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Le dernier combat de Lénine contre le nationalisme russe

jeudi 19 mai 2011

1922-1923 : le dernier combat de Lénine

Dès 1920, au Neuvième Congrès du Parti communiste, Lénine déclarait : « Égratigner certains communistes et vous découvrirez des chauvins grand-russes ». Lénine était inquiet du fait que 70% des membres du Parti étaient d’origine grand-russes, mais les pires « chauvins grand-russes » provenaient en réalité des minorités nationales de l’ancien Empire tsariste. Le premier d’entre eux n’était autre que le Géorgien Staline qui, en vertu de ses origines, avait été nommé Commissaire aux Nationalités après la Révolution d’Octobre.

Après la Révolution d’Octobre, les pays limitrophes de l’ancien Empire russe tombèrent sous l’influence de divers impérialismes, confirmant ainsi concrètement la thèse de Rosa Luxembourg. Dans le Caucase, les républiques d’Azerbaïdjan, d’Arménie et de Géorgie furent établies, mais elles étaient extrêmement dépendantes d’un soutien impérialiste. Au début, ce soutien provenait d’Allemagne et de Turquie et plus tard de Grande-Bretagne. Sous les Britanniques, qui soutenaient les Blancs (Koltchak et Denikine) dans la guerre civile russe, il n’y a pas eu au début de reconnaissance de ces républiques par déférence au chauvinisme grand-russe des anciens officiers tsaristes qui entendaient rétablir l’Empire russe. Cependant, en janvier 1920, les Blancs étaient en recul partout et les Britanniques reconnurent alors précipitamment ces gouvernements de facto. Mais au même moment, la Grande-Bretagne se retira du Caucase et laissa ses nouveaux alliés sans défense.

Il y eut immédiatement un soulèvement communiste à Bakou qui renversa le gouvernement bourgeois probritannique d’Azerbaïdjan. En mai 1920, le gouvernement géorgien, dominé par les mencheviks signa un traité reconnaissant la nouvelle République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan, en retour de la reconnaissance par la Russie soviétique de sa propre indépendance. Ce traité fut semblable à ceux signés par la Russie soviétique et les États baltes qui conservèrent leur indépendance jusqu’au pacte germano-soviétique de 1939. Pour preuve de cette entente, notons que Lénine fit parvenir un télégramme à Ordjonikidze le 4 mai 1920, lui ordonnant de retirer toutes les troupes de l’Armée rouge de la Géorgie car « la paix avec la Géorgie n’est pas exclue ». Ce télégramme fut même contresigné par Staline. (1) Mais dans un curieux parallèle avec les récents événements, le gouvernement géorgien commit une série d’erreurs de jugement provocantes. Il commença par légaliser le Parti communiste, puis emprisonna l’ensemble de sa direction et la majorité de ses membres. En septembre, il invita une délégation de sociaux-démocrates éminents d’Europe de l’Ouest dans le but de leur fournir du « matériel de propagande anti-bolchevik » (2) et il demanda son adhésion à la Ligue des nations — que Lénine avait caractérisée de « repaire de brigands » — dans l’espoir d’engager les puissances occidentales dans la défense du territoire géorgien. L’invasion d’Ordjonikidze

À partir de ce moment, les relations entre les deux États se détériorèrent alors que les Russes condamnaient maintenant la « destruction et l’extermination » des Ossètes et « l’incendie de villages entiers » en Abkhazie. Ce sont précisément le genre de déclarations émises par le régime Poutine-Medveded aujourd’hui. Ordjonikidze n’avait alors plus besoin que d’une simple petite escarmouche entre Arméniens et Géorgiens le long des frontières pour envahir la Géorgie, le 21 février 1921. Tiflis (l’ancien nom de Tbilissi) fut prise quatre jours plus tard et une République socialiste soviétique de Géorgie fut déclarée. Le Parti communiste russe et le commandant de l’Armée rouge ne l’ont appris que plus tard et furent donc placés devant le fait accompli. En moins de quelques mois, l’Adjarie, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud furent déclarées républiques ou régions autonomes à l’intérieur de la RSS de Géorgie. L’effondrement de l’URSS en 1991 a maintenant ramener cette question à l’ordre du jour, mais nous devons souligner (comme nous le démontrons ailleurs dans ce bulletin) que la véritable casus belli ne réside plus dans la question nationale mais est plutôt le fruit d’un sérieux conflit international mettant en œuvre des intérêts impérialistes rivaux actuels.

