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La première expérience de tromperie « de gauche » de participation au pouvoir bourgeois en France : celle de Millerand

lundi 16 mai 2022, par Robert Paris

Millerand entouré de chefs militaires

La première expérience de tromperie « de gauche » de participation au pouvoir bourgeois en France : celle de Millerand

Alexandre Millerand (1859-1943)

Avocat, radical puis socialiste "indépendant". Ministre en 1899 dans un gouvernement bourgeois dirigé par Waldeck-Rousseau et comprenant le Général de Galiffet, qui s’était illustré lors de la répression de la Commune. Sa participation au gouvernement sera l’occasion d’un des grands débats internes de la II° Internationale. Ultérieurement, Millerand sera plusieurs fois ministre et président de la République de 1920 à 1924.

Vers la fin de 1893, les députés marxistes de la Chambre française se trouvèrent subitement débordés par l’arrivée du groupe Millerand-Jaurès, transfuges du groupe radical. Les millerandistes (qui furent pour la participation au gouvernement bourgeois et furent durement fustigés par Engels et Lénine) eurent la majorité absolue dans le groupe socialiste et prirent la tête du seul quotidien « socialiste ». Outre les 12 marxistes, le groupe socialiste comptait aussi 3 ou 4 allemanistes, 2 broussistes et 4 ou 6 blanquistes contre environ 30 millerandistes. Cf. la lettre de Fr. Engels à Sorge, 30 décembre 1893, in Correspondance Fr. Engels, K. Marx et divers, publiée par F.-A. Sorge, Éditions Costes, 2 vol., 1950, tome Il, pp. 307-311. Comme on le voit, l’idée de la participation de socialistes ou de communistes à un gouvernement bourgeois est étrangère à Marx aussi bien qu’à Engels et à Lénine ; elle contredit l’enseignement fondamental de la Commune : briser la machine d’État bourgeoise comme première mesure de la révolution socialiste.

1899

Réponse à la consultation internationale ouverte dans "La Petite République", non publiée dans ce journal mais finalement dans les "Cahiers de la Quinzaine", n° 11, 4 juillet 1900 :

Affaire Dreyfus et cas Millerand

Ecrit par Rosa Luxemburg

Le principe socialiste de la lutte de classes exige l’action du prolétariat partout où ses intérêts en tant que classe sont en cause. Cela est le cas pour tous les conflits qui divisent la bourgeoisie. Tout déplacement dans les rapports des puissances sociales de la société bourgeoise, tout changement dans les rapports politiques du pays influe aussi en première ligne sur la situation de la classe ouvrière. Nous ne pourrions assister à ce qui se passe à l’intérieur de la bourgeoisie, comme des témoins indifférents, qu’au cas où le socialisme pourrait être réalisé à l’extérieur de la société bourgeoise, par exemple par la fondation dans chaque pays d’une colonie séparée. Mais comme nous ne songeons pas à émigrer pour ainsi dire de la société bourgeoise dans la société socialiste, mais au contraire à renverser la société bourgeoise par des moyens créés au sein même de cette société, le prolétariat doit s’efforcer, dans sa marche en avant vers la victoire, d’influencer tous les événements sociaux dans le sens qui lui est favorable. Il doit tâcher de devenir une puissance qui, dans tous les événements politiques de la société bourgeoise, pèse d’un poids de plus en plus lourd dans la balance. Le principe de la lutte de classes non seulement ne peut l’interdire, mais au contraire il impose l’intervention active du prolétariat dans tous les conflits politiques et sociaux de quelque importance qui se produisent à l’intérieur de la bourgeoisie.

Pour ce qui est de l’affaire Dreyfus en particulier, l’intervention du prolétariat dans ce cas n’a besoin pour être justifiée ni de ce point de vue général au sujet de conflits bourgeois, ni du point de vue des intérêts de l’humanité pour la société. Car dans le cas Dreyfus se sont manifestés quatre facteurs sociaux qui lui donnent directement le cachet d’une question intéressant la lutte de classes, ce sont : militarisme, chauvinisme-nationalisme, antisémitisme et cléricalisme. Ces ennemis directs du prolétariat socialiste, nous les combattons toujours dans l’agitation générale par la parole et la plume en vertu et de nos principes et de nos tendances générales. Combien incompréhensible serait-il donc de ne pas entrer en lutte contre ces ennemis là où il s’agissait de les démasquer, non pas en tant que clichés abstraits mais en se servant des vivants événements du jour.

La participation même des socialistes au mouvement provoqué par l’affaire Dreyfus ne peut donc faire aucun doute au point de vue de la lutte de classes. Il ne peut donc s’agir que du comment de cette participation. A ce point de vue le rôle de la classe ouvrière socialiste se distingue essentiellement du rôle des éléments « révisionnistes » bourgeois. Tandis qu’il ne s’agissait pour ceux-ci que de la réparation d’un assassinat légal, le cas présentait aux socialistes l’occasion rare de rendre évidente la désagrégation de la société bourgeoise. Tandis que les éléments bourgeois, par leur action sur l’Etat-major, voulaient guérir le militarisme de son abcès afin de le rendre capable de vivre, les socialistes au contraire étaient forcés de combattre le système même du militarisme dans sa décadence et de lui opposer la revendication des milices et de l’armement populaire.

L’attitude du parti socialiste pouvait donc se différencier d’une façon tellement fondamentale de celle des dreyfusards bourgeois qu’on n’avait même pas besoin de parler d’un appui du monde « révisionniste » bourgeois de la part des socialistes, ces derniers ayant trouvé l’occasion de mener une lutte tout à fait indépendante, c’est-à-dire une lutte de classes nettement caractérisée qui les différenciait des autres fractions du mouvement.

Dans quelle mesure ce mouvement a eu en fait ce caractère, cela est une autre question. Il nous semble que par-ci par-là le point de vue de la justice abstraite et de la défense de la personne de Dreyfus a été peut-être mis trop en avant par nos camarades et que l’on a un peu négligé l’agitation en faveur du système des milices. Ce qui a eu pour conséquence que le prolétariat a peut-être acquis moins de conscience de classe qu’il ne pouvait en acquérir. Mais la critique est aisée, l’art est difficile. Et du reste les camarades français auront encore bien des occasions d’utiliser avec toutes leurs conséquences, au profit de la lutte de classes, les enseignements de l’affaire Dreyfus, lorsque l’ensemble des socialistes en France aura saisi la portée de cet événement social pour la cause du prolétariat.

L’importance politique proprement dite de l’affaire Dreyfus pour le prolétariat consiste, d’après nous, en ce que cette affaire a donné la possibilité de faire d’un grand mouvement politique remuant tout le pays l’objet de la lutte de classes et de cette façon de répandre en un court espace de temps plus de conscience socialiste qu’on n’aurait pu en développer pendant de longues années par la propagande abstraite de nos principes.

C’est pour cela que ce mouvement a entraîné dans son courant irrésistible les socialistes de plusieurs organisations. Et si le mouvement dreyfusard a provoqué dans les rangs socialistes une forte répulsion, cela vient, selon nous, du sentiment vrai, quoique instinctif, que tout grand mouvement spontané de classe du prolétariat français ne s’arrête pas devant les limites des différentes organisations et menace de les balayer. Mais c’est à cause de cela, précisément, que la réunion des forces éparpillées du socialisme français est apparue comme la condition préalable de toute action large et énergique. Et nous, personnellement, nous ne craignons pas, de la réunion des différentes organisations socialistes dans le libre jeu de la lutte politique quotidienne, le moindre danger pour la doctrine de Marx et les principes de la démocratie socialiste pour autant qu’ils ont déjà pris racine en France. Il n’y a pas pour la démocratie socialiste de meilleure école que la grande et vivante lutte de classes délivrée des clichés abstraits. La conception matérialiste de l’histoire ne nous permet pas ici non plus de croire au développement d’un mouvement populaire vivant, engendré par les formules abstraites, mais au contraire c’est sur la base. matérielle d’une grande et forte lutte de classes embrassant tout le prolétariat que s’élèvera une conception claire de la théorie et des principes.

La réponse à la deuxième question, à savoir la participation des socialistes au gouvernement bourgeois, dépend de la façon dont on entend cette participation – soit comme une forme normale de la lutte socialiste, telle que la participation aux assemblées législatives – soit comme une mesure exceptionnelle dans un moment exceptionnel de la vie de l’Etat. Il nous semble que le citoyen Jaurès dans son article « Organisons-nous » (Petite République du 17 juillet) s’est placé à ce dernier point de vue. Il y pose la question clairement et distinctement : « Un socialiste peut-il dans un temps de crise et pour un temps déterminé répondre à l’appel des partis bourgeois et s’associer à eux pour un acte gouvernemental ? » Il dit ensuite, en se référant à un article de nous paru dans la Leipziger Volkszeitung (6 juillet) dans lequel nous aussi nous ne reconnaissions comme admissible l’entrée d’un socialiste dans le gouvernement que dans les cas absolument exceptionnels, mais doutions qu’un cas de ce genre se présentât en ce moment en France : « C’est là une question de fait » (et non de principe). Si on pose la question de cette façon, si on n’envisage qu’une œuvre déterminée, alors ce serait vraiment du doctrinarisme étroit que d’opposer un non catégorique aux exigences du moment et aux complications de la situation.

Alors, dans le cas Millerand, la question se ramènerait à savoir si la situation donnée en France rendait vraiment nécessaire l’entrée d’un socialiste dans le ministère. Ici, ne peuvent entrer en considération les conditions de fait que les camarades français sont seuls capables de juger. Mais dans la mesure où il est permis à une personne du dehors d’avoir une opinion, il nous semble déjà que le manque d’une des conditions préalables, c’est-à-dire un parti fort et unifié qui pourrait seul donner mandat pour cette dangereuse expérience, fait apparaître cette expérience comme inacceptable. Mais dans un article postérieur, Jaurès paraît poser la question un peu différemment. Dans l’article « Méthode socialiste » (Petite République, 3 août) il paraît mettre l’activité des socialistes dans le gouvernement bourgeois sur le même plan que leur activité au parlement, au conseil municipal, etc. « Ce qui est vrai, dit-il, c’est qu’aujourd’hui le socialisme est assez fort pour pénétrer toutes les institutions et s’approprier tous les pouvoirs sans se laisser absorber par la société bourgeoise. »

Avec cela nous accepterions en principe la pénétration dans le gouvernement comme l’un des nombreux moyens de l’action socialiste, mais cela n’est pas en harmonie avec le caractère essentiel du socialisme. Les points de vue qui d’après nous doivent servir de guides, nous les avons développés dans l’article du 6 juillet cité plus haut et nous ne pouvons ici que nous limiter à l’essentiel.

