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Les plus beaux romans d’amour

vendredi 12 avril 2019, par Robert Paris

Les plus beaux romans d’amour : l’île d’espérance, le pavillon des cancéreux, Djamilia, au plus noir de la nuit...

« L’Ile d’espérance » (édité sous ce titre alors qu’en réalité, la traduction du titre allemand est : « un temps pour vivre et un temps pour mourir ») de Erich Maria Remarque :

« Votre permission est signée », dit Rahe… « ça vous étonne, hein ? »

- Oui, mon capitaine.

- Eh bien, moi aussi ! L’ordre départ est au bureau. Allez le chercher et tâchez de filer le plus vite possible avec un camion. J’attends d’un instant à l’autre la suppression de toutes les permissions. Quand vous serez parti, vous serez parti, n’est-ce pas ?

- Oui, mon capitaine…

Le secrétaire lui donna l’ordre de départ, dûment signé et tamponné.

« Tu as du pot, gronda-t-il. Même pas marié, hein ?

- Non, mais c’est ma première permission depuis deux ans.

- Du pot, répéta le secrétaire. Une permission sur le front russe quand ça chauffe comme ça !

- Je n’ai pas choisi le moment. » (…)

Le train s’arrêta. Plusieurs hommes descendirent. Gräber se pencha vers la quai. Il entendit crier le nom de sa ville.

- Amuse toi bien, lui dit le serrurier…

« On est arrivés à Werden ? » demanda-t-il…

Il fit basculer son sac sur son épaule et se fraya un chemin vers l’employé.

« Le train ne va pas plus loin ? » demanda-t-il.

- Le train ne passe plus dans la ville.

- Pourquoi ?

- Parce qu’il n’y passe plus…

C’est alors qu’il sentit l’odeur de la fumée. Ce n’était pas l’odeur familière d’un feu de bois ou d’une cheminée. Cela sentait l’incendie...Des maisons il ne restait plus que quelques murs qui se dressaient dentelés et noirs vers le ciel. Des poutrelles d’acier tordues sortaient des pierres comme de noirs serpents….

Maintenant il courait. L’odeur devenait suffocante, les ruines succédaient aux ruines. Finalement il atteignit la vieille ville. Ce n’était plus qu’un amoncellement de pierres calcinées, de tuiles fracassées, de décombres fumants qui obstruaient la rue et sur lesquels flottait une fumée blanchâtre. Il s’arrêta, il ne savait plus où il était…

Gräber chercha l’entrée de la maison. Les décombres étaient en partie déblayés, mais on ne voyait d’issue nulle part. Il grimpa sur un pan de mur. Un escalier s’élevait du sol vers le premier étage. La rampe et les marches étaient intactes, mais l’escalier s’arrêtait dans le vide, absurdement. Les murs lézardés montaient seuls vers le ciel dont on voyait un lambeau laiteux par une déchirure du toit… Le mur de derrière s’était effondré d’une seule pièce sur le jardin et sur les ruines environnantes… Le SS avait raison, c’était bien sa maison. Il venait de découvrir une tonnelle curieusement préservée du désastre. Il s’assit sur le petit banc qu’abritait autrefois un tilleul maintenant décapité… La lune brillait maintenant de tout son éclat au-dessus du mur de la maison. Elle régnait sur un paysage fantastique, un irréel paysage de cauchemar. Gräber avait oublié les innombrables destructions qu’il avait vues depuis quatre ans. Il avait l’impression de voir des ruines pour la première fois… Il se sentait trembler de tous ses membres. Et, brusquement, il eut la conviction que ses parents gisaient, enfouis sous les décombres, qu’ils vivaient encore, qu’ils se déchiraient les mains sous l’obscurité pour tenter de venir le rejoindre…

Gläber considéra un moment l’amoncellement chaotique. Il remua encore quelques blocs, puis il renonça. La tâche était surhumaine. Les éboulis meubles recouvraient une masse compacte de béton, de pierres de taille et de poutrelles enchevêtrées. La maison était de bonne construction ; les ruines étaient maintenant inattaquables…

La terre, combien de tombes y ai-je creusées ? Que fais-je ici ? Pourquoi personne ne veut-il m’aider ? J’ai vu des milliers de maisons en ruine. Mais je ne les voyais pas vraiment. J’en vois une pour la première fois, ma première maison détruite, ma première maison, ma maison. Pourquoi ne suis-je pas moi-même enseveli sous ses ruines ? C’est là que je devrais être…

Il s’arrêta et regarda autour de lui. Il ne reconnaissait plus la silhouette de la ville. Des brèches immenses lui donnaient l’aspect d’une mâchoire édentée. Le dôme vert de la cathédrale avait disparu. L’église Sainte-Catherine s’était effondrée. La ligne des toits était de proche interrompue par des échancrures irrégulières et dentelées, comme si une nuée d’insectes géants avait dévoré la pierre. De rares maisons avaient été épargnées ça et là…

Il était reclus de fatigue, une fatigue plus profonde que celle qu’il sentait dans ses orbites et à chacune de ses jointures. Toute la journée il avait cherché et interrogé ; il n’avait presque rien appris. Ses parents n’avaient pas de famille dans la ville, et la plupart des voisins avaient disparu. Böttcher avait raison : le désarroi était général. Les gens se taisaient par peur de la Gestapo, ou alors ils ne donnaient que de vagues indications et vous adressaient à d’autres personnes aussi peu renseignées…

Gräber attendait. Une jeune fille d’une vingtaine d’années approcha dans le rai de lumière comme une aile dorée. Il vit un instant l’arc des sourcils, des yeux sombres et un flot de cheveux châtains qui tombaient en vague souple sur ses épaules, puis elle se retrouva à côté de lui, dans l’ombre louche du corridor…

- Il me semble que je vous connais, dit-elle. Vous n’avez pas fait vos études au lycée ?

- Si. Je m’appelle Ernst Gräber…

- Elisabeth, comme tu as changé ! Je ne te reconnaissais pas !

- Il doit bien y avoir sept ou huit ans que nous nous sommes vus pour la dernière fois. Et tu as changé aussi.

- Pas tant que toi !

Ils se regardèrent sans rien dire.

« Qu’est-ce qui se passe ici ? demanda enfin Gräber. Tu est surveillée comme un général. »

Elisabeth eut un rire bref et amer.

- Pas comme un général, comme une prisonnière.

- Pourquoi ? Mais pourquoi donc ? Ton père est…

Elle s’approcha de lui.

- La femme écoute. C’est une moucharde…

Elisabeth levait vers lui un visage anxieux. Elle paraissait oppressée tout à coup…

- Je croyais que tu m’apportais des nouvelles de mon père.

- Où est-il ?

- Dans un camp de concentration. Depuis quatre mois. Il a été dénoncé…

Aussitôt le concert assourdissant des sirènes emplit la chambre… Les carreaux risquaient de voler en éclats sous la poussée des explosions… Le bruit les enveloppa comme une impalpable tempête. Il faisait rage partout, dans la chambre, dans le corridor, dans l’escalier ; il se brisait aux murs et revenait sur lui-même en écho, il déferlait de toutes parts comme si rien ni personne ne dût lui échapper ; il pénétrait au-delà des oreilles et de la peau, faisait bouillonner le sang, vibrer les nerfs, oblitérait les pensées…

- L’abri est au coin de la rue, dit Elisabeth. Il faut aller à l’abri de la place Karl. Celui de la maison ne vaut rien…

La lumière bleuâtre des veilleuses décolorait les visages ; on aurait dit une assemblée de noyés… Il regarda Elisabeth. Son visage, lui aussi, lui aussi, paraissait gris et affaissé ; les yeux étaient enfoncés dans l’ombre noire des orbites ; les cheveux ternes et morts…

Ils écoutaient de toutes leurs oreilles, de tout leur dos courbé, de leurs genoux serrés, de leurs mains croisées. Ils écoutaient sans un geste, et seuls les yeux suivaient les bruits variables qui parvenaient jusqu’à eux comme des ordres brefs et menaçants…

- Ils s’éloignent, dit un vieil homme près d’Elisabeth…

- J’ai hâte de sortir, murmura-t-elle. On a l’impression d’étouffer ici…

Dehors, la clarté de la lune tombait sur les marches de l’escalier. A chaque pas qu’elle faisait, Elisabeth paraissait renaître à la vie. L’ombre où nageaient ses yeux s’effaça, la teinte plombée de son visage disparut, des reflets cuivrés jouèrent à nouveau dans sa chevelure, sa peau se réchauffa peu à peu. Elle semblait rendue à elle-même, plus forte, plus ferme qu’auparavant. Elle aspira profondément l’air de la nuit, comme pour mieux jouir du nouveau répit qui lui était accordé…

Elisabeth vint elle-même lui ouvrir…

Il tira la bouteille de sa poche.

- je t’ai apporté un peu de vodka…

- J’ai des verres dans ma chambre, viens…

Gräber la suivit. Il se félicitait maintenant d’être venu. Au moins il ne passerait pas une nouvelle soirée solitaire et désœuvré…

Elle se retourna.

- Il y a combien de temps exactement que nous ne nous étions pas revus ?

- Cent ans. Nous n’étions que des enfants et il n’y avait pas de guerre.

- Et maintenant ?

- Maintenant, nous sommes vieux sans avoir l’expérience de l’âge. Vieux et cyniques, nous ne croyons plus à rien et nous sommes tristes. Pas si tristes que ça d’ailleurs.

Elle le regarda.

- C’est vrai ? (…)

- Mon père était bon et imprudent…

- Cette moucharde a-t-elle dénoncé ton père ?

- Je n’en suis pas sure. On est venu l’arrêter et je n’ai plus eu de nouvelles. Elle habitait déjà ici avec son enfant. Elle n’avait qu’une pièce. Quand mon père a été arrêté elle a reçu en plus les deux qui lui appartenaient.

- Crois tu que c’est pour cela qu’elle a pu le dénoncer ?

- Pourquoi pas ?...crois tu que le fanatisme ne marche jamais main dans la main avec l’intérêt personnel ?

- Si et même souvent…

Savait-elle quelque chose pour dénoncer ton père ou a-t-elle tout inventé ?

- Mon père était bienveillant et imprudent et depuis longtemps il devait être suspect… Il ne croyait plus que l’Allemagne puisse gagner la guerre.

- Il y en a beaucoup qui n’y croient plus.

- Toi non plus ?

- Moi non plus. (…)

- Cela sent le cimetière ici… Viens boire un coup.

Il remplit les verres.

- Je sais pourquoi nous nous sentons vieux, dit-il. Nous avons vu trop d’ordure. L’ordure que faisaient des gens plus âgés que nous et qui auraient dû être plus raisonnables.

- Je ne me sens pas vieille, objecta Elisabeth.

Il la regarda. C’était vrai qu’elle ne donnait pas une impression de vieillesse.

- Tant mieux pour toi, dit-il.

- Je me sens prisonnière, dit-elle. C’est encore pire que de se sentir vieille…

Gräber la regarda.

- Nous avons de belles conversations ! On nous disait souvent à l’école que la jeunesse était la période romantique de la vie.

Elisabeth rit…

Ils trouvèrent un banc sur une éminence derrière la caserne. Ils étaient sous des marronniers et pouvaient voir toute la ville à leurs pieds. Pas une lumière ne brillait. Seul le fleuve mettait de rares lueurs entre les maisons.

Gräber déboucha la bouteille et remplit le verre à moitié. L’armagnac tremblait dans sa main avec des reflets d’ambre liquide.

Il tendit le verre à Elisabeth. « Bois », lui dis-il. Elle but une gorgée et le lui rendit.

- Bois tout, lui dit-il. C’est le moment. Bois à ce que tu voudras, à notre vie misérable, à la chance que nous avons d’être toujours vivants, mais bois. Nous avons besoin de ça devant cette ville morte.

- Bien, je bois à tout cela à la fois…

Il posa le verre entre Elisabeth et lui. La jeune fille s’était accroupie sur le banc, les genoux au menton.

