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Au carrefour de l’amour, la poésie, la science et la révolution, de René Crevel

jeudi 26 mai 2022, par Robert Paris

Au carrefour de l’amour, la poésie, la science et la révolution, de René Crevel

Une seule goutte de peur et c’est tout un océan de férocité. Nous savons à quel crime ne craignent point de recourir les bénéficiaires de l’iniquité sociale. Ils ne songent qu’à réprimer, opprimer, comprimer, figer par la menace, glacer par l’épouvante, paralyser par les sévices, aveugler sous les coups d’un obscurantisme plus ou moins officiel ce qui, déjà, s’agite, brûle, court, comprend. La religion, durant des siècles et des siècles, a été déléguée à ce joli travail. Par des simulacres et tout un appareil sacramental, elle forçait l’homme à des replis autopunitifs. « Inclinez la machine », conseillait Pascal dans l’une de ses recettes de cuisine janséniste. L’agenouillement, les pratiques expiatoires, même hors des lieux et du temps de l’Inquisition, toujours, perpétuent la mémoire des meurtres rituels et organisent l’effroi pour dominer. La mort se trouve exaltée aux dépens de la vie. Pour le masochisme chrétien il n’y a jamais eu de progrès qui ne fût un péché. À tout seigneur tout honneur. Dès l’aube de la Révolution française, le pape condamna la Déclaration des droits de l’homme. Aujourd’hui, dans un monde en trop lente voie de laïcisation, les grands prêtres du capital, comme jadis les Pères des plus sanguinaires Églises, exaltent des abstractions meurtrières et célèbrent leur culte. Pour que leurs victimes demeurent asservies, d’un moyen de libération concrète, ces messieurs feront une fin en soi. Ainsi exaltent-ils le courage pour le courage, comme si le courage de l’homme pouvait avoir d’autre but que l’amélioration matérielle et morale de son sort, comme si les mouvements qui expriment ce courage devaient être contre le corps, contre l’esprit, comme si la vision des choses devait être séparée de l’œil qui les perçoit et les notions désintégrées du cerveau qui les pense.

Rien que du macabre dans les uniformes dont les dictateurs affublent les mercenaires plus ou moins conscients des puissances d’argent : chemises noires en Italie, chemises couleur de scories intestinales en Allemagne, tête de mort au brassard des francistes. Voilà trois coquets aspects de la réaction.

Ce n’est pas un simple symbole des efforts que l’infime minorité des exploiteurs exige de l’immense majorité des exploités. Les agents de cette basse police dont les ordonnances constituent la morale réactionnaire ne reculent jamais devant le meurtre. De toute leur férocité, la hargne et l’avarice osent se réclamer du passé pour en faire échec, obstacle au devenir.

Derrière le monceau de conflits que ne cesse d’accumuler le désordre économique, sur les décombres d’une société à son déclin, quand même, plus loin que l’horizon et l’habitude, éclate un soleil de soufre et d’ardeur. Le suaire des temps révolus ne saurait ensevelir l’astre révolutionnaire, pas plus que la nuit empêcher le jour de poindre ni le froid minéral arrêter le feu qui jaillit d’entre deux cailloux frottés l’un contre l’autre.

Ainsi, tout le sang qui se répand, qui se fige pour paver l’apocalypse impérialiste, doit se résorber en son contraire. Après tant de pourriture, d’assassinats, la décomposition, toujours, se recompose, le confus se clarifie. Ainsi naîtra, vivra, prisme à la fois unique et innombrable, la société sans classes, sans Églises, sans frontières, dont l’aube, à notre Orient sur un sixième du globe, a déjà recouvert de sa jeunesse la marqueterie disloquée, décolorée, des impuissances, des vieilleries, de l’insensibilité.

