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Lénine et la religion

mercredi 23 janvier 2008, par Robert Paris

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Lénine

Socialisme et religion 3 décembre 1905


La société moderne est fondée tout entière sur l’exploitation des grandes masses de la classe ouvrière par une infime minorité de la population appartenant aux classes des propriétaires fonciers et des capitalistes. C’est une société d’esclavagistes, car les ouvriers « libres » qui travaillent toute leur vie pour le capital, n’ont « droit » qu’aux moyens d’existence strictement indispensables à l’entretien des esclaves produisant les bénéfices, qui permettent d’assurer et de perpétuer l’esclavage capitaliste.

L’oppression économique qui pèse sur les ouvriers, provoque et engendre inévitablement sous diverses formes l’oppression politique, l’abaissement social, l’abrutissement et la dégradation de la vie intellectuelle et morale des masses. Les ouvriers peuvent obtenir une liberté politique plus ou moins grande afin de lutter pour leur affranchissement économique, mais aucune liberté ne les débarrassera de la misère, du chômage et de l’oppression tant que le pouvoir du capital ne sera pas aboli. La religion est un des aspects de l’oppression spirituelle qui accable toujours et partout les masses populaires, écrasées par un travail perpétuel au profit d’autrui, par la misère et l’isolement. La foi en une vie meilleure dans l’au-delà naît tout aussi inévitablement de l’impuissance des classes exploitées dans leur lutte contre les exploiteurs que la croyance aux dieux, aux diables, aux miracles naît de l’impuissance du sauvage dans sa lutte contre la nature. A ceux qui peinent toute leur vie dans la misère, la religion enseigne la patience et la résignation ici-bas, en les berçant de l’espoir d’une récompense céleste. Quant à ceux qui vivent du travail d’autrui, la religion leur enseigne la bienfaisance ici- bas, leur offrant ainsi une facile justification de leur existence d’exploiteurs et leur vendant à bon compte des billets donnant accès à la félicité divine. La religion est l’opium du peuple. La religion est une espèce d’alcool spirituel dans lequel les esclaves du capital noient leur image humaine et leur revendication d’une existence tant soit peu digne de l’homme.

Mais l’esclave qui a pris conscience de sa condition et s’est levé pour la lutte qui doit l’affranchir, cesse déjà à moitié d’être un esclave. L’ouvrier conscient d’aujourd’hui, formé par la grande industrie, éduqué par la ville, écarte avec mépris les préjugés religieux, laisse le ciel aux curés et aux tartuffes bourgeois et s’attache à la conquête d’une meilleure existence sur cette terre. Le prolétariat moderne se range du côté du socialisme qui fait appel à la science pour combattre les fumées de la religion et, organisant l’ouvrier dans une lutte véritable pour une meilleure condition terrestre, le libère de la croyance en l’au-delà.

La religion doit être déclarée affaire privée ; c’est ainsi qu’on définit ordinairement l’attitude des socialistes à l’égard de la religion. Mais il importe de déterminer exactement la signification de ces mots, afin d’éviter tout malentendu. Nous exigeons que la religion soit une affaire privée vis-à-vis de l’État, mais nous ne pouvons en aucune façon considérer la religion comme une affaire privée en ce qui concerne notre propre Parti. L’État ne doit pas se mêler de religion, les sociétés religieuses ne doivent pas être liées au pouvoir d’État. Chacun doit être parfaitement libre de professer n’importe quelle religion ou de n’en reconnaître aucune, c’est-à-dire d’être athée, comme le sont généralement les socialistes. Aucune différence de droits civiques motivée par des croyances religieuses ne doit être tolérée. Toute mention de la confession des citoyens dans les papiers officiels doit être incontestablement supprimée. L’État ne doit accorder aucune subvention ni à l’Église ni aux associations confessionnelles ou religieuses, qui doivent devenir des associations de citoyens coreligionnaires, entièrement libres et indépendantes à l’égard du pouvoir. Seule la réalisation totale de ces revendications peut mettre fin à ce passé honteux et maudit où l’Église était asservie à l’État, les citoyens russes étant à leur tour asservis à l’Église d’État, où existaient et étaient appliquées des lois inquisitoriales moyenâgeuses (maintenues jusqu’à ce jour dans nos dispositions (égaies), qui persécutaient la croyance ou l’incroyance, violaient la conscience et faisaient dépendre les promotions et les rémunérations officielles de la distribution de tel ou tel élixir clérical. La séparation complète de l’Église et de l’État, telle est la revendication du prolétariat socialiste à l’égard de l’État et de l’Église modernes.

La révolution russe doit faire aboutir cette revendication comme une partie intégrante et indispensable de la liberté politique. Sous ce rapport, la révolution russe est placée dans des conditions particulièrement favorables, le détestable régime bureaucratique de l’autocratie féodale et policière ayant provoqué le mécontentement, l’effervescence et l’indignation dans le clergé même. Si misérable, si ignorant que fût le clergé orthodoxe russe, il s’est réveillé cependant au fracas de la chute de l’ancien régime, du régime médiéval en Russie. Le clergé lui-même soutient aujourd’hui la revendication de liberté, s’élève contre le bureaucratisme officiel et l’arbitraire administratif, le mouchardage policier imposé aux « ministres de Dieu ». Nous autres socialistes, nous devons appuyer ce mouvement en poussant jusqu’au bout les revendications des représentants honnêtes et sincères du clergé, en les prenant au mot quand ils parlent de liberté, en exigeant qu’ils brisent résolument tout lien entre la religion et la police. Ou bien vous êtes sincères, et vous devez dès lors réclamer la séparation complète de l’Église et de l’État, de l’école et de l’Église et demander que la religion soit déclarée affaire privée, et cela de façon absolue et catégorique. Ou bien vous ne souscrivez pas à ces revendications conséquentes de liberté, et cela signifie que vous êtes toujours prisonniers des traditions inquisitoriales, que vous voulez toujours avoir accès aux promotions et aux rémunérations officielles, que vous ne croyez pas à la puissance de vos armes spirituelles, que vous continuez à accepter les pots-de-vin de l’État ; et alors les ouvriers conscients de Russie vous déclarent une guerre sans merci.

Par rapport au parti du prolétariat socialiste, la religion n’est pas une affaire privée. Notre Parti est une association de militants conscients d’avant-garde, combattant pour l’émancipation de la classe ouvrière. cette association ne peut pas et ne doit pas rester indifférente à l’inconscience, à l’ignorance ou à l’obscurantisme revêtant la forme de croyances religieuses. Nous réclamons la séparation complète de l’Église et de l’État afin de combattre le brouillard de la religion avec des armes purement et exclusivement idéologiques : notre presse, notre propagande. Mais notre association, le Parti ouvrier social-démocrate de Russie, lors de sa fondation, s’est donné pour but, entre autres, de combattre tout abêtissement religieux des ouvriers. Pour nous, la lutte des idées n’est pas une affaire privée ; elle intéresse tout le Parti, tout le prolétariat.

Mais puisqu’il en est ainsi, pourquoi ne nous déclarons-nous pas athées dans notre programme ? Pourquoi n’interdisons-nous pas aux chrétiens et aux croyants l’entrée de notre Parti ?

La réponse à cette question fera ressortir la différence très importante des points de vue de la démocratie bourgeoise et de la social-démocratie sur la religion.

Notre programme est fondé tout entier sur une philosophie scientifique, rigoureusement matérialiste. Pour expliquer notre programme il est donc nécessaire d’expliquer les véritables racines historiques et économiques du brouillard religieux. Notre propagande comprend nécessairement celle de l’athéisme ; et la publication à cette fin d’une littérature scientifique que le régime autocratique et féodal a proscrite et poursuivie sévèrement jusqu’à ce jour doit devenir maintenant une des branches de l’activité de notre Parti. Nous aurons probablement à suivre le conseil qu’Engels donna un jour aux socialistes allemands : traduire et répandre parmi les masses la littérature française du XVIII° siècle athée et démystifiante [1] .

Mais en aucun cas nous ne devons nous fourvoyer dans les abstractions idéalistes de ceux qui posent le problème religieux on termes de « raison pure », en dehors de la lutte de classe, comme font souvent les démocrates radicaux issus de la bourgeoisie. Il serait absurde de croire que, dans une société fondée sur l’oppression sans bornes et l’abrutissement des masses ouvrières, les préjugés religieux puissent être dissipés par la seule propagande. Oublier que l’oppression religieuse de l’humanité n’est que le produit et le reflet de l’oppression économique au sein de la société serait faire preuve de médiocrité bourgeoise. Ni les livres ni la propagande n’éclaireront le prolétariat s’il n’est pas éclairé par la lutte qu’il soutient lui-même contre les forces ténébreuses du capitalisme. L’unité de cette lutte réellement révolutionnaire de la classe opprimée combattant pour se créer un paradis sur la terre nous importe plus que l’unité d’opinion des prolétaires sur le paradis du ciel.

Voilà pourquoi, dans notre programme, nous ne proclamons pas et nous ne devons pas proclamer notre athéisme ; voilà pourquoi nous n’interdisons pas et ne devons pas interdire aux prolétaires, qui ont conservé tels ou tels restes de leurs anciens préjugés, de se rapprocher de notre Parti. Nous préconiserons toujours la conception scientifique du monde ; il est indispensable que nous luttions contre l’inconséquence de certains « chrétiens », mais cela ne veut pas du tout dire qu’il faille mettre la question religieuse au premier plan, place qui ne lui appartient pas ; qu’il faille laisser diviser les forces engagées dans la lutte politique et économique véritablement révolutionnaire au nom d’opinions de troisième ordre ou de chimères, qui perdent rapidement toute valeur politique et sont très vite reléguées à la chambre de débarras, par le cours même de l’évolution économique.

La bourgeoisie réactionnaire a partout eu soin d’attiser les haines religieuses - et elle commence à le faire chez nous - pour attirer de ce côté l’attention des masses et les détourner des problèmes économiques et politiques réellement fondamentaux, problèmes que résout maintenant le prolétariat russe, qui s’unit pratiquement dans sa lutte révolutionnaire. Cette politique réactionnaire de morcellement des forces prolétariennes, qui se manifeste aujourd’hui surtout par les pogromes des Cent-Noirs, trouvera peut-être demain des mesures plus subtiles. Nous lui opposerons dans tous les cas une propagande calme, ferme, patiente, qui se refuse à exciter des désaccords secondaires, la propagande de la solidarité prolétarienne et de la conception scientifique du monde.

