<?xml 
version="1.0" encoding="utf-8"?><?xml-stylesheet title="XSL formatting" type="text/xsl" href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?page=backend.xslt" ?>
<rss version="2.0" 
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
>

<channel xml:lang="fr">
	<title>Mati&#232;re et R&#233;volution</title>
	<link>https://www.matierevolution.fr/</link>
	<description>Contribution au d&#233;bat sur la philosophie dialectique du mode de formation et de transformation de la mati&#232;re, de la vie, de l'homme et de la soci&#233;t&#233;. Ce site est compl&#233;mentaire de https://www.matierevolution.org/</description>
	<language>fr</language>
	<generator>SPIP - www.spip.net</generator>
	<atom:link href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?id_mot=91&amp;page=backend" rel="self" type="application/rss+xml" />

	<image>
		<title>Mati&#232;re et R&#233;volution</title>
		<url>https://www.matierevolution.fr/local/cache-vignettes/L144xH69/siteon0-32cbc.jpg?1792882945</url>
		<link>https://www.matierevolution.fr/</link>
		<height>69</height>
		<width>144</width>
	</image>



<item xml:lang="fr">
		<title>Souvenirs de Klara (ou Louise), militante trotskyste</title>
		<link>https://www.matierevolution.fr/spip.php?article8905</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article8905</guid>
		<dc:date>2026-09-10T22:16:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Barta</dc:subject>
		<dc:subject>IV&#176; Internationale</dc:subject>
		<dc:subject>trotskisme</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Klara Feigenbaum &lt;br class='autobr' /&gt;
Souvenirs de &#034;M&#233;m&#233;&#034; &lt;br class='autobr' /&gt;
5 d&#233;cembre 1993 &lt;br class='autobr' /&gt;
Roumanie &lt;br class='autobr' /&gt;
Quand j'avais 13-14 ans, vers 1934, on disait dans l'entourage de mon p&#232;re que je serai une future Rosa Luxembourg. Il y avait &#224; peine quinze ans que Rosa avait &#233;t&#233; assassin&#233;e pendant l'insurrection spartakiste &#224; Berlin, mais pour moi elle &#233;tait au firmament lointain, dans les limbes de l'histoire, parmi les h&#233;ros morts dans le combat pour les opprim&#233;s et les offens&#233;s. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans sa jeunesse, mon p&#232;re &#233;tait militant (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique81" rel="directory"&gt;4- Ce qu'est le socialisme et ce qu'il n'est pas&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot91" rel="tag"&gt;Barta&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot105" rel="tag"&gt;IV&#176; Internationale&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot312" rel="tag"&gt;trotskisme&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Klara Feigenbaum&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Souvenirs de &#034;M&#233;m&#233;&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5 d&#233;cembre 1993&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Roumanie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand j'avais 13-14 ans, vers 1934, on disait dans l'entourage de mon p&#232;re que je serai une future Rosa Luxembourg. Il y avait &#224; peine quinze ans que Rosa avait &#233;t&#233; assassin&#233;e pendant l'insurrection spartakiste &#224; Berlin, mais pour moi elle &#233;tait au firmament lointain, dans les limbes de l'histoire, parmi les h&#233;ros morts dans le combat pour les opprim&#233;s et les offens&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans sa jeunesse, mon p&#232;re &#233;tait militant socialiste. La guerre de 14, dont il avait v&#233;cu les horreurs comme soldat de l'arm&#233;e austro-hongroise, l'avait amen&#233; en Bucovine, province de l'empire, o&#249; il avait rencontr&#233; ma m&#232;re. Lui &#233;tait ouvrier m&#233;canicien fils unique d'un artisan juif de Graz, ville imp&#233;riale, elle &#233;tait la fille a&#238;n&#233;e de petits commer&#231;ants ais&#233;s de Radautz.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon p&#232;re contestait la monarchie, ma m&#232;re v&#233;n&#233;rait le nom de Fran&#231;ois-Joseph &#233;mancipateur des Juifs. La guerre avait ruin&#233; l'Autriche, r&#233;duite apr&#232;s son d&#233;membrement &#224; la mis&#232;re et &#224; la mendicit&#233;. Gr&#226;ce &#224; ses qualifications, mon p&#232;re trouva du travail en Bucovine, annex&#233;e par les vainqueurs &#224; la Roumanie. C'est &#224; la campagne pr&#232;s de Radautz que je suis n&#233;e par un rude matin d'hiver, un 16 janvier 1920. La sage-femme, une paysanne, se r&#233;conforta avec un verre d'alcool puis lan&#231;a le contenu d'un deuxi&#232;me sur les vitres givr&#233;es, en guise de pr&#233;sage de bonheur et d'une grande destin&#233;e. Mon p&#232;re m'inscrivit &#224; l'&#233;tat civil sous le nom de Clara, fille de Regina Wolf et d'Emmanuel Feigenbaum. J'ignore pourquoi on me choisit ce nom. Bien plus tard, ma m&#232;re m'a racont&#233; qu'une de ses cousines, Clara Wolf, avait &#233;t&#233; cantatrice &#224; l'op&#233;ra de Vienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai retenu de ma m&#232;re quelques r&#233;cits de cette &#233;poque. Par ces temps d'apr&#232;s-guerre et de famine les policiers traquaient dans les trains le petit &#034;march&#233; noir&#034;. Il arriva &#224; ma m&#232;re de se faire t&#226;ter le ventre, comme toutes les femmes enceintes, car parfois la &#034;grossesse&#034; dissimulait du ravitaillement. Le pain &#233;tait fait &#224; la maison ; on p&#233;trissait pendant des heures la p&#226;te dans un bac en bois qu'on couvrait ensuite pour lui laisser le temps de lever. On s'&#233;clairait avec des lampes &#224; p&#233;trole. J'&#233;tais fascin&#233;e par la vari&#233;t&#233; des formes du vase et des tuyaux de verre, par le fait qu'en baissant ou en remontant la m&#232;che on variait l'intensit&#233; de la lumi&#232;re. Ma m&#232;re eut un jour une grande frayeur, j'avais disparu et elle m'appelait en vain. Elle imagina avec horreur que j'avais pu &#234;tre mang&#233;e par la truie. Mais je m'&#233;tais seulement gliss&#233;e sous le lit o&#249; &#233;taient stock&#233;es des pommes pour l'hiver et m'&#233;tais endormie gris&#233;e par leur parfum.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mes parents essayaient de me familiariser un peu avec leur vie pass&#233;e, d'un monde d&#233;sormais r&#233;volu. Ma m&#232;re me parlait des bals avant la guerre, des toilettes pour lesquelles il fallait serrer sa taille dans un corset, des cheveux qu'on coiffait en grandes boucles avec le fer &#224; friser. Elle &#233;voquait aussi un souvenir &#233;mouvant au milieu des mis&#232;res de la guerre. Au moment o&#249; les Russes avaient occup&#233; le pays, un jour un soldat de haute stature &#233;tait venu &#224; la maison. Eux parlant l'allemand et lui le russe, ils ne pouvaient &#233;videmment communiquer. Il prit un enfant sur ses genoux, et se mit &#224; jouer un air gai sur son accord&#233;on tout en s'accompagnant de la voix. Qu'est devenu par la suite ce soldat ? Mon p&#232;re &#233;voquait le cauchemar des tranch&#233;es, les assauts &#224; la ba&#239;onnette en hurlant, les gaz, le camarade tomb&#233; &#224; ses c&#244;t&#233;s le cr&#226;ne emport&#233; par un obus. Il m'apprit &#224; chanter &#034;Ich hatt' einen Kameraden, einen besseren findest Du nicht&#034; (j'avais un camarade, de meilleur tu n'en trouves pas), un chant de combat du d&#233;but du 19&#176; si&#232;cle, et que les troupes hitl&#233;riennes rendirent odieux pendant la deuxi&#232;me guerre. Mais il m'apprit bien d'autres rondes enfantines, toujours vivantes, et je m'&#233;merveillais de son &#034;yodeln&#034;, le chant tyrolien que je n'arrivais pas &#224; imiter. J'admirais son courage lorsqu'il me racontait qu'&#224; cause de la vente du journal socialiste dans la rue il lui arrivait de coucher la nuit au poste de police. En ce temps-l&#224; d&#233;j&#224; certains de ses camarades ne regrettaient pas cette occasion de manger un peu mieux que quand ils &#233;taient en libert&#233;. Peu de temps apr&#232;s la guerre, &#224; Radautz, mon p&#232;re voulut associer celle qu'il courtisait &#224; ses ventes &#224; la cri&#233;e. Mais la jeune fille de bonne famille, celle qui devint ma m&#232;re, n'osa pas &#034;s'exposer&#034; dans la rue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Socialiste, ath&#233;e et exempt de pr&#233;jug&#233;s, mon p&#232;re &#233;tait loin d'&#234;tre une exception dans la population juive de l'empire germanique. L&#233;nine soulignait ce trait dans un texte de 1910 sur la question nationale : &#034;La culture nationale juive, c'est le mot d'ordre de nos ennemis. Mais il est d'autres &#233;l&#233;ments dans la culture juive et dans l'histoire juive. Sur les dix millions et demi de Juifs existant dans le monde entier, un peu plus de la moiti&#233; habitent la Galicie et la Russie, pays arri&#233;r&#233;s, &#224; demi sauvages, qui maintiennent les Juifs par la contrainte dans la situation d'une caste. L'autre moiti&#233; vit dans le monde civilis&#233;, o&#249; il n'y a pas de particularisme de caste pour les Juifs et o&#249; se sont clairement manifest&#233;s les nobles traits universellement progressistes de la culture juive : son internationalisme, son adh&#233;sion aux mouvements progressifs de l'&#233;poque (la proportion des Juifs dans les mouvements d&#233;mocratiques et prol&#233;tariens est partout sup&#233;rieure &#224; celle des Juifs dans la population en g&#233;n&#233;ral).&#034; En Bucovine la population citadine parlait l'allemand. Les paysans qui venaient &#224; la ville pour vendre leurs produits &#233;taient en majorit&#233; des Roumains, mais aussi des Ukrainiens (Ruth&#232;nes).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon p&#232;re &#233;tait fier de moi, parce qu'avec l'esprit d'observation propre aux enfants, je savais distinguer, sans doute d'apr&#232;s le v&#234;tement, une Roumaine d'une Ukrainienne et que selon le cas, en enfant bien &#233;lev&#233;e, je leur disais bonjour dans leur propre langue. Cette diversit&#233; n'&#233;veillait en moi ni curiosit&#233;, ni interrogation. Allemands, Roumains, Ruth&#232;nes, Tsiganes, Juifs, Russes, il y avait des gens habill&#233;s diff&#233;remment, parlant diff&#233;remment, pour moi tous &#233;taient simplement des &#234;tres humains. Je fus d&#233;pouill&#233;e d&#232;s l'enfance de tout sens de nationalit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'&#233;tait la Roumanie des ann&#233;es vingt ? Un pays qui avait doubl&#233; de superficie avec le d&#233;membrement principalement de l'empire austro-hongrois. Entr&#233;e en guerre aux c&#244;t&#233;s de la Triple alliance (en 1916) son arm&#233;e s'&#233;tait pourtant fait battre au premier affrontement. Elle &#233;tait riche en c&#233;r&#233;ales, en fruits, l&#233;gumes, vignes, en p&#233;trole, en minerais, mais la paysannerie et le prol&#233;tariat &#233;taient mis&#233;rables. C'&#233;tait d&#251; &#224; l'h&#233;ritage d'un pass&#233; semi-f&#233;odal et &#224; l'existence d'une f&#233;roce oppression de classe. L'imp&#233;rialisme fran&#231;ais lui octroya, en m&#234;me temps que les nouvelles provinces (la Bucovine, la Transylvanie, la Bessarabie, la Dobroudja) un statut de semi-colonie. La banque centrale &#233;tait gouvern&#233;e par un haut-fonctionnaire fran&#231;ais. L'hymne national, appris &#224; l'&#233;cole, commen&#231;ait par &#034;Vive le roi&#034;... L'Allemand Ferdinand de Hohenzollern avait inaugur&#233; la dynastie en 1914 ; son fils Carol, qui r&#233;gnait de mon temps, vivait publiquement avec sa ma&#238;tresse, Mme Lupescu. Un cousin de mon p&#232;re appel&#233; au Palais pour des r&#233;parations de plomberie, nous racontait que les robinets des salles de bain &#233;taient en or ! Dans la ville de Radautz, que nous avions quitt&#233;e, vivait encore la famille de ma m&#232;re. J'y allais souvent en vacances. J'aimais porter le &#034;dirndel&#034;, la petite robe &#224; fleurs traditionnelle en Autriche. Je retrouvais le bistrot o&#249; les paysans venaient boire les jours de march&#233;, la boutique* de ma grand-tante avec les tonneaux de conserves, les pains de sucre et les pains de sel, et les d&#233;licieux wafferl que je pouvais manger &#224; volont&#233;. Les chevaux &#233;taient un riche th&#232;me de conversation, il y avait &#224; leur sujet mille anecdotes, sur leur intelligence, leur sagacit&#233;, leur fid&#233;lit&#233;. Ma grand'm&#232;re racontait que jeune veuve, elle entendit une nuit sa m&#232;re, qui n'&#233;tait plus de ce monde, l'appeler : r&#233;veille toi ma fille, on vole tes chevaux. Le hennissement des chevaux lui fit sans doute faire ce mauvais r&#234;ve, mais quand elle se r&#233;veilla, un cheval manquait en effet dans l'&#233;curie. Elle et sa s&#339;ur aimaient bien raconter des histoires de revenants. Le soir dans mon lit j'&#233;coutais le tic-tac r&#233;gulier de la pendule, attendant le message de quelque au-del&#224;. Mais je n'en re&#231;us jamais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La campagne &#233;tait toute proche. Il y avait &#034;l'idiot du village&#034; que nous aimions beaucoup.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous le suivions en bande, dansant et chantant &#034;rote Hoserl gr&#252;ne Banderl, oh Marianderl du bist mein Schatz&#034;. Il ne connaissait que cette ritournelle, mais elle nous ravissait. C'est avec effroi que j'assistai un jour au spectacle d'une paysanne sortant ivre du bistrot et s'&#233;croulant dans le caniveau, des bouff&#233;es de vapeur bleue s'&#233;chappant de sa bouche. On pr&#233;tendait que les paysans, une fois leur marchandise vendue, d&#233;pensaient leur argent &#224; boire. Ce dont j'&#233;tais t&#233;moin, c'est qu'ils arrivaient pieds nus &#224; la ville, tenant &#224; la main leurs sandales tress&#233;es, et qu'ils se nourrissaient surtout de &#034;mamaliga&#034;, bouillie de farine de ma&#239;s (la polenta en italien), qui, comme je l'appris plus tard &#224; l'&#233;cole, causait la pellagre. Une cousine de ma m&#232;re avait fait un mariage riche ; elle habitait une maison luxueuse o&#249; j'&#233;tais bien re&#231;ue et o&#249; je jouais avec mes petits-cousins. Mais j'&#233;tais moins &#233;merveill&#233;e par ces richesses que par la boutique d'un vieil artisan juif qui fabriquait des peignes en corne. Il y avait une odeur tr&#232;s sp&#233;ciale un peu suffocante dans son atelier sombre, mais c'&#233;tait fascinant de le voir travailler pench&#233; sur ses outils. C'est &#224; Radautz aussi que j'entendis parler pour la premi&#232;re fois de Paris. Une des cousines r&#233;cemment rentr&#233;e de son voyage de noces, parlait avec enthousiasme de la &#034;Eiffel Turm&#034; (prononc&#233; A&#239;fel). Des ann&#233;es plus tard je d&#233;couvris avec surprise la v&#233;ritable prononciation de cette merveille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand les vacances finies, je retournais dans la capitale, la comparaison n'&#233;tait pas &#224; l'avantage de celle-ci. A Radautz, qui avait pourtant souffert de la guerre, la mis&#232;re et la crasse &#233;taient moins apparentes qu'&#224; Bucarest. Mon p&#232;re avait perdu sa place, bien qu'ayant &#233;t&#233; pr&#233;venu par le truchement d'un messager envoy&#233; &#224; ma m&#232;re, de ne pas faire de &#034;propagande&#034; dans l'usine. Ce fut la raison de notre d&#233;m&#233;nagement &#224; Bucarest ; sa qualification lui permit de trouver du travail, et j'entendais les ouvriers l'appeler &#034;meister&#034; (ma&#238;tre).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce pays pauvre, aux grandes in&#233;galit&#233;s sociales, le langage populaire &#233;tait farci de jurons grossiers. Les gens des couches sociales plus ais&#233;es traitaient avec morgue les gens du peuple et les tutoyaient, m&#234;me sans les conna&#238;tre. J'ai commenc&#233; &#224; aller &#224; l'&#233;cole de bonne heure, &#224; cinq ans. Mon p&#232;re concevait l'&#233;ducation de fa&#231;on s&#233;v&#232;re, et se servait du martinet pour punir la d&#233;sob&#233;issance. Ma m&#232;re n'approuvait pas cette m&#233;thode, elle avait recours &#224; la morale et aux dictons. Il y en avait pour toutes les occasions : la parole est d'argent, le silence est d'or ; ne remets pas &#224; demain ce que tu peux faire aujourd'hui, dont l'&#233;quivalent en allemand &#233;tait assez dr&#244;le : &#034;morgen, morgen, nur nicht heute, sagen alle faule Leute&#034; (demain, demain, pas aujourd'hui, disent tous les paresseux). La politesse, la bonne tenue avaient aussi beaucoup d'importance. Passe encore, pensais-je, de manger la bouche ferm&#233;e, mais c'est bien difficile d'en faire autant pour bailler. Ma grand'm&#232;re paternelle, veuve, habitait chez nous ; elle &#233;tait la f&#233;e du logis. Petite, effac&#233;e, travailleuse, habill&#233;e de noir, un fichu sur la t&#234;te, elle &#233;tait mon idole et j'&#233;tais sa prot&#233;g&#233;e. Elle connaissait des rem&#232;des pour toutes les maladies de l'enfance et racontait des contes que je ne me lassais pas d'&#233;couter, cent fois les m&#234;mes. Mon amie &#233;tait aussi notre servante, une paysanne comme il y en avait tant qui venaient travailler &#224; la ville ;* elle avait laiss&#233; au village ses enfants et son mari &#224; qui elle envoyait l'argent de sa paye. Elle me confiait des &#233;pisodes de sa vie ; ainsi l'humiliation qu'elle ressentit le lendemain de sa nuit de noces, quand, selon la coutume, on exposa les draps pour t&#233;moigner de sa virginit&#233;. Encore jeune, v&#234;tue d'une ample jupe longue et les cheveux serr&#233;s dans un fichu, elle ne laissait voir que son beau visage. Quand elle s'&#233;tait pr&#233;sent&#233;e chez nous cherchant une place de domestique, elle avait remis &#224; ma m&#232;re son livret de travail. Tout salari&#233; en avait un obligatoirement. Sa pr&#233;c&#233;dente patronne, une enseignante (par hasard mon professeur de roumain), avait marqu&#233; sur le livret &#034;communiste&#034;. La paysanne ne savait pas lire et on se garda de lui traduire cette inscription &#034;infamante&#034; ; elle s'int&#233;gra loyalement dans notre famille, alors qu'elle avait par n&#233;cessit&#233; fait le sacrifice d'abandonner la sienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'un caract&#232;re plus hautain et plus s&#233;v&#232;re (&#034;moi, Beila Wolf&#034;, aimait-elle souligner), la grand'm&#232;re maternelle venait chez nous seulement en visite. Elle me laissa un souvenir d&#233;sagr&#233;able le jour o&#249; elle m'emmena dans un sauna et m'imposa un bain de vapeur. Plus on montait de marches, plus je criais, moins elle l&#226;chait ma main. Elle avait deux autres filles (ma m&#232;re &#233;tait l'a&#238;n&#233;e) : H&#233;l&#232;ne avait d&#233;j&#224; &#233;migr&#233; au Canada, tandis que Ida, la plus jeune, habitait chez nous en attendant de partir &#224; son tour. Toutes les deux nous avons &#233;t&#233; enr&#244;l&#233;es dans les activit&#233;s th&#233;&#226;trales de mon p&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car il ne se contentait pas de la vie au jour le jour, il avait besoin d'une vie sociale. Je l'accompagnais au club de lecture et de discussion (gr&#226;ce &#224; quoi je lui pardonnais sa s&#233;v&#233;rit&#233; p&#233;dagogique). M&#234;me si je ne comprenais pas grand'chose aux d&#233;bats, le jeu me passionnait ; ainsi, pourquoi ce participant approuvait-il toujours avec conviction, dans une discussion contradictoire, le dernier qui avait parl&#233; ? Dans ce cercle d'amis, un personnage m'impressionnait particuli&#232;rement : hongrois, il avait perdu une jambe pendant l'insurrection de 1919 &#224; Budapest ; il avait connu Bela Kun et avait fui la r&#233;pression apr&#232;s l'&#233;chec de la r&#233;volution. Il y avait d'autres Hongrois parmi les gens que je c&#244;toyais, notamment des ouvriers, ravis quand je pronon&#231;ais quelques mots dans leur langue. Notre ami, tailleur, chantait d'une voix superbe, comme sa fille, une enfant orpheline de m&#232;re. H&#233;las, le p&#232;re s'&#233;tait remari&#233; avec une blonde mar&#226;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le groupe de th&#233;&#226;tre amateur &#233;tait tr&#232;s actif. A la veille d'un des spectacles mon p&#232;re m'avait pr&#233;venu qu'un personnage de la pi&#232;ce allait faire semblant d'&#234;tre tu&#233;, et que le sang qu'on allait voir couler n'&#233;tait que de l'encre rouge. Mais pour moi l'acteur mourait v&#233;ritablement, c'&#233;tait son vrai sang, la fiction &#233;tait plus forte que la r&#233;alit&#233;. Cette activit&#233; extra-scolaire contrariait ma m&#232;re, qui insistait qu'un enfant devait se coucher de bonne heure. En vain : mon p&#232;re voyait en moi une future grande actrice et voulait mettre en valeur mon talent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'aimais d&#233;clamer, et en classe je n'en voulais pas aux petites filles qui se moquaient de moi parce que je mettais du pathos dans la r&#233;citation et la lecture &#224; haute voix. Il en fut autrement un jour o&#249; ma voix s'&#233;trangla et des larmes brouill&#232;rent ma vue. C'&#233;tait &#224; la lecture d'un passage de &#034;Cuore&#034;, le roman d'une enfance de d'Amicis, traduit en roumain ; j'ai d&#251; passer mon tour et personne ne rit ce jour-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais le rire aussi facile que les larmes. Ce n'&#233;taient pas les &#034;blagues&#034; des adultes, mais des situations qu'eux ne trouvaient pas dr&#244;les qui me faisaient rire aux &#233;clats ; ma m&#232;re s'en inqui&#233;tait, m'expliquant que les gens pouvaient prendre ce rire pour de la b&#234;tise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De mon &#233;cole primaire j'ai gard&#233; le souvenir d'une ma&#238;tresse m&#233;chante, qui tirait les oreilles des petites filles, frappait avec une r&#232;gle les paumes de la main, nous faisait mettre au coin &#224; genoux. Il fallait bien calligraphier les lettres, et c'&#233;tait difficile de tracer un rond bien rond et un trait bien droit. Lors d'une &#233;pid&#233;mie de poux, toutes les petites filles (les &#233;coles n'&#233;taient* pas mixtes) se retrouv&#232;rent en classe le cr&#226;ne ras&#233;, pour notre plus grand amusement. Les maladies d'enfants &#233;taient fr&#233;quentes. Je me souviens d'une &#233;pid&#233;mie de scarlatine : on &#233;tait d'office hospitalis&#233; et maintenu en quarantaine. Les parents pouvaient nous voir seulement &#224; travers la vitre. Au plus fort de ma fi&#232;vre, j'assistais comme dans un cauchemar au vol de mon orange par une autre gamine. Les oranges &#233;taient une friandise, qu'on ne distribuait qu'&#224; No&#235;l.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'une fa&#231;on g&#233;n&#233;rale, les enfants &#233;taient soign&#233;s &#224; la maison avec des moyens traditionnels : tisanes (tilleul, camomille, verveine, guimauve, queues de cerises), compresses, cataplasmes, &#224; l'occasion l'huile de ricin, et chaque hiver la d&#233;sagr&#233;able cure d'huile de foie de morue, d'un go&#251;t tellement d&#233;plaisant qu'on retenait sa respiration pour avaler, et qu'on m&#226;chait apr&#232;s une olive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En guise de rem&#232;des ma grand'm&#232;re pratiquait aussi la magie. Ainsi, elle versait dans de l'eau froide une cuiller&#233;e d'&#233;tain en fusion et interpr&#233;tait les figures form&#233;es par le m&#233;tal refroidi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un jour o&#249; j'avais de la fi&#232;vre, elle m'enveloppa &#224; l'insu de ma m&#232;re dans une couverture et alla me &#034;vendre&#034; &#224; la voisine : le mauvais &#339;il qui &#233;tait entr&#233; dans notre maison ne pouvait plus m'atteindre. Puis elle me reprit aussit&#244;t. J'en gardai le souvenir comme d'un conte surr&#233;aliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle me d&#233;fendait aussi de toucher &#224; notre chat noir qui sommeillait toute la journ&#233;e sur une soba (nom russe du po&#234;le, adopt&#233; en roumain). Le chat &#233;tait para&#238;t-il un animal sournois et elle me racontait des histoires terrifiantes, &#224; la Edgar Allan Poe, qui m'&#233;tait alors inconnu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans tous les r&#233;cits de ma grand-m&#232;re il y avait un climat fantastique ou inqui&#233;tant. Un pauvre tsigane qui avec ses compagnons traversait la for&#234;t dans une charrette, apercevant des loups se mit &#224; jouer fr&#233;n&#233;tiquement de son violon ; la musique tenait les loups &#224; distance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais arriv&#233; sain et sauf au village, il ne pouvait plus s'arr&#234;ter de jouer. La peur lui avait &#244;t&#233; la raison. La &#034;sorcellerie&#034; de ma grand-m&#232;re &#233;tait pour moi un monde enchant&#233;. Mais mon p&#232;re appelait cela de la superstition, une maladie incurable. La preuve : il se souvenait qu'&#224; l'&#233;poque o&#249; il &#233;tait encore enfant, sa m&#232;re partie faire des courses &#224; la tomb&#233;e du jour, revint hors d'haleine, terrifi&#233;e d'avoir vu un fant&#244;me au coin de la rue. Son &#233;poux, arm&#233; d'un b&#226;ton, la prit par le bras et l'entra&#238;na jusqu'au &#034;fant&#244;me&#034; qui n'&#233;tait qu'un tonneau peint en blanc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Voil&#224; ce que je fais de ton fant&#244;me&#034;, dit-il en frappant le tonneau de son b&#226;ton. Le surnaturel avait cependant un grand attrait. J'ai vu &#224; la maison des amis de mes parents se r&#233;unir autour d'une table, y poser leurs mains &#224; plat et invoquer les disparus. Je regardais cela d'un &#339;il sceptique, d'autant plus que le comportement de mes parents d&#233;mentait toute croyance au surnaturel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ath&#233;e, mon p&#232;re n'allait pas &#224; la synagogue, ne parlait jamais de religion. Mais &#224; P&#226;ques il nous r&#233;unissait autour d'un repas solennel et s'adressant selon la tradition &#224; sa fille a&#238;n&#233;e nous racontait la sortie d'Egypte du peuple juif. J'aimais le go&#251;t du pain azyme, comme j'aimais la brioche de la p&#226;que chr&#233;tienne. Ma grand'm&#232;re allumait des bougies dans un cand&#233;labre le vendredi soir. Elle me racontait que pendant la guerre, elle allumait chaque jour une bougie invoquant Dieu pour qu'il &#233;pargne la vie de son fils unique. Que l'homme ne vit pas seulement de pain, je l'appris d&#232;s ma petite enfance. Mais je v&#233;cus la spiritualit&#233; sous de multiples facettes, et ne fis un choix que vers mes treize ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les ann&#233;es vingt le charleston et le tango &#233;taient &#224; la mode ; d&#233;monstration &#224; l'appui, ma m&#232;re disait que la polka et la mazurka &#233;taient bien plus jolies, et je pensais qu'elle avait raison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le gramophone &#034;La Voix de son Ma&#238;tre&#034; &#233;tait orn&#233; d'un haut parleur en forme d'une grande corolle ouverte, et on remontait &#224; la manivelle le disque qui s'essoufflait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A aucun prix je n'aurais manqu&#233; ma s&#233;ance hebdomadaire de cin&#233;ma. Je v&#233;cus la transition du film muet au parlant sans y voir un &#233;v&#233;nement. Le Tombeau hindou &#233;tait d'autant plus troublant qu'on n'y parlait pas, quant &#224; Laurel et Hardy, ou &#224; Charlot, accompagn&#233;s au piano dans la salle, leur mimique en disait plus que les mots, et on comprend que Charlot ait longtemps h&#233;sit&#233; &#224; franchir le pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'occasion de quelque festivit&#233;, autour de la table chacun son tour devait pousser une chanson ou dire une anecdote. Ce fut pour moi un grand moment d'&#233;motion quand mon p&#232;re f&#234;ta avec ses amis la chance d'avoir &#233;chapp&#233; &#224; la mort : &#224; l'usine, le foulard qu'il portait autour du cou s'&#233;tait pris dans une machine, et c'est de justesse qu'il avait &#233;vit&#233; l'&#233;tranglement. On accrocha l'&#233;charpe au plafond dans la pi&#232;ce o&#249; tout le monde &#233;tait r&#233;uni pour la f&#234;te. Mon p&#232;re savait tout faire de ses mains : plomberie, menuiserie, m&#233;canique et le reste. C'est lui qui fendait &#224; la hache les b&#251;ches pour faire provision de bois, qui construisait en hiver l'abri de paille autour de la pompe &#224; eau dans la cour ; et je n'ai jamais eu de plus beaux jouets que les meubles miniature fabriqu&#233;s par lui - chaises, table, armoire, lit - qu'il m'offrit pour un anniversaire. C'est peut-&#234;tre de l&#224; que datent mon respect et mon admiration pour les gens travaillant de leurs mains. C'est aussi une poup&#233;e de chiffon qui &#233;tait ma pr&#233;f&#233;r&#233;e, car je l'ai vue na&#238;tre des mains de ma grand'm&#232;re. Les poup&#233;es en porcelaine n'avaient pas d'&#226;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le credo de ma m&#232;re &#233;tait la propret&#233;, l'ordre et le travail. Les draps, les serviettes, le linge &#233;taient rang&#233;s dans la grande armoire, attach&#233;s en pile avec des rubans. Les cuivres &#233;taient polis r&#233;guli&#232;rement, et les &#233;tag&#232;res recouvertes de napperons blancs sur lesquels &#233;taient brod&#233;s des objets et des dictons. Elle n'avait pas de pratique religieuse, mais son parler &#233;tait &#233;maill&#233; de &#034;dieu merci, si dieu le veut, &#224; la gr&#226;ce de dieu&#034; ; des ann&#233;es plus tard, &#233;tant en correspondance avec ma tante Ida au Qu&#233;bec, elle m'avoua son &#233;tonnement de n'avoir jamais trouv&#233; dans mes lettres l'expression &#034;Gott sei Dank&#034;. De ma m&#232;re aussi j'appris qu'il existait quelque part un pays de cocagne : d'une personne privil&#233;gi&#233;e, on disait qu'elle vivait &#034;wie Gott in Frankreich&#034; (comme Dieu en France), une expression qui remontait sans doute au 18&#176; si&#232;cle. Mais ce n'est que bien plus tard que j'ai d&#233;chiffr&#233; l'origine de &#034;schank-und-tan&#034; : il s'agissait de payer &#034;argent comptant&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Indulgente, ma m&#232;re me dispensait des courses dans les magasins et achetait sans moi mes v&#234;tements et m&#234;me mes chaussures. Je d&#233;testais le marchandage et le bakchich, pratique incontournable dans ce pays aux m&#339;urs levantines. Ne disait-on pas en roumain aux enfants turbulents : si tu n'es pas sage j'appelle les Turcs ? Souvenir d'une &#233;poque o&#249; la Valachie faisait partie de l'empire ottoman ; gouvern&#233;e par des &#233;missaires grecs, la province subissait sans doute p&#233;riodiquement des raids de punition, quand la Sublime Porte ne recevait pas la d&#238;me pr&#233;lev&#233;e sur la malheureuse population et empoch&#233;e par les Phanariotes. Il faut lire &#224; ce sujet les romans de Pana&#239;t Istrati, vagabond et &#233;crivain de g&#233;nie, fils d'une paysanne roumaine et d'un contrebandier grec.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vers mes six ans, ma m&#232;re eut son deuxi&#232;me enfant, Erika. Puis suivirent Lili et Suzi, rien que des filles au grand dam de mon p&#232;re. La petite Suzi, qu'il ne voulut pas voir &#224; sa naissance, se r&#233;v&#233;la un vrai diablotin, vive et espi&#232;gle, et mon p&#232;re chantonnait avec humour la lamentation d'un paysan ukrainien : &#034;nous avons quatre filles, quatre filles nous avons&#034;. Ma m&#232;re nous lavait les cheveux avec une d&#233;coction de camomille, pour entretenir notre blondeur, mais nous avions droit aussi au p&#233;trole, pour &#233;loigner les poux ! Avec mes joues rondes et mes nattes, j'avais l'air, me disait-on, d'une &#034;babouchka&#034;. Erika, au regard bleu ciel, &#233;tait timide, un peu renferm&#233;e ; Lili, &#233;nergique et d&#233;termin&#233;e, ressemblait &#224; notre m&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En pays &#233;tranger et dans des conditions si diff&#233;rentes de sa jeunesse, mon p&#232;re ne s'engagea plus politiquement. Mais sa sympathie allait nettement &#224; la Russie des soviets. En Roumanie le parti communiste &#233;tait ill&#233;gal. Les militants arr&#234;t&#233;s &#233;taient tortur&#233;s et jet&#233;s en prison pour de longues ann&#233;es. Il y avait parmi ces militants pas mal de juifs et il courait &#224; ce sujet une anecdote : quand des brutes polici&#232;res arr&#234;tent un juif ils le battent &#224; mort en hurlant, &#034;sale juif, &#231;a t'apprendra &#224; &#234;tre communiste dans notre pays&#034;. Mais quand ils arr&#234;tent un Roumain, ils le battent &#224; mort en hurlant, &#034;t'as pas honte d'&#234;tre communiste, &#231;a t'apprendra de trahir la patrie&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'antis&#233;mitisme &#233;tait enracin&#233; dans le langage populaire : on ne disait pas 'evreu' (juif), mais 'jidan' (youpin). La pr&#233;tendue d&#233;mocratie n'&#233;tait qu'une parodie et les &#233;lections &#233;taient truqu&#233;es. J'entendais dire que dans les bureaux de vote on triait les &#233;lecteurs : &#034;ceux qui sont pour le gouvernement, mettez-vous &#224; droite, ceux qui sont contre alignez vous &#224; gauche&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait &#224; peine une boutade. Des sentinelles veillaient le long du Dniestr (Nistru en roumain) qui marquait la fronti&#232;re avec l'URSS (la Bessarabie, partie de la Moldavie qui avait appartenu &#224; l'empire tsariste, avait &#233;t&#233; annex&#233;e &#224; la Roumanie). Il arrivait fr&#233;quemment que des t&#233;m&#233;raires essayant de passer soient abattus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le climat continental de la Roumanie, les saisons &#233;taient tranch&#233;es. Le printemps arrivait brusquement, comme par enchantement, et tout se mettait &#224; fleurir avec une d&#233;bauche de parfums, muguet, &#339;illets, violettes, ch&#232;vrefeuille, roses, tilleuls, et surtout le lilas que je pr&#233;f&#233;rais entre tous. L'&#233;t&#233; &#233;tait torride, avec des pluies abondantes, mais aussi une abondance de fruits. Je n'ai pas de souvenir particulier de l'automne, mais l'hiver &#233;tait une saison terriblement rude. Le matin il fallait d&#233;blayer la neige avant de pouvoir ouvrir la porte. A la maison nous &#233;tions &#224; l'abri du froid, avec les sobas, ces grands po&#234;les en c&#233;ramique, artistement d&#233;cor&#233;s, qui chauffaient les pi&#232;ces. Mais il n'en &#233;tait pas de m&#234;me pour tout le monde. Un ami de mon p&#232;re qui organisait des loisirs pour les enfants pauvres, nous interrogea sur les saisons. Les enfants, mal v&#234;tus, mal nourris, trouvaient l'hiver triste. Alors il nous parla des bonhommes de neige, des glissades sur la glace, des sapins de No&#235;l... A sa mani&#232;re de peindre la vie, il nous fit rire de bon c&#339;ur et oublier les mis&#232;res. Il y avait un moment joyeux &#224; No&#235;l : munis d'un b&#226;ton auquel &#233;taient fix&#233;es des clochettes et une &#233;toile en papier colori&#233; au sommet, les enfants allaient de porte en porte chantant &#034;joyeux No&#235;l&#034;, en &#233;change de quoi ils recueillaient des friandises et de l'argent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mendiants &#233;taient l&#233;gion. Je m'interrogeais, pourquoi cette d&#233;ch&#233;ance d'&#234;tres humains pareils &#224; moi ? Malades, mutil&#233;s, en haillons, couch&#233;s par terre, qu&#233;mandant d'un ton suppliant, ils suscitaient en moi un sentiment de douleur et de r&#233;volte. Leur donner une pi&#232;ce de monnaie ne changeait pas leur condition ; il fallait trouver le moyen de changer cet &#233;tat de choses. Ma grand-m&#232;re avait son pauvre attitr&#233;, qui lui rendait visite chaque semaine : elle lui pr&#233;parait un sac de provisions, de vieux v&#234;tements, passait un moment avec lui. Il me paraissait que les toilettes, les bijoux, &#233;taient une insulte &#224; cette humanit&#233; mis&#233;reuse. Je voulais me d&#233;barrasser de mes boucles d'oreilles (toutes les filles en portaient) et j'imaginai le stratag&#232;me d'en &#034;perdre&#034; une. Au bout de deux ou trois fois de ce man&#232;ge, ma m&#232;re qui n'&#233;tait pas dupe, renon&#231;a de m'en acheter d'autres. Je ne portais donc plus de bijoux, sauf un jour par an le &#034;martsisor&#034;, une coutume remontant peut-&#234;tre aux Romains : chaque ann&#233;e le 1er mars les petites filles recevaient en cadeau un collier pour f&#234;ter l'arriv&#233;e du printemps. Pour les plus modestes c'&#233;tait une simple cordelette avec une petite m&#233;daille au bout. C'est &#224; peu pr&#232;s &#224; la m&#234;me saison qu'arrivaient les f&#234;tes de P&#226;ques. Les enfants faisaient provision d'&#339;ufs durs peints et colori&#233;s, et nous jouions &#224; cogner l'&#339;uf contre celui d'un autre. Le jeu &#233;tait de garder le sien intact ; je disais en m&#234;me temps, comme le voulait la coutume, &#034;le Christ a ressuscit&#233;&#034; et on me r&#233;pondait, &#034;en v&#233;rit&#233; il a ressuscit&#233;&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pays &#233;tait orthodoxe, c'est-&#224;-dire qu'il y avait les rites et les coutumes de l'&#233;glise byzantine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le clerg&#233;, les popes n'&#233;taient pas aim&#233;s. Entre enfants, nous disions que croiser un pope portait malheur, et nous imitions le cri du corbeau sur son passage. Il faut dire que les popes &#233;taient des sangsues, car ils se faisaient payer tous les actes religieux par ces pauvres paysans qui n'auraient pas pu supporter de na&#238;tre ou de mourir sans l'assistance de l'&#233;glise. 90% ou peut-&#234;tre plus d'entre eux &#233;taient analphab&#232;tes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre partie pauvre de la population &#233;taient les tsiganes, de plus m&#233;pris&#233;s. Ferblantiers, chaudronniers, vivant dans des roulottes, on les traitait de voleurs, et je devais m'en m&#233;fier parce qu'ils volaient aussi des enfants ! Moi j'enviais les petits tsiganes qui, tout nus, prenaient des douches sous la pluie torrentielle en &#233;t&#233;. A force de supplication, j'avais obtenu de ma m&#232;re la permission d'en faire autant, mais dans la cour de notre maison, &#224; l'abri des regards.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(A peu pr&#232;s &#224; la m&#234;me &#233;poque en France, comme me l'a racont&#233; plus tard une coll&#232;gue de travail, la petite bretonne catholique qu'elle &#233;tait devait fermer les yeux en se d&#233;shabillant et murmurer : &#034;mon Dieu gardez-moi l'innocence de mon enfance&#034;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les tsiganes jouaient du violon dans les f&#234;tes et c'est sur leur musique que les paysans dansaient la &#034;hora&#034;. Ils &#233;taient aussi montreurs d'ours, un spectacle qui attirait les adultes et amusait les enfants. Mais de m&#234;me que je n'aimais pas le cirque, je m'affligeais &#224; la vue de ce pauvre ours attach&#233; par les narines &#224; une cha&#238;ne et r&#233;duit en esclavage. Il me faisait piti&#233; et je d&#233;testais la cruaut&#233; des hommes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par contre, je ne m'apitoyais pas sur les oies gav&#233;es par ma grand-m&#232;re. Je n'imaginais pas qu'on leur infligeait ainsi une torture. Nous vivions dans la familiarit&#233; des animaux domestiques. La truie qui nourrissait une quantit&#233; de porcelets, la chienne-berger qui avait mis bas en m&#234;me temps et ne repoussait pas les petits cochons voraces, les pigeons dont on exaltait la fid&#233;lit&#233; : un pigeon s'&#233;tait laiss&#233; p&#233;rir de faim apr&#232;s la mort de sa compagne. Les mouches, un fl&#233;au en &#233;t&#233;, se laissaient prendre au pi&#232;ge sur les grandes bandes collantes qui pendaient au plafond &#224; leur intention. Comme les autres enfants, je m'amusais &#224; les capturer du revers de la main. Je n'&#233;crasais pas les fourmis ni les araign&#233;es, dont j'admirais la toile magique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les conditions de vie de ma famille &#233;taient besogneuses, mais nous ne manquions de rien. Ma grand'm&#232;re faisait la cuisine, pr&#233;parait les yaourts, p&#233;trissait la p&#226;te qui lui servait &#224; confectionner les nouilles et des g&#226;teaux de toute sorte. Le d&#233;licieux strudel, qui demandait une longue pr&#233;paration, &#233;tait d'origine autrichienne, le baklava, le halva et le chichkebab &#233;taient turcs. Les &#034;mititei&#034; (brochettes de viande) et le fromage de brebis &#233;taient roumains, le goulache hongrois, et la bi&#232;re Pilsen que buvait mon p&#232;re venait de Boh&#234;me. On pourrait allonger la liste. Les activit&#233;s saisonni&#232;res &#233;taient bien r&#233;gl&#233;es. Pendant l'&#233;t&#233; ma m&#232;re pr&#233;parait, en pr&#233;vision de l'hiver, des conserves et des confitures, les cornichons marin&#233;s dans la saumure aux plantes odorantes, les cerises &#224; l'eau de vie qu'elle servait aux invit&#233;s en m&#234;me temps que le sorbet et le caf&#233; turc ; on lisait l'avenir dans le marc de caf&#233;. Mais &#224; toutes ces bonnes choses je pr&#233;f&#233;rais les fruits ; les pommes encore vertes avaient un d&#233;licieux go&#251;t sur, je mangeais m&#234;me la fleur sucr&#233;e de l'acacia. A la fin de l'&#233;t&#233; le raisin arrivait en abondance, et des marchands ambulants vendaient des noix d&#233;cortiqu&#233;es conserv&#233;es dans des bocaux. La past&#232;que avait un double usage : nous d&#233;coupions au sommet un couvercle pour &#233;vider et manger la pulpe fra&#238;che et sucr&#233;e ; puis nous percions quelques trous sur le pourtour, fixions une bougie &#224; l'int&#233;rieur, et le soir nous nous promenions dans la rue avec notre lanterne. Pour les jeux un peu plus sportifs, glissades, saut &#224; la corde, je me tenais prudemment &#224; l'&#233;cart.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mes parents ne faisaient rien pour corriger ce d&#233;faut ; il en serait all&#233; autrement si j'avais &#233;t&#233; un gar&#231;on...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma m&#232;re aurait aim&#233; me donner le go&#251;t des activit&#233;s m&#233;nag&#232;res, indispensables pour la tenue du foyer, comme la virginit&#233; pour le mariage. En vain ; j'&#233;tais trop occup&#233;e &#224; observer et &#224; &#233;couter autour de moi. Ainsi les confidences entre femmes du peuple : &#034;vous savez, une telle, son mari ne la bat plus, c'est qu'il ne doit plus l'aimer&#034;, une contradiction qui me laissait perplexe. Mes parents prenaient rarement des vacances. Je me souviens d'un &#233;t&#233; que je passai avec ma m&#232;re sur les bords de la Mer Noire. Non loin de Constantza, le lieu d'exil d'Ovide, il y avait une station baln&#233;aire (Mamaia) o&#249; les curistes, hommes et femmes s&#233;par&#233;s, prenaient des bains de boue. Une vraie joie : le corps nu, enduit de vase, on se laissait s&#233;cher lentement &#224; l'air et au soleil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1929 le krach de la Bourse de New-York se fit sentir aussi &#224; Bucarest. L'entreprise o&#249; mon p&#232;re travaillait ferma ses portes. C'&#233;tait il me semble une grande scierie et j'avais souvent jou&#233; &#224; cache-cache avec mes petits camarades derri&#232;re les piles de planches. La maison o&#249; nous habitions appartenait &#224; l'entreprise. Le temps de se retourner, mes parents me mirent en pension chez des missionnaires luth&#233;riennes. Dans la chambre o&#249; on m'installa, seule, je passais la premi&#232;re nuit en sanglots ; puis mon regard se fixa sur deux images au mur, repr&#233;sentant, comme l'indiquait la l&#233;gende, les sept vierges sages et les sept vierges folles. La m&#233;ditation adoucit mon chagrin. Les s&#339;urs &#233;taient gentilles. Celle qui s'occupait de moi, me voyant maladroite, m'aidait &#224; fabriquer, dans le secret de ma chambre, les cadeaux de No&#235;l que nous devions imaginer et confectionner de nos mains. Chaque semaine les s&#339;urs accueillaient des femmes pauvres autour d'un go&#251;ter et leur offraient une aum&#244;ne. Je fus tr&#232;s &#233;tonn&#233;e de les entendre dire du mal des religieuses. Vaste sujet de r&#233;flexion sur l'ingratitude envers la charit&#233;. On murmurait que le pasteur, qui &#233;tait mari&#233; et avait des enfants, faisait la cour aux filles. Tout cela ne me d&#233;tourna pas de ma r&#233;solution : j'allais &#234;tre missionnaire, peut-&#234;tre dans des pays lointains, et me vouer aux d&#233;sh&#233;rit&#233;s. Jamais je n'&#233;galerai le sacrifice de J&#233;sus-Christ pour l'humanit&#233;. Mais au bout d'une ann&#233;e, je retournai chez mes parents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec ses &#233;conomies, mon p&#232;re avait rachet&#233; &#224; la p&#233;riph&#233;rie de la ville une station d'essence en faillite. Ma m&#232;re et lui eurent vite fait de la remonter, peut-&#234;tre aussi le pays sortait-il de la crise. La maison d'habitation &#233;tait spacieuse, avec plusieurs chambres et la cuisine ; au fond une remise pour les travaux domestiques : lessive, pr&#233;paration des conserves, etc. ; une cour cl&#244;tur&#233;e nous s&#233;parait de la station d'essence, qui donnait sur la rue. En plus de la vente des carburants il y avait l'atelier de m&#233;canique, et les autobus de la ville venaient s'approvisionner chez nous. Mon p&#232;re attirait la sympathie et les chauffeurs l'appelaient famili&#232;rement par un diminutif, Manoul&#233;. Des femmes et des enfants achetaient du p&#233;trole au litre, pour l'&#233;clairage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous, nous avions l'&#233;lectricit&#233; et l'eau courante. Mais pas de salle de bains. Je me baignais dans une grande cuve, une fois par semaine, bien &#224; l'abri des regards.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma nouvelle &#233;cole, tenue par une mission anglicane, &#233;tait install&#233;e dans un immeuble bourgeois en ville et nous n'&#233;tions qu'une dizaine par classe. Pour m'y rendre je devais prendre le tram, et en hiver, malgr&#233; le manchon de fourrure, le froid me pin&#231;ait les doigts. Nous portions l'uniforme &#224; la mode anglaise : jupe, chemisier, cravate et chapeau. Des enseignantes, et un seul homme, le pasteur. Un jour j'osai lui demander pourquoi on nous apprenait que l'homme descend du singe, alors que c'est Dieu qui cr&#233;a Adam et Eve. En me r&#233;pondant que je ne devais pas poser ce genre de questions, il se discr&#233;dita &#224; mes yeux &#224; jamais. Pourtant je ne connaissais pas &#224; l'&#233;poque cette belle formule de Diderot : &#034;Si la raison est un don du ciel et que l'on puisse dire autant de la foi, le ciel nous a fait deux pr&#233;sents incompatibles et contradictoires&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;coles missionnaires ne manquaient pas, certaines &#233;taient fran&#231;aises. L'&#233;cole secondaire anglicane n'&#233;tait pas l'&#233;quivalent du lyc&#233;e. On enseignait &#224; peine les sciences et les maths, mais largement la litt&#233;rature, les langues, et la Bible. Les moins ennuyeuses &#233;taient les enseignantes anglaises. Une dissertation sur Paradise Lost de John Milton n'&#233;tait pas incompatible avec des jeux et des chansons. On oublie plus facilement les noms des &#233;pouses de Henri VIII, que le texte et la m&#233;lodie de &#034;I married a woman, she was worse than the first&#034;, ou &#034;Pull him away the drunken sailor&#034;, et ainsi de suite. La directrice, Miss Boyd, ses nattes autour de la t&#234;te et des poils au menton, remettait chaque fin de semaine, &#224; la classe la plus m&#233;ritante, l'&#233;cusson &#034;Amor vincit omnia&#034;. Fr&#228;ulein Roth, professeur d'allemand, aimait la po&#233;sie : Goethe, Schiller, Heine... Je ne pouvais m'emp&#234;cher d'apprendre d'une traite de longs po&#232;mes. Comment s'arr&#234;ter en chemin avec la &#034;Lorelei&#034; : &#034;Ich weiss nicht was soll es bedeuten dass ich so traurig bin, ein M&#228;rchen aus alten Zeiten das kommt mir nicht aus dem Sinn&#034; ? (Je ne sais ce que signifie ma tristesse, un conte des temps anciens ne quitte pas mon esprit). Un jour la prof m'interrompt au milieu de la r&#233;citation ; nous voil&#224; dans une autre classe, o&#249; elle demande &#224; sa coll&#232;gue la permission de me faire r&#233;citer devant ses &#233;l&#232;ves. Et je d&#233;clame &#224; ma mani&#232;re, en trag&#233;dienne, le &#034;Erlk&#246;nig&#034; (Le roi des Aulnes) : &#034;Wer reitet so sp&#228;t durch Nacht und Wind ? Es ist der Vater mit seinem Kind&#034;... (Qui chevauche si tard dans la nuit et le vent, c'est le p&#232;re avec son enfant). Je n'aimais cependant pas la comp&#233;tition ; au risque d'une punition, je m'arrangeais m&#234;me pour que ma voisine puisse discr&#232;tement copier sur moi dans les interrogations &#233;crites. Bien des ann&#233;es plus tard, je lisais dans une enqu&#234;te men&#233;e par des &#233;ducateurs am&#233;ricains en Alaska, que les enfants eskimos ignoraient l'esprit de comp&#233;tition et s'entraidaient dans leur travail scolaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La prof de fran&#231;ais, une Mademoiselle, fille d'ambassadeur dont j'ai oubli&#233; le nom, vieille fille aux allures aristocratiques, nous faisait la lecture d'un journal r&#233;actionnaire &#034;Le Petit Parisien&#034; (alors qu'on trouvait dans les kiosques le magazine bourgeois de gauche &#034;Marianne&#034;). Elle nous parlait vaguement de Voltaire et de Rousseau, mais c'est seulement des ann&#233;es plus tard, en France, que je d&#233;couvris le nom de Diderot. La prof de math, indiff&#233;rente, dormait quasiment en classe, ne nous manifestant aucun int&#233;r&#234;t ; celle de sciences aurait voulu bien faire, mais disposait de si peu d'heures. Je trouvais pourtant merveilleux le monde des sciences naturelles et la g&#233;ologie. Nous avions aussi l'&#233;ducation m&#233;nag&#232;re ; c'est ma m&#232;re qui faisait l'ouvrage de broderie ou de tricot que nous devions pr&#233;senter en fin d'ann&#233;e, et la prof gentiment fermait les yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mes camarades de classe me paraissaient futiles, &#224; parler toujours de robes et de gar&#231;ons (il est vrai qu'elles avaient un ou deux ans de plus que moi). Dans mon entourage familial il y avait des pr&#233;occupations sociales, un d&#233;bat d'id&#233;es. C'est de l&#224; que me vint de tr&#232;s bonne heure le go&#251;t de la lecture. Enfant je me plongeais dans les magazines &#233;quivalents de B&#233;cassine ou autres Pieds nickel&#233;s, dont je n'&#233;tais pas priv&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Adolescente, je lisais de la &#034;vraie&#034; litt&#233;rature. Mais j'adorais aussi le cin&#233;ma, et ne d&#233;daignais pas les films mi&#232;vres, allemands ou am&#233;ricains, des ann&#233;es 30. Je pastichais m&#234;me les chansons sirupeuses de Jan Kiepura et Martha Eggert (&#034;Meine Liebe, Deine Liebe sind ja beide gleich&#034;), ou celles de Fred Astaire et Ginger Rogers (&#034;Darling, never, never change&#034;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En f&#233;vrier 1933 un &#233;v&#233;nement tragique eut un grand retentissement. L'arm&#233;e tira sur des cheminots en gr&#232;ve, au d&#233;p&#244;t des chemins de fer de Grivitza. Pendant qu'on entendait hurler les sir&#232;nes que les gr&#233;vistes avaient d&#233;clench&#233;es, je composais un po&#232;me que je leur d&#233;diais (je ne l'ai pas gard&#233;). Dans l'entourage de mon p&#232;re il y avait des sympathisants et des militants communistes. Quelques sionistes aussi, mais on plaisantait &#224; leur sujet : &#034;qu'est-ce qu'un sioniste ? c'est un juif qui fait la qu&#234;te aupr&#232;s d'un autre juif pour en envoyer un troisi&#232;me en Palestine.&#034; Mais en Russie, en Pologne et ailleurs il y avait aussi une culture &#034;yiddish&#034; qui n'avait rien de sioniste ; il suffit, pour s'en rendre compte, de lire les &#034;M&#233;moires d'un r&#233;volutionnaire&#034; de Hersch Mendel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En librairie on trouvait plus facilement des livres en fran&#231;ais qu'en roumain. Je d&#233;couvris ainsi Andr&#233; Malraux, Pearl Buck, l'Introduction &#224; la psychanalyse de Sigmund Freud dont on parlait beaucoup, Ilya Ehrenbourg, F&#233;dor Gladkov, Isaac Babel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je lisais &#224; voix haute des pages de La M&#232;re de Gorki, cette paysanne illettr&#233;e reprenant le combat clandestin de son fils emprisonn&#233;. Fini le temps o&#249; dans les spectacles scolaires de fin d'ann&#233;e j'interpr&#233;tais avec ferveur les premiers r&#244;les, d&#233;sormais je voulais jouer un r&#244;le &#224; la hauteur des r&#233;alit&#233;s. Quelques dizaines d'ann&#233;es plus tard, je me reconnaissais dans ces lignes de Man&#232;s Sperber (&#034;Le Pont inachev&#233;&#034;) : &#034;la conscience d'avoir une mission &#224; remplir &#233;tait &#224; ma mesure, comme c'est le cas pour tant de jeunes gens qui, &#224; une &#233;poque de grandes catastrophes, cherchent leur chemin, et, pour le trouver, s'associent &#224; des mouvements qui pr&#233;tendent accomplir une t&#226;che historique : lib&#233;rer telle race, tel peuple, telle classe, l'humanit&#233; enti&#232;re.&#034; Pour moi, l'avenir de l'humanit&#233; devait &#234;tre une soci&#233;t&#233; sans classes, c'est- &#224;-dire sans privil&#232;ges ni d&#233;sh&#233;rit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pris clandestinement contact avec des militants communistes. On me confia, comme c'&#233;tait l'usage, des petites t&#226;ches : transmettre du mat&#233;riel de propagande &#224; un ouvrier &#224; la p&#233;riph&#233;rie de la ville. J'ignorais quels &#233;taient les salaires ou les conditions de travail des ouvriers. Mais il m'arrivait de voir en passant devant une fabrique, &#224; la belle saison &#224; l'heure de midi, les ouvriers accroupis par terre, avec leur casse-cro&#251;te : un quignon de mamaliga (pain de ma&#239;s) et un oignon cru. Je me souviens confus&#233;ment avoir travers&#233; un terrain vague et d&#233;sol&#233; avant d'arriver &#224; l'adresse indiqu&#233;e et de frapper &#224; la porte d'une masure. L'ouvrier, d'aspect mis&#233;rable, &#233;tait assis &#224; une table sur laquelle il y avait une lampe &#224; p&#233;trole. Il ne me reste aucun souvenir de notre entretien, peut-&#234;tre me suis-je content&#233;e de lui remettre ce que j'avais &#224; lui donner. Je me vois aussi allant &#224; un rendez-vous sous une pluie diluvienne, qui avait immobilis&#233; les trams. Inqui&#232;te, je me demandais s'il &#233;tait &#034;juste&#034; de se d&#233;placer dans des conditions aussi exceptionnelles. Mais mon camarade &#233;tait au rendez-vous ; moralit&#233;, on ne doit pas reculer devant les difficult&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais &#224; peine entam&#233;, &#224; l'insu de mes parents, cette relation, qu'eut lieu en ao&#251;t 1936 le proc&#232;s de Moscou. Staline faisait juger par un tribunal, sur r&#233;quisitoire d'un procureur ex-menchevik, un nomm&#233; Vychinski, les anciens dirigeants du parti bolchevik et de la r&#233;volution d'Octobre pour trahison &#224; la solde de Hitler, et les condamnait &#224; mort. L'accusation &#233;tait &#233;norme et inattendue, car je ne savais rien du r&#233;gime stalinien. J'interpellais mon entourage, et la r&#233;ponse &#233;tait : est-ce que tu sais mieux que Staline ? Pourtant je ne pouvais douter : Staline commettait un crime, ses complices &#233;taient des usurpateurs. Trotski avait &#233;t&#233; banni, Zinoviev, Kamenev et quatorze autres bolcheviks de la premi&#232;re heure furent fusill&#233;s. Je ne savais pas que des milliers d'autres, plus obscurs, avaient d&#233;j&#224; subi le m&#234;me sort, sans proc&#232;s. Partout dans le monde, des militants pr&#234;ts &#224; donner leur vie pour la r&#233;volution, ne voulaient pas ou ne pouvaient pas ouvrir les yeux. Pour eux, l'URSS &#233;tait le pays du socialisme et se confondait avec ses dirigeants. Je vis, pour la premi&#232;re fois, ce qu'un engagement pouvait comporter d'aveuglement. J'assistai &#224; une controverse entre l'ami de mon p&#232;re et une militante communiste ; l'entretien tourna court quand elle lui dit : je ne peux pas te croire, parce que ce serait renier ma vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un mois plus t&#244;t, en juillet 36, une grande lueur s'&#233;tait lev&#233;e &#224; l'ouest : le soul&#232;vement ouvrier victorieux de Madrid contre le putsch du g&#233;n&#233;ral Franco. C'&#233;tait le d&#233;but de la guerre civile, l'espoir de la r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la m&#234;me &#233;poque je m'&#233;tais li&#233;e d'amiti&#233; &#224; la seule camarade de classe avec qui je me trouvais une affinit&#233;. Nous discutions sans fin en nous raccompagnant l'une l'autre apr&#232;s la classe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle me parla de son cousin, un communiste &#034;diff&#233;rent&#034;. Nelu Grinberg, un gar&#231;on fris&#233; &#224; lunettes, &#233;tait ins&#233;parable de son ami Delu (D&#233;lou, diminutif de David) K&#246;rner, &#226;g&#233; de 22 ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Militants trotskistes, ils avaient d&#233;cid&#233; de partir pour l'Espagne insurg&#233;e ; ils nous expliqu&#232;rent le bien-fond&#233; de cette d&#233;marche. Ma camarade de classe ne voulait pas se lancer dans l'aventure. Un ami de mon p&#232;re et sa compagne, qui partageaient nos convictions, jugeaient plus utile de rester au pays. Quant &#224; moi, ma r&#233;ponse fut imm&#233;diate, j'&#233;tais volontaire pour l'Espagne. En moi-m&#234;me je me demandais comment j'allais pouvoir servir, avec mon gabarit de 1 m.50 et mes 45 kg. Ce n'&#233;tait pas une question d'&#226;ge (j'avais 16 ans et demi), des jeunes de 15 et 16 ans &#233;taient enr&#244;l&#233;s dans les milices. Je me disais que, de toute fa&#231;on ils avaient besoin l&#224;-bas de &#034;main-d'&#339;uvre&#034;, cantini&#232;res ou autres aides, et qu'on allait bien trouver &#224; m'employer. Le sort de l'humanit&#233; se jouait en Espagne, on avait beau se trouver &#224; des milliers de kilom&#232;tres, l'enjeu &#233;tait &#233;vident, terrible, et du monde entier des volontaires accouraient pour aider la r&#233;volution ou pour vaincre le fascisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne pensais pas &#224; la peine que je pouvais faire &#224; mes parents, &#224; ma grand'm&#232;re ; ma conscience et mes convictions me dictaient d'accomplir mon devoir. Dans la suite toute ma famille allait p&#233;rir avec des millions d'autres, du fait d'une barbarie que nous voulions alors combattre et d&#233;truire. Chacun sait que l'horreur a d&#233;pass&#233; ce que les r&#233;volutionnaires les plus endurcis pouvaient imaginer. Je garde en m&#233;moire les derni&#232;res images, celle de ma grand-m&#232;re, reportant sa tendresse sur ses trois petites-filles, ma m&#232;re un peu alourdie, toujours sur la br&#232;che, mon p&#232;re us&#233; par le travail, avec son pince-nez pour lire et sa montre attach&#233;e au gousset. Un an avant mon d&#233;part il fut tr&#232;s malade et nous craignions de le perdre. Ma m&#232;re restant aupr&#232;s de lui, j'assumais &#224; mes heures libres les fonctions de caissi&#232;re, et les chauffeurs qui venaient payer leur essence (la &#034;benzine&#034;) voyaient mon visage baign&#233; de larmes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour m&#233;nager mes parents, mes nouveaux camarades proc&#233;d&#232;rent avec tact. Ils mirent en sc&#232;ne une demande en mariage de la part de Delu, qui partait, disions-nous, faire ses &#233;tudes &#224; Paris. Son premier voyage &#224; Paris datait de 1933 (il avait 19 ans) et il s'&#233;tait effectivement inscrit &#224; la Facult&#233; de droit, o&#249; il ne mit jamais les pieds. Les bacheliers roumains avaient l'&#233;quivalence avec le bachot fran&#231;ais et pouvaient donc s'inscrire &#224; l'universit&#233;. C'est ainsi qu'un de ses cousins, Solo, que j'allais bien conna&#238;tre par la suite, faisait ses &#233;tudes de m&#233;decine &#224; Montpellier. Delu &#233;tait un gar&#231;on cultiv&#233;, de &#034;bonne famille&#034;, qui ne pouvait que faire bonne impression &#224; mes parents. D'ailleurs en tant que mineure je n'aurais pas pu quitter l&#233;galement le pays, je me souviens que nous avons voyag&#233; avec un passeport commun. Un petit incident se produisit &#224; la mairie le jour du mariage, dont je n'eus l'explication que plus tard, &#224; Paris. Mes parents commen&#231;aient &#224; s'inqui&#233;ter de l'absence du futur mari&#233;, qui n'arriva qu'avec quelque retard. Aussit&#244;t mari&#233;s, nous part&#238;mes sans autres festivit&#233;s &#224; destination de Paris, o&#249; nous devions recevoir des directives de l'organisation. Nous n'&#233;tions que quatre &#224; quitter la Roumanie ; Nelu et sa compagne voyag&#232;rent de leur c&#244;t&#233;, sans doute par mesure de prudence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le voyage fut agr&#233;able, avec une longue halte &#224; Venise. Dans le train nous partagions le compartiment avec un couple de petits bourgeois qui se gavaient de bonnes choses, sans avoir la politesse de nous en offrir. A notre surprise, nous les v&#238;mes remonter dans le train &#224; Venise avec des visages tum&#233;fi&#233;s par les piq&#251;res de moustiques. Nous deux avions &#233;t&#233; pr&#233;venus par la brave logeuse, qui nous donna des fumig&#232;nes pour chasser les insectes. Il y avait une justice immanente. Delu ne me d&#233;clara pas sa flamme, mais me fit bient&#244;t comprendre qu'un mariage fictif n'emp&#234;chait pas une idylle vraie. Pouvais-je d&#233;daigner un gar&#231;on intelligent, avec de beaux yeux et une volont&#233; r&#233;volutionnaire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Paris&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous d&#233;barqu&#226;mes un matin, le 3 octobre 1936, &#224; la gare de Lyon, dans un Paris encore tout fr&#233;missant de la victoire de Juin remport&#233;e par les humbles sur les puissants. Telle n'avait pas &#233;t&#233; en son temps l'impression de Jaur&#232;s, arrivant tout jeune &#224; Paris de son Tarn natal : &#034;...Il me semblait que les milliers et les milliers d'hommes qui passaient sans se conna&#238;tre, foule innombrable de fant&#244;mes solitaires, &#233;taient d&#233;li&#233;s de tout lien. Et je me demandais avec une sorte de terreur impersonnelle comment tous ces &#234;tres acceptaient l'in&#233;gale r&#233;partition des biens et des maux, comment l'&#233;norme structure sociale ne tombait pas en dissolution.&#034; Pour moi, un tout autre sentiment devant ces rues anim&#233;es, &#233;tonnement aussi devant la noirceur des immeubles. Au bistrot en face de la gare, ambiance gaie, odeurs de caf&#233; et de croissants chauds. &#034;Qu'est-ce que je te sers mon vieux ?&#034; Traduit automatiquement en roumain, ce &#034;mon vieux&#034; insolite adress&#233; &#224; un jeune gar&#231;on me fit presque &#233;clater de rire. Il fallut d'ailleurs faire le sacrifice de notre langue. Dans le but d'un apprentissage rapide et efficace, &#224; partir de ce moment nous ne devions plus nous adresser la parole qu'en fran&#231;ais. D&#233;sormais je m'appelais Louise, le nom que m'a donn&#233; Delu ; lui &#233;tait d&#233;j&#224; connu dans le mouvement trotskiste sous le pseudonyme de Barta. Il avait fait plusieurs aller-et-retour entre Bucarest et Paris, y avait v&#233;cu les &#233;v&#233;nements de f&#233;vrier 34, le combat pour le Front unique contre le fascisme, l'entr&#233;e dans la SFIO. C'est l'organisation qui devait d&#233;cider de notre sort et de notre action.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous nous rend&#238;mes au local du POI (Parti Ouvrier Internationaliste), passage Dubail, non loin de la gare de l'Est. Une ruelle &#233;troite, un local peu soign&#233; en haut d'un escalier. La camarade Suzanne Charpy offrit de nous h&#233;berger pour quelques nuits, elle habitait seule un appartement. Brave Suzanne, les larmes coulaient sur son joli visage : Fred Zeller venait de la quitter pour une autre aventure. Venus tous deux des Jeunesses socialistes, ils avaient rejoint les b.-l. (bolcheviks l&#233;ninistes) fin 34 et en avaient &#233;t&#233; exclus en m&#234;me temps qu'eux &#224; l'&#233;t&#233; 35.