Sur les cinq autres sixièmes, l’action intellectuelle se définit comme une réaction à la réaction et contre la réaction. L’homme, pour s’affirmer, nie ce qui le nie, lui et sa pensée. En ce sens, rien de plus positif que les contestations, les désaveux, les reniements de Dada, mouvement international au lendemain de la guerre. C’est alors que, venu de Zurich à Paris, Tristan Tzara affirmait : « Il n’y a que deux genres, le poème et le pamphlet. » Depuis quinze ans, la production artistique et littéraire s’est chargée d’illustrer et de démontrer plus d’un théorème à partir de cet axiome. L’auteur de M. Aa, l’antiphilosophe avait très opportunément quitté la Suisse neutre pour la France triomphante. « Mais l’absence de système est encore un système », notait M. Aa, l’antiphilosophe lui-même. Aussi, quelques années plus tard, les recherches, l’expérimentation, les découvertes surréalistes firent-elles suite au refus de Dada.

Après le « non » qui avait visé, atteint, réduit en poudre les prétentions et les connivences des petits et grands maîtres de la fioriture, voilà que, d’un sol naguère encore habillé des plus lourdes pierres, soudain s’élançaient d’implacables transparences dont les fleurs n’allaient se refuser à personne. Au carrefour de la poésie et de la révolution, Paul Éluard eut le mérite d’être le premier à citer la phrase de Lautréamont, depuis si souvent reprise : « La poésie doit être faite par tous, non par un. » Marx avait constaté : « Le capitalisme ne se suicide pas, on le suicide. »

Et certes, jamais, de gaieté de cœur, le fouillis caduc, les grimaces traditionnelles n’accepteront de disparaître sous une bouche à lèvres d’arc-en-ciel. Que l’ombre, aujourd’hui, ici, festonne une lumière encore lointaine et déjà proche dans le temps et l’espace, il ne s’ensuit pas, bien au contraire, qu’il faille lâchement se résigner à perpétuer la sinistre gloire des laves refroidies. Pour l’esprit, la vie c’est, d’abord et toujours, cette colère qui, de son phosphore, ressuscite, unique espoir de l’homme, ce fleuve jamais le même où Héraclite, en pleine harmonie grecque, découvrit que nul ne pouvait se vanter de s’y être baigné deux fois de suite.

À l’immortelle jeunesse des eaux, les rives répondent par ces torrents d’invisibles mais non moins réelles énergies dont la science moderne s’emploie à percer les mystères physico-chimiques pour en connaître, dominer, utiliser les élans tout comme la psychologie contemporaine décèle, explore, conquiert les montagnes de mouvants désirs, cueille les geysers inavoués, les coraux de l’inconscient que, dans son hypocrite immobilité, la surface ne laissait guère prévoir au sein des profondeurs.

Rimbaud, le premier, sut, en se faisant voyant, trouver le salon au fond du lac. Ce salon n’a pas voulu se limiter à ses seuls murs, à son propre apparat. Il s’est élargi, creusé, multiplié jusqu’à devenir une ville où le secret cesse d’être un masque, pour offrir les traits de la révélation. Capitale de la douleur. Paul Éluard a ouvert toutes grandes les portes de la plus intime cité à même l’amour, la poésie.

Ainsi, à la trop classique fable de Psyché qui perdit l’amour pour l’avoir voulu connaître, s’oppose la réalité de la créature aimée. Un visage, « visage perceur de murailles », se révèle et triomphe « au défaut du silence. À moudre le chemin au carrefour des regards », le poète découvre une femme toujours nouvelle. « Elle est future. » Rencontre du présent et du lointain. Rencontre de l’espace et du temps. C’est bien là, c’est bien alors que, selon la rigueur inspirée d’André Breton, « la beauté sera convulsive ou ne sera pas ».

Espace-temps, temps-espace, quatre points cardinaux ne sauraient les retenir, les clouer, les écarteler au sol, non plus que douze chiffres obstinément romains au cadran d’une horloge.

