l’être à la bataille de Lépante. Dans un tournoi en mascarade, le roi de Navarre avec les siens parurent vêtus en Turcs, avec des turbans verts. Ces Turcs de carnaval furent battus par deux femmes, deux amazones, qui n’étaient autres que le roi et son frère. La majesté royale en jupe courte ! Spectacle honteux, baroque ! Mais plus choquant encore était Anjou, impudique figure qui se complaisait dans ce rôle et dans sa grâce infâme, couvrant de honteuses folies les apprêts de l’assassinat (jeudi 21 août 1572).

Chapitre XXIII

Blessure de Coligny — Charles IX consent à sa mort (22-23 août 1572)

Coligny, quoique malade, croyait partir la semaine qui suivrait le mariage. Il l’écrit ainsi à sa femme, dans une lettre infiniment tendre, fort touchante, qui ferait croire qu’il sentait sa situation et pensait bien que c’étaient les dernières paroles qu’il dût échanger en ce monde. Dans un sombre petit hôtel, voisin du Louvre, tout près du cloître Saint-Germain-l’Auxerrois, il recevait coup sur coup de mauvaises nouvelles. L’édit de pacification devenait une risée ; un enfant qu’on portait au prêche pour le baptiser fut tué dans les bras de sa mère. D’autre part, le duc d’Albe avait fait étrangler Genlis et d’autres amis de Coligny, des centaines de prisonniers. Les Guises grossissaient dans Paris, et Montmorency en sortait. Ce chef futur des politiques, en abandonnant ainsi Coligny, fut une des causes du massacre. S’il fût resté avec les siens, avec la nombreuse noblesse attachée à sa famille, on eût regardé à deux fois avant de tirer l’épée. Il crut acquitter sa conscience en avertissant Coligny de pourvoir à sa sûreté. Le devoir clouait celui-ci au fatal séjour de Paris ; s’il eût bougé, il perdait tout. La seule chance qu’il eût qu’on fit droit aux plaintes des protestants, et qu’on aidât d’un secours l’invasion du prince d’Orange, était dans sa persévérance, dans l’ascendant qu’il avait pris sur l’esprit du jeune roi. Partir, c’était rompre avec lui, c’était tout abandonner, recommencer la guerre civile. Dût-il mourir à Paris, cela valait encore mieux. Sentinelle infortunée du grand parti protestant qui ne lui donnait nul appui, ni d’Angleterre, ni d’Allemagne, il périssait abandonné. On le voit parfaitement par une lettre de Catherine (21 août). Au moment où l’assassin attendait déjà Coligny, la reine mère est si convaincue de l’indifférence d’Élisabeth à cet événement, qu’elle suit avec confiance l’affaire du mariage, et propose une entrevue entre son fils Alençon et la reine d’Angleterre « sur mer, par un beau jour calme, entre Douvres, Boulogne et Calais ». On savait parfaitement qu’Élisabeth, alarmée des grands projets de Coligny, ne vengerait nullement sa mort et prendrait fort en patience un événement qui allait fermer aux armes françaises la conquête des Pays-Bas. Lui seul était la pierre d’achoppement. Il inquiétait l’Europe, surtout ses prétendus amis. Le vendredi 22 août, comme il rentrait lentement chez lui, revenant du conseil et lisant une requête, il passe devant la fenêtre fatale, il est tiré... Une balle lui emporte l’index de la main droite, une autre traverse le bras gauche. Maurevert avait tiré, comme Poltrot, de manière à blesser son homme, lors même qu’il serait cuirassé. Son arme était appuyée et pouvait tirer bien mieux. Mais la main du fanatique était restée ferme, et la main du coquin trembla. Sans s’émouvoir, Coligny montre la fenêtre d’où l’on a tiré, et dit : « Avertissez le roi. » Le roi jouait à la paume avec Guise et Téligny. Il jeta sa raquette, parut tout bouleversé et rentra brusquement, puis fit trois choses qui prouvaient sa bonne foi. Il ordonna l’enquête, il défendit aux bourgeois de s’armer (Registres de la ville), et il fit dire à tous les catholiques logés autour de l’amiral d’aller ailleurs, afin qu’on pût y concentrer des protestants. On a dit qu’il voulait faire massacrer ceux-ci, qu’il les réunissait pour les envelopper. Cependant, quand on songe à la vaillance connue de cette noblesse, à sa fermeté éprouvée, on sentira que la réunir ainsi, c’était la fortifier, c’était rendre le meurtre infiniment plus difficile, préparer un combat à mort. Je ne vois pas que Coligny ait profité de l’autorisation. Il voulut lier Charles IX, comme il avait fait en lui rendant les places de sûreté. Pourquoi eût-il voulu plus de garantie pour lui-même qu’il n’en gardait pour son parti ? Beaucoup de protestants venaient. Mais il n’eut, à poste fixe, que des gardes du roi. Anjou eut soin d’y mettre un capitaine ennemi de l’amiral. L’illustre chirurgien Ambroise Paré coupa le doigt blessé et fit à l’autre bras de profondes incisions. Ses amis pleuraient. Lui, merveilleusement patient : « Ce sont là des bienfaits de Dieu. » — Quelqu’un dit : « Oui monsieur, remercions-le. Il a épargné la tête et l’entendement. » Il y avait là un saint homme, le ministre Merlin, le même, je crois, qui sauva le coupable père de Rubens et obtint sa grâce du prince d’Orange. Merlin dit à l’amiral : « Vous faites bien, monsieur, de ne penser qu’à Dieu et d’oublier les assassins. » Le calme et l’extraordinaire force d’âme de l’amiral parut à deux choses : Dans l’opération très douloureuse, et qu’Ambroise Paré ne fit qu’en trois fois, ayant un mauvais instrument, le patient ne sourcilla point, et dit seulement à l’oreille d’un de ceux qui le soutenaient que Merlin donnât cent écus d’or aux pauvres de l’Église de Paris. D’autre part, malgré tant de vraisemblances, de preuves même et d’aveux des gens de la maison fatale, comme on parlait des coupables, il dit : « Je n’ai d’ennemis que MM. de Guise. Toutefois je n’affirme point qu’ils aient fait le coup. » Quelques hommes déterminés offrirent à l’amiral d’aller poignarder les Guises à la tête de leurs bandes. Mais il le leur défendit. Les maréchaux Damville, Villars et Cossé vinrent le voir. Ils le trouvèrent gai et calme. Il dit à Cossé : « Vous souvenez-vous de l’avis que je vous donnais il y a quelques heures ?... Il faut prendre vos sûretés. » Damville, avec Téligny, alla de sa part prier le roi de venir. Il vint à deux heures et demie ; mais sa mère, son frère Anjou, Gondi, son ex-gouverneur, ne le laissèrent pas aller seul ; ils le suivirent, inquiets de ce que dirait le blessé. Ils trouvèrent la petite rue, le petit hôtel, combles de protestants armés qui les regardaient de travers et se parlaient à l’oreille, témoignaient peu de respect, croyant voir dans la reine mère et son fils Anjou les vrais assassins. Charles IX dit ces propres paroles : « Mon père, la blessure est pour vous, la douleur pour moi, et pour moi l’outrage... Mais j’en ferai telle vengeance qu’on s’en souviendra à jamais. » Et il en fit avec fureur le plus terrible serment. Coligny parla comme un homme qui se sent près de la mort. Parmi les plaintes des églises, il articula deux accusations : « Pourquoi ne peut-on dire un mot dans votre conseil privé que le duc d’Albe n’en soit averti au moment même ? » Puis il lui dit à l’oreille (ce que De Thou a supprimé par respect pour Catherine et pour Henri III) : « Souvenez-vous des avertissements que je vous ai donnés sur ceux qui trament contre vous. Si Votre Majesté tient à la vie, elle doit être sur ses gardes. » « Vous vous échauffez trop, dit la reine. Il n’y a pas d’apparence de faire parler si longtemps un malade. » Et elle emmena le roi. Le seul Henri d’Anjou, dont la maligne nature jouissait dans le mensonge, resta un moment de plus pour dire un mot d’amitié à celui qu’il assassinait. Cette hypocrisie pouvait-elle donner le change à Charles IX ? On peut en douter ; il rentra profondément triste et rêveur. Sa mère cependant l’obsédait pour tirer de lui ce que l’amiral avait dit si bas. Il refusa quelque temps, puis éclata tout à coup : « Ce qu’il me disoit, madame ? Si vous voulez le savoir, il disoit que tout le pouvoir s’est écoulé dans vos mains, et qu’il m’en adviendra mal. » Il sortit et s’enferma. « Nous vîmes bien dès lors, dit lui-même Henri d’Anjou, qu’il n’y avoit pas de temps à perdre pour dépêcher l’amiral. » Cependant le roi de Navarre et le prince de Condé, qui avaient demandé en vain permission de se retirer, délibéraient chez Coligny avec quelques protestants sur ce qu’il convenait de faire. L’un d’eux dit : « Partir à l’instant. » Mais le blessé eût été difficile à transporter, et Téligny répondait de la sincérité du roi. Marguerite nous apprend ici un fait essentiel. On voit que les protestants ne se fiaient pas beaucoup à son mari, le roi de Navarre ; qu’ils le voyaient apprivoisé par les caresses catholiques, qu’un pressentiment leur révélait dans le petit Béarnais ce leste sauteur qui dit : « Je vais faire le saut périlleux. » Et : « Paris vaut bien une messe. » Ils lui firent signer, à lui, au prince de Condé et sans doute aux courtisans protestants de Charles IX une obligation écrite de venger l’attentat fait sur Coligny. Le bruit s’en répandit sans doute On sema par tout Paris la nouvelle lamentable que ces furieux protestants avaient juré d’égorger le pauvre jeune Henri de Guise. Malgré les défenses du roi, les capitaines de quartier, les meneurs des confréries, avaient fait prendre les armes. L’immensité du mouvement dépassait tout ce qu’avaient attendu Catherine et le duc d’Anjou, mouvement donné par le clergé et tout au profit de Guise (samedi 23 août). Henri d’Anjou, qui s’était retiré si habilement derrière Guise pour lui faire frapper le premier coup sur l’amiral, perdait toute son importance, toute faveur des catholiques, tout son renom de Jarnac et de Montcontour, s’il restait toujours derrière. Il se hasarda dans Paris, non à cheval, mais à demi caché dans un coche, menant avec lui son frère bâtard, Henri d’Angoulême, à qui il promettait la place d’amiral de France s’il achevait Coligny. Sur leur route par la ville, trouvant tout le peuple armé, ému, mais trop lent encore, ils semèrent habilement une panique (le même moyen qui fit faire en 93 les massacres de septembre) : ils dirent, ce que disaient les protestants, que Montmorency avait été chercher un grand corps de cavalerie pour tomber sur Paris. L’effet désiré fut atteint. On trouva dans la peur des forces inouïes de courage ; d’officieux avertisseurs dirent qu’il fallait se hâter d’égorger les protestants. Un petit conseil secret de la reine et des Italiens avait eu lieu à l’écart, non au Louvre, mais aux Tuileries, par-devant le roi. Leur avis, original et singulier, était qu’il fallait profiter du mouvement, laisser les Guises égorger les chefs protestants ; le roi surviendrait alors, tomberait sur les Guises affaiblis, se trouverait débarrassé des uns et des autres, de tous les grands, et vraiment roi. Conseil italien et classique, d’après les modèles célèbres que les petits princes italiens avaient laissés en ce genre, mais ici inapplicable. Le roi était loin de pouvoir se débarrasser des Guises, étant en réalité plutôt dans leurs mains. Il parait du reste avoir goûté très peu ces conseils. Un domestique des Guises ayant été arrêté, ils vinrent hypocritement dire à Charles IX qu’accablés par la calomnie et dans la disgrâce du roi, ils demandaient la permission de se retirer. Le roi dit : « Vous pouvez partir. Je saurai bien vous retrouver, s’il faut faire justice. » Ils se mirent seulement en route et s’arrêtèrent dans les faubourgs. C’était le samedi soir (23 août). La reine mère fit un effort décisif près de son fils. Elle lui montra qu’il était seul, avec son petit régiment des gardes ; que les protestants allaient appeler à eux des renforts, soulever toutes les villes ; que les catholiques eux-mêmes, s’il n’agissait pas, agiraient sans lui, nommeraient un capitaine général. C’était lui dire précisément ce qui se fit dans la Ligue. Elle lui dit : « Vous n’aurez pas une seule ville en France où vous retirer. » Ce qui me prouve que le récit attribué au duc d’Anjou est vraiment de lui ou d’un homme à lui, c’est qu’à ce moment il dissimule la situation honteuse où se trouvèrent les coupables (lui, sa mère et Retz), et suppose que Catherine réussit auprès du roi. Tavannes (homme du duc d’Anjou) suit la même tradition, la moins humiliante pour le fils et la mère. Mais voici le grand, le véritable, le naïf historien de la Saint-Barthélemy, Marguerite de Valois, qui nous apprend que le fils et la mère, repoussés apparemment de Charles IX, dans leur peur et dans leur danger, lui envoyèrent un homme qui pleurât pour eux et le décidât au massacre qui seul pouvait les sauver. Cet homme était Retz (Gondi), ex-gouverneur de Charles IX. Marguerite nous apprend que, le lendemain dimanche, les huguenots en corps devaient venir accuser Guise solennellement, devant le roi. Guise, contre qui tant de preuves se réunissaient, n’eût pu ni voulu nier un coup qui le mettait si haut dans la faveur des catholiques ; mais il eût dit qu’il n’avait rien fait que sur l’ordre de l’autorité légitime, l’ordre de monseigneur le duc d’Anjou, lieutenant général du royaume. Ainsi, tout se fût dévoilé à la face du monde. Anjou et Catherine allaient être convaincus d’avoir voulu tuer Coligny, parce que Coligny poussait le roi à mettre hors de France son dangereux héritier. Cela était trop évident. Avec un homme soudain et violent comme Charles IX, Anjou eût fort bien pu périr, et Catherine, menacée tant de fois d’être renvoyée en Italie, eût probablement, à ce coup, repris le chemin de Florence. Donc, le samedi 23 août à dix heures du soir, les deux coupables, la mère et le fils, firent avouer leur cas honteux, en tâchant de donner le change sur leurs vrais motifs. Retz dit au roi, dit Marguerite : « Que le coup n’avoit été par M. de Guise, mais que mon frère le roi de Pologne et la reine ma mère avoient été de la partie. » Pourquoi ? « Parce que la reine mère avait voulu se venger de la mort de Charry. » Bourde grossière, qu’on dut faire difficilement avaler à Charles IX. Il connaissait trop sa mère, qui n’avait ni cœur ni âme, ni amour ni haine, nulle vendetta, à coup sûr. A l’appui de cette sottise qui ne prenait pas, Retz ajoutait tout doucement que : « Si le roi continuoit en la résolution qu’il avoit de faire justice de M. de Guise, il étoit en danger lui-même, puisque sa famille étoit accusée. » Mais, Charles IX faisant apparemment la sourde oreille, Retz ajoutait : « Que les huguenots étoient en tel désespoir, qu’ils s’en prenoient non seulement à M. de Guise, à la reine, à M. d’Anjou, mais qu’ils croyoient aussi que le roi en fût consentant et avoient résolu de recourir aux armes la nuit même. De sorte qu’il voyoit Sa Majesté dans un très grand danger, soit du côté des huguenots, soit des catholiques par M. de Guise. C’était le samedi 23 à dix heures du soir, on voulait agir à minuit. Pour être en mesure, il fallait tirer un ordre immédiat. Ainsi, pas un moment de délibération ; il lui fallut se décider sur l’heure et sans remise, trancher en un moment sur la résolution suprême qui allait, à partir de cette minute, retenir à jamais, emporter sa mémoire dans l’exécration éternelle ! La peur est contagieuse. Il est probable que la peur visible de ce lâche Italien, sa pâleur, sa mine basse, courbée, son frissonnement, gagnèrent Charles IX. Sur son attitude hautaine, et sur sa colère au retour de Meaux, on l’avait cru brave. Mais il était, tous les récits l’attestent, d’un tempérament nerveux, d’une imagination infiniment impressionnable. La nuit, la situation imprévue, la pensée surtout d’avoir dans le Louvre même trente ou quarante protestants des plus redoutés, un Pardaillan, un De Piles, les premières épées de France, tout concourut à la terreur. Ajoutons une circonstance, la première que je vais emprunter aux récits protestants (jusqu’ici je n’ai rien tiré que des sources catholiques). On apprit à Charles IX que le peuple était armé ! — « Et comment cela ? dit-il étonné. — Votre Majesté elle-même avait ordonné que chacun fût à son quartier. — Oui, mais j’avais défendu que personne prit les armes. » Cet étonnement du roi ne se trouve que dans la Relation protestante. Fait grave déjà prouvé par les Registres de la ville. D’autant plus grave et naïf ici, qu’il, a échappé à l’auteur de la Relation contre son propre système, et dément la longue préméditation qu’il attribue à Charles IX. Retz n’a point écrit de mémoires malheureusement. Nous ne savons pas par quel moyen décisif il gagna sa cause. Seulement il faut se rappeler qu’on parlait à un homme de tête bien peu solide, poète et fort imaginatif. L’Italien dut l’emporter, non en atténuant la chose, mais plutôt en la grandissant, en rappelant les massacres illustres de l’histoire, comme les Vêpres siciliennes, mystérieuse et soudaine extermination d’un grand peuple en une nuit, saignée immense, vastes ruisseaux de sang... Charles IX, dans sa visite à Coligny, avait demandé et vu la manche de son habit encore trempée de sang et rouge. Une très mauvaise vue pour un fou. Il s’était fort exalté, regardant toujours cette manche : « Quoi ! c’est là, répétait-il, le véritable sang de ce fameux amiral ! » II paraît qu’au beau milieu de l’animation il lui revint une terreur. Mais si les protestants se vengent, s’ils se soulèvent par toute la France, s’ils ont des armées étrangères, etc. A cela, le doux Italien eut une réponse facile : c’est que MM. de Guise prenaient tout sur eux, qu’ils en faisaient une affaire de vendetta, de famille, une querelle personnelle, et nullement une affaire générale de religion. La chose resterait ainsi comme ces vieilles querelles de villes italiennes, comme les meurtres des La Scala, comme les vengeances mutuelles des Montaigus, des Capulets. Le roi pouvait dormir sur les deux oreilles. Le dimanche soir, tout serait fini, Guise partirait de Paris. Et en même temps une lettre du roi pour toute la France : « Les Guises et les Châtillon se sont battus ; on n’a pas pu les en empêcher ; le roi le déplore, mais il s’en lave les mains. » Lâche et bas conseil d’un cruel poltron, mais qui trouva le roi à son niveau. Ce ne fut guère qu’entre onze heures et minuit que Charles IX, après ces deux longues conversations, entamé par sa mère d’abord, achevé par Retz, fasciné et magnétisé par la peur de ce misérable, défaillit et consentit... On était si peu sûr de ses résolutions, qu’en envoyant l’ordre à Guise et à Marcel, ex-prévôt des marchands, la reine mère décida que le signal sonnerait, non pas d’abord à l’horloge du palais, assez éloignée, mais à l’église même du Louvre, à Saint-Germain-l’Auxerrois. Chose bizarre, mais très naturelle, l’ayant enfin emporté, elle commença à avoir peur de sa propre résolution. Tavannes et le duc d’Anjou l’avouent unanimement. « Elle se serait désistée, dit Tavannes, si elle avait pu. » « Nous allasmes, dit le duc d’Anjou, au portail du Louvre joignant le jeu de paulme, en une chambre qui regarde sur la place de la basse-cour pour voir le commencement de l’exécution. Où nous ne fusmes pas longtemps, ainsi que nous considérions les événemens et la conséquence d’une si grande entreprise (à laquelle, pour dire vray, nous n’avions jusques alors guères bien pensé), nous entendismes à l’instant tirer un coup de pistolet. Et ne sçaurois dire en quel endroict, ni s’il offensa quelqu’un : bien sçay-je que le son seulement nous blessa si avant en l’esprit, qu’il offensa nos sens et notre jugement, espris de terreur et d’appréhension des grands désordres qui s’alloient alors commettre. Et pour y obvier, envoyasmes soudainement et en toute diligence un gentilhomme vers M. de Guise pour lui dire et espressément commander qu’il se retirast en son logis, et qu’il se gardât bien de rien entreprendre sur l’admiral, ce seul commandement faisant cesser tout le reste. Mais tôt après, le gentilhomme retournant nous dit que M. de Guise lui avoit respondu que le commandement étoit venu trop tard et que l’admiral étoit mort. »