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fred Zeller, ancien secr&#233;taire des Jeunesses SFIO, &#233;tait une vedette, et me donnait l'impression de se comporter comme telle. Suzanne avait tout ce que j'imaginais d'attrayant de la midinette. Je fus d'autant plus surprise de voir le peu de confort et l'hygi&#232;ne sommaire dont elle se contentait ; ce qui me fut r&#233;v&#233;l&#233; par la suite comme un trait g&#233;n&#233;ral de ce pays civilis&#233; et admir&#233; : pas de salle de bains dans les appartements bourgeois, pas de douches dans les usines, pas d'eau courante dans les logements ouvriers, sans parler de la crasse &#224; la campagne ... et jusque dans les wc des caf&#233;s de Paris. Au bout de quelques jours les camarades trouv&#232;rent &#224; nous loger dans un petit appartement provisoirement inoccup&#233;, dans le 19&#176;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nelu et sa compagne &#233;taient arriv&#233;s en m&#234;me temps. Et &#224; mon &#233;bahissement, ce fut la s&#233;paration. Delu mit &#034;cartes sur table&#034; : j'appris qu'apr&#232;s m'avoir propos&#233; de faire partie de leur &#233;quipe pour l'Espagne, Nelu &#233;mit l'id&#233;e de ne pas m'emmener (je n'&#233;tais qu'une &#034;oie blanche&#034;), tout en prenant l'argent que j'avais subtilis&#233; par petites sommes &#224; mes parents &#034;pour la bonne cause&#034;. Je d&#233;couvrais ainsi la raison du retard de derni&#232;re minute &#224; la c&#233;r&#233;monie de mariage ! Delu trouvait cette logique immorale au point de d&#233;cider la rupture, et partagea notre &#034;magot&#034; en deux parts &#233;gales. Mais nous ne part&#238;mes pas pour l'Espagne ! J'ai rapidement appris que la situation se d&#233;gradait en Espagne du fait de l'emprise stalinienne sur le gouvernement r&#233;publicain. Ici les ouvriers criaient en vain &#034;des canons, des avions pour l'Espagne&#034;, L&#233;on Blum (&#224; la t&#234;te du gouvernement fran&#231;ais) restait &#034;neutre&#034; et verrouillait la fronti&#232;re ; c'&#233;tait la politique franco-anglaise de la &#034;non-intervention&#034; pendant que les fascistes de Mussolini intervenaient ouvertement &#224; c&#244;t&#233; de Franco et que les escadrilles de Hitler bombardaient Guernica. Les Russes envoyaient quelques avions et quelques armes contre de l'or, en &#233;change leurs s&#233;ides du PC espagnol et leurs agents &#233;trangers (Andr&#233; Marty en faisait partie) assassinaient en toute impunit&#233; les militants r&#233;volutionnaires, Erwin Wolf, Andr&#232;s Nin, Kurt Landau et tant d'autres. Apr&#232;s le premier proc&#232;s de Moscou la Pravda &#233;crivait &#034;qu'en Catalogne l'&#233;limination des trotskistes et des anarcho-syndicalistes a d&#233;j&#224; commenc&#233; et se poursuivra avec la m&#234;me &#233;nergie qu'en URSS&#034;. Le POUM et ses milices, tax&#233;s de trotskisme, &#233;taient en butte &#224; une pers&#233;cution f&#233;roce. L'organisation trotskiste proprement dite &#233;tait extr&#234;mement faible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trotski mettait tous ses espoirs dans la mont&#233;e du mouvement ouvrier en France : &#034;le destin de la classe ouvri&#232;re europ&#233;enne pour les d&#233;cennies &#224; venir est en train de se d&#233;cider en France. Il nous faut soutenir de toutes nos forces notre section fran&#231;aise&#034;, &#233;crivait-il en juillet 36. En juin la vague de gr&#232;ves avec occupation des usines avait d&#233;ferl&#233; sur le pays comme un raz-de-mar&#233;e. &#034;La r&#233;volution fran&#231;aise a commenc&#233;&#034; affirmait Trotski en t&#234;te d'un article envoy&#233; de son exil en Norv&#232;ge. Et c'en &#233;tait une, si l'on pense &#224; ce qu'&#233;tait la condition ouvri&#232;re avant juin 36. Pour s'en faire une id&#233;e il suffit de lire, sous ce titre, le livre &#233;crit par Simone Weil, cette intellectuelle qui &#233;tait all&#233;e au peuple et s'&#233;tait fait embaucher comme ouvri&#232;re en usine (pendant que sa condisciple Simone de Beauvoir d&#233;couvrait l'existence du prol&#233;tariat par le releveur du compteur &#224; gaz : voir son livre &#034;M&#233;moires d'une jeune fille rang&#233;e&#034;). Le parti communiste &#233;tait l&#233;gal ; mais ses militants ne pouvaient pas s'afficher ouvertement comme tels &#224; leur travail. Trotski citait l'exemple d'un ouvrier malade jet&#233; &#224; la porte du sana o&#249; il &#233;tait soign&#233;, parce qu'il avait &#233;t&#233; surpris &#224; lire l'Humanit&#233;. Et ce vieil ouvrier alg&#233;rien de chez Citro&#235;n, qui racontait avec fiert&#233;, &#224; la gamine que j'&#233;tais sans doute &#224; ses yeux, comment il avait milit&#233; dans la clandestinit&#233;, seul ouvrier communiste dans l'usine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et voil&#224; que des dizaines de milliers d'adh&#233;rents affluent maintenant au PC, des millions &#224; la CGT enfin unifi&#233;e. Finies les queues de ch&#244;meurs et les charges des flics, ceux &#224; pied et ceux &#224; cheval. Les ouvriers pouvaient se sentir enfin ma&#238;tres des usines et ma&#238;tres de la rue o&#249; ils manifestaient par centaines de milliers au chant de l'Internationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ma part, en m&#234;me temps que je d&#233;couvrais qu'on distinguait le prol&#233;taire avec sa casquette du bourgeois qui portait le chapeau, je v&#233;cus en cet automne 36, la trahison du Front populaire : une alliance au sommet entre le PCF de Thorez et Duclos, la SFIO de Blum et le parti radical bourgeois des Herriot et Daladier, une alliance pourrie rendue possible apr&#232;s le tournant stalinien dict&#233; par Moscou et le pacte Laval-Staline de 1935. Avec son &#034;il faut savoir terminer une gr&#232;ve&#034; Thorez imposait la collaboration de classe et vendait la classe ouvri&#232;re &#224; ses ennemis. Alors qu'en Allemagne, jusqu'&#224; l'arriv&#233;e de Hitler au pouvoir, les staliniens traitaient les socialistes de &#034;social-fascistes&#034; et refusaient le front unique, il avait fallu en France les &#233;v&#233;nements du 6 f&#233;vrier 34, l'attaque des Croix-de-Feu, pour que sous la pouss&#233;e d'en bas ait lieu le l2 f&#233;vrier l'immense cort&#232;ge unitaire. Et c'est cette alliance ouvri&#232;re que le PC pervertit, sur ordre de Moscou, en &#034;front populaire&#034; avec des politiciens bourgeois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais &#224; la base on ne sentait que l'euphorie et la liesse populaire apr&#232;s les grandes conqu&#234;tes de juin, les conventions collectives, des salaires augment&#233;s, les cong&#233;s pay&#233;s, les d&#233;l&#233;gu&#233;s d'atelier. Quels immenses cort&#232;ges de foules ouvri&#232;res d&#233;filaient dans la rue, quelle bonne humeur r&#233;gnait parmi les ouvriers, quelle libert&#233; d'expression ! Je voyais de mes yeux la r&#233;volution en marche. Mais quel laisser aller aussi dans l'organisation trotskiste. On allait et venait au gr&#233; de chacun, aucune discipline n'&#233;tait impos&#233;e. Nous avions le privil&#232;ge de c&#244;toyer des hommes d'une haute culture, totalement engag&#233;s, Pierre Naville, Jean Rous, Roger Clair, Blasco (Pietro Tresso), de plus jeunes comme Yvan Craipeau, Marcel Hic ; mais nous n'avions pas le sentiment qu'ils &#233;taient &#224; la barre d'un navire naviguant vers un cap. Je d&#233;couvrais chez certains une faconde pour moi fascinante, j'apprenais le jargon parisien. Mais le jour o&#249;, ayant enrichi mon vocabulaire, j'utilisais &#224; mon tour l'adjectif &#034;con&#034;, je d&#233;clenchai un rire hom&#233;rique ; sans doute n'y avais-je pas mis le ton ad&#233;quat. Pourtant ce mot, &#224; c&#244;t&#233; de &#034;merde&#034;, je l'entendais cent fois par jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens de mon premier hiver, o&#249; c'est en janvier seulement que quelques flocons &#233;pars tomb&#232;rent sur la ville. Quelle chose extraordinaire, un hiver sans gel et sans neige ! Le jour de mes 17 ans je me pris pour Rastignac (sans avoir encore lu Balzac) : je ne me dis pas &#034;&#224; nous deux Paris&#034;, mais &#034;maintenant tu dois donner ta mesure&#034;. Ce discours &#233;tait tout int&#233;rieur, car nous ne f&#234;tions pas nos anniversaires. Je changeai aussi d'allure ; depuis peu je portais des lunettes, et &#224; peine arriv&#233;e je fis couper mes nattes : peigner et tresser les longs cheveux aurait &#233;t&#233; du temps gaspill&#233;. Plus de futilit&#233;s ! Un jour o&#249; nous &#233;tions all&#233;s chez Marcel Hic, qui habitait avec sa compagne un modeste appartement dans le 14e arrondissement, je m'&#233;tonnai de voir sur la table des fleurs dans un vase. Exc&#232;s de &#034;romantisme r&#233;volutionnaire&#034; ? Dans ses souvenirs sur Rosa Luxembourg, Louise Kautsky raconte : &#034;habitu&#233;e qu'elle &#233;tait aux mani&#232;res des &#233;tudiantes russes, je lui causai une d&#233;ception cruelle, ainsi qu'elle l'avoua en riant par la suite. 'La femme de Karl Kautsky porte tablier ! quelle surprise, quelle &#233;pouvantable d&#233;couverte ! ce n'est qu'une de ces m&#233;nag&#232;res allemandes &#224; l'esprit born&#233; !'&#034; Pour l'heure, mon activit&#233; militante n'&#233;tait qu'un apprentissage. Remplir et coller des enveloppes, aller aux r&#233;unions et dans les meetings... C'est dans une immense salle pleine de monde que j'entendis pour la premi&#232;re fois p&#233;rorer Thorez. Comment un pareil d&#233;magogue boursoufl&#233;, me disais-je, peut-il &#234;tre un dirigeant accept&#233; par la classe ouvri&#232;re ? J'avais encore beaucoup &#224; apprendre. Un jour o&#249; j'allais voir un ouvrier &#224; qui je vendais le journal, nous parl&#226;mes longuement de la duperie du Front populaire. Il semblait tout &#224; fait d'accord avec moi. A la fin il me dit : &#034;mais Edouard Herriot, c'est quand m&#234;me quelqu'un de bien&#034;. Ce politicien radical-socialiste de la bourgeoisie fourbe lui en imposait. Je restai sans voix. Avec les militants communistes, la discussion &#233;tait m&#234;me impossible : nous &#233;tions l'ennemi, les &#034;hitl&#233;ro-trotskistes&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'&#233;tude des textes de Trotski (Cours Nouveau, Thermidor et bonapartisme, La R&#233;volution trahie) je compris comment la r&#233;volution russe, parce qu'elle ne pouvait survivre isol&#233;e, dans la Russie arri&#233;r&#233;e et d&#233;vast&#233;e par l'intervention &#233;trang&#232;re et la guerre civile, sans que la r&#233;volution allemande et le prol&#233;tariat d'Europe viennent &#224; son secours, avait &#233;t&#233; r&#233;cup&#233;r&#233;e et d&#233;voy&#233;e par une bureaucratie, caste de profiteurs du &#034;socialisme dans un seul pays&#034;. Mais aussi comment l'immense retentissement qu'avait eu cette r&#233;volution sur les masses travailleuses du monde entier, pouvait permettre &#224; cette m&#234;me bureaucratie usurpatrice de les tromper, derri&#232;re le masque d'h&#233;riti&#232;re de L&#233;nine et du bolchevisme, et de devenir le frein le plus puissant de la r&#233;volution dans les autres pays. Les moyens que leur donnait le pouvoir de l'Etat, leur permettaient non seulement de falsifier et de dissimuler les textes, notamment ceux de L&#233;nine, mais de faire na&#238;tre une l&#233;gende haineuse pouss&#233;e jusqu'au crime &#224; l'&#233;gard des opposants et notamment de Trotski. La calomnie et les pers&#233;cutions staliniennes faisaient rage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; pourquoi nous avions tant de mal &#224; nous faire entendre par les ouvriers qui croyaient militer pour le communisme. Comme devait l'&#233;crire plus tard, dans son livre &#034;Sept ans aupr&#232;s de L&#233;on Trotski&#034;, Van Heijenoort (que nous appelions famili&#232;rement Van) : &#034;il ne faut pas oublier les difficult&#233;s de ces ann&#233;es terribles. Comment faire revivre aujourd'hui, pour ceux qui ne les ont pas connues, les ann&#233;es 30 ?&#034; Je devais apprendre &#224; m'accommoder d'autres contradictions, il est vrai plus frivoles. D'un c&#244;t&#233; les r&#233;citals de Fr&#233;hel ou de Damia, Jacques Pr&#233;vert, le groupe Octobre, &#034;Paris-Irun&#034; ; de l'autre la chansonnette de Tino Rossi qui contredisait l'id&#233;e que je me faisais du peuple fran&#231;ais. D&#232;s les premiers jours j'avais &#233;t&#233; subjugu&#233;e par le prolo parisien (nous &#233;tions il est vrai en 1936) : l'humour, le franc parler, la ga&#238;t&#233; et m&#234;me le manque de vulgarit&#233; dans le langage. Mais je d&#233;couvris aussi le chauvinisme, m&#234;me si chez les ouvriers il n'&#233;tait pas de m&#234;me nature que celui des Croix de feu et de la bourgeoisie r&#233;actionnaire. Le terme &#034;m&#233;t&#232;que&#034; &#233;tait couramment employ&#233; et, &#224; l'ext&#233;rieur de l'organisation, je n'&#233;tais pas &#224; l'aise quand, &#224; cause de mon accent, on me demandait d'embl&#233;e mon origine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Paris &#233;tait encore la ville des marchands ambulants, des chiffonniers, de la voiture &#224; bras, des allumeurs de r&#233;verb&#232;res, du crottin de cheval et du dernier tramway. Dans la rue je m'&#233;tonnais de voir les passants prendre leur journal sur un tr&#233;teau, sans vendeur, et d&#233;poser l'argent. De bonne heure le matin, dans le m&#233;tro, j'observais les visages des gens mal r&#233;veill&#233;s, fatigu&#233;s avant d'avoir commenc&#233; leur journ&#233;e de travail. Les conversations &#233;taient rares. Quelques-unes cependant se sont grav&#233;es dans ma m&#233;moire : un ouvrier se vantait de n'avoir jamais manqu&#233; un jour &#224; son travail ; un autre, bien que vieux parisien, ne connaissait pas la place de la Concorde. La r&#233;clame &#034;Du beau, du bon, Dubonnet&#034; dans le tunnel du m&#233;tro m'amusait, mais je n'aimais pas les affiches &#034;Y'a bon Banania&#034; montrant un n&#232;gre hilare. Delu m'emmena &#224; l'op&#233;ra. Quel bel et impressionnant &#233;difice ! Mais les vigiles nous firent faire demi tour &#224; cause des pantalons de golf, tenue &#224; la mode mais non admise &#224; l'op&#233;ra, m&#234;me au poulailler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est en tenue &#034;correcte&#034; que nous sommes revenus pour l'enchanteur &#034;Lac des cygnes&#034; de Tcha&#239;kovski. Sur les grands boulevards il y avait des boutiques o&#249; l'on pouvait, casque sur les oreilles, &#233;couter des disques. Fascin&#233;e j'entendis l&#224; la Rhapsodie hongroise de Liszt.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En &#233;t&#233; nous partions sac au dos en faisant de l'auto-stop, souvent en compagnie de notre camarade Henri Kunstlinger, mort plus tard en d&#233;portation. Je me mettais en avant-poste et quand une voiture s'arr&#234;tait (elles &#233;taient assez rares &#224; l'&#233;poque) les deux gar&#231;ons se montraient aussi ; l'astuce marchait toujours. Pour la premi&#232;re fois dans l'histoire du peuple, les jeunes comme leurs a&#238;n&#233;s, pouvaient partir en vacances, d&#233;couvrir le pays, ou simplement se reposer. Tr&#232;s fr&#233;quent&#233;es, les Auberges de jeunesse (cr&#233;&#233;es par le socialiste L&#233;o Lagrange) offraient un h&#233;bergement peu co&#251;teux et amical. Elles ne m'enthousiasmaient gu&#232;re ; j'aimais la compagnie des gar&#231;ons et des filles, mais je d&#233;plorais leur ignorance, leur na&#239;vet&#233;. Une chanson stalinienne &#224; la mode &#233;tait &#034;Allons au-devant de la vie, allons au-devant de l'amour&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fascisme planait sur l'Europe, la guerre se profilait &#224; l'horizon, mais on ne pr&#233;parait pas cette jeunesse &#224; faire face.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une nuit, arriv&#233;s tard, nous &#233;chou&#226;mes dans un camping sans avoir d'&#233;quipement. Chacun se casa au hasard et &#224; l'aveuglette sous une tente, et je me retrouvai entre deux gar&#231;ons, dormant comme des souches. Mon &#233;ducation me retenait de me blottir contre l'un d'entre eux pour me r&#233;chauffer. Au petit jour, je rampais dehors, grelottant et appelant d'une voix faible mes deux compagnons de route. Ils me firent avaler un verre d'alcool, pour me remettre. C'est la premi&#232;re fois de ma vie que je go&#251;tais un tel breuvage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; notre absence de &#034;titres&#034;, nous avions acc&#232;s &#224; la Biblioth&#232;que Nationale que nous fr&#233;quentions journellement, ainsi que d'autres camarades. David Rousset en faisait partie ; rondouillard, portant des lunettes sombres, il avait la plaisanterie facile. Je ne fus cependant pas vex&#233;e de l'entendre dire &#224; la ronde : &#034;Barta et sa femme de douze ans&#034;. C'est peut-&#234;tre lui aussi qui lan&#231;a un jour : &#034;Nadeau et sa femme de poche&#034;. Marthe, une bien jolie fille, &#233;tait toute petite &#224; c&#244;t&#233; de son compagnon. A la pause caf&#233;, nous allions en groupe au &#034;Poccardi&#034;, &#224; quelques pas de la B.N. Il faut croire que le petit caf&#233; n'&#233;tait pas cher, pour nos finances indigentes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les ann&#233;es 30 &#233;taient l'&#226;ge d'or du roman qui n'avait rien de proustien. Marx avait appr&#233;ci&#233; Balzac, parce que mieux que tout historien ou sociologue, il mettait &#224; nu la soci&#233;t&#233; de son temps. Nous lisions au fur et &#224; mesure de leur parution les volumes des &#034;Hommes de bonne volont&#233;&#034; de Jules Romains ; &#034;Pr&#233;lude &#224; Verdun&#034; et &#034;Verdun&#034; sont un r&#233;quisitoire terrible contre la boucherie de 14. Il y avait Erich-Maria Remarque (A l'ouest rien de nouveau), Ignazio Silone (Fontamara), Knut Hamsun (La faim), Andr&#233; Malraux (Les Conqu&#233;rants, La condition humaine), les am&#233;ricains Hemingway, Traven, Upton Sinclair, Sinclair Lewis, et des dizaines d'autres. Victor Serge, avec notamment &#034;S'il est minuit dans le si&#232;cle&#034; et &#034;L'affaire Toulaev&#034;, &#233;tait l'&#233;crivain phare dans le combat contre le stalinisme. Dans &#034;Ville conquise&#034; son personnage Zvereva &#233;tait devenu pour nous embl&#233;matique de la mentalit&#233; born&#233;e et du pouvoir arbitraire de la bureaucratie qui se mettait en place. Les meilleurs &#233;crivains russes prenaient le chemin de la &#034;dissidence&#034;, du samizdat et de l'exil (comme Victor Serge). Pour comprendre et nous ouvrir au monde, nous avions autant besoin de cette litt&#233;rature que des livres d'&#233;tude. C'&#233;tait une litt&#233;rature pr&#233;occup&#233;e avant tout d'un monde secou&#233; de convulsions et de crises, qui allait bient&#244;t s'ab&#238;mer dans la guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je dois ici avouer un p&#233;ch&#233; d'orgueil. Des ann&#233;es plus tard, quand furent publi&#233;es des lettres adress&#233;es &#224; Trotski par Denise Naville, je d&#233;couvris mon nom mentionn&#233; dans l'&#233;quipe qui, &#224; la B.N., devait consulter des livres sur l'histoire de la r&#233;volution fran&#231;aise, pour extraire des citations qui &#233;clairent le rapport entre la personnalit&#233; et le milieu. Le Vieux en avait besoin pour son livre sur Staline, qu'il &#233;crivait &#224; Mexico, et rest&#233; inachev&#233; au moment de son assassinat. Combien modeste devait &#234;tre ma contribution !! Peut-&#234;tre Denise Naville avait-elle de la sympathie pour ma jeunesse et mon &#034;s&#233;rieux&#034;. Avec nos a&#238;n&#233;s, j'&#233;tais une &#233;l&#232;ve attentive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Intellectuelle et militante, Denise tenait aussi la biblioth&#232;que de pr&#234;t au local de l'organisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sa s&#233;v&#233;rit&#233; &#224; exiger la modeste cotisation du lecteur m'&#233;tonnait, je compris plus tard seulement qu'elle refusait ainsi l'amateurisme et l'indiscipline. En 1887 (d&#233;j&#224; !) Clara Zetkin &#233;crivait &#224; propos des organisations fran&#231;aises, aussi bien politiques que syndicales : &#034;comment une organisation politique peut-elle exister si elle n'impose aucune obligation mat&#233;rielle &#224; ses membres, si elle n'exige pas le paiement des cotisations ?&#034; Comme dans tout courant non conformiste, il y avait dans le sillage de l'organisation des boh&#234;mes ; la compagne de Blasco, qui avait milit&#233; sous le fascisme italien, les d&#233;sapprouvait et disait qu'un militant devait &#034;gagner sa vie&#034;. Ce raisonnement m'&#233;tonnait, je ne le comprenais pas. &#034;V&#233;rit&#233; en-de&#231;a, mensonge au-del&#224;&#034;. C'est au local aussi que j'entendis r&#233;sonner la belle voix de baryton de Blasco, chantant en duo avec Barta des airs d'op&#233;ra italiens : la dona e mobile... Blasco &#233;tait le pseudonyme de Pietro Tresso, un ancien dirigeant du PC italien. Il m'impressionnait par sa taille et sa prestance. Pierre Naville, totalement engag&#233; dans la vie militante, restait distant et s'exprimait comme un intellectuel. Clair, avec son accent parisien, semblait plus proche du peuple. Je me souviens d'un matin dans un bistro, revenant de l'imprimerie, et Clair disant &#224; Barta &#034;je te paie une tomate&#034;. Pauvre Barta, qui n'aimait pas l'alcool et qui s'attendait &#224; un jus de tomate. Il avala le breuvage en grima&#231;ant, mais accepta la plaisanterie. C'est encore Clair qui, alors que nous d&#233;jeunions dans un petit resto ouvrier, me posa une devinette en pronon&#231;ant tr&#232;s vite les mots : &#034;trou s'y fit rat s'y mit&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'arrivai pas &#224; la d&#233;chiffrer et Barta non plus ! C'&#233;tait quand m&#234;me une bonne fa&#231;on d'assimiler la langue. Ce genre de devinettes, mon p&#232;re me les posait jadis, mais en allemand.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec Clair, fier d'&#234;tre un vieux parisien du 11&#232;me arrondissement, nous d&#233;ambulions dans la rue et je l'&#233;coutais confier &#224; Barta ses id&#233;es utopiques sur les moyens de renflouer les finances de l'organisation. D'une mani&#232;re g&#233;n&#233;rale, les r&#233;sultats obtenus n'&#233;tant pas &#224; la hauteur des efforts, tout le monde critiquait tout le monde. Mais le jour o&#249; je crus pouvoir &#233;mettre devant Barta une critique &#224; l'&#233;gard de Rous, il m'arr&#234;ta tout net : je ne pouvais pas me permettre de juger les autres, aussi longtemps que je n'aurai pas fait moi-m&#234;me mes preuves. C'est dans cet esprit qu'il prit un jour une d&#233;cision. Notre journal &#233;tait &#034;La Lutte Ouvri&#232;re&#034;. A chaque parution, hebdomadaire, les bonnes volont&#233;s s'offraient au local pour faire l'exp&#233;dition, dans la paga&#239;e et la bonne humeur. Aussi la direction recevait-elle sans cesse des lettres d'abonn&#233;s de province protestant contre l'irr&#233;gularit&#233; des envois. Barta demanda &#224; &#234;tre charg&#233; de l'administration du journal. A partir de ce moment, il allait chercher le journal &#224; l'imprimerie, et &#224; nous deux nous faisions l'exp&#233;dition. Une partie de mon travail &#233;tait d'&#233;crire les adresses sur les bandes qui enveloppaient le journal ; j'appris ainsi rapidement par c&#339;ur les noms des quatre-vingt dix d&#233;partements (il n'y avait pas de code postal &#224; l'&#233;poque) avec leurs pr&#233;fectures, sous-pr&#233;fectures et chef-lieux. Le travail disciplin&#233; &#233;tant efficace, la direction ne re&#231;ut plus de r&#233;clamations. Mais personne ne s'int&#233;ressait de savoir comment nous nous y prenions. Ni m&#234;me si j'avais de quoi m'acheter un ticket de m&#233;tro, ce qui n'&#233;tait justement pas le cas. Je me d&#233;pla&#231;ais donc &#224; pied. Notre p&#233;cule &#233;tait si maigre que nous faisions attention &#224; chaque sou d&#233;pens&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il m'arrivait d'acheter la baguette de pain avec la consigne de la bouteille de lait que je rendais, de d&#233;jeuner d'une tasse de caf&#233; au lait avec du pain ou d'une tranche de foie de porc, c'est ce qu'il y avait de moins cher. La concierge, &#224; qui rien n'&#233;chappait, s'aper&#231;ut de notre pauvret&#233; et vint un jour frapper &#224; ma porte, pour m'offrir un plat de poireaux &#224; la vinaigrette. Je la remerciais d'un regard reconnaissant mais intrigu&#233;, car je n'avais jamais mang&#233; de poireaux ainsi accommod&#233;s. &#034;Mangez ma petite, me dit-elle, vous verrez, c'est bon&#034;. Une autre fois (il n'y eut que cette fois-l&#224;) un jeune camarade italien m'offrit deux artichauts cuits. Nous nous d&#233;lect&#226;mes avec les feuilles, sans deviner que sous la barbe de l'artichaut il y avait le c&#339;ur ; on le jeta. C'&#233;tait une bien maigre nourriture pour un tel volume. Quel ne fut mon &#233;bahissement le jour o&#249;, d&#233;jeunant dans un petit restaurant v&#233;g&#233;tarien pr&#232;s de la BN, un convive &#233;tait justement en train de manger... un c&#339;ur d'artichaut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nos r&#233;serves tiraient &#224; leur fin et nous d&#233;cid&#226;mes de rentrer au pays pour nous &#034;refaire une sant&#233;&#034;. C'&#233;tait pendant l'&#233;t&#233; 38. H&#233;las, l'argent qui nous restait nous permettait de payer le train jusqu'&#224; Budapest seulement. Barta avait son id&#233;e. En dernier ressort, nous pouvions aller au consulat et raconter qu'on nous avait vol&#233; le portefeuille avec les billets. En attendant il tenta sa chance sur le quai de la gare ; quand l'Orient-Express s'arr&#234;ta il monta dans le train, et tomba justement sur un ami de la famille, un m&#233;decin qui revenait ou allait &#224; quelque congr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans h&#233;siter il lui pr&#234;ta l'argent qui nous permit d'acheter le billet jusqu'&#224; Bucarest. Nous voil&#224; revenus &#034;en vacances&#034;, &#224; la joie de mes parents. Ma m&#232;re, qui ignorait bien s&#251;r mon style de vie, fut bien surprise de me voir arriver avec des cheveux courts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce furent des vacances agr&#233;ables, nous nous sommes requinqu&#233;s, et en partant je ne pensais pas que je voyais mes parents pour la derni&#232;re fois. Un petit &#233;pisode comique m&#233;rite le d&#233;tour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arriv&#233;e &#224; Paris du fin fond des Balkans o&#249; les gens pratiquent des jurons grossiers et des blagues cochonnes, mais affichent publiquement la pruderie, j'avais &#233;t&#233; tr&#232;s &#233;tonn&#233;e de voir les jeunes s'embrasser dans la rue, se tenir serr&#233;s l'un contre l'autre dans le m&#233;tro. A Bucarest 18, Delu voulut m'offrir une d&#233;monstration : un jour dans le tram il fit mine de m'embrasser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aussit&#244;t le wattman stoppa le tram et nous intima rudement l'ordre de descendre imm&#233;diatement. Ce que nous f&#238;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette fois je fis la connaissance de ma belle-s&#339;ur Matilda, la s&#339;ur de Delu, de deux ans son a&#238;n&#233;e, une tr&#232;s belle femme, mari&#233;e &#224; un jeune homme de famille riche, marchands de textiles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle se refusait cependant de subventionner son fr&#232;re : il devait, selon elle, assumer les cons&#233;quences de la voie qu'il avait librement choisie. Ex-pensionnaire des &#034;s&#339;urs de Notre-Dame du Sacr&#233; C&#339;ur&#034;, elle parlait parfaitement le fran&#231;ais. (Les &#233;coles missionnaires &#233;taient nombreuses dans le pays). Je fis aussi le voyage en train &#224; Buhusi, une petite ville de Valachie, lieu de naissance de Delu o&#249; vivaient sa m&#232;re, son p&#232;re, des cousins et des cousines. De la gare je pris un fiacre attel&#233; d'un cheval fourbu, &#224; l'image du cocher. Dans ce bourg o&#249; ses parents tenaient un petit commerce, il n'y avait sans doute pas de lyc&#233;e ; Delu avait donc fait ses &#233;tudes &#224; Ploesti, une importante ville p&#233;troli&#232;re, o&#249; il vivait en famille chez des parents proches. Il m'a racont&#233; plus tard qu'il avait pass&#233; son bac de justesse ; en classe il pr&#233;f&#233;rait lire Alexandre Dumas plut&#244;t que d'&#233;couter le prof.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre s&#233;jour &#224; Bucarest devait surtout nous permettre, gr&#226;ce aux relations de Delu, d'obtenir le divorce. Je pourrai ensuite &#233;pouser un Fran&#231;ais et avoir ainsi le droit de travailler. C'&#233;tait une pratique courante dans les milieux immigr&#233;s. L'organisation obtint l'accord d'un jeune camarade de 23 ans, postier dans la Sarthe. Je dois faire ici un petit retour en arri&#232;re. Quelque temps apr&#232;s notre arriv&#233;e en 1936, j'allai demander &#224; un parent de Delu, m&#233;decin &#224; Aubergenville (une commune de ce qui &#233;tait &#224; l'&#233;poque le d&#233;partement de Seine-et-Oise) de m'aider &#224; trouver du travail. Il me recommanda &#224; un chirurgien, install&#233; avenue de l'Observatoire : le Dr. Pierre Rouqu&#232;s &#233;tait patron d'un service &#224; l'h&#244;pital de Cr&#233;teil, mais aussi membre du Comit&#233; central du PC. Les probl&#232;mes des &#233;trangers, des r&#233;fugi&#233;s, lui &#233;taient connus, et il ne posa pas de questions indiscr&#232;tes &#224; la petite &#233;trang&#232;re que j'&#233;tais. Mais quel emploi me proposer ? Il en inventa un : certains jours de la semaine j'allais l'accompagner &#224; l'h&#244;pital o&#249; il me dicterait les compte-rendus de ses interventions. Je fis connaissance avec le milieu des malades, des infirmi&#232;res, des internes et de leurs blagues de carabins. A la premi&#232;re op&#233;ration &#224; laquelle le chirurgien me demanda d'assister, je tournais naturellement de l'&#339;il. Il soignait aussi, dans un dispensaire &#224; Paris, les bless&#233;s des Brigades internationales rapatri&#233;s d'Espagne. Et plus d'une fois, malgr&#233; l'hommage que je rendais &#224; leur sacrifice, mon c&#339;ur se serrait &#224; la vue de ces hommes jeunes, revenus invalides et trahis par ceux en qui ils mettaient leur confiance. Le Dr. Rouqu&#232;s &#233;tait un homme g&#233;n&#233;reux. Mais la g&#233;n&#233;rosit&#233; ne met pas &#224; l'abri des pires errements. Le docteur avait un ami bulgare, que j'ai rencontr&#233; ; m&#233;decin, communiste, il &#233;tait r&#233;fugi&#233; politique en France. Un jour il disparut et des bruits suspects de trahison circulaient &#224; son sujet. Qui sait quel sort le GPU lui aura r&#233;serv&#233;. Le Dr. Rouqu&#232;s encaissa cette ignominie, et il n'&#233;tait pas le seul.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'automne 1938, quand nous sommes revenus de Bucarest, j'allai demander au Dr Rouqu&#232;s de me faciliter mon mariage. Cela n'avait pour lui rien d'insolite. Il prit contact avec le maire communiste de Bonneuil-sur-Marne et tout fut arrang&#233; le plus l&#233;galement du monde (domiciliation, bans, etc.). Le jour du mariage j'attendais devant la porte de la Mairie, avec &#224; la main un exemplaire du &#034;Temps&#034; (le journal du Comit&#233; des forges comme nous l'appelions et que nous lisions quotidiennement). Marcel Baufr&#232;re, mon promis, devait avoir le m&#234;me signe de reconnaissance. En m'apercevant il eut un regard &#233;tonn&#233; et h&#233;sita un instant ; je ne faisais pas mes 18 ans (voir la blague de Rousset). Nous nous pr&#233;sent&#226;mes devant M. le maire et nous voil&#224; unis pour le meilleur et pour le pire. En grande partie du moins, cela &#233;tait vrai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec ma nouvelle citoyennet&#233;, je pouvais chercher un travail correctement r&#233;mun&#233;r&#233;. Le Dr Rouqu&#232;s s'&#233;tonna que je veuille &#233;changer la libert&#233; contre l'esclavage et, malgr&#233; quelques r&#233;flexions ironiques, convint qu'il fallait bien &#034;gagner son pain &#224; la sueur de son front&#034;. Mais de quelle mani&#232;re ? Mon atout &#224; l'&#233;poque, o&#249; on ne cultivait pas du tout en France les langues &#233;trang&#232;res, &#233;tait de conna&#238;tre l'allemand et l'anglais. Je postulai, en cherchant dans les petites annonces, un emploi de secr&#233;taire. Le patron d'une entreprise de roulements &#224; billes m'embaucha pour un salaire modeste. En plus d'une petite usine qu'il avait en banlieue, il importait des roulements &#224; billes d'une grande firme allemande (Kugelfischer). Je commen&#231;ai donc, rue Br&#233;guet dans le 11&#232;me arrondissement, mes activit&#233;s de secr&#233;taire st&#233;nodactylo que je pr&#233;tendais &#234;tre. Le patron me demanda de venir au bureau un samedi (on travaillait le matin) pour faire connaissance avec les lieux et de prendre mes fonctions le lundi. A la fin du mois je constatai que la comptable avait &#233;tabli ma fiche de paye &#224; partir du lundi ; sur mon salaire mensuel il y avait donc un manque &#224; gagner de deux jours, samedi et dimanche. J'allai r&#233;clamer aupr&#232;s du patron, qui convoqua la comptable, une vieille fille, et lui donna tort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait bien la peine, me disais-je, d'&#234;tre le chien fid&#232;le du patron. Mais en fait de chiens fid&#232;les, j'eus des exemples plus ex&#233;crables. L'ing&#233;nieur, centralien, jovial, donc au premier abord sympathique, nous raconta un jour des souvenirs de son service militaire en Alg&#233;rie. En riant, comme s'il avait &#233;voqu&#233; une d&#233;ratisation, encore que cela n'aurait rien eu de dr&#244;le, il raconta comment ils (les Fran&#231;ais) mettaient le feu &#224; des grottes o&#249; s'&#233;taient r&#233;fugi&#233; des Alg&#233;riens, bouchaient la sortie et les enfumaient &#034;comme des rats&#034;. Je l'&#233;coutais avec horreur, mais restai muette. Je le regrette encore. Mon patron me &#034;pr&#234;ta&#034; pour quelque temps &#224; l'usine Timken ; je partageais le bureau avec la secr&#233;taire de direction, qui ne connaissait pas de langues &#233;trang&#232;res. Devant moi, sans g&#234;ne, le directeur &#233;changeait avec sa secr&#233;taire des commentaires sur les rapports des mouchards appoint&#233;s. Chaque ouvrier &#233;tait fich&#233;. C'est ainsi que je d&#233;couvris sur le vif l'existence de la surveillance polici&#232;re et l'espionnage exerc&#233;s contre les ouvriers, dans ce pays tout &#224; fait d&#233;mocratique. Les petits employ&#233;s avaient une mentalit&#233; assez r&#233;actionnaire. Heureusement qu'&#224; proximit&#233; du bureau (dans le 11&#232;me) il y avait un petit bistrot o&#249; j'allais d&#233;jeuner pour 4 francs, en compagnie de prolos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entretemps la r&#233;volution espagnole trahie &#233;tait d&#233;faite. En mai 37 le soul&#232;vement ouvrier de Barcelone est r&#233;prim&#233; ; George Orwell bless&#233;, de retour en Angleterre, &#233;crit son magnifique livre &#034;Hommage &#224; la Catalogne&#034; ; le POUM est interdit, son journal &#034;La Batalla&#034; supprim&#233;, ses dirigeants arr&#234;t&#233;s, Nin assassin&#233;. En septembre 38 le gouvernement r&#233;publicain ordonne le retrait des brigades internationales. D&#233;but 39, c'est la capitulation, les r&#233;fugi&#233;s franchissent en masse la fronti&#232;re et la plupart sont intern&#233;s dans des camps, dans les pires conditions, sous la garde de militaires. En Espagne les r&#233;volutionnaires &#233;taient tomb&#233;s victimes du GPU. Mais en France m&#234;me, le GPU assassinait Rudolf Klement, militant allemand secr&#233;taire du Vieux et du Secr&#233;tariat international, L&#233;on Sedov, le fils de Trotski, et attirait dans un guet-apens en Suisse, Ignace Reiss, un fonctionnaire du GPU qui avait rompu avec staliniens et adh&#233;r&#233; publiquement &#224; la IVe Internationale. Il faut lire &#034;L&#233;on S&#233;dov, le fils, le militant, l'ami&#034;, ce texte poignant que Trotski d&#233;diait &#224; la jeunesse de tous les pays apr&#232;s la mort de son fils, deux ans et demi avant que lui-m&#234;me ne soit abattu par un agent stalinien au Mexique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s Munich, la guerre La gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale de novembre 1938, manifestation tardive de col&#232;re et de d&#233;ception, fut un terrible &#233;chec. Je revois les visages constern&#233;s de Rous et d'Agostini, sa compagne, au cours d'une r&#233;union. De gros nuages s'accumulaient &#224; l'horizon. Apr&#232;s le pacte de Munich entre Hitler, Chamberlain et Daladier, analysant la situation dans un article (&#034;Apr&#232;s Munich&#034;), Trotski fixait presque au mois pr&#232;s l'&#233;clatement de la deuxi&#232;me guerre mondiale. Des foules avaient acclam&#233; &#224; sa descente d'avion Daladier (il apportait la paix), qui aurait murmur&#233; &#034;les cons !&#034; (voir Sartre &#034;Les chemins de la libert&#233;&#034;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma tante Ida nous offrit l'asile au Qu&#233;bec. L'horreur de la guerre, la menace d'une victoire de Hitler, pesait sur nos t&#234;tes. Mais apr&#232;s avoir d&#233;lib&#233;r&#233; et r&#233;fl&#233;chi, nous d&#233;cid&#226;mes, Barta et moi, de vivre ici notre engagement jusqu'au bout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les forces de notre organisation n'augmentaient pas, mais d&#233;clinaient plut&#244;t. Fin 38 un nouveau parti, fort de quelques milliers d'adh&#233;rents, &#233;tait n&#233; d'une scission de la SFIO. Issu de la Gauche prol&#233;tarienne, le PSOP (Parti ouvrier et paysan) avait &#224; sa t&#234;te des personnalit&#233;s comme Marceau Pivert, Michel Collinet, ou encore Daniel Gu&#233;rin, proche de Trotski. Des camarades, sous la direction de Rous et de Craipeau, se pronon&#231;aient pour l'entr&#233;e dans le nouveau parti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trotski, qui avait si souvent s&#233;v&#232;rement critiqu&#233; les insuffisances et l'incapacit&#233; de l'organisation de se lier aux masses, revenait sur ce sujet en avril 39, dans une interview avec des camarades am&#233;ricains : &#034;notre organisation fran&#231;aise souffre de la m&#234;me maladie, le mal fran&#231;ais traditionnel, cette incapacit&#233; d'organisation et, bien entendu, en m&#234;me temps, de l'absence de conditions qui lui permettraient l'improvisation&#034;. De m&#234;me qu'en 1934 pour la SFIO, il pr&#233;conisait l'entr&#233;e au PSOP, comme une chance de trouver un milieu favorable pour la diffusion de nos id&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s d'&#226;pres d&#233;bats - James Cannon, un dirigeant de la section am&#233;ricaine (le Socialist Workers Party), &#233;tait m&#234;me venu &#224; Paris pour soutenir les th&#232;ses du Vieux - une fraction du POI adh&#233;ra au PSOP en f&#233;vrier 39, avec toute libert&#233; d'expression et la possibilit&#233; d'avoir son propre organe, un mensuel &#034;La Voie de L&#233;nine&#034;. Barta y collaborait. Naville, Hic et quelques autres ne nous suivirent pas. Pour moi, ce tournant fut tout &#224; fait rentable. Je fus affect&#233;e &#224; la 3&#232;me section des Jeunesses (JSOP), quartier de la R&#233;publique, o&#249; il y avait un bon nombre de filles et de gar&#231;ons dont les parents &#233;taient de petits artisans juifs. Le quartier &#233;tait vivant et les jeunes pleins de bonne volont&#233;. Avec ma &#034;culture trotskiste&#034; je pris aussit&#244;t de l'ascendant : l'esprit d'&#233;quipe, la discipline, l'&#233;ducation, cela leur convenait tout &#224; fait. On avait un ordre du jour strict et on v&#233;rifiait l'ex&#233;cution de nos t&#226;ches : prospection du quartier, recensement des commissariats et des casernes, collage de papillons et d'affiches, compte-rendus de lecture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On allait aussi en groupe &#224; des s&#233;ances de cin&#233;ma, dont on d&#233;battait ensuite. Les r&#233;sultats se firent sentir et me valurent les f&#233;licitations du comit&#233; central de notre fraction ! Cependant l'esprit de discipline devait aller de pair avec le respect de l'individu et de la d&#233;mocratie. J'en fis la preuve le jour o&#249; Foirier, un militant connu du groupe Molinier vint, apr&#232;s d'autres, nous expliquer avec emphase les raisons de son adh&#233;sion au PSOP. D&#232;s qu'il e&#251;t fini son discours, je demandai &#224; Fanny, une jeune camarade nouvelle dans la section, de nous dire &#224; son tour les raisons de son adh&#233;sion : en quelques mots, elle parla de fa&#231;on simple et fort bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'int&#233;r&#234;t pour moi &#233;tait de passer enfin du simple apprentissage - dans le POI je m'&#233;tais le plus souvent content&#233;e d'&#233;couter - &#224; une activit&#233; pratique de recrutement et d'&#233;ducation. Les JSOP avaient leur journal, la Jeune Garde. Ma seule contribution, sur l'insistance d'un camarade, fut un article sur la presse f&#233;minine. J'achetai, pour me documenter, tous les magazines de la presse du c&#339;ur, avec leurs images de princes charmants &#233;pousant des midinettes. L'article parut, je ne sais pas s'il &#233;tait bien &#233;crit, je ne l'ai pas conserv&#233;. Pour une courte p&#233;riode je fus charg&#233;e de la tr&#233;sorerie. Notre tr&#233;sorier, appel&#233; au service militaire, me repassa la casquette.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai revu Louis Bonnel seulement des dizaines d'ann&#233;es plus tard &#224; une f&#234;te de Lutte Ouvri&#232;re ; malgr&#233; les outrages du temps il m'a reconnue, et c'est lui qui vint &#224; ma rencontre pour me rappeler ce vieux souvenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est au JSOP que je recrutai notre camarade Fanny avec qui je devais rester li&#233;e pour la vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans son souvenir (moi-m&#234;me j'ai oubli&#233; cet &#233;pisode) je l'abordai au local : &#034;quel &#226;ge as-tu ?&#034; A cette question qui lui parut un peu insolente venant d'une &#034;fillette&#034; elle me r&#233;pondit : &#034;et toi ?&#034; Nous nous d&#233;couvr&#238;mes le m&#234;me &#226;ge, &#224; quelques mois pr&#232;s : 19 ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le local du PSOP se trouvait Bd. Rochechouart ; il y venait beaucoup de monde et selon les bonnes habitudes, on y discutait beaucoup. Un jour, exc&#233;d&#233;e, je me pris de bec avec un jeune qui p&#233;rorait avec d&#233;magogie, &#224; mon sens d'une fa&#231;on indigne pour un militant trotskiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'appris des dizaines d'ann&#233;es plus tard que le jeune Boussel n'&#233;tait autre que le futur Lambert, l'h&#233;ritier politique de Molinier. Ce groupe ne manquait pas de d&#233;magogues. Pour moi, un militant n'est pas un pr&#234;cheur, encore moins un bateleur. C'est un homme, une femme parmi d'autres, essayant d'&#233;lever son savoir et sa conscience &#224; la hauteur du combat pour l'&#233;mancipation du genre humain. &#034;L'&#233;mancipation des travailleurs sera l'&#339;uvre des travailleurs eux-m&#234;mes&#034;. En m&#234;me temps nous savions que &#034;le capitalisme condamne les travailleurs &#224; l'ignorance, limitant &#224; l'avant-garde du prol&#233;tariat la possibilit&#233; de d&#233;passer ses difficult&#233;s pour arriver &#224; une claire compr&#233;hension des t&#226;ches de la classe ouvri&#232;re&#034;. D&#232;s ma premi&#232;re prise de conscience, bien avant d'avoir lu ce texte du Vieux &#233;crit en 1929, c'est &#224; ce r&#244;le que j'identifiais l'engagement du militant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le PSOP, qualifi&#233; par nous de parti centriste, allait avoir une existence br&#232;ve. En ao&#251;t 1939 le pacte germano-sovi&#233;tique &#034;de non agression&#034;, avec une clause secr&#232;te de partage de la Pologne, &#233;tait sign&#233; par Ribbentrop pour l'Allemagne et Molotov pour l'URSS. La France et l'Angleterre qui n'avaient pas bronch&#233; au moment de l'Anschluss de l'Autriche, de l'annexion des Sud&#232;tes, puis de l'occupation de Prague par Hitler, cri&#232;rent &#224; la trahison sovi&#233;tique. Les staliniens, bien entendu, la justifi&#232;rent. Daladier en prit pr&#233;texte pour dissoudre par d&#233;cret le PC et, dans la foul&#233;e, toutes les organisations d'extr&#234;me-gauche. D'ailleurs, aussit&#244;t apr&#232;s, en riposte &#224; l'occupation par les Allemands de Danzig, enclave polonaise en Prusse, la guerre &#233;tait d&#233;clar&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les militants se dispers&#232;rent, certains &#233;taient mobilis&#233;s, ceux qui restaient ne pouvaient plus avoir d'activit&#233; l&#233;gale. Rous demanda &#224; me voir et, m'expliquant la situation, me chargea de garder les contacts avec les camarades dans toute la mesure du possible. Mais ce possible &#233;tait r&#233;duit &#224; n&#233;ant. (Barta a pr&#233;cis&#233; par ailleurs dans une note, comment il a &#233;t&#233; amen&#233; &#224; quitter le groupe apr&#232;s une r&#233;union avec des camarades &#034;responsables&#034; au jardin du Luxembourg).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous entrions dans l'&#232;re de la &#034;dr&#244;le de guerre&#034;. Des millions d'hommes &#233;taient mobilis&#233;s, mais rien ne se passait. Nous vivions avec le couvre-feu, le camouflage des fen&#234;tres, les masques &#224; gaz en bandouli&#232;re, les affiches &#034;Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts&#034; et &#034;Les oreilles ennemies nous &#233;coutent&#034;. Pour la premi&#232;re fois je pouvais contempler la lune et les &#233;toiles dans le ciel sombre de Paris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Petite Roquette J'avais maintenu des relations avec des jeunes de mon secteur des JSOP. Ce fut suffisant pour d&#233;cider Barta &#224; sortir une feuille polycopi&#233;e, intitul&#233;e &#034;L'Ouvrier&#034;. Une camarade du POI, Julie, me permit d'utiliser sa machine &#224; &#233;crire ; je tapais les textes sur des stencils, et nous nous r&#233;partissions au mieux les feuilles &#224; diffuser. La police daladi&#233;riste arr&#234;tait en masse les militants communistes, ceux qui n'acceptaient pas de d&#233;savouer le parti et le fameux pacte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Thorez prit la poudre d'escampette &#224; Moscou. Mais dans la foul&#233;e, la police ne s'en prenait pas seulement au PC. C'est ainsi que fut arr&#234;t&#233; aussi en ao&#251;t 39 notre camarade Marcel Baufr&#232;re, et incarc&#233;r&#233; &#224; Fresnes. Seule la famille pouvait rendre visite au prisonnier. Il n'en avait pas &#224; Paris, &#224; part son &#034;&#233;pouse&#034;. J'allais donc chaque semaine lui rendre visite &#224; Fresnes, o&#249; les d&#233;tenus vivaient dans les plus mauvaises conditions. L'hiver ils n'&#233;taient pas chauff&#233;s, et je vois encore ses mains enfl&#233;es, des engelures aux doigts. La nourriture &#233;tait infecte. Le d&#233;tenu parlait &#224; son visiteur &#224; travers une double grille et sous la surveillance d'un gardien. Le r&#233;confort que je lui apportais fut de courte dur&#233;e. J'ignorais qu'un des gar&#231;ons de notre cercle &#233;tait en relations avec des militants du groupe Molinier. Quand ils furent arr&#234;t&#233;s, ce jeune indiqua aux policiers l'adresse o&#249; nous devions nous rencontrer. C'est ainsi qu'un soir o&#249; nous &#233;tions r&#233;unies, trois filles, Fanny, Rachel et moi, nous v&#238;mes d&#233;barquer trois inspecteurs malabars qui demand&#232;rent qui d'entre nous &#233;tait Louise. Bien s&#251;r, nous ne connaissions pas de Louise, mais ils nous embarqu&#232;rent quand m&#234;me. Dans la voiture qui nous emmenait au commissariat, les flics demand&#232;rent aux deux filles qui portaient un nom &#224; consonance &#233;trang&#232;re, de tourner la t&#234;te pour voir si elles avaient un profil juif. Et on n'&#233;tait pas encore sous l'occupation nazie ! L'arrestation ne suscita en moi aucun sentiment de panique. &#034;Voil&#224;, c'est arriv&#233;&#034;. Victor Serge a bien d&#233;crit ce moment dans un de ses romans (Les hommes dans la prison).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur ma carte d'identit&#233; j'&#233;tais domicili&#233;e &#224; l'adresse de Baufr&#232;re, dans le 1er arrdt. (il &#233;tait &#224; ce moment employ&#233; &#224; la Poste du Louvre). Les flics m'y emmen&#232;rent donc ; je demandai la cl&#233; &#224; la concierge, qui me connaissait, et nous voil&#224; dans le petit appartement qui &#233;tait rest&#233; en l'&#233;tat, c'est-&#224;-dire dans le plus grand d&#233;sordre, depuis l'arrestation de Marcel, cinq mois avant. Les flics renonc&#232;rent &#224; la perquisition, avec cette r&#233;flexion d&#233;daigneuse : &#034;vous ne faites pas souvent le m&#233;nage&#034;. Nous pass&#226;mes un temps au commissariat, en attendant nos d&#233;positions, assises c&#244;te &#224; c&#244;te sur des chaises dans un couloir et surveill&#233;es par nos flics en civil ; au moment o&#249; ils sommeillaient dodelinant de la t&#234;te, Fanny chuchota : &#034;Louise&#034;. Un moment d'angoisse ! Heureusement les flics n'avaient rien entendu. Ensuite nous f&#251;mes transf&#233;r&#233;es &#224; la Conciergerie pour les formalit&#233;s d'usage. Je passai une nuit dans une cellule avec une d&#233;tenue de droit commun qui se lamentait ; mais quand elle aper&#231;ut deux petites souris sorties de leur trou, elle se mit &#224; pousser des cris d'&#233;pouvante. J'essayais de la raisonner, tout en trouvant la sc&#232;ne comique. Enfin, mesur&#233;es, pes&#233;es, &#233;tiquet&#233;es, nous f&#251;mes embarqu&#233;es dans le panier &#224; salade pour la Petite Roquette, en d&#233;tention pr&#233;ventive. Le lendemain de mon arriv&#233;e &#224; la prison fut aussi celui de mon 20&#232;me anniversaire. J'avais une forte migraine et obtins d'une bonne s&#339;ur un cachet d'aspirine. Les gardiennes &#233;taient toutes des religieuses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour se prot&#233;ger, en tant qu'&#233;tranger, Barta avait r&#233;ussi &#224; se faire embaucher comme ouvrier &#224; l'usine Hispano. Du fait de la mobilisation, les patrons et les fabricants d'armes manquaient de main-d'&#339;uvre ; on en exempta donc et on maintint au travail un certain nombre d'ouvriers, &#034;affect&#233;s sp&#233;ciaux&#034;. Un vieil ouvrier parisien enseigna au nouvel apprenti l'ajustage et l'invitait le dimanche &#224; partager en famille le gigot haricots. Nous habitions &#224; l'&#233;poque Bd. Serrurier une chambre de bonne, sans eau courante, avec seulement un robinet sur le palier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette adresse resta inconnue aux flics. Le jour de mon arrestation, en partant &#224; ma r&#233;union j'avais laiss&#233; un mot sur la table : &#034;le lait est bouilli&#034;. Ce fut le dernier message qu'il eut de moi (il s'en rappelait encore des ann&#233;es apr&#232;s) et nous ne communiqu&#226;mes plus jusqu'&#224; ma lib&#233;ration. En fait de &#034;message&#034;, les flics en avaient trouv&#233; un dans mon sac : une lettre inachev&#233;e, destin&#233;e &#224; un jeune camarade mobilis&#233; dont j'&#233;tais la &#034;marraine&#034; et l'informant que je lui envoyais &#034;Le Temps&#034;. C'&#233;tait s&#251;rement un mot de code cach&#233; ! Il me fallut argumenter pour les persuader que c'&#233;tait tout simplement un journal, le grand quotidien du soir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la Petite Roquette nous &#233;tions assises en rangs serr&#233;s dans une immense salle, sur des chaises basses, et sous la surveillance d'une religieuse juch&#233;e sur un pupitre qui nous imposait le silence. Pour nous parler, nous devions donc chuchoter. La nuit, qui tombait t&#244;t, on nous enfermait dans nos cellules. Elles &#233;taient pr&#233;vues pour une personne, nous &#233;tions trois dans la mienne ; je la partageais avec une ouvri&#232;re des presses et l'&#233;pouse d'un maire, toutes les deux communistes, comme le reste des d&#233;tenues. L'hiver &#233;tait rigoureux et les cellules n'&#233;taient pas chauff&#233;es. Je passai ma premi&#232;re nuit &#224; grelotter. Mais d&#232;s le lendemain mes compagnes d'infortune m'apprirent comment faire mon lit &#034;en portefeuille&#034; et tout alla bien par la suite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tr&#232;s t&#244;t le matin, au r&#233;veil, nous &#233;tions align&#233;es en file, seins nus, pench&#233;es sur des robinets d'o&#249; coulait une eau glaciale. La s&#339;ur nous surveillait d'un regard s&#233;v&#232;re. La nourriture &#233;tait plus qu'infecte. Des vers grouillaient dans le riz charan&#231;onn&#233;, plat exclusif. Mais la plupart d'entre nous recevaient de l'argent du dehors et se nourrissaient &#224; la cantine. Ce n'&#233;tait qu'un modeste menu, un seul plat, mais mangeable, souvent du hachis parmentier. On allait le chercher &#224; la cuisine et on mangeait &#224; notre place. J'exigeai de Fanny qu'elle ne picore pas dans le plat sur le trajet - il fallait traverser toute la salle - notre dignit&#233; ne devait-elle pas se manifester dans chaque geste ? Pour ma part je ne recevais pas d'argent. Fanny &#233;tait bien soutenue par ses parents et partageait tout avec moi. Son p&#232;re, ouvrier tailleur immigr&#233; de Pologne, avait &#233;t&#233;, comme tant d'autres de sa g&#233;n&#233;ration, li&#233; au mouvement socialiste. Ne voyant pas rentrer sa fille, il prit aussit&#244;t la pr&#233;caution de cacher tout ce qui pouvait &#234;tre &#034;subversif&#034;, et les flics venus perquisitionner ne trouv&#232;rent rien. Par chance ils n'aper&#231;urent pas non plus une brochure rest&#233;e par m&#233;garde bien en vue sur la table ! Nous avons souvent repens&#233; &#224; &#034;La lettre vol&#233;e&#034; d'Edgar Allan Poe... Rachel se tenait &#224; l'&#233;cart, d&#233;cid&#233;e &#224; ne plus recommencer pareille aventure. Gr&#226;ce sans doute &#224; un bon avocat, elle fut la premi&#232;re &#224; &#234;tre rel&#226;ch&#233;e. Chaque jour nous avions droit &#224; la promenade, nous tournions en rond dans la cour, comme dans la gravure de Gustave Dor&#233; (reprise par Van Gogh). Des moineaux grassouillets &#233;taient les seuls messagers d'un monde au-del&#224; des murs. Dimanche, au moment de la promenade, la bonne s&#339;ur arrivait avec un chaudron fumant et nous tendait &#224; chacune, au passage, un morceau de viande de pot-au-feu au bout de sa fourchette.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre grande chance fut l'existence d'une biblioth&#232;que. A longueur de journ&#233;e, nous lisions les romans de Balzac et les commentions (entre nous) &#224; voix basse. Quel monde extraordinaire, nous en oubliions nos mis&#232;res. &#034;Je suis plus libre que beaucoup de ceux qui se prom&#232;nent &#224; ciel ouvert&#034;, avait &#233;crit Louise Michel dans sa prison de St. Lazare ; &#034;ceux-l&#224; sont prisonniers par la pens&#233;e, ils sont encha&#238;n&#233;s par leur propri&#233;t&#233;, par leurs int&#233;r&#234;ts d'argent, par leur stricte n&#233;cessit&#233; de vie, absorb&#233;s au point de ne pouvoir vivre en &#234;tre humains, en &#234;tres pensants.&#034; Fanny essaya aussi de m'apprendre &#224; tricoter. J'y mettais de la bonne volont&#233;, sans succ&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle finit par tricoter elle-m&#234;me le beau pull en laine bleu-roi qu'elle m'offrit, et qui pour moi entra dans la l&#233;gende. La messe dominicale &#233;tait peu fr&#233;quent&#233;e. Sur les fiches d'&#233;tat civil qu'on nous demanda de remplir &#224; notre arriv&#233;e &#224; la Petite Roquette, figurait aussi, &#224; mon grand &#233;tonnement, la religion. A l'insistance de la gardienne nous oppos&#226;mes un obstin&#233; &#034;sans religion&#034;. Pour nous &#233;viter d'&#234;tre mises en quarantaine par les d&#233;tenues staliniennes, ce qui est arriv&#233; &#224; nos camarades trotskistes (du groupe Molinier), nous nous pr&#233;sentions comme des syndicalistes. Je n'ai d'ailleurs jamais entendu ces femmes &#233;changer des r&#233;flexions politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elles parlaient de recettes de cuisine, de faits divers, ou se faisaient lire les lignes de la main.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On nous pr&#233;venait &#224; l'avance du jour o&#249; nous devions passer devant le juge d'instruction. Au Palais de Justice l'attente &#233;tait longue. Dans la cellule o&#249; on nous enfermait d&#232;s le matin, barbouill&#233;e d'inscriptions ad hoc, on avait droit aussi &#224; un livre correspondant au niveau extr&#234;mement bas qu'on nous supposait. Notre tactique consistait &#224; jouer les na&#239;ves. Menant les interrogatoires &#224; la cha&#238;ne, le juge Rousselet demanda &#224; Fanny : &#034;enfin, vous, qu'est-ce que vous &#234;tes ?&#034;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &#034;St&#233;nodactylo, monsieur le juge...&#034; Quant &#224; moi, devant mon air innocent, il s'&#233;tonna que je ne sois pas &#224; Fresnes, avec les mineures. Nous pouvions nous permettre ce jeu, &#233;tant donn&#233; qu'il n'y avait contre nous aucune preuve ; m&#234;me un livre politique aurait suffi, mais chez Fanny les parents avaient intelligemment fait le m&#233;nage, et chez moi, c'est-&#224;-dire &#224; mon adresse, les flics avaient tourn&#233; les talons. Un jour, ce fut la seule fois, je fus moi aussi appel&#233;e au parloir, &#224; mon grand &#233;tonnement. Je parlai &#224; travers la grille &#224; une jeune femme qui se pr&#233;senta comme la s&#339;ur de Marcel ; elle &#233;tait venue de la Sarthe pour voir son fr&#232;re &#224; Fresnes, et le premier souci de Marcel fut de lui demander de me rendre visite &#224; la Petite Roquette.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avions &#233;t&#233; arr&#234;t&#233;es pour &#034;atteinte &#224; la s&#251;ret&#233; de l'Etat&#034; ; mais faute de preuves nous fin&#238;mes par obtenir un non-lieu. Quel &#233;blouissement de se trouver un matin de printemps dans la rue, sur le trottoir, devant les grilles du Palais de justice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais j'avais devant moi un grave probl&#232;me &#224; r&#233;soudre et je m'empressai d'aller consulter un m&#233;decin de notre bord, qui bravait les lois contre l'avortement en vigueur. Dans la situation o&#249; nous &#233;tions et devant les &#233;v&#233;nements qui se pr&#233;paraient, il n'h&#233;sita pas &#224; me faire hospitaliser dans une clinique pour une intervention qui se d&#233;roula dans de bonnes conditions. Je ne nourrissais aucun d&#233;sir d'avoir des enfants, et encore moins quand nous avions devant nous, et nous le savions, les plus dures &#233;preuves. L'exode &#233;tait proche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Forte de mon non-lieu, je retournai voir mon ancien employeur. Il me re&#231;ut avec sympathie et me fit une authentique le&#231;on de d&#233;mocratie. Je m'entendis dire &#224; peu pr&#232;s ceci : &#034;c'est bien que vous soyez de retour parmi nous, mais &#224; l'avenir sachez qu'en France on a le droit de tout dire, mais pas de faire&#034;. Ce m&#234;me mois de mai les chars allemands, les &#034;Panzerdivisionen&#034;, d&#233;ferl&#232;rent sur la Belgique, sur le nord de la France et se dirigeaient sans obstacle sur Paris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La ligne Maginot contourn&#233;e, les soldats &#233;taient fait prisonniers par dizaines de milliers, les officiers d&#233;sertaient &#224; l'approche de Hitler, que beaucoup d'ailleurs admiraient dans leur for int&#233;rieur. Parmi la population, c'&#233;tait l'indiff&#233;rence devant l'impasse, un &#034;d&#233;faitisme passif&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout le monde &#224; Paris parlait d'&#233;vacuation. Mon employeur proposa au personnel de nous replier avec lui par camion en province, ou de verser une indemnit&#233; &#224; ceux qui voulaient se d&#233;brouiller par eux-m&#234;mes. Je choisis bien s&#251;r la derni&#232;re solution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec ce p&#233;cule, nous voil&#224; quittant un Paris d&#233;sert, par un beau temps ensoleill&#233; de juin, un balluchon &#224; la main, pour une longue randonn&#233;e &#224; travers la France. Files interminables de gens de tous &#226;ges, avec ou sans v&#233;hicule, charg&#233;s de toutes sortes d'objets, s'&#233;grenant sur les routes, fuyant le danger. C'&#233;tait l'exode. Nous n'avons pas &#233;t&#233; t&#233;moins de bombardements, que certains r&#233;fugi&#233;s ont subi. On couchait parfois dans des granges ou des &#233;tables, plus ou moins bien accueillis, parfois en plein champ. Devant un verger d'abricotiers, que nous regardions avec convoitise, le paysan nous encouragea d'en cueillir. Les probl&#232;mes de ravitaillement ne se posaient pas encore. Et c'est ainsi que, dans notre tour de France, nous arriv&#226;mes &#224; Perpignan, belle ville ensoleill&#233;e, trop m&#234;me. Heureusement il y avait la fra&#238;cheur des jardins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai pas le souvenir que nous ayons fait tout ce long chemin autrement qu'&#224; pied ; mais la m&#233;moire peut &#234;tre d&#233;faillante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des tirailleurs s&#233;n&#233;galais, en costume militaire et ch&#233;chia rouge, stationnaient dans la ville, sans doute en instance de d&#233;part. Comme chacun sait, ils avaient pris part &#224; la &#034;d&#233;fense de la patrie&#034;. M'&#233;tant approch&#233;e d'un petit groupe, l'un d'entre eux interpr&#233;ta &#224; sa mani&#232;re ma curiosit&#233; et me proposa le mariage, une belle vie en Afrique. Les malheureux tirailleurs s&#233;n&#233;galais laissaient malgr&#233; eux un bien triste souvenir : ils avaient servi comme gardiens dans les camps o&#249; &#233;t&#233; parqu&#233;s les r&#233;fugi&#233;s espagnols apr&#232;s la victoire de Franco.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jours paisibles en Savoie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La guerre &#233;tait finie, l'armistice sign&#233; par le mar&#233;chal P&#233;tain, le &#034;h&#233;ros de Verdun&#034;. Nous pr&#238;mes le chemin du retour. Me payant d'audace, j'allai &#224; la mairie de Perpignan demander une aide pour le retour. &#034;Vous les Parisiens, vous croyez qu'on est riches et qu'on peut donner de l'argent &#224; tout le monde&#034;. Dite avec l'accent du Roussillon cette remarque me surprit et me fit aussi plaisir : je me voyais trait&#233;e de parisienne, moi &#224; qui on demandait toujours &#224; Paris &#034;d'o&#249; j'&#233;tais&#034;. Je n'eus pas de subvention. Delu connaissait l'adresse de son cousin, Solo K&#246;rner, m&#233;decin &#224; Epierre, un village de Savoie non loin de Chamb&#233;ry. Ce sera notre premi&#232;re &#233;tape.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arriv&#233;s &#224; Epierre, nous apprenons que le docteur avait &#233;t&#233; mobilis&#233;, mais qu'il avait donn&#233; de ses nouvelles et serait bient&#244;t de retour. Sans m&#233;fiance on nous ouvrit la maison, une vieille demeure spacieuse, avec un grand jardin. De hautes montagnes se dressaient &#224; l'horizon, autour de nous tout &#233;tait vert, le jardin regorgeait de l&#233;gumes et de fruits en ce mois d'ao&#251;t, les vaches rentraient le soir &#224; l'&#233;table en faisant tinter leurs clochettes, nous allions chercher le lait et le fromage &#224; la ferme. La guerre n'&#233;tait pas pass&#233;e par l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le docteur ne tarda pas &#224; rentrer. Il faisait partie des notables, et le maire, qui essayait sans succ&#232;s de le marier &#224; sa fille, nous invitait souvent dans sa maison, et nous r&#233;galait d'excellentes liqueurs de fruits. Le docteur &#233;tait bien int&#233;gr&#233; et tr&#232;s appr&#233;ci&#233; comme m&#233;decin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut dire qu'il avait commenc&#233; sa carri&#232;re au village de Termignon, non loin de Modane, et c'est &#224; dos de mulet qu'il grimpait dans la montagne pour porter secours aux malades, qui en g&#233;n&#233;ral appelaient le m&#233;decin en derni&#232;re extr&#233;mit&#233;. C'&#233;tait un plaisir de l'&#233;couter raconter des anecdotes dr&#244;les ; il ne s'&#233;pargnait pas lui-m&#234;me et avouait qu'&#233;tudiant il avait r&#233;pondu dans un examen que la maladie du charbon &#233;tait une affection des mineurs. En 1940 il y avait encore dans cette r&#233;gion des hameaux o&#249; les maisons n'avaient pas de fen&#234;tres et les paysans goitreux &#233;taient nombreux. Le changement ne vint que plus tard, avec l'installation de l'industrie dans la vall&#233;e de la Maurienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour me rendre utile, le docteur ayant d&#233;j&#224; une femme de m&#233;nage, j'offris de faire la cuisine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait un pari p&#233;rilleux, puisque je ne savais rien faire. A Paris, pour faire cuire des p&#226;tes, ne les avais-je pas plong&#233;es dans l'eau froide ? Mais au village il y avait une ambiance tr&#232;s sociable. Je demandai donc de l'aide &#224; une jeune femme qui me conseilla volontiers. C'est ainsi que je r&#233;ussis m&#234;me &#224; faire des flans pour le dessert, dont on jouait les parts &#224; la belote ; j'avais toujours la plus petite part, ce qui de toute fa&#231;on n'&#233;tait que justice. Je m'attaquai aussi &#224; la soupe de l&#233;gumes, avec les l&#233;gumes du jardin. Prudente, je montrai d'abord ma cueillette au docteur : malheur, ce que j'avais pris pour des poireaux &#233;taient des tiges d'iris ; j'avais failli nous empoisonner. La &#034;blague&#034; eut beaucoup de succ&#232;s et nous en parlions encore longtemps apr&#232;s. Se moquer d'autrui, n'est-ce pas le propre de l'homme ? A condition de respecter les limites : &#034;&#234;tre saoul comme un Polonais&#034; par exemple, valut &#224; Solo une s&#233;v&#232;re le&#231;on de morale de la part de Delu. Cependant, je fus d&#233;&#231;ue par un geste de pingrerie chez ce brave Solo. Mon unique paire de chaussures, avec laquelle j'&#233;tais partie de Paris, &#233;tait maintenant en piteux &#233;tat. Or il y avait au village un cordonnier qui fabriquait des chaussures rustiques &#224; bas prix. Mais le docteur refusa de me donner l'argent pour les acheter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il &#233;tait maintenant temps de songer &#224; remonter sur Paris. Delu avait l'adresse d'un camarade, que nous avons connu en 39 &#224; Paris. A cette &#233;poque il &#233;tait amoureux &#233;conduit d'une jolie rousse, fille d'une &#034;pacifiste&#034; amie de Jean Giono. C'est gr&#226;ce &#224; elle que j'ai d&#233;couvert la musicalit&#233; de la langue fran&#231;aise : comme le parler de cette fille &#233;tait m&#233;lodieux, comme son accent &#233;tait charmeur et raffin&#233; ! A partir de ce jour je d&#233;cr&#233;tai que le fran&#231;ais &#233;tait la langue la plus belle au monde et n'en d&#233;mordrai plus. (&#034;Gott beh&#252;te&#034; (que Dieu nous garde), comme aurait dit ma m&#232;re, qu'on ne l'entende un jour &#233;ruct&#233;e par un Hitler national).