Le prolétariat révolutionnaire finira par imposer que la religion devienne pour l’État une affaire vraiment privée. Et, dans ce régime politique débarrassé de la moisissure médiévale, le prolétariat engagera une lutte large et ouverte pour la suppression de l’esclavage économique, cause véritable de l’abêtissement religieux de l’humanité.


Notes

[1] Voir F. Engels, La littérature politique des émigrés. Le programme des communards blanquistes émigrés.

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1922

« Pod Znaméniem marxisma » n°3, mars 1922.

Signé : N. Lénine

La portée du matérialisme militant Lénine 12 mars 1922

En ce qui concerne les objectifs généraux de la revue Pod Znaméniem Marxisma (Sous la bannière du marxisme) , le camarade Trotski a déjà dit l’essentiel dans le n° 1‑2, et il l’a dit parfaitement. Je voudrais m’arrêter à quelques questions qui définissent de plus près le contenu et le programme du travail préconisé par la rédaction de la revue dans sa note d’introduction au n° 1‑2.

La note déclare que ceux qui se sont groupés autour de la revue Sous la bannière du marxisme ne sont pas tous des communistes, mais que tous sont des matérialistes conséquents. Je pense que cette union des communistes avec les non‑communistes est absolument nécessaire et qu’elle définit exactement les tâches de la revue. Une des erreurs les plus grandes et les plus dangereuses que commettent les communistes (comme, d’ailleurs, les révolutionnaires en général qui ont mené à bien le début d’une grande révolution), c’est de se figurer que la révolution peut être accomplie par les mains des seuls révolutionnaires. Or, pour assurer le succès de toute action révolutionnaire sérieuse, il faut comprendre et savoir appliquer pratiquement l’idée que les révolutionnaires ne peuvent jouer un rôle que comme avant‑garde de la classe réellement avancée et viable. L’avant‑garde ne remplit sa mission que lorsqu’elle sait ne pas se détacher de la masse qu’elle dirige, lorsqu’elle sait véritablement faire progresser toute la masse. Sans l’alliance avec les non‑communistes dans les domaines d’activité les plus divers, il ne saurait être question d’aucun succès en matière de construction de la société communiste.

Cela est vrai également pour la défense du matérialisme et du marxisme dont s’est chargée la revue Sous la bannière du marxisme. Les principales tendances de la pensée sociale éclairée de Russie se réclament, par bonheur, d’une solide tradition matérialiste. Sans parler de G. Plékhanov, il suffit de nommer Tchernychevski par rapport à qui les populistes contemporains (socialistes‑révolutionnaires, socialistes‑populistes, etc.) ont maintes fois rétrogradé en quête de doctrines philosophiques réactionnaires à la mode, se laissant séduire parle clinquant du « dernier mot » de la science européenne, incapables de discerner sous ce clinquant telle ou telle forme de servilité devant la bourgeoisie, devant ses préjugés et son esprit réactionnaire.

En tout cas, chez nous, en Russie, il y a encore ‑ et il y aura assez longtemps, cela n’est pas douteux ‑ des matérialistes du camp des non‑communistes, et notre devoir absolu est d’attirer au travail commun tous les partisans du matérialisme conséquent et militant, en lutte contre la réaction philosophique et les préjugés philosophiques de la prétendue « société cultivée ». Dietzgen père, qu’il ne faut pas confondre avec son rejeton, littérateur aussi prétentieux que mal venu, a exprimé de façon juste, claire et précise, le point de vue fondamental du marxisme sur les tendances philosophiques qui dominent dans les pays bourgeois et retiennent l’attention de leurs savants et publicistes. Il affirme que, dans la société moderne, les professeurs de philosophie ne sont en fait, dans la plupart des cas, rien d’autre que des « valets diplômés de la prêtraille ».

Nos intellectuels de Russie, qui aiment à se croire des esprits éclairés, comme d’ailleurs leurs confrères de tous les autres pays, n’aiment point envisager la question sous cet angle. Ils n’aiment pas cela, parce que la vérité les gêne. Il suffit de méditer un peu sur la dépendance des hommes cultivés d’aujourd’hui par rapport à la bourgeoisie dominante au point de vue politique, des conditions économiques générales, des us et coutumes et ainsi de suite, pour comprendre combien est juste la brutale opinion de Dietzgen. Il suffit de rappeler l’immense majorité des courants philosophiques à la mode, qui surgissent si fréquemment dans les pays européens, à commencer, par exemple, par ceux qui se rattachent à la découverte du radium pour finir par ceux qui, maintenant, se réclament d’Einstein, pour se rendre compte du lien qui unit les intérêts de classe et la position sociale de la bourgeoisie, le soutien qu’elle accorde à toutes les formes de religion et la teneur idéologique des courants philosophiques en vogue.

De ce qui précède, il apparaît qu’une revue désireuse d’être l’organe du matérialisme militant doit être un organe de combat, en ce sens d’abord qu’elle doit dénoncer et poursuivre inlassablement les actuels « valets diplômés de la prêtraille », qu’ils s’affirment comme représentants de la science officielle ou comme francs‑tireurs, qui se prétendent publicistes « démocrates de gauche ou à idées socialistes ».

Cette revue doit être, en second lieu, l’organe de l’athéisme militant. Nous avons des départements d’Etat ou, pour le moins, des institutions chargées de ce travail. Mais celui‑ci y est effectué avec une extrême mollesse, avec une insuffisance extrême, se ressentant visiblement de l’emprise des conditions générales de notre bureaucratie authentiquement russe (soviétique pourtant). C’est pourquoi il est de la plus haute importance que, pour compléter le travail des institutions d’Etat compétentes, pour le corriger et l’animer, la revue qui se destine à devenir l’organe du matérialisme militant, mène une propagande et une lutte athées inlassables. Il faut suivre attentivement la littérature dans toutes les langues, la traduire ou, du moins, donner des comptes rendus sur tout ce qui peut présenter une valeur quelconque dans ce domaine.

Engels a toujours recommandé aux dirigeants du prolétariat contemporain de traduire, pour la diffuser en masse parmi le peuple, la littérature militante des athées de la fin du XVIII° siècle. A notre honte, nous ne l’avons pas fait jusqu’à présent (une des multiples preuves qu’il est bien plus facile de conquérir le pouvoir à une époque révolutionnaire que de savoir user convenablement de ce pouvoir). On justifie parfois notre mollesse, notre inaction et notre inhabileté par toutes sortes de considérations « grandiloquentes ». On se plaît à dire, par exemple, que la vieille littérature athée du XVIII° siècle est désuète, non scientifique, puérile, etc. Rien de pire que ce genre de sophismes pseudo­-scientifiques qui masquent soit le pédantisme, soit une incompréhension totale du marxisme. Il est certain que l’on découvrira bien des choses non scientifiques et puériles dans les œuvres athées des révolutionnaires du XVIII° siècle. Mais nul n’empêche les éditeurs de ces ouvrages de les abréger et de les munir de courtes postfaces évoquant les progrès réalisés par l’humanité dans la critique scientifique des religions depuis la fin du XVIII° siècle, en mentionnant les ouvrages les plus récents qui s’y rattachent, etc. La plus grande et la pire des erreurs que puisse commettre un marxiste serait de croire que les masses populaires, fortes de nombreux millions d’êtres humains (et surtout la masse des paysans et des artisans), vouées par la société moderne aux ténèbres, à l’ignorance et aux préjugés, ne puissent sortir de ces ténèbres que par la voie directe d’une instruction purement marxiste. Il est indispensable dé fournir à ces masses les matériaux les plus variés de propagande athée, de les initier aux faits pris dans les domaines les plus divers de la vie, de les aborder de toutes les manières pour les intéresser, les tirer de leur sommeil religieux, les secouer à fond par tous les moyens, etc.

Les écrits ardents, vifs, ingénieux, spirituels des vieux athées du XVIII° siècle qui attaquaient ouvertement la prêtraille régnante, s’avéreront bien souvent mille fois plus aptes à tirer les gens de leur sommeil religieux que les redites du marxisme, fastidieuses, arides, presque entièrement dépourvues de faits, habilement choisis et destinés à les illustrer, qui dominent dans notre littérature et qui (inutile de le cacher) déforment souvent le marxisme. Toutes les œuvres de quelque importance de Marx et d’Engels ont été traduites en notre langue. Il n’y a décidément aucune raison de craindre que le vieil athéisme et le vieux matérialisme ne soient pas complétés chez nous par les correctifs qu’y ont apportés Marx et Engels. L’essentiel, et c’est justement ce qu’oublient le plus souvent nos communistes, soi‑disant marxistes, mais qui, pratiquement, ne font que dénaturer le marxisme, l’essentiel est de savoir intéresser les masses encore absolument incultes par une attitude consciente envers les questions religieuses et par une critique éclairée des religions.

D’autre part, considérez les représentants de la critique scientifique moderne des religions. Presque toujours, ces porte‑parole de la bourgeoisie cultivée « complètent la réfutation qu’ils apportent eux‑mêmes des préjugés religieux par des raisonnements qui les dénoncent aussitôt comme des esclaves idéologiques de la bourgeoisie, comme des « valets diplômés de la prêtraille ».

Deux exemples. Le professeur R. Vipper a publié en 1918 un petit livre : La naissance du christianisme (éd. « Pharos », Moscou). Retraçant les principales acquisitions de la science moderne, l’auteur, loin de combattre les préjugés et le mensonge, qui sont l’arme de l’Eglise en tant qu’organisation politique, élude ces questions et prétend ‑ prétention vraiment ridicule et réactionnaire ‑ s’élever au-dessus des deux « extrêmes » ‑ l’idéalisme et le matérialisme. C’est de la servilité devant la bourgeoisie régnante qui, dans le monde entier, dépense d’es centaines de millions de roubles, prélevés sur les profits extorqués aux travailleurs, pour soutenir la religion.

Le savant allemand bien connu Arthur Drews qui, dans son livre intitulé le Mythe du Christ, combat les fables et préjugés religieux et démontre que Jésus n’a jamais existé, se prononce, à la fin de son ouvrage, pour la religion, mais rénovée, expurgée, subtilisée, capable de tenir tête au « torrent naturaliste qui s’affermit de jour en jour » (p. 238 de la 4° édition allemande, 1910). C’est un réactionnaire déclaré, conscient, qui aide ouvertement les exploiteurs à substituer aux vieux préjugés religieux pourris des préjugés tout nouveaux, encore plus répugnants et plus infâmes.

