English German Espagnol Portugese Chinese Japanese Arab Rusian Italian Norvegian Dutch Hebrew Polish Turkish Hindi
Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 4ème chapitre : Révolutions prolétariennes jusqu’à la deuxième guerre (...) > Qu’est-ce que le trotskysme ?

Qu’est-ce que le trotskysme ?

dimanche 12 avril 2009, par Robert Paris

1905

Bilan et perspectives (extraits)

LES PRÉMISSES DU SOCIALISME

Le marxisme a fait du socialisme une science ; cela n’empêche pourtant pas certains "marxistes" de faire du marxisme une utopie.

Rojkov [1] , polémiquant contre le programme de socialisation et de coopération, présente de la manière suivante les "prémisses nécessaires de la société future, fermement établies par Marx" :

"Les prémisses objectives matérielles sont-elles déjà réalisées ? demande Rojkov. Elles supposeraient un niveau technique suffisant pour réduire au minimum le mobile du gain personnel et le souci de l’argent comptant (?), de l’effort personnel, de l’esprit d’entreprise et du risque, et qui placerait, par conséquent, la production sociale au tout premier plan. Un tel progrès de la technique est étroitement lié à une domination presque complète (!) de la production à grande échelle dans toutes (!) les branches de l’économie. Ce stade a-t-il été atteint ? Même les prémisses subjectives, psychologiques, comme un développement suffisant, au sein du prolétariat, de la conscience de classe jusqu’au degré nécessaire pour réaliser l’unité spirituelle de la très grande majorité des masses populaires, même cette conscience fait défaut. Nous connaissons, poursuit Rojkov, des associations de producteurs, comme, en France, les fameuses verreries d’Albi et diverses associations agricoles, et pourtant l’expérience française montre mieux qu’aucune autre que les conditions même qui existent dans un pays aussi avancé ne sont pas assez développées pour que prédomine la coopération. Ces entreprises sont seulement d’une taille moyenne, leur niveau technique ne dépasse pas celui des entreprises capitalistes ordinaires ; bien loin d’être au premier plan du développement industriel, de le diriger, elles ne font qu’atteindre une modeste moyenne. C’est seulement lorsque l’expérience des associations individuelles de producteurs indiquera qu’elles jouent un rôle dirigeant dans la vie économique que l’on pourra dire que nous sommes proches d’un nouveau système, que l’on pourra être sûr que les conditions nécessaires à son existence auront été réalisées. [2]"

Avec tout le respect dû aux bonnes intentions du camarade Rojkov, nous devons, avec regret, reconnaître qu’il nous est rarement arrivé de rencontrer une telle confusion à propos de ce qu’on appelle les prémisses du socialisme, même dans la littérature bourgeoise. Il nous va falloir examiner cette confusion, sinon pour Rojkov, au moins pour le problème posé.

Rojkov déclare que nous n’avons pas encore atteint "un degré de développement technique suffisant pour réduire au minimum le mobile du gain personnel et le souci de l’argent comptant (?), de l’effort personnel, de l’esprit d’entreprise et du risque, et qui placerait, par conséquent, la production sociale au tout premier plan".

Il est assez difficile de comprendre ce que signifie ce passage. Ce que Rojkov veut dire, apparemment, c’est, en premier lieu, que la technique moderne n’a pas encore suffisamment chassé le travail humain de l’industrie, en second lieu, que cette élimination supposerait la domination presque complète de grandes entreprises "dans toutes les branches de l’économie", et, par conséquent, la prolétarisation presque complète de la population du pays tout entière. Telles sont les deux prémisses du socialisme qu’il prétend "fermement établies par Marx".

Essayons d’imaginer le fonctionnement des rapports capitalistes tels que, selon Rojkov, le socialisme les trouvera à son avènement. " La domination presque complète des grandes entreprises dans toutes les branches de l’industrie ", cela signifie, sous le capitalisme, nous l’avons déjà dit, la prolétarisation de tous les petits et moyens producteurs tant dans l’agriculture que dans l’industrie, c’est-à-dire la transformation de toute la population en prolétaires. Mais la domination complète du machinisme dans ces grandes entreprises aboutirait à réduire au minimum l’emploi du travail vivant ; par conséquent, l’écrasante majorité de la population du pays - disons 90 % - serait transformée en une armée de réserve vivant aux frais de l’État dans des asiles pour les pauvres. Nous disons 90%, mais rien ne nous empêche d’être logiques et d’imaginer un état de choses dans lequel la totalité de la production consiste en un seul mécanisme automatique, appartenant à un seul cartel et n’ayant besoin, comme travail vivant, que de celui d’un unique orang-outan bien dressé. C’est là, on le sait, la théorie aveuglante de logique du professeur Tougan-Baranovsky [3]. Dans ces conditions, la " production sociale " n’est pas seulement au " tout premier plan ", elle occupe tout le terrain ; et, de plus, la consommation elle aussi est naturellement socialisée, puisque la nation tout entière, excepté les 10 % du trust, vivra sur les fonds publics dans les asiles. Ainsi, derrière Rojkov, apparaît le visage souriant et familier de Tougan-Baranovsky. Le socialisme peut maintenant faire son entrée. La population émerge des asiles et exproprie le groupe des expropriateurs. Ni révolution ni dictature du prolétariat ne sont évidemment plus nécessaires.

Le second signe économique de la maturité d’un pays pour le socialisme, c’est, selon Rojkov, la possibilité pour la production coopérative de prédominer dans ce pays. Même en France, la verrerie coopérative d’Albi n’est pas à un niveau plus élevé que n’importe quelle autre entreprise capitaliste. La production socialiste ne deviendra possible que lorsque les coopératives seront "au premier plan du développement industriel", qu’elles le "dirigeront".

Toute l’argumentation est sens dessus dessous. Si les coopératives ne peuvent prendre la tête du développement industriel, ce n’est pas parce que celui-ci n’est pas allé assez loin, c’est parce qu’il est allé trop loin. Sans aucun doute, le développement économique jette les bases de la coopération, mais de quelle sorte de coopération ? S’il s’agit de la coopération capitaliste, fondée sur le travail salarié, alors chaque usine nous offre le tableau d’une telle coopération. Et l’importance de cette coopération ne fait qu’augmenter avec le développement de la technique. Mais comment le développement du capitalisme peut-il placer les coopératives de camarades "au premier plan de l’industrie" ? Sur quoi se fonde Rojkov pour espérer que les coopératives puissent l’emporter sur les cartels et les trusts, et prendre leur place en tête du développement industriel ? Il est évident que, si cela se produisait, il ne resterait plus alors aux coopératives qu’à exproprier automatiquement toutes les entreprises capitalistes, puis à réduire suffisamment la journée de travail pour pouvoir donner du travail à tous les citoyens, et régler le montant de la production des diverses branches de manière à éviter les crises. Les caractéristiques principales du socialisme seraient alors réalisées. Et, là encore, il est clair que ni révolution ni dictature de la classe ouvrière ne seraient plus nécessaires.

La troisième prémisse est d’ordre psychologique : il faut que "la conscience de classe du prolétariat soit suffisamment développée pour réaliser l’unité spirituelle de la très grande majorité des masses populaires" au sein du prolétariat social-démocrate. Rojkov suppose évidemment que le capitalisme, transformant les petits producteurs en prolétaires, et la masse des prolétaires en armée de réserve du travail, donnera à la social-démocratie la possibilité d’unir et d’éclairer spirituellement "la très grande majorité" (90 % ?) des masses populaires.

C’est là une éventualité aussi impossible dans le monde de la barbarie capitaliste que la domination des coopératives dans le cadre de la compétition capitaliste. Mais, bien entendu, si cela était réalisable, la "très grande majorité" de la nation, unie de conscience et d’esprit, n’aurait nulle peine à abattre les quelques magnats du capital et organiserait, sans révolution ni dictature, une économie socialiste.

Une question se pose alors. Rojkov considère Marx comme son maître. Or Marx, qui venait d’indiquer "les prémisses essentielles du socialisme" dans son Manifeste communiste, considérait la révolution de 1848 comme le prologue immédiat de la révolution socialiste. Il ne faut évidemment pas beaucoup de pénétration pour constater, soixante ans après, que Marx s’est trompé : le monde capitaliste existe encore. Mais comment Marx peut-il avoir fait justement cette erreur-là ? Ne s’est-il pas aperçu que les grandes entreprises ne dominaient pas encore toutes les branches de l’industrie ; que les coopératives de producteurs n’étaient pas encore en tête des grandes entreprises ; que la très grande majorité du peuple n’était pis encore unie sur la base des idées exposées dans le Manifeste communiste ? Si même maintenant, nous le voyons bien, tout cela n’est pas encore réalisé, comment se fait-il que Marx ne se soit pas aperçu qu’en 1848 rien de la sorte n’existait ? En vérité, comparé à beaucoup de nos actuels automates infaillibles du marxisme, Marx n’a été, en 1848, qu’un jeune utopiste !

Encore que le camarade Rojkov ne fasse absolument pas partie des critiques de Marx, il élimine complètement néanmoins du nombre des prémisses essentielles du socialisme, nous l’avons vu, la révolution prolétarienne. Mais Rojkov n’a fait qu’exprimer en les poussant jusqu’à leurs ultimes conséquences des conceptions que partagent, dans les deux tendances de notre parti, bon nombre de marxistes ; c’est pourquoi il importe d’examiner les fondements principiels et méthodologiques des erreurs qu’il a commises.

Observons en passant que l’argumentation de Rojkov fondée sur le destin des coopératives lui est propre. Nous n’avons personnellement jamais ni nulle part rencontré des socialistes qui croyaient, à la fois, que la concentration de la production et la prolétarisation du peuple progressaient de façon simple et irrésistible et que les coopératives de production acquerraient un rôle dominant avant la révolution prolétarienne. Il est beaucoup plus difficile de réunir la réalisation de ces deux prémisses dans l’évolution économique que dans la tête d’un individu ; encore que même ce dernier point nous ait toujours, jusqu’à présent, semblé impossible.

Passons maintenant à l’examen de deux autres "prémisses" qui constituent des préjugés plus répandus. Il n’est pas douteux que la concentration de la production, le développement de la technique et l’élévation de la conscience des masses soient des prémisses essentielles du socialisme. Mais ces processus se produisent simultanément ; ils ne se renforcent pas seulement l’un l’autre, mais aussi se retardent et se limitent mutuellement. Chacun de ces processus, à un niveau supérieur, exige un certain développement d’un autre de ces processus, à un niveau inférieur. Mais leur développement complet, pour chacun d’entre eux, est incompatible avec celui des autres.

Le développement de la technique trouve incontestablement sa limite idéale dans un mécanisme automatique unique, extrayant les matières premières au sein de la nature et les déposant aux pieds de l’homme sous forme d’objets de consommation achevés. Si l’existence du système capitaliste n’était pas limitée par les rapports de classe qu’il comporte et la lutte révolutionnaire qui en résulte, nous aurions quelques raisons d’admettre que la technique, en se rapprochant, dans le cadre du système capitaliste, de l’idéal du mécanisme automatique unique, abolirait par là même automatiquement le capitalisme.

La concentration de la production qui résulte des lois de la concurrence a une tendance inhérente à prolétariser la population tout entière. En isolant cette tendance, nous aurions raison de supposer que le capitalisme accomplirait son œuvre jusqu’au bout, si le processus de prolétarisation n’était pas interrompu par une révolution ; mais c’est là ce qui arrivera inévitablement, dans un rapport de forces déterminé, bien avant que le capitalisme n’ait transformé la majeure partie de la nation en armée de réserve, confinée dans des casernes-prisons.

Sans aucun doute, enfin, grâce à l’expérience des luttes quotidiennes et des efforts conscients des partis socialistes, la conscience progresse graduellement ; si nous isolons ce processus, nous pouvons suivre par l’imagination ce développement jusqu’à ce que la majeure partie du peuple appartienne aux syndicats et aux organisations politiques et soit unie par un esprit de solidarité et par un objectif unique. Si ce processus pouvait réellement avoir lieu quantitativement sans être affecté qualitativement, le socialisme pourrait, à un moment donné du XXI° ou du XXII° siècle, être réalisé pacifiquement par un "acte civil" conscient et unanime.

Mais toute la question est que les processus qui constituent les prémisses historiques du socialisme ne se développent pas isolément les uns des autres, mais se limitent mutuellement ; lorsqu’ils atteignent un certain point, qui dépend de nombreuses circonstances, mais est en tout cas très éloigné de leur limite mathématique, ils subissent un changement qualitatif ; leur combinaison complexe engendre alors ce phénomène que nous appelons révolution sociale.

Commençons par le processus mentionné en dernier lieu : le progrès de la conscience. Ce progrès se réalise, nous le savons, non dans des académies où l’on retiendrait artificiellement le prolétariat pour cinquante, cent ou cinq cents ans, mais au cours de la vie même que connaissent, sous tous ses aspects, les ouvriers dans la société capitaliste, sur la base d’une lutte de classe de tous les instants. Le progrès de la conscience du prolétariat transforme cette lutte de classe, elle devient plus profonde, plus enracinée dans les principes, ce qui, à son tour, entraîne une réaction correspondante de la part de la classe dominante. La lutte du prolétariat contre la bourgeoisie a sa propre logique qui, en s’aiguisant, atteindra son dénouement longtemps avant que les grandes entreprises ne commencent à dominer toutes les branches de l’industrie.

En outre, il va de soi que le progrès de la conscience politique dépend de la croissance numérique du prolétariat, et que la dictature du prolétariat présuppose que celui-ci soit devenu assez nombreux pour l’emporter sur la résistance de la contre-révolution bourgeoise. Mais cela ne signifie pas du tout que "la très grande majorité" de la population doive devenir prolétarienne, ni " la très grande majorité "du prolétariat consciemment socialiste. Il est clair, bien sûr, que l’armée consciemment révolutionnaire du prolétariat doit être plus forte que l’armée contre-révolutionnaire du capital, tandis que les couches intermédiaires, douteuses ou indifférentes, de la population doivent être dans une situation telle que le régime de la dictature du prolétariat les attire du côté de la révolution au lieu de les repousser du côté de leurs ennemis ; ce que la politique prolétarienne doit naturellement prendre consciemment en considération.

Et tout ceci, à son tour, présuppose l’hégémonie de l’industrie sur l’agriculture, et la domination de la ville sur la campagne.

Nous allons maintenant entreprendre l’examen des prémisses du socialisme dans l’ordre décroissant de généralité, et dans l’ordre croissant de complexité.

1. Le socialisme n’est pas seulement une question d’égalité dans la distribution, mais aussi de planification dans la production. La production socialiste, c’est-à-dire la production coopérative à grande échelle, n’est possible que si le développement des forces productives est suffisant pour que les grandes entreprises soient plus productives que les petites. Plus les grandes entreprises surclassent les petites, c’est-à-dire plus la technique est développée, et plus avantageuse, au point de vue économique, est devenue la production socialisée ; plus élevé, par suite, doit être le niveau de culture de la population tout entière, conséquence de l’égalité dans la distribution fondée sur la planification de la production.

Cette première prémisse objective du socialisme existe de longue date : depuis que la division sociale du travail a abouti à la division du travail dans la manufacture, et plus encore depuis que la manufacture a fait place à l’usine, au machinisme. Les grandes entreprises sont devenues toujours plus avantageuses : leur socialisation aurait donc toujours davantage enrichi la société. Il est clair que, si tous les ateliers artisanaux étaient devenus la propriété collective des artisans, ceux-ci n’en auraient pas été plus riches d’un liard ; au contraire, la transformation des manufactures en propriété collective des travailleurs parcellaires, comme le passage des usines aux mains des ouvriers qui y sont employés - ou, plus exactement, le passage de tous les moyens de grande production industrielle aux mains de la population tout entière - élèverait incontestablement le niveau de vie du peuple ; et cela d’autant plus que le stade atteint par la production à grande échelle serait plus élevé.

On cite souvent, dans la littérature socialiste, l’exemple de ce député anglais, Bellers [4] , qui, en 1696, un siècle avant la conspiration de Babeuf, soumit au Parlement un projet de sociétés coopératives subvenant chacune entièrement aux besoins. Selon Bellers, ces coopératives de production devaient se composer de deux à trois cents personnes. Nous ne pouvons ici discuter sa thèse ; cela n’est d’ailleurs pas nécessaire à notre propos ; ce qui nous importe, c’est que, dès la fin du XVII° siècle, l’économie collective, même conçue en termes de groupes de cent, deux cents, trois cents ou cinq cents personnes, était considérée comme avantageuse du point de vue de la production

Au commencement du XIX° siècle, Fourier tira les plans de ses "phalanstères", associations de producteurs-consommateurs comptant chacune deux mille à trois mille personnes. Les calculs de Fourier n’ont jamais brillé par leur exactitude ; mais, en tout cas, s’inspirant du développement des manufactures à son époque, il donna à ses communautés économiques une base beaucoup plus large que dans l’exemple cité plus haut. Il est cependant clair que les associations de John Bellers comme les phalanstères de Fourier se rapprochaient beaucoup plus, par leur nature, des communes économiques libres dont rêvent les anarchistes, et dont le caractère utopique ne tient pas à leur "impossibilité" ou au fait qu’elles soient "contre nature" - les communes communistes d’Amérique ont prouvé qu’elles étaient possibles -, mais à ce qu’elles retardent de cent à deux cents ans sur le développement de l’économie. Le développement de la division sociale du travail, d’une part, du machinisme, de l’autre, font qu’aujourd’hui le seul organisme coopératif qui peut utiliser les avantages de la production collective sur une grande échelle, c’est l’État. Bien plus, tant pour des raisons économiques que politiques, la production socialiste ne pourrait rester confinée dans les limites des États individuels.

A la fin du siècle dernier, un socialiste allemand qui ne partageait pas le point de vue marxiste, Atlanticus [5] , a calculé les avantages économiques qui résulteraient de l’application de l’économie socialiste à une unité comme l’Allemagne. Atlanticus ne se distinguait pas du tout par des écarts d’imagination. Ses idées se mouvaient généralement dans le cercle de la routine économique du capitalisme. Il fondait ses arguments sur les ouvrages autorisés d’agronomes et d’ingénieurs modernes. C’est là à la fois la faiblesse et la force de son argumentation car il évite ainsi de tomber dans un optimisme injustifié. Toujours est-il qu’Atlanticus arrive à la conclusion suivante : avec une organisation socialiste convenable de l’économie, en faisant appel aux ressources techniques du milieu de la dernière décennie du XIX° siècle, le revenu des travailleurs pourrait être doublé ou triplé, tandis que la journée de travail diminuerait de moitié.

Il ne faudrait pourtant pas imaginer qu’Atlanticus a été le premier à montrer la supériorité économique du socialisme. La productivité supérieure du travail dans les grandes entreprises, d’une part, les crises économiques venant souligner la nécessité d’une planification de la production, de l’autre, ont constitué des preuves beaucoup plus convaincantes de la nécessité du socialisme qu’Atlanticus avec sa comptabilité. Son mérite est seulement d’avoir chiffré approximativement cette supériorité.

De ce qui précède, nous pouvons conclure que si la croissance ultérieure de la puissance technique de l’homme rend le socialisme toujours plus avantageux, des prémisses techniques suffisantes de la production collective existent déjà depuis cent ou deux cents ans ; et que, à l’heure actuelle, ce n’est pas seulement sur le plan national que le socialisme présente une supériorité technique, mais aussi, et cette supériorité est colossale, à l’échelle mondiale.

Pourtant, la seule supériorité technique du socialisme n’a pas du tout suffi à en assurer la réalisation. Ce n’est pas sous une forme socialiste, mais sous une forme capitaliste que, au cours du XVIII° et du XIX° siècle, s’est manifestée la supériorité de la production à grande échelle. Ni les projets de Bellers, ni ceux de Fourier n’ont été appliqués. Pourquoi donc ? Parce qu’il n’existait pas, à leur époque, de forces sociales aptes à les appliquer, et prêtes à le faire.

2. Nous passons maintenant des prémisses technico-productives du socialisme aux prémisses socio-économiques moins générales mais plus complexes. Si nous avions affaire ici, non à une société déchirée par l’antagonisme des classes, mais à une communauté homogène choisissant consciemment la forme de son économie, les calculs d’Atlanticus seraient, sans aucun doute, tout à fait suffisants pour que l’on entreprenne la construction du socialisme. C’est d’ailleurs sous cet angle qu’Atlanticus lui-même, socialiste de type très vulgaire, considérait son œuvre. Or, à l’heure actuelle, c’est seulement dans les limites d’une exploitation privée, personnelle et anonyme, qu’un tel point de vue pourrait s’appliquer. On peut toujours s’attendre à voir un patron d’entreprise accepter n’importe quel projet de réforme économique, tel que l’introduction de nouvelles machines, de nouvelles matières premières, d’un nouveau mode d’organisation du travail, ou d’un nouveau système de rémunération, pourvu seulement qu’on puisse montrer que ce projet présente un avantage commercial. Mais, s’il s’agit de l’économie de la société tout entière, cela ne saurait suffire. Ici, des intérêts opposés sont en conflit. Ce qui est avantageux pour l’un est désavantageux pour l’autre. L’égoïsme d’une classe ne s’oppose pas seulement à celui d’une autre classe ; il est également dommageable à la communauté tout entière. Par conséquent, pour que le socialisme puisse être réalisé, il faut que, parmi les classes antagonistes de la société capitaliste, existe une force sociale qui ait intérêt, du fait de sa situation objective, à le réaliser, et qui soit assez puissante pour pouvoir l’emporter sur la résistance des intérêts hostiles.

L’un des mérites essentiels du socialisme scientifique, c’est d’avoir découvert théoriquement une telle force sociale dans le prolétariat, d’avoir montré que cette classe, qui se développe inévitablement avec le capitalisme, ne peut trouver son salut que dans le socialisme, que toute sa situation la pousse au socialisme et que la doctrine du socialisme ne peut pas, avec le temps, ne pas devenir dans la société capitaliste l’idéologie du prolétariat.

Il est donc facile de comprendre quel énorme pas en arrière fait Atlanticus lorsqu’il affirme qu’une fois qu’on a démontré "qu’en transférant les moyens de production à l’État, on peut, non seulement assurer le bien-être général, mais réduire la journée de travail, il devient indifférent de savoir si la théorie de la concentration du capital et de la disparition des classes intermédiaires de la société est ou non confirmée".

Selon Atlanticus, dès qu’ont été démontrés les avantages du socialisme, "il ne sert de rien de se reposer sur les espoirs que l’on met dans le fétiche du développement économique, il faut faire des recherches étendues et entreprendre ( !) une préparation ample et complète du passage de la production privée à la production étatique ou sociale [6] ".

Lorsqu’il critique la tactique purement oppositionnelle des sociaux-démocrates, et qu’il suggère que l’on "entreprenne" immédiatement la préparation du passage au socialisme, Atlanticus oublie que les social-démocrates n’ont pas encore le pouvoir nécessaire, et que Guillaume Il, Bülow et la majorité du Reichstag allemand, encore qu’ayant le pouvoir entre leurs mains, n’ont pas la moindre intention d’introduire le socialisme. Les plans socialistes d’Atlanticus ne sont pas, pour les Hohenzollern, plus convaincants que ne l’étaient, pour les Bourbons de la Restauration, les plans de Fourier, nonobstant le fait que ce dernier trouvait un fondement à ses utopies politiques dans l’imagination passionnée dont il faisait preuve dans le domaine de la théorie économique, cependant qu’Atlanticus, lui, fondait sa politique, non moins utopique, sur une convaincante comptabilité d’épicier, d’une philistinesque sobriété.

Quel est le niveau que doit avoir atteint la différenciation sociale pour que puisse être réalisée la deuxième prémisse du socialisme ? En d’autres termes, quel doit être le poids numérique relatif du prolétariat ? Doit-il constituer la moitié, les deux tiers, ou les neuf dixièmes de la population ? Ce serait une entreprise totalement désespérée que de tenter de définir, de manière purement arithmétique, les limites de cette deuxième prémisse du socialisme. Pour tenter une telle schématisation, il faudrait, en premier lieu, savoir exactement qui il faut inclure dans la catégorie du "prolétariat". Faut-il y inclure la vaste classe des semi-prolétaires, semi-paysans ? Faut-il y inclure les masses de réserve du prolétariat industriel, qui, d’un côté, se fondent dans le prolétariat parasitaire des mendiants et des voleurs, de l’autre remplissent les rues des villes comme petits commerçants, jouant, à l’égard du système économique pris dans son ensemble, un rôle de parasites ? Voilà un problème qui n’est pas simple du tout.

