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Où va la Tunisie ? Vers une dictature à l’égyptienne ?

mardi 24 août 2021, par Khider Mesloub

La Tunisie joue-t-elle le scénario dictatorial égyptien ?

La Tunisie emprunte-elle la voie de l’Égypte en mettant en scène le scénario à la Al-Sissi ? La même tragédie semble se jouer dans ce pays, théâtre de conflits sociaux et politiques sur fond d’une triple crise : économique, gouvernementale et sanitaire.

En tout cas, on assiste à l’accélération de l’histoire en Tunisie. Dernier coup de théâtre, le coup d’État perpétré par le président putschiste lui-même contre les institutions, en particulier le Parlement, transformé en bunker où siège l’armée en lieu et place des députés expulsés manu militari de l’hémicycle dominé jusque-là par le parti islamiste Ennahda.

Dans un climat politique délétère, émaillé d’agitations sociales et endeuillé par l’amoncellement de cadavres décimés par le Covid-19, au lendemain d’une énième journée de manifestations contre le gouvernement, la situation économique, sanitaire et les violences policières, le président tunisien Kaïs Saïed, sans coup férir, a pris la décision de suspendre le Parlement, de révoquer le Premier ministre, de retirer l’immunité des députés, avec dans le viseur du pouvoir les membres du parti gouvernemental, Ennahda, désormais sous la menace d’une dissolution, ses militants ciblés par des poursuites judiciaires et des arrestations.

D’aucuns parlent de coup d’État constitutionnel, pour légitimer le coup de force bonapartiste, par surcroît adoubé par la direction syndicale de l’UGTT (Union Générale Tunisienne des Travailleurs). Or, il s’agit bel et bien d’un coup d’État "en bonne et due force", perpétré avec l’appui de l’armée dans le respect des règles putschistes en vigueur dans les Républiques bannières, préparé par ailleurs de longue date. En effet, en mai dernier, le site Middle East Eye publiait un document « top secret » destiné au président Saïed, où ses conseillers exposaient en détail un plan pour mettre en œuvre une « dictature constitutionnelle » en s’appuyant sur l’article 80 de la Constitution. Dans l’article publié par Middle East Eye, on pouvait lire : « Le plan : attirer les rivaux politiques du président vers le palais présidentiel et annoncer le coup d’État en leur présence sans leur permettre de partir. D’autres hommes politiques et hommes d’affaires importants seraient arrêtés simultanément (…) Le document souligne que Hichem Mechichi [premier ministre] et Rached Ghannouchi [président du Parlement] ne seraient pas autorisés à quitter le palais et que ce dernier serait déconnecté du réseau internet et de toutes les lignes extérieures. (…) Pour rendre le coup d’État populaire, le document indique que le paiement des factures d’électricité, d’eau, de téléphone, d’internet, ainsi que le remboursement des prêts bancaires et le paiement des taxes seraient suspendus pendant 30 jours, et que le prix des produits de base et du carburant serait réduit de 20 % ».

Qui se dissimule derrière ce coup d’État tramé dans les coulisses du pouvoir moribond tunisien, porté à bout de bras par des puissances impérialistes rivales investies dans une mission de reconfiguration stratégique de la région du Maghreb ? Ce coup de force en Tunisie débouchera-t-il à terme sur une dictature militaire comme en Égypte ? Pis : vers une guerre civile comme en Syrie ou en Libye, prémices de la déstabilisation des pays de l’Afrique du Nord, notamment, par extension, de l’Algérie ? Pour l’instant, rien n’est joué. Le suspense demeure entier, le dénouement inconnu. Les protagonistes encore dans l’expectative.

Pour mieux appréhender les enjeux actuellement en œuvre dans le pays du défunt président Bourguiba, il est utile de revenir sur cette page de l’histoire égyptienne, marquée en 2011 par le soulèvement populaire, appelé Tahrir, puis, quelques années plus tard, par son écrasement par le président Al-Sissi, scénario qui semble se réitérer en Tunisie.

Dans le sillage des « Printemps arabes » surgis de l’aride Tunisie (où, en vérité, l’hirondelle Révolution n’a jamais pointé son bec et encore moins déployé ses ailes car la saison hivernale de la lutte des classes ne se prête guère aux envols des embrasements sociaux révolutionnaires, particulièrement sous les cieux de ces pays islamiques où l’économie capitaliste productive n’a jamais décollé pour avoir été longtemps déplumée par le colonialisme et, après les indépendances nationales formelles, dépouillée par l’impérialisme et spoliée par les classes régnantes prédatrices autochtones), le peuple égyptien se révolte contre le régime de Hosni Moubarak. Après quelques semaines de contestation, les manifestants obtiennent le départ de Moubarak le 11 février 2011 (à l’instar des Tunisiens qui venaient de contraindre le président Ben Ali à abdiquer, après vingt-trois ans d’un règne sans partage, acculé au départ, par la pression de la rue, le 14 janvier 2011). La chute de Moubarak suscite d’immenses espoirs. Aujourd’hui, l’enchantement a cédé la place à la désillusion, la perspective d’une vie meilleure, à la misère, la liberté tant convoitée, à la dictature militaire.

