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Le trotskisme après Trotsky

dimanche 19 juillet 2015, par Robert Paris

Témoignages sur Léon Trotsky

Salut à l’opposition de gauche internationale ! C’étaient "les nôtres" !

Quand les staliniens français étaient mobilisés contre le trotskisme, proclamé ennemi numéro un et agent du fascisme

Quand les staliniens ont assassiné tous les trotskistes russes

Défense du trotskysme

Malgré la dérive des différents courants issus du trotskysme, nous ne jetons pas le bébé avec l’eau de la baignoire, ni le trotskysme avec les dérives des descendants...

Trotsky

Défense du marxisme

Programme de Transition

Bolchevisme contre stalinisme L’Internationale communiste après Lénine

La révolution trahie

Les fautes fondamentales du syndicalisme

Comment Trotsky critiquait le courant trotskyste de France sur la question syndicale

Natalia Trotsky, Benjamin Péret, Grandizo Munis

La IV° Internationale en danger

Lettre ouverte au Parti Communiste Internationaliste

Déclaration de rupture avec la IV° Internationale

D’autres écrits de Grandizo Munis

Stéphane Just

Défense du trotskysme - 1

Défense du trotskysme - 2

Nahuel Moreno

Un document scandaleux

David North

Défense de Léon Trotsky

Leon Trotsky and the Fate of Socialism in the 20th Century

Socialism Fight

In defence of trotskism

Tony Cliff

Le trotskysme après Trotsky

Barta

Le P.O.I. et la révolution prolétarienne en France

Rapport sur l’organisation

Les dérives du « trotskisme » sans Trotsky et… contre Trotsky

La défense de l’URSS après la guerre mondiale

L’opportunisme du POI

Pablo révise le marxisme

Trahison du POR et IVème internationale

Le trotskysme devient guérilleriste

Le point de vue de Tony Cliff

Dans le Manifeste communiste, Marx et Engels montrent comment les communistes généralisent l’expérience historique internationale de la classe ouvrière. Cette expérience est en permanence changeante, et le marxisme est donc lui-même en mutation constante. La minute même où le marxisme cesserait de changer serait celle de sa mort. Le plus souvent, les transformations historiques se produisent lentement, de manière presque imperceptible, mais parfois le changement est brusque et radical. Il y a par conséquent dans l’histoire du marxisme des tournants soudains.

0n ne peut, par exemple, comprendre l’innovation qu’apportait le Manifeste Communiste que si l’on prend en considération le contexte de la révolution de 1848 qui s’annonçait alors.

Un autre tournant fut celui de la Commune de Paris qui, en 1871, inspira à Marx, dans La guerre civile en France, l’affirmation que « les travailleurs ne peuvent pas s’emparer de la vieille machine d’Etat et l’utiliser pour construire le socialisme » (1). Les travailleurs avaient pour tâche de détruire l’appareil d’Etat capitaliste, et de bâtir un Etat sans police, sans armée permanente et sans bureaucratie, un Etat dans lequel tous les fonctionnaires seraient élus, révocables à tout instant, et ne percevraient pas de salaire supérieur à celui des ouvriers qu’ils représentaient. Le Manifeste Communiste n’avait mentionné rien de tout cela. Mais désormais Marx savait quels seraient les traits fondamentaux d’un Etat ouvrier. Il n’était pas arrivé à cette conclusion en travaillant à la bibliothèque du British Museum. Sa compréhension venait de l’activité des travailleurs parisiens, qui avaient pris le pouvoir pendant 74 jours et montré quelle forme d’Etat la classe ouvrière était susceptible de créer.

De la même façon, la théorie trotskyste de la révolution permanente a été un produit de la révolution de 1905. Cette théorie exposait que, dans les pays arriérés et sous-développés, la bourgeoisie, arrivant tard, était trop lâche et trop conservatrice pour accomplir des missions démocratiques bourgeoises comme l’indépendance nationale et la réforme agraire. Ces tâches ne pouvaient être menées à bien qu’au moyen d’une révolution conduite par la classe ouvrière prenant la tête de la paysannerie. Dans le processus même de l’accomplissement de ces tâches, une révolution qui serait l’œuvre des travailleurs ne pourrait que transcender les limites des normes bourgeoises de propriété et aboutir à l’établissement d’un Etat ouvrier.

L’idée que la bourgeoisie était contre-révolutionnaire et que la classe ouvrière conduirait la paysannerie n’était pas issue de façon spontanée du brillant cerveau de Trotsky, mais avait été découverte dans la réalité de la révolution de 1905. Celle-ci montrait que c’étaient les travailleurs, et non la bourgeoisie, qui avaient combattu le tsarisme pour établir un contrôle démocratique sur la société. Pétrograd, au centre de la révolution, avait même vu se développer les organes d’un Etat ouvrier - les conseils ouvriers, ou soviets. Le parachèvement du marxisme par des théoriciens comme Lénine ou Rosa Luxemburg est issu, lui aussi, de l’expérience historique, comme le montre le livre de cette dernière sur les grèves de masse, qui est un produit des luttes en Russie et en Pologne au cours de l’année 1905.

Un nouveau tournant se produisit lorsque Staline s’employa à balayer la tradition révolutionnaire bolchevique. Il échut à Trotsky de s’en faire le défenseur. Ce qu’il fit de façon admirable jusqu’à son assassinat en 1940. Cependant, à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la Quatrième Internationale, qu’il avait créée, était confrontée à des défis nouveaux et décisifs - comment prendre en compte une situation profondément différente de celle qui avait été prévue par son fondateur ? Ce qui suscita des difficultés particulières, liées au fait que le mouvement était désormais privé du géant intellectuel qui l’avait conduit jusque-là.