Chapitre XXIV

Mort de Coligny et massacre du Louvre (22-26 août 1572)

Si le coup de pistolet fit tressaillir la reine mère et son fils, on peut bien croire que le blessé, dans sa triste insomnie, ne fut pas sans l’entendre. Il n’avait pas grand monde autour de lui. Beaucoup étaient au Louvre, chez le roi de Navarre, pour qui on craignait encore plus. Mais il avait, dans deux maisons voisines de son hôtel, deux postes de gardes du roi. Il se sentait gardé par la parole royale, par les promesses et les traités faits avec les princes étrangers, par tout ce qu’il y a de respecté parmi les hommes. Il venait de recevoir une visite aimable, la plus rassurante de toutes. La nouvelle mariée, Marguerite de Navarre, dans ces moments sacrés où, femme et fille encore, oscillant d’un état à l’autre, la jeune épouse est si touchante, était venue le voir, et comme chercher la bénédiction du vieillard. Fallait-il croire qu’elle fût un espion ? Une envoyée d’Anjou ? Et ce frère, trop aimé, usa-t-il de sa petite Margot (ils appelaient ainsi leur sœur) pour cette commission scélérate ? On en croira ce qu’on voudra. Le blessé sur son lit était dans ses pensées. Quelles ? La famille peut-être qu’il ne devait jamais revoir, cette femme admirable qu’il avait laissée enceinte et qui le rappelait en vain ? Ou bien plutôt encore cette grande famille de l’Église, si divisée, si hasardée, orpheline de Dieu, dont la crise suprême était venue par toute la terre. Mais ces sombres pensées ne le reportaient-elles pas plus haut, plus loin encore, à la grande question des déchirements du dogme, à l’écroulement de l’arbre, qui couvrit l’humanité de son ombre ? Ramenée à la foi des Suisses qu’adoptait Coligny, rentrée dans la simple raison, l’eucharistie emporte le christianisme lui-même. Tout cela pour lui seul. Il avait cependant près de lui dans cette chambre deux hommes admirables. L’homme de la douleur, le grand chirurgien du siècle, Ambroise Paré, grand de cœur autant que de génie. L’homme de la conscience, le saint pasteur Merlin, qui, je crois, avait été envoyé par le prince d’Orange. C’est lui qui fit la prière à l’heure dernière de Coligny. Près de la chambre, veillait aussi un bon et fidèle Allemand qui, à l’armée, lui servait d’interprète. En bas, quelques serviteurs et cinq ou six Suisses du roi de Navarre. C’était un peu avant le jour, entre trois et quatre heures (dimanche 4 août). La cavalerie de Guise arrive aux portes et remplit la petite rue. A l’instant, les gardes du roi de gardiens se font assassins. Cosseins, leur capitaine, frappe au nom du roi. Le gentilhomme qui avait les clefs ouvre ; il est poignardé. L’amiral se lève au bruit, et, couvert d’une robe de chambre, dit au ministre « Monsieur Merlin, faites-moi la prière. » Et lui-même ajouta : « Je remets mon âme au Sauveur. » « Alors celui qui a été témoin et qui a rapporté ces choses entra dans la chambre, et étant interrogé par Ambroise Paré que voulait dire ce tumulte, il dit, en se tournant vers l’amiral : « Monseigneur, c’est Dieu qui nous appelle à luy. » Il répondit : « Il y a longtemps que je me suis disposé à mourir... Mais sauvez-vous, vous autres, s’il est possible. » Les témoins affirment qu’il ne fut pas plus troublé de la mort que s’il n’y eût eu bruit quelconque. Tous montèrent et échappèrent la plupart par le toit ; l’Allemand, Nicolas Muss, resta seul avec l’amiral. » (Relation.) Cependant on avait rompu la porte de l’escalier. Cosseins marchait en tête avec les Suisses du duc d’Anjou, sous ses couleurs (blanc, noir et vert). Ces Suisses, voyant sur l’escalier les Suisses du roi de Navarre, ne tiraient pas. Mais Cosseins fit tirer les gardes. On força alors la porte de la chambre, et deux hommes entrèrent les premiers, deux serviteurs des Guises : l’un, le Picard Attin, qui était au duc d’Aumale, nourri chez lui longtemps pour tuer le frère de l’amiral ; l’autre était un Allemand : Behme, attaché à la personne d’Henri de Guise, passait pour aimer beaucoup le jeune prince et le gouvernait entièrement. Il fut récompensé plus tard par un riche mariage avec une bâtarde du cardinal de Lorraine qui avait été élevée en Espagne près de la reine Elisabeth. Behme fut comblé des dons du roi d’Espagne, mais finit misérablement. Avec ces deux meurtriers, se trouvaient Sarlabous, le gouverneur du Havre, ex-capitaine de Coligny, qui venait tuer son chef pour constater sa foi de renégat. Attin a raconté plus tard qu’ils avaient été interdits de trouver si extraordinairement tranquille un homme qui avait la mort devant les yeux. L’impression fut telle sur Attin que, revenu chez lui, plusieurs jours après, il restait blême et dans une sorte de frayeur. L’Allemand Behme, qui s’était animé à lever la porte avec un épieu (et qui sans doute avait pris du cœur dans le vin), fut plus résolu que les autres. Il avança et osa dire un mot : il demanda ce qu’il savait très bien : « N’es-tu pas l’amiral ? » Coligny lui dit posément : « Jeune homme, tu viens contre un blessé et un vieillard... Du reste, tu n’abrégeras rien. » Faisant entendre que, malade, frappé de la nature, il était mort déjà, hors de la main, des hommes. Behme, avec un juron horrible, en reniant Dieu, lui poussa dans le ventre cette bûche pointue, ce gros épieu qu’il avait dans la main. On dit que Coligny, assommé de la sorte par cette lourde bête, n’ayant pas même un coup d’épée, sentit son cœur de gentilhomme, et, tombant, lui lança ce mot : « Si c’était un homme du moins !... C’est un goujat !... » Alors Behme frappa, refrappa sur la tête. Et les autres, enhardis, vinrent lui donner chacun son coup. Guise était en bas à cheval dans la cour avec le bâtard d’Angoulême. Il cria : « Behme, as-tu fini ? — C’est fait ! — Mais M. d’Angoulême n’en veut rien croire, s’il ne le voit. » Behme alors, avec Sarlabous, prirent le corps par dessous pour le jeter par la fenêtre. Était-il, n’était-il pas mort ? On ne le sait. Il se trouva, par le trouble des meurtriers, ou par je ne sais quel réveil de vie et de résistance, que le corps s’accrocha un moment à la fenêtre ; cependant il tomba. Ces assommeurs savaient si mal leur métier que, frappant à tort, à travers, ils avaient justement gâté ce qu’eût le mieux gardé tout sage bourreau, ce qu’on expose, le visage et la tête. Les deux grands seigneurs, descendus de leurs chevaux, avaient beau regarder. Cependant le bâtard « lui torcha la face », et écartant le sang, dit : « Ma foi, c’est bien lui. » Et il lui donna un coup de pied. Certains disent que Guise en fit autant, et lui donna du pied dans le visage. Il y avait là aussi un Italien de Sienne, Petrucci, qui appartenait. à Gonzague, duc de Nevers. Il coupa proprement la tête, et la porta au roi et à la reine, au duc d’Anjou. On l’embauma avec soin pour l’envoyer à Rome, qui depuis si longtemps et si instamment l’avait demandée. Au moment où l’assassinat fut su au Louvre, l’affaire étant lancée et toute hésitation désormais impossible, la cloche du signal sonna à la paroisse du Louvre, Saint-Germain-l’Auxerrois. Ce ne fut que longtemps après, lorsqu’il était grand jour, qu’on sonna la cloche du Palais au coin du quai de l’Horloge, pour convier la ville au massacre. Mais la ville était déjà avertie d’une autre manière. Coligny tué, la tête coupée, et « ce morceau de roi » ayant été porté au Louvre, on avait généreusement donné à la canaille les reliefs du festin : Des enfants et des misérables, qui ne sont ni enfants ni hommes, sans barbe, sans âge et qu’on croirait sans sexe, femmes-hommes et hommes-femmes, les fils naturels du ruisseau, fondirent, à travers les soldats, dans la cour de l’amiral, et trouvant là ce corps, furent ravis de s’en emparer. Si la tête manquait, il y avait encore autre chose, assez pour le régal ; les couteaux travaillèrent, on coupa les mains pâles qui avaient tenu si longtemps l’épée de la France, la sainte épée de Dieu ; on coupa les parties naturelles, et on les porta dans Paris. Au tronc, les enfants attachèrent une corde, et le tirèrent par les ruisseaux rougis jusqu’aux bords de la Seine, et il y resta quelque temps. Mais d’autres amateurs survinrent, qui s’en emparèrent à leur tour, le suspendirent à Montfaucon. On l’y mit de façon outrageante et bizarre, le dos sur une poutre, le cou, les pieds, chacun de leur côté, flottant, ballant, le ventre en l’air. D’autres, qui arrivaient tard, n’y surent plus que faire, sinon d’allumer du feu dessous, pour le noircir du moins, le griller comme un porc. Quelques-uns s’en tenaient les côtes. Bans cette nuit fatale du samedi 23 au dimanche 24, les heures se marquent ainsi. La reine parle au roi le soir (sept ou huit heures ?). Retz vient lui faire l’aveu de sa mère et de son frère (dix heures). Ordre donné à Guise (onze heures ?) par la reine et le duc d’Anjou. La ville avertie d’armer à minuit. Long intervalle de quatre heures, les Guises attendant que la ville soit armée, avant d’attaquer Coligny. A l’aube, un peu avant quatre heures, signal du coup de pistolet ; Coligny tué. Marguerite dit qu’au petit jour son mari se leva, qu’elle dormit une heure, puis fut éveillée par le massacre du Louvre qui dut commencer entre cinq et six. Pourquoi ce dangereux retard après la mort de Coligny, qui, su au Louvre, pouvait faire mettre en défense les protestants du roi de Navarre ? Le duc d’Anjou l’explique peut-être en disant qu’il y eut un moment d’hésitation, que sa mère et lui eurent frayeur et eussent voulu tout arrêter, mais que Guise répondit qu’il était trop tard. Qu’allait-on faire de ces gentilshommes qui étaient dans le Louvre, sous le toit du roi ? Grande et cruelle question. Si la reine mère, si Retz avaient eu le soir tant de peine à décider Charles IX sur la question générale, il est peu probable qu’ils l’eussent encore compliquée de cette difficulté terrible. Ce fut, je crois, le matin, et, Coligny tué, ce fut vers cinq heures qu’on apporta à Charles IX ce breuvage amer et qu’on le lui fit avaler. C’était lui-même qui, le jour de la blessure de l’amiral, avait engagé Navarre et Condé à faire entrer leurs gentilshommes pour se garder des entreprises de Guise, qu’il appelait « un mauvais garçon ». Tous s’étaient offerts, empressés, sur une telle assurance ; ils étaient trente ou quarante, outre les gouverneurs, précepteurs, valets de chambre et domestiques des deux jeunes princes. Depuis trois jours, Charles IX vivait avec eux, les avait aux tables royales, mêlés avec sa maison. Exécrable fatalité. Il fallait que ce couteau qui leur coupait le pain du roi, on le leur mît dans le cœur ; que, de commensaux et convives qu’ils avaient été le soir, les serviteurs, officiers ou capitaines des gardes se trouvassent au matin bourreaux ? La parole du roi de France, révérée chez les infidèles et jusqu’au bout de la terre ! la parole de gentilhomme, de l’hôte féodal, la sécurité complète avec laquelle on quittait ou on déchargeait ses armes en passant le pont-levis ! Toutes ces vieilles religions de la France brisées et détruites, et l’honneur même assassiné !... Pour en venir là, il fallut une grande peur, une crainte extrême de ces hommes et l’attente d’un combat sanglant. Dans ce Louvre si bien fermé, au fond même du filet de mort ou personne n’aurait vu, nous trouvons pourtant un témoin, la jeune reine de Navarre : « Le soir, étant au coucher de la reine ma mère, assise sur un coffre auprès de ma sœur de Lorraine, que je voyois fort triste, la reine m’aperçut et me dit que je m’en allasse coucher. Comme je faisois la révérence, ma sœur, se prenant à pleurer, me dit : « Mon Dieu, ma sœur, n’y allez pas ! » Ce qui m’effraya extrêmement. La reine se courrouça fort et lui défendit de me rien dire. Ma sœur lui dit qu’il n’y avoit point d’apparence de m’envoyer sacrifier comme cela, et que, sans doute, s’ils découvroient quelque chose, ils se vengeroient sur moi. La reine mère me commanda encore rudement que je m’en allasse coucher. Ma sœur, fondant en larmes, me dit bonsoir sans m’oser dire autre chose. Et moi je m’en allai toute transie et éperdue. « Je trouvai le lit du roi, mon mari, entouré de trente ou quarante huguenots que je ne connoissois point encore, et qui parlèrent toute la nuit de l’accident de l’amiral. La nuit se passa sans fermer l’œil. Au point du jour, le roi, mon mari, dit qu’il vouloit aller jouer à la paume, attendant que le roi Charles fût éveillé, se résolvant de lui demander justice. Il sort de ma chambre et tous ses gentilshommes aussi. « Moi, voyant qu’il étoit jour, estimant le danger passé, vaincue du sommeil, je dis à ma nourrice qu’elle fermât la porte pour pouvoir dormir. Une heure après, comme j’étois le plus endormie, voici un homme frappant des pieds et des mains à la porte, et criant : « Navarre ! Navarre ! » Ma nourrice ouvre, pensant que ce fût mon mari. C’étoit un gentilhomme nommé M. de Téjan, qui avoit un coup d’épée dans le coude et un coup de hallebarde dans le bras, et étoit encore poursuivi de quatre archers qui entrèrent tous après lui. Il se jeta dessus mon lit. Moi, sentant ces hommes qui me tenoient, je me jette à la ruelle, et lui après moi, me tenant toujours, à travers du corps. Je ne connoissois point cet homme, et ne savois s’il venoit là pour m’offenser, ou si les archers en vouloient à lui ou à moi. Nous criions tous deux et étions aussi effrayés l’un que l’autre. Enfin Dieu voulut que M. de Nançay, capitaine des gardes, y vînt, qui, me trouvant en cet état, encore qu’il eût de la compassion, ne se put tenir de rire et se courrouça fort aux archers de cette indiscrétion, les fit sortir et me donna la vie de ce pauvre homme qui me tenoit, lequel je fis coucher et panser dans mon cabinet jusqu’à ce qu’il fût guéri. « Je changeai de chemise, parce qu’il m’avoit toute couverte de sang. M. de Nançay me conta ce qui se passoit, et m’assura que mon mari étoit dans la chambre du roi et qu’il n’auroit nul mal. Et, me faisant jeter un manteau de nuit sur moi, il m’emmena dans la chambre de ma sœur, où j’arrivai plus morte que vive. Entrant dans l’antichambre, un gentilhomme, se sauvant des archers qui le poursuivoient, fut percé à trois pas de moi. Je tombai de l’autre côté presque évanouie entre les bras de M. de Nançay, et pensai que ce coup nous eût percés tous deux. » Rien ne manque à ce récit, ni la dureté incroyable de la mère, qui aventure ainsi sa fille et la remet au hasard, à la générosité improbable de ceux qu’on va assassiner ; ni, d’autre part, la confiance, l’imprévoyante légèreté des gentilshommes protestants, qui s’en vont jouer à la paume dans ces sombres circonstances, se divisent, comme pour rendre l’exécution plus facile. Car les uns allèrent jouer, les autres restèrent en haut ; le capitaine des gardes désarma ceux-ci un à un. Pour les joueurs, on leur ôta le roi de Navarre, que Charles fit appeler, avec le prince de Condé. La mort de ces deux princes avait été mise en discussion, et ils n’avaient été sauvés que par le duc de Nevers, et sans doute aussi par l’idée qu’en les tuant on eût rendu trop forts les Guises. On fit remarquer à Charles IX qu’en réalité ces jeunes princes n’avaient guère de religion que les femmes et l’amusement ; non plus que trois ou quatre autres protestants de cour qu’on sauva et qui se donnèrent au roi. Navarre et Condé mandés, Charles IX leur aurait dit, selon quelques-uns : « La messe ! ou la mort ! » Parole non improbable dans la bouche du royal acteur, qui décidément avait pris son rôle et le joua à faire croire qu’il l’avait toujours médité. Mais les autres, qui n’étaient pas princes, que devenaient-ils ? Les archers, comme on a vu, les piquaient de chambre en chambre pour qu’ils se précipitassent par les escaliers ou par les fenêtres dans la cour, ou les massacreurs, en rang, les piques serrées, les recevaient, les achevaient. Le premier qui fut tué dans la cour fut un gentilhomme qui, voyant toutes ces troupes, s’avisa de demander pourquoi elles étaient là rangées si matin. On avait dit au dehors qu’on les réunissait de nuit pour une fête, un combat simulé. Celui à qui il parlait (c’était un Gascon) pour réponse lui passa l’épée au travers du corps. Mais la boucherie générale se fit par les Suisses. On vit alors combien ces Allemands étaient utiles ; ne sachant pas le français ; étant catholiques, des petits cantons qui ont l’exécration du protestantisme, ils frappaient comme des ours ou des assommeurs de bœufs. Ivres d’ailleurs probablement, ils tuaient sans regarder, des gens désarmés, n’importe. Il paraît cependant qu’on doutait de l’obéissance. Car on décida le roi à se montrer à une fenêtre de la cour. Les amis des Guises sans doute, Anjou et sa mère, voulurent qu’il fût bien constaté qu’il était de la tuerie, qu’il la voulait et l’ordonnait. Le plus vaillant de ces vaillants, Pardaillan, que la plupart n’auraient pas regardé en face, amené là, sans épée, à l’abattoir, fut saigné comme un mouton. Le propre gouverneur du roi de Navarre, Beauvais, sans la moindre considération de son élève, fut égorgé. Ces malheureux, de la cour, adressaient à cette fenêtre les appels les plus pathétiques, et ne trouvaient dans le roi, dans leur hôte, dans ce magistrat de la justice commune, que l’œil sauvage, égaré, furieux, d’un misérable fou. Il y avait dans cette foule un homme que Charles IX devait entre tous épargner, c’était celui qui l’avait arrêté trois mois au siège de Saint-Jean-d’Angé1y, le capitaine De Piles ; c’était comme un adversaire, un ennemi personnel. A ce titre, il était sacré. De Piles le sentait, et, dans la cour, devant ce monceau de morts sur lequel il devait tomber, il lança au balcon du roi un cri foudroyant, le sommant de sa parole, à faire trembler la cour du Louvre. Il entendit et fit le sourd. Alors De Piles, arrachant de ses épaules un manteau de valeur, le tend à un gentilhomme : « Prenez, monsieur, et souvenez-vous ! » Le gentilhomme n’osa prendre ce gage dangereux de vengeance ; il eût été tué à deux pas. Cette surdité de Charles IX a constaté sa bassesse. Elle le met devant l’histoire plus bas que la Saint-Barthélemy.

