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Manifeste du Surréalisme. Première Partie (1924) Par André Breton

dimanche 26 décembre 2021, par Robert Paris

Manifeste du Surréalisme. (1924)

Première partie

Par André Breton

Préface À La Réimpression Du Manifeste. (1929)

Il était à prévoir que, ce livre changeât et, dans la mesure où il mettait en jeu l’existence terrestre en la chargeant cependant de tout ce qu’elle comporte en deçà et au-delà des limites qu’on a coutume de lui assigner, que son sort dépendît étroitement du mien propre qui est, par exemple, d’avoir et de ne pas avoir écrit de livres. Ceux, qu’on m’attribue ne me semblent pas exercer sur moi une action plus déterminante que bien d’autres et sans doute n’en ai-je plus l’intelligence parfaite qu’on peut en avoir. À quelque débat qu’ait donné lieu le Manifeste du Surréalisme de 1924 à 1929, sans engagement valable ni pour ni contre, il est bien entendu qu’extérieurement à ce débat l’aventure humaine continuait à se courir avec le minimum de chances, presque de tous les côtés à la fois, selon les caprices de l’imagination qui fait à elle seule les choses réelles. Laisser rééditer un ouvrage de soi, comme celui qu’on aurait plus ou moins lu d’un autre, équivaut à « reconnaître » je ne dis pas même un enfant de qui l’on se serait préalablement assuré que les traits sont assez aimables, que la constitution est assez robuste, mais encore quoi que ce soit qui, ayant été aussi vaillamment que l’on voudra, ne peut plus être. Je n’y puis rien, sinon me condamner pour n’avoir pas en tout et toujours été prophète. Ne cesse d’être d’actualité la fameuse question posée par Arthur Cravan « d’un ton très fatigué et très vieux » à André Gide : « Monsieur Gide, où en sommes-nous avec le temps ? -Six heures moins un quart », répondait ce dernier sans y entendre malice. Ah ! il faut bien le dire, nous sommes mal, nous sommes très mal avec le temps.

Ici comme ailleurs l’aveu et le désaveu s’enchevêtrent. Je ne comprends pas pourquoi, ni comment, ni comment encore je vis, ni à plus forte raison ce que je vis. D’un système que je fais mien, que je m’adapte lentement, comme le surréalisme, s’il reste, s’il restera toujours de quoi m’ensevelir, tout de même il n’y aura jamais eu de quoi faire de moi ce que je voulais être, en y mettant toute la complaisance que je me témoigne. Complaisance relative en fonction de celle qu’on eût pu avoir pour moi (ou non- moi, je ne sais). Et pourtant je vis, j’ai découvert même que je tenais à la vie. Plus je me suis trouvé parfois de raisons d’en finir avec elle, plus je me suis surpris à admirer cette lame quelconque de parquet : c’était vraiment comme de la soie, de la soie qui eût été belle comme l’eau. J’aimais cette lucide douleur, comme si tout le drame universel en fût alors passé par moi, que j’en eusse soudain valu la peine. Mais je l’aimais à la lueur, comment dire, de choses nouvelles qu’ainsi je n’avais encore jamais vues briller. C’est à cela que j’ai compris que malgré tout la vie était donnée, qu’une force indépendante de celle d’exprimer et spirituellement de se faire entendre présidait, en ce qui concerne un homme vivant, à des réactions d’un intérêt inappréciable dont le secret sera emporté avec lui. Ce secret ne m’est pas dévoilé à moi-même et de ma part sa reconnaissance n’infirme en rien mon inaptitude déclarée à la méditation religieuse. Je crois seulement qu’entre ma pensée, telle qu’elle se dégage de ce qu’on a pu lire sous ma signature, et moi, que la nature véritable de ma pensée engage à quoi, je ne le sais pas encore, il y a un monde, un monde irrévisible de phantasmes, de réalisations d’hypothèses, de paris perdus et de mensonges dont une exploration rapide me dissuade d’apporter la moindre correction à cet ouvrage. Il y faudrait toute la vanité de l’esprit scientifique, toute la puérilité de ce besoin de recul qui nous vaut les âpres ménagements de l’histoire. Pour cette fois encore, fidèle à la volonté que je me suis toujours connue de passer outre à toute espèce d’obstacle sentimental, je ne m’attarderai pas à juger ceux de mes premiers compagnons qui ont pris peur et tourné bride, je ne me livrerai pas à la vaine substitution de noms moyennant quoi ce livre pourrait passer pour être à jour. Quitte, à rappeler seulement que les dons les plus précieux de l’esprit ne résistent pas à la perte d’une parcelle d’honneur, je ne ferai qu’affirmer ma confiance inébranlable dans le principe d’une activité qui ne m’a jamais déçu, qui me paraît valoir plus généreusement, plus absolument, plus follement que jamais qu’on s’y consacre et cela parce qu’elle seule est dispensatrice, encore qu’à de longs intervalles, des rayons transfigurants d’une grâce que je persiste en tous points à opposer à la grâce divine.

Manifeste Du Surréalisme. (1924)

Tant va la croyance à la vie, à ce que la vie a de plus précaire, la vie réelle s’entend, qu’à la fin cette croyance se perd. L’homme, ce rêveur définitif, de jour en jour plus mécontent de son sort, fait avec peine le tour des objets dont il a été amené à faire usage, et que lui a livrés sa nonchalance, ou son effort, son effort presque toujours, car il a consenti à travailler, tout au moins il n’a pas répugné à jouer sa chance (ce qu’il appelle sa chance !) Une grande modestie est à présent son partage : il sait quelles femmes il a eues, dans quelles aventures risibles il a trempé ; sa richesse ou sa pauvreté ne lui est de rien, il reste à cet égard l’enfant qui vient de naître et, quant à l’approbation de sa conscience morale, j’admets qu’il s’en passe aisément. S’il garde quelque lucidité, il ne peut que se retourner alors vers son enfance qui, pour massacrée qu’elle ait été par le soin des dresseurs, ne lui en semble pas moins pleine de charmes. Là, l’absence de toute rigueur connue lui laisse la perspective de plusieurs vies menées à la fois ; il s’enracine dans cette illusion ; il ne veut plus connaître que la facilité momentanée, extrême, de toutes choses. Chaque matin, des enfants partent sans inquiétude. Tout est près, les pires conditions matérielles sont excellentes. Les bois sont blancs ou noirs, on ne dormira jamais.

Mais il est vrai qu’on ne saurait aller si loin, il ne s’agit pas seulement de la distance. Les menaces s’accumulent, on cède, on abandonne une part du terrain à conquérir. Cette imagination qui n’admettait pas de bornes, on ne lui permet plus de s’exercer que selon les lois d’une utilité arbitraire ; elle est incapable d’assumer longtemps ce rôle inférieur et, aux environs de la vingtième année, préfère, en général, abandonner l’homme à son destin sans lumière.

Qu’il essaie plus tard, de-ci de-là, de se reprendre, ayant senti lui manquer peu à peu toutes raisons de vivre, incapable qu’il est devenu de se trouver à la hauteur d’une situation exceptionnelle telle que l’amour, il n’y parviendra guère. C’est qu’il appartient désormais corps et âme à une impérieuse nécessité pratique, qui ne souffre pas qu’on la perde de vue. Tous ses gestes manqueront d’ampleur ; toutes ses idées, d’envergure. Il ne se représentera, de ce qui lui arrive et peut lui arriver, que ce qui relie cet événement à une foule d’événements semblables, événements auxquels il n’a pas pris part, événements manqués. Que dis-je, il en jugera par rapport à un de ces événements, plus rassurants dans ses conséquences que les autres. Il n’y verra, sous aucun prétexte, son salut.

Chère imagination, ce que j’aime surtout en toi, c’est que tu ne pardonnes pas.

Le seul mot de liberté est tout ce qui m’exalte encore. Je le crois propre à entretenir, indéfiniment, le vieux fanatisme humain. Il répond sans doute à ma seule aspiration légitime. Parmi tant de disgrâces dont nous héritons, il faut bien reconnaître que la plus grande liberté d’esprit nous est laissée. À nous de ne pas en mésuser gravement. Réduire l’imagination à l’esclavage, quand bien même il y irait de ce qu’on appelle grossièrement le bonheur, c’est se dérober tout ce qu’on trouve, au fond de soi, de justice suprême. La seule imagination me rend compte de ce qui peut être, et c’est assez pour lever un peu le terrible interdit ; assez aussi pour que je m’abandonne à elle sans crainte de me tromper (comme si l’on pouvait se tromper davantage). Où commence-t-elle à devenir mauvaise et où s’arrête la sécurité de l’esprit ? Pour l’esprit, la possibilité d’errer n’est-elle pas plutôt la contingence du bien ?

Reste la folie, « la folie qu’on enferme » a-t-on si bien dit. Celle-là ou l’autre... Chacun sait, en effet, que les fous ne doivent leur internement qu’à un petit nombre d’actes légalement répréhensibles, et que, faute de ces actes, leur liberté (ce qu’on voit de leur liberté) ne saurait être en jeu. Qu’ils soient, dans une mesure quelconque, victimes de leur imagination, je suis prêt à l’accorder, en ce sens qu’elle les pousse à l’inobservance de certaines règles, hors desquelles le genre se sent visé, ce que tout homme est payé pour savoir. Mais le profond détachement dont ils témoignent à l’égard de la critique que nous portons sur eux, voire des corrections diverses qui leur sont infligées, permet de supposer qu’ils puisent un grand réconfort dans leur imagination, qu’ils goûtent assez leur délire pour supporter qu’il ne soit valable que pour eux. Et, de fait, les hallucinations, les illusions, etc., ne sont pas une source de jouissance négligeable. La sensualité la mieux ordonnée y trouve sa part et je sais que j’apprivoiserais bien des soirs cette jolie main qui, aux dernières pages de L’Intelligence, de Taine, se livre à de curieux méfaits. Les confidences des fous, je passerais ma vie à les provoquer. Ce sont gens d’une honnêteté scrupuleuse, et dont l’innocence n’a d’égale que la mienne. Il fallut que Colomb partît avec des fous pour découvrir l’Amérique. Et voyez comme cette folie a pris corps, et duré.

Ce n’est pas la crainte de la folie qui nous forcera à laisser en berne le drapeau de l’imagination.

Le procès de l’attitude réaliste demande à être instruit, après le procès de l’attitude matérialiste. Celle-ci, plus poétique, d’ailleurs, que la précédente, implique de la part de l’homme un orgueil, certes, monstrueux, mais non une nouvelle et plus complète déchéance. Il convient d’y voir, avant tout, une heureuse réaction contre quelques tendances dérisoires du spiritualisme. Enfin, elle n’est pas incompatible avec une certaine élévation de pensée.

Par contre, l’attitude réaliste, inspirée du positivisme, de saint Thomas à Anatole France, m’a bien l’air hostile à tout essor intellectuel et moral. Je l’ai en horreur, car elle est faite de médiocrité, de haine et de plate suffisance. C’est elle qui engendre aujourd’hui ces livres ridicules, ces pièces insultantes. Elle se fortifie sans cesse dans les journaux et fait échec à la science, à l’art, en s’appliquant à flatter l’opinion dans ses goûts les plus bas ; la clarté confinant à la sottise, la vie des chiens. L’activité des meilleurs esprits s’en ressent ; la loi du moindre effort finit par s’imposer à eux comme aux autres. Une conséquence plaisante de cet état de choses, en littérature par exemple, est l’abondance des romans. Chacun y va de sa petite « observation ». Par besoin d’épuration, M. Paul Valéry proposait dernièrement de réunir en anthologie un aussi grand nombre que possible de débuts de romans, de l’insanité desquels il attendait beaucoup. Les auteurs les plus fameux seraient mis à contribution. Une telle idée fait encore honneur à Paul Valéry qui, naguère, à propos des romans, m’assurait qu’en ce qui le concerne, il se refuserait toujours à écrire : La marquise sortit à cinq heures. Mais a-t-il tenu parole ?

Si le style d’information pure et simple, dont la phrase précitée, offre un exemple, a cours presque seul dans les romans, c’est, il faut le reconnaître, que l’ambition des auteurs ne va pas très loin. Le caractère circonstanciel, inutilement particulier, de chacune de leurs notations, me donne à penser qu’ils s’amusent à mes dépens. On ne m’épargne aucune des hésitations du personnage : sera-t-il blond, comment s’appellera-t-il, irons-nous le prendre en été ? Autant de questions résolues une fois pour toutes, au petit bonheur ; il ne m’est laissé d’autre pouvoir discrétionnaire que de fermer le livre, ce dont je ne me fais pas faute aux environs de la première page. Et les descriptions ! Rien n’est comparable au néant de celles-ci ; ce n’est que superpositions d’images de catalogue, l’auteur en prend de plus en plus à son aise, il saisit l’occasion de me glisser ses cartes postales, il cherche à me faire tomber d’accord avec lui sur des lieux communs :

La petite pièce dans laquelle le jeune homme fut introduit était tapissée de papier jaune : il y avait des géraniums et des rideaux de mousseline aux fenêtres ; le soleil couchant jetait sur tout cela une lumière crue... La chambre ne renfermait rien de particulier. Les meubles, en bois jaune, étaient tous très vieux. Un divan avec un grand dossier renversé, une table de forme ovale vis-à-vis du divan, une toilette et une glace adossées au trumeau, des chaises le long des murs, deux ou trois gravures sans valeur qui représentaient des demoiselles allemandes avec des oiseaux dans les mains, - voilà à quoi se réduisait l’ameublement. (1)

Que l’esprit se propose, même passagèrement, de tels motifs, je ne suis pas d’humeur à l’admettre. On soutiendra que ce dessin d’école vient à sa place, et qu’à cet endroit du livre l’auteur a ses raisons pour m’accabler. Il n’en perd pas moins son temps, car je n’entre pas dans sa chambre. La paresse, la fatigue des autres ne me retiennent pas. J’ai de la continuité de la vie une notion trop instable pour égaler aux meilleures mes minutes de dépression, de faiblesse. Je veux qu’on se taise, quand on cesse de ressentir. Et comprenez bien que je n’incrimine pas le manque d’originalité pour le manque d’originalité. Je dis seulement que je ne fais pas état des moments nuls de ma vie, que de la part de tout homme il peut être indigne de cristalliser ceux qui lui paraissent tels. Cette description de chambre, permettez-moi de la passer, avec beaucoup d’autres.