Cela ne signifie pas qu’il ne faille point traduire Drews. C’est dire que les communistes et tous les matérialistes conséquents doivent, tout en réalisant, dans une certaine mesure, leur alliance avec la partie progressive de la bourgeoisie, la dénoncer inlassablement, quand elle verse dans l’esprit réactionnaire. Se soustraire à l’alliance avec les représentants de la bourgeoisie du XVIII° siècle, époque où elle fut révolutionnaire, reviendrait à trahir le marxisme et le matérialisme, car l’« alliance » avec les Drews sous telle ou telle forme, dans telle ou telle mesure, s’impose à nous qui luttons contre la domination des obscurantistes religieux.

La revue Sous la bannière du marxisme, qui entend être l’organe du matérialisme militant, doit réserver une bonne place à la propagande athée, à des aperçus de presse portant sur ces questions et au redressement des graves défauts dans l’activité de notre Etat en cette matière. Il importe notamment d’utiliser les livres et les brochures qui contiennent de nombreux faits concrets et des confrontations, illustrant le lien qui unit les intérêts de classe et les organisations de classe de la bourgeoisie contemporaine avec les institutions religieuses et les organismes de propagande religieuse.

D’une extrême importance sont tous les matériaux relatifs aux Etats‑Unis de l’Amérique du Nord, où la liaison officielle, administrative, étatique entre la religion et le Capital apparaît bien moins. Par contre, nous y voyons plus clairement que la « démocratie moderne » (devant laquelle menchéviks, socialistes‑révolutionnaires et, en partie, anarchistes, etc., se prosternent si inconsidérément) n’est rien d’autre que la liberté de prêcher ce que la bourgeoisie a intérêt à voir prêcher, savoir : les idées les plus réactionnaires, la religion, l’obscurantisme, la défense des exploiteurs, etc.

Nous voulons espérer que la revue, qui entend être l’organe du matérialisme militant, donnera à nos lecteurs des aperçus de littérature athée, en indiquant pour quels cercles de lecteurs et sous quel rapport tel ouvrage pourrait convenir ; on aura soin d’indiquer également ce qui a déjà paru chez nous (ne seront retenues que les traductions convenables, et il n’y en a pas tant) et ce qui doit encore être édité.

Outre l’alliance avec les matérialistes conséquents qui n’appartiennent pas au Parti communiste, ce qui n’est pas moins, sinon plus, important pour l’œuvre dont aura à s’acquitter le matérialisme militant, c’est l’alliance avec les représentants des sciences modernes de la nature qui penchent vers le matérialisme et ne craignent pas de le défendre et de le propager contre les flottements philosophiques en vogue dans ce qu’on appelle la « société cultivée », et orientés vers l’idéalisme et le scepticisme.

L’article de A. Timiriazev sur la théorie de la relativité d’Einstein, paru au n° 1‑2 de Sous la bannière du marxisme, permet d’espérer que cette revue réalisera la seconde alliance également. Accordons‑lui plus d’attention, Il ne faut pas oublier que c’est du bouleversement radical actuel des sciences de la nature que naissent constamment des écoles philosophiques réactionnaires, grandes et petites, des courants philosophiques de grande et de moindre importance. Aussi bien, suivre les problèmes posés par la récente révolution des sciences de la nature et attirer les savants dans une revue philosophique est une tâche sans laquelle le matérialisme militant ne saurait être, en aucun cas, ni militant ni matérialiste. Dans le premier numéro de la revue, Timiriazev a dû faire cette réserve que la théorie d’Einstein, qui personnellement ne mène, selon Timiriazev, aucune campagne active contre les principes du matérialisme, a été accaparée par de très nombreux représentants des intellectuels bourgeois de tous les pays ; au reste ceci est vrai non seulement pour Einstein, mais pour plusieurs, sinon pour la majorité des grands réformateurs des sciences de la nature, à partir de la fin du XIX° siècle.

Et pour agir en connaissance de cause face à ce phénomène, nous devons comprendre qu’à défaut d’une base philosophique solide, il n’est point de science de la nature ni de matérialisme qui puissent résister à l’envahissement des idées bourgeoises et à la renaissance de la conception bourgeoise du monde. Pour soutenir cette lutte et la mener à bonne fin, le savant doit être un matérialiste moderne, un partisan éclairé du matérialisme représenté par Marx, c’est-à‑dire qu’il doit être un matérialiste dialecticien. Pour atteindre ce but, les collaborateurs de la revue Sous la bannière du marxisme doivent organiser l’étude systématique de la dialectique de Hegel du point de vue matérialiste, c’est‑à‑dire de la dialectique que Marx a appliquée pratiquement dans son Capital et dans ses écrits historiques et politiques, et cela avec un tel succès que, maintenant, chaque jour, l’éveil de nouvelles classes à la vie et à la lutte en Orient (Japon, Indes, Chine) ‑ c’est‑à‑dire l’éveil de centaines de millions d’êtres humains qui forment la plus grande partie de la population du globe et qui, par leur inaction historique et leur sommeil historique, ont conditionné, jusqu’à présent, le marasme et la décomposition frappant de nombreux Etats avancés d’Europe, ‑ chaque jour, l’éveil à la vie de nouveaux peuples et de nouvelles classes confirme de plus en plus le marxisme.

Assurément, le travail nécessité par une telle étude, par une telle interprétation et par une telle propagande de la dialectique hégélienne étant extrêmement difficile, il n’est pas douteux que les premières expériences dans ce domaine comporteront des erreurs. Mais ne se trompe jamais que celui qui ne fait rien. En nous inspirant de la manière dont Marx appliquait la dialectique de Hegel comprise dans le sens matérialiste, nous pouvons et devons développer cette dialectique sous toutes les faces, reproduire dans la revue des passages empruntés aux principaux ouvrages, de Hegel, les interpréter dans un esprit matérialiste en les commentant par des exemples d’application de la dialectique empruntés à Marx, et aussi des exemples de dialectique tirés du domaine des relations économiques, politiques, exemples que l’histoire récente, et notamment la guerre impérialiste et la révolution actuelles, fournissent en abondance. Le groupe des rédacteurs et des collaborateurs de la revue Sous la bannière du marxisme doit former, à mon avis, une sorte de « société des amis matérialistes de la dialectique hégélienne ». Les savants modernes trouveront (s’ils savent chercher et si nous apprenons à les aider) dans la dialectique de Hegel, interprétée dans le sens matérialiste, des réponses aux questions philosophiques posées par la révolution des sciences de la nature, et qui font que les intellectuels admirateurs de la mode bourgeoise « s’égarent » dans la réaction.

Sans l’accomplissement systématique de cette tâche, le matérialisme ne saurait être un matérialisme militant. Il demeurera, pour employer l’expression de Chtchédrine, moins combattant que combattu. Faute de cela, les grands savants resteront, aussi fréquemment que par le passé, impuissants dans leurs déductions et généralisations philosophiques. Car la science de la nature progresse avec une telle rapidité, traverse une période de bouleversements révolutionnaires si profonds dans tous les domaines, qu’elle ne peut absolument pas se passer de conclusions philosophiques.

Pour conclure, je citerai un exemple, qui ne relève pas de la philosophie, mais qui, dans tous les cas, est du domaine des problèmes sociaux auxquels la revue Sous la bannière du marxisme entend également porter son attention.

C’est un des exemples de la manière dont la pseudo‑science moderne sert de véhicule aux conceptions réactionnaires les plus grossières et les plus répugnantes.

Dernièrement, on m’a envoyé la revue l’Economiste n° 1 (1922), éditée par la XI° Section de la « Société technique russe ». Le jeune communiste qui me l’a adressée (et qui, probablement, n’avait pas eu le temps de prendre connaissance de son contenu) en donne imprudemment un avis des plus favorables. Or, la revue est ‑ je ne saurais dire à quel point consciemment ‑ l’organe des archi‑réactionnaires qui se couvrent, bien entendu, du manteau de la science, de l’esprit démocratique, etc.

Un nommé P. A. Sorokine fait insérer dans cette revue d’amples essais prétendument « sociologiques » « Sur l’influence de la guerre ». Cet article doctoral est émaillé de références érudites aux ouvrages « sociologiques » de l’auteur et de ses nombreux maîtres et collègues étrangers. Voici un spécimen de son érudition.

A la page 83, je lis :

« Sur 10 000 mariages à Pétrograd, on compte aujourd’hui 92,2 divorces ‑ chiffre fantastique ; ajoutons que sur 100 mariages rompus 51,1 avaient duré moins d’un an ; 11% moins d’un mois ; 22% moins de deux ; 41% moins de 3 à 6 mois et 260/0 seulement au‑delà de 6 mois. Ces chiffres attestent que le mariage légal actuel est une forme qui cache, au fond, des rapports sexuels en dehors du mariage et permet aux amateurs de « bonnes fortunes » de satisfaire « légalement » leurs appétits » (Économiste, n° 1, page 83).

Nul doute que ce monsieur, comme aussi la Société technique russe qui édite la revue en question et publie de telles considérations, se disent partisans de la démocratie, et ils s’estimeront profondément atteints, si on les appelle de leur vrai nom, à savoir : des féodaux, des réactionnaires, des « valets diplômés de la prêtraille ».

La connaissance même sommaire de la législation des pays bourgeois relative au mariage, au divorce et aux enfants naturels, ainsi que de la situation de fait, montrera à quiconque s’intéresse à la question que la démocratie bourgeoise de nos jours, même dans les républiques bourgeoises les plus démocratiques, révèle sous le rapport indiqué une attitude vraiment féodale à l’égard de la femme et des enfants naturels.

Bien entendu, cela n’empêche pas les menchéviks, les socialistes‑révolutionnaires et une partie des anarchistes, ainsi que tous les partis correspondants en Occident de continuer à crier à la démocratie et à sa violation par les bolchéviks. En réalité, la révolution bolchévique seule est précisément une révolution démocratique conséquente en matière de mariage, de divorce et de la situation des enfants naturels. Or, cette question touche le plus directement les intérêts de plus de la moitié de la population de n’importe quel pays. Seule la révolution bolchévique, en dépit des multiples révolutions bourgeoises qui l’ont précédée et qui se prétendent démocratiques, a, pour la première fois, combattu résolument, dans le sens indiqué, la réaction et le servage aussi bien que l’hypocrisie coutumière des classes dirigeantes et possédantes.