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En cet &#233;t&#233; 40, Jacques Ramboz &#233;tait instituteur en Is&#232;re. Enfourchant un v&#233;lo, Barta alla lui proposer de se joindre &#224; nous pour &#034;nous remettre au travail&#034;. Sur le chemin du retour, p&#233;dalant derri&#232;re un camion dans une c&#244;te, il fit une chute en tendant machinalement le bras pour attraper la corde qu'on lui lan&#231;ait. Rentr&#233; avec une clavicule cass&#233;e, il &#233;tait heureusement entre de bonnes mains chez le docteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 21 ao&#251;t 1940 un entrefilet dans un journal local nous apprit l'assassinat de Trotski &#224; Mexico. J'&#233;clatai en sanglots de d&#233;sespoir. Mais la tragique nouvelle ne faisait que renforcer ma d&#233;termination de lutter, &#224; avec mes moyens, jusqu'&#224; la mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, d&#233;but septembre, nous f&#238;mes nos adieux pour rentrer &#224; Paris. L'arm&#233;e allemande avait occup&#233; la moiti&#233; nord de la France, la moiti&#233; au sud de la Loire &#233;tait &#034;zone libre&#034;, sous l'autorit&#233; du gouvernement de Vichy. Entre les deux il y avait une &#034;ligne de d&#233;marcation&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arriv&#233;s &#224; cette ligne, des contr&#244;leurs allemands v&#233;rifiaient si les voyageurs dans le train &#233;taient en r&#232;gle, tout en scrutant leur faci&#232;s. Nous pass&#226;mes sans encombre. Il me semble que c'est par notre camarade Ramboz, qui avait sans h&#233;siter quitt&#233; son poste d'instituteur et nous avait suivi &#224; Paris, que nous avons pu nous loger rue de la Grande Chaumi&#232;re, dans le quartier Montparnasse, au dernier &#233;tage d'un vieil immeuble. Un Am&#233;ricain, un de ces nombreux intellectuels ou artistes fr&#233;quentant Paris, avait habit&#233; l&#224; ce petit appartement meubl&#233;, d'une pi&#232;ce cuisine. Tout &#233;tait rest&#233; en l'&#233;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un pari sur l'avenir Paris occup&#233; &#233;tait paisible. L'entreprise o&#249; j'avais travaill&#233; avait repris son activit&#233; sous le contr&#244;le des Allemands ; j'y fus r&#233;embauch&#233;e. Le rationnement &#233;tait institu&#233; pour l'alimentation, le tabac, les textiles. Tout le monde devait s'inscrire &#224; la mairie, qui distribuait les cartes de ravitaillement. Les rations, pour les denr&#233;es essentielles, &#233;taient en dessous du minimum vital, et le march&#233; noir se mit en route. En m&#234;me temps des mesures discriminatoires &#233;taient &#233;dict&#233;es contre les Juifs ; habitu&#233;s au respect de la l&#233;galit&#233;, peu de gens les transgressaient. J'avais une gentille coll&#232;gue de travail, n&#233;e en France de parents polonais. Quand le port de l'&#233;toile jaune fut d&#233;cr&#233;t&#233;, je lui expliquai qu'elle courait moins de dangers &#224; ne pas la porter. Mais, me r&#233;pondit-elle, tout le monde dans le quartier nous conna&#238;t (elle habitait le 11&#232;me). Elle venait donc au bureau avec l'&#233;toile jaune, jusqu'au jour o&#249; on ne la revit plus. L'inspecteur allemand, un monsieur de haute taille, en civil, venait r&#233;guli&#232;rement voir mon patron et j'assistais souvent &#224; ces entretiens, pour prendre des notes. Courtoisement, me parlant en allemand, il releva un jour mon &#034;accent autrichien&#034;. Etait-il dupe ? Je ne le pense pas. Cet Allemand n'&#233;tait certainement pas nazi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous &#233;tions rentr&#233;s avec l'intention de reprendre le travail dans l'ill&#233;galit&#233;, mais nous formions une &#233;quipe bien maigre : &#224; part nous, Ramboz et ma camarade Fanny, que j'avais retrouv&#233;e &#224; son domicile, chez ses parents. Le hasard faisant parfois bien les choses, Barta rencontra un jour Bd. Montparnasse, un camarade du POI, Sabas, qui travaillait dans le cin&#233;ma. Il apprit par lui que des militants s'&#233;taient retrouv&#233;s et avaient reconstitu&#233; un groupe sous le nom de &#034;Comit&#233; pour la 4&#232;me Internationale&#034;. Sous le choc de la d&#233;faite fulgurante, de millions de prisonniers, de l'exode des populations et de l'occupation du pays par l'arm&#233;e allemande, des militants, parmi lesquels Marcel Hic et Jean Rous, &#233;taient tomb&#233;s dans le pi&#232;ge du nationalisme allant jusqu'&#224; pr&#233;coniser une alliance avec &#034;les bourgeois pensant fran&#231;ais&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Barta se mit sur le champ au travail pour d&#233;fendre les id&#233;es fondamentales du texte-manifeste &#034;La Quatri&#232;me Internationale et la guerre&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rappelant simplement les pronostics du Vieux, Barta &#233;crivait en novembre 40 (nous &#233;tions encore &#224; huit mois de l'invasion de l'URSS par Hitler) qu'Hitler aurait en Russie le m&#234;me sort que Napol&#233;on, et que son r&#232;gne &#034;mill&#233;naire&#034; ne durerait pas dix ans. C'&#233;tait reprendre ce que Trotski avait &#233;crit le 30 juin 1940 dans son texte &#034;Notre voie reste inchang&#233;e&#034;. Ainsi vit le jour la brochure de novembre 40 &#034;La lutte contre la deuxi&#232;me guerre imp&#233;rialiste&#034; ; sur la page de couverture Ramboz avait grav&#233; un poing lev&#233; au-dessus des chemin&#233;es d'usine. Le texte &#233;tait tap&#233; au stencil et polycopi&#233; avec de l'encre et un rouleau sur un &#034;plat&#034;. Il fallait faire attention en marchant dans la pi&#232;ce, partout sur le plancher les feuilles fra&#238;chement tir&#233;es &#233;taient pos&#233;es pour s&#233;cher. On peut dire que cette brochure qui d&#233;fendait les th&#232;ses sur la guerre telles que Trotski les avait d&#233;velopp&#233;es maintes fois, mais que les trotskistes sous le choc des &#233;v&#233;nements avaient tout d'un coup oubli&#233;es, resta &#034;confidentielle&#034;, c'est-&#224;-dire qu'elle eut une diffusion infime. Cette guerre ne connut pas son Zimmerwald. Par la suite seulement, la brochure devait conna&#238;tre un sort meilleur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En juin 1941 l'attaque de Hitler contre l'URSS modifia le paysage politique. Les staliniens qui en 1939 avaient retourn&#233; leur veste apr&#232;s la poign&#233;e de main Molotov-Ribbentrop - en 1940 Duclos avait m&#234;me demand&#233; aux Allemands l'autorisation de faire para&#238;tre l'Humanit&#233; - firent une nouvelle volte-face et redevinrent farouches patriotes fran&#231;ais. Nous savions que le sort de la guerre allait se jouer en URSS. Radio-Londres, que tout le monde &#233;coutait en sourdine (&#034;ici Londres, ici Londres, les Fran&#231;ais parlent aux Fran&#231;ais&#034;) &#233;tait notre seule source d'information. Barta &#233;pingla au mur une carte de l'URSS sur laquelle il d&#233;pla&#231;ait des &#233;pingles en m&#234;me temps que se d&#233;pla&#231;aient les fronts. D&#232;s la nouvelle de l'attaque, on diffusa un tract intitul&#233; &#034;Vive l'arm&#233;e rouge&#034;. Nous continu&#226;mes &#224; publier d'autres tracts, dans lesquels nous nous adressions surtout aux militants communistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avions d&#233;cid&#233; de ne pas rechercher le contact avec d'anciens militants, mais de recruter des &#233;l&#233;ments neufs et de construire un noyau. Notre premi&#232;re recrue fut Mathieu Bucholz ; c'est comme si nous avions d&#233;croch&#233; une &#233;toile du firmament. Ramboz avait &#233;t&#233; &#233;l&#232;ve au lyc&#233;e Michelet, y avait milit&#233; aux JC et anim&#233; un club culturel ; c'est l&#224; qu'il connut Mathieu, de quelques ann&#233;es son cadet. En 1941 Ramboz n'eut pas de mal &#224; le gagner &#224; notre cause.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beau, intelligent, courageux, Mathieu avait de par ses dons plus d'une corde &#224; son arc. Il commen&#231;a par gagner son jeune fr&#232;re, puis deux autres recrues ; ancien camarade de classe de l'&#233;cole primaire de Goussainville, JC &#233;galement, Pierre Bois rejoignit aussit&#244;t notre groupe, avec son fr&#232;re cadet Jean. La machine &#233;tait lanc&#233;e. Jouant au r&#233;sistant, Mathieu sut nous procurer de vraies-fausses cartes d'identit&#233;, des cartes de ravitaillement, des exemptions du STO, le service de travail obligatoire pour l'Allemagne. De proche en proche nous recrutions d'autres jeunes ; parmi eux un gar&#231;on que nous appelions &#034;petit Paul&#034;, parce qu'il vivait chez sa m&#232;re, veuve, et lui &#233;tait tr&#232;s attach&#233;. Je me souviens de mon &#233;tonnement en apprenant qu'ils habitaient leur logement depuis plus de vingt ans, une &#233;ternit&#233; ! Avec le temps, bien s&#251;r, ma perception de la dur&#233;e devait se modifier totalement. Pour obtenir une &#034;permission&#034; pour petit Paul, parti en STO en Allemagne, je pr&#233;sentai &#224; la Kommandantur des papiers ad&#233;quats de mariage ; il rentra effectivement, mais ne devint pas militant. A quelque temps de l&#224; je retournai &#224; la Kommandantur, je ne me souviens plus sous quel autre pr&#233;texte. Je n'avais pas pr&#233;vu que j'allais me trouver en face de la m&#234;me employ&#233;e : elle me regarda, me dit d'une voix calme quelque chose comme &#034;vous &#234;tes d&#233;j&#224; venue&#034; ou &#034;je vous ai d&#233;j&#224; vue&#034;. C'&#233;tait la fin... Mais l'employ&#233;e mit les cachets n&#233;cessaires sur les papiers et me dit au revoir. Ce genre de complicit&#233; devenait, avec le temps, de plus en plus courant. Les &#233;tudiants b&#233;n&#233;ficiant d'un r&#233;gime de sursis pour le STO, Mathieu (que nous appelions d&#233;sormais Pamp) eut l'id&#233;e de munir certains camarades de cartes d'&#233;tudiant. Il s'adressa &#224; un professeur &#224; la Sorbonne ; apeur&#233;, celui-ci pr&#233;tendit ne rien pouvoir faire. Pamp expliqua alors carr&#233;ment l'enjeu au concierge, et obtenait d&#233;sormais autant de cartes en blanc qu'il voulait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean Bois, muni d'une carte d'&#233;tudiant en philosophie, l'orthographia avec un &#034;y&#034;. Je revois Pamp riant de bon c&#339;ur, la t&#234;te un peu pench&#233;e sur le c&#244;t&#233;, comme il en avait l'habitude quand la moquerie &#233;tait fraternelle. D'o&#249; lui venait son pseudonyme ? Du fait de la p&#233;nurie, on avait mis sur le march&#233; un ersatz (le mot allemand &#233;tait entr&#233; dans le langage) de th&#233;, le &#034;Mat&#233; Pamp&#233;ro&#034;, sorte de tisane. De Mathieu &#224; Pamp il n'y avait qu'un pas. Et Pamp est entr&#233; dans l'histoire, dans notre c&#339;ur et notre souvenir. Il distribua quelques autres pseudonymes astucieux. Pierre Bois travaillait comme employ&#233; aux chemins de fer ; il devint &#034;Vic&#034;, puisque le syndicat des cheminots russes en Octobre 17 (menchevik d'ailleurs) s'appelait Vikjel. Jean &#233;tant son fr&#232;re, il devint Lef&#232;vre. Le fr&#232;re cadet de Pamp travaillait comme laborantin &#224; l'Institut catholique, rue N.D. des Champs ; il devint Labb&#233;. Soit dit en passant, notre &#034;abb&#233;&#034; nous fabriqua au labo du savon (on en manquait totalement) qui avait bien l'aspect d'un savon, mais faute d'huile ne moussait pas. Les pseudonymes que nous nous &#233;tions donn&#233; nous-m&#234;mes &#233;taient ternes. Barta &#233;tait d&#233;sormais Albert, moi j'&#233;tais devenue Ir&#232;ne, Ramboz &#233;tait Lucien, Fanny s'appelait Lucienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nos r&#232;gles de vie &#233;taient tr&#232;s strictes, impos&#233;es par le danger. Vic &#233;tant venu avec &#224; peine quelques minutes de retard &#224; son premier rendez-vous, Pamp lui recommanda d'&#234;tre ponctuel au prochain rendez-vous et, en guise de le&#231;on, prit cong&#233;. Une des relations bourgeoises de Pamp mit son appartement &#224; sa disposition ; on convint de s'y r&#233;unir, en recommandant &#224; tous d'avoir une tenue de circonstance. Vic avait m&#234;me mis un chapeau ; mais Ramboz, qui n'avait peut-&#234;tre pas bien retenu la consigne &#224; cause de sa surdit&#233;, arriva en tenue de campeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aussit&#244;t la concierge entreb&#226;illa la porte de sa loge, pour lui demander o&#249; il allait. Il bredouilla une r&#233;ponse et passa. Les concierges n'&#233;taient pas toujours du mauvais c&#244;t&#233;. Ainsi, le concierge de l'immeuble o&#249; Ramboz occupait une mansarde, le pr&#233;vint du passage de la police venue enqu&#234;ter ; pour le remercier, Ramboz lui offrit un paquet de papier &#224; cigarettes (encore fallait-il trouver le tabac). Bien s&#251;r, la p&#233;nurie &#233;tait grande, malgr&#233; tout la modestie de ce &#034;cadeau&#034; nous a sembl&#233; quelque peu d&#233;risoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pamp jugea que nous n'&#233;tions pas en s&#233;curit&#233; rue de la Grande Chaumi&#232;re. Il trouva &#224; louer &#224; mon nom un studio confortable dans le 15&#232;me arrdt, ce qui nous rapprochait de lui ; il habitait chez ses parents, &#224; Issy-les-Moulineaux. La Grande Chaumi&#232;re fut un temps occup&#233;e par le camarade Raptis. Barta le connaissait du temps du POI ; c'&#233;tait un militant grec de vieille date, architecte de profession, qui avait fait de la prison comme trotskiste dans son pays, et s'&#233;tait exil&#233;, avec sa compagne, en France. C'est le hasard qui nous l'a fait rencontrer sous l'occupation, et pendant quelque temps Raptis milita dans notre groupe. Les jeunes camarades &#224; l'&#233;poque eurent la chance de s'instruire dans ses cours d'&#233;ducation, d'un haut niveau. Notre s&#233;paration eu lieu sur un diff&#233;rend politique. Il pensait que nous devions rejoindre les trotskistes regroup&#233;s, alors que Barta voulait conserver notre ind&#233;pendance, pour les raisons qu'il a d&#233;velopp&#233;es en 1943 dans son &#034;Rapport sur l'organisation&#034;. Cette s&#233;paration n'emp&#234;cha pas bien s&#251;r de lui laisser l'usage du logement, tout en le pr&#233;venant qu'il n'&#233;tait pas s&#251;r.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme son s&#233;jour se prolongeait, Barta m'envoya en &#034;service command&#233;&#034; lui dire qu'il devait d&#233;m&#233;nager. Bien nous en prit : peu de jours apr&#232;s son d&#233;part, la concierge m'arr&#234;tait au bas de l'escalier pour me pr&#233;venir que la Gestapo (ou la police) &#233;tait pass&#233;e la veille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne trouvait plus de litt&#233;rature marxiste. Tous les livres &#034;subversifs&#034; avaient &#233;t&#233; rafl&#233;s au moment de la vague d'arrestations de 39-40 ; je me souviens avoir vu, dans la nuit pass&#233;e au commissariat (en janvier 40), les livres s'empiler dans un grand tas au fur et &#224; mesure que les heures passaient. Ils ont d&#251; faire l'objet d'un trafic, car par la suite on en trouvait &#224; acheter sur les quais. Pendant les ann&#233;es de clandestinit&#233;, et m&#234;me quelque temps apr&#232;s la fin de la guerre, nous &#034;&#233;ditions&#034; et diffusions des extraits d'ouvrages classiques que nous avions ou que nous nous procurions. J'ai conserv&#233; des copies p&#226;lies de quelques-unes de ces pages que je tapais &#224; la machine. Pamp r&#233;cup&#233;rait des livres chez des &#233;migr&#233;s allemands, publi&#233;s dans les ann&#233;es vingt en caract&#232;res gothiques ; c'est ainsi que j'ai h&#233;rit&#233; d'une vieille &#233;dition de &#034;l'Origine de la famille et de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e&#034; d'Engels et de &#034;l'Origine du christianisme&#034; de Kautsky.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Biblioth&#232;que Nationale nous avait &#224; nouveau ouvert ses portes. Nous y allions tous, une fonctionnaire complaisante nous d&#233;livrait des cartes d'entr&#233;e bien qu'aucun d'entre nous n'avait de titre universitaire, et tous les livres interdits dans les librairies ou les biblioth&#232;ques &#233;taient l&#224;, &#224; notre disposition. Lors l'une des pauses pendant lesquelles nous arpentions le couloir, dans ce fastueux immeuble de la rue de Richelieu, Ramboz fit l'objection qu'on consacrait trop de temps aux livres, au lieu de passer &#224; l'action. &#034;Mets ce r&#233;pit &#224; profit pour t'instruire&#034;, lui r&#233;pondit Barta, &#034;tu en auras bien besoin pour l'action le moment venu&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'action pour l'action n'&#233;tait pas notre but. Il ne s'agissait pas &#233;videmment du travail clandestin de propagande, que nous faisions &#224; notre mesure de diverses fa&#231;ons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les temps &#233;taient durs. Un jour, Fanny s'approcha de Barta, pench&#233; sur son livre sous la lampe &#224; abat-jour vert de la BN, pour lui montrer discr&#232;tement un &#339;uf qu'elle avait r&#233;ussi &#224; se procurer. Mais selon Barta, ce n'&#233;tait vraiment pas le lieu ! Nous avions encore un pot de confiture &#233;paisse de cerises noires, qui nous restait d'un colis envoy&#233; par ma m&#232;re (avant que les liaisons ne soient pour toujours interrompues). Je revois la sc&#232;ne o&#249;, assis &#224; quatre autour de la table, rue de la Grande Chaumi&#232;re, Barta nous sert &#224; chacun une portion. Apr&#232;s avoir mang&#233; les cerises avec d&#233;lice, nous comptons les noyaux. Un ouf ! de soulagement et une s&#233;ance de rigolade : chacun avait dans son assiette le m&#234;me nombre de noyaux ! Les tickets de ravitaillement, cens&#233;s donner droit au &#034;minimum vital&#034;, &#233;taient en r&#233;alit&#233; bien en-dessous de ce minimum. Les jeunes d'une certaine tranche d'&#226;ge avaient des cartes &#034;J3&#034; et b&#233;n&#233;ficiaient de suppl&#233;ments, ainsi que les &#034;travailleurs de force&#034;. Les hommes recevaient des tickets de tabac, que les non-fumeurs &#233;changeaient contre d'autres tickets. Le rationnement portait sur tout, pain, viande, beurre, etc. Hiver comme &#233;t&#233;, avant m&#234;me le lever du jour, des queues s'allongeaient devant les boutiques. Le rutabaga, jadis r&#233;serv&#233; aux b&#234;tes, &#233;tait devenu un l&#233;gume familier, et objet de plaisanterie. En &#233;t&#233;, heureusement il y avait des arrivages de fruits. Ceux qui avaient de l'argent se procuraient de tout au &#034;march&#233; noir&#034; et au-del&#224; de leurs besoins : confirmation par l'absurde que dans le socialisme, o&#249; il y aura suffisamment pour tous, personne ne convoitera le superflu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En hiver les maisons n'&#233;taient pas chauff&#233;es, et malgr&#233; le brasero qu'on avait au bureau, j'avais des engelures &#224; tous mes doigts. Nous n'avions pas non plus d'eau chaude, l'&#233;lectricit&#233; fonctionnait avec des coupures ; un bain-douches &#233;tait ouvert dans le quartier &#224; proximit&#233;, o&#249; nous allions une fois par semaine. Le soir nous nous calfeutrions dans la petite entr&#233;e du studio pour travailler, lire, &#233;crire. On en oubliait les soucis, au point qu'un soir, ayant mis au four &#233;lectrique un lapin, dans la minuscule cuisine, je l'y laissai toute la nuit ; consternation de le trouver carbonis&#233; le lendemain matin. Pour prendre la mesure du drame, il faut dire que le lapin, que Pamp nous avait apport&#233;, provenait d'un troc que sa m&#232;re faisait avec la campagne (tricots contre ravitaillement) et que nous n'en avons jamais eu d'autre. Une fois nous sommes all&#233;s nous ravitailler &#224; la campagne dans une ferme, recommand&#233;s par la m&#232;re de Pamp.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait l'&#233;t&#233;, nous campions et &#233;tions heureux. Comme la p&#233;nurie portait aussi sur le papier de toilette, on s'offrit de bonnes tranches de rire en lisant &#224; haute voix dans Rabelais - que nous avions par co&#239;ncidence dans notre sac - la description des mille et une mani&#232;res de se torcher le derri&#232;re dans la nature. On prolongeait la s&#233;ance de rigolade en demandant &#224; Fanny de nous chanter, avec des tr&#233;molos, &#034;Malbrough s'en va-t-en guerre...&#034; Je ne me souviens malheureusement pas des noms et des visages des jeunes que nous avions &#034;en liaison&#034;. Je leur faisais des cours d'&#233;ducation, pour lesquels je puisais ma &#034;science&#034; dans les livres en prenant consciencieusement des notes. Mon cours de morale sur le mensonge, tout &#224; fait improvis&#233; celui-l&#224;, me parut tr&#232;s convaincant. Aura-t-il convaincu les autres, notamment le jeune ouvrier de chez Gnome-et-Rh&#244;ne qu'il visait particuli&#232;rement ? Je ne r&#233;ussis pas &#224; le gagner au militantisme. Nos forces en tout cas &#233;taient suffisantes pour d&#233;cider, fin 1942, de sortir r&#233;guli&#232;rement un &#034;journal&#034;. L'ing&#233;niosit&#233; de Pamp fit merveille. D&#233;guis&#233; en vieux professeur un peu vo&#251;t&#233;, muni de documents d'un sanatorium pour tuberculeux de l'Is&#232;re, il acheta dans un magasin de la rue de Richelieu une machine &#224; &#233;crire Vary-typer, et tout ce qu'il fallait pour la frappe et le tirage des stencils. La vente de ce genre de mat&#233;riel &#233;tait &#233;videmment interdite, sauf dans des cas sp&#233;ciaux, comme celui que Pamp avait mis en sc&#232;ne. La vary-typer fonctionnait avec une navette, ce qui permettait de varier les caract&#232;res (gras, italiques, etc.) et de justifier les marges. En tant que dactylo j'ai d&#251; me recycler dans cette nouvelle technique, non sans quelque mal au d&#233;but. Et &#224; partir d'octobre 42 nous sortions r&#233;guli&#232;rement &#034;La Lutte de Classes&#034;, une feuille recto-verso, sur deux colonnes, et une mise en page &#034;professionnelle&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre activit&#233; prenant de l'ampleur, je d&#233;cidai de donner ma d&#233;mission de l'entreprise o&#249; j'&#233;tais employ&#233;e &#224; temps complet, pour consacrer plus de temps au travail militant. Je recommandai au patron ma camarade Julie, qui me rempla&#231;a. Notre inconfort mat&#233;riel &#233;tait largement compens&#233; par notre jeunesse et la force de notre engagement. On &#233;tait confin&#233;s dans Paris, mais en &#233;t&#233;, par le m&#233;tro, on pouvait facilement aller le dimanche prendre l'air dans le bois de St. R&#233;my de Chevreuse. Les camarades comblaient mes lacunes culturelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vic m'apprit la chanson des troufions, &#034;le caporal c'est une l&#233;gume... etc... &#231;a ne sait m&#234;me pas &#233;crire son nom, c'est plus b&#234;te qu'un cochon&#034;. Un &#233;tudiant chartiste et norv&#233;gien, m'enseignait &#034;j'ai mal occup&#233; ma jeunesse&#034; en &#233;tirant les syllabes, ou &#034;dans un amphith&#233;&#226;tre y'avait un macchab&#233;e&#034;, et encore d'autres. Sans doute y &#233;taient-ils encourag&#233;s par ma mine, qui a fait dire &#224; notre camarade Blondet, des ann&#233;es plus tard en r&#233;ponse &#224; la curiosit&#233; de sa fille, que j'avais l'air d'une &#034;&#233;l&#232;ve du pensionnat de Saint Cucufa&#034;. Loin de m'en offusquer, je m'amusais de ces plaisanteries grivoises. Car la vulgarit&#233; n'est pas dans les mots mais dans l'usage qu'on en fait et les attitudes entre les &#234;tres humains. Diderot a &#233;crit &#034;Les bijoux indiscrets&#034; et Balzac &#034;Les contes drolatiques&#034;, et nous ne nous privions pas d'y faire r&#233;f&#233;rence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pratiquement nous &#233;tions tous dans la ligne de Barta, sans aucune divergence sur ses &#233;crits et ses prises de position. Il faut dire qu'il avait une exp&#233;rience, une culture et une pens&#233;e politique ; de plus, le don d'aller &#224; l'essentiel, ce que j'avais remarqu&#233; depuis longtemps en contraste avec tant d'autres qui avaient surtout le don de la rh&#233;torique, ou au pire du bavardage. Les articles de La Lutte de Classes, quasiment tous r&#233;dig&#233;s par lui, conservent toute leur force. (Gr&#226;ce au travail d'un camarade de la g&#233;n&#233;ration d'apr&#232;s-guerre, Richard Moyon, cette collection des ann&#233;es 1942-1945, a &#233;t&#233; r&#233;&#233;dit&#233;e en 1992).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut vivre avec peu, des millions de gens le font, mais ce n'est pas par amour de l'art. Pour am&#233;liorer notre ordinaire, nous avions trouv&#233; un arrangement avec Fanny : nous prenions ensemble notre repas de midi, chez elle, rue Castagnary, ce qui n'&#233;tait pas loin de chez nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fanny, d'un naturel loquace, ne pouvait s'emp&#234;cher de raconter ses prouesses, elle &#233;tait fi&#232;re de trouver du beurre, denr&#233;e rarissime, et elle en parlait. Au point qu'un jour Barta imposa une r&#232;gle : d&#233;sormais le beurre s'appellerait &#034;L&#233;on&#034;. Fanny en rit franchement et en parla par la suite beaucoup moins. Je ne sais pas comment nous faisions pour nous v&#234;tir. Je me souviens seulement avoir port&#233; pendant l'hiver 42 ou 43 un chaud manteau en fausse fourrure, r&#233;cup&#233;r&#233; par Pamp. Cela faisait de l'effet ! La tenue des gens ordinaires &#233;tait assez us&#233;e et tout le monde portait des chaussures &#224; semelles de bois. La coquetterie ne perdant pas ses droits, les femmes peignaient sur leurs mollets un trait vertical simulant la couture des bas, qu'elles n'avaient pas. Le temps de &#034;l'honn&#234;tet&#233;&#034; &#233;tait r&#233;volu ; il n'&#233;tait pas question de laisser sa bicyclette dans la rue, m&#234;me cadenass&#233;e elle &#233;tait aussit&#244;t vol&#233;e. Le carburant pour les voitures n'&#233;tait accessible qu'aux privil&#233;gi&#233;s. Des alertes avaient lieu de temps &#224; autre, mais malgr&#233; le hurlement des sir&#232;nes nous ne descendions plus &#224; la cave, on avait compris que Paris n'&#233;tait pas une cible de la RAF. Il fallait &#234;tre vigilant et garder son sang froid quand en sortant du m&#233;tro on apercevait les flics aux aguets en haut des marches et surtout ne pas avoir le r&#233;flexe de faire demi-tour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La population parisienne vaquait &#224; ses affaires, tout le monde &#233;coutait Radio-Londres et attendait la victoire des alli&#233;s. Les rafles et les arrestations faisaient partie du paysage ; certains passaient indiff&#233;rents, d'autres s'arr&#234;taient pour lire les affiches sur les murs annon&#231;ant l'ex&#233;cution d'otages &#224; la suite de tel ou tel attentat. La plus connue reste celle de f&#233;vrier 44 concernant l'ex&#233;cution des &#034;terroristes&#034; du groupe Manouchian, militants communistes de la MOI (main d'&#339;uvre immigr&#233;e). La direction stalinienne ne les avait pas &#034;livr&#233;s&#034; &#224; la Gestapo, mais les avait sacrifi&#233;s. Dans la Lutte de Classes n&#176; 25, sous le titre &#034;D&#233;fense des terroristes&#034;, Barta &#233;crivait : &#034;vingt-quatre &#034;terroristes&#034; s&#233;lectionn&#233;s viennent d'&#234;tre livr&#233;s &#224; la publicit&#233; par la Gestapo. La classe ouvri&#232;re est r&#233;solument pour ceux qui ont pris les armes contre les bourreaux fran&#231;ais et allemands qui martyrisent les peuples. Mais elle ne comprend pas pourquoi des militants qui autrefois combattaient sans compromis la bourgeoisie de tous les pays, m&#232;nent actuellement la lutte sous le drapeau tricolore et au b&#233;n&#233;fice des arm&#233;es de Washington, de Londres et d'Alger. Servir la classe ouvri&#232;re, c'est lutter pour les Etats-Unis socialistes d'Europe, pour la transformation de la guerre imp&#233;rialiste en guerre civile, pour le socialisme. Lutter pour le triomphe de la soi-disant d&#233;mocratie contre le fascisme, c'est renouveler la trahison de 1914.&#034; (Alger &#233;tait le si&#232;ge du gouvernement provisoire gaulliste, avec la participation de ministres &#034;communistes&#034;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tel &#233;tait le leitmotiv de notre propagande, repris dans le num&#233;ro sp&#233;cial du 9 juin 44, au moment du d&#233;barquement des troupes alli&#233;es en Normandie : &#034;la m&#234;l&#233;e &#224; l'ouest est une m&#234;l&#233;e imp&#233;rialiste ; vive les Etats-Unis socialistes d'Europe... Il faut profiter de toutes les circonstances pour nous armer, surtout en provoquant la d&#233;composition des arm&#233;es imp&#233;rialistes par la fraternisation avec les soldats sous quelque uniforme qu'ils soient.&#034; Et encore le 22 juin (n&#176; 31) : &#034;la question de savoir qui de la bourgeoisie ou du prol&#233;tariat l'emportera, se r&#233;sume &#224; celle-ci : qui l'emportera du chauvinisme ou de l'internationalisme ; la parole est aux travailleurs.&#034; Rien de tel ne se produisit, et les soldats allemands accul&#233;s r&#233;sist&#232;rent le dos au mur un an encore, au sacrifice de leurs vies et de la destruction du pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une propagande internationaliste, pour la fraternisation, a &#233;t&#233; men&#233;e &#224; ce moment par l'organisation trotskiste en liaison avec des camarades allemands ; s'adressant aux soldats allemands le journal &#034;Arbeiter und Soldat&#034; eut une vie br&#232;ve ; des camarades fran&#231;ais, dont les &#233;poux Fili&#226;tre, furent d&#233;port&#233;s, Widelin, le responsable allemand, liquid&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'on a su par la suite que les Alli&#233;s &#233;taient au courant de l'emplacement des camps d'extermination, qu'ils n'ont cependant jamais bombard&#233;s et sur lesquels ils gardaient le silence. C'est seulement au retour des quelques survivants que nous appr&#238;mes ce que furent les camps de concentration et l'&#233;tendue de l'horreur, d&#233;crits par les livres de rescap&#233;s, David Rousset, Primo Levi, Charlotte Delbo. Plus tard aussi, ce que furent les batailles, les morts et les souffrances des peuples de Russie, et la r&#233;sistance de Stalingrad, immortalis&#233;e par le livre de Vassili Grossman &#034;Vie et Destin&#034; (confisqu&#233; par le KGB mais publi&#233; en occident).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ao&#251;t 44 a lieu la lib&#233;ration de Paris. L'Humanit&#233; para&#238;t avec un titre &#233;norme en premi&#232;re page : &#034;A chacun son Boche&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les staliniens sont en toute premi&#232;re ligne pour la mise en sc&#232;ne d'un spectacle ignoble et &#233;c&#339;urant. La police, qui op&#233;rait au service de l'occupant arrestations et rafles, passe en bloc du c&#244;t&#233; de la &#034;r&#233;sistance&#034;. On fait la chasse aux &#034;collaborateurs&#034;, pr&#233;texte &#224; r&#232;glements de comptes. Je vois dans la rue, sous les hu&#233;es et les quolibets, des jeunes femmes &#224; qui on a ras&#233; le cr&#226;ne, pour avoir, dit-on, &#034;couch&#233;&#034; avec des Allemands, spectacle r&#233;pugnant d'un moyen- &#226;ge. Dans des villes et m&#234;me dans des villages on exhibait des femmes torse nu, t&#234;te ras&#233;e, des croix gamm&#233;es trac&#233;es sur le cr&#226;ne ou la poitrine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'atmosph&#232;re &#233;tait litt&#233;ralement empest&#233;e. C'est au milieu de cette honteuse mascarade de &#034;lib&#233;ration&#034; que j'avais rendez-vous, un jour de septembre, chez une militante communiste du 19&#232;me arrdt. Je l'avais connue &#224; la Petite Roquette. Sans m'&#234;tre pr&#233;sent&#233;e comme trotskiste, la propagande que nous faisions, alors qu'elle et ses amis avaient perdu le contact avec l'appareil, convenait tout &#224; fait &#224; leurs aspirations. Beaucoup de communistes (et c'est pour cela que nous nous adressions &#224; eux) en leur for int&#233;rieur n'avaient pas reni&#233; l'Internationale. (Le Komintern avait &#233;t&#233; dissous en 1943).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce jour j'ignorais qu'entre-temps, c'est-&#224;-dire dans un tr&#232;s court intervalle de temps, des &#034;responsables&#034; avaient repris en mains ce secteur. Le m&#233;tro &#233;tant arr&#234;t&#233;, Pamp, qui se servait d'un v&#233;lo ce qui n'&#233;tait pas mon cas, proposa de me remplacer. De ce rendez-vous, o&#249; l'attendaient les tueurs staliniens des FTP, il n'est pas revenu. Nos moyens &#233;taient beaucoup trop faibles pour essayer de le retrouver ou de le sauver. Une de nos sympathisantes qui connaissait Georges Cogniot, un stalinien haut plac&#233; dans l'appareil, s'&#233;tait propos&#233;e de le solliciter (je ne sais pas si elle l'a fait). La police ne voulait pas s'attaquer aux staliniens, trop contente de jouer le jeu de &#034;l'&#233;puration&#034;, se mettant ainsi elle-m&#234;me &#224; l'abri. Le corps martyris&#233; de Pamp a &#233;t&#233; retrouv&#233; dans la Seine, et ses parents m&#234;me n'ont pas pu obtenir l'ouverture d'une enqu&#234;te. Pierre et Jean Bois ont &#233;t&#233; arr&#234;t&#233;s de la m&#234;me fa&#231;on, pour les m&#234;mes motifs, propagande aupr&#232;s de jeunes communistes (les J.C. de Suresnes). Mais ils eurent plus de chance ; l'astuce et le hasard aidant, ils purent s'&#233;chapper, chacun de son c&#244;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mort de Pamp fut pour moi une trag&#233;die. Des semaines, des mois durant je croyais encore le voir marcher dans la rue, entendre sa voix, je n'arrivais pas &#224; admettre qu'il fut mort, et dans des conditions aussi atroces. Le nom de Pamp, notre Pamp, s'ajoutait &#224; la longue liste des martyrs r&#233;volutionnaires victimes de la terreur stalinienne. Nous perdions un ami cher &#224; notre c&#339;ur, et surtout un militant de grande valeur ; &#034;un jeune qui devint tout courage et volont&#233; par les effets d'une pens&#233;e riche et g&#233;n&#233;reuse&#034; devait &#233;crire Barta, en lan&#231;ant l'appel &#224; un comit&#233; d'enqu&#234;te, qui n'aboutit jamais. &#034;Les criminels qui l'ont supprim&#233; ont fait plus que nous enlever &#224; nous notre meilleur camarade. Ils ont enlev&#233; une t&#234;te &#224; la classe ouvri&#232;re, une t&#234;te de talent, et les talents, faisait remarquer L&#233;nine, ne surgissent pas par centaines&#034;. (Lutte de Classes n&#176; 67, 18 septembre 1946).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous &#233;tions maintenant dans la l&#233;galit&#233; ; m&#234;me si dans un premier temps nous n'avons pas pu obtenir l'autorisation de publier un journal et une allocation de papier (il fallait pour cela justifier d'actes de r&#233;sistance), nous n'en avons pas tenu compte. Nous avons m&#234;me reproch&#233; aux trotskistes du PCI de se justifier comme r&#233;sistants devant le gouvernement gaulliste. Un militant de l'Union Communiste (c'&#233;tait le nom de notre groupe) &#233;tait ouvrier typo &#224; l'Imprimerie Nationale. Jour apr&#232;s jour il sortait des caract&#232;res d'imprimerie, cach&#233;s sous son imperm&#233;able. On se procura une presse, qu'on installa dans un appartement bourgeois de Bourg-la-Reine, non habit&#233;. Il appartenait aux parents d'un jeune camarade m&#233;decin. La Lutte de Classes commen&#231;a ainsi &#224; para&#238;tre sur une feuille petit format, imprim&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Espoirs nouveaux Notre groupe se d&#233;veloppait rapidement. Nous avions des contacts dans quelques entreprises, Gnome &amp; Rh&#244;ne, Thomson, Carnaud, Citro&#235;n, etc. C'&#233;tait notre objectif num&#233;ro un, nous avions &#233;t&#233; trop marqu&#233;s par le manque de liaison avec la classe ouvri&#232;re dans le pass&#233;. Chez Renault nous avions un camarade, Renard, qui prit le nom de Goupil. Vic, qui avait travaill&#233; comme ma&#231;on dans son adolescence, puis, apr&#232;s avoir r&#233;ussi le concours, comme employ&#233; &#224; la SNCF, reprit la vie d'ouvrier chez Citro&#235;n, puis chez Renault. Impri (notre typo de l'Imprimerie Nationale) avait recrut&#233; un camarade de travail qui prit le pseudonyme de Tallerdin. Ma curiosit&#233; fut bien r&#233;compens&#233;e quand je lui demandai le pourquoi : &#034;eh bien, parce que j'ai l'air d'un...&#034; Dans la nouvelle fourn&#233;e militante il y avait aussi des provinciales venues faire des &#233;tudes &#224; Paris : Denise, de Bayonne, Fran&#231;oise, fille de fromagers de Lorraine, Dani&#232;le, du Limousin. Nous faisions du &#034;porte &#224; porte&#034;, des ventes &#224; la cri&#233;e, des r&#233;unions, bref le travail militant habituel. Ramboz installa son domicile dans un atelier d'art &#224; deux niveaux, impasse du Rouet, dans le 14&#232;me : nous y tenions une permanence, Ramboz donnait des cours d'&#233;ducation, on avait une biblioth&#232;que de pr&#234;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans se consacrer &#224; l'art, Ramboz aimait peindre et sculpter. Une figurine en bois de sa femme nue, enceinte, &#233;tait une vraie &#034;V&#233;nus callipyge&#034;. Pour le b&#233;b&#233; &#224; venir, il &#233;crivit une fable chinoise sur les personnages &#233;go&#239;stes de &#034;Ki-Ha-Gr&#244;&#034; et &#034;Ki-Ha-Otan&#034;. Elle &#233;tait moins r&#233;ussie que sa sculpture. J'avais fait d&#233;couvrir &#224; Barta le mus&#233;e Rodin (nous ne connaissions avant que sa statue de Balzac, &#224; Vavin). Mais c'est davantage la musique qui faisait partie de notre culture &#034;collective&#034;. Aux concerts Colonne (place du Ch&#226;telet) on pouvait, la veille du concert, assister gratuitement &#224; la r&#233;p&#233;tition g&#233;n&#233;rale ; du haut du poulailler on voyait la calvitie du chef d'orchestre Eug&#232;ne Bigot. Nous fr&#233;quentions aussi de temps en temps la salle Pleyel ; en sortant d'un concert apr&#232;s le triple concerto de Beethoven, je manifestai une telle ivresse qu'on me surnomma &#034;violoncelle&#034;. (Surnom vite abandonn&#233; pour celui de &#034;Jiminy&#034;, l'insecte qui dans le film de Walt Disney &#233;tait la conscience morale de Pinocchio).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Assise &#224; un concert &#224; c&#244;t&#233; de Lis&#233; (un tout jeune camarade d'origine modeste), je le vis piquer du nez et ronfler doucement ; il ne se d&#233;couragea pas pour autant et continua &#224; participer &#224; nos sorties musicales. Nous n'avions rien invent&#233; en ce domaine. Raptis nous avait racont&#233;, qu'en prison en Gr&#232;ce, il avait r&#233;ussi &#224; introduire dans sa cellule un tourne-disque et des disques. Il se r&#233;jouissait de faire &#233;couter &#224; ses camarades la musique de Beethoven. H&#233;las, apr&#232;s un moment un des d&#233;tenus s'impatienta : &#034;tu ne peux pas nous faire jouer quelque chose de plus gai ?&#034; Aimer le beau, c'est aussi une question d'&#233;ducation, telle &#233;tait la le&#231;on.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'on appelait la &#034;lib&#233;ration&#034;, n'avait am&#233;lior&#233; en rien les conditions mat&#233;rielles d'existence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La p&#233;nurie, le rationnement et le march&#233; noir ne disparurent pas comme par enchantement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle aubaine le jour o&#249; je re&#231;us de ma tante Ida du Qu&#233;bec, un gros colis avec des v&#234;tements, du lait, des &#339;ufs en poudre, du chocolat. On se r&#233;unit &#224; plusieurs pour festoyer. Ma tante entreprit aussi des recherches aupr&#232;s de la Croix-Rouge en Europe pour retrouver la trace de mes parents. Ce fut sans r&#233;sultat. J'appris plus tard, par la s&#339;ur de Barta, qu'ils avaient quitt&#233; Bucarest pour retourner en Bucovine, rattach&#233;e &#224; l'URSS en juin 1940. Mes parents jug&#232;rent sans doute qu'ils y seraient plus &#224; l'abri. Mais les atroces p&#233;rip&#233;ties de la guerre eurent vite fait de les pr&#233;cipiter dans la tourmente. Je ne saurai jamais quelle fut leur destin. A cette &#233;poque je ne portai pas leur deuil. Mon &#233;tat d'esprit &#233;tait enti&#232;rement &#224; la lutte, non pas dans l'euphorie, mais dans la tension des forces et la volont&#233; de vaincre. Le Vieux, dans toute sa vie d'exil&#233;, nous avait inspir&#233; cette foi en l'avenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est cette force de conviction, plus que mes capacit&#233;s intellectuelles, qui entra&#238;nait les jeunes que je voulais gagner &#224; notre combat. Comme aimait &#224; le dire Pamp : &#034;il faut faire bouger les gens d'un millim&#232;tre&#034;. Isabelle, la compagne de notre camarade L&#233;glise, m&#233;decin, m'avoua que ce qui la touchait ce n'&#233;tait pas tant ce que je lui disais, mais ma fa&#231;on de le dire. Elle avait &#233;t&#233; coiffeuse de madame Say, et &#224; ce titre log&#233;e au ch&#226;teau avec une nombreuse domesticit&#233; ; les souvenirs qu'elle retenait de cette &#233;poque ne manquaient pas de sel. J'avais aussi une relation amicale avec le fils d'un artisan italien, le camarade Davas, farouchement anti-militariste ; il m'a racont&#233; plus d'une anecdote sur la vie &#224; la caserne, et les bagarres entre &#034;ceux de Lille&#034; et &#034;ceux de Marseille&#034;. Un jour il me demanda : &#034;qu'est-ce qui te pousse &#224; militer avec des ouvriers ?&#034; -&#034;J'aime les gens&#034;. Ma r&#233;ponse spontan&#233;e ne le satisfaisait pas ; pour lui, les hommes &#233;taient &#233;go&#239;stes, m&#233;chants, ils avaient trop de faiblesses. Le hasard nous fit nous rencontrer bien des ann&#233;es plus tard, &#224; un meeting, et apr&#232;s quelques mots &#233;chang&#233;s il m'embrassa. Le souvenir des temps difficiles ne s'&#233;tait pas effac&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1945 Marcel Baufr&#232;re est revenu de Buchenwald et nous avons divorc&#233;, pour lui permettre d'&#233;pouser sa compagne. Nous restions camarades et amis. Il me parla de sa vie dans le camp ; s'il &#233;tait encore de ce monde, me dit-il, c'est gr&#226;ce au prisonnier qui lui fit manger une gousse d'ail le jour o&#249; il n'avait plus la force de se lever (ce qui signifiait la mort).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'assistai &#224; un meeting o&#249; Roland et Yvonne Fili&#226;tre qui eux aussi revenaient de d&#233;portation, &#233;taient &#224; la tribune. Yvonne, que j'avais connue active et volubile, avait le regard d'une revenante d'outre-tombe. David Rousset a bien racont&#233; cette existence entre la vie et la mort, qu'il avait partag&#233;e, dans &#034;L'univers concentrationnaire&#034; et &#034;Les jours de notre mort&#034;. Quand je parlai &#224; Marcel du travail que nous avions entrepris et dans quelle perspective, il me dit que nous &#233;tions irr&#233;alistes. Lui-m&#234;me reprit sa vie de militant avec ses anciens camarades au PCI et au journal &#034;La V&#233;rit&#233;&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la fin de la guerre, en rachat des pers&#233;cutions endur&#233;es par les juifs, un d&#233;cret autorisa les changements de nom, par un jugement de tribunal. Le mien &#233;tant d'une prononciation difficile, j'en profitai pour le franciser. De plus, on ne peut jamais exclure un retour de l'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Illustration de l'&#233;tat d'esprit de l'&#233;poque : l'avou&#233; qui fit pour moi les d&#233;marches, refusa d'&#234;tre pay&#233;. Je n'ai que m&#233;pris pour les gens qui, le danger pass&#233;, exhibent leur jud&#233;it&#233;. Ainsi Clara Malraux, qui se vantait de ses origines, alors que pendant la guerre elle avait par pr&#233;caution fait baptiser sa fille. On sait que beaucoup de familles, pour sauver leurs enfants de la d&#233;portation et de la mort, les avaient &#224; bon escient cach&#233;s dans des institutions catholiques ou protestantes. &#034;Au revoir les enfants&#034;, le film de Louis Malle, en est un beau t&#233;moignage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1945 c'est la fin de la guerre ; c'est aussi le bombardement de Dresde et de Berlin, et la bombe atomique sur Hiroshima et Nagasaki. Pourtant, les &#034;alli&#233;s&#034; ont perp&#233;tr&#233; ces massacres alors qu'ils avaient d&#233;j&#224; gagn&#233; la guerre. En France, les intellectuels versatiles se prosternent devant le PCF, qui se dit le &#034;parti des 75.000 fusill&#233;s&#034; ; ils ferment les yeux sur le r&#233;pugnant chauvinisme des staliniens, qui interdiront aux ouvriers fran&#231;ais de donner un morceau de pain ou d'&#233;changer une parole avec les prisonniers allemands r&#233;quisitionn&#233;s, leurs compagnons de travail. Picasso lui-m&#234;me adh&#232;re au PCF et lui offre comme embl&#232;me sa c&#233;l&#232;bre &#034;colombe de la paix&#034;. De Gaulle amnistie Thorez, d&#233;serteur en 1939 et rentr&#233; de Moscou, et le nomme vice-premier ministre. En &#233;change de leur participation au gouvernement, les staliniens d&#233;sarment les milices patriotiques (les vieux militants en pleuraient), enterrent les JC devenues UJRF (union des jeunesses r&#233;publicaines de France). Le 1er mai 1945 la CGT donne aux ouvriers la consigne de travailler, mais doit s'incliner devant leur refus. Les d&#233;put&#233;s &#034;communistes&#034; votent les cr&#233;dits pour la guerre d'Indochine, et Charles Tillon ministre de l'air, endosse les bombardements sur S&#233;tif en Alg&#233;rie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s le partage du monde entre &#034;Grands&#034; &#224; Yalta (en f&#233;vrier 45) qui mettait des garde-fous &#224; la r&#233;volution et octroyait &#224; la Russie la main-mise sur la moiti&#233; de l'Europe, les bureaucrates staliniens ne pouvaient-ils pas r&#234;ver de faire la loi comme en &#034;d&#233;mocratie populaire&#034; ? Au moment m&#234;me o&#249; la classe ouvri&#232;re n'avait ni logements, ni v&#234;tements, ni nourriture et o&#249; le patronat, sous pr&#233;texte de se remettre &#224; flot, exigeait de longues heures de travail pour de bas salaires, les staliniens assum&#232;rent ouvertement le r&#244;le de gardes-chiourme contre les ouvriers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'&#233;tait pas &#034;il faut savoir terminer une gr&#232;ve&#034; comme en 36. Non, c'&#233;tait mieux que cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;La gr&#232;ve est l'arme des trusts&#034;. &#034;Produire d'abord, revendiquer ensuite&#034;. Tels &#233;taient leurs slogans officiels. Dans les Houill&#232;res nationalis&#233;es Thorez exhortait les mineurs du nord &#224; la &#034;bataille du charbon&#034;, au d&#233;passement des normes. (Trois ans plus tard les mineurs gr&#233;vistes s'affrontaient &#224; la police, aux CRS et aux paras de Massu envoy&#233;s par le ministre &#034;socialiste&#034; Jules Moch).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'en &#233;tait trop pour une classe ouvri&#232;re sortant de cinq ann&#233;es de mis&#232;re, croyant qu'enfin on allait pouvoir vivre mieux. C'&#233;tait l'occasion ou jamais pour nous de d&#233;masquer la vraie nature de la bureaucratie stalinienne et r&#233;formiste, de faire rena&#238;tre une avant-garde r&#233;volutionnaire au sein de la classe ouvri&#232;re. Mais dans ce combat sans merci il y avait un contraste &#233;vident entre notre politique et celle des trotskistes du PCI. Dans leur journal &#034;La V&#233;rit&#233;&#034; on appelait les bureaucrates &#034;camarades&#034; (voir notre &#034;Lettre ouverte contre la propagande pivertiste dans le mouvement trotskiste&#034;, de juillet 1945). Nos militants travaillant en usine diffusaient clandestinement des tracts (d'une demi-page ou d'un quart de page) sign&#233;s &#034;un groupe d'ouvriers&#034;. La CGT r&#233;gnait en ma&#238;tre et un ouvrier surpris &#224; diffuser un tract &#233;tait d&#233;nonc&#233; et mis &#224; la porte. Les militants, gar&#231;ons ou filles, qui vendaient &#034;La Lutte de Classes&#034; &#224; la porte de l'usine ou aux sorties du m&#233;tro &#233;taient agress&#233;s physiquement ; ils ne se laissaient pas intimider et ripostaient, d'autant plus que les ouvriers d&#233;sapprouvaient ces agissements. Mais les trotskistes du PCI, qui s'obstinaient &#224; consid&#233;rer le PCF comme le parti de la classe ouvri&#232;re, pr&#233;tendaient qu'il ne fallait pas donner pr&#233;texte &#224; la provocation et se battre entre ouvriers ! Celui qui ne veut pas voir est aveugle. Voici tel qu'il me l'a racont&#233; plus tard, un &#233;pisode v&#233;cu &#224; l'&#233;poque par notre camarade Rival : &#034;Avec une camarade, au m&#233;tro La Motte-Picquet Grenelle, nous vendions la Lutte de Classes, lorsque quelqu'un s'est approch&#233; et nous a demand&#233; &#224; voir le journal : 'Vous &#234;tes des hitl&#233;ro-trotskistes, des salauds, je vais envoyer la police'. On a pris &#231;a &#224; la rigolade, mais quelques minutes apr&#232;s deux inspecteurs de police nous ont demand&#233; le permis de colportage, l'autorisation de vendre sur la voie publique. Ils nous ont emmen&#233;s au commissariat, le stalinien t&#233;moignait : 'moi, monsieur, je fais partie du PC fran&#231;ais, je suis un patriote, ces gens sont contre la reconstruction de la France'. Ce qui reste grav&#233; dans ma m&#233;moire, c'est la r&#233;flexion du commissaire de police : 'j'ai jamais vu &#231;a, des rouges qui font arr&#234;ter des plus rouges qu'eux', quelque chose qui voulait dire, ils vont se battre entre eux, on n'aura plus besoin de faire la chasse aux communistes.&#034; (Ils furent quittes pour 300 francs d'amende). Le patronat appr&#233;ciait l'aubaine qui leur venait des staliniens, sans que la bourgeoisie leur en sut gr&#233; pour autant. Les patrons &#233;taient les gagnants dans cette collaboration. PCF et PS &#233;taient au gouvernement avec un parti de droite (MRP), et un parti d'extr&#234;me-droite se d&#233;veloppait sous l'&#233;gide de de Gaulle, qui avait d&#233;missionn&#233; en janvier 46.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant tout il nous fallait atteindre la classe ouvri&#232;re. D&#232;s octobre 45 nous f&#238;mes para&#238;tre &#034;La Voix des Travailleurs&#034;, un journal petit format portant en sous-titre &#034;bulletin de l'Opposition syndicale lutte de classe (CGT)&#034;. En m&#234;me temps la Lutte de Classes, notre journal de propagande et d'&#233;ducation politique qui traitait de probl&#232;mes nationaux et internationaux, des luttes d'&#233;mancipation dans les colonies, des combats ouvriers dans d'autres pays, continuait de para&#238;tre. Non sans difficult&#233;s financi&#232;res. Je me souviens que notre camarade Fran&#231;oise (Marguerite Bongrain), qui avait fait l'&#233;cole de la Croix-Rouge, s'embaucha pour un temps comme infirmi&#232;re de nuit dans une usine. Cela lui permettait de militer dans la journ&#233;e et une partie de son salaire allait &#224; l'organisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans La Voix des Travailleurs une grande place &#233;tait laiss&#233;e aux &#034;&#233;chos&#034;, aux articles envoy&#233;s par nos camarades ou sympathisants ouvriers. Des gens &#224; qui on ne donnait jamais la parole, m&#234;me dans les r&#233;unions syndicales, parlaient de leurs conditions de travail, des horaires trop longs, de l'ins&#233;curit&#233;, de la nourriture insuffisante, des conflits avec la ma&#238;trise et les bureaucrates (de vrais &#034;suppl&#233;tifs&#034;), de leur vie en dehors de l'usine, de leurs griefs et de leurs aspirations. C'&#233;tait un journal vivant, passionnant m&#234;me. Mais au bout de douze num&#233;ros nous avons d&#251; y renoncer, pour ne pas mettre en p&#233;ril La Lutte de Classes. C'est dire que les appuis venant de l'ext&#233;rieur &#233;taient maigres. D&#233;sormais les &#233;chos d'usine paraissaient au verso de notre journal politique, organe de l'Union Communiste (trotskiste).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est vers cette &#233;poque (1946) que Goupil, notre principal militant chez Renault, s'avisa que son travail ne menait &#224; rien et donna sa d&#233;mission. Nous avions tort, selon lui, de tout miser sur le travail ouvrier, il fallait viser plus loin, discuter de &#034;la nature de l'URSS&#034;. C'&#233;tait un vieux d&#233;bat ressass&#233; dans le mouvement trotskiste. Pourtant la r&#233;flexion politique ne manquait pas &#224; l'UC. Trois ans auparavant d&#233;j&#224; (Lutte de Classes n&#176;10 du 28.2.43) Barta &#233;crivait : &#034;l'arm&#233;e peut vaincre, mais l'URSS succombera en tant qu'Etat ouvrier si le capitalisme sort indemne de la guerre.&#034; Et dans le N&#176;13 (24.5.43) : &#034;le rapport de forces changera chaque jour davantage en faveur du capitalisme et provoquera l'effondrement brusque de toutes les conqu&#234;tes socialistes qui subsistent encore en URSS.&#034; En mars 1949, dans une r&#233;union, Barta rappelait : &#034;en avan&#231;ant hors du territoire de l'URSS la bureaucratie a inaugur&#233; une politique de pillage des pays occup&#233;s ; c'est en 1944, en exigeant le retrait de toutes les troupes d'occupation, que nous avons marqu&#233; la rupture avec la d&#233;fense de l'URSS.&#034; Souvent des camarades trotskistes nous faisaient ce reproche : &#034;o&#249; sont vos th&#232;ses ?&#034; qu'on avait fini par tourner en plaisanterie. Nous apportions le plus grand s&#233;rieux &#224; notre instruction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'organisation recommandait l'&#233;tude des classiques, r&#233;&#233;ditait des brochures, des camarades ouvriers fr&#233;quentaient p&#233;riodiquement la Biblioth&#232;que nationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans sa lettre ouverte de juillet 45 au PCI (d&#233;j&#224; cit&#233;e) Barta &#233;crivait : &#034;l&#224; se r&#233;sume tout le programme de notre travail. Comment faire bien comprendre la situation &#224; une centaine d'ouvriers, les gagner corps et &#226;me &#224; la politique r&#233;volutionnaire, en faire des cadres de la classe ouvri&#232;re et du trotskisme, c'est par eux que nous pourrons appara&#238;tre aux masses comme leur seuls d&#233;fenseurs, dans ce moment o&#249; elles n'ont que des ennemis. Ce sont l&#224; les probl&#232;mes de la construction du parti, de sa prol&#233;tarisation, de l'attitude envers les questions th&#233;oriques, du lien entre la th&#233;orie et la pratique.&#034; Nos &#034;th&#232;ses&#034; c'&#233;tait d'apprendre &#224; gagner la confiance des ouvriers. Trotski l'avait maintes fois exig&#233; de la part des militants ; nous essayions d'appliquer son conseil : &#034;en premier lieu une bonne oreille et seulement en second une bonne langue&#034; (Oeuvres compl&#232;tes, 10.X.1937). Il y avait une note comique dans notre volont&#233; de rendre compte de cette &#233;coute dans le d&#233;tail : &#034;il m'a dit... alors je lui ai dit... alors il m'a r&#233;pondu...&#034; On s'impatientait parfois : &#034;abr&#232;ge, r&#233;sume...&#034; Mais tout en plaisantant, nous attachions une grande importance &#224; ce dialogue, et le journal en &#233;tait le reflet. Nous &#233;tions dans la bonne tradition socialiste, celle qu'illustre cette pens&#233;e de Jaur&#232;s : &#034;tout progr&#232;s vient de la pens&#233;e ; il faut donner d'abord aux travailleurs le temps et la force de penser&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s la d&#233;fection de Goupil, et compte tenu de la situation, il fut d&#233;cid&#233; d'investir toutes nos forces sur un seul point strat&#233;gique, le bastion ouvrier de Renault Billancourt, avec ses 30.000 travailleurs et son aura des luttes men&#233;es dans le pass&#233;. &#034;Concentrer les forces pour un certain temps sur une certaine t&#226;che, sur un certain quartier, sur une certaine usine m&#234;me&#034;, tel avait d&#233;j&#224; &#233;t&#233; le conseil de Trotski aux militants en 1937. Huit militants formaient notre &#034;commando&#034; (que les staliniens dans leur rage devaient estimer plus tard &#224; 200). Les fr&#232;res Bois, Pierre et Jean, respectivement 24 et 22 ans en 1946, fils d'ouvrier ma&#231;on communiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre devait devenir le leader, ou le capitaine du navire comme s'exprimera plus tard Barta, et dont le nom restera associ&#233; &#224; la gr&#232;ve d'avril-mai 47. Henri Durieux, qu'on appelait Blondet parce qu'il &#233;tait blond, 24 ans, d'une famille ouvri&#232;re de l'est. Schwartzman, fils d'artisan de la rue des Rosiers, dont le pseudonyme Lis&#233; rappelait sa boulimie des livres... qu'il oubliait de rendre. Jules Pichot (Gaston), fils de ma&#231;on d'Antony, apprenti p&#226;tissier. Gustave Gel&#233; (Tatave) fils d'ouvrier tulliste et militant communiste de Calais, 19 ans, travaillant en usine tout en poursuivant des &#233;tudes en cours du soir au CNAM. Andr&#233;e Hardy (Claire), une bien jolie rousse, apprentie couturi&#232;re, et enfin le seul qui n'&#233;tait pas d'origine ouvri&#232;re, Labb&#233;, le fr&#232;re cadet de Pamp. Ils avaient chacun leur personnalit&#233; propre, mais leur trait commun &#233;tait une soif illimit&#233;e d'apprendre, d'&#234;tre digne du nom d'avant-garde ouvri&#232;re. Tatave s'&#233;tait fait embaucher avec son vrai CAP d'&#233;lectricien ; ce m&#234;me certificat, maquill&#233;, servit aussi &#224; faire embaucher Pichot et Labb&#233;, qui n'avaient pas de r&#233;f&#233;rences professionnelles. Ils eurent vite fait de s'adapter &#224; un autre poste que celui d'&#233;lectricien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre propagande en usine se faisait toujours &#034;sous le manteau&#034;. Une fois concert&#233;e, l'&#233;quipe marchait comme un seul homme, et &#034;l'intendance&#034;, dont je faisais partie, suivait. Je connaissais assez bien l'argot ouvrier (apr&#232;s dix ans d'apprentissage), et pourtant ! Un jour o&#249; je tapais un texte manuscrit de Vic, je m'arr&#234;tai perplexe devant une phrase que je d&#233;chiffrai comme &#233;tant : &#034;nous voulons du vin et pas de la bibine !&#034; L'&#233;criture n'&#233;tait pas assez nette, je n'avais aucun moyen de joindre Vic et le travail pressait. Il fallait se lancer ; dans l'angoisse de l'incertitude, allons-y pour bibine. Quel soulagement le lendemain de savoir qu'il s'agissait bien de ce mot, en l'occurrence une bi&#232;re de mauvaise qualit&#233; qu'on servait &#224; la cantine, le reste du menu n'&#233;tant pas mieux. Le journal avait d'ailleurs une rubrique r&#233;guli&#232;re sur les cantines et le ravitaillement dont, noblesse oblige, Fanny (Lucienne) &#233;tait la sp&#233;cialiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A part ce travail de dactylo, je prenais en st&#233;no les compte-rendus des discussions dans les r&#233;unions, surtout des expos&#233;s de Barta qui &#233;taient de v&#233;ritables cours d'instruction politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autodidacte en st&#233;no (du temps o&#249; je travaillais chez un patron), j'en imposai &#224; tout le monde par la rapidit&#233; de mes hi&#233;roglyphes. Les notes, tap&#233;es &#224; la machine, &#233;taient distribu&#233;es aux camarades. Gr&#226;ce &#224; ces compte-rendus, conserv&#233;s, on peut retracer l'&#233;laboration de notre travail. Ainsi cette r&#233;union o&#249; nous discutions de la possibilit&#233; d'aller vendre le journal devant Gnome &amp; Rh&#244;ne. Allons-nous devoir tenir t&#234;te, dans cette bo&#238;te nationalis&#233;e, &#224; 300 nervis staliniens, chiffre suppos&#233; des membres du PC, comme le craignaient certains camarades ? ou, comme le supposait Barta, les militants abrutis et cogneurs ne pouvaient pas &#234;tre plus de 30 ; ce qui allait s'av&#233;rer juste. Ou encore cette discussion &#224; propos des agressions staliniennes : Blondet avait &#233;crit dans un tract &#034;&#339;il pour &#339;il, dent pour dent&#034;. Faux, disait Barta, nous voulons imposer la d&#233;mocratie ouvri&#232;re, pas la vengeance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La ponctualit&#233;, le travail impeccable en temps et en heure, &#233;taient des qualit&#233;s indispensables &#224; notre force de frappe. J'y veillais. N'&#233;tais-je pas la plus ancienne, celle qui avait milit&#233; avant la guerre ? Cela me valut aussi, pour peu de temps heureusement, le sobriquet de &#034;petit Staline&#034;, traduisez &#034;secr&#233;taire g&#233;n&#233;ral&#034;. Cependant les probl&#232;mes d'organisation &#233;taient enti&#232;rement subordonn&#233;s &#224; la r&#233;flexion et au d&#233;bat sur nos perspectives politiques. J'avais eu maintes fois l'occasion de v&#233;rifier la hauteur de vues et la lucidit&#233; de celui dont je partageais la vie et le travail militant, et qui &#233;taient la source de notre moral &#233;lev&#233; (de notre &#034;f&#233;licit&#233;&#034; selon l'expression de Barta dans sa brochure de 43). Et cette richesse de pens&#233;e ne pouvait pas ne pas &#234;tre contagieuse pour tous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Souvent il s'inspirait jusque dans le d&#233;tail des &#233;crits du Vieux, sans les avoir sous les yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi dans l'article pol&#233;mique &#034;Qu'est-ce qu'un gouvernement ouvrier et paysan&#034; (du 14 novembre 1945) il cite le h&#233;ros shakespearien du Songe d'une nuit d'&#233;t&#233;, le menuisier Snug qui rev&#234;tu d'une peau de lion promet aux belles dames de rugir comme une colombe. Or on trouve cette m&#234;me &#034;parabole&#034; dans un article de Trotski du 23 mars 1934, &#034;Encore une fois sur le centrisme&#034;. Les &#233;ditoriaux du journal &#233;taient r&#233;dig&#233;s par Barta, ainsi que des articles qu'il signait d&#233;sormais. Mais il n'&#233;tait plus le seul r&#233;dacteur, tout le monde devait prendre sa plume ; selon le cas, les camarades signaient d'un pseudonyme, ou de leur nom quand ils &#233;taient devenus publiquement connus. Certains avaient du talent journalistique ; h&#233;las, ce n'&#233;tait pas mon cas. Mais j'y allais quand m&#234;me de mon article dans chaque num&#233;ro, m'aidant de mes lectures et de nos discussions. Comme il ne contenait rien d'original, je refusais de le signer malgr&#233; l'insistance de Barta. Souvent j'allais travailler chez Fanny. Elle m'interrogeait : &#034;alors, qu'est-ce que tu veux dire ?&#034; -&#034;Eh bien...&#034; suivait mon expos&#233;. -&#034;Ecris-le, comme tu l'as dit.&#034; La m&#234;me angoisse, cependant, me reprenait &#224; la veille de chaque num&#233;ro.