L’unique méthode à l’aide de laquelle nous puissions atteindre la réalisation du socialisme est la lutte de classes. Nous pouvons et nous devons pénétrer dans toutes les institutions de la société bourgeoise et utiliser tous les événements qui s’y passent et qui permettent de mener la lutte de classes. C’est à ce point de vue que la participation à l’affaire Dreyfus était imposée pour les socialistes par l’esprit de conservation. Mais c’est précisément à ce point de vue aussi que la participation au pouvoir bourgeois paraît contre-indiquée, car la nature même du gouvernement bourgeois en exclut la possibilité de la lutte de classes socialiste. Ce n’est pas que nous craignions pour les socialistes les dangers et les difficultés de l’activité ministérielle : nous ne devons reculer devant aucun danger et aucune difficulté attachés au poste auquel nous placent les intérêts du prolétariat. Mais le ministère n’est pas, d’une façon générale, un champ d’action pour un parti de la lutte de classes prolétarienne. Le caractère d’un gouvernement bourgeois n’est pas déterminé par le caractère personnel de ses membres, mais par sa fonction organique dans la société bourgeoise. Le gouvernement de l’Etat moderne est essentiellement une organisation de domination de classe dont la fonction régulière est une des conditions d’existence pour l’Etat de classe. Avec l’entrée d’un socialiste dans le gouvernement, la domination de classe continuant à exister, le gouvernement bourgeois ne se transforme pas en un gouvernement socialiste, mais un socialiste se transforme en un ministre bourgeois. Les réformes sociales qu’un ministre ami des ouvriers peut réaliser n’ont en elles-mêmes rien de socialiste, elles ne sont socialistes qu’en tant qu’elles ont été obtenues par la lutte de classes. Mais venant d’un ministre, les réformes sociales ne peuvent pas avoir le caractère de classe prolétarien, mais uniquement le caractère de classe bourgeois, car le ministre, par le poste qu’il occupe, les rattache à sa responsabilité pour toutes les autres fonctions du gouvernement bourgeois, militarisme, etc. Tandis qu’au parlement, au conseil municipal, nous obtenons des réformes utiles en combattant le gouvernement bourgeois, nous n’arrivons aux mêmes réformes en occupant un poste ministériel qu’en soutenant l’Etat bourgeois. L’entrée des socialistes dans un gouvernement bourgeois n’est donc pas, comme on le croit, une conquête partielle de l’Etat bourgeois par les socialistes, mais une conquête partielle du parti socialiste par l’Etat bourgeois.

Le socialisme et la conquête des pouvoirs publics

Ecrit par Paul Lafargue

I : Signification de l’entrée de Millerand dans un Ministère

Le socialisme, en France et en Europe, sous l’impulsion de l’Internationale et des événements économiques et politiques, a pendant ces quarante dernières années, profondément modifié ses théories et sa tactique. Thiers et les hommes d’état, jusqu’à tout récemment, prenaient le socialisme pour une simple expression sentimentale de la misère sociale, inoffensive tant qu’il se bornait à l’élaboration de cités utopiques, mais dangereuse dès qu’il essayait de sortir des régions nuageuses de l’idéalisme : ses explosions incohérentes et désordonnées, qui menaçaient de détruire la civilisation devaient être noyées dans le sang, comme l’avaient été dans l’antiquité et le moyen âge les révoltés des misérables, qui ne se soulevaient que pour en finir avec leur intolérable situation, bien que, à plusieurs reprises, ils eussent rêvé une refonte utopique de la société.

Le socialisme de notre époque est devenu dans les pays à civilisation capitaliste un parti de classe, luttant pour s’emparer de la direction politique et économique de la société, non parce que les salariés sont misérables, mais parce que parmi eux se rencontrent les travailleurs capables de produire et d’administrer la richesse sociale et de continuer l’œuvre du progrès humain.

Le socialisme, en désertant les voies de l’utopie et du sentimentalisme pour devenir un parti de classe et prendre part aux luttes quotidiennes de la vie politique et économique, devait se tracer une ligne de conduite et se créer une tactique modifiable au fur et à mesure de son développement et de l’élargissement de son champ d’action.

La tactique du socialisme, parti de classe, n’est donc pas et ne peut pas être immuable comme la Justice éternelle de l’idéalisme bourgeois. Le Congrès d’Epernay affirme ce caractère dans la résolution où il définit la tactique qui, jusqu’à ce jour, a conduit les troupes socialistes à l’assaut des pouvoirs publics de la société capitaliste...

"Le Congrès rappelle :

"Que, par conquête des pouvoirs publics, le Parti ouvrier français a toujours entendu l’expropriation politique de la classe capitaliste, que cette expropriation ait lieu pacifiquement ou violemment ; "Qu’elle ne laisse place, par suite, qu’à l’occupation des positions électives dont le Parti peut s’emparer au moyen de ses propres forces, c’est-à-dire des travailleurs organisés en parti de classe. "Il laisse, pour l’avenir, au conseil national le soin d’examiner, à l’occasion et selon les circonstances, si, sans quitter le terrain de la lutte de classe, d’autres positions peuvent être occupées."

La situation politique en France réclame-t-elle l’abandon de la tactique suivie jusqu’à ce jour ? Y a-t-il intérêt pour le socialisme français d’adopter une nouvelle tactique ? Jamais, en aucun pays, les socialistes ne se sont posé de telles questions. L’entrée de Millerand dans le ministère Waldeck-Rousseau, qui aurait pu être considérée comme un accident trouvant son explication dans des circonstances politiques exceptionnelles, est au contraire envisagé par les indépendants comme le point de départ d’une tactique nouvelle. Les socialistes et les indépendants réunis en un congrès général auront à se prononcer sur cette question, qui intéresse le socialisme international ; car l’on peut entrevoir que dans un avenir prochain, les socialistes des autres pays se trouveront en présence d’une difficulté pareille. On doit donc pour l’étudier dépersonnaliser la question, écarter le cas particulier de Millerand et se demander, comme le veut Jaurès, un socialiste peut-il participer à un gouvernement bourgeois ?

Il s’est passé, durant ces dix dernières années, des faits d’une importance historique considérable ; par deux fois, les Bourgeois républicains ont fait appel aux socialistes pour sauver la République compromise par leurs fautes politiques, leur lâcheté, leurs concussions et dilapidations et leur impuissance réformiste.

Les socialistes, que toutes les fractions de la bourgeoisie républicaine mettaient hors du parti républicain, que tous les journaux républicains insultaient et calomniaient outrageusement, que tous les ministres opportunistes et radicaux faisaient traquer par leur police et condamner par leurs magistrats, répondirent à l’appel et firent face au péril boulangiste. Les uns se liguèrent avec les Constans, les Clémenceau, les Guyot et les Trarieux de la rue Cadet ; les autres, ne voulant aucune compromission, entrèrent dans la lutte sous leur propre drapeau, combattant à la fois Boulanger et les républicains opportunistes et radicaux, auteurs responsables de la crise. Nous étions de ceux-là.

Millerand était alors avec nous pour déclarer : ni Constans, ni Boulanger. Le péril passé, les républicains bourgeois nous témoignèrent leur reconnaissance en recommençant avec une nouvelle ardeur les poursuites policières et judiciaires et en reprenant les insultes et les calomnies un instant suspendues : ils devinrent même plus acerbes et plus canailles.

C’est en effet après la crise boulangiste que, d’accord avec les antisémites et les nationalistes, ils organisèrent contre nous la campagne des sans-patrie, pour perdre le Parti socialiste dans l’opinion publique ; c’est sous le ministère Loubet que Liebknecht, délégué au Congrès de Marseille, dénoncé par les Millevoyes du patriotisme, dut précipitamment nous quitter, pour épargner au gouvernement de la République le déshonneur de l’expulser de cette France, pour qui il avait souffert des années de forteresse.

La République bourgeoise est si imbécilement gouvernée, qu’elle ne sort d’une crise que pour tomber dans une autre : au péril boulangiste succéda à brève échéance, à propos de l’affaire Dreyfus, le péril clérico-militariste. Les généraux et les officiers qui filent si doux quand un supérieur les cravache, se mutinent contre la République, et les jésuites, depuis le procès Zola, s’étaient emparés de la rue avec leurs équipes de camelots, leurs élèves et leurs gommeux : les républicains bourgeois firent de nouveau appel aux socialistes pour reconquérir la rue et pour venger l’insulte au premier magistrat de la République.

Les deux crises que vient de traverser la République bourgeoise démontrent que les républicains, malgré les baïonnettes des soldats, les casse-têtes des policiers et les condamnations des magistrats, ne peuvent rester au pouvoir que si les socialistes les y maintiennent. Gambetta l’avait pressenti quand il disait : "on ne gouverne pas contre Paris ". Il apprit à ses dépens toute la vérité de son axiome politique, dont la portée s’est généralisée depuis que les grandes villes, travaillées par les propagandistes, vibrent à l’unisson du Parti socialiste.

M. Waldeck-Rousseau, qui fut un des plus habiles lieutenants de Gambetta, précisément parce qu’il a essayé d’organiser la ligue du grand patronat contre le socialisme, en apprécie la force et c’est pour cela qu’il lui a fait une place dans son ministère. Le coup est hardi : le Temps et les Débats, qui représentent si exactement la conscience capitaliste, en frémissent encore.

Le fait est considérable ; il a eu un grand retentissement qui ira se prolongeant et se répercutant dans les masses profondes du populaire de France et des autres pays.

Les socialistes, qu’on a dépeint comme des partageux, des gens de sac et de corde, des sans-patrie, des imbéciles, qu’on a emprisonné pour avoir prêché le meurtre et le vol, on les appelle pour sauver la République ; c’est l’un d’eux que l’organisateur du grand patronat choisit pour défendre l’ordre bourgeois. Quel éclair illuminant un nouvel horizon à la pensée populaire !

Le terroriste russe au fond de son cachot de Sibérie en apprenant cette nouvelle, dira : il y a quelque chose de changé dans le monde !

Je comprends et qui comprend excuse, les socialistes qui dans le premier mouvement d’emballement et sans réfléchir aux désastreuses conséquences de l’acte de Millerand ont crié : haro ! contre les vieux compagnons de lutte qui le dénonçaient et lui ont envoyé leurs chaudes félicitations. Mais je ne donne pas deux ans à ces camarades, non pour regretter les ordres du jour qu’ils ont lancés contre nous, mais pour reconnaître que nous avons été des pilotes vigilants et que nous avions raison de crier : casse-cou !