Si 92 divorces sur 10 000 mariages paraissent au sieur Sorokine un chiffre fantastique, il reste à supposer que l’auteur a vécu et a été élevé dans un monastère séparé de la vie au point que l’on a peine à croire à l’existence d’un semblable monastère, ou bien que l’auteur déforme la vérité pour complaire à la réaction et à la bourgeoisie. Quiconque connaît tant soit peu les conditions sociales, dans les pays bourgeois sait que le nombre réel des divorces de fait (non sanctionnés, évidemment, par l’Eglise et la loi) est partout infiniment supérieur. Sous ce rapport, la Russie ne se distingue des autres pays que par le fait que ses lois, au lieu de consacrer l’hypocrisie et l’absence de droits pour la femme et son enfant, déclarent ouvertement et au nom du pouvoir d’Etat une guerre systématique contre toute hypocrisie et contre toute absence de droits.

La revue marxiste aura à mener campagne contre ces féodaux « cultivés » de nos jours. Il est probable qu’un nombre assez considérable d’entre eux touchent, chez nous, de l’argent de l’Etat et sont titulaires d’une fonction d’Etat pour l’instruction de la jeunesse, encore qu’ils ne soient pas plus propres à ce rôle que ne le seraient des satyres à celui de surveillants dans des établissements scolaires pour petits enfants.

La classe ouvrière de Russie a su conquérir le pouvoir, mais elle n’a pas encore appris à s’en servir, car, autrement, il y a beau temps qu’elle aurait expédié fort poliment aux pays de la « démocratie » bourgeoise de pareils professeurs et membres de sociétés savantes. C’est là qu’est la vraie place de réactionnaires de cette espèce.

La classe ouvrière apprendra, il suffit qu’elle le veuille.

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Lénine De l’attitude du parti ouvrier à l’égard de la religion

13 mai 1909

Le discours que le député Sourkov a prononcé à la Douma d’Etat lors de la discussion du budget du synode, et les débats exposés ci‑après, qui se sont institués au sein de notre fraction parlementaire autour du projet de ce discours, ont soulevé une question d’une importance extrême et on ne peut plus actuelle. Il est hors de doute que l’intérêt pour tout ce qui touche à la religion s’est, aujourd’hui, emparé de larges sections de la « société » et a pénétré dans les milieux intellectuels proches du mouvement ouvrier, ainsi que dans certains milieux ouvriers. La social‑démocratie se doit absolument d’intervenir pour faire connaître son point de vue en matière de religion.

La social‑démocratie fait reposer toute sa conception sur le socialisme scientifique, c’est‑à‑dire sur le marxisme. La base philosophique du marxisme, ainsi que l’ont proclamé maintes fois Marx et Engels, est le matérialisme dialectique qui a pleinement fait siennes les traditions historiques du matérialisme du XVIII° siècle en France et de Feuerbach (première moitié du XIX° siècle) en Allemagne, matérialisme incontestablement athée, résolument hostile à toute religion. Rappelons que tout l’ Anti‑Dühring d’Engels, dont le manuscrit a été lu par Marx, accuse le matérialiste et athée Dühring de manquer de fermeté idéologique dans son matérialisme, de ménager des biais à la religion et à la philosophie religieuse. Rappelons que dans son ouvrage sur Ludwig Feuerbach, Engels lui reproche d’avoir combattu la religion non pas dans le but de la détruire, mais dans celui de la replâtrer, d’inventer une religion nouvelle, « élevée », etc. « La religion est l’opium du peuple [1] . » Cette sentence de Marx constitue la pierre angulaire de toute la conception marxiste en matière de religion. Le marxisme considère toujours la religion et les églises, les organisations religieuses de toute sorte existant actuellement comme des organes de réaction bourgeoise, servant à défendre l’exploitation et à intoxiquer la classe ouvrière.

Et, cependant, Engels a condamné maintes fois les tentatives de ceux qui, désireux de se montrer « plus à gauche » ou « plus révolutionnaires » que les social‑démocrates, voulaient introduire dans le programme du parti ouvrier la franche reconnaissance de l’athéisme en lui donnant le sens d’une déclaration de guerre à la religion. En 1874, parlant du fameux manifeste des réfugiés de la Commune, des blanquistes émigrés à Londres, Engels traite de sottise leur tapageuse déclaration de guerre à la religion ; il affirme qu’une telle déclaration de guerre est le meilleur moyen d’aviver l’intérêt pour la religion et de rendre plus difficile son dépérissement effectif. Engels impute aux blanquistes de ne pas comprendre que seule la lutte de classe des masses ouvrières, amenant les plus larges couches du prolétariat à pratiquer à fond l’action sociale, consciente et révolutionnaire, peut libérer en fait les masses opprimées du joug de la religion, et que proclamer la guerre à la religion, tâche politique du parti ouvrier, n’est qu’une phrase anarchique [2] . En 1877, dans l’Anti‑Dühring, s’attaquant violemment aux moindres concessions de Dühring‑philosophe à l’idéalisme et à la religion, Engels condamne avec non moins de force l’idée pseudo‑révolutionnaire de Dühring relative à l’interdiction de la religion dans la société socialiste. Déclarer une telle guerre à la religion, c’est, dit Engels, « être plus Bismarck que Bismarck lui‑même », c’est‑à‑dire reprendre la sottise de la lutte bismarckienne contre les cléricaux (la fameuse « lutte pour la culture », le Kulturkampf, c’est‑à‑dire la lutte que Bismarck mena après 1870 contre le Parti catholique allemand du Zentrum, au moyen de persécutions policières dirigées contre le catholicisme). Par cette lutte, Bismarck n’a fait que raffermir le cléricalisme militant des catholiques ; il n’a fait que nuire à la cause de la véritable culture, en mettant au premier plan les divisions religieuses, au lieu des divisions politiques, il a fait dévier l’attention de certaines couches de la classe ouvrière et de la démocratie, des tâches essentielles que comporte la lutte de classes et révolutionnaire, vers l’anticléricalisme le plus superficiel et le plus bourgeoisement mensonger. En accusant Dühring, qui désirait se montrer ultra‑révolutionnaire, de vouloir reprendre sous une autre forme cette même bêtise de Bismarck, Engels exigeait que le parti ouvrier travaillât patiemment à l’œuvre d’organisation et d’éducation du prolétariat, qui aboutit au dépérissement de la religion, au lieu de se jeter dans les aventures d’une guerre politique contre la religion [3] . Ce point de vue est entré dans la chair et dans le sang de la social‑démocratie allemande, qui s’est prononcé, par exemple, en faveur de la liberté pour les jésuites, pour leur admission en Allemagne, pour l’abolition de toutes mesures de lutte policière contre telle ou telle religion. « Proclamer la religion une affaire privée. » Ce point célèbre du programme d’Erfurt (1891) a consacré cette tactique politique de la social‑démocratie.

Cette tactique est devenue désormais routinière ; elle a engendré une nouvelle déformation du marxisme en sens inverse, dans le sens de l’opportunisme. On s’est mis à interpréter les principes du programme d’Erfurt en ce sens que nous, social‑démocrates, que notre parti considère la religion comme une affaire privée, que pour nous, social-démocrates, pour nous en tant que parti, la religion est une affaire privée. Sans engager une polémique ouverte contre ce point de vue opportuniste, Engels a jugé nécessaire, après 1890, de s’élever résolument contre lui, non sous forme de polémique, mais sous une forme positive. En effet, Engels, l’a fait sous la forme d’une déclaration qu’il a soulignée à dessein, disant que la social‑démocratie considère la religion comme une affaire privée en face de l’Etat, mais non envers elle‑même, non envers le marxisme, non envers le parti ouvrier.

Tel est le côté extérieur de l’histoire des déclarations de Marx et d’Engels en matière de religion. Pour ceux qui traitent le marxisme par‑dessous la jambe, pour ceux qui ne savent ou ne veulent pas réfléchir, cette histoire est un nœud d’absurdes contradictions et d’hésitations du marxis­me : une sorte de macédoine, si vous voulez savoir, d’athéisme « conséquent » et de « complaisances » pour la religion, une sorte de flottement « sans principes » entre la guerre r‑r‑révolutionnaire contre Dieu et le désir peureux de « se mettre à la portée » des ouvriers croyants, la crainte de les heurter, etc. Dans la littérature des phraseurs anar­chistes, on peut trouver nombre de réquisitoires de ce genre contre le marxisme.

Mais quiconque est tant soit pou capable d’envisager le marxisme de façon sérieuse, de méditer ses principes philosophiques et l’expérience de la social‑démocratie internationale, verra aisément que la tactique du marxisme à l’égard de la religion est profondément conséquente et mûrement réfléchie par Marx et Engels ; que ce que les dilettantes ou les ignorants prennent pour des flottements n’est que la résultante directe et inéluctable du matérialisme dialectique. Ce serait une grosse erreur de croire que la « modération » apparente du marxisme à l’égard de la religion s’explique par des considérations dites « tactiques », comme le désir de « ne pas heurter », etc. Au contraire, la ligne politique du marxisme, dans cette question également, est indissolublement liée à ses principes philosophiques.

Le marxisme est un matérialisme. A ce titre il est aussi implacablement hostile à la religion que le matérialisme des encyclopédistes du XVIII° siècle ou le matérialisme de Feuerbach. Voilà qui est indéniable. Mais le matérialisme dialectique de Marx et d’Engels va plus loin que les encyclopédistes et Feuerbach en ce qu’il applique la philosophie matérialiste au domaine de l’histoire, au domaine des sciences sociales. Nous devons combattre la religion ; c’est l’a b c de tout le matérialisme et, partant, du marxisme. Mais le marxisme n’est pas un matérialisme qui s’en tient à l’a b c. Le marxisme va plus loin. Il dit : il faut savoir lutter contre la religion ; or, pour cela, il faut expliquer d’une façon matérialiste la source de la foi et de la religion des masses. On ne doit pas confiner la lutte contre la religion dans une prédication idéologique abstraite ; on ne doit pas l’y réduire ; il faut lier cette lutte à la pratique concrète du mouvement de classe visant à faire disparaître les racines sociales de la religion. Pourquoi la religion se maintient‑elle dans les couches arriérées du prolétariat des villes, dans les vastes couches du semi-prolétariat, ainsi que dans la masse des paysans ? Par suite de l’ignorance du peuple, répond le progressiste bourgeois, le radical ou le matérialiste bourgeois. Et donc, à bas la religion, vive l’athéisme, la diffusion des idées athées est notre tâche principale. Les marxistes disent : c’est faux. Ce point de vue traduit l’idée superficielle, étroitement bourgeoise d’une action de la culture par elle-même. Un tel point de vue n’explique pas assez complètement, n’explique pas dans un sens matérialiste, mais dans un sens idéaliste, les racines de la religion. Dans les pays capitalistes actuels, ces racines sont surtout sociales. La situation sociale défavorisée des masses travailleuses, leur apparente impuissance totale devant les forces aveugles du capitalisme, qui causent, chaque jour et à toute heure, mille fois plus de souffrances horribles, de plus sauvages tourments aux humbles travailleurs, que les événements exceptionnels tels que guerres, tremblements de terre, etc., c’est là qu’il faut rechercher aujourd’hui les racines les plus profondes de la religion. « La peur a créé les dieux. » La peur devant la force aveugle du capital, aveugle parce que ne pouvant être prévue des masses populaires, qui, à chaque instant de la vie du prolétaire et du petit patron, menace de lui apporter et lui apporte la ruine « subite », « inattendue », « accidentelle », qui cause sa perte, qui en fait un mendiant, un déclassé, une prostituée, le réduit à mourir de faim, voilà les racines de la religion moderne que le matérialiste doit avoir en vue, avant tout et par‑dessus tout, s’il ne veut pas demeurer un matérialiste primaire. Aucun livre de vulgarisation n’expurgera la religion des masses abruties par le bagne capitaliste, assujetties aux forces destructrices aveugles du capitalisme, aussi longtemps que ces masses n’auront pas appris à lutter de façon cohérente, organisée, systématique et consciente contre ces racines de la religion, contre le règne du capital sous toutes ses formes.