Holà, j’en suis à la psychologie, sujet sur lequel je n’aurai garde de plaisanter.

L’auteur s’en prend à un caractère, et, celui-ci étant donné, fait pérégriner son héros à travers le monde. Quoi qu’il arrive, ce héros, dont les actions et les réactions sont admirablement prévues, se doit de ne pas déjouer, tout en ayant l’air de les déjouer, les calculs dont il est l’objet. Les vagues de la vie peuvent paraître l’enlever, le rouler, le faire descendre, il relèvera toujours de ce type humain formé. Simple partie d’échecs dont je me désintéresse fort, l’homme, quel qu’il soit, m’étant un médiocre adversaire. Ce que je ne puis supporter, ce sont ces piètres discussions relativement à tel ou tel coup, dès lors qu’il ne s’agit ni de gagner ni de perdre. Et si le jeu n’en vaut pas la chandelle, si la raison objective dessert terriblement, comme c’est le cas, celui qui y fait appel, ne convient-il pas de s’abstraire de ces catégories ? « La diversité est si ample, que tous les tons de voix, tous les marchers, toussers, mouchers, éternuers (2) » Si une grappe n’a pas deux grains pareils, pourquoi voulez-vous que je vous décrive ce grain par l’autre, par tous les autres, que j’en fasse un grain bon à manger ? L’intraitable manie qui consiste à ramener l’inconnu au connu, au classable, berce les cerveaux. Le désir d’analyse l’emporte sur les sentiments. (3) Il en résulte des exposés de longueur qui ne tirent leur force persuasive que de leur étrangeté même, et n’en imposent au lecteur que par l’appel à un vocabulaire abstrait, d’ailleurs assez mal défini. Si les idées générales que la philosophie se propose jusqu’ici de débattre marquaient par là leur incursion définitive dans un domaine plus étendu, je serais le premier à m’en réjouir. Mais ce n’est encore que marivaudage ; jusqu’ici, les traits d’esprit et autres bonnes manières nous dérobent à qui mieux mieux la véritable pensée qui se cherche elle-même, au lieu de s’occuper à se faire des réussites. Il me paraît que tout acte porte en lui- même sa justification, du moins pour qui a été capable de le commettre, qu’il est doué d’un pouvoir rayonnant que la moindre glose est de nature à affaiblir. Du fait de cette dernière, il cesse même, en quelque sorte, de se produire. Il ne gagne rien à être ainsi distingué. Les héros de Stendhal tombent sous le coup des appréciations de cet auteur, appréciations plus ou moins heureuses, qui n’ajoutent rien à leur gloire. Où nous les retrouvons vraiment, c’est là où Stendhal les a perdus.

Nous vivons encore sous le règne de la logique, voilà, bien entendu, à quoi je voulais en venir. Mais les procédés logiques, de nos jours, ne s’appliquent plus qu’à la résolution de problèmes d’intérêt secondaire. Le rationalisme absolu qui reste de mode ne permet de considérer que des faits relevant étroitement de notre expérience. Les fins logiques, par contre, nous échappent. Inutile d’ajouter que l’expérience même s’est vu assigner des limites. Elle tourne dans une cage d’où il est de plus en plus difficile de la faire sortir. Elle s’appuie, elle aussi, sur l’utilité immédiate, et elle est gardée par le bon sens. Sous couleur de civilisation, sous prétexte de progrès, on est parvenu à bannir de l’esprit tout ce qui se peut taxer à tort ou à raison de superstition, de chimère ; à proscrire tout mode de recherche de la vérité qui n’est pas conforme à l’usage. C’est par le plus grand hasard, en apparence, qu’a été récemment rendue à la lumière une partie du monde intellectuel, et à mon sens de beaucoup la plus importante, dont on affectait de ne plus se soucier. Il faut en rendre grâce aux découvertes de Freud. Sur la foi de ces découvertes, un courant d’opinion se dessine enfin, à la faveur duquel l’explorateur humain pourra pousser plus loin ses investigations, autorisé qu’il sera à ne plus seulement tenir compte des réalités sommaires. L’imagination est peut-être sur le point de reprendre ses droits. Si les profondeurs de notre esprit recèlent d’étranges forces capables d’augmenter celles de la surface, ou de lutter victorieusement contre elles, il y a tout intérêt à les capter, à les capter d’abord, pour les soumettre ensuite, s’il y a lieu, au contrôle de notre raison. Les analystes eux-mêmes n’ont qu’à y gagner. Mais il importe d’observer qu’aucun moyen n’est désigné a priori pour la conduite de cette entreprise, que jusqu’à nouvel ordre elle peut passer pour être aussi bien du ressort des poètes que des savants et que son succès ne dépend pas des voies plus ou moins capricieuses qui seront suivies.

C’est à très juste titre que Freud a fait porter sa critique sur le rêve. Il est inadmissible, en effet, que cette part considérable de l’activité psychique (puisque, au moins de la naissance de l’homme à sa mort, la pensée ne présente aucune solution de continuité, la somme des moments de rêve, au point de vue temps, à ne considérer même que le rêve pur, celui du sommeil, n’est pas inférieure à la somme des moments de réalité, bornons- nous à dire : des moments de veille) ait encore si peu retenu l’attention. L’extrême différence d’importance, de gravité, que présentent pour l’observateur ordinaire les événements de la veille et ceux du sommeil, a toujours été pour m’étonner. C’est que l’homme, quand il cesse de dormir, est avant tout le jouet de sa mémoire, et qu’à l’état normal celle-ci se plaît à lui retracer faiblement les circonstances du rêve, à priver ce dernier de toute conséquence actuelle, et à faire partir le seul déterminant du point où il croit, quelques heures plus tôt, l’avoir laissé : cet espoir ferme, ce souci. Il a l’illusion de continuer quelque chose qui en vaut la peine. Le rêve se trouve ainsi ramené à une parenthèse, comme la nuit. Et pas plus qu’elle, en général, il ne porte conseil. Ce singulier état de choses me paraît appeler quelques réflexions :

1° Dans les limites où il s’exerce (passe pour s’exercer), selon toute apparence le rêve est continu et porte trace d’organisation. Seule la mémoire s’arroge le droit d’y faire des coupures, de ne pas tenir compte des transitions et de nous représenter plutôt une série de rêves que le rêve. De même, nous n’avons à tout instant des réalités qu’une figuration distincte, dont la coordination est affaire de volonté (4) Ce qu’il importe de remarquer, c’est que rien ne nous permet d’induire à une plus grande dissipation des éléments constitutifs du rêve. Je regrette d’en parler selon une formule qui exclut le rêve, en principe. À quand les logiciens, les philosophes dormants ? Je voudrais dormir, pour pouvoir me livrer aux dormeurs, comme je me livre à ceux qui me lisent, les yeux bien ouverts ; pour cesser de faire, prévaloir en cette matière le rythme conscient de ma pensée. Mon rêve de cette dernière nuit, peut-être poursuit-il celui de la nuit précédente, et sera-t-il poursuivi la nuit prochaine, avec une rigueur méritoire. C’est bien possible, comme on dit. Et comme il n’est aucunement prouvé que, ce faisant, la « réalité » qui m’occupe subsiste à l’état de rêve, qu’elle ne sombre pas dans l’immémorial, pourquoi n’accorderais-je pas au rêve ce que je refuse parfois à la réalité, soit cette valeur de certitude en elle-même, qui, dans son temps, n’est point exposée à mon désaveu ? Pourquoi n’attendrais-je pas de l’indice du rêve plus que je n’attends d’un degré de conscience chaque jour plus élevé ? Le rêve ne peut-il être appliqué, lui aussi, à la résolution des questions fondamentales de la vie ? Ces questions sont-elles les mêmes dans un cas que dans l’autre et, dans le rêve, ces questions sont-elles, déjà ? Le rêve est-il moins lourd de sanctions que le reste ? Je vieillis et, plus que cette réalité à laquelle je crois m’astreindre, c’est peut-être le rêve, l’indifférence où je le tiens qui me fait vieillir.

2° Je prends, encore une fois, l’état de veille. Je suis obligé de le tenir pour un phénomène d’interférence. Non seulement l’esprit témoigne, dans ces conditions, d’une étrange tendance à la désorientation (c’est l’histoire des lapsus et méprises de toutes sortes dont le secret commence à nous être livré), mais encore il ne semble pas que, dans son fonctionnement normal, il obéisse à bien autre chose qu’à des suggestions qui lui viennent de cette nuit profonde dont je le recommande. Si bien conditionné qu’il soit, son équilibre est relatif. Il ose à peine s’exprimer et, s’il le fait, c’est pour se borner à constater que telle idée, telle femme lui fait de l’effet. Quel effet, il serait bien incapable de le dire, il donne par là la mesure de son subjectivisme, et rien de plus. Cette idée, cette femme le trouble, elle l’incline à moins de sévérité. Elle a pour action de l’isoler une seconde de son dissolvant et de le déposer au ciel, en beau précipité qu’il peut être, qu’il est. En désespoir de cause, il invoque alors le hasard, divinité plus obscure que les autres, à qui il attribue tous ses égarements. Qui me dit que l’angle sous lequel se présente cette idée qui le touche, ce qu’il aime dans l’oeil de cette femme n’est pas précisément ce qui le rattache à son rêve, l’enchaîne à des données que par sa faute il a perdues ? Et s’il en était autrement, de quoi peut-être ne serait-il pas capable ? Je voudrais lui donner la clé de ce couloir.

3° L’esprit de l’homme qui rêve se satisfait pleinement de ce qui lui arrive. L’angoissante question de la possibilité ne se pose plus. Tue, vole plus vite, aime tant qu’il te plaira. Et si tu meurs, n’es-tu pas certain de te réveiller d’entre les morts ? Laisse-toi conduire, les événements ne souffrent pas que tu les diffères. Tu n’as pas de nom. La facilité de tout est inappréciable.

Quelle raison, je le demande, raison tellement plus large que l’autre, confère au rêve cette allure naturelle, me fait accueillir sans réserves une foule d’épisodes dont l’étrangeté à l’heure où j’écris me foudroierait ? Et pourtant j’en puis croire mes yeux, mes oreilles ; ce beau jour est venu, cette bête a parlé.

Si l’éveil de l’homme est plus dur, s’il rompt trop bien le charme, c’est qu’on l’a amené à se faire une pauvre idée de l’expiation.

4° De l’instant où il sera soumis à un examen méthodique, où, par des moyens à déterminer, on parviendra à nous rendre compte du rêve dans son intégrité (et cela suppose une discipline de la mémoire qui porte sur des générations ; commençons tout de même par enregistrer les faits saillants), où sa courbe se développera avec une régularité et une ampleur sans pareilles, on peut espérer que les mystères qui n’en sont pas feront place au grand Mystère. Je crois à la résolution future de ces deux états, en apparence si contradictoires, que sont le rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue, de surréalité, si l’on peut ainsi dire. C’est à sa conquête que je vais, certain de n’y pas parvenir mais trop insoucieux de ma mort pour ne pas supputer un peu les joies d’une telle, possession.

On raconte que chaque jour, au moment de s’endormir, Saint-Pol- Roux faisait, naguère placer, sur la porte de son manoir de Camaret, un écriteau sur lequel on pouvait lire : LE POÈTE TRAVAILLE.

Il y aurait encore beaucoup à dire mais, chemin faisant, je n’ai voulu qu’effleurer un sujet qui nécessiterait à lui seul un exposé très long et une tout autre rigueur ; j’y reviendrai. Pour cette fois, mon intention était de faire justice de la haine du merveilleux qui sévit chez certains hommes, de ce ridicule sous lequel ils veulent le faire tomber. Tranchons-en : le merveilleux est toujours beau, n’importe quel merveilleux est beau, il n’y a même que le merveilleux qui soit beau.

Dans le domaine littéraire, le merveilleux seul est capable de féconder des oeuvres ressortissant à un genre inférieur tel que le roman et d’une façon générale tout ce qui participe de l’anecdote. Le Moine, de Lewis, en est une preuve admirable. Le souffle du merveilleux l’anime tout entier. Bien avant que l’auteur ait délivré ses principaux personnages de toute contrainte temporelle, on les sent prêts à agir avec une fierté sans précédent. Cette passion de l’éternité qui les soulève sans cesse prête des accents inoubliables à leur tourment et au mien. J’entends que ce livre n’exalte, du commencement à la fin, et le plus purement du monde, que ce qui de l’esprit aspire à quitter le sol et que, dépouillé d’une partie insignifiante de son affabulation romanesque, à la mode du temps, il constitue un modèle de justesse, et d’innocente grandeur (5) Il me semble qu’on n’a pas fait mieux et que le personnage de Mathilde, en particulier, est la création la plus émouvante qu’on puisse mettre à l’actif de ce mode figuré en littérature. C’est moins un personnage qu’une tentation continue. Et si un personnage n’est pas une tentation, qu’est-il ? Tentation extrême que celui-là. Le « rien n’est impossible à qui sait oser » donne dans Le Moine toute sa mesure convaincante. Les apparitions y jouent un rôle logique, puisque l’esprit critique ne s’en empare pas pour les contester. De même le châtiment d’Ambrosio est traité de façon légitime, puisqu’il est finalement accepté par l’esprit critique comme dénouement naturel.

Il peut paraître arbitraire que je propose ce modèle, lorsqu’il s’agit du merveilleux, auquel les littératures du nord et les littératures orientales ont fait emprunt sur emprunt, sans parler des littératures proprement religieuses de tous les pays. C’est que la plupart des exemples que ces littératures auraient pu me fournir sont entachés de puérilité, pour la seule raison qu’elles s’adressent aux enfants. De bonne heure ceux-ci sont sevrés de merveilleux, et, plus tard, ne gardent pas une assez grande virginité d’esprit pour prendre un plaisir extrême à Peau d’Âne. Si charmants soient-ils, l’homme croirait déchoir à se nourrir de contes de fées, et j’accorde que ceux-ci ne sont pas tous de son âge. Le tissu des invraisemblances adorables demande à être un peu plus fin, à mesure qu’on avance, et l’on en est encore à attendre ces espèces d’araignées... Mais les facultés ne changent radicalement pas. La peur, l’attrait de l’insolite, les chances, le goût du luxe, sont ressorts auxquels on ne fera jamais appel en vain. Il y a des contes à écrire pour les grandes personnes, des contes encore presque bleus.