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis fi&#232;re, r&#233;trospectivement, d'avoir r&#233;dig&#233; dans le n&#176; 53 du journal, &#034;Le soleil luit de l'Orient&#034;, qui t&#233;moigne de notre pers&#233;v&#233;rante propagande anti-colonialiste. Elle ne se manifestait pas seulement par de nombreux articles, et &#224; l'occasion des tracts. Nous avions un militant vietnamien, Tho, d'un bon niveau politique, qui &#233;tait en relation avec les travailleurs indochinois parqu&#233;s dans les camps d'internement - pendant que la France faisait la guerre en Indochine - ce qui nous permettait de r&#233;v&#233;ler r&#233;guli&#232;rement les informations sur les traitements auxquels ils &#233;taient soumis. Il est remarquable que dans nos listes de souscription pour le journal, les sommes vers&#233;es par les ouvriers des camps, vivant avec une d&#233;risoire allocation, &#233;taient plus &#233;lev&#233;es que celles que nous recueillions par ailleurs. En 1949 l'UC publia une brochure, r&#233;dig&#233;e par Ramboz. Tho finit par rentrer au Vietnam.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien qu'absorb&#233;s par notre travail, Barta et moi ne vivions pas en nous ignorant. Nos go&#251;ts &#233;taient communs, il n'y avait entre nous le moindre accroc. Nous discutions beaucoup du travail, de l'orientation politique, et Barta se plaignait que sa pens&#233;e aille plus vite que le temps n&#233;cessaire pour l'exprimer. Quoi qu'il en soit, ses articles, &#224; mon sens, &#233;taient forts parce qu'ils &#233;taient concis, sans digressions, allant droit au but.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ann&#233;e 46, marqu&#233;e par un intense effort d'agitation, de propagande, d'&#233;ducation, a &#233;t&#233; aussi celle d'un m&#233;morable pied de nez aux bureaucrates. Notre camarade Rival, &#226;g&#233; de 26 ans &#224; l'&#233;poque, travaillait chez Thomson, dans le 15&#232;me arrdt., et y sortait r&#233;guli&#232;rement un bulletin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prot&#233;g&#233; par des camarades, il portait seul, haut et ferme, dans le d&#233;fil&#233; du 1er mai, une pancarte &#034;Echelle mobile des salaires&#034; : c'&#233;tait une de nos revendications essentielles, interdite par les staliniens. Rival raconte lui-m&#234;me cet &#034;exploit&#034; dans ses souvenirs (non publi&#233;s).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est ici qu'il faut sauter &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est en 1947 que notre commando chez Renault allait montrer de quoi il &#233;tait capable. Il est vrai que la conjoncture s'y pr&#234;tait. Encore fallait-il la comprendre. Car comme l'avait dit Trotski dans sa conf&#233;rence de Copenhague en 1932 : &#034;Le soul&#232;vement des masses n'est pas une entreprise isol&#233;e que l'on peut d&#233;clencher &#224; son gr&#233;. Il repr&#233;sente un &#233;l&#233;ment objectivement conditionn&#233; dans le d&#233;veloppement de la soci&#233;t&#233;. Mais les conditions du soul&#232;vement existent-elles, on ne doit pas attendre passivement la bouche ouverte : dans les affaires humaines aussi, il y a comme le dit Shakespeare, des flux et des reflux : 'there is a tide in the affairs of men which taken at the flood, leads on to fortune'.&#034; (Il y a une mar&#233;e dans les affaires humaines qui, prise au flot montant, m&#232;ne &#224; la fortune). A mainte et mainte reprise le Vieux avait rappel&#233; ce devoir de vigilance. C'est ainsi que dans mes notes de lecture je retrouve cette phrase extraite de son Histoire de la R&#233;volution russe : &#034;la logique de la lutte de classes ne nous dispense pas d'employer notre logique subjective. Celui qui ne sait pas trouver d'espace pour son initiative, son &#233;nergie, son talent et quelque h&#233;ro&#239;sme dans les cadres de la n&#233;cessit&#233; &#233;conomique, celui-l&#224; ne poss&#232;de point le secret philosophique du marxisme.&#034; Il faut savoir saisir l'occasion, il faut aussi s'y pr&#233;parer. Les staliniens y allaient trop fort, la mis&#232;re &#233;tait grande (le plan Marshall n'avait pas encore &#233;t&#233; lanc&#233;), les ouvriers en avaient ras-le-bol. Mais les explosions spontan&#233;es ici ou l&#224; restaient sans lendemain. La gr&#232;ve des ouvriers de la presse, qui avait eu un certain retentissement bien que calomni&#233;e par Croizat, ministre stalinien du Travail, n'avait pas entra&#238;n&#233; les ouvriers de l'industrie. La gr&#232;ve d'avril-mai chez Renault, d&#233;clench&#233;e dans le secteur Collas o&#249; travaillait Pierre Bois, &#233;clata comme un coup de tonnerre. Pierre Bois a racont&#233; l'&#233;v&#233;nement, sous son aspect anecdotique, dans une brochure &#233;dit&#233;e par &#034;Lutte Ouvri&#232;re&#034; en 1971. En juin 1947 d&#233;j&#224; la &#034;R&#233;volution Prol&#233;tarienne&#034; avait publi&#233; un article de Bois. Mais pour l' analyse politique de la gr&#232;ve il faut se reporter &#224; la s&#233;rie d'articles &#233;crits par Barta (il signait A. Mathieu) en 1948 dans &#034;La Voix des Travailleurs&#034; sous le titre &#034;Il y a un an&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel &#233;pisode exaltant pour nous tous ! C'&#233;tait la bataille de David contre Goliath. La premi&#232;re image que j'ai retenue, c'&#233;tait &#224; midi, place Nationale, le lundi 28 avril (la gr&#232;ve avait commenc&#233; le vendredi 25, confirm&#233;e par le comit&#233; de gr&#232;ve et le vote des ouvriers le lundi suivant). Je sortais du m&#233;tro, seule, le c&#339;ur battant. Y aura-t-il du monde ? Les ouvriers de toute l'usine r&#233;pondront-ils &#224; l'appel du Comit&#233; de gr&#232;ve Collas ? La place Nationale &#233;tait noire de monde ! Je me m&#234;le &#224; la foule, pr&#232;s d'un groupe de femmes. Bois, d&#233;j&#224; juch&#233; sur ce qui me semble &#234;tre une tribune, harangue les ouvriers. Une ouvri&#232;re dit &#224; sa voisine : &#034;tu vois, le gars qui parle c'est un des n&#244;tres&#034;. Paroles pour moi inoubliables. En d'autres mots : maintenant nous allons pouvoir dire ce que nous avons sur le c&#339;ur. Dans les jours qui ont suivi je suis all&#233;e quotidiennement &#224; Billancourt. On tenait une permanence, au caf&#233; Le Terminus, plus tard au Bon Accueil. Je discutais avec les ouvriers, aucun ne m'a jamais demand&#233; qui j'&#233;tais, d'o&#249; je venais. J'&#233;tais l&#224; pour les aider, je parlais leur langage (m&#234;me si c'&#233;tait avec un &#034;accent&#034;), cela leur suffisait. Un jour au bistrot, un ouvrier des forges, plus tout jeune, me prend &#224; t&#233;moin de la trahison des bureaucrates : Linet, qui se pr&#233;tend m&#233;tallurgiste, ne travaille plus de ses mains depuis des d&#233;cennies, et pr&#233;tend dicter aux ouvriers ce qu'ils doivent faire. Il trouvait utiles les petits tracts anonymes que nous diffusions avant la gr&#232;ve ; ne sachant pas &#224; qui en demander, il en avait copi&#233; un &#224; la main en sept exemplaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Berthemin nous est rest&#233; fid&#232;le jusqu'au bout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour le 1er mai de cette ann&#233;e l&#224;, le Comit&#233; de gr&#232;ve Renault lan&#231;ait un appel &#224; la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale. Le tract, r&#233;dig&#233; par Barta et imprim&#233; gratuitement &#224; 100.000 exemplaires par les ouvriers de l'imprimerie de presse R&#233;aumur (t&#233;moignage &#233;loquent de leur soutien) &#233;tait diffus&#233; dans le cort&#232;ge de la manifestation, en d&#233;pit des injures et des bagarres provoqu&#233;es par 40 les staliniens. Tatave faisait office de garde du corps attitr&#233; et discret de Ramboz ; dangereusement vuln&#233;rable d'une oreille, il n'aurait malgr&#233; cela pas accept&#233; d'&#234;tre absent de l'&#233;v&#233;nement. Le 4 mai, les staliniens craignant d'&#234;tre &#034;d&#233;pass&#233;s sur la gauche&#034; (selon l'expression de Duclos) se laiss&#232;rent &#233;jecter du gouvernement du &#034;socialiste&#034; Ramadier. Mais les c&#233;g&#233;tistes man&#339;uvr&#232;rent pour saboter la gr&#232;ve. Faute d'hommes et de femmes &#233;duqu&#233;s, capables de tenir t&#234;te partout, localement, &#224; la pression des petits bureaucrates aux ordres des bonzes syndicaux, les ouvriers ne dirigeaient pas eux-m&#234;mes leur lutte. Partie sur une revendication de 10 francs sur le taux de base, l'usine reprit avec une &#034;prime&#034; de 3 francs. Les ouvriers n'avaient pas de r&#233;serves pour tenir longtemps ; mais la solidarit&#233; aurait pu jouer, la gr&#232;ve pouvait &#234;tre contagieuse. Plus tard Barta se reprochait une erreur de tactique : nous n'aurions pas d&#251; accepter le vote pour la prime de 3 frs impos&#233; par la CGT apr&#232;s la deuxi&#232;me semaine de gr&#232;ve, alors que le vote apr&#232;s la premi&#232;re semaine avait donn&#233; une majorit&#233; pour la continuation de la gr&#232;ve jusqu'&#224; l'obtention des 10 frs. Bois r&#233;cusait cette pr&#233;tention : il n'&#233;tait pas en notre pouvoir de nous y opposer ! Mais la gr&#232;ve elle-m&#234;me d&#232;s le d&#233;part, son succ&#232;s ou son &#233;chec n'ont-ils pas d&#233;pendu d'une strat&#233;gie ? Au d&#233;but Bois et ses camarades ne se sont-ils pas violemment oppos&#233;s aux staliniens, se r&#233;pandant dans les ateliers, arr&#234;tant les machines que les nervis remettaient en marche ? Je me souviens d'un &#233;pisode interne &#224; l'organisation : les militants du PCI chez Renault se proposaient de cr&#233;er des &#034;comit&#233;s de lutte&#034; et Bois fut pressenti la veille de la gr&#232;ve d'en faire partie. Je vois encore Barta, dont les interventions &#233;taient toujours calmes et pos&#233;es, marteler ses paroles (que je retiens de m&#233;moire) : &#034;si nous entrons dans ces combines la gr&#232;ve est fichue, nous devons avancer seuls&#034;. Ainsi fut fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#244;le que nous avons tenu dans cette gr&#232;ve allait nous plonger dans un oc&#233;an de probl&#232;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les ouvriers combatifs, mais minoritaires, avaient rompu consciemment les amarres avec les bureaucrates et refusaient de reprendre leur carte &#224; la CGT. D&#233;j&#224; dans les mois pr&#233;c&#233;dents, alors que nous voulions rester dans le syndicat et y imposer la d&#233;mocratie, une majorit&#233; d'ouvriers montraient leur d&#233;saffection en ne payant plus leur timbre syndical ; ils s'&#233;tonnaient m&#234;me que Vic le fasse. Ces quelques centaines d'ouvriers devaient-ils &#234;tre laiss&#233;s inorganis&#233;s, leur exemple n'allait-il pas &#224; la longue faire tache d'huile ? Un comit&#233; d'action ne pouvait &#234;tre qu'un organisme &#233;ph&#233;m&#232;re. D'o&#249; l'id&#233;e du SDR, Syndicat D&#233;mocratique Renault, une organisation des ouvriers &#224; la base. Dans un premier temps m&#234;me l'ex-secr&#233;taire de la Commission ex&#233;cutive CGT &#224; Collas (une nouvelle CE &#233;lue par les ouvriers n'avait pas &#233;t&#233; reconnue par la centrale) adh&#233;ra au SDR, ainsi que plusieurs centaines d'ouvriers de la CGT ou de la CFTC (le syndicat chr&#233;tien). Le SDR ne fut &#233;videmment pas reconnu par la direction et une bataille de proc&#233;dure, qui devait durer deux ans, commen&#231;a pour la reconnaissance de sa &#034;repr&#233;sentativit&#233;&#034;. La l&#233;gislation institu&#233;e en 45 &#224; l'instigation des staliniens avait supprim&#233; toute d&#233;mocratie dans l'&#233;lection des d&#233;l&#233;gu&#233;s d'atelier. Seuls les syndicats &#034;reconnus&#034; pour faits de r&#233;sistance pouvaient pr&#233;senter une liste bloqu&#233;e sur l'ensemble de l'usine ; ainsi, dans beaucoup d'ateliers les ouvriers ne connaissaient m&#234;me pas leurs d&#233;l&#233;gu&#233;s &#034;&#233;lus&#034;, en r&#233;alit&#233; impos&#233;s d'en haut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La gr&#232;ve impuls&#233;e par nos militants et l'existence du SDR, &#233;pine au pied des bureaucrates, chang&#232;rent d'une mani&#232;re spectaculaire la vie quotidienne &#224; l'usine. Un vent de libert&#233; soufflait, tout au moins dans le comportement des ouvriers avec la hi&#233;rarchie. Plus question de se laisser insulter par la chiourme patronale ou c&#233;g&#233;tiste, plus question de se cacher pour diffuser un tract. Il suffit de rappeler que dans notre journal, avant la gr&#232;ve, un &#233;cho &#034;O&#249; va se nicher la d&#233;mocratie&#034;, avait relev&#233; des inscriptions hostiles aux bonzes syndicaux dans... les WC. Mais quand le rapport de forces eut chang&#233;, le chef d'atelier qui un jour a surpris Gus 41 assis &#224; lire un livre sur le lieu de travail, lui fit simplement une observation polie. En d'autres temps cela pouvait valoir une mise &#224; la porte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maintes revendications mineures furent impos&#233;es gr&#226;ce au SDR. Le bulletin du syndicat avait aussi un r&#244;le &#233;ducatif, donnant un point de vue sur le r&#244;le du Comit&#233; d'entreprise (on y participait &#224; titre d'observateurs) et sur d'autres probl&#232;mes d'ordre g&#233;n&#233;ral. Des slogans contre les heures suppl&#233;mentaires, tels que &#034;accomplir aujourd'hui le travail de demain c'est faire de toi un ch&#244;meur certain&#034;, &#233;taient relay&#233;s par La Voix des Travailleurs. La cr&#233;ation, non orthodoxe aux yeux du PCI, du syndicat a &#233;t&#233; expliqu&#233;e et argument&#233;e dans plusieurs articles de la Voix. L'argument qui nous &#233;tait ass&#233;n&#233; de bonne ou de mauvaise foi &#233;tait : &#034;vous &#234;tes des diviseurs&#034;. Or voici ce qu'on pouvait lire dans la Voix des Travailleurs du 20 ao&#251;t 1947, sous le titre &#034;Unit&#233; d'action&#034;, &#224; propos d'une simple revendication sur les prix de la cantine : &#034;...si le SDR, en agissant pour la cantine, a oblig&#233; la CGT &#224; en faire autant sous peine de se discr&#233;diter, n'a-t-il pas r&#233;alis&#233;, en m&#234;me temps, l'unit&#233; ? On aurait pu rester longtemps encore tous &#034;unis&#034; derri&#232;re la CGT sans que, pour cela, quoi que ce soit change dans l'usine. Mais les ouvriers conscients qui, en s'organisant ind&#233;pendamment, sont pass&#233;s &#224; l'action sans se soucier des accusations des bonzes, avec confiance dans la force des ouvriers et en se mettant &#224; l'apprentissage de leurs t&#226;ches syndicales, sont, eux, les v&#233;ritables r&#233;alisateurs de l'unit&#233; dans l'action de d&#233;fense des revendications ouvri&#232;res - comme l'ont &#233;t&#233; les camarades du SDR depuis le d&#233;but de leur existence.&#034; On pouvait certes rappeler l'opposition du Vieux &#224; la cr&#233;ation de petits syndicats. Mais Trotski n'enseignait pas des dogmes. Dans le Programme de Transition (1938) il &#233;crivait : &#034;S'il est criminel de tourner le dos aux organisations de masse pour se contenter de fictions sectaires, il n'est pas moins criminel de tol&#233;rer passivement la subordination du mouvement r&#233;volutionnaire des masses au contr&#244;le de cliques bureaucratiques ouvertement r&#233;actionnaires ou conservatrices masqu&#233;es (&#034;progressistes&#034;). Le syndicat n'est pas un but en soi, mais seulement un des moyens &#224; employer dans la marche &#224; la r&#233;volution prol&#233;tarienne.&#034; Cependant la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale sur laquelle nous avions mis&#233; ne se produisit pas. Les mois suivants virent seulement des mouvements sporadiques, en juin aux chemins de fer, dans le m&#233;tro, dans quelques usines. La CGT avait repris un langage revendicatif (on entrait dans l'&#232;re de la guerre froide) : en novembre 47 elle d&#233;clencha une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale arbitrairement, sans consulter les ouvriers, et sans revendication s&#233;rieuse. La gr&#232;ve finit en queue de poisson au bout d'un mois. Le tournant op&#233;r&#233; par les staliniens ne changeait en rien leur nature. Nos camarades devaient se garder contre leurs provocations &#224; l'int&#233;rieur de l'usine, et d&#233;fendre notre droit &#224; la parole physiquement contre leurs nervis &#224; l'ext&#233;rieur, dans les meetings, ou dans la rue. Relevons pour l'histoire que le PCI, loin de nous soutenir, accusait Bois, dans &#034;La V&#233;rit&#233;&#034;, d'&#234;tre &#034;li&#233; &#224; des &#233;l&#233;ments jaunes au service de Lefaucheux&#034; !! Le SDR ne gagnait pas en effectifs. Le chiffre de vente du journal, qui &#233;tait de quelque 2.000 au d&#233;but, stagnait, puis baissait. Les cercles d'&#233;ducation n'attiraient que peu d'ouvriers. Dans une r&#233;union du Conseil syndical, peu de mois apr&#232;s la gr&#232;ve, Bois d&#233;plorait l'absence de cette conscience de classe dont s'enorgueillissait la vieille g&#233;n&#233;ration. &#034;La raison du manque d'&#233;cho &#224; notre politique r&#233;volutionnaire, devait ajouter Barta (r&#233;union du 25.9.49), s'explique par le retard de la conscience r&#233;volutionnaire des masses et par cons&#233;quent l'absence d'une avant-garde, qui ne peut pas se cr&#233;er tant qu'il n'y a pas un courant r&#233;volutionnaire authentique dans toutes les classes. Dans le meilleur des cas les ouvriers posent &#224; leurs dirigeants des probl&#232;mes d'ordre syndical.&#034; Les ouvriers s'en remettaient &#224; nouveau &#224; la &#034;grande CGT&#034;, une fois que celle-ci ne leur montrait plus ouvertement un visage ennemi. En fonction de la volte-face c&#233;g&#233;tiste, notre tactique changea aussi. A c&#244;t&#233; de la CGT et de la CFTC, un autre syndicat &#233;tait apparu, FO (Force Ouvri&#232;re) apr&#232;s la scission fin 47 au sein de la bureaucratie syndicale, entre Frachon et les staliniens d'un c&#244;t&#233;, Jouhaux et les r&#233;formistes de l'autre. Le SDR militait pour imposer l'unit&#233; d'action et sa participation dans le cartel des syndicats avec le droit de libre expression ; c'&#233;tait le seul moyen de mettre les bureaucrates au pied du mur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En mai 47 paraissait &#034;La Voix des Travailleurs-Renault&#034; imprim&#233;e. Il nous fallut en revanche renoncer, faute de moyens, &#224; la publication de la Lutte de Classes. Dans le dernier num&#233;ro dat&#233; du 15 mai, sous le titre &#034;Qui l'emportera ?&#034;, Barta dressait le bilan de la gr&#232;ve : &#034;ils (les ouvriers) sont en gr&#232;ve contre la volont&#233; des dirigeants c&#233;g&#233;tistes et c'est &#224; ces derniers que revient, dans beaucoup de secteurs, la direction d'un mouvement dont ils ne veulent pas. C'est l&#224; que commencent les &#034;victoires&#034; de la CGT.&#034; Un an apr&#232;s, en mai 1948, La Voix des Travailleurs (devenue &#034;organe de lutte de classe&#034;) cessa &#224; son tour de para&#238;tre. Pourtant, cela n'avait pas &#233;t&#233; une mince satisfaction pour nous de lire dans la lettre que Sedova nous adressait le 22 octobre 1947 : &#034;ce journal est bien fait, le ton est combatif et la position prise juste&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous n'avions plus de journal quand se produisit la rupture de Tito avec Staline. Barta fit oralement, en r&#233;union, une analyse de l'&#233;v&#233;nement, dont j'ai gard&#233; les notes. Il expliquait le caract&#232;re nationaliste du PC yougoslave et de la politique de Tito, alors que les autres trotskistes le portaient d&#233;j&#224; aux nues comme un chef &#034;r&#233;volutionnaire&#034;. L'histoire devait confirmer enti&#232;rement le caract&#232;re fantaisiste des appr&#233;ciations du PCI. Barta ne savait pas &#224; l'&#233;poque que son analyse rejoignait enti&#232;rement celle de Sedova. En septembre 1951, la &#034;R&#233;volution Prol&#233;tarienne&#034; publiait une lettre sign&#233;e Natalia Trotski, dat&#233;e de Mexico, le 9 mai 1951, et adress&#233;e au Comit&#233; ex&#233;cutif de la Quatri&#232;me Internationale. J'en extrais ces lignes : &#034;Il m'est impossible de vous suivre dans la question yougoslave. ...Il faudrait tirer avantage des concessions que le r&#233;gime de Tito se trouve &#224; pr&#233;sent oblig&#233; de faire &#224; son peuple. Mais ce qu'on trouve dans tous vos &#233;crits, c'est une id&#233;alisation inexcusable de la bureaucratie titiste... Cette bureaucratie n'est qu'une r&#233;plique, sous une nouvelle forme, de la vieille bureaucratie stalinienne ; elle s'est form&#233;e dans les id&#233;es, la politique et la morale du Gu&#233;p&#233;ou ; fondamentalement, son r&#233;gime ne diff&#232;re en rien de celui de Staline, et il serait absurde de croire ou d'enseigner qu'une direction r&#233;volutionnaire du peuple yougoslave pourra sortir de cette bureaucratie, ou autrement que de la lutte contre elle.&#034; Sedova rompait avec la direction de la 4&#176; Internationale sur un d&#233;saccord fondamental : &#034;Obs&#233;d&#233;s par de vieilles formules p&#233;rim&#233;es&#034;, &#233;crivait-elle dans cette lettre, &#034;vous continuez de consid&#233;rer l'Etat stalinien comme un Etat ouvrier. Je ne peux ni ne veux vous suivre sur ce point.&#034; D&#232;s 1948 un malaise s'&#233;tait install&#233; dans notre organisation ; nous sentions le besoin de faire sortir des camarades de l'usine, notamment Bois, pour leur faire reprendre des forces ; on parlait de redonner sa place au travail politique, qui &#233;tait pass&#233; au second plan &#224; cause des t&#226;ches syndicales. Or notre objectif &#233;tait d'apporter aux ouvriers une conscience politique, car l'action syndicale, indispensable pour pr&#233;server leur dignit&#233; d'hommes, &#233;tait insuffisante pour leur &#233;mancipation. Mais nous &#233;tions entra&#238;n&#233;s par le courant et chaque petit succ&#232;s nous faisait une obligation de continuer. Ce dilemme &#233;tait devenu un leitmotiv : retourner &#224; l'instruction de cadres pour un travail en dehors de l'usine, tout en maintenant notre acquis dans l'usine. Barta r&#233;p&#233;tait sans cesse &#034;on a le choix entre deux genres de mort&#034; : renoncer au travail ouvrier pour revenir au journalisme &#233;tait un genre de mort, c'en &#233;tait un aussi de continuer &#224; se cantonner dans ce travail, faute de forces militantes nouvelles. Il se plaignait de sa solitude, du manque d'&#233;changes &#224; son niveau. Je pensais pour ma part que nous aurions d&#251; faire une retraite strat&#233;gique, impos&#233;e par le rapport de forces. Mais je ne formulai pas ouvertement ce point de vue, et je n'&#233;tais plus dans les m&#234;mes rapports quotidiens avec Barta pour en d&#233;battre avec lui. Plus tard, en revenant sur cette p&#233;riode, Barta se proposait d'&#233;crire un texte intitul&#233; &#034;Efficacit&#233; et limites de l'initiative r&#233;volutionnaire&#034;. Il ne fit que l'&#233;baucher, mais telles quelles les notes qu'il me confia &#233;clairent bien les obstacles sur lesquels nous avons tr&#233;buch&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela vaut la peine d'en citer ces quelques lignes : &#034;Appuy&#233;s sur la volont&#233; de r&#233;sistance ouvri&#232;re aux conditions morales et &#233;conomiques que la bourgeoisie imposa &#224; la &#034;lib&#233;ration&#034; aux travailleurs avec l'aide des staliniens et des social-d&#233;mocrates, une poign&#233;e de militants agissant sur des bases r&#233;volutionnaires put infliger des coups s&#233;rieux aux social-tra&#238;tres et arracher partiellement les ouvriers &#224; leur influence, dans certaines usines parisiennes. Cette action efficace culmina dans la gr&#232;ve Renault d'avril-mai 1947. Mais la volont&#233; ouvri&#232;re fit compl&#232;tement d&#233;faut &#224; la cr&#233;ation de nouvelles organisations prol&#233;tariennes.&#034; C'&#233;tait l'impasse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut subir une d&#233;faite parce qu'on a suivi une politique radicalement fausse. Mais on peut aussi, avec une politique juste, &#234;tre victime d'un rapport de forces d&#233;favorable, &#233;crivait Trotski en mars 1934.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre engagement militant &#233;tait bas&#233; sur une volont&#233; qui avait ses racines dans l'histoire du mouvement ouvrier : celle de contribuer &#224; former une avant-garde instruite et capable de s'&#233;lever &#224; la hauteur de ses t&#226;ches. Nous &#233;tions tous sur la br&#232;che. On affichait, pour pouvoir en rire, la devise : &#034;il est interdit de tomber malade ou de mourir sous peine d'exclusion&#034;. Aux r&#233;unions hebdomadaires du conseil syndical assistaient une vingtaine d'ouvriers et Barta y participait parfois ; malgr&#233; les r&#233;ticences de Bois il expliquait les raisons qui nous dictaient une nouvelle orientation : apr&#232;s le tournant stalinien nous devions agir dans le sens d'un front unique de tous les syndicats et faire admettre notre pr&#233;sence dans leur cartel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Claire, notre militante aux presses, donna sa d&#233;mission dans une lettre o&#249; elle adoptait le point de vue du PCI et nous reprochait la cr&#233;ation du syndicat. J'eus de la peine, car j'aimais cette fille du peuple intr&#233;pide et franche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour prendre quelques jours de repos, Pichot, Labb&#233;, Barta &#224; tour de r&#244;le, allaient &#224; Calais o&#249; les parents de Tatave les accueillaient &#224; bras ouverts dans leur coron. Gustave le p&#232;re, ouvrier communiste d&#232;s sa jeunesse, &#233;tait rest&#233; internationaliste et ouvert &#224; la discussion avec les camarades trotskistes de son fils. Plus tard Gus m'a racont&#233; comment, marchant avec Barta pendant des heures, celui-ci &#233;valuait les qualit&#233;s des uns et des autres, cherchant une issue &#224; nos difficult&#233;s. Les camarades organis&#232;rent, &#224; l'intention des militants du SDR, un voyage en Italie et pour la plupart ce fut leur premier voyage &#224; l'&#233;tranger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce m&#234;me &#233;t&#233; 48 Denise m'invita pour une semaine chez ses parents &#224; Bayonne. De condition modeste, ils habitaient non loin de la cath&#233;drale, dont la cloche sonnait les heures. Le p&#232;re &#233;tait taciturne, la m&#232;re volubile et d'une grande gentillesse. Fille unique, Denise &#233;tait venue &#224; Paris pour faire des &#233;tudes, comme &#233;l&#232;ve de la Croix-Rouge. &#034;J'ai mauvaise conscience &#224; l'&#233;gard de ma m&#232;re&#034;, m'avait-elle dit un jour o&#249; elle se voyait engag&#233;e dans le travail militant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Pense &#224; toutes les m&#232;res&#034; : ma remarque, inspir&#233;e de Gorki, lui convenait. Je n'ai jamais oubli&#233; cette m&#232;re qui m'a si cordialement accueillie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Naufrage&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle ann&#233;e terrible que cette ann&#233;e 48 ! Les militants en usine s'&#233;puisaient &#224; la t&#226;che. Barta lui-m&#234;me &#233;tait dans un &#233;tat de grande fatigue. Souvent quand des camarades venaient chez nous pour le travail, ils le trouvaient allong&#233; une compresse froide sur le front ; sans doute s'interrogeaient-ils sur cette d&#233;faillance. Et voil&#224; qu'au beau milieu de nos soucis et peut-&#234;tre &#224; cause d'eux, Barta avait cherch&#233; refuge dans une relation amoureuse avec une camarade. Ce fut pour moi un coup tr&#232;s rude.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N'ayant d'autres ressources que mon salaire, je travaillais alors quelques heures par semaine chez le caricaturiste Jean Effel. Ses dessins avaient du succ&#232;s. Un exemple d'humour de l'&#233;poque : dans un caf&#233; fr&#233;quent&#233; par les &#034;existentialistes&#034; (comme on appelait &#224; l'&#233;poque Sartre et sa cour), la &#034;dame-pipi&#034; renseigne un curieux : &#034;ce sont les excr&#233;mentialistes&#034;. J'eus droit aussi &#224; ma caricature, en petit ange ail&#233;, figure et lunettes rondes. Tous ses dessins, c&#233;l&#232;bres &#224; l'&#233;poque, portaient &#224; c&#244;t&#233; de sa signature une petite marguerite ; c'&#233;tait le nom de sa femme. Ce qui ne l'emp&#234;chait pas d'&#234;tre &#034;galant&#034; par ailleurs. J'&#233;tais loin de ce genre de pr&#233;occupations ! Nous &#233;tions un petit groupe, nous nous c&#244;toyions tous les jours, la situation cr&#233;&#233;e par Barta &#233;tait pour moi intenable ; il essaya de m'expliquer que malgr&#233; tout nous restions unis &#034;comme les deux doigts de la main&#034;. Mais peut-on raisonner dans ces cas ? Je me souvenais avec amertume qu'en 1938 j'avais rapport&#233;e dans ma valise un joli corsage roumain brod&#233;. Je le portais justement un jour o&#249;, sans malice, je racontais &#224; Barta que notre camarade Baufr&#232;re aimait m'entendre prononcer avec l'accent du &#034;terroir&#034; certains mots roumains relev&#233;s dans les romans en fran&#231;ais de Pana&#239;t Istrati : &#034;dor&#034; par exemple, l'&#233;quivalent intraduisible de nostalgie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans dire un mot Barta vint vers moi et d&#233;chira en deux mon corsage. M&#233;dus&#233;e, je restai sans voix et l'incident fut enterr&#233; sans commentaire. Et certainement oubli&#233; par lui. Dans les &#034;Nouvelles de nulle part&#034; William Morris imagine un monde parfait, libre et harmonieux, o&#249; la jalousie reste le seul d&#233;faut dont les hommes ne se sont pas d&#233;barrass&#233;s. Pouvais-je, moi seule, faire exception ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne rel&#226;chai pas l'activit&#233; qui &#233;tait ma vraie raison de vivre, mais peut-&#234;tre les camarades s'apercevaient-ils que je n'&#233;tais plus tout &#224; fait la m&#234;me &#034;Ir&#232;ne&#034;. D&#233;but 49 (de f&#233;vrier &#224; avril) nous sort&#238;mes trois cahiers polycopi&#233;s de La Lutte de Classes ; l'article &#034;Qui unifiera l'Europe ?&#034; m&#233;rite encore d'&#234;tre lu aujourd'hui. En avril 49 nous re&#231;&#251;mes une grande nouvelle : la reconnaissance d&#233;finitive par le juge de paix, apr&#232;s deux ans de d&#233;marches l&#233;gales et de luttes men&#233;es dans l'usine, de la repr&#233;sentativit&#233; du SDR. C'est aussi le dernier jour de ce mois d'avril 1949 qu'est venu au monde mon fils Mathieu. Barta releva la co&#239;ncidence de ces deux &#034;&#233;v&#233;nements&#034; heureux. Mais nous n'habitions d&#233;j&#224; plus ensemble, et je m'&#233;tais rendue seule &#224; la maternit&#233; Tarnier, rue d'Assas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le m&#233;decin ami qui m'avait suivie et dirig&#233;e vers cette maternit&#233;, m'avait &#034;tir&#233;e d'affaire&#034; en d'autres occasions et l'aurait fait cette fois, si je le lui avais demand&#233;. Mais la force morale m'avait manqu&#233; et inconsciemment, sans raisonner, je pense que je voyais en cet enfant un lien qui me rattacherait encore &#224; son p&#232;re perdu comme compagnon. Quand le nouveau-n&#233; ouvrit pour la premi&#232;re fois les yeux, je fus &#224; la fois &#233;tonn&#233;e et &#233;merveill&#233;e. Etonn&#233;e, parce que j'avais gard&#233; le souvenir de mes petites s&#339;urs aux yeux clairs, et les siens &#233;taient sombres ; &#233;merveill&#233;e par son regard lumineux, rayonnant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une nouvelle vie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain de l'accouchement, le 1er mai donc, j'eus la visite de Barta et de Tatave. Ag&#233; alors de 22 ans, il avait v&#233;cu avec nous toutes les temp&#234;tes depuis 46 ; il nous &#233;tait attach&#233; sentimentalement, et dans le conflit entre Bois et Barta, il &#233;tait du c&#244;t&#233; de celui-ci parce qu'il lui donnait raison. Je demandai &#224; sortir avant le d&#233;lai pr&#233;vu de cet h&#244;pital o&#249; je partageais une salle avec une vingtaine d'accouch&#233;es, les berceaux au pied du lit, les pleurs et le bruit nuit et jour. Un patron plein de morgue faisait son tour le matin dictant aux infirmi&#232;res des ordres aberrants. D&#232;s que je fus sortie Marguerite Bongrain arriva avec un trousseau complet de layette de l'assistance publique. J'entrai dans mon nouveau r&#244;le : pr&#233;paration de biberons, langes, visites au dispensaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est encore Marguerite qui nous m&#233;nagea des vacances d'&#233;t&#233;. Une de ses s&#339;urs, Madeleine, religieuse des Missions d'Orient, faisait une retraite &#224; Pau, dans une maison superbement install&#233;e dans un parc. Me voil&#224; donc partie avec le b&#233;b&#233; de deux ou trois mois &#224; Pau. La m&#232;re sup&#233;rieure m'accueille et me demande si l'enfant est baptis&#233;. Constern&#233;e devant ma r&#233;ponse n&#233;gative, elle m'exhorte d'accepter la b&#233;n&#233;diction du cardinal Sali&#232;ge qui se trouve justement l&#224;. (Ainsi l'enfant irait au paradis, s'il venait &#224; mourir. Sinon...) Pour moi c'&#233;tait l'occasion ou jamais de voir de pr&#232;s un cardinal. Ce court s&#233;jour fut en tout cas b&#233;n&#233;fique. L'humeur joyeuse de l'enfant &#233;tait contagieuse : quand je le soulevais en l'air il riait aux &#233;clats, r&#233;clamant encore et encore cet exercice d'envol.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour nos militants l'ann&#233;e 49 fut marqu&#233;e pour la premi&#232;re fois par la participation du SDR aux &#233;lections de d&#233;l&#233;gu&#233;s sur l'ensemble de l'usine, ce qui nous valut d'avoir des d&#233;l&#233;gu&#233;s &#233;lus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais pour Barta notre grand succ&#232;s fut, en novembre 49, la r&#233;union dans un meeting commun du cartel des syndicats (CGT, CFTC, FO) o&#249; le SDR avait impos&#233; sa pr&#233;sence, avec libert&#233; d'expression. Ce ne fut pas acquis sans mal. Les c&#233;g&#233;tistes agressent constamment nos militants quand ils s'adressent aux ouvriers, quand ils distribuent un tract. Au d&#233;partement 50, le d&#233;l&#233;gu&#233; c&#233;g&#233;tiste refuse la parole &#224; un ouvrier espagnol, parce qu'il est &#233;tranger ! Le 1er mai 49 la CGT conteste au SDR le droit de participer &#224; la manifestation. L'ann&#233;e pr&#233;c&#233;dente la m&#234;me interdiction avait &#233;t&#233; faite &#224; un groupe nord-africain. Dans ce contexte, notre participation au meeting du cartel &#233;tait de toute &#233;vidence une victoire strat&#233;gique ; mais le syndicat ne repr&#233;sentait plus qu'une force morale, sans troupes. Le levier manquait pour transformer notre politique en action. A la fin de la m&#234;me ann&#233;e la scission de l'organisation &#233;tait accomplie, dans un climat de m&#233;fiance et de conflit entre les camarades. Je trouvais cette situation absurde, et je ne voyais pas comment on aurait pu l'&#233;viter. Aux &#233;lections de d&#233;l&#233;gu&#233;s de juin 1950, o&#249; le SDR ne recueillait que 500 voix, il avait pratiquement cess&#233; d'exister. Si l'on pouvait comparer des &#233;v&#233;nements de m&#234;me nature &#224; des &#233;chelles diff&#233;rentes, je citerais cette phrase am&#232;re de Rosmer : &#034;Ainsi va l'histoire. Le prol&#233;tariat d'Europe a laiss&#233; les Russes seuls&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En janvier 50 Barta reprenait la publication de la Lutte de Classes, une feuille imprim&#233;e petit format. C'est dans le premier num&#233;ro de ce modeste bulletin qu'il &#233;crivait : &#034;Dans l'&#233;tat actuel de dispersion des groupes et des individus se r&#233;clamant d'un socialisme authentique... nous devons nous r&#233;signer &#224; ce qui nous est possible... En tout cas, la d&#233;fense des masses contre leurs oppresseurs est toujours r&#233;aliste quelle que soit la petitesse des moyens mis en &#339;uvre&#034;.&lt;br class='autobr' /&gt;
(&#034;Nouvelle Etape&#034;, Lutte de Classes n&#176; 1, 12 janvier 1950).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le bulletin du SDR Bois se d&#233;marquait de notre journal. Sans organisation, sans diffusion possible, il n'alla pas au-del&#224; de neuf num&#233;ros. Quand &#233;clata, fin 50, la guerre de Cor&#233;e, Barta adressa une lettre &#224; quelques camarades de l'ex-UC pour leur proposer une collaboration politique, sans lien organisationnel. Mais cette d&#233;marche n'eut pas de suite. Tandis que la guerre froide mena&#231;ait 46 de devenir la guerre tout court, les autres groupes trotskistes connaissaient aussi un recul et m&#234;me une d&#233;sagr&#233;gation ; le PCF de son c&#244;t&#233; cessait d'&#234;tre &#034;le&#034; grand parti de masse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une note qu'il m'adressait l'&#233;t&#233; 50, Barta &#233;crivait : &#034;le malheur, c'est qu'il faut qu'une s&#233;rie de conditions existent ensemble pour entamer un travail. Mais parmi ces conditions, celles qui d&#233;pendent de nous, donc r&#233;alisables, seront-elles r&#233;alis&#233;es ? Avant je ne voyais que les c&#244;t&#233;s positifs de ce que j'entreprenais, les c&#244;t&#233;s n&#233;gatifs ne se pr&#233;sentaient qu'abstraitement &#224; mon esprit, et c'est cela qui faisait ma force et me poussait &#224; entreprendre. Maintenant, les obstacles, bien qu'ils ne m'effraient pas, se pr&#233;sentent dans toute leur r&#233;alit&#233; et me font douter.&#034; Peut-&#234;tre aurions nous d&#251; reconna&#238;tre notre &#233;chec avant d'en venir &#224; des querelles qui me semblaient humiliantes, que nous aurions d&#251; &#233;viter. Des ann&#233;es apr&#232;s notre d&#233;faite, je m&#233;ditais sur ces lignes d'El&#233;anor Marx, &#233;crites en 1883, &#224; propos de la Premi&#232;re Internationale transf&#233;r&#233;e &#224; New-York apr&#232;s la d&#233;faite de la Commune : &#034;Il (Marx) dit que sa vraie t&#226;che avait &#233;t&#233; accomplie, que nous ne devions pas nous survivre et nous effondrer lamentablement ; que la fin devait &#234;tre volontaire et d&#233;cente&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment reconstituer par la m&#233;moire ce qui &#233;tait pour moi un double naufrage ? Je vivais avec une profonde douleur, et ne me confiais &#224; personne. La s&#339;ur de Delu qui allait arriver cette ann&#233;e &#224; Paris, fut tr&#232;s choqu&#233;e par notre s&#233;paration. Matilda, Tildica, &#233;tait venue une premi&#232;re fois en 1947 pour une cure &#224; Vichy. A l'arriv&#233;e du nouveau r&#233;gime &#034;communiste&#034; en Roumanie, elle avait essay&#233; de s'int&#233;grer dans une activit&#233; sociale. Mais elle avait vite d&#233;chant&#233;. En 1950, gr&#226;ce &#224; ses relations, en laissant aux bureaucrates l'appartement, des bijoux et de l'argent, elle put quitter le pays avec son mari et sa m&#232;re, la &#034;m&#233;m&#233;&#034; de Mathieu, qui reste vivante dans mon souvenir. Tildica me proposa de prendre l'enfant chez elle ; la famille &#233;tait confortablement install&#233;e dans un appartement non loin du Sacr&#233;-C&#339;ur et je pouvais y venir tous les soirs, apr&#232;s le travail. On y f&#234;ta le premier anniversaire de Mathieu, il apprit &#224; marcher (il ne se tra&#238;na jamais &#224; quatre pattes) et &#224; parler. M&#233;m&#233;, qui ne connaissait pas le fran&#231;ais et n'avait plus tellement l'&#226;ge d'apprendre, l'apprit quand m&#234;me pour pouvoir parler &#224; l'enfant : c'&#233;tait la consigne de Tildica. A l'heure du repas elle l'installait sur sa chaise haute et lui donnait &#224; manger au son de percussions, c'est-&#224;-dire qu'elle tambourinait sur une casserole avec une cuill&#232;re, et lui donnait la bouillie avec l'autre. M&#233;m&#233; me donna &#224; sa fa&#231;on une le&#231;on de sagesse. Comme je la voyais faire la vaisselle en trempant ses mains dans l'eau bouillante, je lui sugg&#233;rai de se servir d'une lavette &#224; manche. Ayant l'esprit ouvert et indulgent, elle accepta de faire un essai. Mais elle revint rapidement &#224; la vieille m&#233;thode.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maintes fois j'y ai repens&#233; depuis, me voyant agir de la m&#234;me fa&#231;on.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous les jours Mathieu avait droit &#224; sa promenade, gr&#226;ce &#224; quoi il apprit &#224; parler avec l'accent des gamins du quartier, pronon&#231;ant cependant les mots en entier, avec &#034;distinction&#034;, &#224; la mani&#232;re de sa tante. Quel champ d'observation qu'un enfant ! La pu&#233;riculture, une de mes premi&#232;res et &#233;ph&#233;m&#232;res vocations, m'aurait certainement passionn&#233;e. J'observai un jour le petit jouant avec d'autres b&#233;b&#233;s au square, et le voil&#224; qui donne son jouet &#224; un autre, qui le regarde &#233;tonn&#233;, ou incr&#233;dule. Je me pose la question : aurait-il ce besoin de partage qu'on observe rarement chez les enfants ? C'est aussi avec satisfaction que je constatai tr&#232;s t&#244;t son sens de l'orientation, qui me manquait h&#233;las totalement. On n'h&#233;rite pas de tous les d&#233;fauts de ses parents et heureusement de quelques-unes de leurs qualit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'aide et la pr&#233;sence de Tildica &#233;taient pour moi inappr&#233;ciables. Quand elle est arriv&#233;e &#224; Paris, mon d&#233;sarroi &#233;tait tel que je pleurais &#224; tout bout de champ. Je d&#233;cidai, avant de chercher du travail, de me prendre d'abord en main. Au contr&#244;le m&#233;dical de la S&#233;curit&#233; sociale, une doctoresse, sans m&#234;me me poser une question, m'accorda une prise en charge m&#233;dicale d'un mois dans une maison de repos &#224; Grasse ! A part les charlatans, ceux qui ont besoin de croire aux miracles de la Ste Vierge, &#224; Lourdes, ou ailleurs, sont des gogos. Il m'a suffi de ce printemps m&#233;ridional, baign&#233; de parfums d'orangers, pour que d&#232;s le premier soir, au lieu de mouiller mon oreiller de larmes, je m'endorme apais&#233;e : j'&#233;tais gu&#233;rie de ma m&#233;lancolie. La maison &#233;tait r&#233;serv&#233;e aux femmes, la plupart jeunes, avec des probl&#232;mes de surmenage, de d&#233;prime, etc. J'y ai rencontr&#233; des filles qui faisaient d'interminables journ&#233;es de travail, des m&#232;res de famille qui assuraient la double journ&#233;e. A plusieurs, selon les affinit&#233;s, nous nous promenions dans cette belle campagne, et j'y fis m&#234;me une petite r&#233;volution. Sur une terrasse o&#249; nous pouvions prendre des bains de soleil &#224; l'abri des regards, je me mis un jour toute nue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les autres n'attendaient que cet exemple, comme quoi il faut toujours que quelqu'un commence ! J'appris que les fleurs d'oranger servaient &#224; faire du parfum, mais que les odeurs dans une distillerie n'avaient rien d'agr&#233;able. Je n'eus pas l'occasion de le v&#233;rifier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour me m&#233;nager du temps libre, j'avais le plus souvent travaill&#233; de fa&#231;on intermittente avec des horaires r&#233;duits ; les offres d'emploi ne manquaient pas, et leur vari&#233;t&#233; enrichissait mon exp&#233;rience. Ainsi ce laboratoire m&#233;dical qui offrait, par petite annonce, un emploi temporaire de st&#233;nodactylo. Rue de la Glaci&#232;re, une femme professeur &#224; la facult&#233; de m&#233;decine, chef du laboratoire de contr&#244;le des produits pharmaceutiques, m'accueille. D'un abord sympathique, elle m'explique qu'elle va me dicter les textes pour une tourn&#233;e de conf&#233;rences en province. Je d&#233;couvre le laboratoire, les souris blanches en cage et les grenouilles d&#233;pec&#233;es dont les pattes continuent de remuer, les blouses blanches qui manipulent tout cela. Le (la) professeur contr&#244;le et dirige le travail. C'est dans ses moments de pause que je lui deviens utile : alors elle s'installe et commence &#224; dicter. Souvent elle d&#233;jeune d'un caf&#233; au lait et de tartines. Elle est membre du PC et pr&#233;pare une tourn&#233;e de conf&#233;rences pour d&#233;fendre les th&#232;ses de Lyssenko ! Autrefois je m'&#233;tonnais que des hommes de science puissent croire au bon dieu et aller &#224; l'&#233;glise, puis j'avais lu une interpr&#233;tation plausible dans un texte de Lafargue, qui soulignait le lien entre l'&#233;glise et l'int&#233;gration sociale de l'individu. Eh bien cette femme m&#233;decin, int&#233;gr&#233;e au courant &#224; la mode des intellectuels dits communistes, d&#233;fendait des th&#232;ses reconnues absurdes sur la s&#233;lection artificielle et l'h&#233;r&#233;dit&#233;, invent&#233;es par un certain Mitchourine, reprises par Lyssenko et qui avaient l'heur de plaire &#224; Staline.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autre &#233;pisode instructif : une organisation juive de secours aux enfants (OSE) dans le 7&#232;me ardt., o&#249; j'avais des relations tr&#232;s amicales avec mes coll&#232;gues, des jeunes femmes. Un jour, &#224; la cantine o&#249; nous d&#233;jeunions d'habitude, un convive voisin de table me parle de sa haine des Arabes. Je prends une mine constern&#233;e : &#034;comment, vous, le rescap&#233; des chambres &#224; gaz, vous &#234;tes raciste ?&#034; Le monsieur reste muet. Trois fois h&#233;las, il n'&#233;tait pas seul de son esp&#232;ce. Je ne connaissais pas &#224; l'&#233;poque la r&#233;putation en Isra&#235;l de Yechayahou Leibovitz, opposant au r&#233;gime et auteur de l'expression les &#034;jud&#233;o-nazis&#034;, &#224; qui on doit cette formule : &#034;&#224; partir du moment o&#249; le nationalisme devient une valeur l'homme tourne &#224; la b&#234;te sauvage&#034;. C'est aussi &#224; l'OSE que le hasard me fit rencontrer bri&#232;vement l'Espagnol Julian Gorkin, ancien dirigeant du POUM, et Jozef Kruk, un des dirigeants isra&#233;liens du MAPAM (l'aile gauche du parti socialiste). Gorkin m'invita m&#234;me en t&#234;te &#224; t&#234;te dans un caf&#233;, mais nous n'&#233;change&#226;mes que quelques banalit&#233;s. Il m'a sembl&#233;, peut-&#234;tre &#224; tort, qu'il &#233;tait un personnage tr&#232;s ordinaire ; sans doute parce que les temps n'&#233;taient plus les m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant je devais d&#233;sormais envisager un travail r&#233;mun&#233;r&#233; &#224; temps complet. J'ai trouv&#233; un emploi de secr&#233;taire dans un bureau &#034;import-export&#034; rue Ste Anne. Tous les jours je passais devant la BN, h&#233;las sans y entrer. En fait d'export, les margoulins envoyaient en Afrique des babioles, des caisses de montres bon march&#233; qui ne marchaient pas. Je n'ai pas pu supporter ce commerce d'escrocs, m&#234;me si les relations entre employ&#233;s &#233;taient bonnes. Je changeai de patrons, cette fois des juifs new-yorkais marchands de ferraille, qui avaient un bureau &#224; Paris, sur les Champs-Elys&#233;es. Le directeur technique, M. Teplitz, n&#233;gociait au t&#233;l&#233;phone la tonne de cuivre ou de quelque autre m&#233;tal en mentant d'une fa&#231;on si &#233;vidente, que je m'en &#233;tonnai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est convenu, m'expliquait-il, l'autre ment aussi, mais on se comprend. Il y avait donc un code du mensonge. Ce brave homme, d'origine polonaise, qui avait travaill&#233; dans un kibboutz, se demandait ce que deviendraient les ouvriers s'il n'y avait pas de patrons. Nos patrons &#224; nous (ils &#233;taient deux fr&#232;res) n'avaient d'autre souci quand ils venaient &#224; Paris que d'aller voir les filles. Le directeur commercial, un Fran&#231;ais avec un nom &#224; particule, leur servait de guide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant &#224; ma coll&#232;gue, une gentille et modeste dactylo, je n'ai pu conna&#238;tre son salaire qu'en lui r&#233;v&#233;lant d'abord le mien ; telles &#233;taient les m&#339;urs inculqu&#233;es, m&#234;me &#224; ce humble niveau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;but 54 je me pr&#233;sentai rue de Longchamp, pr&#232;s du bois de Boulogne, au si&#232;ge de l'ATIC, une d&#233;pendance des Charbonnages de France. A l'&#233;poque on pouvait n&#233;gocier le salaire et j'exigeai un bar&#232;me sup&#233;rieur &#224; celui que le chef du personnel m'attribuait. Quant aux horloges pointeuses, il m'expliqua qu'elles n'&#233;taient l&#224; que pour la forme. N'emp&#234;che que tout le monde, &#224; commencer par le directeur, avait son petit carton. On &#233;tait aux d&#233;buts de la CECA (Communaut&#233; Europ&#233;enne du Charbon et de l'Acier) et mon travail &#233;tait de traduire des documents allemands en fran&#231;ais. J'appris que les int&#233;r&#234;ts des patrons fran&#231;ais dans la Ruhr (et vice-versa en Lorraine) n'avaient pas &#233;t&#233; touch&#233;s par la guerre. Ce qui &#233;tait une confirmation de ce que nous disions dans notre propagande d&#232;s le d&#233;but de la guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On importait du charbon de Pologne. Le directeur de l'Agence, charg&#233; des int&#233;r&#234;ts charbonniers fran&#231;ais, s'int&#233;ressait pour son compte au p&#233;trole, misant ainsi sur tous les tableaux. Le monsieur qui m'avait fait passer mon test d'embauche &#233;tait un colonel &#224; la retraite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les collaborateurs plus jeunes &#233;taient des cadres sortis des grandes &#233;coles, Sciences-po et autres, &#224; la fois comp&#233;tents et born&#233;s. L'un racontait des blagues stupides et expliquait que les ouvriers d&#233;pensent leur argent au bistrot (sous-entendu pas la peine de leur en donner trop).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un autre ne comprenait pas pour quelles raisons l'Angleterre avait bien pu accorder l'ind&#233;pendance &#224; l'Inde ! Une agr&#233;g&#233;e de lettres s'&#233;tait li&#233;e d'amiti&#233; avec moi et nous nous promenions &#224; l'heure de midi au bois de Boulogne. J'entrepris de la convaincre, avec succ&#232;s, que Balzac &#233;tait un grand &#233;crivain ! Balzac, dans ces ann&#233;es-l&#224;, n'&#233;tait pas &#224; la mode.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre-temps un changement &#233;tait intervenu dans ma vie quotidienne. Ioji, le mari de Tildica, n'ayant pu obtenir le d&#233;blocage de ses fonds d&#233;pos&#233;s dans des banques anglaises, ils durent renoncer &#224; leur projet de s'installer en France. Mathieu n'avait pas encore trois ans quand ils &#233;migr&#232;rent en Australie. A cet &#226;ge on acceptait d&#233;j&#224; les enfants &#224; la maternelle, et je m'arrangeai pour qu'il y aille &#224; demi-journ&#233;e ; &#224; midi une vieille dame du quartier allait le chercher, le faisait manger et s'occupait de lui en attendant mon retour du travail. Un matin, comme je l'accompagnais &#224; la maternelle, rue St. Lambert, il me dit d'un ton d&#233;cid&#233; qu'il &#233;tait assez grand pour y aller tout seul. Il y avait deux rues &#224; traverser ; aussi pendant quelque temps je l'ai suivi, un peu en retrait. Il &#233;tait si attentif &#224; bien faire, qu'il ne surprit pas ma ruse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re fois que Gus l'emmena &#224; Calais il avait deux ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une petite photo, qui ne m'est pas rest&#233;e, les montrait juch&#233;s en pyramide, lui tenant sur un bras l'enfant, qui &#224; son tour tient son nounours qui ne le quittait jamais. Mouchka, comme l'appelaient affectueusement ses trois fils, accueillit avec affection le &#034;p'tit malheureux&#034;. A peine arriv&#233; il r&#233;clama des pommes frites (Mouchka comprit &#034;bonnes&#034; frites) et proposa &#224; la famille un spectacle, qui devint c&#233;l&#232;bre. Il demanda une bo&#238;te d'allumettes, en prit une, l'alluma, la pr&#233;senta au public, puis souffla dessus : le spectacle &#233;tait termin&#233;. N'est-ce pas un spectacle merveilleux que cette flamme surgissant d'un bout de bois ? Ce m&#234;me &#233;t&#233; 51 je traversai la Manche pour passer quelques jours de vacances en pension au bord de la mer, pr&#232;s de Brighton. Nullement g&#234;n&#233; par la diff&#233;rence du langage, Mathieu s'adressait aux autres enfants sur le terrain de jeux, en fran&#231;ais, qui lui r&#233;pondaient aussi naturellement en anglais ; et &#231;a n'avait pas l'air d'un dialogue de sourds. Le patron du man&#232;ge l'appelait Froggy, puisque c'est bien connu, les Fran&#231;ais mangent des grenouilles, et lui offrit m&#234;me des tours gratuits. Pour celui qui arrive en Angleterre pour la premi&#232;re fois, la surprise est le d&#233;paysement, dans un pays pourtant si proche. Tout est diff&#233;rent, la langue, les habitudes, la nourriture, l'habitat. Je fus &#233;tonn&#233;e par exemple de voir les gens faire la queue &#224; l'autobus sans essayer de tricher (nous avions pris pendant la guerre de mauvaises habitudes).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le plaisir des voyages est d'ailleurs dans ce d&#233;paysement, qui confirme la formule des biologistes : &#034;tous parents, tous diff&#233;rents&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vie &#224; Paris n'&#233;tait pas facile. Mais je passais de bons moments quand, apr&#232;s la journ&#233;e de travail, l'enfant couch&#233; dans la pi&#232;ce unique, je recevais dans la minuscule cuisine tant&#244;t Jeannette (la s&#339;ur de Marguerite), tant&#244;t Rival, qui &#233;tait employ&#233; aux chemins de fer, ou encore Gus, qui s'&#233;tait embauch&#233; comme &#034;agent technique&#034; dans une autre usine, et que nous discutions de longs moments sur les affaires du monde. J'avais gard&#233; aussi l'amiti&#233; de Fanny (Lucienne) qui travaillait encore chez Renault, dans les bureaux, et avait deux jeunes enfants, une fille, Denise, et un gar&#231;on, Jacques, de l'&#226;ge de Mathieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous n'avons pas eu la 3&#232;me guerre mondiale, que nous n'&#233;tions pas les seuls &#224; penser in&#233;vitable, mais la r&#233;action et le maccarthysme au pays de la chasse aux sorci&#232;res. Einstein demandait en 1953 au pr&#233;sident Eisenhower la gr&#226;ce des &#233;poux Rosenberg, soi-disant espions, mais ne r&#233;ussit pas &#224; les sauver de la chaise &#233;lectrique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En mars 1953 Staline mourait. En juin &#224; Berlin les ouvriers se soulev&#232;rent contre la dictature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils furent r&#233;prim&#233;s, et Bertolt Brecht interrogeait les bureaucrates : &#034;puisque, par sa faute, le peuple avait perdu la confiance du gouvernement, ne serait-il pas plus simple que le gouvernement dissolve le peuple et en &#233;lise un autre ?&#034; Les deux blocs, dont les fronti&#232;res avaient &#233;t&#233; dessin&#233;es par les accords de Yalta pour museler les peuples, se dressaient l'un contre l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mars 1954 voyait la d&#233;faite fran&#231;aise de Dien Bien Phu et la fin, provisoire, de la guerre d'Indochine (les Am&#233;ricains allaient prendre plus tard le relais) ; en novembre commen&#231;ait la guerre d'Alg&#233;rie, sans que la classe ouvri&#232;re r&#233;agisse contre cette nouvelle exp&#233;dition coloniale. Le PCF &#233;tait pour l'Alg&#233;rie fran&#231;aise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Interm&#232;de australien&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est alors que Tildica, qui avait du mal &#224; s'adapter &#224; l'environnement australien et avait la nostalgie de l'Europe, me proposa de venir la rejoindre avec l'enfant. Quelque temps auparavant ma tante du Qu&#233;bec m'avait &#233;galement invit&#233;e de lui rendre visite, mais il fut impossible d'obtenir le visa canadien. Par ces temps de guerre froide, mon casier judiciaire, malgr&#233; un non-lieu, r&#233;v&#233;lait ma malfaisance communiste. Il n'en fut pas de m&#234;me du c&#244;t&#233; australien. Tildica paya mon voyage &#224; je ne sais quelle association pour &#233;migrants, qui s'occupa du reste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais un retournement inattendu s'&#233;tait produit, comme nous en r&#233;serve parfois le sort. Je n'allais plus vivre seule. Gus, le camarade et l'ami proche, allait devenir mon compagnon pour les 38 ann&#233;es qui lui restaient &#224; vivre. Gus, aujourd'hui disparu, dont j'emporterai dans la mort l'image de tendresse et d'infinie g&#233;n&#233;rosit&#233;. J'&#233;tais aussi sensible &#224; son charme physique : grand, mince, le cheveu noir boucl&#233;, le front haut, des yeux couleur noisette dans un visage aux traits fins et r&#233;guliers, facilement souriant. Fils de la classe ouvri&#232;re, acharn&#233; &#224; s'instruire et avide de culture, il &#233;tait communiste, &#034;partageux&#034; dans l'&#226;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les conditions o&#249; nous vivions &#224; l'&#233;poque, il e&#251;t &#233;t&#233; dommage de renoncer &#224; l'occasion unique de faire le voyage en Australie. Il fut d&#233;cid&#233; que s'il valait la peine d'y faire un long s&#233;jour, ou peut-&#234;tre m&#234;me de s'y installer, Gus viendrait me rejoindre. Me voil&#224; donc avec Mathieu &#224; G&#234;nes, pr&#234;ts &#224; embarquer sur un bateau de la Flotta Lauro. Le quartier du port semblait assez mis&#233;rable. Je m'apitoyais sur le sort d'un jeune homme en train de bricoler devant un camion, quand il se mit &#224; chanter d'une belle voix avec entrain ; je trouvai ma commis&#233;ration ridicule. Dans l'autobus, une femme &#226;g&#233;e c&#232;de sa place &#224; un jeune freluquet en soutane, qui l'accepte ! J'en &#233;tais sid&#233;r&#233;e. C'est la premi&#232;re fois que je voyais se manifester sous cette forme la d&#233;votion religieuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin nous embarquons, et des centaines d'&#233;migrants italiens avec nous. Je me retrouve, comme les autres, &#224; fond de cale, dans la promiscuit&#233;, sans lumi&#232;re, dans des odeurs naus&#233;abondes. Le voyage qui devait durer un mois dans ces conditions ne me disait rien. Je d&#233;cide de d&#233;barquer &#224; Naples, premi&#232;re escale, &#224; la grande d&#233;ception de Mathieu. A Naples, l'employ&#233; de la compagnie &#224; qui je donne, en fran&#231;ais, quelques explications, m'assure que le billet me reste acquis pour entreprendre ce voyage ult&#233;rieurement. Et pour me manifester sa sympathie, il m'offre... un plan de Paris. Magie de la ville lumi&#232;re ! Je devais reprendre le m&#234;me bateau deux mois plus tard (le temps de son aller et retour). En payant une diff&#233;rence qui n'avait rien d'excessif, nous voyagions cette fois dans une cabine &#224; deux lits, une douche, et un hublot laissant passer la lumi&#232;re du jour. Les repas &#233;taient servis par des hommes en veste blanche et n&#339;ud papillon, dans une &#233;l&#233;gante salle &#224; manger. Le capitaine et les officiers y avaient leur table. Au d&#238;ner, ces messieurs dames &#233;taient en tenue de soir&#233;e. J'ai toujours pens&#233; que l'argent rendait le comportement des gens riches grotesque. La nourriture &#233;tait surabondante, comme s'il avaient peur d'en manquer le lendemain. Le commissaire de bord, qui avait fait de Mathieu sa coqueluche et le promenait partout, me fit visiter la salle des machines, un enfer de bruit et de chaleur. Je passais mes journ&#233;es sur le pont, &#224; contempler l'eau et le ciel. Jamais je n'aurais pens&#233; que cela pouvait &#234;tre un spectacle aussi vari&#233;, aussi changeant. Les nuages qui se faisaient et se d&#233;faisaient dessinaient dans le ciel des figures que l'imagination pouvait interpr&#233;ter et redessiner &#224; l'infini. Quand je portais mon attention sur l'oc&#233;an, le bruit et le mouvement des vagues, les petits poissons volants ou de temps &#224; autre le plongeon d'un c&#233;tac&#233;, il me semblait que j'aurais bien pass&#233; ma vie &#224; naviguer. Les matelots partageaient en quelque sorte mon sentiment ; quand ils avaient trim&#233; pendant un bout de temps sur le bateau, ils avaient h&#226;te, me disaient-ils, de se retrouver chez eux ; mais aussit&#244;t apr&#232;s il leur tardait de retrouver la mer. A l'approche des escales, des myriades d'oiseaux accompagnaient le bateau, et surtout, dans la zone australe, ces superbes, magnifiques albatros.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre route passait par le canal de Suez, l'oc&#233;an Indien en longeant les c&#244;tes d'Arabie, de l'Inde, de la Malaisie, enfin l'Australie du sud. Je d&#233;couvrais des lieux o&#249; je n'aurais jamais r&#234;v&#233; pouvoir aller. Sur la c&#244;te ceylanaise le bateau fit escale &#224; Colombo. L&#224;, dans une for&#234;t proche, nous avons vu l'&#233;l&#233;phant compagnon de travail de l'homme ; il portait sur sa trompe d'&#233;normes troncs d'arbres et l'homme l'accompagnait vers l'endroit o&#249; il devait les d&#233;poser. A nouveau je pensai que le zoo &#233;tait vraiment une invention perverse de l'homme. Nous visit&#226;mes une pagode, o&#249; les moines en robe jaune et cr&#226;ne ras&#233;, tournaient en rond. Un immense Bouddha, aux pieds et aux oreilles d&#233;mesur&#233;s, tr&#244;nait devant l'entr&#233;e de la pagode.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mathieu en fut tr&#232;s impressionn&#233;. Un jour o&#249; je lui parlais du dilemme de choisir une religion puisque toutes, catholique, protestante, juive, se valent, l'enfant r&#233;fl&#233;chit : &#034;alors je serai bouddhiste&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici enfin Sydney, son immense baie et le pont qui l'enjambe. La ville avait un centre commercial et financier moderne, avec ses gratte-ciel, ses monuments et ses jardins, puis une s&#233;rie de quartiers r&#233;sidentiels o&#249; la population se groupait par origine et niveau social. La famille &#233;tait install&#233;e &#224; Dover Heights, un de ces quartiers fortun&#233;s, en haut d'une falaise d'o&#249; l'on descendait en pente douce vers l'oc&#233;an proche. La maison &#233;tait spacieuse, entour&#233;e d'un jardin. Nous arrivions juste pour le sixi&#232;me anniversaire de Mathieu, fin avril, et il eut droit &#224; une belle f&#234;te et des cadeaux. Il retrouvait aussi sa m&#233;m&#233;, qui avait maintenant aussi deux petites-filles : Janine, 4 ans, n&#233;e &#224; Paris, et Ir&#232;ne, un b&#233;b&#233; d'un an. De ce c&#244;t&#233;-ci de l'h&#233;misph&#232;re on &#233;tait en automne et les enfants commen&#231;aient une nouvelle ann&#233;e scolaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mathieu, le nouveau, se vit entour&#233; d'une nu&#233;e d'enfants lui posant tous la m&#234;me question : &#034;what's your name ?&#034;, ce qui avec l'accent australien donnait quelque chose comme &#034;what's your na&#239;m&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tildica portait la nostalgie de l'Europe dans son c&#339;ur. Elle refusait de m'accompagner dans mes promenades, ainsi &#233;galement le jour o&#249; j'allai dans un quartier d'aborig&#232;nes, qu'elle ne connaissait pas. On sait le sort qui leur avait &#233;t&#233; r&#233;serv&#233; par la colonisation. Dans les ann&#233;es 50 l'immigration &#233;tait ouverte seulement aux blancs. Les asiatiques, g&#233;ographiquement tout proches, en &#233;taient exclus. Tous les blancs n'&#233;taient pas riches. Ceux qui arrivaient avec de l'argent s'enrichissaient un peu plus, ceux qui n'avaient que leurs bras restaient des travailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais j'avais l'impression qu'ils subissaient ici une exploitation moins f&#233;roce, surtout quand je voyais les terrassiers appuy&#233;s sur leur pelle ou leur pioche, &#224; la &#034;pause caf&#233;&#034;. Pour ne pas rester oisive, je m'embauchai comme employ&#233;e dans un bureau dont j'ai compl&#232;tement oubli&#233; le genre d'activit&#233;. Je fr&#233;quentais aussi, en auditrice libre, l'universit&#233;, o&#249; un ma&#238;tre de conf&#233;rences, un immigr&#233;, me fit bient&#244;t une proposition de mariage ; la population comptait, para&#238;t-il, beaucoup plus d'hommes que de femmes. Ce brave homme vint me dire adieu, sur le bateau, un bouquet de fleurs &#224; la main.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tildica aurait aim&#233; nous voir rester &#224; Sydney, o&#249; nous &#233;tions en famille. La nature &#233;tait belle, luxuriante m&#234;me. Mais je me rendais compte que nous ne pourrions pas faire peau neuve, que nous risquions de v&#233;g&#233;ter coup&#233;s de notre milieu culturel, de nos camarades d'id&#233;es. En juillet je fis donc mes adieux. Cette fois sur le bateau il n'y avait plus d'immigrants, mais des touristes, pas besoin de prendre un billet de 1&#232;re classe, tout &#233;tait am&#233;nag&#233; en fonction de cette client&#232;le. Mathieu menait joyeuse vie. On franchit l'&#233;quateur en faisant la f&#234;te, avec grandes plong&#233;es dans la piscine. Sous les auspices de Neptune, l'enfant fut baptis&#233; &#034;sardine&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et je ne fus pas peu flatt&#233;e quand un Australien, d'origine anglaise, me demanda s'il &#233;tait mon petit fr&#232;re. Deux &#233;tudiantes asiatiques, embarqu&#233;es &#224; je ne sais plus quelle escale, m'avou&#232;rent leur perplexit&#233; : comment pouvait-on supporter ces hommes blancs avec leur poitrine et leurs bras velus, &#231;a devait &#234;tre plut&#244;t d&#233;sagr&#233;able...