Les pronostics de Trotsky

Avant sa mort, Trotsky avait fait un certain nombre de prédictions. Quatre d’entre elles devaient être contredites par la réalité des développements postérieurs à la Deuxième Guerre Mondiale.

(1) Il avait prévu qu’en Russie le régime stalinien ne survivrait pas à la guerre. Ainsi, dans son article du 1er février 1935, « L’Etat ouvrier, Thermidor et le bonapartisme », Trotsky proclamait que le stalinisme, en tant que forme de bonapartisme, « ne pourrait pas se maintenir ; une sphère en équilibre au sommet d’une pyramide doit nécessairement rouler d’un côté ou de l’autre » ; la conséquence en était « l’effondrement inévitable du régime stalinien » (2).

Le dénouement pouvait être la restauration du capitalisme. Dans la brochure « La guerre et la Quatrième Internationale » (10 juin 1934) Trotsky écrivait que « dans le cas d’une guerre prolongée, accompagnée de la passivité du prolétariat mondial, les contradictions sociales internes à l’URSS non seulement pourraient, mais devraient mener à une contre-révolution bonapartiste bourgeoise » (3).

Le 8 juillet 1936, il élaborait un scénario alternatif :

L’URSS ne pourra émerger de la guerre sans défaite qu’à une condition, c’est qu’elle soit assistée par la révolution à l’Est ou à l’Ouest. Mais la révolution internationale, seul moyen de sauver l’URSS, sera en même temps un coup mortel pour la bureaucratie soviétique. (4)

Quel que soit l’angle sous lequel on se place, il est clair que Trotsky était convaincu de l’instabilité du régime stalinien, au point que dans un article du 25 septembre 1939, « L’URSS dans la guerre », il écrivait que considérer le régime russe comme un système de classe stable aboutirait à « nous mettre dans une situation ridicule » parce qu’on n’était alors plus qu’à « quelques années ou même quelques mois de sa chute honteuse » (5).

La réalité de la fin de la Seconde Guerre Mondiale sera très différente. Le régime stalinien ne s’effondrera pas. En fait, après 1945, il ne cessera de se renforcer, notamment en s’étendant à l’Europe de l’Est.

(2) Trotsky pensait que le capitalisme était entré dans une crise terminale. Le résultat était que la production ne pouvait croître, et qu’ainsi il ne pouvait y avoir ni réformes sociales sérieuses ni amélioration des conditions de vie des travailleurs. En 1938, dans L’agonie du capitalisme et les tâches de la IVème Internationale, Trotsky écrivait que le monde occidental était dans une époque de déclin du capitalisme : lorsque, en général, il ne peut être question de réformes sociales systématiques ou d’amélioration des conditions de vie des masses... quand toute revendication sérieuse du prolétariat, et même toute exigence sérieuse de la petite bourgeoisie, va bien au-delà des limites des rapports de propriété capitalistes et de l’Etat bourgeois (6).

Mais le capitalisme d’après-guerre ne devait pas s’enfoncer dans la stagnation générale ou la décadence. En fait, le capitalisme occidental connut une expansion considérable, qui s’accompagna d’une renaissance du réformisme. Comme l’indique Mike Kidron, « Le système dans son ensemble n’a jamais connu d’expansion aussi rapide et aussi longue que depuis la guerre - deux fois plus vite entre 1950 et 1964 qu’entre 1913 et 1950, et moitié autant que dans la génération précédente » (7).

Par conséquent, les partis sociaux-démocrates et communistes, loin de se désintégrer, émergèrent de la période d’après-guerre plus forts que jamais. Le réformisme put s’épanouir sur la base d’une amélioration du niveau de vie.

En Angleterre, par exemple, le gouvernement Attlee représenta le zénith du réformisme. Formé en 1945, il n’était pas seulement le premier gouvernement travailliste majoritaire, il représentait l’apogée de l’histoire du Labour. Quels que soient les mythes qui entourent encore le gouvernement travailliste de 1945-1951, il ne fait aucun doute qu’il a été dans son œuvre réformatrice le plus efficace de tous les gouvernements travaillistes.

Sous Attlee le sort des travailleurs et de leurs familles était bien meilleur qu’avant la guerre. Le gouvernement put maintenir un haut niveau de dépenses dans le secteur social, et même si les subventions aux produits alimentaires furent réduites, par le budget d’avril 1949, à 465 millions de livres, elles représentaient encore une somme énorme et contribuèrent de façon considérable à faire baisser le coût de la vie pour les masses laborieuses. Et, bien sûr, le plein emploi et une inflation relativement basse étaient pour les travailleurs des avantages substantiels.

Le plein emploi devait assurer au gouvernement un soutien massif. Pendant tout le passage aux affaires des travaillistes, le chômage resta très bas (sauf pendant la crise des carburants, en juin 1951, où il atteignit 3%). Il y avait, en juin 1951, 3.500.000 emplois de plus que six ans auparavant (8). Un autre facteur positif était la protection sociale, dont le National Health Service (Service National de Santé) était le plus beau fleuron.

La popularité du parti travailliste chez les travailleurs restait grande. Dans 43 élections partielles il ne perdit qu’un seul siège ! Les élections générales d’octobre 1951 donnèrent au Labour le chiffre le plus élevé jamais atteint par un parti en Grande-Bretagne : 13.948.605 voix, 49,8% des suffrages. Mais les arcanes du système électoral donnèrent la majorité parlementaire aux conservateurs. Et malgré l’austérité, le rationnement à l’intérieur des frontières, et la guerre outre-mer, le parti travailliste se maintint (9).

