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Révolution bourgeoise et religion

vendredi 28 mars 2008, par Robert Paris

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Lire également l’article "La Révolution française contre la christianisme".

Extrait de "Socialisme utopique et socialisme scientifique" d’Engels

Quand l’Europe émergea du moyen âge, la bourgeoisie montante ; des villes constituait chez elle l’élément révolutionnaire. Cette classe avait conquis dans l’organisation féodale une position reconnue, mais qui, elle-même, était devenue trop étroite pour sa force d’expansion. Le développement de la classe moyenne, de la bourgeoisie, devenait incompatible avec le maintien du système féodal : le système féodal devait donc être détruit.

Or le grand centre international du féodalisme était l’Église catholique romaine. Elle rassemblait toute l’Europe féodale de l’Occident, malgré ses guerres intestines nombreuses, en un grand système politique, opposé aux Grecs schismatiques aussi bien qu’aux pays musulmans. Elle couronnait les institutions féodales de l’auréole d’une consécration divine. Elle avait organisé sa propre hiérarchie sur le modèle féodal et elle avait fini par devenir le seigneur féodal de loin le plus puissant, propriétaire d’un bon tiers au moins des terres du monde catholique. Avant que le féodalisme profane pût être attaqué dans chaque pays avec succès et par le menu, il fallait que son organisation centrale sacrée fût détruite.

De plus, parallèlement à la montée de la bourgeoisie, se produisit le grand essor de la science ; de nouveau on cultivait l’astronomie, la mécanique, la physique, l’anatomie et la physiologie. Et la bourgeoisie avait besoin, pour le développement de sa production industrielle, d’une science qui établît les propriétés physiques des objets naturels et les modes d’action des forces de la nature. Or jusque-là, la science n’avait été que l’humble servante de l’Église, qui ne lui avait jamais permis de franchir les limites posées par la foi ; c’est la raison pour laquelle elle était tout, sauf une science. Elle s’insurgea contre l’Église ; la bourgeoisie, ne pouvant se passer de la science, fut donc contrainte de se joindre au mouvement de révolte.

Ces remarques, bien qu’intéressant seulement deux des points où la bourgeoisie montante devait fatalement entrer en collision avec la religion établie, suffisent pour démontrer, d’abord que la classe la plus directement intéressée dans la lutte contre les prétentions de l’Église catholique était la bourgeoisie, et ensuite que toute lutte contre le féodalisme devait à l’époque revêtir un déguisement religieux et être dirigée en premier lieu contre l’Église. Mais si les Universités et les marchands des villes lancèrent le cri de guerre, il était certain qu’il trouverait-et il trouva en effet-un puissant écho dans les masses populaires des campagnes, chez les paysans, qui partout devaient durement lutter pour leur existence même contre leurs seigneurs féodaux, tant spirituels que temporels.

La longue lutte de la bourgeoisie contre le féodalisme atteignit son point culminant dans trois grandes batailles décisives.

La première fut ce qu’on appelle la Réforme protestante en Allemagne. Au cri de guerre de Luther contre l’Église, deux insurrections politiques répondirent : d’abord l’insurrection de la petite noblesse dirigée par Franz de Sickingen (1523) puis la grande guerre des Paysans (1525). Toutes les deux furent vaincues, surtout à cause de l’indécision des bourgeois des villes, qui y étaient cependant les plus intéressés ; nous ne pouvons examiner ici les causes de cette indécision. Dès ce moment, la lutte dégénéra en une querelle entre les princes locaux et le pouvoir central, et elle eut pour conséquence de rayer pour deux siècles l’Allemagne du nombre des nations européennes jouant un rôle politique. La réforme luthérienne enfanta certes un nouveau credo, mais une religion adaptée aux besoins de la monarchie absolue. Les paysans allemands du Nord- Est ne s’étaient pas plutôt convertis au luthéranisme, que d’hommes libres ils furent ramenés au rang de serfs.

