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Démythifier la sorcellerie

samedi 8 septembre 2012, par Robert Paris

Le monde occidental croit souvent en avoir fini avec les mythes et ne les attribue qu’aux autres sociétés, alors qu’il transforme sans cesse les meilleures avancées de la pensée, de l’histoire et de la science en mythes. Nous sommes heureux d’accueillir dans notre site Matière et révolution un texte qui montre comment les plus éclairés des philosophes africains sont capables de démonter les mythes de leurs sociétés, en l’occurrence la sorcellerie.

Brahima Mariko, que nous remercions chaleureusement pour cette thèse intitulée « Les empoisonneurs de la nuit (soubagaw) », ne décrit pas seulement des pratiques qu’a connu ou que connait l’Afrique, mais toute une étape de la société humaine dans toutes les régions du monde, l’époque de la magie, de l’animisme, de la sorcellerie, des chefferies imposant leur domination par la crainte et fondant leur mystification sur une grande connaissance des propriétés des plantes et venins. Loin de faire reposer ces sociétés sur des croyances, sur des mentalités, sur la culture, sur la « nature » des peuples, Brahima Mariko en donne une explication toute terrestre, matérialiste et scientifique. Ce faisant, il ne se contente pas de démolir l’édifice fantasmagorique de la sorcellerie mais rappelle ce que signifie la démarche scientifique réelle, une démystification et nous rappelle qu’il serait bel et bien nécessaire à la science d’opérer cette démystification de sa démarche actuelle… Bien entendu, il est sans doute illusoire d’attendre cela des institutions et des classes dirigeantes qui se sont, au contraire, ingéniées à mythifier la science pour qu’elle ne remette pas en cause des philosophies du monde occidental aussi dépassées et retardataires que la sorcellerie.

Extraits de « Les empoisonneurs de la nuit » de Brahima Mariko :

Cette étude, qui est en réalité un essai sur la sorcellerie, se propose de présenter celle-ci non plus dans la pénombre des labyrinthes de la mystification, mais dans la clarté indispensable à toute science véritable. Il va sans dire que ce coup d’essai ne pourra point être un coup de maître. Cependant, il se veut une approche suffisante pour une assez bonne compréhension de cette pratique connue, à quelques variantes près, de tous les peuples, même les plus avancés techniquement et scientifiquement.

Ainsi, la sorcellerie racontée de nuit, dit-on, effraye les enfants et rebute les adultes. C’est pourquoi, quant à nous, nous allons essayer de la raconter de jour, afin que, profitant de cette clarté, elle puisse emboîter le pas aux autres sciences avec la ferme conviction de ne pouvoir les atteindre. En d’autres termes, la question se pose de savir si la sorcellerie est une science. (…)

Si on entend par science un savoir organisé, systématisé et qui, de surcroît, est largement ouvert au grand public, un savoir qui se développe et s’enrichit au fil de l’évolution humaine et, qui plus est, détermine le profil de cette évolution, la sorcellerie ne peut pas être considérée comme une science. D’ailleurs on serait beaucoup plus tenté de voir la sorcellerie sous l’angle d’une pratique en la considérant en ce moment comme un art, une technique, un savoir-faire, quelque chose qui n’est pas opérationnel mais opératoire. Mais, à y regarder de plus près, toute pratique ou savoir-faire repose nécessairement sur un savoir, une connaissance, un savoir tout court. Dans ces conditions, il y a lieu de reconsidérer la question précédemment posée et de se demander alors si la sorcellerie ne serait pas au moins une espèce de science.

On ne peut cette fois que répondre par l’affirmative à la présente question. (…) La sorcellerie, même si elle est admise comme science, n’est ni plus ni moins qu’une science occulte. (…) Les sciences occultes peuvent être considérées comme une préscience dans le sens de ce qui a été ou existé avant la science proprement dite. En plus de la sorcellerie, on peut citer la magie, la géomancie, etc. (…)