Est‑ce à dire que le livre de vulgarisation contre la religion soit nuisible ou inutile ? Non. La conclusion qui s’impose est tout autre. C’est que la propagande athée de la social­-démocratie doit être subordonnée à sa tâche fondamentale, à savoir : au développement de la lutte de classe des masses exploitées contre les exploiteurs.

Un homme qui n’a pas médité sur les fondements du matérialisme dialectique, c’est‑à‑dire de la philosophie de Marx et d’Engels, peut ne pas comprendre (ou du moins peut ne pas comprendre du premier coup) cette thèse. Comment cela ? Subordonner la propagande idéologique, la diffusion de certaines idées, la lutte contre un ennemi de la culture et du progrès qui sévit depuis des millénaires (à savoir la religion), à la lutte de classe, c’est‑à‑dire à la lutte pour des objectifs pratiques déterminés dans le domaine économique et politique ?

Cette objection est du nombre de celles que l’on fait couramment au marxisme ; elles témoignent d’une incompréhension totale de la dialectique marxiste. La contradiction qui trouble ceux qui font ces objections n’est autre que la vivante contradiction de la réalité vivante, c’est‑à‑dire une contradiction dialectique non verbale, ni inventée. Séparer par une barrière absolue, infranchissable, la propagande théorique de l’athéisme, c’est‑à‑dire la destruction des croyances religieuses chez certaines couches du prolétariat d’avec le succès, la marche, les conditions de la lutte de classe de ces couches, c’est raisonner sur un mode qui n’est pas dialectique ; c’est faire une barrière absolue de ce qui est une barrière mobile, relative, c’est rompre violemment ce qui est indissolublement lié dans la réalité vivante. Prenons un exemple. Le prolétariat d’une région ou d’une branche d’industrie est formé, disons, d’une couche de social‑démocrates assez conscients qui sont, bien entendu, athées, et d’ouvriers assez arriérés ayant encore des attaches au sein de la paysannerie, croyant en Dieu, fréquentant l’église ou même soumis à l’influence directe du prêtre de l’endroit qui, admettons, a entrepris de fonder une association ouvrière chrétienne. Supposons encore que la lutte économique dans cette localité ait abouti à la grève. Un marxiste est forcément tenu de placer le succès du mouvement de grève au premier plan, de réagir résolument contre la division des ouvriers, dans cette lutte, entre athées et chrétiens, de combattre résolument cette division. Dans ces circonstances, la propagande athée peut s’avérer superflue et nuisible, non pas du point de vue banal de la crainte d’effaroucher les couches retardataires, de perdre un mandat aux élections, etc., mais du point de vue du progrès réel de la lutte de classe qui, dans les conditions de la société capitaliste moderne, amènera les ouvriers chrétiens à la social‑démocratie et à l’athéisme cent fois mieux qu’un sermon athée pur et simple. Dans un tel moment, et dans ces conditions, le prédicateur de l’athéisme ferait le jeu du pope, de tous les popes, qui ne désirent rien autant que remplacer la division des ouvriers en grévistes et non‑grévistes par la division en croyants et incroyants. L’anarchiste qui prêcherait la guerre contre Dieu à tout prix, aiderait en fait les popes et la bourgeoisie (comme du reste les anarchistes aident toujours, en fait, la bourgeoisie). Le marxiste doit être un matérialiste, c’est‑à‑dire un ennemi de la religion, mais un matérialiste dialectique, c’est‑à‑dire envisageant la lutte contre la religion, non pas de façon spéculative, non pas sur le terrain abstrait et purement théorique d’une propagande toujours identique à elle‑même mais de façon concrète, sur le terrain de la lutte, de classe réellement en cours, qui éduque les masses plus que tout et mieux que tout. Le marxiste doit savoir tenir compte de l’ensemble de la situation concrète ; il doit savoir toujours trouver le point d’équilibre entre l’anarchisme et l’opportunisme (cet équilibre est relatif, souple, variable, mais il existe), ne tomber ni dans le « révolutionnarisme » abstrait, verbal et pratiquement vide de l’anarchiste, ni dans le philistinisme et l’opportunisme du petit bourgeois ou de l’intellectuel libéral, qui redoute la lutte contre la religion, oublie la mission qui lui incombe dans ce domaine, s’accommode de la foi en Dieu, s’inspire non pas des intérêts de la lutte de classe, mais d’un mesquin et misérable petit calcul : ne pas heurter, ne pas repousser, ne pas effaroucher, d’une maxime sage entre toutes : « Vivre et laisser vivre les autres », etc.

C’est de ce point de vue qu’il faut résoudre toutes les questions particulières touchant l’attitude de la social‑démocratie envers la religion. Par exemple, on pose souvent la question de savoir si un prêtre peut être membre du parti social‑démocrate. A cette question, on répond d’ordinaire par l’affirmative, sans réserve aucune, en invoquant l’expérience des partis social‑démocrates européens. Mais cette expérience est née non seulement de l’application du marxisme au mouvement ouvrier, mais aussi des conditions historiques particulières de l’Occident, inexistantes en Russie (nous parlons plus bas de ces conditions), de sorte qu’ici une réponse absolument affirmative est fausse. On ne saurait une fois pour toutes, et quelles que soient les conditions, proclamer que les prêtres ne peuvent être membres du parti social­-démocrate, mais on ne saurait davantage une fois pour toutes, faire jouer l’inverse. Si un prêtre vient à nous pour militer à nos côtés et qu’il s’acquitte consciencieusement de sa tâche dans le parti sans s’élever contre le programme du parti, nous pouvons l’admettre dans les rangs de la social‑démocratie, car la contradiction de l’esprit et des principes de notre programme avec les convictions religieuses du prêtre, pourrait, dans ces conditions, demeurer sa contradiction à lui, le concernant personnellement ; quant à faire subir à ses membres un examen pour savoir s’il y a chez eux absence de contradiction entre leurs opinions et le programme du parti, une organisation politique ne peut s’y livrer. Mais il va de soi qu’un cas analogue ne pourrait être qu’une rare exception même en Europe ; en Russie, à plus forte raison, il est tout à fait improbable. Et si, par exemple, un prêtre entrait au parti social‑démocrate et engageait à l’intérieur de ce parti, comme action principale et presque exclusive, la propagande active de conceptions religieuses, le parti devrait nécessairement l’exclure de son sein. Nous devons non seulement admettre, mais travailler à attirer au parti social-démocrate tous les ouvriers qui conservent encore la foi en Dieu ; nous sommes absolument contre la moindre injure à leurs convictions religieuses, mais nous les attirons pour les éduquer dans l’esprit de notre programme, et non pour qu’ils combattent activement ce dernier. Nous autorisons à l’intérieur du parti la liberté d’opinion, mais seulement dans certaines limites, déterminées par la liberté de tendances : nous ne sommes pas tenus de marcher la main dans la main avec les propagateurs actifs de points de vue écartés par la majorité du parti.

Autre exemple : peut‑on condamner à titre égal et en tout état de cause, les membres du parti social‑démocrate, pour avoir déclaré : « Le socialisme est ma religion » et pour avoir diffusé des points de vue conformes à cette déclaration ? Non. L’écart à l’égard du marxisme (et, partant, du socialisme) est ici incontestable, mais la portée de cet écart, son importance relative peuvent différer suivant les conditions. Si l’agitateur ou l’homme qui intervient devant la masse ouvrière s’exprime ainsi pour être mieux compris, pour amorcer son exposé, pour souligner avec plus de réalité ses opinions dans les termes les plus accessibles pour la masse inculte, c’est une chose. Si un écrivain commence à prêcher la « construction de Dieu » ou le socialisme constructeur de Dieu (dans le sens, par exemple, de nos Lounatcharski et consorts) c’en est une autre. Autant la condamnation, dans le premier cas, pourrait être une chicane ou même une atteinte déplacée à la liberté d’agitation, à la liberté des méthodes « pédagogiques », autant, dans le second cas, la condamnation par le parti est indispensable et obligatoire. La thèse « le socialisme est une religion » est pour les uns une forme de transition de la religion au socialisme, pour les autres, du socialisme à la religion.

Passons maintenant aux conditions qui ont donné lieu, en Occident, à l’interprétation opportuniste de la thèse « la religion est une affaire privée ». Evidemment, il y a là l’influence de causes générales qui enfantent l’opportunisme en général, comme de sacrifier les intérêts fondamentaux du mouvement ouvrier à des avantages momentanés. Le parti du prolétariat exige que l’Etat proclame la religion affaire privée, sans pour cela le moins du monde considérer comme une « affaire privée » la lutte contre l’opium du peuple, la lutte contre les superstitions religieuses, etc. Les opportunistes déforment les choses de façon à faire croire que le parti social‑démocrate tenait la religion pour une affaire privée !

Mais outre la déformation opportuniste ordinaire (qui n’a, pas du tout été élucidée dans les débats suscités par notre groupe parlementaire autour de l’intervention sur la religion), il est des conditions historiques particulières qui ont provoqué actuellement l’indifférence, si l’on peut dire, excessive, des social‑démocrates européens envers la question de la religion. Ces conditions sont de deux ordres. En premier lieu, la lutte contre la religion est la tâche historique de la bourgeoisie révolutionnaire ; et, en Occident, la démocratie bourgeoise, à l’époque de ses révolutions ou de ses attaques contre le féodalisme et les pratiques moyenâgeuses, a pour une bonne part rempli (ou tente de remplir) cette tâche. En France comme en Allemagne il y a une tradition de guerre bourgeoise contre la religion, engagée bien avant le socialisme (encyclopédistes, Feuerbach). En Russie, conformément aux conditions de notre révolution démocratique bourgeoise, cette tâche échoit presque entièrement elle aussi à la classe ouvrière. A cet égard, la démocratie petite‑bourgeoise (populiste), chez nous, n’a pas fait beaucoup trop (comme le pensent les néo‑cadets Cent‑Noirs ou les Cent‑Noirs cadets des Vékhi [4] ), mais trop peu comparativement à l’Europe.