Le jeune feuillage du marronnier paraissait presque blanc sous la lune et l’on aurait dit qu’un essaim de papillons de nuit s’était égaré dans ses branches.

- Comme elle est noire ! dit-elle avec un geste vers la ville. Elle ressemble à une mine de charbon incendiée.

- Tu regardes du mauvais côté. Retourne-toi.

Derrière eux la colline s’inclinait mollement sur des champs, des sentiers argentés par la lune, des files de peupliers, un village groupé autour de son église. Puis c’étaient des forêts et des montagnes bleues à l’horizon.

- Toute la paix du monde est là, dit Gräber. Comme c’est simple, n’est-ce pas ?

- Simple, oui, à condition de pouvoir se retourner et oublier l’autre versant.

- ça peut s’apprendre.

- Tu sais, toi ?

- Bien sûr, dit Gräber, sinon il y a longtemps que je ne serais plus en vie.

- Je voudrais bien savoir aussi.

Il rit…

Il lui tendit un verre.

- ça fait partie de la technique, demanda-t-elle.

- Ce soir à coup sûr.

Elle but. Il la regarda.

- Ne parlons plus de la guerre ce soir, proposa-t-il.

Elisabeth se laissa aller en arrière.

- Ne parlons plus de rien.

- Si tu veux.

Ils se turent…

Le vent léger qui était comme la respiration des forêts, le cri d’une chouette, un bruissement sous les herbes, le jeu infini des nuages et de la lumière, loin de troubler le silence, le rendaient plus profond encore.

Le silence devenait tout-puissant. Il montait de partout, les entourait, pénétrait en eux au rythme de leur respiration, et leur respiration devenait elle-même silence, un silence bienfaisant qui effaçait les idées une à une, qui dénouait tous les nœuds de l’angoisse, s’attendrissait et se prolongeait finalement en sommeil…

- Il y a longtemps que je n’avais pas dormi comme cela, dit-elle. on s’endort toujours maintenant à la lumière, le cœur serré par la peur du noir, on s’éveille en sursaut pour retrouver la peur aussitôt.

Gräber ne bougeait pas. Il n’avait pas envie de poser des questions. La curiosité s’émousse aux époques où les événements se pressent. Il s’étonnait vaguement de se trouver si calme, en suspens dans un sommeil limpide, comme un rocher sous l’eau couronné d’algues tremblantes. Pour la première fois depuis son retour de Russie, il se sentait calme et dispos. Une quiétude l’avait envahi, douce comme une eau dormante qui serait lentement montée en l’espace d’une nuit pour réunir en un clair miroir les lagunes desséchées de sa vie.

Ils redescendirent vers la ville. La rue reprit possession d’eux, le souffle des incendies refroidis, les enveloppa à nouveau et les fenêtres aveugles les escortèrent de leur cortège endeuillé. Elisabeth frissonna.

- Autrefois, les rues et les maisons ruisselaient de lumière et ça paraissait tout naturel. L’habitude effaçait la merveille. Nous savons aujourd’hui quel miracle c’était…

- On nous a donné la lumière pour que nous soyons des hommes, mais nous avons tué la lumière et nous vivons en troglodytes…

Ils étaient arrivés rue Marie. Gräber s’aperçut tout à coup qu’Elisabeth pleurait.

- Ne me regarde pas, dit-elle. Je n’aurais pas dû boire comme ça. Je ne suis pas triste, non. Mais j’ai l’impression soudain que tout se défait en moi…

- Ne lutte pas contre cette impression, c’est bien ainsi. Moi aussi tu sais, ça prouve seulement que nous avons réussi.

- Réussi ? A quoi faire ?

- A faire ce dont nous parlions tout à l’heure : nous tourner vers l’autre versant de la colline. Demain soir, nous ne traînerons pas dans les rues. Nous irons quelque part où il y a de la lumière, autant de lumière qu’on peut en trouver dans cette ville. Je vais me renseigner…

Elisabeth pleurait.

- Entre nous, nous n’avons pas besoin de mensonge, c’est déjà beaucoup. Et demain, nous irons dans le café le plus éclairé de la ville, nous boirons et nous mangerons, et nous tâcherons d’oublier quelques heures cette maudite existence !

Elle le regardait.

- C’est toujours l’autre versant ?

- Parfaitement. Demain tu mettras ta plus jolie robe.

- Bien, je t’attendrai à huit heures ;

Il sentit tout à coup ses cheveux contre son visage et le frôlement de ses lèvres. Ce fut comme un souffle impalpable. Elle avait disparu avant qu’il eût fait un geste…

Il demeura un moment assis sur un banc au bord du cratère. Il se sentait parfaitement détendu et vide, et n’aurait pas pu dire s’il en souffrait vraiment. Il en avait assez de penser. Il renversa la tête en arrière, ferma les yeux et sentit la brûlure du soleil sur son visage. Il ne sentait plus rien d’autre. Il ne bougeait pas, respirait profondément et jouissait de la chaleur impersonnelle et consolante qui ignorait le juste et l’injuste. Au bout d’un moment, il rouvrit les yeux. La place s’étendait devant lui, claire, lumineuse. Un grand tilleul se dressait devant une maison effondrée. Ses branches s’écarquillaient vers le ciel comme les doigts d’une main gigantesque. Quelques nuages blancs flottaient dans un ciel très bleu. Tout brillait d’un éclat neuf comme après une ondée. C’était la vie, puissante et sûre d’elle-même, sans question, sans tristesse, sans désespoir. Gräber l’accueillait en lui comme une réponse ineffable, plus profonde que toutes les questions et tous les mots, celle-là même qu’il avait entendue maintes fois déjà lorsque la mort l’avait effleuré, lorsque l’espoir avait afflué en lui, chassant la peur, l’attente et l’abandon, noyant toutes les raisons, toutes les pensées, sous une vague irrépressible.

Il se leva. Il passa devant le tilleul entre les ruines et les maisons. il sentit soudain qu’il attendait. Tout attendait en lui. Il attendait le soir, comme une trêve.

- Allons-y pour le Wehlener Sonnenhhr, dit Gräber au garçon du restaurant.

- Bien, monsieur. Monsieur est un connaisseur. C’est un vin qui va admirablement avec les Schnitzel. Je vous servirai en même temps une salade fraîche qui fera ressortir son bouquet. C’est un vin de source.

« Le déjeuner du condamné à mort, pensa Gräber. Deux semaines de déjeuners de condamné à mort. »

Il y songeait sans amertume. L’idée que sa permission prenait fin ne lui était pas encore venue…

Elisabeth avait suivie des yeux le garçon.

- Béni soit ton ami qui a fait de nous des connaisseurs.

- Nous ne sommes pas des connaisseurs, Elisabeth, nous sommes davantage. Nous sommes des aventuriers. Des aventuriers de la paix. La guerre a tout bouleversé. Ce qui était jadis un symbole de sécurité repue, de bourgeoisie assoupie, est devenu aujourd’hui le comble de la hardiesse.

Elisabeth rit.

- C’est nous qui opérons ce changement.

- C’est le temps. Il y a en tout cas un mal dont nous ne pouvons pas nous plaindre, celui de l’ennui et de la monotonie…

Le garçon survint.

- Je vous ai choisi des verres de cristal mince ordinaire, dit-il. La teinte incandescente du vin est plus visible à l’œil. Mais si vous voulez, je peux vous servir dans le service en baccarat…

Elisabeth rit.

- Quel luxe.

- Du luxe, parfaitement !

Gräber leva son verre, c’est au luxe que nous allons boire, Elisabeth. Voilà deux ans que je mange dans un couvercle de gamelle cabossé, et sans jamais être sûr de pouvoir terminer mon repas. Ce qui nous est offert ici n’est pas un simple luxe, c’est beaucoup plus. C’est la paix, la sécurité, la joie, tout ce qui n’existe pas là-bas.

Il but, sentit la chaleur bienfaisante descendre en lui, et il regarda Elisabeth. Elle avait sa part dans le bien-être heureux qui l’envahissait. C’était la part inattendue de l’existence, ce qui soudain déborde les limites de l’utile, une sorte de surplus et de jeunesse, la part du jeu et du rêve. Après ces années passées au contact permanent de la mort, le vin n’était pas seulement du vin, les couverts en argent de simples couverts d’argent, ni une musique banale la musique qu’on entendait en sourdine, pas plus qu’Elisabeth de tous les jours. Chaque objet, chaque personne avait une valeur de symbole, symbole de cette autre vie sans meurtre et sans destruction, de cette vie pour la vie, devenue presque un mythe, un rêve sans espoir.

- On oublie parfois complètement que l’on vit, dit-il. J’en ai eu la brusque révélation aujourd’hui.

Elisabeth rit encore.

- Moi, c’est une idée qui ne me quitte pas, mais elle ne m’a jamais servi à rien.

Le garçon apporta les soles et la salade. Gräber le regarda découper les poissons. Il était à l’aise, mais il se sentait dans l’état d’esprit de quelqu’un qui, s’étant aventuré sur une mince couche de glace, constate avec surprise qu’elle le supporte. Il savait que la couche était fragile et qu’elle pouvait rompre d’un instant à l’autre. Pourtant elle tenait provisoirement et c’était l’essentiel.

- L’avantage, quand on est resté des mois dans la boue, c’est qu’on s’émerveille d’un rien, d’un simple verre, par exemple, ou d’une nappe.

Le garçon remplit les verres. Il traitait ses hôtes avec une sollicitude presque maternelle…

- Ernst, dit Elisabeth, est-ce que nous allons pouvoir payer tout cela ? Cela doit être terriblement cher.

- Ne t’inquiète pas. J’ai l’argent de deux années de guerre, et il inutile de le faire durer.

Il rit.

- Le temps d’une très courte vie. Deux semaines. Tu vois, ça suffira…

- Quand repars-tu ? demanda Elisabeth. Dans deux semaines ?

- Environ, oui.

- Comme c’est court !

- C’est court et c’est long aussi, ça dépend des moments. Le rythme du temps n’est plus le même que pendant la paix. Tu dois le savoir aussi bien que moi ; la vie ici est la même que sur le front à peu de chose près.

- Non, ce n’est pas la même chose.

- Mais si. Et je n’ai eu qu’aujourd’hui mon premier jour de permission. Que dieu bénisse le garçon, l’ami, ta robe dorée et le bon vin !

- Et nous deux, ajouta Elisabeth. Nous en avons bien besoin.

Elle se tenait très droite devant lui. La lumière du soir jouait dans ses cheveux. Elle jouait aussi sur sa robe, et le visage de la jeune fille ressemblait à un fruit humide de rosée. Comme c’était difficile tout à coup de laisser tout cela, de rompre le réseau de tendresse, d’abandon, de silence et d’émotion qui s’était tissé peu à peu autour d’eux…

Le garçon apporta la bouteille et la déboucha. Mais il ne remplit pas les verres. La tête inclinée, il écoutait.

- ça recommence ! Je suis navré, monsieur.

Il n’avait pas besoin de donner des explications. Le hurlement des sirènes couvrit bientôt toutes les conversations des clients.

- Où est l’abri le plus proche ? demanda Gräber au garçon.

- C’est la cave de la maison…

Gräber ne quittait pas Elisabeth des yeux.

- Bois ! Nous avons le temps. Nous pouvons vider la bouteille.

Elle leva son verre et le vida lentement. Son geste avait quelque chose de décidé et de désespéré à la fois.

Puis elle reposa son verre et sourit.

- Il faudra aussi que je prenne mon parti du danger, dit-elle. C’est étrange comme j’ai peur, chaque fois. Regarde comme je tremble.

- Ce n’est pas toi qui tremble, c’est la vie qui est en toi ; ça n’a rien à voir avec le courage. Le courage, c’est quand on peut se défendre. Tout le reste est pure vanité. Notre vie est plus raisonnable que nous, Elisabeth…

Une partie de la cave à vins du restaurant était bétonnée, étayée par des poutrelles d’acier et transformée en abri. Il y avait partout des chaises, des sièges, des fauteuils, des tables et des canapés…

Plusieurs clients les accompagnèrent à l’abri. On remarquait parmi eux une très jolie femme en robe du soir blanche. Elle était en grand décolleté et son bras gauche étincelait de bracelets… Puis c’était un groupe de convives en civil, quelques femmes d’un certain âge et quelques officiers…

Gräber poussa sa chaise contre celle d’Elisabeth.