La Grande-Bretagne n’était pas une exception. Le niveau de vie s’élevait dans toute l’Europe. Le plein emploi, ou presque, était la règle. Des réformes systématiques furent réalisées et les grands partis réformistes ne perdirent pas leur popularité. En Allemagne, en France, en Espagne, en Norvège, en Suède, au Danemark, les partis sociaux-démocrates restèrent longtemps au pouvoir.

(3) Utilisant sa théorie de la révolution permanente, Trotsky affirmait que, dans les pays arriérés et sous-développés, l’accomplissement des tâches démocratiques bourgeoises - indépendance nationale et réforme agraire - ne pourrait être mené à bien que par le pouvoir ouvrier.

Cela aussi a été réfuté par la réalité. En Chine, le pays le plus peuplé du monde, Mao Zedong mena un parti stalinien complètement coupé des ouvriers à l’unification du pays, à l’indépendance vis-à-vis de l’impérialisme, et à la mise en place de réformes foncières. Des processus similaires se produisirent ailleurs, notamment à Cuba et au Vietnam.

(4) Finalement, si les trois pronostics ci-dessus avaient été corrects, il n’y aurait eu aucune perspective pour le stalinisme et le réformisme, et le terrain aurait été favorable à une croissance très rapide de la Quatrième Internationale. Sur ces bases, Trotsky avait une grande confiance dans le succès pour les années à venir.

Le 10 octobre 1938 il écrivait :

L’humanité est devenue plus pauvre qu’il y a vingt-cinq ans, alors que les moyens de destruction sont infiniment plus puissants. Dans les tout premiers mois de la guerre, par conséquent, une réaction orageuse contre les fumées du chauvinisme se produira dans les masses laborieuses. Les premières victimes de cette réaction, en même temps que le fascisme, seront les partis de la Deuxième et de la Troisième Internationales. Leur effondrement sera la condition indispensable d’un réel mouvement révolutionnaire, qui ne trouvera pas d’autre axe de cristallisation que celui de la Quatrième Internationale, dont les cadres trempés mèneront les ouvriers à la grande offensive (10).

Trotsky avait déjà affirmé que :

Quand le centenaire du Manifeste Communiste (en 1948) sera célébré, la Quatrième Internationale sera devenue la force révolutionnaire majeure sur notre planète (11).

Le 18 octobre 1938, dans un discours intitulé « La fondation de la Quatrième Internationale », Trotsky soulignait ce point :

Dix ans ! Seulement dix ans ! Permettez-moi de finir avec une prédiction : pendant les dix prochaines années, le programme de la Quatrième Internationale deviendra le guide de millions d’hommes, et ces millions de révolutionnaires sauront conquérir le ciel et la terre (12).

Des commentaires répétés sur le même thème confirment que ces affirmations sur la rapide victoire de la Quatrième Internationale n’étaient pas des remarques fortuites, mais furent une constante jusqu’à sa mort.

Hélas, cette prédiction s’avéra elle aussi sans fondement, et les pronostics concernant la Russie, le capitalisme occidental et le Tiers Monde furent démentis par les événements postérieurs à 1945. Très peu d’espace subsistait pour la Quatrième Internationale - les organisations trotskystes restèrent minuscules, sans grande influence sur la classe ouvrière.

La place de Trotsky dans le marxisme

Une remarque préliminaire s’impose, concernant la façon dont nous, trotskystes, devons considérer Trotsky. Il était parmi nous un véritable géant politique : l’organisateur de la Révolution d’Octobre, le chef de l’Armée Rouge, le dirigeant, avec Lénine, du communisme international.

Encore et encore, que ce soit dans sa vision de la situation en Angleterre en 1926, ou de la Révolution Chinoise de 1925-1927, ou de l’Allemagne à l’époque de la montée du nazisme, Trotsky a démontré une extraordinaire capacité à analyser des situations complexes, à pronostiquer les développements ultérieurs, et à suggérer les stratégies nécessaires. Les paroles de Trotsky furent souvent prophétiques. A de nombreux égards ses analyses ont subi avec succès l’épreuve du temps. Aucun des grands penseurs marxistes ne le surpasse dans la capacité à utiliser la méthode du matérialisme historique, à synthétiser des facteurs économiques, sociaux et politiques, à voir leur interaction avec la psychologie de masse de millions d’hommes, et à saisir l’importance du facteur subjectif - le rôle des partis ouvriers et des dirigeants prolétariens - dans les grands événements (13). Son Histoire de la Révolution russe s’élève au-dessus de tous les autres écrits historiques du marxisme. C’est un monument analytique et artistique d’une richesse et d’une beauté inégalées (14).

Les textes de Trotsky des années 1928-1940 - les articles, brochures et livres concernant les événements d’Allemagne, de France et d’Espagne - sont parmi les écrits marxistes les plus brillants. Ils sont de la même veine que les meilleures œuvres historiques de Karl Marx : Le dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte et Les luttes de classe en France. Trotsky ne s’est pas borné à analyser les situations, il a élaboré en même temps une ligne d’action claire pour le prolétariat. En termes de stratégie et de tactique, ses ouvrages sont des manuels révolutionnaires extrêmement précieux, comparables aux meilleures productions de Lénine.