La veille cesse de bafouer le sommeil. Conscient et inconscient ne se regardent plus comme chiens de faïence avec des yeux d’antinomie. Nul maître chanteur n’ose menacer l’explorateur des deux rives ni le mettre en demeure de choisir entre optimisme et pessimisme. Si les plus noirs rochers soudain fleurissent de clarté, ce n’est certes point pour que leur trouée se laisse obstruer par des cortèges d’œdèmes bénisseurs ou des catafalques drapés à larges plis de renoncement. Les grands airs nietzschéens sont à jamais passés de mode. L’amour a fini de se prétendre par-delà le bien et le mal, mais, très simplement, l’amour fait de tout mal un bien et du moins un plus. Prisonnières de leur jupe d’ataxie, les vieilles morales crèvent sur place.

Pour l’esprit, comme le proclamait André Breton, dès le Premier Manifeste du surréalisme, la « possibilité d’errer est encore la contingence du bien ».

L’inspiré, dont Éluard nous offre le portrait, est Un homme qui s’est trompé d’étage de porte de clef Pour mieux connaître pour mieux aimer.

Poésie : moyen de connaissance. La vérité mène un troupeau de buissons ardents. Les états d’âme n’ont rien à voir avec des paysages figés. Au lieu d’épaves, la marée affective apporte les fruits vivaces du désir. L’intuition rayonne. La science n’est point dupe des apparences mécaniques. Le monde moderne ne se résume pas dans son acier : « Espace-mollusque », déclare Einstein.

Là où se fanaient un décor transcendantal, un esthétisme a priori, là où des cadres absolus prétendaient s’imposer et limiter les battements du cœur et les oscillations des forces, un rythme ondule de surprise en surprise :

Où commence le paysage À quelle heure Où donc se termine la femme Le soir se pose sur la ville Le soir rejoint le promeneur dans son lit Le promeneur nu Moins gourmand d’un sein vierge Que de l’étoile informe qui nourrit la nuit

À la fois quotidiennes et éternelles, telles apparaissent les rencontres qui jalonnent la courbe dialectique dont l’élan charnel ne se laisse ni arrêter ni entamer par les bistouris de l’analyse.

Socialisme scientifique. Le socialisme par et pour la science. La science par et pour le socialisme.

Le calcul des probabilités sentimentales, l’algèbre des nuances, le hasard objectif ignorent les propriétés abusivement individuelles, dédaignent les injonctions et les pièges à loup qui ont, pour amorce, le très célèbre cheveu coupé en quatre ou sa rusée femelle la poire coupée en deux. Hegel se refusait à voir dans l’esprit un « sac à facultés ». En titre au second de ses livres, Éluard affirma : « Les nécessités de la vie et les conséquences des rêves. »

Dix mots très simples, les dix doigts de l’évidence poétique révélaient, de la part du sourcier aux mains de lumière, la volonté de tordre le cou au veto bicéphale dont, tour à tour, l’une et l’autre gueules se hérissaient d’aboiements et, tous crocs dehors, défendaient à l’homme soit de sortir de lui-même, soit d’y rentrer.

Le surréalisme a brisé les cloisons étanches.

André Breton a montré quelle réciprocité existe entre les vases communicants. Et certes, de la surface des choses au secret de la créature, jamais ne cesse de se tresser un pont de reflets, à la fois mouvement et chemin du mouvement, route qui s’anime, s’ouvre aux plus légitimes tentations de voir et de savoir. Les brouillards sanglants du racisme, les sauterelles en pluie de la superstition s’obstinent contre cette liane, cherchent à lui cacher, sinon les deux, au moins l’un des bords qu’elle se propose de joindre. Jamais la pensée, son expression dans l’art et dans la science ne furent en butte à de tels coups. Que d’effondrements, de livres brûlés, d’os rompus, de squelettes dispersés ! Du scepticisme aux boues agnostiques, ce qu’il y a de plus bas a eu de quoi se vautrer.