- J’ai peur, dit-elle, malgré le Wehlener Sonnenuhr et toutes mes résolutions.

- Moi aussi.

Il la prit aux épaules et sentit comme elle était contractée. Une tendresse pour elle l’envahit soudain. Elle ressemblait à un animal qui sent le danger et qui se ramasse sur lui-même. Elle était sans affectation et ne cherchait pas à poser. Sa seule défense était son courage. La vie se cabrait en elle au chant funèbre des sirènes qui hurlaient à la mort, et elle ne cherchait pas à masquer ses soubresauts…

Un choc inattendu secoua la cave… Tout à coup une série de craquements et de glissements se produisirent à l’intérieur des murs. La lumière vacilla comme dans un mauvais film, un mugissement profond remplit l’espace. L’obscurité et la lumière se succédaient rapidement, faisant apparaître les groupes autour des tables dans des attitudes chaque fois différentes… C’est alors qu’un tonnerre mille fois répercuté annihila les consciences tandis que la terre paraissait libérée de toute pesanteur…

La cave ne tremblait plus ; le hurlement semblait l’avoir détachée du sol et lancée vers le ciel. Gräber eut l’impression de défoncer le plafond avec sa tête. Il enlaça Elisabeth de ses deux bras. Comme une nouvelle secousse menaçait de la lui arracher, il se jeta sur elle, l’entraîna sur le sol et se glissa avec elle sous une banquette. Il attendit que le plafond s’écroulât. Le vide semblait s’être fait dans la pièce, un vide qui comprimait les poumons et l’estomac, faisait battre le sang dans les tempes, écrasait le corps sous une masse impalpable. Il n’y avait plus qu’à attendre l’écroulement définitif et l’agonie sous les ruines. L’attente se prolongea. Brusquement une lumière tourbillonnante partit du sol, une colonne de feu, une torche humaine, une femme qui criait « Je brûle, je brûle ! Au secours ! »

Elle se débattait en faisant jaillir des gerbes d’étincelles de sa robe ; ses bijoux étincelaient aussi. On voyait son visage épouvanté dans des reflets d’enfer… Elle continuait à crier en se tordant par terre, un long cri suraigu qui perçait les explosions des obus de D.C.A. et le grondement des bombes, un cri inhumain bientôt étouffé sous les couvertures, les coussins et les vêtements que l’on jetait sur la malheureuse.

Gräber serrait la tête d’Elisabeth entre ses mains, il la couvrait de tout son corps et ne relâcha son étreinte que lorsque l’incendie humain et les hurlements eurent fait place à de faibles gémissements qui se mêlaient à une odeur de chair et de vêtements carbonisés….

Tout le monde se tut. On écoutait les batteries de D.C.A. qui faisaient rage à l’extérieur. Les explosions avaient cessé.

- Ils sont partis, c’est fini !

- Reste étendue, murmura Gräber à l’oreille d’Elisabeth…

- Elle est morte ? demanda Elisabeth.

- Non, dit Gräber, elle s’en tirera et ses cheveux repousseront…

Le crépuscule gagnait de proche en proche dans un silence que rien ne troublait. La lumière étrange faisait tout paraître irréel.

- Regarde l’arbre là-bas, dit Elisabeth. Il est en fleur.

Gräber se retourna. L’arbre avait été à demi déraciné par une bombe. Une partie des racines se dressait vers le ciel, le tronc était fendu et plusieurs branches arrachées. C’était vrai pourtant qu’il était couvert de fleurs blanches discrètement teintées de rose.

- La maison d’à côté a brûlé. Peut-être que la chaleur a accéléré sa floraison, dit-il. Il est en avance de plusieurs semaines sur les autres arbres. Et pourtant c’est lui qui a le plus souffert.

Elisabeth se leva et fit quelques pas. Leur banc était à l’ombre, et la jeune fille s’avança dans le reflet mouvant des incendies comme une danseuse sur l’avant-scène. Le rougeoiement l’entourait d’une auréole sauvage. C’était comme la lueur d’une comète apocalyptique, annonciatrice de la fin du monde ou de la venue d’un rédempteur de la dernière heure.

- Il fleurit, dit-elle. Pour lui, c’est le printemps, rien de plus. Le reste ne lui importe pas.

- Oui, répondit Gläber. Les arbres nous donnent une leçon. Ils ne cessent pas de nous donner des leçons. Cet après-midi, c’était un tilleul, ce soir, c’est cet arbuste. Ils poussent, bourgeonnent et fleurissent, et lorsqu’ils sont déchiquetés par les bombes, la branche restée saine continue obstinément à vivre. Ils nous enseignent par leur seule présence à ne pas nous plaindre et à ne pas céder à la pitié de nous-mêmes ;

Elisabeth revint à pas lents. Sa peau brillait dans l’étrange reflet sans ombre, et son visage parut un instant participer à la mystérieuse magie de cet univers végétal qui poursuivait sa vie obscure avec une inaltérable confiance. Puis elle quitta la plage rougeoyante et rentra dans l’ombre, et il la sentit bientôt à ses côtés toute palpitante d’émotion et de chaleur. Il l’attira vers lui, et l’arbre qui les couvrait grandit immensément dans le ciel fauve. La terre les accueillit, et la jeune fille ne tenta plus de lui résister…

- Moi qui croyais le premier soir que tu étais orpheline et abandonnée !

- Mais c’est vrai que je suis orpheline et abandonnée !

- Moi aussi alors.

- Nous le sommes tous. Seulement, nous nous tirons tout de même d’affaire sans aide…

Gräber regarda Elisabeth avec surprise.

- Oui, dit-elle, en remarquant son étonnement, je suis moi-même surprise de me voir changer comme cela d’un jour à l’autre.

- Tu veux dire d’heure en heure.

- Et toi ?

- Moi aussi, je change.

- Tu es content ?

- Oui. Et je ne le serais pas que ça n’aurait pas d’importance.

- Rien n’a d’importance, n’est-ce pas ?

- Si…

La lune continuait de monter. Elle se dorait peu à peu et devenait presque majestueuse. Ils se turent un moment, couchés côte à côte. Elisabeth tourna la tête.

- Je me demande parfois si nous sommes heureux ou malheureux, dit-elle.

Gräber réfléchit.

- Nous sommes l’un et l’autre à la fois. C’est sans doute inévitable. Aujourd’hui, il n’y a guère que les vaches qui soient heureuses. Et encore ! Les pierres, oui, peut-être.

- Cela non plus, ça n’a pas d’importance, n’est-ce pas, dit Elisabeth.

- Aucune, répondit Gläber les yeux perdus dans la lumière dorée qui emplissait la pièce progressivement.

- Qu’est-ce qui a encore de l’importance, selon toi ?

- Que nous ne soyons plus morts, dit-il. Et aussi que nous ne soyons pas encore morts…

Le bombardement eut lieu à midi. La matinée avait été grise et chaude, alourdie de vapeurs printanières et orageuses. Les nuages étaient bas, et les lueurs des explosions s’y reflétaient, comme si la terre renvoyait au ciel les torrents de flammes qu’il déversait sur elle…

Gräber avait cru qu’il s’agissait d’une simple alerte… mais, dès que les premières explosions retentirent, il entreprit de se frayer un chemin à travers la foule vers l’issue de l’abri… Il s’élança en direction de la fabrique où travaillait Elisabeth. Il ne savait pas s’il la retrouverait, mais comme les fabriques constituent des objectifs habituels des bombardements, il voulait au moins tenter de l’emmener ailleurs.

Il tourna le coin de la rue. A l’autre bout de la rue, une maison s’éleva lentement dans les airs ; elle s’y dispersa en blocs qui s’effritèrent à leur tour et redescendirent en tournoyant avec une espèce de grâce que le vacarme continu faisait paraître silencieuse.

Gräber s’était étendu tout du long dans le ruisseau, les mains appliquées sur les oreilles. Le déplacement d’une seconde explosion le souleva comme une main géante et le lança quelques mètres en arrière. Des pierres tombaient autour de lui en grêle meurtrière. Elles aussi paraissaient tomber sans bruit dans le grondement général. Il se releva, tituba, se secoua avec désespoir pour sortir de l’étourdissement qui faisait tout danser autour de lui. En un instant, la rue où il avait voulu s’engager n’était plus qu’une forêt de flammes. Impossible de passer ; il fit demi-tour…

Gräber eut alors l’impression d’être soudain libéré de toute pesanteur, de pouvoir faire des bonds immenses dans la rue. L’instant d’après une main invisible et toute puissante l’écrasait au sol. Une armoire, toutes portes ouvertes, passa lourdement au-dessus de sa tête comme un oiseau antédiluvien…

Une image floue dansa un instant devant ses yeux embués de larmes ; elle se dédoubla, retrouva ses contours et s’immobilisa : un pan de mur avait croulé sur les premières marches de l’escalier de la maison ; un peu plus haut le corps de la fillette, les bras en croix…

Il pensa au cadavre de la fillette violée par l’explosion, il pensa à ses parents, à Elisabeth, et il sentit la haine qui ne s’arrêterait pas aux frontières de son pays, une haine irraisonnée, sans rapport avec aucune exigence de justice et de paix…

La pluie se mit à tomber. Les gouttes s’éparpillaient en essaim de larmes argentées dans l’air pesant et empoisonné. Elles éclataient au sol et étoilaient le pavé de tâches sombres. C’est alors que la deuxième vague de bombardiers survola la ville…

C’était fini. La ville puait la mort et l’incendie, et mille feux l’habitaient. Il y en avait des rouges, des verts, des jaunes, des blancs, il y en avait qui n’étaient qu’un tremblement lumineux et rampant à la surface des ruines fumantes, d’autres qui montaient en calmes colonnes vers le ciel ; il y avait des feux qui flottaient presque gaiement aux fenêtres intactes, des feux timides qui se cherchaient en tâtonnant d’une lucarne à l’autre, mais certaines fenêtre vomissaient des torrents de flammes sanglantes et furieuses…

Gräber avait sorti de la chambre d’Elisabeth, dans l’immeuble gagné par les flammes, toutes les affaires qu’il avait pu sauver… Tout à coup, il aperçut Elisabeth. Elle avait franchi le barrage et regardait les flammes qui l’éclairaient de reflets dansants…

Elle courut vers lui.

- Dieu merci, te voilà.

Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre…

- J’ai cru qu’il t’était arrivé quelque chose.

- Pourquoi me serait-il arrivé quelque chose ? demanda-t-il étonné.

Elle respirait avec effort contre sa poitrine.

- Au fait, c’est vrai, dit-il, je ne suis pas invulnérable ! Je n’ai pensé qu’à toi pendant le bombardement…

Il débarrassa le sol des pierres et des décombres qui le jonchaient. Puis il transporta leurs affaires dans cet abri de fortune et y installa leur matelas.

- Nous avons une nouvelle maison, conclut-il. Il m’est arrivé d’être plus mal logé. Pour toi, c’est différent, je pense.

- Il est temps que je m’y fasse.

Gräber déballa un réchaud et une bouteille d’alcool à brûler.

- On nous a volé le pain, mais j’ai encore quelques boîtes de conserves dans mon sac.

- Et pour faire la cuisine ? Avons-nous une casserole ?

- Ma gamelle. Il y a partout de l’eau de pluie…

Elisabeth retira ses chaussures qu’elle plaça à la tête du matelas pour qu’on ne les vole pas. Elle roula ses bas et les mit dans ses poches. Gräber la borda dans une couverture.

- Comment te sens-tu ? lui demanda-t-il.

- Comme à l’hôtel.

Il s’étendit près d’elle.