En 1921, Lénine n’était pas du tout heureux de la manière par laquelle la Géorgie avait été ramenée dans le territoire qui allait bientôt prendre le nom de l’Union des républiques socialistes soviétiques. Le 3 mars 1921, il écrivit au dirigeant géorgien (et suppôt de Staline) Ordjonikidze, l’incitant à « une politique de concessions en ce qui concerne l’intelligentsia géorgienne et les petits commerçants » et même la formation « d’une coalition avec Jordania (Noé — N.I.) ou d’autres Mencheviks semblables ». (3) Les Mencheviks furent autorisés à militer légalement, mais aucune coalition ne fut formée. Cela est vraiment surprenant étant donné que Staline et Ordjonikidze étaient aux postes de commande. En fait, ils passèrent bientôt à l’attaque contre leurs propres camarades au sein du Parti communiste géorgien. RSFSR ou URSS ?

Suite à la victoire de l’Armée rouge en Géorgie, la guerre civile fut finalement terminée et le Parti communiste s’intéressa alors aux arrangements constitutionnels au sein du territoire soviétique. Au mois d’août 1922, Staline rédigea une résolution, Sur les relations entre la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR) et les républiques indépendantes qui indiquait très clairement que ces républiques (l’Ukraine, la Biélorussie, l’Azerbaïdjan, l’Arménie et la Géorgie) cesseraient d’exister en tant que telles et seraient tout simplement absorbés par la RSFSR, puisque les « agences responsables du combat contre la contre-révolution dans les susdites républiques seraient subordonnées aux ordres du GPU et de la RSFSR ». (4) La GPU étant le successeur de la Tcheka, cet énoncé entendait s’assurer que les « républiques indépendantes » seraient dirigées depuis Moscou. Bref, Staline proposait déjà la renaissance de l’ancien Empire russe (5). Lénine n’était pas d’accord et le 27 septembre 1922, il proposa la création d’un nouvel État, l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), sur la base de l’égalité de chaque entité participante. Cela ne régla pas le problème puisque Lénine était très souffrant et n’avait pas la capacité physique d’intervenir plus que sporadiquement sur la question, d’autant plus que Staline, qui était responsable de ses communications avec le Comité central, lui refusait des documents.

Staline ayant échoué à émasculer les républiques une première fois, récidivait maintenant en insistant pour que l’Arménie, la Géorgie et l’Azerbaïdjan s’unissent dans une République transcaucasienne. Cette proposition fut rejetée par la direction du Parti communiste géorgien et, le 22 octobre, l’ensemble de son Comité central démissionna en guise de protestation. C’était joué le jeu d’Ordjonikidze ; il en nomma un autre composé de ses jeunes supporteurs. Cependant, l’ancien Comité central tenta de poursuivre le débat jusqu’à ce qu’Ordjonikidze agresse physiquement un de ses membres à son propre domicile. Lénine dépêcha Staline et Félix Dzerjinski pour enquêter, mais Dzerjinski (d’origine polonaise) soutenait la même perspective « grand-russe » que Staline et les deux comparses blanchirent Ordjonikidze de ses actions. Si des communistes géorgiens plus âgés n’avaient pas contacté Lénine de façon privée, il est possible qu’il n’aurait jamais eu connaissance de l’affaire. Mais Lénine était dans une de ses brèves périodes de rétablissement et durant les deux dernières journées de décembre 1922, il dicta, Sur la question des nationalités ou « l’autonomisation », au moment où le Comité central votait pour adopter sa proposition nommant la nouvelle fédération l’URSS. Le texte ne serait publié qu’en 1956 parce qu’il était explicitement critique, non seulement d’Ordjonikidze, mais aussi de Dzerjinski et, plus décisivement de tous, de Staline. Le document commence par une présentation de ses excuses aux travailleurs et aux travailleuses russes pour n’être pas intervenu dans l’affaire de « l’autonomisation » (6) plus tôt. Puis il passe directement à la question en cours :