D’un autre côté, la tradition de la guerre bourgeoise contre la religion a créé en Europe une déformation spécifiquement bourgeoise de cette guerre par l’anarchisme, qui, comme les marxistes l’ont depuis longtemps et maintes fois expliqué, s’en tient à la conception bourgeoise du monde malgré toute la « rage » de ses attaques contre la bourgeoisie. Les anarchistes et les blanquistes des pays latins, Most (qui fut entre autres, l’élève de Dühring) et consorts en Allemagne, les anarchistes de 1880 et des années suivantes en Autriche, ont poussé jusqu’au nec plus ultra la phrase révolutionnaire dans la lutte contre la religion. Rien d’étonnant que maintenant les social‑démocrates européens prennent le contrepied des anarchistes. Cela se comprend et c’est légitime dans une certaine mesure ; mais nous autres, social‑démocrates russes, ne devons pas oublier les conditions historiques particulières de l’Occident.

En second lieu, en Occident, après la fin des révolutions bourgeoises nationales, après l’institution d’une liberté plus ou moins complète de conscience, la question de la lutte démocratique contre la religion a été, historiquement, refoulée au second plan par la lutte menée par la démocratie bourgeoise contre le socialisme, au point que les gouvernements bourgeois ont essayé à dessein de détourner du socialisme l’attention des masses en organisant une « croisade » pseudo‑libérale contre le cléricalisme. Le Kulturkampf en Allemagne et la lutte des républicains bourgeois contre le cléricalisme en France ont revêtu un caractère identique. L’anticléricalisme bourgeois, comme moyen de détourner l’attention des masses ouvrières du socialisme, voilà ce qui, en Occident, a précédé la diffusion, parmi les social‑démocrates, de leur actuelle « indifférence » envers la lutte contre la religion. Là encore cela se conçoit et c’est légitime, car à l’anticléricalisme bourgeois et bismarckien, les social‑démocrates devaient opposer précisément la subordination de la lutte contre la religion à la lutte pour le socialisme.

En Russie, les conditions sont tout autres. Le prolétariat est le chef de notre révolution démocratique bourgeoise. Son parti doit être le chef idéologique de la lutte contre toutes les pratiques moyenâgeuses, y compris la vieille religion officielle et toutes les tentatives de la rénover ou de lui donner une assise nouvelle, différente, etc. C’est pourquoi, si Engels corrigeait, en termes relativement doux, l’opportunisme des social‑démocrates allemands ‑ qui substituaient à la revendication du parti ouvrier exigeant que l’Etat proclamât que la religion est une affaire privée, la proclamation de la religion comme affaire privée pour les social-démocrates eux‑mêmes et pour le parti social‑démocrate, on conçoit que la reprise de cette déformation allemande par les opportunistes russes aurait mérité une condamnation cent fois plus violente de la part d’Engels.

En proclamant du haut de la tribune parlementaire que la religion est l’opium du peuple, notre fraction a agi de façon parfaitement juste ; elle a créé de la sorte un précédent qui doit servir de base à toutes les interventions des social‑démocrates russes sur la question de la religion. Fallait‑il aller plus loin et développer plus à fond les conclusions athées ? Nous ne le croyons pas. Car cela menacerait de porter le parti politique du prolétariat à exagérer la lutte contre la religion ; cela conduirait à effacer la ligne de démarcation entre la lutte bourgeoise et la lutte socialiste contre la religion. La première tâche, dont la fraction social‑démocrate à la Douma Cent‑Noirs devait s’acquitter a été remplie avec honneur.

La deuxième, et à peu de chose près la plus importante pour la social‑démocratie, était d’expliquer le rôle social joué par l’Eglise et le clergé comme soutiens du gouvernement ultra‑réactionnaire et de la bourgeoisie dans sa lutte contre la classe ouvrière ; elle aussi a été accomplie avec honneur. Certes, il y a encore beaucoup à dire sur ce sujet, et les interventions ultérieures des social­-démocrates sauront trouver de quoi compléter le discours du camarade Sourkov ; mais il n’en reste pas moins que son discours a été excellent et sa diffusion par toutes les organisations qui le composent est du ressort direct de notre parti.

La troisième tâche consistait à expliquer de la façon la plus précise le sens exact de la thèse si souvent dénaturée par les opportunistes allemands : « proclamation de la religion affaire privée ». Cela, le camarade Sourkov ne l’a malheureusement pas fait. C’est d’autant plus regrettable que dans son activité précédente, la fraction avait déjà laissé passer l’erreur commise dans cette question par le camarade Bélooussov [5] , erreur qui a été relevée en son temps par le Prolétari . Les débats au sein du groupe montrent que la discussion sur l’athéisme a masqué à ses regards la nécessité d’exposer exactement la fameuse revendication qui veut que la religion soit proclamée affaire privée. Nous n’allons pas imputer cette erreur de toute la fraction au seul camarade Sourkov. Au contraire. Nous reconnaissons franchement que la faute est imputable à tout notre parti, qui n’avait pas suffisamment élucidé cette question, qui n’avait pas suffisamment fait pénétrer dans la conscience des social‑démocrates la portée de la remarque faite par Engels à l’adresse des opportunistes allemands. Les débats au sein de la fraction prouvent que c’était justement un manque de compréhension et non point l’absence du désir de tenir compte de la doctrine de Marx. Nous sommes sûrs que l’erreur sera redressée au cours des prochaines interventions du groupe.

Dans l’ensemble le discours du camarade Sourkov, nous insistons là‑dessus, est excellent et doit être répandu par toutes les organisations. La discussion de ce discours, au sein du groupe, a montré qu’il s’acquittait consciencieusement de son devoir social‑démocrate. Il reste à souhaiter que les comptes rendus des débats à l’intérieur de la fraction paraissent plus souvent dans la presse du parti pour rapprocher la fraction de ce dernier, pour montrer au parti le dur travail fait par la fraction dans son propre sein pour que l’unité idéologique s’établisse dans l’activité du parti et de son groupe parlementaire.

Notes

[1] K. Marx : « Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel. » (Introduction).

[2] F. Engels : « Le programme des émigrés blanquistes de la Commune ».

[3] Voir F. Engels : Introduction à « La guerre civile en France ».

[4] « Vékhi » [Jalons], recueil édité par les cadets à Moscou à partir du printemps de 1909 ; il comprenait des articles de Berdiaev, Boulgakov, Strouvé, Herschensohn et autres représentants de la bourgeoisie libérale. Dans ces articles consacrés aux intellectuels russes, les auteurs tentaient de discréditer les traditions démocratiques révolutionnaires du mouvement de libération du peuple russe telles que les avaient fondées Biélinski, Tchernychevski, Dobrolioubov, Pissarev ; ils dénigraient le mouvement révolutionnaire de 1905 et remerciaient le gouvernement tsariste d’avoir sauvé la bourgeoisie « de la fureur du peuple grâce à ses baïonnettes et à ses prisons ». Lénine a donné une analyse critique, assortie d’un jugement politique, de ce recueil des cadets Cent‑Noirs, dans son article « A propos des Vékhi » (Œuvres, 4° éd. russe, t. 16, pp. 106-114).

[5] L’erreur du député Bélooussov consistait en ce que, lors de la discussion du budget du Synode à la séance de la III° Douma du 22 mars (4 avril) 1908 il avait déposé une proposition de passage au point suivant de l’ordre du jour, reconnaissant dans la religion « l’affaire privée de chaque personne privée ». L’insuffisance de cette formule avait été relevée dans l’éditorial du n° 28 du Prolétari du 2 (15) avril 1908.

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Lénine L’attitude des classes et des partis à l’égard de la religion et de l’Église

4 juin 1909

Les débats qui ont eu lieu à la Douma d’Etat sur le budget du synode, sur le recouvrement de leurs droits par les personnes qui ont quitté l’état ecclésiastique et sur les communautés de vieux‑croyants sont très instructifs pour qui veut connaître l’attitude des partis politiques russes à l’égard de la religion et de l’Église. Nous allons procéder à un examen d’ensemble de cette documentation en nous arrêtant particulièrement sur les discussions qui ont eu lieu sur le budget du synode (nous n’avons pas encore reçu le compte rendu sténographique des autres débats).

La première conclusion qui s’impose quand on étudie ces débats, c’est qu’en Russie le cléricalisme militant est non seulement vivant, mais qu’il est manifestement en train de se renforcer et d’améliorer son organisation. Le 16 avril, l’évêque Métrophane a déclaré : « Dès que le peuple nous a eu honoré de ses suffrages, notre activité parlementaire a eu pour but précis de nous placer à la Douma au‑dessus des divisions de parti et de parvenir à la formation d’un groupe du clergé dont le point de vue éthique aurait répandu la lumière sur toutes choses... Pourquoi ne sommes‑nous pas parvenus à cette situation idéale ?... La faute en incombe à ceux qui siègent sur ces bancs avec vous » (c’est‑à‑dire avec les cadets [1] et la « gauche »), « à savoir les députés du clergé qui appartiennent à l’opposition. Ce sont eux qui, les premiers, ont élevé la voix et déclaré que cela reviendrait purement et simplement à donner naissance à un parti clérical, ce qui serait extrêmement néfaste. Il va de soi qu’on ne peut parler de cléricalisme à propos du clergé orthodoxe russe, au sein duquel ces tendances n’ont jamais existé. Les buts que nous poursuivions en voulant constituer un groupe à part étaient purement moraux et éthiques. Et aujourd’hui, Messieurs » (c’est‑à‑dire les cadets), « c’est nous que vous venez accuser d’être responsables des divisions et du morcellement dus à la discorde que les députés de la gauche ont apportée dans notre communauté fraternelle. »

L’évêque Métrophane, dans ce discours d’analphabète, a vendu la mèche : la gauche, voyez‑vous, est coupable d’avoir dissuadé une partie des popes qui siègent à la Douma de former un groupe « moral » (pour tromper le peuple, il vaut mieux employer ce terme que celui de « clérical » ) !