- Tu n’es pas triste à cause de ta chambre ?

- Non. Je m’y attendais depuis les premiers bombardements. J’ai été un peu triste au début. Tout le temps qui a suivi m’a été donné gratuitement par la vie.

- C’est bien. Mais peut-on mettre autant de clarté dans sa vie que dans sa pensée ?

- Je ne sais pas, murmura-t-elle serrée contre son épaule. Peut-être quand on n’espère plus rien.

Elle s’endormit. Gräber écouta longtemps sa respiration calme et régulière. Il pensait souvent au front, lorsqu’il faisait avec ses camarades des rêves irréalisables, l’un des plus chers était une nuit paisible et abritée à côté d’une femme qu’on aime…

Le quartier était complètement ravagé. Les ruines succédaient aux ruines, il marchait le cœur serré. Soudain, il s’arrêta stupéfait. Au milieu des destructions, se dressait une petite maison de deux étages. Elle était ancienne et pas très droite, mais parfaitement intacte. Un jardin fleuri l’entourait. C’était comme un oasis au milieu de ce désert de ruines. Des buissons de lilas s’inclinaient sur une clôture dont pas une latte ne manquait. Vingt pas plus loin, commençait le paysage lunaire. Mais cette petite maison avec son jardinet avait été épargnée par un de ces miracles qui accompagnent parfois des destructions massives. Sur un panneau au-dessus de la porte on lisait : « Auberge Witte »….

Une femme âgée entra. Elle avait un tablier bleu délavé dont les manches étaient retroussées. Elle ne dit pas « Heil Hitler ! » Elle dit simplement : bonsoir – et il y avait vraiment le calme du soir dans ce salut. Après une journée bien remplie, c’était le vœu que la soirée fût douce et bonne.

« Comme tout cela est naturel et extraordinaire à la fois ! » pensa Gräber…

- Qu’est-ce que tu dis de cela ? demanda-t-il.

- On dirait un coin de paix oublié par le temps, dit-elle.

- Oui, n’est-ce pas, et telle doit être la soirée que nous allons y passer.

Une bonne odeur de terre humide montait des plates-bandes. On venait sans doute d’arroser les fleurs. Le chien errait autour de la maison ; il remua faiblement la queue en les voyant entrer…

Gräber passa devant la cuisine et pénétra dans le jardin. On y avait dressé une table recouverte d’une nappe à carreaux rouges et blancs. Deux chaises et deux couverts étaient préparés. Gräber prit la carafe d’eau fraîche posée entre les assiettes et se versa un verre qu’il vida d’un trait. L’eau lui parut meilleure encore que les vins du grand restaurant. Le jardin était plus grand qu’on n’aurait pu croire de la rue. Un carré de gazon tondu de frais était entouré par des arbustes de sureau et de lilas et par quelques arbres vénérables au feuillage rajeuni par le printemps…

- Comment as-tu trouvé ça ? demanda Elisabeth.

- Par hasard, il n’y avait que le hasard qui pouvait me conduire ici.

Ils s’avancèrent sur le gazon pour palper les bourgeons des arbres.

- Les lilas ont déjà tous leurs boutons, dit Elisabeth. Ils sont encore verts et poisseux, mais les fleurs ne sont pas loin.

- Oui, dit Gräber, elles seront là dans quelques semaines.

Elle s’approcha de lui. Elle sentait l’eau fraîche, le savon, la jeunesse.

- Comme on est bien ici. C’est étrange, j’ai l’impression d’y être déjà venue…

- J’ai eu aussi cette impression cet après-midi.

- On dirait que tout cela a déjà eu lieu dans le passé, toi et moi dans ce jardin et les paroles que nous prononçons et les gestes que nous faisons. Et il semble aussi qu’il s’en faut d’un rien, d’un infime détail pour que soudain le souvenir précis m’en revienne.

Elle posa sa tête sur son épaule.

- Mais ce rien ne viendra jamais ; cette clef secrète du passé nous manquera toujours. Peut-être cette scène dormait-elle depuis toujours en nous, peut-être continuera-t-elle à nous hanter dans l’avenir…

Le couchant achevait de mourir. Une grive invisible se mit à chanter. Gräber se souvint d’en avoir entendu une déjà dans la journée…

Il souleva le couvercle de la soupière.

- Des saucisses, dit-il, tu te rends compte ? Et tout un plat de lentilles. Quel dîner nous allons faire !

Il remplit les assiettes et il eut un instant l’impression d’avoir une maison, un jardin, une femme, une table bien garnie, et la sécurité d’une paix assurée…

Gräber déboucha les bouteilles et remplit les verres. Ils burent. la bière était fraîche et bonne. Ils mangèrent lentement en se regardant, sans oser croire à leur bonheur…

La lune se leva.

- Maintenant, c’est parfait, dit Elisabeth. La lune, le jardin, un bon dîner derrière nous, une soirée devant nous. Tant de bonheur est presque insupportable.

- C’était pourtant la chose du monde la plus banale qui fût autrefois.

Elle acquiesça et jeta les yeux autour d’elle.

- On ne voit pas une seule ruine d’ici. Les arbres les cachent entièrement. Quand on pense qu’il y a des pays où c’est partout comme ça !

- Dès que la guerre sera finir, nous y partirons en voyage. Nous traverserons des villes intactes et tout illuminées la nuit. Nous nous promènerons le long de vitrines étincelantes, et il fera si clair que nous pourrons le soir voir enfin nos visages comme en plein jour.

- Tu crois qu’on nous laissera entrer ?...

Mme Witte apporta la salade et le fromage.

- Vous vous plaisez ici ?

- Nous sommes délicieusement bien. Nous pouvons rester encore un moment ?

- Aussi longtemps que vous voudrez. Je vais encore vous apporter du café. De l’ersatz, bien entendu.

- Et maintenant du café ! Nous vivons comme des princes, dit Gräber.

Elisabeth rit encore.

- Au commencement, oui, nous avons vécu comme des princes. Avec du caviar, du foie gras et du vin du Palatinat. Ce soir, nous avons vécu comme des hommes, et c’est ainsi que nous vivrons plus tard. Ce n’est pas cela, la vie ?

- Si, Elisabeth.

Gräber ne se lassait pas de la regarder. Elle était toute pâle et défaite de fatigue au sortir de la fabrique. Et maintenant ses yeux pétillaient de jeunesse et de vitalité. Comme elle reprenait vite le dessus et comme elle se contentait de peu !

Elle poursuivit : - ça va être bon de réapprendre à vivre, nous en avons tellement perdu l’habitude ! C’est pour cela d’ailleurs que notre avenir est si riche. Tout ce qui paraît aux autres quotidien et sans saveur va être pour nous une merveilleuse aventure. Rien que cet air, par exemple, qui ne sent pas la fumée, ou bien un dîner sans tickets, des magasins où l’on peut acheter tout ce qu’on veut, des villes où pas une maison n’est détruite. Ou encore parler sans se méfier des voisins, ne plus avoir peur ! Cela mettra du temps, la peur ne s’effacera que petit à petit, mais alors même qu’elle surgirait de nouveau, ce sera une joie de plus de pouvoir se dire qu’elle est sans objet. Tu ne crois pas ?

- Si, dit Gräber avec effort, si, Elisabeth, de ce point de vue évidemment, un très, très grand bonheur nous attend…

La lune s’éleva dans le ciel. L’odeur nocturne de la terre et des feuilles devint plus forte, et comme il n’y avait pas un souffle de vent, elle masquait les relents d’acide et de poussière de plâtre qui traînaient dans toutes les rues…

Ils s’étendirent côte à côte. Ils étaient presque seuls contre le mur. Aux angles du mur des tas informes indiquaient la présence d’autres dormeurs…

- Viens plus près de moi, dit Gräber… »

« Le pavillon des cancéreux » de Alexandre Soljenitsyne :

Oleg Kostoglotov, à peine sorti du goulag, presque donné pour mort, subissait un traitement contre le cancer et se heurtait à toutes autorités médicales, ayant appris à se méfier de toutes les autorités du monde, jusqu’à rencontrer ce médecin, cette Vera Gangart…

« - Dites-moi, comment vous appelait-on à l’école ? demanda-t-il subitement.

Elle leva les yeux vers lui.

- Quelle importance ?

- Aucune, bien sûr ; c’est seulement pour savoir.

En silence elle fit quelques pas, marqués par le léger claquement de ses talons sur les dalles. Dès leur première rencontre, il avait remarqué la finesse de ses jambes de gazelle, quand il gisait mourant sur le sil et qu’elle s’était approchée.

- Véga, dit-elle…

- Véga ? En l’honneur de l’étoile ? Mais Véga est une étoile éblouissante.

Ils s’arrêtèrent…

Comme il était devenu sensible à toute marque d’attention féminine ! Sous chaque mot il croyait deviner plus qu’il n’y avait, après chaque geste il attendait le suivant.

- Véga ! Véga ! prononça-t-il à mi-voix, s’efforçant de la suggestionner de loin. Reviens, tu entends ? Reviens ! Au moins retourne-toi !

Mais en vain. Elle ne se retourna pas…

La porte s’ouvrit – Oleg ne la voyait pas… Et Oleg devina. Il n’y avait qu’elle pour marcher ainsi. Et c’était elle qui manquait dans cette pièce, elle seule.

Véga !...

- Mais où avez-vous donc été, Vera Kornilievna ? disait Oleg en souriant.

Ce n’était pas une exclamation, c’était une question qu’il posait sans élever la voix, heureux…

Elle ne lui répondait pas.

Il n’aurait pas fallu la questionner. Et d’une façon générale, il s’était sans doute exprimé de manière trop grossière et trop directe. Il ne savait pas du tout parler aux femmes.

Au plafond, l’étrange tache de soleil jaune pâle frissonna soudain, des étincelles d’argent jaillirent çà et là et coururent le long de sa surface. Et à ces rides mouvantes, à ces minuscules vaguelettes, Oleg comprit enfin que cette nuée mystérieuse qui couvrait le plafond n’était que le reflet d’une mare qui n’avait pas eu le temps de sécher près de la palissade. La transfiguration d’une simple mare. Et une brise légère venait de se lever.

Véga se taisait.

- Pardonnez-moi, je vous en prie ! dit Oleg. Il lui était agréable, il lui était doux, même, de s’accuser devant elle.

- J’ai dû mal m’exprimer…

Il essayait de tourner la tête vers elle, mais ne la voyait toujours pas.

- C’est que cela anéantit tout ce qu’il y a d’humain sur terre. Car enfin si l’on obéit à cela, si l’on admet tout cela…

Et le voilà qui s’abandonnait avec joie à sa foi passée, et c’était elle qu’il s’efforçait de convaincre !

Et Véga revint ! Elle revint dans le cadre, et, sur son visage, il n’y avait ni le désespoir ni la sévérité qu’il avait cru discerner dans sa voix, mais son sourire habituel, si plein de bienveillance….

Il aurait voulu lui dire quelque chose de si amical, de si simple, par exemple : « Donne la patte ! »

Et lui serrer la main pour lui dire : « Comme c’est bien tout de même que nous ayons parlé »…

Ce n’était même pas de serrer cette main qu’il avait envie, c’était de la baiser…

Elle sortit de la clinique le cœur en fête, chantonnant à mi-voix, les lèvres closes, pour elle toute seule…

D’habitude, comme si elle était pressée, Vera prenait l’autobus, et se calant sur les ressorts défoncés du siège ou suspendue du bout des doigts à la poignée, elle se disait qu’elle n’avait envie de rien faire, mais rien de rien, qu’elle avait toute la soirée devant elle, mais rien ne lui faisait envie…

Aujourd’hui, au contraire, elle marchait sans hâte, et tout, mais tout lui faisait envie ! D’un seul coup, il se présentait une foule de choses à régler, chez soi, dans les magasins, à la bibliothèque… Et maintenant, elle avait envie de faire tout cela, et tout à la fois, même !...

Elle allait, et c’est tout, elle allait longuement, et tout le plaisir était là.

