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Quand Staline lançait sa campagne de dénonciation publique et d’extermination massive des anciens révolutionnaires bolcheviks

dimanche 2 février 2014, par Robert Paris

« Si Staline s’apprêtait à revenir sur le chemin de la révolution, il n’aurait pas exterminé et démoralisé les révolutionnaires. En dernière analyse, Mussolini a raison lorsqu’il écrit dans le « Giornale d’italia » que « personne jusqu’ici n’a porté de coups plus rudes à l’idéal du communisme (de la révolution prolétarienne) ni exterminé de communistes avec autant d’acharnement que Staline. »

Léon Trotsky – 9 mars 1938

Le procès des 21

Bilan du procès

« Dès avant qu’il ne soit terminé, le procès de Moscou avait déjà fatigué l’opinion publique par l’accumulation qui y fut faite d’invraisemblables absurdités. Il était possible à tout journaliste moyen d’écrire à l’avance le texte du discours qui serait prononcé le lendemain par le procureur Vychinsky ; seule, peut-être, la quantité d’injures grossières pouvait être sous-estimée.

Le cas de Vychinsky est lié au procès politique. Pendant la révolution, il était dans le camp des blancs. Ayant changé d’orientation après la victoire définitive des bolcheviks, il s’est longtemps senti humilié et surveillé. Aujourd’hui, il tient sa revanche. Il peut railler Boukharine, Rykov, Rakovsky, dont il avait dû prononcer les noms avec un respect exagéré pendant de longues années. Pendant ce temps, les ambassadeurs Troïanovsky, Maïsky, Souritz, qui ont chacun un passé aussi chargé que Vychinsky, expliquent à l’opinion publique de l’humanité civilisée qu’ils ont suivi les préceptes de la Révolution d’octobre alors que Boukharine, Rykov, Rakovsky, Trotsky et bien d’autres ont trahi ces enseignements, comme ils ont toujours trahi. Tout est mis sans dessus dessous.

Des conclusions que Vychinsky devra prononcer à la fin de la dernière série de procès, il ressort que l’Etat soviétique est un appareil centralisé de trahison. Les chefs de gouvernement et la majorité des Commissaires du peuple (Rykov, Kamenev, Roudzoutak, Smirnov, Yakovlev, Rosengoltz, Tchernov, Grinko, Ivanov, Ossinsky et d’autres) ; les grands diplomates soviétiques (Rakovsky, Sokolnikov, Krestinsky, Kavatchan, Bogomolov, Yourenev et d’autres) ; tous les dirigeants du Komintern (Zinoviev, Boukharine, Radek) ; les dirigeants les plus importants de l’économie (Piatakov, Smirnov, Serebriakov, Lifshitz et d’autres) ; les meilleurs capitaines et chefs de l’Armée Rouge (Tchoukhatchevski, Mratchkovsky, Alksnis, l’amiral Orlov et d’autres) ; les ouvriers-révolutionnaires les plus remarquables que le bolchevisme ait produit depuis 35 ans (Tomsky, Evdokimov, Smirnov, Bakayev, Serebriakov, Bougoulansky, Mratchkovsky) ; les chefs et les membres des gouvernements des Républiques soviétiques russes (Soulimov, Varvara Yakoleva) ; tous les chefs sans exception des 30 Républiques soviétiques, c’est-à-dire les dirigeants issus des mouvements de libération nationale (Boudou Midvani, Okoudjava, Kavtaradzé, Tcherviakov, Goloded, Skrypnik, Lioubchanko, Nestor Lakoba, Fayçal Khodzaev, Ikramov et des dizaines d’autres) ; les chefs de la Guépéou de ces deix dernières années (Yagoda et ses collaborateurs) ; enfin, et ce n’est pas le moins important, les membres du tout puissant Politburo qui est en fait le pouvoir suprême du pays : Trotsky, Zinoviev, Kamenev, Tomsky, Rykov, Boukharine, Roudzoutak – tous ont participé au complot contre le pouvoir soviétique dès les années où celui-ci reposait encore entre leurs mains. En qualité d’agents des puissances étrangères, tous ont essayé de démanteler la fédération soviétique créée par eux et d’asservir au fascisme les peuples pour la libération desquels ils ont lutté pendant des dizaines d’années.

Dans leurs activités criminelles, les ministres, les maréchaux, les ambassadeurs se soumettaient invariablement à une seule personne. Non pas un dirigeant officiel, mais un proscrit. Sur seul signe de sa main, les vétérans de la révolution devenaient des agents de Hitler et du Mikado. Sur les « instructions » de Trotsky, transmises par l’intermédiaire d’un correspondant d’occasion de l’agence Tass, les dirigeants de l’industrie, des transports et de l’agriculture détruisaient les forces productives du pays, ainsi que ses richesses culturelles. Sur un ordre envoyé de Norvège ou du Mexique par l’ « ennemi du peuple », les ouvriers des chemins de fer d’Extrême-Orient détruisaient les convois militaires et les vénérables médecins du Kremlin empoisonnaient leurs patients.

Les révélations des derniers procès ont amené Vychinsky à peindre un tableau bien étrange de l’Etat soviétique ! Mais c’est là la difficulté. Le régime totalitaire est la dictature de l’appareil. Si toutes positions clés de l’appareil appartenaient aux troskystes qui m’étaient entièrement dévoués, pourquoi alors Staline est-il au Kremlin et moi en exil ?

Tout est mis sens dessus dessous dans ce procès. Les ennemis de la Révolution d’octobre se présentent comme ses exécuteurs testamentaires – les carriéristes se vantent d’être les champions de ses idéaux, les spécialistes de la falsification sont les juges d’instruction, les procureurs et les juges au tribunal. (…) »

Léon Trotsky – 10 mars 1938

Quand Staline lançait sa campagne de dénonciation publique et d’extermination massive des anciens révolutionnaires bolcheviks

A lire aussi sur les procès de Moscou

La bureaucratie stalinienne et l’assassinat de Kirov, texte de Léon Trotsky du 30 décembre 1934

(Réponse à des amis américains)

