
L’aspiration à la liberté peut aussi libérer les aspirations sociales...
Où va l’Iran ?
Cela dépendra de ce que feront les travailleurs bien plus que des pressions « démocratiques » d’Obama et de la « communauté internationale »
Le président américain Barack Obama a averti vendredi le gouvernement iranien que « le monde observe » son comportement, et a dit se tenir « auprès de ceux qui réclament justice pacifiquement », emboîtant le pas aux parlementaires américains. « Au vu de la teneur et du ton de certaines déclarations qui ont été faites, il me semble très important que le gouvernement iranien se rende compte que le monde l’observe », a en effet déclaré M. Obama dans une interview accordée à la chaîne de télévision CBS News, tout en se gardant de condamner le pouvoir iranien. Et il répété : « Nous nous tenons aux côtés de ceux qui réclament justice pacifiquement. (…) Nous nous tenons aux côtés de ceux qui veulent une résolution pacifique du conflit. » Mais croit-il sérieusement qu’un régime comme celui qui règne actuellement en Iran cèderait à de simples manifestations pacifiques ? Le régime dictatorial du Shah avait-il cédé à de simples manifestations pacifiques ? Certainement pas, puisque que la première déclaration de Khomeiny, à peine arrivé au pouvoir après la chute du roi, avait été : « j’exige que dans les trois jours tous ceux ui ont pris les armes les ramènent dans les mosquées. Je n’ai jamais appelé le peuple à prendre les armes ! » Moussavi n’appelle pas davantage les masses à se mobiliser de manière révolutionnaire mais cela ne garantit pas qu’elles ne le fassent pas. Car les masses ont certes des illusions mais elles ont aussi des objectifs pour peu qu’elles se lancent dans l’action politique...
La dictature, féroce politiquement comme socialement et sur le terrain des mœurs et de l’idéologie, que Khomeiny a ensuite remis en place et qui règne encore aujourd’hui en Iran pourrait-elle devenir, par miracle, un petit agneau parce que des manifestations pacifiques le lui demandraient. Ce serait injurier Obama que de le penser assez bête pour croire à ses propres discours : la dictature qui a cours en Iran se moque bien que le monde l’observe ! Comme l’Amérique de Bush (puis d’Obama) s’est bien moquée que le monde l’observe massacrer les peuples d’Irak et d’Afghanistan ou de Yougoslavie sous des prétextes divers et mensongers…
Mais il doit bien y avoir une raison pour que les USA, qui se présentent depuis des années comme des ennemis radicaux du régime iranien khomeiniste, mis en place par une révolte qui avait lieu notamment contre l’impérialisme US, soient aussi modérés dans leur critique, pourtant purement verbale. Il est certes facile d’imaginer que les USA souhaitent un rapprochement avec un gouvernement iranien différent de celui d’Ahmadinejad, cela ne veut pas dire qu’il soit favorable à une nouvelle révolution en Iran. N’oublions pas que, lors de la première guerre du Golfe, le papa Bush avait arrêté sa guerre et rendu ses troupes à Saddam Hussein pour lui permettre d’écraser les travailleurs et les pauvres révoltés, que ce soient ceux d’origine chiite ou kurde.
L’impérialisme ne souhaite nullement que la poudrière sociale qu’est l’Iran explose. Il reproche à Ahmadinejad ses discours démagogiquement incendiaires, par exemple ceux contre Israël, ceux sur le nucléaire ou contre l’impérialisme, mais il ne voit pas mieux à proposer pour tromper les masses populaires iraniennes frappées par la misère et qui vont l’être encore davantage avec la crise. Et il le souhaite d’autant moins que le calcul d’Obama pour se retirer partiellement d’une intervention directe en Irak ou pour éviter d’intervenir dans le conflit du Liban est de faire de l’Iran son gendarme dans la région. Comme autrefois, il avait fait de la Chine, à peine reconnu au milieu des années 70, le gendarme de l’Indochine qu’il venait de quitter après une défaite dans sa guerre. Quant aux souhaits « démocratiques » du président américain comme de ses homologues européens, ils sonnent bizarrement juste après les larmes qu’ils ont versé après la mort du dictateur Bongo du Gabon et des souhaits qu’ils ont émis que rien ne change à l’ordre inique qu’ils imposent au peuple gabonais. L’Iran actuel n’est certes pas le régime le meilleur aux yeux de l’impérialisme US mais il est cependant un régime assez bon pour faire prospérer les bonnes affaires des capitalistes. Et bien meilleur certainement que celui qu’imposerait le peuple travailleur pauvre d’Iran en révolte…
Le journal « Le Monde » du 12 novembre 2006 écrit : « Qui investit en Iran ? Principalement les banquiers, les industriels de l’énergie et les fabricants d’automobiles. Où va l’argent ? Principalement à la mise en valeur des gisements pétroliers et gaziers du pays. Le secteur énergétique concentre à lui seul une bonne part des investissements français en Iran. Les besoins de financement de l’industrie iranienne de l’énergie sont estimés à 15 milliards de dollars à court terme et à 70 milliards sur le moyen terme. Pour ce faire, le gouvernement a recours au "buy back » : le banquier ou l’industriel apporte ses capitaux et se rembourse au fur et à mesure de l’exploitation. Selon les statistiques de la Banque des règlements internationaux (BRI), les banques françaises représentent un quart de tous les crédits consentis au gouvernement deTéhéran jusqu’en mars 2006 : soit 6 milliards de dollars