Mais là où Luther échoua, Calvin remporta la victoire. Le dogme calviniste convenait particulièrement bien aux éléments les plus hardis de la bourgeoisie de l’époque. Sa doctrine de la prédestination était l’expression religieuse du fait que, dans le monde commercial de la concurrence, le succès et l’insuccès ne dépendent ni de l’activité, ni de l’habileté de l’homme, mais de circonstances échappant à son contrôle. Succès ou insuccès ne sont pas ceux de qui veut ou de qui dirige : ils tiennent à la grâce de puissances économiques supérieures à l’individu et inconnues de lui. Cela était particulièrement vrai à une époque de révolution économique, alors que de nouveaux centres commerciaux et de nouvelles routes de commerce remplaçaient tous les anciens, que les Indes et l’Amérique étaient ouvertes au monde, et que les articles de foi économiques les plus respectables la valeur de l’or et de l’argent-commençaient à chanceler et à s’écrouler. De plus la constitution de l’Église de Calvin était absolument démocratique et républicaine, et là où le royaume de Dieu était républicains, les royaumes de ce monde pouvaient-ils rester sous la domination de monarques, d’évêques et de seigneurs féodaux ? Tandis que le luthéranisme allemand devenait un instrument docile entre les mains des princes, le calvinisme fonda une République en Hollande et d’actifs partis républicains en Angleterre et, surtout, en Écosse.

Le deuxième grand soulèvement de la bourgeoisie trouva dans le calvinisme une doctrine toute prête. Ce soulèvement eut lieu en Angleterre. La bourgeoisie des villes mit le mouvement en train, et la yeomanry des campagnes le fit triompher. Il est assez curieux que, dans les trois grandes révolutions de la bourgeoisie, la paysannerie fournisse les armées pour soutenir le combat et qu’elle soit précisément la classe qui, la victoire acquise, doive être le plus sûrement ruinée par ses conséquences économiques. Un siècle après Cromwell, la yeomanry avait pratiquement disparu. Cependant sans cette yeomanry et sans l’élément plébéien des villes, jamais la bourgeoisie livrée à ses propres forces n’aurait pu continuer la lutte jusqu’au bout et n’aurait pu faire monter Charles Ire sur l’échafaud. Pour que la bourgeoisie pût consolider jusqu’à ces conquêtes qui étaient alors à portée de sa main, il fallut que la révolution dépassât de beaucoup le but qui lui était assigné exactement comme en France en 1793 et en Allemagne en 1848. Il semble que ce soit là une des lois de l’évolution de la société bourgeoise.

Quoi qu’il en soit, cet excès d’activité révolutionnaire fut nécessairement suivi en Angleterre par l’inévitable réaction, qui, à son tour, dépassa le point où elle aurait pu s’arrêter. Après une série d’oscillations, le nouveau centre de gravité finit par être atteint et il devint un nouveau point de départ. La grande période de l’histoire anglaise, que la « respectabilité » nomme la grande rébellion », et les luttes qui suivirent parvinrent à leur achèvement avec cet événement relativement insignifiant de 1689 que les historiens libéraux appellent « la glorieuse révolution ».

Le nouveau point de départ fut un compromis entre la bourgeoisie montante et les ci-devant propriétaires féodaux. Ces derniers, bien que nommés alors comme aujourd’hui l’aristocratie, étaient depuis longtemps en train de devenir ce que Louis-Philippe ne devint que beaucoup plus tard : « le premier bourgeois du royaume ». Heureusement pour l’Angleterre, les vieux barons féodaux s’étaient entre-tués durant la guerre des Deux-Roses. Leurs successeurs, quoique issus pour la plupart des mêmes vieilles familles, provenaient cependant de branches collatérales si éloignées qu’ils constituèrent un corps tout à fait nouveau ; leurs habitudes et leurs goûts étaient plus bourgeois que féodaux ; ils connaissaient parfaitement la valeur de l’argent et ils se mirent immédiatement à augmenter leurs rentes foncières, en expulsant des centaines de petits fermiers qu’ils remplaçaient par des moutons. Henry VIII, en dissipant en donations et prodigalités les terres de l’Église créa une légion de nouveaux propriétaires fonciers bourgeois : les innombrables confiscations de grands domaines puis leur octroi à des demi ou à de parfaits parvenus par le biais de concessions, qui furent renouvelées pendant tout le XVIIe siècle, aboutirent au même résultat. C’est pourquoi à partir de Henry VII, l’ « aristocratie » anglaise, loin de contrecarrer le développement de la production industrielle, avait au contraire cherché à en bénéficier indirectement ; et de même il s’était toujours trouvé une fraction de grands propriétaires fonciers disposés, pour des raisons économiques et politiques, à coopérer avec les dirigeants de la bourgeoisie industrielle et financière. Le compromis de 1689 se réalisa donc aisément. Les dépouilles politiques — postes, sinécures, gros traitements, furent abandonnées aux grandes familles de la noblesse terrienne, sans que, pour autant, on négligeât le moins du monde les intérêts économiques de la bourgeoisie commerçante, industrielle et financière. Et ces intérêts économiques étaient déjà à l’époque suffisamment puissants pour déterminer la politique générale de la nation. Il pouvait bien y avoir des querelles sur les questions de détail, mais, dans l ensemble, l’oligarchie aristocratique ne savait que trop bien que sa prospérité économique était irrévocablement liée ù celle de la bourgeoisie industrielle et commerçante.