Chapitre XXV

Quelle part Paris eut au massacre (Août 1572)

Guise, Montpensier et Gonzague (Nevers), trois princes, furent les principaux exécuteurs. Ajoutez-y Tavannes, l’homme du duc d’Anjou. Le roux et sauvage Tavannes, dont le portrait fait horreur, regardait les protestants comme des rivaux militaires avec jalousie de métier. Il se vengeait du mot qu’il avait dû avaler (que Tavannes était Espagnol). Il égaya le massacre : « Saignez, saignez, disait-il ; la saignée est bonne en août comme en mai. Tavannes tua en brutal soldat, Montpensier en dévot furieux, Guise et Gonzague en Italiens calculés et politiques. D’abord Gonzague (Nevers) voulait se tirer de Paris, agir plutôt au dehors, supposant bien que les choses seraient moins en lumière et resteraient moins dans le souvenir. Il voulait qu’on le chargeât de poursuivre ceux qui fuiraient avec sa cavalerie. On ne le lui permit pas. Guise montra dans le massacre une froideur extraordinaire pour un jeune homme de son âge. Il dit d’abord cyniquement aux troupes qu’il s’agissait d’une bataille à coup sûr, d’en finir pendant qu’on tenait ces gens, dont on aurait bon marché. Ensuite, il arrangea la chose de manière à se faire des amis, en tuant les ennemis, à rendre le massacre agréable à beaucoup de gens. Par exemple, il mena chez M. de La Rochefoucauld un homme qui avait promesse de sa compagnie de gens d’armes, qui même n’avait voulu marcher qu’à cette expresse condition. La Rochefoucauld était aimable et plaisant, fort aimé du roi, qui le soir avait essayé de le retenir au Louvre, peut-être pour le sauver. Le matin, six masques frappent à sa porte. Le malheureux ne fait nul doute que ce ne soit une algarade du roi qui vient le faire battre. Il n’hésite pas à ouvrir, en demandant toutefois, qu’on le traite doucement. Il riait quand on l’égorgea. Téligny, gendre de l’amiral, était aussi une sorte de favori du roi ; il l’aimait, tout le monde l’aimait. On n’aurait pas pu le tuer. Mais le duc d’Anjou le faisait chercher. On l’avisa sur un toit qui fuyait, et on le tira. Les protestants du faubourg Saint-Germain avaient tant de confiance qu’avertis, ils s’obstinèrent à tout attribuer aux Guises et envoyèrent demander la protection du roi. Grand fut leur étonnement quand, abordant en bateau près du Louvre, ils virent les gardes du roi qui tiraient sur eux ; ils s’enfuirent... Ce fou Charles IX, d’un sauvage instinct de chasseur : Ils fuient, dit-il, ils fuient... Donnez-moi, une carabine... » Et on assure qu’il tira. Celui qui s’était chargé d’égorger le faubourg Saint-Germain avait manqué son affaire. Guise crut que tout était perdu. Il y avait plusieurs chefs, spécialement Montgommery. Il y court, se trompe de clef ; à la porte de Bucy, il ne peut sortir. Tous se sauvent. Il les suivit au grand galop, mais toujours fort distancé, jusqu’à Montfort-l’Amaury. A son départ, les gens de l’Hôtel-de-Ville, loin d’approuver le massacre, se mirent en réclamation. Hardis de l’absence de Guise, le prévôt des marchands Charron (dont l’ex-prévôt Marcel avait usurpé la nuit les fonctions), mais qui était un magistrat et un modéré, fait prier le roi d’empêcher sa maison, ses princes et le petit peuple de tuer et piller. Il était midi. Le roi, qui lui-même venait de tirer, accueille la demande à merveille et ordonne aux échevins de monter à cheval et d’arrêter tout. Ordre aux bourgeois de désarmer et de rentrer dans leurs maisons. On voit que la ville était bien loin d’avoir en cette horrible affaire l’unanimité qu’on a supposée. Quelle part réelle prit-elle au massacre, c’est ce qui est et restera fort obscur. Je ne nie nullement du reste que Paris ne fût de mauvaise humeur contre le protestantisme. Le commerce était ruiné par la guerre, la milice humiliée, l’Université déserte. Paris descendait cette pente de décadence et de ruine dont le siège effroyable de 1594 a marqué le fond. Les massacreurs d’août 1572, comme ceux de septembre 1793 (je l’ai fait remarquer ailleurs d’après les pièces originales), furent en partie des marchands ruinés, des boutiquiers furieux qui ne faisaient pas leurs affaires. Un seul, l’orfèvre Crucé, se vantait d’avoir égorgé quatre cents hommes. Après le massacre, il se fit ermite, et assassina encore un marchand qu’il reçut dans son ermitage. Mais la milice bourgeoise n’était pas toute de ce caractère. Un de ses capitaines, Pierre Loup, procureur au Parlement, se trouvait avoir arrêté un grand seigneur protestant et tâchait de le sauver. Les émissaires de la cour lui demandent ce qu’il attend : « J’attends, dit-il, que je parvienne à me mettre bien en colère. » Ils lui dirent alors qu’ils étaient chargés de mener son homme au Louvre, le lui arrachèrent des mains et le tuèrent à deux pas. Dans cette bataille à coup sûr que Guise promettait à ses gens, la palme doit être accordée au capitaine Charpentier, capitaine et professeur, honnête bourgeois de la ville, riche, estimé, considéré, qui, dans ce jour d’énergie, se signala par la mort du plus dangereux révolutionnaire, du mortel ennemi de la scolastique, du novateur insolent Pierre Ramus, ou La Ramée. Charpentier est suffisamment caractérisé par un mot « Les mathématiques sont une science grossière, une boue, une fange où un porc seul (comme Ramus) peut aimer à se vautrer. » Charpentier, fortement poussé, protégé des Guises, jusqu’à être fait Recteur à l’âge de vingt-cinq ans, ne dédaigna pas d’acheter une chaire de mathématiques au Collège de France, pour l’explication d’Euclide et autres mathématiciens grecs. A quoi il avait un titre solide, de ne savoir (dit-il lui-même) ni grec, ni mathématiques. Ramus et la majorité du Collège de France réclamèrent au Parlement, qui décida qu’un examen préalable était nécessaire. Charpentier était si puissant, qu’il se moqua de la sentence, et enseigna sans examen, et sans dire un mot de mathématiques. Ainsi le but fut atteint, la chaire devint inutile. On commençait à comprendre (d’après Copernik qui se répandait) combien la lumière des mathématiques pouvait être dangereuse aux vieilles ténèbres. Charpentier rendit le service de fermer solidement cette porte des sciences. Les familles bourgeoises n’envoyèrent plus leurs enfants qu’au collège de Clermont, où fleurissait la grammaire, où les Jésuites, dès lors de plus en plus à la mode, enseignaient Musa, la muse. Ramus méritait la mort, et pour avoir détrôné l’Aristote scolastique, et pour avoir restauré dans l’enseignement l’harmonique unité des sciences, et pour avoir forcé la science à parler français ; mais bien plus la méritait-il pour avoir dit que le capitaine Charpentier était un âne, pour l’avoir laissé douze ans écrire contre lui, sans y faire attention. Si Charpentier était un âne en mathématiques, il ne l’était pas dans l’intrigue. Dans le procès des Jésuites qui les établit en France, il se mit pour eux, et par là gagna le cardinal de Lorraine, vieux camarade de classe de Ramus, qui jusque-là le protégeait. Il s’unit intimement à l’évêque Vigor et autres futurs ligueurs qui déjà depuis longtemps demandaient la Saint-Barthélemy. Enfin, quand Ramus, en péril, menacé par eux comme protestant, quitta Paris et suivit l’armée de Coligny, Charpentier se mit à la tête des professeurs bien pensants pour demander que les fuyards, les renégats de l’Université ne pussent y rentrer jamais. A la paix de 1570, Ramus ne trouva plus sa chaire ; il eut par grâce un abri dans sa propre maison, dans le collège de Presles, qu’il avait recréé, et même rebâti de son argent. De ce grenier rayonnait une lumière importune. Toute l’Europe y avait les yeux. Les universités d’Italie, d’Allemagne, de Hongrie, de Pologne, offraient des chaires à Ramus. L’Angleterre acceptait ses doctrines ; ses livres, un siècle encore après, y furent commentés par Milton. Cela était intolérable. Les futurs ligueurs poussaient contre lui des cris de mort. Charpentier mettait la main sur la garde de son épée : « Si j’ai quitté la toge pour l’épée, dit-il, Caton, Cicéron, en firent autant. Le pape aussi. N’a-t-il pas pris son glaive, sonné la charge, combattu avec nous, tout au moins de son argent ? La terreur dont vous vous plaignez est un moyen légitime. Les proscriptions ! N’en parlez pas, car vous y feriez penser... Prenez garde ! prenez garde ! Vous ne songez pas assez à l’issue que tout ceci peut avoir... » Charpentier avait raison. On ne respecte pas assez la redoutable armée des sots, imposants à tant de titres, surtout comme majorité. Elle n’entend pas raillerie. Le spirituel diplomate Jean de Montluc le dit à Ramus, et voulut l’emmener en Pologne, où il allait travailler l’élection du duc d’Anjou. Il eût voulu seulement que Ramus l’y aidât de son éloquence. Ce grand homme, qui était un honnête homme, n’accepta nullement d’entrer dans ce tripotage. Il resta, et il périt. Ce fut le mardi 26 août, quand la première fureur était calmée, quand les protestants étaient massacrés pour la plupart, mais qu’on glanait ici et là, chacun cherchant ses ennemis. Charpentier me parut pas. Mais le peuple fit l’affaire. Le peuple, c’était un tailleur et un sergent, avec une bonne escouade de gens payés. Il ne cherchèrent pas au hasard, mais allèrent droit à l’adresse, forcèrent la porte du collège, montèrent sans hésitation au cinquième, où Ramus avait son cabinet de travail. Ils le trouvèrent qui priait. L’un tira à bout portant, et pourtant si mal qu’il tira à la muraille. L’autre, plus habile, lui passa une épée au travers du corps. Palpitant, on le jeta du cinquième étage. Il vivait encore. Les enfants (on a toujours des enfants pour ces fêtes-là) le traînèrent à la rivière ; dans la route, un chirurgien coupa, emporta la tête (sans doute pour Charpentier). Quelque temps, le corps surnagea près du pont Saint-Michel. Mais des bourgeois, qui trouvaient qu’il n’en avait pas assez, payèrent des bateliers pour ramener le corps au rivage, où les petits écoliers lui donnèrent le fouet. Qui pourrait croire qu’on ait pu envier à Charpentier l’honneur qu’il a si bien gagné dans cette grande circonstance ? Celui qui le lui conteste fut, dit-on, « témoin de toute l’affaire ». Et la preuve qu’on en donne, c’est qu’il était à Orléans. Croyons-en le pauvre Lambin, ami de Ramus. Il ne doutait nullement que Charpentier ne fût l’assassin ; si bien que, sachant qu’il le cherchait aussi, il se crut mort, prit la fièvre, et réellement mourut de peur. Croyez-en surtout Charpentier lui-même. Lorsque tout le monde regrettait, déplorait la Saint-Barthélemy, comme un crime horrible, de plus inutile, lui il lui reste fidèle et la glorifie, écrivant au cardinal de Lorraine en janvier 1573 « Ce brillant, ce doux soleil qui a éclairé la France au mois d’août. » Sur le système de Ramus : « Ces fadaises ont bientôt disparu avec leur auteur. Tous les bons en sont pleins de joie. Dieu nous la rende durable, Dieu que tu outrageas (Ramus !) et qui enfin t’a puni. » Enfin, ce mot touchant d’un vainqueur qui s’attriste presque, sentant qu’il n’a plus rien à faire (Nunc dimittis servum tuum) : « Ramus et Lambin vivants, j’avais à lutter ; la vie me fut douce. Quel charme maintenant auront mes études ! Plus d’adversaires, plus de rivaux. Charpentier avait des raisons très sérieuses de pleurer Ramus. Il avait imaginé de faire payer les leçons (toujours gratuites) du Collège de France, et percevait un droit à la porte de son cours. Tant que Ramus fut vivant et que dura la dispute, on allait chez Charpentier écouter ses injures. Il gagnait gros. Ramus mort, il se trouva ruiné, la boutique abandonnée ; l’appariteur se morfondit sur son comptoir vide. Charpentier ne vécut guère ; en 1574, le pauvre homme mourut, et probablement de chagrin.

Chapitre XXVI

Suite — (Août, septembre et octobre 1572)