Et parfois elle souriait…

Elle en était tout bonnement enthousiasmée. Car enfin, savoir que l’on est normale, que l’on n’est pas folle, ce n’est rien : se l’entendre dire, entendre confirmer que oui, on est normale… Il aurait fallu pouvoir le remercier de l’avoir dit, de le penser, d’être resté ce qu’il était après avoir traversé les abîmes de la vie…

Elle s’imaginait causant avec lui, comme s’il était assis là devant elle, de l’autre côté de la table ronde, éclairé par cette lueur verdâtre. Elle disait ce qu’elle avait à dire, puis elle l’écoutait parler…

Elle revenait à leur conversation d’aujourd’hui pour achever ce que, étant donné leurs relations, elle n’avait pu lui dire en face : maintenant c’était possible… Ce que les femmes attendaient des hommes, c’était une tendresse attentionnée et un sentiment de sécurité, l’impression d’être protégées, abritées.

Chose étrange, c’était justement avec cet homme privé de droits, privé de tout statut civil, que Véga avait cette impression de sécurité….

Elle avait traversé quatorze déserts, et voici qu’elle atteignait le but. Elle avait traversé quatorze années de folie, et voici qu’elle avait été dans le vrai !...

Le lendemain matin, lorsqu’elle se réveilla, elle souriait…

Oleg s’en fut à la recherche de Vera Kornilievna. Il ne la trouva pas tout de suite. Tantôt elle était dans la salle de radiologie, tantôt chez les chirurgiens. Enfin, il la vit qui passait dans le couloir en compagnie de Léon Leonidovitch et il pressa le pas pour les rattraper.

- Vera Kornilievna ! Peut-on vous voir une minute ?

C’était agréable de s’adresser à elle, de dire quelque chose qui lui était tout particulièrement destiné et il avait remarqué que sa voix, quand il lui parlait, n’était pas la même qu’avec les autres.

Elle tourna la tête. L’inertie d’un esprit occupé se lisait si bien dans l’inclinaison de son corps, dans la position de ses mains, dans l’expression soucieuse de son visage. Néanmoins, invariablement attentive à tous comme elle l’était, elle s’arrêta sur le champ :

- Oui !

Et elle n’ajouta pas : « Kostoglotov ». Elle ne l’appelait ainsi qu’à la troisième personne, en parlant de lui aux infirmières et aux docteurs. Directement, elle évitait de lui donner un nom.

- Vera Kornilievna, j’ai un grand service à vous demander…Vous ne pourriez pas dire à Mita que je sors à coup sûr demain ?

- Et pourquoi ?

- J’en ai fort besoin. Voyez-vous, il faut que je parte le soir même et pour cela…

- Tu peux y aller, Léon ! Je te rejoins tout de suite…

Cependant Vera Kornilievna disait à Oleg :

- Passons chez moi.

Elle le précéda. Légère. Aux articulations légères…

Elle l’emmena dans la salle des appareils où, naguère, il avait si longuement discuté avec Dontsova. Et c’est à cette même table mal équarrie qu’elle s’assit, l’invitant à faire de même. Mais il resta debout.

Et il n’y avait personne d’autre dans la pièce. Le soleil y pénétrait en une colonne dorée, oblique, où dansaient des grains de poussière, et se reflétait dans les parties nickelées des appareils. La lumière était vive à en cligner des yeux et tout était riant.

- Et si demain je n’arrive pas à vous faire votre bulletin de sortie ? Vous savez, il faut encore que je prépare votre épicrise.

Il ne parvenait pas à comprendre si elle parlait d’une manière absolument officielle ou bien su c’était avec une pointe d’espièglerie.

- Epi… quoi ?

- Epicrise. Ce sont les conclusions basées sur l’ensemble du traitement. Tant que l’épicrise n’est pas prête, on ne peut pas vous laisser partir.

Que d’affaires s’amoncelaient sur ces petites épaules ! Partout on l’attendait, on l’appelait, et voilà que, lui aussi, il l’arrachait à son travail, et maintenant cette épicrise qu’elle devait encore préparer !

Mais elle restait assise, et rayonnait. Et pas seulement elle, pas seulement son regard bienveillant, tendre même, mais il y avait encore ces reflets lumineux qui entouraient de toutes parts, parsemaient de petits éventails, cette silhouette menue.

- Vous voulez quitter la ville aussitôt ?

- Ce n’est pas que je le veuille, je resterais même très volontiers. Mais je n’ai pas où passer la nuit. Je ne veux pas la passer à la gare.

- C’est vrai que vous ne pouvez pas aller à l’hôtel, disait-elle, hochant la tête. Et elle se renfrogna : l’ennui, c’est que la fille de salle qui héberge habituellement les malades ne travaille pas en ce moment, elle est est en congé de maladie.

- Voyons, qu’est-ce qu’on pourrait bien trouver ? dit-elle, faisant traîner les choses.

Elle se mordilla la lèvre supérieure de sa petite rangée de dents inférieures, tout en dessinant sur un papier une sorte de bretzel.

- Vous savez quoi… au fond… Vous pourriez parfaitement bien passer la nuit… chez moi.

Quoi ? Elle avait dit cela ! Avait-il mal entendu ? Si seulement elle pouvait répéter…

Ses joues avaient visiblement rosi. Et elle continuait à éviter son regard. Pourtant elle parlait avec simplicité, comme si c’était là chose toute banale que le docteur hébergeât son malade.

- j’ai justement demain une journée un peu exceptionnelle. Le matin, je ne suis à la clinique que deux heures, et ensuite, je suis toute la journée à la maison. En fin d’après-midi, il faudra que je parte de nouveau. Cela me serait très facile de passer la nuit chez des amis.

Et elle le regarda. Ses joues rougissaient, mais les yeux étaient sereins, purs. Ne s’était-il pas mépris ? Etait-il digne de ce qu’on lui proposait ?

Oleg ne savait tout bonnement pas comment faire pour comprendre. Est-ce seulement possible de comprendre quand une femme vous parle ainsi ? Cela peut signifier beaucoup, cela peut signifier beaucoup moins. Mais il ne réfléchissait pas, il n’en avait pas le temps : elle le regardait avec tant de noblesse et elle attendait :

- Merci, articula-t-il. C’est, bien sûr… magnifique.

Il avait tout à fait oublié ce qu’on lui avait appris il y a longtemps, il y a cent ans, dans son enfance : être galant, répondre courtoisement.

- C’est très bien… Mais comment pourrais-je vous priver… J’ai scrupule…

- Ne vous en faites pas, disait Véga avec un sourire concluant. Si vous avez besoin de rester deux, trois jours, nous trouverons encore quelque autre arrangement. Cela doit vous ennuyer, non, de quitter la ville ?

- Oui, bien sûr, ça m’ennuie, bien sûr ! Mais alors, le certificat de sortie, il faudrait me le dater d’après-demain et pas de demain, sinon la Sûrete va me faire des histoires. On pourrait de nouveau me coffrer.

- Bien, bien. Nous allons frauder. Donc, il faut dire à Mita que c’est pour aujourd’hui, le bulletin de sortie il faut le faire pour demain, et le certificat pour après-demain ? Quel homme compliqué vous êtes.

Mais son regard n’en souffrait pas de cette complication – ses yeux riaient.

- Moi compliqué, Vera Kornilievna ! C’est le système qui est compliqué ! Ce certificat, eh bien, il m’en faut non pas un exemplaire comme tout le monde, mais deux.

- Et pourquoi cela ?

- Un exemplaire pour la Sûreté qui le prendra comme pièce justificative du déplacement, et le second pour moi.

Pour ce qui est de la Sûreté, il n’était pas encore dit qu’il le leur donnerait. Il allait élever la voix, disant qu’il n’en avait qu’un seul exemplaire. Mais n’a-t-on pas besoin d’en avoir en réserve ? Ce n’était pas pour rien qu’il avait enduré le martyre pour un malheureux certificat.

- Et il m’en faudrait encore un troisième pour la gare.

Elle écrivit quelques mots sur une feuille de papier.

- Eh bien, voici mon adresse. Vous voulez que je vous explique comment on y va ?

- Je trouverai bien, Vera Kornilievna !

Voyons, voyons, c’était donc sérieux ?... Elle l’invitait pour de bon ?

- Et…

Elle joignit encore à son adresse quelques feuillets de format allongé préparés d’avance – voici les ordonnances dont vous a parlé Lioudmila Afanassievna. Il y en a plusieurs, toutes les mêmes, pour vous permettre de répartir la dose.

Ces ordonnances-là. Oui, celles-là !

Elle en avait parlé comme d’une chose insignifiante. Comme ça, un petit supplément qu’elle joignait à l’adresse. Elle s’était débrouillée, tout en le soignant.

C’était sûrement ce qu’on appelait le tact.

Déjà elle s’était levée. Déjà elle se dirigeait vers la porte.

Le travail l’attendait. Léon l’attendait…

Et soudain, parmi les éventails de lumière qui avaient maintenant envahi toute la pièce, il la vit, toute blanche, toute légère, resserrée à la taille, comme si c’était la première fois ! Si compréhensive, amicale… indispensable, comme si c’était la première fois !...

On était si bien avec elle ! On aurait pu rester ainsi des jours et des nuits.

Elle s’éloignait dans le couloir, menue, et lui, il restait planté là et la suivait des yeux.

Puis il se retourna aussitôt se promener. Le printemps éclatait. On ne se lassait pas de respirer. Il marcha de-ci, de-là pendant deux bonnes heures, emmagasinant sans fin l’air, la chaleur…

Kostoglotov se hâtait de sortir, craignant que quelqu’un ne le retînt encore. La vieille garde-malade enleva la planchette passée dans la poignée de la porte d’entrée et le laissa partir.

Il fit un pas sur le perron et s’arrêta. Il aspira une bouffée – c’était un air jeune, que rien n’avait agité, troublé ! Il jeta un regard – c’était un monde jeune qui verdissait ! Il leva un peu la tête – le ciel se déployait, rosi par un soleil qui, quelque part, se levait…

C’était le matin de la création ! L’univers était recréé pour être rendu à Oleg : Va ! Vis !

Et seule la lune, pure, lisse comme un miroir, n’était pas jeune, n’était pas celle qui éclaire les amoureux…

Le matin du premier jour de la création, qui donc est capable d’un comportement raisonnable ? Faisant litière de tous ses plans, Oleg était en train de concevoir un projet peu sensé : se rendre immédiatement, en cette heure matinale, dans la vieille ville pour voir l’abricotier en fleur…

En janvier, quand Oleg s’était traîné jusqu’à l’hôpital, les tramways stridents, brinquebalants, bondés, l’avaient exténué. A présent, installé à une place libre près de la fenêtre, il trouvait même plaisant le cliquetis du tramway. Aller en tramway, c’était un aspect de la vie, un aspect de la liberté…

Il s’assit près de la balustrade. Là, on était bien placé pour observer la rue. Elle s’animait, mais personne n’avait l’allure rapide et pressée du citadin. Les passants circulaient, sans se hâter. Dans les auberges, on s’éternisait, placidement assis.

Il était possible de faire le calcul suivant : le sergent Kostoglotov, le détenu Kostoglotov, débarrassé du service et du châtiment que les hommes lui avaient imposés, débarrassé des souffrances que la maladie lui avait imposées, était mort en janvier. Et à présent, vacillant sur ses jambes mal assurées, était sorti de la clinique un nouveau Kostoglotov… Il en était sorti non pour une vie entière et complète mais pour un petit appoint de vie, telle que cette tranche de pain jointe, pour faire le poids, à la portion première et tenue par une baguette en bois : on jurerait qu’elle fait partie de la même ration, mais non, c’est un morceau à part…

Et c’est alors que, du balcon de la maison de thé, il aperçut, au-dessus de la cour voisine, quelque chose qui ressemblait à l’aigrette d’un pissenlit rose, translucide, mais de six mètres de diamètre au moins – une sphère rose, flottante, aérienne ! De si grande, de si rose, il n’en avait jamais vu !...