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Me voil&#224; de retour &#224; Paris. Une page &#233;tait tourn&#233;e. Sans que nos convictions, nos esp&#233;rances ou notre volont&#233; d'agir aient chang&#233;, par la force des choses nous devions organiser diff&#233;remment notre vie. En attendant l'ouverture de l'&#233;cole, j'emmenai Mathieu en Savoie, o&#249;, comme chaque &#233;t&#233;, il retrouvait son copain Guy, le plus jeune fils de &#034;maman H&#233;l&#232;ne&#034;, et les autres gamins du village. Il revenait toujours de ces vacances, fort appr&#233;ci&#233;es, en parlant avec un vrai accent savoyard. H&#233;l&#232;ne Etellin, une avenante et gentille m&#232;re de famille, vivait &#224; Aiguebelle (non loin d'Epierre) avec son &#233;poux et ses quatre gar&#231;ons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Naissance d'un &#034;leader&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai revu les camarades, qui avaient l'ambition de reconstruire l'organisation. Bois avait d'abord repris une activit&#233; avec des militants qui appartenaient au groupe Socialisme et barbarie. Entre-temps il avait demand&#233; son transfert dans les bureaux et la direction le lui avait accord&#233; ; c'&#233;tait pour elle, une fa&#231;on de le neutraliser. Hardy entreprit de reconstituer un groupe avec l'aide de Denise. Fils d'ouvrier espagnol et de m&#232;re fran&#231;aise, venu &#224; l'UC en 1944 &#224; l'&#226;ge de 17 ans, il n'avait pas v&#233;cu le s&#233;isme de la gr&#232;ve de 47 ; il &#233;tait soign&#233; &#224; l'&#233;poque d'une tuberculose contract&#233;e sous l'occupation. Gus et moi nous fr&#233;quentions aussi le cercle d'&#233;ducation politique, o&#249; Hardy avait r&#233;uni des jeunes du lyc&#233;e Condorcet, certains venant des jeunesses sionistes socialistes, Hashomer Haza&#239;r.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hardy pensait que ce qui nous avait fait &#233;chouer, c'est de nous &#234;tre fix&#233; des buts qui &#233;taient au-dessus de nos forces. Pour agir il fallait d'abord b&#226;tir la maison, brique par brique. Je n'approuvais pas ce raisonnement simpliste. On reprochait ainsi aux bolcheviks d'avoir pris le pouvoir en octobre 17 puisqu'ils ont &#224; la longue &#233;chou&#233;. Rosa Luxembourg qui avait eu un point de vue critique &#224; l'&#233;gard de L&#233;nine et de Trotski, approuva pourtant en ces termes leur pari : &#034;ils sont jusqu'ici les seuls qui puissent s'&#233;crier avec Ulrich de Hutten : 'j'ai os&#233;'. ...C'est ce qui est essentiel et ce qui reste de la politique des bolcheviks.&#034; (La R&#233;volution russe, brochure &#233;crite en prison). &#034;Notre&#034; Rosa, comme disait L&#233;nine, raisonnait en r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marx avait eu la m&#234;me r&#233;action devant la Commune de Paris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Graduellement Hardy &#233;mergeait comme le dirigeant du groupe, que Bois avait rejoint. Ce n'&#233;tait pas sa vision politique, mais son temp&#233;rament et son caract&#232;re qui lui valaient ce r&#244;le ; il savait &#034;diriger&#034;, tenir les r&#234;nes. Il se permettait aussi une certaine vulgarit&#233; dans le langage ; pour se disculper il me disait, avec humour, qu'enfant il avait v&#233;cu rue Quincampoix au voisinage des filles de la rue Saint-Denis. L'ennui c'est que son style trouva beaucoup d'imitateurs. En 1956 il entreprit la publication d'une feuille ron&#233;otyp&#233;e intitul&#233;e Lutte de Classes. Bient&#244;t parurent &#224; nouveau des bulletins d'usine, sous le titre la Voix Ouvri&#232;re. En octobre de cette ann&#233;e les chars russes entraient &#224; Budapest pour mater la r&#233;volte ouvri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gus, qui travaillait maintenant chez Thomson &#224; Gennevilliers, avait gard&#233; des relations amicales avec un ouvrier &#233;lectricien du service d'entretien chez Renault. Il habitait &#224; Houilles, o&#249; nous allions lui rendre visite ; par ailleurs je le voyais &#224; Billancourt pour r&#233;diger avec lui le texte de son bulletin de d&#233;partement. Publi&#233;s r&#233;guli&#232;rement, ces bulletins &#233;taient indispensables pour d&#233;noncer les conditions de travail, pour entretenir le sentiment de solidarit&#233; et d'int&#233;r&#234;t collectif. Les distributions de tracts ou la vente du journal &#233;taient soigneusement organis&#233;es et j'&#233;tais souvent de &#034;l'&#233;quipe de guet&#034;. Nous observions les alentours pour pr&#233;venir aussit&#244;t les diffuseurs &#224; la moindre alerte. Ce n'&#233;tait plus tellement les stals &#224; l'&#233;poque qu'on avait &#224; craindre, mais les flics. J'ai assist&#233; pendant un temps aux r&#233;unions de la cellule Renault, qui s'&#233;tait reconstitu&#233;e avec Vic bien s&#251;r, et aussi avec de nouveaux militants. C&#233;dar (surnom lui venant de ses cheveux en brosse, allusion au balai O'C&#233;dar), ancien anarchiste, &#233;tait outilleur au d&#233;partement 37, o&#249; travaillait &#233;galement le futur bureaucrate stalinien Halbeher, qui &#224; l'&#233;poque, avant d'avoir suivi l'&#233;cole du parti, avait plut&#244;t un profil bas. C&#233;dar apporta un jour &#224; l'usine plusieurs exemplaires des &#034;Dix jours qui &#233;branl&#232;rent de monde&#034; de John Reed, mis sous le boisseau par les staliniens, et qui venait d'&#234;tre r&#233;&#233;dit&#233;. Les c&#233;g&#233;tistes furent tourn&#233;s devant tout le monde en ridicule : &#034;ce n'est pas un livre pour vous, Pif le Chien vous suffit&#034; (un magazine alors &#233;dit&#233; par le PC). Il organisa &#224; l'usine un meeting avec la participation de Mme Weill-Hall&#233;, une femme m&#233;decin qui militait en faveur de la contraception, pendant que Jeannette Vermeersch, l'&#233;pouse de Thorez, d&#233;fendait les valeurs de la famille. Avec son humour de bon aloi, C&#233;dar annon&#231;a le meeting en pr&#233;cisant que les &#034;p&#232;res lapins&#034; adeptes de Mme Vermeersch pouvaient y assister. Une camarade nous rapporta que dans une &#034;bo&#238;te&#034; o&#249; les ouvriers souffraient gravement des nuisances du bruit, les techniciens en ergonomie avaient imagin&#233; un test : ils install&#232;rent des lapins en cage dans les ateliers, afin d'observer leurs r&#233;actions. Au d&#233;but les pauvres bestioles affol&#233;es s'agitaient en tous sens, mais assez vite elles se calm&#232;rent et rongeaient tranquillement leur herbe. Le hic, c'est qu'il fallut constater que les lapins &#233;taient devenus sourds.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais &#224; part ces joyeux cours de p&#233;dagogie, les discussions politiques manquaient totalement dans nos r&#233;unions. On passait son temps &#224; pr&#233;ciser dans les moindres d&#233;tails les probl&#232;mes de vente, de diffusion, de tr&#233;sorerie et ainsi de suite. J'avais essay&#233; en vain de faire remarquer que tout cela pouvait se r&#233;gler entre les gens concern&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le groupe se d&#233;veloppait, la nouvelle strat&#233;gie &#233;tait apparemment payante. &#034;Qui va piano va sano&#034; ; mais surtout ne vous fatiguez pas &#224; r&#233;fl&#233;chir (d'autres le font pour vous). Un jour dans une r&#233;union Hardy me parla sur un ton tellement violent, que stup&#233;faite je me levai et quittai la r&#233;union. Motif de l'engueulade : avoir pris l'initiative de r&#233;diger un tract pour Renault, ce qui n'avait d'ailleurs pas &#233;t&#233; une initiative ; des camarades &#233;taient venus me demander de suppl&#233;er &#224; l'absence du militant &#034;responsable&#034;. Je ne saurai jamais si j'ai eu tort dans ce tract de traiter le patron de voleur, ou de court-circuiter le responsable, ou les deux. Une sorte de caporalisme s'instituait, avec une hi&#233;rarchie &#224; galons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici un autre exemple de ce &#034;cours nouveau&#034;. C'est un souvenir qui remonte &#224; 1963. Nous &#233;tions r&#233;unis dans une salle de bistrot, au premier &#233;tage, avec des ouvriers de chez Renault.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mineurs de certains puits de Lorraine venaient de se mettre en gr&#232;ve, et dans le contexte de l'&#233;poque on pouvait penser que cette gr&#232;ve ne resterait pas sans &#233;cho. Je demande donc, au d&#233;but de la r&#233;union, qu'on mette cette gr&#232;ve &#224; l'ordre du jour. Vic m'arr&#234;te : nous sommes ici pour discuter des affaires de Renault, et pas d'autres sujets. L'autorit&#233; ayant parl&#233;, personne ne soutient ma proposition. Quelques jours plus tard, la gr&#232;ve se g&#233;n&#233;ralise, des mineurs de toutes les r&#233;gions montent manifester en masse &#224; Paris. &#034;Voix Ouvri&#232;re&#034; envoie enfin des militants prospecter dans les r&#233;gions mini&#232;res o&#249; ils r&#233;ussissent d'ailleurs &#224; &#233;tablir des contacts durables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lulu &#233;tait alors d&#233;l&#233;gu&#233;e du personnel CFDT et par elle nous avons eu l'adresse d'une famille de mineurs pr&#232;s de Valenciennes, que Gus et moi sommes all&#233;s voir. Ces gens ne demandaient qu'&#224; parler et &#224; faire conna&#238;tre leur situation, leur travail malsain et ext&#233;nuant dans les mines m&#233;canis&#233;es. Le mineur encore jeune qui nous accueillait, nous montrait ses mains d&#233;form&#233;es par le marteau piqueur. Son beau-p&#232;re &#233;tait malade de la silicose. Mais ils b&#233;n&#233;ficiaient du privil&#232;ge d'&#234;tre log&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La disponibilit&#233; et la discipline des militants en imposaient aux autres groupes rest&#233;s dans la vieille tradition fran&#231;aise. Une coll&#232;gue de travail, militante au PSU me faisait part de l'&#233;tonnement de ses camarades de voir les gars de L.O. (&#034;Voix Ouvri&#232;re&#034; &#233;tait devenue &#034;Lutte Ouvri&#232;re&#034; en 1968) &#234;tre toujours &#224; l'heure au rendez-vous ! En 1970 les deux organisations menaient en commun une campagne contre l'augmentation du prix des transports dans le m&#233;tro. Mais la formule &#034;militer avec ses pieds&#034;, qui avait cours, &#233;tait pour moi nouvelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais fini par comparer cette organisation &#224; une PME prosp&#232;re avec un bon &#034;business man&#034; &#224; sa t&#234;te. Pour moi, il y manquait le sel de la terre. O&#249; &#233;tait la libert&#233; de l'individu ? Comment s'&#233;panouir sans la possibilit&#233; de prendre des initiatives, de r&#233;fl&#233;chir par soi-m&#234;me ? Le stalinisme n'avait-il pas d&#233;j&#224; an&#233;anti les efforts de g&#233;n&#233;rations de militants en les soumettant aux ordres ? C'est vers cette &#233;poque que Barta essaya de reprendre contact avec &#034;Voix Ouvri&#232;re&#034;. Il avait d&#233;j&#224; collabor&#233; au bulletin &#034;Lutte de Classes&#034; pendant une courte p&#233;riode en 1956 (ce que j'ignorais). Mais cette nouvelle et derni&#232;re tentative &#233;choua ; le comit&#233; de r&#233;daction du journal se r&#233;unissait seulement le samedi matin, jour o&#249; Barta, ma&#238;tre auxiliaire dans l'enseignement, ne pouvait pas se rendre disponible. A la lettre de Bois qui lui signifiait cet obstacle apparemment incontournable, Barta r&#233;pondait (le 11 mars 1965) : &#034;Je suis pr&#234;t &#224; examiner toute proposition qui permettrait une collaboration efficace. Mais plut&#244;t que des obstacles mat&#233;riels ce sont, je crois, des obstacles politiques qui emp&#234;chent cette collaboration. Les probl&#232;mes fondamentaux de la construction du parti (et c'est l'objectif principal que vous faites figurer en t&#234;te de votre journal) sont surtout d'ordre qualitatif. Pour vous, c'est maintenant une question de vie et de mort. Rien ne sera r&#233;solu par la simple r&#233;p&#233;tition ou l'accroissement du travail de la veille (en ce qui concerne la direction, bien entendu).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Continuer ainsi c'est la scl&#233;rose d&#233;finitive, quel que puisse &#234;tre l'accroissement quantitatif. La construction d'un parti oblige &#224; passer d'une &#233;tape &#224; l'autre quels que soient les risques. Sinon vous serez un groupe parmi d'autres, dont le ciment sera les relations et les convenances personnelles beaucoup plus que l'attitude politique.&#034; Cette lettre n'eut pas de suite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais des griefs contre mes anciens camarades, mais je m'en sentais solidaire. Malgr&#233; tout, le groupe comptait &#224; son actif des r&#233;sultats valables &#224; mon sens, ne fut-ce que d'avoir int&#233;ress&#233; beaucoup de jeunes aux probl&#232;mes politiques. Et c'est avec une certaine amertume que je cessai &#224; cette &#233;poque (vers 1965) ma collaboration &#224; l'organisation. Gus avait depuis longtemps pris ses distances. Son temp&#233;rament ne lui aurait pas permis de militer dans ces conditions ; cependant sur son lieu de travail, &#224; l'usine, il r&#233;ussissait quelquefois &#224; motiver des jeunes &#224; prendre contact avec l'organisation et &#224; s'instruire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si &#224; quelque chose malheur est bon, ce tournant nous a permis de d&#233;couvrir d'autres horizons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me si nous avions une origine et un pass&#233; diff&#233;rents, notre conception du monde nous rendait tr&#232;s proches. Nous avions la m&#234;me sensibilit&#233; pour l'art, la musique, la litt&#233;rature, le m&#234;me d&#233;sir de d&#233;couvrir des ailleurs, de voyager. Si dans la vie quotidienne je chicanais parfois sur des v&#233;tilles (par p&#233;ch&#233; de rigorisme), cela ne portait pas &#224; cons&#233;quence. Quand Gus est mort, et que les souvenirs de m&#233;lodies, de lectures, d'&#233;pisodes v&#233;cus revenaient p&#234;le-m&#234;le, j'ai relu le texte du Vieux d&#233;di&#233; &#224; son fils L&#233;on S&#233;dov, mort assassin&#233;, et j'ai relev&#233; avec une intense &#233;motion ce passage : &#034;&#224; un &#339;il superficiel, il pourrait sembler que nos rapports &#233;taient empreints de s&#233;v&#233;rit&#233; et de distance. Mais sous cette apparence vivait et br&#251;lait la flamme d'un profond attachement mutuel, fond&#233; sur quelque chose d'incomparablement plus grand que les liens du sang : la solidarit&#233; des id&#233;es et des jugements, des sympathies et des antipathies, des joies et des souffrances v&#233;cues ensemble, et des grandes esp&#233;rances qui nous &#233;taient communes.&#034; J'ai souvent trouv&#233; un r&#233;confort dans les &#233;crits de Trotski, notre ma&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une t&#226;che bien difficile de reconstituer, pour sauvegarder les traces du souvenir, pr&#232;s de quarante ann&#233;es de vie commune. En rentrant d'Australie il m'a fallu d'abord chercher du travail. Une voisine dans l'immeuble, fonctionnaire &#224; l'Unesco, l'antenne culturelle de l'ONU, me conseilla d'y tenter ma chance. J'y voyais un double avantage : ce n'&#233;tait pas une n-i&#232;me bo&#238;te commerciale, et on y avait six semaines de vacances. Apr&#232;s un test en fran&#231;ais et en anglais, je fus embauch&#233;e comme dactylo, au m&#234;me salaire &#224; peu pr&#232;s qu'aux Charbonnages (ici on ne n&#233;gociait pas !). Les bureaux &#233;taient install&#233;s dans un ancien h&#244;tel avenue Kl&#233;ber, avant de d&#233;m&#233;nager plus tard dans un immeuble neuf, d'architecture moderne, place Fontenoy.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Organisation ou bureaucratie internationale ? Ce nouvel univers me faisait une impression &#233;trange. En me confiant &#224; Jeanne, une survivante de Ravensbr&#252;ck et une des deux seules amies fid&#232;les, avec Madeleine, que je me suis faite l&#224; en 25 ann&#233;es de carri&#232;re, je comparais la maison &#224; un aquarium, o&#249; les poissons glissent, se c&#244;toient, paisibles mais voraces, avec un langage &#224; eux seuls compr&#233;hensible. J'y plongeais chaque matin pour en &#233;merger heureusement &#224; 6 heures du soir jusqu'au lendemain 9 heures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait un monde cosmopolite d'hommes et de femmes venant des quatre coins du globe et parlant toutes les langues. Dans la cat&#233;gorie dite &#034;professionnelle&#034; (je faisais partie des &#034;services g&#233;n&#233;raux&#034;) il y avait des universitaires, des scientifiques de diverses disciplines, des &#233;crivains. Mais tout grands cerveaux qu'ils &#233;taient, ils &#233;taient avant tout des fonctionnaires travaillant dans la neutralit&#233;, traduisez la soumission, impos&#233;e par en haut. Les fonctionnaires venus d'URSS se distinguaient par leur &#034;r&#233;serve&#034; ; ils avaient sans doute l'ombre du KGB &#224; leurs trousses. Ce monde si divers et si riche, qui aurait pu &#234;tre passionnant, devenait ainsi terne et fade.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait quelques exceptions. J'ai rencontr&#233; l&#224; Roger Caillois, qui a r&#233;ussi &#224; faire conna&#238;tre et publier (sous l'&#233;gide de l'Unesco) la pl&#233;iade des &#233;crivains latino-am&#233;ricains : Miguel Angel Asturias, Octavio Paz, Ciro Alegria (Vaste est le monde), Gabriel Garcia Marquez (Cent ans de solitude), Alejo Carpentier, Jorge Icaza (La fosse aux Indiens), Jorge Luis Borges. D'autres, comme Julio Cortazar par ailleurs &#233;crivain, se contentaient de fournir le travail &#034;alimentaire&#034; qui leur &#233;tait demand&#233;. L'Anglais Ennals d&#233;missionna pour s'atteler &#224; la cr&#233;ation, dans les ann&#233;es 60, de l'organisation &#034;Amnesty International&#034;. Quand je lui rendis visite &#224; Londres, il &#233;tait install&#233; dans de modestes locaux, avec un personnel r&#233;duit. Les murs &#233;taient tapiss&#233;s d'affiches &#233;loquentes d&#233;non&#231;ant les exactions des dictatures dans le monde. Leur action pour la d&#233;fense des prisonniers politiques prenait de l'ampleur, mais &#224; l'Unesco elle n'avait qu'un faible &#233;cho.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien des noms sont tomb&#233;s pour moi dans l'oubli. Mais je me souviens du cas de Jeanne Hersch, une universitaire suisse, que le directeur de l'&#233;poque, Ren&#233; Maheu, avait engag&#233; pour cr&#233;er un d&#233;partement &#034;philosophie&#034;. Femme dynamique, elle rassembla en un temps record une impressionnante anthologie de maximes et citations de grands penseurs &#224; travers les &#226;ges, sur les droits de l'homme. Mais elle publia aussi un article dans le bulletin de l'association du personnel (notre pseudo syndicat) dans lequel elle jugeait pour le moins incoh&#233;rent le fait que l'Unesco m&#232;ne des campagnes d'alphab&#233;tisation dans le monde, et se d&#233;sint&#233;resse des hommes et des femmes illettr&#233;s (en majorit&#233; des immigr&#233;s africains ou arabes) qui font le m&#233;nage dans la maison. L'article fit du bruit. Cela valut &#224; Jeanne Hersch le non renouvellement de son contrat de deux ans. Ainsi le d&#233;partement philosophie ne vit pas le jour, et les analphab&#232;tes rest&#232;rent analphab&#232;tes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Unesco envoyait dans les pays o&#249; s&#233;vissait l'analphab&#233;tisme des experts en &#233;ducation. Un jour nous re&#231;&#251;mes &#224; la r&#233;daction de notre bulletin de presse (&#034;Informations Unesco&#034;) une lettre am&#232;re d'un expert en mission au Mexique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment pouvez-vous parler d'alphab&#233;tisation, &#233;crivait-il, quand je ne dispose ici ni de livres, ni de papier, ni de crayons, ni m&#234;me de bancs pour faire asseoir les enfants ? Le seul r&#233;sultat positif &#224; grande &#233;chelle avait &#233;t&#233; obtenu par la mobilisation populaire &#224; Cuba, sous le r&#233;gime de Castro. Mais l'Unesco soutenait &#224; grand renfort de publicit&#233; la campagne d'alphab&#233;tisation lanc&#233;e en Iran par la s&#339;ur du chah, et dont les r&#233;sultats &#233;taient nuls.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La diversit&#233; des gens, leur &#034;identit&#233; culturelle&#034; comme on aimait dire &#224; l'Unesco, m'a certainement permis de supporter ces mornes ann&#233;es de bureau, mieux que dans quelque administration fran&#231;aise aux couleurs grises de l'uniformit&#233;. Comment ne pas se rappeler le burlesque de ce conflit entre un responsable de publications sud-am&#233;ricain sollicitant une promotion bien m&#233;rit&#233;e pour sa secr&#233;taire espagnole, et le chef administratif anglais qui la lui refuse ? Le sud-am&#233;ricain (qui avait une grand'm&#232;re noire) pasticha dans la langue m&#234;me de Shakespeare, la harangue de Marc-Antoine contre Brutus devant le cadavre de Jules C&#233;sar.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais &#224; la place du c&#233;l&#232;bre &#034;but Brutus is a honourable man&#034;, il y avait &#034;but Tom Flann is a honourable man&#034;. Il fit circuler son libelle et en moins de temps qu'il n'a fallu pour que tout le monde le lise, Mercedes obtenait sa promotion. On pourrait raconter mainte anecdote de ce genre, et d'autres moins dr&#244;les. Ainsi cet exemple d'&#034;anti-f&#233;minisme&#034; d'un m&#233;decin femme : le docteur Rasch, du service m&#233;dical de l'Unesco, refusait d'accorder &#224; Jeanne, enceinte de son deuxi&#232;me enfant, une prolongation du cong&#233; de grossesse. &#034;Et si j'&#233;tais un monsieur avec un gros ventre cirrhotique, vous me l'auriez accord&#233; ?&#034; Devant cette remarque, madame le docteur c&#233;da. On trouve, noblesse oblige, des arguments semblables dans le livre d'August Bebel, &#034;La femme et le socialisme&#034; ; et bien avant lui chez Condorcet, qui r&#233;clame le droit de vote pour les femmes : &#034;Pourquoi un groupe d'&#234;tres humains - seulement parce qu'elles peuvent &#234;tre enceintes et se sentir occasionnellement indispos&#233;es - ne pourrait-il pas exercer les droits dont on n'a jamais priv&#233; ceux qui chaque hiver souffrent de la goutte et s'enrhument un peu ?&#034; Les conditions de travail en revanche &#233;taient agr&#233;ables. Pas d'horloge pointeuse, un petit chariot qui v&#233;hiculait dans les couloirs le caf&#233; et le th&#233; du matin et de l'apr&#232;s-midi, une bonne cantine, une coop&#233;rative o&#249; on pouvait aller, dans certaines limites, m&#234;me pendant les heures de travail. C'&#233;tait un peu le meilleur des mondes de Huxley, avec en plus les intrigues et les rivalit&#233;s propres &#224; toute bureaucratie. Un tel a eu de l'avancement, tel autre l'attend toujours, etc. J'avais du mal &#224; convaincre Jeanne qu'&#224; l'Unesco, tous tant que nous &#233;tions, nous brassions du vent. Il faut se rappeler qu'en ces ann&#233;es 50 les illusions n'&#233;taient pas encore dissip&#233;es. L'Organisation des Nations Unies (l'ONU) cr&#233;&#233;e &#224; New-York au sortir de la guerre, promettait de ne pas &#234;tre une nouvelle SDN (Soci&#233;t&#233; des Nations) qui entre les deux guerres avait jou&#233; un r&#244;le si lamentable. La D&#233;claration universelle des droits de l'homme affichait d'admirables principes, et une s&#233;rie d'agences internationales furent mises sur pied.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'organisation m&#233;t&#233;orologique internationale, l'organisation internationale du travail (le BIT existait d&#233;j&#224; avant la guerre &#224; Gen&#232;ve), l'organisation pour l'agriculture et l'alimentation (FAO), l'agence atomique, etc... et l'Unesco, sigle anglais de l'organisation des nations unies pour l'&#233;ducation, la science et la culture. Install&#233;e &#224; Paris, elle devait &#234;tre le lien, le trait d'union d'une coop&#233;ration internationale dans ces domaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais croire aux bonnes volont&#233;s, c'est s'interdire de comprendre que dans un monde domin&#233; par l'imp&#233;rialisme, aucune de ces belles r&#233;solutions n'&#233;tait r&#233;alisable. C'est seulement au cocktail d'adieu offert pour sa retraite anticip&#233;e (&#224; 56 ans) que Jeanne, qui croyait &#224; la mission de l'Unesco, fit une critique si pertinente et si s&#233;v&#232;re de la bureaucratie, que je regrette toujours qu'il ne soit pas rest&#233; trace de ce discours. C'&#233;tait une illustration du m&#233;canisme qui tient les hommes dans un &#233;tat de d&#233;pendance, prisonniers de petits et grands privil&#232;ges.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques jours avant ce cocktail, ses amis avaient organis&#233; pour elle une petite f&#234;te &#034;intime&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait pas mal de monde, vingt &#224; trente hommes et femmes d'Europe, du Moyen Orient, d'Am&#233;rique du sud et d'ailleurs. Je les observais, m&#233;dus&#233;e. Aucun d'eux n'avait le visage et le langage de la personne que je connaissais depuis des ann&#233;es. C'&#233;tait tout d'un coup, d&#233;barrass&#233;s de leur masque de hauts fonctionnaires, des gens intelligents, ayant un pass&#233;, des opinions. O&#249; &#233;taient pass&#233;s les zombis ? C'est &#224; l'Unesco aussi que je me liai d'une longue amiti&#233; avec Madeleine. Fille d'un p&#232;re fran&#231;ais et d'une m&#232;re anglaise, elle avait v&#233;cu quelques ann&#233;es en Afrique. A la torpeur de la bureaucratie elle pr&#233;f&#233;ra bient&#244;t se chercher un autre emploi, passa le concours du CAPES et entra dans l'enseignement, avant de se consacrer d&#233;finitivement &#224; la peinture. Pendant son passage &#224; l'Unesco, nos discussions l'amen&#232;rent &#224; adh&#233;rer &#224; &#034;Voix Ouvri&#232;re&#034; o&#249; elle milita pendant quelque temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jeannette, une jolie rousse parisienne, nous chantait souvent &#034;Comme un coquelicot mon &#226;me&#034; la chanson du franco-kabyle Mouloudji. Elle-m&#234;me &#233;tait mari&#233;e &#224; un Alg&#233;rien kabyle, dont un proche parent s'est tu&#233; &#224; Alger en sautant par une fen&#234;tre pour &#233;chapper aux tortionnaires fran&#231;ais. Apr&#232;s la guerre d'ind&#233;pendance leur retour au pays fut un &#233;chec : pour Jeannette et sa fille Leila le r&#244;le impos&#233; &#224; la femme &#233;tait insupportable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens aussi de Marie, une Libanaise taciturne. Inspir&#233;e sans doute par son expression d'ennui et de spleen, un jour je me mis &#224; r&#233;citer comme pour moi-m&#234;me, &#224; voix haute : &#034;le ciel est par-dessus le toit, si bleu si calme, un arbre par-dessus le toit berce sa palme&#034;... et Marie d'encha&#238;ner aussit&#244;t : &#034;mon dieu mon dieu, la vie est l&#224;, simple et tranquille, cette paisible rumeur l&#224; vient de la ville...&#034; Verlaine, de sa prison, avait ouvert le dialogue entre nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans mes d&#233;buts je travaillais avec Jeanne dans le m&#234;me service, dont la t&#226;che &#233;tait de viser des documents que d'autres services avaient r&#233;dig&#233;s. Fille d'&#233;migr&#233;s juifs allemands, elle &#233;tait venue en France en 1933 vers l'&#226;ge de dix ans. Arr&#234;t&#233;e &#224; dix-huit ans pour activit&#233;s politiques avec un groupe de trotskistes autrichiens, en zone libre, elle a &#233;t&#233; transf&#233;r&#233;e en zone occup&#233;e puis d&#233;port&#233;e au camp de concentration de Ravensbr&#252;ck. Cultiv&#233;e, courageuse, g&#233;n&#233;reuse, s'engageant dans maint combat, telle &#233;tait Jeanne, morte &#224; 61 ans d'un cancer. Quand nous nous sommes connues elle avait une fillette, H&#233;l&#232;ne, du m&#234;me &#226;ge que Mathieu ; les deux devinrent naturellement copains de jeux et parfois de vacances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'enfant, une personne &#224; part enti&#232;re&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Etais-je une bonne m&#232;re pour Mathieu ? Je ne le sais pas. Quant &#224; Gus, il r&#233;unissait en lui une &#226;me d'enfant et un d&#233;vouement de p&#232;re. Tout au long de son existence il a donn&#233; mainte et mainte preuve de sa sensibilit&#233; &#224; l'&#233;gard des enfants. Cette communication passait par les jeux, les promenades du dimanche, et aussi par la litt&#233;rature. Ainsi la lecture &#224; haute voix de la &#034;Ch&#232;vre de M. Seguin&#034;, si jolie &#034;avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, ses sabots noirs et luisants, ses cornes z&#233;br&#233;es et ses longs poils qui lui faisaient une houppelande !&#034; L'enfant n'aimait pas la fin vaillante, mais trop triste, de la petite ch&#232;vre... Apr&#232;s un mois de scolarit&#233; en CP Mathieu savait lire et &#233;crire. Son jeune ma&#238;tre, M. Morel, &#233;tait digne de la grande tradition des instituteurs de la r&#233;publique ; la lettre &#034;i&#034; &#233;tait identifi&#233;e au cri de la petite souris, et la fess&#233;e qu'il faisait semblant d'administrer au chahuteur &#233;tait rythm&#233;e par toute la classe au chant des Trois jeunes tambours qui s'en allaient en guerre. Il nous expliquait, dans la cour de r&#233;cr&#233;ation, qu'il &#233;tait illusoire de priver les enfants de jouets guerriers ; &#224; d&#233;faut de revolver, ils braquaient sur l'adversaire deux doigts point&#233;s en avant. Chaque No&#235;l Mathieu recevait un tank en cadeau de maman H&#233;l&#232;ne, et il n'y avait pas d'enfant plus pacifique. Dans la petite rue du 15&#232;me o&#249; nous habitions il y avait encore des terrains vagues o&#249; les enfants pouvaient jouer, et &#224; la cantine o&#249; les menus laissaient &#224; d&#233;sirer, les gosses m&#226;chaient le m&#234;me chewing-gum &#224; tour de r&#244;le sans se soucier de l'hygi&#232;ne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours &#233;l&#233;mentaire (CE1) la ma&#238;tresse m'expliqua que le temp&#233;rament de Mathieu &#233;tait de ceux qui ont besoin d'&#234;tre stimul&#233;s ; elle me conseillait de lui faire sauter une classe. Mais voil&#224;, le directeur avait des principes : chez lui on ne sautait pas de classe, autrement dit, nivelons par le bas. J'allai solliciter le directeur d'une &#233;cole rue Falgui&#232;re, celle que fr&#233;quentait la fille de Jeanne. Ici le directeur avait l'esprit plus ouvert. Pour voir s'il pouvait faire passer l'enfant en cours moyen (CM1) il allait d'abord lui faire passer des tests. Le soir Mathieu nous annonce : &#034;demain je passe le bac&#034;. On en a ri pendant longtemps. Que s'&#233;tait-il pass&#233; ? Pour juger dans quel groupe on pouvait l'int&#233;grer, on lui fit faire plusieurs op&#233;rations et il s'&#233;tait retrouv&#233; en fin de parcours au niveau le plus &#233;lev&#233;. Il n'&#233;tait pas peu fier ! Une excellente institutrice, Mme Gabriel, adepte des m&#233;thodes Freinet, enseignait dans ce CM1. Elle aussi &#233;tait fi&#232;re de me raconter que Mathieu, neuf ans, lui avait expos&#233; les th&#233;ories de Copernic. Il faut dire qu'il &#233;tait un lecteur assidu de litt&#233;rature scientifique pour enfants et fr&#233;quentait r&#233;guli&#232;rement le Palais de la D&#233;couverte. Les s&#233;ances du Plan&#233;tarium, dirig&#233;es par un monsieur grisonnant en blouse blanche, la vo&#251;te c&#233;leste tournant aux accents d'une musique de Wagner, avaient quelque chose de magique et l'enfant en connaissait le d&#233;roulement par c&#339;ur. Pendant un temps il installa un th&#233;&#226;tre de marionnettes &#224; domicile ; des pommes de terre servaient &#224; fabriquer la t&#234;te des personnages et le texte &#233;tait aussi de sa composition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mathieu avait eu droit &#224; sa premi&#232;re sortie au cin&#233;ma &#224; l'&#226;ge de quatre ans. Une salle, avenue de l'Op&#233;ra, &#233;tait sp&#233;cialis&#233;e en dessins anim&#233;s pour enfants. Au bout de trois s&#233;ances du m&#234;me programme nous avons d&#251; l'arracher &#224; son fauteuil : &#034;Vas-y Pedro, vas-y Pedro&#034;, le petit avion, un jeune courrier postal, traversait pour la premi&#232;re fois seul dans la temp&#234;te la Cordill&#232;re des Andes. Avec les ann&#233;es, Gus sera encore souvent son &#034;complice&#034;, sans moi, pour voir &#034;Ben Hur&#034;, &#034;Les canons de Navarrone&#034; et autres p&#233;plums pour un bon carnet scolaire ou autre pr&#233;texte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Adolescent, Mathieu pouvait &#233;videmment sortir le soir sans restriction. Quand le t&#233;l&#233;phone sonna en pleine nuit pour nous pr&#233;venir, de l'h&#244;pital, qu'il venait d'avoir un accident de mobylette (sans gravit&#233;, heureusement), Gus ne dormait pas : il appelait &#034;pressentiment&#034; ce qui &#233;tait son extr&#234;me sensibilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 57, gr&#226;ce &#224; nos deux salaires nous avons pu acheter une 2 CV. Jusque l&#224; Gus voyageait en Lambretta, le c&#233;l&#232;bre scooter italien ; il n'aimait pas le train, un mauvais souvenir du temps de la guerre. Quelle voiture spacieuse et luxueuse que cette populaire 2 CV ! Cet &#233;t&#233; nous mettons le cap sur le midi ; en passant par les gorges du Tarn, Carcassonne et Perpignan, l'ancienne capitale de la Catalogne, nous nous arr&#234;tons entre Elne et Argel&#232;s. Les campings des plages sont bond&#233;s. Le propri&#233;taire d'un mas nous permet d'installer notre tente sur son terrain, un paradis entour&#233; de p&#234;chers aux fruits m&#251;rs. Cela nous donne aussi l'occasion de bavarder avec le couple de cultivateurs (on peut &#224; peine les appeler paysans) ; la femme nous conte en riant l'anecdote d'une jeune citadine, qui s'&#233;tonne de voir dans la basse-cour des poules au cou nu : &#034;pourquoi les avait-on plum&#233;es ?&#034; Tous les jours nous faisons les quelques km pour aller &#224; la mer. Avec un ma&#238;tre nageur Mathieu apprend en quatre le&#231;ons &#224; nager, &#224; moi il m'en faut nettement plus, mais j'y r&#233;ussis. Etant donn&#233; mes ant&#233;c&#233;dents, je craignais d'&#233;chouer : dans les ann&#233;es 40 Labb&#233; s'&#233;tait propos&#233; de m'apprendre &#224; monter &#224; v&#233;lo, chose utile pour notre travail. Tentative d&#233;sesp&#233;r&#233;e ! Lui qui pensait que le langage &#233;tait un casset&#234;te et qu'on aurait bien assez de 300 mots, se lamentait : il est tout de m&#234;me plus facile de travailler de ses jambes que de sa t&#234;te ! H&#233;las pour moi, les jambes et la t&#234;te &#231;a va ensemble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et je ne sais toujours pas faire du v&#233;lo.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ann&#233;e d'avant nous avions pass&#233; un mois en Bretagne &#224; camper en itin&#233;rants, sous une pluie incessante, Mathieu fier de notre paratonnerre (une pomme de terre piqu&#233;e en haut du m&#226;t de la tente), et de la bo&#238;te en t&#244;le qui servait de r&#233;chaud. Nous n'avions pas encore de butane, ni ce &#034;Primus&#034; qu'on voyait chez les touristes allemands. La Bretagne n'est pas un pays qu'on fuit &#224; cause de la pluie. Elle a cette magie qu'on retrouve chez les &#034;cousins&#034; au Pays de Galles, ou en Cornouailles, aussi en Ecosse, ces pays o&#249; le ciel n'est pas toujours bleu, o&#249; veillent les menhirs et naissent les l&#233;gendes myst&#233;rieuses dans les ch&#226;teaux hant&#233;s. L'ann&#233;e o&#249; nous sommes all&#233;s en Ecosse, notre 2 CV a fait sensation, on la regardait sous tous les angles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quels originaux ces Fran&#231;ais ! Le syst&#232;me anglais &#034;bed and breakfast&#034; nous permettait de loger chez l'habitant, c'&#233;tait &#224; la fois plus confortable et plus instructif. La pluie n'emp&#234;chait pas les promenades sur les petits chemins de la lande, ni la compagnie des troupeaux de moutons &#224; t&#234;te noire ou de bovins &#224; longue robe laineuse. On mangeait nos cornflakes au lait et on buvait du th&#233;, comme les Anglais, qui s'arr&#234;taient sur la route, qu'il pleuve ou qu'il vente, pour le &#034;five o'clock tea&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un soir, dans un coin perdu, nous trouvons un g&#238;te chez une dame plus toute jeune. Elle vivait seule, avec son chien de garde ; le soir m&#234;me elle nous raconte longuement sa vie, photos &#224; l'appui. Elle avait &#233;t&#233; actrice de cabaret dans sa jeunesse, s'&#233;tait mari&#233;e sur le tard avec un monsieur qui, en ce moment, &#233;tait en d&#233;placement pour son travail &#224; quelques kilom&#232;tres de l&#224;, et elle aimerait bien aller le voir, si seulement nous avions la gentillesse de l'y emmener. Le lendemain il fait un beau soleil. Madame met quand m&#234;me son manteau de fourrure, appelle son chien, et en route. Arriv&#233;s sur les lieux, nous d&#233;couvrons dans une &#233;quipe de terrassiers un pauvre vieux pioche &#224; la main, pas du tout content de notre visite. On ne s'attarde pas. Sur le chemin de retour, madame nous demande de l'arr&#234;ter devant un pub et de lui accorder une demi-heure, pour se reposer et faire provision de quelques bouteilles de bi&#232;re. Le temps d'une promenade, et nous la retrouvons ivre morte. Assise sur le si&#232;ge avant de la 2 CV elle s'agrippe &#224; Gus et tient des propos incoh&#233;rents. Sur le si&#232;ge arri&#232;re, moi et le molosse qui veille sur sa ma&#238;tresse. Arriv&#233;s &#224; la maison, nous d&#233;cidons de repartir aussit&#244;t. Mais voil&#224;, pour avoir l'heure au bistrot elle avait emprunt&#233; la montre-bracelet de Gus ; impossible de la lui enlever, le chien veillait pr&#232;s du lit o&#249; elle &#233;tait allong&#233;e et ne laissait personne approcher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que faire ? Je me mets &#224; lui parler, tout en m'approchant &#224; petits pas, elle me r&#233;pond par des borborygmes que le chien interpr&#232;te comme un dialogue, je peux enfin doucement lui prendre le poignet et enlever la montre. Nous nous &#233;clipsons en laissant l'argent de la pension et un mot d'adieu. Et voil&#224; l'histoire de notre rencontre avec Maisy Desmond, au cours de notre seule journ&#233;e sans pluie, au pays de Arthur Conan Doyle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien en avance sur la France, dans certaines villes anglaises des quartiers ouvriers neufs ont surgi gr&#226;ce au programme de reconstruction du gouvernement travailliste de M. Attlee. A Newcastle nous avons m&#234;me log&#233; dans une de ces maisons individuelles avenantes, re&#231;us en &#034;amis&#034; chez des inconnus ! Arriv&#233;s dans cette grande ville industrielle, nous nous arr&#234;tons au hasard sur une place, dans un quartier ouvrier ; un homme, pour qui nous sommes visiblement des &#233;trangers, nous aborde : si nous cherchons un g&#238;te, il peut nous h&#233;berger. Je pense &#224; un &#034;bed and breakfast&#034;, nous acceptons. Il est mari&#233;, sans enfants. Je n'ai pas retenu quel travail il faisait, il me semble qu'il &#233;tait au ch&#244;mage. Sa femme nous fait la d&#233;monstration d'un dialogue avec son perroquet. Le lendemain matin, apr&#232;s le petit d&#233;jeuner, notre h&#244;te refuse d'accepter un paiement : nous &#233;tions ses invit&#233;s. Il nous accompagne m&#234;me au pub pour nous offrir une bi&#232;re. Deux &#233;normes chopes sont servies aux hommes, apr&#232;s quoi Gus offre sa tourn&#233;e. Mais &#224; peine la deuxi&#232;me chope vid&#233;e, l'Anglais veut payer une nouvelle tourn&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Heureusement Gus peut invoquer, pour refuser, la sobri&#233;t&#233; au volant ! Puisque nous avions une voiture, il &#233;tait logique, pensais-je, que j'apprenne &#224; conduire. Apr&#232;s la s&#233;rie de le&#231;ons impos&#233;e, le jour de l'examen arrive. Mon moniteur &#233;tait sceptique, disons plut&#244;t s&#251;r de l'&#233;chec ; moi je prenais l'&#233;preuve pour une formalit&#233;, j'avais de toute fa&#231;on pay&#233; les le&#231;ons. Quelle ne fut la stup&#233;faction du moniteur de me voir sortir de la voiture avec le petit billet rose donnant droit au permis ! Comble de l'injustice, juste avant moi un jeune homme, sachant r&#233;ellement conduire, s'&#233;tait vu refuser le m&#234;me billet rose. L'examinateur avait peut-&#234;tre &#233;t&#233; tromp&#233; par mon &#034;sang-froid&#034; bien qu'il m'ait dit, tout en remplissant le papier convoit&#233; : &#034;quand vous conduirez il faudra aussi passer de temps en temps la troisi&#232;me&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;H&#233;las ! Je fis quelques kilom&#232;tres au volant de notre 2 CV, &#224; c&#244;t&#233; de Gus ; puis un jour, en n'appuyant pas assez &#233;nergiquement sur la p&#233;dale de frein, je heurtai l'arri&#232;re d'une camionnette, qui ne s'en aper&#231;ut m&#234;me pas. Mais Gus, scrupuleux et intransigeant, d&#233;cr&#233;ta que si je devais conduire une voiture, je serais un &#034;danger public&#034;. Et l&#224; s'arr&#234;ta ma carri&#232;re, d'autant plus facilement qu'&#224; l'&#233;poque je n'avais qu'un quart d'heure de trajet pour me rendre au travail. Je devais le regretter am&#232;rement plus tard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vaste est le monde&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaque p&#233;riode de vacances &#233;tait l'occasion d'une nouvelle d&#233;couverte. La premi&#232;re fois o&#249; nous sommes all&#233;s en Alsace (et nous y sommes retourn&#233;s souvent), je fus &#233;tonn&#233;e... de l'&#233;tonnement de Gus : &#224; Strasbourg, dans les bistrots, les boulangeries, dans la rue, les gens parlaient tous l'allemand (c'&#233;tait bien s&#251;r le dialecte alsacien) ! Pour Gus, instruit &#224; l'&#233;cole de la 3&#232;me r&#233;publique, l'Alsace &#233;tait fran&#231;aise. Oui, mais &#224; la fronti&#232;re du monde germanique, qui s'&#233;tendait sur une bonne partie de l'Europe. Ici, au pays de &#034;l'ami Fritz&#034;, je retrouvais les po&#234;les en fa&#239;ence et la literie de mon enfance, non pas le lit bord&#233; avec une couverture, mais un bon &#233;dredon au duvet d'oie. A Colmar o&#249; nous &#233;tions h&#233;berg&#233;s chez l'habitant, notre logeuse s'indignait de ce qu'on n'enseign&#226;t pas l'allemand &#224; l'&#233;cole. Les choses ont semble-t-il chang&#233; depuis, gr&#226;ce en partie aux efforts du grand dessinateur alsacien (franco-allemand) Tomi Ungerer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les ann&#233;es 50 on pouvait voyager en Allemagne, en pleine reconstruction, avec un mark qui valait 80 centimes. En Espagne, la c&#244;te n'&#233;tait pas encore barr&#233;e par un mur de b&#233;ton.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Italie &#233;tait un lieu id&#233;al pour le farniente, et on n'avait pas toujours &#224; craindre les voleurs et les filous qui donnaient au pays si mauvaise r&#233;putation. Une nuit dans la r&#233;gion de Barletta (les Pouilles), nous &#233;tions couch&#233;s tous trois dans un champ de vignes, enroul&#233;s dans nos couvertures. A l'aube nous entendons les voix des paysans venus travailler : &#034;son turisti, son turisti&#034;. Un bien agr&#233;able r&#233;veil. Mais &#224; une autre occasion, &#224; peine &#233;tions nous endormis que les phares et le bruit des tracteurs nous firent nous sauver. A cause de la chaleur accablante, les paysans travaillaient leur champ la nuit. Sur la c&#244;te calabraise, en juillet, on ne craignait pas la foule. De jeunes campeurs italiens, et Mathieu avec eux, sautaient comme des dauphins dans les vagues, tout en chantant le succ&#232;s du jour : &#034;sapore de sale, sapore de mare, sapore de te&#034; ! Mais d&#232;s le d&#233;but d'ao&#251;t il fallait prendre le large, devant le peuple napolitain et sa nombreuse prog&#233;niture. Un jour, arrivant de bon matin dans une ville, nous voyons partout inscrit sur les murs et les magasins &#034;sciopero&#034;. Nous ne connaissions pas ce mot. Une banderole en t&#234;te d'une manif' nous en fournit bient&#244;t la traduction ; d&#233;sormais nous savons dire &#034;gr&#232;ve&#034; en italien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Yougoslavie le tourisme montait en fl&#232;che. Etatis&#233;, il &#233;tait remarquablement bien organis&#233; et d&#233;centralis&#233;. Les gens du pays se comportaient avec une grande dignit&#233; et on avait l'impression qu'il y avait chez eux l'espoir dans l'avenir. Je me souviens des paroles de cette jeune femme de chambre dans un h&#244;tel nouvellement am&#233;nag&#233; ; elle parlait un allemand hach&#233;, une langue qui avait de vieilles traditions dans cette r&#233;gion croate : ma fille va &#224; l'&#233;cole, moi je n'ai pas eu cette chance, on n'envoyait pas les enfants pauvres &#224; l'&#233;cole, aujourd'hui tout est chang&#233;. Mais quand nous traversions en voiture un bourg ou un village sur des routes qui n'&#233;taient pas encore pav&#233;es, il arrivait que les enfants nous jettent des pierres : une vieille habitude, l'expression du ressentiment envers les riches. Au fil des ann&#233;es, le tourisme se mit au go&#251;t d'une certaine client&#232;le, et nous ne m&#238;mes plus les pieds dans les h&#244;tels, m&#234;me si, avec notre devise, ils &#233;taient bon march&#233; ; les serveurs &#224; n&#339;ud papillon m'&#233;taient insupportables, et de plus j'aurais manqu&#233; l'&#233;pisode suivant qui me prouvait encore une fois qu'il faut rester avec les siens. Dans un camping de l'&#238;le de Cres notre tente &#233;tait install&#233;e &#224; c&#244;t&#233; de celle d'un couple allemand, bien &#233;quip&#233; pour vivre &#224; l'aise, y compris de fauteuils prot&#233;g&#233;s par des housses. Mais on ne saurait penser &#224; tout. L'homme avait oubli&#233; son tournevis et il s'adressa &#224; Gus, en lui expliquant par des gestes de quoi il avait besoin. &#034;C'est un tournevis cruciforme&#034;, lui dit Gus (qui avait &#233;videmment l'objet dans la bo&#238;te &#224; outils). &#034;Ja, ja&#034;, lui r&#233;pond l'autre, tout content ; et nous voil&#224; devenus amis, l'Allemand expliquant qu'il travaillait chez Krupp, mais maintenant ils fabriquaient des casseroles, plus question de faire de l'armement. L&#224; aussi, c'&#233;tait encore le temps des illusions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s que le soir tombait les rues devenaient grouillantes de monde. Jeunes filles et gar&#231;ons, les moins jeunes aussi, se prom&#232;nent, rient, bavardent. L'animation est contagieuse. Nous observons les m&#234;mes habitudes en Italie. Mais pas en Allemagne, o&#249; les rues devenaient d&#233;sertes d&#232;s que les magasins fermaient et que les gens rentraient chez eux apr&#232;s leur journ&#233;e de travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est en Turquie que nous avons fait le dernier voyage avec Mathieu, avant qu'il ne vole de ses propres ailes et que les copains ne remplacent d&#233;finitivement les parents comme compagnons de route. Ceux qui aiment voyager ne cesseront jamais de s'&#233;merveiller. Nous traversons quelques pays d'Europe, nous voil&#224; &#224; l'autre bout de la Bulgarie, un pas de plus et nous sommes en Turquie. C'est toujours l'Europe, mais le d&#233;cor a chang&#233; comme par magie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Edirne surgit brusquement avec ses minarets innombrables, les hommes et les femmes ne sont pas v&#234;tus de la m&#234;me fa&#231;on, n'ont pas la m&#234;me d&#233;marche. Nous d&#233;laissons les h&#244;tels destin&#233;s aux touristes. Malgr&#233; quelque r&#233;ticence de la part de mes deux hommes, je me sens en s&#233;curit&#233; avec eux et nous voil&#224; log&#233;s dans un caravans&#233;rail, comme les Turcs. Les chambres, dispos&#233;es autour d'une cour int&#233;rieure, sont propres, &#233;quip&#233;es de lits m&#233;talliques (pour mieux &#233;loigner les punaises) et il y a une douche &#224; l'&#233;tage. Quand il y a beaucoup de monde, on met des lits aussi dans le couloir. Une lune immense, comme je n'en ai jamais vue, se l&#232;ve derri&#232;re la montagne. Des paysans nous proposent, et nous refusons, ce que nous supposons &#234;tre du hachisch. Les bistrots sont tapiss&#233;s d'images de femmes provocantes &#224; demi-nues ; mais dans la rue beaucoup sont v&#234;tues de noir de la t&#234;te aux pieds.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les chats fam&#233;liques, qui ont appris &#224; se m&#233;fier de l'homme, se tiennent &#224; bonne distance m&#234;me quand on leur lance de la nourriture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Istanbul aux mille merveilles, semble une ville laiss&#233;e &#224; l'abandon, mal entretenue, d&#233;labr&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A nouveau, &#233;tonnement du profane : au zoo des cochons dans un enclos sont montr&#233;s au public. Bien s&#251;r, nous sommes en pays musulman, les paysans n'&#233;l&#232;vent pas de cochons. On visite une mosqu&#233;e, chef-d'&#339;uvre d'architecture et de d&#233;coration. Les touristes femmes sont admises, il suffit, avant d'entrer de se d&#233;guiser avec la robe et le foulard de rigueur. Et voil&#224; que nous tombons nez &#224; nez, dans ce lieu saint, avec Arnoux, un jeune camarade de &#034;Voix Ouvri&#232;re&#034;, et sa copine ; je me r&#233;jouis, &#224; voix basse : &#034;bonjour, qu'est-ce que vous faites-l&#224; ?&#034; -&#034;On fait de l'entrisme&#034;, me r&#233;pond Arnoux avec son humour habituel. Il &#233;tait en vacances chez son oncle, juif d'Istanbul. Le monde est petit. La circulation dans cette ville est chaotique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'&#224; cela ne tienne, Gus &#034;s'assimile&#034; et, comme les Turcs, zigzague dans tous les sens en klaxonnant. Pourtant nous ne sommes t&#233;moins d'aucun accident.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A quelques kilom&#232;tres seulement d'Erdek, une station estivale grouillante de monde, nous installons notre tente en bord de mer dans un coin tranquille Il y a l&#224; une buvette tenue par Ahmed, tr&#232;s accueillante dans la journ&#233;e pour les baigneurs. La nuit tomb&#233;e, dans une mare proche les grenouilles d&#233;clenchent leur concert monotone. Je me r&#233;signais d&#233;j&#224; &#224; l'id&#233;e de d&#233;camper le lendemain. Mais cette musique se r&#233;v&#233;la comme la meilleure des berceuses, que nous attendions chaque soir pour nous endormir paisiblement. De bon matin l'&#226;ne nous r&#233;veille avec son hi-han. Nous l'avons vu au travail, trottant en t&#234;te d'une file de chameaux, le paysan fermant la marche. On nous dit que l'&#226;ne poss&#232;de un bon sens de l'orientation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#232;re des HLM Nous avions, en ces ann&#233;es-l&#224;, un s&#233;rieux probl&#232;me de logement. Malgr&#233; nos deux salaires, qui n'&#233;taient pas des plus mis&#233;rables, nous restions confin&#233;s dans un espace exigu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Allemagne avait une politique de reconstruction et se relevait rapidement de ses ruines. En France, o&#249; le b&#226;timent stagnait depuis des ann&#233;es, il y avait une grave &#034;crise du logement&#034;. On &#233;tait dans un cercle vicieux : pour maintenir les bas salaires, exig&#233;s par le patronat, le gouvernement avait bloqu&#233; le prix des loyers et les promoteurs ne trouvaient plus leur int&#233;r&#234;t &#224; b&#226;tir. Les panneaux d'antan : &#034;appartement &#224; louer&#034; avaient d&#233;finitivement disparu. A la longue les promoteurs trouv&#232;rent une astuce pour &#034;investir dans la pierre&#034;. Ils construisaient des immeubles, dont les appartements &#233;taient vendus en copropri&#233;t&#233;. La p&#233;nurie &#233;tait telle que ceux qui disposaient de la somme n&#233;cessaire, le plus souvent en empruntant, achetaient leur appartement &#034;sur plan&#034;, avant m&#234;me que la maison fut achev&#233;e. Plus on descendait dans l'&#233;chelle, plus les gens &#233;taient vol&#233;s sur la marchandise (insonorisation, &#233;tanch&#233;it&#233;, hauteur des plafonds, etc.). Nous n'avions pas les moyens d'acheter ni personne aupr&#232;s de qui emprunter. Finalement la solution vint du c&#244;t&#233; de l'Unesco, qui s'apercevant de la gravit&#233; du probl&#232;me prit une mesure sociale : des pr&#234;ts en proportion du salaire, &#224; 4% sur dix ans. Pour y avoir droit, on remplissait un questionnaire et les plus mal lotis avaient, cela va de soi, la priorit&#233;. C'est ce que je pensais. Mon exp&#233;rience de &#034;contestataire&#034; ne m'avait pas d&#233;pouill&#233;e de toutes les illusions. J'attendais en vain un avis favorable de la commission charg&#233;e d'examiner les demandes, lorsque je d&#233;couvris un passe-droit flagrant : une coll&#232;gue c&#233;libataire, qui en tant qu'&#233;trang&#232;re touchait une indemnit&#233; de logement, avait, elle, obtenu un pr&#234;t. Je me voyais oblig&#233;e de faire ce qu'on fait h&#233;las dans notre soci&#233;t&#233; de classe et de bureaucratie : intervenir au bon endroit, plaider et menacer. Le pr&#234;t me fut accord&#233;. Mais &#224; force d'avoir perdu du temps, la conjoncture s'&#233;tait retourn&#233;e contre moi. Les pieds noirs revenaient en masse d'Alg&#233;rie, faisant monter les prix, et avec l'argent qui m'aurait permis, six mois avant, d'acheter un logement dans le 15&#232;me, &#224; l'&#233;poque encore quartier populaire, nous d&#251;mes pour un m&#234;me deux-pi&#232;ces, nous expatrier en banlieue. Et comme la loi du profit ne conna&#238;t pas de limites, nous e&#251;mes pour notre argent un logement de 65 m2 aux murs sans enduits et sans peinture. Gus s'attela &#224; l'ouvrage, y consacrant des soir&#233;es et ses fins de semaine, pendant que nous continuions &#224; loger, en attendant, dans le studio du 15&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le dimanche, Mathieu et moi nous venions lui tenir compagnie. On appr&#233;ciait le calme, les petits pavillons, la verdure, le jardin qui longeait notre b&#226;timent de deux &#233;tages. Quelle surprise quand nous avons emm&#233;nag&#233; ! Comment n'y avions-nous pas pens&#233; ? Ce calme &#233;tait r&#233;serv&#233; au dimanche ; en semaine des centaines de voitures roulaient, transportant les banlieusards au travail et les ramenant, tandis que le train passait sur le pont. On dormait mal la nuit et cela nous semblait au d&#233;but insupportable ; mais on finit par s'y habituer. Et voil&#224; comment nous sommes devenus, comme des centaines de milliers d'autres, des banlieusards &#034;m&#233;tro, boulot, dodo&#034;. Encore n'habitions nous pas une HLM, une de ces tours et barres hideuses construites &#224; la h&#226;te dans les ann&#233;es 60, qui surgissaient de terre autour des grandes villes en m&#234;me temps que les patrons importaient de plus en plus de main-d'&#339;uvre &#034;&#233;trang&#232;re&#034;. On y relogeait ainsi dans de meilleures conditions d'espace et d'hygi&#232;ne les familles qui s'entassaient par milliers dans les taudis des sordides bidonvilles (comme celui devenu c&#233;l&#232;bre de Nanterre).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lulu, qui avec ses deux enfants habitait aux Halles un logement sans WC et sans douche, obtint gr&#226;ce au &#034;1% patronal&#034; de Renault (contribution &#224; la construction) un appartement plus confortable &#224; Meudon-la-For&#234;t. Pour &#233;riger les tours on avait ras&#233; de grandes &#233;tendues bois&#233;es, et dans leur avidit&#233; de gain les promoteurs avaient trac&#233; des rues et des trottoirs si &#233;troits, qu'on avait &#224; peine la place de circuler entre les voitures. On &#233;tait entr&#233;s dans l'&#232;re de la bagnole, car si les ouvriers n'avaient pas les moyens de bien se loger, ils pouvaient gr&#226;ce &#224; la productivit&#233; qui abaissait les prix, s'acheter une auto. C'est &#224; l'&#233;poque que M. Dreyfus, directeur de la R&#233;gie entreprise nationalis&#233;e, fut interrog&#233; par un journaliste : &#034;pourquoi ne construisez-vous pas plut&#244;t des logements qui manquent tant ?&#034; -&#034;Ce n'est pas mon affaire, je dirige une usine d'automobiles et mon souci c'est d'en vendre.&#034; Des urbanistes et des architectes qui participaient &#224; cette pagaille, &#233;crivaient par ailleurs des articles la d&#233;non&#231;ant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En vain. L'argent &#233;tait roi, la sp&#233;culation sans frein aussi, comme du temps de Zola et d'Haussmann, pire encore. Quand des manifestations ouvri&#232;res encadr&#233;es par la CGT d&#233;filaient, on entendait psalmodier lamentablement : &#034;Pompidou des sous&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La bourgeoisie fran&#231;aise poursuivait la reconqu&#234;te de son empire colonial : apr&#232;s huit ann&#233;es de guerre en Indochine (46-54) devaient suivre huit ann&#233;es de guerre en Alg&#233;rie (54-62). Ces guerres se d&#233;roulaient dans l'indiff&#233;rence de la classe ouvri&#232;re. La mentalit&#233; des ouvriers &#233;tait loin d'&#234;tre anti-colonialiste. Des jeunes appel&#233;s refusaient de monter dans les trains, se couchaient sur les rails, mais il n'y eut pas de manifestations populaires pour les soutenir. Les &#034;porteurs de valises&#034;, comme on appelait ceux qui aidaient le mouvement nationaliste alg&#233;rien, &#233;taient une minorit&#233; d'intellectuels dont le chef de file &#233;tait Francis Jeanson. Le PCF avait depuis longtemps oubli&#233; son opposition &#224; la guerre du Rif et c'est nous, l'U.C. (4&#232;me Internationale), qui avions r&#233;&#233;dit&#233; en juillet 45 une brochure d'avril 1926 du PC (qui n'&#233;tait pas encore PCF), intitul&#233;e : le P.C. et la guerre du Maroc - &#034;On croit se battre pour la patrie, on meurt pour les industriels et les banquiers&#034; (Anatole France). Une brochure o&#249; l'on pouvait lire : &#034;nous disons aux soldats fran&#231;ais : &#034;fraternisez avec les Rifains !&#034; et aux ouvriers et paysans : &#034;dressez vous pour soutenir la fraternisation des soldats !&#034; Rien de semblable dans les ann&#233;es cinquante : le PCF &#233;tait d&#233;sormais pour l'Alg&#233;rie fran&#231;aise. Pour mener une propagande contre le chauvinisme, il n'y avait aucune organisation ayant l'oreille des masses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La guerre d'Alg&#233;rie n'emp&#234;cha pas la bourgeoisie fran&#231;aise de se lancer en 1956 aux c&#244;t&#233;s des Anglais (et avec la participation d'Isra&#235;l) dans une exp&#233;dition contre l'Egypte, pour abattre Nasser qui avait nationalis&#233; le canal de Suez ; exp&#233;dition stopp&#233;e net sur l'injonction des Am&#233;ricains. La m&#234;me ann&#233;e les chars russes &#233;crasaient l'insurrection ouvri&#232;re de Budapest.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les staliniens fran&#231;ais, qui avaient ni&#233; l'existence du &#034;rapport secret&#034; sur les crimes de Staline r&#233;v&#233;l&#233;s par Khrouchtchev au 20&#232;me congr&#232;s du PC russe, approuvaient par contre sans r&#233;serve la r&#233;pression sanglante de Budapest, et traitaient les ouvriers hongrois de fascistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 58 de Gaulle fut rappel&#233; au pouvoir pour mettre fin &#224; la guerre aux moindres frais pour la bourgeoisie. Mais du c&#244;t&#233; des Alg&#233;riens l'heure n'&#233;tait plus au compromis, et de tractations en tergiversations la guerre dura encore quatre ans. Apr&#232;s le putsch manqu&#233; des g&#233;n&#233;raux &#224; Alger en avril 1961, les bandes d'&#034;ultras&#034; de l'OAS (Organisation de l'arm&#233;e secr&#232;te) qui s&#233;vissaient d&#233;j&#224; en Alg&#233;rie, d&#233;clench&#232;rent une s&#233;rie d'attentats en France. C'est alors seulement que la population se mit &#224; r&#233;agir par des manifestations de rue. Celle rest&#233;e dans les m&#233;moires, eut lieu en r&#233;ponse &#224; un attentat de l'OAS qui avait arrach&#233; un &#339;il &#224; une fillette de 4 ou 5 ans, la petite Delphine Renard. Je me souviens bien de ce morne d&#233;fil&#233; de deuil d'un demi-million de personnes (auquel j'ai particip&#233;), portant les portraits des gens assassin&#233;s au m&#233;tro Charonne : des manifestants qui, chass&#233;s par la police, s'&#233;taient simplement r&#233;fugi&#233;s dans le m&#233;tro et que les flics pi&#233;tin&#232;rent &#224; mort. C'&#233;tait en f&#233;vrier 62. (Dix ans plus tard un d&#233;fil&#233; tout aussi nombreux allait avoir lieu pour la mort du jeune mao&#239;ste Pierre Overney, assassin&#233; par les flics de la R&#233;gie Renault, mais dans un tout autre climat). La tuerie du m&#233;tro Charonne venait quatre mois apr&#232;s le massacre sauvage, &#224; Paris, le 17 octobre 61, de manifestants alg&#233;riens dont les cadavres furent jet&#233;s &#224; la Seine et dont on ne parla gu&#232;re &#224; l'&#233;poque. Pendant que les patrons commen&#231;aient &#224; importer massivement de la main-d'&#339;uvre &#233;trang&#232;re, l'OAS s'attaquait aussi aux locaux syndicaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est finalement la guerre coloniale men&#233;e par les Am&#233;ricains au Vietnam qui mobilisa la jeunesse. De jeunes Am&#233;ricains, qui refusaient d'aller se faire tuer pour une mauvaise cause, d&#233;sertaient de l'arm&#233;e ; des manifestations monstre, &#224; Washington devant la Maison Blanche, et partout ailleurs, s'affrontaient aux policiers, la jeunesse s'insurgeait contre la guerre et contestait cette soci&#233;t&#233;. Parmi les &#233;tudiants naissait le mouvement beatnik et hippie. &#034;The times they are changing&#034; chantait Bob Dylan ; une chanson qui se voulait proph&#233;tique. Ce &#034;gulf stream&#034; venant d'Am&#233;rique r&#233;chauffa l'Europe. A Paris les jeunes manifestaient aux cris de &#034;Ho-Ho-Ho-Chi-Minh&#034; et &#034;Che-Che-Guevara&#034;, au grand dam des staliniens auxquels souvent ils s'affrontaient. Les &#034;gauchistes&#034; qu'on n'appelait pas encore ainsi, et qui allaient devenir les &#034;enrag&#233;s&#034;, &#233;taient n&#233;s. J'ai conserv&#233; une coupure de journal avec une photo o&#249; Mathieu, lyc&#233;en &#224; Buffon, est aux premiers rangs d'une manifestation. Une tr&#232;s large fraction de la jeunesse se sentait concern&#233;e, dans tous les pays. En Allemagne, Rudi Dutschke, le leader &#233;tudiant, &#233;tait mortellement bless&#233; par un &#034;fanatique&#034; le 11 avril 1968.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une soci&#233;t&#233; en pleine croissance &#233;conomique, la contestation &#233;tudiante n'inqui&#233;tait pas trop la bourgeoisie, dont beaucoup de ces jeunes &#233;taient d'ailleurs issus. Cependant, si de jeunes ouvriers se laissaient aller &#224; avoir les cheveux longs, comme c'&#233;tait la mode, ils &#233;taient brim&#233;s et il y a m&#234;me eu des cas extr&#234;mes de pers&#233;cution. Les filles n'&#233;taient pas admises en classe en pantalons. J'ai m&#234;me d&#251; expliquer &#224; Vic, qui sermonnait une jeune militante, qu'une fille en pantalons n'avait rien de bourgeois ni de choquant, et qu'on allait vite s'y habituer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant &#224; moi, je pris avec un certain retard le train des Beatles, mais nous avons aim&#233; d'embl&#233;e la chanson de Bob Dylan sur la &#034;bonne conscience&#034; de l'Am&#233;ricain moyen. Mai 68 n'&#233;tait pas loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une r&#233;volution ? Non, une r&#233;volte Bien que plus d'un signe avant-coureur aurait pu la pr&#233;sager, l'explosion de mai au Quartier latin, dont la fac de Nanterre avait allum&#233; la m&#232;che, prit bien des gens au d&#233;pourvu. Occup&#233;e par les &#233;tudiants, la Sorbonne &#233;tait &#233;vacu&#233;e le 3 mai par la police et les CRS au prix de brutalit&#233;s et d'arrestations. Quelques jours avant les affrontements du 3 mai aux cris de &#034;lib&#233;rez nos camarades !