Le lundi 25 au soir, Guise, harassé de sa longue chevauchée, rentrant dans Paris, y trouva une chose peu rassurante : le massacre continuait, mais malgré le roi, et au nom de Guise. Le roi, malgré l’horrible exécution du Louvre faite sous ses yeux et par lui, se lavait les mains du tout, commandait aux Parisiens le désarmement, et faisait écrire aux provinces que les Guises avaient tout fait, qu’il avait eu assez à faire pour se garder dans son Louvre, qu’il n’y avait rien de rompu dans l’édit de pacification. Dès lors, affaire particulière et querelle de famille. Vendetta pour vendetta. La question posée ainsi ne pouvait manquer de tourner contre la poitrine de Guise cent mille épées protestantes. Tout retombait d’aplomb sur lui. Le très secret conseil italien de la reine mère paraissait se dévoiler : Tuer les Châtillon par les Guises, puis les Guises par les Châtillon. Henri de Guise, qui avait promis au roi de quitter Paris le dimanche soir, ne bougea pas. Tout son parti le retint. Les deux mille qu’on avait tués du premier élan étaient sans nul doute les six cents gentilshommes de Coligny et leurs domestiques. Tous ceux qui directement avaient travaillé au massacre, comme les dizeniers de la ville, ou l’avaient favorisé, comme les moines qui l’avaient prêché, les chanoines, curés et riches ecclésiastiques qui logeaient l’armée des Guises, se sentaient fort compromis. Si Montmorency fût entré avec sa cavalerie pour exécuter le désarmement qu’ordonnait le roi, tous ces violents catholiques auraient été accusés par leurs voisins qui les avaient vus opérer, par les protestants parisiens. Ceux-ci étaient gens de commerce et d’industrie, comme on le voit sur une liste nominale des morts (des principaux, des gens connus) que donne la Relation : cordonniers, libraires, relieurs, chapeliers, tisserands, épingliers, barbiers, armuriers, fripiers, tonneliers, horlogers, orfèvres, menuisiers, doreurs, boutonniers, quincailliers, etc. Ces libres marchands protestants étaient en concurrence naturelle avec les marchands clients du clergé, affiliés aux confréries, coopérateurs de l’exécution. Mille raisons de peur, de haine, de jalousie de métier, et, tranchons le mot, d’intérêt, devaient leur faire désirer que l’exécution du dimanche continuât sur ces voisins odieux, concurrents de leur commerce, et peut-être demain leurs accusateurs. Malgré tant de bonnes raisons pour recommencer le massacre, il y avait langueur pourtant, lassitude ; l’affaire, le lundi, ne reprenait pas. L’Hôtel-de-Ville et le roi venaient de se prononcer contre ; peut-être n’eut-on plus rien fait sans une ingénieuse machine dont s’avisa un cordelier. Le temps était admirable, le soleil très beau, très chaud ; les arbres reverdoyaient de cette végétation tardive qu’on appelle les pousses d’août. Au cimetière des Innocents, il y avait une aubépine ; notre cordelier cria qu’il y voyait une fleur ! Y était-elle ? La chose n’est pas impossible. Mais peut-être aussi fut-elle attachée ; car on ne permit à personne de vérifier de près ; pour garder l’arbre de la foule, on l’environna de soldats qui tinrent le peuple à distance. Mais, s’il ne vit pas le miracle, tout au moins il l’entendit ; car, de toutes les paroisses, de tous les couvents, dans tous les clochers, les cloches se mirent en branle comme elles auraient fait à Pâques ; elles bondirent, mugirent de joie. Cette épouvantable tempête de bruits si inattendus qui plana sur la grande ville y versa comme une ivresse, un vertige de meurtre et de mort. Nous avons vu (tome V), aux grandes émeutes des villes populeuses des Flandres, ces effets terribles des cloches ; il n’y avait pas un tisserand, quand Rolandt sonnait à volée, qui ne saisît son couteau. Cette sonnerie tranchait nettement, violemment la question. Le clergé, en la faisant, reprenait l’affaire pour son compte. Le roi et Guise déclinaient, se renvoyaient le massacre. Eh bien, le ciel l’adoptait ; ce n’était plus le massacre du roi Charles ou d’Henri de Guise, c’était la justice de Dieu. Les choses recommencèrent avec un caractère nouveau et singulier d’atrocité, celte fois de voisins à voisins, entre gens qui se connaissaient. On tua plus soigneusement, et les femmes, et les enfants, et même les enfants à naître, pour éteindre les familles, couper court aux futures vengeances. Il est singulier de voir combien on tua de femmes enceintes ; on leur fendait le ventre et on arrachait l’enfant, de peur qu’il ne survécut. « Le papier pleureroit, si nous y mettions tout ce qui se fit. » Un marchand qu’on traînait à l’eau eut ce malheur que ses enfants, ne voulant pas le quitter, se suspendaient après lui, criant toujours : « Hélas ! mon père ! hélas ! mon père ! » Tous ensemble furent massacrés et jetés à la rivière. Dans une maison déserte où tout avait té tué, restaient deux tout petits enfants ; les bourreaux les prirent dans une hotte, comme une portée de petits chats, et gaiement, devant tout le monde, les jetèrent par-dessus le pont. Un nourrisson au maillot fut traîné la corde au cou par des gamins de dix ans. Un autre, presque aussi petit, qu’un tueur emportait dans ses bras, se mit jouer avec sa barbe en souriant ; le barbare, qui peut-être aurait faibli, maugréa le petit chien, l’embrocha et le jeta. Tout était hurlements, cris épouvantables de femmes qu’on jetait par les fenêtres, coups de fusil, portes brisées à coups de bûches et de pierres, cadavres traînés dans le ruisseau parmi les huées, les sifflets. Il y eut des choses inouïes. Un mari remercia ceux qui venaient de le faire veuf. Une fille mena les meurtriers à la cachette de sa mère. Un pauvre homme, déjà dépouillé, mis tout nu, avait échappé, caché sous l’arche d’un pont ; la nuit il court chez sa femme. Mais jamais elle n’ouvrit ; elle le laissa dans la rue jusqu’à ce qu’il eût été tué. Dans la confusion immense, l’occasion était belle pour faire des affaires. Les plaideurs tuaient leurs parties. Les candidats aux charges les rendaient vacantes par la mort des occupants. Les héritiers, avec une balle ou deux pouces d’acier, se mettaient en possession. Les grands seigneurs ne perdirent pas leur temps. Loménie, secrétaire du roi, avait une belle terre à Versailles, fort enviée de Gondi. Dès qu’il fut emprisonné, Gondi lui offre protection ; Loménie lui eût tout donné ; Gondi, très délicat, ne veut la terre qu’en l’achetant, l’achète au prix qu’il veut. Ce n’est pas tout : il faut encore que Loménie, par écrit, donne sa charge de secrétaire. Tout fini, il est poignardé. L’appétit venant en mangeant, on commençait à tuer aussi quelque peu les catholiques. Un Rouillard, chanoine de Notre-Dame, fut tué dans sa maison. Pourquoi ? Un historien en donne une raison, plus forte qu’on ne croit dans les guerres civiles : « C’était un homme d’un mauvais caractère, et médiocrement agréable aux officiers de la ville. » Biron, quoique catholique, ne se fia pas à cela ; il s’enferma dans l’Arsenal, dont il était gouverneur, fit lever les ponts-levis et pointer deux couleuvrines sur Paris. Il se garda ainsi, et avec lui quelques personnes, un enfant entre autres, qui avait le malheur d’être un riche héritier. Sa sœur et son beau-frère étaient désespérés de voir l’enfant échapper au massacre. La sœur donna ce spectacle exécrable de venir aux portes de l’Arsenal prier et pleurer pour avoir son petit frère, qu’elle voulait sauver, disait-elle. Tout le monde sait l’aventure du jeune Caumont de La Force, qui montra tant de prudence. Caché sous les corps poignardés de son père et de ses frères, du fond de son bain de sang, il entendait toutes sortes de gens qui allaient et venaient, regardaient les enfants morts. Quelques-uns disaient : « Tant mieux ! Ce n’est rien de tuer les loups, si l’on ne tue les petits. » D’autres disaient « C’est dommage. » Mais l’enfant ne bougeait pas. Vers le soir enfin, il voit un homme qui levait les mains au ciel, et disait avec des larmes : « Oh ! Dieu punira cela ! » Il leva alors la tête tout doucement, et tout bas hasarda ce mot « Je ne suis pas mort... Mais comment t’appelles-tu ? — Menez-moi à l’Arsenal. M. de Biron vous payera bien. » Que furent dans tout cela les Guises ? Moins violents encore qu’avisés. Henri prit pour sa part un homme, le fameux partisan d’Acier, chef renommé des bandes du Midi. Il le sauva, et d’Acier devint son âme damnée. « Pour son corps, il donna son âme. » Chose populaire pour les Guises, dur contraste à la conduite du roi, qui n’osait sauver personne, et força même Fervaques à tuer son intime ami. Sauf ce cas toutefois, les Guises, partout ailleurs impitoyables, firent soigneusement tuer leurs ennemis personnels. Le catholique Salcède, par exemple, dix ans auparavant, avait empêché le cardinal de Lorraine, évêque de Metz, de replacer cette ville sous la souveraineté de l’Empire. Ils le firent tuer dans son hôtel ; tout le pillage fut réservé et porté à l’hôtel de Guise. L’aspect du Louvre était bizarre. Charles IX, qui, la veille au soir, avait défendu le massacre, le lundi donnait les dépouilles, autorisait le pillage. Il abandonna généreusement aux Suisses, pour salaire du dimanche, le pillage d’un riche lapidaire, qui valait cent mille écus. De moment en moment, des hommes considérables venaient lui demander telle charge : « Elle est remplie. — Non, vacante. Le titulaire est mort. » On la donnait, mais non gratis. Les secrétaires du roi étaient là pour faire prix. C’est, sans nul doute, ce qui fit tuer le président des Aides, le célèbre Laplace, l’excellent historien. Aimé, estimé et recommandé du roi, de la reine, il n’en fut pas moins égorgé. Deux jours entiers, il resta entre la vie et la mort ; on venait toujours lui dire qu’il était attendu au Louvre. Il se déroba de chez lui, frappa à trois portes d’amis, mais il n’y avait plus d’amis. Il rentra chez lui pour mourir. Il assembla sa famille, tous ses domestiques et servantes, et leur fit paisiblement une instruction sur les psaumes. On revint, il se décida, dit adieu aux siens. Il n’était pas à quatre pas que sa mort fit vaquer sa place. On put la demander au Louvre. Ce Louvre étant une boutique, un comptoir, il devenait ridicule de désapprouver des morts dont on profitait. La reine et Anjou aussi, qui craignaient que Montmorency n’arrivât comme au secours du roi, et ne livrât bataille aux Guises, persuadèrent à Charles IX qu’il valait mieux prendre la chose sur lui, déclarer que c’était lui qui avait fait le massacre, mais pour se défendre d’un complot qu’aurait tramé Coligny. Dès lors Montmorency n’avait que faire de venir. Le mardi 25 août, on vit ce misérable mannequin, ce fou sauvage, avec son poil roux hérissé, le teint sinistrement rouge (troisième portrait, Sainte-Geneviève), marcher solennellement avec sa cour, parmi les morts et les mourants, du Louvre au Palais de Justice, dire ce mensonge au Parlement : « Que c’était lui qui faisait tout. » Le président De Thou, le premier poltron de France, admira la sagesse du roi, et dit le mot de Louis XI : « Qui nescit dissimulare, nescit regnare. » Donc, le roi n’est pas un zéro. Donc, il est obéi, c’est pour lui obéir qu’on a versé tout ce sang. En sortant, il se croyait roi. Roi de risée, de honte. Comme il sort, quelqu’un crie : « Il y a ici un huguenot. » Un homme est tiré de sa suite, sans autre façon poignardé. Le fou royal, regardant la foule de cet œil oblique et loustic (que donne son portrait de jeunesse), dit, pour flatter les assassins « Si c’était le dernier huguenot ! » Depuis le jour où l’autre Charles, le pauvre idiot Charles VI, siégeait, bavant, riant, pour l’amusement des Anglais, jamais la France n’avait été plus bas. Les protestants prétendent que les provinces reçurent des ordres écrits de massacre. C’est méconnaître étrangement la prudence de la reine mère. Dans la peur qu’elle avait d’un soulèvement des grandes villes, elle donna à des quidam, à des aventuriers qui sollicitaient ces commissions, des lettres, mais de simple créance, pour les gouverneurs et magistrats, avec ordre verbal d’emprisonner les protestants notables. On se disputait ces commissions lucratives, qui, en réalité, constituaient ces drôles chefs de l’exécution et dictateurs du pillage. Partout la chose commença par l’emprisonnement et le massacre des prisons ; puis la tuerie de maison en maison, le pillage des boutiques. Les victimes furent partout des marchands et des fabricants. Les listes nominales ne donnent point de gentilshommes. Ils échappèrent apparemment. Cette grande exécution tomba sur le commerce et l’industrie naissante, et un peu sur la robe. Elle fut extrêmement inégale, très sanglante ici, et là nulle. De Thou dit qu’on évalue les morts à trente mille, mais qu’on exagère. La chose fut moins aveugle qu’on ne l’a cru. Elle fut dirigée de manière à rendre le plus possible. Plusieurs en restèrent riches. Ils tirèrent parti de leurs morts jusqu’à vendre la graisse aux apothicaires. La cour dirigeait si peu qu’à Meaux, dont la reine mère était comtesse, et où l’explosion eut lieu dès le dimanche, une des premières victimes fut un receveur de la reine qui percevait pour elle la taxe fort dure qu’elle avait mise sur le drap et le vin. Dans plusieurs lieux, à Meaux, à Lyon, le procureur du roi se mit à la tête de l’exécution. Mais généralement les autorités locales s’en chargèrent, et la justice se tint coi, s’effaça, s’absenta, ignora. A Troyes, le conseil du massacre se tint chez l’évêque Bauffremont. A. Orléans, il se fit sur une lettre de l’évêque Sorbin, prédicateur du roi. A Toulouse, l’emprisonnement se fit par le Parlement même ; les membres catholiques firent arrêter leurs confrères protestants. Les étudiants, maîtres d’armes, spadassins des écoles, se chargèrent du massacre. Cinq conseillers furent pendus en costume. En Dauphiné, en Provence, eu Auvergne, il n’y eut rien ou presque rien. Les gouverneurs, MM. de Gordes, de Tende, exigeaient des ordres écrits. Le dernier, allié des Montmorency, dit que, même avec ordre, il ne ferait rien. Les protestants, bien avertis, étaient partout armés, leurs anciens chefs tout prêts. Aux gens de la cour qui venaient, Gordes dit : « Montbrun vit encore. » Rien en Bourgogne, peu ou rien en Picardie et dans le Nord, excepté à Rouen, où on versa beaucoup de sang. Le 30 août, lettre du roi, envoyée partout pour arrêter le massacre. On y fit si peu d’attention qu’à Troyes celui qui l’apportait la garda deux jours clans sa poche, pendant qu’on fit l’exécution. Du reste, il ne faut pas s’y tromper : la Saint-Barthélemy n’est pas une journée ; c’est une saison. On tua par-ci, par-là, dans les mois de septembre et d’octobre. A la Saint-Michel, le Jésuite Auger, envoyé du collège de Paris, annonça à Bordeaux que l’archange Michel avait fait le grand massacre, et déplora la mollesse du gouverneur et des magistrats bordelais. Un homme de la cour gourmanda aussi leur lenteur. Le 3 octobre, les jurats, avec des bandes en chapeau rouge, forcèrent le gouverneur à laisser faire l’exécution. On tua deux cent soixante-quatre personnes, et on ne se fût pas arrêté ; mais le reste des protestants avait trouvé un asile au Château-Trompette. Une industrie existait à Paris. On avait fait des magasins de protestants, où les chefs de l’exécution les tenaient en réserve, sans doute pour les faire financer. Quand ils étaient ruinés, on les tuait. Le 5 septembre, le roi envoya chercher le capitaine Pézon, qui était un boucher, et lui demanda s’il en restait encore, de ces huguenots « J’en ai jeté vingt hier à la Seine, dit-il froidement et j’en ai autant pour demain. » Le roi se mit à rire de voir son amnistie si bien respectée. Il faudrait désespérer de la nature humaine, si cette férocité avait été universelle. Heureusement, un nombre immense de catholiques détestèrent la Saint-Barthélemy. Une classe fut admirable, celle des bourreaux. Ils refusèrent d’agir, disant qu’ils ne tuaient qu’en justice. A Lyon et ailleurs, les soldats refusèrent de tirer, disant qu’ils ne savaient tuer qu’en guerre. Le long du Rhône, les catholiques, voyant flotter les victimes de Lyon, en poussaient des cris de douleur, invoquaient Dieu contre les assassins. Si des protestants abjurèrent, en revanche des catholiques, par l’horreur d’un tel événement, furent détachés de leurs croyances. « Cet acte, dit l’un d’eux, me fit dès lors aimer les personnes et la cause de ceux de la religion. » Les gens du Parlement sentaient très bien le coup profond, terrible, que s’était porté le catholicisme. Ils se désespéraient de voir l’antique religion de la France, la royauté, mise plus bas par un fou furieux qu’elle ne fut jadis par un idiot. Ils entreprirent de replâtrer l’idole, insistèrent pour justifier la cour, qui ne le demandait point. Pour laver quelque peu le roi, il fallait réussir à salir les victimes, tirer de quelques protestants des aveux contre l’amiral, un semblant de conspiration. On s’en procura deux, qu’on attrapa dans l’hôtel même de l’ambassadeur d’Angleterre, qui grogna quelque peu et s’apaisa bien vite : l’un, Briquemaut, vénérable vieillard qui avait servi le roi toute sa vie ; l’autre, Cavagne, intrépide, énergique. On n’en tira rien que l’honneur, la gloire de Coligny. On avait apporté ses papiers au Louvre. Les misérables, découvrant sa grande âme, furent surpris et embarrassés. De 1570 à 1572, il avait, tous les soirs, écrit l’histoire des guerres civiles. De plus, longuement élaboré un mémoire sur l’état du royaume ; là, son ferme conseil au roi de ne point apanager ses frères : Enfin, un petit mémoire sur la guerre des Pays-Bas ; le sens était « Si vous ne les prenez, l’Angleterre va les prendre. » En le voyant si Français, si fidèle, tellement citoyen (contre l’Angleterre protestante), les meurtriers baissaient les yeux. Quelqu’un dit : « Cela est très beau, digne d’être imprimé. » Gondi en détourna le roi, prit ces papiers et les mit dans le feu. Catherine seule ne sentit rien de cela. Avant qu’on brûlât, elle fit trophée de ces papiers si glorieux pour Coligny, si accablants pour elle, pour ceux qui l’avaient tué. Elle les montra triomphante à l’ambassadeur Walsingham : « Le voilà, votre ami ! voyez s’il aimait l’Angleterre ! — Madame, il a aimé la France. » Depuis le 24 août, ce n’était plus que fêtes ; le temps les favorisait fort. Le clergé fit la sienne, dès le jeudi 28 ; il publia un jubilé où allèrent le roi et la cour, faisant leurs stations et rendant grâce à Dieu. Le Parlement ne fut pas en reste ; il fonda une fête, une procession annuelle pour le beau jour de la Saint-Barthélemy. Il était parvenu, grâce à Dieu, à trouver Coligny coupable, s’appuyant des aveux des deux hommes qui n’avaient rien dit. On le condamna à être traîné sur la claie et pendu, « si toutefois on retrouvoit son corps », sinon en effigie. On fit son mannequin fort ressemblant de mise et d’attitude, sans oublier le cure-dent que le taciturne amiral avait si souvent à la bouche. On le brûla en Grève, en même temps qu’on pendait Cavagne et Briquemaut. Le roi alla à l’Hôtel-de-Ville voir cette fête avec sa mère et le petit roi de Navarre. Seulement Charles IX regardait derrière un rideau. Pendant plusieurs jours, disent le catholique Brantôme et l’auteur protestant de l’Estat de la France, il y avait eu pèlerinage à l’épine des Innocents et pèlerinage à Montfaucon pour voir un je ne sais quoi sans forme, quelque chose de noir, demi-grillé, qu’on disait être le corps de Coligny. Le roi y avait été des premiers avec la cour et la foule des bonnes gens de Paris. On avait grand soin, dans ces temps, de mener les enfants aux supplices des brigands, aux expositions de voleurs, pour les moraliser et leur imprimer le souvenir de ces exemples salutaires. On conduisit à Montfaucon les petits huguenots, tout nouveaux catholiques, les propres fils de l’amiral. L’aîné, âgé de quinze ans, sanglotait à crever. Le plus jeune, de sept, appelé Dandelot et digne de ce nom, regarda d’un œil ferme, voyant son père transfiguré comme il le sera dans l’avenir.

Chapitre XXVII

Le lendemain de la Saint-Barthélemy — Triomphe de Charles IX (1572-1574)