Le merveilleux n’est pas le même à toutes les époques ; il participe obscurément d’une sorte de révélation générale dont le détail seul nous parvient : ce sont les ruines romantiques, le mannequin moderne ou tout autre symbole propre à remuer la sensibilité humaine durant un temps. Dans ces cadres qui nous font sourire, pourtant se peint toujours l’irrémédiable inquiétude humaine, et c’est pourquoi je les prends en considération, pourquoi je les juge inséparables de quelques productions géniales, qui en sont plus que les autres douloureusement affectées. Ce sont les potences de Villon, les grecques de Racine, les divans de Baudelaire. Ils coïncident avec une éclipse du goût que je suis fait pour endurer, moi qui me fais du goût l’idée d’une grande tache. Dans le mauvais goût de mon époque, je m’efforce d’aller plus loin qu’aucun autre. À moi, si j’avais vécu en 1820, à moi « la nonne sanglante », à moi de ne pas épargner ce sournois et banal « Dissimulons » dont parle le parodique Cuisin, à moi, à moi de parcourir dans des métaphores gigantesques, comme il dit, toutes les phases du « Disque argenté ». Pour aujourd’hui je pense à un château dont la moitié n’est pas forcément en ruine ; ce château m’appartient, je le vois dans un site agreste, non loin de Paris. Ses dépendances n’en finissent plus, et quant à l’intérieur, il a été terriblement restauré, de manière à ne rien laisser à désirer sous le rapport du confort. Des autos stationnent à la porte, dérobée par l’ombre des arbres. Quelques- uns de mes amis y sont installés à demeure : voici Louis Aragon qui part ; il n’a que le temps de vous saluer ; Philippe Soupault se lève avec les étoiles et Paul Éluard, notre grand Éluard, n’est pas encore rentré. Voici Robert Desnos et Roger Vitrac, qui déchiffrent dans le parc un vieil édit sur le duel ; Georges Auric, Jean Paulhan ; Max Morise, qui rame si bien, et Benjamin Péret, dans ses équations d’oiseaux ; et Joseph Delteil ; et Jean Carrive ; et Georges Limbour, et Georges Limbour (il y a toute une haie de Georges Limbour) ; et Marcel Noll ; voici T. Fraenkel qui nous fait signe de son ballon captif, Georges Malkine, Antonin Artaud, Francis Gérard, Pierre Naville, J.-A. Boiffard, puis Jacques Baron et son frère, beaux et cordiaux, tant d’autres encore, et des femmes ravissantes, ma foi. Ces jeunes gens, que voulez-vous qu’ils se refusent, leurs désirs sont, pour la richesse, des ordres. Francis Picabia vient nous voir et, la semaine dernière, dans la galerie des glaces, on a reçu un nommé Marcel Duchamp qu’on ne connaissait pas encore. Picasso chasse dans les environs. L’esprit de démoralisation a élu domicile dans le château, et c’est à lui que nous avons affaire chaque fois qu’il est question de relation avec nos semblables, mais les portes sont toujours ouvertes et on ne commence pas par « remercier » le monde, vous savez. Du reste, la solitude est vaste, nous ne nous rencontrons pas souvent. Puis l’essentiel n’est-il pas que nous soyons nos maîtres, et les maîtres des femmes, de l’amour, aussi ?

On va me convaincre de mensonge poétique : chacun s’en ira répétant que j’habite rue Fontaine, et qu’il ne boira pas de cette eau. Parbleu ! Mais ce château dont je lui fais les honneurs, est- il sûr que ce soit une image ? Si ce palais existait, pourtant ! Mes hôtes sont là pour en répondre ; leur caprice est la route lumineuse qui y mène. C’est vraiment à notre fantaisie que nous vivons, quand nous y sommes. Et comment ce que fait l’un pourrait- il gêner l’autre, là, à l’abri de la poursuite sentimentale et au rendez-vous des occasions ?

L’homme propose et dispose. Il ne tient qu’à lui de s’appartenir tout entier, c’est-à-dire de maintenir à l’état anarchique la bande chaque jour plus redoutable de ses désirs. La poésie le lui enseigne. Elle porte en elle la compensation parfaite des misères que nous endurons. Elle peut être une ordonnatrice, aussi, pour peu que sous le coup d’une déception moins intime on s’avise de la prendre au tragique. Le temps vienne où elle décrète la fin de l’argent et rompe seule le pain du ciel pour la terre ! Il y aura encore des assemblées sur les places publiques, et des mouvements auxquels vous n’avez pas espéré prendre part. Adieu les sélections absurdes, les rêves de gouffre, les rivalités, les longues patiences, la fuite des saisons, l’ordre artificiel des idées, la rampe du danger, le temps pour tout ! Qu’on se donne seulement la peine de pratiquer la poésie. N’est-ce pas à nous, qui déjà en vivons, de chercher à faire prévaloir ce que nous tenons pour notre plus ample informé ?

N’importe s’il y a quelque disproportion entre cette défense et l’illustration qui la suivra. Il s’agissait de remonter aux sources de l’imagination poétique, et, qui plus est, de s’y tenir. C’est ce que je ne prétends pas avoir fait. Il faut prendre beaucoup sur soi pour vouloir s’établir dans ces régions reculées où tout a d’abord l’air de se passer si mal, à plus forte raison pour vouloir y conduire quelqu’un. Encore n’est-on jamais sûr d’y être tout à fait. Tant qu’à se déplaire, on est aussi bien disposé à s’arrêter ailleurs. Toujours est-il qu’une flèche indique maintenant la direction de ces pays et que l’atteinte du but véritable ne dépend plus que de l’endurance du voyageur.

On connaît, à peu de chose près, le chemin suivi. J’ai pris soin de raconter, au cours d’une étude sur le cas de Robert Desnos, intitulée : ENTRÉE DES MÉDIUMS (6), que j’avais été amené à « fixer mon attention sur des phrases plus ou moins partielles qui, en pleine solitude, à l’approche du sommeil, deviennent perceptibles pour l’esprit sans qu’il soit possible de leur découvrir une détermination préalable ». Je venais alors de tenter l’aventure poétique avec le minimum de chances, c’est-à-dire que mes aspirations étaient les mêmes qu’aujourd’hui, mais que j’avais foi en la lenteur d’élaboration pour me sauver de contacts inutiles, de contacts que je réprouvais grandement. C’était là une pudeur de la pensée dont il me reste encore quelque chose. À la fin de ma vie, je parviendrai sans doute difficilement à parler comme on parle, à excuser ma voix et le petit nombre de mes gestes. La vertu de la parole (de l’écriture : bien davantage) me paraissait tenir à la faculté de raccourcir de façon saisissante l’exposé (puisque exposé il y avait) d’un petit nombre de faits, poétiques ou autres, dont je me faisais la substance. Je m’étais figuré que Rimbaud ne procédait pas autrement. Je composais, avec un souci de variété qui méritait mieux, les derniers poèmes de Mont de Piété, c’est-à-dire que j’arrivais à tirer des lignes blanches de ce livre un parti incroyable. Ces lignes étaient l’oeil fermé sur des opérations de pensée que je croyais devoir dérober au lecteur. Ce n’était pas tricherie de ma part, mais amour de brusquer. J’obtenais l’illusion d’une complicité possible, dont je me passais de moins en moins. Je m’étais mis à choyer immodérément les mots pour l’espace qu’ils admettent autour d’eux, pour leurs tangences avec d’autres mots innombrables que je ne prononçais pas. Le poème FORÊT NOIRE relève exactement de cet état d’esprit. J’ai mis six mois à l’écrire et l’on peut croire que je ne me suis pas reposé un seul jour. Mais il y allait de l’estime que je me portais alors, n’est-ce pas assez, on me comprendra. J’aime ces confessions stupides. En ce temps-là, la pseudo-poésie cubiste cherchait à s’implanter, mais elle était sortie désarmée du cerveau de Picasso et en ce qui me concerne je passais pour ennuyeux comme la pluie (je le passe encore). Je me doutais, d’ailleurs, qu’au point de vue poétique je faisais fausse route, mais je me sauvais la mise comme je pouvais, bravant le lyrisme à coups de définitions et de recettes (les phénomènes dada n’allaient pas tarder à se produire) et faisant mine de chercher une application de la poésie dans la publicité (je prétendais que le monde finirait, non par un beau livre, mais par une belle réclame pour l’enfer ou pour le ciel).

À la même époque, un homme, pour le moins aussi ennuyeux que moi, Pierre Reverdy, écrivait :

L’image est une création pure de l’esprit.

Elle ne peut naître d’une comparaison mais du rapprochement de deux réalités plus ou moins éloignées.

Plus les rapports des deux réalités rapprochées seront lointains et justes, plus l’image sera forte - plus elle aura de puissance émotive et de réalité poétique... etc. (7)

Ces mots, quoique sibyllins pour les profanes, étaient de très forts révélateurs et je les méditai longtemps. Mais l’image me fuyait. L’esthétique de Reverdy, esthétique toute a posteriori, me faisait prendre les effets pour les causes. C’est sur ces entrefaites que je fus amené à renoncer définitivement à mon point de vue.

Un soir donc, avant de m’endormir, je perçus, nettement articulée au point qu’il était impossible d’y changer un mot, mais distraite cependant du bruit de toute voix, une assez bizarre phrase qui me parvenait sans porter trace des événements auxquels, de l’aveu de ma conscience, je me trouvais mêlé à cet instant-là, phrase qui me parut insistante, phrase oserai-je dire qui cognait à la vitre. J’en pris rapidement notion et me disposais à passer outre quand son caractère organique me retint. En vérité cette phrase m’étonnait ; je ne l’ai malheureusement pas retenue jusqu’à ce jour, c’était quelque chose comme : « Il y a un homme coupé en deux par la fenêtre » mais elle ne pouvait souffrir d’équivoque, accompagnée qu’elle était de la faible représentation visuelle (8) d’un homme marchant et tronçonné à mi-hauteur par une fenêtre perpendiculaire à l’axe de son corps. À n’en pas douter il s’agissait du simple redressement dans l’espace d’un homme qui se tient penché à la fenêtre. Mais cette fenêtre ayant suivi le déplacement de l’homme, je me rendis compte que j’avais affaire à une image d’un type assez rare et je n’eus vite d’autre idée que de l’incorporer à mon matériel de construction poétique. Je ne lui eus pas plus tôt accordé ce crédit que d’ailleurs elle fit place à une succession à peine intermittente de phrases qui ne me surprirent guère moins et me laissèrent sous l’impression d’une gratuité telle que l’empire que j’avais pris jusque-là sur moi- même me parut illusoire et que je ne songeai plus qu’à mettre fin à l’interminable querelle qui a lieu en moi. (9)

Tout occupé que j’étais encore de Freud à cette époque et familiarisé avec ses méthodes d’examen que j’avais eu quelque peu l’occasion de pratiquer sur des malades pendant la guerre, je résolus d’obtenir de moi ce qu’on cherche à obtenir d’eux, soit un monologue de débit aussi rapide que possible, sur lequel l’esprit critique du sujet ne fasse porter aucun jugement, qui ne s’embarrasse, par suite, d’aucune réticence, et qui soit aussi exactement que possible la pensée parlée. Il m’avait paru, et il me paraît encore - la manière dont m’était parvenue la phrase de l’homme coupé en témoignait -que la vitesse de la pensée n’est pas supérieure à celle de la parole, et qu’elle ne défie pas forcément la langue, ni même la plume qui court. C’est dans ces dispositions que Philippe Soupault, à qui j’avais fait part de ces premières conclusions, et moi nous entreprîmes de noircir du papier, avec un louable mépris de ce qui pourrait s’ensuivre littérairement. La facilité de réalisation fit le reste. À la fin du premier jour, nous pouvions nous lire une cinquantaine de pages obtenues par ce moyen, commencer à comparer nos résultats. Dans l’ensemble, ceux de Soupault et les miens présentaient une remarquable analogie : même vice de construction, défaillances de même nature, mais aussi, de part et d’autre, l’illusion d’une verve extraordinaire, beaucoup d’émotion, un choix considérable d’images d’une qualité telle que nous n’eussions pas été capables d’en préparer une seule de longue main, un pittoresque très spécial et, de-ci de-là, quelque proposition d’une bouffonnerie aiguë. Les seules différences que présentaient nos deux textes me parurent tenir essentiellement à nos humeurs réciproques, celle de Soupault moins statique que la mienne et, s’il me permet cette légère critique, à ce qu’il avait commis l’erreur de distribuer au haut de certaines pages, et par esprit, sans doute, de mystification, quelques mots en guise de titres. Je dois, par contre, lui rendre cette justice qu’il s’opposa toujours, de toutes ses forces, au moindre remaniement, à la moindre correction au cours de tout passage de ce genre qui me semblait plutôt mal venu. En cela certes il eut tout à fait raison. (10) Il est, en effet, fort difficile d’apprécier à leur juste valeur les divers éléments en présence, on peut même dire qu’il est impossible de les apprécier à première lecture. À vous qui écrivez, ces éléments, en apparence, vous sont aussi étrangers qu’à tout autre et vous vous en défiez naturellement. Poétiquement parlant, ils se recommandent surtout par un très haut degré d’absurdité immédiate, le propre de cette absurdité, à un examen plus approfondi, étant de céder la place à tout ce qu’il y a d’admissible, de légitime au monde : la divulgation d’un certain nombre de propriétés et de faits non moins objectifs, en somme, que les autres.