C’était l’abricotier !...

Il attendait le miracle et le miracle avait lieu.

Il y avait encore bien des joies qui l’attendaient aujourd’hui dans un monde qui venait de naître…

L’heure avançait et il pouvait peut-être déjà se permettre d’aller chez Véga.

Si tant est qu’il irait…

Et comment aurait-il pu ne pas y aller ? C’était une amie. Elle l’avait invité avec sincérité. Et aussi avec trouble. Il n’avait qu’elle dans toute la ville. Et comment aurait-il pu ne pas y aller ?

Du reste, au fond de lui-même, il n’avait qu’une seule envie, c’était d’aller la voir. Il aurait même renoncé à visiter tout cet univers que pouvait receler une ville pour filer directement chez elle.

Mais quelque chose le retenait qui lui soufflait des prétextes : peut-être était-ce encore trop tôt ? Elle pouvait n’être pas encore rentrée ou alors n’avait pas encore eu le temps de se préparer.

Hum, un peu plus tard…

Tandis qu’il méditait sur les chemises, un homme vêtu d’un beau pardessus s’approcha pour voir non pas ces chemises-là, mais celles en soie et, très poliment, demanda à la vendeuse :

- Dites-moi, avez-vous la taille cinquante dans ce modèle avec trente-sept d’encolure ?

Oleg en eut un haut-le-cœur ! Non, c’était comme si on lui avait soudain passé un coup de râpe des deux côtés à la fois ! Il se retourna violemment et regarda cet homme rasé de près, que rien dans la vie n’avait jamais éraflé, qui portait un chapeau en beau feutre, une cravate sur une belle chemise blanche. Il le regarda comme si ce dernier lui avait assené un coup sur l’oreille et qu’à présent l’un d’eux allait devoir nécessairement rouler en bas de cet escalier.

Comment ? Il y avait des gens qui moisissaient dans les tranchées, d’autres dont on déchargeait les corps dans les fosses communes, dans les trous à ras du sol qu’on creusait à grand-peine dans la terre glacée du pôle Nord, il y avait des gens que l’on mettait dans les camps une première fois, une deuxième fois, une troisième fois, il y avait des gens qui se figeaient de froid, emmenés en convois sous escorte, des gens qui, pioches en main, suaient sang et eau, gagnant juste de quoi s’acheter un gilet chaud tout rapiécé, et il y avait ce gommeux qui se rappelait non seulement la taille de sa chemise mais aussi le numéro de son encolure !

C’est le numéro d’encolure qui avait achevé Oleg !...

Il aperçut alors son reflet dans un immense miroir qui allait du plancher au plafond… Il n’avait plus rien de militaire, contrairement à ce qu’il croyait paraître. Sa capote ne ressemblait plus que de loin à une capote et ses bottes à des bottes. En outre, ses épaules s’étaient tassées et il n’arrivait plus à redresser sa silhouette… Il eût mieux valu qu’il ne sît point. Tant qu’il ne s’était pas vu, il se croyait l’air crâne, combatif, il considérait les passants avec condescendance et les femmes sur un pied d’égalité. Et maintenant, avec, au surplus, cet affrux havresac de l’armée qui, depuis longtemps, n’avait plus rien de militaire et ressemblait bien plutôt à une besace de mendiant, il ne lui restait plus qu’à se poster dans la rue et tendre la main pour y faire pleuvoir des kopecks. Et pourtant, il lui fallait aller chez Véga… mais comment y aller dans cet état ?...

Et il se sentit troublé et découragé. S’il devait aller la voir, c’était maintenant ou jamais.

Mais il ne pouvait pas. Il avait perdu son élan. Il avait peur… »

« Au plus noir de la nuit » de André Brink :

Lire ici

« - Nous avons la preuve, Votre Honneur, que dans la nuit du 13 avril l’accusé a été aperçu dans l’immeuble de Kloof Nek où demeurait la victime, Jessica Mary Thomson. Peu après son arrivée, vers vingt-deux heures, on l’a vu dans un café voisin de l’immeuble, en compagnie de la victime. Partant de là, nous espérons qu’ils sont retournés à l’appartement. C’est la dernière fois que la victime a été aperçue en vie… Mr Cole a avoué qu’il avait eu une dispute avec la victime à cause de sa liaison avec l’accusé.

Emoi dans la salle : « Qu’on le pende ! »

- Qu’entendez-vous par « liaison » ?

- Plusieurs témoins affirmeront que cette liaison avait un caractère sexuel, Votre Honneur.

- Combien de temps a-t-elle duré ?

- Nos preuves nous permettent de croire qu’elle a duré au moins un an.

- Ont-ils essayé de quitter le pays ?

- Non, Votre Honneur, autant que nous puissions le savoir.

- C’était pourtant une solution logique. De toute façon, l’accusé aurait pu continuer sa carrière à l’étranger. Je crois que la victime était de nationalité britannique ?

Murmure de voix : « Qu’on le pende ! »

- Continuez…

- Le matin du 14 avril, le Vendredi saint, M. Cole est donc entré dans l’appartement en compagnie du gardien ; ils ont découvert la victime allongée sur son lit, dans sa chambre ; elle était nue, couverte d’un drap.

- Qu’on le pende !

- Les experts judiciaires ont confirmé que la mort par strangulation remontait à douze heures environ avant la découverte du corps ; nous avons également des preuves permettant d’affirmer que l’acte sexuel avait eu lieu avant la mort.

- Qu’on le pende !...

- Nous espérons prouver de façon indubitable que la liaison qui s’était développée entre l’accusé et la victime avait atteint un tel point qu’il lui était impossible de se prolonger dans le cadre des lois de ce pays et de sa manière de vivre…

J’étais encore ahuri, incapable d’être aimable ; pendant un instant, je n’ai pu que la regarder fixement. Elle était petite et menue, avec une veste mauve, des jeans délavés, un large ceinturon de cuir. Ses cheveux étaient blond cendré, pas très longs ; ils lui tombaient sur les épaules, et puis ces yeux immenses, bruns foncés, où un feu couvait…

- Mes ancêtres étaient des esclaves.

Elle m’a regardé avec un geste brusque de la tête.

J’ai cherché à l’éprouver. J’ai dit : « Dans la ferme où j’ai vécu, chaque matin nous étions réveillés par l’ancienne cloche aux esclaves.

Sa réaction a été tout à fait spontanée :

- Moi, j’avais un tout petit réveil-matin bleu, une nurse qui avait l’habitude de diviser très exactement les journées en heures et en demi-heures.

- Cela paraît bien étouffant.

- D’une certaine manière, cela l’était.

Elle s’est animée.

- Mais elle connaissait aussi les histoires les plus merveilleuses ; je ne sais pas où elle allait les chercher… Dans le jardin de notre propriété, elle avait nettoyé et arrangé un petit pavillon pour moi ; elle avait construit et peint une petite barrière sur laquelle était inscrite « Ivy Manor ». Personne n’est jamais venu me déranger quand je jouais là. Le jardin était mon royaume, avec des châteaux sous les ormes et les hêtres…

Elle parlait et j’écoutais ; puis j’ai repris la parole et les heures secrètes de la nuit ont dansé leur ronde autour de nous…

Nous sommes restés dans le coin de cette pièce enfumée, à parler, à parler, avec cette soif continuelle, impossible à étancher. Comme si, hors d’haleine, nous n’osions pas nous arrêter, car quelque chose d’important risquait de ne pas être dit.

Il fallait parler, il fallait mettre au jour tout ce qui attendait en nous. J’étais à moitié allongé sur le canapé ; elle était assise sur le tapis ; elle avait enlevé ses sandales et relevé les genoux. Je n’avais jamais eu de ma vie une telle conversation… C’était comme s’il fallait me libérer en une nuit de toutes les conversations refoulées au cours de ma vie et recevoir en échange sa vie à elle…

Elle m’a parlé de ses parents, de la haute bourgeoisie à laquelle ils appartenaient, de sa merveilleuse enfance protégée, d’Oxford où elle avait passé trois ans…

- L’Afrique du sud ?

Elle est restée très pensive un moment. La nuit était de plus en plus avancée.

- Cela fait six mois que je suis ici, je te l’ai dit. Mais j’ai encore beaucoup de mal à comprendre ce pays…

- Tu regrettes d’être venue ?

- Bien sûr que non. La vie en Angleterre est tellement formelle si tu appartiens à une classe privilégiée…

Cette véranda a joué un grand rôle pendant l’année que nous avons vécue ensemble. Elle était un point de départ pour nos excursions, un sanctuaire où nous revenions, une frontière. Rôle qui s’explique essentiellement par le fait que cette véranda nous a accueillis lorsque nous sommes revenus de Bain’s Kloof pour la première fois.

C’est une erreur de dire « première fois », car il n’y en a pas eu d’autre. Ce serait pourtant une erreur de dire « la seule fois », car nous y sommes très souvent retournés en pensée.

Dans chaque liaison, il existe des lieux de ce genre ou des musiques, des livres, des couleurs que le couple considère « à lui ». Mais Bain’s Kloof était beaucoup plus que « notre lieu ».

En fait, dans le courant de l’année, il est devenu autre chose qu’un lieu : la définition d’un état d’esprit, la mesure de notre existence… Bain’s Kloof avait acquis cette qualité d’isolement et de solitude hors du monde. Peut-être parce qu’il signifiait la naissance de quelque chose qui n’avait jamais existé jusque là : la naissance de « nous ».

Je lui avais offert de lui montrer le Boland. Cela faisait environ six mois qu’elle vivait dans le pays. Elle était bouleversée par des impressions de toutes sortes et ne savait pas très bien s’il fallait ou non faire ses valises et retourner en Angleterre. Elle était encore couchée, ce jeudi matin à huit heures, lorsque j’ai frappé à sa porte. Nous sommes montés dans ma vieille Austin bleue : nous avons pris la route de Stellenbosch, French Hoek et Paarl.

C’était le 18 avril. Les traces de l’automne étaient déjà visibles dans les vignes et sur les peupliers, invisibles encore sur les chênes. Les brumes de mai ne noyaient pas encore les replis de la montagne, mais le paysage avait déjà cette précision caractéristique des mois d’avril à l’ouest de Capetownn quand le soleil est clair et tranquille, ayant perdu peu à peu sa violence ; et chaque journée semble ouverte en deux, fraîche sur les bords, légèrement chaude en son centre ; les voix sonnent avec netteté entre les troncs d’arbres, le dessin des feuillages se fond en taches de couleurs comme dans les tableaux de Seurat. Les gens semblent plus vulnérables et plus dignes aussi dans leur terrible isolement le long des routes poudreuses. L’air a la tristesse des raisins mûrs et, dans les grands arbres, l’appel des tourterelles est d’une luminosité absolue…

J’ai conduit Jessica là où j’avais grandi, dans une petite maison de paysans, derrière une exploitation de style afrikaner près de Paarl. La maison existait toujours, plus petite que dans mon souvenir, plus étroite, avec de pauvres fenêtres. Sous le chêne, devant la maison, du poisson séchait sur une corde ; une bande de gosses noirs, surexcités, poussaient une carriole déglinguée le long de la pente sans souci du danger. Une petite fille en robe à carreaux rouges était assise sur « notre » seuil : de petites tresses très raides partaient dans toutes les directions du sommet de son crâne ; elle tenait une grenade ouverte sur ses genoux poussiéreux ; elle détachait les grains avec minutie et les enfonçait l’un après l’autre au fond de sa gorge.

Je considérais cette visite comme un test pour Jessica. Je voulais connaître sa réaction. Au bout de quelques minutes, j’ai dit : « J’aurais pu être l’un de ces gosses. »

Je l’observais attentivement ; elle les a regardés jouer quelques instants, puis elle a posé sur moi un regard direct et déconcertant en disant :

- Tu avais une carriole comme celle-là, toi aussi ?

- Oui, rouge vif au début, mais la peinture a vite disparu ; les roues venaient d’un vieux landau qui se trouvait dans la cour de Kahn and Co. Comme leurs poules perchaient dessus, ils refusaient de nous le vendre ; alors, un soir, on l’a volé.