Dès lors la bourgeoisie fut une partie intégrante, modeste certes, mais reconnue comme telle, des classes dirigeantes de l’Angleterre. Avec toutes les autres, elle avait un intérêt commun au maintien de la sujétion de la grande masse ouvrière de la nation. Le marchand ou le manufacturier lui-même occupait la position de maître ou, comme on disait jusqu’à ces derniers temps, de « supérieur naturel » envers ses ouvriers, commis et domestiques. Son intérêt lui commandait de leur soutirer autant de bon travail que possible ; pour cela il devait les former à la soumission convenable. Il était lui-même religieux, la religion lui avait fourni le drapeau sous lequel il avait combattu le roi et les seigneurs ; il ne fut pas long à découvrir les avantages que l’on pouvait tirer de cette même religion pour agir sur l’esprit de ses inférieurs naturels et pour les rendre dociles aux ordres des maîtres qu’il avait plu à Dieu de placer au- dessus d’eux. Bref, la bourgeoisie anglaise avait désormais à prendre sa part dans l’oppression des « classes inférieures », de la grande masse productrice de la nation, et un de ses instruments d’oppression fut l’influence de la religion.

Un autre fait contribua à renforcer les penchants religieux de la bourgeoisie : la montée du matérialisme en Angleterre. Cette nouvelle doctrine non seulement scandalisait les dévots de la bourgeoisie, mais elle s’annonçait comme une philosophie qui ne convenait qu’aux lettrés et aux gens du monde cultivés, par opposition à la religion qui était tout juste bonne pour la grande masse inculte, y compris la bourgeoisie. Avec Hobbes, le matérialisme apparut sur la scène, comme défenseur de l’omnipotence et des prérogatives royales ; il faisait appel à la monarchie absolue pour maintenir sous le joug ce puer robustus sed malitiosus qu’était le peuple. Il en fut de même avec les successeurs de Hobbes, avec Bolingbroke, Shaftesbury, etc. ; la nouvelle forme déiste du matérialisme demeura une doctrine aristocratique, ésotérique et par conséquent odieuse à la bourgeoisie et par son hérésie religieuse, et par ses associations politiques anti-bourgeoises. Par conséquent, en opposition à ce matérialisme et à ce déisme aristocratiques, les sectes protestantes qui avaient fourni son drapeau et ses combattants à la guerre contre les Stuarts, continuèrent à constituer la force principale dé la classe moyenne progressive et forment aujourd’hui encore l’épine dorsale du « grand Parti libéral ».

Cependant, le matérialisme passait d’Angleterre en France où il rencontra une autre école philosophique matérialiste, issue du cartésianisme, avec laquelle il se fondit. Tout d’abord, il demeura en France aussi une doctrine exclusivement aristocratique ; mais son caractère révolutionnaire ne tarda pas à s’affirmer. Les matérialistes français ne limitèrent pas leurs critiques aux seules questions religieuses, ils s’attaquèrent à toutes les traditions scientifiques ou institutions politiques qu’ils rencontraient ; et afin de prouver que leur doctrine pouvait avoir une application universelle, ils prirent au plus court et l’appliquèrent hardiment à tous les objets du savoir dans l’oeuvre gigantesque qui leur valut leur nom l’Encyclopédie. Ainsi sous l’une ou l’autre de ses deux formes matérialisme déclaré ou déisme ce matérialisme devint la profession de foi de toute la jeunesse cultivée de France, à tel point que lorsque la Révolution éclata, la doctrine philosophique, mise au monde en Angleterre par les royalistes, donna leur étendard théorique aux républicains et aux terroristes français, et fournit le texte de la Déclaration des droits de l’homme.