En hommage à Guillaume Apollinaire, qui venait de mourir et qui, à plusieurs reprises, nous paraissait avoir obéi à un entraînement de ce genre, sans toutefois y avoir sacrifié de médiocres moyens littéraires, Soupault et moi nous désignâmes sous le nom de Surréalisme le nouveau mode d’expression pure que nous tenions à notre disposition et dont il nous tardait de faire bénéficier nos amis. Je crois qu’il n’y a plus aujourd’hui à revenir sur ce mot et que l’acception dans laquelle nous l’avons pris a prévalu généralement sur son acception appollinarienne. À plus juste titre encore, sans doute aurions-nous pu nous emparer du mot SUPERNATURALISME, employé par Gérard de Nerval dans la dédicace des Filles de Feu. (11) Il semble, en effet, que Nerval posséda à merveille l’esprit dont nous nous réclamons, Apollinaire n’ayant possédé, par contre, que la lettre, encore imparfaite, du surréalisme et s’étant montré impuissant à en donner un aperçu théorique qui nous retienne. Voici deux phrases de Nerval qui me paraissent à cet égard, très significatives :

Je vais vous expliquer, mon cher Dumas, le phénomène dont vous avez parlé plus haut. Il est, vous le savez, certains conteurs qui ne peuvent inventer sans s’identifier aux personnages de leur imagination. Vous savez avec quelle conviction notre vieil ami Nodier racontait comment il avait eu le malheur d’être guillotiné à l’époque de la Révolution ; on en devenait tellement persuadé que l’on se demandait comment il était parvenu à se faire recoller la tête.

... Et puisque vous avez eu l’imprudence de citer un des sonnets composés dans cet état de rêverie SUPERNATURALISME, comme diraient les Allemands, il faut que vous les entendiez tous. Vous les trouverez à la fin du volume. Ils ne sont guère plus obscurs que la métaphysique d’Hegel ou les MÉMORABLES de Swedenborg, et perdraient de leur charme à être expliqués, si la chose était possible, concédez-moi du moins le mérite de l’expression... (12) »

C’est de très mauvaise foi qu’on nous contesterait le droit d’employer le mot Surréalisme dans le sens très particulier où nous l’entendons, car il est clair qu’avant nous ce mot n’avait pas fait fortune. Je le définis donc une fois pour toutes :

Surréalisme, n. m. Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale.

ENCYCL. Philos. Le surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d’associations négligées jusqu’à lui, à la toute-puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée. Il tend à ruiner définitivement tous les autres mécanismes psychiques et à se substituer à eux dans la résolution des principaux problèmes de la vie. Ont fait acte de Surréalisme ABSOLU MM. Aragon, Baron, Boiffard, Breton, Carrive, Crevel, Delteil, Desnos, Éluard, Gérard, Limbour, Malkine, Morise, Naville, Noll, Péret, Picon, Soupault, Vitrac.

Ce semble bien être, jusqu’à présent, les seuls, et il n’y aurait pas à s’y tromper, n’était le cas passionnant d’Isidore Ducasse, sur lequel je manque de données. Et certes, à ne considérer que superficiellement leurs résultats, bon nombre de poètes pourraient passer pour surréalistes, à commencer par Dante et, dans ses meilleurs jours, Shakespeare. Au cours des différentes tentatives de réduction auxquelles je me suis livré de ce qu’on appelle, par abus de confiance, le génie, je n’ai rien trouvé qui se puisse attribuer finalement à un autre processus que celui-là.

Les Nuits d’Young sont surréalistes d’un bout à l’autre ; c’est malheureusement un prêtre qui parle, un mauvais prêtre, sans doute, mais un prêtre.

Swift est surréaliste dans la méchanceté.

Sade est surréaliste dans le sadisme.

Chateaubriand est surréaliste dans l’exotisme.

Constant est surréaliste en politique.

Hugo est surréaliste quand il n’est pas bête.

Desbordes-Valmore est surréaliste en amour.

Bertrand est surréaliste dans le passé.

Rabbe est surréaliste dans la mort.

Poe est surréaliste dans l’aventure.

Baudelaire est surréaliste dans la morale.

Rimbaud est surréaliste dans la pratique de la vie et ailleurs.

Mallarmé est surréaliste dans la confidence.

Jarry est surréaliste dans l’absinthe.

Nouveau est surréaliste dans le baiser.

Saint-Pol-Roux est surréaliste dans le symbole.

Fargue est surréaliste dans l’atmosphère.

Vaché est surréaliste en moi.

Reverdy est surréaliste chez lui.

Saint-John Perse est surréaliste à distance.

Roussel est surréaliste dans l’anecdote.

Etc.

J’y insiste, ils ne sont pas toujours surréalistes, en ce sens que je démêle chez chacun d’eux un certain nombre d’idées préconçues auxquelles - très naïvement ! -ils tenaient. Ils y tenaient parce qu’ils n’avaient pas entendu la voix surréaliste, celle qui continue à prêcher à la veille de la mort et au-dessus des orages, parce qu’ils ne voulaient pas servir seulement à orchestrer la merveilleuse partition. C’étaient des instruments trop fiers, c’est pourquoi ils n’ont pas toujours rendu un son harmonieux. (13)

Mais nous, qui ne nous sommes livrés à aucun travail de filtration, qui nous sommes faits dans nos oeuvres les sourds réceptacles de tant d’échos, les modestes appareils enregistreurs qui ne s’hypnotisent pas sur le dessin qu’ils tracent, nous servons peut-être encore une plus noble cause. Aussi rendons-nous avec probité le « talent » qu’on nous prête. Parlez-moi du talent de ce mètre en platine, de ce miroir, de cette porte, et du ciel si vous voulez.

Nous n’avons pas de talent, demandez à Philippe Soupault :

« Les manufactures anatomiques et les habitations à bon marché détruiront les villes les plus hautes. »

À Roger Vitrac :

« À peine avais-je invoqué le marbre-amiral que celui-ci tourna sur ses talons comme un cheval qui se cabre devant l’étoile polaire et me désigna dans le plan de son bicorne une région où je devais passer ma vie. »

À Paul Éluard :

« C’est une histoire bien connue que je conte, c’est un poème célèbre que je relis : je suis appuyé contre un mur, avec des oreilles verdoyantes et des lèvres calcinées. »

À Max Morise :

« L’ours des cavernes et son compagnon le butor, le vol-au-vent et son valet le vent, le grand Chancelier avec sa chancelière, l’épouvantail à moineaux et son compère le moineau, l’éprouvette et sa fille l’aiguille, le carnassier et son frère le carnaval, le balayeur et son monocle, le Mississipi et son petit chien, le corail et son pot-au-lait, le Miracle et son bon Dieu n’ont plus qu’à disparaître de la surface de la mer. »

À Joseph Delteil :

« Hélas ! je crois à la vertu des oiseaux. Et il suffit d’une plume pour me faire mourir de rire. »

À Louis Aragon :

« Pendant une interruption de la partie, tandis que les joueurs se réunissaient autour d’un bol de punch flambant, je demandai à l’arbre s’il avait toujours son ruban rouge. »

Et à moi-même, qui n’ai pu m’empêcher d’écrire les lignes serpentines, affolantes, de cette préface.

Demandez à Robert Desnos, celui d’entre nous qui, peut-être, s’est le plus approché de la vérité surréaliste, celui qui, dans des oeuvres encore inédites (14) et le long des multiples expériences auxquelles il s’est prêté, a justifié pleinement l’espoir que je plaçais dans le surréalisme et me somme encore d’en attendre beaucoup. Aujourd’hui Desnos parle surréaliste à volonté. La prodigieuse agilité qu’il met à suivre oralement sa pensée nous vaut autant qu’il nous plaît de discours splendides et qui se perdent, Desnos ayant mieux à faire qu’à les fixer. Il lit en lui à livre ouvert et ne fait rien pour retenir les feuillets qui s’envolent au vent de sa vie.

Composition Surréaliste Écrite Ou Premier Et Dernier Jet. Faites-vous apporter de quoi écrire, après vous être établi en un lieu aussi favorable que possible à la concentration de votre esprit sur lui-même. Placez-vous dans l’état le plus passif, ou réceptif, que vous pourrez. Faites abstraction de votre génie, de vos talents et de ceux de tous les autres. Dites-vous bien que la littérature est un des plus tristes chemins qui mènent à tout. Écrivez vite sans sujet préconçu, assez vite pour ne pas retenir et ne pas être tenté de vous relire. La première phrase viendra toute seule, tant il est vrai qu’à chaque seconde il est une phrase étrangère à notre pensée consciente qui ne demande qu’à s’extérioriser. Il est assez difficile de se prononcer sur le cas de la phrase suivante ; elle participe sans doute à la fois de notre activité consciente et de l’autre, si l’on admet que le fait d’avoir écrit la première entraîne un minimum de perception. Peu doit vous importer, d’ailleurs ; c’est en cela que réside, pour la plus grande part, l’intérêt du jeu surréaliste. Toujours est-il que la ponctuation s’oppose sans doute à la continuité absolue de la coulée qui nous occupe, bien qu’elle paraisse aussi nécessaire que la distribution des noeuds sur une corde vibrante. Continuez autant qu’il vous plaira. Fiez-vous au caractère inépuisable du murmure. Si le silence menace de s’établir pour peu que vous ayez commis une faute : une faute, peut-on dire, d’inattention, rompez sans hésiter avec une ligne trop claire. À la suite du mot dont l’origine vous semble suspecte, posez une lettre quelconque, la lettre l par exemple, toujours la lettre l, et ramenez l’arbitraire en imposant cette lettre pour initiale au mot qui suivra.

Pour Ne Plus S’Emmuyer En Compagnie.

C’est très difficile. N’y soyez pour personne, et parfois, lorsque nul n’a forcé la consigne, vous interrompant en pleine activité surréaliste et vous croisant les bras, dites : « C’est égal, il y a sans doute mieux à faire ou à ne pas faire. L’intérêt de la vie ne se soutient pas. Simplicité, ce qui se passe en moi m’est encore importun ! » ou toute autre banalité révoltante.

Pour Faire Des Discours.

Se faire inscrire la veille des élections, dans le premier pays qui jugera bon de procéder à ce genre de consultations. Chacun a en soi l’étoffe d’un orateur : les pagnes multicolores, la verroterie des mots. Par le surréalisme il surprendra dans sa pauvreté le désespoir. Un soir sur une estrade, à lui seul il dépècera le ciel éternel, cette Peau de l’Ours. Il promettra tant que tenir si peu que ce soit consternerait. Il donnera aux revendications de tout un peuple un tour partiel et dérisoire. Il fera communier les plus irréductibles adversaires en un désir secret, qui sautera les patries. Et à cela il parviendra rien qu’en se laissant soulever par la parole immense qui fond en pitié et roule en haine. Incapable de défaillance, il jouera sur le velours de toutes les défaillances. Il sera vraiment élu et les plus douces femmes l’aimeront avec violence.

Pour Écrire De Faux Romans. Qui que vous soyez, si le coeur vous en dit, vous ferez brûler quelques feuilles de laurier et, sans vouloir entretenir ce maigre feu, vous commencerez à écrire un roman. Le surréalisme vous le permettra ; vous n’aurez qu’à mettre l’aiguille de « Beau fixe » sur « Action » et le tour sera joué. Voici des personnages d’allures assez disparates ; leurs noms dans votre écriture sont une question de majuscules et ils se comporteront avec la même aisance envers les verbes actifs que le pronom impersonnel il envers des mots comme : pleut, y a, faut, etc. Ils les commanderont, pour ainsi dire et, là où l’observation, la réflexion et les facultés de généralisation ne vous auront été d’aucun secours, soyez sûrs qu’ils vous feront prêter mille intentions que vous n’avez pas eues. Ainsi pourvus d’un petit nombre de caractéristiques physiques et morales, ces êtres qui en vérité vous doivent si peu ne se départiront plus d’une certaine ligne de conduite dont vous n’avez pas à vous occuper. Il en résultera une intrigue plus ou moins savante en apparence, justifiant point par point ce dénouement émouvant ou rassurant dont vous n’avez cure. Votre faux roman simulera à merveille un roman véritable ; vous serez riche et l’on s’accordera à reconnaître que vous avez « quelque chose dans le ventre », puisqu’aussi bien c’est là que ce quelque chose se tient.

Bien entendu, par un procédé analogue, et à condition d’ignorer ce dont vous rendrez compte, vous pourrez vous adonner avec succès à la fausse critique.

Pour Se Faire Voir D’Une Femme Qui Passe Dans La Rue.

Contre La Mort.

Le surréalisme vous introduira dans la mort qui est une société secrète. Il gantera votre main, y ensevelissant l’Ma profond par quoi commence le mot Mémoire. Ne manquez pas de prendre d’heureuses dispositions testamentaires : je demande, pour ma part, à être conduit au cimetière dans une voiture de déménagement. Que mes amis détruisent jusqu’au dernier exemplaire l’édition du Discours sur le Peu de Réalité.

Le langage a été donné à l’homme pour qu’il en fasse un usage surréaliste. Dans la mesure où il lui est indispensable de se faire comprendre, il arrive tant bien que mal à s’exprimer et à assurer par là l’accomplissement de quelques fonctions prises parmi les plus grossières. Parler, écrire une lettre n’offrent pour lui aucune difficulté réelle, pourvu que, ce faisant, il ne propose pas un but au-dessus de la moyenne, c’est-à-dire pourvu qu’il se borne à s’entretenir (pour le plaisir de s’entretenir) avec quelqu’un. Il n’est pas anxieux des mots qui vont venir, ni de la phrase qui suivra celle qu’il achève. À une question très simple, il sera capable de répondre à brûle-pourpoint. En l’absence de tics contractés au commerce des autres, il peut spontanément se prononcer sur un petit nombre de sujets ; il n’a pas besoin pour cela de « tourner sept fois sa langue » ni de se formuler à l’avance quoi que ce soit. Qui a pu lui faire croire que cette faculté de premier jet n’est bonne qu’à le desservir lorsqu’il se propose d’établir des rapports plus délicats ? Il n’est rien sur quoi il devrait se refuser à parler, à écrire d’abondance. S’écouter, se lire n’ont d’autre effet que de suspendre l’occulte, l’admirable secours. Je ne me hâte pas de me comprendre (baste ! je me comprendrai toujours). Si telle ou telle phrase de moi me cause sur le moment une légère déception, je me fie à la phrase suivante pour racheter ses torts, je me garde de la recommencer ou de la parfaire. Seule la moindre perte d’élan pourrait m’être fatale. Les mots, les groupes de mots qui se suivent pratiquent entre eux la plus grande solidarité. Ce n’est pas à moi de favoriser ceux-ci aux dépens de ceux-là. C’est à une miraculeuse compensation d’intervenir - et elle intervient.