« 1- Un « amalgame » énorme

L’assassinat de Kirov est resté plusieurs semaines une énigme complète. D’abord, on n’a communiqué officiellement que le passage par les armes – comme mesure de répression immédiate – de plusieurs dizaines de terroristes de l’émigration blanche venant de Pologne, de Roumanie et d’autres Etats limitrophes. Il venait naturellement à l’esprit que l’assassin de Kirov appartenait à cette même organisation de terroristes contre-révolutionnaires. Le 17 décembre, pour la première fois, on a communiqué que Nicolaïev (accusé de l’assassinat) avait appartenu auparavant au groupe d’opposition de Zinoviev de 1926 à Léningrad. Ce communiqué, par lui-même, disait fort peu. Toute l’organisation de Léningrad du parti bolchevik, à quelques exceptions près, faisait partie en 1926 de l’opposition zinoviéviste et était représentée au XIVème Congrès du Parti par une délégation comprenant tous, ou presque, les anciens zinoviévistes aujourd’hui arrêtés. Depuis, tous ont capitulé, leur chef en tête ; ensuite, ils ont capitulé à nouveau d’une manière plus décisive et plus humiliante. Tous sont vite retournés dans le sein de l’appareil soviétique. L’indication que Nicolaïev – dont le nom ne dit rien à personne – a, dans le temps, fait partie du groupe zinoviéviste ne signifiait en soi guère plus que Nicolaïev appartenait, en 1926, à l’organisation de Léningrad du Parti.

Cependant, il était clair que cette indication sur le « groupe Zinoviev » n’avait pas été faite au hasard : elle ne pouvait signifier rien d’autre que la préparation d’un « amalgame » judiciaire, c’est-à-dire d’un rattachement faux à l’assassinat de Kirov d’hommes et de groupes qui n’avaient et ne pouvaient avoir rien de commun avec un acte terroriste.

Cette méthode n’est pas nouvelle. Rappelons qu’en 1926 déjà le Guépéou avait envoyé auprès d’un jeune homme inconnu de tous, qui diffusait les éditions de l’Opposition, un de ses agents attitrés qui avait autrefois combattu dans l’armée de Wrangel. La Guépéou a ensuite accusé l’Opposition dans son ensemble d’être en liaison… non pas avec l’agent de la Guépéou, mais avec un « officier de Wrangel ». Des journalistes stipendiés ont transmis tout de suite cet amalgame à la presse occidentale. Aujourd’hui, le même procédé est employé à une échelle infiniment plus vaste.

Le 22 décembre, l’agence Tass a ouvert les parenthèses de l’amalgame en communiquant des informations d’un caractère particulièrement sensationnel. A côté de personnes inconnues traduite en justice à Léningrad pour l’affaire du terroriste Nicolaïev, à Moscou, en liaison avec cette même affaire, quinze membres de l’ancien groupe « antisoviétique » de Zinoviev ont été arrêtés. Tass communique en même temps, il est vrai, que « des données suffisantes pour leur traduction en justice » n’existant pas pour sept des personnes arrêtées, celles-ci sont renvoyées devant le Commissariat des affaires intérieures aux fins d’une répression administrative.

Récapitulons, à la suite de l’agence Tass, les quinze membres du parti communiste arrêtés : a) Zinoviev, collaborateur de Lénine pendant de longues années dans l’émigration, ancien membre du Comité Central et du Bureau politique, ancien président de l’Internationale Communiste et du Soviet de Léningrad ; b) Kaménev, collaborateur de Lénine dans l’émigration pendant de longues années, ancien membres du Comité Central et du Bureau politique, président adjoint du Conseil du Travail et de la Défense et du Soviet de Moscou : ces deux hommes, avec Staline, composaient, dans les années 1923-1925, la « troïka » gouvernementale ; c) Zaloutski, l’un des plus vieux bolcheviks, ancien membre du Comité Central, ancien secrétaire du comité de Léningrad, président de la première commission centrale d’épuration du Parti ; d) Iedokimov, l’un des plus vieux ouvriers bolcheviks, ancien membre du Comité Central et du bureau d’organisation, l’un des dirigeants du Soviet de Léningrad ; e) Feodorov, l’un des plus vieux ouvriers bolcheviks, ancien membre du Comité Central, président de la section ouvrière du Soviet pendant la Révolution d’Octobre ; f) Safarov, l’un des plus vieux membres du Parti, arrivé avec Lénine dans le wagon « plombé », ancien membre du Comité Central et rédacteur en chef de la « Pravda de Léningrag » ; g) Koukline, l’un des plus vieux ouvriers bolcheviks, ancien membre du Comité Central et du Comité de Léningrad ; h) Bakaiev, l’un des plus vieux ouvriers bolcheviks, ancien membre de la Commission centrale de contrôle, participant très en vue de la guerre civile ; i) Charov, Faivilovitch, Vardine, Gortchenine, Boulak, Guertik, Kostina, tous vieux membres du Parti, militants de l’illégalité, participants de la guerre civile, ayant occupé des postes très responsables dans le Parti et les Soviets.

Ces quinze personnes sont, ni plus ni moins, impliquées dans l’assassinat de Kirov et, d’après les explications de la « Pravda », avaient pour but la prise du pouvoir en commençant par Léningrad « avec l’intention secrète de rétablir le régime capitaliste ».

Aux quinze « zinoviévistes » arrêtés, les communiqués suivants des journaux soviétiques ont joint encore quelques personnes de même importance dans le Parti.

La première version, suivant laquelle Nicolaïev était présenté, à l’opinion mondiale, comme lié aux organisations d’émigrés blancs qui envoient des terroristes par la Pologne et la Roumanie, est ainsi tombée. Nicolaïev devient « l’agent terroriste d’une opposition intérieure au Parti », à la tête de laquelle se trouvaient l’ancien président de l’Internationale Communiste, Zinoviev, et l’ancien président du Bureau politique, Kamenev, tous deux collègues de Staline dans la « troïka ». On voit clairement pourquoi nous avons qualifié le communiqué de l’agence Tass de sensation énorme. Nous pouvons maintenant l’appeler aussi énorme mensonge.

2- Zinoviev et Kamenev, des terroristes ?