L’importance du prolétariat dépend entièrement du rôle qu’il joue dans la production à grande échelle. Dans sa lutte pour la domination politique, la bourgeoisie s’appuie sur sa puissance économique. Avant de parvenir à s’assurer le pouvoir politique, elle concentre les moyens de production entre ses mains. C’est là ce qui détermine son poids spécifique dans la société. Le prolétariat, lui, en dépit de toutes les fantasmagories des coopérateurs, restera dépourvu des moyens de production tant que la révolution socialiste ne sera pas devenue une réalité. Les moyens de production appartiennent à la bourgeoisie, mais il est seul à pouvoir les mettre en mouvement : de là résulte sa puissance sociale. Du point de vue de la bourgeoisie, le prolétariat est aussi l’un de ces moyens de production qui, tout ensemble, ne constituent qu’un seul mécanisme unifié. Mais le prolétariat est la seule partie de ce mécanisme à ne pas être automatique, et, en dépit de tous les efforts, il ne peut être réduit à la condition d’automate. Sa situation donne au prolétariat le pouvoir de suspendre à volonté, partiellement ou totalement, le fonctionnement même de l’économie de la société, par des grèves partielles ou la grève générale. Il s’ensuit que l’importance du prolétariat - supposée numériquement inchangée - croît en proportion de l’importance des forces productives qu’il met en mouvement ; c’est-à-dire qu’un prolétaire d’une grande usine est, toutes choses égales d’ailleurs, une grandeur sociale plus élevée qu’un ouvrier artisanal, et un ouvrier de la ville une grandeur plus élevée qu’un ouvrier de la campagne. Autrement dit, le rôle politique du prolétariat est d’autant plus important que la production à grande échelle domine la petite production, que l’industrie domine l’agriculture, et que la ville domine la campagne. Considérons l’histoire de l’Allemagne ou de l’Angleterre à l’époque où le prolétariat de ces pays y formait la même fraction de la nation que le prolétariat forme aujourd’hui en Russie : nous verrons que non seulement il ne jouait pas, mais que son importance objective ne lui permettait pas de jouer un rôle comparable à celui que joue, à l’heure actuelle, le prolétariat russe. Il en va de même, nous l’avons vu, pour le rôle des villes. Lorsque, comme c’est actuellement le cas en Russie, la population des villes n’était en Allemagne que les 15 % de celle du pays tout entier, il était impensable de voir les villes allemandes jouer, dans la vie économique et politique du pays, le rôle que jouent aujourd’hui les villes russes. La concentration dans les villes des grandes institutions industrielles et commerciales, et la liaison établie par chemins de fer entre les villes et les provinces ont donné à nos villes une importance qui excède de loin celle qui résulte du seul chiffre de leurs habitants ; leur importance s’est accrue bien davantage que le chiffre de leur population, cependant que l’augmentation de celle-ci, à son tour, a dépassé la croissance naturelle de la population du pays tout entier. En Italie, en 1848, le nombre des travailleurs artisanaux prolétaires et artisans indépendants ensemble - s’élevait à 15 % de la population, c’est-à-dire autant que les artisans et les prolétaires ensemble, en Russie, à l’heure actuelle. Mais leur rôle était incomparablement plus restreint que celui joué, en Russie, par le prolétariat industriel moderne.

C’est donc en vain - cela doit maintenant être clair que l’on s’efforcerait de définir à l’avance quelle proportion de la population totale doit appartenir au prolétariat au moment de la conquête du pouvoir politique. Nous donnerons plutôt quelques chiffres bruts qui indiquent quelle est, à l’heure actuelle, l’importance numérique relative du prolétariat des pays avancés.

En Allemagne, en 1895, la population active, non compris l’armée, les fonctionnaires et les personnes sans profession définie, était de 20 millions et demi de personnes, dont 12 millions et demi de prolétaires (incluant les salariés de l’agriculture, de l’industrie, du commerce ainsi que les domestiques) ; le nombre d’ouvriers, industriels ou agricoles, était de 10,75 millions. Sur les 8 millions restants, beaucoup étaient en réalité aussi des prolétaires, comme les ouvriers à domicile et les membres de leur famille travaillant avec eux, etc. Le nombre de salariés dans l’agriculture prise à part était de 5,75 millions. La population agricole constituait 36 % de la population entière du pays. Ces chiffres, répétons-le, sont ceux de 1895. Les onze années écoulées depuis ont incontestablement apporté un énorme changement, dans le sens d’un accroissement du rapport entre la population urbaine et la population agricole (qui, en 1882, constituait 42 % du total), du rapport entre le prolétariat industriel et le prolétariat agricole, et, finalement, du montant du capital productif par tête d’ouvrier industriel. Mais les chiffres de 1895 suffisent pour montrer que le prolétariat allemand constituait depuis longtemps déjà la force productive dominante du pays.

La Belgique, avec sa population de 7 millions d’habitants, est un pays purement industriel. Sur 100 personnes ayant une occupation quelconque, 41 appartiennent à l’industrie, au sens strict du terme, et 21 seulement à l’agriculture. Sur 3 millions de personnes, en chiffres ronds, qui exercent un métier, environ 1,8 millions, donc 60%, sont des prolétaires. Ce chiffre deviendrait encore beaucoup plus expressif si nous ajoutions au prolétariat, fortement différencié, les éléments sociaux qui s’y rattachent, les prétendus producteurs "indépendants", qui, indépendants du capital seulement dans la forme, lui sont en réalité enchaînés, les petits fonctionnaires, les soldats, etc.

Mais la première place, pour l’industrialisation de l’économie et la prolétarisation de la population, revient incontestablement à l’Angleterre. En 1901, le nombre de personnes employées dans l’agriculture, l’exploitation des forêts et la pêche était, dans ce pays, de 2,3 millions ; dans l’industrie, le commerce et les transports, de 12 millions et demi.

Nous voyons que, dans les principaux pays d’Europe, la population des villes surpasse en nombre celle des campagnes. Toutefois, sa prépondérance incommensurable ne tient pas seulement à la masse de forces productives qu’elle constitue, mais aussi à la qualité des éléments qui la composent. La ville attire les éléments les plus énergiques, les plus capables et les plus intelligents de la campagne. Cela est difficile à prouver par des statistiques, encore que l’examen de la composition d’âge de la population urbaine, comparée à celle de la population rurale, en fournisse une preuve indirecte. Ce dernier fait a sa signification propre. En Allemagne, on a calculé qu’il y avait en 1896 8 millions de personnes employées dans l’agriculture et 8 millions dans l’industrie. Mais, si l’on divise la population par groupes d’âge, on voit que l’agriculture comptait, entre 14 et 40 ans, un million de personnes valides de moins que l’industrie. Ce sont donc "les vieux et les petits" qui restent surtout à la campagne.

Tout ceci nous amène à conclure que l’évolution économique - la croissance de l’industrie, des grandes entreprises, des villes, du prolétariat en général et du prolétariat industriel en particulier - a déjà préparé le terrain, non seulement pour la lutte du prolétariat pour le pouvoir politique, mais aussi pour la conquête de ce pouvoir.

3. Nous en venons maintenant à la troisième prémisse du socialisme, la dictature du prolétariat. La politique, c’est le plan où les prémisses subjectives viennent recouper les prémisses objectives. Dans certaines conditions techniques socio-économiques précises, une classe adopte consciemment un objectif déterminé : la conquête du pouvoir politique ; elle unit ses forces, évalue la puissance de l’ennemi et apprécie la situation. Même dans cette troisième sphère, cependant, le prolétariat n’est pas absolument libre. Outre les facteurs subjectifs - la conscience, la préparation et l’initiative, dont le développement a, lui aussi, sa logique propre -, le prolétariat, dans l’exécution de sa politique, se heurte à un certain nombre de facteurs objectifs, comme la politique des classes dominantes et des institutions étatiques existantes (telles l’armée, l’école de classe, l’Église d’État), les relations internationales, etc.

Occupons-nous d’abord des conditions subjectives le degré de préparation du prolétariat pour la révolution socialiste. Il ne suffit naturellement pas que le niveau de la technique rende l’économie socialiste avantageuse au point de vue de la productivité du travail social. Il ne suffit pas non plus que la différenciation sociale fondée sur cette technique ait créé un prolétariat qui, en vertu de son nombre et de son rôle économique, se trouve être la classe principale, et ait objectivement intérêt au socialisme. Il faut, en outre, que cette classe soit consciente de ses intérêts objectifs ; il faut qu’elle comprenne qu’il n’y a pas d’issue pour elle en dehors du socialisme ; il faut qu’elle s’unisse en une armée assez puissante pour conquérir, dans une lutte ouverte, le pouvoir politique.

Il serait stupide, à l’heure actuelle, de nier la nécessité pour le prolétariat de se préparer à une telle tâche. Les vieux blanquistes pouvaient espérer le salut de l’initiative d’organisations conspiratives structurées indépendamment des masses ; seuls, au pôle opposé, les anarchistes peuvent escompter une explosion spontanée, élémentaire, des masses, une explosion dont nul ne puisse dire le but. Les social-démocrates, eux, parlent de la conquête du pouvoir en tant qu’action consciente d’une classe révolutionnaire.

Mais bien des idéologues socialistes (idéologues dans le pire sens du terme : celui d’hommes qui mettent toute chose la tête en bas) parlent de préparer le prolétariat pour le socialisme dans le sens de le régénérer moralement. Le prolétariat, et même "l’humanité" en général devraient tout d’abord se dépouiller de leur vieille nature égoïste, l’altruisme devrait dominer la vie sociale, etc. Comme nous sommes encore très loin d’un tel état de choses, et que la "nature humaine" change très lentement, voilà le socialisme différé de plusieurs siècles. Un tel point de vue semble probablement très réaliste et évolutionniste, etc., mais il n’est, en réalité, que le fruit de plates considérations moralisantes. On admet qu’une psychologie socialiste doit se développer avant l’avènement du socialisme ; en d’autres termes, qu’il est possible, pour les masses, d’acquérir une psychologie socialiste sur la base des rapports capitalistes. Il ne faut pas ici confondre l’effort conscient vers le socialisme avec une psychologie socialiste. Cette dernière suppose l’absence de motivations égoïstes dans la vie économique ; cependant que, si le prolétariat aspire au socialisme et lutte pour le socialisme, cela résulte de sa psychologie de classe. Quel que soit le nombre de points communs qu’il puisse y avoir entre la psychologie de classe du prolétariat et la psychologie socialiste sans classe, un gouffre profond ne les en sépare pas moins.

La lutte menée en commun contre l’exploitation engendre de magnifiques traits d’idéalisme, de solidarité et de sacrifice de soi mais, en même temps, la lutte individuelle pour l’existence, l’abîme toujours béant de la pauvreté, la différenciation dans les rangs des travailleurs eux-mêmes, la pression exercée d’en bas par les masses ignorantes et l’influence corruptrice des partis bourgeois ne permettent pas à ces traits magnifiques de se développer pleinement. Néanmoins, bien qu’il reste égoïste et philistin, et sans qu’il dépasse en "valeur humaine" le représentant moyen des classes bourgeoises, l’ouvrier moyen sait par expérience que ses besoins et ses désirs naturels les plus simples ne peuvent être satisfaits que sur les ruines du système capitaliste.

Les idéalistes dépeignent la lointaine génération à venir qui sera devenue digne du socialisme exactement comme les chrétiens dépeignent les premières communautés chrétiennes.

Quelle qu’ait pu être la psychologie des premiers prosélytes du christianisme (et les Actes des apôtres relatent des cas de détournement de la propriété commune), en tout cas, lorsqu’il a commencé à se répandre, le christianisme n’a pas seulement échoué dans ses efforts pour régénérer les âmes de la population tout entière, mais a lui-même dégénéré, devenant matérialiste et bureaucratique ; la pratique de l’instruction fraternelle d’un chrétien par un autre chrétien a cédé la place au papisme, la mendicité errante au parasitisme monacal ; bref, la chrétienté, bien loin de se soumettre les conditions sociales du milieu dans lequel elle se développait, s’y est elle-même soumise. Ce ne fut pas là le fruit de la maladresse ou de l’avidité des Pères de l’Église, mais bien des lois inexorables qui font dépendre la psychologie humaine des conditions de la vie sociale et du travail social ; les Pères de l’Église n’ont fait que démontrer cette dépendance en leur personne.

Si le socialisme voulait créer une nouvelle nature humaine dans les limites de l’ancienne société, il ne serait rien d’autre qu’une nouvelle édition des vieilles utopies moralisantes. Le socialisme n’a pas pour but de créer une psychologie socialiste comme prémisse du socialisme, mais de créer des conditions de vie socialiste comme prémisses d’une psychologie socialiste.

Notes

[1] Nicolas Rojkov (1868-1927), professeur d’histoire à l’université de Moscou, bolchevik en 1905. Voir P. Broué, Le Parti bolchevique, éd. de Minuit, 1963.

[2] Nicolas Rojkov, K agrarnomu voprosu (Sur la question agraire), Saint-Pétersbourg, 1904, p. 21-22.

[3] Ce théoricien révisionniste prétendait démontrer que " la surproduction chronique des moyens de production n’est pas possible "en régime capitaliste, et réfuter la loi de la tendance à la baisse du taux de profit. Cf. Studien zur Theorie und Geschichte der Handelskrisen in EngIand, Iéna, 1901 (Ire édition russe à Saint-Pétersbourg en 1894), et aussi Theoretische Grundlagen des Marxismus, Leipzig, 1905.

[4] John Bellers n’était pas député : c’était un propriétaire terrien quaker, qui publia son projet sous forme d’adresse au Parlement. (Note de l’édition anglaise)

[5] Pseudonyme de Karl Ballod.

[6] Atlanticus, Gosudarstvo budiscago (L’État de l’avenir), Saint-Pétersbourg, Dyélo éd. (Cf. du même, Ein Blick in den Zukunftstaat, Produktion und Konsumption in Sozialstaat, Stuttgart, 1898. – Nd.T.)

UN GOUVERNEMENT OUVRIER EN RUSSIE ET LE SOCIALISME

Nous avons montré ci-dessus que les prémisses objectives d’une révolution socialiste ont déjà été réalisées par le développement économique des pays capitalistes avancés. Mais que pouvons-nous dire, sous ce rapport, en ce qui concerne la Russie ?

Pouvons-nous nous attendre à ce que le passage du pouvoir aux mains du prolétariat russe soit le début de la transformation de notre économie nationale en une économie socialiste ? Nous avons répondu à cette question il y a un an, dans un article qui a été soumis, dans les organes des deux fractions de notre parti, aux feux croisés d’une sévère critique. Voici ce que nous y disions :

"Les ouvriers parisiens n’exigeaient pas de miracles de la Commune, nous dit Marx, [1]. Nous non plus ne devons pas, aujourd’hui, espérer de miracles immédiats de la dictature du prolétariat. Le pouvoir de l’État n’est pas tout-puissant. Il serait absurde de croire qu’il suffise au prolétariat, pour substituer le socialisme au capitalisme, de prendre le pouvoir et de passer ensuite quelques décrets. Un système économique n’est pas le produit des mesures prises par le gouvernement. Tout ce que le prolétariat peut faire, c’est d’utiliser avec toute l’énergie possible le pouvoir de l’État pour faciliter et raccourcir le chemin qui conduit l’évolution économique au collectivisme. Le prolétariat commencera par les réformes qui figurent dans ce qu’on appelle le programme minimum ; et la logique même de sa position l’obligera à passer directement de là à des mesures collectivistes. L’introduction de la journée de huit heures et d’un impôt sur le revenu rapidement progressif sera comparativement facile, encore que, même ici, le centre de gravité ne résidera pas dans la passation des " actes ", mais dans l’organisation de leur mise en pratique. Mais la principale difficulté - et c’est là que se situe le passage au collectivisme - résidera dans l’organisation, par l’État, de la production dans les usines qui auront été fermées par leurs propriétaires en guise de réponse à la passation de ces actes. Passer une loi pour l’abolition du droit d’héritage et mettre cette loi en application seront, comparativement, une tâche facile. Les legs sous forme de capital-argent n’embarrasseront pas le prolétariat, ni ne pèseront sur son économie. Mais, pour remplir la fonction d’héritier de la terre ou du capital industriel, l’État ouvrier doit être prêt à entreprendre l’organisation de la production sociale. On peut dire la même chose, mais à un degré supérieur, de l’expropriation - avec ou sans indemnité. L’expropriation avec indemnité serait politiquement avantageuse, mais financièrement difficile, cependant que l’expropriation sans indemnité serait financièrement avantageuse mais politiquement difficile. Mais c’est dans l’organisation de la production que se rencontreront les plus grandes difficultés. Nous le répétons : un gouvernement du prolétariat n’est pas un gouvernement capable d’accomplir des miracles. La socialisation de la production commencera dans les branches d’industrie où elle présente le moins de difficultés. Dans la première période, la production socialisée sera confinée dans un certain nombre d’oasis, reliées aux entreprises privées par les lois de la circulation des marchandises. Plus s’étendra le domaine de la production sociale et plus évidents deviendront ses avantages, plus solide se sentira le nouveau régime politique et plus hardies deviendront les mesures économiques ultérieures du prolétariat. Il pourra s’appuyer et s’appuiera, pour prendre ces mesures, non seulement sur les forces productives nationales, mais aussi sur la technique du monde entier, exactement comme, dans sa politique révolutionnaire, il ne s’appuiera pas seulement sur son expérience des rapports de classes dans son pays mais bien sur toute l’expérience historique du prolétariat international."

La domination politique du prolétariat est incompatible avec son esclavage économique. Sous quelque drapeau politique que le prolétariat ait accédé au pouvoir, il sera obligé de prendre le chemin d’une politique socialiste. Il serait du plus grand utopisme de penser que le prolétariat, après avoir accédé à la domination politique par suite du mécanisme interne d’une révolution bourgeoise, puisse, même s’il le désirait, borner sa mission à créer les conditions démocratiques et républicaines de la domination sociale de la bourgeoisie. Même, si elle n’est que temporaire, la domination politique du prolétariat affaiblira à un degré extrême la résistance du capital, qui a constamment besoin du soutien de l’État, et fera prendre un essor gigantesque à la lutte économique du prolétariat. Les ouvriers ne pourront pas ne pas réclamer l’appui du gouvernement révolutionnaire pour les grévistes, et un gouvernement s’appuyant sur les ouvriers ne pourra pas le refuser. Mais cela aura pour conséquence d’annuler les effets de l’existence de l’armée de réserve du travail, d’engendrer la domination des ouvriers, non seulement sur le terrain politique, mais aussi sur le terrain économique, et de réduire à l’état de fiction la propriété privée des moyens de production. Ces conséquences sociales et économiques inévitables de la dictature du prolétariat se manifesteront très vite, bien avant que la démocratisation du système politique soit terminée. La barrière entre le programme minimum et le programme maximum tombe dès que le prolétariat accède au pouvoir.

Le premier problème que le régime prolétarien devra aborder en arrivant au pouvoir, c’est la question agraire, à laquelle est lié le sort des larges masses de la population russe. Dans la solution de cette question, comme dans celle de toutes les autres, le prolétariat prendra pour guide l’objectif fondamental de sa politique économique : disposer d’un domaine aussi vaste que possible pour organiser une économie socialiste. Cependant cette politique agricole, dans sa forme comme dans le rythme de sa mise en œuvre, devra être déterminée en fonction des ressources matérielles dont le prolétariat disposera, ainsi que du souci de ne pas jeter des alliés possibles dans les rangs de la contre-révolution.

La question agraire, c’est-à-dire la question du sort de l’agriculture telle qu’elle se pose en termes de rapports sociaux, ne se réduit pas, bien entendu, à la question de la terre, c’est-à-dire des formes de la propriété de la terre. Il n’y a pourtant aucun doute que la solution apportée au problème de la terre, même si elle ne décide pas de l’évolution de l’agriculture, décidera au moins de la politique agraire du prolétariat : autrement dit, ce que fera de la terre le régime prolétarien doit être étroitement lié à son attitude générale à l’égard du cours et des besoins du développement de l’agriculture. C’est pour cette raison que la question de la terre occupe la première place.

Une solution du problème de la terre à laquelle les socialistes révolutionnaires ont donné une popularité qui est loin d’être sans reproche, c’est la socialisation de toute la terre ; un terme qui, une fois débarrassé de son maquillage européen, ne signifie rien d’autre que l’ "égalité dans l’emploi de la terre" - ou le "partage noir" [2] . Le programme de la redistribution égale de la terre suppose donc l’expropriation de toute la terre, non seulement de la terre qui appartient à des propriétaires privés en général ou à des paysans propriétaires, mais aussi de la terre communale. Si nous considérons que cette expropriation devrait être l’un des premiers actes du nouveau régime, cependant que les rapports de l’économie marchande et capitaliste seraient encore complètement dominants, il nous faudra alors constater que les paysans seraient (ou plutôt, estimeraient qu’ils sont) les premières "victimes" de l’expropriation. Si nous considérons que, pendant plusieurs décennies, le paysan a payé l’argent du rachat [3], qui aurait dû faire de la terre qui lui était assignée en partage sa propriété privée ; si nous considérons que certains des paysans les plus aisés, en faisant incontestablement des sacrifices considérables, sacrifices consentis par une génération qui est encore en vie, ont acquis de vastes étendues de terrain, nous pourrons facilement imaginer quelle résistance formidable provoquerait la tentative de transformer en propriété étatique les terres communales et celles qui appartiennent à de petits propriétaires. S’il agissait de la sorte, le nouveau régime commencerait par soulever dans la paysannerie une formidable opposition contre lui.

Et pourquoi les terres communales et celles des petits propriétaires devraient-elles être transformées en propriété d’État ? Afin de les rendre disponibles, de façon ou d’autre, pour leur exploitation économique "égale" par tous les agriculteurs, y compris les actuels paysans sans terre et travailleurs agricoles. Ainsi donc, du point de vue économique, le nouveau régime ne gagnerait rien à l’expropriation des petites propriétés et des terres communales, car, après la redistribution, les terres étatiques ou publiques seraient cultivées comme des terres privées. Du point de vue politique, le nouveau régime commettrait une erreur grossière, car il dresserait aussitôt la masse de la paysannerie contre le prolétariat des villes, tête de la politique révolutionnaire.

De plus, une distribution égale des terres suppose que l’emploi de main-d’œuvre salariée soit interdit par la loi. Or, l’abolition du travail salarié peut et doit être une conséquence des réformes économiques, mais non pas arrêtée d’avance par des interdits juridiques. Car il ne suffit pas d’interdire aux propriétaires terriens capitalistes l’emploi de main-d’œuvre salariée il faut d’abord assurer aux cultivateurs sans terre la possibilité de vivre, et de vivre une existence rationnelle du point de vue économique et social. Sous l’égide de l’égalité dans l’usage de la terre, interdire l’emploi de la main-d’œuvre salariée signifierait, d’une part, contraindre les cultivateurs sans terre à s’installer sur de minimes parcelles, de l’autre, obliger le gouvernement à leur fournir les outils et les fonds nécessaires à leur production, socialement irrationnelle.

Il est bien entendu que le prolétariat, lorsqu’il interviendra dans l’organisation de l’agriculture, ne commencera pas par attacher à leurs morceaux de terrain éparpillés des cultivateurs éparpillés, mais par faire exploiter les grandes propriétés par l’État ou les communes. C’est seulement lorsque la socialisation de la production aura été bien mise en selle que le processus de la socialisation pourra avancer davantage, vers l’interdiction du travail salarié. Le petit fermage capitaliste deviendra alors impossible ; mais il n’en sera pas de même des petites exploitations vivant en économie plus ou moins fermée, dont l’expropriation forcée n’entre absolument pas dans les plans du prolétariat socialiste.

En tout cas, le prolétariat ne peut sous aucune forme entreprendre l’application d’un programme de distribution égale qui, d’une part, comporte une expropriation sans objet, purement formelle, des petites propriétés, de l’autre nécessite l’émiettement tout à fait réel des grandes propriétés. Cette politique qui n’est, au point de vue économique, que du gaspillage, ne pourrait avoir comme fondement qu’une arrière-pensée utopique et réactionnaire ; par-dessus tout, elle affaiblirait politiquement le parti révolutionnaire.

Jusqu’à quel point la politique socialiste de la classe ouvrière peut-elle être appliquée dans les conditions économiques de la Russie ? Il y a une chose que l’on peut dire avec certitude : elle se heurtera à des obstacles politiques bien avant de buter sur l’arriération technique du pays. Sans le soutien étatique direct du prolétariat européen, la classe ouvrière russe ne pourra rester au pouvoir et transformer sa domination temporaire en dictature socialiste durable. A ce sujet, aucun doute n’est permis. Mais il n’y a non plus aucun doute qu’une révolution socialiste à l’Ouest nous rendra directement capables de transformer la domination temporaire de la classe ouvrière en une dictature socialiste.