Après avoir bien grignoté, castré, ravagé, assassiné, le Phénix à cri de craie sur tableau noir, à dents de rat de bibliothèque, ailes en papier buvard, yeux en trous de mitrailleuse, s’acharne à vouloir renaître des préjugés qui lui servent de cendres. Son vieil aveuglement serti de lambris classiques se déclare miroir du monde. Des petites paralysies particulières lui tiennent lieu de pantoufles. Il est assis dans un fauteuil à housse d’inquiétude trop justificatrice pour être honnête. Il a répandu un parfum de modernisme sur sa puanteur de cadavre empoisonné, empoisonneur. Il promet le socialisme, mais asperge le monde de venin nationaliste. Il fait le philosophe. Il annonce une phénoménologie : Phénoménologie de l’angoisse, feint-il de préciser, et, dans l’espoir de jeter les intelligences au plus noir du masochisme, il leur offre le néant, le néant devenu noumène, divinisé.

Le pont des reflets est le contraire même de cette lourde escroquerie qui, de l’expérience, prétend remonter à la métaphysique. Aussi les plus actuels des philosophes scientifiques se sont-ils élevés contre une telle malhonnêteté. Parmi eux, tout particulièrement, Rudolf Carnap, de l’école de Vienne, a étudié la Science et la Métaphysique devant l’analyse logique du langage. Il n’attendit point l’avènement de Hitler pour régler leur compte au futur nazi Martin Heidegger et à son « néant qui néante. » (du verbe néanter, en allemand : nichten).

Du primat de la matière formulé par les plus grands esprits du XIXe siècle se déduit la nécessité pour l’homme de confronter et de reconfronter sans cesse ses idées à son univers. Selon Marx et Engels, les notions étaient les reflets des choses en nous. Cette définition n’a rien perdu de sa valeur, de son actualité et c’est avec on ne peut plus d’à-propos que, naguère, Jean Perrin énonçait cette vérité qui ne vaut pas seulement pour la science particulière dont il est un des maîtres incontestés : « Tout concept, écrivait-il, finit par perdre son utilité, sa signification même, quand il s’écarte de plus en plus des conditions expérimentales où il a été formulé. »

Un individu vaut ce que vaut son expérience, j’entends une expérience dont les plus lointains échos développent, approfondissent les bruits immédiats, à la fois leur prétexte et leur preuve. Qu’il n’y ait plus accord, réciprocité entre ces échos et ces bruits, dans le déchirement de son intelligence, dans les dilemmes qui lui interdisent d’agir, l’homme devra reconnaître les termes de ses plus intimes contradictions. Et ces contradictions, il importe qu’il s’en dégage, non certes pour aller s’oublier dans les bosquets des romances trop parfumées, s’égarer dans les glaces de l’abstraction ou bien encore abdiquer, s’abdiquer lui-même, se renier en faveur de l’objet, obstacle qui doit devenir une chance nouvelle, servir de tremplin pour un bond en avant.

Si les grands dialecticiens du matérialisme ont su ouvrir à même la vie le cul-de-sac analytique dont l’utopie avait barbouillé les murs d’un trompe-l’œil réformiste, il semble que, du point de vue de l’expression psychologique, leur leçon n’ait pas toujours été entendue. Reconnaître la loi du devenir, c’est condamner et le photographique et le décoratif, c’est chercher, sinon trouver, une synthèse à ne point confondre avec l’hésitation, avec l’aller et retour entre certaine démagogie (injurieuse pour ceux dont elle sous-estime les possibilités culturelles) et une tendance à considérer l’œuvre d’art comme une chose en soi, alors qu’il faut de toute chose en soi faire une chose pour les autres. Historiquement, Proust fut le dernier grand cap de la littérature analytique. D’où la préface de Lounatcharsky à la traduction russe de ses livres. Mais après ce promontoire que fleurissent les fossiles du snobisme, les paillettes de mémoire, les micas de l’agacerie et parfois même un aveu à la paradoxale et réconfortante odeur de semence humaine parmi tant de duvets artificiellement blondis et impondérables, bichonnés, frisés, arrosés par la pluie des vaporisateurs, après ce promontoire, dis-je, combien de soi-disant falaises invisibles à l’œil nu prétendirent nous imposer leurs dentelles microscopiques, leur byzantinisme. Tant de menues complications se faisaient vite transparentes aux manques, aux carences qu’elles voulaient voiler. Nous savons, par ailleurs, quels effrois claquaient des dents sous les chansons des départs. L’encre salissait de sa moiteur le rêve mallarméen :

Fuir ! là-bas fuir !