Nous n’avons ni la moindre raison ni le moindre motif de défendre la politique ou la réputation personnelle de Zinoviev, Kamenev et de leurs amis. Ils étaient à la tête de la fraction qui a ouvert la lutte contre l’internationalisme marxiste au nom de la lutte contre le « trotskysme » ; ils se sont ensuite heurtés au mur bureaucratique élevé avec leur participation et sous leur direction ; effrayés par l’œuvre de leurs mains, ils ont rejoint, pour un court laps de temps, l’Opposition de gauche et dévoilé ce qu’il y avait de faux et de mensonger dans la lutte contre le « trotskysme » ; effrayés par les difficultés de la lutte contre la bureaucratie usurpatrice, ils ont capitulé ; rentrés dans le Parti, ils ont remplacé une opposition de principe par une fronde sourde ; après avoir été à nouveau exclus, ils ont capitulé une seconde fois. Ils ont renié le drapeau marxiste et pris une couleur protectrice espérant gagner une place dans le Parti dégénéré et étranglé par l’appareil. Ayant perdu l’estime et la confiance, privés de la possibilité même de lutter, ils se sont trouvés à la fin cruellement punis. Ce n’est pas à nous de les défendre !

Mais la bureaucratie stalinienne ne les juge pas pour leurs véritables crimes devant la Révolution et le prolétariat, car ses propres rangs se composent en grande partie de pitoyables transfuges, de carriéristes prêts à tout. La bureaucratie veut à nouveau faire, de ses chefs destitués, des boucs émissaires pour ses propres pêchés. Zinoviev et Kamenev manquaient de caractère ; mais personne ne les considérait comme des sots ou comme des ignorants. Les treize autres bolcheviks nommés ont fait l’expérience du parti bolchevik pendant vingt-cinq, trente années et davantage. Ils ne pouvaient pas tout à coup croire à l’utilité de la terreur individuelle pour changer le régime social, si même l’on admet pour un instant cette absurdité qu’ils auraient aspiré au « rétablissement du régime capitaliste ». Ils ne pouvaient pas davantage croire que l’assassinat de Kirov, qui, d’ailleurs, n’a joué aucun rôle indépendant, pouvait les rapprocher du pouvoir….

Le communiqué de l’agence Tass reconnaît lui-même, du moins en ce qui concerne sept inculpés – Zinoviev, Kamenev, Zaloutski, Iedokimov, Feodorov, Saforov, Vardine – qu’ils n’ont pas, en réalité, de rapports avec l’affaire Nicolaïev. Mais cet aveu est fait dans une telle forme qu’on ne peut le qualifier autrement que d’éhonté. Le communiqué parle de l’ « insuffisance de preuves » comme s’il pouvait en général exister des preuves d’une accusation intentionnellement fausse et inconcevable, d’après l’essence même de l’accusation ? En effectuant une division artificielle des anciens bolcheviks arrêtés à Moscou en deux groupes, et en déclarant que, pour l’un de ceux-ci, il n’y a pas suffisamment de preuves, la clique stalinienne cherche, par cela même, à donner une ombre « d’objectivité » à la soi-disant instruction afin de se réserver ensuite la possibilité de remplacer l’amalgame judiciaire par un amalgame administratif…

3- Est-ce pour rétablir le capitalisme ?

La première question qui doit inévitablement venir à l’esprit de tout ouvrier qui réfléchit est la suivante : comment a-t-il pu se faire que précisément aujourd’hui, après toutes les réussites économiques, après « l’abolition » des classes en URSS selon les assurances officielles et la « construction » de la société socialiste, comment a-t-il pu se faire que de vieux bolcheviks, les collaborateurs les plus étroits de Lénine, ceux qui ont partagé le pouvoir avec Staline, membres de l’ordre de la « vieille garde », aient pu se poser pour tâche la « restauration du capitalisme » ?

Zinoviev, Kamenev et autres estiment-ils que le régime socialiste n’est pas profitable aux masses ? Ou, au contraire, attendent-ils du capitalisme des avantages personnels pour eux-mêmes et pour leur descendance ? Et quels avantages ?

Des sots manifestes seraient seuls capables de croire que des rapports capitalistes, c’est-à-dire la propriété privée des moyens de production, y compris la terre, pourraient être rétablis en URSS par la voie pacifique et mener au régime de la démocratie bourgeoise. En réalité, le capitalisme ne pouvait – s’il le pouvait en général – se régénérer en Russie qu’en résultat d’un violent coup d’Etat contre-révolutionnaire qui exigerait dix fois plus de victimes que la Révolution d’Octobre et la guerre civile. En cas de renversement des soviets, leur place ne pourrait être occupée que par un fascisme essentiellement russe, devant la férocité duquel le régime de Mussolini et celui d’Hitler apparaîtraient comme des institutions philanthropiques. Zinoviev et Kamenev ne sont pas des sots. Ils ne peuvent pas ne pas comprendre que la restauration du capitalisme signifierait tout d’abord l’extermination totale de la génération révolutionnaire, y compris bien entendu eux-mêmes. Par conséquent, il ne peut y avoir le moindre doute que l’accusation formulée par Staline contre le groupe Zinoviev est fausse du commencement jusqu’à la fin : tant ce qui concerne le but (restauration du capitalisme) tout aussi bien que les moyens (actes terroristes).

4- Le crime de Nicolaïev n’est pas un fait accidentel

Reste en tout cas ce fait que le groupe bureaucratique dirigeant n’est nullement enclin à apprécier le crime de Nicolaïev comme un phénomène isolé et accidentel, comme un épisode tragique : au contraire, il accorde à cet acte une importance politique si exceptionnelle qu’il ne s’arrête pas devant la construction d’un amalgame compromettant pour lui-même, uniquement pour mettre tous les genres d’opposition, de mécontentement, de critique sur le même rang que les actes terroristes.

Le but de l’opération est tout à fait évident : terroriser définitivement ceux qui critiquent et les oppositionnels, cette fois-ci, non par l’exclusion du Parti ou par la privation du gagne-pain ni même par l’emprisonnement ou par la déportation, mais par le passage par les armes. A l’acte de Nicolaïev, Staline répond par le redoublement de terreur contre le Parti.

Est-il possible – doivent se demander avec la plus grande anxiété, dans le monde entier, les ouvriers qui réfléchissent – que la situation du pouvoir soviétique soit tellement difficile que la couche dirigeante se trouve contrainte, pour se maintenir en équilibre, de recourir à des machinations aussi monstrueuses ?

Cette question en amène une seconde que nous avons posée des dizaines de fois, mais à laquelle nous n’avons jamais obtenu un semblant de réponse. S’il est exact que la dictature du prolétariat ait pour tâche d’écraser la résistance des classes exploiteuses – et c’est exact -, l’affaiblissement des classes autrefois domianntes, et d’autant plus leur « liquidation », en même temps que les succès économiques de la nouvelle société devraient obligatoirement mener à l’atténuation et à la disparition progressive de la dictature. Pourquoi n’en est-il pas ainsi ?

