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Accueil du site > 10 - Livre Dix : SYNDICALISME ET AUTO-ORGANISATION DES TRAVAILLEURS > Les soviets, les syndicats et le parti

Les soviets, les syndicats et le parti

samedi 31 octobre 2009, par Robert Paris

Les soviets, les syndicats et le parti

Les soviets, en tant que forme d’organisation de la classe ouvrière, représentent pour Kautsky, par rapport aux partis et aux organisations professionnelles des pays plus avancés, "non pas une forme supérieure d’organisation, mais avant tout un succédané (Notbehelf), provenant de l’absence d’organisations politiques" (p. 51). Mettons que ce soit vrai pour la Russie. Mais alors pourquoi les Soviets ont-ils fait leur apparition en Allemagne ? Ne conviendrait-il pas de les rejeter complètement dans la république d’Ebert ? Nous savons cependant que Hilferding, le plus proche ami politique de Kautsky, proposait d’introduire les Soviets dans la constitution. Kautsky n’en dit rien.

Estimer que les soviets sont une organisation "primitive" est vrai dans l’exacte mesure où la lutte révolutionnaire ouverte est plus "primitive" que le parlementarisme. Mais la complexité artificielle de ce dernier ne concerne que des couches supérieures par le nombre. La révolution n’est possible que là où les masses sont directement concernées. La révolution d’Octobre a mis en marche des masses telles que la sovial-démocratie d’avant la révolution ne pouvait même pas rêver. Si vastes que soient les organisations du parti et des syndicats en Allemagne, la révolution les a d’emblée dépassées en largeur. Les masses révolutionnaires ont trouvé leur représentation immédiate dans l’organisation de délégués la plus simple et la plus à la portée de tous. On peut reconnaître que le soviet des députés ne s’élève à la hauteur ni du parti ni des syndicats pour ce qui est de la clarté du programme ou de la forme d’organisation. Mais il est de loin au-dessus et du parti et des syndicats par le nombre de ceux qu’il entraîne dans la lutte de masse organisée, et cette supériorité numérique donne au soviet une prépondérance révolutionnaire indiscutable. Le soviet englobe tous les travailleurs de toutes les entreprises, de toutes les professions, de tous les degrés de développement culturel, de tous les niveaux de conscience politique, et par ce fait même, il est objectivement forcé de formuler les intérêts généraux du prolétariat.

Le "Manifeste du Parti Communiste" considérait que la tâche des communistes était précisément de formuler les intérêts historiques généraux de la classe ouvrière tout entière.

"Les communistes se distinguent des autres partis prolétariens - d’après les termes du Manifeste - en ceci seulement que, d’une part, dans la lutte des prolétaires des différentes nations, ils font valoir et défendent les intérêts du prolétariat dans son ensemble, indépendamment des nationalités ; que, d’autre part, à toutes les phases de la lutte qui a lieu entre le prolétariat et la bourgeoisie, ils représentent toujours l’intérêt de l’ensemble du mouvement". Sous la forme de l’organisation des Soviets qui embrasse l’ensemble de la classe, le mouvement se prend lui-même "dans son enseemble". A partir de là, on voit clairement pourquoi les communistes pouvaient et devaient devenir le parti dirigeant des soviets.

Mais à partir de là, on voit aussi toute la fausseté de l’appréciation des soviets comme "succédanés" du parti (Kautsky), et toute la stupidité des tentatives faites pour introduire les soviets, en qualité de levier secondaire, dans le mécanisme de la démocratie bourgeoise (Hilferding). Les soviets sont l’organisation de la révolution prolétarienne et ils ont un sens soit comme organe de lutte pour le pouvoir, soit comme appareil du pouvoir de la classe ouvrière.

Incapable de comprendre le rôle révolutionnaire des soviets, Kautsky voit des insuffisances fondamentales dans ce qui constitue leur mérite principal : "Il est impossible, écrit-il, d’établir une ligne de démarcation exacte entre bourgeois et ouvriers. Cette distinction a toujours quelque chose d’arbitraire qui transforme l’idée des soviets en un support favorisant le despotisme dictatorial, mais inapte à créer un régime gouvernemental clairement défini et systématiquement construit".