Un exemple de pur joyau parmi les œuvres de Trotsky peut être trouvé dans ses textes concernant l’Allemagne des années qui ont précédé l’accession au pouvoir de Hitler. L’Allemagne possédait à l’époque le mouvement ouvrier le plus puissant du monde. Elle connaissait une récession et une crise sociale qui alimentaient la rapide croissance du mouvement nazi. Confronté à cela, Trotsky mit en œuvre toute son énergie et toute sa science. Dans cette période, il écrivit d’innombrables petits livres, brochures et articles dans lesquels il analysait la situation allemande. Ils font partie des morceaux les plus brillants qui soient sortis de sa plume. Il est impossible de trouver ailleurs une telle prescience du cours des événements. Il avertit de la catastrophe qui menaçait non seulement les Allemands, mais aussi la classe ouvrière internationale, en cas de prise du pouvoir par les nazis. Ses appels à l’action pour les neutraliser, par le front unique de toutes les organisations ouvrières, se faisaient de plus en plus pressants. Tragiquement, ses avertissements prophétiques et ses appels urgents ne furent pas entendus. Sa voix était un cri dans le désert. Ni le Parti Communiste (KPD) ni le Parti Social Démocrate (SPD) ne l’écoutèrent. Si les analyses de Trotsky et ses propositions d’action avaient été acceptées, c’est toute l’histoire ultérieure du siècle qui aurait été changée. L’analyse par Trotsky des événements d’Allemagne est d’autant plus impressionnante qu’il résidait très loin de la scène où ils se déroulaient. Il parvint malgré tout à en suivre les développements au jour le jour, avec leurs tours et leurs détours. Lorsqu’on lit les écrits de Trotsky des années 1930-33, leur caractère très concret donne l’impression que l’auteur vivait sur place, en Allemagne, et non pas sur l’île turque lointaine de Prinkipo (15).

Dans les journées affreusement sombres des années trente, Trotsky brillait pour nous comme une étoile étincelante. Avec la montée terrifiante des nazis, et les procès de Moscou qui condamnaient les dirigeants de la Révolution d’Octobre, du Parti Bolchevik et de l’Internationale comme agents nazis, il était compréhensible que nous fussions profondément dépendants de lui, idéologiquement aussi bien qu’émotionnellement. Nous étions totalement convaincus, et à bon droit, du génie de ses analyses de la situation dans son ensemble, et de la stratégie et des tactiques nécessaires qu’il développait pour y répondre.

Comment les trotskystes ont-ils fait face à la situation après la Deuxième Guerre Mondiale ?

Après la guerre, il était vraiment très douloureux de regarder la réalité, qui était que les pronostics de Trotsky, à la fois sur l’avenir du stalinisme et sur la situation économique, politique et sociale dans l’occident capitaliste, aussi bien que dans l’orient arriéré et sous-développé, ne se trouvaient pas vérifiés. Répéter littéralement ses paroles tout en évitant de faire face à la situation réelle n’était pas seulement lui faire trop d’honneur, c’était aussi l’insulter. Cela aurait abouti à traiter Trotsky comme un personnage coupé de l’histoire, ce qui peut convenir à une secte religieuse mais pas aux disciples du socialisme scientifique, du marxisme. Le cœur lourd, il nous fallait nous rappeler les paroles attribuées à Aristote : « Platon m’est cher, mais la vérité m’est plus chère encore ».

De façon compréhensible donc, mais erronée, la direction de la Quatrième Internationale refusa d’admettre que les pronostics fondamentaux de Trotsky avaient été réfutés par les événements. Faire face à cette vérité était la condition préliminaire indispensable pour répondre à la question : pourquoi n’ont-ils pas été réalisés ? Poser la bonne question, c’est 90% de la réponse. Longtemps avant Isaac Newton, les pommes tombaient des pommiers. Le fait qu’il ait posé la question « pourquoi ? » a permis la découverte de la loi de la gravitation universelle.

Pour surmonter la crise que connaissait le trotskysme à l’échelle mondiale, il fallait contempler l’abîme qui séparait les prédictions de Trotsky de la réalité. Ce qui n’a pas été fait.

Prenons la première prédiction de Trotsky. Comme nous l’avons vu dans le texte cité plus haut, il pensait que le régime stalinien ne survivrait pas à la guerre. Voyant que Staline continuait à diriger la Russie, le dirigeant trotskyste américain James P.Cannon en tira la conclusion que la guerre n’était pas terminée !

Trotsky prédisait que le sort de l’Union soviétique serait scellé par la guerre. Cela reste notre ferme conviction. Sauf que nous ne sommes pas d’accord avec ceux qui affirment inconsidérément que la guerre est finie. La guerre est seulement passée par un premier stade, et connaît en ce moment un processus de regroupement et de réorganisation pour le second. La guerre n’est pas finie, et la révolution dont nous avons affirmé qu’elle surgirait de la guerre n’est pas retirée de l’ordre du jour. Elle a seulement été retardée, remise à plus tard, essentiellement par manque d’un parti révolutionnaire suffisamment fort (16).

Nous sommes là en présence d’un cas extrême de scolastique. Au Moyen-âge, les scolastiques, débattant sur le point de savoir si l’huile se figeait en hiver, ne faisaient pas l’expérience simple qui aurait consisté à mettre un récipient plein d’huile dans la neige et à l’observer, mais recherchaient dans Aristote une réponse à cette question.

Onze moins après la fin de la guerre, il était clair, même pour les trotskystes les plus pourvus d’œillères, que la dictature stalinienne avait survécu aux hostilités. Néanmoins ils persistèrent, proclamant que le régime était dans un état de grande fragilité. Ainsi le numéro d’avril 1946 de Fourth International affirmait-il :

Sans crainte d’exagération, on peut dire que le Kremlin ne s’est jamais trouvé confronté à une situation aussi critique, tant à l’intérieur qu’à l’étranger, que celle qu’il connaît aujourd’hui (17).