La Révolution française fut le troisième soulèvement de la bourgeoisie ; mais elle fut le premier qui rejeta totalement l’accoutrement religieux et livra toutes ses batailles sur le terrain ouvertement politique ; elle fut aussi le premier qui poussa la lutte jusqu’à l’anéantissement de l’un des combattants, l’aristocratie, et jusqu’au complet triomphe de l’autre, la bourgeoisie. En Angleterre, la continuité des institutions pré révolutionnaires et post révolutionnaires et le compromis entre les grands propriétaires fonciers et les capitalistes trouvèrent leur expression dans la continuité des précédents juridiques et dans le maintien religieux des formes féodales de la loi. La Révolution française opéra une rupture complète avec les traditions du passé, elle balaya les derniers vestiges du féodalisme et créa, avec le Code civil, une magistrale adaptation de l’ancien droit romain aux conditions du capitalisme moderne ; il est l’expression presque parfaite des relations juridiques correspondant au stade de développement économique que Marx appelle la production marchande ; si magistrale, que ce code de la France révolutionnaire sert aujourd’hui encore de modèle pour la réforme du droit de propriété dans tous les pays, sans en excepter l’Angleterre. N’oublions pas cependant que si la loi anglaise continue à exprimer les relations économiques de la société capitaliste dans cette langue barbare de la féodalité, qui correspond à la chose à exprimer exactement comme l’orthographe anglaise correspond à la prononciation anglaise, — Vous écrivez Londres et vous prononcez Constantinople, disait un Français — cette même loi anglaise est aussi la seule qui ait conservé intacte et transmis à l’Amérique et aux colonies la meilleure part de cette liberté personnelle, de cette autonomie locale et de cette indépendance à l’égard de toute intervention, celle des cours de justice exceptée, bref de ces vieilles libertés germaniques qui sur le continent ont été perdues pendant l’époque de la monarchie absolue et n’ont encore été pleinement reconquises nulle part.

Mais revenons à notre bourgeois anglais. La Révolution française lui procura une splendide occasion de détruire, avec le concours des monarchies continentales, le commerce maritime français, d’annexer des colonies françaises et d’écraser les dernières prétentions de la France à la rivalité sur mer. C’est une des raisons pour lesquelles il combattit la Révolution. L’autre était que les méthodes de cette Révolution lui étaient profondément déplaisantes. Non seulement son « exécrable » terrorisme, mais même sa tentative de pousser jusqu’au bout la domination bourgeoise. Que deviendrait le bourgeois sans son aristocratie, qui lui enseignait les belles manières (pour vilaines qu’elles fussent), qui inventait pour lui ses modes, qui fournissait des officiers à l’armée, pour le maintien de l’ordre à l’intérieur, et à la flotte, pour la conquête de nouvelles colonies et de nouveaux marchés ? Il est vrai qu’il y avait une minorité progressive de la bourgeoisie, dont les intérêts n’étaient pas tellement bien servis avec ce compromis ; cette fraction, recrutée principalement dans la classe moyenne la moins riche, sympathisa avec la Révolution, mais elle était impuissante au Parlement.

Ainsi, tandis que le matérialisme devenait le credo de la Révolution française, le bourgeois anglais, vivant dans la crainte du Seigneur, resta d’autant plus fermement attaché à sa religion. Le règne de la Terreur à Paris n’avait-il pas montré à quoi on en arriverait si les instincts religieux des masses se perdaient ? Plus le matérialisme se propageait de la France aux pays voisins, renforcé par des courants théoriques similaires, en particulier par la philosophie allemande, plus le matérialisme et la libre-pensée en général devenaient, sur le continent, les qualités requises de tout homme cultivé, et plus opiniâtrement la classe moyenne d’Angleterre se cramponnait à ses multiples confessions religieuses. Ces confessions pouvaient différer les unes des autres, mais toutes étaient résolument religieuses et chrétiennes.