Retour sur l’écrasement du mouvement Tahrir par le maréchal Al Sissi

Début 2011, dans un sursaut de révolte spontanée et inorganisée, des millions d’Égyptiens prennent d’assaut la rue, convergent vers la place Tahrir, l’occupent durant deux mois, pour proclamer leur rejet du régime et surtout pour réclamer pain, justice sociale et dignité (revendications jamais satisfaites). En effet, sur la Place Tahrir, l’épicentre de la révolte, des millions de citoyens égyptiens exigent la démission de Moubarak et la fin du « Régime ou Système ». Aux cris de « Moubarak, dégage ! », ou encore « Aïch, horia, ‘adala edjtéma’ia ! » – « Pain, liberté, justice sociale ! », ils réclament le départ du régime despotique, expression de leur besoin de liberté, de meilleures conditions de vie et de travail.

Acculée par l’éruption dangereuse des travailleurs engagés dans de puissantes grèves illimitées (voilà où résidait le véritable danger pour le pouvoir), l’armée (considérée par les crédules manifestants comme unie au peuple) pousse Moubarak vers la sortie, afin d’organiser, assure-t-elle, des « élections libres » (ce qui n’existe nulle part dans le système capitaliste car tous les rouages économiques, politiques et médiatiques sont concentrés et contrôlés par les puissants). Le 11 février 2011, en dépit du bilan meurtrier de la répression policière, évalué à plus de 850 morts, le peuple égyptien, encore une fois floué, fête naïvement dans la liesse l’éviction de Hosni Moubarak.

La suite, tout le monde la connaît : les Frères musulmans, seule formation politique structurée mais infiltrée et manipulée par l’armée, remporte, sans surprise, les élections. Aussitôt, les Frères musulmans remplacent l’élite dirigeante limogée. Cependant, l’État, la classe capitaliste, la bourgeoisie affairiste et étatique conservent leurs positions sociales et leurs privilèges (on notera que la nouvelle élite islamisée servira ces mêmes classes dirigeantes sans scrupule. L’élite, généreusement rémunérée par les puissants, a de tout temps eu pour vocation de servir les classes dominantes qu’elle idéalise et divinise, quels que soient leurs systèmes politiques - féodal, monarchique, bourgeois, fasciste, nazi, stalinien, militaire -, mais jamais elle n’œuvre pour l’émancipation du peuple laborieux qu’elle méprise et redoute).

Nul doute, la propulsion inespérée des Frères musulmans au pouvoir prouve cette évidence politique : changer de gouvernement par les élections ne modifie aucunement la situation économique, sociale et politique du peuple, sinon que les élections offrent aux masses dupes la possibilité d’élire une nouvelle bande de malfrats et de saltimbanques. En effet, le gouvernement islamiste dirigé par Morsi, allié aux Frères musulmans, ces adeptes de la religion prêchant la soumission à l’ordre dominant, a dévoilé son incurie notoire, son incapacité à gérer l’État. Mais, surtout, il s’est évidemment révélé tout autant corrompu que l’ancien régime de Moubarak. Durant son court règne, assurément il n’a pas représenté un modèle de probité, ni de vertu morale.

En outre, sa politique réactionnaire islamiste, illustrée par son entreprise dictatoriale d’imposer ses anachroniques « mœurs » rigoristes islamiques moyenâgeuses pour exercer une funeste influence morale et culturelle sur l’ensemble de la société, a suscité beaucoup d’hostilité parmi la nouvelle génération moderne amplement éduquée et urbanisée, même au sein de la classe dirigeante. (De là s’explique, entre autres, l’urgente décision de l’armée moderne égyptienne de déloger les islamistes du pouvoir. Le mode de production féodal s’est désintégré en Égypte, comme il s’est désagrégé en Algérie et en Tunisie. De ce fait les islamistes, ces survivances anachroniques, appartiennent à un monde révolu, et leur idéologie obscurantiste mortifère est incompatible avec le monde moderne, excepté pour servir parfois les intérêts des puissances impérialistes dans leurs enjeux géostratégiques, notamment par le maniement de l’islamisme comme épouvantail ou comme dérivatif terroriste).