En 1904, Kautsky, discutant les perspectives du développement social et évaluant les chances d’une prochaine révolution en Russie, écrivait : "En Russie, la révolution ne pourrait aboutir immédiatement à un régime socialiste. Les conditions économiques du pays sont loin d’être mûres pour cela." Mais la révolution russe donnerait certainement un puissant élan au mouvement prolétarien dans le reste de l’Europe, et les luttes qui en résulteraient pourraient bien amener le prolétariat à accéder au pouvoir en Allemagne. " Un tel résultat, poursuivait Kautsky, devrait avoir une influence sur toute l’Europe. Il devrait conduire à la domination politique du prolétariat en Europe occidentale, et donner au prolétariat d’Europe orientale la possibilité de contracter les étapes de son développement et, en copiant l’exemple de l’Allemagne, d’instaurer artificiellement des institutions socialistes. La société dans sa totalité ne peut sauter artificiellement aucune des étapes de son développement, mais certaines de ses parties constituantes peuvent accélérer leur développement retardataire en imitant les pays avancés et, ainsi, parvenir même en tête du développement, parce qu’elles n’ont pas à supporter le fardeau de traditions que les pays plus anciens traînent avec eux... "Cela peut arriver", dit Kautsky, "mais, comme nous l’avons déjà dit, nous laissons ici le domaine de l’inévitable qui peut être étudié pour entrer dans celui du possible et il se peut donc aussi que les choses se passent autrement." [4] ; Ces lignes furent écrites par le théoricien social-démocrate allemand à un moment où il se demandait encore si une révolution éclaterait d’abord en Russie ou à l’Ouest. Depuis, le prolétariat russe a révélé une puissance colossale, dépassant les espoirs les plus optimistes des sociaux-démocrates russes. Le cours de la révolution russe a été déterminé, au moins dans ses traits fondamentaux. Ce qui, il y a deux ou trois ans, semblait du domaine du possible, s’est rapproché du probable et, tout l’indique, est tout près de devenir inévitable.

Notes

[1] La Guerre civile en France, éditions Sociales, 1952, p. 53.

[2] Tchornyi Peredel, partage spontané des terres par les paysans.

[3] Après leur affranchissement de 1861, les paysans avaient dû payer des sommes élevées pour le rachat de leurs terres.

[4] K. Kautsky, Revoljucionnyja perspektivy (Perspectives révolutionnaires), Kiev, 1906.

LE PROLÉTARIAT AU POUVOIR ET LA PAYSANNERIE

Si la révolution remporte une victoire décisive, le pouvoir passera à la classe qui joue le rôle dirigeant dans la lutte, en d’autres termes, à la classe ouvrière. Disons tout de suite que cela n’exclut absolument pas l’entrée au gouvernement des représentants révolutionnaires des groupes sociaux non prolétariens. Ceux-ci peuvent et doivent être au gouvernement - une politique saine obligera le prolétariat à appeler au pouvoir les dirigeants influents de la petite bourgeoisie des villes, des intellectuels et de la paysannerie. Tout le problème réside en ceci : qui déterminera le contenu de la politique gouvernementale qui formera dans son sein une majorité homogène ?

C’est une chose quand les représentants des couches démocratiques du peuple entrent dans un gouvernement à majorité ouvrière, c’en est une tout autre quand les représentants du prolétariat participent à un gouvernement démocratique bourgeois caractérisé, dans lequel ils jouent un rôle d’otages plus ou moins honorifiques.

La politique de la bourgeoisie capitaliste libérale, avec toutes ses hésitations, retraites et trahisons, est parfaitement déterminée. La politique du prolétariat est encore mieux déterminée et achevée. Mais celle des intellectuels, eu égard à leur caractère social intermédiaire et à leur élasticité politique, celle de la paysannerie, eu égard à sa diversité sociale, à la position intermédiaire qu’elle occupe, et à son caractère primitif, celle de la petite bourgeoisie des villes, eu égard, encore une fois, à son manque de caractère, à la position intermédiaire qu’elle occupe, et à son absence complète de traditions politiques, la politique de ces trois groupes sociaux est tout à fait indéterminée, informe, riche de possibilités diverses, donc de surprises.

Un gouvernement démocratique révolutionnaire sans représentants du prolétariat est une conception dépourvue de sens. Il suffit que l’on essaie d’imaginer un tel gouvernement pour s’en apercevoir aussitôt. En refusant d’y participer, les sociaux-démocrates rendraient un gouvernement révolutionnaire tout à fait impossible ; aussi bien, une telle attitude de leur part équivaudrait à une trahison. Mais c’est seulement en tant que force dominante et dirigeante que la participation du prolétariat est hautement probable, et admissible en principe. On peut, naturellement, décrire un tel gouvernement comme étant la dictature du prolétariat et de la paysannerie [1], ou la dictature du prolétariat, de la paysannerie et de l’intelligentsia, ou même un gouvernement de coalition de la classe ouvrière et de la petite bourgeoisie. La question n’en reste pas moins posée : Qui exercera l’hégémonie au sein du gouvernement lui-même, et, par son intermédiaire, dans le pays ? En parlant d’un gouvernement ouvrier, nous répondons par là même que l’hégémonie devra appartenir à la classe ouvrière.

La Convention nationale, organe de la dictature jacobine, n’était pas du tout composée exclusivement de jacobins. Bien plus, les jacobins y étaient en minorité ; mais l’influence des sans-culottes hors de l’enceinte de la Convention, et la nécessité d’adopter une politique résolue pour sauver le pays, firent tomber le pouvoir aux mains des jacobins. Ainsi donc, si la Convention, composée de jacobins, de girondins, et de ce vaste centre hésitant qu’on appelait le marais, représentait formellement la nation, dans son essence c’était une dictature des jacobins.

Lorsque nous parlons d’un gouvernement ouvrier, ce que nous avons en vue, c’est un gouvernement au sein duquel les représentants de la classe ouvrière dominent et dirigent. Le prolétariat ne peut consolider son pouvoir sans élargir les bases de la révolution. C’est seulement une fois que l’avant-garde de la révolution, le prolétariat des villes, sera au gouvernail de l’État que de nombreux secteurs des masses travailleuses, notamment à la campagne, seront entraînés dans la révolution et s’organiseront politiquement. L’agitation et l’organisation révolutionnaires pourront alors bénéficier de l’aide de l’État. Le pouvoir législatif deviendra lui-même un puissant levier pour révolutionner les masses. La nature de nos rapports sociaux historiques, qui fait retomber tout le poids de la révolution bourgeoise sur les épaules du prolétariat, ne placera pas seulement le gouvernement ouvrier devant de formidables difficultés, mais lui assurera aussi le bénéfice d’inestimables avantages, du moins pendant la première période de son existence. Tous les rapports entre le prolétariat et la paysannerie en seront affectés.

Dans les révolutions de 1789-1793 et de 1848, c’est, après la chute de l’absolutisme, aux éléments les plus modérés de la bourgeoisie qu’est échu le pouvoir, et c’est cette dernière classe qui émancipa la paysannerie (de quelle manière, c’est une autre question) avant que la démocratie révolutionnaire ne reçût le pouvoir, ou ne fût même prête à le recevoir. La paysannerie, une fois émancipée, perdit tout intérêt pour les affaires politiques des "gens des villes", autrement dit pour le développement ultérieur de la révolution, et, devenue la pierre angulaire de l’"ordre", elle trahit la révolution en faveur de la réaction, sous la forme du césarisme ou de l’ancien régime absolutiste.

La révolution russe ne peut (et, pour une longue période encore ne pourra) établir aucune sorte d’ordre constitutionnel bourgeois susceptible de résoudre les problèmes les plus élémentaires de la démocratie. Tous les efforts "éclairés" de bureaucrates réformateurs à la White ou à la Stolypine sont réduits à néant par la lutte qu’ils doivent mener pour leur propre existence. C’est pourquoi le destin des intérêts révolutionnaires les plus élémentaires de la paysannerie - même de la paysannerie prise comme un tout, en tant qu’état - dépend du destin de la révolution tout entière, donc du destin du prolétariat.

Le prolétariat au pouvoir sera, aux yeux des paysans, la classe qui les aura émancipés. La domination du prolétariat ne signifiera pas seulement l’égalité démocratique, le droit de se gouverner librement soi-même, le transfert de tout le fardeau des impôts sur les épaules des classes riches, la dissolution de l’armée permanente et l’armement du peuple, l’abolition des impôts du clergé, mais aussi la reconnaissance de toutes les transformations révolutionnaires (expropriations) accomplies par les paysans dans les rapports sociaux à la campagne. Le prolétariat fera de ces transformations le point de départ de nouvelles mesures de l’État dans l’agriculture.

Dans ces conditions, la paysannerie russe, au cours de la première phase, la plus difficile, de la révolution, ne sera en tout cas pas moins intéressée au maintien du régime prolétarien, de la démocratie ouvrière, que ne l’était la paysannerie française à celui du régime militaire de Napoléon Bonaparte, qui garantissait aux nouveaux propriétaires, par la force des baïonnettes, l’inviolabilité de leurs possessions. Et cela signifie que l’organisme représentatif de la nation, convoqué sous la direction d’un prolétariat qui se sera assuré le soutien de la paysannerie, ne sera rien d’autre qu’un vêtement démocratique pour le règne du prolétariat.

Mais n’est-il pas possible que la paysannerie se débarrasse du prolétariat et prenne sa place ? Non, cela est impossible. Toute l’expérience historique parle contre une telle hypothèse. L’expérience historique montre que la paysannerie est absolument incapable d’assumer un rôle politique indépendant [2] .

L’histoire du capitalisme est l’histoire de la subordination de la campagne à la ville. Le développement industriel des villes européennes, parvenu à un stade déterminé, a rendu impossible la persistance des rapports féodaux dans l’agriculture. Mais la campagne elle-même n’a jamais produit une classe susceptible d’entreprendre la tâche révolutionnaire d’abolir la féodalité. La même ville, qui subordonnait l’agriculture au capital, a engendré une force révolutionnaire qui a conquis l’hégémonie politique sur la campagne, et a étendu à la campagne la révolution dans l’état et dans les rapports de propriété. Et, l’histoire poursuivant son cours, la campagne est finalement tombée dans l’esclavage économique du capital, et la paysannerie dans l’esclavage politique des partis capitalistes. Ces partis ont ressuscité la féodalité dans le cadre de la politique parlementaire, en faisant de la paysannerie une chasse gardée pour leurs battues électorales. Avec ses impôts et son militarisme, l’État bourgeois moderne jette le paysan dans les griffes de l’usurier, et, avec ses prêtres d’État, ses écoles d’État et la corruption de la vie militaire, fait du paysan la victime d’une politique d’usuriers.

La bourgeoisie russe abandonnera au prolétariat la totalité des positions de la révolution. Elle devra aussi lui abandonner l’hégémonie révolutionnaire sur les paysans. Il ne restera à la paysannerie rien d’autre à faire, dans la situation qui résultera du transfert du pouvoir au prolétariat, que de se rallier au régime de la démocratie ouvrière. Et même si elle ne le fait pas avec un degré de conscience plus élevé que lorsqu’elle se rallie, comme elle en a l’habitude, aux partis bourgeois, cela n’aura que peu d’importance. Mais, alors qu’un parti bourgeois qui dispose des suffrages des paysans s’empresse d’user du pouvoir pour plumer les paysans et fouler aux pieds leurs aspirations et ses propres promesses, quitte, si les choses tournent mal, à céder la place à un autre parti capitaliste, le prolétariat, s’appuyant sur la paysannerie, mobilisera toutes ses forces pour élever le niveau culturel de la campagne et développer la conscience politique de la paysannerie. De ce que nous avons dit plus haut résulte clairement ce que nous pensons d’une "dictature du prolétariat et de la paysannerie". La question n’est pas de savoir si nous considérons qu’une telle forme de coopération politique est admissible en principe, "si nous la souhaitons ou ne la souhaitons pas". Nous pensons simplement qu’elle est irréalisable, au moins dans un sens direct et immédiat.

En fait, une telle coalition présuppose, ou bien que l’un des partis bourgeois existants tienne la paysannerie sous son influence, ou bien que la paysannerie ait créé un puissant parti indépendant ; mais nous nous sommes précisément efforcés de démontrer que ni l’une ni l’autre de ces éventualités n’est réalisable.

Notes

[1] Cf. Lénine, Zwei Taktiken der Sozialdemokratie in der demokratischen Revolution, juillet 1905, Werke, Berlin, 1907, vol. IX, p. 44, ouvrage où Lénine proclame la nécessité d’une "dictature révolutionnaire et démocratique du prolétariat et de la paysannerie".

[2] L’apparition et le développement, à la première Douma, d’abord de l’ "Union paysanne", puis du "Groupe du travail" (Troudoviki) contredisent-ils ces arguments et ceux qui suivent ? En aucune manière. Qu’est-ce que l’Union paysanne ? Une Union qui rassemble, sur la plate-forme d’une révolution démocratique et d’une réforme agraire, quelques éléments de la démocratie radicale à la recherche d’un appui dans les masses, et les éléments les plus conscients de la paysannerie, n’appartenant visiblement pas aux couches inférieures de celui-ci.

A propos du programme agraire de l’Union paysanne ("égalité dans l’usage de la terre"), qui est sa raison d’exister, il faut observer ceci plus largement et plus profondément se développera le mouvement agraire, plus tôt il en arrivera à la confiscation et à la distribution de la terre, et plus vite se développera le processus de désintégration de l’Union paysanne, sous l’effet de mille et une contradictions de classe, locales, quotidiennes et techniques. Ses membres auront leur part d’influence dans les comités paysans, organes de la révolution agraire au village mais il va sans dire que les comités paysans, institutions économico-administratives, ne pourront abolir la dépendance politique du pays à l’égard de la ville, dépendance qui constitue l’un des traits dominants de la société moderne. Le radicalisme et le caractère informel du Groupe du travail n’a fait que refléter le caractère contradictoire des aspirations révolutionnaires de la paysannerie. Pendant la période des illusions constitutionnelles, ce groupe suivait sans espoir les "cadets" (constitutionnels-démocrates). Lorsque la Douma fut dissoute, ils passèrent tout naturellement sous la direction du groupe social-démocrate. L’absence d’indépendance des représentants paysans apparaîtra avec une clarté particulière au moment où il faudra faire preuve d’initiative et de résolution, c’est-à-dire au moment où le pouvoir devra passer aux mains des révolutionnaires.

Trotsky et la révolution russe de 1917

Juillet 1926

Déclaration des 13

Opposition bolchévique unifiée

Aux membres du Comité Central et de la Commission Centrale de Contrôle du Parti.

Des faits visiblement menaçants, de plus en plus fréquents dans le Parti ces temps derniers, nécessitent un jugement attentif et consciencieux ; malgré toutes les tentatives faites d’en haut pour séparer des masses ouvrières une certaine portion du Parti et lui faire abandonner les méthodes propres à celui ci, nous croyons inébranlablement au maintien de l’unité. C’est précisément pour cette raison que nous voulons, en toute franchise, netteté et même violence, exposer ici notre avis sur les phénomènes malsains qui menacent le Parti, sans rien passer sous silence, rien atténuer, rien voiler.

1. Le Bureaucratisme, source des fractions

La cause directe, qui rend les crises du Parti de plus en plus aiguës, c’est le bureaucratisme, monstrueusement développé pendant la période suivant la mort de Lénine. Ce bureaucratisme continue à gagner du terrain.

Le CC d’un parti gouvernemental, pour agir sur celui ci, dispose non seulement de moyens idéologiques et administratifs inhérents aux partis, mais encore de moyens étatiques et économiques. Lénine a toujours tenu compte du danger de la concentration du pouvoir administratif entre les mains des fonctionnaires du Parti, celle ci entraînant une pression bureaucratique sur ce dernier. C’est précisément pour cette raison que Lénine a eu l’idée d’une commission de contrôle qui, sans avoir le pouvoir administratif, aurait néanmoins entièrement celui de combattre le bureaucratisme, pour défendre le droit des membres du Parti d’exprimer librement leur opinion et de voter selon leur conscience sans avoir à redouter de représailles.

« A l’heure actuelle, une tâche particulièrement importante incombant aux commissions de contrôle, dit la décision de la conférence du Parti de janvier 1924, est de combattre la déviation bureaucratique de l’appareil du Parti et de ses mœurs, de faire rendre compte de leur attitude aux fonctionnaires du Parti ayant entravé l’application de la démocratie ouvrière dans la vie quotidienne des organisations, le libre exposé des opinions dans les réunions et ayant limité le principe électif dans des cas non prévus par les statuts. »

Pourtant, en fait, et il faut le dire dès l’abord, la CCC elle même est devenue un organe purement administratif ; elle aide les autres organes bureaucratiques à faire pression en exécutant pour eux des représailles, en persécutant toute pensée autonome dans le Parti, toute voix de critique, tout murmure d’inquiétude quant au sort de celui ci, toute remarque critique contre certains dirigeants du Parti.

La résolution du X° Congrès dit : « Par démocratie ouvrière dans le Parti, on entend une forme d’organisation assurant, dans l’application de la politique du Parti, une participation active de tous les membres, y compris les plus arriérés, à la discussion de toutes les questions posées, et à leur solution, ainsi qu’une participation active à la construction du Parti. La démocratie ouvrière exclut toute nomination aux fonctions en tant que système ; elle se manifeste par le principe électif largement étendu à toutes les institutions de la base au sommet, par l’obligation pour ces institutions de rendre des comptes et de se soumettre au contrôle, etc. ».

Seul un régime pénétré de ces principes peut protéger le Parti contre la formation de fractions, incompatible avec les intérêts vitaux du prolétariat. Séparer la lutte contre les fractions de la question du régime effectif du Parti est une déformation essentielle du travail à accomplir, crée des déviations bureaucratiques et par suite, des fractions.

La résolution du 5 décembre 1923, adoptée à l’unanimité, montrait que le bureaucratisme, en opprimant la liberté d’appréciation, en tuant la critique, pousse inévitablement des militants de borne foi dans la voie de l’isolement ou de la création de fractions. Les événements de ces derniers temps, particulièrement l’affaire des camarades Lachévitch, Bielenky, Tchernychov, etc. [1] confirme entièrement et pleinement l’exactitude de cette remarque. Représenter cette affaire comme la conséquence du mauvais vouloir d’une personne isolée ou d’un certain groupe à l’égard du Parti serait un aveuglement criminel. En réalité, nous sommes en présence d’une conséquence évidente et incontestable des méthodes officielles qui font que l’on ne peut parler qu’au sommet, tandis qu’à la base on pense à part, en gardant ses pensées sous le boisseau. Ceux qui ne sont pas contents, qui ne sont pas d’accord, qui ont des doutes, craignent de faire entendre leur voix dans les réunions du Parti. La masse de celui ci n’entend jamais que les discours des autorités, d’après les mêmes éternels clichés. Les liens se relâchent, la confiance dans la direction décline.

L’esprit officiel et l’indifférence qui en résulte irrémédiablement règnent dans les assemblées du Parti. Au moment du vote, il n’est pas rare qu’il ne reste qu’une minorité insignifiante ; les assistants se hâtent de partir pour ne pas être obligés de voter des décisions dictées d’avance. Toutes les résolutions sont toujours et partout adoptées à « l’unanimité ».

Ces faits se répercutent douloureusement sur la vie interne du Parti. Les membres craignent d’exprimer tout haut leurs pensées les plus chères, leurs désirs, leurs exigences. Voilà la cause de l’affaire Lachévitch et autres.

2. Cause de la croissance du bureaucratisme

Il est tout à fait évident que les centres directeurs ont d’autant plus de difficulté à appliquer leurs décisions selon les méthodes de la démocratie du Parti que l’avant garde de la classe ouvrière considère de moins en moins leur politique comme sienne.

La divergence entre la direction de la politique économique et celle des sentiments et des pensées de l’avant garde prolétarienne renforce inévitablement le besoin d’une pression et donne à toute la politique un caractère administratif et bureaucratique.

Toutes autres explications de la croissance du bureaucratisme ne se rapportent qu’à des points secondaires et n’atteignent pas le fond de la question.

Le développement insuffisant de l’industrie, par rapport au développement économique du pays dans son ensemble, correspond, malgré l’augmentation du nombre des ouvriers, à une diminution de l’influence du prolétariat dans la société. L’influence de ce développement insuffisant sur l’économie rurale et la croissance rapide des koulaks réduisent dans les campagnes le rôle des journaliers et des paysans pauvres, ainsi que leur confiance envers FËtat et envers eux mêmes. L’augmentation insuffisante des salaires, comparée au relèvement du niveau de vie des éléments non prolétariens des villes et des. privilégiés des campagnes, diminue, pour le prolétariat, la certitude politique et culturelle d’être classe dirigeante. De là, en particulier, le recul évident de l’activité des ouvriers et des paysans pauvres dans les élections aux Soviets ; ce fait est un avertissement des plus sérieux à notre Parti.

3. La question des salaires

Au cours de ces derniers mois, on flétrissait du nom de démagogie l’idée de garantir, par tous les moyens, pendant la période des difficultés écono­miques, le maintien des salaires réels, afin de pouvoir, dès la première amélioration, passer à un nouveau relèvement de ceux ci. Pourtant, c’était pour l’État ouvrier le devoir le plus élémentaire que de poser ainsi la question. La masse du prolétariat, dans son noyau décisif, est assez mûre pour comprendre ce qui est possible et ce qui est irréalisable. Quand, pourtant, elle entend dire chaque jour que nous nous développons au point de vue économique, que notre industrie prend de l’extension rapidement, que toutes les affirmations sur l’insuffisance de l’allure du développement de l’industrie sont fausses, que le développement du socialisme est garanti d’avance, que toute critique de notre direction économique est basée sur le pessimisme, le manque de foi, etc. ; quand,. d’autre part, on répète à cette masse que la revendication du maintien du salaire réel avec son relèvement systématique dans l’avenir est de la démagogie, les ouvriers ne peuvent pas comprendre comment l’optimisme officiel au sujet des vues d’avenir et d’ensemble peut aller de pair avec le pessimisme sur les salaires.

Pour les masses, de pareils discours semblent inévitablement faux ; ils ébranlent la confiance dans les sources officielles et font naître une sourde inquiétude. La méfiance envers les réunions offi­cielles, les rapports et les votes provoque, chez des militants parfaitement disciplinés, une tendance à se renseigner sans passer par l’appareil du Parti et les renseignements ainsi obtenus font palpiter les masses ouvrières. Il y a là un danger des plus graves. Mais il ne faut pas frapper les symptômes de la maladie, mais aux racines du mal et, en particulier, à l’attitude de la bureaucratie relativement aux salaires.

Le rejet, au Comité central d’avril d’une proposition des plus légitimes et indispensables tendant à garantir le maintien du salaire réel fut une erreur nette, évidente qui amena, en fait, une baisse des salaires. L’imposition d’une partie des salaires par l’impôt agricole entraîna une nouvelle aggravation. L’influence de ces faits sur la vie quotidienne se trouva encore renforcée par l’application erronée du « régime des économies » et l’état d’esprit des ouvriers en fut également aggravé, La lutte, en elle même absolument nécessaire, pour arriver à disposer plus prudemment et plus consciencieusement des ressources de l’État, créa une pression mécanique de haut en bas et amena finalement une pression sur les ouvriers, surtout sur les plus mal payés, ceux dont le sort est le moins assuré ; cette pression eut pour cause l’erreur radicale commise lors de l’organisation de cette lutte et le fait que celle ci fut menée sans le contrôle de l’ouvrier et du paysan. Cette triple faute dans le domaine des salaires, de l’impôt agricole et du régime des économies, doit être résolument corrigée et sans retard. Il faut, dès maintenant, faire les préparatifs pour accorder, en automne, une certaine augmentation des salaires en commençant par les plus défavorisés, Cela est parfaitement possible, étant donnée l’envergure de notre économie et de notre budget et en dépit de toutes les difficultés présentes et à venir. Mais il y a plus : précisément pour triompher de ces difficultés, il est avant tout indispensable de stimuler l’intérêt actif qu’ont les masses ouvrières à voir s’accroître la puissance de production de l’industrie d’ État. Toute autre politique serait, au plus haut degré, non seulement au point de vue politique, mais également dans le domaine économique, une politique à courte vue.

Il est donc impossible de ne pas reconnaître une très grande faute (refus du Comité, central de juillet de mettre à son ordre du jour la question de la situation des ouvriers en général, ainsi que de donner des directives précises pour la construction des habitations ouvrières, d’importance exceptionnelle).

4. La question de l’industrialisation

Cette année démontre de nouveau, en toute clarté, que le développement de l’industrie d’État retarde sur celui de l’ensemble de l’économie nationale ; la nouvelle récolte nous surprend encore une fois sans réserves de marchandises.