&#034;, Voix Ouvri&#232;re (journal dit trotskiste) expliquait que le mouvement &#233;tudiant &#233;tant petit-bourgeois, il n'y avait pas grand'chose &#224; en attendre. Les staliniens y &#233;taient bien s&#251;r violemment oppos&#233;s. Je me souviens bien de l'entretien &#224; distance transmis par la radio (tout le monde &#224; cette &#233;poque avait l'oreille coll&#233;e au &#034;transistor&#034;) entre Georges S&#233;guy, le boursoufl&#233; bureaucrate en chef de la CGT, et les gr&#233;vistes des chantiers de St. Nazaire, qu'il voulait persuader de reprendre le travail. C'est l&#224; qu'il prof&#233;ra au sujet du porte-drapeau le plus populaire du mouvement &#233;tudiant, sa phrase devenue c&#233;l&#232;bre : &#034;Cohn-Bendit connais pas&#034;. Quelques jours plus tard, devant la forte &#233;motion populaire suscit&#233;e par la nuit des barricades, le 10 mai au Quartier latin, S&#233;guy &#233;tait oblig&#233; de d&#233;filer, le 13 mai, avec 500.000 manifestants Cohn-Bendit en t&#234;te. La nuit des barricades s'&#233;tait sold&#233;e par 367 bless&#233;s et 500 arrestations. Le 24 mai on comptait en France dix millions de gr&#233;vistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans toutes les villes, jour apr&#232;s jour, du matin au soir et tard dans la nuit, des dizaines de milliers de jeunes, bras dessus bras dessous, en rangs serr&#233;s, avancent au pas de course, parfois en sautillant hop hop - &#034;ce n'est qu'un d&#233;but, continuons le combat&#034; ; ce slogan r&#233;sonnait dans toutes les oreilles. C'est ce printemps de la jeunesse, sa solidarit&#233;, sa r&#233;sistance devant la r&#233;pression (&#034;CRS-SS&#034;), sa d&#233;monstration de force et de d&#233;termination qui servirent d'exemple et d&#233;clench&#232;rent finalement une vague de gr&#232;ves, puis la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale, brisant les r&#233;sistances des dirigeants staliniens et c&#233;g&#233;tistes. L'irr&#233;sistible vent de la libert&#233; entra&#238;na des intellectuels et des artistes &#224; suivre le mouvement. Qu'est devenu Evariste, math&#233;maticien, auteur de l'inoubliable chanson &#034;La r&#233;volution&#034; : &#034;ah, si tu travailles comme &#231;a j'ai peur, qu'tu passes pas dans la classe sup&#233;rieure&#034; dit le p&#232;re ; &#034;les diff&#233;rences de classe nous les supprimerons, c'est pour &#231;a qu'on fait la r&#233;volution&#034;, r&#233;pond le fils. On parle aujourd'hui des &#233;tudiants qui ayant fait par la suite carri&#232;re sont rentr&#233;s dans le rang. Mais on ne parle bien s&#251;r pas de ceux, sans doute bien plus nombreux, qui n'ont pas suivi cette voie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La police exer&#231;ait sa brutalit&#233; et ses s&#233;vices sur les &#233;tudiants, des cars entiers prenaient la direction de l'h&#244;pital Beaujon, mais le gouvernement h&#233;sitait encore &#224; faire couler le sang. La r&#233;pression ne prenait plus du tout de gants quand elle s'exer&#231;ait contre les ouvriers ; c'est ainsi que venu soutenir les ouvriers &#224; Flins, l'&#233;tudiant Gilles Tautin pourchass&#233; par les flics se noya dans la Seine ; c'est ainsi que la police tira et tua deux ouvriers chez Peugeot &#224; Sochaux, soixante-sept autres &#233;taient bless&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous v&#233;c&#251;mes intens&#233;ment ces quelques semaines, non seulement &#224; travers Mathieu, mais en participant le plus souvent aux manifestations de rue. Gus &#233;tait en gr&#232;ve avec le coll&#232;ge ; moi j'allais au bureau, mais &#224; pied, les transports &#233;tant arr&#234;t&#233;s. Nous habitions d&#233;j&#224; &#224; Vanves et de l&#224; jusqu'&#224; la place Fontenoy, dans le 7&#232;me, j'organisais mon trajet pour faire le tour des usines en gr&#232;ve ; il n'&#233;tait pas n&#233;cessaire de conna&#238;tre leur adresse, sur toutes flottait le drapeau rouge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la Thomson-CSF d'Issy-les-Moulineaux je m'arr&#234;tai longuement pour recopier un po&#232;me affich&#233; au mur, manifestement compos&#233; par un ouvrier dans le m&#234;me esprit que la r&#233;volte des jeunes. Leur principal slogan n'&#233;tait-il pas &#034;il est interdit d'interdire&#034; ? Ne clamaient-ils pas &#034;ouvriers, &#233;tudiants, m&#234;me combat&#034; ? Quai de Javel devant Citro&#235;n, j'assistai &#224; une v&#233;h&#233;mente joute oratoire entre des &#233;tudiants venus soutenir les gr&#233;vistes, et un bonze syndical, qui n'eut pas le dessus. Pr&#232;s du lyc&#233;e Buffon, lui aussi en gr&#232;ve, je fus t&#233;moin d'un dialogue entre des mamans inqui&#232;tes et leur prog&#233;niture. N'&#233;taient-ils pas trop jeunes pour n&#233;gliger ainsi leurs &#233;tudes ? C'est alors qu'un gamin de 12-13 ans prit la parole, et me remplit d'aise : &#034;Madame, aux &#226;mes bien n&#233;es la valeur n'attend pas le nombre des ann&#233;es&#034;. On peut, madame, &#234;tre r&#233;volt&#233; et n&#233;anmoins bon &#233;l&#232;ve connaissant ses classiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La parole &#233;tait dans la rue. Mais pas seulement la parole. Partout des slogans inscrits sur les murs : &#034;Soyez r&#233;alistes, demandez l'impossible&#034; ; &#034;Il est interdit d'interdire&#034; ; &#034; Sous les pav&#233;s, la plage&#034; ; &#034;L'imagination prend le pouvoir&#034; ; &#034;Cours camarade, le vieux monde est derri&#232;re toi&#034;... ou encore un path&#233;tique &#034;j'ai quelque chose &#224; dire, mais je ne sais pas quoi&#034;. Les &#233;tudiants des Beaux-arts, organis&#233;s en &#034;collectifs&#034;, couvraient Paris et la banlieue de vraies &#339;uvres d'art : des affiches, qui se vendirent plus tard en Am&#233;rique, quand on en trouvait encore, au prix fort. Voyez ce CRS devant un micro au si&#232;ge de la t&#233;l&#233;vision (ORTF), bard&#233; de son bouclier et de matraque : &#034;La police vous parle tous les soirs &#224; 20 h.&#034; La radiot&#233;l&#233;vision &#233;tait en gr&#232;ve et occup&#233;e par la police. M&#234;me un L&#233;on Zitrone, chroniqueur des cours royales, &#233;tait devenu un contestataire ! Un jour je demandai &#224; Lulu : &#034;tu as vu les affiches des &#233;tudiants ?&#034; Non, mais elle eut aussit&#244;t une bonne id&#233;e : les &#233;tudiants des Beaux-arts tenaient portes ouvertes, comme ceux de la Sorbonne, et nous allions nous y rendre pour les voir travailler. Arriv&#233;es rue Jacob, Lulu se pr&#233;sente comme travaillant chez Renault. On lui fait f&#234;te ! Ce fameux jour du 16 mai o&#249; les ouvriers avaient d'eux-m&#234;mes d&#233;clench&#233; la gr&#232;ve et occup&#233; l'usine, les &#233;tudiants tant attendus n'arriv&#232;rent en cort&#232;ge &#224; Billancourt qu'assez tard le soir et furent accueillis avec des applaudissements par les jeunes ouvriers mass&#233;s sur les toits de l'usine. Un rire hom&#233;rique r&#233;pondit &#224; une jeune &#233;tudiante qui leur avait cri&#233; : &#034;vous avez faim ?&#034; Beaucoup de monde &#233;tait d&#233;j&#224; mass&#233; Place Nationale et les discussions &#233;taient anim&#233;es. J'entends un jeune ouvrier r&#233;p&#233;ter les saloperies c&#233;g&#233;tistes sur Cohn-Bendit. Je lui demande : &#034;tu connais Cohn-Bendit ?&#034; -&#034;Non&#034;. -&#034;Alors pourquoi tu en dis du mal ?&#034; Le jeune se tait, g&#234;n&#233;. D&#232;s l'arriv&#233;e du cort&#232;ge &#233;tudiant, les staliniens occupent l'estrade qui avait &#233;t&#233; pr&#233;par&#233;e, et un bureaucrate fra&#238;chement promu, Halbeher du d&#233;partement 37 (celui de C&#233;dar) prend le micro et monopolise la parole. Il ne se trouva personne pour le d&#233;loger, et malgr&#233; les protestations, les &#233;tudiants furent emp&#234;ch&#233;s de s'exprimer. Et voil&#224; que quelqu'un de chez Renault se pr&#233;sente chez eux, les &#233;tudiants des Beaux-Arts. Tout de suite ils d&#233;cident de faire une affiche. Plusieurs se mettent au travail, et leurs dessins sont soumis &#224; un vote. L'affiche retenue est placard&#233;e partout les jours suivants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;H&#233;las, le mouvement &#233;tait d&#233;j&#224; sur son d&#233;clin. Chez Renault les ateliers &#233;taient vides ; les commandos staliniens qui faisaient courir le bruit que les &#233;tudiants voulaient casser les machines, montaient la garde &#224; toutes les portes et ne laissaient personne approcher. Et personne n'osa les affronter. S&#233;guy s'&#233;tait fait huer une premi&#232;re fois par les gr&#233;vistes de Renault, avant que la CGT n'obtienne enfin par la n&#233;gociation et les &#034;accords de Grenelle&#034; (le 25 mai) des augmentations de salaires, surtout du SMIG, le salaire minimum de l'&#233;poque. La fusion entre la r&#233;volte &#233;tudiante et le mouvement gr&#233;viste ne s'&#233;tait pas faite, et les ouvriers reprirent le travail avec de maigres satisfactions. En m&#234;me temps le gouvernement prenait un arr&#234;t&#233; d'expulsion contre &#034;l'&#233;tranger&#034; Cohn-Bendit, fils de juifs allemands r&#233;fugi&#233;s en France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les jeunes manifestaient dans la rue aux cris de &#034;nous sommes tous des juifs allemands&#034;, &#034;les fronti&#232;res on s'en fout, Cohn-Bendit avec nous&#034;. Dany &#233;tait n&#233; en France, mais ses parents &#233;taient &#233;trangers, et lui-m&#234;me n'avait pas voulu faire son service militaire. Un jour, &#224; l'Unesco, mon amie Jeanne, qui habitait tout pr&#232;s, m'invite &#224; venir prendre le caf&#233;. Une surprise m'y attendait. Dany se cachait chez elle, en attendant une d&#233;cision. Ses parents et ceux de Jeanne, r&#233;fugi&#233;s en France en 1933, avaient &#233;t&#233; amis. Je connaissais Dany, avec sa tignasse rousse et ses yeux bleus, pour l'avoir vu grimper en haut d'un lampadaire et dominer la foule, pour l'avoir crois&#233; sur le boul'Mich', pour l'avoir vu entra&#238;ner les &#233;tudiants au Champ de Mars apr&#232;s la dislocation de l'immense manif populaire du 13 mai, pour avoir vu partout l'affiche qui le montrait narguant avec le sourire un CRS. Et voil&#224; que ce gar&#231;on de 23 ans, avec ses taches de rousseur et son regard p&#233;tillant, me tend la main ; dans l'autre il tenait &#034;Que faire&#034; de L&#233;nine. Les jeunes ne se contentaient pas de parler et de discuter, ils lisaient aussi beaucoup.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dany n'&#233;tait pas marxiste, ni l&#233;niniste (son fr&#232;re a&#238;n&#233; &#233;tait anarchiste), il n'&#233;tait pas non plus avec les mao&#239;stes qui, eux, &#034;&#233;tudiaient&#034; Le petit livre rouge de Mao.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai gard&#233; de cette &#233;poque des archives comme la collection de l'Enrag&#233; avec d'excellentes bandes dessin&#233;es - n'y aurait-il que celle de Cabu, &#034;La ch&#232;vre de M. S&#233;guy&#034; gambadant sur la montagne Ste Genevi&#232;ve -, des reproductions d'affiches, des coupures de journaux. Je me souviens m'&#234;tre dit plus d'une fois : si je venais &#224; mourir j'aurai au moins encore v&#233;cu cela ! Ce mois de mai avait &#233;clat&#233; en France &#034;&#224; la fran&#231;aise&#034;, dans la spontan&#233;it&#233;, l'improvisation, les extraordinaires s&#233;ances de d&#233;bats &#224; la Sorbonne &#224; nouveau occup&#233;e, sur laquelle flottait le drapeau rouge, la cr&#232;che avec l'aide des grand'm&#232;res du quartier pour permettre aux jeunes m&#232;res de participer et aux enfants de respirer l'air de la r&#233;volution, le lyrisme, le clin d'&#339;il permanent &#224; la vieille tradition r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un souvenir amusant de ce temps est le film am&#233;ricain de Milos Forman, &#034;Taking off&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cin&#233;aste tch&#232;que, auteur de &#034;l'As de pique&#034; et autres films satiriques, Forman s'&#233;tait exil&#233; aux Etats-Unis. &#034;Taking off&#034; &#233;tait une &#339;uvre &#224; la fois sarcastique et tendre sur le mouvement hippie. &#034;Hair&#034;, qui allait suivre, donnait la parole &#224; la jeunesse am&#233;ricaine contre la guerre du Viet-Nam.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ao&#251;t 68 les chars russes entraient &#224; Prague pour mater ceux qui voulaient un &#034;socialisme &#224; visage humain&#034;. Je me souviens de l'&#233;t&#233; o&#249; nous passions nos vacances dans un camping yougoslave, sur l'&#238;le de Cres. Nos voisins &#233;taient un couple de jeunes Anglais hippies, le gar&#231;on avec une longue chevelure rousse. Nous entamons une conversation avec un &#233;tudiant tch&#232;que, interdit d'&#233;tudes chez lui. &#034;Pourquoi les &#233;tudiants chez vous se r&#233;voltent-ils contre la d&#233;mocratie ? Ce n'est pas juste. Chez nous c'est la dictature, et vous ne nous avez pas aid&#233;s&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Difficile de lui expliquer que notre d&#233;mocratie, &#224; laquelle il aspire, est une fa&#231;ade trompeuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Difficile. Car eux, ils souffrent et nous, nous vivons dans &#034;l'abondance&#034;, la soci&#233;t&#233; de consommation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En octobre de l'ann&#233;e 68, les &#233;tudiants se font massacrer sur la Place des 3 Cultures &#224; Mexico, dans ce pays o&#249; les riches devenaient toujours plus riches, et les pauvres toujours plus pauvres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant en Europe m&#234;me, o&#249; les conditions de vie, dans certains pays, s'am&#233;lioraient rapidement, la prosp&#233;rit&#233; n'&#233;tait pas une manne c&#233;leste qui tombe du ciel pour tous. Comme le dit un dicton populaire anglais cit&#233; par George Orwell : &#034;The rain it raineth every day upon the just and unjust fellow, but more upon the just because the unjust has the just's umbrella&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(La pluie tombe sur l'homme juste et sur l'injuste, mais davantage sur le juste car c'est l'injuste qui a le parapluie du juste).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant le mouvement de mai 68 ne devait pas s'&#233;teindre comme un feu de paille. Cohn- Bendit &#233;tait expuls&#233;, et le drapeau rouge, qui avait remplac&#233; la serpilli&#232;re (c'est ainsi que les jeunes avaient surnomm&#233; le tricolore) ne flottait plus sur la Sorbonne. Mais des revendications avanc&#233;es par les &#233;tudiants avaient &#233;t&#233; satisfaites, tous les bacheliers de l'ann&#233;e 68 eurent leur bachot d'office, la notation dans les &#233;coles &#233;tait supprim&#233;e, des universit&#233;s furent cr&#233;&#233;es &#224; la p&#233;riph&#233;rie et m&#234;me une universit&#233; ouverte &#224; tous, &#224; Vincennes. L'&#034;Universit&#233; populaire&#034; avait &#233;t&#233; un des slogans des &#233;tudiants. Les enseignants, du secondaire jusqu'&#224; l'universit&#233;, avaient le profil bas. Ils avaient bien des choses &#224; faire oublier, ou &#224; se faire pardonner. Deux ans plus t&#244;t, au bachot 1966, 27% seulement des &#233;l&#232;ves de ce qu'on appelait les &#034;math &#233;l&#233;m&#034; &#233;taient re&#231;us. Mathieu &#233;tait dans le lot des recal&#233;s, avec une note &#233;liminatoire en physique, mati&#232;re dans laquelle il avait eu d'excellentes notes en cours d'ann&#233;e. Etonn&#233;e, j'allai sur le champ interroger l'examinateur. Son explication, laconique, &#233;tait en substance celle-ci (je n'ai pas retenu les mots exacts) : on m'a fait souffrir quand j'&#233;tais &#233;l&#232;ve, je fais souffrir &#224; mon tour. Ces petits despotes avaient tous bien m&#233;rit&#233; le retour de b&#226;tons de 68.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 67, quand Gus commen&#231;a sa carri&#232;re de professeur auxiliaire dans un CET, Coll&#232;ge d'enseignement technique d'&#233;lectricit&#233;, (&#224; 40 ans il tournait la page de plus de 20 ans de travail en usine), c'&#233;tait l'&#233;cole caserne : des jeunes de 15 &#224; 17 ans marchaient en rang et se faisaient &#224; l'occasion gifler par le directeur. Les staliniens qui avaient mis toutes leurs forces &#224; freiner le mouvement de 68 (Gus en fut t&#233;moin dans son coll&#232;ge) furent r&#233;compens&#233;s par une d&#233;faite cinglante aux &#233;lections de juillet 68, qui virent le triomphe de la droite. Les jeunes avaient beau crier &#034;&#233;lections pi&#232;ge &#224; cons&#034;, la France profonde prenait sa revanche dans les urnes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais parmi les jeunes le vent chaud de mai 68 allait souffler encore pendant plusieurs ann&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;t&#233; 69 les &#233;tudiants organis&#232;rent un peu partout dans le pays des camps d'&#233;tudes. Dans les quartiers et banlieues populaires ils montaient des spectacles de rue, ouvraient des maisons de la culture, que M. Malraux ministre allait fermer sous divers pr&#233;textes, pour cr&#233;er &#224; leur place, sous sa tutelle, les &#233;ph&#233;m&#232;res MJC. Il y a culture et culture ! Les feux de mai 68 La contestation contamina les &#233;coles d'apprentissage qu'on appelait les CET, coll&#232;ge d'enseignement technique, aujourd'hui les LEP, lyc&#233;e d'enseignement professionnel (&#034;lyc&#233;e&#034; au lieu de &#034;coll&#232;ge&#034; ne change cependant rien au contenu). Je me souviens d'une manifestation de ces &#034;coll&#233;giens&#034;, fils de familles ouvri&#232;res : ils avaient des entonnoirs sur la t&#234;te et criaient des slogans contre Michel Debr&#233;, auteur d'un projet de loi visant &#224; embrigader plus t&#244;t les jeunes dans l'arm&#233;e. C'&#233;tait en avril 73 et une mar&#233;e de jeunes envahissait les rues : &#034;chaud, chaud, le printemps sera chaud !&#034; &#034;Cinq ans d&#233;j&#224;, coucou nous revoil&#224; !&#034; Cette r&#233;f&#233;rence &#224; mai 68 devait revenir plus tard dans presque toutes les manifestations de jeunes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1971 le 100&#232;me anniversaire de la Commune fut marqu&#233; par une grande manifestation au P&#232;re Lachaise, des milliers de jeunes s'&#233;taient joints au cort&#232;ge organis&#233; par les trotskistes de &#034;Lutte Ouvri&#232;re&#034; (ancienne V.O.) et de la LCR (Ligue Communiste R&#233;volutionnaire). La m&#234;me ann&#233;e nous assistions &#224; Presles &#224; la premi&#232;re f&#234;te de L.O. &#224; laquelle particip&#232;rent dans la bonne humeur des gens comme Ariane Mnouchkine et son th&#233;&#226;tre de la Cartoucherie de Vincennes (cr&#233;ation dans le sillage de mai 68), ou la duchesse d'Albe, grande dame espagnole ennemie de Franco, qui avait &#233;crit un excellent livre intitul&#233; &#034;La gr&#232;ve&#034;. La f&#234;te attira par la suite des personnages comme le &#034;petit juge&#034; Pascal et bien d'autres. L'apr&#232;s mai 68 a vu na&#238;tre de nombreux mouvements de contestation : celui des conscrits (impuls&#233; par la Ligue) qui r&#233;clamaient le droit de se syndiquer, celui des d&#233;tenus contre leurs honteuses conditions de vie dans les prisons, le mouvement f&#233;ministe, et dans son sillage celui des prostitu&#233;es, le mouvement anti-nucl&#233;aire, pr&#233;curseur des &#233;cologistes. En 1972 la loi Veil pour la libert&#233; de l'avortement (avec certaines restrictions) fut enfin vot&#233;e, sous un gouvernement de droite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains intellectuels prenaient le parti du peuple, mais pas tous ; en tant que couche privil&#233;gi&#233;e ils restaient au service des nantis. En 1973 avait &#233;clat&#233; ce qu'on a appel&#233; la crise p&#233;troli&#232;re : par une entente des grandes compagnies les prix se mirent tout d'un coup &#224; flamber. On fit aussit&#244;t appel aux sp&#233;cialistes pour justifier le ph&#233;nom&#232;ne. J'&#233;tais bien plac&#233;e pour les entendre, car l'Unesco patronnait le &#034;Club de Rome&#034;, un panel d'experts et de savants qui expliqu&#232;rent preuves &#224; l'appui que les ressources min&#233;rales de la terre &#233;taient taries et que du p&#233;trole il n'y en aurait bient&#244;t plus. Comment osent-ils affirmer cela ? me disais-je dans mon ignorance, mais me doutant de leurs intentions. La Shell et autres Standard Oil, une fois qu'ils eurent r&#233;ussi leur man&#339;uvre, se mirent &#224; installer de gigantesques forages et &#224; d&#233;couvrir du p&#233;trole en Mer du Nord et au large du Mexique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En septembre 73 eut lieu la grande marche sur Besan&#231;on, qui rassembla 100.000 manifestants sous la pluie venus soutenir les ouvriers de Lip. La r&#233;sistance, depuis des mois, de ces ouvriers de l'horlogerie licenci&#233;s qui faisaient marcher l'usine - &#034;on fabrique, on vend, on se paye&#034; - avait un &#233;norme retentissement dans tout le pays. (Des acteurs pr&#233;sent&#232;rent m&#234;me &#224; Paris une pi&#232;ce de th&#233;&#226;tre tr&#232;s r&#233;ussie, mettant en sc&#232;ne &#034;le rapport de forces&#034;). Avec Gus je me trouvais sur la route quand, dans cette immense foule, nous rencontrons notre camarade Ramboz, que nous avions perdu de vue depuis des ann&#233;es. Nous &#233;changeons quelques mots, puis apercevant un petit groupe de Nord-africains il nous quitte : &#034;je vais avec eux&#034;. Et nous le perdons de vue &#224; nouveau. L'action exemplaire des Lip, qui se prolongea sur une longue p&#233;riode, avec la cr&#233;ation d'une coop&#233;rative, se termina sur un &#233;chec. Comme le disait l'un d'entre eux, face au patronat la coop&#233;rative ouvri&#232;re c'&#233;tait la lutte du pot de terre contre le pot de fer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette m&#234;me ann&#233;e 73 m'offrit l'occasion de renouer un contact avec des jeunes. Ceux des coll&#232;ges techniques, des lyc&#233;es en g&#233;n&#233;ral, restaient r&#233;ceptifs &#224; la contestation et par ce biais &#224; la politique. Gus &#233;tant prof au CET rue de la Roquette, Mathieu et quelques-uns de ses copains avaient l&#224; un filon tout trouv&#233;. Ils se r&#233;unirent en groupe, lanc&#232;rent une feuille hebdomadaire intitul&#233;e le Court-Circuit (titre oblig&#233; pour un CET d'&#233;lectricit&#233;), et au travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ah, les beaux jours de la Roquette ! Pour une imagination romantique, cela pouvait rappeler des pr&#233;c&#233;dents historiques, l'union de l'intelligentsia avec le peuple. Dans le groupe du &#034;Court-Circuit&#034; il y avait quatre polytechniciens, un centralien, une normalienne, deux ou trois autres en facult&#233; (dont un pion au CET) ; cela faisait beaucoup de monde pour un seul bahut, mais il y avait du travail pour tous, car tout en &#233;tant pr&#233;sents sur le terrain ils faisaient aussi leur propre culture marxiste, avec un programme d'&#233;tudes et de d&#233;bats. Ainsi, l'&#233;tude collective du Capital de Marx (avec &#224; la suite une brochure de vulgarisation), l'histoire du socialisme, ou d'autres th&#232;mes philosophiques ou scientifiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le contact avec les jeunes fut facile &#224; &#233;tablir et certains venaient r&#233;guli&#232;rement aux r&#233;unions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Court-Circuit devint &#034;l'organe officiel&#034; du coll&#232;ge, les profs autant que les &#233;l&#232;ves le lisaient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens d'une pol&#233;mique au sujet d'une collecte destin&#233;e &#224; sauver les oiseaux victimes d'une gigantesque mar&#233;e noire provoqu&#233;e par un p&#233;trolier, l'Amaco-Cadiz, sur les c&#244;tes bretonnes. Un prof avait envoy&#233; un article au bulletin, pour contredire notre point de vue ; mais il fallait bien dire la v&#233;rit&#233; : les capitalistes ont carte blanche pour saccager la plan&#232;te en se remplissant les poches, puis on fait appel au bon c&#339;ur du peuple (en l'occurrence les jeunes du coll&#232;ge) pour r&#233;parer quelques d&#233;g&#226;ts ; et on n'est m&#234;me pas s&#251;rs que les dons arrivent &#224; destination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment avais-je moi-m&#234;me &#233;t&#233; coopt&#233;e &#224; leur &#034;comit&#233;&#034; ? L'id&#233;e vint de D&#233;d&#233;, l'un de l'&#233;quipe ; il faut dire qu'ils adh&#233;raient tous au trotskisme, bien que n'appartenant &#224; aucune organisation. J'assistais donc aux r&#233;unions, apportant le point de vue de &#034;la vieille&#034; dans les d&#233;bats. Je ne sentais aucune barri&#232;re entre moi et les coll&#233;giens, tous de famille ouvri&#232;re. Au contraire, m&#234;me quand il m'arrivait de faire de la &#034;p&#233;dagogie&#034;. Ainsi, quand un de nos jeunes (avec son dr&#244;le de surnom &#034;Rocosnic&#034;) prit l'habitude de fumer, ce que ne faisaient pas les autres, je lui fis remarquer que la fum&#233;e du tabac m'incommodait. -&#034;Et ma libert&#233; alors ?&#034; objecta le fumeur. On transigea sur un compromis : une &#034;r&#233;cr&#233;&#034; pendant laquelle il pouvait sortir sur le balcon le temps de fumer une cigarette. Cela se passait dans le logement d'un jeune couple (faisant partie du groupe), dans une de ces horribles tours du 13&#232;me arrondissement, joyau de l'&#232;re Pompidou. Apr&#232;s la r&#233;union, D&#233;d&#233; qui me ramenait toujours en voiture, me reprocha d'avoir &#233;t&#233; trop s&#233;v&#232;re avec ce jeune. Mais ne lui avais-je pas appris ainsi &#224; distinguer entre libert&#233; et &#233;go&#239;sme ? La p&#233;dagogie, au sens large, faisait partie de nos pr&#233;occupations. J'avais lu en son temps (comme nous tous) &#034;Le chemin de la vie&#034; de Makarenko, le p&#233;dagogue russe qui avait pris en charge des &#034;bezprisorny&#034;, enfants vagabonds des ann&#233;es 20. Je venais aussi de d&#233;couvrir l'&#339;uvre de Janusz Korczak, m&#233;decin et p&#233;dagogue polonais, mort avec ses orphelins &#224; Auschwitz. Et j'appr&#233;ciais maintes r&#233;flexions de Bruno Bettelheim, dont j'avais lu les livres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sortis du coll&#232;ge, CAP (certificat d'aptitude professionnelle) en poche, les jeunes entraient dans la production ; c'&#233;taient les ann&#233;es de plein emploi. L'un de ceux-l&#224;, Maurice, fut embauch&#233; chez Citro&#235;n. Fid&#232;le au Court-Circuit, il &#233;crivit une chronique qui relatait comment on y traitait les jeunes ouvriers. Comment la chiourme et la flicaille de Citro&#235;n a-t-elle eu un de ces textes en main, comment a-t-elle su de qui ils &#233;manaient ? Toujours est-il que Maurice fut mis &#224; la porte et on ne lui en cacha m&#234;me pas la raison. Heureusement il fut embauch&#233; aux Postes o&#249; il eut une carri&#232;re moins p&#233;rilleuse, tout en participant &#224; quelques gr&#232;ves &#224; l'&#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Court-Circuit &#233;tait un pur produit de la r&#233;volte de 68. &#034;Oui papa, oui monsieur, oui chef, oui patron&#034; : c'est contre ce dressage, du berceau &#224; l'&#233;cole, de l'arm&#233;e &#224; l'usine, que s'insurgeaient les jeunes. Des enqu&#234;tes sur le travail, les transports, les loisirs, &#233;taient men&#233;es par l'IROP, lisez &#034;Institut Roquette d'Opinion Prol&#233;tarienne&#034;. Et voici un cours &#034;d'instruction civique&#034; (C.C. du 4.6.75) : Devoirs du Capitaliste par Paul Lafargue. Le capitaliste doit dire : la soci&#233;t&#233; c'est moi ; la morale, c'est mes go&#251;ts et mes passions ; la loi, c'est mon int&#233;r&#234;t. Il ne cherche pas si la Libert&#233; est bonne en soi ; il prend toutes les libert&#233;s pour n'en laisser que le nom aux salari&#233;s. Voler en grand et restituer en petit, c'est la philanthropie. Pr&#233;vert &#233;tait souvent &#224; l'honneur, mais on pouvait aussi se familiariser avec Balzac. Ainsi cet extrait du C.C. du 14.10.76 &#034;Le C.E.T. pour Balzac (1) Premi&#232;re rentr&#233;e : Les illusions perdues L'administration : Une t&#233;n&#233;breuse affaire La salle des profs : Le cabinet des antiques Les non-gr&#233;vistes : (Splendeur) et mis&#232;re des courtisanes Les vacances : La peau de chagrin Le premier boulot : Les illusions perdues (1) Balzac : &#233;crivain du 19&#176; si&#232;cle, auteur de la Com&#233;die humaine, le plus grand peintre de la soci&#233;t&#233; de son temps. Parmi ses &#339;uvres, celles cit&#233;es ci-dessus.&#034; (sign&#233; : Prolle) Le Court-Circuit (dont j'ai gard&#233; la collection, car ces textes m&#233;ritent encore d'&#234;tre lus aujourd'hui) eut une vie dense mais br&#232;ve, de cinq ann&#233;es. Les effectifs scolaires se renouvelant, le mouvement s'essoufflant, le journal contestataire de la Roquette cessa de vivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est &#224; la Roquette aussi que j'ai eu la d&#233;monstration comment un communiste pouvait &#234;tre un vrai p&#233;dagogue sans avoir fait d'&#233;tudes ni comme psychologue, ni comme enseignant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fallait pour cela &#234;tre issu de la classe ouvri&#232;re, &#234;tre altruiste et avoir une grande culture socialiste. Toutes qualit&#233;s que r&#233;unissait Gus. Je veux dire, sans emphase, qu'il aimait ses &#233;l&#232;ves et qu'ils le lui rendaient bien. R&#233;fl&#233;chir, avoir un esprit critique, &#234;tre fraternel, n'avoir pas de m&#233;pris pour les autres, &#234;tre conscient de sa dignit&#233; ouvri&#232;re, on pouvait enseigner tout cela en m&#234;me temps que son m&#233;tier. Il fallait &#234;tre Gus pour interrompre son cours par un air d'op&#233;ra chant&#233; &#224; pleine voix, pendant que les &#233;l&#232;ves commentaient entre eux le match de foot ; et devant leur &#233;tonnement - &#034;vous bavardez, alors moi je chante&#034; - obtenir ainsi le silence. Ou tourner en d&#233;rision un apprenti-raciste en lui faisant remarquer qu'il avait sans doute une ascendance arabe, puisqu'il s'appelait Fr&#232;re (les arabes ne s'interpellent-ils pas ainsi entre eux ?). Porter des jeans trop courts et se faire surnommer &#034;le rocker&#034;. Raconter sans cesse le t&#233;moignage v&#233;cu de terribles accidents du travail, pour mettre les jeunes en garde contre le laisser-aller ou le &#034;gain de temps&#034; au p&#233;ril de sa vie. Donner de mauvaises notes n'&#233;tait pas, selon lui, un rem&#232;de, encore moins un encouragement. Un &#233;l&#232;ve qui n'avait pas le c&#339;ur &#224; l'ouvrage lui confia que son d&#233;sir &#233;tait de faire du cirque, mais que son p&#232;re voulait qu'il apprenne l'&#233;lectricit&#233;, une profession bien cot&#233;e &#224; l'&#233;poque. &#034;Au cirque on a aussi besoin d'&#233;lectriciens, tu pourras faire les deux&#034;, lui sugg&#233;ra Gus ; &#224; partir de ce moment le jeune s'int&#233;ressa &#224; la classe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai gard&#233; de cette &#233;poque un &#233;chantillon de son humour qui devait se muer plus tard en inspiration po&#233;tique ; c'est une carte postale adress&#233;e &#224; Mathieu : &#034;La Louvesc (07), 13.2.69 H&#244;tel des Voyageurs Cher moine Matt&#233;o, M&#232;re sup&#233;rieure et ton serviteur St.Joseph que la providence a men&#233;s &#224; la Louvesc (prononcez La Louv&#233;) avons trouv&#233; St.R&#233;gis (patron des denteli&#232;res) absent. Pour nous consoler absorbons force petits jambons, saucissons exquis, omelette aux champignons d&#233;nomm&#233;s charbonniers (puisque St.Etienne n'est pas loin) et ce soir des endives au jambon cuites dans une b&#233;chamel digne de La Reyni&#232;re. Pour rendre gr&#226;ce &#224; notre seigneur de tous ces bienfaits terrestres nous r&#233;citons force Ave et Pater le long des routes tranquilles, de chapelle en crucifix, pour d&#233;couvrir une v&#233;ritable &#233;glise romane de l'an mille : Veyrines. Temps froid mais beau. A bient&#244;t. Bisous au clo&#238;tr&#233;.&#034; Malgr&#233; les journ&#233;es pass&#233;es au coll&#232;ge ou au bureau, et &#224; part le temps consacr&#233; &#224; la lecture, ou aux balades du dimanche &#224; la campagne, il nous restait encore un espace de libert&#233;, les vacances, que nous mettions souvent &#224; profit pour voyager et d&#233;couvrir &#034;grandeur nature&#034; ce que nous avions entrevu dans les livres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi ce bref s&#233;jour en Irlande. Voici la ville de Dublin. La pauvret&#233; &#233;tait l&#224; sous nos yeux : dans les pubs, des ouvriers aux v&#234;tements crasseux devant leur chope de bi&#232;re, vocif&#233;rant ; des enfants d&#233;guenill&#233;s ; des maisons d&#233;labr&#233;es. Jonathan Swift, d&#233;j&#224;, l'acerbe &#233;crivain et clergyman irlandais, ne conseillait-il pas aux riches (au d&#233;but du 18&#232;me si&#232;cle) de manger la chair tendre des petits enfants, pour qu'il reste ainsi moins de bouches &#224; nourrir ? Les jeunes ne connaissent cependant de lui que les &#034;Voyages de Gulliver&#034;. Le roman de O'Flaherty, &#034;Famine&#034;, relate l'histoire de l'&#233;migration irlandaise massive en Am&#233;rique, apr&#232;s la disette tragique de 1848. On n'en est plus l&#224;. Mais quand, dans le sud de l'Angleterre, je voyais des hommes mal v&#234;tus tra&#238;ner sur un banc une bouteille &#224; la main, je savais, on me l'avait dit, que c'&#233;taient des Irlandais. A Belfast, en Irlande du nord, une jeune femme &#233;mergeait sur la sc&#232;ne politique dans le sillage des ann&#233;es 60. Bernadette Devlin, qui &#233;tait socialiste et militait contre l'id&#233;ologie nationaliste et religieuse, acquit m&#234;me une certaine notori&#233;t&#233;. Avec le reflux, son nom est tomb&#233; dans l'oubli.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour la Tunisie, nous nous embarquons sur un paquebot &#224; Marseille. La compagnie (dont j'ai oubli&#233; le nom) offrait aux touristes des conditions de confort on ne peut plus agr&#233;ables. Les travailleurs tunisiens, qui rentraient chez eux, &#233;taient confin&#233;s sur le pont et n'avaient pas acc&#232;s au restaurant ou au salon. Apartheid du fric. Bien s&#251;r, comme toujours dans les voyages, notre curiosit&#233; fut combl&#233;e. Mais &#224; Sfax, la ville des phosphates, o&#249; se trouve un prestigieux mus&#233;e de mosa&#239;ques romaines (et aussi un camping moderne), je rev&#233;cus une sc&#232;ne de mon enfance : &#224; l'heure du d&#233;jeuner, adoss&#233;s au mur de leur usine, les ouvriers mangeaient un casse-cro&#251;te assis par terre. Plus affligeant encore, la horde d'enfants qui suivait les touristes en mendiant ou en proposant de laver le pare-brise de leurs voitures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Am&#233;rique, d'est en ouest En 1972 nous allons enfin &#224; la d&#233;couverte du Nouveau monde. Le &#034;coup de pouce&#034; fut le voyage que Mathieu, avec deux copains, avait fait l'ann&#233;e pr&#233;c&#233;dente, sillonnant le continent d'un bout &#224; l'autre en Greyhound, ces cars gr&#226;ce auxquels on pouvait m&#234;me se passer d'h&#244;tel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gus avait &#233;t&#233; d'abord r&#233;ticent &#224; quitter l'Europe, o&#249; il pouvait voyager sans contrainte, seul ma&#238;tre &#224; bord... de son volant. Mais une fois d&#233;barqu&#233;s d'avion en Am&#233;rique, nous retrouvions la m&#234;me libert&#233; en louant une voiture, et quelle voiture, une limousine Chrysler aupr&#232;s de laquelle notre Peugeot n'&#233;tait qu'une naine. C'est d'ailleurs la m&#234;me impression que nous firent, en comparaison avec notre belle France, les routes et les espaces, immenses, infinis. J'avais calcul&#233; que pour subsister un mois avec notre p&#233;cule, il ne fallait pas d&#233;passer 20 dollars par jour, tout compris. Une nuit d'h&#244;tel ordinaire valait ce prix. Mais nous n'en avions pas besoin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On couchait dans la voiture sur des terrains de camping, o&#249; on pouvait se laver, on mangeait des hamburgers dans les coffee-shops, et avec ce budget on couvrait m&#234;me les frais de la location et de l'essence, trois fois moins ch&#232;re qu'en France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En atterrissant &#224; New-York, nous allions pouvoir d&#233;couvrir l'Am&#233;rique &#034;en direct&#034;. Jeanne m'avait donn&#233; l'adresse de sa cousine (immigr&#233;e dans les ann&#233;es 40, mari&#233;e &#224; un Am&#233;ricain, tous deux trotskistes). Ils habitaient le Bronx, et Ruth nous offrit l'hospitalit&#233; pour quelques jours dans l'appartement de sa m&#232;re qui &#233;tait &#224; Cape Cod en vacances. Nous &#233;tions en juillet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la grande surprise de Gus, New-York &#233;tait une ville peupl&#233;e de noirs : dans le m&#233;tro, (o&#249; nous d&#233;couvrions les &#034;tags&#034;), dans les rues de Manhattan ou d'ailleurs. L'explication fut facile &#224; trouver : on &#233;tait en &#233;t&#233;, les blancs &#233;taient en vacances, loin de la ville. Sur l'immense plage de Long Island une foule joyeuse, install&#233;e pour la journ&#233;e en famille, en majorit&#233; des noirs aussi. Tentative infructueuse de visiter le Museum of modern art : devant l'entr&#233;e des employ&#233;s tournent en rond, des pancartes accroch&#233;es au cou. C'est le piquet de gr&#232;ve. Ils n'emp&#234;chent pas les gens d'entrer, mais il n'y a gu&#232;re qui le font. Dans l'autobus, le chauffeur et son coll&#232;gue discutent, eux aussi, d'une possible gr&#232;ve ; malgr&#233; leur accent j'en saisis assez pour comprendre qu'il s'agit de &#034;strike&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Detroit, o&#249; nous faisons une visite guid&#233;e des usines d'automobiles Ford, les ouvriers, des noirs surtout, sont au travail. C'est dans cette ville qu'habite une de mes cousines, fille d'une s&#339;ur de ma m&#232;re, &#233;migr&#233;e au Canada dans les ann&#233;es 20. Faigie, de douze ans plus jeune que moi, est mari&#233;e, ils ont deux filles. Elle est chef de rayon dans un magasin de luxe, lui vend des pneus pour autos. Ils habitent une maison confortable avec pelouse, sans cl&#244;ture, dans une sorte de banlieue &#233;loign&#233;e du centre. Rien que des blancs. Par contre, dans le centre de Detroit (le down town) nous croisons tout le temps des noirs, et apercevons les filles derri&#232;re les vitres qui attendent le client. Nous comprenons enfin que les gens ais&#233;s, les petits bourgeois en g&#233;n&#233;ral n'habitent jamais le centre, et que de toute fa&#231;on noirs et blancs ne se m&#233;langent pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Chicago c'est aussi dans une rue du centre que je m'adresse &#224; un colosse qui vend le journal des Panth&#232;res noires. Nous &#233;changeons quelques mots, ce n'&#233;tait pas commode, il m'aurait fallu un escabeau. Leur mouvement &#233;tait pers&#233;cut&#233;, par la suite la d&#233;mocratie am&#233;ricaine chargea ses tueurs d'&#233;liminer physiquement les militants. Dans cette ville impressionnante (pensez seulement au Rockefeller Center) le hasard nous m&#232;ne &#224; visiter un mus&#233;e consacr&#233; &#224; l'histoire des noirs d'Am&#233;rique. Nous n'en croyons pas nos yeux : c'&#233;tait un petit local meubl&#233; de quelques objets h&#233;t&#233;roclites, au point qu'il ne m'en reste pas de souvenir, je me souviens seulement de l'impression de d&#233;rision qui nous a saisis. Quel contraste avec le mus&#233;e prestigieux de Denver consacr&#233; aux Indiens d'Am&#233;rique. Sans doute devions nous chercher la raison dans le fait que ceux-ci &#233;taient morts (extermin&#233;s) et les autres encore bien vivants mais toujours consid&#233;r&#233;s comme des hommes de deuxi&#232;me zone. Quant au mus&#233;e sur la technique et l'industrie de Chicago, unique au monde, c'est le moins pour la riche et puissante Am&#233;rique, qui se savait admir&#233;e et envi&#233;e du monde entier. N'avons-nous pas &#233;t&#233; abord&#233;s, plus d'une fois, par des gens simples dans la rue - notre allure de touristes &#233;trangers &#233;tait sans doute &#233;vidente - qui nous demandaient : &#034;do you like America ?&#034; (aimez-vous l'Am&#233;rique ?).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, bien s&#251;r ! Dans les petites villes la banni&#232;re &#233;toil&#233;e &#233;tait visible partout, et pas seulement sur les b&#226;timents officiels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Washington nous faisons la m&#234;me exp&#233;rience qu'&#224; Detroit, dans le centre nous nous retrouvons parmi les noirs, il y en a m&#234;me un qui s'approche de Gus pour lui demander un joint (avec un &#233;tranger il pouvait se le permettre). &#034;No understand&#034; dit Gus, avec le sourire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous n'avons ici personne de notre connaissance, on se risque donc d'aller &#224; l'h&#244;tel, un h&#244;tel pour noirs : dix dollars seulement la chambre. L'h&#244;telier, derri&#232;re son guichet, nous d&#233;visage d'un regard &#233;tonn&#233;. Pas de tapis dans l'escalier, un ameublement rudimentaire, des douches sur le palier. Nous passons une nuit paisible. Notre deuxi&#232;me exp&#233;rience d'h&#244;tel fut &#224; Kansas-City.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224; l'h&#244;telier &#233;tait blanc, et l'h&#244;tel style 19&#232;me si&#232;cle far-west. L'ascenseur, manipul&#233; par un noir de haute et imposante stature, nous m&#232;ne &#224; notre chambre ferm&#233;e par une double porte ; nous sommes bien gard&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A bord de notre limousine nous traversons les campagnes, les for&#234;ts, les d&#233;serts. Une fois, dans le Kansas, nous embarquons m&#234;me un auto-stoppeur noir. Au fur et &#224; mesure que nous longeons les champs de culture ou les &#233;levages de b&#233;tail ou de volaille, il nous expliquait : tout ceci appartient &#224; un homme riche, &#034;a rich man, a rich man&#034; ; il l'a r&#233;p&#233;t&#233; bien des fois avant que nous ne le laissions &#224; bon port, dans une petite localit&#233;. Avan&#231;ant toujours vers l'ouest, nous tombons un jour sur ce que nous croyons &#234;tre une f&#234;te folklorique. Mais les gens avaient simplement leur aspect de tous les jours, c'&#233;taient des descendants d'Indiens, Navajos ou autres. L'ouest (Albuquerque, Santa F&#233;, Pueblo) gardait des traces compl&#232;tement disparues &#224; l'est. Combien d'impressions, que nous pouvions maintenant comparer avec ce que nous croyions savoir de nos lectures, qui nous aidaient aussi &#224; mieux comprendre ce que nous voyions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre int&#233;r&#234;t est devenu plus vif &#224; Pittsburgh (Pennsylvanie), gigantesque cit&#233; industrielle qui avait brass&#233; dans ses usines tant d'ouvriers venus de tous les coins d'Europe et connu un grand pass&#233; de luttes et de souffrances ouvri&#232;res. Dans un bistrot, &#224; l'heure de la pause, nous nous serions crus &#224; Billancourt. Qu'est-ce qui fait donc que les ouvriers d'ici et d'ailleurs se ressemblent tant ? En visitant un cimeti&#232;re, nous d&#233;couvrons que toutes les plaques portaient des noms polonais. Les Irlandais, qui avaient fourni aux magnats de Pittsburgh de forts contingents de prol&#233;taires, avaient aussi leur propre cimeti&#232;re. N'&#233;taient-ils pourtant pas, les uns et les autres, des catholiques ? Buffalo, au bord du lac Eri&#233;, est l'autre ville h&#233;riss&#233;e de chemin&#233;es d'usine qui nous a laiss&#233; un souvenir particulier. Le hasard nous a fait d&#233;ambuler dans une cit&#233; ouvri&#232;re, peupl&#233;e uniquement de noirs. Comme beaucoup semblaient d&#233;s&#339;uvr&#233;s, nous apprenons qu'il y avait &#034;crise&#034; et que la plupart &#233;taient au ch&#244;mage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'&#233;voquerai pas Boston, Los Angeles ou San Francisco, Salt Lake City la ville des Mormons, le Colorado et le Grand Canyon, il y aurait trop de choses &#224; dire que je ne saurais pas bien dire. Ce sont les coups de c&#339;ur qui me laissent les plus forts souvenirs. Ainsi ce petit cimeti&#232;re pr&#232;s d'une vieille &#233;glise &#224; Baltimore, o&#249; nous nous sommes recueillis devant la tombe d&#233;labr&#233;e de Edgar Allan Poe, pr&#232;s de celle de son grand-p&#232;re. Sur la plaque tombale &#233;tait grav&#233;e l'inscription &#034;never more&#034;. Nous connaissions pour ainsi dire par c&#339;ur ce &#034;jamais plus&#034; du po&#232;me Le Corbeau, traduit par Baudelaire, comme tout l'&#339;uvre de Poe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maintenant que Gus avait constat&#233; que l'Atlantique franchi, il pouvait retrouver son ind&#233;pendance et un volant, il proposa le Mexique pour les prochaines vacances. Etait-ce pour aller sur les traces de Zapata, ou plut&#244;t pour un p&#232;lerinage &#224; Coyoacan, o&#249; Trotski avait v&#233;cu les trois derni&#232;res ann&#233;es de sa vie et &#233;tait mort tragiquement ? Transform&#233;e en forteresse apr&#232;s la premi&#232;re tentative d'assassinat, la maison &#233;tait am&#233;nag&#233;e en mus&#233;e ouvert au public.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le jardin, une plaque rappelait que l&#224; reposaient les cendres de Trotski et de Natalia Sedova. L'int&#233;rieur de la maison, d'une grande simplicit&#233; : la pi&#232;ce o&#249; travaillait le Vieux, le bureau derri&#232;re lequel il &#233;tait assis quand le pic de l'assassin le frappa &#224; la t&#234;te ; la chambre &#224; coucher, o&#249; s'&#233;tait d&#233;roul&#233; de nuit le premier attentat, auquel avait particip&#233; avec d'autres staliniens, le peintre Siquieros. La maison de Diego Rivera, o&#249; Trotski exil&#233; d'Europe avait &#233;t&#233; accueilli &#224; son arriv&#233;e, &#233;tait &#233;galement ouverte au public. Nous y avons d&#233;couvert les tableaux de Frida Kahlo, la femme de Diego, elle aussi peintre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment parler du Mexique dans les limites de mon r&#233;cit, et de mes faibles moyens ? Les vestiges artistiques des Pr&#233;colombiens - Olm&#232;ques, Zapot&#232;ques, Azt&#232;ques, Mayas - sont inou&#239;s, malgr&#233; les saccages et les massacres perp&#233;tr&#233;s par les &#034;conquistadors&#034; venus d'Europe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mus&#233;e de Mexico, d'une grande richesse, t&#233;moigne des civilisations qui se sont succ&#233;d&#233; ou c&#244;toy&#233; sur cette terre avant la d&#233;couverte. Elles ont inspir&#233; les fresques grandioses de Diego Rivera et d'Orozco, qui couvrent les murs des &#233;difices publics, &#224; l'int&#233;rieur et souvent aussi &#224; l'ext&#233;rieur. L'invasion chr&#233;tienne, pour sa part, a cr&#233;&#233; des &#233;glises ruisselantes de dorures (le fameux or pill&#233; et transport&#233; en Espagne). Des monuments se dressent ici et l&#224; &#224; la m&#233;moire des h&#233;ros de la r&#233;volution des peones de 1911, Emiliano Zapata et Pancho Villa, mais les paysans sont toujours sans terre. Ce sont toujours les m&#234;mes Indios, avec leurs ponchos et leurs sombreros, habitant des villages en terre battue. Je remarque leur d&#233;marche indolente, leur fa&#231;on de cracher par terre. Simples touristes, un policier nous arr&#234;te sur la route : il s'agit, para&#238;t-il, d'un d&#233;passement de vitesse, il faut payer. Nous nous ex&#233;cutons, l'agent empoche, circulez... Pas m&#234;me un semblant de formalit&#233; de quittance. Ainsi fonctionne l'Etat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous &#233;tions en juillet, c'est la saison des pluies, et les riches &#034;gringos&#034; n'&#233;taient pas l&#224;. Seuls de jeunes Am&#233;ricains ou autres, sac au dos, escaladaient les marches &#233;troites jusqu'au sommet des pyramides. Selon notre habitude, nous n'allons pas dans les h&#244;tels pour touristes ; nous trouvons suffisamment d'auberges, o&#249; les chambres toujours dispos&#233;es autour d'une cour int&#233;rieure nous donnent de plus un aper&#231;u de la vie locale. Apr&#232;s Vera Cruz, Camp&#234;che, M&#233;rida et Chichen Itza, voici Acapulco, haut lieu du tourisme d'agr&#233;ment. Non loin de l&#224;, une sorte de village de bungalows pour vacanciers. Le gardien, un Mexicain d'allure paysanne, nous explique que nous avons le choix : tout est vide, ce n'est pas la saison touristique. Nous nous installons confortablement, au bord du Pacifique, o&#249; il n'est cependant pas question de se baigner, tellement les vagues hautes se brisent furieusement contre le rivage. J'essaie, sans conna&#238;tre l'espagnol, d'entamer une conversation avec notre gardien. &#034;Sommes nous des gringos ?&#034; -&#034;Non, nous venons de France.&#034; -&#034;C'est en Am&#233;rique, Francia ?&#034; -&#034;Non, c'est plus loin, en Europe.&#034; Il m'explique que ces bungalows sont la propri&#233;t&#233; d'une coop&#233;rative paysanne, dont il fait partie. Frustr&#233;e de ne pouvoir mieux m'exprimer, sur une inspiration subite je me mets &#224; lui chanter la Cucaracha, le chant de marche r&#233;volutionnaire que je connaissais en espagnol. Nous continuons, lui et moi en duo : &#034;La cucaracha, la cucaracha, Ya no puede caminar Porque le falta, porque no tiene, marijuana que fumar&#034;. Un grand moment pour moi. J'avais la preuve que Zapata restait vivant dans la m&#233;moire du peuple ; il n'&#233;tait pas mort, selon la l&#233;gende qui avait cours, et il reviendrait un jour. Je ne sais plus si c'est avant ou apr&#232;s cette &#034;fraternisation&#034; que nous avons eu droit &#224; une d&#233;licieuse soupe de tortue. Mais quand m&#234;me, d'avoir vu, avant, cette &#233;norme tortue vivante, avec un regard si triste comme si elle se doutait de son sort... Non loin de ce havre touristique vivaient des familles dans des conditions primitives. C'&#233;tait la saison de la p&#234;che au tuberon, sorte de petit requin. Les p&#234;cheurs allaient quasiment nus, dans le village erraient des chiens fam&#233;liques. Nous reprenons l'avion &#224; Mexico : adieu le Mexique, nous emportons nos souvenirs et un pincement au c&#339;ur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre ces deux voyages, &#233;chapp&#233;es sur le &#034;vaste monde&#034;, se situe un &#233;pisode qui me laisse encore aujourd'hui un go&#251;t amer : la d&#233;couverte que, chez des camarades, profession de foi et rectitude morale n'allaient pas forc&#233;ment de pair. J'avais signal&#233; &#224; Barta la parution d'une brochure, &#034;Les enfants du proph&#232;te&#034;, dans laquelle Jacques Roussel, un ex-militant de &#034;Lutte Ouvri&#232;re&#034;, faisait &#224; sa fa&#231;on l'historique de l'U.C. Cet opuscule m&#233;diocre suscita de la part de Barta (ao&#251;t 1972) une &#034;Mise au point&#034; adress&#233;e &#224; l'&#233;diteur de la brochure, Ren&#233; Lefeuvre (directeur des Cahiers Spartacus), et publi&#233;e &#224; compte d'auteur. Un texte s&#233;rieux, m&#234;me si pour de jeunes militants il avait un ton pessimiste, car il concluait sur ces lignes : &#034;quand la R&#233;volution est tarie &#224; la source, son ombre n'est plus refl&#233;t&#233;e que par des simulacres r&#233;volutionnaires&#034;. Quelques ann&#233;es plus tard, dans des entretiens avec J.P. Boussac, un &#233;tudiant sympathisant de Lutte Ouvri&#232;re, Barta devait compl&#233;ter ainsi sa pens&#233;e : &#034;l'histoire a pris un autre cours que celui qui &#233;tait entre 1914 jusqu'&#224; la deuxi&#232;me guerre ; que ce soit &#224; l'&#233;chelle nationale ou internationale, les probl&#232;mes se posent d'une autre fa&#231;on... il y a un retour vers des formes nationales, de solidarit&#233; nationale, de r&#233;action nationale.&#034; En 1972 (ann&#233;e de la Mise au point), Pierre Naville avait analys&#233; presque dans les m&#234;mes termes la situation d'apr&#232;s-guerre (dans sa pr&#233;face &#224; un recueil de textes de Trotski) : ...&#034;Ce qui triompha en d&#233;finitive, ce fut le nationalisme, que ce soit dans les &#034;d&#233;mocraties populaires&#034; de l'Est, ou dans les grands pays capitalistes de l'Ouest. La seconde guerre mondiale ne se terminait pas comme la premi&#232;re, par une c&#233;sure sociale d&#233;finitive comme l'avait &#233;t&#233; la r&#233;volution d'Octobre 1917.&#034; Barta avait toujours eu pour r&#232;gle d'appeler les choses par leur nom, et c'est ce qu'il avait essay&#233; d'enseigner &#224; ceux qui avaient milit&#233; avec lui. Mais parmi ces anciens militants, Hardy, qui &#233;tait le dirigeant incontest&#233; de Lutte Ouvri&#232;re, prit une plume venimeuse pour r&#233;pondre &#224; Barta dans un bulletin int&#233;rieur. Quand j'eus lu ce texte, que Jean-Pierre (le gendre de Lulu) m'avait donn&#233; bien que je ne f&#251;t plus dans l'organisation, ma consternation fut telle que je n'imaginai m&#234;me pas qu'il pouvait &#234;tre &#233;crit par Hardy. Pourtant il l'&#233;tait. Et ce &#034;libelle&#034;, qui rappelait &#224; chaque ligne les proc&#233;d&#233;s du stalinisme, il ne le signa pas de son nom, mais engagea l'organisation comme telle, en signant &#034;Lutte Ouvri&#232;re&#034; (octobre 1972). &#034;Nous dirons aussi, en ce qui concerne &#034;l'h&#233;ritage&#034;, qu'un pass&#233; auquel on renonce ne nous appartient plus&#034; : &#224; elle seule cette phrase qui visait Barta, provoqua chez moi un tel haut-le-c&#339;ur, que je me sentis oblig&#233;e d'intervenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ayant toujours eu des difficult&#233;s &#224; m'exprimer par &#233;crit, je me limitai &#224; une lettre de deux pages et demie, adress&#233;e &#224; quatre ou cinq dirigeants que je connaissais. Elle fut port&#233;e &#224; la connaissance de tous, et certains, qui ne savaient pas encore se moucher seuls, me trait&#232;rent de folle. Triste exp&#233;rience de l'esprit moutonnier de soumission, qui avait d&#233;j&#224; provoqu&#233; tant de ravages ; quelle ne fut pas ma surprise quand au meeting mensuel de L.O. &#224; la Mutualit&#233;, o&#249; j'allais r&#233;guli&#232;rement, les militants qui me connaissaient me tourn&#232;rent le dos, y compris P. Bois ! Ce m&#234;me Vic dont j'&#233;tais en quelque sorte la &#034;marraine&#034;. Cela me rappelait une sc&#232;ne que j'avais v&#233;cue en 1937 ou 38. Un jeune stalinien refusa de serrer ma main (trotskiste), apr&#232;s une discussion pourtant pacifique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'avais-je donc dit dans la lettre qui me valait ce traitement ? Je leur reprochais, faits &#224; l'appui, de falsifier l'histoire, en ajoutant : &#034;de pareils proc&#233;d&#233;s ont des pr&#233;c&#233;dents, nous appelons cela du stalinisme&#034;. Lulu donnait sa d&#233;mission en accusant la direction de L.O. de &#034;m&#233;thodes d&#233;lib&#233;r&#233;ment malhonn&#234;tes&#034; (sa lettre du 8.1.73). Mais son fils, militant de LO &#224; l'&#233;poque, ne demanda pas le pourquoi et le comment de ce qui avait amen&#233; sa m&#232;re, vieille militante depuis 1939, &#224; cette d&#233;marche. Gus trouvait cela intol&#233;rable. Tout jeune militant devrait conna&#238;tre cet avertissement donn&#233; par Trotski en 1928 devant la mont&#233;e du stalinisme : &#034;La discipline, n&#233;cessaire comme le sel aux aliments, s'est substitu&#233;e ces derni&#232;res ann&#233;es &#224; la nourriture elle-m&#234;me. Mais personne n'est encore arriv&#233; &#224; se nourrir de sel.&#034; (Oeuvres compl&#232;tes, tome II, page 220).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant toute mon enfance j'avais connu la neige en hiver, en ville comme &#224; la campagne, tombant en gros flocons des jours et des jours sans rel&#226;che, accompagn&#233;e d'un froid mordant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France je mis de longues ann&#233;es avant de la d&#233;couvrir, dans toute sa splendeur, &#224; la montagne. Gr&#226;ce &#224; mes six semaines de vacances, je pouvais m'octroyer le luxe de partir quelques jours &#224; No&#235;l, et Gus pouvait le faire d'autant plus facilement depuis qu'il &#233;tait enseignant. Ce ne sont pas les stations de sport d'hiver qui nous attiraient, nous les aurions plut&#244;t &#233;vit&#233;es. Il y avait tant de villages dans le Massif central, le Jura, les Vosges, qui n'&#233;taient pas &#233;quip&#233;s de remonte-pentes, mais o&#249; il y avait des petits h&#244;tels confortables et des chemins de promenade &#224; perte de vue. Nous avons commenc&#233; par le Doubs, Mathieu avait &#224; peine dix ans. C'est un choix au hasard qui nous emmena &#224; Mouthe, le bourg qui bat le record du froid en hiver. Mais quand le soleil brille faisant scintiller la neige givr&#233;e sur les branches, qu'on est v&#234;tu d'un bon anorak et qu'on revient d'une longue marche en for&#234;t, on est tout &#233;tonn&#233; de voir le thermom&#232;tre indiquer moins 35&#176;. Au fil des ann&#233;es nous avons ainsi d&#233;couvert un grand nombre de ces bourgs de montagne ; il ne se passait pas de jour que nous ne fassions entre 20 et 30 km de marche, parfois plus. Et ce qui ne g&#226;te rien, dans ces petits h&#244;tels de province, on y mangeait bien. Cela faisait surtout le bonheur de Gus qui, frugal en temps ordinaire, appr&#233;ciait fort &#224; cette occasion la bonne cuisine et le bon vin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;tais un pi&#232;tre convive, je mangeais peu et ne buvais pas. Comment expliquer ce fait, pensait Gus, si ce n'est par un regrettable manque de &#034;traditions fran&#231;aises&#034; ? En quoi il se trompait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout le monde sait que les &#233;trangers appr&#233;cient &#034;la bonne bouffe&#034;, exemple mon gentil coll&#232;gue anglais Jeremy, qui &#224; peine arriv&#233; &#224; Paris s'empressa d'acheter un guide des bons restaurants. J'&#233;tais simplement &#034;une petite nature&#034;. Mais nous &#233;tions souvent en bonne compagnie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'hiver 77 est le seul dont j'ai des traces dans mes archives, car nous ne prenions jamais de photos. Il en fut autrement cet hiver l&#224; ; nous &#233;tions &#224; Bagnols, dans le Puy-de-D&#244;me, un bourg paisible que nous connaissions d&#233;j&#224;, non loin de la Tour-d'Auvergne. Mathieu, qui avait servi pendant seize mois comme &#034;coop&#233;rant&#034; &#224; Montr&#233;al, venait de rentrer avec Brigitte et leur fille &#226;g&#233;e de quatre mois. Ils d&#233;cid&#232;rent de f&#234;ter ce retour avec deux anciens camarades de classe de Mathieu (et du Court-Circuit), leurs compagnes et leurs enfants, en nous rejoignant pour quelques jours &#224; Bagnols. Quelle joyeuse compagnie, &#224; table ou en promenade sur les petits chemins. Aujourd'hui je peux encore regarder la touchante image de Gus, assis sur une souche dans la neige, et tenant dans ses bras, bien emmitoufl&#233;e, la petite Zo&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il m'arrivait aussi, pour &#034;voler&#034; un peu de libert&#233;, de me faire octroyer un cong&#233; de cure thermale. En revanche je ne manquais jamais un jour par-ci, deux jours par-l&#224;, comme le faisaient la plupart sous divers pr&#233;textes. M&#234;me mes migraines (dites &#034;psycho-somatiques&#034;), un vrai calvaire, se d&#233;clenchaient toujours en fin de semaine. Ma cure, &#224; Plombi&#232;res, consistait &#224; prendre un bain le matin, le reste de la journ&#233;e &#233;tant libre pour la promenade, la lecture, et un peu pour rattraper mon retard dans les cours de russe. L'Unesco offrait &#224; son personnel des cours de langue, trois fois par semaine, de 13 h. &#224; 14 heures. M. Train, notre professeur de russe, &#233;tait un universitaire, disciple de Pierre Pascal. Je n'avais pas la chance, comme certains, de pouvoir &#233;tudier mes cours au bureau, ni non plus &#224; la maison, o&#249; j'avais d'autres pr&#233;occupations. Restait le quart d'heure du matin, le temps de descendre &#224; pied jusqu'au m&#233;tro ; en marchant je r&#233;citais &#224; voix basse, mais en y mettant le ton, des vers de Pouchkine, ou de Lermontov. J'en &#233;tais arriv&#233;e &#224; ce que notre r&#233;p&#233;titrice, Mme V&#233;rachaguine, m'assure que je pourrais me produire dans un r&#233;cital ! Il est vrai que pour les &#034;r&#034; j'avais tout &#224; fait l'accent. J'aimais cette langue ; car mis &#224; part les &#034;r&#233;f&#233;rences historiques&#034; (beaucoup de gens n'&#233;tudiaient-ils pas le fran&#231;ais pour les m&#234;mes raisons), sa sonorit&#233; ne le c&#233;dait en beaut&#233; (&#224; mes oreilles) qu'au fran&#231;ais, si on peut se permettre ce genre de comparaison. H&#233;las, je n'allai pas assez loin dans l'&#233;tude, et il ne m'en reste plus aujourd'hui que quelques notions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour tester nos connaissances, M. Train convoqua une fin de trimestre tous ses &#233;l&#232;ves &#224; un &#034;examen blanc&#034;. Mon &#034;chef hi&#233;rarchique&#034;, une femme qui suivait aussi les cours de russe, mais &#224; un niveau sup&#233;rieur, y participait. Le prof nous proposa une version (un th&#232;me aurait pr&#233;sent&#233; plus de difficult&#233;s) ; c'&#233;tait un texte de Dosto&#239;evsky, extrait, me semble-t-il, des Souvenirs de la Maison des Morts. Avec des mots que je ne connaissais pas, mais dont je devinais le sens d'apr&#232;s le contexte, ma traduction me valut un 16, note sup&#233;rieure d'un point &#224; celle de ma &#034;patronne&#034;. A la cafeteria, devant une tasse de caf&#233;, nous plaisantions tous au sujet de cet exercice scolaire... sauf Pierrette. Si malgr&#233; des conditions de travail privil&#233;gi&#233;es, j'en &#233;tais arriv&#233;e, au bout de vingt ans de carri&#232;re (ou de gal&#232;re) &#224; un point de saturation, Pierrette y &#233;tait pour quelque chose ; journaliste de m&#233;tier, comp&#233;tente sur le plan professionnel, elle avait un caract&#232;re ex&#233;crable et comme tous les &#034;chefs&#034; investis d'un pouvoir, elle s'entendait &#224; rendre la vie p&#233;nible &#224; tous les sans-grades, et m&#234;me aux autres. Je demandai donc, en 1974, un cong&#233; sabbatique (sans solde) pr&#233;vu dans les statuts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; The reds under the beds &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce fut l'occasion d'un s&#233;jour de deux mois en Angleterre. Je ne pouvais mieux choisir, car &#224; la m&#234;me &#233;poque le gouvernement conservateur de M. Edward Heath venait de tomber &#224; la suite d'une gr&#232;ve des mineurs, et les &#233;lections battaient leur plein. A Brighton, une agglom&#233;ration de quelque 150.000 habitants qui est &#224; la fois une station baln&#233;aire et une ville avec une grande banlieue industrielle, je plongeai de plein pied dans la politique. Tout d'abord, dans un meeting travailliste. A l'entr&#233;e on distribuait une feuille avec le texte de l'Internationale. Foule populaire, les familles avec leurs enfants. A la tribune, des vieux et des jeunes. On commence par le chant, puis viennent les discours. Une jeune femme, qui se pr&#233;sente comme membre du &#034;Militant&#034;, la fraction de gauche du Labour Party, est tr&#232;s applaudie. A la fin, un vieux &#224; la tribune prend la parole : pour faire peur &#224; la population, dit-il, les conservateurs nous menacent avec &#034;the reds under the beds&#034; (les rouges cach&#233;s sous le lit). Vous allez leur montrer ce que vous en pensez. Et le voil&#224; faisant la qu&#234;te, dans l'hilarit&#233; g&#233;n&#233;rale, avec un pot de chambre peint en rouge. C'est la premi&#232;re fois que je voyais ce style de propagande populaire. J'avais d&#233;j&#224; remarqu&#233; qu'en Angleterre, beaucoup plus qu'en France, on pouvait distinguer les classes sociales, par leurs v&#234;tements et leur allure. Ainsi, le meeting des conservateurs ressemblait presque &#224; une caricature. Tous ces messieurs-dames &#233;taient &#034;middle-class&#034;, des messieurs distingu&#233;s occupaient la tribune, et il ne m'est rien rest&#233; de leurs discours. Les travaillistes sortirent vainqueurs des &#233;lections, et avec un certain Harold Wilson comme premier ministre, men&#232;rent une fois de plus la politique de la bourgeoisie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'assistai aussi &#224; des r&#233;unions de diff&#233;rents groupes trotskistes, car dans ce pays aussi il y en avait au moins trois. Celui du &#034;Militant&#034; &#233;tait int&#233;gr&#233; au Labour party. Le plus influent &#233;tait le SWP (Socialist Workers Party), qui &#233;tait pr&#233;sent dans les quartiers populaires et avait un journal vivant, agr&#233;able &#224; lire. Je fis la connaissance d'un jeune couple de militants qui habitait avec leur b&#233;b&#233; en squatters dans une maison style Regency du secteur chic de la ville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'&#233;poque de nombreux squatters s'&#233;taient install&#233;s dans des maisons inoccup&#233;es, qui avaient besoin d'&#234;tre r&#233;nov&#233;es ; ils subissaient des brimades, par exemple des coupures d'eau &#224; certaines heures, mais on n'osait pas utiliser contre eux la m&#233;thode forte. La plus grande pagaille r&#233;gnait chez mes jeunes camarades, dont l'accueil &#233;tait chaleureux. Un autre couple de militants, des vieux, logeait dans les m&#234;mes conditions. En leur rendant visite, je trouvai le comportement de la femme plut&#244;t &#034;loufoque&#034;. D&#233;cid&#233;ment, apr&#232;s Maisie Desmond, il me fallait conclure que le terreau anglais &#233;tait propice aux personnages bizarres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En mars 1984, dix ans apr&#232;s la gr&#232;ve des mineurs qui avait fait tomber le conservateur Heath, 180.000 mineurs dans tout le Royaume Uni entraient &#224; nouveau en gr&#232;ve contre un plan de fermeture des puits. Malgr&#233; les privations et les affrontements avec la police, les mineurs vaillamment soutenus par les femmes, ont tenu un an avant de baisser pavillon devant le gouvernement de Mme Thatcher. Une d&#233;l&#233;gation de mineurs &#233;tait alors venue &#224; la f&#234;te de Pentec&#244;te de L.O. ; ils furent re&#231;us tr&#232;s discr&#232;tement par nos &#034;internationalistes&#034;, occup&#233;s &#224; faire leur propre publicit&#233;, et nous ne f&#251;mes que quelques dizaines &#224; assister au forum tenu par les mineurs et &#224; leur verser un soutien. Aux vacances de l'&#233;t&#233; 85, la gr&#232;ve &#233;tant finie, nous sommes all&#233;s au Pays de Galles et dans le Yorkshire. Tout &#233;tait rentr&#233; dans l'ordre, les rues d&#233;sertes, ambiance morne dans les pubs, un paysage de corons pauvres, par-ci par-l&#224; un mouton paissait l'herbe dans le jardinet devant la maison. Dans un h&#244;tel bon march&#233;, la patronne me dit que les choses vont mal parce que les ouvriers n'aiment pas travailler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;j&#224; lors de mon s&#233;jour &#224; Brighton, o&#249; l'&#233;cole que je fr&#233;quentais m'avait log&#233;e chez un couple de retrait&#233;s, ma logeuse m'expliquait que les ouvriers &#233;taient des paresseux. Mais qui a construit ici ces belles avenues et vos confortables maisons ? lui demandai-je poliment. Pas de r&#233;ponse. Cette vieille dame avec ses pr&#233;jug&#233;s, avait bon c&#339;ur, tous les jours elle remettait au lendemain la d&#233;cision d'abr&#233;ger l'existence de son vieux chien impotent, &#034;to put him to sleep&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les cours de langue &#233;taient suivis par des jeunes gens venant des pays du Moyen-Orient, d'Am&#233;rique latine, d'un peu partout. Malgr&#233; la diff&#233;rence d'&#226;ge ils me parlaient volontiers et je gagnai m&#234;me l'amiti&#233; d'une jeune sud-am&#233;ricaine, Lourdes. Son pr&#233;nom, m'expliqua-t-elle, &#233;tait un hommage &#224; sainte Bernadette et &#224; sa ville miracul&#233;e. Les &#233;l&#232;ves arabes &#233;taient tous fils de familles riches. L'un d'entre eux n'arr&#234;tait pas de bavarder pendant le cours, ce qui g&#234;nait tout le monde, y compris la prof qui n'osait pourtant pas le rappeler &#224; l'ordre. Je finis par demander poliment au bavard de se taire. L'arrogant jeune homme me r&#233;pondit avec impertinence, et une escrime verbale s'ensuivit, sans que personne n'intervienne. A partir de ce jour cependant nous e&#251;mes la paix ; je gagnai de plus la sympathie de la prof, qui m'invita chez elle et me fit conna&#238;tre sa m&#232;re et sa fillette. Elle &#233;tait mari&#233;e &#224; un sikh. C'est elle qui me fit d&#233;couvrir la richesse du th&#233;&#226;tre amateur anglais ; nous allions r&#233;guli&#232;rement voir des pi&#232;ces jou&#233;es par des groupes d'amateurs, &#224; Brighton ou dans les environs, &#224; l'universit&#233; du Surrey o&#249; les &#233;tudiants avaient aussi leur groupe de th&#233;&#226;tre. Londres n'&#233;tant qu'&#224; 80 km de Brighton par le train, j'y fis plusieurs fois le voyage. C'est ainsi que j'ai pu voir sur sc&#232;ne la c&#233;l&#232;bre actrice Vanessa Redgrave, membre d'une organisation trotskiste, le RWP (Revolutionary Workers Party).