Le mystère est une partie intégrante de la sorcellerie ; aux yeux du profane même, c’est lui la sorcellerie. L’aspect extérieur de ce savoir repousse plus qu’il n’attire. Et c’est cela qui crée, développe et entretient le mystère. C’est ainsi qu’on est beaucoup plus tenté d’aborder et même de serrer la main à un éminent savant de la physique nucléaire plutôt que de frôler ou même de croiser sur son chemin, le plus piètre des sorciers de son village ou de sa région. Aussi, magiciens et sorciers exploitent-ils à grand profit ce côté de leur « science ». (…)

C’est l’aspect ésotérique de cette science qui fait que seule une petite minorité du groupe social dispose de toute cette grande puissance. Rapport visiblement inégal, d’où découle la crainte du profane vis-à-vis du sorcier. Les formules employées par ce dernier, parfois même des mots étrangers à la langue de la communauté, les symboles, accoutrements excentriques aux couleurs vives, le matériel hétéroclite et étrange, contribuent à éloigner le grand public

C’est l’aspect ésotérique de cette science qui fait que seule une petite minorité du groupe social dispose de toute cette grande puissance. Rapport visiblement inégal, d’où découle la crainte du profane vis-à-vis du sorcier. Les formules employées par ce dernier, parfois même des mots étrangers à la langue de la communauté, les symboles, accoutrements excentriques aux couleurs vives, le matériel hétéroclite et étrange, contribuent à éloigner le grand public de l’acquisition d’un tel savoir.

A tout cela, il conviendrait d’ajouter les moments choisis pour mener les opérations. Il s’agit, de préférence, de la nuit. C’est d’ailleurs de là qu’en Bamanankan, une des langues nationales du Mali, assez répandue dans la sous-région ouest-africaine, que le mot sorcier tire son origine. Dans cette langue, le mot sorcier est formé à partir de l’union de deux autres mots que sont su et baga ; ensemble, ils donneront subaga. Le mot su signifie nuit ; le mot baga, poison. Littéralement parlant, les soubagaw ou sorciers sont les poisons de la nuit ou, autrement dit, les empoisonneurs de nuit.

En plus du moment choisi qui est la nuit, il faudrait encore ajouter à cet extérieur déjà repoussant, les lieux des rencontres qui peuvent être un vieux cimetière, un bois sacré ou une grotte.

Il convient dès maintenant de faire la part des choses en distinguant le sorcier guérisseur, du sorcier « mangeur d’hommes ». C’est de ce dernier que nous aurons surtout à parler comme étant le responsable des nombreux crimes qui se dérouleront bientôt sous nos yeux.

(...) Quels que soient aujourd’hui son aspect repoussant et le cortège de crimes qu’elle a souvent commis s’agissant du cas du sorcier « mangeur d’hommes », la sorcellerie se révèle être la première forme de rationalisation des phénomènes de la nature. Le sorcier, en dépit de son aspect parfois mystifiant, s’est révélé possesseur d’un savoir réel, d’une connaissance qui, même si elle est empirique, contient un véritable noyau rationnel. Parlant de la relation de la science au sens moderne avec les sciences occultes, Essertier écrivait : « la science n’est pas née de la magie, mais elle lui a succédé en l’assassinant. »

En accord avec Essertier, la science, au sens moderne du mot se serait faite sur les ruines de la magie et de la sorcellerie. Elle ne serait point leur continuation, mais leur antithèse.

(...) Mais suivre entièrement Essertier consisterait à causer un tort réel aux sciences occultes et à méconnaitre les efforts déployés par les tenants de ces sciences. En effet, dans la sorcellerie il y a au moins un noyau rationnel aussi réel que le contenu de n’importe quelle science moderne. (...) Ainsi cultivé et soutenu par de nombreuses mains, l’édifice de la science se dresse plus majestueux, plus reluisant de santé alors que celui de la sorcellerie s’effrite et s’écroule sous le poids des âges. C’est pourquoi au moment où la science embouche la trompette de la conquête, au même moment, la sorcellerie dépose ses armes et répond par des sanglots répétés, en pleurant sur les tombes des victimes.

Dans les années Dix neuf cent trente, dans une région de l’actuelle République du Mali, à l’époque Soudan français, précisément dans l’ancien Cercle de Bougouni, aujourd’hui éclaté en trois cercles autonomes, Bougouni, Yanfolila et Kolondièba, sévissait un grand mal, un véritable fléau qui semait la terreur dans tous les milieux.