Pourquoi, pendant la période des deux plans quinquennaux, a-t-on vu croître aussi monstrueusement la toute-puissance de la bureaucratie qui a mené le Parti, les soviets et les syndicats à la soumission et à l’humiliation totales ?

Si l’on jugeait seulement que la base du régime du Parti et du régime politique, il faudrait dire : la situation des soviets empire manifestement la tension de plus en plus grande de la domination bureaucratique exprime la croissance des contradictions intérieures qui, tôt ou tard, doivent mener à l’explosion, avec le danger que tout le système s’écroule. Une telle conclusion serait, cependant, unilatérale et, partant, inexacte.

5- Le socialisme n’est pas encore construit, les racines des classes ne sont pas encore extirpées

Si nous voulons comprendre ce qui se produit, nous devons avant tout rejeter la théorie officielle selon laquelle la société socialiste sans classes est déjà établie en URSS. Au fait, pourquoi fallait-il que la bureaucratie ait la toute-puissance ? Contre qui ?

En réalité, il ne suffit pas de détruire administrativement les classes, il faut encore les surmonter économiquement. Jusqu’à ce que la majorité écrasante de la population ne soit plus dans le besoin, l’aspiration à l’appropriation individuelle et à l’accumulation des biens conserve un caractère de masse et entre en collision continuelle avec les tendances collectivistes de l’économie.

Il est vrai que l’accumulation poursuit immédiatement des buts de consommation par excellence, mais si on n’y veille pas, si on laisse l’accumulation dépasser certaines limites, elle se transformera en accumulation capitaliste primitive et pourra, par la suite, faire sauter les kolkhozes et, après eux, les trusts aussi.

« Détruire les classes », dans le sens socialiste, signifie assurer à tous les membres de la société des conditions d’existence telles qu’elles supprimeraient tout stimulant de l’accumulation individuelle. On en est encore très loin. Si l’on calcule le revenu national par tête d’habitant, surtout cette partie du revenu national qui va à la consommation, l’Union Soviétique se trouve, aujourd’hui encore, malgré les succès techniques acquis, à la traîne des pays capitalistes. La satisfaction des besoins vitaux élémentaires est toujours liée à une lutte acharnée de tous contre tous, par l’appropriation illégale, en tournant les règles, en trompant l’Etat, en pratiquant le favoritisme, le vol en masse. Dans cette lutte, le contrôleur, le juge et l’agent d’exécution, c’est la bureaucratie. Elle compense par la pression administrative le défaut de puissance économique.

C’est une niaiserie de penser que la toute-puissance de la bureaucratie soviétique soit nécessitée par la lutte avec les « restes » des classes exploiteuses dans la société socialiste. En réalité, la justification historique de l’existence même de la bureaucratie consiste en ce qu’on est encore très loin de la société socialiste ; en ce que la société transitoire actuelle est pleine de contradictions qui, dans le domaine de la consommation, le plus proche et le plus sensible pour tout le monde, ont un caractère excessivement tendu et menacent toujours de faire irruption dans le domaine de la production.

La collectivisation de l’économie paysanne a ouvert à la bureaucratie de nouvelles et énormes sources de puissance. C’est précisément dans l’économie agraire que les questions de consommation sont liées le plus étroitement aux questions de production. C’est pourquoi la collectivisation a mené, à la campagne, à la nécessité de garder contre les paysans mêmes la propriété collective, par la répression la plus sévère.

Toute cette chaude lutte n’a pas un caractère de classe net et ouvert. Mais potentiellement, d’après les possibilités et les dangers qui sont en elle, elle est une lutte de classes. Le régime de la dictature est donc non seulement l’héritage de la lutte des classes antérieure (contre les hobereaux et les capitalistes) comme le présentent les staliniens, lutte dans le fond achevée, mais aussi une arme de préservation contre la lutte des classes qui aspire à se développer dans la concurrence féroce des intérêts de la consommation sur la base d’une économie toujours arriérée et non harmonieuse. En cela, et en cela seulement, réside la justification historique de la dictature soviétique actuelle.

6- Le double rôle de la bureaucratie

Mais son rôle de contrôleur et de régulateur des contradictions sociales, sa fonction de lutte préventive contre la renaissance des classes, la bureaucratie soviétique les exploite impitoyablement dans l’intérêt de son bien-être et de sa puissance propres.

Non seulement elle concentre dans ses mains tout le pouvoir, mais encore elle absorbe, légalement et illégalement, une énorme partie du revenu national. Elle est parvenue, par cette voie, à s’éloigner à tel point des masses populaires, qu’elle ne peut plus admettre aucun contrôle sur ses actes ni sur ses revenus.

Certains observateurs et critiques superficiels ont déclaré la bureaucratie soviétique « nouvelle classe dominante ». La fausseté de cette définition du point de vue marxiste est suffisamment éclaircie par nous. La classe économiquement dominante suppose un système de production et de propriété qui lui soit propre. La bureaucratie soviétique ne reflète que le stade transitoire entre deux systèmes de production et de propriété, le système capitaliste et le système socialiste. Il ne saurait être question d’un développement indépendant de ce régime transitoire.

Le rôle de la bureaucratie soviétique reste double. Ses propres intérêts la contraignent à sauvegarder contre les ennemis extérieurs et intérieurs le nouveau régime économique fondé par la Révolution d’octobre. Ce travail reste historiquement nécessaire et progressif. Dans ce travail, le prolétariat mondial soutient la bureaucratie soviétique sans fermer les yeux sur son conservatisme national, ses instincts d’appropriation, son esprit de caste privilégiée.

Mais c’est justement ces traits qui paralysent de plus en plus le travail progressif de la bureaucratie. La croissance de l’industrie et l’entraînement de l’agriculture dans la sphère du plan d’Etat compliquent extraordinairement les tâches de la direction économique. Aboutir à l’équilibre entre les différentes branches de la production, et surtout à la juste proportion entre l’accumulation et la consommation nationales, cela n’est possible qu’avec la participation active de toute la population travailleuse à l’élaboration des plans avec la liberté pour elles de critiquer, la responsabilité et la révocabilité de la bureaucratie de bas en haut.