Il y a, en effet, quelque chose de changé dans le monde : Ces socialistes qui, il y a vingt ans, n’étaient qu’une poignée de sectaires et d’énergumènes, sont devenus une puissance, une force que le Gouvernement veut enrôler à son service pour maintenir la dictature sociale de la classe capitaliste. Les bourgeois, pour mater l’énergie révolutionnaire des ouvriers, les ont grisés depuis un siècle avec leurs principes éternels de Liberté, de Justice, de Patrie, etc, et pour assoupir leurs misères et leurs douleurs, ils les ont chloroformisés avec la coopération, avec la participation aux bénéfices et autres réformes philanthropiques. Mais les principes éternels et le sentimentalisme philanthropique n’ont plus de prise sur le socialisme moderne ; il faut recourir à d’autres moyens pour le domestiquer et lui arracher ses dents et ses griffes.

L’habile Waldeck-Rousseau a recouru au procédé du gouvernement provisoire de 1848 qui avait introduit dans son sein le socialiste Louis Blanc et l’ouvrier Albert. La tactique est périlleuse. Elle a pleinement réussi en 1848 : Louis Blanc, avec ses conférences au Palais du Luxembourg, endormit la fougue révolutionnaire des socialistes, tandis que les bourgeois républicains faisaient venir d’Afrique le général Cavaignac et préparaient les massacres de juin. Mais les temps sont changés ; le socialisme couvre une trop grande surface du pays, il est devenu trop conscient de sa mission pour être ainsi dupé, dompté et jugulé.

L’entrée de Millerand au ministère, c’est la reconnaissance officielle de la puissance du Parti socialiste, de sa capacité de fournir des hommes pouvant administrer les affaires de la nation : certes, on avait déjà le fait des Dormoy, des Delory, des Carrette, des Flaissières, des Augé, des Ferroul, administrant les grandes villes de France ; mais l’exemple de Millerand partant de plus haut, du faîte gouvernemental, descendra plus profondément dans les masses populaires. Un jour, les socialistes révolutionnaires en récolteront les fruits.

Quand éclata le dix-huit mars, j’étais en province et je fus témoin de la stupeur qu’il produisit même parmi les hommes les plus avancés, qui maudissaient Thiers et les Favre et les Ferry de la Défense nationale ; ils se demandaient avec inquiétude : qui sont Varlin, Tridon, Malon, Franckel ? d’où viennent ces hommes nouveaux, ces inconnus ? Sont-ils capables de gouverner et d’administrer la France ? Vienne une autre commotion jetant à bas les gouvernants bourgeois et portant au pouvoir les socialistes, et jusque dans les plus petits villages on sera convaincu que le parti socialiste peut prendre la direction des affaires sociales. Cette confiance, c’est le succès de la prochaine révolution.

Le parti socialiste est parvenu à ce point de développement que ce qu’on tentera contre lui par la force ou par la ruse, tournera à son avantage ; mais pour qu’il tire tout le profit des fautes de ses ennemis, les militants doivent être plus que jamais conscients des dangers de la situation et méfiants des pièges qu’on va leur tendre.

La crise boulangiste a ruiné le parti radical ; les ouvriers, lassés d’attendre les réformes qui s’éloignaient à mesure que les radicaux arrivaient au pouvoir, dégoûtés de leurs chefs qui ne prenaient les ministères que pour faire pire que les opportunistes, se débandèrent ; les uns passèrent au boulangisme, c’était le grand nombre, ce furent eux qui constituèrent sa force et son danger : les autres s’enrôlèrent dans le socialisme.

Le parti radical est mort avant d’avoir réalisé les réformes les plus urgentes de son programme.

Nos gouvernants bourgeois étant les plus réactionnaires et les plus imprévoyants qui existent au monde, les plus insignifiantes réformes n’ont pu être obtenues qu’à coups de révolutions et de crises succédant aux crises, jusqu’à la débâcle.

Les réformes les plus simples, réalisées depuis longtemps dans d’autres pays, sont à attendre leur tour. L’interdiction du travail de nuit aux femmes, imposée en Angleterre à l’ogre capitaliste depuis près d’un demi-siècle, n’a été votée que dernièrement, après avoir fait pendant plus de dix ans la navette entre la Chambre et le Sénat. L’inscription dans les contrats des communes et de l’Etat de clauses protectrices du travail et du salaire des ouvriers, en vigueur en Angleterre, en Hollande, en Belgique, en Suisse et aux Etats-Unis, ainsi que le constate un remarquable rapport du citoyen Finance, du Bureau du Travail, ne peut être pratiquée que depuis l’entrée de Millerand dans le ministère.

Ces réformes, promises par les radicaux, réalisables dans notre milieu social parce qu’elles ne compromettent pas l’exploitation capitaliste, sont attendues avec impatience et seront accueillies avec joie ; elles aideront le mouvement socialiste, en augmentant la force de résistance de la classe ouvrière, et il n’y a plus de parti radical pour les accomplir.

L’impérieux besoin dé ces réformes et l’effondrement du parti radical sont les causes qui ont déterminé les syndicats ouvriers et beaucoup de socialistes à saluer de leurs applaudissements l’entrée de Millerand dans un cabinet ministériel.

Si l’admission de Millerand dans le ministère prouve la force du Parti socialiste, que Waldeck-Rousseau a voulu se concilier par cette concession ; l’accueil que cette admission a reçu dans la classe ouvrière démontre la possibilité de la formation d’un parti réformiste qui recueillerait les débris du radicalisme et qui enrôlerait les indépendants, les sociologues universitaires et tous ceux qui comme les Fabiens de Londres ne sont préoccupés que de résultats immédiats : les indépendants infuseraient au radicalisme épuisé un sang nouveau et les quelques idées socialistes qu’ils ont acquises au contact des militants du socialisme. Si je ne me trompe, Millerand a eu en tête la formation de ce nouveau parti ministériel quand il a formulé le programme de St-Mandé ; mais par amitié pour Jaurès, il s’est laissé entraîner par sa fougue enthousiaste ; aujourd’hui il s’est ressaisi et c’est lui qui influence Jaurès.

Le socialisme n’aurait qu’à gagner à la création de ce parti gouvernemental ; il lui épargnerait les conflits et les désordres qu’engendrerait dans son sein, l’enrôlement des indépendants réfractaires par nature et habitude à toute organisation et il déblaierait le terrain politique de ces réformes qui entravent son action en détournant la classe ouvrière de son but révolutionnaire. Le parti socialiste ne marchanderait pas son appui à ce parti réformiste : on se souvient comment il crut devoir soutenir le ministère Bourgeois, qui, cependant, débuta par le maintien à Carmaux des forces policières et militaires dont la présence encouragea Rességuier à la résistance et dont le terrorisme obligea les grévistes à capituler.

Le parti socialiste, en ne s’inféodant pas au gouvernement, aura plus de chance de lui arracher des réformes, que si un de ses élus y participait, car les ministres, pour conserver leur portefeuille, sont plus disposés à faire des concessions à des adversaires qui prêtent conditionnellement leur appui, qu’à des amis dévoués.

II : Le Socialisme et le Parlementarisme

Le Parlementarisme est la forme gouvernementale que revêt la dictature sociale de la classe capitaliste, et le libéralisme est le masque qui cache cette brutale domination. Tout est libre dans la société capitaliste, depuis les contrats de travail entre patrons et salariés, jusqu’à la formation des ministères qui gouvernent la nation ; et partout la liberté n’est qu’un trompe-l’œil. Les ministres sont aussi soumis à la volonté des capitalistes, représentés par la majorité parlementaire, que les salariés aux employeurs. La bourgeoisie ne tolère que les gouvernements qui servent ses intérêts ; elle a renversé successivement, en 1830 et en 1848, les monarchies constitutionnelles de Charles X et de Louis Philippe, et, en 1870, l’empire plébiscitaire de Napoléon III, qui avaient cessé de répondre à ce qu’elle attendait d’eux.

La bourgeoisie, sous la Monarchie, l’Empire et la République, a monopolisé le pouvoir : jusqu’en 1848, elle en écartait cyniquement le prolétariat par le suffrage restreint ; même pendant sa grande Révolution, toutes les assemblées parlementaires étaient élues au suffrage restreint ; aussi, elles n’étaient composées que d’avocats, de médecins, d’industriels, de commerçants et de propriétaires fonciers qui ne légiféraient que dans l’intérêt exclusif de la classe possédante.

Le suffrage universel, accordé par surprise le lendemain de 1845, épouvanta Thiers et les politiciens.

Ils essayèrent de le mutiler. Louis Bonaparte pour courtiser le peuple que les républicains avaient massacré aux journées de Juin, prit sa défense. Les bourgeois, revenus de leurs craintes, s’aperçurent que le suffrage universel, loin de nuire à leur domination de classe, servait au contraire à le masquer, en lui enlevant le caractère brutal qu’elle avait avec le suffrage restreint. Les assemblées parlementaires, élues par le suffrage universel, continuèrent à être composées de députés dévoués à leurs intérêts comme du temps que le corps électoral ne comptait que 200.000 votants. Ce n’est que dans ces dernières années, après que les socialistes eurent enseigné aux prolétaires le maniement du suffrage universel, que des représentants de la classe ouvrière ont pu pénétrer dans les parlements, dont l’immense majorité est demeurée la servante de la classe capitaliste. C’est cette majorité qui choisit et soutient les ministres, qui vote les lois et les budgets, qui répartit les impôts, qui met au pillage le Trésor pour subventionner les entreprises bourgeoises, qui lance la France dans des expédition coloniales, pour développer l’industrie et le commerce capitalistes, et qui emploie les forces répressives (armée, magistrature et police) pour courber la classe ouvrière sous le joug économique et politique du capital.

Même les réformes qui avantagent les salariés ne sont réalisées par la majorité parlementaire que lorsqu’elles ne nuisent pas à l’exploitation capitaliste, ou lorsqu’elles lui servent.

Par exemple, les lois limitant le travail des enfants n’ont été votées que sur les réclamations des Dollfus et des fabricants de l’Alsace, qui constataient que la féroce exploitation de l’enfance ne livrait aux industriels que des adultes ruinés de santé et incapables de travail. La sollicitude que les parlements de toutes les nations à civilisation industrielle témoignent pour l’éducation populaire n’a pour unique mobile que le besoin qu’ont les capitalistes d’ouvriers instruits pour diriger leurs ateliers, conduire leurs machines délicates et abaisser le prix des salariés intellectuels. Les capitalistes, quoique unis en une classe par des intérêts communs, sont cependant divisés en sous-classes, en catégories (financiers, grands et petits propriétaires fonciers, grands et petits industriels, etc. ) dont les intérêts sont opposés : les députés, d’après la catégorie capitaliste à laquelle ils sont inféodés, se groupent en partis parlementaires, et c’est sous la forme de luttes politiques que s’entrechoquent dans le Parlement les intérêts opposés des différentes catégories capitalistes. Mais, si un parti parlementaire au pouvoir sert plus spécialement les intérêts du groupe capitaliste qu’il représente, il ne néglige pas pour cela les intérêts qui sont communs à tous les capitalistes. Depuis la fondation de la troisième République, les monarchistes, les modérés, les opportunistes et les radicaux se sont succédés au pouvoir, favorisant les intérêts de telle ou telle catégorie capitaliste ; mais tous, sans hésitation, ont mis les forces répressives de l’Etat au service du Capital contre le Travail ; tous ont lancé les policiers, les soldats et les magistrats contre les grévistes, sous le fallacieux prétexte de protéger la liberté du travail.