Tandis que la Révolution assurait en France le triomphe politique de la bourgeoisie, en Angleterre Watt, ArkWright, Cartwright et d’autres amorçaient une révolution industrielle qui déplaça totalement le centre de gravité de la puissance économique. La richesse de la bourgeoisie grandit à une vitesse considérablement plus rapide que celle de l’aristocratie foncière. Au sein de la bourgeoisie elle-même, l’aristocratie financière, les banquiers, etc., furent relégués au second plan par les manufacturiers. Le compromis de 1689, même après les changements graduels qu’il avait subis à l’avantage de la bourgeoisie, ne correspondait plus aux positions relatives des parties contractantes. Le caractère de ces parties s’était également modifié ; la bourgeoisie de 1830 différait grandement de celle du siècle précédent. Le pouvoir politique, demeuré entre les mains de l’aristocratie, qui l’employait pour résister aux prétentions de la nouvelle bourgeoisie industrielle, devint incompatible avec les nouveaux intérêts économiques. Une lutte nouvelle contre l’aristocratie s’imposait, qui ne pouvait se terminer que par la victoire de la nouvelle puissance économique. D’abord, sous l’impulsion imprimée par la révolution française de 1830, le _Reform act_ passa en dépit de toutes les oppositions. Il donna à la bourgeoisie un position puissante et reconnue dans le Parlement. Puis l’abrogation des lois sur les céréales assura à jamais la suprématie de la bourgeoisie sur l’aristocratie foncière, principalement de sa fraction la plus active, les manufacturiers. C’était la plus grande victoire de la bourgeoisie ; mais ce fut aussi la dernière qu’elle remporta pour son profit exclusif. Tous ses autres triomphes, par la suite, elle dut en partager les bénéfices avec une nouvelle puissance sociale, d’abord son alliée, mais bientôt sa rivale.

La révolution industrielle avait donné naissance a une classe de grands capitalistes industriels mais aussi à une classe d’ouvriers d’industrie — bien plus nombreuse encore. Cette classe grandit en nombre au fur et à mesure que la révolution industrielle mettait la main sur de nouvelles tranches d’industries, et sa puissance grandit en proportion. Cette puissance, elle la fit sentir, dès 1824, en obligeant un Parlement récalcitrant à abroger les lois interdisant les coalitions ouvrières. Pendant l’agitation pour le Reform Act, les ouvriers constituèrent l’aile radicale du parti de la réforme : la loi de 1832 les ayant exclus du droit de vote, ils formulèrent leurs revendications dans la Charte du peuple et s’organisèrent, en opposition au grand parti bourgeois réclamant l’abrogation des lois sur les céréales, en un parti indépendant, le Parti chartiste, le premier parti ouvrier des temps modernes.

Alors éclatèrent les révolutions continentales de février mars 1848, dans lesquelles le peuple ouvrier joua un rôle si prépondérant et formula, du moins à Paris, des revendications qui, à coup sûr, étaient inadmissibles du point de vue de la société capitaliste. Et ce fut ensuite la réaction générale. D’abord la défaite des chartistes, le 10 avril 1848 ; puis l’écrasement de l’insurrection des ouvriers parisiens, en juin ; puis les défaites de 1849 en Italie, en Hongrie, dans l’Allemagne du Sud, et finalement la victoire de Louis Bonaparte sur Paris, le 2 décembre 1851. Pour un temps au moins, l’épouvantail des revendications ouvrières était chassé, mais à quel prix ! Si le bourgeois anglais était déjà convaincu de la nécessité de maintenir les gens du peuple dans une humeur religieuse, combien plus impérieusement cette nécessité doit s’imposer à lui après toutes ces expériences ! Sans se soucier des sarcasmes de ses compères continentaux, il continua à dépenser bon an mal an des milliers et des dizaines de milliers de livres pour l’évangélisation des classes inférieures ; comme si sa propre machine religieuse n’y suffisait, il fit appel à Frère Jonathan, le plus grand organisateur à l’époque de l’entreprise religieuse, importa d’Amérique le revivalisme, Moody et Sankey et consorts, et finalement il accepta l’aide dangereuse de l’Armée du Salut, qui fait revivre la propagande du christianisme primitif, s’adresse aux pauvres comme à des élus, combat le capitalisme d’une manière religieuse et entretient ainsi un élément d’antagonisme de classe propre au christianisme primitif, susceptible de devenir un jour gênant pour les gens aisés qui sont aujourd’hui ses bailleurs de fonds consentants.