Non seulement ce langage sans réserve que je cherche à rendre toujours valable, qui me paraît s’adapter à toutes les circonstances de la vie, non seulement ce langage ne me prive d’aucun de mes moyens, mais encore il me prête une extraordinaire lucidité et cela dans le domaine où de lui j’en attendais le moins. J’irai jusqu’à prétendre qu’il m’instruit et, en effet, il m’est arrivé d’employer surréellement des mots dont j’avais oublié le sens. J’ai pu vérifier après coup que l’usage que j’en avais fait répondait exactement à leur définition. Cela donnerait à croire qu’on n’« apprend » pas, qu’on ne fait jamais que « réapprendre ». Il est d’heureuses tournures qu’ainsi je me suis rendues familières. Et je ne parle pas de la conscience poétique des objets, que je n’ai pu acquérir qu’à leur contact spirituel mille fois répété.

C’est encore au dialogue que les formes du langage surréaliste s’adaptent le mieux. Là, deux pensées s’affrontent ; pendant que l’une se livre, l’autre s’occupe d’elle, mais comment s’en occupe- t-elle ? Supposer qu’elle se l’incorpore serait admettre qu’un temps il lui est possible de vivre tout entière de cette autre pensée, ce qui est fort improbable. Et de fait l’attention qu’elle lui donne est tout extérieure ; elle n’a que le loisir d’approuver ou de réprouver, généralement de réprouver, avec tous les égards dont l’homme est capable. Ce mode de langage ne permet d’ailleurs pas d’aborder le fond d’un sujet. Mon attention, en proie à une sollicitation qu’elle ne peut décemment repousser, traite la pensée adverse en ennemie ; dans la conversation courante, elle la « reprend » presque toujours sur les mots, les figures dont elle se sert ; elle me met en mesure d’en tirer parti dans la réplique en les dénaturant. Cela est si vrai que dans certains états mentaux pathologiques où les troubles sensoriels disposent de toute l’attention du malade, celui-ci, qui continue à répondre aux questions, se borne à s’emparer du dernier mot prononcé devant lui ou du dernier membre de phrase surréaliste dont il trouve trace dans son esprit :

« Quel âge avez-vous ? -Vous. » (Écholalie.)

« Comment vous appelez-vous ? -Quarante-cinq maisons. » (Symptôme de Ganser ou des réponses à côté.)

Il n’est point de conversation où ne passe quelque chose de ce désordre. L’effort de sociabilité qui y préside et la grande habitude que nous en avons parviennent seuls à nous le dissimuler passagèrement. C’est aussi la grande faiblesse du livre que d’entrer sans cesse en conflit avec l’esprit de ses lecteurs les meilleurs, j’entends les plus exigeants. Dans le très court dialogue que j’improvise plus haut entre le médecin et l’aliéné, c’est d’ailleurs ce dernier qui a le dessus. Puisqu’il s’impose par ses réponses à l’attention du médecin qui l’examine, - et qu’il n’est pas celui qui interroge. Est-ce à dire que sa pensée est à ce moment la plus forte ? Peut-être. Il est libre de ne plus tenir compte de son âge et de son nom.

Le surréalisme poétique, auquel je consacre cette étude, s’est appliqué jusqu’ici à rétablir dans sa vérité absolue le dialogue, en dégageant les deux interlocuteurs des obligations de la politesse. Chacun d’eux poursuit simplement son soliloque, sans chercher à en tirer un plaisir dialectique particulier et à en imposer le moins du monde à son voisin. Les propos tenus n’ont pas, comme d’ordinaire, pour but le développement d’une thèse, aussi négligeable qu’on voudra, ils sont aussi désaffectés que possible. Quant à la réponse qu’ils appellent, elle est, en principe, totalement indifférente à l’amour-propre de celui qui a parlé. Les mots, les images ne s’offrent que comme tremplins à l’esprit de celui qui écoute. C’est de cette manière que doivent se présenter, dans Les Champs magnétiques, premier ouvrage purement surréaliste, les pages réunies sous le titre : Barrières dans lesquelles Soupault et moi nous montrons ces interlocuteurs impartiaux.

Le surréalisme ne permet pas à ceux qui s’y adonnent de le délaisser quand il leur plaît. Tout porte à croire qu’il agit sur l’esprit à la manière des stupéfiants ; comme eux il crée un certain état de besoin et peut pousser l’homme à de terribles révoltes. C’est encore, si l’on veut, un bien artificiel paradis et le goût qu’on en a relève de la critique de Baudelaire au même titre que les autres. Aussi l’analyse des effets mystérieux et des jouissances particulières qu’il peut engendrer - par bien des côtés le surréalisme se présente comme un vice nouveau, qui ne semble pas devoir être l’apanage de quelques hommes ; il a comme le haschisch de quoi satisfaire tous les délicats -une telle analyse ne peut manquer de trouver place dans cette étude.

1° Il en va des images surréalistes comme de ces images de l’opium que l’homme n’évoque plus, mais qui « s’offrent à lui, spontanément, despotiquement. Il ne peut pas les congédier ; car la volonté n’a plus de force et ne gouverne plus les facultés. (15) » Reste à savoir si l’on a jamais « évoqué » les images. Si l’on s’en tient, comme je le fais, à la définition de Reverdy, il ne semble pas possible de rapprocher volontairement ce qu’il appelle « deux réalités distantes ». Le rapprochement se fait ou ne se fait pas, voilà tout. Je nie, pour ma part, de la façon la plus formelle, que chez Reverdy des images telles que : Dans le ruisseau il y a une chanson qui coule ou : Le jour s’est déplié comme une nappe blanche ou : Le monde rentre dans un sac offrent le moindre degré de préméditation. Il est faux, selon moi, de prétendre que « l’esprit a saisi les rapports » des deux réalités en présence. Il n’a, pour commencer, rien saisi consciemment. C’est du rapprochement en quelque sorte fortuit des deux termes qu’a jailli une lumière particulière, lumière de l’image, à laquelle nous nous montrons infiniment sensibles. La valeur de l’image dépend de la beauté de l’étincelle obtenue ; elle est, par conséquent, fonction de la différence de potentiel entre les deux conducteurs. Lorsque cette différence existe à peine comme dans la comparaison, (16) l’étincelle ne se produit pas. Or, il n’est pas, à mon sens, au pouvoir de l’homme de concerter le rapprochement de deux réalités si distantes. Le principe d’association des idées, tel qu’il nous apparaît, s’y oppose. Ou bien faudrait-il en revenir à un art elliptique, que Reverdy condamne comme moi. Force est donc bien d’admettre que les deux termes de l’image ne sont pas déduits l’un de l’autre par l’esprit en vue de l’étincelle à produire, qu’ils sont les produits simultanés de l’activité que j’appelle surréaliste, la raison se bornant à constater, et à apprécier le phénomène lumineux.

Et de même que la longueur de l’étincelle gagne à ce que celle-ci se produise à travers des gaz raréfiés, l’atmosphère surréaliste créée par l’écriture mécanique, que j’ai tenu à mettre à la portée de tous, se prête particulièrement à la production des plus belles images. On peut même dire que les images apparaissent, dans cette course vertigineuse, comme les seuls guidons de l’esprit. L’esprit se convainc peu à peu de la réalité suprême de ces images. Se bornant d’abord à les subir, il s’aperçoit bientôt qu’elles flattent sa raison, augmentent d’autant sa connaissance. Il prend conscience des étendues illimitées où se manifestent ses désirs, où le pour et le contre se réduisent sans cesse, où son obscurité ne le trahit pas. Il va, porté par ces images qui le ravissent, qui lui laissent à peine le temps de souffler sur le feu de ses doigts. C’est la plus belle des nuits, la nuit des éclairs : le jour, auprès d’elle est la nuit.

Les types innombrables d’images surréalistes appelleraient une classification que, pour aujourd’hui, je ne me propose pas de tenter. Les grouper selon leurs affinités particulières m’entraînerait trop loin ; je veux tenir compte, essentiellement, de leur commune vertu. Pour moi, la plus forte est celle qui présente le degré d’arbitraire le plus élevé, je ne le cache pas ; celle qu’on met le plus longtemps à traduire en langage pratique, soit qu’elle recèle une dose énorme de contradiction apparente, soit que l’un de ses termes en soit curieusement dérobé, soit que s’annonçant sensationnelle, elle ait l’air de se dénouer faiblement (qu’elle ferme brusquement l’angle de son compas), soit qu’elle tire d’elle-même une justification formelle dérisoire, soit qu’elle soit d’ordre hallucinatoire, soit qu’elle prête très naturellement à l’abstrait le masque du concret, ou inversement, soit qu’elle implique la négation de quelque propriété physique élémentaire, soit qu’elle déchaîne le rire. En voici, dans l’ordre, quelques exemples :

Le rubis du champagne. Lautréamont.

Beau comme la loi de l’arrêt du développement de la poitrine chez les adultes dont la propension à la croissance n’est pas en rapport avec la quantité de molécules que leur organisme s’assimile. Lautréamont.

Une église se dressait éclatante comme une cloche. Philippe Soupault.

Dans le sommeil de Rrose Sélavy il y a un nain sorti d’un puits qui vient manger son pain la nuit. Robert Desnos.

Sur le pont la rosée à tête de chatte se berçait. André Breton.

Un peu à gauche, dans mon firmament deviné, j’aperçois - mais sans doute n’est-ce qu’une vapeur de sang et de meurtre -le brillant dépoli des perturbations de la liberté. Louis Aragon.

Dans la forêt incendiée,

Les lions étaient frais. Roger Vitrac.

La couleur des bas d’une femme n’est pas forcément à l’image de ses yeux, ce qui a fait dire à un philosophe qu’il est inutile de nommer : « Les céphalopodes ont plus de raisons que les quadrupèdes de haïr le progrès. » Max Morise.

1° Qu’on le veuille ou non, il y a là de quoi satisfaire à plusieurs exigences de l’esprit. Toutes ces images semblent témoigner que l’esprit est mûr pour autre chose que les bénignes joies qu’en général il s’accorde. C’est la seule manière qu’il ait de faire tourner à son avantage la quantité idéale d’événements dont il est chargé. (17) Ces images lui donnent la mesure de sa dissipation ordinaire et des inconvénients qu’elle offre pour lui. Il n’est pas mauvais qu’elles le déconcertent finalement, car déconcerter l’esprit c’est le mettre dans son tort. Les phrases que je cite y pourvoient grandement. Mais l’esprit qui les savoure en tire la certitude de se trouver dans le droit chemin ; pour lui-même, il ne saurait se rendre coupable d’argutie ; il n’a rien à craindre puisqu’en outre il se fait fort de tout cerner.

2° L’esprit qui plonge dans le surréalisme revit avec exaltation la meilleure part de son enfance. C’est un peu pour lui la certitude de qui, étant en train de se noyer, repasse, en moins d’une minute, tout l’insurmontable de sa vie. On me dira que ce n’est pas très encourageant. Mais je ne tiens pas à encourager ceux qui me diront cela. Des souvenirs d’enfance et de quelques autres se dégage un sentiment d’inaccaparé et par la suite de dévoyé, que je tiens pour le plus fécond qui existe. C’est peut- être l’enfance qui approche le plus de la « vraie vie » ; l’enfance au-delà de laquelle l’homme ne dispose, en plus de son laissez- passer, que de quelques billets de faveur ; l’enfance où tout concourait cependant à la possession efficace, et sans aléas, de soi-même. Grâce au surréalisme, il semble que ces chances reviennent. C’est comme si l’on courait encore à son salut, ou à sa perte. On revit, dans l’ombre, une terreur précieuse. Dieu merci, ce n’est encore que le Purgatoire. On traverse, avec un tressaillement, ce que les occultistes appellent des paysages dangereux. Je suscite sur mes pas des monstres qui guettent ; ils ne sont pas encore trop malintentionnés à mon égard et je ne suis pas perdu, puisque je les crains. Voici « les éléphants à tête de femme et les lions volants » que, Soupault et moi, nous tremblâmes naguère de rencontrer, voici le « poisson soluble » qui m’effraye bien encore un peu. POISSON SOLUBLE, n’est-ce pas moi le poisson soluble, je suis né sous le signe des Poissons et l’homme est soluble dans sa pensée ! La faune et la flore du surréalisme sont inavouables.

3° Je ne crois pas au prochain établissement d’un poncif surréaliste. Les caractères communs à tous les textes du genre, parmi lesquels ceux que je viens de signaler et beaucoup d’autres que seules pourraient nous livrer une analyse logique et une analyse grammaticale serrées, ne s’opposent pas à une certaine évolution de la prose surréaliste dans le temps. Venant après quantité d’essais auxquels je me suis livré dans ce sens depuis cinq ans et dont j’ai la faiblesse de juger la plupart extrêmement désordonnés, les historiettes qui forment la suite de ce volume m’en fournissent une preuve flagrante. Je ne les tiens à cause de cela, ni pour plus dignes, ni pour plus indignes, de figurer aux yeux du lecteur les gains que l’apport surréaliste est susceptible de faire réaliser à sa conscience.

Les moyens surréalistes demanderaient, d’ailleurs, à être étendus. Tout est bon pour obtenir de certaines associations la soudaineté désirable. Les papiers collés de Picasso et de Braque ont même valeur que l’introduction d’un lieu commun dans un développement littéraire du style le plus châtié. Il est même permis d’intituler POÈME ce qu’on obtient par l’assemblage aussi gratuit que possible (observons, si vous voulez, la syntaxe) de titres et de fragments de titres découpés dans les journaux :

Et l’on pourrait multiplier les exemples. Le théâtre, la philosophie, la science, la critique, parviendraient encore à s’y retrouver. Je me hâte d’ajouter que les futures techniques surréalistes ne m’intéressent pas.