Dans tout gouvernement parlementaire, que le chef de l’Etat soit armé du droit de veto, comme le président des Etats-Unis, ou qu’il soit un personnage décoratif, roi ou président, comme en Belgique, en Angleterre et en France, c’est la classe capitaliste qui gouverne : les ministres sont des commis qui, sous le contrôle des députés et des sénateurs, sont uniquement occupés à servir ses intérêts.

Le Parti socialiste n’est pas et ne peut devenir un parti parlementaire, puisque le parlementarisme est la forme gouvernementale spécifique de la classe capitaliste. Mais, bien qu’il ait pour mission d’abolir le parlementarisme, il est cependant forcé de se servir des moyens qu’il lui offre pour s’organiser et battre en brèche la puissance politique du capital : c’est ainsi que, destiné à supprimer la guerre, il sera cependant obligé d’employer les canons et les fusils pour accomplir la révolution sociale.

Le Parti socialiste, quoi que n’étant pas un parti parlementaire, a donc été amené, par la force des circonstances, à avoir une action parlementaire qui s’exerce au dehors du Parlement et dans le Parlement.

Il a dû prendre part aux élections, qui sont les périodes gestatrices des parlements, parce qu’elles sont des plus propices à la propagande. Le socialiste rencontre alors devant lui un auditoire et des contradicteurs nouveaux : il a parfois la chance d’engager la discussion avec des chefs bourgeois qui, en temps ordinaire, le fuient comme la peste, et de les battre devant des personnes à qui la presse bien pensante représente le socialiste comme un imbécile ou un criminel.

Les élections sont la lutte légale ; le Parti socialiste s’en sert pour commencer, même en pleine période capitaliste, l’expropriation politique de la classe bourgeoise. Elles lui fournissent une excellente occasion de mobiliser ses hommes et de leur faire donner la mesure de leur intelligence, énergie et dévouement. Il n’existe pas en France un autre parti qui possède ces qualités au même degré : le nombre des propagandistes qui se produisent dans les périodes électorales, l’énergie qu’ils dépensent à soutenir le candidat socialiste et les sacrifices qu’ils s’imposent pour le faire triompher est incroyable. J’ai pris part à bien des luttes électorales dans des régions différentes, et toujours j’ai rencontré le même entrain.

Aussi, le parti socialiste est le seul parti qui ne craint pas les défaites, il les courtise même, car, vaincu ou victorieux, il sort de toute période électorale plus riche en hommes et mieux organisé.

L’action électorale du Parti socialiste, même lorsqu’elle aboutit à des défaites, exerce sur la politique parlementaire une influence qui croîtra à mesure qu’elle se généralisera ; car si la crainte de Dieu, au dire des calotins, est le commencement de la sagesse, la crainte des électeurs martèle dans la tête des députés quelques notions de socialisme et les forcera à réaliser les réformes ouvrières possibles dans le milieu capitaliste.

Le Parlement est un admirable champ de bataille pour le Parti socialiste ; jamais il ne sort battu d’aucun des engagements qu’il livre aux représentants de la classe ennemie. Toutes les réformes que ses élus présentent aux votes de la Chambre sont des victoires : si la proposition est adoptée, autant de pris sur l’ennemi, si elle est repoussée, elle désille les yeux des travailleurs qui acceptent aveuglément la direction politique des bourgeois, elle leur apprend à donner le pas à leurs intérêts de classe sur les querelles politiques avec lesquelles les radicaux les amusent.

Le Parlement met à la disposition du député socialiste une tribune du haut de laquelle il peut parler au pays. Le magnifique discours de Guesde sur le collectivisme n’était pas nouveau pour les socialistes ; depuis des années il semait dans les villes et les campagnes les principes collectivistes ; mais le Parlement lui fournit l’occasion rare de les classer et de les condenser pour terrasser les doctrines du capitalisme ; sa parole qui, jusqu’alors, n’était entendue que par les centaines et les milliers d’auditeurs des réunions publiques, fit vibrer des millions de cerveaux dans toute la France.

Les députés socialistes peuvent se servir des luttes qui mettent aux prises les partis politiques du parlement ; ils peuvent en jetant le poids de leurs votes dans un plateau de la balance, renverser ou consolider un ministère.

Les élections de 1893 envoyèrent à la Chambre un nombre suffisant de socialistes pour constituer un groupe capable d’intervenir dans la mêlée parlementaire ; il eut la chance d’avoir deux leaders parlementaires, Jaurès et Millerand, de première force et comme orateurs et comme tacticiens.

Leur entrée en scène, comme leaders du groupe socialiste, fut marquée par d’éclatantes victoires ; au premier engagement ils firent sauter en l’air le ministère du gros Dupuy, que l’on croyait solidement calé ; puis ce fut le tour du ministère Casimir Périer, l’exploiteur d’Anzin, aux cinquante millions, il ne pesa pas lourd dans leurs robustes mains ; quand les républicains bourgeois, épouvantés des progrès du socialisme, crurent trouver dans le petit-fils du Périer qui, sous Louis-Philippe, massacra le parti républicain, le président à poigne qui déporterait les militants socialistes, ils acceptèrent la lutte et Casimir Périer vida la présidence déconsidéré et honni.

Les majoritards essayèrent d’interdire la tribune aux députés socialistes, en étouffant leurs voix sous des cris d’animaux et des claquements de pupitre ; à la première tentative, le groupe socialiste leur signifia qu’il ne tolérerait pas cette mauvaise plaisanterie ; les socialistes huèrent si bien un ministre qu’ils le forcèrent à déguerpir de la tribune. "Chaque fois que vous empêcherez un socialiste de parler, nous rendrons la pareille au premier ministre qui prendra la parole ", déclara Rouanet. La leçon porta.

Les socialistes reprenaient en France la tactique qui avait si bien réussi en Angleterre aux députés irlandais, conduits par l’incomparable Parnell. On ne pouvait gouverner sans le consentement du groupe socialiste.

Le groupe socialiste, lors du ministère Bourgeois, donna la mesure de sa puissance et de son imprévoyance : sans exiger aucune garantie, il mit à sa disposition toute son influence dans la Chambre et dans le pays ; il fit voter au pas de course et sans discussion le budget qui, depuis, n’est bouclé qu’après plusieurs douzièmes provisoires, et il fabriqua à Bourgeois une popularité comme aucun ministre n’en avait connu depuis longtemps.

Le groupe socialiste a démontré, pendant la législature de 1893, qu’il n’avait pas besoin d’avoir un de ses membres dans le ministère pour diriger la politique du Gouvernement. Les antisémites et les nationalistes, que mènent les jésuites, viennent de répéter l’expérience, sans qu’aucun d’eux ne fut ministre, ils ont fait marcher au doigt et à l’œil les ministères.

Il en est toujours ainsi dans le régime parlementaire ; quand l’opposition est habile et vigoureuse, le Gouvernement ne peut se maintenir qu’en faisant des concessions.

Les camarades qui ont salué avec enthousiasme l’entrée de Millerand dans le ministère Waldeck-Rousseau n’ont pas compris que cette entrée, dont je suis le premier à déclarer qu’elle est la reconnaissance officielle de la force du socialisme, n’est en définitive qu’une concession platonique pour endormir l’ardeur combative du parti socialiste, pour paralyser dans la Chambre et le pays ses attaques contre le ministère et pour lui faire endosser ses fautes et son impuissance réformiste.

Il n’a pas fallu attendre longtemps pour voir se produire cette action paralysante : quelques jours après la formation du ministère, la Chambre discutait les primes à accorder à l’industrie du schiste ; Vaillant propose qu’on n’alloue les subventions qu’aux patrons qui traitent convenablement leurs ouvriers. Millerand déclare qu’il faut d’abord voter l’argent pour les employeurs, et que plus tard on songera au sort des employés. Le devoir des socialistes était tracé : quelques députés socialistes indépendants, n’osant pas repousser la proposition Vaillant, s’abstinrent.

Le ministre socialiste sera forcé d’endosser les fautes commises par le cabinet auquel il appartiendra, car les mesures les plus importantes sont discutées en conseil des ministres et les résolutions qui y sont prises engagent la responsabilité de tous les ministres.

Tous les radicaux entrés dans les ministères de concentration républicaine étaient, par exemple, responsables du maintien d’un ambassadeur auprès du Pape et du budget des cultes, dont ils ne cessaient, depuis des années, de réclamer la suppression dans leurs programmes électoraux. On les accusait de trahison, tandis qu’ils ne faisaient qu’obéir aux nécessités de la fausse situation où ils s’étaient placés. Il en sera de même pour Millerand : l’Aurore du 9 août nous apprend que le ministère Waldeck-Rousseau continue, par l’entremise du libre-penseur Lanessan, les scandaleuses faveurs que les ministères précédents distribuaient au clergé qui vient de mettre la République en péril.

L’Aurore , qui avait applaudi à l’entrée de Millerand et de Haudin dans le ministère Waldeck-Rousseau, les dénonce dans son numéro du 14 septembre : "Leur mobile en même temps que leur excuse, pour entrer dans le ministère, étaient qu’ils y seraient les garants d’une politique sincèrement républicaine. Ils étaient, ajoutait-on, le contrepoids nécessaire du modérantisme excessif de quelques-uns et du sabre rouge du général Galliffet". Ce ministère, qui renferme dans son sein deux socialistes, tolère que son représentant à Rennes, le général Chamoin, glisse dans le dossier secret une pièce fausse de du Paty de Clam, et il arrête au Havre les rédacteurs du Progrès socialiste et le secrétaire de la Bourse du Travail, après une manifestation pour la Justice et le Droit. "Que pensent de cela les citoyens Millerand et Baudin ? Il ne se peut qu’ils l’ignorent. Ils l’approuvent donc ? Quelle explication donner de leur acquiescement à de tels actes ? Est-ce faiblesse ? Est-ce connivence ? "

Ceux-là mêmes qui accueilleront avec joie les réformes du ministre socialiste, seront les premiers à lui reprocher de prendre, d’accord avec ses collègues, des mesures en complète contradiction avec le programme socialiste. Le ministre socialiste est un homme perdu pour le socialisme, quoi qu’il fasse.