Le commandement incontrôlé d’une économie de cent soixante-dix millions d’hommes signifie l’accumulation inévitable de contradictions et de crises. La bureaucratie se tire des difficultés engendrées par ses fautes en en faisant peser les conséquences sur les épaules des travailleurs. Des crises partielles confluent vers une crise générale latente qui s’exprime en ceci que, malgré la grandiose dépense d’énergie des masses et de grandes réussites techniques, les succès économiques restent loin en arrière et la majorité écrasante de la population continue de traîner une existence pénible.

Ainsi « la situation exceptionnelle de la bureaucratie », provoquée par des causes sociales déterminées, « entre dans une contradiction de plus en plus profonde et irréconciliable avec les besoins fondamentaux de l’économie et de la culture soviétiques ».

Dans ces conditions, la dictature de la bureaucratie, quoiqu’elle reste l’expression défigurée de la dictature du prolétariat, se transforme en une crise politique permanente.

La fraction stalinienne est contrainte, de façon toujours renouvelée, de détruire « définitivement » les « restes » des anciennes et des nouvelles oppositions, d’adopter des moyens de plus en plus forts, de mettre en circulation des amalgames de plus en plus empoisonnés.

En même temps, cette même fraction s’élève au-dessus du Parti et même au dessus de la bureaucratie. Elle proclame ouvertement le principe purement bonapartiste de l’infaillibilité du chef à vie. La seule vertu du révolutionnaire qui soit désormais reconnue est la fidélité au chef. Cette philosophie démoralisante d’esclaves de la bureaucratie, les agents du Komintern la portent jusque dans ses sections nationales.

7- Deux sortes de difficultés

Ainsi, nous voyons que dans l’évolution de l’Union Soviétique à l’étape actuelle, il est nécessaire de distinguer strictement deux sortes de difficultés. Les unes découlent des contradictions de la période transitoire aggravée par les maladies du bureaucratisme. Ce sont les difficultés fondamentales dont souffre l’organisme soviétique tout entier. L’autre série de difficultés a un caractère dérivé et représente un danger, non pas pour le régime soviétique, mais pour la situation dominante de la bureaucratie et pour le commandement personnel de Staline.

Ces deux sortes de difficultés, naturellement, sont liées entre elles, mais ne sont nullement identiques ; elles sont dans une grande mesure opposées l’une à l’autre et le degré de leur opposition est en croissance ininterrompue. Les succès économiques et le progrès culturel de la population déterminés par la Révolution d’octobre se retournent de plus en plus contre le conservatisme bureaucratique, l’arbitraire bureaucratique et le brigandage bureaucratique.

On observe des processus analogues dans l’histoire du développement des différentes classes dominantes dans le passé. La bureaucratie russe concourait au développement des rapports capitalistes pour entrer ensuite en opposition avec les nécessités de la société bourgeoise.

Le commandement de la bureaucratie soviétique coûte trop cher au pays. Les progrès de la technique et de la culture, la croissance des exigences et de la pensée critique du peuple se retournent automatiquement contre la bureaucratie. La jeune génération commence à ressentir d’une manière particulièrement douloureuse le joug de l’ « absolutisme éclairé » qui, au surplus, découvre de plus en plus l’insuffisance de ses « lumières ». Ainsi se forment de circonstances qui menacent manifestement la domination bureaucratique qui se survit.

8- Le terrorisme individuel, produit de la décomposition du bureaucratisme

Ce qui a été dit nous permet de répondre à la question posée au commencement de l’article : est-il possible que la situation des soviets soit si mauvaise que le groupe au pouvoir soit obligé de recourir à des machinations qui le compromettent profondément aux yeux du prolétariat mondial, à de malpropres tricheries et à des amalgames criminels ? Nous pouvons maintenant répondre avec un sentiment de soulagement : il s’agit non pas de la situation difficile des soviets, mais de la situation de la bureaucratie qui empire dans les soviets.

Evidemment, la situation dans les soviets n’est pas aussi brillante ni aussi magnifique que le représentent de faux « amis » qui ne sont pas désintéressés et qui, souvenons-nous en, trahiront l’Union Soviétique au premier danger sérieux. Mais elle est loin d’être aussi mauvaise qu’on pourrait le conclure sur la base des actes de honteuse panique de la bureaucratie. Le groupe au pouvoir n’aurait jamais consenti à lier le crime terroriste de Nicolaïev avec le groupe Zinoviev-Kaménev si les staliniens ne sentaient le terrain leur manquer sous les pieds.

Nicolaïev est représenté par la presse soviétique comme participant à une organisation « terroriste composée de membres du Parti ». Si le communiqué est vrai et nous ne voyons aucune raison de le considérer comme inventé car la bureaucratie n’a pas reconnu cela d’un cœur léger, nous avons devant nous un fait nouveau auquel il faut attribuer une grande signification « symptomatique ».

Un coup de feu accidentel tiré par un homme personnellement affecté est toujours possible. Mais un acte terroriste préparé à l’avance et commis par ordre d’une organisation déterminée , est, comme nous l’apprend toute l’histoire des révolutions et des contre-révolutions, inconcevable s’il n’existe pas une atmosphère politique favorable. L’hostilité envers les sommets du pouvoir devrait largement s’étendre et prendre des formes aigües pour qu’au sein de la jeunesse du parti, ou mieux, de sa couche supérieure urbaine, étroitement liée aux sphères inférieures et moyennes de la bureaucratie, pût se cristalliser un groupe terroriste.

Au fond, non seulement on avoue ce fait, mais on le souligne de commentaires officieux. La presse soviétique nous apprend que la haine aveugle des « enfants » était développée par la critique des « pères » oppositionnels. Les explications de Radek et compagnie semblent plagier le publiciste tsariste Katkov qui accusait les « pères » libéraux pusillanimes d’inciter, volontairement ou involontairement, la jeune génération à commettre des actes terroristes. Il est vrai que dans la génération des « pères », les sommets au pouvoir n’ont choisi que le groupe Zinoviev. Mais pour Staline, c’est la ligne de moindre résistance. En réprimant le groupe compromis, Staline veut discipliner les rangs bureaucratiques qui se dissolvent et qui ont perdu leur cohésion intérieure.