Quoique la nouvelle sanglante produisît partout un effet d’horreur, on put croire que le sang s’écoulerait bien rapidement de la terre. Un mois après l’événement, M. de Montmorency, le chef des modérés, qui n’avait dû qu’à son absence de ne pas périr au massacre, écrivit à la reine d’Angleterre pour excuser le roi (27 septembre 1572). Deux mois à peine étaient passés, que la reine Elisabeth accepta d’être marraine d’une fille de Charles IX, et envoya un prince du sang au baptême avec une riche cuve d’or (9 novembre). Huit mois (presque jour pour jour) après la Saint-Barthélemy, le plus grand homme du temps, Guillaume-le-Taciturne, dans sa défense désespérée contre le duc d’Albe, traita avec Charles IX, le reconnut pour protecteur de Hollande et roi de ce qu’il pourrait conquérir aux Pays-Bas. (Archives de la maison d’Orange, IV, 117, mai 1573.) Ce n’est pas tout. Louis de Nassau, l’héroïque frère de Guillaume, travaille pour que l’Empire élise un Roi des Romains, et qu’après Maximilien Charles IX devienne empereur ! Il appuie le duc d’Anjou pour l’élection de Pologne, et le duc d’Alençon pour le mariage d’Angleterre. Ainsi la maison de France, couverte du sang protestant, se présente à toute l’Europe appuyée des protestants. Je n’avais pas compris pourquoi, sur son tombeau et dans tels de ses portraits, Guillaume-le-Taciturne a le visage d’un spectre. Je crois maintenant le savoir. C’est pour avoir subi cette fatalité exécrable de boire le sang de Coligny. Ces étranges phénomènes s’expliquent par la terreur que l’Europe eut de l’Espagne. On crut que le coup venait de Madrid, que celui qui avait fait la Saint-Barthélemy des Flandres avait fait la nôtre ; que la France, emportée si loin, allait être tout espagnole, devenir comme un poignard dans la main de Philippe II. Hypothèse vraisemblable, très logique, et pourtant fausse. Sans doute, une seule chose était sage au point de vue catholique, au point de vue du pape et des Guises, de la future Ligue, dont le comité existait déjà dans le clergé de Paris : c’était d’achever la Saint-Barthélemy avec l’aide de l’Espagne, qui offrait toutes ses forces, puis de faire à frais communs l’invasion d’Angleterre. Cela aurait tranché tout. La Hollande eût tombé d’effroi. L’Allemagne était à genoux, et sans doute le protestantisme exterminé de la terre. Mais, au fond, la cour de France, n’était point du tout fanatique. Elle était toute dominée par l’intérêt de famille, et partout trouvait devant elle, en Angleterre, en Pologne, en Allemagne, l’opposition de Philippe II. L’Europe favorisa la France dans ses vues les plus chimériques, et l’on eut ce spectacle étrange que, le lendemain d’un massacre dont chacun avait horreur, le roi, qui s’en disait coupable, eut tout le monde pour lui. Il devint le centre de tout ; on semblait de toutes parts vouloir entasser les couronnes sur la tête folle et furieuse du roi de la Saint-Barthélemy. Nous entrons dans un pays étrange et nouveau, la terra incognita, comme disent les anciens géographes. Dans cette terre inconnue, ne nous étonnons pas si nous voyons surgir des monstres. Le fait le plus imprévu, c’est que sur ce sol rouge et détrempé d’une des plus larges saignées qu’ait faites le fanatisme religieux, la religion baisse tout à coup et n’est plus qu’en seconde ligne. Un dieu blafard, à masque blême, trône à sa place : Politique. Les huguenots, sauf quelques villes, quelques fortes positions où ils essayent de résister, vont fuir ou se convertir. Les catholiques sont malades ; ils tachent de rester furieux, mais leur cœur n’en est pas moins troublé, comme au lendemain d’un grand crime. Tout à l’heure, par un art habile, un mélange artificieux de grands seigneurs et de canaille qu’on parvient à griser ensemble, on fera l’orgie de la Ligue. Ce qui n’empêchera pas qu’après avoir cuvé son vin ce parti ne doive rester tout aussi énervé que l’autre. La France, bien observée, est politique ou tiers-parti. Ce n’en est pas un léger signe que le roi, dès le lendemain de ce fameux coup de force, soit obligé de se faire protéger près de la reine Elisabeth par le premier des politiques, M. de Montmorency. L’Europe entière est politique. Dans l’élection de Pologne, où l’on va donner la couronne au premier conseiller de la Saint-Barthélemy, trois sortes de personnes travaillent pour lui : le pape, le Turc et, les protestants d’Allemagne. Les astrologues assurent à Catherine de Médicis que ses fils seront tous rois. Et la chose en effet devient vraisemblable. Pendant que le duc d’Anjou va être élu en Pologne, la reine mère reprend en Angleterre l’affaire du mariage d’Alençon, et continue en Allemagne la négociation pour faire Charles IX empereur ; tout cela, après le massacre, sans même imaginer qu’un si petit événement puisse changer les choses. Cette bonne mère ne s’occupe que de la galante entrevue entre Alençon et Élisabeth. Elle voudrait que les amants se vissent entre les deux pays, « en pleine mer, par un beau jour ». Le dialogue entre les reines est piquant et curieux. « Je me soucie peu de l’amiral et des siens, dit Elisabeth. Je m’étonne seulement que le roi de France veuille changer le Décalogue et que l’homicide ne soit plus péché. » A ces paroles aigres-douces, la reine mère répond placidement que, si Élisabeth n’est pas contente de ce qu’on a tué quelques protestants, elle lui permet en revanche d’égorger tous les catholiques (7 septembre 1572). Donc tout s’arrange à merveille pour la grandeur de la maison de France. Dieu la bénit visiblement. Par élection, mariage, appel des peuples libres, elle va régner sur l’Europe, de l’Irlande jusqu’à la Vistule. Notre ambassadeur à Madrid écrit plein d’enthousiasme (17 juillet 1573) « Mon maître, par force ou raisons, vous vous ferez maître du monde. » Voilà les succès du dehors. Voyons maintenant ceux du dedans. La Rochelle, Nîmes, Montauban, Sancerre, se mirent en défense avec quelques pays de montagnes. Mais généralement le coup sembla, pour un moment du moins, assommer les protestants. Une trentaine de mille hommes qu’ils avaient perdus n’auraient pas dû abattre un parti qui faisait alors le cinquième de la France. Il y eut panique et vertige. Ils s’enfuirent par toutes les routes. Ceux qui restèrent dans les villes à la discrétion de leurs ennemis se laissèrent mener par troupeaux aux églises catholiques. Chose notable, qui marquait l’affaissement du parti, ils ne résistèrent guère que là où ils pouvaient combattre. On ne vit plus, comme jadis, des hommes désarmés, intrépides, demander et braver la mort. Il y eut toujours des héros, et nombreux, mais peu de martyrs. Du reste, il ne s’agit pas des protestants seuls. Ce cruel événement eut une influence générale. La mort avait frappé la France. Elle avait fauché la tête et la fleur, atteint les entrailles. On lui coupa la tête, je veux dire le génie. On tua la philosophie, Ramus. On tua l’art, Jean Goujon, et le grand musicien Goudimel jeté au Rhône. La jurisprudence avait péri en Dumoulin, mort d’angoisse et de persécution, peu avant le massacre. Et la loi elle-même décède peu après en L’Hospital, qui mourut de douleur. C’est l’opération par en haut. Mais, en bas, dans les profondeurs, la France ne fut pas moins atteinte, et à l’endroit vital ; la morale de la nation, sa franchise, sa sincérité. C’est, je crois, de ce temps qu’en français sans doute a voulu dire peut-être. Un parti immense se trouva tout à coup formé, le parti de la peur, industrieusement hypocrite. On commença à s’apercevoir qu’en effet la Réforme avait tel principe insoutenable. On fouilla, on creusa sa théorie de la Grâce, inconciliable, disait-on, avec la liberté catholique. Au nom de la liberté, on subit les Jésuites et Rome, on appela l’Inquisition. L’Espagne vint bientôt pour défendre la liberté. Les femmes épouvantées se précipitent aux églises, usent les pieds des saints de baisers, les arrosent de larmes, étreignent la Vierge protectrice. Elles maudissent ces temples vides qui ne protègent pas leurs croyants. Donc, la France se convertissait au grand galop, et tout souriait à la cour. Et Catherine écrivait peu après : « Maintenant que nous sommés délivrés... » Elle avait cru sage d’écrire partout que le massacre était un accident, que le roi avait été obligé de se défendre contre les protestants et de « se préserver de la cruauté de Coligny ». Mais en même temps on assurait verbalement, surtout en Espagne, que la chose était tramée et préméditée de longtemps. Laquelle des deux versions soutiendrait-on ? Charles IX, enivré d’éloges et des félicitations de Rome, était tenté de réclamer la gloire de cette longue préméditation. Il disait follement que non seulement il avait fait tuer Coligny, mais qu’il aurait voulu le poignarder de sa main. « Un jour, dit-il, je l’avais fait venir au Louvre tout exprès... Je le menais de salle en salle. Et, mordieu ! c’était fait, n’était que je m’avisai de me retourner et de le regarder. Et j’aperçus ses cheveux blancs. Tout cela applaudi. Si véritablement ce sage roi, deux ans durant, avec tant de patience, avait dissimulé, trompant les protestants, trompant les catholiques, Rome et l’Espagne, trompant même sa mère, ses secrétaires d’État, tous ses agents diplomatiques, et leur faisant écrire et dire tout le contraire de sa pensée... Oh ! si vraiment il avait fait cela, il fallait avouer que l’étonnant jeune homme avait dépassé tous les vieux, mis dans l’ombre les plus ingénieux coups d’État que l’histoire ait contés jamais ! Quelle avait donc été l’injustice des catholiques à son égard ! Et combien durent-ils regretter d’avoir dit que ce bon roi perdrait son droit d’aînesse au profit de son frère ! Pendant qu’on l’injuriait, immuable, dans son cœur profond, il tissait sans se déranger ce filet sans pareil qui prit les ennemis de la foi ! Aussi, point d’hymne, point d’ode qui égale l’effusion de Panigarola au lendemain de l’événement. Son cœur s’épanche à flots devant le peuple ; nul mot n’y suffit. Les cris viennent et l’abondance des larmes. Une pièce tellement soutenue un rôle si bien joué ! les Italiens juraient qu’un Français n’y eût jamais réussi, qu’on voyait bien là l’origine maternelle de Charles IX. Bon sang ne peut mentir. Et on devait même dire que les meilleures pièces italiennes en ce genre, comme les Vêpres siciliennes, les Noces rouges de Piccinino, le banquet fraternel où César Borgia traita ses capitaines, étaient fort au-dessous de la Saint-Barthélemy. La seule ombre qu’on y trouvât, c’est que Charles IX n’avait tué que les protestants, au lieu qu’il eût fallu aussi tuer les catholiques, y faire passer les Guises. C’est ce qui fait que Gabriel Naudé, dans son livre au cardinal Bagni, note la Saint-Barthélemy comme un coup d’État « incomplet ». Les Guises furent très perfides pour Charles IX et très inconsistants. Le jeune Henri de Guise, qui, désavoué par lui le dimanche, l’avait forcé le lundi à se dire, auteur du massacre, dès qu’il l’eut dit, en fut jaloux ; et il voulait lui ôter l’honneur de la chose, écrivait « que ce n’était qu’une colère soudaine que le roi avait eue de la conspiration ». L’oncle d’Henri de Guise, le cardinal de Lorraine, disait tout le contraire à Rome. Il allait criant que c’était le roi, le roi seul qui dès longtemps avait tout préparé. Et il faisait écrire, en ce sens, à la gloire de Charles IX, l’ingénieux ouvrage de Capilupi. En réalité, la Saint-Barthélemy, voulue tant de fois et par tant de gens, avait surpris tout le monde, surtout le cardinal. Il était épouvanté de son propre succès. Ce pauvre homme, aussi brave que le Panurge de Rabelais, remua ciel et terre pour bien établir que toute la responsabilité revenait à Charles IX. Il n’y eut sorte d’honneur qu’il ne lui en fit, usurpant les fonctions de l’ambassadeur de France qui ne disait mot, haranguant le pape au nom du roi, glorifiant son maître dans une belle inscription en lettres d’or, s’arrangeant pour que la cour de Rome, ivre de cet événement, le rapportât uniquement à la gloire du roi Très-Chrétien. Il y eut des fêtes à Rome et une franche gaieté. Le pape chanta le Te Deum et envoya à son fils Charles IX la rose d’or. Le légat, arrivé à Lyon, trouva au pont du Rhône une bande à genoux. On lui dit que c’étaient les braves qui avaient fait la grande besogne. Il sourit et, de bon cœur, bénit ces pauvres assassins. Le duc d’Albe, au contraire, loin de louer la Saint-Barthélemy, se montra insolemment ingrat pour l’événement qui le sauvait. Son maître, Philippe II, resta sombre, sournois, visiblement jaloux. Ni l’un ni l’autre ne voulaient croire à la sagesse de Charles IX, ni lui laisser l’honneur du coup. Le duc d’Albe dit avec mépris « Chose furieuse, légère et non pensée. » Puis l’éloge de l’amiral. Enfin il s’emporta à dire « J’aimerais mieux avoir les deux mains coupées que de l’avoir fait. » Notre ambassadeur à Madrid, ne pouvant vaincre l’incrédulité de Philippe II, trouva moyen de le mettre à la raison. Il lui fit venir un moine, le général des Cordeliers, qui avait été en France, et qui dit en furie au roi d’Espagne : « En vérité, je ne sais pas comment la colère de Dieu ne tombe pas sur ceux qui veulent obscurcir l’honneur que viennent de mériter Leurs Majestés Très-Chrétiennes. » Philippe II, à mesure qu’il vit que la voix du sang s’élevait partout, se rangea à l’avis du moine, changea brusquement de langage, et soutint qu’en effet Charles IX avait prémédité l’épouvantable trahison. Ce qui, par un chassé-croisé fort ridicule, amena la cour de France à nier en Espagne la préméditation Dans des dépêches furieuses, Charles IX accuse amèrement le roi catholique, « ingrat et peu soigneux de Dieu, qui ne veut que faire ses affaires, se tirer d’embarras et le laisser en cette danse... » (Saint-Goard, 17 mars 1573, dans Groen, IV, app., p. 31-33.) On voit bien qu’au premier moment les rois, et spécialement Philippe II, avaient été surpris, éblouis, humiliés de l’audace du jeune roi de France, de la vigueur du coup, qui contrastait tellement avec leurs tergiversations. Lorsque le pape Pie V excommunia Élisabeth, le banquier Ridolfi, de Londres, proposait à Philippe d’exécuter la sentence par l’invasion ou l’assassinat. Marie Stuart y consentait. Mais Madrid hésita ; on bavarda un an et davantage ; on consulta le duc d’Albe, qui trouva la chose difficile. Philippe n’osa point. Elisabeth n’osa pas davantage. Voyant que Marie tramait sa mort, elle eût voulu la faire périr. Aux Anglais, qui demandaient l’exécution de la reine d’Écosse, elle répondait non. Cependant, le 7 septembre, douze jours après la Saint-Barthélemy, elle parut décidée. Elle ordonna aux Écossais ses partisans de demander qu’on la leur livrât « pour la tuer quatre heures après ». Accepté, pourvu toutefois qu’on la tue « en présence des ambassadeurs d’Angleterre ». Le ministre d’Élisabeth, Cécil, disait qu’avec ces Écossais on n’en finirait pas, qu’il fallait la tuer en Angleterre même. Bref, il en fut comme en Espagne ; on jasa, et rien ne se fit. Ni à Élisabeth ni à Philippe II la volonté ne manquait, mais l’audace. Et, pour dire bassement la chose par un mot de Shakespeare, ils regardaient le meurtre comme le chat regarde un bon morceau, clignant les yeux sans y risquer la patte. Charles IX, au contraire, avait l’attitude d’un homme qui a osé ce qu’il voulait, la tête haute et dédaigneuse. Et, comme on ne savait pas qu’il avait osé malgré lui, on le prenait sur sa parole. L’horreur n’empêchait pas qu’on ne sentît le respect craintif que donne une grande audace. On avait pris une telle opinion du fils et de la mère que celle-ci, insistant près d’Élisabeth pour le mariage et l’entrevue, la reine d’Angleterre laissa voir quelque peur qu’elle ne vînt à Douvres. Elle dit qu’une telle dame, après une telle chose, pour peu qu’elle amenât du monde, ferait craindre que le mariage ne fût une invasion. Ce qui est curieux, c’est que, tant folle que fût la chose, Noailles, évêque d’Acqs, l’un des sages du temps, et très intime confident de Catherine, l’avait conseillée dès le commencement, en 1571. Il écrivait à la reine mère qu’il était à désirer que le prince français, au débarqué en Angleterre, se saisit d’une place, se constituant chef des catholiques, qui se fussent ralliés à lui. Auquel cas, au lieu d’épouser Elisabeth, il l’eût tuée pour épouser Marie Stuart.

Chapitre XXVIII

Fin de Charles IX (1573-1574)