Des soubagaw ou sorciers, par des pratiques rituelles, pouvaient à volonté donner la mort à quiconque, non seulement par égoïsme, par jalousie, par rivalité, mais parfois aussi par simple misanthropie. Dans le même ordre d’idée, certains envieux, ne pouvant souffrir l’opulence des chefs de cantons, des anciens combattants, des fonctionnaires, même ceux qui sont à la retraite, par le canal des sorciers ou féticheurs, mettaient fin délibérément à leurs jours.

Ainsi existaient des sociétés d’empoisonneurs. Les membres de cette secte, ne pouvant ostensiblement donner la mort à des humains, sous le cacher de l’envoûtement ou du mystère de la sorcellerie, les empoisonnaient par le truchement de piqûres de fléchettes.

Dans le pays, il n’était pas rare de constater un déclenchement d’épidémie de piqûres, allant d’un village à un autre, d’un canton au canton voisin, gagnant ainsi tout le Cercle.

Les médecins attribuaient ces épidémies au charbon, car à la même période, des bœufs mouraient de cette maladie. Les sorciers, profitant alors de ces moments de trouble, agissaient en toute impunité, tout en demeurant dans l’incognito. (…)

Le chef de village, de connivence avec des forgerons, des soma, botanistes par excellence, très instruits en pharmacopée, connaissant les qualités curatives et vénéneuses des plantes et, enfin, une poignée de vieux hommes et de vieilles femmes, entraînant de jeunes garçons inconscients des futures opérations qu’ils seront appelés à mener, présidera toutes les séances et assemblées plénières.

Nous avons déjà eu à dire et même à redire que ce savoir était ésotérique, réservé à une secte et même pas à tous ses membres, mais seulement à quelques individus privilégiés. C’est en effet l’époque où il n’existe pas encore suffisamment d’écoles privées. Mais comment faisait-on alors pour entrer dans ces cercles fermés ? La réponse est là, toute prête : c’est par initiation.

La société existant, pour y adhérer, le soma tient un conciliabule dans le bois sacré, en présence notamment du chef de village, des autres membres de la secte et de jeunes garçons prêts à être initiés. On prend soin de faire un cercle autour des enfants. (…) C’est alors que, tirant d’une cachette un canari couvert, le soma le dépose en face de lui. Il le découvre ensuite et y puise une eau, puis asperge la figure de chaque enfant. Ensuite, il étale devant eux toute une gamme de fléchettes que l’on voit briller à la lumière d’un tison. Il est bon de rappeler ici que c’est la nuit noire, c’est-à-dire une nuit sans clair de lune.

Reprenant la parole, le soma continue sur un ton mi-naturel, mi-mystique :

- maintenant que vous avez vu ces instruments, chacun de vous devra donner un taureau pour le rachat de son âme ; ou bien celui qui ne se sent pas en mesure de nous procurer un taureau, nous autorisera à prendre (prendre est entendu ici dans le sens de tuer) ou son père ou sa mère ou tout autre membre de sa famille. La parole est à vous ; c’est à vous que reviendra de toutes façons le dernier mot.

Ces pauvres enfants, suant d’innocence, et ne pouvant en aucune manière offrir à l’assemblée un bovin optent pour leur père ou leur mère, ou un parent quelconque.

Le soma, clôturant alors la réunion, remet à chaque nouvel initié une fléchette, instrument de travail qui ne le quittera plus jamais.

Cette petite flèche sera soigneusement gardée au fond d’un petit sac ou dans un coin de la case. (…)

Chaque initié, dorénavant nanti de cet instrument, pourra s’en servir de jour comme de nuit, mais seulement sur instruction.

Avant de se séparer, le soma ordonne à chaque enfant initié d’aller tuer de ses propres mains le membre de sa famille qu’il a lui-même proposé à l’assemblée.

Ainsi, au vu et au su d’un vieux ou d’une vieille de la secte, tel enfant piquera son père, sa mère, un frère, une sœur, un oncle, ou une tante. Ce crime une fois consommé, cet enfant n’hésitera pas à donner la mort à n’importe quelle autre personne.