Pour étayer cette assertion, on utilisa l’anecdote suivante :

Il s’est produit un incident dans un meeting présidé par Kalinine, au cours duquel une femme s’est levée et lui a demandé comment il pouvait porter d’aussi beaux souliers vernis quand les masses allaient pieds nus ou en bottes de feutre. Ce qui était vraiment audacieux ! Cela montre à quel point le mécontentement contre les privilèges bureaucratiques s’est développé dans les masses (18).

En réalité, loin de décrire l’état incertain de la Russie d’après-guerre, comme j’ai pu le faire remarquer à Ernest Mandel, membre dirigeant de la Quatrième Internationale, lorsque je l’ai rencontré à Paris en septembre 1946, cette histoire avait été publiée de nombreuses années auparavant. En fait, elle se référait à un incident qui s’était produit un quart de siècle plus tôt !

Malgré tout, la conférence de la Quatrième Internationale continua à proclamer que

derrière les apparences d’une puissance jamais atteinte se dissimule la réalité d’une URSS et d’une bureaucratie soviétique qui sont entrées dans une phase critique de leur existence (19).

La prédiction faite par Trotsky d’un effondrement du stalinisme était la conséquence logique de son analyse du caractère de classe de la société russe. Si la prédiction s’avérait fausse, il y avait lieu de remettre en cause l’analyse sur laquelle elle reposait, auquel cas une nouvelle définition de la bureaucratie stalinienne devenait nécessaire. Une façon d’approcher cette question consistait à se demander quelle était la nature de classe des pays d’Europe de l’Est conquis par Staline, qui avaient été très rapidement remodelés en répliques fidèles de la Russie elle-même.

La Quatrième Internationale acceptait sans réserves l’analyse développée par Trotsky de la Russie comme Etat ouvrier, un « Etat ouvrier dégénéré », un Etat ouvrier déformé par une direction bureaucratique. Pourtant si la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, etc., avaient la même nature que la Russie, ne s’ensuivait-il pas que Staline avait accompli une révolution en Europe de l’Est ? N’était-il pas, par conséquent, un révolutionnaire plutôt qu’un contre-révolutionnaire ? Rien n’y faisait.

Au début les dirigeants de la Quatrième Internationale résolurent la contradiction très simplement : malgré les similitudes entre eux, les pays du bloc de l’Est étaient toujours capitalistes, et la Russie un Etat ouvrier.

Mandel affirma en septembre 1946 que « toutes les démocraties populaires », y compris la Yougoslavie, étaient des pays capitalistes. Les staliniens n’avaient pas mené à bien une révolution en Europe de l’Est, mais une contre-révolution. Pour ne citer que ce qu’il écrivit sur la Yougoslavie et l’Albanie : « Dans ces deux pays, la bureaucratie soviétique n’a pas eu besoin de déployer une activité contre-révolutionnaire consistante ; les staliniens locaux s’en sont chargés ». Dans ces deux pays les staliniens avaient construit « un nouvel appareil d’Etat bourgeois » (20).

Pendant deux ans encore, la Quatrième Internationale observa la même ligne sur l’Europe de l’Est. La résolution du second congrès mondial de la Quatrième Internationale, tenu en avril 1948, affirma, en ce qui concernait la nature de classe des « démocraties populaires » (Yougoslavie comprise) que « ces pays conservent leur structure fondamentalement capitaliste... Ainsi, tout en maintenant une fonction et une structure bourgeoises, l’Etat des pays-"tampons" représente en même temps une forme extrême de bonapartisme ». Et elle poursuit : les « démocraties populaires » sont des pays capitalistes comprenant des « formes extrêmes de bonapartisme », « des dictatures policières », etc. Par suite, la destruction du capitalisme, ne pouvant être accomplie que par « l’action révolutionnaire des masses », n’était pas encore réalisée puisque « une révolution exige la destruction violente de la machine d’Etat bureaucratique ». Ainsi, on ne peut défendre aucun de ces Etats mais on doit observer « le plus strict défaitisme révolutionnaire » (21).

Deux mois plus tard, quand Tito rompit avec Staline, la Quatrième Internationale se livra à une acrobatie : la Yougoslavie n’était plus désormais un pays capitaliste sous une dictature policière bonapartiste, mais un authentique Etat ouvrier. Le 1er juillet 1948, le Secrétariat International de la Quatrième Internationale publia une « Lettre ouverte au Parti Communiste de Yougoslavie » : « Vous tenez entre vos mains un immense pouvoir si seulement vous persévérez sur la voie de la révolution socialiste », et notait en conclusion « la promesse d’une résistance victorieuse d’un parti révolutionnaire des travailleurs contre la machine du Kremlin... Vive la Révolution Socialiste Yougoslave ! » (22). C’était là une analyse aussi superficielle que la première, qui ignorait les vantardises de Tito au cinquième congrès du Parti Communiste de Yougoslavie, en 1948, selon lesquelles lui et ses amis savaient comment s’y prendre avec les « trotsko-fascistes », qu’ils avaient traînés devant des Tribunaux Populaires qui les avaient condamnés à mort. Comme le formule la Borba du 4 juillet 1948 :

Une poignée de trotskystes, qui avaient montré pendant la guerre leur vrai visage de collaborateurs et d’agents des envahisseurs, finirent honteusement devant les Tribunaux Populaires (23).

En plus des zigzags de ce genre, qui se produisaient constamment, Michel Pablo, secrétaire général de la Quatrième Internationale, instaura une nouvelle ligne selon laquelle le bloc de l’Est était constitué d’Etats ouvriers d’un type extrême. En 1949, il introduisit la notion de « siècles d’Etats ouvriers déformés » (24). En avril 1954, Pablo écrivait : « Prise entre la menace impérialiste et la révolution mondiale, la bureaucratie soviétique s’est alignée sur la révolution mondiale » (25). En prime, la bureaucratie soviétique mettait en place de façon continue la débureaucratisation et « la libéralisation pleine et entière du régime » (26). Pablo devint un apologiste du stalinisme. S’il devait y avoir « des siècles d’Etats ouvriers déformés », quel rôle restait-il au trotskysme et à la révolution des travailleurs ? Le stalinisme une fois dépeint sous de telles couleurs progressistes, le trotskysme paraissait désormais sans objet.