Pourtant l’avance vers le socialisme n’est garantie que si le développement de l’industrie ne retarde pas sur l’ensemble de l’économie, mais l’entraîne en rapprochant systématiquement le pays du niveau technique des pays capitalistes les plus avancés. Tout doit être subordonné à cette tâche, vitale aussi bien pour le prolétariat que pour la paysannerie. Ce n’est qu’à condition de développer avec suffisamment de puissance l’industrie qu’il est possible d’assurer à la fois le relèvement des salaires et les bas prix des marchandises dans les campagnes. Ce serait une absurdité que de baser des projets relativement vastes sur les concessions étrangères auxquelles nous ne pouvons accorder non seulement une place prépondérante, mais même, en général, une place importante sans porter atteinte au caractère socialiste de notre industrie. Le problème consiste donc à établir, au moyen d’une juste politique d’impôts, de prix, de crédits, etc., une répartition de l’accumulation dans les villes et les campagnes permettant de triompher, avec la plus grande rapidité possible, de la disproportion entre l’industrie et l’agriculture.

Si la partie riche des campagnes a pu garder les céréales de l’année passée jusqu’au printemps, réduisant les exportations comme les importations, augmentant le chômage, faisant monter les prix de détail, cela signifie que la politique des impôts et de l’économie en général qui rend possible une telle attitude envers les ouvriers et les paysans est erronée. Une juste politique des impôts parallèlement à une juste politique des prix constitue, dans ces conditions, une des parties les plus importantes d’une direction socialiste de l’économie.

Les quelques centaines de millions de roubles accumulées et concentrées dès maintenant dans les couches supérieures des campagnes servent à l’oppression, par l’usure, des paysans pauvres. Dans les mains des commerçants, intermédiaires et spéculateurs, plus d’un milliard de roubles s’est déjà amassé. Il est nécessaire, par une pression fiscale plus énergique, d’affecter une partie considérable de ces ressources à l’alimentation de l’industrie, au renforcement du crédit agricole, au soutien des paysans pauvres, en leur fournissant des machines et des outils à des conditions privilégiées. L’alliance des paysans et des ouvriers est avant tout, dans les conditions actuelles, une question d’industrialisation.

Pourtant le Parti s’aperçoit avec inquiétude que la résolution du XlV° Congrès sur l’industrialisation passe, en fait, de plus en plus à l’arrière plan ; c’est ainsi, d’ailleurs, qu’ont été annulées toutes les résolutions sur la démocratie dans le Parti. Pour cette question fondamentale dont dépend la vie ou la mort de la Révolution d’Octobre, le Parti ne peut pas et ne veut pas vivre d’après des manuels officiels qui, souvent, sont dictés non par les intérêts de la cause, mais par ceux de la lutte de fractions. Le Parti veut savoir, réfléchir, vérifier, décider. Le régime actuel l’en empêche ; c’est ce qui explique la circulation clandestine de documents du Parti, « l’affaire » Lachévitch, etc.

5. La politique dans les campagnes­

Dans les questions de la politique agraire, le danger des faveurs accordées aux riches se précise de plus en plus. On entend déjà ouvertement les voix les plus influentes se prononcer pour la transmission de la direction effective des coopératives agricoles aux paysans moyens « puissants », pour le secret complet sur les dépôts des koulaks, pour la vente aux enchères des outils de toute première nécessité appartenant aux emprunteurs insolvables, c’est à dire aux paysans pauvres, etc. L’alliance avec le paysan moyen se transforme, de plus en plus fréquemment, en une orientation vers le paysan moyen aisé qui, le plus souvent, est le frère cadet du koulak.

L’État socialiste a, parmi ses tâches les plus importantes, celle de faire sortir, grâce à la coopération, les paysans pauvres de leur situation sans issue. L’insuffisance de ses ressources ne permet pas de réaliser de suite des changements brusques. Mais elle ne donne pas le droit de fermer les yeux devant le véritable état des choses et de bourrer le crâne du paysan pauvre d’une morale de résignation tout en encourageant le koulak. Cette façon d’aborder la question, de plus en plus fréquente dans notre Parti, menace de creuser un abîme entre nous et notre principal appui dans les campagnes : le paysan pauvre. Ce n’est que s’il existe une liaison indestructible entre le prolétariat et les paysans pauvres que peut se faire rationnellement leur alliance commune avec les paysans moyens, c’est à dire une alliance dont la direction appartienne à la classe ouvrière. Pourtant, c’est un fait que les décisions du Comité central d’Octobre sur l’organisation des paysans pauvres ne sont encore presque pas appliquées par les organisations locales. C’est un fait qu’au sommet de l’administration on constate une tendance à repousser ou à remplacer, autant que possible, les communistes et les paysans pauvres faisant partie des cadres des coopératives agricoles, par des paysans moyens « puissants ». C’est un fait que, sous prétexte d’alliance entre paysans pauvres et moyens, nous constatons très souvent la subordination politique des paysans pauvres aux moyens et, par l’intermédiaire de ces derniers, aux koulaks.

6. La déviation bureaucratique de l’État ouvrier

Les effectifs de l’industrie d’État n’atteignent pas encore deux millions ; en y ajoutant les ouvriers des transports, ils restent inférieurs à trois millions. Les fonctionnaires des Soviets, des syndicats, des coopératives et autres ne sont certainement pas moins nombreux. Cette comparaison seule témoigne déjà du rôle colossal joué par la bureaucratie, tant au point de vue politique qu’économique ; il est tout à fait évident que l’appareil d’État, par sa composition sociale et son niveau de vie est, pour une très grande part, bourgeois et petit bourgeois ; il tend à s’éloigner du prolétariat et des paysans pauvres et à se rapprocher, d’une part, des intellectuels mis à l’écart et, de l’autre, des patrons, concessionnaires, commerçants, koulaks, nouveaux bourgeois. Combien de fois Lénine n’attira t il pas l’attention sur les déviations bureaucratiques de l’appareil d’État et sur la nécessité, pour les syndicats, de défendre souvent les ouvriers contre lui. Cependant, c’est précisément dans ce domaine que les bureaucrates du Parti sont contaminés en se trompant eux mêmes de la façon la plus dangereuse. Ceci ressort particulièrement du discours de Molotov à la XIV° conférence moscovite du Parti (Pravda, 13 décembre 1925). « Notre État », disait il, « est un État ouvrier »... Mais voici qu’on nous offre une formule exprimant qu’il serait plus juste de dire : « rapprocher encore plus la classe ouvrière de notre État... » Comment cela ? Nous devrions nous fixer comme tâche de rapprocher les ouvriers de notre État ? Mais alors, qu’est­-ce que notre État ? A qui est il ? Pas aux ouvriers ? L’État n’est il pas le prolétariat ? Comment peut on alors rapprocher les ouvriers de l’État, c’est à­-dire rapprocher les ouvriers eux mêmes de la classe ouvrière au pouvoir, dirigeante de l’État ? » Ces paroles étonnantes sont la négation de la tâche de l’avant garde prolétarienne luttant pour se soumettre réellement l’appareil d’État, au point de vue idéologique et politique. Quelle différence énorme entre cette attitude et le point de vue de Lénine qui écrivait dans ses derniers articles que notre appareil d’État n’est que légèrement renforcé au sommet et a conservé, à tous les autres points de vue, ce qu’il y a de plus ancien dans la vieille administration. Il est naturel que la lutte la plus réelle, la plus sérieuse contre le bureaucratisme, lutte effective et non pas de pure forme, soit considérée maintenant comme un obstacle, une mauvaise querelle, un esprit de fraction.

7. Les déviations bureaucratiques de l’appareil du Parti

En 1920, la conférence du Parti, dirigée par Lénine, déclara inadmissible que des organes du Parti ou certains camarades se laissassent guider, lors des mobilisations de communistes, par d’autres considérations que l’intérêt de la cause. Toute répression exercée contre des camarades parce que leurs opinions diffèrent du point de vue officiel sur une question quelconque est intolérable. Toute la pratique actuelle contredit cette décision à chaque instant. La vraie discipline est ébranlée et remplacée par la soumission aux personnalités influentes de l’appareil. Des camarades auxquels le Parti peut se fier en toute sécurité dans les jours difficiles sont éliminés des cadres en nombre de plus en plus grand, déplacés, déportés, persécutés et remplacés très souvent par des gens de passage, non éprouvés, mais se distinguant par l’obéissance passive. Ce sont ces graves défauts du régime du Parti qui ont transformé en accusés les camarades Lachévitch et Bielenki, connus depuis plus de vingt ans comme membres dévoués et disciplinés. L’acte d’accusation dressé contre eux est donc un acte d’accusation contre les déviations bureaucratiques de l’appareil du Parti.

L’importance, pour un parti bolchevik, d’un appareil centralisé, fortement uni, n’a pas besoin d’être élucidée. La révolution prolétarienne serait possible sans cette charpente. La majorité de l’appareil du Parti se compose, de militants dévoués et désintéressés qui n’ont point, d’autre mobile que la lutte de la classe ouvrière. Les mêmes militants aideraient avantageusement à faire appliquer la démocratie dans le Parti, s’il existait un régime normal et une utilisation rationnelle des capacités.

8. Le bureaucratisme et la vie quotidienne des masses ouvrières.

Le bureaucratisme atteint cruellement l’ouvrier dans le Parti, dans l’économie, dans la vie quotidienne, dans la culture. Sans doute la composition sociale du Parti s’est améliorée au cours de ces dernières années, mais, en même temps, il est apparu tout à fait nettement que l’augmentation seule du nombre des ouvriers, même actuellement occupés dans les ateliers, ne garantissait pas le Parti des déviations bureaucratiques et des autres dangers. En fait, l’influence du simple membre, en présence du régime actuel, est très faible, souvent nulle.

C’est sur la jeunesse ouvrière et paysanne que la répercussion du régime bureaucratique est la plus pénible.. Dans les conditions de la NEP, cette jeunesse, qui n’a pas connu la lutte des classes d’autant, ne pourra atteindre au bolchevisme qu’à la condition de travailler pour penser, critiquer, vérifier par elle même. Lénine recommanda souvent d’être particulièrement attentif et prudent envers les processus d’idées de la jeunesse. Au contraire, le bureaucratisme entrave le développement de la jeunesse, refoule les doutes, abat la critique et, sème ainsi, d’une part, la méfiance et le découragement et, de l’autre, l’arrivisme. A la tête des Jeunesses Communistes, le bureaucratisme, au cours de la dernière période, a acquis un développement extrême, mettant au premier plan nombre de bureaucrates jeunes mais précoces. C’est pourquoi, dans les cadres des Jeunesses Communistes, les éléments venant du prolétariat, des journaliers, des paysans pauvres sont de plus en plus remplacés par des intellectuels et des petits bourgeois s’adaptant mieux à une direction émanant des bureaux, mais plus éloignés de la masse ouvrière et paysanne. Pour assurer aux Jeunesses Communistes une direction prolétarienne convenable, il faut donner à celles ci comme au Parti un coup de barre vers la démocratisation, c’est à dire vers l’établissement de conditions permettant aux jeunes de travailler, penser, critiquer et décider et d’arriver ainsi à la maturité révolutionnaire sous la direction prudente du Parti.

Le régime bureaucratique s’implante comme une rouille dans la vie des ateliers et usines. Si, en fait, les membres du Parti sont privés du droit de critiquer les Comités du rayon, de la province ou du pays, de même, à l’usine, ils sont privés du droit de critiquer les autorités immédiates. Les militants sont apeurés. Un administrateur prévoyant sachant s’assurer l’appui du secrétaire d’une organisation hiérarchiquement supérieure se trouve, de ce fait, garanti contre toute critique d’en bas et souvent n’a pas à répondre d’une mauvaise administration on d’un abus de pouvoir.

Dans un pays où s’édifie l’économie socialiste, le contrôle vigilant des masses, surtout des ouvriers, dans les usines et les fabriques, est la condition principale d’un emploi économique des ressources nationales. Tant que les ouvriers ne pourront pas intervenir ouvertement contre les désordres et les abus, en démasquant et en nommant les coupables, de crainte d’être classés dans l’opposition, parmi les « désaccordeurs », les gêneurs, d’être éliminés de la cellule et même de l’usine, la campagne pour les économies comme celle pour la productivité du travail suivra inévitablement l’ornière bureaucratique, et lésera le plus souvent les intérêts vitaux des ouvriers. C’est précisément ce que l’on constate actuellement.

L’établissement peu soigneux ou maladroit des tarifs et des normes de production, qui atteint cruellement l’ouvrier, est neuf fois sur dix une conséquence directe de la négligence dont les fonctionnaires font preuve vis à vis des besoins élémentaires des ouvriers et de la production elle même. Il faut ajouter à cela le retard dans le paiement des salaires, c’est à dire la mise à l’arrière plan de ce qui devrait être le premier de nos soucis.

La question du superflu des sphères dirigeantes, comme on l’appelle, est liée à l’interdiction de toute critique. Beaucoup de circulaires ont été écrites contre le superflu. Nombre d’affaires le concernent devant les commissions de contrôle ; mais la masse se méfie de cette lutte bureaucratique contre le luxe. Il n’y a aussi, dans ce domaine, qu’une issue sérieuse : que la masse ne craigne pas de dire ce qu’elle pense.

Où se discutent toutes ces questions brutalités ? Non dans les réunions officielles du Parti, mais dans les coins et les recoins, sous le manteau, toujours avec crainte. Ces conditions intenables ont engendré « l’affaire » Lachévitch et autres. Déduction principale de cette « affaire » : il faut changer ces conditions.

9. La lutte pour la paix

Le développement du mouvement révolutionnaire mondial basé sur la solidarité fraternelle des travailleurs est la garantie principale de l’intégrité de l’URSS et de la possibilité pour nous d’une évolution socialiste pacifique.

Ce serait pourtant une erreur périlleuse que de créer ou entretenir, dans les masses ouvrières, l’espérance que les social démocrates ou les gens d’Amsterdam, en particulier le Conseil général des Trade Unions avec Thomas et Purcell en tête, sont disposés à lutter contre l’impérialisme et les interventions militaires, ou capables de le faire. Les collaborationnistes anglais, qui ont trahi si odieusement leurs propres ouvriers pendant la grève générale et achèvent maintenant de trahir la grève des mineurs, trahiront en cas de danger de guerre encore bien plus honteusement le prolétariat anglais et, avec celui ci, l’URSS et la cause de la paix. Dans les recommandations remarquables de Lénine à notre délégation à La Haye, il expliqua que c’est en démasquant impitoyablement les opportunistes devant les masses qu’il serait possible d’empêcher la bourgeoisie de surprendre les ouvriers à l’improviste quand elle tenterait à nouveau de provoquer la guerre. Ce qui importe surtout, écrivait il, c’est de réfuter à La Haye l’opinion courante sur les pacifistes d’Amsterdam, selon laquelle ceux ci seraient contre la guerre, ne comprendraient pas qu’elle puisse et doive tomber sur eux au moment le plus inattendu, seraient en état de concevoir, fût ce quelque peu, les moyens de la combattre, et seraient capables d’adopter contre la guerre des procédés logiques de lutte permettant d’atteindre le but. Lénine attirait particulièrement l’attention du Parti sur le fait que les discours de beaucoup de communistes contenaient des affirmations inexactes et extraordinairement insouciantes quant à la lutte contre la guerre. Je pense, écrivait il, qu’il faut intervenir impitoyablement contre de pareilles déclarations, surtout si elles ont été faites après la guerre et faire connaître le nom de leurs auteurs. On peut, autant qu’on le désire, surtout si cela est nécessaire, atténuer son jugement sur tel orateur, mais il ne faut pas passer sous silence un seul de ces cas, car une attitude insouciante envers cette question est un mal qui l’emporte sur tous les autres et envers lequel il est absolument impossible d’être indulgent. Il faut rappeler à nouveau ces paroles de Lénine à la conscience de notre propre parti et de tout le prolétariat international. Il faut dire, de façon à ce que tout le monde l’entende, que les Thomas, les Macdonald, les Purcell sont aussi peu aptes à empêcher l’agression impérialiste que les Tseretelli, les Dan et les Kerensky d’arrêter la boucherie impérialiste.

Une condition essentielle de la défense de l’URSS et, par conséquent, du maintien de la paix, est la liaison indéfectible entre l’Armée Rouge qui grandit et se renforce et les masses travailleuses de notre pays et du monde entier. Toutes les mesures économiques, politiques et culturelles, qui donnent de l’extension au rôle de la classe ouvrière dans l’État, renforcent sa liaison avec les paysans pauvres et avec les paysans moyens, consolident par là même l’Armée Rouge, assurent l’intégrité du pays des Soviets et affermissent la cause de la paix.

10. L’Internationale Communiste

Redresser la politique de classe du Parti, c’est redresser sa politique internationale. Il faut rejeter toutes les conséquences douteuses de cette nouveauté présentant le triomphe de l’édification du socialisme dans notre pays comme n’étant pas intimement lié à l’allure et an résultat de la lutte du prolétariat européen et mondial pour la conquête du pouvoir. Nous construisons et construirons le socialisme. Le prolétariat européen luttera pour le pouvoir. Les peuples coloniaux luttent pour leur indépendance. C’est un front commun. Chaque détachement, dans son secteur, doit donner le maximum de son activité sans attendre l’initiative d’autrui. Le socialisme triomphera dans notre pays par des liens indéfectibles avec le mouvement révolutionnaire du prolétariat européen et mondial et grâce à la lutte de l’Orient contre le joug impérialiste.

L’orientation de la politique de l’IC, le régime intérieur de celle ci sont, à leur tour, intimement liés au régime de notre parti, qui a été et reste le parti dirigeant. Tout mouvement dans notre parti se répercute immanquablement dans les autres sections de l’Internationale. C’est donc d’autant plus notre devoir de vérifier notre conduite du point de vue international en véritables bolcheviks.

Le XlV° Congrès a estimé nécessaire que les autres Partis prennent part avec plus d’indépendance à la direction de l’IC. Malgré cela, cette résolution, comme les autres, demeure sur le papier et ce n’est pas un hasard. Il n’est possible de résoudre les questions aiguës dans l’IC par les voies politiques et administratives normales que s’il existe un régime normal dans notre propre parti. En tranchant mécaniquement les questions discutées, on menace d’affaiblir de plus en plus la cohésion interne des PC et leurs liens étroits. Au sujet de l’lC, il nous faut revenir avec décision aux règles fixées par Lénine et vérifiées pendant sa vie.

11. Les Fractions.

Pendant les deux années précédant le XlV° Congrès, il exista un « septuor » fractionnel dont faisaient partie six membres du Bureau politique et le camarade Kouibychey, président de la CCC. Ce Comité fractionnel, à l’insu du Parti, tranchait d’avance, secrètement, toutes les questions à l’ordre du jour du Bureau politique et du CC et résolvait de lui même toute une série de questions sans les soumettre à ce dernier. De la même manière fractionnelle, il disposait des hommes. Il liait ses membres par une discipline intérieure de fraction. Les camarades Yaroslavsky, larison, etc., qui luttent saris pitié contre les fractions et les groupements, prirent part aux travaux du « septuor » à côté de Kouibychev.

Après le XlV° Congrès, une fraction dirigeante analogue continua incontestablement à exister. A Moscou, Leningrad, Kharkov et dans les autres grands centres, des réunions secrètes ont lieu, organisées par une partie des sphères supérieures de l’appareil et cela malgré que tout l’appareil officiel soit dans leurs mains. Ces réunions secrètes, convoquées d’après des listes spéciales, sont de véritables assemblées de fractions. On y lit clés documents secrets, le simple fait de communiquer ceux ci entraîne pour tout adhérent aux dites fractions l’exclusion du Parti.

Il est évidemment absurde d’affirmer qu’une majorité ne peut être considérée comme une fraction. L’interprétation et l’application des résolutions des Congrès doivent revenir aux organes du Parti et non pas avoir lieu en faisant trancher d’avance toutes les questions par la fraction dirigeante dans les coulisses des institutions normales. Il y a, dans la fraction dirigeante, une minorité qui considère que la discipline de fraction prime celle du Parti. Tout ce mécanisme fractionnel a pour tâche de ne pas permettre de modifier la composition et la politique de l’appareil selon les règles normales statutaires. Chaque jour, cette fraction organisée menace de plus en plus l’unité du Parti.

Le mécontentement profond éprouvé contre le régime intérieur du Parti instauré après la mort de Lénine, le mécontentement plus prononcé encore causé par les écarts de notre politique font surgir inévitablement des interventions d’opposition et des discussions aiguës. Pourtant, le groupe dirigeant, au lieu de puiser des enseignements dans les faits nouveaux douloureux et de redresser sa ligne de conduite, aggrave systématiquement les erreurs du bureaucratisme.

Il ne peut faire maintenant aucun doute que le noyau fondamental de l’opposition de 1923 avait avec raison mis en garde contre les dangers d’une déviation de la ligne prolétarienne et contre la croissance menaçante du régime de l’appareil, comme le prouvent les actes de la fraction actuellement au pouvoir.

Les opposants de 1923, parmi lesquels des dizaines et des centaines de vieux bolcheviks ouvriers, trempés dans la lutte, étrangers à l’arrivisme et à la flagornerie, sont encore tenus à l’écart de l’activité du Parti, malgré toute la discipline et la retenue dont ils ont fait preuve.

La répression contre les cadres principaux de l’organisation de Leningrad après le XlV° Congrès ne pouvait ne pas causer une alarme profonde chez les meilleurs ouvriers de notre parti, habitués à considérer les ouvriers communistes de Leningrad comme la garde prolétarienne la mieux éprouvée. Ait moment où la nécessité d’une résistance au koulak grandissant se faisait le mieux sentir, le groupe dirigeant intervint contre l’avant-garde des ouvriers de Leningrad, coupable seulement d’avoir mis en garde contre le péril koulak. Les meilleurs militants furent déportés de Leningrad par centaines. Des milliers d’ouvriers communistes, constituant les meilleurs éléments actifs de l’organisation de Leningrad sont, par tous les moyens, écartés du travail du Parti. Chaque militant consciencieux se rend dès maintenant clairement compte que ces ouvriers avaient raison dans l’essentiel au point de vue politique. La blessure faite à l’organisation de Leningrad ne pourrait se cicatriser qu’à la suite d’un changement radical dans la régime intérieur du Parti. Si les choses continuent comme elles vont maintenant, on ne peut douter que non seulement à Moscou et à Leningrad il faudra encore et toujours de nouveau serrer la vis,. épurer et déporter, mais que les autres centres prolétariens comme le Donbass, Bakou, l’Oural devront aussi subir une répression décuplée.

Rien n’indique aussi clairement qu’on s’éloigne de Lénine que la tendance à se débarrasser de tout jugement bolchevik sur les dangers de l’orientation actuelle du Parti, en qualifiant ce jugement de « menchevik ». C’est en abordant ainsi la question que nos dirigeants les plus ossifiés idéologiquement se trahissent. Le menchevisme, convaincu de l’inéluctabilité de la transformation capitaliste de l’URSS, base tous ses calculs sur la rupture entre la classe ouvrière et l’État soviétique, de même que les socialistes révolutionnaires comptent sur celle qui peut se produire entre ce dernier et la paysannerie « forte ». En fait, le menchevisme, en qualité d’agent de la bourgeoisie, ne pourrait réellement espérer cesser d’être, pour un temps, quantité négligeable que si la fissure, entre la classe ouvrière et l’État soviétique, s’élargit. Pour empêcher cela, il faut, avant tout, voir nettement cette fissure au moment où elle se produit et non fermer les yeux, comme le font les bureaucrates qui nient même la nécessité de travailler à rapprocher l’État soviétique, la classe ouvrière et les pauvres des campagnes. L’embellissement de la réalité, l’optimisme officiel dans les questions économiques générales et le pessimisme quant aux salaires, le désir ne pas voir le koulak et, par là même, l’encouragement donné à celui ci, l’attention insuffisante accordée aux paysans pauvres, la poigne particulièrement brutale dans le travail des centres, le refus de comprendre la leçon donnée par les dernières élections aux Soviets, tout cela correspond à une préparation effective, réelle, et non seulement verbale, à l’influence des mencheviks et des socialistes révolutionnaires.

C’est se tromper grossièrement soi même que penser qu’après avoir mécaniquement écrasé la soi-disant opposition, les cadres de la démocratie du Parti s’élargiront ; en se basant sur toute son expérience, le Parti ne peut plus continuer à ajouter foi à cette légende endormeuse, Les procédés mécaniques de répression préparent de nouvelles fissures, de nouvelles failles, de nouvelles exclusions et éliminations, un nouveau serrage de vis pour l’ensemble du Parti. Inévitablement. ce système rétrécit le sommet dirigeant, abaisse l’autorité de la direction et exige une oppression double et triple pour remplacer l’autorité intellectuelle. Le Parti doit, à tout prix, mettre fin à ce processus périlleux. Lénine a montré que diriger fermement le Parti ne voulait pas dire l’étouffer en lui serrant la gorge.