Le mémorable Congrès de Marseille de 1879, qui décida pour la première fois en France l’organisation du prolétariat, en parti de classe, déclara qu’il devait prendre part aux luttes politiques.

L’année d’après, les socialistes présentèrent à Paris des candidats municipaux contre toutes les fractions du parti républicain ; ils furent battus, vu le petit nombre d’adhérents que comptait le socialisme dans la population parisienne. Aux élections législatives suivantes, les socialistes de Roubaix entrèrent dans la lutte électorale avec Guesde pour candidat ; il ne recueillit que quatre cents et quelques voix. A cette époque, on ne récoltait que des défaites honteuses ; on y allait bravement tout de même, parce qu’on considérait que la période électorale était excellente pour la propagande.

Si dès le lendemain de sa fondation au Congrès de Marseille, le parti socialiste s’est jeté dans la lutte électorale pour commencer légalement l’expropriation politique de la classe capitaliste par les travailleurs organisés, il n’a jamais pensé qu’un de ses élus pouvait entrer dans un ministère. Une telle position ne pouvant être emportée par l’action des travailleurs, un socialiste ne peut l’occuper que par la tolérance de la majorité parlementaire, dévouée à la classe capitaliste. Depuis 1879 le parti socialiste n’a pas changé d’opinion.

Millerand, en opposition à la décision prise par le groupe socialiste de la Chambre qui interdisait à un élu socialiste de briguer n’importe quelle place gouvernementale, entre dans le ministère Waldeck-Rousseau, et les indépendants veulent que cet acte individuel en contradiction avec toute la tactique du parti, devienne le point de départ d’une nouvelle méthode d’action ; ils demandent qu’on abandonne la tactique consacrée par les Congrès et la pratique, qui en moins de 20 ans, a fait de la poignée de socialistes de 1879 un parti puissant à qui les républicains bourgeois doivent faire appel pour sauver la République compromise par leurs avortements politiques et leur impuissance réformiste.

Les indépendants qui demandent que l’on change la tactique prétendent que l’entrée d’un socialiste dans un gouvernement bourgeois n’est que le couronnement de la tactique suivie par le parti pour pénétrer dans la Chambre et les autres corps élus. Il est logique qu’un radical bourgeois, accommodé à la sauce de Saint-Mandé, parle de la sorte ; mais un socialiste ne peut tenir un tel langage, car il ne saurait y avoir aucune assimilation entre l’expropriation légale de la classe capitaliste d’une position électorale et l’entente et la "pactisation" qu’implique la formation d’un ministère.

Une élection est une lutte pacifique et légale ; le socialiste, avec le soutien de ses correligionnaires, conquiert contre les candidats bourgeois et le gouvernement sa place à la Chambre ou au Conseil municipal ; il y entre avec tout son programme pour continuer sur un autre terrain la lutte contre la classe capitaliste.

Un ministère se constitue après entente entre ses membres, qui se font des concessions mutuelles et s’engagent à se soutenir dans les limites d’un plan convenu : un socialiste ne peut entrer dans un ministère qu’en laissant à la porte son socialisme, n’y introduisant en contrebande que les réformes les plus inoffensives à l’ordre capitaliste ; et par contre il s’engage moralement, si non positivement, à défendre les mesures les plus nécessaires au maintien de l’exploitation capitaliste.

Les indépendants qui, intentionnellement ou inconsciemment, confondent les choses les plus dissemblables, disent que comme dans les élections il y a souvent entente entre le candidat socialiste et les partis bourgeois, il y a intérêt que cette entente continue dans un ministère.

Une entente électorale est un traité fait pour obtenir un résultat déterminé ; l’élection faite, la trêve est rompue et la lutte recommence.

Aux élections de 1893, il y eut, au second tour, entente entre mon comité socialiste de Lille et le comité radical de Tourcoing, qui soutenait M. Dron : ce dernier s’engageait à faire voter les radicaux de Lille pour le candidat socialiste, à condition que le Parti ouvrier de Tourcoing reportât ses voix sur le candidat radical. Le pacte fut conclu : les socialistes furent roulés ; ils firent élire M. Dron, et les radicaux de Lille s’abstinrent ou votèrent pour le candidat clérical. Le lendemain des élections, M. Dron continua à desservir les ouvriers et je repris ma propagande contre le capital que, d’ailleurs, je n’avais pas suspendue.

Où donc est la compromission, qui nécessairement existe dans la formation de tout cabinet ministériel ? Le socialiste élu avec l’appoint des voix bourgeoises ne s’est pas engagé à servir les intérêts capitalistes ; le socialiste ministre concourt pour sa part, petite ou grande, directe ou indirecte, à la bonne exécution des mesures que prend le Conseil des ministres, non pour développer l e socialisme, mais pour avancer les affaires du Capital.

Le parti socialiste en autorisant son groupe à la Chambre à fournir des ministres lui inoculera la gangrène parlementaire. Les partis politiques du Palais-Bourbon sont divisés en une infinité de groupes et de sous-groupes, menés par un ou plusieurs chefs ministrables : dès qu’une crise ministérielle est ouverte, les groupes s’agitent et les couloirs du Palais-Bourbon bourdonnent d’intrigues et de marchandages. Chaque groupe, selon son importance réclame un ou plusieurs portefeuilles ; car dès que son meneur est casé, il récompense par mille faveurs les fidèles qui l’ont si bien servi.

Le groupe socialiste de la Chambre s’est tenu jusqu’ici en dehors de ces sales et obscures intrigues ; mais des qu’il fournira des ministrables, il sera forcément entraîné à prendre part aux tripotages des marchandages parlementaires.

Je n’ai pas l’habitude de la faire à la vertu, comme les bonshommes de la Justice éternelle, car je sais que la corruption est un des plus puissants agents du progrès social ; mais un parti de lutte de classe doit mettre autant que possible ses chefs à l’abri de la corruption des adversaires.

Dès l’instant que le parti socialiste cesse d’être un parti d’opposition irréductible, il déserte le terrain de la lutte de classe pour devenir un parti parlementaire : son rôle révolutionnaire est fini.

III : Le Socialisme et les Indépendants

L’histoire est là pour prouver qu’une classe opprimée ne s’émancipe pas par ses seules forces, mais qu’il arrive un moment où elle attire à elle les esprits généreux et les déclassés de la classe régnante ; ceux-ci, en prenant place dans ses rangs, cherchent la satisfaction de leurs sentiments et la réalisation de leurs aspirations idéales et de leurs ambitions. Beaucoup de nobles, au siècle dernier, participèrent au mouvement intellectuel qui préparait les têtes pour la révolution approchante ; beaucoup aussi se lancèrent dans la tourmente révolutionnaire et ils furent parmi les plus résolus et les plus clairvoyants.

Le socialisme, qui ne se recrutait que dans les milieux ouvriers, et qui ne comptait parmi ses adeptes que quelques rares fils de la bourgeoisie, venus à lui par conviction scientifique et entraînement révolutionnaire, commence à attirer à lui, dans les pays où il s’est le plus développé, un grand nombre de bourgeois. Ce moment est critique, car ces nouvelles recrues sont destinées à engendrer des conflits dans le sein du parti socialiste.

Il y a quelques années, les journaux réactionnaires d’Allemagne annonçaient, avec joie, une crise dans le parti socialiste allemand qui, jusque là, avait étonné le monde par l’unité de sa doctrine et de sa tactique, et par sa forte organisation que le victorieux Bismarck n’avait pu ébranler : ils prédisaient la dislocation et la ruine du parti. La presse bourgeoise des autres pays s’empressait de reproduire cette bonne nouvelle. Il n’y avait pas crise dans le parti socialiste, mais conflit entre les socialistes et les nouvelles recrues qui leur arrivaient des universités et des milieux bourgeois, après que l’empereur Guillaume eut levé le petit état de siège et eut aboli les lois répressives de Bismarck. Les nouveaux venus avaient été accueillis comme des frères d’armes, bien qu’ils n’eussent jamais combattu et qu’ils eussent attendu la fin de la période de persécution bismarckienne pour sortir leur socialisme. Mais au lieu de prendre place dans les rangs, ils tranchèrent du maître : ils émirent la prétention de régenter le parti, de reformer sa tactique et de lui imposer de nouvelles théories ; plusieurs d’entre eux voulurent en faire une annexe de la libre pensée bourgeoise et remplacer la guerre contre le capital par la guerre contre Dieu. Ils attaquèrent Bebel, Liebknecht et les vétérans qui avaient fondé le parti ; ils les traitèrent de ganaches, de pilotes de bateaux à fonds plats, incapables de tenir le gouvernail des gigantesques steamers du socialisme élargi et transformé. Les bourgeois jubilaient ; ils criaient à tue-tête la crise du Parti et présidaient la fin du socialisme.

Quand les bourgeois eurent perdu la voix à force d’annoncer la désorganisation du Parti qui ne s’en portait pas plus mal, les jeunes docteurs, que le tapage journalistique ne soutenait plus, se lassèrent et rentrèrent dans leur coquilles ; cependant quelques-uns, revenus de leurs prétentions directrices et réformatrices, acceptèrent franchement les théories, la discipline et la tactique lentement élaborées par les Congrès du Parti.

Un pays montrant, selon le mot de Marx, aux pays qui le suivent sur l’échelle sociale, l’image de leur propre avenir, le socialisme français devait fatalement passer par les mêmes épreuves.

Dès que notre propagande eut commencé à porter, des fruits et à remuer les masses ouvrières, les radicaux comprirent que le socialisme était une excellente amorce pour pêcher les électeurs : ils s’intitulèrent radicaux-socialistes et se mirent en périodes électorales des faux nez socialistes. Le clergé catholique, qui sait si supérieurement exploiter la bêtise humaine, voulut ajouter le socialisme à son arsenal de tromperies populaires. Les prêtres, sous l’habile impulsion de Léon XIII, dit "le pape des ouvriers", inventèrent le socialisme chrétien et essayèrent d’organiser un parti qui se recruterait dans les milieux ouvriers et que dirigeraient, sous la surveillance des évêques, les Naudet, les Garnier et autres abbés besogneux et brûlés d’ambition. Les radicaux et les cléricaux échouèrent dans leurs tentatives de captation ouvrière. L’agitation des calotins n’ayant abouti qu’à augmenter l’intensité de la propagande socialiste, les évêques, piteux de leur déconfiture, se décidèrent à remiser leurs petits abbés et à entonner le De Profundis du socialisme chrétien.