Quelqu’un qui alla plus loin que Pablo dans la distribution de brevets d’Etats ouvriers à toutes sortes de pays fut Julian Posadas, le trotskyste argentin, dirigeant d’une des versions de la Quatrième Internationale. En plus des pays d’Europe de l’Est, de Cuba, de la Chine, du Nord-Vietnam, de la Corée du Nord et de la Mongolie Extérieure, Posadas découvrit que tout un ensemble d’autres pays étaient des Etats ouvriers. Il affirmait :

... l’Internationale doit suivre de près l’évolution d’une série de pays d’Afrique (et) d’Asie, qui sont en train de devenir des Etats ouvriers, comme la Syrie, l’Egypte, l’Irak, le Mali, la Guinée, le Congo Brazzaville, etc., pour déterminer à quel moment ils passent à la nature d’Etats ouvriers (27).

De façon perverse, Posadas attendait avec enthousiasme l’éclatement d’une guerre atomique mondiale. Il appelait l’Union Soviétique à nucléariser les Etats-Unis. Une « Conférence Extraordinaire » de sa Quatrième Internationale, tenue en 1962, proclamait :

... la guerre atomique est inévitable. Elle détruira peut-être la moitié de l’humanité. Elle va détruire d’immenses richesses humaines. C’est très possible. La guerre atomique va provoquer un véritable enfer sur la terre. Mais cela n’empêchera pas le communisme. Le communisme est une nécessité acquise, non pas à cause des biens matériels produits, mais parce qu’il est dans la conscience des êtres humains. Quand l’humanité réagit et construit une forme communiste comme elle le fait (sic), il n’y a pas de bombe atomique capable de détourner ce que la conscience humaine a acquis et appris...

L’histoire, dans sa forme violente, spasmodique, démontre qu’il ne reste pas beaucoup de temps au capitalisme. Très peu de temps. Nous pouvons dire d’une façon consciencieuse et certaine que si les Etats ouvriers remplissent leur devoir historique, qui est d’aider les révolutions coloniales, le capitalisme n’en a plus pour dix ans à vivre. C’est une déclaration audacieuse mais elle est totalement logique. Le capitalisme n’a pas dix ans à vivre. Si les Etats ouvriers soutiennent de toutes leurs forces la révolution coloniale, le capitalisme n’en a pas pour cinq ans à vivre, et la guerre atomique ne durera qu’une période très brève (28).

La moitié de l’humanité sera éliminée ! Mais qu’importe : la victoire du communisme est assurée !

Nous nous préparons à une étape dans laquelle, avant la guerre atomique nous lutterons pour la conquête du pouvoir, pendant la guerre atomique nous lutterons pour le pouvoir et nous serons au pouvoir, et immédiatement après la guerre atomique nous serons au pouvoir. Il n’y a pas de commencement, il y a une fin à la guerre atomique, parce que la guerre atomique signifie la révolution simultanée dans le monde entier, non pas comme réaction en chaîne, mais simultanée. Simultanéité ne veut pas dire le même jour à la même heure. Les grands événements historiques ne se mesurent pas en heures ou en jours, mais en périodes... La classe ouvrière seule se maintiendra, devra immédiatement rechercher sa cohésion et sa centralisation...

Lorsque la destruction aura commencé, les masses vont se lever dans tous les pays - dans un temps bref, en quelques heures. Le capitalisme ne peut pas se défendre dans la guerre atomique, sinon en se cachant dans des caves et en essayant de détruire tout ce qu’il peut. Les masses, au contraire, vont sortir, devront sortir, parce que la seule façon de survivre c’est de vaincre l’ennemi... L’appareil du capitalisme, la police, l’armée, ne seront pas capables de résister... Il sera nécessaire d’organiser immédiatement le pouvoir des travailleurs... (29)

Dans cette logique, si une bombe H tombait sur Londres, les survivants d’une classe ouvrière paralysée par la peur et l’impuissance prendraient le pouvoir. C’est ainsi que le marxisme passe de l’état de slogan à celui de talisman ! D’Etats ouvriers dans lesquels les ouvriers n’ont aucun pouvoir, aucune liberté d’expression, à une révolution des travailleurs résultant de la destruction atomique des travailleurs ! Quelle régression idéologique ! Au XIXème siècle le socialisme utopique fut dépassé par le socialisme scientifique - le marxisme - mais désormais le marxisme était remplacé par le socialisme « miraculeux » !

Mandel, Pablo et Posadas viennent de la même écurie - le trotskysme dogmatique, qui s’en tient à la parole de Trotsky tout en la vidant de son esprit.

Quid du second pronostic de Trotsky concernant le sort du capitalisme mondial ? Confrontée à une période de développement et de prospérité qui allait être la plus longue dans l’histoire du capitalisme, la conférence d’avril 1946 de la Quatrième Internationale déclarait :

... il n’y a aucune raison de penser que nous soyons en présence d’une nouvelle époque de stabilisation et de développement capitalistes... La guerre a aggravé la désorganisation de l’économie capitaliste et a détruit les dernières possibilités d’un équilibre relativement stable dans les relations sociales et internationales (30).