Il semble que ce soit une loi du développement historique, que la bourgeoisie ne puisse, en aucun pays d’Europe, s’emparer du pouvoir politique — du moins pour une période assez longue à la manière exclusive dont l’aristocratie féodale l’a conservé au moyen âge. Même en France, où la féodalité fut complètement extirpée, la bourgeoisie dans sa totalité n’a détenu pleinement le pouvoir que pendant les périodes très courtes. Pendant le règne de Louis-Philippe (1830-1848), une très petite fraction de la bourgeoisie gouverna le royaume, la fraction la plus nombreuse étant exclue du suffrage par un cens très élevé. Sous la deuxième République (1848-1851), la bourgeoisie tout entière régna, mais trois ans seulement ; son incapacité fraya la roule à l’Empire. C’est seulement maintenant sous la troisième République que la bourgeoisie, en son entier, a conservé le pouvoir pendant plus de vingt ans ; elle donne déjà les signes réconfortants de décadence. Un règne durable de la bourgeoisie n’a été possible que dans des pays comme l’Amérique, où il n’y avait pas de féodalité et où, d’emblée, la société est partie d’une base bourgeoise. Cependant en Amérique, comme en France, les successeurs de la bourgeoisie, les ouvriers, frappent déjà à la porte.

En Angleterre la bourgeoisie ne posséda jamais le pouvoir sans partage. Même la victoire de 1832 laissa à l’aristocratie foncière la possession presque exclusive de toutes les hautes fonctions gouvernementales. La mansuétude avec laquelle la riche classe moyenne acceptait cette situation demeura pour moi incompréhensible, jusqu’à ce que j’eusse entendu dans un discours public le grand industriel libéral, M. W. A. Forster, supplier les jeunes gens de Bradford d’apprendre le français pour faire leur chemin dans le monde ; il citait sa propre expérience et racontait qu’il s’était senti tout penaud, quand, en sa qualité de ministre, il dut fréquenter une société où le français était au moins aussi nécessaire que l’anglais. De fait, les bourgeois anglais étaient en règle générale à cette époque des parvenus absolument sans culture, et ne pouvaient faire autrement que d’abandonner bon gré mal gré à l’aristocratie ces postes élevés du gouvernement, qui exigeaient d’autres qualités qu’une étroitesse insulaire et une suffisance insulaire, épicées de roublardise commerciale. Même aujourd’hui les débats interminables de la presse sur l’éducation bourgeoise démontrent que la classe moyenne anglaise ne se croit pas encore assez bonne pour une éducation supérieure et ambitionne quelque chose de plus modeste Ainsi, même après l’abrogation des lois sur les céréales, on considéra comme tout naturel, que les hommes qui avaient remporté la victoire, les Cobden, les Bright, les Forster, etc., fussent exclus de toute participation au gouvernement officiel du pays, jusqu’à ce qu’enfin, vingt ans après, un nouveau Reform act leur ouvrît les portes du ministère La bourgeoisie anglaise est encore aujourd’hui si pénétrée du sentiment de son infériorité sociale qu’elle entretient à ses propres frais et à ceux de la nation une classe de parasites décoratifs pour représenter dignement la nation dans toutes les circonstances solennelles, et qu’elle s’estime fort honorée quand un de ses membres est jugé assez digne pour être admis dans ce corps choisi et privilégié, fabriqué après tout par elle-même.