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Londres, o&#249; nous sommes revenus par la suite, il y avait de quoi occuper son temps, ne fut-ce que d'aller faire un tour dans les quartiers populaires, ou de parcourir Charing Cross o&#249; vous &#233;tiez s&#251;r de d&#233;nicher les livres que vous n'aviez pu trouver nulle part ailleurs. La librairie du SWP, dans un quartier nord de la ville, &#233;tait aussi bien fournie. Paddington et son march&#233; aux puces, la City avec ses messieurs &#224; chapeaux-melon, Hyde Park et ses orateurs improvis&#233;s, les quartiers bourgeois de l'ouest, et les quartiers p&#233;riph&#233;riques du peuple avec leur m&#233;lange de races, le cimeti&#232;re d&#233;saffect&#233; de Highgate et la tombe de Marx flanqu&#233;e d'un abominable buste d'architecture stalinienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;volution des &#339;illets&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ann&#233;e de &#034;l'alternance&#034; pacifique en Angleterre, 1974 fut celle du coup d'Etat qui au Portugal mit fin &#224; quarante ans de dictature sur le mod&#232;le fasciste, ce qu'on appelait le salazarisme. Des officiers de l'arm&#233;e enlis&#233;e depuis des ann&#233;es dans une guerre coloniale en Afrique (Angola, Mozambique), s'empar&#232;rent de l'appareil d'Etat qui tomba comme une pomme pourrie au signal d'une chanson diffus&#233;e par la radio de Lisbonne le 25 avril &#224; minuit. &#034;Grandola, villa morena, terra de fraternidade&#034; fut par la suite chant&#233;e et fredonn&#233;e sans cesse, tout le monde connaissait cette chanson forte, entr&#233;e dans l'histoire. Son auteur, Jos&#233; Afonso, en a compos&#233; bien d'autres, tout aussi fortes et belles, grav&#233;es sur des disques que j'ai conserv&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le coup d'Etat fut le d&#233;clic qui souleva un vent de r&#233;volte de tout le peuple contre l'ancien &#233;tat de choses. Accueillis avec des &#339;illets, soldats et officiers arboraient tous ce signe de ralliement : ce fut donc &#034;la r&#233;volution des &#339;illets&#034;. Son premier acte fut d'ouvrir les prisons et de l&#233;galiser les organisations ouvri&#232;res, partis, syndicats, journaux. D&#232;s l'&#233;t&#233; suivant la destination de nos vacances s'imposait : direction Lisbonne. Nous travers&#226;mes l'Espagne assoupie dans une morne attente : les jours de Franco et du franquisme &#233;taient compt&#233;s. En fin d'apr&#232;s-midi non loin de la fronti&#232;re, &#224; Badajos, dans un caf&#233; les ouvriers commentent un match quelconque. Quand nous arrivons de l'autre c&#244;t&#233;, &#224; Evora, il fait nuit. Tour de magie : les fen&#234;tres sont &#233;clair&#233;es, les gens d&#233;ambulent, des affiches sont placard&#233;es dans la rue, des voix fortes nous arrivent d'une maison aux fen&#234;tres ouvertes o&#249; se tient sans doute une r&#233;union. Comment est-ce possible, &#224; quelques kilom&#232;tres de distance, d'un c&#244;t&#233; les t&#233;n&#232;bres, le silence, de l'autre tout d'un coup la lumi&#232;re, la rumeur, la vie : ici le peuple a pris la parole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous arrivons le lendemain &#224; Lisbonne ; premier objectif, trouver un h&#244;tel pour la nuit. Ce sera chose facile, les h&#244;tels sont vides, les r&#233;volutions effraient les touristes. J'ai h&#226;te de m'arr&#234;ter, car j'ai mal aux pieds et je boite. Soudain, &#224; un tournant de rue, surgit une manif drapeaux rouges au vent, en t&#234;te des soldats en uniforme criant des slogans. L'h&#244;tel peut attendre, nous nous joignons aussit&#244;t &#224; eux, nous marchons avec entrain jusqu'&#224; ce que le cort&#232;ge se disloque. Et quand enfin nous nous remettons en qu&#234;te de l'h&#244;tel, je r&#233;alise que pendant tout ce temps je n'avais plus eu mal aux pieds. Que s'&#233;tait-il pass&#233; ? Quand je disais que nous aussi nous avons nos miracles...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lisbonne n'a plus l'aspect que nous lui avons connu il y a une dizaine d'ann&#233;es, quand la petite bonne en robe noire et tablier blanc, suivait &#224; distance ses ma&#238;tres dans la rue. La ville est d&#233;bordante de vie ; des comit&#233;s de locataires organisent l'installation des mal log&#233;s dans les immeubles vides ; des commissions de contr&#244;le d'ouvriers et d'employ&#233;s sont en place dans beaucoup d'entreprises. Nous en avons un exemple &#224; la banque o&#249; nous allons changer nos francs : des instructions sign&#233;es du comit&#233; d'employ&#233;s sont affich&#233;es. Dans le camping luxueux o&#249; nous sommes install&#233;s, il y a un restaurant et la t&#233;l&#233;vision ; les gens suivent attentivement les interviews et les reportages transmis en direct de la rue, des usines, des assembl&#233;es. Quand un leader consid&#233;r&#233; comme ti&#232;de et conciliant s'exprime, les campeurs vocif&#232;rent : fascista ! Il ne m&#233;rite peut-&#234;tre pas cet opprobre, mais ces gens craignent &#224; juste titre les tergiversations, la trahison, ils veulent aller le plus loin et le plus vite possible. Les enfants leur embo&#238;tent le pas : dans leurs jeux ils poursuivent le voleur en criant &#034;fascista, fascista&#034; ! Jusque tard dans la nuit les locaux des organisations politiques, MFA (Mouvement des forces arm&#233;es), communistes, socialistes, trotskistes, (la droite s'est ab&#238;m&#233;e dans le n&#233;ant), accueillent militants, sympathisants, passants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non loin de Lisbonne, les grands chantiers navals travaillent sous contr&#244;le d'un comit&#233; ouvrier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le midi, &#224; l'heure de la sortie des ateliers, la foule dense qui se d&#233;verse dans la rue est un spectacle qui nous est familier. Mais il y a une diff&#233;rence : nous sommes impressionn&#233;s, et le mot est faible, par l'attitude fi&#232;re de ces gens, leur chemise d'une propret&#233; impeccable, &#224; croire qu'ils sortent d'un salon. En est-il toujours ainsi au Portugal, ou est-ce encore un signe des temps ? Si les touristes habituels sont absents, nous rencontrons quand m&#234;me sur la plage un groupe de jeunes Allemands, assis en rond avec des jeunes Portugais, &#233;changeant questions et r&#233;ponses. Les Allemands ne connaissent visiblement pas le portugais, et r&#233;ciproquement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N'emp&#234;che, ils trouvent les mots pour se comprendre. Dans l'Alentejo, province de latifundia, les propri&#233;taires ont pris la fuite, et les paysans se sont organis&#233;s avec l'appui du MFA en coop&#233;ratives. Dans un village, notre regard toujours aux aguets, un homme vient vers nous : venez avec moi, je vais vous montrer ce que nous avons r&#233;alis&#233; dans notre coop&#233;rative. Je ne me souviens plus d'autre chose que de ce geste, ses explications dans une langue que je ne connaissais pas &#233;taient trop ardues. Nous &#233;tions en &#233;t&#233;, et la v&#233;g&#233;tation luxuriante apportait aussi une note de gaiet&#233; et d'espoir. Je garde aussi un souvenir fort de Portimao, le grand port de p&#234;che : nous avons observ&#233; longuement les p&#234;cheurs au travail, il nous semblait, par leur mani&#232;re de se parler, que chez eux aussi il y avait l'espoir dans un autre avenir. Et leur langue &#233;tait belle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment cet enthousiasme et cette explosion d'&#233;nergie ont-ils pu finir, deux ans seulement apr&#232;s la r&#233;volution des &#339;illets, par la reprise en main compl&#232;te du pays par la bourgeoisie, par le retour des propri&#233;taires fonciers, des anciens politiciens, l'emprisonnement des officiers insurg&#233;s du MFA ? Il faudrait pour le comprendre &#233;tudier de pr&#232;s ces &#233;v&#233;nements. Ce qui est certain, c'est qu'il n'y avait pas eu de prise du pouvoir par les conseils ouvriers, ni de parti r&#233;volutionnaire dirigeant, ni donc, de ce fait, une politique qui aurait pu mener jusqu'au bout la r&#233;volution. Les socialistes avec Mario Soares &#224; leur t&#234;te, majoritaires dans les &#233;lections, firent tout pour que les choses rentrent dans l'ordre, l'ordre des riches contre les pauvres. Il n'y a eu ni guerre civile, ni combats. Fin 1975 le MFA &#233;tait &#233;cart&#233; du pouvoir apr&#232;s la mise en sc&#232;ne d'un putsch.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant ce temps, en Espagne Franco &#233;tait &#224; l'agonie et le r&#233;gime franquiste expirant mettait &#224; mort cinq militants par le garrot. La barbarie de cette ex&#233;cution souleva l'indignation. A L'Unesco, &#224; l'initiative de quelques Espagnols, le personnel &#233;tait appel&#233; &#224; une minute de silence dans le hall. Nous &#233;tions &#224; peine r&#233;unis, nombreux, que l'ordre de dispersion vint de M. le directeur M'Bow, un noir mauritanien qui se targuait de tiers-mondisme. Nous ob&#233;&#238;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Unesco &#233;tait une organisation &#034;neutre&#034;, il ne fallait faire nulle peine &#224; un Etat membre. La m&#234;me attitude n'avait-elle pas d&#233;j&#224; &#233;t&#233; suivie vis-&#224;-vis de la France dans la guerre d'Alg&#233;rie ? Dans les &#034;Informations Unesco&#034; (le service de presse o&#249; j'&#233;tais employ&#233;e), si on parlait souvent, et tant mieux, de l'apartheid, l'Afrique du Sud n'&#233;tant pas membre de l'ONU, la guerre d'Alg&#233;rie n'existait tout simplement pas. Ma patronne ne se g&#234;nait pas de dire qu'elle &#233;crivait ce pour quoi elle &#233;tait pay&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il arrivait souvent que nous nous d&#233;cidions pour un voyage sur un &#034;coup de c&#339;ur&#034;, &#224; la suite d'une lecture, d'un &#233;v&#233;nement, d'une rencontre. C'est ainsi qu'un jour au d&#233;but d'ao&#251;t, apr&#232;s un r&#233;cit de D&#233;d&#233;, nous part&#238;mes au pied lev&#233; pour la Finlande.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre premi&#232;re halte est &#224; Tampere. C'est l&#224; que L&#233;nine, avec perruque et sous une fausse identit&#233;, s'&#233;tait cach&#233; apr&#232;s l'&#233;chec du soul&#232;vement ouvrier de juillet 1917 &#224; Petrograd.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Convaincu que le gouvernement de Kerenski dirigerait la r&#233;pression contre les bolcheviks (Trotski fut emprisonn&#233;), L&#233;nine, conscient de son r&#244;le dans la r&#233;volution, ne voulait pas courir le risque de tomber entre les mains de l'ennemi. En janvier 1919 Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht furent massacr&#233;s par des soudards sous l'autorit&#233; du gouvernement &#034;socialiste&#034; de Ebert et Scheidemann. Nous m&#233;ditons sur ce pass&#233; tout en d&#233;ambulant dans les rues, quand notre attention est attir&#233;e par d'&#233;normes poubelles jaunes, bien propres d'aspect.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La curiosit&#233; me pousse &#224; soulever un couvercle. Eberlu&#233;e, je le repose aussit&#244;t. En guise de d&#233;chets, dans la poubelle il y avait un clochard. Il avait bien de la chance d'&#234;tre en d&#233;mocratie, apparemment on lui fichait la paix. Nous avions lu &#034;Sainte Mis&#232;re&#034; de Sillanp&#228;&#228;, et d'autres romans &#224; contenu social, comme &#034;La faim&#034; de Knut Hamsun ; mais cette sc&#232;ne &#034;de mes yeux vue&#034; je ne l'avais pas rencontr&#233;e dans les livres. Je n'essaierai pas de d&#233;crire les lacs et les for&#234;ts de bouleaux, les Lapons et les rennes, les cr&#233;puscules de minuit, les saunas et les cabanes en bois o&#249; nous nous &#233;clairions &#224; la chandelle. Un couple de Suisses rencontr&#233; en route nous confiait leur ind&#233;cision &#224; rentrer : &#034;nous sommes envo&#251;t&#233;s&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les premiers jours de septembre 1976 nous nous trouvions &#224; Audierne. La ville et toutes les routes des environs &#233;taient couvertes d'inscriptions et d'affiches de protestation : les Bretons, avec le soutien d'&#233;cologistes et de gauchistes d'ici et d'ailleurs, &#233;taient en pleine campagne contre la construction d'une centrale nucl&#233;aire. Le gouvernement et l'EDF durent renoncer &#224; leur projet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; Audierne que nous avons appris, en t&#233;l&#233;phonant &#224; Paris, que Barta venait de d&#233;c&#233;der, alors qu'il passait avec sa femme et sa fille des vacances en Espagne. Il avait 62 ans. Il y avait tant d'ann&#233;es que nous &#233;tions s&#233;par&#233;s et que nous ne nous voyions pratiquement plus ! Les derniers temps d'ailleurs il vivait &#224; Limoges, au pays d'origine de sa femme. &#034;Rouge&#034;, le journal de la LCR, publia le 21 septembre une courte n&#233;crologie. A la suite, Lutte Ouvri&#232;re sortait &#224; l'usage de ses militants un texte pr&#233;tentieux et indigne, &#034;A propos de la mort de Barta&#034; qui finissait sur ces mots : &#034;...il ne nous para&#238;t pas indispensable de publier une notice n&#233;crologique...&#034; Puis, se ravisant, Lutte Ouvri&#232;re publia quand m&#234;me le 2 octobre, une dizaine de jours apr&#232;s Rouge, une n&#233;crologie aussi &#034;neutre&#034; que possible. D&#233;cid&#233;ment l'honn&#234;te Hardy, comme Macbeth, n'arrivait pas &#224; se d&#233;barrasser du spectre de Barta. Un article parut dans Le Monde, ainsi qu'une lettre de J.P. Boussac, qui avait &#233;t&#233; en relation avec Barta dans les derniers temps de sa vie (1975-1976). Comme quelques autres avant lui, il avait fait le 82 projet d'&#233;crire une histoire de l'U.C. Pour &#234;tre &#034;agr&#233;&#233;&#034;, Jean-Paul avait invoqu&#233; la m&#233;moire de son grand'p&#232;re, combattant des Brigades internationales en Espagne. Il avait eu avec Barta un &#233;change de lettres et plusieurs entretiens enregistr&#233;s sur cassette, documents d&#233;pos&#233;s par la suite aux archives du CERMTRI &#224; Paris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec Mathieu enfant, Barta n'avait pas entretenu des relations suivies. Les rencontres, &#233;pisodiques d'abord, s'espac&#232;rent puis bient&#244;t cess&#232;rent. Mathieu avait dans les 16 ans quand je pris l'initiative d'intervenir pour renouer les liens entre eux. A la mort de Barta, Mathieu se trouvait &#224; Montr&#233;al, comme &#034;coop&#233;rant&#034; dans un service d'informatique : c'est ce qui tenait lieu de service militaire &#224; la fin de son sursis comme &#233;tudiant. L'exp&#233;rience canadienne &#233;tait loin d'&#234;tre banale. Dans cette province du Qu&#233;bec, peupl&#233;e d'&#233;migr&#233;s fran&#231;ais depuis le d&#233;but du 17&#232;me si&#232;cle, devenue colonie anglaise vers la fin du 18&#232;me, c'est seulement entre 1974 et 1977 que le mouvement ind&#233;pendantiste imposa le fran&#231;ais comme langue officielle et professionnelle, &#224; la place de l'anglais. C'&#233;tait dr&#244;le de voir dans les grands magasins les vendeuses anglophones s'effor&#231;ant de s'adresser aux gens en fran&#231;ais. L'&#233;glise catholique, qui pendant des si&#232;cles avait pes&#233; sur la &#034;belle province&#034; comme une chape de plomb, perdit brusquement son emprise. Et comme souvent, apr&#232;s avoir trop endur&#233; on passe d'une extr&#234;me &#224; l'autre, beaucoup de femmes refusaient le mariage et certaines &#233;taient fi&#232;res d'&#234;tre &#034;filles-m&#232;res&#034;. C'&#233;tait l'&#233;poque de F&#233;lix Leclerc et de Gilles Vignault, des chansonniers qui mariaient le folklore &#224; la contestation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous savions qu'un enfant &#233;tait attendu : le 29 ao&#251;t 1977 Zo&#233; naissait. Gus fit aussit&#244;t sa valise et prit l'avion, puis, &#224; la rentr&#233;e scolaire, ce fut mon tour. Je tenais dans les bras un beau b&#233;b&#233;, nourri au sein. La famille &#233;tait confortablement log&#233;e pour un loyer modeste. Par contre Mathieu travaillait toute la journ&#233;e &#224; la lumi&#232;re &#233;lectrique. Pour se prot&#233;ger de l'hiver rigoureux, au centre ville bureaux et boutiques &#233;taient install&#233;s dans les immeubles en soussol. On pouvait parcourir des kilom&#232;tres sans voir le ciel. Brigitte et Mathieu s'&#233;taient facilement fait des amis, au travail ou &#224; l'universit&#233; o&#249; Brigitte suivait des cours. Gr&#226;ce &#224; ces relations on se familiarisait mieux avec la vie du pays. Une jeune femme, de p&#232;re b&#251;cheron, nous racontait que n&#233;e pr&#233;matur&#233;ment dans une famille nombreuse, le four de la cuisini&#232;re servit de couveuse. Mais les choses avaient bien chang&#233; depuis. Un gamin &#224; qui nous offrions un jus d'orange press&#233;, nous en demanda un &#034;vrai&#034;, vers&#233; d'une bouteille &#224; ingr&#233;dients chimiques ; la civilisation avait invers&#233; les valeurs. A la fin de cette ann&#233;e 77 le chapitre canadien &#233;tait clos. La vie, le travail, les soucis reprenaient &#224; Paris. Gus devint &#034;un merveilleux grand-p&#232;re&#034; (c'&#233;tait le titre d'un livre traduit du tch&#232;que que Zo&#233; a relu des dizaines de fois dans sa petite enfance) ; moi je m'appelais d&#233;sormais, pour tout le monde, &#034;m&#233;m&#233;&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'enfance est un monde en soi et c'est un privil&#232;ge de pouvoir l'approcher. Parfois Zo&#233; nous &#233;tait confi&#233;e pour la nuit, le plaisir &#233;tait alors double d'&#233;couter et de lui faire &#233;couter, pour l'endormir, une sonate de Schubert. Et combien il &#233;tait plus dr&#244;le d'&#233;couter les chansons &#034;anars&#034; en compagnie des enfants : Le matin du grand soir, Le m&#233;tingue du m&#233;tropolitain (&#034;le samedi soir apr&#232;s le turbin&#034;), Ils ont les mains blanches (&#034;ils n'ont pas travaill&#233;&#034;), Le conseil de r&#233;vision (&#034;je suis &#224; poil' et cependant je ne suis pas chez ma voisine&#034;) Le triomphe de l'anarchie (&#034;...l'heure est venue, il faut nous r&#233;volter... c'est reculer que d'&#234;tre stationnaire&#034;) et tant et tant d'autres. Il &#233;tait beau le chant de la fourmi rouge : &#034;adieu mes compagnes, j'ai trop travaill&#233;, je quitte la mine pour la libert&#233;&#034; ; h&#233;las le disque a voyag&#233; et s'est perdu, et je ne me souviens pas de son auteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gus po&#232;te Mais la &#034;divine surprise&#034; fut la r&#233;v&#233;lation chez Gus d'un talent po&#233;tique que nous ne lui connaissions pas. Son p&#232;re, qui avait pourtant quitt&#233; l'&#233;cole &#224; douze ans, aimait s'exprimer en vers (ses lettres en t&#233;moignent), faire des calembours et de bons mots. Si son fils a&#238;n&#233; avait h&#233;rit&#233; de ce don, il l'avait bien cach&#233;, ou peut-&#234;tre les pr&#233;occupations de sa jeunesse avaient-elles &#233;t&#233; telles que cette part de sa personnalit&#233; &#233;tait rest&#233;e en sommeil. Gustave Gel&#233;, le p&#232;re, ouvrier tulliste &#224; Calais, militant communiste combatif et cultiv&#233;, mort en 1955 &#224; l'&#226;ge de 50 ans, avait l&#233;gu&#233; au fils non seulement le talent qui &#233;tait rest&#233; si longtemps en friche, mais une magnifique tradition socialiste de droiture et de dignit&#233;, une exigence de culture et de connaissances, qui ont &#233;t&#233; la trame de la vie enti&#232;re de Gus, et de ses efforts pour changer le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;tincelle po&#233;tique chez Gus fut allum&#233;e par les enfants. Mais bient&#244;t tout son entourage alimentait son inspiration ; il d&#233;dia m&#234;me un po&#232;me dr&#244;le &#224; l'instituteur de CM2 de Zo&#233;, M. Martin, qui aimait m&#234;ler l'humour &#224; la p&#233;dagogie. Gus &#233;tait po&#232;te, mais f&#233;ministe aussi, pour imaginer ce conte d&#233;mystifiant la l&#233;gende du P&#232;re No&#235;l ; car le P&#232;re No&#235;l, semble-t-il, faisait faire toute la besogne &#224; la M&#232;re No&#235;l et s'en attribuait le m&#233;rite ! Il offrit le conte &#224; Ya&#235;lle, la fille de Bernadette, une de la &#034;bande des copains&#034;. De tr&#232;s bonne heure Zo&#233; commen&#231;a &#224; faire de la po&#233;sie, et ce furent d&#233;sormais de v&#233;ritables joutes po&#233;tiques. Gus donna un nom de plume &#224; la nouvelle po&#233;tesse : Zo&#233; Hochelaga, le nom indien de Montr&#233;al du temps o&#249; la ville n'&#233;tait qu'un village appartenant aux Iroquois. Cela se traduisait ainsi (un exemple choisi parmi d'autres) : Le vingt-neuf ao&#251;t mille neuf cent soixante-dix-sept la jolie Zo&#239;a, en la ville de Hochelaga que vouliez-vous qu'elle f&#238;t ? qu'elle naquit ! Bient&#244;t ses yeux &#233;tonn&#233;s d&#233;couvrirent la t&#233;l&#233; &#244; rage, &#244; d&#233;sespoir, &#244; trahison ! je ne veux pas, criait-elle, de ce poison t&#233;l&#233;, unique objet de mon ressentiment qui fait mourir lentement mon esprit et mes dons ! je te ha&#239;rai avec raison ! Courage, si le combat n'est pas facile c'est aussi la morale de l'histoire qu'&#224; vaincre sans p&#233;rils on triomphe sans gloire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gus Corneille&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous prenions &#224; c&#339;ur notre nouveau statut. Majorque &#233;tait un lieu de vacances que nous fr&#233;quentions depuis quelques ann&#233;es. Notre amie Fran&#231;oise avait fait l'acquisition d'une maison &#224; San Pedro, un village dans le nord de l'&#238;le. Contrairement aux plages du sud, la c&#244;te ici &#233;tait rocheuse et n'attirait pas la foule des touristes. Il n'y avait presque pas d'h&#244;tels, on s'int&#233;grait &#224; la vie du village. Sous un soleil sans &#233;clipse on pouvait aussi bien paresser sur une chaise longue avec un livre, se promener sur de petits chemins, ou se baigner dans la mer. Le temps ou les Espagnoles entraient dans l'eau tout habill&#233;es &#233;tait bien r&#233;volu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens d'un &#233;t&#233; o&#249; nous avions avec nous &#224; San Pedro, Zo&#233;, neuf ans, et Laetitia, huit ans et demi, la fille de nos amis de Dunkerque. Comment faire des vers si on ne trouve pas de rimes ? Je rassurai Laetitia : on peut aussi &#233;crire de la po&#233;sie en vers blancs. Elle s'int&#233;gra ainsi au club des po&#232;tes et trouva, avec le temps, des rimes. Les filles me d&#233;cern&#232;rent un certificat, sign&#233; en due forme, de laveuse &#233;m&#233;rite de vaisselle (je garde pr&#233;cieusement cet authentique dipl&#244;me). Gus &#233;tait le cuisinier, sous le nom de &#034;Boguse&#034;, et les filles se chargeaient de mettre artistiquement la table.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gus aimait f&#234;ter son anniversaire. C'&#233;tait la Toussaint, un jour f&#233;ri&#233;, pr&#233;cisait-il, pas le jour des morts, malgr&#233; les chrysanth&#232;mes que les gens d&#233;posaient sur les tombes. Pourtant quand il est n&#233;, le 1&#176; novembre 1927, Gus y avait &#233;chapp&#233; de peu. L'accouchement de la m&#232;re, long et &#233;puisant, n'aboutissait pas et la sage-femme finit par c&#233;der sa place au m&#233;decin ; il r&#233;ussit &#224; extraire au forceps le b&#233;b&#233;, le nouveau-n&#233; cria, et le p&#232;re s'est &#233;cri&#233; : &#034;tiens, il n'est pas mort celui-l&#224; !&#034; Ce fils, l'a&#238;n&#233; de trois, devint son pr&#233;f&#233;r&#233;, marchant dans les pas de son p&#232;re, prol&#233;taire et communiste. On appr&#233;ciait la bonne humeur de Gus &#224; l'occasion de cette &#034;f&#234;te&#034;, plut&#244;t intime. Mais un 1&#176; novembre, quand pour ses 47 ans Brigitte lui offrit un chaton, il se mit en col&#232;re, car il ne voulait pas d'animal domestique. Cependant cela me permit d'&#234;tre t&#233;moin d'une relation rare entre cet homme et l'animal. Pendant les neuf ann&#233;es de sa vie, Poussinet nous a accompagn&#233;s dans nos randonn&#233;es, sur les petits chemins, en for&#234;t, dans les dunes, sans jamais &#234;tre tenue en laisse, jouissant d'une grande libert&#233;, r&#233;pondant &#224; notre appel, dialoguant m&#234;me avec Gus : le chat avait son langage qui exprimait des reproches, des interrogations, du plaisir, de la complicit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les ann&#233;es 70 : Longwy, Le Creusot, Dunkerque L'&#233;crivain Jean-Pierre Chabrol dit dans un de ses textes : &#034;il y a ceux qui ont quelque chose &#224; dire mais ne savent pas le dire, et ceux qui n'ont rien &#224; dire mais savent si bien le dire&#034;. C'est vrai en temps ordinaire. Cependant, les ann&#233;es 70 ont fait exception &#224; la r&#232;gle. Le 1&#176; mai 74 le PC et le PS avaient annul&#233; le cort&#232;ge traditionnel pour cause d'&#233;lections ; mais 25.000 manifestants d'extr&#234;me-gauche se retrouvaient dans la rue. Le 1&#176; mai 76 le service d'ordre de la CGT emp&#234;chait un groupe de la &#034;Coordination femmes&#034; d'int&#233;grer le cort&#232;ge : mais les femmes se firent entendre bruyamment. Le 1&#176; mai 77 quelque deux cents soldats en uniforme d&#233;filaient masqu&#233;s ; depuis 1975 des militants animaient un &#034;Journal du Comit&#233; anti- militariste&#034;. En novembre 77 un collectif qui signait &#034;groupe Adret&#034; faisait la d&#233;monstration scientifique du g&#226;chis capitaliste, dans un opuscule intitul&#233; &#034;Travailler deux heures par jour&#034; : temps suffisant dans une soci&#233;t&#233; &#233;quilibr&#233;e, sans parasitisme et sans exploitation. Cent ans plus t&#244;t, d&#233;j&#224;, dans son c&#233;l&#232;bre pamphlet &#034;le Droit &#224; la paresse&#034;, Lafargue limitait &#224; trois heures la journ&#233;e de travail et d&#233;non&#231;ait le m&#234;me g&#226;chis. On comptait, en ce mois de Novembre 77, 1.500.000 ch&#244;meurs, et la &#034;crise &#233;conomique&#034; s'amplifiait de jour en jour. La sid&#233;rurgie &#233;tait mal en point. Alors que d'un c&#244;t&#233; les patrons encaissaient de l'Etat des milliards de subventions, de l'autre ils licenciaient en masse les ouvriers. Le bassin lorrain &#233;tait particuli&#232;rement touch&#233;. En 1978 les militants de la CFDT cr&#233;ent &#224; Longwy une station de radio &#034;SOS emploi&#034;. Telle &#233;tait sa popularit&#233; qu'une tentative des CRS pour d&#233;manteler la station &#233;choua. Devant le succ&#232;s de cette initiative, la CGT cr&#233;a de son c&#244;t&#233; &#034;Lorraine C&#339;ur d'Acier&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bernadette, syndiqu&#233;e CFDT &#224; l'EDF, organisa notre voyage &#224; Longwy. Hier encore centre sid&#233;rurgique, la ville, aux murs couverts d'affiches, avait un aspect sinistr&#233;. Ce n'est pas un hasard si le militant qui nous accueillit portait un nom italien, Bernardini. La randonn&#233;e que nous f&#238;mes par la suite nous r&#233;v&#233;la la forte implantation de l'immigration ouvri&#232;re italienne dans toute la r&#233;gion. La population &#233;tait tr&#232;s accueillante, les ouvriers ne demandaient qu'&#224; parler, &#224; faire conna&#238;tre l'existence qui leur &#233;tait faite. Les &#233;missions des deux nouvelles radios &#233;taient publiques. Nous nous rendions &#224; ces s&#233;ances o&#249; tout le monde prenait la parole. Je me souviens d'un jour o&#249; &#224; Lorraine C&#339;ur d'Acier il y avait beaucoup de monde. Une jeune fille d'une quinzaine d'ann&#233;es nous aborde : elle nous explique le r&#244;le de la radio, l'inqui&#233;tude des ouvriers, les raisons de les soutenir. Que n'avais-je le r&#233;flexe du journaliste ! j'aurais enregistr&#233; ses paroles, pris une photo qui m'aurait rappel&#233; pour toujours ce visage. Nous &#233;tions m&#234;l&#233;s &#224; la foule, avides de suivre ses r&#233;actions et guettant les rebondissements de l'action.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec son savoir-faire en la mati&#232;re la CGT prit le monopole de &#034;Lorraine C&#339;ur d'Acier&#034; et emp&#234;cha progressivement toute libert&#233; d'expression. Au local de la CFDT les discussions &#233;taient anim&#233;es. Une militante proposa de nous faire visiter le quartier qui avait &#233;t&#233; construit pour loger les ouvriers immigr&#233;s maghr&#233;bins. Maintenant qu'on licenciait en masse, on leur offrait une modeste somme de d&#233;part pour qu'ils retournent dans leur pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vers la m&#234;me &#233;poque nous avons fait une tourn&#233;e au Creusot, avec une &#233;quipe de la &#034;bande des copains&#034;. Visite obligatoire &#224; l'Ecomus&#233;e qui retrace l'histoire du r&#232;gne de la dynastie des Schneider sur la vie, du berceau au tombeau, des travailleurs de la r&#233;gion. Une histoire pr&#233;sent&#233;e davantage sous les couleurs de la &#034;bienfaisance&#034;, du paternalisme, et tr&#232;s peu sous celles des luttes ouvri&#232;res. Ici aussi les probl&#232;mes du ch&#244;mage et de la reconversion vers l'industrie des cuves nucl&#233;aires pour le baron Empain, &#233;taient &#224; l'ordre du jour. Nous &#233;tions log&#233;s dans un foyer ouvrier de la Sonacotra &#224; Montceau-les-Mines. Les chambres &#233;taient propres, mais d'une telle exigu&#239;t&#233; qu'il y avait tout juste la place pour le lit, une table, une chaise et un petit placard. Nous mangions &#224; la cantine du foyer, mal ; j'ai vu des r&#233;sidents prendre deux ou trois yaourts &#224; la place du plat principal. Au moment de quitter les lieux, poliment je fis part au &#034;g&#233;rant&#034; de mes observations. Et que croyez-vous qu'il me r&#233;pondit ? Que nous n'&#233;tions pas dans un h&#244;tel trois &#233;toiles ! Il re&#231;ut en r&#233;ponse une bonne douche froide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une inspiration de tribun (que je n'ai pas d'ordinaire) me fit trouver les mots pour le remettre &#224; sa place de valet et d&#233;noncer le syst&#232;me. Des ouvriers attir&#233;s par l'algarade nous entouraient, et j'eus la satisfaction au moment de partir de voir l'un d'eux, un nord-africain, me sourire comme pour me dire : c'est la v&#233;rit&#233;, bien parl&#233; ! L'histoire fit encore des bulles, puisque Bernadette re&#231;ut une lettre de sa correspondante de l'&#233;comus&#233;e pour lui reprocher notre ingratitude. C'est facile de dire que les ouvriers ne doivent pas courber l'&#233;chine ; encore faut-il qu'ils soient dans des conditions o&#249; leur solidarit&#233;, la confiance en eux-m&#234;mes leur permettent de r&#233;agir. Et l&#224; encore il faut un porte-parole, qui puisse dire tout haut ce que tout le monde pense.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la s&#233;rie de nos p&#233;r&#233;grinations, c'est notre s&#233;jour &#224; Dunkerque qui nous apporta le plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant plusieurs ann&#233;es des conflits durs avaient oppos&#233; au patronat les quelque 10.000 ouvriers qui travaillaient &#224; l'&#233;poque &#224; Usinor. Non seulement les conditions de travail &#233;taient p&#233;nibles dans cet enfer d'acier, avec de nombreux accidents graves et m&#234;me mortels, mais l'avant-garde ouvri&#232;re &#233;tait consciente aussi que la politique de licenciements men&#233;e ailleurs se retournerait un jour contre eux. &#034;On tue Denain, on tue Longwy, on tue Louvroil pour construire deux coul&#233;es continues &#224; Usinor-Dunkerque et &#224; Fos s/mer&#034; devait nous expliquer un aci&#233;riste. A plusieurs reprises les sid&#233;rurgistes &#233;taient descendus &#224; Paris pour manifester. A Usinor une &#233;quipe d'ouvriers combatifs venait de d&#233;missionner de la CGT apr&#232;s un conflit avec les &#034;chefs&#034;, et avait adh&#233;r&#233; &#224; la CFDT. Ils avaient d'abord d&#233;battu de l'opportunit&#233; de constituer un syndicat &#224; la base. Mais ils ne devaient se r&#233;soudre &#224; cette d&#233;marche que quelque temps plus tard, apr&#232;s s'&#234;tre heurt&#233;s &#224; la m&#234;me bureaucratie obtuse, cette fois &#224; la CFDT.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arriv&#233;s &#224; une quinzaine, avec des jeunes du CET, nous f&#251;mes log&#233;s dans un foyer tr&#232;s convenable. Une visite de l'usine fut organis&#233;e &#224; notre intention. Spectacle impressionnant, pour les jeunes et pour nous-m&#234;mes, les coul&#233;es du m&#233;tal en fusion, le bruit et la chaleur, le danger. Les ouvriers de &#034;l'opposition&#034; nous invit&#232;rent &#224; un d&#233;bat o&#249; ils nous expliqu&#232;rent la situation et les probl&#232;mes du moment. Gus, qui avait son exp&#233;rience de Renault, intervenait souvent pour poser des questions ou faire des observations, ce qui rendait plus anim&#233; l'expos&#233;, dont j'ai conserv&#233; les notes. Nos h&#244;tes lou&#232;rent un car et nous firent visiter la r&#233;gion industrielle de Dunkerque et le port p&#233;trolier, o&#249; se profilaient &#224; perte de vue les usines de la sid&#233;rurgie, de la chimie, du raffinage. Dans les bistrots, beaucoup de visages basan&#233;s. L&#224; comme ailleurs, beaucoup de main-d'&#339;uvre immigr&#233;e, et pas seulement d'Afrique du nord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un de nos guides, Pierre Suray, un aci&#233;riste tr&#232;s en pointe, &#233;tait un &#034;immigr&#233;&#034; blond des Ardennes, attir&#233; par les offres d'embauche. Des lotissements avaient &#233;t&#233; construits en masse &#224; Grande-Synthe, Petite-Synthe, etc... Quelques ann&#233;es apr&#232;s, les maisons vid&#233;es de leurs habitants ne trouvaient plus preneurs. Nous avons nou&#233; des relations d'amiti&#233; avec des ouvriers dont les id&#233;es &#233;taient tr&#232;s proches des n&#244;tres, et nous sommes retourn&#233;s &#224; plusieurs reprises &#224; Dunkerque. Mais les licenciements aidant, les gens se sont dispers&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En cette ann&#233;e 79 je voyais enfin approcher le moment o&#249; allaient s'ouvrir devant moi les portes de la libert&#233;... la retraite. Comment allais-je employer ces loisirs, tard retrouv&#233;s, mais ne dit-on pas qu'il n'est jamais trop tard pour bien faire ? Gus penchait pour un engagement aux c&#244;t&#233;s des &#233;cologistes. Si ce n'est en France, du moins au niveau international, c'&#233;taient eux qui menaient des actions contre le saccage de la plan&#232;te. En Allemagne le mouvement prenait de l'ampleur. Une de leurs affiches pastichait avec humour le po&#232;me tr&#232;s populaire de Heine, la Lorelei (devenu &#034;anonyme&#034; sous le r&#232;gne nazi) ; ce qui donnait ceci : &#034;Ich weiss nicht was soll es bedeuten dass ich so traurig bin, der Rhein so sauber vor Zeiten, jetzt stinkt er zum Himmel s'ist schlimm.&#034; (Litt&#233;ralement : comment dire ma tristesse, le Rhin si propre jadis, maintenant il empeste jusqu'au ciel, c'est grave). En France, Bombard, Cousteau, Ren&#233; Dumont (&#034;l'Afrique est mal partie&#034;), les anti-nucl&#233;aires, s'exprimaient de fa&#231;on plus percutante que les politiciens dits de gauche, mais ils n'avaient pas d'impact politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant je ne me sentais pas d'affinit&#233; avec les &#233;cologistes. En attendant j'essayais de mettre &#224; profit mes derniers jours dans le &#034;bocal&#034;. L'Unesco disposait d'une biblioth&#232;que de documentation, avec des dictionnaires, des encyclop&#233;dies et des ouvrages de r&#233;f&#233;rence de nombreux pays. Qui cherche trouve, dit le proverbe. Je remarquai dans un fichier le titre d'un ouvrage anglais, consacr&#233; &#224; la vie d'Eleanor Marx. L'auteur &#233;tait une femme, Yvonne Kapp.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Unesco pouvant obtenir les ouvrages en pr&#234;t, je me procurai les trois volumes de ce livre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait un travail remarquable, consacr&#233; tant &#224; la vie de la famille Marx, qu'&#224; la personnalit&#233; si peu connue d'El&#233;anor, la plus jeune des trois filles (n&#233;e en 1855) de Karl et Jenny Marx.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Militante socialiste et f&#233;ministe, elle a jou&#233; un r&#244;le &#233;minent dans le mouvement ouvrier anglais du 19&#232;me si&#232;cle. Il est bien dommage que seul le premier volume (Family life) ait &#233;t&#233; traduit aux Editions sociales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le coup du destin&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En janvier 1980 j'atteignais mes 60 ans. J'avais demand&#233; d'&#234;tre dispens&#233;e du traditionnel cocktail d'adieu, mais on ne m'&#233;couta pas, et pourquoi aurais-je d&#233;rog&#233; &#224; la tradition ? J'ai relu plus d'une fois la lettre que me glissa ce jour-l&#224; Jane, une jeune secr&#233;taire anglaise : &#034;I hope that now you'll have a chance to travel, to read and to enjoy life to the full. You deserve to Claire, I've always admired your patience and open-mindedness and I wish you a very happy future...&#034; (J'esp&#232;re que maintenant tu pourras voyager, lire, profiter pleinement de la vie. Tu le m&#233;rites Claire, j'ai toujours admir&#233; ta patience, ton ouverture d'esprit et je te souhaite un avenir heureux). Avais-je m&#233;rit&#233; cette appr&#233;ciation ? J'avais pens&#233; r&#233;unir &#224; cette occasion les jeunes de l'&#233;quipe de Mathieu pour leur raconter &#034;ma vie&#034;. Mais je n'osais pas, je craignais de ne pas &#234;tre &#224; la hauteur. Jeanne, &#224; qui je confiai mes &#233;tats d'&#226;me, me dit en plaisantant &#224; moiti&#233; : tu n'as qu'&#224; leur chanter un bout de &#034;la Grande Capitulation&#034; : &#034;Voil&#224; ce que je me disais dans la fleur de ma jeunesse : toi ma fille t'es pas pareille aux autres... t'as de l'allure et de l'ambition ! Le pinson dans la cour siffle : cause toujours !... Un deux, tout le monde dans le rang : l'homme propose, dieu dispose... Tout &#231;a c'est du flan !&#034; C'&#233;tait la complainte de M&#232;re Courage, tra&#238;nant sa carriole de cantini&#232;re au milieu des malheurs des guerres de religion. Nous aimions le th&#233;&#226;tre de Brecht, &#224; l'&#233;poque ses pi&#232;ces &#233;taient jou&#233;es &#224; Paris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce fut une ann&#233;e fertile en &#233;v&#233;nements, heureux et malheureux. Pour moi elle reste symbolis&#233;e par l'image d'une gravure de D&#252;rer : le Chevalier, la Mort et le Diable. L'ann&#233;e avait pourtant bien commenc&#233;. En m&#234;me temps que je retrouvais ma libert&#233;, Gus pr&#233;parait le concours pour passer du statut de ma&#238;tre auxiliaire &#224; celui de titulaire ; il allait pour cela mettre &#224; profit les vacances de P&#226;ques, que nous devions passer &#224; Fort Mahon. Cette petite station au bord de la Manche, entre la baie d'Authie et la baie de Somme, nous &#233;tait famili&#232;re, car depuis un premier s&#233;jour en 1970, nous y &#233;tions revenus bien des fois &#224; l'occasion d'un week-end ou de courtes vacances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces lieux de vill&#233;giature qui, avec un arri&#232;re-pays plat, s'&#233;grenaient le long du littoral devant une immense plage de sable, n'offraient alors qu'un confort rudimentaire et n'&#233;taient fr&#233;quent&#233;s que par les gens du peuple. En &#233;t&#233; il y avait foule : bruns, roux ou blonds, avec beaucoup d'enfants, ils se ressemblaient tous ; des &#034;clones&#034;, selon l'expression de Lulu, et le surnom leur resta. A l'&#233;t&#233; 39 des militants anglais de l'ILP (Independent Labour Party) avaient tenu un camp d'&#233;t&#233; &#224; Fort-Mahon ; l'&#233;quipe du Court-Circuit y installa quelquefois ses tentes pendant les vacances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre la mer, la plage et les dunes, on faisait ample provision de bon air. Nous descendions toujours au m&#234;me h&#244;tel sans pr&#233;tention et sans &#233;toile. Dans cette r&#233;gion o&#249; le ciel est si changeant - selon un dicton on voit les quatre saisons dans la m&#234;me journ&#233;e - ce mois d'avril 1980 &#233;tait exceptionnellement beau. Faute de place &#224; l'h&#244;tel, la fille du patron nous avait install&#233;s dans un petit appartement inhabit&#233;, qui lui appartenait ; et Gus potassait ses manuels assis au soleil sur le pas de la porte. J'avais toujours &#233;cart&#233; l'id&#233;e d'avoir ici un pied-&#224;-terre, comme Gus l'aurait souhait&#233;. Or justement ce printemps, tout &#224; fait en bord de mer, on mettait les fondations d'un petit immeuble dont les appartements se vendaient sur plan, les prix &#233;taient abordables, et on pourrait contempler de chez soi le vol des mouettes. Les d&#233;s en &#233;taient jet&#233;s. Le p&#233;cule de la retraite aidant, on signa l'achat d'un appartement d'une cinquantaine de m&#232;tres carr&#233;s, au troisi&#232;me et dernier &#233;tage, o&#249; nous allions pouvoir emm&#233;nager dans un an. Mathieu ayant fortement soutenu Gus dans son choix, je ne pus que m'incliner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au mois d'ao&#251;t nous appr&#238;mes que notre amie Jeannette &#233;tait rentr&#233;e du Kenya, o&#249; elle habitait depuis quelques ann&#233;es : Braz, son mari venait de mourir. Jeannette, la s&#339;ur de Marguerite Bongrain, notre ancienne camarade de l'UC, &#233;tait une amie de longue date ; nous avions aussi bien connu Braz, un Indien de la province de Goa, ing&#233;nieur architecte, mais aussi peintre et violoncelliste. Je d&#233;cidai de me rendre aupr&#232;s d'elle. Gus &#233;tait occup&#233; &#224; peindre sa chambre &#224; Vanves ; je lui d&#233;conseillai donc de m'accompagner. Mais chez lui, encore une fois, l'int&#233;r&#234;t c&#233;da le pas au sentiment. Laissant l&#224; peinture et pinceaux, nous voil&#224; &#224; la Tamiserie-Haute, &#224; la lisi&#232;re d'un bois, en pays p&#233;rigourdin. Aupr&#232;s de Jeannette il y avait d&#233;j&#224; sa s&#339;ur Marie-Th&#233;r&#232;se, une religieuse des Petites s&#339;urs de l'Assomption. La chaleur &#233;tait torride. Marchant dans l'herbe, Gus s'aper&#231;ut, bien que n'ayant pas ressenti de douleur, qu'il venait d'&#234;tre piqu&#233; &#224; la cheville par une vip&#232;re. La maison n'avait pas de t&#233;l&#233;phone, et elle &#233;tait loin de toute ferme. Aucune de nous savait conduire. Le temps d'arriver en voiture, par ses propres moyens, chez le m&#233;decin du village et d'&#234;tre transport&#233; par les pompiers &#224; l'h&#244;pital de P&#233;rigueux, Gus avait souffert une h&#233;morragie interne. Il subit trois transfusions de sang et resta environ une semaine &#224; l'h&#244;pital.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gr&#226;ce &#224; Marie-Th&#233;r&#232;se je logeais au foyer des religieuses pr&#232;s de la cath&#233;drale Saint-Front &#224; P&#233;rigueux. Soeur Joseph-Marie, une religieuse &#224; la retraite, me donnait tous les jours un petit m&#233;daillon b&#233;ni &#224; porter au malade. La souffrance, la maladie, le deuil, elle les connaissait. De famille paysanne, elle avait servi, jeune novice, comme infirmi&#232;re dans un h&#244;pital. Son p&#232;re tomba alors gravement malade, mais son engagement ne lui permettait pas de quitter son poste pour aller le voir. Et elle dispensait ses soins &#224; un ivrogne, qui la traitait de putain ! Nous nous en &#233;tions bien tir&#233;s, du moins je le croyais. Mais &#224; peine un mois plus tard Gus tombait malade avec une forte jaunisse. C'&#233;tait le premier sympt&#244;me d'une h&#233;patite virale, l'h&#233;patite C inocul&#233;e par les transfusions. A l'&#233;poque ce virus, non encore identifi&#233;, &#233;tait appel&#233; &#034;non A non B&#034; et la maladie &#233;tait incurable. Apr&#232;s trois mois de repos complet au lit, Gus reprit des forces et nous savions, tacitement, qu'il fallait pour vivre garder l'espoir. Il reprit son travail &#224; l'&#233;cole. Pendant notre s&#233;jour &#224; la Tamiserie nous avions fait la connaissance du P&#232;re Oxarango, un ami des Bongrain qui &#233;tait de passage. Ce pr&#234;tre d&#233;j&#224; &#226;g&#233;, plein d'humour et de sagesse, nous racontait qu'il avait &#233;t&#233; aum&#244;nier en Indochine, o&#249; un grad&#233; incapable de prononcer son nom l'appelait le p&#232;re Oscar. Dans son village il disait la messe en basque. Il nous avait d&#233;crit sous de si jolies couleurs le petit village d'Esteren&#231;uby, non loin de St.Jean-Pied-de-Port, que nous avons saisi la premi&#232;re occasion pour faire une vir&#233;e dans les Pyr&#233;n&#233;es, sur les sentiers de montagne o&#249; paissent les moutons au profil basque et o&#249; guettent les vautours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soul&#232;vement en Pologne Cette m&#234;me ann&#233;e 80, une diversion de taille nous d&#233;tourna de nos soucis et de notre angoisse : la r&#233;volte du prol&#233;tariat polonais et la vague de gr&#232;ves qui s'&#233;tendit &#224; toute la Pologne sous la banni&#232;re de &#034;Solidarnosc&#034; ; sorti de l'ill&#233;galit&#233;, le syndicat compta bient&#244;t dix millions d'adh&#233;rents ! D&#233;j&#224; dix ans auparavant, en d&#233;cembre 1970, des manifestations et des gr&#232;ves ouvri&#232;res avaient &#233;t&#233; r&#233;prim&#233;es sans piti&#233;, et avaient fait na&#238;tre le KOR, organisation d'opposants cr&#233;&#233;e par des intellectuels comme Jacek Kuron, Modzelewki, Adam Michnik, Kolakowski et d'autres. La gr&#232;ve d&#233;marra, comme en 70, aux chantiers navals de Gdansk. Le nouveau leader, l'&#233;lectricien Lech Walesa, encore inconnu au niveau national, gagna son prestige gr&#226;ce &#224; son flair et &#224; son opportunisme. Il avait d'abord accept&#233; la reprise &#224; Gdansk, la direction ayant c&#233;d&#233; sur les revendications. Mais devant la formidable pression des ouvriers des autres secteurs et la combativit&#233; de ceux de Gdansk, il prit la t&#234;te du mouvement qui d&#233;sormais d&#233;passait de loin les revendications de salaires. Dans certains secteurs m&#234;me, les dirigeants syndicaux mettaient en place des comit&#233;s de contr&#244;le de la production et de la distribution. Ce fut le cas &#224; Lodz. A l'occasion d'une r&#233;union organis&#233;e par des militants syndicaux &#224; l'EDF, j'ai pu entendre Zbigniew Kowalewki, un des dirigeants de Lodz ; j'appris plus tard qu'il &#233;tait aussi un militant trotskiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le courant de 1980-81 des d&#233;l&#233;gu&#233;s de Solidarnosc &#233;taient venus &#224; Paris prendre contact avec les syndicats fran&#231;ais. Contrairement &#224; la CGT, ouvertement hostile, la CFDT soutenait activement Solidarnosc. Des camions partaient r&#233;guli&#232;rement leur apporter une aide mat&#233;rielle et technique. C'est ce que faisaient d'ailleurs aussi les catholiques. L'&#233;glise polonaise n'avait jamais subi de pers&#233;cution dure de la part du pouvoir et pouvait ainsi plus facilement se payer le luxe de l'opposition. La bureaucratie au pouvoir faisait des concessions aux cur&#233;s plut&#244;t qu'aux militants ath&#233;es et socialistes, pers&#233;cut&#233;s. La classe ouvri&#232;re n'&#233;tait pas aussi attach&#233;e &#224; l'&#233;glise qu'on voulait bien le dire. Mais les intellectuels, m&#234;me ceux qui n'&#233;taient pas catholiques, accept&#232;rent cette confusion (alors que l'&#233;glise n'avait en rien int&#233;r&#234;t au succ&#232;s du mouvement ouvrier). Venant s'y ajouter la crainte d'une intervention russe, les dirigeants les plus en vue de Solidarnosc h&#233;sit&#232;rent, tergivers&#232;rent, au lieu de conduire le mouvement vers le seul objectif valable, la prise du pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fin de compte c'est donc Jaruzelski (chef du gouvernement et du parti) qui proclama &#034;l'&#233;tat de guerre&#034; en d&#233;cembre 81. Les syndicats furent suspendus, les militants par milliers emprisonn&#233;s, les gr&#232;ves de protestation r&#233;prim&#233;es par l'arm&#233;e. Cette p&#233;riode fut fertile en publications et beaucoup de livres ont paru en France. La revue &#034;L'Alternative&#034; publi&#233;e par Fran&#231;ois Masp&#233;ro, consacrait r&#233;guli&#232;rement &#224; la Pologne des articles, des interviews et des reportages du plus haut int&#233;r&#234;t. Pour nous, aller sur place comme nous l'aurions voulu, et sans doute fait en d'autres temps, n'&#233;tait plus envisageable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France : la grande illusion Pendant ce temps en France on se pr&#233;parait aux &#233;lections pr&#233;sidentielles. Avec Fran&#231;ois Mitterrand, qui avait &#233;t&#233; ministre de l'int&#233;rieur pendant la guerre d'Alg&#233;rie, et s'&#233;tait converti depuis 1971 au socialisme pour reprendre le fonds de commerce d'un PS moribond, on allait battre la droite, depuis plus de vingt ans au pouvoir. Giscard d'Estaing illustrait son fin de r&#232;gne par le &#034;scandale des diamants&#034;, un cadeau offert par l'empereur Bokassa, dictateur cannibale en R&#233;publique centrafricaine et ancien sergent de l'arm&#233;e fran&#231;aise. Parmi les meilleurs humoristes de l'&#233;poque, Desproges et Thierry le Luron pr&#233;sentaient un excellent sketch &#224; la t&#233;l&#233;vision. Interview&#233; par Desproges, dans le r&#244;le du journaliste stupide, le Luron imitant &#224; merveille la voix du Pr&#233;sident, saluait le public : &#034;mesdiams, messieurs, bonsoir&#034;. La libert&#233; de se moquer des &#034;grands&#034; est un privil&#232;ge de la d&#233;mocratie. Coluche, devenu tr&#232;s populaire, avait m&#234;me pr&#233;sent&#233; sa candidature aux &#233;lections pr&#233;sidentielles, soutenu par le Canard Encha&#238;n&#233; et Charlie-Hebdo. Dans les sondages sa cote montait &#224; vue d'&#339;il. Mais c'est ce qui l'amena justement &#224; arr&#234;ter le jeu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mai 81 vit le triomphe de Mitterrand. Le soir de son &#233;lection des dizaines de milliers de gogos en liesse se rassembl&#232;rent place de la Bastille. Se prenant pour Jules C&#233;sar, le pr&#233;sident se fit filmer par toutes les t&#233;l&#233;visions dans une c&#233;r&#233;monie au Panth&#233;on. L'assembl&#233;e nationale (&#233;lue en 78) fut dissoute et les nouvelles &#233;lections aboutirent &#224; un gouvernement socialiste avec la participation (&#233;ph&#233;m&#232;re) de quatre ministres &#034;communistes&#034;. Le peuple attendait un changement. La semaine l&#233;gale de travail fut ramen&#233;e de 40 &#224; 39 heures et le retraite fix&#233;e &#224; 60 ans. Gr&#226;ce &#224; Robert Badinter, nomm&#233; ministre de la justice, le parlement vota une mesure, qui n'&#233;tait d'ailleurs pas forc&#233;ment populaire : l'abolition de la peine de mort. Certaines entreprises et quelques banques furent nationalis&#233;es mais les actionnaires indemnis&#233;s, et les grands patrons continu&#232;rent de toucher des subventions, de sp&#233;culer, de d&#233;localiser, de licencier. Comme le pr&#233;c&#233;dent, le nouveau gouvernement envoya ouvertement en Afrique des militaires et des mercenaires, au Gabon pour soutenir le dictateur Bongo (garant de l'exploitation du bois, du p&#233;trole, de l'uranium, par les banques &#233;trang&#232;res), au Tchad pour aider tant&#244;t l'un tant&#244;t l'autre des chefs de clan en guerre, et en maint autres endroits. Pourtant d&#232;s 1962 Ren&#233; Dumont avait lanc&#233; l'avertissement &#034;L'Afrique noire est mal partie&#034; (titre de son livre). En Nouvelle-Cal&#233;donie la politique colonialiste et les int&#233;r&#234;ts capitalistes amen&#232;rent le gouvernement Rocard &#224; soutenir la guerre que les Caldoches (descendants des colonisateurs) menaient aux Canaques, la population autochtone. Pourtant, le mouvement ind&#233;pendantiste FLNKS (Front de lib&#233;ration nationale kanak et socialiste) se r&#233;clamait du socialisme, et son leader reconnu, Jean-Marie Tchibaou vint &#224; Paris chercher le soutien de ceux qui pr&#233;tendaient se r&#233;clamer des m&#234;mes principes. Mais les troupes fran&#231;aises envoy&#233;es dans l'&#238;le men&#232;rent une guerre sans merci aux Kanaks et tous leurs leaders, l'un apr&#232;s l'autre, furent assassin&#233;s. Tels furent les hauts faits de Mitterrand, et j'en oublie sans doute d'autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s sept ans de r&#232;gne, il fut quand m&#234;me r&#233;&#233;lu en 1988. Mais cinq ans plus tard les &#233;lections l&#233;gislatives donnaient une majorit&#233; &#233;crasante &#224; la droite. Et c'est ainsi que dans le syst&#232;me d&#233;mocratique, le peuple oscille entre blanc bonnet et bonnet blanc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De trois ans plus jeune que moi, Jeanne avait pris sa retraite &#224; 56 ans et s'&#233;tait inscrite &#224; l'universit&#233; pour des &#233;tudes de langue allemande. Elle disait vouloir prendre une revanche sur le sort qui lui avait fait quitter le lyc&#233;e &#224; 15 ans pour rapporter &#224; la maison un salaire. Si le th&#233;&#226;tre de Bertolt Brecht, d&#233;couvert en France seulement dans les ann&#233;es 60, &#233;tait connu, les noms de grands &#233;crivains comme Ernst Toller (suicid&#233; en 1935), Kurt Tucholsky (suicid&#233; en 1939), ou Alfred D&#246;blin &#233;taient ignor&#233;s, comme avait &#233;t&#233; occult&#233;e du reste en France toute la culture allemande d'entre les deux guerres. Je d&#233;couvris ces auteurs en m&#234;me temps que Jeanne qui m'en parlait. Satiriste et r&#233;volutionnaire, Kurt Tucholsky dans &#034;Apprendre &#224; rire sans pleurer&#034; ou &#034;Bonsoir r&#233;volution allemande&#034; tournait en d&#233;rision la soci&#233;t&#233; bourgeoise, exprimait sa haine de la caste militaire, des assassins de Rosa et de Karl. La mont&#233;e du fascisme dans &#034;Berlin Alexanderplatz&#034; d'Alfred D&#246;blin, la trilogie autobiographique de Elias Canetti, ou encore l'inclassable Thomas Bernhard, pourfendeur de l'Autriche bourgeoise, furent parmi nos d&#233;couvertes de l'&#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1981 Jeanne apprit qu'elle &#233;tait atteinte d'un cancer. Apr&#232;s une intense radioth&#233;rapie, elle me demanda de l'accompagner pour un court s&#233;jour de repos dans les C&#233;vennes. A l'unique h&#244;tel de Coubi&#233;rettes, notre village, la cuisine &#233;tait r&#233;gionale et les champignons, cueillis par les clients, accommod&#233;s de cent mani&#232;res. En fin d'apr&#232;s-midi, les hommes se r&#233;unissaient au caf&#233; pour une partie de cartes ; leur conversation se passait en dialecte c&#233;venol, pour nous herm&#233;tique. Nous &#233;tions en octobre. Dans la for&#234;t les arbres &#233;taient rev&#234;tus de toutes les couleurs de l'automne, du jaune au rouge, de l'&#233;carlate au brun ; de la terre montaient les odeurs de champignons et de toutes sortes de plantes dont Jeanne connaissait le nom et l'usage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous marchions sur les chemins d'un bon pas, devisant sur toutes choses, remontant dans le pass&#233;. Jeanne avait 13 ans en 1936, moi j'en avais 16, et ce court &#233;cart d'&#226;ge nous avait laiss&#233; une vision diff&#233;rente du pass&#233;. Elle avait gard&#233; un bon souvenir des faucons rouges (version la&#239;que des scouts) ; moi je lui disais combien j'avais d&#233;test&#233; l'optimisme de commande des staliniens pendant qu'ils assassinaient la r&#233;volution espagnole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ath&#233;e, elle se voulait tol&#233;rante pour la religion. Mais il n'y a pas de religion sans &#233;glise et l'&#233;glise est l'instrument du pouvoir qui nous opprime. Qui mieux que Marx a su d&#233;finir le sens de la religion, sa fonction spirituelle et sociale : &#034;la religion est le soupir de la cr&#233;ature accabl&#233;e, l'&#226;me d'un monde sans c&#339;ur, comme elle est l'esprit d'une existence sans esprit. Elle est l'opium du peuple. ...La critique de la religion est donc particuli&#232;rement la critique de la 91 vall&#233;e de larmes dont la religion est l'aur&#233;ole.&#034; L'ath&#233;isme et l'anti-cl&#233;ricalisme ne nous emp&#234;chaient pas d'admirer la splendeur des cath&#233;drales, et nous en connaissions beaucoup.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Celle de Laon, perch&#233;e sur une butte, au clocher entour&#233; de superbes statues de b&#339;ufs, hommage des artisans aux b&#234;tes de somme qui avaient charri&#233; les pierres de l'&#233;difice. Ou encore la cath&#233;drale de Chartres, sans doute une des plus somptueuses, qui &#233;tait souvent notre but de promenade. Mais quelle rigolade un jour, o&#249; &#233;tant entr&#233;s au moment d'un office, le cur&#233; chantait avec componction (bien s&#251;r devant un micro) : &#034;priez, priez sans cesse, prier c'est la jeunesse, prier c'est le bonheur&#034;... Nous avons souvent repris le refrain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ces ann&#233;es-l&#224;, ayant davantage le temps de lire, je pris l'habitude de noter les titres de mes lectures. Des milliers de livres paraissaient en librairie. &#034;La joie de lire&#034; de Masp&#233;ro avait h&#233;las p&#233;riclit&#233; victime des vols, cette retomb&#233;e frelat&#233;e d'un soi-disant esprit libertaire post 68.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Masp&#233;ro avait &#233;t&#233; un des premiers &#233;diteurs &#224; publier en plusieurs volumes la correspondance de Rosa Luxembourg.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi les nombreux auteurs sovi&#233;tiques publi&#233;s et qu'on appelait &#034;dissidents&#034; parce qu'interdits chez eux, il y avait Soljenitsyne (n'aurait-il &#233;crit qu'&#034;Une journ&#233;e dans la vie d'Ivan Denissovitch&#034; !) ; mais aussi Vladimir Vo&#239;novitch (Les aventures singuli&#232;res du soldat Tchonkine, dignes de celles que v&#233;cut, sous Fran&#231;ois-Joseph, le Brave soldat Chveik de Karl Hasek), Erofeev, Chalamov, A&#239;tmatov, Sevela (&#034;Arr&#234;tez l'avion je veux descendre&#034;), Natalia Baranska&#239;a, et tant d'autres. Tous ces &#233;crivains utilisaient l'arme de la d&#233;rision. Ils avaient de qui tenir et l'h&#233;ritage &#233;tait de taille : Gogol (le Revizor, les Ames mortes), Tch&#233;khov, Gontcharov (Oblomov !), etc... A l'exemple du traditionnel humour juif, les Sovi&#233;tiques aussi savaient qu'il valait mieux rire de ses malheurs pour ne pas avoir &#224; en pleurer. Ainsi cette devinette : &#034;De quelle nationalit&#233; &#233;taient Adam et Eve ? - Sovi&#233;tiques. Parce qu'ils vivaient nus, n'avaient qu'une pomme &#224; se partager, et qu'ils se croyaient au paradis.&#034; (L'Arme du rire, &#233;d. Ramsay, 1979). Cependant il me semble qu'une mention particuli&#232;re revient &#224; Vassili Grossman pour son chef-d'&#339;uvre &#034;Vie et destin&#034;, qui doit tenir sans conteste dans l'histoire une place &#233;gale &#224; &#034;Guerre et paix&#034; de Tolsto&#239;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les ann&#233;es de &#034;prosp&#233;rit&#233;&#034; les &#233;diteurs, des plus grands aux plus modestes, rivalisaient d'imagination dans les publications de toute sorte. Aujourd'hui j'ai quelques dizaines de livres &#224; port&#233;e de la main sur des &#233;tag&#232;res. Mais dix fois plus sont rang&#233;s dans des bo&#238;tes en carton.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me reproche souvent leur &#034;rel&#233;gation&#034;, due &#224; mon besoin de vivre dans un espace aussi nu et d&#233;pouill&#233; que possible. Je ne sais comment expliquer ce besoin d'&#034;aust&#233;rit&#233;&#034;, qui remonte loin dans mes jeunes ann&#233;es. Des murs nus, aucune recherche non plus dans les objets d'ameublement, presque tous d'ailleurs fabriqu&#233;s par Gus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour acheter une t&#233;l&#233;vision nous avions attendu que Mathieu termine le lyc&#233;e et c'est chez un cousin de Gus, &#224; Clamart, que nous avons v&#233;cu sur le petit &#233;cran l'exploit de Gagarine dans son spoutnik. Le cousin Tahon s'&#233;tonnait que nous n'ayions pas de t&#233;l&#233;. Mais le plus souvent, quand Gus allait &#224; Clamart, le programme &#233;tait mauvais, et il s'entendait dire : &#034;tu aurais d&#251; venir hier&#034;. On en avait fait un sujet de plaisanterie, dans le genre &#034;demain on rase gratis&#034;. A l'&#233;poque la bo&#238;te magique &#233;tait encore loin d'occuper la place qu'elle tient aujourd'hui. C'est plus tard que Fellini, ce magicien de l'image, devait dire &#224; une journaliste du Monde : &#034;la t&#233;l&#233;vision a mutil&#233; notre capacit&#233; de solitude... Encha&#238;n&#233;s par un rituel envahissant, nous fixons un cadre lumineux qui vomit des milliards de choses s'annulant les unes les autres, dans une spirale vertigineuse. ... D&#233;sormais, nous ne pouvons plus attendre de nous, au maximum, qu'une r&#233;action de spectateurs, annihilant toute vell&#233;it&#233; de r&#233;flexion et presque d'&#233;motion.