Ou encore :

Le retour à l’activité économique dans les pays capitalistes affaiblis par la guerre, en particulier dans les pays d’Europe continentale, sera caractérisé par un rythme très lent qui maintiendra leurs économies à des niveaux proches de la stagnation et de la récession (31).

Il était admis que « l’économie américaine va bientôt connaître un boom relatif... » mais cette période devait être de courte durée : « Les Etats-Unis se dirigeront ensuite vers une nouvelle crise économique qui sera plus profonde et plus grave que celle de 1929-33, avec des répercussions bien plus destructives sur l’économie mondiale ». Les perspectives pour le capitalisme britannique étaient « une période prolongée de graves difficultés économiques, de convulsions, et de crises partielles et générales ». Quelle serait la situation des travailleurs à l’échelle mondiale ? « Le prolétariat continuera à travailler dans des conditions bien pires que celles qui existaient avant la guerre » (32).

Une vague révolutionnaire était inévitable dans ces conditions du fait de

la résistance du prolétariat, exigeant une amélioration de ses conditions d’existence, une amélioration incompatible avec la possibilité de maintien du capitalisme.

Si la guerre n’a pas immédiatement provoqué en Europe un soulèvement du genre de celui que nous anticipions, il n’est cependant pas contestable qu’elle a détruit l’équilibre du capitalisme à l’échelle mondiale, ouvrant ainsi une longue période révolutionnaire... (33)

La stagnation du capitalisme mondial et le chômage de masse provoqueraient une situation générale révolutionnaire :

Nous faisons face aujourd’hui à une crise mondiale qui dépasse tout ce que nous avons vu par le passé, et à une montée révolutionnaire mondiale qui se développe, il est vrai, à des rythmes inégaux, mais qui exerce de plus en plus une influence réciproque d’un centre à l’autre, déterminant ainsi une perspective révolutionnaire de longue durée (34).

En 1946, la Quatrième Internationale prédisait que la vague révolutionnaire serait beaucoup plus large et plus haute que celle qui avait suivi la Première Guerre Mondiale :

A la suite de la Première Guerre Mondiale, le graphique de la lutte révolutionnaire était caractérisé d’abord par une montée brève et précipitée, qui atteignit son pic au printemps 1919, et fut suivie par un déclin continu, qui ne fut interrompu que par une nouvelle et courte remontée en 1923.

Cette fois-ci le graphique de la lutte révolutionnaire commence par une montée lente et hésitante, interrompue par de nombreuses oscillations ou retraites partielles, mais sa tendance générale est vers le haut. L’importance de ce fait est évidente. Alors que le mouvement issu de la Première Guerre Mondiale souffrait dès le début du handicap des défaites initiales, par-dessus tout en Allemagne, le mouvement actuel, au contraire, souffre du fait qu’à aucun moment encore les forces totales du prolétariat n’ont été lancées dans la bataille. Les défaites, par conséquent, sont à caractère transitoire et relatif, ne remettent pas en cause les développements ultérieurs, et peuvent être neutralisées par le passage de la lutte à un stade plus avancé (35).

La seule autre alternative envisagée était que, si la vague révolutionnaire n’aboutissait pas à une victoire prolétarienne, la démocratie bourgeoise serait très rapidement remplacée par des régimes fascistes :

A partir du moment où elle récupère son propre appareil répressif et que les conditions économiques et sociales menacent l’existence de son système, la grande bourgeoisie répondra à chaque action des masses prolétariennes en finançant plus massivement les « dirigeants » néo-fascistes. Leur seule difficulté sera celle du choix, car si nous étudions attentivement la situation politique dans les divers pays européens, nous trouvons déjà, sur la scène politique, non pas un, mais plusieurs personnages qui sont potentiellement les Doriot, les Mussolini et les Degrelle de demain. En ce sens, le danger fasciste existe déjà sur tout le continent (36).

En 1947, Mandel écrivit un article qui aboutissait aux conclusions suivantes :

... ce qui suit (sont) les caractéristiques du cycle de production à l’époque de la décadence du capitalisme :

a) Les crises durent plus longtemps, sont plus violentes, et comportent une phase de stagnation plus longue que les périodes de reprise et de prospérité. Le capitalisme ascendant apparaissait comme une longue prospérité interrompue par de brefs intervalles de crise. Le capitalisme décadent apparaît comme une longue crise interrompue par des reprises qui sont de plus en plus brèves et instables.

b) Le marché mondial cesse de croître globalement. Il n’y a plus de boom à l’échelle mondiale. L’éclatement du marché mondial, ou bien la destruction violente d’un concurrent, permettent seuls le développement de booms fiévreux dans certains pays capitalistes.

c) Il n’y a plus de développement global des forces productives à l’échelle nationale. Même pendant les périodes de « prospérité » les secteurs qui se développent ne le font qu’aux dépens d’autres secteurs. Il n’y a plus d’avancées technologiques, ou bien elles ne sont que très partiellement appliquées à la production.

d) Il n’y a plus d’amélioration globale du niveau de vie des travailleurs d’une reprise à une autre. Ceci n’exclut pas bien sûr une relative « amélioration » entre la crise et la reprise, ou une amélioration relative de la situation des chômeurs ou des paysans, etc., transformés pendant la reprise en travailleurs industriels (37).

Quel monde de fantaisie !