12. Pour l’Unité

Il est hors de doute que le Parti est capable de triompher de toutes les difficultés. Ce serait une parfaite folie que de ne pas voir d’issue dans la voie de l’unité. L’issue existe et seulement dans cette voie. Pour y parvenir, une attitude bolchevique attentive et honnête est nécessaire envers les questions posées. Nous sommes adversaires d’une discussion « saisonnière », nous sommes contre une fiévreuse discussion. Une telle discussion, imposée d’en haut, coûte trop cher au Parti. La plupart du temps, elle l’étourdit, le convainc très peu, ne l’enrichit que très peu idéologiquement.

Nous adressons au Comité Central la proposition de rétablir, dans le Parti, par un effort commun, un régime permettant de résoudre toutes les questions discutées en parfaite conformité avec les traditions du Parti, avec les sentiments et les pensées de l’avant-garde prolétarienne.

Ce n’est que sur cette base que la démocratie est possible dans le Parti. Et ce n’est que sur la base de la démocratie du Parti qu’une direction saine, collective est possible. Il n’y a pas d’autres voies. Pour la lutte et le travail dans cette unique voie juste, notre appui, sans réserve est complètement assuré au Comité Central.

I. Bakaiev. G. Piatakov. G. Lisdine. I. Avdeiev. M. Lachévitch. N. Mouralov. A. Peterson. K. Soloviev. G. Evdokimov. G. Zinoviev. N. Kroupskaïa. L. Trotsky. L. Kamenev.

Notes

[1] Le 6.6.1926, Lachévitch avait présidé une réunion clandestine de 70 membres de l’Opposition dans un bois près de Moscou. Dénoncé par un indicateur, il avait été immédiatement exclu.

Mai 1927

Déclaration des 83

Opposition bolchévique unifiée

Camarades,

Les grosses fautes commises et tolérées dans la direction de la révolution chinoise ont contribué à une lourde défaite. Nous ne sortirons de cette situation qu’en empruntant le chemin tracé par Lénine. Les conditions très anormales, dans lesquelles on examine les questions liées à la révolution chinoise, créent dans le parti une très grande tension. La « discussion » unilatérale qui est menée dans les colonnes de la Pravda et du Bolchevik est une déformation voulue du point de vue de l’opposition (par ex. on attribue à l’opposition la demande de la sortie du PC du Kuomintang) ; cela marque la volonté du groupe dirigeant du Comité Central de cacher ses fautes derrière la chasse à l’opposition. Tout ceci dirige l’attention du Parti sur une fausse voie.

En conclusion et en rapport avec la fausse ligne du CC dans les questions essentielles de la politique du Parti, nous nous adressons, par cette déclaration, au Comité Central. 1

Le fait n’est pas seulement que nous avons subi une immense défaite en Chine, mais il faut voir comment et pourquoi nous l’avons subie.

Bien que nous avons en Chine déjà une puissante classe ouvrière, bien que le prolétariat de Shanghaï dans une situation des plus difficiles ait su se révolter et être le maître de la ville, bien que le prolétariat chinois ait, en Chine, une aide puissante de la part de la paysannerie qui se révolte, bref, qu’il y ait eu toutes les données pour la victoire « du 1905 chinois » (Lénine), il en est résulte que les ouvriers chinois tiraient les marrons du feu pour la bourgeoisie, jouant en fait jusqu’à maintenant le même rôle que celui auquel étaient condamnés les ouvriers pendant les révolutions de 1848.

Il y avait toutes les données pour armer les ouvriers chinois (en premier lieu ceux de Shanghaï et de Hankéou). Et malgré cela, le prolétariat héroïque de Shanghaï s’est trouvé, désarmé et les ouvriers de Hankéou ne le sont plus à l’heure actuelle bien que Hankéou se trouve entre les mains du Kuomintang « de gauche ».

« La ligne » en Chine, en fait, s’est traduite ainsi : on ne devait pas armer les ouvriers, on ne devait pas organiser de grèves révolutionnaires, il ne fallait pas soulever complètement les paysans contre les propriétaires, on ne pouvait pas éditer un quotidien communiste, on ne devait pas critiquer Messieurs les bourgeois bourgeois du Kuomintang de « gauche », on ne devait pas créer des cellules communistes dans les armées de Tchang Kaï-chek, on ne devait pas lancer le mot d’ordre des soviets pour ne pas « repousser » la bourgeoisie, pour ne pas « faire peur » à la petite bourgeoisie, pour ne pas ébranler le gouvernement du « Bloc des 4 classes ». En guise de réponse, et pour nous remercier d’une telle politique, la bourgeoisie nationale chinoise ainsi qu’il fallait s’y attendre choisissant le moment propice, fusille les ouvriers chinois et appelle à l’aide aujourd’hui les impérialistes japonais, demain les impérialistes américains, après-demain les impérialistes anglais.

Dans les partis communistes du monde entier (ainsi que dans les larges cercles du PC de l’URSS) en liaison avec la défaite chinoise, règne une complète incertitude. Encore hier, on prouvait à tout le monde que les armées nationales en Chine étaient en réalité des armées rouges, des armées révolutionnaires, que Tchang Kaï-chek était leur guide révolutionnaire, que la Chine aujourd’hui ou au plus tard demain marcherait sur la voie « non capitaliste » de son développement. Tandis qu’aujourd’hui, dans la lutte contre la véritable ligne léniniste du bolchevisme, on publie de pauvres articles et discours où il est dit qu’en Chine, il n’y a pas du tout d’industrie, qu’il n’y a pas de chemins de fer, que la Chine traverse une époque qui est presque le début du féodalisme, que les Chinois sont illettrés, etc., qu’en Chine il est trop tôt pour lancer le programme de la dictature révolutionnaire-démocratique du prolétariat et de la paysannerie, ainsi que pour créer des soviets. Au lieu de corriger les fautes, on les redouble.

La défaite chinoise peut avoir des répercussions directes sur l’avenir prochain de l’URSS. Si les impérialistes réussissent, pour un laps de temps assez long, à « museler » la Chine, ils marcheront après sur nous, sur l’URSS. La défaite de la Révolution chinoise peut étrangement rapprocher la guerre contre l’URSS. Pendant ce temps, le parti est mis dans l’impossibilité d’examiner le problème chinois qui se trouve, pour lui, le premier parti de l’Internationale Communiste, le problème essentiel. En même temps, une violente discussion venant d’un seul côté est menée déjà actuellement par le groupe dirigeant du CC. Cette discussion est plus exactement une chasse à courre contre l’opposition pour cacher les fautes commises par le groupe dirigeant du Comité Central. 2

La grève générale de l’an passé en Angleterre, trahie et vendue par le Conseil général, a subi la défaite. La grève s’est terminée par la défaite des mineurs. Malgré une grandiose évolution des masses à gauche touchant quelques millions d’ouvriers, bien que jamais encore la traîtrise, la fausseté du réformisme n’ait été mise aussi en lumière que pendant les grandes grèves anglaises, l’aile révolutionnaire organisée du mouvement ouvrier anglais a gagné très peu en influence. La cause principale de cet état de choses provient de notre double attitude et du fait que la direction de notre côté était pleine de contradictions et d’indécision. L’aide financière accordée par les ouvriers russes aux mineurs anglais fut merveilleuse. Mais la tactique du CC dans la question du Comité anglo-russe a été complètement fausse. Nous avons soutenu l’autorité des traîtres du Conseil général dans la période la plus critique pour ceux-ci pendant les semaines et les mois de la grève générale et de la grève des mineurs. Nous les avons aidés à se maintenir sur leurs jambes. Nous avons terminé en capitulant devant eux à la dernière conférence de Berlin, reconnaissant le Conseil général comme le seul représentant du prolétariat anglais (et même comme le seul représentant de son point de vue) et engageant notre signature concernant le principe de ne pas nous mêler des affaires intérieures du mouvement ouvrier anglais.

Sur le fond des événements de Chine les dernières décisions du Comité anglo-russe prennent un caractère sinistre. Dans toute la presse internationale, le camarade Tomsky et les autres représentants de la CGT panrusse ont déclaré que la Conférence de Berlin a eu « un caractère cordial », que toutes les décisions ont été prises « à l’unanimité » et que ces décisions sont soi-disant la victoire du prolétariat mondial, etc.

Ceci est faux et mensonger, et, ainsi, on ne peut que conduire le prolétariat anglais à de nouvelles défaites.

La Conférence de Berlin du Comité anglo-russe n’a pas dit un mot sur le rôle de bandit que joue l’impérialisme britannique en Chine, elle n’a même pas demandé le retrait des troupes impérialistes de Chine. Au moment même où s’ouvrait en Chine une guerre directe des impérialistes contre la révolution chinoise, le Comité anglo-russe s’est tu, comme un coupable, ou autrement dit, il a fait le jeu de la bourgeoisie anglaise.

Est-ce qu’on peut douter une minute que ceux qui, devant le monde entier, trahissent ouvertement les intérêts du prolétariat anglais, même dans une question aussi grave que la liberté du mouvement syndical en Angleterre, demain, en cas de guerre contre l’URSS, ne joueront pas le même rôle de traîtres et de canailles ainsi que ces Messieurs l’ont fait en 1914 ?

Entre la fausse ligne suivie en Chine et la fausse ligne suivie dans la question du Comité anglo-russe, il y a la liaison intérieure la plus étroite. La même ligne passe à travers la politique de l’Internationale Communiste. En Allemagne, on exclut des centaines et des centaines de prolétaires de gauche, l’avant­garde, pour la simple raison qu’ils se sont solidarisés avec l’opposition russe. Les éléments de droite ont de plus en plus d’influence dans tous les partis. Des fautes de droite les plus grossières (en Allemagne, en Pologne, en France et ailleurs ) restent impunies ; n’importe quelle critique venant de gauche, mène à l’amputation. L’autorité du PC de l’URSS et de la Révolution d’Octobre est utilisée pour faire dévier les partis communistes à droite de la ligne léniniste. Tout ceci, pris en bloc, empêche l’IC de préparer et de mener, à la manière de Lénine, la lutte contre la guerre.

3

Pour n’importe quel marxiste, il est indiscutable que la fausse ligne en Chine et dans la question du comité anglo-russe n’est pas fortuite. Elle prolonge et complète la fausse ligne dans la politique intérieure.

L’économie de l’Union soviétique en général a terminé sa période de reconstitution. Pendant cette période, on a enregistré dans la construction économique des victoires sérieuses. L’industrie, l’économie rurale et d’autres branches de l’économie sont prêtes à atteindre le niveau d’avant-guerre et même le dépassent (dans le domaine de la coopération on enregistre des succès analogues). Ces victoires sont les meilleures preuves de la justesse de la formule de la nouvelle politique économique, proclamée par Lénine et la meilleure réponse aux ennemis de la Révolution d’Octobre.

Le pays de la dictature prolétarienne s’est révélé tout à fait capable de travailler à la construction socialiste, il a démontré les premiers succès dans ce domaine, préparant ainsi avec le prolétariat d’autres pays la victoire définitive du socialisme dans le monde entier.

Dans le bilan de l’époque de reconstruction, on constate, en même temps que des acquisitions sérieuses, de grosses difficultés. Ces difficultés proviennent de l’insuffisance du développement des forces productives et de notre retard économique. Elles sont renforcées du fait qu’on les cache aux larges masses du parti. Au lieu d’une analyse marxiste de la situation réelle de la dictature prolétarienne en URSS, on apporte au parti une fausse théorie petite-bourgeoisie, « théorie du socialisme dans un seul pays », qui n’a absolument rien de commun avec le marxisme et le léninisme.

Ce grossier recul du marxisme fait que le parti a plus de difficultés à voir le contenu de classe des processus économiques qui se produisent actuellement.

Les phénomènes négatifs de l’époque de la révolution que nous visons sont concrétisés par la situation très pénible des larges masses de la population et par des regroupements de classes hostiles au prolétariat.

Les questions des salaires et du chômage prennent un caractère plus aigu.

Une fausse politique accélère la croissance des forces hostiles à la dictature prolétarienne : les koulaks, nepmans, bureaucrates. Ceci mène à l’impossibilité d’utiliser dans la mesure voulue et dans la mesure due les ressources matérielles qu’il y a dans le pays pour l’industrie et pour l’économie d’État. Le retard de la grosse industrie sur les demandes qui lui proviennent de la part de l’économie nationale (disette de marchandises, hauts prix, chômage) et de tout le système soviétique en entier (la défense du pays) amène le renforcement des éléments capitalistes dans l’économie de l’Union soviétique, surtout à la campagne.

La croissance des salaires s’est arrêtée, il y a même des tendances à les baisser, pour certains groupes d’ouvriers. A la place du système qui existait avant et qui consistait à augmenter les salaires suivant la croissance de la production, actuellement, on applique comme règle générale que les salaires ne peuvent augmenter qu’à condition de l’augmentation du rendement de l’ouvrier (intensification du travail : voir § 2 de la décision du Congrès des Soviets sur le rapport du camarade Kouibichev). En conclusion, l’ouvrier en URSS ne peut, à l’heure actuelle, améliorer son bien-être, non suivant le développement de l’économie du pays et de la technique comme autrefois, mais il ne peut le faire qu’à la condition de se dépenser davantage et de fournir un plus grand effort physique. C’est pour la première fois qu’on pose ainsi le problème, au moment où l’intensification du travail en général, à l’heure actuelle, a atteint le niveau d’avant-guerre et par endroits l’a dépassé, une telle politique atteint les intérêts de la classe ouvrière.

Le chômage grandit, non seulement alimenté par les éléments paysans qui quittent la campagne, mais il englobe aussi les cadres du prolétariat industriel, L’augmentation de l’armée des sans-travail empire en général la situation économique de la classe ouvrière.

Les conditions locatives des ouvriers, dans divers endroits, empirent dans le sens du surpeuplement et de la restriction des droits locatifs.

Les dangers grandissants provenant de cet état de choses sont clairs, car les rapports entre le parti et la classe ouvrière sont les éléments décisifs pour l’avenir de notre État ouvrier,

La baisse des prix sur les marchandises manufacturées n’a été acquise que dans une petite proportion. Malgré le vote de l’opposition au plenum en février de cette année pour la résolution qui se prononçait pour la baisse des prix, toute l’agitation officielle est employée à accuser l’opposition de ne pas vouloir la baisse des prix. Une telle agitation induit en erreur le parti et éloigne son attention des problèmes essentiels de notre politique économique. Tandis que le mécontentement et l’impatience à la ville et à la campagne grandissent, le problème de la baisse des prix par ces moyens n’avance pas du tout.

La différenciation de la paysannerie va de plus en plus vite. Du mot d’ordre : « Enrichissez-vous », de l’invitation aux koulaks à « s’intégrer dans le socialisme », le groupe dirigeant du CC en est arrivé à passer sous silence le processus de différenciation à la campagne, à sous-estimer ce facteur d’une part, et d’autre part, dans la pratique, sa politique a consisté à s’appuyer sur le paysan économiquement fort. Au 10° anniversaire de la Révolution d’Octobre, la situation est la suivante : plus de 3 millions d’ouvriers agricoles jouent un rôle infime dans les soviets, la coopération et les cellules communistes ; l’attention et l’aide apportées aux paysans pauvres sont je encore insuffisantes. La résolution du dernier Congrès des Soviets sur l’économie agricole ne dit mot de la différenciation à la campagne. C’est-à-dire qu’elle se Lait sur la question essentielle du développement économique, et politique de la campagne. Tout ceci affaiblit notre soutien à la campagne et entrave l’union de la classe ouvrière et de la paysannerie pauvre avec le paysan moyen. Cette union peut se développer et se renforcer uniquement dans la lutte systématique contre les aspirations exploiteuses des koulaks. On sous-estime chez nous la croissance et le rôle joué par le koulak. Une telle politique a ses dangers qui s’accumulent et qui peuvent subitement exploser. Cependant, l’appareil officiel du parti et des soviets frappe à gauche, et ouvre ainsi largement les portes au véritable danger de classe qui vient de droite.

La proposition d’exonérer de l’impôt agricole 50 % des économies rurales, c’est-à-dire les paysans pauvres et peu aisés, est condamnée avec acharnement bien que la situation politique et économique de la campagne la confirme complètement. Quelques dizaines de millions de roubles sur un budget de 5 milliards sont d’une importance tout à fait minime, alors que prendre cette somme sur les économies rurales peu aisées, c’est accélérer la différenciation à la campagne et affaiblir les positions de la dictature du prolétariat à la campagne.

« Savoir se mettre d’accord avec les paysans moyens, sans renoncer un seul instant à la lutte contre les koulaks et tout en s’appuyant solidement seulement sur les paysans pauvres » (Lénine), voilà quelle doit être la ligne essentielle de notre politique à la campagne.

En septembre dernier, nous avons lu un appel signé de trois camarades occupant des postes les plus importants (Rykov, Staline et Kouibichev), disant que soi-disant l’opposition, c’est-à-dire une partie de notre propre parti et une partie de notre CC, veut « voler » la paysannerie. Cet appel promettait, par le moyen du régime des économies, de diminuer les dépenses non productives de 3 à 400 millions de roubles par an. En réalité cette lutte pour les économies menée d’une façon bureaucratique a conduit à de nouveaux tiraillements contre les ouvriers et n’a donné aucun résultat positif et palpable.

La rationalisation de l’industrie n’a pas été faite d’après un plan d’ensemble et réfléchi et a conduit de nouveaux groupes d’ouvriers dans les rangs des sans-travail, sans amener la diminution du prix de revient.

Il est nécessaire de souligner toutes les décisions des deux dernières années qui aggravent la situation des ouvriers et de déterminer avec force que sans une amélioration systématique d’après un plan d’ensemble, amélioration lente au début, des conditions de la classe ouvrière, « cette force productive principale » (Marx), il est impossible, dans la situation actuelle, de relever ni l’économie ni la construction socialiste.

Pour pouvoir résoudre ces questions du domaine de la construction économique qui se posent actuellement devant le parti dans la situation de rapports de classe compliqués et enchevêtrés à l’intérieur du pays, alors que s’accroît l’offensive extérieure ennemie contre l’URSS et que la Révolution mondiale est retardée, il faut donner vie et force à la démocratie intérieure du parti et renforcer la liaison réelle, vivante et directe du parti avec la classe ouvrière.

Nous avons besoin d’une discipline de fer dans le parti comme au temps de Lénine. Tout le parti, du haut en bas, à la manière bolchevique, doit être idéologiquement et organiquement « une force collective » fortement soudée, participant réellement et non officiellement, en bloc, à la solution de toutes les questions qui se posent devant le parti, devant la classe ouvrière et le pays tout entier.

Le régime intérieur du Parti, dans ces derniers temps, provoque une baisse immense de l’activité du Parti, cette force dirigeante de la révolution prolétarienne. Dans les larges masses de la base du Parti se rétrécissent les possibilités de discuter et de résoudre, en pleine conscience, les questions essentielles de la révolution prolétarienne. Ceci n’a pas pu ne pas se refléter et se faire sentir avec ses côtés négatifs dans les rapports de la classe ouvrière et du Parti et dans l’activité de toute la classe ouvrière.

Le régime qui s’est instauré dans le Parti a été transporté largement dans les syndicats. La classe ouvrière russe, ayant derrière elle l’expérience de trois révolutions faites sous la direction du Parti bolchevik et de Lénine, classe qui a cimenté les fondations du gouvernement soviétique avec le sang de ses meilleurs fils, qui a fait des miracles d’héroïsme et d’organisation, a toutes les données pour développer largement ses forces créatrices et ses facultés d’organisation. Mais le régime qui s’instaure actuellement gêne le développement de toute l’activité de la classe ouvrière, l’empêche de mettre la main à la construction socialiste.

La dictature prolétarienne s’affaiblit dans sa propre base de classe. Pendant le Xl° congrès, Vladimir Ilitch disait au Parti que la tâche principale du travail économique est de savoir justement choisir les hommes, alors que la ligne actuelle est la négation complète de ses indications. Dans la pratique, il arrive, en divers endroits, qu’on évince des usines les ouvriers du Parti les plus indépendants et les plus qualifiés, ayant de l’initiative dans les questions économiques, et on les remplace presque toujours par des éléments qui ne travaillent pas pour le socialisme, mais qui font les larbins auprès de leurs chefs immédiats. La fausseté criante du régime intérieur du Parti se répercute ainsi sur les intérêts les plus douteux de plusieurs millions d’ouvriers.

4

La situation internationale devient de plus en plus tendue. Les dangers de guerre augmentent chaque jour. La tâche centrale du PC de l’URSS et de l’avant-garde du prolétariat mondial est de conjurer « ou même d’éloigner, pour le plus de temps possible » la guerre afin de soutenir et de défendre coûte que coûte la politique de paix que seuls sont capables de mener jusqu’au bout notre Parti et le pouvoir soviétique.

Les tâches de l’URSS sont les tâches du prolétariat mondial. Détourner les dangers d’une nouvelle guerre suspendus sur la tête de l’URSS est la tâche la plus importante du prolétariat mondial. Mais nous ne pourrons réaliser ceci en nous engageant, dans la voie du bloc avec les traîtres du Conseil général. Aucune lutte sérieuse pour conjurer la guerre n’est possible avec les Purcell et les Citrine. Nous rapprocher des ouvriers social-démocrates et sans-parti et les entraîner dans la lutte contre la guerre, nous ne pouvons le faire que par-dessus la tête de ces chefs traîtres, qu’en luttant contre eux. Nous demandons que le Comité Central aide le futur Plenum de l’Exécutif élargi de l’IC à étudier, dans les détails, saris parti pris, se basant sur des documents, les derniers événements de Chine. (Il faut appeler à ce travail les camarades qui ont défendu notre point de vue). D’autre part, il faut que le Comité exécutif de l’IC mette à l’ordre du jour les questions chinoise, anglaise et russe dans toute leur ampleur, que dans la presse de notre parti, que dans la presse communiste internationale, on donne la possibilité d’étudier en détail ces problèmes, évidemment avec la prudence nécessaire.

Le renforcement international de l’URSS exige le renforcement de la ligne révolutionnaire prolétarienne à l’intérieur de l’URSS. Nous sommes affaiblis par la réglementation des salaires, par l’aggravation des conditions locatives des ouvriers et par la croissance continue du chômage. Nous sommes affaiblis à cause de la fausse politique envers les paysans pauvres. Les fautes dans notre politique économique nous affaiblissent de la même façon. Nous sommes affaiblis par la défaite des ouvriers anglais et de la révolution chinoise. Nous sommes affaiblis par un mauvais régime intérieur du Parti.

Toute notre politique souffre de la direction à droite qu’on lui a donnée. Si le nouveau coup préparé contre la gauche, contre l’opposition est exécuté, ceci déliera complètement les mains aux éléments de droite, éléments non prolétariens, anti-prolétariens. Les coups sur les gauches auront pour conclusion logique la victoire des Oustrïalov [1]. Un tel coup sur l’opposition est déjà depuis longtemps demandé par Oustrïalov au nom de la théorie de la Néo-Nep. Oustrïalov est l’ennemi le plus acharné du bolchevisme, le plus logique, ayant des principes. Les administrateurs contents d’eux-mêmes, les bureaucrates, les petits-bourgeois qui sont arrivés aux postes de commandement, qui regardent la masse d’en haut, sentent le terrain de plus en plus ferme sous leurs pieds. Ce sont tous des éléments de Néo-Nep. Derrière eux se tiennent les Oustraïlov spécialistes et dans une rangée plus loin les nepmans et les koulaks, ces derniers sous l’enseigne de paysans économiquement forts. C’est de ce côté que vient le véritable danger.

Les déviations ne sont pas aussi visibles dans les questions intérieures, car les processus intérieurs se développent beaucoup moins vite que la grève générale anglaise et la révolution chinoise. Mais les tendances essentielles de cette politique sont les mêmes là-bas qu’ici.

Lénine définissait l’État soviétique comme un État ouvrier avec une déformation bureaucratique dans un pays où la majorité de la population est composée de paysans. Ceci a été dit en 1921. Celle définition de Lénine est plus juste aujourd’hui que jamais. Pendant les années de la Nep, la nouvelle bourgeoisie des villes et des campagnes s’est transformée en force réelle. Dans une telle situation, porter un coup contre l’opposition, ne veut rien dire d’autre qu’essayer parmi les cris hypocrites sur l’unité (« les initiateurs de toute scission crient toujours le plus fort pour l’unité », disait Engels), de discréditer et de détruire l’aile gauche prolétarienne, léniniste, de notre parti. Une telle destruction signifierait le renforcement rapide, inévitable, de l’aile droite du PC de l’URSS ainsi que la subordination des intérêts du prolétariat aux intérêts des autres classes.