C’est cette lugubre assemblée qui, au cours des réunions périodiques et, en cas de force majeure, des réunions extraordinaires tenues en dehors du village, à l’insu de tout le monde, dans le bois sacré, au cimetière ou sous un grand arbre, dressera plus tard une liste noire des personnes à faire disparaître physiquement. (…)

L’arme du crime était la fléchette. Imaginez un arceau minuscule en fer ou en bambou pouvant être tenu par une main fermée. L’arceau est soutenu par un cordeau de fil de fer ou de coton. Fixez au milieu du cordeau une petite flèche dont le bout rond est appliqué. Le manche tangent à l’arceau porte une petite aiguille bien acérée. (…)

La composition du poison est très complexe. Celle-ci comporte des éléments d’origine végétale et des éléments d’origine animale. Mais le poison végétal est le principal élément constitutif de la solution. Il est essentiellement extrait d’un arbre appelé kouma ou strophantus. Le strophantus est une plante volubile, une sorte de liane grimpant le long des arbres et qui donne des fruits jumelés en corne de bélier, et déheiscents. (…) Les graines tirées des fruits de cet arbre sont grillées, puis pulvérisées. D’autres matières extraites d’animaux et de plantes entrent également dans la fabrication de ce poison extrêmement violent. Il s’agit de la sève d’euphorbe, du suc de cactus, de la sève du figuier de barbarie, de la poudre extraite par incinération d’une tête de cobra, d’une tête de trigonocéphale, du dard des abeilles, de la rainette ou de la grenouille verte. Le tout est mis dans un pot de terre ou de fer, dans lequel on verse suffisamment de lessive. (…) Trois méthodes sont généralement utilisées pour inoculer le poison et cela suivant que l’on a affaire aux personnes ou aux animaux. Dans le cas des animaux, des piquants du porc-épic servent à faire la piqûre au gros bétail : chevaux, bovins, mais rarement les ovins et les caprins. Quant aux êtres humains, des fléchettes comme celles qui ont déjà été décrites, entrent en jeu. C’est dans les cas rares qu’on utilise une sorte d’herbacée appelée en bamanan-kan woulou kou (littéralement queue de chien), dont l’extrémité est aussi dure qu’une épingle de bureau. (…)

Toute l’histoire de la sorcellerie n’est ni plus ni moins qu’une histoire de mystification, mystification au stade de l’initiation, mystification au moment des exécutions sommaires, mystification enfin quant aux moyens préconisés pour enrayer le mal qui en résulte. Mais, au-delà du mystère, existe le rationnel, le moyen scientifique qui donne à toutes ces opérations leur efficacité. (…)

la suite...

2 Messages de forum

  • Démythifier la sorcellerie 6 juillet 2017 07:20

    Dans le village de la mère de Gbagbo, en Côte d’Ivoire, le lynchage d’un sorcier !!!

    Lire ici

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  • Démythifier la sorcellerie 6 juillet 2017 07:21, par MOSHE

    Brahima Mariko, que nous remercions chaleureusement pour cette thèse intitulée « Les empoisonneurs de la nuit (soubagaw) », ne décrit pas seulement des pratiques qu’a connu ou que connait l’Afrique, mais toute une étape de la société humaine dans toutes les régions du monde, l’époque de la magie, de l’animisme, de la sorcellerie, des chefferies imposant leur domination par la crainte et fondant leur mystification sur une grande connaissance des propriétés des plantes et venins. Loin de faire reposer ces sociétés sur des croyances, sur des mentalités, sur la culture, sur la « nature » des peuples, Brahima Mariko en donne une explication toute terrestre, matérialiste et scientifique. Ce faisant, il ne se contente pas de démolir l’édifice fantasmagorique de la sorcellerie mais rappelle ce que signifie la démarche scientifique réelle, une démystification et nous rappelle qu’il serait bel et bien nécessaire à la science d’opérer cette démystification de sa démarche actuelle… Bien entendu, il est sans doute illusoire d’attendre cela des institutions et des classes dirigeantes qui se sont, au contraire, ingéniées à mythifier la science pour qu’elle ne remette pas en cause des philosophies du monde occidental aussi dépassées et retardataires que la sorcellerie.

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