Autrement graves me paraissent, être, (18) je l’ai donné suffisamment à entendre, les applications du surréalisme à l’action. Certes, je ne crois pas à la vertu prophétique de la parole surréaliste. « C’est oracle, ce que je dis (19) » : Oui, tant que je veux, mais qu’est lui-même l’oracle ? (20) La piété des hommes ne me trompe pas. La voix surréaliste qui secouait Cumes, Dodone et Delphes n’est autre chose que celle qui me dicte mes discours les moins courroucés. Mon temps ne doit pas être le sien, pourquoi m’aiderait-elle à résoudre le problème enfantin de ma destinée ? Je fais semblant, par malheur, d’agir dans un monde où, pour arriver à tenir compte de ses suggestions, je serais obligé d’en passer par deux sortes d’interprètes, les uns pour me traduire ses sentences, les autres, impossibles à trouver, pour imposer à mes semblables la compréhension que j’en aurais. Ce monde, dans lequel je subis ce que je subis (n’y allez pas voir), ce monde moderne, enfin, diable ! que voulez-vous que j’y fasse ? La voix surréaliste se taira peut-être, je n’en suis plus à compter mes disparitions. Je n’entrerai plus, si peu que ce soit, dans le décompte merveilleux de mes années et de mes jours. Je serai comme Nijinski, qu’on conduisit l’an dernier aux Ballets russes et qui ne comprit pas à quel spectacle il assistait. Je serai seul, bien seul en moi, indifférent à tous les ballets du monde. Ce que j’ai fait, ce que je n’ai pas fait, je vous le donne.

Et, dès lors, il me prend une grande envie de considérer avec indulgence la rêverie scientifique, si malséante en fin de compte, à tous égards. Les sans-fils ? Bien. La syphilis ? Si vous voulez. La photographie ? Je n’y vois pas d’inconvénient. Le cinéma ? Bravo pour les salles obscures. La guerre ? Nous riions bien. Le téléphone ? Allo, oui. La jeunesse ? Charmants cheveux blancs. Essayez de me faire dire merci : « Merci. » Merci... Si le vulgaire estime fort ce que sont à proprement parler les recherches de laboratoire, c’est que celles-ci ont abouti au lancement d’une machine, à la découverte d’un sérum, auxquels le vulgaire se croit directement intéressé. Il ne doute pas qu’on ait voulu améliorer son sort. Je ne sais ce qui entre exactement dans l’idéal des savants de voeux humanitaires, mais il ne me paraît pas que cela constitue une somme bien grande de bonté. Je parle, bien entendu, des vrais savants et non des vulgarisateurs de toutes sortes qui se font délivrer un brevet. Je crois, dans ce domaine comme dans un autre, à la joie surréaliste pure de l’homme qui, averti de l’échec successif de tous les autres, ne se tient pas pour battu, part d’où il veut et, par tout autre chemin qu’un chemin raisonnable, parvient où il peut. Telle ou telle image, dont il jugera opportun de signaliser sa marche et qui, peut-être, lui vaudra la reconnaissance publique, je puis l’avouer, m’indiffère en soi. Le matériel dont il faut bien qu’il s’embarrasse ne m’en impose pas non plus : ses tubes de verre ou mes plumes métalliques... Quant à sa méthode, je la donne pour ce que vaut la mienne. J’ai vu à l’oeuvre l’inventeur du réflexe cutané plantaire ; il manipulait sans trêve ses sujets, c’était tout autre chose qu’un « examen » qu’il pratiquait, il était clair qu’il ne s’en fiait plus à aucun plan. De-ci de-là, il formulait une remarque, lointainement, sans pour cela poser son épingle, et tandis que son marteau courait toujours. Le traitement des malades, il en laissait à d’autres la tâche futile. Il était tout à cette fièvre sacrée.

Le surréalisme, tel que je l’envisage, déclare assez notre non- conformisme absolu pour qu’il ne puisse être question de le traduire, au procès du monde réel, comme témoin à décharge. Il ne saurait, au contraire, justifier que de l’état complet de distraction auquel nous espérons bien parvenir ici-bas. La distraction de la femme chez Kant, la distraction « des raisins » chez Pasteur, la distraction des véhicules chez Curie, sont à cet égard profondément symptomatiques. Ce monde n’est que très relativement à la mesure de la pensée et les incidents de ce genre ne sont que les épisodes jusqu’ici les plus marquants d’une guerre d’indépendance à laquelle je me fais gloire de participer. Le surréalisme est le « rayon invisible » qui nous permettra un jour de l’emporter sur nos adversaires. « Tu ne trembles plus, carcasse ». Cet été les roses sont bleues ; le bois c’est du verre. La terre drapée dans sa verdure me fait aussi peu d’effet qu’un revenant. C’est vivre et cesser de vivre qui sont des solutions imaginaires. L’existence est ailleurs.

Poisson Soluble. (1924) I Le parc, à cette heure, étendait ses mains blondes au-dessus de la fontaine magique. Un château sans signification roulait à la surface de la terre. Près de Dieu le cahier de ce château était ouvert sur un dessin d’ombres, de plumes, d’iris. Au Baiser de la jeune Veuve, c’était le nom de l’auberge caressée par la vitesse de l’automobile et par les suspensions d’herbes horizontales. Aussi jamais les branches datées de l’année précédente ne remuaient à l’approche des stores, quand la lumière précipite les femmes au balcon. La jeune Irlandaise troublée par les jérémiades du vent d’est écoutait dans son sein rire les oiseaux de mer.

« Filles du sépulcre bleu, jours de fête, formes sonnées de l’angélus de mes yeux et de ma tête quand je m’éveille, usages des provinces flammées, vous m’apportez le soleil des menuiseries blanches, des scieries mécaniques et du vin. C’est mon ange pâle, mes mains si rassurées. Mouettes du paradis perdu ! »

Le fantôme entre sur la pointe des pieds. Il inspecte rapidement la tour et descend l’escalier triangulaire. Ses bas de soie rouge jettent une lueur tournoyante sur les coteaux de jonc. Le fantôme a environ deux cents ans, il parle encore un peu français. Mais dans sa chair transparente se conjuguent la rosée du soir et la sueur des astres. Il est perdu pour lui-même en cette contrée attendrie. L’orme mort et le très vert catalpa sont seuls à soupirer dans l’avalanche de lait des étoiles farouches. Un noyau éclate dans un fruit. Puis le poisson-nacelle passe, les mains sur ses yeux, demandant des perles ou des robes.

Une femme chante à la fenêtre de ce château du quatorzième siècle. Dans ses rêves il y a des noyers noirs. Je ne la connais pas encore parce que le fantôme fait trop le beau temps autour de lui. La nuit est venue tout d’un coup comme une grande rosace de fleurs retournée sur nos têtes.

Un bâtiment est la cloche de nos fuites : la fuite à cinq heures du matin, lorsque la pâleur assaille les belles voyageuses du rapide dans leur lit de fougère, la fuite à une heure de l’après- midi en passant par l’olive du meurtre. Un bâtiment est la cloche de nos fuites dans une église pareille à l’ombre de Madame de Pompadour. Mais je sonnais à la grille du château.

À ma rencontre vinrent plusieurs servantes vêtues d’une combinaison collante de satin couleur du jour. Dans la nuit démente, leurs visages apitoyés témoignaient de la peur d’être compromises. « Vous désirez ?

- Dites à votre maîtresse que le bord de son lit est une rivière de fleurs. Ramenez-la dans ce caveau de théâtre où battait à l’envi, il y a trois ans, le coeur d’une capitale que j’ai oubliée. Dites-lui que son temps m’est précieux et que dans le chandelier de ma tête flambent toutes ses rêveries. N’oubliez pas de lui faire part de mes désirs couvant sous les pierres que vous êtes. Et toi qui es plus belle qu’une graine de soleil dans le bec du perroquet éblouissant de cette porte, dis-moi tout de suite comment elle se porte. S’il est vrai que le pont-levis des lierres de la parole s’abaisse ici sur un simple appel d’étrier.

- Tu as raison, me dit-elle, l’ombre ici présente est sortie tantôt à cheval. Les guides étaient faites de mots d’amour, je crois, mais puisque les naseaux du brouillard et les sachets d’azur t’ont conduit à cette porte éternellement battante, entre et caresse-moi tout le long de ces marches semées de pensées. »

De bas en haut s’envolaient de grandes guêpes isocèles. La jolie aurore du soir me précédait, les yeux au ciel de mes yeux sans se retourner. Ainsi les navires se couchent dans la tempête d’argent.

Plusieurs échos se répondent sur terre : l’écho des pluies comme le bouchon d’une ligne, l’écho du soleil comme la soude mêlée au sable. L’écho présent est celui des larmes, et de la beauté propre aux aventures illisibles, aux rêves tronqués. Nous arrivions à destination. Le fantôme qui, en chemin, s’était avisé de faire corps avec saint Denis, prétendait voir dans chaque rose sa tête coupée. Un balbutiement collé aux vitres et à la rampe, balbutiement froid, se joignait à nos baisers sans retenue.

Sur le bord des nuages se tient une femme, sur le bord des îles une femme se tient comme sur les hauts murs décorés de vigne étincelante le raisin mûrit, à belles grappes dorées et noires. Il y a aussi le plant de vigne américain et cette femme était un plant de vigne américain, de l’espèce la plus récemment acclimatée en France et qui donne des grains de ce mauve digitale dont la pleine saveur n’a pas encore été éprouvée. Elle allait et venait dans un appartement couloir analogue aux wagons couloirs des grands express européens, à cette différence près que le rayonnement des lampes spécifiait mal les coulées de lave, les minarets et la grande paresse des bêtes de l’air et de l’eau. Je toussai plusieurs fois et le train en question glissa à travers des tunnels, endormit des ponts suspendus. La divinité du lieu chancela. L’ayant reçue dans mes bras, toute bruissante, je portai mes lèvres à sa gorge sans mot dire. Ce qui se passe ensuite m’échappe presque entièrement. Je ne nous retrouve que plus tard, elle dans une toilette terriblement vive qui la fait ressembler à un engrenage dans une machine toute neuve, moi terré autant que possible dans cet habit noir impeccable que depuis je ne quitte plus.

J’ai dû passer, entre-temps, par un cabaret tenu par des ligueurs très anciens que mon état-civil plongea dans une perplexité d’oiseaux. Je me souviens aussi d’une grue élevant au ciel des paquets qui devaient être des cheveux, avec quelle effrayante légèreté, mon Dieu. Puis ce fut l’avenir, l’avenir même. L’Enfant- Flamme, la merveilleuse Vague de tout à l’heure guidait mes pas comme des guirlandes. Les craquelures du ciel me réveillèrent enfin : il n’y avait plus de parc, plus de jour ni de nuit, plus d’enterrements blancs menés par des cerceaux de verre. La femme qui se tenait près de moi mirait ses pieds dans une flaque d’eau d’hiver.

À distance je ne vois plus clair, c’est comme si une cascade s’interposait entre le théâtre de ma vie et moi, qui n’en suis pas le principal acteur. Un bourdonnement chéri m’accompagne, le long duquel les herbes jaunissent et même cassent. Quand je lui dis : « Prends ce verre fumé qui est ma main dans tes mains, voici l’éclipse » elle sourit et plonge dans les mers pour en ramener la branche de corail du sang. Nous ne sommes pas loin du pré de la mort et pourtant nous nous abritons du vent et de l’espoir dans ce salon flétri. L’aimer, j’y ai songé comme on aime. Mais la moitié d’un citron vert, ses cheveux de rame, l’étourderie des pièges à prendre les bêtes vivantes, je n’ai pu m’en défaire complètement. À présent elle dort, face à l’infini de mes amours, devant cette glace que les souffles terrestres ternissent. C’est quand elle dort qu’elle m’appartient vraiment, j’entre dans son rêve comme un voleur et je la perds vraiment comme on perd une couronne. Je suis dépossédé des racines de l’or, assurément, mais je tiens les fils de la tempête et je garde les cachets de cire du crime.

Le moindre ourlet des airs, là où fuit et meurt le faisan de la lune, là où erre le peigne éblouissant des cachots, là où trempe la jacinthe du mal, je l’ai décrit dans mes moments de lucidité de plus en plus rare, soulevant trop tendrement cette brume lointaine. Maintenant c’est la douceur qui reprend, le boulevard pareil à un marais salant sous les enseignes lumineuses. Je rapporte des fruits sauvages, des baies ensoleillées que je lui donne et qui sont entre ses mains des bijoux immenses. Il faut encore éveiller les frissons dans les broussailles de la chambre, lacer des ruisseaux dans la fenêtre du jour. Cette tâche est l’apothéose amusante de tout, qui, bien qu’on soit assez fatigué, nous tient encore en éveil, homme et femme, selon les itinéraires de la lumière dès qu’on a su la ralentir. Servantes de la faiblesse, servantes du bonheur, les femmes abusent de la lumière dans un éclat de rire.

II Moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, moins de larmes qu’il n’en faut pour mourir : j’ai tout compté, voilà. J’ai fait le recensement des pierres ; elles sont au nombre de mes doigts et de quelques autres ; j’ai distribué des prospectus aux plantes, mais toutes n’ont pas voulu les accepter. Avec la musique j’ai lié partie pour une seconde seulement et maintenant je ne sais plus que penser du suicide car, si je veux me séparer de moi-même, la sortie est de ce côté et, j’ajoute malicieusement : l’entrée, la rentrée de cet autre côté. Tu vois ce qu’il te reste à faire. Les heures, le chagrin, je n’en tiens pas un compte raisonnable ; je suis seul, je regarde par la fenêtre ; il ne passe personne, ou plutôt personne ne passe (je souligne passe). Ce Monsieur, vous ne le connaissez pas ? c’est Monsieur Lemême. Je vous présente Madame Madame. Et leurs enfants. Puis je reviens sur mes pas, mes pas reviennent aussi mais je ne sais pas exactement sur quoi ils reviennent. Je consulte un horaire ; les noms de villes ont été remplacés par des noms de personnes qui m’ont touché d’assez près. Irai-je à A, retournerai-je à B, changerai-je à X ? Oui, naturellement, je changerai à X. Pourvu que je ne manque pas la correspondance avec l’ennui ! Nous y sommes : l’ennui, les belles parallèles, ah ! que les parallèles sont belles sous la perpendiculaire de Dieu.

III En ce temps-là il n’était question tout autour de la place de la Bastille que d’une énorme guêpe qui le matin descendait le boulevard Richard-Lenoir en chantant à tue-tête et posait des énigmes aux enfants. Le petit sphinx moderne avait déjà fait pas mal de victimes quand, sortant du café au fronton duquel on a cru bon de faire figurer un canon, quoique la Prison qui s’élevait en ces lieux puisse passer aujourd’hui pour une construction légendaire, je rencontrai la guêpe à la taille de jolie femme qui me demanda son chemin.