5

Nous avons toujours besoin de l’unité du Parti, surtout dans les conditions présentes. A l’école de Lénine, nous avons appris que le bolchevik doit tendre ses efforts pour l’unité sur la base de la ligne politique révolutionnaire et prolétarienne. Dans les conditions historiques les plus pénibles, pendant les années d’illégalité ; après, en 1917, quand, en pleine guerre, nous luttions pour le pouvoir ; en 1918, quand dans une situation des plus difficiles et sans précédent on examinait la question de la paix de Brest-Litovsk et dans les années qui suivirent, du temps de Lénine, le Parti discutait ouvertement les points litigieux et trouvait le bon chemin vers une véritable unité, non factice. Ceci nous a sauvés dans des situations beaucoup plus difficiles que celle de maintenant.

Le danger principal provient de ce qu’on cache les véritables divergences au Parti et à la classe ouvrière. Toutes tentatives de poser des questions litigieuses devant le Parti sont proclamées comme un attentat à l’unité du Parti. La fausse ligne est soudée, en haut, mécaniquement. C’est de cette façon que se crée officiellement l’unité factice et le « tout va bien ». En réalité, cet état de choses affaiblit les positions du Parti dans la classe ouvrière et affaiblit les positions de la classe ouvrière dans la lutte contre ses ennemis de classe. Une telle situation, créant un immense obstacle pour la croissance politique de notre parti et pour une juste direction léniniste, doit inévitablement nous mener à des dangers extrêmement sérieux pour notre Parti, au premier tournant brusque, au premier coup sérieux, et dans le cas d’un bouleversement intérieur.

Nous voyons clairement ces dangers et trouvons qu’il est de notre devoir de prévenir le Comité Central précisément pour rassembler les rangs du Parti sur la base de la politique léniniste dans les questions internationales et intérieures.

Comment éliminer les divergences, comment redresser la ligne de classe sans nuire, dans la plus petite mesure, à la tâche de l’unité du Parti ?

Comme cela se faisait toujours du temps de Lénine.

Nous proposons que le CC décide les choses suivantes :

1. Pas plus tard que trois mois avant le XV° Congrès du Parti, on convoquera le Plenum du CC pour examiner à l’avance toutes les questions dit XV° Congrès. 2. Ce Plenum devra faire tout son possible pour élaborer des décisions unanimes, ce qui permettrait de garantir le maximum d’unité du Parti et de liquider les luttes intestines dans le Parti ; 3. Le Plenum en question devra charger la délégation du PC de l’URSS à l’IC de prendre l’initiative d’exécuter dans l’Internationale diverses mesures pour faire réintégrer dans le Parti ceux des camarades exclus qui le demanderont à l’lC et qui sont toujours sur la plateforme de l’IC (il est évident que ceci ne concerne nullement Katz et Korsch) ; 4. Si néanmoins, au sein de ce Plenum spécial du CC, se font jour des divergences de principe, elles devront être, en temps voulu, formulées et publiées. Chaque camarade devra avoir la possibilité de défendre son point de vue devant le Parti, dans sa presse et dans les réunions, comme ceci existait du temps de Lénine ; 5. La polémique devra être menée dans les cadres stricts de camaraderie et de travail sans qu’elle soit aiguisée et exagérée ; 6. Les projets de thèses du CC, des organisations de membres du Parti ou de groupes de ceux-ci, devront être publiés dans la Pravda (ou dans l’annexe de la Pravda), ainsi que dans toute la presse du Parti de province, environ deux ou trois mois avant le XV° Congrès du Parti ; 7. Le mot d’ordre principal pour la préparation du XV° Congrès de notre Parti devra être l’unité, une unité réelle, léniniste du PC de l’URSS

P.S.

Notre déclaration ayant été retardée par la collection des signatures, nous sommes obligés de la faire au moment même où, d’en haut, on soulève une campagne contre le camarade Zinoviev sous prétexte qu’il a pris la parole le 9 mai dans une réunion soi-disant de sans-partis. Ceux parmi nous, qui ont entendu le discours du camarade Zinoviev ou qui ont eu la possibilité de prendre connaissance du sténogramme, sont prêts à mettre leur signature, sans hésitation, au bas de son discours. Celui-ci, dans sa forme modérée et inattaquable, a traduit l’état d’esprit de larges cercles du Parti qui poussent le cri d’alarme contre l’envahissement de la Pravda par la tendance de Martynovn. Le discours du camarade Zinoviev a servi de prétexte pour recommencer la chasse à courre contre lui. Comme il est démontré dans notre résolution, cette chasse contre l’opposition a commencé au moment même où arrivaient les nouvelles de la défaite chinoise.

Selon nos prévisions, le but de la campagne menée contre le camarade Zinoviev, c’est la tentative de l’éloigner avant le Congrès et, en dehors du Congrès, du Comité Central afin de se débarrasser d’un des critiqueurs de la ligne fausse. Ceci permettrait, pendant l’époque de la préparation du XV° Congrès du Parti et du VI° Congrès mondial, d’être débarrassé d’un critiqueur gênant de la fausse ligne du Parti. La même chose pourrait demain se répéter avec d’autres membres du CC. De tels moyens ne peuvent que faire du mal au Parti.

La mesure prise sous la pression du Bureau Politique et qui a consisté à interdire la participation du camarade Zinoviev au Plenum de l’IC n’a jamais eu de précédent dans l’histoire de l’Internationale Communiste. On a éloigné un des fondateurs de l’IC, son premier président élu sur la proposition de Lénine. L’éloignement des travaux de l’IC du camarade Zinoviev, qui est toujours membre de l’Exécutif au moment où on examinait les problèmes les plus importants du mouvement ouvrier international, ne peut être expliqué que par le manque de courage politique de ceux qui préfèrent à la lutte idéologique des mesures administratives. Ce fait, en dehors de sa signification politique, est en même temps une violation grossière des droits formels du camarade Zinoviev qui est membre de l’Exécutif et qui fut élu à l’unanimité au V° Congrès mondial. Le chemin de l’éloignement des léninistes n’est pas le chemin pour l’unité de l’IC. Il est fort probable que cette déclaration servira de preuves pour nous accuser de travail fractionnel. Vont se dépenser surtout les fonctionnaires qui sont prêts à tout, les « littérateurs » de la « nouvelle école » des « jeunes ». Mais entre autres, cette lettre est dirigée aussi contre eux, car parmi eux, il y a des gens qui, au moment du danger, seront les premiers à abandonner la cause du prolétariat. En envoyant cette déclaration, nous faisons notre devoir de révolutionnaires et de membres du Parti, comme cela a été toujours compris dans les rangs des véritables bolcheviks-léninistes.

Sous cette déclaration, nous avons ramassé, dans un laps de temps très court, quelques dizaines de signatures de vieux bolcheviks. Nous ne doutons pas une seule minute que d’autres vieux bolcheviks se trouvant un peu partout, en URSS ainsi qu’à l’étranger, connaissant la teneur de notre déclaration, lui auraient donné leur signature.

Nous ne doutons pas une seule minute que le point de vue exposé dans ce document est partagé par la majorité de notre parti, surtout par sa partie ouvrière. Pour qui connaît les ouvriers, membres de notre parti, c’est une preuve que ceci est juste.

NOTES

[1] Oustrialov : politicien libéral qui avait soutenu Lénine lors de la promulgation de la NEP, y voyant l’amorce de la restauration du capitalisme.

1929

Thèse sur la révolution permanente

1. La théorie de la révolution permanente exige actuellement la plus grande attention de la part de tout marxiste, car le développement de la lutte idéologique et de la lutte de classe a définitivement fait sortir cette question du domaine des souvenirs des vieilles divergences entre marxistes russes et l’a posée comme la question du caractère, des liens internes et des méthodes de la révolution internationale en général.

2. Pour les pays à développement bourgeois retardataire et, en particulier pour les pays coloniaux et semi-coloniaux, la théorie de la révolution permanente signifie que la solution véritable et complète de leurs tâches démocratiques et de libération nationale ne peut être que la dictature du prolétariat, qui prend la tête de la nation opprimée, avant tout de ses masses paysannes.

3. Non seulement la question agraire mais aussi la question nationale assignent à la paysannerie, qui constitue l’énorme majorité de la population des pays arriérés, un rôle primordial dans la révolution démocratique. Sans une alliance entre le prolétariat et la paysannerie, les tâches de la révolution démocratique ne peuvent pas être résolues ; elles ne peuvent même pas être sérieusement posées. Mais l’alliance de ces deux classes ne se réalisera pas autrement que dans une lutte implacable contre l’influence de la bourgeoisie libérale nationale.

4. Quelles que soient les premières étapes épisodiques de la révolution dans les différents pays, l’alliance révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie n’est concevable que sous la direction politique de l’avant-garde prolétarienne organisée en parti communiste. Ce qui signifie à son tour que la victoire de la révolution démocratique n’est concevable qu’au moyen de la dictature du prolétariat qui s’appuie sur son alliance avec la paysannerie et résout, en premier lieu, les tâches de la révolution démocratique.

5. Envisagé du point de vue historique, l’ancien mot d’ordre bolchevique, la "dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie", exprimait exactement les rapports, caractérisés plus haut, entre le prolétariat, la paysannerie et la bourgeoisie libérale. Cela fut démontré par l’expérience d’Octobre. Mais l’ancienne formule de Lénine ne préjugeait pas quels seraient les rapports politiques réciproques du prolétariat et de la paysannerie à l’intérieur du bloc révolutionnaire. En d’autres termes, la formule admettait consciemment un certain nombre d’inconnues algébriques qui, au cours de l’expérience historique, devaient céder la place à des éléments arithmétiques précis. Cette expérience a prouvé, dans des circonstances qui éliminent toute autre interprétation, que le rôle de la paysannerie, quelle que soit son importance révolutionnaire, ne peut être un rôle indépendant et encore moins un rôle dirigeant. Le paysan suit ou l’ouvrier ou le bourgeois. Cela signifie que la "dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie" n’est concevable que comme dictature du prolétariat entraînant derrière lui les masses paysannes.

6. Une dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie, en tant que régime se distinguant, par son contenu de classe, de la dictature du prolétariat, ne serait réalisable que dans le cas où pourrait être mis sur pied un parti révolutionnaire indépendant, qui exprimerait les intérêts de la démocratie paysanne et petite-bourgeoise en général, un parti capable, avec l’aide du prolétariat, de conquérir le pouvoir et d’en déterminer le programme révolutionnaire. L’histoire moderne, notamment l’histoire de la Russie au cours des vingt-cinq dernières années, nous montre que l’obstacle infranchissable qui s’oppose à la formation d’un parti paysan est le manque d’indépendance économique et politique de la petite bourgeoisie (paysannerie) et sa profonde différenciation interne qui permet à ses couches supérieures de s’allier à la grande bourgeoisie lors d’événements décisifs, surtout lors de guerre et de révolution, tandis que ses couches inférieures s’allient au prolétariat, ce qui oblige ses couches moyennes à choisir entre ces deux forces. Entre le régime de Kerensky et le pouvoir bolchevique, entre le Kuomintang et la dictature du prolétariat, il n’y a, il ne peut y avoir aucun régime intermédiaire, c’est-à-dire aucune dictature démocratique des ouvriers et des paysans.

7. La tentative faite par l’Internationale communiste pour imposer aujourd’hui aux pays d’Orient le mot d’ordre de la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie, depuis longtemps dépassé par l’histoire, ne peut avoir qu’un sens réactionnaire. Dans la mesure où l’on oppose ce mot d’ordre à celui de la dictature du prolétariat, il contribue politiquement à la dissolution et à la décomposition du prolétariat dans les masses petites-bourgeoises et crée ainsi des conditions favorables à l’hégémonie de la bourgeoisie nationale, donc à la faillite et à l’effondrement de la révolution démocratique. Introduire ce mot d’ordre dans le programme de l’Internationale communiste signifie véritablement trahir le marxisme et les traditions d’Octobre du bolchevisme.

8. La dictature du prolétariat qui a pris le pouvoir comme force dirigeante de la révolution démocratique est inévitablement et très rapidement placée devant des tâches qui la forceront à faire des incursions profondes dans le droit de propriété bourgeois. La révolution démocratique, au cours de son développement, se transforme directement en révolution socialiste et devient ainsi une révolution permanente.

9. La conquête du pouvoir par le prolétariat ne met pas un terme à la révolution, elle ne fait que l’inaugurer. La construction socialiste n’est concevable que sur la base de la lutte de classe à l’échelle nationale et internationale. Cette lutte, étant donné la domination décisive des rapports capitalistes sur l’arène mondiale, amènera inévitablement des éruptions violentes, c’est-à-dire à l’intérieur des guerres civiles et à l’extérieur des guerres révolutionnaires. C’est en cela que consiste le caractère permanent de la révolution socialiste elle-même, qu’il s’agisse d’un pays arriéré qui vient d’accomplir sa révolution démocratique ou d’un vieux pays capitaliste qui a déjà passé par une longue période de démocratie et de parlementarisme.

10. La révolution socialiste ne peut être achevée dans les limites nationales. Une des causes essentielles de la crise de la société bourgeoise vient de ce que les forces productives qu’elle a créées tendent à sortir du cadre de l’Etat national. D’où les guerres impérialistes d’une part, et l’utopie des Etats-Unis bourgeois d’Europe d’autre part. La révolution socialiste commence sur le terrain national, se développe sur l’arène internationale et s’achève sur l’arène mondiale. Ainsi la révolution socialiste devient permanente au sens nouveau et le plus large du terme : elle ne s’achève que dans le triomphe définitif de la nouvelle société sur toute notre planète.

11. Le schéma du développement de la révolution mondiale tracé plus haut élimine la question des pays "mûrs" ou "non mûrs" pour le socialisme, selon cette classification pédante et figée que le programme actuel de l’Internationale communiste a établie. Dans la mesure où le capitalisme a créé le marché mondial, la division mondiale du travail et les forces productives mondiales, il a préparé l’ensemble de l’économie mondiale à la reconstruction socialiste.

Les différents pays y arriveront avec des rythmes différents. Dans certaines circonstances, des pays arriérés peuvent arriver à la dictature du prolétariat plus rapidement que des pays avancés, mais ils parviendront au socialisme plus tard que ceux-ci.

Un pays colonial ou semi-colonial arriéré dont le prolétariat n’est pas suffisamment préparé pour grouper autour de lui la paysannerie et pour conquérir le pouvoir est de ce fait même incapable de mener à bien la révolution démocratique. Par contre, dans un pays où le prolétariat arrive au pouvoir à la suite d’une révolution démocratique, le sort ultérieur de la dictature et du socialisme dépendra moins, en fin de compte, des forces productives nationales que du développement de la révolution socialiste internationale.

12. La théorie du socialisme dans un seul pays, qui a germé sur le fumier de la réaction contre Octobre, est la seule théorie qui s’oppose d’une manière profonde et conséquente à la théorie de la révolution permanente.

La tentative faite par les épigones pour limiter, sous les coups de la critique, l’application de la théorie du socialisme dans un seul pays à la seule Russie, à cause de ses propriétés particulières (l’espace, les richesses naturelles), n’améliore rien, mais au contraire aggrave tout. La renonciation à une attitude internationale mène inévitablement au messianisme national, c’est-à-dire à la reconnaissance d’avantages et de particularités spécifiques, qui permettent à un pays de jouer un rôle auquel les autres ne sauraient s’élever.

La division mondiale du travail, la dépendance de l’industrie soviétique à l’égard de la technique étrangère, la dépendance des forces productives des pays avancés à l’égard des matières premières asiatiques, etc., rendent impossible la construction d’une société socialiste autonome, isolée dans n’importe quelle contrée du monde.

13. La théorie de Staline-Boukharine oppose non seulement d’une façon mécanique la révolution démocratique à la révolution socialiste, en dépit des expériences des révolutions russes, mais elle détache aussi la révolution nationale de la révolution internationale.

Elle place les révolutions des pays arriérés devant la tâche d’instaurer le régime irréalisable de la dictature démocratique, qu’elle oppose à la dictature du prolétariat. Ainsi, elle introduit en politique des illusions et des fictions, elle paralyse la lutte du prolétariat pour le pouvoir en Orient et elle freine la victoire des révolutions coloniales.

Du point de vue de la théorie des épigones, la conquête du pouvoir par le prolétariat constitue, à elle seule, l’accomplissement de la révolution (pour les "neuf dixièmes", selon la formule de Staline) ; elle inaugure l’époque des réformes nationales. La théorie de l’intégration du koulak dans le socialisme et la théorie de la "neutralisation" de la bourgeoisie mondiale sont, par conséquent, inséparables de la théorie du socialisme dans un seul pays. Elles tiennent et s’effondrent ensemble.

La théorie du socialisme national dégrade l’Internationale communiste, qu’elle emploie comme une arme auxiliaire utilisable dans la lutte contre une intervention armée. La politique actuelle de l’Internationale communiste, son régime et le choix de ses dirigeants correspondent parfaitement à sa déchéance et à sa transformation en troupe auxiliaire qui n’est pas destinée à résoudre des tâches qu’on lui propose d’une manière autonome.

14. Le programme de l’Internationale communiste, œuvre de Boukharine, est éclectique d’un bout à l’autre. C’est une tentative désespérée pour unir la théorie du socialisme dans un seul pays à l’internationalisme marxiste, qui est cependant inséparable du caractère permanent de la révolution mondiale. La lutte de l’opposition communiste de gauche pour une politique juste et un régime sain dans l’Internationale communiste est indissolublement liée à la lutte pour un programme marxiste. La question du programme est à son tour inséparable de celle des deux théories opposées : la théorie de la révolution permanente et la théorie du socialisme dans un seul pays. Le problème de la révolution permanente a depuis longtemps dépassé le cadre des divergences épisodiques entre Lénine et Trotsky, divergences qui, au surplus, ont été entièrement épuisées par l’histoire. Il s’agit de la lutte entre les idées fondamentales de Marx et de Lénine, d’une part, et l’éclectisme des centristes, d’autre part.

1936

La révolution trahie (extraits)

QU’EST-CE QUE L’U.R.S.S.? RAPPORTS SOCIAUX

La propriété étatisée des moyens de production domine presque exclusivement l’industrie. Dans l’agriculture, elle n’est représentée que par les sovkhozes, qui n’embrassent pas plus de 10% des surfaces ensemencées. Dans les kolkhozes, la propriété coopérative ou celle des associations se combine en proportions variées avec celles de l’Etat et de l’individu. Le sol, appartenant juridiquement à l’Etat, mais donné en "jouissance perpétuelle" aux kolkhozes, diffère peu de la propriété des associations. Les tracteurs et les machines appartiennent à l’Etat [1] ; l’outillage de moindre importance à l’exploitation collective. Tout paysan de kolkhoze a, en outre, son entreprise privée. Environ 10% des cultivateurs demeurent isolés.

D’après le recensement de 1934, 28,1% de la population étaient des ouvriers et des employés de l’Etat. Les ouvriers d’industries et les ouvriers du bâtiment célibataires étaient environ 7,5 millions en 1935. Les kolkhozes et les métiers organisés par la coopération formaient à l’époque du recensement 45,9% de la population. Les étudiants, les militaires, les pensionnés et d’autres catégories dépendant immédiatement de l’Etat, 3,4%. Au total, 74% de la population se rapportaient au "secteur socialiste" et disposaient de 95,8% du capital du pays. Les paysans isolés et les artisans représentaient encore (en 1934) 22,5% de la population, mais ne possédaient qu’un peu plus de 4% du capital national.

Il n’y a pas eu de recensement depuis 1934 et le prochain aura lieu en 1937. On ne peut douter, cependant, que le secteur privé de l’économie ne se soit encore rétréci au profit du "secteur socialiste". Les cultivateurs individuels et les artisans forment aujourd’hui, d’après les organes officiels, 10% environ de la population, soit 17 millions d’âmes ; leur importance économique est tombée beaucoup plus bas que leur importance numérique, Andreiev, secrétaire du comité central, déclarait en avril 1936 : "Le poids spécifique de la production socialiste dans notre pays, en 1936, doit former 98,5%, de sorte qu’il ne reste au secteur non socialiste que quelque 1,5% insignifiant..." Ces chiffres optimistes semblent à première vue prouver irréfutablement la victoire "définitive et irrévocable" du socialisme. Mais malheur à celui qui, derrière l’arithmétique, ne voit pas la réalité sociale !

Ces chiffres mêmes sont un peu forcés. Il suffit d’indiquer que la propriété privée des membres des kolkhozes y est comprise dans le "secteur socialiste". Le noeud de la question ne gît cependant pas là. L’énorme supériorité statistique indiscutable des formes étatiques et collectives de l’économie, si importante qu’elle soit pour l’avenir, n’écarte pas un autre problème, non moins sérieux : celui de la puissance des tendances bourgeoises au sein même du "secteur socialiste", et non seulement dans l’agriculture, mais encore dans l’industrie. L’amélioration du standard de vie obtenue dans le pays suffit à provoquer un accroissement des besoins, mais ne suffit pas du tout à satisfaire ces besoins. Le dynamisme même de l’essor économique comporte donc un certain réveil des appétits petits-bourgeois et pas uniquement parmi les paysans et les représentants du travail "intellectuel", mais aussi parmi les ouvriers privilégiés. La simple opposition des cultivateurs individuels aux kolkhozes et des artisans à l’industrie étatisée ne donne pas la moindre idée de la puissance explosive de ces appétits qui pénètrent toute l’économie du pays et s’expriment, pour parler sommairement, dans la tendance de tous et de chacun à donner le moins possible à la société et à en tirer le plus possible.

La solution des questions de consommation et de compétition pour l’existence exige au moins autant d’énergie et d’ingéniosité que l’édification socialiste au sens propre du mot ; de là en partie le faible rendement du travail social. Tandis que l’Etat lutte sans cesse contre l’action moléculaire des forces centrifuges, les milieux dirigeants eux-mêmes forment le lieu principal de l’accumulation privée licite et illicite. Masquées par les nouvelles normes juridiques, les tendances petites-bourgeoises ne se laissent pas facilement saisir par la statistique. Mais la bureaucratie "socialiste", cette criante contradictio in adjecto, monstrueuse excroissance sociale toujours grandissante et qui devient à son tour la cause des fièvres malignes de la société, témoigne de leur nette prédominance dans la vie économique.

La nouvelle constitution, bâtie tout entière, comme nous le verrons, sur l’identification de la bureaucratie et de l’Etat — comme de l’Etat et du peuple par ailleurs — dit : "La propriété de l’Etat, en d’autres termes celle du peuple tout entier..." Sophisme fondamental de la doctrine officielle. Il est incontestable que les marxistes, à commencer par Marx lui-même, ont employé en ce qui concerne l’Etat ouvrier les termes de propriété "étatique", "nationale" ou "socialiste" comme des synonymes. A une grande échelle historique, cette façon de parler ne présentait pas d’inconvénients. Mais elle devient la source de fautes grossières et de duperies dès qu’il s’agit des premières étapes non encore assurées de l’évolution de la société nouvelle, isolée, et en retard au point de vue économique sur les pays capitalistes.

La propriété privée, pour devenir sociale, doit inéluctablement passer par l’étatisation, de même que la chenille, pour devenir papillon, doit passer par la chrysalide. Mais la chrysalide n’est pas un papillon. Des myriades de chrysalides périssent avant de devenir papillons. La propriété de l’Etat ne devient celle du "peuple entier" que dans la mesure ou disparaissent les privilèges et les distinctions sociales et où, par conséquent, l’Etat perd sa raison d’être. Autrement dit : la propriété de l’Etat devient socialiste au fur et à mesure qu’elle cesse d’être propriété d’Etat. Mais, au contraire, plus l’Etat soviétique s’élève au-dessus du peuple, plus durement il s’oppose comme le gardien de la propriété au peuple qui la dilapide, et plus clairement il témoigne contre le caractère socialiste de la propriété étatique.

"Nous sommes encore loin de la suppression des classes", reconnait la presse officielle, et elle se réfère aux différences qui subsistent entre la ville et la campagne, entre le travail intellectuel et le travail manuel. Cet aveu purement académique offre l’avantage de justifier par le travail "intellectuel" les revenus de la bureaucratie. Les "amis", auxquels Platon est bien plus cher que la vérité, se bornent aussi à admettre en style académique l’existence des vestiges de l’inégalité. Les vestiges ont bon dos, mais sont loin de suffire à l’explication de la réalité soviétique. Si la différence entre la ville et la campagne s’est atténuée sous certains rapports, elle s’est approfondie sous d’autres, du fait de la rapide croissance de la civilisation et du confort dans les villes, c’est-à-dire pour la minorité citadine. La distance sociale entre le travail manuel et intellectuel s’est accrue au cours des dernières années au lieu de diminuer, en dépit de la formation de cadres scientifiques venant du peuple. Les barrières millénaires de castes isolant l’homme de toutes parts — le citadin policé et le moujik inculte, le mage de la science et le manoeuvre — ne se sont pas seulement maintenues sous des formes plus ou moins affaiblies, elles renaissent largement et revêtent un aspect provocant.