La venue de de Jaurès au socialisme marque une date importante dans notre mouvement : son titre de professeur de philosophie, son extraordinaire éloquence et la forme nouvelle qu’il imprima à la propagande firent pénétrer le socialisme dans les centres universitaires et dans les milieux bourgeois, que notre action n’avait pu entamer. Les génies, couvés par l’Ecole normale et l’élite intellectuelle de la bourgeoisie, arrivèrent alors à se faire une idée du socialisme un peu moins imbécile que celle dont ils s’étaient contenté jusque-là. Un grand nombre d’entre eux cherchèrent une carrière dans le socialisme. D’un autre côté, la ruine du parti radical, après l’aventure boulangiste, avait jeté sur le pave politique une foule d’arrivistes, le nez au vent, pour découvrir un chemin de Damas. Millerand arriva fort à propos avec son programme de Saint-Mandé.

Les trois articles de ce programme, qui devait devenir le credo de ces recrues bourgeoises, avaient été habilement concoctés pour rester vagues et élastiques avec une apparence socialiste, afin de permettre tous les sous-entendus et échappatoires.

L’entente internationale des travailleurs pouvait passer pour une reproduction de la "fraternité des peuples" des révolutionnaires bourgeois de 1789. La socialisation de la propriété capitaliste pouvait ne signifier que son rachat par l’Etat qui, en France comme dans les autres pays, pratique ce genre de socialisation. La conquête des pouvoirs politiques pouvait vouloir dire entrée dans les ministères bourgeois et autres situations gouvernementales.

Cependant, quand l’Evangile de Saint-Mandé fut promulgué, il amena une scission parmi les radicaux qui se groupaient autour de Millerand, mais quand ils eurent interprété bourgeoisement son sens mystique, ils revinrent de leur premier effarement et se rallièrent à la foi nouvelle avec d’autant plus d’entrain qu’on ne leur demandait pas d’abandonner leurs habitudes anarchiques et de s’enrôler dans une organisation quelconque, ayant une discipline et une tactique. Ils restèrent indépendants, ne relevant que de leur conscience et de leur ambition et n’ayant pour unique principe que : chacun pour soi et le socialisme pour tous. Ni Jaurès, ni Millerand, ni personne, ne songea à les grouper, à les organiser, persuadés qu’on était qu’aucun d’eux ne voudrait sacrifier sa liberté chérie et courber sa fière conscience sous la grossière volonté du nombre : plutôt la mort que le caporalisme prussien d’une organisation socialiste.

Les indépendants ont une horreur si profonde pour toute organisation qu’ils ne songent qu’à détruire celles qui existent, que la Petite République appelle dédaigneusement des "parlotes parisiennes". "Emancipons-nous , s’écrie fièrement Gérault-Richard, de l’obéissance passive et du mutisme religieux de ces chapelles ". Effaçons l’œuvre des congrès socialistes, déchirons ces programmes inutiles et ennuyeux, abandonnons cette tactique gênante, élaborée par des milliers de militants, reconquérons pour tous et pour chacun la liberté d’agir à sa guise, sous sa responsabilité personnelle, comme Millerand.

Les Indépendants qui viennent de l’Université se croient autorisés, de par leur ignorance des phénomènes économiques et sociaux, à bouleverser les théorie du socialisme : les uns traitent de conception simpliste la lutte des classes, les autres nient la concentration du capital, qui se dissémine au contraire par les sociétés anonymes ; d’autres affirment avec chiffres à l’appui que la situation ouvrière s’améliore, et que les travailleurs voient croître leur part dans le profit tandis que les pauvres rentiers assistent, le désespoir au cœur, à la décroissance constante de l’intérêt de l’argent qui, bientôt, arrivera à zéro, etc. Ces doctissimes docteurs qui, bénévolement, s’imposent la dure tâche de réformer le socialisme et de décrasser les ouvriers de leur épaisse ignorance, ne s’aperçoivent pas qu’ils ressassent les vieilles objections de l’Eglise économique, réfutées depuis longtemps par les socialistes.

D’autres indépendants, pour qui le socialisme est affaire de sentiment et non de science, se cuisinent, chacun à la mesure de sa philanthropie, un socialisme de fantaisie. Bien malin serait celui qui pourrait définir le socialisme de ces indépendants. Fournière est, sans contredit, un des représentants les plus nambarts du socialisme indépendant, sentimental, artistique, justiciard et intégral et on est en droit de se demander en quoi consiste son socialisme multicolore quand on lit le roman utopique qu’il publie dans la Revue Socialiste .

Il nous transporte en l’an 1999 ; la révolution sociale est faite, l’idéal socialiste de Fournière est réalisé. Que trouvons-nous au seuil du monde imaginaire qu’il décrit avec amour ? Des propriétaires, des voleurs, des travailleurs vivant de salaires, des magistrats, des policiers ! La maison d’infamie, qui s’appelle le Palais de Justice, que la révolution sociale démolira et transformera en étable à cochons, n’est pas fermée ; les codes de l’iniquité, que l’on nomme les codes de la Justice bourgeoise, que la révolution livrera aux flammes, comme les paysans ont fait flamber les titres de propriété des seigneurs, ne sont pas déchirés, supprimés dans le monde idéal de Fournière. Le Palais de Justice est debout et les codes de Justice continuent à fonctionner pour le malheur des hommes de 1999. Rien n’est changé, si ce n’est que les magistrats sont moins inhumains, les policiers moins brutaux et les automobiles plus nombreux ; je me trompe, il y a un changement important, le boulevard Saint-Michel a perdu son nom sanctifié, il s’appelle boulevard de Cluny. C’est ainsi que les radicaux du Conseil municipal consacraient leur énergie intellectuelle à débaptiser les rues de Paris.

Il est naturel que les indépendants qui ont du socialisme des notions si indépendantes de toute connaissance du mouvement économique et social, aient sur la conduite politique du parti des idées toutes aussi personnelles. L’entrée de Millerand dans le ministère Waldeck-Rousseau qui pouvait être considéré comme un fait exceptionnel imposé par des circonstances exceptionnelles, devient pour eux le point de départ d’une tactique nouvelle en absolue contradiction avec celle suivie jusqu’ici par le Socialisme dans les pays où il s’est formé en parti de lutte. Le Socialisme au lieu de rester sur le terrain politique un parti d’opposition irréductible, représentant l’antagonisme irréductible des salariés et des capitalistes sur le terrain économique, doit se transformer en un parti s’entendant avec les représentants parlementaires du capital pour partager le pouvoir et pour adoucir et supprimer dans la sphère politique la lutte de classes qui continuerait à sévir dans le domaine économique. Les Indépendants, du moins beaucoup d’entre eux, pensant que les antagonismes économiques peuvent se résoudre à l’amiable par la participation aux bénéfices, la coopération de production, le crédit gratuit et autres semblables cataplasmes philanthropiques, devaient nécessairement paver la route à cette bienheureuse entente par un juste partage du pouvoir.

Le manifeste des trois organisations socialistes, qui n’a pas causé de crise dans le parti socialiste, mais qui a fait éclater au grand jour les conflits qui existaient à l’état latent entre socialistes et indépendants, en dénonçant la déviation que l’on voulait imprimer à la conduite politique du Socialisme, a mis en garde les travailleurs sur les désastreuses conséquences qu’elle entraînerait. Le manifeste a sonné le clairon d’alarme et les socialistes rallient de tous côtés le drapeau de la politique de classe et plus unis que jamais ils maintiendront au Congrès général la tactique du Socialisme international.

Participation ministérielle

Discours au Congrès général des organisations socialistes françaises

Jules Guesde

Paris, 3-8 décembre 1899

JULES GUESDE. – Camarades, si pendant que parlait le citoyen Viviani, – que je m’excuse d’avoir interrompu et que je remercie d’avoir demandé au Congrès de ne m’entendre que ce soir, étant donné mon complet épuisement – si j’ai demandé la parole, ce n’est pas parce que Viviani rappelait qu’il était venu à Charonne et à Wattrelos appuyer des candidatures socialistes révolutionnaires : nous ne reculons jamais devant les dettes que nous avons pu contracter et que nous payons... quand elles existent. Mais je suis obligé de rappeler au citoyen Viviani (Bruit une voix : Pas de question de personne !) qui a été soutenir le camarade Vaillant, que s’il n’y avait pas eu des Vaillant qui se sont fait condamner à mort en 1871... (Applaudissements ; cris : Vive la Commune ! Nouveau bruit.) ... il n’y aurait pas, en 1899, de Viviani député socialiste du cinquième arrondissement. (Applaudissements ; violent tumulte.)

Citoyens, je ne suis, ni ne serai blessant pour personne. Si j’ai demandé la parole, ce n’est pas non plus parce que le citoyen Viviani a fait appel, à l’appui de sa thèse, aux syndicats et aux coopératives...

Je ne ferai jamais l’injure aux organisations syndicales, aux sociétés coopératives, à une organisation ouvrière quelconque, de croire qu’elles soient disposées à vendre leur droit à la Révolution en échange d’un plat de lentilles, (Applaudissements, violentes protestations.) c’est-à-dire en échange de subventions, de bibliothèques ou même d’un peu plus de liberté d’action.

Si j’ai demandé la parole, ce n’est pas non plus pour protester quand le citoyen Viviani a essayé d’assimiler et de confondre l’action électorale, voire municipale, du parti socialiste avec la collaboration ministérielle. Le camarade Zévaès avait répondu à l’avance et triomphalement à cette objection et fait disparaître sur ce point toute confusion. Il avait dit :

" Partout où le prolétariat organisé en parti de classe, c’est-à-dire en parti de révolution, peut pénétrer dans une assemblée élective, partout où il peut pénétrer dans une citadelle ennemie, il a non seulement le droit, mais le devoir de faire la brèche et de mettre garnison socialiste dans la forteresse capitaliste ! " (Vifs applaudissements.)

Mais là où on ne pénètre pas par la volonté ouvrière, là où on ne pénètre pas par la force socialiste, là où on ne pénètre que par le consentement, sur l’invitation, et par conséquent dans l’intérêt, de la classe capitaliste, le socialisme ne saurait entrer. (Nouveaux et vifs applaudissements sur un certain nombre de bancs.) Il avait ainsi tracé la frontière que l’on ne franchit pas, entre la partie des pouvoirs publics que le prolétariat organisé doit conquérir en période même bourgeoise. et la partie des pouvoirs publics qu’il ne peut emporter qu’en période révolutionnaire, à coups de fusil ! (Applaudissements prolongés sur les mêmes bancs.)

Si j’ai demandé la parole, c’est quand Viviani a essayé d’enfermer le Parti socialiste dans le dilemme suivant : ou pas d’action politique, ou la participation ministérielle. Alors, j’ai protesté, non pas seulement au nom de notre Parti ouvrier, non pas seulement au nom de nos amis du Parti socialiste révolutionnaire, mais pour nous tous, camarades, aussi bien de la Fédération des travailleurs socialistes de France que du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire.