Lorsqu’une bureaucratie entre en contradiction avec les nécessités du développement et avec la conscience de la classe qui l’a hissée au pouvoir, elle commence à se décomposer en perdant la foi en elle-même. La fonction de direction se concentre entre les mains d’un cercle de plus en plus restreint. Les autres travaillent par inertie, nonchalamment, ils pensent davantage à leurs affaires personnelles, ils s’expriment avec mépris dans leur cercle sur les hautes autorités, ils tiennent des propos libéraux et ils grognent. Ainsi, ils minent l’estime et la confiance de leur propre jeunesse pour les dirigeants officiels. Si, en même temps, dans les masses populaires, un mécontentement se répand, auquel il manque une juste expression et une issue, mais qui isole la bureaucratie tout entière ; si la jeunesse elle-même se sent évincée, opprimée, privée de la possibilité d’un développement indépendant, l’atmosphère pour les groupements terroristes est créée.

Hypothétiquement, mais avec une entière vraisemblance, nous pouvons rétablir avec ce qui a été dit le rôle du groupe Zinoviev. Infâme imbécilité que celle qui consiste à dire qu’il pouvait avoir des rapports directs ou indirects avec l’acte sanglant de Smolny, avec sa préparation et avec sa justification politique !

Zinoviev et Kaménev sont retournés au Parti avec la ferme intention de mériter la confiance des sommets et de se hisser à nouveau dans leurs rangs. Mais l’état général de la bureaucratie inférieure et moyenne qu’ils ont rejointe les a empêchés de réaliser leur intention. En rendant dans les déclarations officielles leur dû à la « grandeur » de Staline, à laquelle ils pouvaient croire moins que quiconque, ils se sont contaminés dans l’ambiance quotidienne, dans l’état d’esprit général, c’est-à-dire qu’ils potinaient, racontaient des anecdotes sur l’ignorance de Staline, etc. Le secrétaire général ne restait évidemment pas ignorant de tout cela. Staline pouvait-il se choisir une meilleure victime que ce groupe, lorsque les coups de feu de Smolny l’ont incité à donner une leçon à la bureaucratie ébranlée et en décomposition ?

9- Marxisme, terrorisme et bureaucratie

L’attitude négative du marxisme envers la tactique de la terreur individuelle est connue de tout ouvrier sachant lire et écrire. On a beaucoup écrit sur cette question. Je me permets de citer ici mon article publié en 1911 en langue allemande, dans la revue autrichienne « Kampf ». Inutile de dire qu’il y est question du régime capitaliste.

« L’attentat terroriste, même réussi, dit cet article, introduit-il un trouble dans les cercles dominants ou non, cela dépend des circonstances politiques concrètes. En tout cas, ce trouble ne peut être que de courte durée : l’Etat capitaliste ne s’appuie pas sur les ministres et ne peut être détruit avec eux. Les classes qu’il sert trouveront toujours des hommes nouveaux, le mécanisme reste entier et continue son travail. Mais le trouble que l’attentat terroriste introduit dans les rangs des masses ouvrières elles-mêmes est beaucoup plus profond. S’il suffit de s’armer d’un revolver pour arriver au but, pourquoi donc les efforts de la lutte des classes ? Si l’on peut intimider de hauts personnages par le fracas d’une explosion, pourquoi donc un Parti ? »

A cet article qui oppose à l’aventurisme terroriste la méthode de la préparation du prolétariat à la révolution socialiste, je ne puis rien ajouter aujourd’hui, vingt-trois années après. Mais si les marxistes condamnent catégoriquement la terreur individuelle, évidemment pour des raisons politiques et non pas pour des raisons mystiques, même lorsque les coups de feu étaient dirigés contre les agents du gouvernement tsariste et de l’exploitation capitaliste, ils condamneront d’autant plus impitoyablement et rejetteront l’aventurisme criminel des attentats dirigés contre les représentants bureaucratiques du premier Etat ouvrier de l’Histoire.

Les motifs subjectifs de Nicolaïev et de ses partisans nous sont indifférents. L’enfer est pavé des meilleures intentions. Tant que la bureaucratie soviétique n’est pas destituée par le prolétariat, tâche qui sera réalisée, elle accomplit une fonction nécessaire dans la défense de l’Etat ouvrier. Au cas où le terrorisme du type Nicolaïev se développerait, il ne pourrait, de nouvelles conditions défavorables aidant, que rendre service à la contre-révolution fasciste.

Essayer de coller Nicolaïev à l’Opposition de gauche, ne serait-ce qu’en la personne du groupe Zinoviev tel qu’il était en 1926-27, seuls des faussaires politiques, qui tablent sur des imbéciles, peuvent le faire.

L’organisation terroriste de la jeunesse communiste n’a pas reçu le jour de l’Opposition de gauche, mais de la bureaucratie, par la décomposition intérieure de celle-ci.

Le terrorisme individuel est, par essence, du bureaucratisme à rebours. Pour les marxistes, cette loi n’est pas connue d’hier. Le bureaucratisme n’a pas confiance dans les masses, il tâche de se substituer à elles. Le terrorisme agit de même, lui qui veut rendre les masses heureuses sans leur participation. La bureaucratie stalinienne a créé un odieux culte des chefs en leur attribuant des qualités divines. La religion des héros est aussi celle du terrorisme, quoique précédée du signe moins. Les Nicolaïev s’imaginent qu’il suffit d’écarter avec le revolver quelques chefs pour que l’Histoire prenne une autre direction. Les communistes terroristes, comme formation idéologique, sont la chair de la chair de la bureaucratie stalinienne.

10- Le centrisme bureaucratique, cause de l’effondrement du Komintern (Internationale Communiste)

En infligeant ce coup au groupe de Zinoviev, disions-nous, Staline voulait resserrer les rangs bureaucratiques. Mais ce n’est qu’un côté de l’affaire. Il y en a un autre, non moins important : « Par les marches du groupe Zinoviev, Staline veut entendre le trotskysme ». Et il lui faut l’atteindre coûte que coûte. Pour comprendre le but et le sens de cette nouvelle étape de la lutte contre le « trotskysme », il est nécessaire de s’arrêter ne fût-ce que succinctement, sur le travail international de la fraction stalinienne.

A l’égard de l’URSS, le rôle de la bureaucratie, comme nous l’avons dit, est double ; d’un côté, elle protège, avec les méthodes qui lui sont propres, l’Etat ouvrier ; de l’autre, elle désorganise et freine le développement de l’économie et de la culture, en réprimant l’activité créatrice des masses. Par contre, dans le domaine du mouvement ouvrier international, il ne reste pas de trace de cette dualité ; ici la bureaucratie stalinienne joue d’un bout à l’autre un rôle désorganisateur, démoralisateur et funeste.