La classe moyenne industrielle et commerciale n’était donc pas encore parvenue à éliminer complètement l’aristocratie foncière du pouvoir politique, quand un nouveau rival, la classe ouvrière, entra en scène. La réaction qui suivit le mouvement chartiste et les révolutions continentales, aussi bien que le développement sans précédent du commerce anglais de 1848 à 1866 (communément attribué au seul libre — échange, mais dû bien davantage au colossal développement des chemins de fer, de la navigation à vapeur et des moyens de communication en général) avaient une fois encore fait passer la classe ouvrière sous la dépendance du Parti libéral, dont elle avait formé dans les temps pré chartistes l’aile radicale. Néanmoins, la revendication du droit de vote pour les ouvriers devint peu à peu irrésistible ; tandis que les dirigeants whigs du Parti libéral « avaient la frousse », Disraeli montra sa supériorité en amenant les tories à saisir le moment favorable et à introduire une extension du droit de vote à tous ceux qui résidaient dans des villes en même temps qu’un remaniement des circonscriptions électorales. Puis vint le scrutin secret et, en 1884, l’extension du droit de vote à tous ceux qui résidaient à la campagne en même temps qu’un nouveau remaniement des circonscriptions électorales tendant à les rendre à peu près égales. Toutes ces mesures augmentèrent considérablement la puissance électorale de la classe ouvrière, au point que dans au moins 150 à 200 circonscriptions électorales, les ouvriers forment maintenant la majorité des électeurs. Mais le parlementarisme est une excellente école — oh combien ! — pour enseigner le respect de la tradition ; si la bourgeoisie regarde avec crainte et respect ce que lord Manners a appelé plaisamment « notre vieille noblesse », la masse des ouvriers regardaient alors avec respect et déférence ceux qu’on avait coutume de désigner comme « leurs supérieurs », la bourgeoisie. A coup sûr l’ouvrier anglais était, il y a une quinzaine d’années, l’ouvrier modèle, dont l’estime respectueuse pour la situation de son maître et la réserve qu’il s’imposait pour réclamer ses droits consolaient nos économistes allemands appartenant à l’école des socialistes de la chaire des incurables tendances communistes et révolutionnaires du prolétariat de leur propre nation.

Mais les bourgeois anglais, qui étaient de bons hommes d’affaires et le sont encore, virent plus loin que les professeurs allemands. Ce n’est qu’à contrecoeur qu’ils avaient partagé leur pouvoir avec la classe ouvrière. Ils avaient appris ù l’époque du chartisme de quoi était capable le peuple, ce puer robustus sed malitiosus ; et depuis ils avaient été contraints d’accepter la plus grande partie de la charte du peuple et de l’incorporer dans la Constitution de la Grande- Bretagne. Maintenant, plus que jamais, le peuple doit être tenu en bride par des moyens moraux, et le premier et le principal moyen d’action sur les masses est et reste encore. . la religion. De là cette présence majoritaire d’ecclésiastiques au sein des commissions chargées d’administrer les écoles, de là ces dépenses sans cesse grandissantes que la bourgeoisie s’impose pour encourager toutes les espèces de revivalisme, depuis le ritualisme jusqu’à l’Armée du Salut.

Et c’est alors qu’éclata le triomphe de la respectabilité britannique sur la libre pensée et le relâchement religieux du bourgeois continental. Les ouvriers de France et d’Allemagne étaient devenus des révoltés. Ils étaient complètement contaminés par le socialisme ; et pour de bonnes raisons ils n’étaient pas du tout regardants quant à la légalité des moyens permettant de conquérir le pouvoir. Le puer robustus était devenu de jour en jour plus malitiosus. Il ne restait qu’une ressource aux bourgeoisies française et allemande : laisser tomber discrètement leur libre pensée, ainsi que le jeune homme, à l’heure où il sent venir le mal de mer, jette à l’eau le cigare avec lequel il se pavanait en s’embarquant : l’un après l’autre, les esprits forts adoptèrent les dehors de la piété, parlèrent avec respect de l’Église, de ses dogmes et de ses rites et en observèrent eux-mêmes le minimum qu’il était impossible d’éviter. La bourgeoisie française fit maigre le vendredi et les bourgeois allemands écoutèrent religieusement à leurs bancs d’église le dimanche les interminables sermons protestants. Ils s’étaient fourvoyés s avec leur matérialisme. « Die Religion muss dem Volk erhalten werden » — il faut conserver la religion pour le peuple, — c’était le seul moyen qui restait de sauver la société de la ruine totale. Malheureusement pour eux. ils ne firent cette découverte qu’après avoir travaillé de leur mieux à détruire la religion pour toujours. Et, maintenant, c’était au bourgeois britannique de ricaner et de s’écrier : « Imbéciles ! Il y a deux siècles que j’aurais pu vous dire cela ! »