Par-dessus nos trop longues luttes et les animosités qui ont pu survivre aux efforts dépensés les uns contre les autres, je me reportais par la pensée à vingt années en arrière, lorsque nous étions unanimes à pousser les travailleurs à s’organiser en parti de classe, en leur disant :

" Quittez les états-majors bourgeois, qui vous ont divisés jusqu’à ce jour ; ne vous préoccupez ni de leurs couleurs politiques, ni de leurs divergences métaphysiques ou religieuses ; victimes de la société d’aujourd’hui, ce n’est que sur vous-mêmes que vous pouvez compter pour en finir avec le vieux monde d’exploitation ; formez-vous sur votre terrain de classe, en parti politique distinct, et affirmez-vous contre la bourgeoisie oisive, comme classe représentant tout le travail et voulant demain constituer toute la société. "

Si, lorsque nous tenions les uns et les autres un pareil langage, quelqu’un était venu nous dire : " Cette séparation nécessaire des classes que vous prêchez au prolétariat, ce parti nouveau, cette politique nouvelle, à laquelle vous l’appelez au risque de son travail, de son pain, du pain de la femme et des enfants, tout cela aboutira nécessairement – Viviani a dit : " naturellement " – à un portefeuille décerné à un des nôtres dans un gouvernement bourgeois ", vous vous seriez tous levés comme un seul homme pour crier à la calomnie, (Vifs applaudissements sur un grand nombre de bancs. – Protestations sur d’autres.) pour crier à l’insulte et pour affirmer que jamais parmi nous ne se rencontrerait un homme capable de confondre la lutte de classe avec la chasse au portefeuille. (Applaudissements et bruit.)

J’ai donc protesté en votre nom à tous, camarades, et en protestant, j’avais à remplir un devoir : c’était d’oublier tout ce qui a pu nous séparer dans le passé pour ne retenir que ce qui nous avait réunis à notre point de départ, lorsque du Congrès de Marseille nous nous sommes tous mis en marche ; et je répète qu’aucun d’entre nous alors n’aurait admis la possibilité d’un partage du gouvernement central entre les deux classes nécessairement ennemies, et je mets au défi un militant des vingt dernières années de me donner un démenti ! (Applaudissements, bruits divers.)

Mais ce n’est pas seulement le passé des différentes fractions organisées du prolétariat français qui réclame contre la voie ministérielle dans laquelle on prétend engager le socialisme, c’est encore le présent des partis socialistes du monde entier, qui ont été consultés par voie de journal relativement à ce que les uns ont appelé l’événement le plus révolutionnaire du siècle et à ce que les autres ont considéré comme la déviation la plus mortelle ; et cette consultation internationale a donné la même réponse négative : on ne peut pas, dans une société basée sur l’antagonisme des classes, réunir dans un gouvernement chargé d’appliquer la loi, c’est-à-dire de faire respecter la légalité de la classe capitaliste et dominante, on ne peut pas réunir les deux classes. Elles ne sauraient se confondre dans leur expression politique, tant qu’elles seront divisées mortellement sur le terrain économique.

Il y a eu unanimité, j’y insiste ; la question fut posée au prolétariat démocrate-socialiste allemand, qui, par l’intermédiaire de Schoenlank, de Bebel, de Liebknecht... (Rumeur.)

Je vous disais que sur cette question ce n’étaient pas seulement les différentes fractions organisées du socialisme français, mais que c’étaient les partis socialistes de partout qui, interrogés, avaient tous répondu négativement. Je vous parlais de la négation venue d’Allemagne sous la triple signature de Schœnlank, de Bebel et de Liebknecht, de la même réponse envoyée d’Italie par Ferri et par Labriola ; je pourrais également invoquer la Belgique de Vandervelde, l’Espagne d’Iglesias, que vous avez applaudi à la séance de cet après-midi, et la Russie de Lavrof et de Plekhanof, qui ne s’expriment pas différemment. Il y a eu unité du socialisme international pour condamner, comme antisocialiste, cet avènement au pouvoir bourgeois d’un des nôtres.

Cette consultation internationale avait d’ailleurs été précédée d’une consultation nationale qui, par sa spontanéité et sa date, avait d’autant plus de poids qu’elle était plus désintéressée, et vous avez tous lu ou pu lire les lignes suivantes :

" Sous peine de faillir à leur mission, les socialistes ne doivent s’approcher du pouvoir que pour en chasser la bourgeoisie. Un socialiste qui accepterait de participer, dans quelque mesure que ce soit, au gouvernement de la classe capitaliste signerait du même coup son apostasie. "

C’est signé Gérault-Richard, directeur de La Petite République. (Mouvement et rumeurs ; cris : Vive Gérault !) Ces quelques lignes que j’ai reproduites, non pas comme une attaque, comme une simple constatation, ont paru dans La Petite République du 28 janvier 1899.

Mais ne croyez pas, camarades, que quand j’invoque et le témoignage national et le témoignage international à l’appui de la manière de voir de mon Parti, j’aie l’intention d’exclure à priori ce qu’on a appelé une méthode nouvelle. Non ! après avoir ainsi établi que cette méthode est à la fois insolite et repoussée par l’universalité du socialisme international, j’entends la prendre et l’examiner en elle-même, non plus seulement au point de vue théorique, mais au point de vue expérimental, puisqu’elle fonctionne depuis un certain nombre de mois dans notre pays, appelé à devenir son premier champ d’expérience.

Les raisons théoriques de l’impossibilité d’une collaboration gouvernementale des deux classes, vous les connaissez, on vous les a dites et redites, et je n’imposerai pas aux socialistes qui m’écoutent une répétition au moins inutile. Je me permettrai, en revanche, d’appeler toute leur attention sur le côté expérimental de la question. Et je vous prie de croire tout d’abord que je n’apporte ici aucune animosité personnelle. Je suis le premier à le reconnaître, et j’ai déclaré sur tous les points de la France où depuis quatre mois j’ai été amené à porter la parole du Parti, je ne mets pas, je n’ai jamais mis en doute la bonne volonté, les intentions réformatrices du socialiste qui a accepté un portefeuille dans un ministère de la bourgeoisie. Réduite à une question de personne, la question n’aurait pas de raison d’être, et nous pouvons d’autant plus la dépersonnaliser que nous nous trouvons devant un homme que, loin d’accuser, je tiens pour une victime de la nouvelle méthode. (Mouvement.)

Mais plus je dépersonnalise la méthode, plus j’ai le droit de lui demander ce qu’elle apporte, ce qu’elle a la prétention d’apporter de force nouvelle au Parti socialiste. Eh bien, ce qui ressort tout d’abord d’une expérience de quelques mois et ce que personne ne peut contester, c’est l’impuissance absolue d’un socialiste égaré dans une majorité ministérielle bourgeoise. Il est, dans tout ce qui constitue le but du parti et de la classe qu’il représente, annulé, lui, l’homme de la transformation sociale, par la majorité de ses collègues qui sont, eux, nécessairement et obligatoirement, les hommes de la conservation sociale. Les quelques réformes qu’il peut aborder, les seules qu’il puisse réaliser par décret, ne sont même pas des miettes de réformes.

En voulez-vous un exemple, les faits étant les seuls arguments que je veuille employer pour déterminer vos convictions ? Cette année, au mois de janvier, le camarade Krauss, député socialiste de Lyon, a repris une proposition que, pendant cinq années, je n’ai cessé de déposer lorsque venait en discussion le budget du ministère du Commerce. Il s’agissait non pas même de l’élection complète du Conseil supérieur du travail, comme est élu le Conseil supérieur de l’Instruction publique, par l’ensemble du corps enseignant, professeurs, instituteurs et institutrices. Nous avions été beaucoup plus modestes et, connaissant notre Chambre bourgeoise, nous ne lui demandions que l’élection pour moitié, par les travailleurs, de cette assemblée consultative du travail. Cinq ans de suite j’avais été battu lorsque, il y a quelques mois, Krauss, plus heureux, a fait voter mon amendement et décider que la moitié au moins du Conseil supérieur du travail serait remise à l’élection, soit des syndicats ouvriers, soit d’un suffrage corporatif analogue à celui qui préside à la nomination des délégués mineurs. Or, en arrivant au ministère, Millerand n’a même pas pu réaliser ce que la Chambre avait voté : au lieu de la moitié au moins décidée par la majorité Dupuy, c’est le tiers seulement du Conseil qui a été attribué à l’élément électif ouvrier. Il y aura 22 élus des patrons, 22 élus des ouvriers et il y aura 22 fonctionnaires ou membres de droit qui assureront à la classe capitaliste une majorité des deux tiers ; non pas que Millerand – je le connais - n’eût voulu rendre au choix directe des travailleurs, non seulement la moitié, mais la totalité du Conseil supérieur du travail ; mais il s’est heurté à la résistance de ses collègues, qui représentent au gouvernement le grand patronat, et qui n’entendent pas, même dans la limite d’un vote de la Chambre, abandonner la moindre parcelle de la puissance patronale. (Applaudissements.)

Et pourtant, en la circonstance, le péril eût été nul pour la classe possédante, puisque, même composé en totalité d’élus du prolétariat, le Conseil supérieur du travail, qui n’existe qu’à titre consultatif, n’eût jamais pu prévaloir contre le bon plaisir ministériel.

A plus forte raison, s’il s’agissait d’une véritable réforme, personne, ni Viviani, ni Jaurès, ni aucun de ceux qui ont essayé, dans une intention à laquelle je rends hommage, de défendre la présence de Millerand au gouvernement, ne saurait nier que cette réforme trouvera en travers d’elle, pour l’empêcher de passer, le ministère tout entier, moins la voix isolée et inutile du ministre socialiste, criant dans le désert capitaliste. (Nouveaux applaudissements sur certains bancs.)

Cette impuissance en haut – et c’est là le plus grave – se double d’espérances en bas... Ah ! oui, quand on a appris qu’un socialiste arrivait au pouvoir, – et Lafargue l’a constaté, et Jaurès a eu raison de citer la phrase de Lafargue, – ça été d’un bout à l’autre du monde ouvrier une clameur de joie.

N’était-ce pas l’aurore d’un jour meilleur ? Oui, on a repris confiance, et les travailleurs se sont levés, ils sont sortis de leur sépulcre du Creusot, ils ont dans l’Est rompu le cordon sanitaire qui les tenait enfermés, ne laissant pénétrer jusqu’à eux ni l’idée socialiste, ni l’idée syndicale.

Leur tour était venu, puisqu’un des leurs était dans le gouvernement et, au cri de : En avant ! ils se sont mis en marche. Mais la suite, la suite de ces espérances sans lendemain, comment l’envisager sans terreur ? (Vifs applaudissements sur un certain nombre de bancs.)