Le 13 mai, c’est‑à‑dire près d’un mois plus tard, l’évêque Euloge a lu une « résolution du clergé de la Douma » qui proclame : « l’écrasante majorité des membres du clergé orthodoxe qui siègent à la Douma estime »... qu’étant donné la « position dominante et la primauté de l’Église orthodoxe », il est inadmissible que les vieux‑croyants aient la liberté de propager leur foi et de constituer des communautés sans autorisation préalable et que leurs pasteurs soient dénommés ministres du culte. II est donc parfaitement clair que le « point de vue purement moral » des popes russes est tout simplement du cléricalisme. Quant à la « majorité écrasante » au nom de laquelle parlait l’évêque Euloge, il est probable qu’elle était constituée par les 29 prêtres de la droite et de la droite modérée qui siègent à la troisième Douma, auxquels avaient dû se joindre les 8 prêtres octobristes [2] . Les 4 prêtres du groupe des progressistes et des partisans de la rénovation pacifique étaient vraisemblablement passés à l’opposition, ainsi qu’un du groupe polono‑lituanien.

Quel est donc le « point de vue purement moral, éthique, de l’écrasante majorité des membres du clergé qui siègent à la Douma » (la Douma du 3 juin faut‑il ajouter) ? Voici quelques extraits du discours : « Tout ce que je dis, c’est que ce n’est pas l’État ni à plus forte raison la commission budgétaire qui doit prendre l’initiative de ces transformations (les transformations au sein de l’Église). Cette initiative doit venir de l’intérieur de l’Église et non de l’extérieur. L’Église est une institution divine et éternelle, ses lois sont immuables, alors que les idéaux de la vie de l’État, comme on le sait, sont exposés à être constamment modifiés » (l’évêque Euloge, 14 avril). L’orateur évoque un « parallèle historique inquiétant » : la sécularisation des biens du clergé sous le règne de Catherine II. « Qui peut nous garantir, poursuit‑il, que la commission budgétaire, qui souhaite cette année que les disponibilités financières de l’Église soient soumises au contrôle de l’État, ne va pas émettre le vœu l’année prochaine, qu’elles soient transférées à la trésorerie de l’État et que, par la suite, elle ne proposera pas d’en confier la gestion non plus aux autorités ecclésiastiques, mais exclusivement à l’autorité civile ou à l’État. Les canons ecclésiastiques spécifient que si on confie les âmes des chrétiens à un évêque, à plus forte raison on doit lui confier les biens de l’Église. Aujourd’hui, votre mère spirituelle, la Sainte Église orthodoxe, s’adresse à vous (les députés à la Douma), non seulement comme à des représentants du peuple, mais comme à ses enfants spirituels » (idem).

Voilà du pur cléricalisme. L’Église est au‑dessus de l’État, car ce qui est divin et éternel est supérieur à ce qui est terrestre et temporel. l’Église ne pardonne pas à l’État la sécularisation des biens ecclésiastiques. Elle exige la primauté et une situation dominante. Elle considère les députés non seulement ‑ ou plutôt bien moins ‑ comme des représentants du peuple mais comme ses « enfants spirituels ».

Ces prêtres ne sont pas des fonctionnaires en soutanes, comme a dit le social‑démocrate Sourkov, mais des féodaux en soutane. La politique de la majorité des membres du clergé qui siègent à la troisième Douma consiste à défendre ouvertement les privilèges féodaux de l’Église et le Moyen Age. L’évêque Euloge n’est absolument pas une exception. Guépetski pousse lui aussi les hauts cris contre la « sécularisation » qu’il qualifie d’« offense » intolérable (14 avril). Le pope Machkévitch fulmine contre le rapport octobriste qui tend à « miner les fondements historiques et canoniques sur lesquels toute notre vie ecclésiastique a toujours reposé et doit continuer à reposer » et qui voudrait « détourner la vie et l’activité de l’Église orthodoxe russe de la voie canonique pour leur faire prendre une voie... où les vrais princes de l’Église, les évêques, devraient céder aux princes de ce monde presque tous les droits qu’ils ont hérités des apôtres »... « Ce n’est rien d’autre... qu’une atteinte à la propriété d’autrui, aux droits et aux biens de l’Église. » « Le rapporteur veut aboutir à la destruction de la structure canonique de la vie ecclésiastique, il veut subordonner l’Église orthodoxe et toutes ses fonctions économiques à la Douma d’État, institution composée des éléments les plus divers et dont les croyances religieuses ne sont pas toutes tolérables dans notre Etat » (14 avril).

Pendant longtemps, les populistes et les libéraux russes se sont consolés ou plutôt se sont dupés eux‑mêmes en développant une « théorie » selon laquelle il n’existait pas en Russie de base pour un cléricalisme militant, pour la lutte des « princes de l’Église » contre le pouvoir civil, etc. C’est là une des illusions populistes et libérales que notre révolution a dissipée. Tant que l’autocratie est demeurée intacte et inviolable, le cléricalisme ne s’est pas manifesté au grand jour. La toute‑puissance de la police et de la bureaucratie détournait les regards de la « société » et du peuple de la lutte de classes en général et de la lutte menée par « les féodaux en soutanes » contre la « vile populace » en particulier. Mais la première brèche percée par le prolétariat révolutionnaire et la paysannerie dans l’autocratie féodale a révélé au grand jour ce qui était jusqu’alors resté secret. Dès que le prolétariat et les éléments d’avant‑garde de la démocratie bourgeoise ont commencé à utiliser la liberté politique, la liberté d’organiser les masses, qu’ils avaient conquise. à la fin de 1905, les classes réactionnaires ont entrepris de mettre sur pied leurs propres organisations agissant au grand jour. Si ces classes restaient inorganisées et n’agissaient pas ouvertement quand l’absolutisme régnait sans partage, c’était non parce qu’elles étaient faibles mais parce qu’elles étaient fortes, non pas parce qu’elles étaient incapables de s’organiser et de mener la lutte politique, mais parce qu’elles n’avaient pas encore sérieusement besoin d’une organisation de classe autonome. Elles ne croyaient pas qu’un mouvement de masse contre l’autocratie et les féodaux fût possible en Russie. Elles estimaient que le knout était suffisant pour faire tenir la populace tranquille. Les premières blessures infligées à l’autocratie ont obligé les éléments sociaux qui la soutiennent et qui ont besoin d’elle à se montrer la face découverte. Pour mener la lutte contre des masses qui ont été capables de faire la journée du 9 janvier, le mouvement de grève de 1905 et la révolution d’octobre‑décembre, il n’est plus possible de se contenter du vieux knout. Il faut créer des organisations politiques autonomes ; il devient nécessaire pour le Conseil de la noblesse unifiée de mettre sur pied l’organisation des Cent-Noirs et de se livrer à la démagogie la plus effrénée ; il devient nécessaire pour les « évêques, princes de l’Église » de rassembler le clergé réactionnaire en une force autonome.

Ce qui caractérise la troisième Douma et la période de la contre‑révolution russe qui lui correspond, c’est justement le fait que cette organisation des forces réactionnaires est devenue évidente, qu’elle a commencé à se développer à l’échelle nationale et qu’elle a exigé un « parlement » Cent‑Noirs bourgeois spécial. Le cléricalisme militant a montré son vrai visage et la social‑démocratie russe aura maintes fois l’occasion d’observer des conflits entre la bourgeoisie cléricale et la bourgeoisie anticléricale et de prendre part à ces conflits. Nous avons pour tâche générale d’aider le prolétariat à s’unir en une classe à part, capable de se séparer de la démocratie bourgeoise. Cela implique, entre autres choses, qui nous utilisions tous les moyens de propagande et d’agitation et, en particulier, la tribune de la Douma, pour expliquer aux masses la différence existant entre l’anticléricalisme bourgeois et l’anticléricalisme prolétarien.

Les octobristes et les cadets qui sont intervenus à la troisième Douma contre l’extrême‑droite, contre les cléricaux et le gouvernement nous ont grandement facilité ce travail, car ils ont montré sans équivoque quelle est l’attitude de la bourgeoisie à l’égard de l’Église et de la religion. A l’heure actuelle, la presse légale des cadets et des soi-disant progressistes accorde une attention toute particulière au problème des vieux‑croyants, au fait que les octobristes et les cadets sont intervenus contre le gouvernement, au fait qu’ils « ont pris » ne fût‑ce que dans une faible mesure, « la voie qui conduit aux réformes » promises le 17 octobre. Mais ce qui nous intéresse le plus, c’est le problème considéré sous son aspect de principe, c’est l’attitude de la bourgeoisie en général, jusques et y compris des éléments qui prétendent au titre de démocrates cadets, à l’égard de la religion et de l’Église. Nous ne devons pas permettre que des problèmes relativement mineurs, comme le conflit qui oppose les vieux‑croyants à l’Église dominante, la conduite des octobristes qui sont liés aux vieux‑croyants et qui même dépendent en partie d’eux sur le plan financier (on dit que Goloss Moskvy [3] est financé par les vieux‑croyants), en viennent à masquer la question fondamentale, qui est celle des intérêts et de la politique de la bourgeoisie en tant que classe.

Voyez le discours du comte Ouvarov, de même tendance que les octobristes, mais qui a quitté leur groupe. Prenant la parole après le social‑démocrate Sourkov, il a immédiatement refusé de poser le problème sur le plan des principes, comme l’avait fait le député ouvrier. Il s’est contenté de lancer des attaques contre la mauvaise volonté dont font preuve le synode et le procureur général quand il s’agit de donner à la Douma des informations sur certains revenus de l’Église et sur la façon dont sont dépensés les fonds paroissiaux. Le porte‑parole officiel des octobristes Kamenski a abordé (le 16 avril) le problème de la même manière et a demandé que la paroisse soit rétablie « dans l’intérêt du renforcement de l’orthodoxie ». Cette idée a été développée par le soi-disant « octobriste de gauche » Kapoustine qui s’est écrié : « Si nous considérons la vie du peuple, la vie de la population rurale, nous sommes témoins d’un phénomène déplorable : la vie religieuse est ébranlée, le fondement le plus important, le grand, l’unique fondement de l’ordre moral de la population est ébranlé... Par quoi peut‑on remplacer le concept de péché, la voix de la conscience ? Sûrement pas par le concept de lutte des classes, du droit de telle ou telle classe ! C’est là une notion déplorable qui est entrée dans notre vie quotidienne. Eh bien, si on veut que la religion, qui est la base de la morale, survive et soit accessible à l’ensemble de la population, il faut que ses promoteurs jouissent de l’autorité voulue... »

Ce représentant de la bourgeoisie contre‑révolutionnaire veut renforcer la religion et son influence sur les masses, car il comprend que les « fonctionnaires en soutanes » sont insuffisants, surannés, qu’ils portent même préjudice aux classes dirigeantes et compromettent l’autorité de l’Église. Si l’octobriste combat le cléricalisme extrémiste et la tutelle policière, c’est parce qu’il veut renforcer l’influence de la religion sur les masses et abolir au moins, parmi les méthodes employées pour abrutir le peuple, celles qui sont trop grossières, trop surannées et qui manquent leur but, pour les remplacer par des méthodes plus subtiles et plus perfectionnées. La religion policière ne suffit plus pour abrutir les masses. Donnez‑nous une religion rénovée, moins grossière, plus souple et qui puisse être efficace dans une paroisse autonome. Telles sont les revendications que le capital adresse à l’autocratie.