Un témoignage irréfutable en est l’histoire du Komintern en Chine, aux Indes, en Angleterre, en Allemagne, en Autriche, en Espagne pendant les événements mondiaux les plus grands.

Aucune tentative n’a été faite pour expliquer pourquoi, dans les conditions de la désagrégation capitaliste et de toute une série de situations révolutionnaires, le Komintern n’a connu pendant les onze dernière années que des défaites honteuses, le discrédit politique et l’éparpillement de l’organisation. Pourquoi, enfin, pendant les sept dernières années, n’a-t-il pas osé convoquer une seule fois un congrès international ?

Où est le bilan des partis ouvriers et paysans en Orient ? Quels sont les fruits du comité anglo-russe ? Qu’est-il advenu de la fameuse internationale paysanne ? Qu’est devenue la théorie de la « troisième période » ? Qu’est-il advenu du programme de « libération nationale » de l’Allemagne ? Quel a été le destin de la grande théorie du « social-fascisme », etc. ?

Chacune de ces questions est liée à un zig-zag déterminé de la politique du Komintern, chacun de ces zig-zag a abouti à une catastrophe prédéterminée. La chaîne de ces catastrophes compose l’histoire du Komintern stalinien. Son plus récent zig-zag, particulièrement en France, est une pitoyable et funeste convulsion opportuniste. Il est clair qu’une telle chaîne de fautes, de confusions et de crimes ne doit pas avoir des causes individuelles ni fortuites, mais des causes générales. Ces causes sont ancrées dans les qualités sociales et idéologiques de la bureaucratie stalinienne comme couche dirigeante… »

2 Messages de forum

  • Les accusés ont été obligés de faire des déclarations aussi absurdes que ridicules qui ont été sérieusement diffusées par les média du monde comme si on pouvait les considérer comme valables et par les média staliniens comme du bon pain.

    Vont y passer la majorité absolue du Comité central du parti bolchevique de 1917 à 1923, les trois secrétaires du parti entre 1919 et 1921, la majorité du Bureau politique entre 1919 et 1924, et même 108 des 139 membres du Comité central de 1934. On n’a fait parler dans les procès que ceux qui ont cédé aux pressions. Les autres ont été tués ou se sont suicidés, ou sont morts dans les camps de concentration dont nombre de trotskystes de l’opposition trotskyste de 1923

    L’accusation est tenue par l’ancien menchévik André Vychinsky, un professeur de droit, ancien adhérent menchévik, qui n’a jamais été un militant ni bolchevik ni même menchevik, qui n’a soutenu d’aucune manière la révolution et qui n’a grimpé qu’après dans l’appareil bureaucratique de la justice. C’est lui qui déclare que « de vils aventuriers ont tenté de piétiner avec leurs sales pieds les meilleures fleurs de notre jardin socialiste : des menteurs, des histrions, des pygmées misérables, des roquets et des toutous se ruant sur l’éléphant... Une fin triste, infâme, attend ces gens qui se trouvaient dans nos rangs, mais ne se distinguèrent jamais, ni par leur fermeté, ni par leur dévouement à la cause du socialisme. Nous avons devant nous des criminels dangereux, invétérés, cruels, impitoyables à l’égard de notre peuple, de nos idéaux, à l’égard des dirigeants de notre lutte, des chefs du pays soviétique, et des travailleurs du monde entier. On ne peut épargner l’ennemi perfide. Le peuple entier frémit, s’indigne. Moi, en tant que représentant de l’accusation de l’Etat, je joins cette voix, à l’indignation des hommes soviétiques et travailleurs du monde entier, ma voix indignée d’accusateur d’Etat. »

    La thèse ubuesque consiste à prétendre que Trotsky, depuis l’étranger, a manipulé l’opposition russe en agissant ainsi au service à la fois des services secrets anglais, français et américain et de ceux des pays fascistes, Allemagne, Italie et Japon. Ces différents pays, loin de protester de ces accusations de volonté de déstabilisation de la Russie en organisant l’assassinat de Staline lui-même et en détruisant par le terrorisme l’industrie russe, ces Etats bourgeois, leurs hommes politiques ont fait mine d’examiner avec sérieux ces procès et se sont réjouis que Staline se charge lui-même de détruire physiquement comme moralement toute la direction révolutionnaire, russe comme mondiale. On peut même trouver des félicitations pour cela dans la presse fasciste italienne ou auprès de ministres aussi à droite et anticommunistes que Chamberlain.

    Il est ridicule

    - d’accuser les principaux chefs révolutionnaires bolcheviks d’avoir appartenu depuis 1918 à un complot pour assassiner Lénine et détruire la révolution.

    - de les accuser de comploter à la fois pour l’Intelligence Service anglaise, l’espionnage allemand et l’impérialisme américain, tout en pactisant avec d’anciens membres de l’Okhrana tsariste…

    - d’accuser Trotsky fondateur de l’armée rouge, d’avoir voulu faire triompher les puissances impérialistes dans la guerre civile, d’avoir voulu assassiner Lénine et au négociateur de la paix d’avoir voulu faire échouer la paix de Brest-Litovsk, etc…

    Les propos qui sont imposés aux accusés sont aussi ridicules que possible :

    - Zinoviev : Nous brûlions de haine contre le Comité central du parti et contre Staline.

    - Kamenev : Le complot terroriste a été organisé et dirigé par moi, par Zinoviev et par Trotsky.

    - Piatakov : Trotsky m’expliqua que la méthode du sabotage contre la Russie était une chose absolument inévitable. En ce qui concerne la situation internationale, il s’agissait de liquider le mouvement révolutionnaire prolétarien et de faire triompher le fascisme.

    - Radek : Mon rôle personnel était le recrutement et la formation de saboteurs contre l’activité économique du pays pour détruire l’idée du socialisme dans un seul pays.