Selon Kautsky, une dictature de classe ne peut créer des institutions qui conviennent à sa nature, pour cette raison qu’il n’existe pas de ligne de démarcation impeccable entre les classes. Mais alors, que devient la lutte des classes en général ? Car c’est justement dans la multiplicité des degrés intermédiaires entre la bourgeoisie et le prolétariat que les idéologues petit-bourgeois ont toujours trouvé leur argument le plus sérieux contre "le principe" même de la lutte des classes. Pour Kautsky, les doutes sur les principes commencent précisément au moment où le prolétariat, ayant surmonté le caractère informe et instable des classes intermédiaires, entraînant à sa suite une partie de ces classes, rejetant le reste dans le camp de la bourgeoisie, a organisé de fait sa dictature dans le régime Etatique des soviets. Les soviets sont un appareil irremplaçable de domination prolétarienne précisément parce que leurs cadres sont élastiques et souples, de sorte que toutes les modifications, non seulement sociales, mais aussi politiques, qui se produisent dans les rapports entre les classes et les couches sociales, peuvent immédiatement trouver leur expression dans l’appareil soviétique. Commençant par les plus grosses usines et fabriques, les soviets font ensuite entrer dans leur organisation les ouvriers des ateliers et les employés de commerce ; ils entrent dans les campagnes, organisent la lutte des paysans contre les propriétaires fonciers, puis les couches inférieures et moyennes de la paysannerie contre les koulaks. L’Etat ouvrier utilise d’innombrables employés qui proviennent dans une large mesure de la bourgeoisie et de l’intelligentsia bourgeoise. Dans la mesure où ils se plient à la discipline du régime soviétique, ils trouvent une représentation dans le système des soviets. S’élargissant - et parfois, se rétrécissant - selon que s’étendent ou se rétrécissent les positions sociales conquises par le prolétariat, le système soviétique reste l’appareil étatique de la révolution sociale, dans sa dynamique interne, dans ses flux et reflux, dans ses erreurs et dans ses succès. Lorsque la révolution sociale aura définitivement triomphé, le système soviétique s’étendra à toute la population, pour perdre du même coup son caractère étatique et se dissoudre en un puissant système coopératif de production et de consommation.

Si le parti et les syndicats étaient des organisations de préparation de la révolution, les soviets sont l’instrument de cette révolution elle-même. Après sa victoire, les soviets deviennent les organes du pouvoir. Le rôle du parti et des syndicats, sans diminuer d’importance, se modifie substantiellement.

La direction générale des affaires est concentrée entre les mains du parti. Le parti n’administre pas directement, car son appareil n’est pas adapté à cette tâche. Mais il a voix décisive sur toutes les questions de principe qui se présentent. Bien plus, l’expérience nous a conduits à décider que sur toutes les questions litigieuses, dans tous les conflits entre les administrations et dans les conflits de personnes à l’intérieur des administrations, le dernier mot appartenait au Comité Central du parti. Cela épargne beaucoup de temps et d’énergie, et dans les circonstances les plus difficiles et les plus compliquées, cela garantit l’indispensable unité d’action. Un pareil régime n’est possible que si l’autorité du parti reste absolument incontestée, que si la discipline du parti ne laisse absolument rien à redire. Fort heureusement pour la révolution, notre Parti satisfait également à ces deux conditions. Quant à savoir si dans d’autres pays, qui n’ont pas hérité d’une forte organisation révolutionnaire trempée dans les combats, on pourra disposer d’un parti communiste doté d’autant d’autorité que le nôtre quand sonnera l’heure de la révolution prolétarienne, il est difficile de le dire à l’avance. Mais il est parfaitement évident que de la solution de cette question dépend en grande partie la marche de la révolution socialiste dans chaque pays.

Le rôle exceptionnel que joue le parti communiste lorsque la révolution prolétarienne a remporté la victoire, est tout à fait compréhensible. Il s’agit de la dictature d’une classe. A l’intérieur de cette classe on trouve des couches diverses, des états d’esprit dissemblables, des niveaux de développement différents. Or la dictature présuppose unité de volonté, unité de direction, unité d’action. Par quelle autre voie pourrait-elle se réaliser ? La domination révolutionnaire du prolétariat suppose dans le prolétariat même la domination d’un parti pourvu d’un programme d’action bien défini, et fort d’une discipline interne indiscutée.

La politique des blocs est en contradiction intime avec le régime de la dictature révolutionnaire. Nous envisageons ici non pas un bloc constitué avec les partis bourgeois, il ne saurait absolument pas en être question, mais un bloc de communistes avec d’autres organisations "socialistes" qui représentent à des degrés divers les idées arriérées et les préjugés des masses travailleuses.