sur un total de 25,4 milliards. En 2006, la BNP aurait financé l’achat de 17 tankers pétroliers dont 13 supertankers, chacun pour 2 milliards de dollars environ. BNP et Commerzbank ont organisé, en 2002, la première émission obligataire du gouvernement iranien pour un montant qui a fini par dépasser le milliard d’euros. Selon les milieux d’opposition iraniens en exil, la BNP aurait prêté directement et indirectement au régime 5,9 milliards de dollars. La Société générale n’est pas en reste. Le 19 septembre, l’agence iranienne Fars a annoncé la signature d’un accord stratégique entre la Compagnie nationale iranienne de pétrole (NIOC) et la Société générale sur le développement des phases 17 et 18 du site gazier de South Pars, ou Pars-Sud, un énorme gisement off-shore situé entre l’Iran et le Qatar. L’opération atteint 2,7 milliards de dollars. La banque française se remboursera sur les ventes de gaz de la NIOC. Total, champion énergétique français, a, depuis 1995, investi 1,65 milliard d’euros sur quatre projets d’exploration et production en Iran. Deux de ces projets, Pars-Sud (840 millions investis) et Doroode (116 millions) n’ont pas fini d’être remboursés par la partie iranienne. En dépit des tensions internationales, Total est candidat à une nouvelle tranche d’exploitation de Pars-Sud (30 % d’un projet de 2 milliards d’euros) et s’est inscrit comme partenaire dans un projet d’usine de liquéfaction de gaz naturel Gaz de France (GDF) aussi est prête à investir 300 millions de dollars aux côtés de Total dans la tranche 11 du gisement gazier de Pars-Sud. La société d’ingénierie Technip, elle, a signé entre 2000 et 2003, trois contrats pour la conception et parfois aussi la supervision de trois vapocraqueurs d’une valeur globale de 673 millions d’euros. Hors secteur pétrolier, Peugeot fournit à Iran Khodro, premier constructeur automobile iranien, les pièces détachées des Peugeot 206 et 405 : 27 5000 voitures produites en Iran en 2005. De son côté, Citroën livre depuis 2001 des Xantia, assemblées localement par Saïpa, deuxième constructeur iranien, et Renault espère produire en partenariat pas moins de 250 000 Logan à l’horizon 2008. Trois cents millions d’euros ont été investis, plus 20 millions d’euros pour importer des Mégane. »
En quinze ans, 20 à 25 milliards d’euros auraient été investis en Iran par des multinationales françaises. Total a de nombreux projets en cours de discussion avec l’Iran et les USA n’entendent pas laisser les autres puissances être les seuls à profiter de l’Iran. Dans ces conditions, un Iran déstabilisé n’arrangerait pas les USA, ni sur le plan de leur réorganisation géopolitique ni sur le simple plan des affaires… Quant aux travailleurs iraniens, ils ne peuvent certes pas compter sur un Moussavi pour changer leur sort ni pour les libérer politiquement. Non seulement parce qu’il n’est qu’une créature du régime qui a déjà sévi contre eux mais aussi parce que même les réformateurs ne remettent nullement en cause, à part verbalement, l’impérialisme et la mise en coupe réglée des richesses de l’Iran par les trusts et l’exploitation des travailleurs.
Ce qui rend la déstabilisation actuelle dangereuse à la fois pour le régime iranien et pour l’impérialisme, c’est a situation économique et sociale de l’Iran. L’inflation est élevée, le prix des denrées alimentaires et les loyers augmentent sans cesse. L’essence est rationnée, provoquant des files d’attentes aux stations-service : un comble dans un pays producteur de pétrole. Mais l’Iran est incapable de raffiner de l’essence et doit importer son carburant. Le gouvernement distribue des bons d’aide alimentaires aux plus pauvres…
75 % de la population iranienne ont un pouvoir d’achat très faible a annoncé le premier vice-président du régime iranien lors d’un discours dans la ville de Qazvine le 12 mars 2007.4,5 millions de personnes, a t il ajouté, vivent dans une extrême pauvreté.
Les chiffres officiels publiés par la direction du ministère des affaires sociales sur la pauvreté montrent qu’entre 10 et 12 % de la population iranienne vivent en dessous du seuil de la pauvreté totale et 2 à 3 % , surnommés « les affamés » sous le seuil de la pauvreté extrême.
De son côté, le représentant de l’ONU dans le cadre du plan “champ vert de l’Iran” a annoncé que 75 % de la population vivait au-dessous du seuil de pauvreté et plus de 15 millions de personnes vivent avec un revenu inférieur à 1 dollar par jour.
12.000 SDF ont été répertoriés et arrêtés à Téhéran cet hiver, au mois de février a annoncé le chef des services sociaux de la capitale. L’agence de presse Irna qui rapportait ses propos le 28 février dernier, ajoutait que 70 % des SDF souffraient de troubles psychiques, 23 % étaient toxicomanes et le reste des sans abris étaient atteints du SIDA et de la tuberculose.
C’est cette situation sociale qui fait que l’étincelle des manifestations pourrait bien faire exploser le baril de poudre du mécontentement social, même si ce n’est nullement l’objectif d’un Moussavi ou des opposants bourgeois modérés. On comprend dès lors les préoccupations pacifistes d’un Obama comme des autres dirigeants du monde capitaliste… Que les travailleurs iraniens achèvent la révolution commencée en 1979, en prenant cette fois eux-mêmes le pouvoir n’est pas une vue de l’esprit. On ne parle pas de la même manière à un peuple qui se souvient encore qu’il sait renverser des régimes …