Le mot d’ordre fameux : "Les cadres décident de tout" caractérise, beaucoup plus franchement que ne le voudrait Staline, la société soviétique. Les cadres sont, par définition, appelés à exercer l’autorité. Le culte des cadres signifie avant tout celui de la bureaucratie. Dans la formation et l’éducation des cadres, comme dans d’autres domaines, le régime soviétique en est à accomplir une oeuvre que la bourgeoisie a depuis longtemps terminée. Mais comme les cadres soviétiques paraissent sous le drapeau du socialisme, ils exigent des honneurs presque divins et des émoluments de plus en plus élevés. De sorte que la formation de cadres "socialistes" s’accompagne d’une renaissance de l’inégalité bourgeoise.

Il peut sembler qu’aucune différence n’existe sous l’angle de la propriété des moyens de production entre le maréchal et la domestique, le directeur de trust et le manoeuvre, le fils du commissaire du peuple et le jeune clochard. Pourtant, les uns occupent de beaux appartements, disposent de plusieurs villas en divers coins du pays, ont les meilleures automobiles et, depuis longtemps, ne savent plus comment on cire une paire de bottes ; les autres vivent dans des baraques où manquent même souvent les cloisons, la faim leur est familière et, s’ils ne cirent pas de bottes, c’est parce qu’ils vont nu-pieds. Le dignitaire tient cette différence pour négligeable. Le manoeuvre la trouve, non sans raison, des plus sérieuses.

Des "théoriciens" superficiels peuvent se consoler en se disant que la répartition des biens est un facteur de second plan par rapport à la production. La dialectique des influences réciproques garde pourtant toute sa force. Le destin des moyens nationalisés de production sera décidé en fin de compte par l’évolution des différentes conditions personnelles. Si un paquebot est déclaré propriété collective, les passagers restant divisés en première, deuxième et troisième classes, il est bien compréhensible que la différence des conditions réelles finira par avoir, aux yeux des passagers de troisième, une importance beaucoup plus grande que le changement juridique de propriété. Les passagers de première, au contraire, exposeront volontiers, entre café et cigare, que la propriété collective est tout, le confort des cabines n’étant rien en comparaison. Et l’antagonisme résultant de ces situations infligera de rudes secousses à une collectivité instable.

La presse soviétique a relaté avec satisfaction qu’un garçonnet visitant le jardin d’acclimatation de Moscou et ayant demandé à qui appartenait l’éléphant, s’est entendu répondre : "A l’Etat" et a aussitôt conclu : "Il est donc un petit peu à moi aussi." S’il fallait en réalité partager l’éléphant, les bons morceaux iraient aux privilégiés, quelques heureux apprécieraient le jambon du pachyderme et les plus nombreux n’en connaîtraient que les tripes et abattis. Les petits garçons lésés seraient vraisemblablement peu enclins à confondre leur propriété avec celle de l’Etat. Les jeunes clochards ne tiennent pour leur appartenant que ce qu’ils viennent de voler à l’Etat. Le garçonnet du jardin d’acclimatation était fort probablement le fils d’un personnage influent habitué à procéder de l’idée que "l’Etat, c’est moi".

Si nous traduisons, pour nous exprimer, plus clairement, les rapports socialistes en termes de Bourse, nous dirons que les citoyens pourraient être les actionnaires d’une entreprise possédant les richesses du pays. Le caractère collectif de la propriété suppose une répartition "égalitaire" des actions et, partant, un droit à des dividendes égaux pour tous les "actionnaires". Les citoyens, cependant, participent à l’entreprise nationale et comme actionnaires et comme producteurs. Dans la phase inférieure du communisme, que nous avons appelée socialisme, la rémunération du travail se fait encore selon les normes bourgeoises, c’est-à-dire selon la qualification du travail, son intensité, etc. Le revenu théorique d’un citoyen se forme donc de deux parties, a + b, le dividende plus le salaire. Plus la technique est développée, plus l’organisation économique est perfectionnée, et plus grande sera l’importance du facteur a par rapport au facteur b — et moindre sera l’influence exercée sur la condition matérielle par les différences individuelles du travail. Le fait que les différences de salaires sont en U.R.S.S. non moindres, mais plus considérables que dans les pays capitalistes, nous impose de conclure que les actions sont inégalement réparties et que les revenus des citoyens comportent en même temps qu’un salaire inégal des parts inégales de dividendes. Tandis que le manoeuvre ne reçoit que b, salaire minimum que, toutes autres conditions étant égales, il recevrait aussi dans une entreprise capitaliste, le stakhanoviste et le fonctionnaire reçoivent 2a + b ou 3a + b et ainsi de suite, b pouvant d’ailleurs devenir aussi 2b, 3b, etc. La différence des revenus est, en d’autres termes, déterminée non par la seule différence du rendement individuel, mais par l’appropriation masquée du travail d’autrui. La minorité privilégiée des actionnaires vit au détriment de la majorité bernée.

Si l’on admet que le manoeuvre soviétique reçoit davantage qu’il ne recevrait, le niveau technique et culturel demeurant le même, en régime capitaliste, c’est-à-dire qu’il est tout de même un petit actionnaire, son salaire doit être considéré comme a + b. Les salaires des catégories mieux payées seront en ce cas exprimés par la formule 3a + 2b ; 10a + 15b, etc., ce qui signifiera que le manoeuvre ayant une action, le stakhanoviste en a trois et le spécialiste dix ; et qu’en outre leurs salaires, au sens propre du mot, sont dans la proportion de 1 à 2 et à 15. Les hymnes à la propriété socialiste sacrée paraissent dans ces conditions bien plus convaincants au directeur d’usine ou au stakhanoviste qu’à l’ouvrier ordinaire ou au paysan kolkhozien. Or, les travailleurs du rang forment l’immense majorité dans la société, et le socialisme doit compter avec eux et non avec une nouvelle aristocratie.

"L’ouvrier n’est pas, dans notre pays, un esclave salarié, un vendeur de travail-marchandise. C’est un libre travailleur." (Pravda.) A l’heure actuelle, cette formule éloquente n’est qu’inadmissible fanfaronnade. Le passage des usines à l’Etat n’a changé que la situation juridique de l’ouvrier ; en fait, il vit dans le besoin tout en travaillant un certain nombre d’heures pour un salaire donné. Les espérances que l’ouvrier fondait auparavant sur le parti et les syndicats, il les a reportées depuis la révolution sur l’Etat qu’il a créé. Mais le travail utile de cet Etat s’est trouvé limité par l’insuffisance de la technique et de la culture. Pour améliorer l’une et l’autre, le nouvel Etat a eux recours aux vieilles méthodes : l’usure des muscles et des nerfs des travailleurs. Tout un corps d’aiguillonneurs s’est formé. La gestion de l’industrie est devenue extrêmement bureaucratique. Les ouvriers ont perdu toute influence sur la direction des usines. Travaillant aux pièces, vivant dans une gêne profonde, privé de la liberté de se déplacer, subissant à l’usine même un terrible régime policier, l’ouvrier pourrait malaisément se sentir un "travailleur libre". Le fonctionnaire est pour lui un chef, l’Etat un maître. Le travail libre est incompatible avec l’existence de l’Etat bureaucratique.

Tout ce que nous venons de dire s’applique aux campagnes avec quelques correctifs nécessaires. La théorie officielle érige la propriété des kolkhozes en propriété socialiste. La Pravda écrit que les kolkhozes sont déjà en réalité comparables à des "entreprises d’Etat du type socialiste". Elle ajoute aussitôt que la "garantie du développement socialiste de l’agriculture réside dans la direction des kolkhozes par le parti bolchevique" ; c’est nous renvoyer de l’économie à la politique. C’est dire que les rapports socialistes sont pour le moment établis non dans les relations véritables entre les hommes, mais dans le coeur tutélaire des supérieurs. Les travailleurs feront bien de se défier de ce coeur-là. La vérité est que l’économie des kolkhozes est à mi-chemin entre l’agriculture parcellaire individuelle et l’économie étatique ; et que les tendances petites-bourgeoises au sein des kolkhozes sont on ne peut mieux affermies par la rapide croissance de l’avoir individuel des paysans.

N’occupant que 4 millions d’hectares contre 108 millions d’hectares d’emblavures collectives, soit moins de 4%, les parcelles individuelles des membres de kolkhozes, soumises à une culture intensive, surtout maraîchère, fournissent au paysan les articles les plus indispensables à sa consommation. La majeure partie du gros bétail, des moutons et des porcs appartient aux membres des kolkhozes, non aux kolkhozes. Il arrive constamment que les paysans fassent de leurs parcelles individuelles le principal et relèguent au second plan les kolkhozes d’un faible rapport. Les kolkhozes qui paient mieux la journée de travail gravissent par contre un échelon en formant une catégorie de fermiers aisés. Les tendances centrifuges ne disparaissent pas, elles se fortifient et s’étendent au contraire. En tout cas, les kolkhozes n’ont réussi pour le moment qu’à transformer les formes juridiques de l’économie dans les campagnes et en particulier le mode de répartition des revenus ; ils n’ont presque pas touché à l’ancienne isba, au potager, à l’élevage, au rythme du pénible travail de la terre, et même à l’ancienne façon de considérer l’Etat qui, s’il ne sert plus les propriétaires fonciers et la bourgeoisie, prend néanmoins trop aux campagnes pour donner aux villes et entretient trop de fonctionnaires voraces.

Les catégories suivantes figureront sur les feuilles du recensement du 6 janvier 1937 : ouvriers, employés, travailleurs de kolkhozes, cultivateurs individuels, artisans, profession libres, desservants du culte, non-travailleurs. Le commentaire officiel précise que la feuille ne comporte pas d’autres rubriques parce qu’il n’y a pas de classes en U.R.S.S. La feuille est en réalité conçue de manière à dissimuler l’existence de milieux privilégiés et de bas-fonds déshérités. Les véritables couches sociales que l’on eût dû repérer sans peine à l’aide d’un recensement honnête sont plutôt celles-ci : hauts fonctionnaires, spécialistes et autres personnes vivant bourgeoisement ; couches moyennes et inférieures de fonctionnaires et spécialistes vivant comme de petits bourgeois ; aristocratie ouvrière et kolkhozienne placée à peu près dans les mêmes conditions que les précédents ; ouvriers moyens ; paysans moyens des kolkhozes ; ouvriers et paysans voisinant avec le Lumpen proletariat ou prolétariat déclassé ; jeunes clochards, prostituées et autres.

La nouvelle constitution, quand elle déclare que "l’exploitation de l’homme par l’homme est abolie en U.R.S.S.", dit le contraire de la vérité. La nouvelle différenciation sociale a créé les conditions d’une renaissance de l’exploitation sous ses formes les plus barbares qui sont celles de l’achat de l’homme pour le service personnel d’autrui. La domesticité ne figure pas dans les feuilles de recensement, devant évidemment être comprise dans la rubrique "ouvriers". Les questions suivantes ne sont pas posées : Le citoyen soviétique a-t-il des domestiques et lesquels ? (bonne, cuisinière, nourrice, gouvernante, chauffeur) ; a-t-il une auto à son service ? de combien de chambres dispose-t-il ? Il n’est pas question non plus du montant de son salaire ! Si l’on remettait en vigueur la règle soviétique qui prive de droits politiques quiconque exploite le travail d’autrui, il apparaîtrait tout à coup que les sommets dirigeants de la société soviétique devraient être privés du bénéfice de la constitution ! Par bonheur, une égalité complète des droits est établie... entre le maître et les domestiques.

Deux tendances opposées grandissent au sein du régime : développant les forces productives — au contraire du capitalisme stagnant — il crée les fondements économiques du socialisme ; et poussant à l’extrême, dans sa complaisance envers les dirigeants, les normes bourgeoises de la répartition, il prépare une restauration capitaliste. La contradiction entre les formes de la propriété et les normes de la répartition ne peut pas croître indéfiniment. Ou les normes bourgeoises devront, d’une façon ou d’une autre, s’étendre aux moyens de production, ou les normes socialistes devront être accordées à la propriété socialiste.

La bureaucratie redoute la révélation de cette alternative. Partout, dans la presse, à la tribune, dans la statistique, dans les romans de ses écrivains et les vers de ses poètes, dans le texte enfin de sa nouvelle constitution, elle emploie les abstractions du vocabulaire socialiste pour voiler les rapports sociaux dans les villes et les campagnes. Et c’est ce qui rend si fausse, si médiocre et si artificielle l’idéologie officielle.

CAPITALISME D’ETAT ?

En présence de nouveaux phénomènes les hommes cherchent souvent un refuge dans les vieux mots. On a tenté de camoufler l’énigme soviétique à l’aide du terme "capitalisme d’Etat", qui a l’avantage de n’offrir à personne de signification précise. Il servit d’abord à désigner les cas où l’Etat bourgeois assume la gestion des moyens de transports et de certaines industries. La nécessité de semblables mesures est un des symptômes de ce que les forces productives du capitalisme dépassent le capitalisme et l’amènent à se nier partiellement lui-même dans la pratique. Mais le système, se survivant, demeure capitaliste en dépit des cas où il en arrive à se nier lui-même.

On peut, sur le plan de la théorie, se représenter une situation dans laquelle la bourgeoisie tout entière se constituerait en société par actions pour administrer, avec les moyens de l’Etat, toute l’économie nationale. Le mécanisme économique d’un régime de ce genre n’offrirait aucun mystère. Le capitaliste, on le sait, ne reçoit pas, sous forme de bénéfices, la plus-value créée par ses propres ouvriers, mais une fraction de la plus-value du pays entier proportionnelle à sa part de capital. Dans un "capitalisme d’Etat" intégral, la loi de la répartition égale des bénéfices s’appliquerait directement, sans concurrence des capitaux, par une simple opération de comptabilité. Il n’y a jamais eu de régime de ce genre et il n’y en aura jamais par suite des profondes contradictions qui divisent les possédants entre eux — d’autant plus que l’Etat, représentant unique de la propriété capitaliste, constituerait pour la révolution sociale un objet vraiment trop tentant.

Depuis la guerre, et surtout depuis les expériences de l’économie fasciste, on entend le plus souvent par "capitalisme d’Etat" un système d’intervention et de direction économique de l’Etat. Les Français usent en pareil cas d’un terme beaucoup plus approprié : l’étatisme. Le capitalisme d’Etat et l’étatisme ont certainement des points communs ; mais en tant que systèmes, ils seraient plutôt opposés qu’identiques. Le capitalisme d’Etat signifie la substitution de la propriété étatique à la propriété privée et conserve par cela même un caractère radical. L’étatisme, que ce soit dans l’Italie de Mussolini, l’Allemagne de Hitler, les Etats-Unis de Roosevelt ou la France de Léon Blum signifie l’intervention de l’Etat sur les bases de la propriété privée, pour sauver celle-ci. Quels que soient les programmes des gouvernements, l’étatisme consiste inévitablement à reporter des plus forts aux plus faibles les charges du système croupissant. Il n’épargne aux petits propriétaires un désastre complet que parce que leur existence est nécessaire au maintien de la grande propriété. L’étatisme, dans ses efforts pour diriger l’économie, ne s’inspire pas du besoin de développer les forces productives, mais du souci de maintenir la propriété privée au détriment des forces productives qui s’insurgent contre elle. L’étatisme freine l’essor de la technique en soutenant des entreprises non viables et en maintenant des couches sociales parasitaires ; il est en un mot profondément réactionnaire.

La phrase de Mussolini : "Les trois quarts de l’économie italienne, industrielle et agricole, sont entre les mains de l’Etat" (26 mai 1934) ne doit pas être prise à la lettre. L’Etat fasciste n’est pas propriétaire des entreprises, il n’est qu’un intermédiaire entre les capitalistes. Différence appréciable ! Le Popolo d’Italia dit à ce sujet : "L’Etat corporatif unifie et dirige l’économie, mais ne la gère pas (dirige e porta alla unità l’economia, ma non fa l’economia, non gestice), ce qui ne serait pas autre chose, avec le monopole de la production, que le collectivisme" (11 juin 1936). A l’égard des paysans et en général des petits propriétaires, la bureaucratie intervient comme un puissant seigneur ; à l’égard des magnats du capital, comme leur premier fondé de pouvoir. "L’Etat corporatif, écrit fort justement le marxiste italien Ferocci, n’est que le commis du capital des monopoles... Mussolini fait assumer à l’Etat tous les risques des entreprises et laisse aux capitalistes tous les bénéfices de l’exploitation." Hitler marche, sous ce rapport, sur les traces de Mussolini. La dépendance de classe de l’Etat fasciste détermine les limites de la nouvelle économie dirigée et aussi son contenu réel ; il ne s’agit pas d’augmenter le pouvoir de l’homme sur la nature dans l’intérêt de la société, il s’agit de l’exploitation de la société dans l’intérêt d’une minorité. "Si je voulais, se flattait Mussolini, établir en Italie le capitalisme d’Etat ou le socialisme d’Etat, ce qui n’est pas en question, je trouverais aujourd’hui toutes les conditions requises." Sauf une : l’expropriation de la classe capitaliste. Et pour réaliser cette condition-là le fascisme devrait se placer de l’autre côté de la barricade, "ce dont il n’est pas question", se hâte d’ajouter Mussolini, et ce dont il ne sera certainement pas question, car l’expropriation des capitalistes nécessite d’autres forces, d’autres cadres et d’autres chefs.

La première concentration des moyens de production entre les mains de l’Etat que l’histoire connaisse a été accomplie par le prolétariat au moyen de la révolution sociale et non par les capitalistes au moyen des trusts étatisés. Cette brève analyse suffit à montrer combien sont absurdes les tentatives faites pour identifier l’étatisme capitaliste et le système soviétique. Le premier est réactionnaire, le second réalise un grand progrès.

LA BUREAUCRATIE EST-ELLE UNE CLASSE DIRIGEANTE ?

Les classes sont définies par leur place dans l’économie sociale et avant tout par rapport aux moyens de production. Dans les sociétés civilisées, la loi fixe les rapports de propriété. La nationalisation du sol, des moyens de production, des transports et des échanges, et aussi le monopole du commerce extérieur forment les bases de la société soviétique. Et cet acquis de la révolution prolétarienne définit à nos yeux l’U.R.S.S. comme un Etat prolétarien.

Par sa fonction de régulatrice et d’intermédiaire, par le souci qu’elle a de maintenir la hiérarchie sociale, par l’exploitation à ses propres fins de l’appareil de l’Etat, la bureaucratie soviétique ressemble à toute autre bureaucratie et surtout à celle du fascisme. Mais elle s’en distingue aussi par des traits d’une extrême importance. Sous aucun autre régime, la bureaucratie n’atteint à une pareille indépendance. Dans la société bourgeoise, la bureaucratie représente les intérêts de la classe possédante et instruite qui dispose d’un grand nombre de moyens de contrôle sur ses administrations. La bureaucratie soviétique s’est élevée au-dessus d’une classe qui sortait à peine de la misère et des ténèbres et n’avait pas de traditions de commandement et de domination. Tandis que les fascistes, une fois arrivés à la mangeoire, s’unissent à la bourgeoisie par les intérêts communs, l’amitié, les mariages, etc., la bureaucratie de l’U.R.S.S. s’assimile les moeurs bourgeoises sans avoir à côté d’elle une bourgeoisie nationale. En ce sens on ne peut nier qu’elle soit quelque chose de plus qu’une simple bureaucratie. Elle est la seule couche sociale privilégiée et dominante, au sens plein des termes, dans la société soviétique.

Une autre particularité n’est pas moins importante. La bureaucratie soviétique a politiquement exproprié le prolétariat pour défendre par ses propres méthodes les conquêtes sociales du prolétariat. Mais le fait même qu’elle se soit approprié le pouvoir dans un pays où les moyens de production les plus importants appartiennent à l’Etat, crée entre elle et les richesses de la nation des rapports entièrement nouveaux. Les moyens de production appartiennent à l’Etat. L’Etat "appartient " en quelque sorte à la bureaucratie. Si ces rapports, encore tout à fait récents, se stabilisaient, se légalisaient, devenaient normaux sans résistance ou contre la résistance des travailleurs, ils finiraient par la liquidation complète des conquêtes de la révolution prolétarienne. Mais cette hypothèse est encore prématurée. Le prolétariat n’a pas encore dit son dernier mot. La bureaucratie n’a pas créé de base sociale à sa domination, sous la forme de conditions particulières de propriété. Elle est obligée de défendre la propriété de l’Etat, source de son pouvoir et de ses revenus. Par cet aspect de son activité, elle demeure l’instrument de la dictature du prolétariat.

Les tentatives faites pour présenter la bureaucratie soviétique comme une classe "capitaliste d’Etat" ne résistent visiblement pas à la critique. La bureaucratie n’a ni titres ni actions. Elle se recrute, se complète et se renouvelle grâce à une hiérarchie administrative, sans avoir de droits particuliers en matière de propriété. Le fonctionnaire ne peut pas transmettre à ses héritiers son droit à l’exploitation de l’Etat. Les privilèges de la bureaucratie sont des abus. Elle cache ses revenus. Elle feint de ne pas exister en tant que groupement social. Sa mainmise sur une part énorme du revenu national est un fait de parasitisme social. Voilà ce qui rend la situation des dirigeants soviétiques au plus haut point contradictoire, équivoque et indigne, en dépit de la plénitude de leur pouvoir et de l’écran de fumée de la flagornerie.

La société bourgeoise a maintes fois changé, au cours de sa carrière, de régimes et de castes bureaucratiques sans modifier ses assises sociales. Elle a été prémunie contre la restauration de la féodalité et des corporations par la supériorité de son mode de production. Le pouvoir ne pouvait que seconder ou entraver le développement capitaliste ; les forces productives, fondées sur la propriété privée et la concurrence, travaillaient pour leur propre compte. Au contraire, les rapports de propriété établis par la révolution socialiste sont indissolublement liés au nouvel Etat qui en est le porteur. La prédominance des tendances socialistes sur les tendances petites-bourgeoises est assurée non par l’automatisme économique — nous en sommes encore loin — mais par la puissance politique de la dictature. Le caractère de l’économie dépend donc entièrement de celui du pouvoir.

La chute du régime soviétique amènerait infailliblement celle de l’économie planifiée et, dès lors, la liquidation de la propriété étatisée. Le lien obligé entre les trusts et entre les usines au sein des trusts se romprait. Les entreprises les plus favorisées seraient livrées à elles-mêmes. Elles pourraient devenir des sociétés par actions ou adopter toute autre forme transitoire de propriété telle que la participation des ouvriers aux bénéfices. Les kolkhozes se désagrègeraient également, plus facilement encore. La chute de la dictature bureaucratique actuelle sans son remplacement par un nouveau pouvoir socialiste annoncerait ainsi le retour au système capitaliste avec une baisse catastrophique de l’économie et de la culture.

Mais si le pouvoir socialiste est encore absolument nécessaire à la conservation et au développement de l’économie planifiée, la question de savoir sur qui s’appuie le pouvoir soviétique d’aujourd’hui et dans quelle mesure l’esprit socialiste de sa politique est assuré n’en est que plus sérieuse.

Lénine, parlant au XIe congrès du parti, comme s’il lui faisait ses adieux, disait à l’adresse des milieux dirigeants : "L’histoire connaît des transformations de toutes sortes ; il n’est pas sérieux du tout en politique de compter sur les convictions, le dévouement et les belles qualités de l’âme..." La condition détermine la conscience. En une quinzaine d’années, le pouvoir a modifié la composition sociale des milieux dirigeants plus profondément que ses idées. La bureaucratie étant, de toutes les couches de la société soviétique, celle qui a le mieux résolu sa propre question sociale, elle est pleinement satisfaite de ce qui est et cesse dès lors de donner quelque garantie morale que ce soit de l’orientation socialiste de sa politique. Elle continue à défendre la propriété étatisée par crainte du prolétariat. Cette crainte salutaire est nourrie et entretenue par le parti illégal des bolcheviks-léninistes, qui est l’expression la plus consciente du courant socialiste contre l’esprit de réaction bourgeoise dont est profondément pénétrée la bureaucratie thermidorienne. En tant que force politique consciente la bureaucratie a trahi la révolution. Mais la révolution victorieuse, fort heureusement, n’est pas seulement un programme, un drapeau, un ensemble d’institutions politiques, c’est aussi un système de rapports sociaux. Il ne suffit pas de la trahir, il faut encore la renverser. Ses dirigeants ont trahi la révolution d’Octobre, mais ne l’ont pas encore renversée. La révolution a une grande capacité de résistance, qui coïncide avec les nouveaux rapports de propriété, avec la force vive du prolétariat, avec la conscience de ses meilleurs éléments, avec la situation sans issue du capitalisme mondial, avec l’inéluctabilité de la révolution mondiale.