La révolution sape rapidement tout ce qui est instable, elle use ce qui est artificiel ; les contradictions masquées par le bloc se découvrent sous la pression des événements révolutionnaires. Nous l’avons constaté par l’exemple de la Hongrie, où la dictature du prolétariat a pris la forme politique d’une coalition des communistes avec des opportunistes déguisés. La coalition s’est rapidement disloquée. Le parti communiste a chèrement payé l’incapacité révolutionnaire et la trahison politique de ses compagnons de route. Il est absolument évident qu’il aurait été plus avantageux pour les communistes hongrois de venir au pouvoir plus tard, après avoir préalablement laissé aux opportunistes de gauche la possibilité de se compromettre à fond. Une autre question est de savoir jusqu’à quel point cela était possible. En tout cas, le bloc avec les opportunistes, qui n’a masqué que provisoirement la faiblesse relative des communistes hongrois, les a en même temps empêchés de se renforcer au détriment des opportunistes et les a menés à la catastrophe.

La même idée est assez bien illustrée par l’exemple de la révolution russe. Le bloc des bolcheviks avec les socialistes-révolutionnaires de gauche, après avoir duré quelques mois, a pris fin par une rupture sanglante. Il est vrai que c’est moins nous, communistes, qui avons fait les frais de ce bloc, que nos compagnons infidèles. Il est évident que ce bloc où nous étions les plus forts et où, par conséquent, nous ne risquions pas trop à tenter d’utiliser, pour un certain parcours historique, l’extrême-gauche de la démocratie petite-bourgeoise, devait être totalement justifié sur le plan tactique. Néanmoins, l’épisode des socialistes-révolutionnaires de gauche montre très clairement qu’un régime d’accommodements, d’accords, de concessions mutuelles - et c’est en cela que consiste le régime du bloc - ne peut tenir longtemps à une époque où les situations changent avec une extrême rapidité et où il faut la plus grande unité de vue pour rendre possible l’unité d’action.

On nous a accusés plus d’une fois d’avoir substitué à la dictature des soviets celle du parti. Et cependant, on peut affirmer sans risquer de se tromper, que la dictature des soviets n’a été possible que grâce à la dictature du parti : grâce à la clarté de sa vision théorique, grâce à sa forte organisation révolutionnaire, la parti a assuré aux soviets la possibilité de se transformer, d’informes parlements ouvriers qu’ils étaient, en un appareil de domination du travail. Dans cette "substitution" du pouvoir du parti au pouvoir de la classe ouvrière, il n’y a rien de fortuit et même, au fond, il n’y a là aucune substitution. Les communistes expriment les intérêts fondamentaux de la classe ouvrière. Il est tout à fait naturel qu’à l’époque où l’histoire met à l’ordre du jour ces intérêts dans toute leur étendue, les communistes deviennent les représentants reconnus de la classe ouvrière dans sa totalité.

- Mais qu’est-ce qui vous garantit, nous demandent quelques malins, que c’est précisément votre parti qui représentent les intérêts du développement historique ? En supprimant ou en rejetant dans la clandestinité les autres partis, vous vous êtes privés de leur émulation politique, vous vous êtes privés de la possibilité de vérifier votre ligne.

Cette considération est dictée par une idée purement libérale de la marche de la révolution. A une époque où tous les antagonismes se déclarent ouvertement et où la lutte politique se transforme rapidement en guerre civile, le parti dirigeant a, pour vérifier sa ligne de conduite, assez de critères matériels en dehors du tirage possible des journaux mencheviks. Noske décime les communistes, et pourtant leur nombre augmente. Nous avons écrasé les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires, et il n’en reste rien. Ce critère nous suffit. En tout cas, notre tâche consiste, non pas à évaluer statistiquement à chaque moment un regroupement de courants, mais bien à assurer la victoire de notre courant, le courant de la dictature prolétarienne, et à trouver dans le fonctionnement de cette dictature, dans ses frictions internes, un critère suffisant pour notre propre contrôle.

L’"indépendance" durable du mouvement syndical à l’époque de la révolution prolétarienne est aussi impossible que la politique des blocs. Les syndicats deviennent les organes économiques les plus importants du prolétariat au pouvoir. Parce fait même, ils tombent sous la direction du parti communiste. Ce ne sont pas seulement les questions de principe du mouvement syndical, mais aussi les conflits organisationnels sérieux à l’intérieur de ce mouvement qui sont résolus par le Comité Central de notre parti.

Les partisans de Kautsky accusent le pouvoir soviétique d’être la dictature "d’une partie" seulement de la classe ouvrière. "Si au moins, disent-ils, la dictature était le fait de la classe tout entière !". Il n’est pas facile de comprendre cc qu’ils entendent exactement par là. La dictature du prolétariat signifie, dans son essence même, la domination immédiate d’une avant-garde révolutionnaire qui s’appuie sur les lourdes masses et qui oblige, quand il le faut, les couches les plus arriérées à se rallier. Cela concerne aussi les syndicats. Après la conquête du pouvoir par le prolétariat, ils prennent un caractère obligatoire. Ils doivent englober tous les ouvriers d’industrie. Le parti, comme auparavant, n’inclut dans ses rangs que les plus conscients et les plus dévoués d’entre eux. Ce n’est que par une grande sélection qu’il élargit ses rangs. D’où le rôle de direction de la minorité communiste dans les syndicats, rôle qui correspond à la prédominance exercée par le parti communiste dans les soviets, et qui est l’expression politique de la dictature du prolétariat.