Ce point de vue est repris intégralement par le cadet Karaoulov ; le renégat « libéral » (qui a évolué de la Narodnaïa Volia [4] aux cadets de droite) vocifère contre la « dénationalisation de l’Église, c’est‑à‑dire contre le fait que les masses du peuple, les laïcs se voient ôter toute possibilité de participer à l’organisation de l’Église ». Il trouve « horrible » (textuel !) que les masses soient « en train de perdre la foi ». Il se désole, absolument comme Menchikov [5] , de ce que « l’immense valeur intrinsèque de l’Église se déprécie... ce qui porte un énorme préjudice non seulement à sa propre cause mais également à l’État ». Il proclame que ce fanatique d’Euloge « parle d’or » quand il prétend, avec une monstrueuse hypocrisie, que « la tâche de l’Église est éternelle, immuable et que, par conséquent, on ne peut la lier à la politique ». Et s’il proteste contre l’alliance de l’Église avec les Cent‑Noirs, c’est poussé par le désir de voir l’Église « beaucoup plus forte et plus glorieuse, d’accomplir sa grande et sainte mission dans un esprit chrétien d’amour et de liberté ».

Le camarade Bélooussov a eu parfaitement raison de se moquer de ces « envolées lyriques » de Karaoulov à la tribune de la Douma. Mais les railleries sont loin d’être suffisantes. Il fallait montrer (et il faudra le faire à la tribune de la Douma dès que l’occasion s’en présentera) que le point de vue des cadets est absolument identique à celui des octobristes et n’exprime rien d’autre que le désir des capitalistes « évolués » d’employer, pour abrutir le peuple par l’opium de la religion, des méthodes plus subtiles de duperie cléricale que celles des bons popes russes d’antan.

Pour maintenir le peuple dans l’esclavage spirituel, il faut que l’Église s’unisse étroitement aux Cent‑Noirs ; telle est l’opinion des « hobereaux sauvages » et des vieux Derjimorda [6] qui a été proclamée par Pourichkévitch [7] . Vous vous trompez, Messieurs, répliquent les bourgeois contre‑révolutionnaires par la bouche de Karaoulov : avec de telles méthodes, vous ne réussirez qu’à éloigner définitivement le peuple de la religion. Il faut agir plus intelligemment, avec plus de ruse et d’habileté : faisons disparaître les Cent‑Noirs trop grossiers et trop stupides, déclarons la guerre à la « dénationalisation de l’Église » et inscrivons sur nos étendards les « paroles d’or » de l’évêque Euloge qui affirme que l’Église est au‑dessus de la politique. C’est seulement en agissant ainsi que nous réussirons à mystifier ne fût‑ce qu’une partie des ouvriers retardataires et surtout les petits bourgeois et les paysans, que nous pourrons aider une Église renouvelée à accomplir sa « grande et sainte mission » qui consiste à perpétuer l’esclavage spirituel des masses populaires.

Au cours de la dernière période, notre presse libérale, la Retch comprise, a beaucoup reproché à Strouvé et consorts leur collaboration au recueil Vékhi. Mais Karaoulov, orateur officiel du parti cadet à la Douma d’État, a magnifiquement démontré toute l’hypocrisie de ces reproches et de ces mises au ban. Strouvé ne fait que dire tout haut ce que Karaoulov et Milioukov pensent tout bas. Si les libéraux s’en prennent à Strouvé, c’est uniquement parce qu’il a imprudemment vendu la mèche et montré son jeu trop ouvertement. En s’en prenant aux Vékhi, tout en continuant à soutenir le parti cadet, les libéraux trompent le peuple de la façon la plus éhontée ; ils condamnent un texte parce qu’il est trop révélateur et imprudent, mais ils continuent à faire exactement ce qui est dit dans ce texte.

Il y a peu à dire de l’attitude des troudoviks [8] dans ces débats. Comme toujours, on a pu observer une nette différence entre les troudoviks paysans et les troudoviks intellectuels, et cette différence n’est pas à l’avantage de ces derniers, toujours prêts à suivre les cadets. Il est vrai que le discours du paysan Rojkov a révélé à quel point il manquait de conscience politique : il s’est contenté en effet de reprendre les platitudes des cadets selon lesquelles l’Union du peuple russe contribuait non pas à renforcer mais à affaiblir la foi, et il s’est montré incapable d’exposer un programme. Mais en revanche, dès qu’il a commencé à dire naïvement toute la vérité, sans l’enjoliver, sur les exactions du clergé, sur les chantages des popes qui, pour célébrer un mariage, exigent, en plus de l’argent, « une bouteille de vodka, de la nourriture et une livre de thé, et qui parfois demandent des choses dont je n’ose parler à cette tribune » (16 avril, p. 2259 du compte rendu sténographique), la Douma Cent‑Noirs n’a pas pu le supporter et le tumulte s’est déchaîné sur les bancs de la droite. « C’est un scandale, une honte », se sont écriés les Cent‑Noirs qui ont compris que ce simple discours d’un paysan sur les exactions du clergé et sur les « taxes » que font payer les popes pour célébrer un service religieux avait sur les masses une influence plus révolutionnaire que n’importe quelle déclaration théorique ou tactique contre l’Église ou la religion. La bande de suppôts de la réaction qui défend l’autocratie à la troisième Douma, a donc fait pression sur son valet, le président Mayendorff, et l’a obligé à retirer la parole à Rojkov (les social‑démocrates appuyés par plusieurs troudoviks, cadets et autres ont élevé une protestation contre cette mesure).

Malgré son caractère extrêmement élémentaire, le discours du paysan troudovik Rojkov prouve magnifiquement à quel point la défense de la religion hypocrite et délibérément réactionnaire des cadets est différente de la religiosité primitive, inconsciente et routinière du moujik, chez qui, du fait même de ses conditions de vie, les exactions provoquent, sans qu’il le veuille et qu’il s’en rende compte, une rancœur véritablement révolutionnaire, et qui est prêt à mener une lutte décisive contre le Moyen Age. Les cadets sont les représentants de la bourgeoisie contre-­révolutionnaire qui veut rénover et renforcer la religion contre le peuple. Les Rojkov sont les représentants de la démocratie bourgeoise révolutionnaire, qui est peu développée, opprimée, sans conscience ni initiative politiques, dispersée, mais qui recèle des réserves d’énergie révolutionnaire qui sont encore bien loin d’être épuisées, pour la lutte contre les gros propriétaires fonciers, les popes et l’autocratie.

L’intellectuel troudovik Rozanov s’est rapproché des cadets de façon beaucoup plus consciente que Rojkov. S’il a su parler de la séparation de l’Église et de l’État, qui est une revendication de la « gauche », il n’a pas pu s’empêcher de faire des phrases réactionnaires et petites‑bourgeoises sur « une modification de la loi électorale qui tendrait à écarter le clergé de la lutte politique ». L’esprit révolutionnaire qui se manifeste spontanément chez un moujik moyen et typique dès qu’il commence à dire la vérité sur sa vie quotidienne, disparaît chez l’intellectuel troudovik pour être remplacé par des phrases imprécises et parfois franchement odieuses. C’est là une preuve supplémentaire, la centième ou la millième peut‑être à l’appui de cette vérité : ce n’est qu’en suivant le prolétariat que les masses paysannes de Russie seront capables d’abolir le joug combien pesant et ruineux des propriétaires fonciers féodaux, des féodaux en soutanes et des partisans de l’autocratie féodale.

Le social‑démocrate Sourkov, représentant du parti ouvrier et de la classe ouvrière, est le seul député de la Douma qui ait su véritablement placer les débats sur le plan des principes et exposer sans ambages quelle est l’attitude du prolétariat et quelle doit être l’attitude de toute démocratie conséquente et vigoureuse à l’égard de l’Église et de la religion. « La religion est l’opium du peuple »... « Pas un sou de l’argent du peuple ne doit être accordé à ces ennemis jurés du peuple qui obscurcissent la conscience populaire. » Ce cri de guerre, sans équivoque et courageux, lancé par un socialiste, a retenti comme un défi à la Douma Cent‑Noirs. Il a trouvé un écho chez des millions de prolétaires qui vont le diffuser parmi les masses et sauront, au moment propice, le transformer en action révolutionnaire.

Notes

[1] Cadet : Parti « constitutionnel-démocrate », libéral-monarchiste.

[2] Octobristes : membres de l’ « Union du 17 octobre », en référence à un manifeste du tsar du 17.10.1905. Défendait les intérêts de la grande bourgeoisie et des propriétaires fonciers.

[3] . « Goloss Moskvy » [La Voix de Moscou], quotidien ; organe des octobristes, parti de la grande bourgeoisie industrielle et des gros propriétaires fonciers ; parut a Moscou de 1905 à1915.

[4] Narodnaïa Volia (la Volonté du Peuple) : parti populiste utilisant fréquemment la terreur individuelle contre les dignitaires tsariste.

[5] Menchikov, publiciste réactionnaire qui collaborait au journal des Cent‑Noirs Novoïé Vremia.

[6] Derjimorda, nom d’un policier mis en scène par Gogol dans son Révizor. Le nom de Derjimorda est devenu synonyme de brute stupide et impudente.

[7] Pourichkévitch (1870-1920) : grand propriétaire foncier réactionnaire, fondateur des Cents-Noirs, bandes réactionnaires qui semaient la terreur parmi les ouvriers et les minorités nationales, notamment juives.

[8] Troudoviks : groupe de députés petits-bourgeois surtout paysans fondé en avril 1906. Ils se prononçaient pour le suffrage universel, l’abolition des restrictions de classes et nationalités, la jouissance « égalitaire » de la terre, etc. Les troudoviks étaient en fait un groupe intermédiaire entre le cadets et la social-démocratie.

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