« Huit jours après le massacre, il vint grande multitude de corbeaux s’appuyer sur le pavillon du Louvre. Leur bruit fit sortir pour les voir, et les dames firent part au roi de leur épouvantement. « La même nuit, le roi, deux heures après être couché, saute en place, fait lever ceux de sa chambre et envoie quérir son beau-frère, entre autres, pour ouïr dans l’air un bruit de grand éclat et un concert de voix criantes, gémissantes et hurlantes tout semblable à celui qu’on entendait les nuits des massacres. Ces sons furent si distincts, que le roi, croyant un désordre nouveau, fit appeler des gardes pour courir en la ville et empêcher le meurtre. Mais, ayant rapporté que la ville était en paix et l’air seul en trouble, lui aussi demeura troublé, principalement parce que le bruit dura sept jours, toujours à la même heure. » Ce fait était souvent conté par Henri IV, le soir, quand les portes étaient fermées, à ses plus privés serviteurs. Une sorte de frissonnement lui restait de Charles IX. Quand il en faisait ces récits, il disait :Voyez vous-mêmes si mes cheveux n’en dressent pas ! » Et ils dressaient en effet, si nous en croyons d’Aubigné. Pendant un an, le Béarnais était resté dans la nécessité terrible de vivre avec Charles IX et de s’amuser avec lui. Il lui avait fallu le suivre dans ses folles courses de nuit, dans ses parties de plaisir à la Grève, à Montfaucon. Ce tragique camarade, qui n’aimait guère qu’à frapper, forcer, briser portes et meubles, jeter tout par les fenêtres, pouvait se retourner sur lui. Il ne parlait que de tuer. On a vu qu’un jour il pensait à tuer Guise, une fois Henri d’Anjou. Une autre fois, averti qu’un La Mole dirigeait son frère Alençon dans les intrigues, il le chercha pour l’étrangler. Il finit, avec tout cela, par ne tuer que lui-même. Le jour où on le mena au Parlement pour lui faire avouer et signer la Saint-Barthélemy, son visage, dit Petrucci, était tellement altéré qu’il parut horrible. Il était long, maigre, voûté, pâle, les yeux jaunâtres, bilieux et menaçants, le cou un peu de travers (Castelnau). Ajoutez par moments un petit sourire convulsif où l’œil, en parfait désaccord avec une bouche crispée, prenait dans son obliquité un demi-clignement loustic. Trait cruel que le dessin du Panthéon et le beau buste du Louvre ont osé à peine indiquer. Le soir de ce jour maudit, il fit venir Marie Touchet, et elle conçut un enfant. Digne fruit d’un tel moment, intrigant, brouillon et pervers. L’Europe savait parfaitement que le roi était fou. Mais elle ignorait à quel point l’était le conseil de France. Nous le savons maintenant par les lettres de Catherine et les dépêches officielles. Ils avaient si peu de conscience de l’horreur qu’ils inspiraient, qu’ils prenaient au sérieux tout ce qu’on leur proposait pour les isoler de l’Espagne. La reine mère, qui a été tellement exagérée par la manie du paradoxe, et dont la facilité, la finesse, la grâce italiennes, pouvaient imposer en effet, apparaît dans ses lettres follement chimérique. Elle croit qu’Élisabeth, au milieu d’un peuple qui ne parle plus de nous qu’avec exécration, peut ou veut épouser son fils. Elle croit que les princes allemands veulent vraiment pour empereur le roi de la Saint-Barthélemy. Elle suppute ridiculement que la royauté de Pologne, « que son fils va avoir pour trois millions, en rapportera vingt par an à la France », etc. (Lettre ms., 30 mai 1573). Il est évident que Catherine, Gondi, Birague, l’évêque Morvilliers, enfin tout ce beau conseil, ayant anéanti en eux tout sens de moralité, jusqu’à ne pouvoir plus même la deviner chez les autres, avaient perdu entièrement la boussole de l’opinion. Ils négocient toujours, comme s’il n’y eût pas eu de Saint-Barthélemy. Ils voguent avec confiance sur la mer des affaires humaines, où leur vaisseau tout à l’heure va faire honteusement 1e plongeon. Croira-t-on que le premier envoyé qu’on dépêche à l’Allemagne frémissante, c’est justement ce Gondi, ce vénéneux Italien, qui surprit au fou qui régnait son consentement au massacre ? Une seule chose, nous l’avons dit, était sage au point de vue catholique : adhérer franchement à l’Espagne, s’unir à elle, accabler partout le protestantisme. Hors de là, pure vanité pure folie, pure impuissance. Le naufrage de la royauté était infaillible. Nous allons la voir en vain s’aheurter à La Rochelle, qu’elle ne pourra pas prendre. Nous allons la voir dans deux ans brisée par le tiers parti. Quatre ans après le massacre, entre ce parti et le catholique se fera une espèce de démembrement de la France (1576). Mesurons donc la profondeur où celle-ci a reçu le coup de la Saint-Barthélemy. L’événement l’a placée entre deux alternatives : Unie et subordonnée à l’Espagne, suicidée. Ou bien, Flottant à part, divisée, impuissante, suicidée. Seulement, au premier cas, le catholicisme vivait par la mort de la France. Je l’avoue, entre ces fous graves qui nous mènent sagement au naufrage, je regarde plus volontiers le tragique fou Charles IX. Celui-ci, au moins, par son trouble, annonce un pressentiment de la catastrophe imminente. Il était profondément seul. Quelle que fût l’adresse de sa mère à le tromper là-dessus, il voyait bien que ses gens n’étaient pas à lui. Dans sa santé déclinante, il alternait de séjour entre une tombe et un désert, entre le Louvre et Fontainebleau. Fontainebleau commençait à être fort négligé ; on ne le réparait plus. Les jardins étaient en désordre ; le lac même et la belle source furent bientôt à demi comblés. Le Louvre, plus triste encore. Les salles, cours, fossés, jardinets, et même encore les Tuileries, racontaient la lugubre histoire. Les cadavres enlevés s’y voyaient toujours ; les marbres, toujours lavés, s’obstinaient à rester rouges. Que disaient ces noirs corbeaux dans leur bruyant concile du Louvre ? On ne l’entendait que trop. Ils disaient que la Saint-Barthélemy n’était qu’un commencement, qu’ils avaient pris appétit sur les princes et sur les rois, que dis-je ? sur les royaumes. Ils flairaient de près les Valois, ils odoraient de loin les carnages de la Ligue et le siège de Paris, saluaient la joyeuse époque du triomphe de la mort. Le siège de La Rochelle montra combien profondément les deux partis étaient malades ; il révéla à la fois la discorde des protestants, la dissolution des catholiques. La pauvre petite France réformée, échappée au couteau, ne pouvant se fier à nulle promesse, nulle parole royale après l’événement de Paris, entrait les yeux fermés dans une lutte sans espoir. Elle voyait en face la royauté des massacreurs qui lui lançait tout le royaume, entraînant et Charles IX et la grande masse catholique, même les réformés convertis. Navarre, Condé eux-mêmes furent menés contre La Rochelle, avec leurs régiments des gardes, leurs cinq cents gentilshommes, et firent les braves à la tranchée. Nul secours du dehors. Les luthériens d’Allemagne ne firent rien pour nos calvinistes. Elisabeth ne les secourut pas, pas plus qu’elle n’aidait le prince d’Orange. C’est ce qu’affirme expressément l’homme le plus instruit des affaires du temps, Du Plessis-Mornay. Le savant M. Groen établit la même chose pour les Pays-Bas. Pourquoi ? Pour trois raisons : Elisabeth était reine bien plus que protestante, et haïssait toute révolte. Puis Elisabeth était pape, et n’aimait point du tout l’Église démocratique ; elle avait peur, horreur des puritains, qu’elle voyait maîtres en Écosse et qu’elle pressentait en Angleterre. Troisièmement, elle suivait l’impulsion du commerce anglais, qui détestait les Espagnols, mais trouvait bon de gagner avec eux. Elle avait hâte de renouer avec Philippe II, avec qui en effet elle s’allia le 1er mai 1573. Elle négociait partout, mais elle restait close dans son île, attentive à l’Écosse, à la ruine du parti de Marie Stuart. Elle abandonna La Rochelle, fermant seulement les yeux sur une tentative de nos réfugiés qui, sous Montgommery, avec des navires loués aux Anglais, entreprirent d’y jeter des secours. Mais, à la première vue de la flotte du roi, leurs équipages anglais les emmenèrent au large. Montgommery s’obstina, approcha et faillit périr. Tellement divisés en Europe, les protestants l’étaient même en France, et jusque dans les murs de La Rochelle. Dans les intervalles des attaques, ils disputaient entre eux. On avait fait la faute insigne de laisser entrer dans la ville le bonhomme La Noue, fort crédule, et qui ne prêchait que la paix. Un parti se forma pour lui donner le commandement militaire, qu’il accepta avec la permission du roi. Heureusement la ville avait pour maire un homme du peuple de grande énergie, un Jacques Henri, formé par l’Amiral, et qui adhéra fermement au parti fanatique, décidé à combattre et résister jusqu’à la mort. Les fanatiques sauvèrent la ville, la maintinrent libre et république ; une ville vainquit la royauté. Cette prodigieuse résistance, avec celle de la petite Sancerre, est un des plus grands faits de notre histoire. Un peuple se battit comme un seul homme. On voyait, à la marée basse, les femmes et les ministres, jusqu’aux enfants, les pieds dans l’eau, qui marchaient sous le feu, incendiant les vaisseaux qu’on coulait pour fermer le port, attaquant intrépidement les redoutes des catholiques. Ceux-ci avaient eu tout l’hiver pour préparer le siège.Ils avaient à loisir bâti des forts et des redoutes autour du port et de la ville. Dès lors, quoi de plus simple que d’affamer une ville sans secours, de démolir toutes ses défenses avec l’énorme artillerie qu’on avait amenée ? C’était l’avis de Biron, de tous les militaires. Deux choses s’y opposaient. Le siège était conduit par le duc d’Anjou ; c’était un siège de prince qu’il fallait emporter par de brillants faits d’armes. Tout ce qu’il y avait de princes et de seigneurs en France, Montpensier et Nevers, surtout les Guises, étaient là, et chacun voulait se signaler. On donna coup sur coup des assauts furieux. On essaya des mines si mal conduites qu’on s’écrasait soi-même. On s’accusa alors. On prétendit que Navarre et Condé, Alençon, avertissaient les assiégés, s’entendaient avec eux. On n’était pas bien loin de tirer l’épée les uns contre les autres. Alençon devait, on l’assure, pendant une sortie et de concert avec les assiégés, attaquer le quartier de son frère le duc d’Anjou. Le principal obstacle fut le scrupule des ministres de La Rochelle, qui refusaient d’entrer dans ce guet-apens fratricide. Les assiégés perdirent treize cents hommes, et les assiégeants vingt-deux mille, des princes et nombre de seigneurs, l’argent du parti catholique, bien plus, l’élan de la Saint-Barthélemy. Tout vint s’amortir, s’enterrer dans les fossés de La Rochelle. Les assiégeants avaient la fièvre, et ils étaient tellement baissés de cœur, qu’à toute attaque ils s’enfuyaient. Les Rochelais s’amusèrent à leur lancer des goujats en chemise, armés de ferrailles rouillées. Le duc d’Anjou fut trop heureux de voir arriver la députation polonaise qui lui apprenait son élection et devait l’emmener. On traita à la hâte. La Rochelle, Nîmes et Montauban restèrent trois républiques, se gardant et se gouvernant. Le prêche y subsistait, ainsi que chez tous les seigneurs qui n’avaient point abjuré. Partout ailleurs, liberté de conscience (6 juillet 1573). Nous avons dit comment la cour de France avait acheté son succès de Pologne. L’ambassadeur Montluc jura que le duc d’Anjou et Charles IX n’étaient pour rien dans la Saint-Barthélemy, et promit expressément la liberté religieuse non seulement pour la Pologne, mais pour la France même. La crainte universelle qu’on avait de voir la maison d’Autriche faire arriver un archiduc à cette couronne réunit tout le monde pour le duc d’Anjou. Le Turc le recommanda ; le pape et les luthériens d’Allemagne agirent pour lui également. Montluc, prenant vingt masques, se montrait protestant pour gagner les riches Palatins, et il captait la petite noblesse par des discours démocratiques, des appels à la liberté. Il n’y eut jamais pareille effronterie. Le tout démenti, et l’ambassadeur désavoué, quand les Polonais eurent élu et furent arrivés à Paris. Curieuse dérision de la fortune. Voilà cette cour, après ce long siège inutile, cet échec de cinq mois, ses forces épuisées et son impuissance constatée, la voilà, qui grandit devant l’Europe, accrue d’une couronne, de ce choix glorieux, de cette lointaine royauté d’Orient. L’imberbe duc d’Anjou trône royalement à côté de son frère entre les longues moustaches, les fourrures de ses Palatins. Les Guises séchaient de jalousie. Ils avaient fait tout ce qu’ils avaient pu pour empêcher la paix de La Rochelle ; le bon cardinal de Lorraine disait paternement qu’il connaissait bien le duc d’Anjou, « s’étant meslé de sa conscience, et que le duc avoit juré d’exterminer tous ceux qui avoient été huguenots ». (Lettre ms. de Catherine, 20 mai 1573.) Ces lettres de la reine mère sont bien étranges. La plus vaine, la plus folle ambition y paraît. On y voit d’une part la pauvreté extrême où l’on est et la peine qu’on a d’emprunter de l’argent ; d’autre part, elle commence tout, elle a envie de tout ; il lui faut tous les trônes. En Lorraine, où elle fait la conduite au jeune roi de Pologne, nous la voyons mener de front je ne sais combien d’autres affaires plus ou moins chimériques. Elle intrigue, chemin faisant, pour le mariage d’Alençon avec Elisabeth, fait par écrit sa cour au banquier Ridolfi, très influent à Londres, lui fait faire des présents, et aussi à un Vellutelli, autre intrigant qui s’occupe du mariage. Elle travaille l’Empire pour Charles IX. Elle abouche son fils Anjou avec le frère du prince d’Orange. Qui mettra-t-elle aux Pays-Bas, Anjou ou Alençon ? Elle aimerait bien mieux le premier. Anjou dit, en passant le Rhin, à Louis de Nassau qu’il ne fait qu’un tour en Pologne, mais qu’il va revenir et lui mener toute la noblesse de France pour éreinter le duc d’Albe. Quoi de plus fou dans les romans ? Cependant il fallait savoir si, de cette folie, on ne tirerait pas avantage. Depuis deux ans, Guillaume d’Orange était prié, poussé par son frère, le bouillant Louis, pour se lier à Charles IX. Ce grand homme, esprit net et ferme, mais cruellement traîné par la fortune, n’avançait qu’avec répugnance, convaincu qu’il ne gagnerait que honte et malheur à toucher cette main sanglante. Cependant il avançait. L’épouvantable siège d’Harlem, l’effort désespéré et inutile qu’il fit pour la secourir, le brisa ; il céda en disant qu’il ne céderait pas « Non, écrit-il, nous ne vendrons pas le pays pour cent mille écus. » Cependant il le fit, nommant Charles IX protecteur de Hollande et maître de tout ce qu’il prendrait aux Pays-Bas (mai 1573). Et, cette honte bue, l’argent ne vient pas. Harlem succombe (12 juillet), horrible catastrophe ; deux mille Français, entre autres, passés au fil de l’épée. L’histoire n’a rien gardé de plus amer que le dernier cri de Louis de Nassau à Charles IX avant cette catastrophe. Il y confesse la honte d’avoir voulu le faire Empereur, mais il lui révèle durement la situation de la France. Cette pièce terrible de franchise biffe tous les sots mémoires du temps « Maintenant, dit-il à Charles IX, vous touchez la ruine, votre État baye de tous côtés, lézardé comme une vieille masure qu’on raccommode tous les jours de quelque pilotis et qu’on n’empêche pas de tomber... Où sont vos noblesses ? où sont vos soldats ?... Ce trône est à qui veut le prendre. » Maintenant, comment en novembre trouva-t-on enfin les cent mille écus ? C’est que Catherine, qui faisait alors la conduite à son bien-aimé roi de Pologne, imagina de le substituer à Alençon, qu’elle n’aimait pas, dans cette future royauté des Pays-Bas. Si la France était pauvre, la reine mère avait une fortune personnelle, et ce fut elle peut-être qui paya. L’affaire tourna fort mal. Cet odieux argent ne servit en rien les Nassau. Avec ces trois cent mille francs et cent mille encore qu’on donna en mai ; Louis se fit tuer, battre, détruire (13 avril 1574). Guillaume-le-Taciturne eut cruellement à regretter d’avoir cherché appui en Charles IX, d’avoir eu foi dans ce néant. Charles survécut un mois à Louis de Nassau. Mais, avant de mourir, il avait eu le temps de voir combien ses avertissements étaient véridiques. La levée du siège de La Rochelle n’était qu’un commencement de la grande expiation. Charles IX, malade à Villers-Cotterets, y vit arriver une redoutable procession des protestants du Midi ; le Languedoc d’abord arriva, puis le Dauphiné, la Provence. Ces grandes provinces n’entraient pas dans l’arrangement qu’une ville avait fait sans les consulter. Elles demandaient de garanties, deux places de sûreté par province, avec des juges protestants, et le culte libre par tout le royaume. Elles demandaient surtout la punition du massacre, la réhabilitation des morts de la Saint -Barthélemy. La reine mère trouva la demande insolente. « Vous n’en demanderiez pas tant, dit-elle, si Condé était encore dans Paris avec cinquante mille hommes. » Ceux-ci avaient avec eux bien autre chose que Condé. Ils avaient l’opinion, n’étant plus la voix d’un parti, mais celle de la justice même et des catholiques modérés, qui, dès lors, étaient avec eux. « On examinera , dit-elle. Et cependant elle envoie Biron pour surprendre La Rochelle. Le maire (c’était encore Jacques Henri, l’homme de l’Amiral) surprit les traîtres lui-même, les fit pendre, et la cour en resta couverte de confusion. Il était constaté que nulle paix n’était sûre. Maintenant que fallait-il faire ? J’adresse cette question non à M. Capefigue, mais aux nôtres qui, trop docilement, ont suivi cette impulsion. Dans l’ouvrage d’un savant jeune homme que j’aimais et estimais (Démocratie de la Ligue, par Labitte, 1841), je lis ces cruelles paroles « On a maintenant le secret de la démocratie hypocrite du protestantisme : c’était tout simplement une arme contre la royauté, une cuirasse pour la noblesse », etc. Sauf Sismondi, tous nos historiens ont traité le protestantisme avec une grande sévérité. M. de Bonald, au contraire, très bien éclairé par sa haine, a vu que, quelques formes qu’ait pu prendre le protestantisme dans les phases diverses que lui imposait la persécution, son essence est la liberté, la démocratie, le principe anti-monarchique. Faut-il répéter ce que nous avons dit que, quarante ans durant, parmi les martyrs du protestantisme, on ne découvre que trois nobles ? Les nobles y entrèrent en foule, mais sous Henri II seulement. Et même encore en 1572, où tant de nobles périrent, les listes nominales des morts témoignent qu’il périt infiniment plus de marchands, de gens de robe, d’artisans et de bourgeois. Le besoin que nous avons de rapprochements et de comparaisons, a conduit souvent à vouloir retrouver le fédéralisme de 93 dans les tentatives que firent en 1573 les malheureux échappés aux poignards des assassins. Judicieuse assimilation. Les deux faits sont exactement contraires : La résistance protestante, bien loin de couvrir le retour à la royauté, qui fut la pensée secrète d’une grande partie des Girondins, fut dirigée contre le roi, en haine de la royauté, devenue le synonyme du massacre et du guet-apens. La résistance protestante n’est pas, comme la girondine, exclusivement urbaine et la ligue des grandes villes. Elle réserve expressément les droits des électeurs du plat pays. Pardonnons à ceux qui cherchèrent quelque moyen de résister. N’accablons pas des vieilles injures de la Ligue une minorité héroïque dont la lutte fut un miracle. Toute son histoire est en ce mot : Le protestantisme, né peuple, essentiellement industriel pendant quarante ans, ne se montre dans les temps qui suivent que par ses hommes d’épée (les seuls qui puissent résister) ; mais, au siècle de Louis XIV, son immense majorité est peuple encore, industrielle, et la Révocation de l’édit de Nantes fut précisément l’exil de l’industrie française. Que vois-je au seizième siècle ? Que le protestantisme seul nous donne la République, dont la Ligue tout à l’heure fera la contrefaçon, la grotesque caricature. Je dis qu’il donne la République, l’idée et la chose et le mot. Le mot c’est sous son influence que république, chose publique, mot appliqué jusque-là à tous les gouvernants, va devenir le nom propre du gouvernement collectif. La chose. Le 16 décembre 1573, le génie du Languedoc, exercé depuis deux cents ans dans les États de ce pays, trace d’une main ferme et habile le plan d’une constitution républicaine, non pour s’isoler de la France, mais, au contraire, pour la gagner et l’envelopper tout entière. États provinciaux tous les trois mois, États généraux tous les six mois. Garantie pour les catholiques, qui payeront sans résistance la contribution générale de guerre. Aux termes du premier règlement fait à Nîmes par une assemblée mixte de protestants et de catholiques, le conseil de chaque province comptera deux bourgeois pour un noble (Popelinière, janvier 1575). La double représentation du Tiers-état, tant discutée plus tard, en 1788, est ici accordée d’emblée. Voilà la Révolution anticipée, en fait, de trois cents ans. Mais, à côté du fait, il faut la théorie, l’idée. C’est par leur action mutuelle que se fait la force ; il y faut et l’âme et le corps. Cette âme éclate en 1573, par un livre de génie. Petit livre, d’érudition immense, improvisé cependant le lendemain du massacre, échappé d’un cœur ému et grandi sous les poignards, qui, dans son danger personnel, a reçu la lumière de Dieu. Gaule et France, Franco-Gallia, c’est le titre de ce livre, qui, de Genève, envahit toute l’Europe, est traduit en toutes langues. Nul succès n’a été si grand jusqu’au Contrat social. L’auteur, Hotman, était devenu protestant à la Grève en voyant mourir Dubourg. Protestantisme d’humanité, de raison et d’examen, qu’il appliqua d’abord contre le droit romain, cette machine de tyrannie, puis contre la tyrannie même. Ce n’est pas que ce grand homme méconnaisse le droit romain. Loin de là, il dit lui-même qu’on peut en tirer des trésors. Mais il doute fort sagement qu’à deux mille ans de distance la loi de l’Empire convienne à un monde tellement changé. Hotman, comme Jean-Jacques Rousseau, arrivant tard et le dernier des grands hommes de son siècle, vint merveilleusement préparé. Pour lui, l’illustre Cujas, illuminant le droit romain, lui donnant sa valeur historique, avait fait sentir qu’il fut le droit de tel âge, de telles mœurs, et non le droit du genre humain. Pour Hotman, le grand Dumoulin a préparé l’unité des coutumes nationales, attaqué les deux vieilles forteresses qui stérilisaient la terre de leur ombre, droit papal et droit féodal, revendiqué l’immortelle légitimité de la propriété, libre contre l’usurpation du fief. Hotman connut-il le petit livre brûlant de La Boétie, Le Contr’un, écrit dès longtemps en 1549, mais imprimé seulement en 1578 ? Nul doute qu’il n’en courût des copies. Le livre de La Boétie fut intitulé Le Contr’un. Celui d’Hotman aurait pu s’intituler Le Pour tous. Il déclare que le droit appartient à la majorité des citoyens. Il suit la France gauloise, germaine, carlovingienne, capétienne, et montre qu’à toute époque elle a eu (plus ou moins, mais enfin a toujours eu) un gouvernement collectif. Qu’il se trompe sur tels détails, comme le dit M. Augustin Thierry, qu’il s’exagère la part de l’élection, de la délibération publique, dans ces époques obscures, il n’en a pas moins raison au total. Les chefs gaulois, mérovingiens, ont consulté leurs guerriers ; les empereurs carlovingiens ont consulté leurs grands, et spécialement leurs évêques ; les capétiens leurs pairs, etc. Il se moque avec juste raison et du petit conseil privé, et des parlements de juges, qui voudraient donner le change, et se faire prendre pour héritiers des grands parlements nationaux. Livre profond, vrai, lumineux, qui donna l’identité de la liberté barbare avec la liberté moderne, relia les races et les temps, restitua l’unité et l’âme, la conscience historique de la France et du monde.