Avec ou sans épigraphe, l’on a beaucoup voyagé depuis la guerre. Des tonnes de livres n’excusent point ces déplacements. L’appel de l’ailleurs, la sanctification du pittoresque aidèrent un trop grand nombre à déserter les lieux où des responsabilités allaient s’imposer. Ainsi, en des temps plus sédentaires, le genre historique offrait une ressource à ne point dédaigner pour qui ne se sentait guère à la hauteur de son époque.

Le simple n’est jamais que le simplifié.

Et pourtant, le poète de la Vie immédiate a cueilli la fleur quotidienne et rare, générale et particulière.

Le livre que Paul Éluard nous offre aujourd’hui s’appelle la Rose publique.

La rose est le symbole du sexe féminin. La femme se trouve donc rendue à la liberté, au regard, à la ferveur de l’homme, de tous les hommes, par le poète dont la critique très justement s’accorde à reconnaître que, depuis Baudelaire, il a écrit les plus beaux vers d’amour de la langue française.

Mais, pour Baudelaire, la rencontre la plus magnifique ne pouvait être qu’une défense faite marbre :

Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre, Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour, Est fait pour inspirer au poète un amour Éternel et muet ainsi que la matière.

Si nulle porte ne s’ouvre dans les vieux remparts, les têtes n’ont qu’à venir s’y fracasser, les désirs s’y briser. Une infâme odeur de sacristie et de prison pour dettes enveloppe le dix-neuvième siècle. La grandeur de ses poètes fut de ne savoir ni ne vouloir s’en accommoder. La grandeur des poètes du vingtième siècle sera de faire en sorte que se dissipent tous les relents de la décomposition. Et c’est pourquoi le surréalisme a lié son sort à celui de la révolution prolétarienne qui, libérant l’homme, libérera l’esprit.

Au confluent de la clarté et de la pudeur, sans ordre d’humiliation ni de forfanterie, Éluard cueille une nageuse digne du fleuve d’Héraclite, « rires peur de la peur. »

« Son avidité n’a d’égale que moi », constate-t-il. Le poète et celle qu’il aime se sourient, se reflètent l’un l’autre, vivent l’un de l’autre, l’un en face de l’autre « comme deux gouttes d’eau ». Au lieu d’un égoïsme en broussaille, voici de hautes forêts charnelles. Nous sommes à l’antipode du ruisseau dont Narcisse voulut arrêter le cours, immuable tombeau digne de lui, car ne savoir imaginer c’est se perdre en soi-même. Le rêveur, au contraire, en d’autres se trouve. Les écluses arithmétiques n’arrêtent point le torrent de ses métamorphoses. Hermaphrodite n’est plus l’addition de deux sexes divisés, de désirs soustraits d’eux-mêmes. Hermaphrodite redevient le couple, Hermès et Aphrodite, tels que les unit à jamais la statuaire grecque de l’amour. Aphrodite a la force d’Hermès, Hermès, sur ses muscles, son agilité, porte une peau tissée des baisers d’Aphrodite. L’homme dit à la femme :

Donneuse monde en mouvement Cernée de plaisirs comme un feu Dans l’ombre tu te diriges mieux qu’une ombre Tête accordée Mon cœur bat dans tout ton corps.

Rose publique, rose au sang frais, rose Carmagnole à qui nul n’osera faire l’injure de la traiter de reine des fleurs, aube des plus beaux fruits sur l’arbre de la subversion, rose des faubourgs, rose soeur de Mondal, car :

Mondal est parisien Il est de la vieille race des bâtards.