Les syndicats deviennent les agents directs de la production sociale. Ils expriment non seulement les intérêts des ouvriers d’industrie, mais les intérêts de l’industrie elle-même. Dans la première période, les tendances trade-unionistes relèvent plus d’une fois la tête dans les syndicats, les poussant à marchander avec l’Etat soviétique, à lui poser des conditions, à exiger de lui des garanties. Mais plus on avance, plus les syndicats comprennent qu’ils sont les organes de production de l’Etat soviétique ; il prennent sur eux la responsabilité de son destin, ne s’opposent pas à lui, mais s’identifient avec lui. Les syndicats deviennent les promoteurs de la discipline du travail. Ils exigent des ouvriers un travail intensif dans les conditions les plus pénibles aussi longtemps que l’Etat ouvrier n’a pas les forces nécessaires pour modifier ces conditions. Les syndicats deviennent des promoteurs de la répression révolutionnaire à l’encontre des éléments indisciplinés, turbulents et parasitaires de la classe ouvrière. Abandonnant la politique trade-unioniste qui est, dans une certaine mesure, inséparable du mouvement syndical dans les limites de la société capitaliste, les syndicats prennent sur toute la ligne le chemin de la politique du communisme révolutionnaire.

Extraits de "Terrorisme et communisme" de Léon Trotsky

4 Messages de forum

  • Les soviets, les syndicats et le parti 1er novembre 2009 11:10, par MOSHE

    Estimer que les soviets sont une organisation "primitive" est vrai dans l’exacte mesure où la lutte révolutionnaire ouverte est plus "primitive" que le parlementarisme.

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  • Les soviets, les syndicats et le parti 11 avril 2014 11:18, par RP

    « Une des erreurs les plus grandes et les plus dangereuses que commettent les communistes (comme, d’ailleurs, les révolutionnaires en général qui ont mené à bien le début d’une grande révolution), c’est de se figurer que la révolution peut être accomplie par les mains des seuls révolutionnaires. Or, pour assurer le succès de toute action révolutionnaire sérieuse, il faut comprendre et savoir appliquer pratiquement l’idée que les révolutionnaires ne peuvent jouer un rôle que comme avant‑garde de la classe réellement avancée et viable. L’avant‑garde ne remplit sa mission que lorsqu’elle sait ne pas se détacher de la masse qu’elle dirige, lorsqu’elle sait véritablement faire progresser toute la masse. Sans l’alliance avec les non‑communistes dans les domaines d’activité les plus divers, il ne saurait être question d’aucun succès en matière de construction de la société communiste. »

    Lénine dans "Le matérialisme militant"

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  • Les soviets, les syndicats et le parti 8 février 2015 12:57, par R.P.

    Voici ce qu’écrivait Lénine en 1907 dans une préface à un recueil où se trouvait réédité « Que faire ? » :

    « L’erreur fondamentale de ceux qui polémiquent aujourd’hui contre « Que faire ? » est qu’ils détachent cette œuvre du contexte d’un milieu historique donné, qu’ils éliminent complètement une période de développement donnée de notre Parti aujourd’hui depuis longtemps dépassée... Cette victoire (de l’idée des révolutionnaires professionnels) eut été impossible si on ne l’avait pas en son temps mise au premier plan, si on ne l’avait pas propagée aux gens d’une manière « exagérée »...

    La précondition de ce succès (la consolidation du Parti) était naturellement la circonstance que la classe ouvrière, dont l’élite créa la social-démocratie, se caractérisait grâce à des causes économiques objectives des autres classes de la société capitaliste par la plus grande capacité d’organisation. Sans cette précondition l’organisation de révolutionnaires professionnels eut été un jeu, une aventure, une simple enseigne, et la brochure « Que faire ? » insiste à plusieurs reprises que l’organisation de révolutionnaires professionnels préconisée par elle n’a de sens qu’en liaison avec « la classe réellement révolutionnaire et entrant élémentairement dans la lutte. Mais le maximum de capacité de se rassembler comme classe existant objectivement dans le prolétariat se réalise par des êtres vivants et pas autrement que dans des formes d’organisation définies. »

    (Œuvres complètes, édition allemande. Tome XII.)

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