Elle s’est mise à rire, et il y avait dans sa voix une sorte de petite bulle de joie secrète ; elle a posé sa main sur la mienne ; je m’en souviens si précisément ; ce besoin qu’elle avait de toucher les gens constamment ; un geste aussi naturel pour elle que de manger ou de dormir ; la preuve qu’elle était toujours vivante.

- Tu devais être heureux.

- J’étais pauvre.

- Heureux. Avec ta carriole rouge et tes copains. J’échangerais volontiers ma place contre la tienne.

- Tu m’as dit que tu avais été très heureuse toi aussi.

- C’était différent.

En parlant, elle dessinait d’un doigt le contour de ma main, et j’étais plus conscient de cette caresse que des mots qu’elle prononçait.

- C’était toujours moi et uniquement moi. Je ne sais pas si tu peux comprendre. Mon frère était beaucoup plus âgé ; il était déjà à Harrow quand je suis née. Mes parents ne venaient à la propriété que pour les week-ends ; c’était une extrême faveur qu’on me faisait si l’on me permettait de prendre un repas avec eux. Le reste du temps, c’était toujours Nanny, uniquement Nanny.

- Tu m’as dit qu’elle racontait merveilleusement les histoires.

- C’est vrai. Le matin à la nursery, le soir dans mon petit lit blanc à barreaux.

Un petit rire.

- Au-dessus de mon lit, il y avait un de ces médaillons victoriens portant l’inscription : « C’est Toi, Seigneur, qui me regardes. » Jamais Nanny n’a oublié de me le rappeler. Certaines nuits, je m’éveillais terrifiée, croyant qu’il y avait un œil au-dessus de mon lit, pareil à un charbon ardent ; mais j’étais trop paralysée par la peur pour regarder.

- Dans la journée, tu étais heureuse ; tu me l’as dit. Tu m’as décrit ton empire : les châteaux imaginaires sous les bouleaux, la salle de jeux sur la pelouse du croquet.

- C’est vrai.

Sa main a serré la mienne.

- Mais, j’étais seule, Joseph. Tu ne comprends pas ? Si effroyablement seule. Cela finit par marquer quelqu’un ; ça devient pratiquement impossible de partager quoi que ce soit avec quelqu’un d’autre, même si tu en as envie. Tu as toujours l’impression que tu gardes quelque chose.

- Tu n’avais pas de compagnons de jeux ?

- De temps en temps. Le fils du jardinier.

Un sourire espiègle.

- On devait avoir dix ans, quelque chose comme ça.

J’ai eu un accès de jalousie inexplicable :

- Que faisiez-vous ?

- Ce que font tous les enfants, je pense. Jouer à cache-cache parmi les arbres, se battre, courir, se déshabiller, se regarder mutuellement avec intérêt, et tout de suite après avec remords. Toujours le « C’est Toi, Seigneur, qui me regardes. »

- J’aimerai lui tordre le cou à ce petit salopard !

Elle s’est mise à rire.

- ça n’a pas duré longtemps.

La voix sourde :

- De toute façon, ce premier accès de curiosité passé, rien ne pouvait nous retenir ensemble. Cela n’avait d’ailleurs aucune importance. A ce moment-là, du moins. Quand des choses de ce genre t’arrivent de nouveau, plus tard, avec d’autres, quand tu es plus âgé, c’est pire : une brève curiosité, un bref échange, sans jamais se rejoindre l’un l’autre. Et puis, peu à peu, tu deviens terrifié. Tu commences à penser que c’est un coup du sort et que ça ne changera jamais.

- Je t’aime.

Elle a doucement remué la tête, presque malgré elle, un peu étonnée :

- Comment peux-tu en être sûr ? Comment peux-tu savoir si vite ? On se connaît à peine. Dix jours.

- Le temps n’a rien à voir là-dedans. Jessica. Je… nous…

Elle m’a interrompu :

- Partons. Tu m’as dit qu’il y avait encore pas mal de route à faire.

Nous avions déjà parcouru plusieurs miles sur la route de Wellington. Les pieds nus (elle avait ôté ses sandales), posés sur le bord du siège à côté de moi, elle a dit :

- Tu sais, j’aurai aimé acheter des bonbons pour les gosses ; mais j’ai pensé que, si je leur donnais des bonbons, ce serait comme si j’essayais de te donner quelque chose à toi.

- Pourquoi refuse-tu de me donner quelque chose ?

Elle avait les yeux fixés devant elle.

- Parce que, si je commence à donner, je voudrais tout te donner.

Je ne la regardais pas ; je savais simplement qu’elle était à côté de moi, un foulard violet encadrant ses cheveux blond cendra de grands yeux marrons et impénétrables, un profil dessiné avec netteté et assurance : petit nez droit, douce courbe des lèvres, menton pointu.

Elle avait fui le plus loin possible de la haute bourgeoisie sans réussir à perdre cette implacable dignité héritée de son milieu.

Arrivés à Wellington, nous avons pris la route de Bain’s Kloof. Il était trois heures et quart quand nous avons atteint l’hôtel construit au sommet. Nous nous sommes arrêtés pour admirer les collines et les vallées d’automne. Nous ne parlions ni l’un ni l’autre. Elle est partie sans un mot acheter des boîtes de bière à l’hôtel et les a rapportées à la voiture. La spontanéité de ce geste m’a touché : nous n’avions pas le droit de pénétrer ensemble dans l’hôtel. On finit par devenir hyperconscient de ces petits instants auxquels le cœur ne se résigne jamais tout à fait.

Quand j’ai voulu tourner la clef de contact, elle a dit :

- Je ne veux pas rentrer tout de suite.

- Il y a de très belles gorges derrière l’hôtel.

Une hésitation.

- Mais il est presque quatre heures.

- On n’est pas pressés. Je t’en prie. Conduis-moi.

Nous avons laissé la voiture. Nous avons suivi un étroit sentier qui conduisait aux gorges, puis le long de la paroi rocailleuse jusqu’au lit de la rivière en contrebas. Il n’y avait personne. Nous avons enlevé nos chaussures pour sauter plus facilement de rocher en rocher, en zigzaguant à travers l’étroit cours d’eau. Nous ne disions rien. De temps à autre, j’escaladais un rocher et je lui tendais la main pour l’aider à grimper ; elle disait alors, essoufflée : « Merci ». Parfois, elle marchait devant et m’attendait penchée au-dessus d’un trou d’eau ; elle levait la tête en me voyant approcher : « Regarde. » Elle me montrait un poisson-minute, une grenouille ou des galets multicolores.

Un demi-mile, un mile. Les parois étaient raides, presque perpendiculaires. Parfois, un oiseau appelait. Sinon, le silence n’était troublé que par le murmure sensuel de l’eau. L’air de la montagne transportait un épais parfum d’herbes folles et de buchu. Nous avons fini par nous asseoir sur un rocher gris ; elle a posé son menton sur ses genoux, ses petites mains sur ses pieds. J’étais appuyé sur un coude et je la regardais.

Je me souviens de tout avec une extrême précision, comme si ces instants s’étaient fossilisés dans un bloc de quartz.

- Nous n’avons rien apporté avec nous, a-t-elle dit au bout d’un moment.

- Tu as faim ?

- Je ne parle pas de nourriture ni de tout ça.

Elle est restée silencieuse un moment ; les reflets de lumière à la surface de l’eau jouaient sur son visage.

- Je veux dire que nous n’avons rien apporté de monde avec nous. Rien. Rien d’autre que nous.

C’était étrange. Comme si l’histoire s’était arrêtée. Comme si chaque chose s’était immobilisée au fond d’un ventre avant de naître. Comme si rien n’existait en dehors de cette gorge. Comme si tout était informe, inexistant. L’obscurité sur le visage du néant. Le monde semblait dépendre de nous pour exister et prendre conscience de son existence.

Elle s’est levée. Une fois encore, avec ce côté spontané dans son caractère, elle a commencé à se déshabiller. Je regardais son corps émerger de la chemise, du jean, du collant noir. Elle a enlevé son foulard et libéré ses cheveux qui sont tombés sur ses épaules : un rayon de soleil caressait ses petits seins blancs et l’or foncé de sa toison secrète.

Elle a plongé. Je me suis levé, déshabillé à mon tour, et je l’ai suivie. L’eau, voluptueusement fraîche nous caressait. En quelques brasses faciles, elle a atteint une niche peu profonde sur l’autre bord du cours d’eau, et les jeux de lumière dansaient à la surface en dessins fantastiques.

Je me suis dirigé vers un autre amas de rochers et nous nous sommes ainsi offerts aux derniers rayons d’un soleil tardif, séparés par l’eau ambrée, puis nous avons replongé en riant et en faisant des cabrioles ; nos corps se sont touchés. Elle s’est accrochée à moi un court instant avec une sorte d’impatience et nous nous sommes séparés avec gène, comme des enfants surpris au cours d’un jeu interdit.

J’ai voulu m’éloigner d’elle et j’ai réagi comme un gosse en plongeant profondément pour ramasser un galet poli – un galet parfaitement rond et blanc avec une légère entaille sur l’une de ses arêtes. Je le lui ai rapporté sur le rocher où nous avions laissé nos vêtements et je l’ai posé au creux de sa main.

Pendant un moment, nous nous sommes intéressés à ce galet. Nous étions conscients d’une certaine angoisse. Jamais encore nous n’avions été si complètement offerts l’un à l’autre. Offrande qui n’avait rien à voir avec la nudité de nos corps. Elle s’est mise à caresser l’entaille, sur le bord rond et lisse du galet, avec une étrange application.

J’ai dit : « C’est une fille. »

Elle a levé la tête :

- J’aimerai qu’on puisse être ainsi. Lisse comme ce galet. Entier. Si je le laisse tomber, il acceptera sa chute, car il est sans orgueil. Il est complètement lui-même.

- Jessica.

Elle a approché de moi son visage encore mouillé, ce visage qui venait de naître dans les derniers rayons du jour. Nous nous sommes embrassés. Sans aucune passion. Presque chastement.

Elle a fermé les yeux. Elle a lâché le galet ; nous avons eu très calmement conscience de sa chute ; puis nous l’avons suivi, au-dessus du rocher, où l’herbe était la plus tendre.

- Oui, a-t-elle murmuré au bout d’un moment. Prends-moi.

Une fois apaisée la folie de nos corps, je me suis allongé près d’elle ; je l’ai prise dans mes bras et nous nous sommes endormis dans l’ultime gloire d’un superbe soleil. Combien de temps, je l’ignore. Le soleil était très bas quand je me suis réveillé. Elle était réveillée elle aussi et ses yeux interrogeaient les miens.

J’ai murmuré comme on murmure après l’amour :

- Tu as peur ?

- Non.

Ses yeux marron étaient calmes.

- Pas maintenant. C’est la première fois depuis je ne sais combien de temps. Mais quand on s’en ira, Joseph… ? J’ai peur d’avoir peur à ce moment-là.

- N’y pense pas maintenant. Ne borne pas le futur en le poussant dans une direction donnée quelle qu’elle soit : pas maintenant.

- Le futur est déjà commencé.

- Il est inutile d’exclure quoi que ce soit de ce qui peut arriver. Inutile de nier ce qui nous attend. Maintenant, c’est maintenant.

- Oui.

Elle s’est redressée :

- Je veux rester maintenant.

Elle m’a embrassée et s’est mise à caresser mon corps, sans hâte, jusqu’à ce que j’approche son sexe du mien et que je la pénètre à nouveau, avec plus d’assurance et de passion qu’avant. Elle a commencé à gémir doucement : c’étaient les premiers cris impuissants de l’amour qui montent, s’épanouissent, éclatent et se changent en larmes de joie. Ma joie augmentait avec la sienne et la rejoignait dans ses profondeurs inconnues. Quand nous nous sommes séparés, les premières étoiles brillaient.