Si les choses en sont venues au point qu’Ordjonikidze s’est laissé aller à user de violence, comme me l’a dit le camarade Dzerjinski, vous pouvez bien vous imaginer dans quel bourbier nous avons glissé. Visiblement, toute cette entreprise d’« autonomie » a été foncièrement erronée et inopportune. (7)

Mais rapidement, Lénine révélait que des questions plus larges étaient en cause :

On prétend qu’il fallait absolument unifier l’appareil. D’où émanaient ces affirmations ? N’est-ce pas de ce même appareil de Russie que, comme je l’ai déjà dit dans un numéro précédent de mon journal, nous avons emprunté au tsarisme en nous bornant à le badigeonner légèrement d’un vernis soviétique ? […] Et maintenant nous devons en toute conscience dire l’inverse ; nous appelons nôtre un appareil qui, de fait, nous est encore foncièrement étranger et représente un salmigondis de survivances bourgeoises et tsaristes, qu’il nous était absolument impossible de transformer en cinq ans faute d’avoir l’aide des autres pays et alors que prédominaient les « préoccupations » militaires et la lutte contre la famine.

Ce passage démontre que le Lénine mourant et le Staline, brutalement renaissant, ne suivaient pas seulement des chemins différents, mais qu’en fait, ils allaient dans des directions opposées. Il contredit tous ces commentateurs et prétendus historiens qui ont passé la dernière décennie à farfouiller dans les archives de l’ex-URSS pour tenter de prouver que c’est Lénine qui a mis sur pied l’appareil que Staline a, par la suite, raffiné et peaufiné. Il offre aussi une critique très claire de la faillite de la révolution et de ses causes — l’isolement du prolétariat russe, le combat contre l’impérialisme international et la terrible situation économique héritée de la guerre du Tsar. Et ensuite, Lénine continuait immédiatement par la dénonciation des actions de Staline :

Dans ces conditions, il est tout à fait naturel que « la liberté de sortir de l’union » qui nous sert de justification apparaisse comme une formule bureaucratique incapable de défendre les allogènes de Russie contre l’invasion du Russe authentique, du Grand-Russe, du chauvin, de ce gredin et de cet oppresseur qu’est au fond le bureaucrate russe typique. […] Avons-nous pris avec assez de soin des mesures pour défendre réellement les allogènes contre le typique argousin russe ? […] Je pense qu’un rôle fatal a été joué ici par la hâte de Staline et son goût pour l’administration, ainsi que son irritation contre le fameux « social nationalisme ». L’irritation joue généralement en politique un rôle des plus désastreux.

Ces paroles sont presque prophétiques de la conduite à venir de Staline dans laquelle le « dépit » vers, non seulement la Géorgie, mais aussi contre tous ses propres camarades avec qui il avait pu avoir des désaccords dans le passé, les mena par centaines, sinon par milliers à leur exécution dans les années 1930. (8) La future révolution mondiale

Mais les commentaires de Lénine, tout à fait appropriés à l’égard de Staline, visaient un objectif plus large. Il était intéressé plus que tout par l’extension future de la révolution et par la manière dont les travailleurs et les travailleuses percevraient l’Union Soviétique. Il voulait que ses camarades regardent vers l’avenir. Le jour suivant, il dicta deux nouveaux passages. Le premier commençait par une prémisse générale que nous croyons maintenant erronée.

Il faut distinguer entre le nationalisme de la nation qui opprime et celui de la nation opprimée, entre le nationalisme d’une grande nation et celui d’une petite nation.

Aujourd’hui, nous pouvons constaté que le nationalisme des petites nations n’est pratiquement jamais indépendant et adopte la même forme que le nationalisme des grandes nations en tant que client d’un impérialisme ou d’un autre. C’était précisément ce que Luxembourg avait prédit. Par exemple, le Vietnam n’aurait jamais pu mené une guerre de plus d’une décennie contre l’impérialisme américain sans les armes de l’URSS. Aujourd’hui, la Géorgie de Saakachvili voudrait que le monde croît que la courageuse petite Géorgie se dresse contre l’impérialisme russe alors qu’en fait, il nourrit ce conflit précisément pour cimenter le rôle de la Géorgie dans l’alliance occidentale.