Rose publique :

... promesses de soleil frais Au pied des derniers remparts Qui vont se mêler au jour Inexplicablement Puisque Mondal fils de tout et de peu Est seul n’a rien et ne veut rien

Mais l’inexplicable de maintenant, tout à l’heure, s’expliquera. Le poète regarde le frère désespéré de la rose publique « pour qui le sommeil ni l’été ne sont plus d’aucun secours ». Il comprend sa lassitude sans cesse accrue par le capitalisme, oui, très exactement le capitalisme contemporain acharné à réduire les exploités des villes et des campagnes. Ce diagnostic d’une misère morale, elle-même effet de la misère matérielle présente et peut-être pour quelque temps encore, jusqu’au sursaut libérateur, cause d’une misère matérielle toujours plus grande, cette clairvoyance ne sont pas à confondre avec la compassion passive, le pessimisme délibéré, l’assentiment aux tentations d’abdiquer ou de se suicider. Bien au contraire. « Il ne pense pas à mourir », ce Mondal rencontré à tous les coins de rues, personnage réel qu’un œil sincère ne peut réduire à l’état de marionnette symbolique. Demain, il n’acceptera plus de ruminer en rond sa détresse. Là où était le centre du cercle vicieux, sa prison, doivent se rencontrer les rayons dont l’intersection déterminera le point où, selon André Breton (Second Manifeste du surréalisme), « la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement ».

Rose publique, rose de l’esprit qui souffle, rose des vents, rose qui préfère sa nudité aux perles vaines des secrets, aux cuirasses du déterminisme implacable, rose animée, animatrice, si le mouvement transforme les choses, les choses elles aussi transforment le mouvement. À l’aplatissement du globe terrestre correspond la perturbation des trajectoires astrales. La science dont le professeur Lalande déclare qu’elle « ne vise pas seulement à l’assimilation des choses entre elles mais, avant tout, à l’assimilation des esprits entre eux », la science moderne a corrigé les vues de l’astronomie newtonienne qui, selon Gaston Bachelard (le Nouvel Esprit Scientifique), donna sa rigueur à la doctrine des catégories kantiennes et son absolu aux formes a priori de l’espace et du temps.

La rose d’Éluard est aussi différente de la rose de Condillac que le matérialisme dialectique du vingtième siècle l’est du matérialisme mécanique du dix-huitième.

Dans sa hâte à retrouver l’intimité avec tout ce dont le siècle de Louis XIV avait frustré ses pères, le philosophe sensualiste consentait à être odeur de rose, à n’être qu’odeur de rose. Il oubliait que la rose devenait odeur de Condillac du moment que Condillac se faisait odeur de rose.

La rose publique est odeur d’un monde où :

C’en est fini de voler au secours infâme des images d’hier...

Les Animaux et leurs hommes, ainsi s’appelait le premier livre d’Éluard, car l’homme appartient autant aux animaux que les animaux à l’homme. Rien de plus légitime, de plus salubre que de le signifier à un anthropocentrisme primaire.

Comment, pourquoi opposer encore science et poésie, dès l’instant que poètes et savants aussi bien par les éclairs d’une pensée non dirigée que par les déductions expérimentales et logiques d’une pensée dirigée, illustrent, affirment, prouvent la loi d’universelle réciprocité, son action sur la vie de l’âme et du corps et la nécessité de son triomphe.

Les bêtes, les pierres suivaient Orphée ou, plutôt, Orphée croyait que les bêtes et les pierres le suivaient. Aux Enfers, la première fois qu’il se retourna pour regarder en face le soleil de son amour, couleur d’Eurydice, il vit qu’il était seul.

Au vieux mythe d’Orphée qui veut toujours aller le premier, loin devant les autres, loin des autres, victorieusement répond la très moderne réalité du poète, car, nous dit Éluard, « le poète est celui qui inspire bien plus que celui qui est inspiré ».

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