Quelqu’un qui lit aujourd’hui, pour la première fois, les déclarations de Mandel, de Pablo, de Posadas et de la Quatrième Internationale, ne peut qu’être choqué de ce que des êtres humains doués de raison aient pu véhiculer de telles illusions. Il n’y a pas plus aveugle que celui qui ne veut pas voir. Les dirigeants du mouvement trotskyste ont fait des efforts démesurés pour éviter de voir la réalité. On ne peut qu’en être rétrospectivement stupéfait. Mais pour comprendre le refus des dirigeants trotskystes de faire face à la réalité, on doit comprendre aussi quelle souffrance cette réalité leur infligeait, en réduisant à néant leurs grandes espérances. Le mouvement trotskyste se comportait comme les sectes chrétiennes qui, au XVIème et au XVIIème siècles, se raccrochaient aux idées du Moyen-âge alors même que le vieux monde se désintégrait et que s’établissait le nouvel ordre capitaliste. Brûler des sorcières était sans doute de leur part un acte irrationnel, mais il peut être expliqué rationnellement.

Même si on peut concevoir les motifs de Mandel, Pablo et Posadas, ils ne sont d’aucune façon justifiables. Pour les marxistes, la règle numéro un c’est que si l’on veut changer la réalité, il faut la comprendre. Le désarroi dans les rangs trotskystes, les zigzags, les scissions, étaient les produits inévitables du refus de saisir la situation réelle dans laquelle se trouvait la classe ouvrière. Ils essayaient de s’orienter à l’aide d’une carte totalement périmée. Le trotskysme mondial s’engagea ainsi dans une impasse. La crise générale du mouvement exigeait une réévaluation profonde des perspectives de l’humanité.

Préserver l’essence du trotskysme tout en s’écartant des écrits de Trotsky

Les quelques camarades qui ont fondé la tendance des International Socialists n’étaient pas disposés à utiliser le marxisme comme un substitut à la réalité, mais au contraire voulaient en faire l’arme permettant de maîtriser cette réalité. Dans les années 1946-1948 nous nous sommes attachés à cette question très difficile. Nous devions être clairs sur le fait que nous étions les continuateurs d’une tradition - celle de Marx, Lénine et Trotsky - mais que nous faisions face à des situations nouvelles. C’était à la fois une continuation et un nouveau départ. Intransigeance intellectuelle ne signifie pas dogmatisme ; appréhender une réalité changeante ne peut se faire dans l’imprécision. Notre critique du trotskysme orthodoxe était conçue comme un retour au marxisme classique.

L’argumentation qui suit n’est pas basée sur une approche rétrospective. La vision rétrospective est toujours parfaite. Nous allons voir comment trois théories se sont développées face aux événements postérieurs à la Seconde Guerre Mondiale : les théories du capitalisme d’Etat, de l’économie permanente d’armements et de la révolution permanente déviée. Les trois domaines qu’elles comportent - la Russie et l’Europe de l’Est, les pays capitalistes avancés, et le Tiers Monde - couvrent la totalité du globe terrestre.

Chaque question sera traitée initialement de façon séparée. Ce n’est qu’ensuite qu’il sera possible d’établir des interconnections et donc d’expliquer le schéma de développement global. C’est seulement du sommet d’une montagne que l’on peut voir comment convergent les différents chemins d’accès.

Notes :

(1) - K. Marx, La guerre civile en France, Ed. de Pékin, 1972

(2) – L. Trotsky, Writings 1934-35, New York 1974, pp. 181-182

(3) – L. Trotsky, Writings 1933-34, New York 1975, p. 316

(4) – L. Trotsky, Writings 1935-36, New York 1977, p. 260

(5) – L. Trotsky, Défense du marxisme, E.D.I. 1972, p. 115

(6) – W. Reisner (éd.), Documents of the Fourth International, New York 1973, p. 183

(7) – M. Kidron, Western Capitalism Since the War, Londres 1970, p. 11

(8) – T. Cliff et D. Gluckstein, The Labour Party : a Marxist History, Londres 1988, p. 227

(9) – idem, p. 253

(10) – L. Trotsky, Writings 1938-39, New York 1974, p. 78

(11) – L. Trotsky, Writings 1937-38, New York 1976, p. 27

(12) – L. Trotsky, Writings 1938-39, p. 87

(13) – voir T. Cliff, Trotsky : the Darker the Night the Brighter the Star, Londres 1993, p. 198

(14) – idem, p. 383

(15) – idem, p. 109

(16) – cette déclaration a été faite en novembre 1945. Voir J.P. Cannon, The Struggle for Socialism in the « American Century », New York 1977, p. 200

(17) – Fourth International, avril 1946

(18) – idem

(19) – Fourth International, juin 1946

(20) – E. Germain (pseudonyme d’E. Mandel), « L’Union soviétique après la guerre », Fourth International, septembre 1946

(21) – Fourth International, juin 1948

(22) – Fourth International, août 1948

(23) – cité dans T. Cliff, Neither Washington Nor Moscow, Londres 1982, pp. 84-85

(24) – voir « Sur la nature de classe de la Yougoslavie », publié dans le N° d’octobre 1949 de International Information Bulletin

(25) – Bulletin interne du L.S.S.P., Ceylan, avril 1954, p. 7

(26) – idem, p. 15

(27) – Robert J. Alexander, International Trotskyism, Durham et Londres 1991, p. 664

(28) – idem, p. 334

(29) – idem, pp. 663-664

(30) – Fourth International, juin 1946

(31) – idem

(32) – idem

(33) – idem

(34) – idem

(35) – E. Germain (Mandel), « La première phase de la révolution européenne », in Fourth International, août 1946

(36) – E. Germain, « Problèmes de la révolution européenne », in Fourth International, septembre 1946

(37) – E. Germain, « From the ABC to Current Readings : Boom, Revival or Crisis ? ». Tony Cliff réfuta la tentative de Mandel de nier l’évidence d’un redémarrage de l’économie. Cet article a été publié à nouveau dans Neither Washington Nor Moscow, pp. 24-39

Le point de vue de Barta

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