Du reste, comme démolition de la royauté, toutes les théories de république ne valaient pas Charles IX. Spectacle étrange, prodigieux scandale pour le ciel et la terre. L’âme furieuse du fou, comme un misérable clavier frémissant au hasard, était à la première main audacieuse qui jouait dessus. Son frère Anjou l’entraîna à vouloir étrangler La Mole, le favori d’Alençon. Il l’entraîna à tout briser chez un gentilhomme qui refusait d’épouser une fille salie par Anjou. Trois rois (France, Pologne et Navarre), avec leur valetaille, firent le sac et le pillage nocturne de cette maison. Le jour, c’étaient des chasses folles. Charles IX s’y blessa encore en janvier. S’il ne chassait, il sonnait tout le jour du cor de chasse, jusqu’à déchirer ses poumons et vomir le sang. Alors il fallait s’aliter. Tout le monde s’arrangeait en vue de sa mort prochaine. A en croire la vie de Catherine, compilée récemment sur les dépêches des ambassadeurs de Florence et les papiers des Médicis, la France adorait la reine mère. Si les documents français n’établissaient le contraire, le bon sens y suffirait. Sa réputation de mensonge, et l’impossibilité de traiter avec elle, sa fortune personnelle dans une telle pauvreté publique, son maquignonnage de femmes (elle en envoie une à La Noue pour le mettre en son filet), tout l’avilissait, la rendait odieuse. Son fils Alençon, haï d’elle, le lui rendait à merveille. On dit qu’il avait voulu s’entendre avec Henri de Navarre pour l’étrangler de leurs mains. (Voy. aussi Nevers, I, 177.) On avait horreur de voir que, par la mort de Charles IX, elle serait régente encore. Les Bourbons, les Montmorency, suivis des maréchaux et de tous les grands seigneurs, vinrent dire qu’il fallait un lieutenant général, Alençon, avec les États généraux. Cette immonde Jézabel avait opéré un miracle, l’unanimité. Le plus austère des protestants, Mornay, jusque-là contraire aux alliances politiques, se dément et se résigne à celle des catholiques. Les plus violents catholiques, un Coconas, qui avait racheté des protestants pour les torturer, se démentent, et, pour alliés, acceptent des protestants. Au moment de l’exécution, Alençon eut peur, hésita, et son confident La Mole alla tout dire à Catherine. Il faut la voir là dans son lustre. Elle avait en main la bête sauvage ; elle la met en furie en lui faisant croire que c’est à sa vie qu’on en veut. Il était alors alité ; elle le tire de son lit, et le fait partir la nuit de Saint-Germain pour se sauver à Paris. Enveloppé par sa mère, ne sachant rien que par elle, Charles IX disait furieux : « Ne pouvaient-ils attendre au moins quelques jours ma mort si prochaine ? » Catherine, qui, toute sa vie, avait paru comme de glace, et qui peut-être, avant la Saint-Barthélemy, n’avait pas fait d’acte féroce (sauf le meurtre de Lignerolles), étala dans cette circonstance une cruauté inattendue. Elle fit une grande tragédie de ses craintes pour son fils. On avait trouvé chez La Mole je ne sais quelle poupée de cire, destinée à une opération de nécromancie. Elle prétendit que cette image était celle du roi, qu’on devait la percer d’aiguilles pour que son cœur, sentant les coups, languit et se desséchât. Elle fit infliger à La Mole une effroyable torture, qui le fit parler dans ce sens. La torture n’était guère moindre pour le malade lui-même, qui, déjà tellement troublé, se sentait comme mourir sous d’invisibles piqûres. Elle avait mis à la Bastille l’aîné des Montmorency. Elle n’osait le faire mourir tant que vivait son frère Damville, gouverneur du Languedoc. Pour y pourvoir, elle envoya à Damville un Sarra Martinengo, un de ses bravi italiens, assassins de profession. En Poitou, La Noue résistant aux femmes qu’elle avait essayées d’abord, elle lui dépêcha un homme, homme, il est vrai, trop connu, Maurevert, le tueur du roi. Ces misérables tentatives, dont elle n’eut que la honte, ne l’auraient pas tirée d’affaire sans deux circonstances. Damville, qui régnait paisiblement en Languedoc, se soucia peu de compromettre cette royauté, ne bougea pas. D’autre part, le nord de la France ne s’émut pas davantage. Le pays de sapience, la politique Normandie, montra peu de disposition à rentrer dans la carrière aventureuse des guerres de religion. Plusieurs villes reçurent aisément les protestants, mais plus aisément encore les abandonnèrent. La seule forte résistance fut celle de Montgommery, qui tint dans Domfront. Catherine le prit par ruse, lui faisant dire par un de ses parents que, s’il capitulait, il ne serait remis qu’au roi, qui le laisserait aller quelques jours après. Quand elle l’eut, elle jura qu’elle n’avait rien promis, qu’elle ne pouvait se dessaisir de l’homme qui avait tué Henri II ; elle joua l’inconsolable veuve, comme dans l’épitaphe hypocrite qu’on voit sous son urne (au Louvre). Ce mari qu’elle n’aimait point, et mort depuis tant d’années, lui redevint cher tout à coup. Elle fit montre de sa vendetta ; le sensible cœur de cette Artémise n’eut point de soulagement qu’elle n’eût vu elle-même en Grève le supplice de Montgommery. Catherine trouva encore secours dans la faiblesse du duc d’Alençon et du roi de Navarre, qui désavouèrent leurs partisans, et signèrent un acte craintif d’obéissance et de fidélité. Ils auraient voulu échapper, et Marguerite de Valois se chargeait d’en sauver un ; mais ils se connaissaient trop bien ; chacun d’eux était sûr que le premier qui serait libre ne se soucierait plus de l’autre et le laisserait au filet. La reine mère, qui les avait avilis par leur déclaration, pour les mettre plus bas encore, les fit interroger par le président De Thou. Humiliation singulière pour la couronne de Navarre. Mais le jeune Henri, qui, après tout, sentait qu’il ne risquait guère, répondit assez fermement. Le décapiter, ou l’empoisonner, c’eût été faire plaisir aux Guises, les grandir. D’ailleurs, tout tremblait, la reine mère n’était sûre de rien ; son fils bien aimé était en Pologne, et Charles IX était mourant. On s’en tint à couper la tête à La Mole et à Coconas, plus tard à Montgommery. Le 1er mai, Catherine écrivait que son fils était guéri. Le 20 mai il était mort. L’historien De Thou, qui était jeune alors, mais qui a été informé de plusieurs circonstances secrètes par son père, le très servile instrument de Catherine, le président Christophe De Thou, affirme trois choses : Premièrement, que Charles IX voulait envoyer la reine mère en Pologne rejoindre le duc d’Anjou. Il comprenait qu’elle avait tout fait pour ce fils bien-aimé, surtout la Saint-Barthélemy. Il voyait très bien que le conseiller de cet acte, Retz, son ancien gouverneur, n’était nullement sûr pour lui, et n’agissait désormais que pour son frère, le futur roi. La reine mère lui demandant une grâce nouvelle pour Retz, il répondit sèchement : « Qu’il n’était déjà que trop récompensé. » Cette défaveur fut peut-être la raison réelle qui fit partir Retz pour l’Allemagne. Quand Catherine conduisit Anjou et laissa le roi à Villers-Cotterets, elle témoigne par ses lettres qu’il était irrité contre elle, et elle travaille à l’apaiser. (Cath., Lettres mss. de nov. 73.) Deuxièmement, De Thou affirme que tout le monde croyait Charles IX empoisonné. Par qui ? par les Italiens, par sa mère et Retz ? ou bien par les Guises ? Récemment encore, il avait failli tuer Henri de Guise, qui avait tiré l’épée dans le Louvre pour une querelle, et Henri n’avait échappé qu’en demandant grâce à genoux. Plusieurs pensaient que le roi pouvait être tenté de fermer sur les Guises les portes du Louvre, et d’en faire, avec ses gardes, une seconde Saint-Barthélemy. De Thou, en dernier lieu, assure que les taches livides qu’on lui trouva dans le corps firent croire à l’empoisonnement. Bien entendu que Catherine, dans une lettre ostensible, maternelle et trempée de larmes, dément expressément ce bruit. Je crois, en réalité, que les Italiens étaient fort impatients de sa mort, qu’au milieu de tant de négociations avec la maison d’Orange et les protestants d’Allemagne, Charles IX eût pu, un matin, par un revirement subit, leur échapper, s’en aller droit à la Bastille s’entendre avec Montmorency. Mais je crois en même temps que Charles IX, qui prenait lui-même tout moyen possible de s’exterminer, leur épargna cette peine. Alité souvent dans les derniers mois, les exercices violents lui manquant, il se jeta dans une autre voie de mort, dans les jouissances de femmes, les uns disent avec Marie Touchet, les autres avec la jeune reine, qui lui avait donné une fille et pouvait lui donner un fils. Tout près de la mort, il dit cependant qu’il était charmé, pour lui, pour la France, de ne pas laisser de postérité. Et une autre parole de sens : Qu’on ne connaissait pas son frère Anjou, qu’il ne répondrait nullement à l’attente publique, qu’on saurait, dès qu’il serait roi, quel homme c’était. Il ne se fiait point à sa mère. Et ce ne fut pas à elle qu’il fit sa dernière prière. Il se souvint alors de la seule personne qui lui eût donné un sentiment élevé et tendre, et dit à un de ses officiers de le recommander à mademoiselle Touchet. Les catholiques assurèrent qu’il avait fait une très belle fin catholique. (Lettre ms. de Morillon à Granvelle.) Les protestants, les politiques (L’Estoile, entre autres, qui recueille les bruits de Paris), disent au contraire qu’il eut une fin très repentante, qu’il adressa à sa nourrice protestante les regrets les plus pathétiques sur la Saint-Barthélemy. Qui put le savoir au juste ? la reine mère tenait le Louvre, et l’on n’en sut rien que par elle. De Thou dit qu’en lui témoignant une confiance absolue, le mourant dissimula ses véritables sentiments, qu’il l’eût éloignée des affaires, mais que, dans cette fin hâtive, il n’avait qu’elle à qui il pût laisser le gouvernement et le maintien de l’ordre public. Quelque soin qu’on prit de l’entourer, de le tromper, il avait senti sans nul doute la grande et universelle malédiction qui devait le poursuivre à jamais. Il avait, par le massacre, dispersé par toute la terre des missionnaires de haine éternelle. Sa folle vanterie de préméditation avait été prise au sérieux et des protestants et des catholiques. Rome dans ses éloges exaltés, Genève dans ses furieuses satires, étaient d’accord là-dessus. Un cri unanime, lui vivant, commençait déjà contre sa mémoire, cri horriblement strident, aigre, aigu à son oreille. Cri de haine, mais cri de risée. Il avait servi Philippe II. Pour lui le profit, pour Charles la honte. Le duc d’Albe en parlait avec le dernier mépris. Le duc de l’Infantado avait dit naïvement : « Mais pourriez-vous bien me dire si ces gens-là qu’on a tués n’étaient pourtant pas des chrétiens ? » Les redoutables paroles de Louis de Nassau, d’un mourant à un mourant, qui lui furent portées à Paris par le martyr Chastelier, et qui lui furent certainement articulées mot pour mot par ce héros fanatique, durent lui traverser le cœur d’une lame fine et pénétrante, plus qu’aucun stylet d’Italie. Il lui dénonçait la ruine de la royauté, du royaume : « La France est à qui veut la prendre. » Seulement, il était sensible que la vieille qui succédait (sous l’homme-femme Henri III) épuiserait tous les degrés de l’opprobre, que par eux la France boirait la honte comme l’eau. Nous voyons dans ses lettres cette grande reine politique tout occupée d’acheter pour son fils un collier de femme, par accommodement toutefois, devant prendre les perles une à une à mesure qu’il viendra de l’argent. Cet argent vient si peu, qu’en mai elle implore Rouen pour en tirer un petit don de quarante mille francs. En juin, elle implore Venise pour obtenir un emprunt des marchands ; mais, comme ils ne veulent prêter, elle prie le duc de Ferraro de l’appuyer de son crédit, celui de la France ne suffisant pas. A l’arrivée d’Henri III, quand elle alla le recevoir, toute la cour était si pauvre, que les seigneurs, en plein hiver, mirent leurs manteaux en gage à Lyon, et, sans un prêt de cinq mille francs que lui fit un domestique, la reine mère et ses filles y auraient engagé leurs jupes.

SOMMAIRE DU CHAPITRE :

Chapitre Ier. — Henri II. — La cour et la France. — Jarnac (1547)

Esprit romanesque du temps Diane persécute la duchesse d’Étampes

Chapitre II. — Le coup de Jarnac (10 juillet 1517)

Le roi, la reine et Diane à Saint-Germain Montmorency et Coligny Duel de Jarnac et La Châtaigneraie

Chapitre III. — Diane. — Catherine. — Les Guises (1547-1550)

Anet et la Diane de Goujon Pourquoi Diane aimait Catherine La curée, les dévorants Les Guises et leurs douze évêchés

Chapitre IV. — L’intrigue espagnole

Les Jésuites sont un ordre espagnol Combien l’Espagne est romanesque Manuel pour faire des romans Matérialité et verbalité Charles-Quint cède à la réaction

Chapitre V. — Les Martyrs

Mœurs réformées, élan musical Pendant quarante ans, les protestants se laissèrent brûler Lois épouvantables de Charles-Quint Les amitiés des martyrs

Chapitre VI. — L’école des martyrs

La mission de Calvin Esprit de Genève anti-calviniste Génie légiste de Calvin La Genève de Calvin, les Psaumes

Chapitre VII. — Politique des Guises. — La guerre. — Metz (1548-1552)

Folie de leur politique L’aveuglement de Charles-Quint fait leur succès 1552. Ils surprennent les Trois Évêchés et repoussent Charles-Quint.

Chapitre VIII. — Ronsard. — Marie-la-Sanglante. – Saint-Quentin (1553-1558)

Ronsard contre Rabelais Philippe II épouse Marie, humilie le pape Henri II infidèle à Diane ; elle l’occupe de guerre (1556) 1558. Défaite et siège de Saint-Quentin ; Coligny

Chapitre IX. — Persécution. — Mort d’Henri II (1558-1559)

Le chrétien peut-il résister à l’autorité ? 1555. L’Église de Paris Chants du Pré-aux-Clercs (mars) Le prêche de la rue Saint-Jacques (4 Septembre) Le roi précipite la paix (3 avril 1559) Menaces du roi. Sa mort (29 juin)

Chapitre X. — Royauté des Guises sous François II (1559-1560)

Portraits des Guises, de Catherine, de Marie Stuart Le roi de Navarre trahit les protestants Influence de l’Espagne en France Le budget de Philippe II

Chapitre XI. — Terrorisme des Guises. — La Renaudie (1560)

Puissance du clergé sur le peuple Esprit général de résistance (mars) Les Châtillon et Condé persistent dans l’obéissance Mort de La Renaudie et supplices

Chapitre XII. — Mort de François II et chute des Guises (1560)

Catherine espionnée par Marie Stuart Le chancelier de L’Hospital Assemblée de Fontainebleau (21 août) Navarre et Condé se livrent Mort de François II (3 décembre)

Chapitre XIII. — Charles IX. — Le Triumvirat. — Poissy et Pontoise (1561)

États généraux d’Orléans (15 décembre 1560) Le clergé s’adresse à l’Espagne (mai 1561) Colloque de Poissy (septembre) Bataille du faubourg Saint-Marceau (27 septembre)

Chapitre XIV. — Intrigue des Guises en Allemagne (1562)

Leur conversion simulée au protestantisme

Chapitre XV. — Massacre de Vassy (1562)

Chapitre XVI. — Première guerre de religion (1562-1563)

Les Guises s’emparent du roi et de sa mère Coligny refuse d’appeler l’étranger Le parti de l’étranger La Saint-Barthélemy de 1562 Bataille de Dreux (19 décembre 156) Guise assassiné (18 février 1563)

Chapitre XVII. — La paix et point de paix (1563-1564)

L’Espagne domine Catherine La balance était impossible Les protestants assassinés partout

Chapitre XVIII. — Le duc d’Albe. — La seconde guerre civile (1564-1567)

Entrevue de Bayonne (juin 1565) Le duc d’Albe aux Pays-Bas (1567) Coligny propose de s’emparer du roi Le Contr’un de La Boétie Bataille de Saint-Denis (10 novembre 1567)

Chapitre XIX. — Suite. — Conquête de la liberté religieuse (1568-1570)

Débâcle morale du vieux parti Henri d’Anjou général à seize ans Mort de Condé à Jarnac (13 mars 1569) Montcontour (3 octobre) Coligny impose la paix (8 août 1570)

Chapitre XX. — Charles IX contre Philippe II (1570-1572)

Catherine, tout Italienne, n’aimait qu’Anjou Jalousie de Charles IX Ses vers, sa violence, son amour Il veut marier son frère en Angleterre (1570) Il agit pour les Turcs

Chapitre XXI. — Coligny à Paris. — Occasion de la Saint-Barthélemy (1572)

Situation de Coligny ; sa tristesse, son isolement Devait-il venir à Paris ? Incertitudes de Catherine Échec des protestants (9 juillet) et découragement du roi

Chapitre XXII. — Les Noces vermeilles (août 1572)

Coligny devait rester à Paris Jalousie des Anglais et froideur d’Orange Mariage de Navarre (18 août) Anjou, menacé par son frère, complote avec Guise

Chapitre XXIII. — Blessure de Coligny. — Charles IX consent à sa mort (22-23 août 1572)

Coligny blessé essaye d’éclairer le roi La reine et Gondi l’effrayent et obtiennent le massacre

Chapitre XXIV. — Mort de Coligny et massacre du Louvre (22-26 août 1572)

Chapitre XXV. — Quelle part Paris prit au massacre (août 1572)

Douceur de quelques capitaines Le capitaine Charpentier fait tuer Ramus

Chapitre XXVI. — Suite (août, septembre, octobre 1572)

Lundi 25 août. Guise à Paris malgré le roi Massacre des marchands protestants Mardi 26. Le roi se déclare auteur du massacre La Saint-Barthélemy des provinces Le Parlement condamne Coligny

Chapitre XXVII. — Le lendemain de la Saint-Barthélemy. — Triomphe de Char-les IX (1572-1574)

Craintes de l’Europe et jalousie de Philippe II. Naissance du parti politique

Chapitre XXVIII. — Fin de Charles IX (1573-1574) Siège de La Rochelle, épuisement des deux partis La république protestante Franco-Gallia d’Hotman Mort de Charles IX (20 mai)

Chapitre XIX. — Des sciences avant la Saint-Barthélemy

Paracelse, Vésale, Servet, Rabelais

Chapitre XXX. — Décadence du siècle. — Triomphe de la mort

Valentine de Birague

Chapitre XXXI. — Henri III (1574-1576)

Catherine commence imprudemment la guerre Humiliation d’Henri III

Chapitre XXXII. — La Ligue (1576)

La Ligue était déjà ancienne

Chapitre XXXIII. — La Ligue échoue aux États de Blois (1576-1577)

Le roi signe la ligue, puis essaye la liberté de conscience

Chapitre XXXIV. — Le vieux parti échoue dans l’intrigue de Don Juan (1577-1578)

Action directe des Jésuites

Chapitre XXXV. — Le Gesù. — Premier assassinat du prince d’Orange (1579-1582)

Épernon, Joyeuse

Chapitre XXXVI. — La Ligue éclate (1585-1586)

L’Espagne fait manquer l’expédition de Guise en Angleterre Elle le fait agir en France

Chapitre XXXVII. — Les conspirations de Reims. — Mort de Marie Stuart (1584-1587)

Chapitre XXXVIII. — Henri III est forcé de s’anéantir lui-même (1587)

Bataille de Coutras (20 octobre)

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Ce qu’en dit wikipedia :

La tentative d’assassinat de Coligny

Le 22 août 1572, un attentat par tir d’arquebuse est perpétré contre Gaspard de Coligny. Si aujourd’hui, il est impossible de connaître l’auteur exact de cet attentat, l’historiographie a retenu trois noms : Les Guise : ce sont les suspects les plus probables. Meneurs du parti catholique, ils veulent venger la mort de François de Guise, assassiné dix ans auparavant, sur l’ordre de Coligny, selon eux. Le coup de feu tiré sur l’amiral est tiré depuis une maison appartenant à un de leurs familiers. Le cardinal de Lorraine et le duc d’Aumale et la duchesse douairière de Guise Antoinette sont les membres de la famille les plus déterminés. Néanmoins, certains historiens pensent que les Guise étaint beaucoup trop soucieux de revenir en grâce auprès du roi pour commettre l’imprudence de l’irriter contre eux. Le duc d’Albe gouverneur des Pays-Bas au nom de Philippe II : Coligny projette d’intervenir militairement aux Pays-Bas pour les libérer du joug espagnol, suivant l’alliance qu’il avait contractée avec les Nassau. Au mois de juin, il a envoyé plusieurs troupes clandestines au secours des protestants de Mons, assiégés par le duc d’Albe. Suite au mariage de Henri de Navarre et de Marguerite de Valois, Coligny espère enfin déclencher la guerre contre l’Espagne afin de consolider davantage l’union entre catholiques et protestants français. Aux yeux des Espagnols, l’amiral représente donc une menace. Toutefois, la correspondance de don Diego de Zuñiga, ambassadeur espagnol en France, du duc d’Albe ou de Philippe II ne permet pas de prouver l’implication de la couronne espagnole dans l’attentat contre le chef huguenot. Au contraire, Don Diego de Zuñiga juge dans ses dépêches que la présence de l’amiral aux côtés de Charles IX constitue plutôt un frein à la guerre ouverte aux Pays-Bas : selon l’ambassadeur, la couronne française ne "jetterait pas le masque" et continuerait à pratiquer une guerre "couverte" contre l’Espagne afin de ne pas renforcer inconsidérément l’influence de Coligny en le plaçant officiellement à la tête de troupes royales[1]. Catherine de Médicis : selon la tradition, Coligny aurait acquis trop d’influence sur le jeune roi. Charles IX en aurait fait son favori en l’appelant familièrement "mon père". Inévitablement, la reine mère en aurait conçu de la "jalousie" ainsi qu’une vive crainte de voir son fils entraîner le royaume dans une guerre aux Pays-Bas contre la puissance espagnole, conformément aux conseils politiques de l’amiral. Cependant, la plupart des historiens contemporains trouvent difficile de croire en la culpabilité de Catherine de Médicis au vu de ses efforts accomplis pour la paix intérieure et la tranquillité de l’État. Par ailleurs, il n’est pas prouvé que Coligny exerçât une influence décisive sur Charles IX. Enfin, il reste l’hypothèse d’un acte isolé, commandité par un personnage relativement peu important, proche du milieu guisard et pro-espagnol. Déroulement du massacre [modifier] Une justice exceptionnelle [modifier] La tentative d’assassinat de Coligny est l’événement déclencheur de la crise qui va mener au massacre. Les protestants protestent contre cet attentat contre leur chef le plus respecté, et réclament vengeance. La capitale est au bord de la guerre civile entre les partisans des Guise et les huguenots. Pour rassurer Coligny et les protestants, le roi vient avec sa cour au chevet du blessé, et lui promet justice. Devant la reculade du roi face aux protestants, les Guise font mine de quitter la capitale laissant le roi et la reine mère dans le plus grand désarroi. Charles IX et Catherine de Médicis prennent peur de se retrouver seul avec les protestants. Depuis la surprise de Meaux en 1567, la reine mère a toujours eu la plus grande appréhension à l’égard des protestants. Pendant le repas de la reine-mère, des protestants viennent bruyamment lui réclamer justice. Le soir même du 23 août, le roi aurait tenu une réunion avec ses conseillers pour décider de la conduite à suivre. Il s’y trouvaient la reine-mère, le duc d’Anjou, le garde des sceaux René de Birague, le maréchal de Tavannes, le baron de Retz, et le duc de Nevers. Il n’existe aucun document permettant d’affirmer avec certitude que la décision d’abattre les principaux chefs militaires protestants ait été prise lors de cette réunion. Vu les circonstances, le conseil décida de procéder à une justice extraordinaire et l’élimination des chefs protestants fut décidée. Il s’agissait de mettre hors d’état de nuire tous les capitaines de guerre protestants. Le conseil épargna les jeunes princes du sang, le roi de Navarre et le prince de Condé. La nuit de la Saint-Barthélemy