« Mon Dieu, ma belle, lui dis-je, ce n’est pas à moi de tailler ton bâton de rouge. L’ardoise du ciel vient justement d’être effacée et tu sais que les miracles ne sont plus que de demi-saison. Rentre chez toi, tu habites au troisième étage d’un immeuble de bonne apparence et, quoique tes fenêtres donnent sur la cour, tu trouveras peut-être moyen de ne plus m’importuner. »

Le bourdonnement de l’insecte, insupportable comme une congestion pulmonaire, couvrait à ce moment le bruit des tramways, dont le trolley était une libellule. La guêpe, après m’avoir regardé longuement, dans le but, sans doute, de me témoigner son ironique surprise, s’approcha alors de moi et me dit à l’oreille : « Je reviens ». Elle disparut en effet et j’étais déjà enchanté d’en être quitte avec elle à si bon compte quand je m’aperçus que le Génie de la place, d’ordinaire fort éveillé, semblait pris de vertige et sur le point de se laisser choir sur les passants. Ce ne pouvait être de ma part qu’une hallucination due à la grande chaleur : le soleil me gênait d’ailleurs pour conclure à une soudaine transmission des pouvoirs naturels car il était pareil à une longue feuille de tremble et je n’avais qu’à fermer les yeux pour entendre chanter les poussières.

La guêpe, dont l’approche m’avait néanmoins plongé dans un grand malaise (il était à nouveau question depuis quelques jours des exploits de piqueurs mystérieux qui ne respectaient ni la fraîcheur du métropolitain ni les solitudes des bois) la guêpe n’avait pas cessé complètement de se faire entendre.

Non loin de là, la Seine charriait de façon inexplicable un torse de femme adorablement poli bien qu’il fût dépourvu de tête et de membres et quelques voyous qui avaient signalé depuis peu son apparition affirmaient que ce torse était un corps intact, mais un nouveau corps, un corps comme on n’en avait assurément jamais vu, jamais caressé. La police, sur les dents, s’était émue mais comme la barque lancée à la poursuite de l’Ève nouvelle n’était jamais revenue, on avait renoncé à une seconde expédition plus coûteuse et il avait été admis sans caution que les beaux seins blancs et palpitants n’avaient jamais appartenu à une créature vivante de l’espèce de celles qui hantent encore nos désirs. Elle était au- delà de nos désirs, à la façon des flammes et elle était en quelque sorte le premier jour de la saison féminine de la flamme, un seul (21) mars de neige et de perles.

IV

Les oiseaux perdent leur forme après leurs couleurs. Ils sont réduits à une existence arachnéenne si trompeuse que je jette mes gants au loin. Mes gants jaunes à baguettes noires tombent sur une plaine dominée par un clocher fragile. Je croise alors les bras et je guette. Je guette les rires qui sortent de la terre et fleurissent aussitôt, ombelles. La nuit est venue, pareille à un saut de carpe à la surface d’une eau violette et les étranges lauriers s’entrelacent au ciel qui descend de la mer. On lie un fagot de branches enflammées dans le bois et la femme ou la fée qui le charge sur ses épaules paraît voler maintenant, alors que les étoiles couleur champagne s’immobilisent. La pluie commence à tomber, c’est une grâce éternelle et elle comporte les plus tendres reflets. Dans une seule goutte il y a le passage d’un pont jaune par des roulottes lilas, dans un autre qui la dépasse sont une vie légère et des crimes d’auberge. Au sud, dans une anse, l’amour secoue ses cheveux remplis d’ombre et c’est un bateau propice qui circule sur les toits. Mais les anneaux d’eau se brisent un à un et sur la haute liasse des paysages nocturnes se pose l’aurore d’un doigt. La prostituée commence son chant plus détourné qu’un ruisseau frais au pays de l’Aile clouée mais ce n’est malgré tout qu’absence. Un vrai lis élevé à la gloire des astres défait les cuisses de la combustion qui s’éveille et le groupe qu’ils forment s’en va à la découverte du rivage. Mais l’âme de l’autre femme se couvre de plumes blanches qui l’éventent doucement. La vérité s’appuie sur les joncs mathématiques de l’infini et tout s’avance à l’ordre de l’aigle en croupe, tandis que le génie des flottilles végétales frappe dans ses mains et que l’oracle est rendu par des poissons électriques fluides.

V

Le camée Léon venait de prendre la parole. Il balançait devant moi son petit plumeau en me parlant à la quatrième personne comme il sied à un valet de son espèce nuageuse. Avec tout l’enjouement dont je suis capable je lui objectai successivement le vacarme, l’idiotie parfaite des étages supérieurs et la cage de l’ascenseur qui présentait aux nouveaux-venus une grande seiche de lumière. Les derniers entrants, une femme et un homme de la navigation amoureuse, désiraient parler à Madame de Rosen. C’est ce que le camée Léon vint me dire, lorsque la sonnette retentit et que le brillantin se mit à glisser. De mon lit je n’apercevais que la veilleuse énorme de l’hôtel battant dans la rue comme un coeur ; sur l’une des artères était écrit le mot : central, sur un autre le mot : froid, - froid de lion, froid de canard ou froid de bébé ? Mais le camée Léon frappait de nouveau à ma porte. De son gilet aux vibrations déterminées jusqu’à la racine de ses moustaches le soleil achevait de décharger ses rondins. Il prononçait des paroles imprudentes, voulant absolument m’ennuyer. J’étais alors terrorisé par la douceur et le contrat de vigilance qu’avaient voulu me faire signer les amours du pied de table. Le grand épauleur de lumières me demandait de lui indiquer la route de l’immortalité. Je lui rappelai la fameuse séance de l’imprimerie, alors que descendant l’escalier de coquillages, j’avais pris l’ignorance par la manche comme une vulgaire petite dactylo. Si je l’avais écouté, le camée Léon serait allé éveiller Madame de Rosen. Il pouvait être quatre heures du matin, l’heure où le brouillard embrasse les salles à manger à brise-bise orangé, la tempête faisait rage à l’intérieur des maisons. La fin était venue avec les voitures de laitiers, tintinnabulante dans les corridors de laurier du jour maussade. À la première alerte, je m’étais réfugié dans le cuirassier de pierre, où personne ne pouvait me découvrir. Usant de mes dernières ressources, comme lorsqu’on abandonne aux liserons une machine agricole, je fermais les yeux pour épier ou pour expier. Madame de Rosen dormait toujours et ses boucles lilas sur l’oreiller, dans la direction de Romainville, n’étaient plus que des fumées de chemin de fer lointaines. Le camée Léon, il me suffisait de le fasciner pour qu’il prît les fenêtres béantes par les ouïes et allât les vendre à la criée. Le jour n’entrait qu’à peine sous la forme d’une petite fille qui frappe à la porte de votre chambre : vous allez ouvrir et, regardant devant vous, vous vous étonnez d’abord de ne voir personne. Nous serions bientôt, Madame de Rosen et moi, prisonniers des plus agréables murmures. Léon changeait l’eau des magnolias. Cette prunelle qui se dilate lentement à la surface du meurtre, prunelle de licorne ou de griffon, m’engageait à me passer de ses services. Car je ne devais plus revoir Madame de Rosen et le jour même, profitant d’une suspension de séance pour me rafraîchir, - cette nuit-là grand débat à la chambre des lords -je brisai sur une marche la tête du camée qui me venait de l’impératrice Julie et qui fit les délices de la belle unijambiste des boulevards, à l’ombrelle de corbeaux.

VI

La terre, sous mes pieds, n’est qu’un immense journal déplié. Parfois une photographie passe, c’est une curiosité quelconque et des fleurs monte uniformément l’odeur, la bonne odeur de l’encre d’imprimerie. J’ai entendu dire dans ma jeunesse que l’odeur du pain chaud est insupportable aux malades mais je répète que les fleurs sentent l’encre d’imprimerie. Les arbres eux-mêmes ne sont que des faits-divers plus ou moins intéressants : un incendiaire ici, un déraillement là. Quant aux animaux il y a longtemps qu’ils se sont retirés du commerce des hommes ; les femmes n’entretiennent plus avec ces derniers que des relations épisodiques, pareilles à ces vitrines de magasin, de grand matin, quand le chef étalagiste sort dans la rue pour juger de l’effet des vagues de ruban, des glissières, des clins d’oeil de mannequins enjôleurs.

La plus grande partie de ce journal que je parcours à proprement parler est consacrée aux déplacements et villégiatures, dont la rubrique figure en bonne place au haut de la première page. Il y est dit, notamment, que je me rendrai demain à Chypre.

Le journal présente, au bas de la quatrième page, une pliure singulière que je peux caractériser comme suit : on dirait qu’elle a recouvert un objet métallique, à en juger par une tache rouillée qui pourrait être une forêt, et cet objet métallique serait une arme de forme inconnue, tenant de l’aurore et d’un grand lit Empire. L’écrivain qui signe la rubrique de la mode, aux environs de la forêt susdite, parle un langage fort obscur dans lequel je crois, pourtant, pouvoir démêler que le déshabillé de la jeune mariée se commandera cette saison à la Compagnie des Perdrix, nouveau grand magasin qui vient de s’ouvrir dans le quartier de la Glacière. L’auteur, qui paraît s’intéresser tout particulièrement au trousseau des jeunes femmes, insiste sur la faculté laissée à ces dernières de changer leur linge de corps pour du linge d’âme, en cas de divorce.

Je passe à la lecture de quelques annonces-réclame fort bien rédigées celles-ci et dans lesquelles la contradiction joue un rôle vivace : elle a vraiment servi de buvard à bascule dans ce bureau de publicité. La lumière, d’ailleurs fort chiche, qui tombe sur les caractères les plus gras, cette lumière même est chantée par de grands poètes avec un luxe de détails qui ne permet plus d’en juger autrement que par analogie avec les cheveux blancs, par exemple.

Il y a aussi une remarquable vue du ciel, tout à fait à la manière de ces en-tête de lettres de commerce représentant une fabrique, toutes cheminées fumant.

Enfin, la politique, fort sacrifiée à ce qu’il me semble, tend surtout à régler les bons échanges entre hommes de différents métaux, au premier rang desquels arrivent les hommes de calcium. Dans le compte rendu des séances à la chambre, simple comme un procès-verbal de chimie, on s’est montré plus que partial : c’est ainsi que les mouvements d’ailes n’ont pas été enregistrés.

Qu’importe, puisque les pas qui m’ont conduit à ce rivage désolé m’entraîneront une autre fois plus loin, plus désespérément loin encore ! Il ne me reste plus qu’à fermer les yeux si je ne veux pas accorder mon attention, machinale et par suite si défavorable, au Grand Éveil de l’Univers.

VII

Si les placards resplendissants livraient leur secret, nous serions à jamais perdus pour nous-mêmes, chevaliers de cette table de marbre blanc à laquelle nous prenons place chaque soir. Le sonore appartement ! Le parquet est une pédale immense. Les coups de foudre bouleversent de temps à autre la splendide argenterie, du temps des Incas. On dispose d’une grande variété de crimes passionnels, indéfiniment capables d’émouvoir les Amis de la Variante. C’est le nom que nous nous donnons parfois, les yeux dans les yeux, à la fin d’une de ces après-midis où nous ne trouvons plus rien à nous partager. Le nombre de portes dérobées en nous-mêmes nous entretient dans les plus favorables dispositions mais l’alerte n’est que rarement donnée. On joue aussi, à des adresses et à des forces, suivant les cas. Pendant que nous dormons, la reine des volontés, au collier d’étoiles éteintes, se mêle de choisir la couleur du temps. Aussi les rares états intermédiaires de la vie prennent-ils une importance sans égale. Voyez-moi ces merveilleux cavaliers. De très loin, de si haut, de là où l’on n’est pas sûr de revenir, ils lancent le merveilleux lasso fait de deux bras de femme. Alors les planches qui flottaient sur la rivière basculent et avec elles les lumières du salon (car le salon central repose tout entier sur une rivière) ; les meubles sont suspendus au plafond : quand on lève la tête on découvre les grands parterres qui n’en sont plus et les oiseaux tenant comme d’ordinaire leur rôle entre sol et ciel. Les parciels se reflètent légèrement dans la rivière où se désaltèrent les oiseaux.

Nous n’entrons guère dans cette pièce qu’habillés de scaphandres de verre qui nous permettent, au gré des planches basculantes, de nous réunir, quand il est nécessaire, au fond de l’eau. C’est là que nous passons les meilleurs moments. On imagine mal le nombre de femmes glissant dans ces profondeurs, nos invitées changeantes. Elles sont, elles aussi, vêtues de verre, naturellement ; quelques-unes joignent à cet accoutrement monotone un ou deux attributs plus gais : copeaux de bois en garniture de chapeau, voilettes de toile d’araignée, gants et ombrelle tournesol. Le vertige les mène, elles ne se retournent guère sur nous mais nous frappons le sol du sabot de notre cheval chaque fois que nous voulons signifier à telle ou telle que nous serions aise de la remonter à la surface. De la foulée s’échappent alors une nuée de poissons-volants qui montrent le chemin aux belles imprudentes. Il y a une chambre aquatique construite sur le modèle d’un sous-sol de banque, avec ses lits blindés, ses coiffeuses innovation où la tête est vue droite, renversée, couchée sur l’horizontale droite ou gauche. Il y a une fumerie aquatique, de construction particulièrement savante, qui est limitée dans l’eau par des ombres chinoises qu’on a trouvé le moyen de projeter sans écran apparent, ombre de mains cueillant en se piquant d’horribles fleurs, ombre de bêtes charmantes et redoutables, ombre d’idées aussi, sans parler de l’ombre du merveilleux que personne n’a jamais vue.