Confiantes dans le fait nouveau, les masses s’étaient dit qu’elles allaient pouvoir passer, elles et leurs revendications, et elles ont trouvé sur leur route la même gendarmerie, la même police, la même magistrature, la même infanterie, la même cavalerie, et elles ont été chargées, et elles ont été dispersées, et elles se sont vu frapper, avec la même rigueur qu’autrefois, par ce qu’on appelle la justice bourgeoise. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.) Et il se trouverait quelqu’un pour admettre qu’un pareil état de choses, se prolongeant, ne serait pas la faillite, non plus provisoire, mais définitive du socialisme !

Mais qu’est-ce donc que le socialisme ? Qu’a-t-il donc dit partout et toujours au prolétariat ? Il lui a dit :

« Organise-toi, transporte tes antagonismes de classes du terrain économique, où ils se perpètrent contre toi, sur le terrain politique, où ils peuvent seuls aboutir ; empare-toi du pouvoir, deviens le maître de l’Etat. Alors, au lieu de subir la loi capitaliste, tu feras la loi socialiste ; alors la propriété patronale, qui n’existe que parce qu’elle a pour la maintenir toutes les forces répressives de l’Etat, cette propriété capitaliste qui t’écrase pourra et devra disparaître, Tu pourras la transformer en propriété sociale, comme la propriété féodale a pu être transformée en propriété bourgeoise par la Révolution du siècle dernier. Le jour où le pouvoir est à toi, tu seras libre ; le jour où le pouvoir est à toi, tu seras émancipé, le jour où le pouvoir est à toi, ce sera fini de ta misère, de ta servitude. A toi les ateliers, les instruments de travail, les moyens de production. Au lieu d’être la classe d’une autre classe, au lieu d’être l’esclave de la machine, tu seras, avec la propriété sociale de la machine, le maître de son produit ; tu domineras la production, dont tu n’es aujourd’hui que le jouet et la victime, et tu l’organiseras à ton usage. C’est le monde nouveau de liberté et d’égalité qui surgira, le jour où la bataille pour le pouvoir, au lieu d’être comme jusqu’à présent la défaite pour le prolétariat, se sera terminée en défaite de la classe capitaliste !... »

Et lorsque, après que vous lui avez laissé croire que, par un portefeuille accordé à l’un des siens, le socialisme avait réellement conquis le pouvoir, alors que c’est le pouvoir qui l’avait conquis, il se dresse pour vous demander les réalisations promises, il vous dit : l’heure est venue de payer, payez ! Et vous ne pouvez le payer qu’en charges de gendarmerie, (Nouveaux applaudissements) qu’en mois de prison et qu’en amendes distribuées aussi généreusement sous un ministère où est annulée la volonté individuelle socialiste, que sous les ministères où le capitalisme était au complet ! J’affirme qu’un pareil état de choses, si l’on n’y mettait vite fin, amènerait la banqueroute irrémédiable du socialisme. Les travailleurs organisés se considérant comme dupes, les uns prêteront l’oreille à la propagande par le fait ; ils se diront : puisqu’il en est de mon propre parti de classe comme des autres partis politiques et que nous sommes condamnés à faire la courte échelle à quelques-uns, qui se servent de nos épaules pour se hisser au pouvoir, adressons-nous aux choses, n’ayant rien trouvé du côté des hommes. Les hommes les ayant trompés, ils n’auront plus de foi que dans les éléments, que dans la chimie révolutionnaire, et vous aurez recruté pour l’anarchie ! (Applaudissements prolongés sur un certain nombre de bancs, rumeurs sur d’autres.)

Quant aux autres, n’espérant plus rien, même de la chimie révolutionnaire, ils rentreront chez eux, décidés à se désintéresser de tout et de tous et à laisser faire, puisque plus ça change. plus c’est la même chose pour eux.

Et alors, écoutez, vous qui avez cru, par la participation d’un socialiste au gouvernement bourgeois, sauver la forme républicaine, sous prétexte que c’est dans le moule républicain que se coulera la société socialiste de demain, savez-vous ce que vous aurez créé ? Le plus grand péril qui ait jamais existé pour l’idée et pour la forme républicaine : dégoûtées de la politique socialiste, comme elles se sont dégoûtées de la politique opportuniste, et par les mêmes raisons... (Applaudissements sur certains bancs ; violentes protestations sur d’autres ; cris : Vive Jaurès 1) les masses laisseront passer le premier sabre venu, comme après l’avortement, dans le sang de Juin, de la République de 1848, elles ont laissé passer le 2 Décembre de M. Louis Bonaparte. (Applaudissements.) En éveillant, par une simple apparence d’avènement au pouvoir, des espérances que vous ne pouvez pas réaliser, et en préparant ainsi pour demain des déceptions inévitables, vous n’aurez donc pas défendu la République, vous l’aurez livrée à la désespérance des masses. (Vifs applaudissements sur certains bancs, rumeurs sur d’autres.)

Tel est le premier revers de l’arme prétendue nouvelle que l’on voudrait mettre entre vos mains, mais il y en a d’autres : quand des gouvernants bourgeois se décident à faire une place dans leur sein à un socialiste, c’est-à-dire à l’homme qu’ils dénonçaient la veille comme l’ennemi né de toute société et de toute civilisation, c’est dans leur intérêt, ce n’est pas dans celui du socialisme. Leur but est " d’endormir " les socialistes, comme vous le rappelait Lafargue hier. C’est ainsi que le Gouvernement provisoire de 1848 n’a fait appel à Albert et à Louis Blanc, transformés en otages, que pour désarmer dans la mesure du possible les revendications ouvrières qui, alors, étaient appuyées par les fusils ouvriers. Il n’en a pas été autrement lorsqu’en 1870 un gouvernement dit de la Défense nationale s’est constitué et a fait place à côté de ses Favre et de ses Picard à un homme que je n’ai pas besoin de vous désigner autrement (Bruit.) et dont vous savez le rôle. Trochu ne s’est pas gêné pour le dire tout haut : c’est que mieux valait l’avoir dedans que dehors. On ne fait aujourd’hui que continuer ce système des otages. Lorsqu’un Waldeck-Rousseau, il y a quelques mois, a pris pour collaborateur un des hommes qu’aux dernières élections générales il combattait à outrance, qu’il dénonçait d’un bout de la France à l’autre comme un véritable péril public lorsqu’il a fait asseoir à ses côtés un socialiste, voire un collectiviste, il n’a eu, lui aussi qu’un but : c’est de paralyser l’action socialiste, c’est d’empêcher les travailleurs organisés et les socialistes révolutionnaires de tirer sur lui, Waldeck-Rousseau, de peur de blesser qui ? le socialiste Millerand !... (Applaudissements et violente rumeur.) – Les termes que j’emploie ne sont offensants pour personne, je m’efforce, comme je m’y étais engagé, de laisser de côté les passions, pour ne parler qu’aux cerveaux. (Très bien ! – Mouvement.) Je peux me tromper, comme tout le monde, mais quand je vous dis ce que je pense profondément, laissez-moi aller jusqu’au bout. (Bruits divers. Oui ! Oui !)

L’analyse que j’ai commencée devant vous – et remarquez, camarades, que je n’ai pas abusé de la tribune du Congrès, – c’est la première fois que j’y monte depuis trois jours – tendait tout d’abord à établir que l’introduction d’un socialiste impuissant dans un gouvernement capitaliste, en provoquant des espérances irréalisables, préparait la faillite du socialisme. Je vous ai montré ensuite comment, quand un gouvernement bourgeois avait l’air de subir une collaboration socialiste, ce n’était que dans l’intention de s’en servir comme d’un bouclier contre les attaques du parti socialiste. Il me reste maintenant à vous indiquer une dernière conséquence – et la plus néfaste peut-être – du partage du pouvoir en période capitaliste.

J’étais, il y a quatorze mois environ, à Stuttgart, au Congrès de la démocratie socialiste allemande. Le protectionnisme était à l’ordre du jour. On se demandait si le socialisme pouvait réclamer pour l’industrie ou pour l’agriculture des tarifs protecteurs. La discussion a été longue et profonde. Des arguments pour et contre ont été produits. Mais il y en a eu un qui a fait pencher la balance, tellement il a paru décisif ; c’est celui-ci :

« réclamer des tarifs douaniers, c’est aller contre l’union internationale des travailleurs, c’est coudre le prolétariat de chaque pays à la classe capitaliste de chaque pays, sous prétexte d’intérêt commun, au lieu d’associer, par-dessus les frontières, pour leur commune libération, les volés et exploités de partout, ne formant qu’une seule nation, contre les voleurs et les exploiteurs de partout. Et " considérant que les droits protecteurs vont contre la solidarité internationale du prolétariat ; en aggravant artificiellement entre les nations l’antagonisme des intérêts engendré par le régime de production et d’échange capitaliste, " le Congrès de Stuttgart écarta et condamna la politique protectionniste.

Plus désastreuse serait encore, au point de vue international, la politique ministérielle. Actuellement il n’est presque plus question de guerres continentales ; on ne songe pas à faire se ruer les unes contre les autres des armées de trois ou quatre millions d’hommes : les bourgeois ont trop peur d’une défaite qui se traduirait en Révolution ; d’un autre côté ils sont trop économes du sang des leurs depuis que le service a été plus ou moins également étendu aux membres de toutes les classes, et ils n’entendent pas que les fils à papa deviennent de la chair à canon... » (Applaudissements.)

On pourrait donc presque dire que l’ère des grandes guerres européennes est aujourd’hui close ; mais il y a d’autres guerres, qui, celles-là, vont surgir et surgissent tous les jours, ce sont les guerres pour les débouchés, pour les marchandises à écouler, à faire consommer par les jaunes de l’Extrême-Asie et par les noirs du centre de l’Afrique. C’est de ce côté que, loin de disparaître, la guerre menace d’être en permanence, et cette guerre-là, c’est la guerre capitaliste par excellence, la guerre pour le profit, entre les capitalistes de tous les pays, se disputant, au prix de notre or et de notre sang, le marché universel.

Eh bien, vous représentez-vous, dans le gouvernement capitaliste de chacun des pays de l’Europe, un socialiste présidant à ce genre d’entre-tuerie pour le vol ? Vous représentez-vous un Millerand anglais, un Millerand italien, un Millerand allemand s’ajoutant au Millerand français et engageant les prolétaires les uns contre les autres dans ces brigandages capitalistes ? Que resterait-il, je vous le demande, camarades, de la solidarité internationale ouvrière ? Le jour où le cas Millerand serait devenu un fait général, il faudrait dire adieu à tout internationalisme et devenir les nationalistes que ni vous, ni moi, ne consentirons jamais à être. (Applaudissements prolongés sur un grand nombre de bancs.)

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