Peu de temps après cette décision, les autorités municipales de Paris furent convoquées. Il leur fut ordonné de fermer les portes de la ville et d’armer les bourgeois afin de prévenir toute tentative de soulèvement. Il est aujourd’hui difficile de déterminer la chronologie des évènements et de connaître le moment exact où commença la tuerie. Un signal fut donné, semble-t-il, par la sonnerie de matines (au sens strict, entre minuit et l’aube), à la cloche de l’église Saint-Germain-l’Auxerrois, proche du Louvre et paroisse des rois de France. Auparavant, les nobles protestants furent chassés du palais du Louvre puis massacrés dans les rues. L’amiral de Coligny fut tiré de son lit, achevé et défenestré. Les corps sont traînés dans les rues et rassemblés dans la cour du Louvre[2]. Au petit matin, le peuple, découvrant le massacre, se mit à pourchasser les protestants dans toute la ville. Le massacre dura plusieurs jours, malgré les tentatives du roi pour le faire arrêter. Les étudiants étrangers, les libraires, les changeurs sont massacrés par le peuple, encouragé par les prêtres[3] ; les cadavres sont jetés dans la Seine. Celui de Coligny, retrouvé par la foule, est émasculé, plongé dans la Seine, où il pourrit trois jours avant d’être pendu au gibet de Montfaucon (crime rituel selon Mandrou et Estèbe). Au cimetière des Innocents, ce dimanche 24 août 1572 à midi, un buisson d’aubépine, desséché depuis des mois, se met à reverdir près d’une image de la Vierge. A la rumeur du prodige, les gavroches en transe accourent et des femmes sont hystériques, car ils l’interprètent comme un signe de la bénédiction divine à ces multiples meurtres. [4] Le massacre des protestants ne fut pas général. Certains d’entre eux parvinrent à se cacher chez des amis catholiques et d’autres trouvèrent refuge à l’hôtel de l’ambassadeur d’Angleterre Francis Walsingham, protégé par les gardes du roi, ou encore à l’hôtel de Guise et l’hôtel de Nemours, où la duchesse de Ferrare Renée de France, princesse de sang protestante s’est réfugiée avec une partie de sa suite. Enfin, les familiers de la famille royale comme la duchesse d’Uzès, amie de Catherine de Médicis et les princes, les princesses de sang et quelques membres de leur suite, trouvèrent un abri sûr derrière les murs du Louvre. Les chefs protestants présents à Paris le 24 août qui survécurent sont surtout ceux qui logeaient hors de la ville, dans le faubourg Saint-Germain. La saison des Saint-Barthélemy Quoi qu’il en fût, le 26 août, le roi tint un lit de justice où il endossa la responsabilité de l’exécution des chefs de guerre protestants. Il déclara alors qu’il avait voulu : « prévenir l’exécution d’une malheureuse et détestable conspiration faite par ledit amiral, chef et auteur d’icelle et sesdits adhérents et complices en la personne dudit seigneur roi et contre son État, la reine sa mère, MM. ses frères, le roi de Navarre, princes et seigneurs étant près d’eux. » Mais le massacre de la Saint-Barthélemy fut suivi par bien d’autres : il dure toute une saison, selon l’expression de Michelet. Averties par des témoins, des courriers de commerçants, encouragées par des agitateurs comme le comte de Montsoreau dans le val de Loire[5], les villes de province déclenchèrent leurs propres massacres. Le 25 août, la tuerie atteint Orléans (où elle aurait fait un millier de victimes) et Meaux ; le 26, La Charité-sur-Loire ; le 28 et 29, à Angers et Saumur ; le 31 août, à Lyon ; le 11 septembre, à Bourges ; le 3 octobre, à Bordeaux ; le 4 octobre à Troyes, Rouen, Toulouse ; le 5 octobre, à Albi, Gaillac ; Bourges, Romans, Valence, Orange, furent aussi touchées. On manque de sources pour reconstituer la violence dans d’autres villes. La réaction des autorités est variable : parfois elles encouragent les massacres, comme à Meaux où c’est le procureur du roi qui en donne le signal[6], ou encore à Bordeaux (le massacre est organisé par le Parlement), Toulouse (le duc de Joyeuse, gouverneur, y est très favorable)[7]. Assez souvent, elles tentent de protéger les huguenots, en les mettant en prison (au Mans, à Tours). Cela ne marche pas toujours, et les prisons sont forcées et les protestants y sont massacrés (comme à Lyon, Rouen, Albi). Les gouverneurs militaires contredisent ceux qui prétendent que le roi ordonne et approuve les massacres (ce qui ne suffit pas toujours à les empêcher). Au total, le nombre de morts est estimé à 2 000 à Paris, et de 5 000 à 10 000 dans toute la France.

En apprenant la nouvelle du massacre, le pape Grégoire XIII fit chanter un Te Deum et une médaille à l’effigie du souverain pontife fut frappée afin de célébrer l’événement. Grégoire XIII commanda également au peintre Vasari une série de fresques relatant le massacre (ci-dessus, un détail de la peinture toujours présente dans la Sala Regia au Vatican). Philippe II d’Espagne fit part de sa satisfaction et aurait déclaré : "C’est le plus beau jour de ma vie." Élisabeth Ire d’Angleterre prit le deuil et fit faire le pied de grue à l’ambassadeur français avant de paraître accepter, pour raisons diplomatiques, la thèse du complot huguenot et du "massacre préventif".

Le massacre de la Saint-Barthélemy déclencha la quatrième guerre de religion.

Interprétation historiographique

Tradition historiographique Le massacre de la Saint Barthélemy est devenu très tôt un enjeu historiographique. Devant les contradictions de la politique royale, chacun y est allé de son interprétation. Chez les protestants, on incrimine le roi et la reine-mère coupables à leurs yeux de n’avoir pas su protéger les huguenots, voire d’avoir ordonné le massacre. Des écrivains comme d’Aubigné n’hésitent pas à exagérer les chiffres et à transformer l’évènement comme résultant du seul fait religieux. Du côté des protagonistes catholiques, on cherche à se disculper en rejetant la faute sur l’autre, c’est le cas du maréchal de Saulx-Tavannes, ou encore de Marguerite de Valois, qui dit n’avoir jamais rien su. En réalité, la complexité et la rapidité du drame fut telle que personne n’a jamais su vraiment saisir les différentes phases de son déroulement (De Thou). En revendiquant –tardivement– le massacre, Charles IX en est devenu le principal responsable devant la postérité. Une autre interprétation schématique du massacre consiste à n’en retenir que l’aspect religieux. Sous la Révolution française, une pièce de théâtre qui le met en scène connaît un grand succès : Charles IX ou la Saint Barthélemy (1790) de Marie-Joseph Chénier. L’époque est à la déchristianisation et le massacre de la Saint-Barthélemy est utilisé pour vitupérer le fanatisme catholique. Au XIXe siècle, Alexandre Dumas pérennise cette tradition en romançant l’événement. Aujourd’hui, certaines traditions historiographiques sont remises en cause comme la fameuse phrase prononcée par le roi, le soir du 23 août. Il se serait écrié de colère, sous les conseils répétitifs de sa mère, excédé : « Eh bien soit ! Qu’on les tue ! Mais qu’on les tue tous ! Qu’il n’en reste plus un pour qu’on ne puisse me le reprocher ! ». Nouvelle orientation historiographique Si aujourd’hui, les historiens dissocient l’exécution des chefs protestants du massacre populaire proprement dit, ils débattent encore des responsabilités de la famille royale. L’enjeu est de connaître le degré de leur implication ou de leur inaction dans l’organisation du massacre. L’interprétation traditionnelle, soutenue par Janine Garrisson, fait de Catherine de Médicis et de ses conseillers catholiques les responsables principaux. Paniqués à l’idée d’être découverts d’avoir commandité l’attentat de Coligny et de subir la vengeance des protestants, ils auraient forcé la main à un roi hésitant et velléitaire pour décider l’exécution des principaux chefs militaires. Cette interprétation depuis longtemps acquise est aujourd’hui peu à peu abandonnée, y compris Janine Garrisson qui l’avait reprise. Denis Crouzet replace le massacre dans le contexte idéologique de l’époque : le néoplatonisme. Charles IX et Catherine de Médicis n’ont pu avoir le dessein d’assassiner Coligny, car c’eût été contraire à leur désir de maintenir l’harmonie et la concorde autour de la personne royale. C’est une fois que l’assassinat consume la rupture et que la guerre civile menace de nouveau l’équilibre, que la position du roi et de la reine mère change. Par crainte de voir la guerre reprendre et la montée d’une insurrection protestante, ils auraient choisi d’étouffer celles-ci dans l’œuf. Le principe néo-platonique cher à Catherine de Médicis qui tend à conserver l’unité autour de la personne du roi, les a poussés à sacrifier les principaux chefs protestants et à consentir malgré eux au massacre. Pour Jean-Louis Bourgeon, ce sont les Parisiens, les Guise et les agents du roi Philippe II d’Espagne qui sont les véritables responsables de l’attentat et du massacre. Charles IX et Catherine de Médicis y seraient absolument étrangers. L’historien souligne l’état quasi-insurrectionnel de la ville au moment du mariage. En décembre 1571, plusieurs maisons protestantes avaient déjà été pillées. Les Guise, très populaires à Paris, ont profité de cette situation pour faire pression sur le roi et la reine-mère. Charles IX aurait donc été contraint de précéder la future émeute, qui aurait été le fait des Guise, de la milice bourgeoise et du peuple. Selon Thierry Wanegffelen, l’un des principaux responsables de la famille royale dans cette affaire est le duc d’Anjou. À la suite de l’attentat manqué contre l’amiral de Coligny, qu’il attribue aux Guise et à l’Espagne, les conseillers italiens de Catherine de Médicis ont sans doute préconisé en Conseil royal le meurtre d’une cinquantaine de chefs protestants pour profiter de l’occasion d’éliminer le danger huguenot, mais la reine mère et le roi s’y sont très fermement opposés. Cependant Henri d’Anjou, lieutenant général du royaume, présent à cette séance du Conseil, a pu voir dans l’accomplissement de ce crime d’État une bonne occasion de s’imposer au gouvernement. Il a pris contact avec un autre jeune homme ambitieux, en mal d’autorité et de pouvoir, le duc Henri de Guise (dont l’oncle, le clairvoyant cardinal Charles de Lorraine était alors retenu à Rome), et avec les autorités parisiennes. La Saint-Barthélemy parisienne est issue de cette conjonction d’intérêts, et elle s’explique d’autant mieux que les hommes du duc d’Anjou agissaient au nom du lieutenant général du royaume, donc dans les mentalités de l’époque, au nom du roi. On comprend pourquoi, le lendemain du déclenchement du massacre, Catherine de Médicis ait fait condamner par déclaration royale de Charles IX les crimes, et ait menacé les Guise de la justice royale. Mais lorsque Charles IX et sa mère ont appris l’implication du duc d’Anjou, ils se sont trouvés liés à son entreprise, si bien qu’une seconde déclaration royale, tout en demandant la fin des massacres, en prête l’initiative à la volonté de Charles IX de prévenir un complot protestant. Dans un premier temps le coup d’État de Henri d’Anjou est un succès, mais Catherine de Médicis se serait ingénié à l’écarter du pouvoir en France : elle l’envoie avec l’armée royale s’enliser devant La Rochelle et le fait élire roi de Pologne.

10 Messages de forum

  • Le génocide rwandais en France en 1572, c’est impressionnant !

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  • Si le Protestantisme était l’expression d’une révolte sociale contre le féodalisme orchestré par la bourgeoisie, le Catholiscisme était quant à lui à sa naissance le début du féodalisme dans un système esclavagiste empirique parfois et nomade également.
    Le Protestantisme était une structure de la révolution bourgeoise, une réforme de la religion Chrétienne qui agissait de manière féodale en taxant ses fidèles comme les Seigneurs et les Nobles taxaient les Serfs.
    L’Angleterre première grosse puissance à être sortie du féodalisme à vue la classe bourgeoise prendre le pouvoir en imposant le culte Protestant, ce qui est différent par rapport à la France ou la bourgeoisie à détruit l’ordre féodal par une révolution sociale qui s’est appuyé sur les Serfs.
    Le catholiscisme à contribuer à asseoir l’ordre féodale en Europe, Charlemagne à été réellement le premier grand féodal, ce que quelques predecesseurs Mérovingiens tels que Clovis avaient commencé à faire Charlemagne l’a achevé, un royaume d’abord, un empire aprés, unifié sédentarisé et évangélisé par la force, soumettant les régions aux taxes féodales. Le moyen âge est le début de la Chrétienté Catholique donc du féodalisme.

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    • Je ne sais pas si on peut dire que le protestantisme a été l’expression de la révolte sociale en question. je crois plutôt qu’il a servi de drapeau à cette révolte dont il n’exprimait qu’une petite fraction. cette révolte n’était pas que bourgeoise mais aussi populaire. Bien évidemment ceux qui se servaient de ce drapeau pouvaient être aussi ni bourgeois ni populaires et tout ce qu’il y a de moins révolutionnaires.

      La révolution sociale n’était pas causée par des idéologies religieuses mais par l’explosion des contradictions sociales de la société féodale du fait du succès de celle-ci : d’un grand développement économique que le féodalisme n’était plus capable d’encadrer.

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  • Si il y a évidemment des classes sociales dans tous les peuples et de tout temps, il y a parfois pour des raisons historiques sociales et politiques dans des périodes révolutionnaires des peuples à l’avant garde des révolutions. Bien qu’il y ait des intérets différents au sein de ces peuples. Les génocides qu’ont orchestrés les classes dirigeantes à l’encontre de peuple n’a pas été uniquement fait pour détourner la colère populaire potentiellement révolutionnaire, les génocides ont été également réalisés parce que ces peuples représentaient une menace directe pour les classes dirigeantes. Les différents génocides juifs et le génocide Arménien en sont des preuves.

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  • Pour ne pas que le peuple se retourne contre un gouvernement allié aux riches (pour l’instant…), ils protègent leurs mensonges par d’autres mensonges plus gros, leurs vols par d’autres vols plus grands encore… jusqu’à ce que les caisses soient vides, et le ventre de leurs administrés aussi. C’est à ce moment que la crise survient chaque fois, quand les pauvres finissent par s’apercevoir de la supercherie. Les tensions augmentent d’abord nationalement, par l’intermédiaire de la stigmatisation de quelques minorités sociales (les roms, les musulmans…) qui sont souvent pauvres et mal intégrées car souvent d’origine étrangère. C’est que l’étranger possède pour un gouvernement cet intérêt d’être faiblement représenté, et de coutumes ou de culture différentes, mal connues et par conséquent souvent mal acceptées : il est bien plus facile de rassembler contre « eux », et de leur taper dessus « ensemble ».

    Et la religion est bien souvent le point d’accroche par lequel un gouvernement rassemble pêle-mêle ceux qui deviendront bientôt des boucs-émissaires, car elle permet de « ratisser large » ; et tandis que les grandes religions font les grands conflits, les divisions au sein d’une même religion font les guerres civiles.

    Dans un état de crise économique, si les gouvernements ne veulent pas voir leur domination affaiblie, ils se doivent de créer les conditions d’un conflit susceptible de les conduire soit au maintien de leur position, soit à rechercher des débouchés économiques « ailleurs »…

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  • Je vois que vous ne vous gênez pas pour utiliser une illustration de la Michelade de Nîmes, exécution d’une centaine de... catholiques par les protestants. Visiblement, être schématique et uniquement à charge ne vous pose aucun problème.

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  • Bonjour. Un point de vue sur le massacre assez intéressant pour l’étudiant que je suis par contre laissez moi vous dire que les termes que vous employez pour décrire les ligues catholique et les soldats du roi qui ont massacrés les protestants sont très inappropriés. En effet dans votre article vous les décrivez de "fasciste" , or c’est un terme complètement anachronique, à savoir que le mote "fascisme" prend sons sens lors de la montée au pouvoir de Mussolini en Italie dans les années 1920. C’est même lui qui a inventé se principe d’idéologie de régime militaire encadré et dictatoriale, mais rien à voir avec du racisme ou de la haine envers une autre religion. Sachez qu’avant ses liens d’amitiés avec Hitler, Mussolini était marié avec une riche femme vénitienne d’origine juive. Donc à moins que vous ne faisiez partie de ces gauchiste communiste peu éclairés qui considèrent tout individu qui n’est pas de gauche comme un "sale facho ", veuillez remplacer ce terme par un autre plus approprié tel que "fanatique" par exemple. Merci

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    • Désolé mais les termes ont leur importance et fasciste ne veut nullement dire antisémite. Vous-mêmes expliquez que le fascisme italien ne l’était pas. Pour moi le fascisme n’est pas le fanatisme ni le fanatisme le fascisme. La Saint-Barthélemy, si vous avez lu l’article, n’est pas du fanatisme. C’est un calcul des classes dirigeantes qui ont fait le choix de manipuler violemment les couches moyennes. Le fanatisme religieux n’est pour ces classes dirigeantes qu’un moyen et un prétexte. Il n’a d’importance que pour les couches qui ont été manipulées mais ce n’est pas elles qui ont pris la décision du massacre... tout comme en Allemagne ou dans d’autres situations de fascisme de masse comme au Rwanda.

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  • Le dernier roman de Ken Follett, « Une colonne de feu », est dans la continuité de ses romans historiques et notamment des Piliers de la terre, et aussi de retracer toute l’époque des affrontements entre catholiques et protestants en reliant ce qui se passait dans les différents pays d’Europe, de l’Angleterre à la Suisse, de l’Espagne à la France et aux Pays-Bas et aussi de les relier à la bourgeoisie montante dans la société européenne et au pouvoir royal faible. Par contre, il fait plusieurs contresens historiques dont le plus gros est de propager le mensonge selon lequel le roi Charles IX et la reine-mère Catherine de Médicis auraient lutté jusqu’au bout pour que les religions catholique et protestante ne se combattent pas, que les mariages croisés organisés au sommet des familles royales, entre catholiques et protestants, n’étaient pas un piège. Le roman diffuse l’idée que seul Henri de Guise a organisé la Saint-Barthélemy de Paris. Or rien ne justifie ce parti-pris. Le roi a lui-même diffusé un courrier dans lequel il revendique d’avoir éradiqué les protestants et il a officiellement reçu pour cela les félicitations du pape. La réunion d’une masse de Protestants pour ces mariages croisés dans la famille royale dans une ville de Paris, massivement religieuse catholique et vivant de la manne des églises depuis des décennies, n’a rien d’innocent. C’était un piège orchestré non seulement par Guise mais par le roi et la reine-mère. Catherine est tout particulièrement l’artisan de ce massacre et elle a feint le désir d’en finir avec les violences pour mieux piéger les réformistes du camp protestant.

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