Évidemment, au cours de la période de gouvernance islamiste, le véritable pouvoir demeure concentré entre les mains de l’armée, la seule force en mesure d’assurer l’ordre capitaliste au niveau national (au profit bien sûr des puissances impérialistes et financières internationales qui veillent toujours à la stabilité et à la pérennité de leurs intérêts).

Cependant, en 2013, des mouvements de contestation renouent avec l’esprit de révolte de 2011. Des grèves sont déclenchées car aucune des revendications fondamentales des travailleurs n’a été satisfaite (pain, travail, salaire, logement). Au plus fort de la nouvelle vague de contestation sociale, on dénombre plus de 14 millions de manifestants. Lors de ces grèves, certains manifestants brandissent des pancartes sur lesquelles est proclamé, entre autres, le mot d’ordre suivant : « Ni Morsi ! Ni les militaires ! » Conscient du danger révolutionnaire proclamé par ce mot d’ordre, l’armée décide d’intervenir.

En fin stratège, le maréchal Al-Sissi entre en scène pour assurer la population laborieuse révoltée de sa protection (sic). Il déclare que l’armée protège les manifestants, qu’elle est l’alliée du peuple (sic). Le maréchal Al-Sissi garantit une transition « démocratique » du pouvoir (comme le serine l’actuel président tunisien, pourtant auteur d’un coup d’État. « La Tunisie est un pays des droits, des libertés et de la Constitution », a déclaré, avec aplomb, et bientôt à coups de plombs enfoncés dans le corps des Tunisiens pour bien assurer la transition dictatoriale, le président Saïed vendredi 30 juillet 2021 au cours d’une rencontre avec des journalistes du New York Times). Assurément le maréchalissime Al-Sissi a soutenu le peuple égyptien, comme la corde soutient le pendu ! Preuve : le peuple égyptien est, aujourd’hui, toujours étranglé par l’inépuisable misère, étouffé par l’écrasante dictature !

Un massacre impitoyable perpétré contre les opposants

Ainsi, en juin 2013, sous l’effet conjugué de l’aggravation de la crise économique et de l’exacerbation de la colère des masses paupérisées, Morsi (le féodal) est préventivement « détrôné » par l’armée afin d’éviter la transformation de la révolte du peuple en insurrection contre l’État (tout comme le président du Parlement tunisien, Rached Ghannouchi, dirigeant historique d’Ennahda, par ailleurs numéro deux de l’État, vient d’être préventivement destitué). Ce coup d’État suscitera une opposition radicale de la composante islamiste (populeuse et féodale) contre le nouveau régime militaire (la même opposition violente est prévisible en Tunisie). La réaction du pouvoir ne se fait pas attendre ; elle est sanglante : un massacre impitoyable est perpétré contre les opposants.

Au final, le maréchal Al-Sissi récupère la révolte (qui ne fut jamais une Révolution, à l’instar du Hirak algérien qui n’eut de révolutionnaire que le sourire arboré sur la bouche joyeuse des valeureux manifestants débonnaires, et de la Révolution du jasmin tunisienne qui fleure l’imposture politique tant elle fut, dès le départ, hérissée d’épines bourgeoises et envahie par les ronces islamistes). Un nouveau « gouvernement civil-bourgeois » affidé est installé aux commandes du pouvoir, placé sous tutelle de l’armée. Dans le même temps, les mouvements sociaux sont réprimés. Les manifestants emprisonnés ou massacrés. La terreur étatique renoue avec les vieux démons répressifs de l’ancien régime de Moubarak. La résistance féodale pro-Morsi tente de s’organiser. Mais sans succès. Elle est réprimée dans un bain de sang : un millier de personnes sont tuées le 14 août 2013 sur la place Rabia, au Caire.

Un an plus tard, en mai 2014, le maréchal Al- Sissi, adoubé par les États-Unis, est plébiscité à la présidence de la République avec 97% des suffrages exprimés (preuve de la supercherie des élections en système capitaliste : c’est toujours le candidat du capital - des puissants, de l’armée - qui est élu). Une fois intronisé à la présidence, le nouveau pharaon botté Al-Sissi accentue la répression et adopte une politique économique foncièrement libérale.