LA QUESTION DU CARACTERE SOCIAL DE L’U.R.S.S. N’EST PAS ENCORE TRANCHEE PAR L’HISTOIRE

Formulons, pour mieux comprendre le caractère social de l’U.R.S.S. d’aujourd’hui, deux hypothèses d’avenir. Supposons la bureaucratie soviétique chassée du pouvoir par un parti révolutionnaire ayant toutes les qualités du vieux bolchevisme et enrichi, en outre, de l’expérience mondiale de ces derniers temps. Ce parti commencerait par rétablir la démocratie dans les syndicats et les soviets. Il pourrait et devrait rétablir la liberté des partis soviétiques. Avec les masses, à la tête des masses, il procéderait à un nettoyage sans merci des services de l’Etat. Il abolirait les grades, les décorations, les privilèges et ne maintiendrait de l’inégalité dans la rétribution du travail que ce qui est nécessaire à l’économie et à l’Etat. Il donnerait à la jeunesse la possibilité de penser librement, d’apprendre, de critiquer, en un mot, de se former. Il introduirait de profondes modifications dans la répartition du revenu national, conformément à la volonté des masses ouvrières et paysannes. Il n’aurait pas à recourir à des mesures révolutionnaires en matière de propriété. Il continuerait et pousserait à fond l’expérience de l’économie planifiée. Après la révolution politique, après le renversement de la bureaucratie, le prolétariat aurait à accomplir dans l’économie de très importantes réformes, il n’aurait pas à faire une nouvelle révolution sociale.

Si, à l’inverse, un parti bourgeois renversait la caste soviétique dirigeante, il trouverait pas mal de serviteurs parmi les bureaucrates d’aujourd’hui, les techniciens, les directeurs, les secrétaires du parti, les dirigeants en général. Une épuration des services de l’Etat s’imposerait aussi dans ce cas ; mais la restauration bourgeoise aurait vraisemblablement moins de monde à jeter dehors qu’un parti révolutionnaire. L’objectif principal du nouveau pouvoir serait de rétablir la propriété privée des moyens de production. Il devrait avant tout donner aux kolkhozes faibles la possibilité de former de gros fermiers et transformer les kolkhozes riches en coopératives de production du type bourgeois, on en sociétés par actions. Dans l’industrie, la dénationalisation commencerait par les entreprises de l’industrie légère et de l’alimentation. Le plan se réduirait dans les premiers temps à des compromis entre le pouvoir et les "corporations", c’est-à-dire les capitaines de l’industrie soviétique, ses propriétaires potentiels, les anciens propriétaires émigrés et les capitalistes étrangers. Bien que la bureaucratie soviétique ait beaucoup fait pour la restauration bourgeoise, le nouveau régime serait obligé d’accomplir sur le terrain de la propriété et du mode de gestion non une réforme mais une véritable révolution.

Admettons cependant que ni le parti révolutionnaire ni le parti contre-révolutionnaire ne s’emparent du pouvoir. La bureaucratie demeure à la tête de l’Etat. L’évolution des rapports sociaux ne cesse pas. On ne peut certes pas penser que la bureaucratie abdiquera en faveur de l’égalité socialiste. Dès maintenant, elle a dû malgré les inconvénients évidents de cette opération, rétablir les grades et les décorations ; il faudra inévitablement qu’elle cherche appui par la suite dans des rapports de propriété. On objectera peut-être que peu importe au gros fonctionnaire les formes de propriété dont il tire ses revenus. C’est ignorer l’instabilité des droits du bureaucrate et le problème de sa descendance. Le culte tout récent de la famille soviétique n’est pas tombé du ciel. Les privilèges que l’on ne peut léguer à ses enfants perdent la moitié de leur valeur. Or, le droit de tester est inséparable du droit de propriété. Il ne suffit pas d’être directeur de trust il faut être actionnaire. La victoire de la bureaucratie dans ce secteur décisif en ferait une nouvelle classe possédante. Au contraire, la victoire du prolétariat sur la bureaucratie marquerait la renaissance de la révolution socialiste. La troisième hypothèse nous ramène ainsi aux deux premières, par lesquelles nous avions commencé pour plus de clarté et de simplicité.

Qualifier de transitoire ou d’intermédiaire le régime soviétique, c’est écarter les catégories sociales achevées comme le capitalisme (y compris le "Capitalisme d’Etat") et le socialisme. Mais cette définition est en elle-même tout à fait insuffisante et risque de suggérer l’idée fausse que la seule transition possible pour le régime soviétique actuel mène au socialisme. Un recul vers le capitalisme reste cependant parfaitement possible. Une définition plus complète sera nécessairement plus longue et plus lourde.

L’U.R.S.S. est une société intermédiaire entre le capitalisme et le socialisme, dans laquelle : a)les forces productives sont encore trop insuffisantes pour donner à la propriété d’Etat un caractère socialiste ; b)le penchant à l’accumulation primitive, né du besoin, se manifeste à travers tous les pores de l’économie planifiée ; c)les normes de répartition, de nature bourgeoise, sont à la base de la différenciation sociale ; d)le développement économique, tout en améliorant lentement la condition des travailleurs, contribue à former rapidement une couche de privilégiés ; e)la bureaucratie, exploitant les antagonismes sociaux, est devenue une caste incontrôlée, étrangère au socialisme ; f)la révolution sociale, trahie par le parti gouvernant, vit encore dans les rapports de propriété et dans la conscience des travailleurs ; g)l’évolution des contradictions accumulées peut aboutir au socialisme ou rejeter la société vers le capitalisme ; h)la contre-révolution en marche vers le capitalisme devra briser la résistance des ouvriers ; i)les ouvriers marchant vers le socialisme devront renverser la bureaucratie. La question sera tranchée en définitive par la lutte de deux forces vives sur les terrains national et international.

Les doctrinaires ne seront naturellement pas satisfaits par une définition aussi vague. Ils voudraient des formules catégoriques ; oui et oui, non et non. Les questions de sociologie seraient bien plus simples Si les phénomènes sociaux avaient toujours des contours précis. Mais rien n’est plus dangereux que d’éliminer, en poursuivant la précision logique, les éléments qui contrarient dès maintenant nos schémas et peuvent demain les réfuter. Nous craignons par-dessus tout, dans notre analyse, de faire violence au dynamisme d’une formation sociale qui n’a pas de précédent et ne connaît pas d’analogue. La fin scientifique et politique que nous poursuivons nous interdit de donner une définition achevée d’un processus inachevé, elle nous impose d’observer toutes les phases du phénomène, d’en faire ressortir les tendances progressistes et réactionnaires, de révéler leur interaction, de prévoir les diverses variantes du développement ultérieur et de trouver dans cette prévision un point d’appui pour l’action. Notes

[1] En 1959, les stations de tracteurs et machines ont été dissoutes, et ceux-ci vendus aux kolkhozes.

1938

Le programme de transition (extraits)

Programme de Transition Léon Trotsky

Le prolétariat et ses directions

L’économie, l’État, la politique de la bourgeoisie et ses relations internationales sont profondément atteintes par la crise sociale qui caractérise la situation pré-révolutionnaire de la société. Le principal obstacle dans la voie de la transformation de la situation pré-révolutionnaire en situation révolutionnaire, c’est le caractère opportuniste de la direction du prolétariat, sa couardise petite-bourgeoise devant la grande bourgeoisie, les liens traîtres qu’elle maintient avec celle-ci, même dans son agonie.

Dans tous les pays, le prolétariat est saisi d’une profonde angoisse. Des masses de millions d’hommes s’engagent sans cesse sur la voie de la révolution. Mais, chaque fois, elles s’y heurtent à leurs propres appareils bureaucratiques conservateurs.

Le prolétariat espagnol a fait, depuis avril 1931, une série de tentatives héroïques pour prendre dans ses mains le pouvoir et la direction des destinées de la société. Cependant, ses propres partis - social-démocrate, stalinien, anarchiste et POUM, chacun à sa manière - ont joué le rôle de frein et ont ainsi préparé le triomphe de Franco.

En France, la puissante vague de grèves avec occupation des usines, particulièrement en juin 1936, a bien montré que le prolétariat était complètement prêt à renverser le système capitaliste. Cependant les organisations dirigeantes, socialistes, staliniennes et syndicalistes, ont réussi, sous l’étiquette du Front populaire, à canaliser et à arrêter, au moins momentanément, le torrent révolutionnaire.

La vague sans précédent de grèves avec occupation des usines et la croissance prodigieusement rapide des syndicats industriels (CIO) aux États-Unis sont l’expression la plus indiscutable de l’aspiration des ouvriers américains à s’élever au niveau des tâches que l’histoire leur a assignées. Cependant, ici aussi, les organisations dirigeantes, y compris le CIO nouvellement créé, font tout ce qu’elles peuvent pour contenir et paralyser l’offensive révolutionnaire des masses.

Le passage définitif de l’Internationale communiste du côté de l’ordre bourgeois, son rôle cyniquement contre-révolutionnaire dans le monde entier, particulièrement en Espagne, en France, aux États-Unis et dans les autres pays "démocratiques", ont créé d’extraordinaires difficultés supplémentaires au prolétariat mondial. Sous le signe de la révolution d’Octobre, la politique conciliatrice des "Fronts populaires" voue la classe ouvrière à l’impuissance et fraie la voie au fascisme.

Les "Fronts populaires" d’une part, le fascisme de l’autre, sont les dernières ressources politiques de l’impérialisme dans la lutte contre la révolution prolétarienne. Du point de vue historique, ces deux ressources ne sont cependant que des fictions. La putréfaction du capitalisme continue aussi bien sous le signe du bonnet phrygien en France que sous le signe de la swastika en Allemagne. Seul, le renversement du capitalisme peut ouvrir une issue.

L’orientation des masses est déterminée, d’une part, par les conditions objectives du capitalisme pourrissant ; d’autre part, par la politique de trahison des vieilles organisations ouvrières. De ces deux facteurs, le facteur décisif est, bien entendu, le premier : les lois de l’histoire sont plus puissantes que les appareils bureaucratiques. Quelle que soit la diversité des méthodes des social-traîtes - de la législation "sociale" de Léon Blum aux falsifications judiciaires de Staline - ils ne réussiront jamais à briser la volonté révolutionnaire du prolétariat. De plus en plus, leurs efforts désespérés pour arrêter la roue de l’histoire démontreront aux masses que la crise de la direction du prolétariat, qui est devenue la crise de la civilisation humaine, ne peut être résolue que par la IV° Internationale.

Les syndicats dans l’époque de transition

Dans la lutte pour les revendications partielles et transitoires, les ouvriers ont actuellement plus besoin que jamais d’organisations de masse, avant tout de syndicats. La puissante montée des syndicats en France et aux États-Unis est la meilleure réponse aux doctrinaires ultra-gauches de la passivité qui prêchaient que les syndicats "avaient fait leur temps".

Les bolcheviks-léninistes se trouvent aux premiers rangs de toutes les formes de lutte, même là où il s’agit seulement des intérêts matériels ou des droits démocratiques les plus modestes de la classe ouvrière. Ils prennent une part active à la vie des syndicats de masse, se préoccupent de les renforcer et d’accroître leur esprit de lutte. Ils luttent implacablement contre toutes les tentatives de soumettre les syndicats à l’État bourgeois et de lier le prolétariat par "l’arbitrage obligatoire" et toutes les autres formes d’intervention policière, non seulement fascistes, mais aussi "démocratiques". C’est seulement sur la base de ce travail, qu’il est possible de lutter avec succès à l’intérieur des syndicats contre la bureaucratie réformiste, et en particulier contre la bureaucratie stalinienne. Les tentatives sectaires d’édifier ou de maintenir des petits syndicats "révolutionnaires" comme une seconde édition du parti signifient, en fait, le renoncement à la lutte pour la direction de la classe ouvrière. Il faut poser ici comme un principe inébranlable : l’auto-isolement capitulard hors des syndicats de masses, équivalant à la trahison de la révolution, est incompatible, avec l’appartenance à la IV° Internationale.

En même temps, la IV° Internationale rejette et condamne résolument tout fétichisme syndical, également propre aux trade-unionistes et aux syndicalistes :

a) Les syndicats n’ont pas et, vu leurs tâches, leur composition et le caractère de leur recrutement, ne peuvent avoir de programme révolutionnaire achevé ; c’est pourquoi ils ne peuvent remplacer le parti. L’édification de partis révolutionnaires nationaux, sections de la IV° Internationale, est la tâche centrale de l’époque de transition.

b) Les syndicats, même les plus puissants, n’embrassent pas plus de 20 à 25 % de la classe ouvrière et, d’ailleurs, ses couches les plus qualifiées et les mieux payées. La majorité la plus opprimée de la classe ouvrière n’est entraînée dans la lutte qu’épisodiquement, dans les périodes d’essor exceptionnel du mouvement ouvrier. A ces moments là, il est nécessaire de créer des organisations ad hoc, qui embrassent toute la masse en lutte : les COMITÉS DE GREVE, les COMITÉS D’USINES, et, enfin, les SOVIETS.

c) En tant qu’organisation des couches supérieures du prolétariat, les syndicats, comme en témoigne toute l’expérience historique, y compris l’expérience toute fraîche des syndicats anarcho-syndicalistes d’Espagne, développent de puissantes tendances à la conciliation avec le régime démocratique bourgeois. Dans les périodes de luttes de classes aiguës, les appareils dirigeants des syndicats s’efforcent de se rendre maîtres du mouvement des masses pour le neutraliser. Cela se produit déjà lors de simples grèves, surtout lors des grèves de masse avec occupation des usines, qui ébranlent les principes de la propriété bourgeoise. En temps de guerre ou de révolution, quand la situation de la bourgeoisie devient particulièrement difficile, les dirigeants syndicaux deviennent ordinairement des ministres bourgeois.

C’est pourquoi les sections de la IV° Internationale doivent constamment s’efforcer, non seulement de renouveler l’appareil des syndicats, en proposant hardiment et résolument dans les moments critiques de nouveaux leaders prêts à la lutte à la place des fonctionnaires routiniers et des carriéristes, mais encore de créer, dans tous les cas où c’est possible, des organisations de combat autonomes qui répondent mieux aux tâches de la lutte des masses contre la société bourgeoise, sans même s’arrêter, si c’est nécessaire, devant une rupture ouverte avec l’appareil conservateur des syndicats. S’il est criminel de tourner le dos aux organisations de masse pour se contenter de fictions sectaires, il n’est pas moins criminel de tolérer passivement la subordination du mouvement révolutionnaire des masses au contrôle de cliques bureaucratiques ouvertement réactionnaires ou conservatrices masquées ("progressistes"). Le syndicat n’est pas une fin en soi, mais seulement un des moyens dans la marche à la révolution prolétarienne.

Les comités d’usine

Le mouvement ouvrier de l’époque de transition n’a pas un caractère régulier et égal, mais fiévreux et explosif. Les mots d’ordre, de même que les formes d’organisation, doivent être subordonnés à ce caractère du mouvement. Rejetant la routine comme la peste, la direction doit prêter attentivement l’oreille à l’initiative des masses elles-mêmes.

Les grèves avec occupation des usines, une des plus récentes manifestations de cette initiative, sortent des limites du régime capitaliste "normal". Indépendamment des revendications des grévistes, l’occupation temporaire des entreprises porte un coup à l’idole de la propriété capitaliste. Toute grève avec occupation pose dans la pratique la question de savoir qui est le maître dans l’usine : le capitalisme ou les ouvriers.

Si la grève avec occupation soulève cette question épisodiquement, le COMITÉ D’USINE donne à cette même question une expression organisée. Élu par tous les ouvriers et employés de l’entreprise, le Comité d’usine crée d’un coup un contrepoids à la volonté de l’administration.

A la critique que les réformistes font des patrons de l’ancien type, ceux qu’on appelle les "patrons de droit divin", du genre de Ford, en face des "bons" exploiteurs "démocratiques", nous opposons le mot d’ordre des comités d’usine comme centres de lutte contre les uns et les autres.

Les bureaucrates des syndicats s’opposeront, en règle générale, à la création de comités d’usine, de même qu’ils s’opposeront à tout pas hardi dans la voie de la mobilisation des masses. Il sera, cependant, d’autant plus facile de briser leur opposition que le mouvement aura plus d’ampleur. Là où les ouvriers de l’entreprise, dans les périodes "calmes", appartiennent déjà tous aux syndicats (closed shop), le comité coïncidera formellement avec l’organe du syndicat, mais il en renouvellera la composition et en élargira les fonctions. Cependant, la principale signification des comités est de devenir des états-majors de combat pour les couches ouvrières que le syndicat n’est, en général, pas capable d’atteindre. C’est d’ailleurs précisément de ces couches les plus exploitées que sortiront les détachements les plus dévoués à la révolution.

Dès que le comité fait son apparition, il s’établit en fait une DUALITÉ DE POUVOIR dans l’usine. Par son essence même, cette dualité de pouvoir est quelque chose de transitoire, car elle renferme en elle-même deux régimes inconciliables : le régime capitaliste et le régime prolétarien. L’importance principale des comités d’usine consiste précisément en ce qu’ils ouvrent, sinon une période directement révolutionnaire, du moins une période pré-révolutionnaire, entre le régime bourgeois et le régime prolétarien. Que la propagande pour les comités d’usine ne soit ni prématurée ni artificielle, c’est ce que démontrent amplement les vagues d’occupations d’usines qui ont déferlé sur un certain nombre de pays. De nouvelles vagues de ce genre sont inévitables dans un prochain avenir. Il est nécessaire d’ouvrir à temps une campagne en faveur des comités d’usine pour ne pas se trouver pris à l’improviste.

L’expropriation de certains groupes de capitalistes

Le programme socialiste de l’expropriation, c’est-à-dire du renversement politique de la bourgeoisie et de la liquidation de sa domination économique, ne doit en aucun cas nous empêcher, dans la présente période de transition, de revendiquer, lorsque l’occasion s’en offre, l’expropriation de certaines branches de l’industrie parmi les plus importantes pour l’existence nationale ou de certains groupes de la bourgeoisie parmi les plus parasitaires.

Ainsi, aux prêches geignards de messieurs les démocrates sur la dictature des "60 familles" aux États-Unis ou des "200 familles" en France, nous opposons la revendication de l’expropriation de ces 60 ou 200 féodaux capitalistes.

Exactement de même, nous revendiquons l’expropriation des compagnies monopolistes de l’industrie de guerre, des chemins de fer, des plus importantes sources de matières premières, etc.

La différence entre ces revendications et le mot d’ordre réformiste bien vague de "nationalisation" consiste en ce que : 1) Nous repoussons le rachat ; 2) Nous prévenons les masses contre les charlatans du front populaire qui, proposant la nationalisation en paroles, restent en fait les agents du capital ; 3) Nous appelons les masses à ne compter que sur leur propre force révolutionnaire ; 4) Nous relions le problème de l’expropriation à celui du pouvoir des ouvriers et des paysans.

La nécessité de lancer le mot d’ordre de l’expropriation dans l’agitation quotidienne, par conséquent d’une manière fractionnée, et non pas seulement d’un point de vue propagandiste, sous sa forme générale, découle du fait que les diverses branches de l’industrie se trouvent à divers niveaux de développement, occupent des places différentes dans la vie de la société et passent par divers stades de la lutte des classes. Seule, la montée révolutionnaire générale du prolétariat peut mettre l’expropriation générale de la bourgeoisie à l’ordre du jour. L’objet des revendications transitoires est de préparer le prolétariat à résoudre ce problème.

Contre l’opportunisme et le révisionnisme sans principes

La politique du parti de Léon Blum en France démontre de nouveau que les réformistes sont incapables de rien apprendre des leçons les plus tragiques de l’histoire. La social-démocratie française copie servilement la politique de la social-démocratie allemande et marche à la même catastrophe. Durant des dizaines d’années, la II° Internationale a grandi dans les cadres de la démocratie bourgeoise, en est devenue une partie inséparable, et pourrit avec elle.

La III° Internationale est entrée dans la voie du réformisme à l’époque où la crise du capitalisme avait définitivement mis à l’ordre du jour la révolution prolétarienne. La politique actuelle de l’I.C. en Espagne et en Chine - politique qui consiste à ramper devant la bourgeoisie "démocratique" et "nationale" - démontre que l’I.C., elle non plus, n’est plus capable d’apprendre quelque chose ou de changer. La bureaucratie, qui est devenue une force réactionnaire en URSS, ne peut jouer un rôle révolutionnaire sur l’arène mondiale.

L’anarcho-syndicalisme a connu, dans l’ensemble, une évolution du même genre. En France, la bureaucratie syndicale de Léon Jouhaux est devenue depuis longtemps une agence de la bourgeoisie dans la classe ouvrière. En Espagne, l’anarcho-syndicalisme s’est débarrassé de son révolutionnarisme de façade dès qu’a commencé la révolution, et est devenue la cinquième roue du char de la démocratie bourgeoise.

Les organisations intermédiaires centristes, qui se groupent autour du Bureau de Londres, ne sont que des accessoires "gauche" de la social-démocratie et de l’I.C. Elles ont montré leur incapacité complète à s’orienter dans une situation historique et à en tirer les conclusions révolutionnaires. Leur point culminant fut atteint par le POUM espagnol qui, dans les conditions de la révolution, s’est trouvé absolument incapable d’avoir une politique révolutionnaire.

Les défaites tragiques subies par le prolétariat mondial durant une longue série d’années ont poussé les organisations officielles à un conservatisme encore plus grand et ont conduit en même temps les "révolutionnaires" petits-bourgeois déçus à rechercher des "voies nouvelles". Comme toujours, dans les époques de réaction et de déclin, apparaissent de toutes parts les magiciens et les charlatans. Ils veulent réviser toute la marche de la pensée révolutionnaire. Au lieu d’apprendre du passé, ils le "corrigent".

Les uns découvrent l’inconsistance du marxisme, les autres proclament la faillite du bolchevisme. Les uns font retomber sur la doctrine révolutionnaire la responsabilité des erreurs et des crimes de ceux qui l’ont trahie ; les autres maudissent la médecine, parce qu’elle n’assure pas une guérison immédiate et miraculeuse. Les plus audacieux promettent de découvrir une panacée et, en attendant, recommandent d’arrêter la lutte des classes. De nombreux prophètes de la nouvelle morale se disposent à régénérer le mouvement ouvrier à l’aide d’une homéopathie éthique. La majorité de ces apôtres ont réussi à devenir eux-mêmes des invalides moraux avant même de descendre sur le champ de bataille. Ainsi, sous l’apparence de "nouvelles voies", on ne propose au prolétariat que de vieilles recettes, enterrées depuis longtemps dans les archives du socialisme d’avant Marx.

La IV° Internationale déclare une guerre implacable aux bureaucrates de la II° et de la III° Internationales, de l’Internationale d’Amsterdam et de l’Internationale anarcho-syndicaliste, de même qu’à leurs satellites centristes ; au réformisme sans réformes, au démocratisme allié de la Guépéou, au pacifisme sans paix, à l’anarchisme au service de la bourgeoisie, aux "révolutionnaires" qui craignent mortellement la révolution. Toutes ces organisations ne sont pas le gage de l’avenir, mais des survivances pourrissantes du passé. L’époque des guerres et des révolutions ne laissera pas d’elles pierre sur pierre.

La IV° Internationale ne recherche ni n’invente aucune panacée. Elle se tient entièrement sur le terrain du marxisme, seule doctrine révolutionnaire qui permette de comprendre ce qui est, de découvrir les causes des défaites et de préparer la victoire. La IV° Internationale continue la tradition du bolchevisme, qui a montré pour la première fois au prolétariat comment conquérir le pouvoir. La IV° Internationale écarte les magiciens, les charlatans et les professeurs importuns de morale. Dans une société fondée sur l’exploitation, la morale suprême est la morale de la révolution socialiste. Bons sont les méthodes et moyens qui élèvent la conscience de classe des ouvriers, leur confiance dans leurs propres forces, leurs dispositions à l’abnégation dans la lutte. Inadmissibles sont les méthodes qui inspirent aux opprimés la crainte et la docilité devant les oppresseurs, étouffent l’esprit de protestation et de révolte, ou substituent à la volonté des masses la volonté des chefs, à la persuasion la contrainte, à l’analyse de la réalité, la démagogie et la falsification. Voilà pourquoi la social-démocratie, qui a prostitué le marxisme, tout comme le stalinisme, antithèse du bolchevisme, sont les ennemis mortels de la révolution prolétarienne et de sa morale.

Regarder la réalité en face ; ne pas chercher la ligne de moindre résistance ; appeler les choses par leur nom ; dire la vérité aux masses, quelque amère qu’elle soit ; ne pas craindre les obstacles ; être rigoureux dans les petites choses comme dans les grandes ; oser, quand vient l’heure de l’action : telles sont les règles de la IV° Internationale. Elle a montré qu’elle sait aller contre le courant. La prochaine vague historique la portera à son faîte.

Répondre à cet article

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0