Nous sommes les prisonniers de l’orgie mécanique qui se poursuit dans la terre, car nous avons creusé des mines, des souterrains par lesquels nous nous introduisons en bande sous les villes que nous voulons faire sauter. Nous tenons déjà la Sicile, la Sardaigne. Les secousses qu’enregistrent ces appareils délicieusement sensibles, c’est nous qui les provoquons à plaisir. Je n’ai pas besoin d’ajouter qu’il y a un an, certains d’entre nous approchaient de la mer de Corée. Les grandes chaînes limitrophes nous obligent seules à quelques détours mais le retard ne sera pas si grand, malgré tout. C’est qu’il s’agit de vivre où la vie est encore capable de provoquer la convulsion ou la conversion générale sans avoir recours à autre chose qu’à la reproduction des phénomènes naturels. L’aurore boréale en chambre, voilà un pas de fait ; ce n’est pas tout. L’amour sera. Nous réduirons l’art à sa plus simple expression qui est l’amour ; nous réduirons aussi le travail, à quoi, mon Dieu ? À la musique des corrections lentes qui se payent de mort. Nous saluerons les naissances, pour voir, avec cet air de circonstance que nous prenons au passage des enterrements. Toutes les naissances. La lumière suivra ; le jour fera amende honorable, pieds nus, la corde des étoiles au cou, en chemise verte. Je vous jure que nous saurons rendre l’injustice sous un roseau invisible, nous les derniers rois. Pour l’instant nous amenons à grands frais au fond des eaux les machines qui ont cessé de servir, et aussi quelques autres qui commençaient à servir, et c’est un plaisir que de voir la vase paralyser voluptueusement ce qui fonctionnait si bien. Nous sommes les créateurs d’épaves ; il n’est rien dans notre esprit qu’on arrivera à renflouer. Nous prenons place au poste de commandement aquatique de ces ballons, de ces mauvais navires construits sur le principe du levier, du treuil et du plan incliné. Nous actionnons ceci ou cela, pour nous assurer que tout est perdu, que cette boussole est enfin contrainte de prononcer le mot : Sud, et nous rions sous cape de la grande destruction immatérielle en marche.

Un jour pourtant, nous avons ramené de nos expéditions une bague qui sautait de doigt en doigt ; le danger de la bague ne nous apparut que longtemps après. La bague nous fit beaucoup de mal, avant ce jour où nous la rejetâmes précipitamment. En l’air elle décrivit avant de s’engloutir une aveuglante spirale de feu, d’un blanc qui nous brûla. Mais l’ignorance où nous sommes restés relativement à ses intentions précises nous permet de passer outre, je le pense, du moins. Nous ne l’avons, d’ailleurs, jamais revue. Cherchons-la encore, si vous voulez.

Me voici dans les corridors du palais, tout le monde dort. Le vert de gris et la rouille, est-ce bien la chanson des sirènes ?

VIII

Sur la montagne Sainte-Geneviève il existe un large abreuvoir où viennent se rafraîchir à la nuit tombée tout ce que Paris compte encore de bêtes troublantes, de plantes à surprises. Vous le croiriez desséché si, en examinant les choses de plus près, vous ne voyiez glisser capricieusement sur la pierre un petit filet rouge que rien ne peut tarir. Quel sang précieux continue donc à couler en cet endroit que les plumes, les duvets, les poils blancs, les feuilles déchlorophyllées qu’il longe détournent de son but apparent ? Quelle princesse de sang royal se consacre ainsi après sa disparition à l’entretien de ce qu’il y a de plus souverainement tendre dans la faune et la flore de ce pays ? Quelle sainte au tablier de roses a fait couler cet extrait divin dans les veines de la pierre ? Chaque soir le merveilleux moulage plus beau qu’un sein s’ouvre à des lèvres nouvelles et la vertu désaltérante du sang de rose se communique à tout le ciel environnant, pendant que sur une borne grelotte un jeune enfant qui compte les étoiles ; tout à l’heure il reconduira son troupeau aux crins millénaires, depuis le sagittaire ou flèche d’eau qui a trois mains, l’une pour extraire, l’autre pour caresser, l’autre pour ombrager ou pour diriger, depuis le sagittaire de mes jours jusqu’au chien d’Alsace qui a un oeil bleu et un oeil jaune, le chien des anaglyphes de mes rêves, le fidèle compagnon des marées.

IX

Sale nuit, nuit de fleurs, nuit de râles, nuit capiteuse, nuit sourde dont la main est un cerf-volant abject retenu par des fils de tous côtés, des fils noirs, des fils honteux ! Campagne d’os blancs et rouges, qu’as-tu fait de tes arbres immondes, de ta candeur arborescente, de ta fidélité qui était une bourse aux perles serrées, avec des fleurs, des inscriptions comme ci comme ça, des significations à tout prendre ? Et toi, bandit, bandit, ah tu me tues, bandit de l’eau qui effeuilles tes couteaux dans mes yeux, tu n’as donc pitié de rien, eau rayonnante, eau lustrale que je chéris ! Mes imprécations vous poursuivront longtemps comme une enfant jolie à faire peur qui agite dans votre direction son balai de genêt. Au bout de chaque branche il y a une étoile et ce n’est pas assez, non, chicorée de la Vierge. Je ne veux plus vous voir, je veux cribler de petits plombs vos oiseaux qui ne sont même plus des feuilles, je veux vous chasser de ma porte, coeurs à pépins, cervelles d’amour. Assez de crocodiles là-bas, assez de dents de crocodile sur les cuirasses de guerriers samouraïs, assez de jets d’encre enfin, et des renégats partout, des renégats à manchettes pourpres, des renégats à oeil de cassis, à cheveux de poule ! C’est fini, je ne cacherai plus ma honte, je ne serai plus calmé par rien, par moins que rien. Et si les volants sont grands comme des maisons, comment voulez-vous que nous jouions, que nous entretenions notre vermine, que nous placions nos mains sur les lèvres des coquilles qui parlent sans cesse (ces coquilles, qui les fera taire, enfin ?). Plus de souffles, plus de sang, plus d’âme mais des mains pour pétrir l’air, pour dorer une seule fois le pain de l’air, pour faire claquer la grande gomme des drapeaux qui dorment, des mains solaires, enfin, des mains gelées !

X

À travers les parois d’une caisse solidement clouée, un homme passe lentement un bras, puis l’autre, et jamais les deux à la fois. Puis la caisse dévale le long des côtes, le bras n’est plus, et l’homme, où est-il ? Où est l’homme, interrogent les grands foulards des ruisseaux ; où est l’homme, reprennent les bottines du soir ? Et la caisse heurte tour à tour les arbres qui lui font un grand soleil bleu durant quelques heures, quand un taureau plus courageux que les autres, ou un rocher, ne tente pas de la défoncer. Une remarque curieuse : sur la paroi de la caisse Haut et Bas n’existent pas et l’on m’a affirmé qu’un berger, où l’on se serait attendu à lire Fragile, a lu Paul et Virginie. Oui, Paul et Virginie, point et virgule. Tout d’abord je n’en voulais pas croire mes oreilles comme une belle chenille traverse la route en regardant à gauche et à droite. C’est au premier étage d’un hôtel misérable que je retrouvai la caisse à la poursuite de laquelle j’étais parti un jour, n’ayant pour me guider que les cachets inimitables qu’imprime l’audace sur les événements auxquels le merveilleux est mêlé.

La caisse se tenait droite sur sa base dans un angle obscur du palier, parmi des cerceaux de fer et des têtes de harengs. Elle paraissait avoir un peu souffert, ce qui est bien naturel, pas assez toutefois pour que je ne désirasse la ramener à la lumière. Phosphorescente comme elle l’était, je ne pouvais songer à l’embarquer, les autres bagages eussent appelé à leurs secours les mousses et peut-être même ces sauterelles de mer dont le trajet sous l’eau est rigoureusement égal au trajet dans l’air et dont les ailes pétillent lorsqu’on les prend dans la main. Je chargeai Paul et Virginie sur mes épaules. Aussitôt un terrible orage éclata. L’intérieur des placards demeurait seul visible dans les maisons : dans les uns il y avait des jeunes filles mortes, dans d’autres s’enroulait sur elle-même une forme blanche pareille à un sac deux fois trop haut, dans d’autres encore une lampe de chair, mais vraiment de chair, s’allumait. Loin de m’abriter les yeux de mon avant-bras j’étais occupé à nouer de mes lèvres un bouquet de serments que deux jours plus tard je voulais trahir.

La caisse ne contenait que de l’amidon. Paul et Virginie étaient deux formes de cristallisation de cette substance, que je ne devais plus revoir, l’amour m’ayant repris à cette époque et conduit à d’autres débordements que j’aurai plaisir de vous conter.

XI

La place du Porte-Manteau, toutes fenêtres ouvertes ce matin, est sillonnée par les taxis à drapeau vert et les voitures de maîtres. De belles inscriptions en lettres d’argent répandent à tous les étages les noms des banquiers, des coureurs célèbres. Au centre de la place, le Porte-Manteau lui-même, un rouleau de papier à la main, semble indiquer à son cheval la route où jadis ont foncé les oiseaux de paradis apparus un soir sur Paris. Le cheval, dont la crinière blanche traîne à terre, se cabre avec toute la majesté désirable et dans son ombre ricochent les petites lumières tournantes en dépit du grand jour. Des fûts sont éventrés sur le côté gauche de la place ; les ramures des arbres y plongent par instants pour se redresser ensuite couvertes de bourgeons de cristal et de guêpes démesurément longues. Les fenêtres de la place ressemblent à des rondelles de citron, tant par leur forme circulaire, dite oeil-de-boeuf, que par leurs perpétuelles vaporisations de femmes en déshabillé. L’une d’elles se penche sur la visibilité des coquilles inférieures, les ruines d’un escalier qui s’enfonce dans le sol, l’escalier qu’a pris un jour le miracle. Elle palpe longuement les parois des rêves, comme une gerbe de feu d’artifice qui s’élève au-dessus d’un jardin. Dans une vitrine, la coque d’un superbe paquebot blanc, dont l’avant, gravement endommagé, est en proie à des fourmis d’une espèce inconnue. Tous les hommes sont en noir mais ils portent l’uniforme des garçons de recette, à cette différence près que la serviette à chaîne traditionnelle est remplacée par un écran ou par un miroir noir. Sur la place du Porte-Manteau ont lieu des viols et la disparition s’y est fait construire une guérite à claire voie pour l’été.

XII

Un journal s’était fait une spécialité de la publication des résultats d’opérations psychiques encore inédites et sur l’opportunité desquelles les avis différaient, d’ailleurs, complètement. C’est ainsi qu’il s’avisa d’adresser un de ses meilleurs reporters au grand maître de la spéculation meurtrière, à seule fin de connaître l’opinion de l’illustre praticien sur la réforme, depuis longtemps envisagée, de l’appareil de la mort, particulièrement en ce qui concerne le cortège de la mort violente, qu’il n’est pas très moral de ne pouvoir distinguer du cortège de la mort forcée.

Le journaliste s’introduisit non sans peine dans le laboratoire du savant, grâce à ses accointances avec une femme de mauvaise vie qui remplissait auprès de ce dernier les fonctions de lectrice.

Il passa près d’un jour, caché dans une meule d’avoine qui dérobait à tous les yeux une machine à torturer dernier modèle et il put, la nuit venue, visiter les appartements du maître sans déranger aucun des patients sévèrement étendus sur des plaques de verre épousant les courbures de leur corps. L’un de ceux qui retinrent son attention fut une femme en proie à un amour partagé et sur laquelle le professeur T tentait une dépersonnalisation progressive, dont il attendait des résultats prodigieux. C’est ainsi que chaque matin on remettait à cette femme une lettre émanant soi-disant de son bien-aimé et qui était le plus bel échantillon qu’on put imaginer de toutes les figures de pensée dont de nouvelles variétés, particulièrement vénéneuses, venaient d’être acclimatées. D’un mélange adroit de mensonges insignifiants et de ces fleurs rares, l’expérimentateur attendait un effet si nocif qu’autant dire que le sujet était condamné.

Un autre malade, d’une quinzaine d’années, était soumis au traitement par les images, qui se décomposait comme suit : à chaque éveil, séance dite de compensation, au cours de laquelle l’enfant était autorisé à faire valoir ses droits de la nuit, dans la limite du possible bien entendu, mais ce domaine était étendu par tous les moyens, en passant par les supercheries les plus grossières. On obtenait ainsi un état d’émotivité extrêmement précieux, propre au découragement brusque qui permettait de passer au temps suivant, dès que par exemple on apportait au demandeur des sangsues en guise du verre d’eau dont il déclarait avoir besoin. Au second temps il s’agissait d’enseigner directement par images aussi bien la cosmographie que la chimie, que la musique. Force était, évidemment, pour inculquer quelques notions de ces sciences, de s’en tenir aux généralités. C’est ainsi, par exemple, que le tableau noir qui devait servir aux démonstrations était figuré par un jeune prêtre très élégant qui célébrait, je suppose, la loi de la chute du corps à la façon d’un office. Une autre fois des théories de jeunes filles à peu près nues développaient rythmiquement la morale. L’enfant très doué qui servait à la magnifique preuve voulue par le professeur T, privé de la sorte de toute possibilité d’abstraction mais non de volonté d’abstraction, était incapable d’éprouver les plus élémentaires désirs : il était perpétuellement ramené à la source de ses idées par les images mêmes, vouées chacune à sa mortelle possession.

Le professeur T devait exposer son système le lendemain, dans une salle complètement vide au plafond constitué par une unique glace plane mais le reporter imagina, durant la nuit, de diviser celle- ci en deux parties égales qu’il disposa en forme de toit au-dessus de la salle de conférences, après quoi il se maquilla à la ressemblance parfaite du savant et fit son entrée en même temps que lui. Il s’assit lentement à son côté et, favorisé d’un rayon de soleil, réussit sans mot dire à persuader le redoutable inquisiteur que les saltimbanques du feu solaire, si familiers au jeune garçon de l’amphithéâtre, s’amusaient à le dédoubler en son personnage agissant et en son personnage passif, ce qui lui rendit ce dernier très sympathique et lui permit de prendre quelques libertés avec le reporter. Malheureusement il n’en resta pas là et comme ce dernier esquissait un faible mouvement, à la suite d’une privauté inadmissible dont il venait d’être l’objet, le savant se jeta brusquement sur lui et le fit entrer dans un bain de plâtre, où il l’immergea en s’efforçant de le consolider dans la magistrale attitude de Marat mort, mais d’un Marat poignardé par la Curiosité Scientifique, dont il fit dresser près de lui la statue allégorique et menaçante. L’enquête ne fut point poursuivie et le journal qui l’avait menée contribua plus tard à allumer l’incendie du progrès.

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