De fait, depuis « l’élection » du maréchal Al-Sissi, l’armée joue un rôle central dans l’économie. L’institution militaire a fait main basse sur toute l’économie de l’Égypte. L’armée détient une part importante de l’économie du pays. Ses intérêts s’étendent sur tous les secteurs lucratifs et stratégiques : autoroutes, stations-service, supermarchés, immobilier, etc. Pour se protéger, l’État militaire égyptien réprime dans le sang toute protestation menaçant ses intérêts économiques et politiques, musèle toute voix dissidente. Au reste, depuis le pronunciamiento du maréchal Al-Sissi, plus de 15 000 Frères musulmans et sympathisants ont été emprisonnés, des centaines condamnés à mort dans des procès de masse expéditifs. Les partis d’opposition (laïque, de gauche), à la pointe de la révolte de 2011, sont interdits. Leurs dirigeants écroués. (S’achemine-t-on vers le même scénario en Tunisie ? D’ores et déjà, le député Yassine Ayari, a été arrêté vendredi 30 juillet 2021. Cette arrestation survient après la levée de l’immunité de tous les députés. Aussitôt l’inquiétude s’est emparée des Tunisiens, qui ont exprimé sur les réseaux sociaux leur crainte d’un durcissement autoritaire du pouvoir, d’un déferlement de la répression, d’un retour de la dictature).

Pour couronner le tout, dernière lubie autocratique du maréchal Al-Sissi, mise en œuvre au mois d’avril 2019 : amender la Constitution par les députés stipendiés, afin de permettre au nouveau pharaon casqué de trôner à la tête de l’État galonné jusqu’en 2034 et de conférer à l’armée tous les pouvoirs lui permettant d’être l’unique « garante des institutions ». À cet égard, la monarchisation soldatesque de son pouvoir a déjà été amplement amorcée avec l’intronisation officielle de ses deux héritiers aux postes-clés de l’État militarisé. Ce faisant, pour protéger sa militarocratie, le maréchal-président perpétuel a nommé ses deux fils à des fonctions hautement sensibles. Le premier, Hassan, a été propulsé à la direction de la communication de la direction générale du renseignement, le second, Mahmoud, a été hissé à la direction du renseignement, chargé de la sécurité intérieure.

En tout état de cause, depuis le putsch du maréchal Al-Sissi, les espoirs nés du soulèvement de 2011 se sont évaporés. Depuis lors, le peuple égyptien est confronté à une dégradation dramatique de ses conditions sociales et à la main de fer du pouvoir dictatorial militaire.

Les « Printemps arabes » mués en Hiver glacial politique et social

Sans conteste, les « Printemps arabes » se sont mués en Hiver glacial politique et social. De fait, de la Tunisie à la Syrie en passant par l’Égypte, les fameuses révoltes, assimilées mensongèrement à des révolutions, ont connu des issues dramatiques. Ces soulèvements populaires ont débouché soit vers la guerre civile (conduite par des mercenaires djihadistes stipendiés par les puissances impérialistes), soit vers la récupération islamiste (pilotée par les classes possédantes parasitaires féodales des pays du Golfe et la Turquie), soit vers la dictature militaire quand les mascarades électorales n’aboutissaient pas au résultat escompté (comme l’illustre l’exemple de la Tunisie).

Nul doute, ces révoltes ont échoué dans leur entreprise de transformation « démocratique-bourgeoise » et sociale de leur société. Et cet échec s’explique par la singularité de ces formations sociales et économiques, mais également par la particularité de la lutte des classes dans ces États néo-colonisés. Dans ces pays, comme dans de nombreux pays comprador, dominent des familles et des clans, héritages de leur passé féodal récent, gouvernant leur État comme une entreprise familiale privée, reliquat de l’époque archaïque. Ce faisant, ces familles et ces clans néo-féodaux concentrent les richesses et le pouvoir dans des États patrimoniaux. De là s’explique leur détermination à se battre jusqu’à l’extermination totale de « l’adversaire » (évidemment toujours « leur » peuple mais jamais l’ennemi extérieur - en cas de guerre, c’est toujours le peuple qu’ils envoient sur les fronts afin de se sacrifier pour la « patrie ») dans le but de conserver leur pouvoir. Au reste, les instances politiques, la classe bourgeoise et l’appareil militaire sont confondues dans une même oligarchie corrompue. Cette aristocratie, la bourgeoisie affairiste et d’État et l’armée règnent en maîtres absolus sur ces pays semi-féodaux, semi-coloniaux.

À l’évidence, les révoltes dans les pays arabes ont été dévoyées ou écrasées. À plus forte raison dans le cas de l’Egypte. Aussi est-il primordial de comprendre les carences politiques de ces soulèvements populaires pour éviter de réitérer les mêmes erreurs stratégiques. Ces échecs nous enseignent que tout soulèvement populaire mené dans un pays semi-féodal - semi-colonisé doit impliquer prioritairement la rupture radicale avec toutes les forces politiques et les institutions étatiques congénitalement corrompues, du fait de leurs liens indéfectibles avec l’ancien monde sclérosé et de leur soumission aux puissances impérialistes. Faute de quoi, tout mouvement de révolte populaire moderne est voué à l’échec, comme l’histoire récente des soulèvements sociaux en Tunisie et en Égypte le démontre.

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