Cependant, Lénine envisageait le problème autrement à l’époque. Son argument porte mieux s’il est compris spécifiquement comme commentaire sur le fait que par hasard, la première révolution prolétarienne s’est déroulée dans un empire multinational qui avait tenté pendant un siècle de russifier et de réprimer toute forme d’expression culturelle non russe. Pour Lénine, il était très important que l’URSS établisse un nouveau modus operandi et un nouvel exemple d’internationalisme prolétarien véritable pour les travailleurs et les travailleuses de l’ensemble de la planète. Au cours des années précédentes, il avait été séduit lui aussi par la perspective de l’Armée rouge étendant la révolution par la force de ses baïonnettes. Après que l’État polonais, encouragé par l’impérialisme occidental, eut envahi le territoire soviétique, il a subi une défaite massive. À l’automne 1920, l’armée polonaise avait été repoussée sur Varsovie. Alors, le succès militaire pris le dessus sur la réalité politique dans les rangs du Parti communiste russe. Personne n’écouta le communiste polonais, Karl Radek qui prédisait que la simple vue de l’Armée rouge — aussi prolétarienne fut-elle — aux portes de Varsovie serait faire un cadeau au régime nationaliste de Pilsudski, qui pourrait alors rallié la nation (y compris le prolétariat) pour repousser l’envahisseur. C’est précisément ce qui se passa en 1920 et Lénine se fit une autocritique sévère pour ne pas avoir soutenu Radek. Il ne voulait pas répéter la même erreur maintenant. C’est pourquoi il termina — après avoir exigé le remplacement d’Ordjonikidze et après avoir blâmé principalement Staline et Dzerjinski — par un appel au ralliement pour le futur.

… Le préjudice que peut causer à notre État l’absence d’appareils nationaux unifiés avec l’appareil russe est infiniment, incommensurablement moindre que celui qui en résultera pour nous, pour toute l’Internationale, pour les centaines de millions d’hommes des peuples d’Asie, qui apparaîtront après nous sur l’avant-scène historique dans un proche avenir… Une chose est la nécessité de faire front tous ensemble contre les impérialistes d’Occident, défenseurs du monde capitaliste. Là il ne saurait y avoir de doute, et il est superflu d’ajouter que j’approuve absolument ces mesures. Autre chose est de nous engager nous-mêmes, fut-ce pour les questions de détail, dans des rapports impérialistes à l’égard des nationalités opprimées, en éveillant ainsi la suspicion sur la sincérité de nos principes, sur notre justification de principe de la lutte contre l’impérialisme. Or, la journée de demain, dans l’histoire mondiale, sera justement celle du réveil définitif des peuples opprimés par l’impérialisme et du commencement d’une longue et âpre bataille pour leur affranchissement.

Comme nous l’avons écrit précédemment, Lénine serait déçu que les révoltes des peuples opprimés d’Asie (et des autres territoires colonisés) n’aient pas provoqué l’effondrement de l’ordre impérialiste qu’il avait tant souhaité. Aujourd’hui, nous pouvons voir que se sont les exploités de la planète, où qu’ils soient, qui formeront le noyau solide de la future révolution qui émancipera l’humanité. Cependant, notre analyse de cette question complexe nous démontre que la vision de Lénine pour le futur de l’URSS et l’humanité était radicalement différente de celle que Staline préparait alors même que Lénine en était aux derniers mois de sa vie. Lénine voyait le monde communiste à venir comme la création de « producteurs librement associés » (Le Manifeste du Parti communiste — Marx et Engels) et non le produit d’armées envahissantes. La troisième attaque qu’il subira en mars 1923 l’empêcha de terminer le combat qu’il avait entrepris. Staline survécut et réussira à faire de l’URSS l’Empire russe réincarné. C’est de cet héritage que le Kremlin s’inspire encore aujourd’hui. J.D.

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