Nous sommes restés assis, simplement assis, et la lune s’est levée. Elle a posé sa tranquille lumière froide et mate sur les joues et les épaules de Jessica. Nous savions qu’il fallait repartir, mais nous avons retardé notre retour le plus longtemps possible, et la lune dominait depuis longtemps le sommet des montagnes.

Nous nous sommes levés. Dans la lumière blafarde de la nuit, j’ai pris son visage entre mes mains. Je ne l’ai pas embrassée. Elle a posé ses doigts sur mes poignets. Rien d’autre. Et, pourtant, je n’ai jamais eu de toute ma vie plus intense contact avec quelqu’un.

J’ai murmuré : « C’est toi », avec le sentiment extraordinaire de découvrir une vérité terrible.

Elle m’a répondu : « C’est toi. » C’était plus un soupir qu’un murmure.

Nous nous sommes rhabillés ; et nous sommes repartis lentement, à contrecœur, car l’affreuse peur avait pris naissance et grandissait déjà.

Quand j’y repense aujourd’hui, je sais que rien dans ma vie n’a été plus beau que ce premier échange paisible de nos deux corps.

Mais, au-delà de ce baiser, de cet échange, il y avait la nuit et la sauvagerie du monde…

Nous sommes sur la route qui serpente à travers les pins jusqu’à Bain’s Kloof. Elle est à côté de moi ; elle observe les vallées vastes et profondes : l’automne est là dans les vignobles ; la journée ressemble à un gros fruit mûr.

Quand il est l’heure de rebrousser chemin, elle proteste :

- S’il te plaît, pas si tôt.

- Il y a une gorge derrière l’hôtel : j’aimerais te la montrer. Mais il est déjà tard.

- Cela n’a pas d’importance. Tu ne joues pas ce soir. Tu m’as dit que tu étais libre toute la semaine. Je t’en prie, conduis-moi à cet endroit.

Nous avons descendu la pente silencieuse ; herbes de montagne et buissons de buchu.

Quelquefois j’ouvrais le chemin en sautant de rocher en rocher ; c’était elle qui parfois me dépassait et marchait en tête, s’accroupissant de temps en temps pour ramasser de brillants galets dans les trous d’eau, pour regarder les petits poissons ou les progrès incertains d’un crabe. Rien ne lui échappait, rien ne la pressait…

Nous sommes allés loin dans la montagne, vers le trou d’eau. La petite grotte était sur l’autre rive ; l’eau couleur d’ambre brillait sous le soleil et se réverbérait sur les flancs des rochers…

Elle se déshabille d’un air détaché, enlève sa chemise, son jean et ses sous-vêtements…

- Jessica.

Un corps peut-il nous délivrer du souvenir ?

- Oui. Prends-moi.

Et ce sommeil ensuite, bercé par le bruit de l’eau et les doux trilles des oiseaux. Nous nous réveillons en début de soirée, et ses grands yeux me fixent.

- Tu sais, pour la première fois depuis des années, je n’ai pas peur. Mais, plus tard…

- Ne pense pas à plus tard ; nous sommes ici, en ce moment.

- J’aimerais que ce soit toujours maintenant…

Nous nous sommes détournés et nous nous sommes rhabillés ; nous avons suivi le tracé du cours d’eau, en traversant les rochers blancs pour rejoindre la voiture qui nous attendait près de l’hôtel.

Nous n’avons pas parlé pendant le retour. Les arbres, dans la lueur blafarde des phares, ressemblaient à des sinistres carcasses d’animaux ; de temps en temps, les feuilles reflétaient la lumière et faisaient de petites tâches brillantes, comme des yeux.

J’ai garé ma voiture à deux maisons de son immeuble. Les précautions à prendre commençaient déjà. Nous avons fait à pied la centaine de mètres qui restaient. Da sa cuisine, les aiguilles phosphorescentes de son réveil marquaient quatre heures trente. Le jour viendrait bientôt nous tenir compagnie.

Elle a gagné sa chambre dans l’obscurité : ni l’un ni l’autre n’avons songé à allumer… Nous étions seuls ; et seuls dans notre solitude à deux…

Elle a murmuré au bout d’un long moment :

- J’ai peur, Joseph.

- Il ne faut pas.

Je l’ai serrée plus fort.

- Qu’est-ce qui va arriver ?

- Rien. Je t’aime.

- Mais…

Je me suis appuyé sur un coude.

- N’en parlons pas ; aujourd’hui, du moins.

Ses grands yeux m’ont fixé : elle a acquiescé en se mordant la lèvre…

Elle s’est mise à sangloter contre mon épaule.

- Oh ! mon chéri ! Mon chéri ! Oh ! mon dieu !

Nous étions si fatigués que nous n’avons même pas relevé le drap. Elle dormait et je suis resté immobile, vaguement conscient de la lumière blafarde du petit jour…

Quand nous nous sommes réveillés, le soleil se levait.

Complètement affolés, nous nous sommes levés d’un bond ; mon cœur battait comme un pinson terrifié, pris au piège.

Les coups ont repris.

- Reste ici, a murmuré Jessica, d’une voix étranglée ; elle a enfilé sa nuisette et est allée ouvrir. J’ai voulu la retenir, mais c’était trop tard ; je me suis levé en vacillant, j’ai ramassé mes vêtements au sol. »

« Djamilia » de Tchinguiz Aïtmatov :

Lire ici

« Devant moi se dressaient des tableaux étonnamment familiers, qui m’étaient chers depuis l’enfance : tantôt, à cette hauteur où volent les grues au-dessus des yourtes, flottait le campement printanier des tendres nuages d’un bleu brumeux ; tantôt sur les coteaux c’était la calme lave des troupeaux de chèvres…

Le Kourkouréou refroidi s’ensabla, une mousse vert foncé et orange poussa sur les blocs erratiques découverts avec les bancs de sable. Un tendre petit saule nu rougit aux gelées précoces, mais les peupliers conservaient encore d’épaisses feuilles jaunes…

Djamilia était vraiment belle. Elancée, bien faite, avec des cheveux raides tombant droit, de lourdes nattes drues, elle tortillait habilement son foulard blanc, le faisant descendre sur le front un rien de biais, et cela lui allait fort bien et mettaient joliment en valeur la peau bronzée de son visage lisse. Quand Djamilia riait, ses yeux d’un noir tirant sur le bleu, en forme d’amande, s’allumaient d’une jeune ardeur, et quand elle se mettait soudain à chanter les couplets salés de l’aïl, dans ses beaux yeux apparaissaient un éclair non virginal...

Oui, j’étais jaloux de Djamilia, je l’idolâtrais, j’étais fier qu’elle fût ma djéné, fier de sa beauté et de son caractère indépendant, libre. Nous deux, nous étions les amis les plus intimes et nous ne nous cachions rien l’un à l’autre….

Le vent apportait de là-bas la senteur des pommes, les miels chauds du maïs en fleur comme un lait qu’on vient de traire, et le souffle tiède des fumiers séchés. Longuement, s’oubliant lui-même, Danïiar chanta. Se tenant coite, la nuit d’août l’écoutait, charmée. Et jusqu’aux chevaux qui avaient voilà déjà longtemps pris un pas mesuré, comme s’ils avaient craint d’interrompre ce prodige…

Djamilia elle-même avait saisi la main de Danïiar et quand ils eurent ensemble sur leurs mains croisées soulevé le sac, lui, le pauvre diable, il rougit de confusion...Je voyais comment il était mis à la torture, comme il se mordait intensément les lèvres, comme il s’efforçait de ne pas regarder Djamilia directement...

Et la nuit était une splendeur. Qui ne connaît les nuits d’août avec leurs étoiles lointaines à la fois, et proches, extraordinairement brillantes ! Chaque petite étoile est en vue. En voilà une, comme engivrée sur ses bords, qui n’est que scintillation de petits rayons glacés, du ciel sombre, elle regarde notre terre avec un naïf étonnement. Nous roulions dans le défilé, et moi je la regardais là-haut longuement…

Sa voix s’était immiscée en moi, elle me poursuivait à chaque pas...J’écoutais cette voix...et dans tout ce que je voyais et entendais, je croyais entendre la musique de Danïiar...Fermant les yeux...devant moi se dressaient des tableaux étonnamment familiers, qui m’étaient chers depuis l’enfance : tantôt à cette hauteur où volent les grues au dessus-des yourtes...tantôt...

Elle avait arraché de sa tête son petit foulard blanc et courait vers une amie par la prairie fauchée qui s’assombrissait, écartant largement les bras. Dans le vent tremblait le bas de sa robe. Et de moi aussi soudain la tristesse s’envola.

« Eugénie Grandet » de Honoré de Balzac :

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« La Mare au diable » de George Sand :

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« Les Hauts de Hurle-Vent » de Emily Brontë :

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« Les souffrances du jeune Werther » de Johann Wolfgang von Goethe :

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« Anna Karénine » de Tolstoï :

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« Jane Eyre » de Charlotte Brontë :

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« La Femme en blanc » de Wilkie Collins :

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« Roméo et Juliette de William Shakespeare :

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« Indiana » de George Sand :

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« La Petite Fadette » de George Sand :

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Et surtout pas… « Le grand Meaulnes » d’Alain Fournier :

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Ce n’est pas un roman d’amour, ni du romantisme, que certains croient, mais plutôt l’anti-amour à la Paul Claudel, le roman du mysticisme contre la vie...

Contrairement à ce qui est souvent dit, Alain Fournier, ce n’est pas le romantisme, ce n’est pas la féérie des sentiments, de l’amour, de la vie, c’est, au contraire, la haine de la part « physique » de l’amour, la haine de la vie, l’amour de la mort, de la pure âme sans corps, la philosophie catholique de André Gide et Paul Claudel. Alain Fournier ne se résout pas à l’existence de l’amour physique, voilà une bonne part de la résolution du mystère de son roman.

Il écrit en juin 1910 : « Je me suis décidé à rompre avec cette femme… qui était depuis trois mois mon amie… Elle était belle, extraordinairement intelligente. Elle avait presque toutes les meilleures qualités. Sauf la pureté. »

La pureté, c’est le refus de la sexualité !

Il explique qu’il a été avec elle pour s’assurer qu’il était capable de refuser l’amour sexuel :

« Je ne lui ai pas fait tout cela pour me jouer d’elle et la faire souffrir, mais pour me prouver à moi-même que je n’avais pas trouvé l’amour. »

Pour lui, l’amour, ce sont des sentiments sans actes, donc purs !

Il écrit le 28 septembre 1910 :

« Je cherche l’amour. L’amour comme un vertige, comme un sacrifice… »

Ou encore :

« L’amour-luxure, c’est-à-dire zéro. » (19 février 1906)

« Encore une fois, je dirai un mot de la jeune fille sans espérer jamais l’atteindre par des paroles. Auprès d’elle, on ne pensait pas au corps. » (1907)

« Une jeune homme et une jeune fille ne s’aimeront donc jamais en dehors de ça ?... Cela aurait été si beau si vous deux aviez vécu un amour absolument pur. Il faut toujours que ça finisse comme ça… »

Défiance de la chair ? Pas seulement. Idéalisme religieux de l’ascète, du mystique. Goût de la mort. Goût du sacrifice de la chair. Goût de la divinité.

Il écrit à sa famille :

« C’est seulement à l’heure de la sueur de sang que l’âme a pu se faire entendre et que le Christ a obtenu réponse. »

Le roman « Le Grand Meaulnes » n’est rien d’autre que le culte du sacrifice, du renoncement à la vie. Bien des gens l’ont lu avec délectation, avec romantisme, et ont fait un contresens, et le roman leur a fait un effet destructeur qu’ils n’ont pas réalisé sur le champ, un effet anti-amour, anti-humain, sacrificiel, nécrophile….

Ne donnez pas « Le Grand Meaulnes » à lire aux enfants ! Cela peut cultiver en eux un traumatisme anti-féminin, un rejet de l’attirance entre les sexes, un goût du suicide…

« La Princesse de Clèves » de Madame de Lafayette :

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« Anna Karénine » de Tolstoï :

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