Cependant, je crains que ni la religieuse stupidité du bourgeois anglais, ni la conversion après coup du bourgeois du continent ne puissent opposer une digue à la marée montante du prolétariat. La tradition est une grande force retardatrice, elle est la force d’inertie de l’histoire mais comme elle est simplement passive, elle est .sûre d’être brisée ; la religion ne sera pas non plus une sauvegarde durable pour la société capitaliste. Si nos idées juridiques philosophiques et religieuses sont les rejetons plus ou moins éloignés des rapports économiques régnant dans une société donnée, ces idées ne peuvent pas résister à la longue a un changement complet de ces rapports. Et à moins de croire à une révélation surnaturelle. nous devons admettre qu’aucune doctrine religieuse ne suffira jamais à étayer une société qui chancelle.

De fait, même en Angleterre, la classe ouvrière a recommencé à se mettre en mouvement. Elle est sans doute entravée par des traditions de toute sorte. Traditions bourgeoises : telle cette croyance si répandue qu’il ne peut y avoir que deux partis, les conservateurs et les libéraux, et que la classe ouvrière doit conquérir son émancipation à l’aide du grand Parti libéral. Traditions ouvrières, héritées des premières et timides tentatives d’action indépendante : tel le refus de tant de vieux syndicats d’admettre en leur sein tous ceux qui n’ont pas accompli un apprentissage réglementaire, ce qui aboutit à la création par chacune de ces trade-unions de ses propres briseurs de grève. Malgré tout, la classe ouvrière est en mouvement ; même le professeur Brentano a été dans la pénible obligation d’en informer ses confrères du « socialisme de la chaire ». Elle se meut, comme toute chose en Angleterre, d’un pas lent et mesuré, ici avec hésitation, là avec des tentatives timides, plus ou moins infructueuses ; elle se. meut de temps en temps avec un excès de méfiance du mot socialisme, tandis qu’elle en absorbe peu à peu la substance, et le mouvement s’étend et s’empare des couches ouvrières, l’une après l’autre. Il a déjà secoué de leur torpeur les manoeuvres de l’East-End de Londres et, tous, nous avons vu quelle énergique impulsion ces nouvelles forces lui ont à leur tour imprimée. Si la marche du mouvement est trop lente au gré des impatiences de tel ou tel, qu’ils n’oublient pas que c’est la classe ouvrière qui maintient vivantes les plus belles qualités du caractère anglais, et quand un terrain est conquis en Angleterre, il n’est d’ordinaire jamais reperdu. Si, pour les raisons dites plus haut, les fils des vieux Chartistes n’ont pas été à la hauteur de la situation, les petits-fils promettent d’être dignes de leurs ancêtres.

Mais le triomphe de la classe ouvrière européenne ne dépend pas seulement de l’Angleterre : il ne pourra être obtenu que par la coopération au moins de l’Angleterre, de la France et de l’Allemagne. Dans ces deux derniers pays, le mouvement ouvrier est bien en avant de celui de l’Angleterre. En Allemagne, on peut déjà mesurer la distance qui le sépare du succès : ses progrès, depuis vingt-cinq ans, sont sans précédents ; il avance avec une vitesse toujours croissante. Si la bourgeoisie allemande s’est montrée lamentablement dépourvue de capacités politiques, de discipline, de courage, d’énergie et de persévérance, la classe ouvrière allemande a donne de nombreuses preuves de toutes ces qualités. Il y a près de quatre siècles, l’Allemagne fut le point de départ du premier soulèvement de la bourgeoisie européenne ; au point où en sont les choses, serait- il impossible que l’Allemagne soit encore le théâtre de la première grande victoire du prolétariat européen ?

Londres, 20 avril 1892. F. ENGELS.

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