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  • Bien des militants cités à comparaitre, accusés par les témoins, ne comparaissent pas au procès parce qu’ils ont été assassinés sous la torture ou ont refusé de reconnaitre leur culpabilité dont Préobrajenski, Beloborodov, Smilga, Sosnovski, Ivan Smirnov, Dimitri Schmidt, Ouglanov, Slepkov, Chliapnikov, Medvedev,… Le premier procès comporte des dossiers numérotés de 1 à 38 alors que seize accusés seulement comparaissent. Aucune information sur ce qui est arrivé aux 22 autres qui sont disparus sans autre explication… Certains accusés sont jugés à huis clos avant d’être brisés et de pouvoir alors être présentés en public. Gérard Rosenthal écrit : « Rien n’a permis de connaître le sort des hommes qui auraient été brisés trop tôt ou trop tard pour comparaître à l’audience publique. »

    Les aveux sont dictés par le désespoir, le dernier dévouement à l’Etat ouvrier et à la révolution, par la peur des représailles contre la famille. Les familles de Piatakov et Radek ont été arrêtées…

    Certains accusés qui avouent n’importe quoi au procès ont nié tout crime pendant des années comme Smirnov qui, pendant trois ans, a répondu cette seule phrase : « Je le nie, je le nie encore, je le nie. »

    Boukharine a effacé d’une phrase toute valeur à ses propres déclarations en affirmant à son procès :

    « L’aveu des accusés est un principe moyenâgeux. »

    Et Boukharine lâche au procès un compliment (involontaire ?) de Trotsky qu’il accuse officiellement de tous les maux de la terre :

    « Il faut être Trotsky pour ne pas abandonner ! »

    Et Radek, lui aussi, se débrouille malgré des reconnaissances multiples de tous les crimes de la terre, pour dire au travers de sa déposition que celle-ci n’a aucune valeur : « Si vous n’avez affaire qu’à de simples criminels de droit commun, qu’à des mouchards, comment pouvez-vous être certains que ce que nous avons dit est la vérité, l’inébranlable vérité ? »

    Contrairement à ce qui a été souvent dit, Toukhatchevski refusa d’avouer et se tournant vers ses accusateurs déclara :

    « Dites donc, vous n’auriez pas rêvé tout cela, par hasard ? »

    Les procès fourmillent de détails mais ces précisions se retournent contre la crédibilité des témoignages. Par exemple, Goltsmann est accusé d’avoir rencontré Trotsky en 1932 à l’Hôtel Bristol de Copenhague. Malheureusement, cet hôtel était déjà détruit à cette date. Sédov est également accusé de l’avoir rencontré mais Sédov, qui se trouvait alors à Berlin, n’a pas pu se rendre à l’époque à Copenhague, sa présence à Berlin étant attestée de bien des manières dont sa présence à l’Institut de Berlin… etc, etc… De même, l’entrevue prétendue de Piatakov avec Trotsky à Oslo est invraisemblable, Trotsky n’étant pas à Oslo, de même qu’est impossible la prétendue rencontre de Trotsky avec le témoin Romm située au bois de Boulogne, à Paris, en juillet 1933 car Trotsky n’a pas mis le pied à Paris en juillet 1933, étant cantonné à son domicile sous surveillance continuelle de la police française. On se tuerait à rapporter toutes les contradictions des « témoignages » fabriqués par les accusateurs et exposés par les accusés.

    Krouchtchev, sans pour autant réhabiliter les victimes, rapportera au vingtième congrès du parti communiste russe comment on forçait les accusés à avouer :

    « Le NKVD force des innocents à avouer, personne ne peut prouver qu’il n’a pas pris part à des crimes dont les aveux de plusieurs personnes témoignent. Les méthodes d’enquête sont telles qu’on force des gens à mentir et à calomnier des personnes qui sont totalement innocentes… Vous n’avez rien à inventer. Le NKVD vous prépare un plan tout prêt pour chaque branche du centre. Vous avez juste à l’étudier soigneusement et à bien vous souvenir de toutes les questions et réponses que le Tribunal peut attendre. Vous avez juste à vous préparer de façon à ne pas compromettre ni l’enquête ni vous-même. Si vous arrivez à supporter tout cela, le NKVD vous affirme que vous sauverez votre tête et que vous serez nourri et logé jusqu’à votre mort…. En novembre 1937, Staline, Molotov et Kaganovitch sanctionnèrent la décision de déférer au tribunal du Collège militaire du parti un groupe considérable de camarades, militants du parti, hommes d’Etat et militaires marquants. La plupart de ces camarades furent fusillés… Le grand mal causé par Staline n’est pas seulement dans le fait que beaucoup de nos meilleurs ont péri, que l’arbitraire régnait, qu’on fusillait sans jugement, que des innocents étaient jetés en prison. Il n’y avait pas que cela. Toute l’atmosphère créée alors dans le Parti était contraire à l’esprit de Lénine, était une dissonance… Du temps de Lénine, une atmosphère d’amitié, de confiance réciproque, de soutien, d’entraide régnait dans le Parti… »

    Bien entendu, le but de Krouchtchev n’était nullement de revenir au parti révolutionnaire de Lénine mais seulement d’accuser ses concurrents au poste de secrétaire général : Malenkov, Molotov et Kaganovitch… Il passe d’ailleurs sous silence ses propres actes de répression violente… Il laisse entendre qu’il est parvenu au sommet sans pactiser avec Staline, Béria, Malenkov, Molotov et Kaganovitch, ce qui est bien entendu faux.

    Les buts du procès ressortent des déclarations de Vychinsky. Un des buts est démontrer que tous les problèmes économiques de la Russie sont causés par l’opposition trotskyste car Staline craint que ces difficultés ne le discréditent et ne favorisent Trotsky dans le parti bolchevique.

    Vychinsky déclare notamment :

    « Dans notre pays riche de ressources de toutes sortes, il ne pouvait et il ne peut arriver qu’un produit quelconque vienne à manquer. Aussi la tâche de toute cette organisation de sabotage consistait-elle à provoquer le manque des produits existants chez nous en abondance ; à maintenir dans un état de tension le marché, ainsi que les besoins de la population… Tel est le tableau, révoltant, monstrueux de ce système profondément médité, strictement organisé – il faut bien rendre justice aux criminels – système rigoureusement planifié de sabotage et de diversion, qui tendaient non seulement à saper la capacité de défense et la puissance économique de notre pays, mais encore à provoquer le mécontentement et l’irritation dans les plus profondes masses de la population à l’aide de moyens difficiles à démasquer. »

    La cause des procès est donc « l’irritation dans les plus profondes masses de la population » face au « manque de produits existants chez nous » et dont la population ne manquait pas d’accuser la bureaucratie dirigeante et dont il fallait accuser l’opposition…

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