&#034; Mais en d'autres mains la t&#233;l&#233;vision pourrait-elle jouer le m&#234;me r&#244;le qu'en son temps le cin&#233;ma, que le Vieux a appel&#233; le septi&#232;me art ? Combien de fois n'ai-je pleur&#233; ou ri aux larmes dans une salle obscure. Je me souviens d'une s&#233;ance &#224; l'unique cin&#233;ma-th&#233;&#226;tre de Vanves. On y passait en version originale &#034;Ay Carmela&#034;, un admirable film de Carlos Saura qui relate un &#233;pisode de la guerre d'Espagne ; l'h&#233;ro&#239;ne, aux deux sens du mot, est une actrice d'une petite troupe de th&#233;&#226;tre dans les rangs r&#233;publicains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait un apr&#232;s-midi, et &#224; l'initiative sans doute d'un professeur d'espagnol du lyc&#233;e, la salle &#233;tait remplie de jeunes. Quelques rares adultes seulement. Pendant la projection, des jeunes bavardaient entre eux, riaient aussi. Le film d'ailleurs n'&#233;tait pas morose. J'&#233;tais assise &#224; c&#244;t&#233; d'une femme &#226;g&#233;e. Quand la lumi&#232;re revint, elle me dit avec un sourire : j'ai v&#233;cu tout cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'aurais aim&#233; pouvoir lui dire : moi aussi, mais pas d'aussi pr&#232;s...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous nous &#233;tions en fin de compte r&#233;sign&#233;s &#224; la t&#233;l&#233; presque de la m&#234;me fa&#231;on qu'on ne pouvait se passer de t&#233;l&#233;phone (dont j'ai d&#251; pourtant plaider la n&#233;cessit&#233; aupr&#232;s de Gus), il en avait &#233;t&#233; autrement de la radio et de l'&#233;lectrophone. Pour ce dernier il lui fallait ce qu'il y avait de plus parfait. Nous avons achet&#233; un ensemble &#034;haut de gamme&#034; dans un magasin sp&#233;cialis&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel bonheur, &#224; en pleurer d'&#233;motion, d'&#233;couter telle symphonie, tel trio, telle sonate des compositeurs que nous aimions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; On ne peut mentir tout le temps &#224; tout le monde &#187; L'ann&#233;e 82 a &#233;t&#233; marqu&#233;e par un bref voyage &#224; Berlin. Devant nous, grandeur nature, une mise en sc&#232;ne d'un &#233;pisode des guerres de religion moins les massacres, puisqu'on ne tuait que de temps &#224; autre un transfuge qui escaladait &#034;le mur&#034;. Cette grande ville, ancienne capitale de l'Allemagne mais aussi du mouvement ouvrier social-d&#233;mocrate, &#233;tait coup&#233;e en deux et entre les deux se dressait un mur et un no man's land. D&#233;sormais capitale de l'Allemagne de l'est (RDA) sous contr&#244;le russe, la moiti&#233; ouest de la ville restait cependant sous contr&#244;le des alli&#233;s (Am&#233;ricains, Anglais, Fran&#231;ais) ; les Russes &#233;taient d&#233;sormais les ennemis. Pour aller de l'ouest &#224; l'est il fallait franchir la fronti&#232;re, montrer ses papiers, r&#233;pondre aux questions de policiers &#224; la trogne renfrogn&#233;e, et repartir le jour m&#234;me. La ville qui abritait de prestigieux mus&#233;es, aurait pu elle-m&#234;me en &#234;tre un, s'il n'y avait eu les nouveaux immeubles style HLM &#224; la p&#233;riph&#233;rie. Dans une salle de ce vaste mus&#233;e qui abrite les fouilles de Schliemann en Asie mineure, une gardienne, sans que nous l'ayons abord&#233;e, tient &#224; nous expliquer que le peuple vivait aujourd'hui bien mieux que sous l'ancien r&#233;gime. Dans la rue, une femme mendiait discr&#232;tement. Cependant, pas de pauvret&#233; visible, pas de queues devant les magasins. Au restaurant un pianiste joue de la musique d'ambiance, dans la tradition. A l'ouest musique aussi dans une brasserie, mais avec accord&#233;on et chanteuse. Ici des groupes de jeunes font concurrence aux Anglais pour la coupe et la coloration des cheveux. La ville ne manque pas de mus&#233;es modernes, de grands parcs, de belles avenues. Mais dans le m&#233;tro un jeune nous aborde : avez-vous &#233;t&#233; au Kreuzberg ? Non ? Il faut y aller. Nous d&#233;couvrons dans ce quartier un autre Berlin. Celui des squatters dans des immeubles qui n'ont pas encore &#233;t&#233; r&#233;nov&#233;s, des fresques et des inscriptions contestataires sur les murs, et une population bigarr&#233;e, due &#224; l'immigration turque. La plupart des restaurants sont turcs, on y mange bien, et la client&#232;le allemande ne les boude pas. Dans la rue beaucoup de fillettes la t&#234;te couverte d'un foulard, t&#233;moignage de la force des habitudes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce fut notre dernier &#034;vagabondage&#034;. Fin 84, pour la premi&#232;re fois, nous nous r&#233;signons &#224; &#234;tre &#034;pris en charge&#034; dans un voyage organis&#233; par les &#034;Amiti&#233;s franco-chinoises&#034;. Et pendant deux semaines nous allons d&#233;couvrir la Chine, ou plut&#244;t une infime partie de ses merveilles. Bien s&#251;r nous allions voir ce qu'il fallait montrer aux touristes, et rien d'autre. Mais si nous &#233;tions log&#233;s et nourris dans des h&#244;tels confortables pour &#233;trangers, si Canton, Guilin, Kunming et P&#233;kin n'&#233;taient pas toute la Chine, il y avait pourtant de quoi en prendre plein ses yeux et ses oreilles. Une foule dense, des vieux bus bond&#233;s, d'innombrables v&#233;los. Des balayeurs prot&#233;g&#233;s de la poussi&#232;re par un demi-masque. Des crachoirs dispos&#233;s un peu partout, mais les gens n'ont pas tous perdu l'habitude de cracher par terre. Une assez grande uniformit&#233; de v&#234;tements &#034;mao&#034;, pantalons et veste bleu fonc&#233;. Vestige du pass&#233;, quelques vieilles trottinent sur leurs petits pieds qu'on avait band&#233;s dans leur enfance. Une de nos jeunes guides nous dit qu'elle avait &#233;pous&#233; le gar&#231;on de son choix, et pas celui que lui d&#233;signaient ses parents : les temps ont chang&#233;. Mais un &#233;tudiant, faisant lui aussi office de guide, nous explique que le choix des &#233;tudes n'est pas libre. Les &#233;tudiants sont r&#233;partis selon les places disponibles dans telle ou telle universit&#233;. Nos guides nous offrent une halte dans un village, et nous tombons vraiment bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une noce venait d'&#234;tre c&#233;l&#233;br&#233;e, et les villageois r&#233;unis autour des jeunes mari&#233;s f&#234;taient l'&#233;v&#233;nement. Les mari&#233;s en costume mao avaient un ruban rouge &#224; la boutonni&#232;re. L'ambiance &#233;tait joyeuse, on servait aux invit&#233;s un simple verre d'eau chaude, le &#034;th&#233; du pauvre&#034;, et nous e&#251;mes droit au n&#244;tre. Les maisons &#233;taient en terre battue. Un vieux nous demanda de le prendre en photo avec ses petits enfants. Heureusement, pour la premi&#232;re fois nous voyagions avec un appareil de photo. Mais le vieux fut d&#233;&#231;u, car nous n'avions pas le d&#233;veloppement automatique, comme d'autres touristes. Sur les routes nous croisons sans cesse des charrettes et aussi des files d'hommes et de femmes portant des palanches.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A P&#233;kin nous pouvons p&#233;n&#233;trer dans la Cit&#233; interdite, avec ses pagodes, ses jardins, les appartements des concubines, les douves sur lesquelles glissent les patineurs, il y avait de quoi &#233;blouir les plus frustes comme les plus raffin&#233;s. Sur la place Tian An Men une longue file de curieux s'&#233;gr&#232;ne devant la momie de Mao Tse Toung, notre groupe s'empresse de faire la visite. Nous pr&#233;f&#233;rons parcourir les ruelles des quartiers populaires, fl&#226;ner sur les march&#233;s en plein air, o&#249; on trouve de tout y compris chiens et chats &#233;corch&#233;s, et aller ensuite d&#233;jeuner, avec les autres touristes, au &#034;Temple du soleil&#034;. Nous sommes log&#233;s &#224; la p&#233;riph&#233;rie dans un h&#244;tel construit dans les ann&#233;es 50 pour les experts sovi&#233;tiques. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'on les g&#226;tait. Nous avons droit &#224; une chambre &#224; coucher, un cabinet de travail avec t&#233;l&#233;vision, une salle de bains. Le soir, au th&#233;&#226;tre du &#034;Pont du ciel&#034;, le spectacle de danse et de musique est superbe, mais nous mod&#233;rons nos applaudissements, pour ne pas nous d&#233;marquer du public chinois qui manifeste son enthousiasme avec retenue. A l'h&#244;tel nous disposons d'un journal en anglais, le China Daily. On apprenait ainsi qu'en 1984, &#224; P&#233;kin, 17 h&#244;tels de luxe et 80.000 appartements nouveaux avaient &#233;t&#233; construits, mais que la surface moyenne par habitant &#233;tait de 6 m2. La politique de l'Etat, disait le journal, est de transformer l'&#233;conomie rurale auto-suffisante en &#233;conomie de march&#233;. Dans la rue des affiches avec les portraits d'hommes condamn&#233;s &#224; mort pour faits criminels, mais aucune information sur les d&#233;tenus politiques. Wei Jingsheng, le plus connu &#224; l'&#233;tranger, et ses camarades qui en 1979 avaient form&#233; &#034;l'alliance pour les droits de l'homme&#034; et avaient affich&#233; des dazibao (journaux muraux), &#233;taient toujours en prison. Nulle part leurs noms n'&#233;taient mentionn&#233;s. Presque dix ans plus tard une nouvelle explosion de la jeunesse &#233;tudiante et ouvri&#232;re, dont la t&#233;l&#233;vision &#233;trang&#232;re s'est fait le t&#233;moin sur la place Tian An Men, fit de nouvelles victimes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est justement au moment o&#249; se d&#233;roulait cette r&#233;volte &#233;tudiante &#224; P&#233;kin, que le sort nous r&#233;servait notre ultime d&#233;paysement, un voyage &#034;France-URSS&#034; d'une semaine, &#224; Moscou et &#224; L&#233;ningrad. Il n'avait jamais &#233;t&#233; question pour nous de faire un voyage au pays de la terreur stalinienne. Deux ans seulement avant le tournant de la &#034;glasnost&#034;, le caricaturiste Viatcheslav Sysso&#239;ev, qui se cachait pour &#233;chapper &#224; l'asile psychiatrique, &#233;tait arr&#234;t&#233; pour avoir dessin&#233; les bureaucrates avec des t&#234;tes au carr&#233; sans visage. (Masp&#233;ro publia ses dessins, avec une pr&#233;face de Sin&#233;). Mais depuis 1985 Gorbatchev, promu &#224; 54 ans au secr&#233;tariat g&#233;n&#233;ral apr&#232;s les r&#232;gnes brefs et la mort successive d'Andropov et de Tchernenko, se donnait pour mission de r&#233;ussir l&#224; o&#249; Khrouchtchev avait &#233;chou&#233; trente ans plus t&#244;t. Glasnost et perestro&#239;ka furent les deux slogans qu'il lan&#231;a pour sauver le pays de la d&#233;liquescence dans laquelle il s'enfon&#231;ait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Glasnost d'abord : laisser les gens s'exprimer librement, permettre la comp&#233;tition des id&#233;es, pour pouvoir ensuite faire sauter les verrous qui bloquaient l'&#233;conomie, r&#233;tablir la comp&#233;tition du march&#233;. Gorbatchev ne demandait pas au peuple de mettre &#224; bas la bureaucratie, de s'approprier le pouvoir dont il avait &#233;t&#233; spoli&#233;. Il s'adressait &#224; l'occident, demandait l'aide du capital &#233;tranger, de l'imp&#233;rialisme am&#233;ricain en premier. Dans les d&#233;buts, la glasnost suscita un grand &#233;lan surtout parmi les intellectuels, qui pouvaient de nouveau se r&#233;unir ouvertement, tenir des colloques, publier des livres et des journaux. Mais les trente millions de bureaucrates, surtout les plus privil&#233;gi&#233;s, firent &#233;chouer l'entreprise, entra&#238;nant le pays dans le chaos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme devait le d&#233;clarer le &#034;Comit&#233; des nouveaux socialistes de Moscou&#034; en avril 90 : &#034;le march&#233; dans les mains du bureaucrate revient &#224; &#233;changer &#224; un barbare sa massue contre une mitraillette&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand nous sommes arriv&#233;s &#224; Moscou, en juin 89, nous avons d&#233;couvert une ville &#224; l'aspect morne. La pauvret&#233; ne s'&#233;talait pas dans la rue, mais il n'y avait pas abondance dans les magasins. Log&#233;s dans un h&#244;tel pour touristes, nos menus &#233;taient tr&#232;s modestes. Le personnel proposait discr&#232;tement l'&#233;change de devises contre des roubles, offrant un change dix fois sup&#233;rieur &#224; celui fix&#233; par la banque, par exemple 100 roubles contre 10 francs, au lieu de la parit&#233; 100 contre 100. L'absence d'affiches publicitaires dans les rues nous frappe agr&#233;ablement. (Tout le contraire du sentiment amer que nous avons ressenti dans une de nos banlieues, &#224; Malakoff, o&#249; un supermarch&#233; a recouvert impun&#233;ment de sa publicit&#233; hideuse une belle fresque murale, r&#233;alis&#233;e par les enfants d'une &#233;cole). L'immense, et impressionnant, parc d'exposition des r&#233;alisations scientifiques est tr&#232;s visit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Leningrad nous cherchons &#224; retrouver les traces de l'&#233;pop&#233;e de 1917. De l'h&#244;tel Moskva, place Alexandre Nevski, nous prenons le m&#233;tro pour nous rendre au mus&#233;e de la r&#233;volution d'Octobre. A c&#244;t&#233; de nous, un &#233;tudiant nous parle en fran&#231;ais des difficult&#233;s de la vie, rien n'a encore chang&#233; ; sans doute pense-t-il que nous nous faisons des illusions sur le &#034;nouveau&#034; r&#233;gime. Il nous indique la station (marqu&#233;e en lettres cyrilliques) et demande &#224; une personne qui descend au m&#234;me arr&#234;t de nous accompagner jusqu'au mus&#233;e ; ce qui est fait avec une grande gentillesse. Le mus&#233;e, install&#233; au palais Ktechinska&#239;a, est &#233;galement tr&#232;s visit&#233;. Enfin le nom de Trotski est r&#233;tabli aux diff&#233;rentes &#233;tapes de la r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Leningrad est une belle ville aux innombrables palais. Les &#233;glises ne sont pas encore rendues au culte, et dans la cath&#233;drale St. Isaac le guide nous explique que Pierre le Grand fit b&#226;tir cette merveille (et d'autres) au prix de la vie de dizaines de milliers de moujiks serfs, morts &#233;puis&#233;s dans ces murs. On nous fait visiter la forteresse Pierre-et-Paul, et aussi le quartier Narva o&#249; se trouvaient jadis les usines Poutilov, bastion du prol&#233;tariat r&#233;volutionnaire, rebaptis&#233;es usines Kirov. Ni le mus&#233;e de la r&#233;volution, ni la salle de concerts o&#249; fut jou&#233;e dans la ville assi&#233;g&#233;e la symphonie Leningrad de Chostakovitch (signal&#233;e par une plaque &#224; sa m&#233;moire) ne faisaient partie des visites guid&#233;es. Chostakovitch avait compos&#233; et dirig&#233; cette musique dans la ville qui devait subir dans des conditions inhumaines trois ann&#233;es de si&#232;ge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La symphonie Leningrad, d'une puissance et d'une beaut&#233; rares, nous &#233;tait connue avant ce voyage ; Gus avait m&#234;me une sorte de culte pour Chostakovitch, qui nous apparaissait comme un personnage path&#233;tique, &#224; l'&#233;gal de Beethoven.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Certains sont plus &#233;gaux que d'autres &#187; Dans les ann&#233;es 80 Gus avait au coll&#232;ge une vie sociale. J'avais, pour ma part, quelques occupations de &#034;retrait&#233;e&#034;. C'est ainsi que je recevais chaque mercredi la fille de &#034;l'homme de peine&#034; de l'immeuble, une gamine de l'&#226;ge de Zo&#233;, que j'aidais &#224; faire ses devoirs et &#224; prendre go&#251;t &#224; la lecture. Orpheline de m&#232;re, avec un p&#232;re ayant quitt&#233; l'&#233;cole &#224; l'&#226;ge de 12 ans, elle avait beaucoup de difficult&#233;s &#224; raisonner dans l'abstrait. Son sort semblait trac&#233; par ce dessin paru dans le Court-Circuit du 5.12.74 : sous la l&#233;gende &#034;Non, l'&#233;galit&#233; des chances n'existe pas !&#034;, deux jeunes gar&#231;ons c&#244;te &#224; c&#244;te sur le starting bloc ; devant l'un, un ascenseur sur lequel est indiqu&#233; &#034;fils de cadres&#034;, devant l'autre un escalier o&#249; une fl&#232;che indique &#034;fils d'ouvriers&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avions pour voisins de palier un couple de militants PSU, lui ing&#233;nieur, elle anesth&#233;siste &#224; l'h&#244;pital. Avec leurs deux petites filles, ils d&#233;m&#233;nag&#232;rent bient&#244;t dans un pavillon &#224; Ch&#226;tillon-sous-Bagneux. Un jour, au t&#233;l&#233;phone, la jeune femme me raconte avec des larmes dans la voix qu'elle avait d&#233;cid&#233; de mettre ses filles dans une &#233;cole priv&#233;e ; elles prenaient trop de retard &#224; l'&#233;cole publique o&#249; le niveau &#233;tait trop bas. Je repense &#224; cette histoire v&#233;cue, chaque fois que j'entends plaider pour la &#034;libert&#233; de l'enseignement&#034; et des subventions &#224; l'&#233;cole priv&#233;e. Le dicton &#034;on ne pr&#234;te qu'aux riches&#034; devrait se dire &#034;on ne donne qu'aux riches&#034;. L'Etat bourgeois laissait l'&#233;cole la&#239;que se d&#233;labrer et venait en aide &#224; &#034;l'initiative priv&#233;e&#034;, &#224; la satisfaction d'une petite bourgeoisie &#233;litiste. Du temps de la scolarit&#233; de Gus, le lyc&#233;e n'&#233;tait tout simplement pas &#224; la port&#233;e des pauvres. Les jeunes entraient dans la production souvent d&#232;s l'&#226;ge de quinze ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant que Mathieu ne soit d'&#226;ge d'aller au lyc&#233;e, je r&#234;vais pour lui d'un enseignement diversifi&#233;, qui associerait travaux manuels et culture g&#233;n&#233;rale. Si de pareilles &#233;coles avaient exist&#233;, mais elles n'existaient pas, elles auraient permis de former des hommes accomplis. J'ai trouv&#233; dans &#034;l'Id&#233;ologie allemande&#034;, l'ouvrage abandonn&#233; par Marx et Engels &#224; &#034;la critique rongeuse des souris&#034;, cette projection de l'homme &#034;multi-culturel&#034; : &#034;Aussit&#244;t que le travail commence &#224; &#234;tre divis&#233;, chacun a un cercle d&#233;termin&#233; d'activit&#233; qui lui est impos&#233; et dont il ne peut sortir : il est et doit rester chasseur, p&#234;cheur, ou critique s'il ne veut pas perdre ses moyens de subsistance - tandis que dans la soci&#233;t&#233; communiste, o&#249; chacun n'a pas un cercle exclusif d'activit&#233;, mais peut s'entra&#238;ner dans n'importe quelle branche selon son d&#233;sir, la soci&#233;t&#233; r&#232;gle la production g&#233;n&#233;rale et rend ainsi possible pour moi de faire ceci aujourd'hui, cela demain, de chasser le matin, de p&#234;cher l'apr&#232;s-midi, d'&#233;lever du b&#233;tail dans la soir&#233;e et de critiquer apr&#232;s le d&#238;ner, exactement selon mon bon plaisir, sans jamais devenir chasseur, ou p&#234;cheur, ou critique.&#034; Il arrivait aussi qu'on me demande d'&#233;crire l'histoire de l'U.C. Je n'&#233;tais pas &#224; la hauteur d'une telle t&#226;che. Barta de son c&#244;t&#233; avait r&#233;pondu aux questions d'un certain nombre de militants ou d'historiens, Yvan Craipeau et Jacqueline Pluet notamment. Son t&#233;moignage n'est rest&#233; que dans l'interpr&#233;tation que lui ont donn&#233;e ses interlocuteurs dans leurs livres. Mais le hasard devait se frayer encore un autre chemin dans cette recherche du pass&#233;. C'&#233;tait &#224; une f&#234;te de &#034;Lutte Ouvri&#232;re&#034;. Gus et moi cheminions dans une all&#233;e parmi la foule, quand tout d'un coup quelqu'un s'arr&#234;te net devant nous : Louise ! s'exclame l'homme, tu me reconnais ? Non, je ne me souvenais pas de lui. Et pourtant, nous &#233;tions de la m&#234;me &#034;famille&#034; et ne nous &#233;tions pas revus depuis 45 ans. En 1939 Louis Bonnel et moi faisions partie de la tendance du POI qui avait adh&#233;r&#233; au PSOP. Appel&#233; au service militaire, il m'avait confi&#233; la tr&#233;sorerie des JSOP dont il &#233;tait responsable. Et le destin renouait les fils. Gr&#226;ce &#224; Bonnel j'ai fait la connaissance de Paolo. Ce jeune Italien trotskiste, en marge du militantisme commen&#231;ait &#224; se consacrer &#224; la recherche historique. Quand Bonnel me le pr&#233;senta, la r&#233;action de Paolo fut &#224; la fois touchante et dr&#244;le ; telle fut sans doute la r&#233;action des ap&#244;tres devant le Christ redescendu sur terre pour leur laisser son dernier message. &#034;Last but not least&#034;, c'est Bonnel qui me mit en relation avec Richard Moyon ; comme d'autres avant lui il avait quitt&#233; L.O. o&#249; il avait milit&#233; de nombreuses ann&#233;es et fini par avoir le sentiment de vivre, si ce n'est dans un carcan, du moins avec des &#339;ill&#232;res ; c'est ce qui le poussait &#224; vouloir creuser le pass&#233; de cette organisation qui se r&#233;clamait de la tradition &#034;glorieuse&#034; de l'U.C.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire interpr&#233;t&#233;e Et c'est ainsi que par les chemins du hasard, je repris &#224; partir du printemps 86 mon statut de &#034;secr&#233;taire&#034; dans une troisi&#232;me m&#233;tamorphose ; la premi&#232;re avait &#233;t&#233; &#224; l'UC pour la r&#233;volution, la deuxi&#232;me pour &#034;gagner des fafiots en allant au boulot&#034;, la troisi&#232;me enfin comme archiviste de l'histoire. Gus avait, de sa propre initiative, pris les devants. Profitant des facilit&#233;s qui lui &#233;taient offertes au coll&#232;ge, il avait photocopi&#233; tous les documents que nous conservions, journaux, proc&#232;s-verbaux, etc., tri&#233; et photocopi&#233; un &#224; un les articles par sujet, pour en faire des recueils th&#233;matiques. Je ne me rappelle pas ce qui a d&#233;cid&#233; Ramboz &#224; &#233;crire l'histoire de l'U.C. Il avait tir&#233; des conclusions assez n&#233;gatives de notre pass&#233;, et ne poss&#233;dait pas d'archives. Nous lui avons aussit&#244;t remis les collections compl&#232;tes des journaux et je m'attelais &#224; un minutieux travail de classement et de listage de tous nos documents, aussi bien les compte-rendus des r&#233;unions que les tracts ou les bulletins d'usine. Il y en avait pour des mois de travail ; en m&#234;me temps j'essayais de r&#233;concilier sa m&#233;moire avec une vision plus fid&#232;le de l'&#233;poque, h&#233;las sans y avoir vraiment r&#233;ussi. En 1988 Ramboz achevait son travail sous le titre &#034;Contribution &#224; l'histoire de l'Union Communiste (trotskiste) 1940-1950.&#034; Ce texte n'est pas sans m&#233;rite. Cependant, je ne pouvais que d&#233;sapprouver les remarques o&#249; il dit que la &#034;rigidit&#233; doctrinale (de l'UC) frappait sa strat&#233;gie de st&#233;rilit&#233;&#034;, que nous avions &#034;une conception messianique de la classe ouvri&#232;re&#034; ou que &#034;Trotski, champion d'un communisme libertaire, n'en a pas moins r&#233;prim&#233; l'insurrection libertaire de Kronstadt et militaris&#233; l'Arm&#233;e rouge&#034; (il ajouta quand m&#234;me, sur mon insistance, un erratum pour pr&#233;ciser qu'en 1921 Trotski &#034;est membre du gouvernement qui &#233;crase le soul&#232;vement libertaire de Kronstadt, sans participer personnellement &#224; la r&#233;pression&#034;). Ramboz, &#224; qui j'avais fourni les copies des lettres de Barta &#224; Boussac, aurait &#233;t&#233; bien inspir&#233; de m&#233;diter sur ces lignes : &#034;Il faut reconstruire le pass&#233; &#224; partir des probl&#232;mes, de la situation et des buts et espoirs (aussi) des protagonistes au moment historique o&#249; ils agissaient.&#034; (Lettre du 3.5.76). Ramboz appelait &#034;rigidit&#233; doctrinale&#034; l'espoir que nous entretenions dans un changement de soci&#233;t&#233;, &#034;de la nuit de la guerre voir na&#238;tre un jour nouveau&#034;. C'est un proc&#233;d&#233; banal et trop facile de jouer les proph&#232;tes apr&#232;s coup. Et beaucoup plus difficile d'analyser une situation nouvelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 8 novembre 1922, au cinqui&#232;me anniversaire de la r&#233;volution d'octobre, paraissaient dans &#034;l'Humanit&#233;&#034; ces lignes sous la signature d'Anatole France : &#034;N&#233;s dans l'indigence, grandis dans la famine et la guerre, comment les Soviets eussent-ils pu accomplir leur grand dessein et r&#233;aliser la justice int&#233;grale ? Du moins, ils en ont pos&#233; le principe, ils ont jet&#233; les semences qui, si les destins le favorisent, se r&#233;pandront sur la Russie et f&#233;conderont un jour l'Europe.&#034; Mais l'histoire prit un autre cours. Dix-huit ans plus tard, le 12 f&#233;vrier 1940 Trotski r&#233;pondait ainsi &#224; un journaliste qui lui demandait quelle aurait &#233;t&#233; sa politique s'il avait &#233;t&#233; le chef de l'Etat sovi&#233;tique : &#034;Je n'aurais pu &#234;tre le &#034;chef&#034; de l'Etat sovi&#233;tique actuel : seul Staline convient &#224; ce r&#244;le. Ce n'est pas moi personnellement qui ai perdu le pouvoir et ce ne fut pas par hasard, mais parce que la p&#233;riode r&#233;volutionnaire a fait place &#224; une &#233;poque r&#233;actionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s de longs efforts et d'innombrables victimes, les masses, fatigu&#233;es et d&#233;&#231;ues, ont reflu&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'avant-garde a &#233;t&#233; isol&#233;e. Une nouvelle caste privil&#233;gi&#233;e a concentr&#233; le pouvoir entre ses mains et Staline, qui ne jouait auparavant qu'un r&#244;le secondaire, est devenu son chef. La r&#233;action en URSS a progress&#233; parall&#232;lement &#224; la r&#233;action dans le monde.&#034; (Oeuvres compl&#232;tes, tome 23). Rappelons seulement encore cette phrase d'Engels (dans son livre sur Ludwig Feuerbach) : &#034;les hommes font leur histoire, quelque tournure qu'elle prenne, en poursuivant chacun leurs fins propres, consciemment voulues, et ce sont pr&#233;cis&#233;ment les r&#233;sultats de ces nombreuses volont&#233;s dans des sens diff&#233;rents, leurs r&#233;percussions vari&#233;es sur le monde ext&#233;rieur, qui constituent l'histoire.&#034; Le travail de notre nouvel ami Paolo fut par force moins ambitieux. Avec l'aide de Richard, qui r&#233;digea les introductions, il publia sous la forme de deux brochures du Centre d'&#233;tudes Pietro Tresso qu'il dirige, la correspondance de Barta avec Sedova et le Rapport d'organisation de 1943. Instruit par l'exp&#233;rience, Richard s'est attel&#233; &#224; un travail plus en profondeur. Il a r&#233;ussi &#224; faire &#233;diter par la Br&#232;che (imprimerie de la LCR) un premier volume contenant l'int&#233;gralit&#233; des Lutte de Classes d'octobre 1942 &#224; juillet 1945, avec une bonne introduction historique. L.O. a facilit&#233; financi&#232;rement l'entreprise en achetant mille exemplaires. Richard r&#233;ussit aussi &#224; faire publier dans la s&#233;rie des Cahiers L&#233;on Trotski dirig&#233;e par Pierre Brou&#233;, une brochure : Barta et l'Union Communiste pendant la guerre (n&#176;49, juillet 1993). La pr&#233;face de Richard, d'une quarantaine de pages, est un tr&#232;s bon aper&#231;u de l'histoire de l'UC. Il continue son travail de &#034;gal&#233;rien&#034; (&#034;pourquoi t'es tu embarqu&#233; dans cette gal&#232;re ?&#034; &#233;crivait Barta &#224; son jeune correspondant, Jean-Paul Boussac, en janvier 76). Je l'aide dans la mesure de mes moyens, techniquement, et aussi &#034;moralement&#034; ; de la vieille garde il n'en reste plus beaucoup parmi nous. Un deuxi&#232;me volume, avec des textes de l'UC de 1945 &#224; 1947 est pr&#234;t aujourd'hui, en d&#233;cembre 93 (un troisi&#232;me et dernier suivra). Mais j'ai encore fait un saut dans le futur, et il me faut revenir en arri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;H&#233;las, bient&#244;t la maladie qui avait lentement &#233;volu&#233;, commen&#231;a &#224; donner des signes inqui&#233;tants. En plus de la fatigue, Gus avait des difficult&#233;s &#224; respirer, et une longue s&#233;rie d'examens &#233;prouvants avec de brefs s&#233;jours r&#233;p&#233;t&#233;s &#224; l'h&#244;pital devaient assombrir sa vie. Mais nous avions encore un sursis. En 1985 nous d&#233;couvrions le livre d&#233;nonciateur de G&#252;nther Wallraff, &#034;T&#234;te de Turc&#034; publi&#233; par les &#233;ditions de la D&#233;couverte, successeur de Masp&#233;ro.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jusque l&#224; personne n'avait parl&#233; de cet &#233;crivain (n&#233; en 1942), alors qu'il &#233;tait connu en Allemagne depuis les ann&#233;es 60 pour ses actions d'&#233;clat, poursuivi par les tribunaux, menac&#233; de mort par les sbires du patronat ou de la presse v&#233;nale. Muni de faux papiers, d&#233;guis&#233; avec une perruque, des moustaches et des lentilles &#224; la place de ses lunettes, il s'&#233;tait fait embaucher comme ouvrier immigr&#233; turc chez Thyssen. Les conditions de vie et de travail, au m&#233;pris de toute norme de sant&#233; et de s&#233;curit&#233;, faisaient l'objet de son livre T&#234;te de Turc. &#034;Il faut tromper pour ne pas &#234;tre tromp&#233;, enfreindre les r&#232;gles du jeu pour divulguer les r&#232;gles secr&#232;tes de domination&#034;, r&#233;pondait-il &#224; ceux qui s'indignaient de son subterfuge. C'est tout le syst&#232;me de la soci&#233;t&#233; qu'il mettait en cause. &#034;Economie libre de march&#233; : terme ad&#233;quat, car les dirigeants de l'&#233;conomie sont v&#233;ritablement libres, et d'ailleurs presque les seuls &#224; l'&#234;tre dans ce pays : ils ont la libert&#233; de pratiquer l'usure et la fraude, le recel, le vol, l'intoxication, l'oppression... Ils empoisonnent nos fleuves et nos mers, nos malades, nos vieux, nos enfants dans les entrailles de leur m&#232;re, nos loisirs, nos familles, nos illusions, notre facult&#233; de faire confiance, d'aimer et de pleurer.&#034; Pour d&#233;noncer la soci&#233;t&#233; &#034;lib&#233;rale&#034; preuves &#224; l'appui, Wallraff avait successivement rev&#234;tu le r&#244;le d'un conseiller minist&#233;riel n&#233;gociant l'embauche d'unit&#233;s paramilitaires au service des patrons, servi de cobaye comme ouvrier &#233;tranger pour des tests de m&#233;dicaments dangereux, et travaill&#233; comme journaliste &#224; la r&#233;daction du journal &#224; scandales &#034;Bild&#034; du groupe Springer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette presse pourrie faisait la chasse au groupe Fraction Arm&#233;e Rouge les traitant de nazis, alors qu'elle cachait sous une stricte censure le pass&#233; d'ancien officier SS de Hans-Martin Schleyer, grand patron enlev&#233; puis tu&#233; par les terroristes.. (Tous ces militants furent condamn&#233;s &#224; la prison &#224; vie, certains s'y sont suicid&#233;s, ce qui n'a jamais &#233;t&#233; le cas pour les criminels nazis). L'&#233;crivain Heinrich B&#246;ll, qui avait stigmatis&#233; cette presse dans &#034;L'honneur perdu de Katharina Blum&#034; (publi&#233; en 1974) disait qu'il fallait &#034;cr&#233;er une douzaine de Wallraff&#034;. Les syndicats, qui avaient failli &#224; leur t&#226;che, se sentirent enfin oblig&#233;s de le soutenir et publi&#232;rent m&#234;me par tracts certains de ses reportages en usine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la f&#234;te de &#034;Lutte Ouvri&#232;re&#034; de 1986 Alain Brossat, le traducteur fran&#231;ais de &#034;T&#234;te de Turc&#034; pr&#233;senta le livre. Un ouvrier fran&#231;ais, militant de la LCR, parla &#224; cette occasion de son exp&#233;rience de mineur dans la Sarre, mais l'&#233;motion l'emp&#234;cha de finir son expos&#233; : il racontait qu'&#224; sa plus grande honte, les mineurs allemands lavaient le dos de leurs camarades comme c'&#233;tait l'usage, mais refusaient de le faire pour les mineurs turcs ! A l'&#233;chelle plan&#233;taire, l'&#233;v&#233;nement de cette ann&#233;e 86 fut l'explosion d'un r&#233;acteur nucl&#233;aire &#224; Tchernobyl, en Ukraine , qui entra&#238;na un d&#233;sastre dont nous ne pouvions mesurer l'ampleur, car aux &#233;chelons responsables on en cacha et minimisa les effets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France, en novembre 86 commen&#231;ait une gr&#232;ve dure des cheminots ; fait nouveau, elle &#233;tait dirig&#233;e par des &#034;coordinations&#034; &#233;lues, en opposition avec les dirigeants des syndicats hostiles &#224; la gr&#232;ve. Par une man&#339;uvre dont elle &#233;tait coutumi&#232;re - en d&#233;clenchant d'une gr&#232;ve de l'EDF impopulaire et mal contr&#244;l&#233;e - la CGT finit par casser le mouvement. Interrog&#233; &#224; la t&#233;l&#233;vision, un dirigeant des conducteurs de trains en pleurait de rage. Mais en m&#234;me temps la jeunesse se manifestait &#224; nouveau. Une &#233;ni&#232;me r&#233;forme d'un ministre de l'&#233;poque visant les &#233;tudiants, les avait soulev&#233;s en masse, entra&#238;nant les lyc&#233;ens. Avec entrain, ceux de Paris comme ceux des banlieues chantaient d'une seule voix dans la rue, sur un air connu : &#034;Devaquet si tu savais, ta r&#233;forme, ta r&#233;forme, Devaquet si tu savais ta r&#233;forme o&#249; on s'la met ; et ils encha&#238;naient : &#034;aucu, aucu, aucune h&#233;sitation&#034;. Pasqua, le flic-ministre de l'int&#233;rieur &#233;tait pri&#233; d'aller se faire voir ailleurs : &#034;libert&#233; pour Mandela, on vous envoie Pasqua&#034;, clamaient les jeunes. Les brutalit&#233;s de la police provoqu&#232;rent au Quartier latin la mort d'un jeune maghr&#233;bin, Malik Ouss&#233;kine. Le mouvement devait se prolonger avec des affrontements jusqu'&#224; la mi-d&#233;cembre et le ministre finit par mettre sa r&#233;forme au panier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En avril 88 nous &#233;tions nombreux au P&#232;re Lachaise pour rendre hommage &#224; la m&#233;moire de Daniel Gu&#233;rin ; un de ses camarades rappela qu'en 1986 Gu&#233;rin avait rencontr&#233; Dany sur le passage d'une manifestation de jeunes et l'avait interrog&#233; : &#034;alors, on l'aime toujours la r&#233;volution ?&#034; Le livre post-68 &#233;crit par Cohn-Bendit s'intitulait &#034;Nous l'avons tant aim&#233;e&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes, 86 n'&#233;tait pas 68. En 86 les jeunes craignaient un avenir de ch&#244;meurs et restaient sur la d&#233;fensive ; en 68 la jeunesse voulait monter &#224; l'assaut du ciel et changer la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; cette &#233;poque qu'au retour d'un voyage chez Ramboz &#224; Uz&#232;s, nous sommes all&#233;s revoir notre vieux camarade Rival, install&#233; &#224; Carros, une cit&#233; populaire &#224; 20 km de Nice. Il &#233;tait toujours sur la br&#232;che et militait avec sa femme Mich&#232;le &#224; l'&#233;chelon local. Nous avions bien des souvenirs en commun. Quand j'y suis retourn&#233;e, apr&#232;s la mort de Gus, Rival me fit un bref r&#233;cit de sa vie, et je conserve ainsi une dizaine de pages r&#233;sumant l'itin&#233;raire de ce militant communiste, un &#034;partageux&#034; comme il devait l'&#233;crire dans un tr&#232;s bon article en 91, au moment de l'hyst&#233;rie d&#233;cha&#238;n&#233;e sur la &#034;mort du communisme&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;clin Quand Tildica (la tante de Mathieu) vint en visite &#224; Paris l'&#233;t&#233; 87, l'&#233;tat de sant&#233; de Gus fut un choc pour elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle avait pour lui une vraie affection, car il lui avait t&#233;moign&#233; &#224; chaque occasion une disponibilit&#233;, un accueil qui ne pouvaient que lui aller droit au c&#339;ur. C'est ainsi que, sur son insistance, en janvier 88 nous pr&#238;mes l'avion pour Sydney. L&#224;-bas c'&#233;tait l'&#233;t&#233; et on y f&#234;tait justement un bicentenaire que les aborig&#232;nes n'appr&#233;ciaient gu&#232;re : celui de la colonisation blanche (c'est-&#224;-dire l'installation des premiers bagnards anglais). Tildica habitait toujours la maison confortable, dans un beau quartier, que j'avais connue en 1955. Nous f&#251;mes int&#233;gr&#233;s dans la famille. Les deux filles &#233;taient maintenant adultes, et Janine l'a&#238;n&#233;e avait elle-m&#234;me une fille et un gar&#231;on. Le petit, &#226;g&#233; de 7 ans, avait un c&#339;ur grand comme la terre enti&#232;re ; chaque jour, en venant chez sa grand'm&#232;re, il apportait quelque menu cadeau &#224; Gus, et &#034;I love Gus&#034; avait sa r&#233;ciproque &#034;I love Ace&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un jour, me promenant avec lui sur la grande pelouse en haut de la falaise, on buta sur un petit h&#233;risson mort ; &#233;tait-il vraiment mort ? ne pouvions-nous pas essayer de le ranimer en le ramenant &#224; la maison ? Je r&#233;ussis &#224; convaincre le gamin qu'il fallait le laisser l&#224;, que le h&#233;risson retournait &#224; la m&#232;re nature. Bondi Beach, une magnifique plage de sable, n'&#233;tait pas loin et nous nous y rendions chaque jour par un court trajet en autobus. Gus commen&#231;ait d&#233;j&#224; &#224; l'&#233;poque &#224; souffrir d'une sensation permanente de froid, mais l&#224;, en plein soleil il pouvait exposer son maigre corps &#224; la chaleur et ressentir du bien-&#234;tre. Je rentrai &#224; Paris d&#233;but mars, Gus &#224; son tour d&#233;but avril. Ce s&#233;jour avait &#233;t&#233; un r&#233;pit b&#233;n&#233;fique. Un an apr&#232;s, en mars 89, nous devions apprendre la mort de Tildica ; elle allait avoir 77 ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France on f&#234;tait le bicentenaire de la R&#233;volution. Une abondante litt&#233;rature marqua l'&#233;v&#233;nement, des centaines de livres, mais Daniel Gu&#233;rin ne fut pas r&#233;&#233;dit&#233;. Il est vrai que sa &#034;Lutte de Classes sous la Premi&#232;re R&#233;publique&#034; (intitul&#233;e &#224; l'origine &#034;Bourgeois et bras nus&#034;) traitait des &#233;v&#233;nements de 1793 et qu'il avait mis en exergue cet extrait du Manifeste des Egaux de Babeuf : &#034;la R&#233;volution fran&#231;aise n'est que l'avant-courri&#232;re d'une autre r&#233;volution bien plus grande, bien plus solennelle et qui sera la derni&#232;re&#034;. Ce m&#234;me &#233;t&#233; nous avons d&#233;couvert, non loin de Calais, un curieux vestige de la guerre de 1940. Gus y avait v&#233;cu les bombardements, les &#034;feux d'artifice&#034; comme il disait, de la Royal Air Force, les destructions et la peur, la course au charbon et au ravitaillement, et l'omnipr&#233;sence des soldats allemands.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une trace de leur mal du pays &#233;tait conserv&#233;e : &#224; Wissant, au caf&#233; Nicole, sur toute la largeur d'un mur, deux soldats avaient peint une fresque repr&#233;sentant la cath&#233;drale de Cologne et le quartier autour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, le grand &#233;v&#233;nement de l'ann&#233;e 1989 fut la chute du mur de Berlin le 10 novembre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gus, alit&#233;, ne manifesta aucun enthousiasme, aucun d'entre nous d'ailleurs. Ce n'&#233;tait pas l&#224; l'effet d'une r&#233;volution, mais d'une d&#233;composition, qui nous faisait penser &#224; la nouvelle terrifiante de Poe, &#034;Le cas de Monsieur Valdemar&#034;. Malgr&#233; l'existence de groupes et de courants oppositionnels d'avant-garde en RDA (l'Allemagne de l'est), qui se manifestaient depuis des ann&#233;es, nous savions que dans la conjoncture pr&#233;sente, l'occident avec ses bienfaits et ses leurres allait s'emparer du pays et le mettre &#224; la botte du capital. Parmi les nombreux intellectuels de la RDA contestataires du r&#233;gime stalinien, Christoph Heym se retrouva doyen du Bundestag apr&#232;s l'unification ; or ce parlement d&#233;mocratique refusa d'ins&#233;rer au journal officiel son discours d'ouverture, parce que trop critique &#224; l'&#233;gard du r&#233;gime capitaliste... En d&#233;cembre nous regardions &#224; la t&#233;l&#233; le &#034;bal tragique&#034; de Bucarest, la mise &#224; mort du despote Ceausescu par ceux-l&#224; m&#234;me qui avaient ex&#233;cut&#233; ses basses oeuvres, tuant leur complice pour garder le pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela faisait de la peine de voir les forces de Gus d&#233;cliner. Si je me retourne sur ce pass&#233;, je me rends compte aujourd'hui seulement du courage de cet homme dans l'adversit&#233;. Il essayait de vivre aussi activement que possible, sans jamais se plaindre. Malgr&#233; sa volont&#233; de &#034;tenir&#034; jusqu'au bout, il avait d&#251; cesser le travail un an avant la retraite. Dans une lettre &#224; notre camarade Ramboz il relatait ainsi ce moment d'une &#034;fin de carri&#232;re&#034; : &#034;Je fais, depuis trois mois, partie du troisi&#232;me &#226;ge. C'est fort agr&#233;able s'il n'y avait cette paperasserie qui me d&#233;go&#251;te, pour toucher ces quelques sous que j'ai vers&#233;s pendant quarante-cinq ann&#233;es. Je n'ai encore rien per&#231;u. La semaine derni&#232;re, mes coll&#232;gues et le lyc&#233;e ont organis&#233;, comme c'est l'usage, une petite r&#233;ception pour mon d&#233;part et celui d'un copain &#034;vaccin&#233;&#034; mais qui est tr&#232;s humain et affectueux &#224; mon &#233;gard. Cela a &#233;t&#233; une f&#234;te comme je n'en ai jamais vu &#224; l'&#233;cole, un d&#238;ner de plats indiens pr&#233;par&#233;s par le nouveau cuistot de l'&#233;cole qui avait exerc&#233; ses talents pendant vingt ann&#233;es pour ces messieurs les officiers de Pondich&#233;ry. Apr&#232;s &#034;la bouffe&#034; et les discours, les prof' de fran&#231;ais nous ont r&#233;cit&#233; des po&#232;mes (les Conqu&#233;rants), lu des textes &#224; deux de Victor Hugo. Il m'a fallu r&#233;pondre de m&#233;moire en r&#233;citant le po&#232;me de Victor. Ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent.... ensuite on s'est mis &#224; chanter des chansons de marins, puis &#034;Le temps des cerises&#034;, le r&#233;pertoire &#034;Salut &#224; vous braves soldats du 17&#232;me&#034;, &#034;La butte rouge&#034;, les chansons r&#233;alistes du d&#233;but du si&#232;cle, pour encha&#238;ner avec &#034;La jeune garde&#034;, &#034;L'appel du Komintern&#034;, etc... celles de mai 68, et nous avons, apr&#232;s plus de quatre heures d'&#233;bats fraternels, debout poing lev&#233; conclu la soir&#233;e par une vibrante &#034;Internationale&#034;.&#034; Le copain &#034;vaccin&#233;&#034; dont parlait Gus &#233;tait un coll&#232;gue, p&#232;re de nombreuse famille, rest&#233; fid&#232;le au PC mais qui ne tenait pas rigueur &#224; Gus de son trotskisme, car il appr&#233;ciait l'homme, ses connaissances, ses rapports affectueux avec les jeunes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au printemps de 1990, quand sa sant&#233; s'&#233;tait d&#233;j&#224; s&#233;rieusement d&#233;grad&#233;e, nous sommes all&#233;s &#224; Troyes visiter le &#034;mus&#233;e de la pens&#233;e ouvri&#232;re&#034;, un vieux projet. Gus marchait p&#233;niblement, mais il prit un grand plaisir, lui qui aimait tant l'ouvrage bien faite, &#224; admirer l'extraordinaire vari&#233;t&#233; d'outils de toutes les &#233;poques, o&#249; l'utilit&#233; et la beaut&#233; de l'objet allaient de pair. La pens&#233;e socialiste pr&#244;ne l'abolition de la division du travail entre intellectuels et manuels. Les &#233;coles actuelles offrent l'exemple contraire ; d'un c&#244;t&#233; des lyc&#233;es o&#249; l'&#233;lite bachotte, de l'autre les &#233;coles techniques vers lesquelles on oriente les &#034;mauvais&#034; &#233;l&#232;ves, destin&#233;s &#224; trimer. Par le travail ali&#233;n&#233;, la m&#233;canisation, la robotique, le capital transforme l'ouvrier en outil. Appeler aujourd'hui un O.S. (ouvrier sp&#233;cialis&#233;) &#034;agent de production&#034;, et un contrema&#238;tre &#034;animateur d'&#233;quipe&#034; n'y change rien. Le mouvement ouvrier de la fin du 19&#232;me si&#232;cle et du d&#233;but du 20&#232;me s'&#233;tait justement donn&#233; pour t&#226;che d'&#233;lever le niveau culturel des travailleurs, de former des &#233;lites instruites &#224; travers des &#233;coles et des universit&#233;s du soir, des biblioth&#232;ques, etc., en vue de l'&#233;mancipation de la classe ouvri&#232;re. Le p&#232;re de Gus faisait partie de cette g&#233;n&#233;ration et Gus continuait la tradition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La maladie entretenait une sensation permanente de froid et de faiblesse, malgr&#233; consultations, examens et analyses, dont je commen&#231;ais &#224; penser qu'ils lui faisaient plus de tort que de bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais pouvait-on prendre le risque de se passer des m&#233;decins et de leur savoir ? Pendant les mois d'&#233;t&#233;, &#224; Fort-Mahon, il se reposait le plus souvent dans une chaise-longue sur le balcon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il essayait encore de se rendre utile ; quand il descendait pour faire quelques pas dans la rue, il prenait le balai pour d&#233;blayer le sable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ann&#233;e 91 fut celle de la guerre du Golfe (on devrait dire du p&#233;trole) men&#233;e par l'imp&#233;rialisme am&#233;ricain ; celle aussi de la chute de Gorbatchev et la fin de sa br&#232;ve carri&#232;re, non pas pour le meilleur mais pour le pire. Les &#233;v&#233;nements qui allaient suivre &#233;taient dans la logique de l'histoire. Trotski les pr&#233;voyait ainsi d&#232;s 1936, dans &#034;la R&#233;volution trahie&#034; : &#034;La chute du r&#233;gime sovi&#233;tique am&#232;nerait infailliblement celle de l'&#233;conomie planifi&#233;e et, d&#232;s lors, la liquidation de la propri&#233;t&#233; &#233;tatis&#233;e. Le lien oblig&#233; entre les trusts et entre les usines au sein des trusts se romprait. Les entreprises les plus favoris&#233;es seraient livr&#233;es &#224; elles-m&#234;mes. Elles pourraient devenir des soci&#233;t&#233;s par actions ou adopter toute autre forme transitoire de propri&#233;t&#233; telle que la participation des ouvriers aux b&#233;n&#233;fices. Les kolkhoses se d&#233;sagr&#233;geraient &#233;galement, plus facilement encore. La chute de la dictature bureaucratique actuelle sans son remplacement par un nouveau pouvoir socialiste annoncerait ainsi le retour au syst&#232;me capitaliste avec une baisse catastrophique de l'&#233;conomie et de la culture.&#034; Ainsi prenait fin aussi le long &#233;pisode de la guerre froide, et en 1990 un ministre russe d&#233;clarait : &#034;nous avons perdu la troisi&#232;me guerre mondiale sans avoir tir&#233; un seul coup de fusil&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant des foyers de vraie guerre devaient bient&#244;t s'allumer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous &#233;tions ce No&#235;l 91, avec Brigitte et Mathieu, dans une petite station en For&#234;t Noire. Gus ne sortait plus du tout, il se levait seulement pour venir &#224; table, o&#249; il ne mangeait presque pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il gardait son sourire. Marcher, respirer l'air, contempler le paysage, avait-il conscience de ce dont il &#233;tait d&#233;sormais priv&#233;, ou le peu de souffle qui lui restait suffisait-il pour le raccrocher &#224; la vie ? Plus tard, quand il m'est arriv&#233; de penser qu'il fallait l'aider &#224; abr&#233;ger une vie dont toutes les facult&#233;s &#233;taient annihil&#233;es, le m&#233;decin qui l'avait suivi pendant ces tristes ann&#233;es, et qui &#233;tait le beau-fr&#232;re de Brigitte, a eu cette parole de r&#233;confort qui m'a marqu&#233;e : tant qu'il y a dans l'&#234;tre encore un regard ou un sourire, il fait partie de notre vie. Je devais me souvenir qu'il en &#233;tait ainsi longtemps encore apr&#232;s sa mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ann&#233;e 92, la derni&#232;re de la vie de Gus, fut une ann&#233;e terrible et tragique. Depuis quelque temps, lui qui avait &#233;t&#233; un lecteur passionn&#233; ne pouvait plus concentrer son attention et fixer son regard sur un livre. Restait encore l'&#233;coute. Et telle &#233;tait sa passion pour la musique, que dans les premiers jours de f&#233;vrier il trouva des forces pour venir avec nous &#233;couter &#224; la Bastille l'op&#233;ra de Chostakovitch, Lady Macbeth de Minsk. Nous avions organis&#233; cette sortie &#224; son intention, et ce fut sa derni&#232;re. La faiblesse et la sensation de froid le tenaient clou&#233; au lit. &#034;Il fait 32&#176; &#224; la Martinique&#034; me disait-il, chaque jour. Il se raccrochait &#224; l'id&#233;e d'un s&#233;jour au soleil comme &#224; une planche de salut. Depuis toujours Gus avait &#233;t&#233; notre sp&#233;cialiste du temps qu'il fera ; il suivait dans Le Monde la rubrique m&#233;t&#233;o et le &#034;32&#176; &#224; Pointe-&#224;-Pitre&#034; (que Gus situait en Martinique au lieu de Guadeloupe) &#233;tait devenu comme une obsession.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;marches et formalit&#233;s accomplies, le 6 mars Gus prenait l'avion pour la Martinique, &#224; Cap Est o&#249; il y avait une maison de repos. J'ai eu tort de ne pas l'accompagner. Mais nous avions alors le sentiment qu'une courte s&#233;paration nous serait b&#233;n&#233;fique, car depuis des mois je le veillais jour et nuit. Apr&#232;s que Bernadette, qui l'avait accompagn&#233;, l'e&#251;t quitt&#233; au bout d'une semaine, son &#233;tat empira. La chaleur &#224; laquelle il avait tant aspir&#233; ne lui &#233;tait pas propice. Le 30 mars il &#233;tait transf&#233;r&#233; dans un &#233;tat de semi-coma &#224; l'h&#244;pital de Fort-de-France, et c'est l&#224; que nous l'avons retrouv&#233; le lendemain. J'avais demand&#233; &#224; Mathieu d'&#234;tre du voyage, c'&#233;tait peut-&#234;tre la derni&#232;re fois qu'il le verrait. Situ&#233; sur une colline au milieu d'une luxuriante verdure et entour&#233; de jardins, la Meynarde est un h&#244;pital moderne et bien &#233;quip&#233;. Gus prit encore une fois le dessus. En attendant de repartir, nous logions non loin de la mer chez des Martiniquais, un couple de gens du peuple d&#233;j&#224; &#226;g&#233;s, qui avaient leur petite maison pourvue de douches et de wc, avec une t&#233;l&#233;vision dans le s&#233;jour, et une cour o&#249; ils &#233;levaient des poules et des lapins ; &#224; l'aube nous &#233;tions r&#233;veill&#233;s au chant du coq. Ils n'&#233;taient pas parmi les plus pauvres, car dans certains quartiers de la ville nous avons travers&#233; des rues enti&#232;res o&#249; s'alignaient en guise de maisons des huttes et des baraques en planches. Nous savions qu'il y avait beaucoup de ch&#244;meurs. Mais pour le touriste, le soleil, le ciel bleu et la luxuriance du paysage l'emportaient sur tout le reste. Il y avait l&#224;, comme dans d'autres pays, ce contraste entre paradis terrestre et mis&#232;re humaine. Les visages de ces hommes et de ces femmes jeunes ou vieux (mais la plupart jeunes) &#233;taient beaux et leur allure n'avait rien de mis&#233;rable. Nous nous sommes bien amus&#233;s le jour o&#249; nous avons vu d&#233;barquer un groupe de touristes am&#233;ricains en croisi&#232;re ; avec leurs appareils de photo en bandouli&#232;re, leur bedaine, leurs lunettes de soleil et leurs chapeaux, ces messieurs et ces dames avaient vraiment un air ridicule. C'&#233;taient les m&#234;mes que Tomi Ungerer avait dessin&#233;s &#224; New-York.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre s&#233;jour fut bref. Le 4 avril nous prenions l'avion de retour, Gus sur une civi&#232;re, transf&#233;r&#233; d&#232;s notre arriv&#233;e &#224; l'h&#244;pital de la Cit&#233; universitaire. Il devait y rester trois semaines. Les conditions &#233;taient bonnes, les chambres spacieuses, un malade par chambre. Mais faute d'un traitement possible on devait envisager le d&#233;part. Par Jeannette j'appris que le p&#232;re Oxarango, celui qui nous avait fait d&#233;couvrir le pays basque, &#233;tait aum&#244;nier dans une maison de sant&#233; &#224; Cambo, &#224; quelques kilom&#232;tres de Bayonne. Nous nous install&#226;mes fin avril dans cette belle r&#233;sidence du 19&#232;me si&#232;cle, qui avait servi de sanatorium pour tuberculeux avant que cette maladie ne disparaisse. Les chambres avaient toutes un balcon et s'ouvraient sur un grand parc plant&#233; d'arbres centenaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous re&#231;&#251;mes des visites de Paris. Richard nous &#233;crivait r&#233;guli&#232;rement, nous tenant au courant de son travail opini&#226;tre pour faire publier les textes de l'U.C. Sans doute Gus appr&#233;ciait-il ces t&#233;moignages d'affection, mais il n'avait plus la force de le manifester. Le docteur Yammine, qui le voyait quotidiennement, me faisait part, avec son accent libanais, de son pessimisme ; il voulait me pr&#233;parer au pire. Mais cette fatalit&#233; on la repousse, on ne veut pas y croire, pas tout de suite en tout cas, le plus tard possible. Au bout de trois mois il fallut se r&#233;soudre &#224; partir, car la maison n'&#233;tait pas habilit&#233;e pour de longs s&#233;jours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;but ao&#251;t nous avions un rendez-vous &#224; l'h&#244;pital St.Antoine avec l'h&#233;patologue qui avait suivi Gus depuis le d&#233;but de sa maladie. Une greffe de foie &#233;tait peut-&#234;tre encore faisable, c'est ce que nous avait sugg&#233;r&#233; un m&#233;decin &#224; l'h&#244;pital universitaire. L'h&#233;patologue &#233;carta d'embl&#233;e cette possibilit&#233;, par contre il jugea que dans son &#233;tat Gus devait &#234;tre hospitalis&#233; : &#034;nous allons vous requinquer&#034;, tel fut son dernier mot avant que Gus ne fut couch&#233; sur un lit o&#249; devait commencer son calvaire. Je m'&#233;tais laiss&#233;e pi&#233;ger et Gus n'avait plus la force d'avoir ou d'exprimer une volont&#233; ; il se laissait faire. Bien s&#251;r, les h&#244;pitaux ne sont plus ce qu'ils &#233;taient du temps de St. Vincent de Paul, ou m&#234;me il y a encore quarante ans. Les malades ne sont plus align&#233;s &#224; trente ou quarante dans une m&#234;me salle. Gus avait sa chambre individuelle, mais il fut confi&#233; &#224; une interne et trait&#233; en cobaye. Je mis du temps &#224; r&#233;agir, car je croyais qu'il &#233;tait sous la surveillance du professeur qui l'avait hospitalis&#233;. Ce n'&#233;tait pas le cas. L'interne se lan&#231;a dans des examens r&#233;p&#233;t&#233;s et &#233;prouvants. Le personnel faisait son travail, mais dans de conditions telles, qu'un jour une infirmi&#232;re me dit : &#034;il va falloir nous remettre en gr&#232;ve&#034;. Une allusion aux mouvements de protestation qui avaient eu lieu r&#233;cemment contre le manque d'effectifs. Quand au bout de deux semaines j'exigeai sa sortie &#034;sous ma responsabilit&#233;&#034;, Gus &#233;tait au plus mal. J'envoyai une lettre au professeur h&#233;patologue dans laquelle je lui d&#233;crivais l'inhumanit&#233; du traitement auquel le malade avait &#233;t&#233; soumis. Sa r&#233;ponse exprimait &#034;regret&#034; et &#034;&#233;tonnement&#034; ! sans plus. Je r&#233;ussis &#224; obtenir une nouvelle hospitalisation &#224; l'h&#244;pital universitaire, o&#249; Gus reprit ses esprits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin il rentra &#224; la maison le 16 septembre. L'hospitalisation &#224; domicile accord&#233;e, une parfaite organisation de soins fut mise en place. Gus faisait preuve d'une &#233;mouvante bonne volont&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ses nuits &#233;taient de plus en plus agit&#233;es ; dans un &#233;tat de demi-inconscience, il essayait de s'&#233;chapper de sa prison. Je dus faire appel &#224; Michel qui venait dormir chez nous une nuit sur deux ou sur trois, pour me permettre de me reposer &#224; mon tour. Brusquement Gus eut un acc&#232;s brutal de fi&#232;vre. Nous &#233;tions le 11 novembre, jour f&#233;ri&#233;. Le docteur de &#034;SOS m&#233;decins&#034; d&#233;cida l'hospitalisation et nous dirigea en urgence sur B&#233;cl&#232;re, &#224; Clamart. Nous voil&#224; partis en ambulance &#224; l'h&#244;pital o&#249; Denise et Jean-Pierre sont venus nous rejoindre. Longue attente de Gus sur une civi&#232;re dans un couloir, puis longue attente dans une salle pour examen, et autre longue attente avant qu'il soit enfin install&#233; dans une chambre. Ce fut &#224; nouveau le cauchemar : &#224; nouveau des perfusions, &#224; nouveau des injections et des prises de sang. Le troisi&#232;me jour j'&#233;tais d&#232;s 9 heures du matin &#224; l'h&#244;pital pour demander le retour du malade chez lui ; j'ai d&#251; insister et attendre, attendre des heures. Brigitte &#233;tait aupr&#232;s de moi. Enfin l'ambulance se pr&#233;senta &#224; 13 h.30. Un jeune m&#233;decin se pencha sur Gus, allong&#233; sur la civi&#232;re : &#034;vous allez rentrer chez vous&#034;. Il r&#233;pondit d'une voix faible : &#034;c'est normal&#034;. Ce furent ses derni&#232;res paroles. A 14 heures nous &#233;tions &#224; la maison. C'&#233;tait un samedi apr&#232;s-midi, le 14 novembre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Brigitte alla aussit&#244;t &#224; la pharmacie chercher les antibiotiques prescrits &#224; l'h&#244;pital. J'&#233;tais pr&#232;s de Gus, je venais de le faire boire, j'&#233;coutais son souffle oppress&#233;. Brusquement sa t&#234;te s'inclina sur le c&#244;t&#233; et ce fut le silence, pour toujours. Quand je me pr&#233;cipitai pour appeler les services de secours, comme j'en avais l'habitude, il &#233;tait 16 heures. Les pompiers arriv&#232;rent 5 minutes plus tard, avec des infirmiers et un m&#233;decin, ils essay&#232;rent une r&#233;animation. Mais il &#233;tait mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme il m'est d&#233;j&#224; arriv&#233; dans le pass&#233;, je ne ressentis pas la douleur sur l'instant ; elle cheminait insidieusement. La tradition aust&#232;re dont j'&#233;tais p&#233;trie me commandait de ne pas me plaindre, de ne pas me confier. Les larmes coulaient en silence, dans la solitude. Les &#034;pompes fun&#232;bres&#034; fix&#232;rent au 19 novembre l'incin&#233;ration au P&#232;re Lachaise. Je passais, en attendant, les nuits chez Mathieu, et occupais mes journ&#233;es &#224; toute sorte de formalit&#233;s administratives. Au P&#232;re Lachaise nous avons attendu &#224; l'ext&#233;rieur le temps de la cr&#233;mation. Il y avait l&#224; tous nos proches, mais encore bien d'autres amis ou camarades. Certains dont il s'&#233;tait &#233;loign&#233; depuis longtemps : Vic, avec qui il avait &#233;t&#233; si li&#233; dans le dur combat des ann&#233;es 47 &#224; 49, Denise qu'il avait connue en premier &#224; l'U.C., Hardy qui venait sans doute rendre hommage &#224; un ancien. Et parmi ceux qui ne l'ont connu que dans ses derni&#232;res ann&#233;es, notre ami Richard ou notre vieux camarade Bonnel. Je ne connaissais aucun de ses coll&#232;gues du coll&#232;ge o&#249; il avait enseign&#233; pendant vingt ans ; ils sont venus nombreux et certains ont &#233;voqu&#233; les souvenirs qu'ils gardaient d'un bon camarade de travail. Gardien de la tradition, Bonnel, &#224; l'intention surtout des jeunes, nous emmena au Mur des f&#233;d&#233;r&#233;s avant que nous nous quittions. La journ&#233;e &#233;tait ensoleill&#233;e et nous faisions ce dernier adieu &#224; Gus sous un ciel bleu, parmi des tombes dont beaucoup portent des noms entr&#233;s dans l'histoire. Pour moi, la pr&#233;sence de ceux qui le respectaient, qui l'aimaient, &#233;tait un r&#233;confort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne voulais pas disperser les cendres au cimeti&#232;re, comme cela avait &#233;t&#233; fait l'ann&#233;e d'avant pour notre vieux camarade Fili&#226;tre. Mathieu m'accompagna &#224; Calais. L&#224;-bas au cimeti&#232;re &#233;taient enterr&#233;s les parents de Gus et son fr&#232;re G&#233;rard. Le 23 novembre nous y avons enterr&#233; aussi, pr&#232;s du caveau, l'urne contenant les cendres du fils a&#238;n&#233;. Nous &#233;tions une quinzaine r&#233;unis autour de la tombe ; dans ce pays o&#249; le ciel est si souvent pluvieux et gris, en ce jour d'automne il &#233;tait d'un bleu pur sous le soleil. Je m'attardai un peu devant le carr&#233; des croix de bois de la guerre de 14, et aussi devant le carr&#233; des familles anglaises install&#233;es depuis le 19&#232;me si&#232;cle &#224; Calais dans l'industrie de la dentelle. L'arri&#232;re grand-p&#232;re maternel de Gus avait &#233;t&#233; un de ceux-l&#224;, mais il n'&#233;tait pas mort &#224; Calais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De retour &#224; Paris, je sentis le besoin d'&#233;crire ce que Lulu devait appeler ma &#034;lettre de deuil&#034;, mais que je ne ressentais pas ainsi. C'&#233;tait plut&#244;t un r&#233;cit de la vie de Gus, de ce que je savais et connaissais de lui, que je voulais laisser pour que son souvenir demeure. L'&#233;criture n'est pas mon fort, j'ai souvent &#233;t&#233; contrari&#233;e par le d&#233;calage entre ce que je veux exprimer et les moyens de le faire. Les dix pages d&#233;di&#233;es &#224; Gus expriment avant tout le profond attachement que j'avais pour lui et qui restera. Pas un jour, pas un instant o&#249; il ne soit toujours pr&#233;sent &#224; mes c&#244;t&#233;s. Peu de temps apr&#232;s sa mort il me revint soudain en m&#233;moire un po&#232;me de Heine que j'avais appris &#224; l'&#233;cole, sans doute autour de mes 14 ou 15 ans, &#034;Die Wallfahrt nach Kevlaar&#034; (Le p&#233;lerinage &#224; Kevlaar) ; c'est le beau po&#232;me d'un c&#339;ur meurtri par la mort de l'&#234;tre cher et que seule la mort gu&#233;rit. (Je n'ai trouv&#233;, dans une &#233;dition bilingue, qu'une maigre traduction litt&#233;rale en fran&#231;ais).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne crois pas au ciel, ni &#224; aucune puissance surnaturelle, qui me viendrait en aide. Je dois vivre avec ma souffrance. D'autres avant moi l'ont fait et c'est dans leur exemple que je cherche du r&#233;confort. Le texte du Vieux &#233;crit &#224; la mort de L&#233;on S&#233;dov et qui lui &#233;tait d&#233;di&#233;, se termine par ses lignes : &#034;Jeunesse r&#233;volutionnaire de tous les pays, accepte de nous le souvenir de notre L&#233;on, adopte-le, comme ton fils, il en est digne, et que d&#233;sormais, il participe invisible &#224; tes luttes, puisque le sort lui a refus&#233; le bonheur de prendre part &#224; ta victoire finale.&#034; Plus d'un demi-si&#232;cle apr&#232;s que ces lignes furent &#233;crites, la jeunesse d'aujourd'hui n'est ni au seuil d'un monde nouveau, ni engag&#233;e dans un combat r&#233;volutionnaire. De la premi&#232;re guerre mondiale, dans laquelle mon p&#232;re a combattu et qui a mis l'Europe &#224; genoux, on disait qu'elle &#233;tait &#034;la der des der&#034;. Mais le d&#233;coupage de fronti&#232;res et les conditions de paix impos&#233;es par les vainqueurs, la France notamment, devaient engendrer vingt ans apr&#232;s une nouvelle guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s la deuxi&#232;me guerre mondiale, dans laquelle mes parents et mes s&#339;urs ont p&#233;ri et qui a atteint le degr&#233; absolu de l'horreur et de l'abjection, on avait dit : plus jamais &#231;a ! Alors l'h&#233;g&#233;monie de l'imp&#233;rialisme am&#233;ricain sur le monde et la mainmise de la Russie sur l'Europe de l'est et les Balkans ont engendr&#233; un autre genre de guerre, sous le signe de la bombe atomique, &#034;la guerre froide&#034;. Ennemis mais complices, tout a &#233;t&#233; fait par les vainqueurs pour emp&#234;cher la r&#233;volution, la chute du syst&#232;me qui &#034;porte en lui la guerre comme la nu&#233;e porte l'orage&#034;, selon la formule de Jaur&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui les pires fanatismes religieux, les haines nationalistes et chauvines attisent des guerres de clans, aliment&#233;es par les marchands d'armes. La France occupe une des premi&#232;res places dans l'exportation d'engins de mort. Dans l'ex-URSS &#233;clat&#233;e, les nostalgiques du tsar et des pogromes parlent haut et fort au nom de la &#034;Grande Russie&#034;. Dans l'Europe civilis&#233;e, la guerre en ex-Yougoslavie est une honte pour l'humanit&#233;, un remords pour chacun de nous qui assistons impuissants &#224; une guerre sauvage de &#034;purification ethnique&#034;. Les anciennes colonies d'Afrique sont &#224; la merci des multi-nationales qui entretiennent &#224; leur solde des dictateurs corrompus et sanguinaires. &#034;Tout le monde sait, &#233;crit sans ambages le Monde, qu'on ne peut pas faire d'affaires au Za&#239;re sans alimenter les caisses du g&#233;n&#233;ral Mobutu&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les pays capitalistes avanc&#233;s, plus d'un si&#232;cle apr&#232;s la cr&#233;ation de la Premi&#232;re Internationale, la classe ouvri&#232;re n'a plus de liens par-del&#224; les fronti&#232;res ; politiquement prostr&#233;e par les ravages du stalinisme, elle ne s'appuie plus sur de fortes organisations pour r&#233;sister &#224; l'exploitation capitaliste. La r&#233;alit&#233; est bien celle que montre le dessin de Plantu, o&#249; un patron bedonnant demande &#224; un ch&#244;meur : &#034;Qu'est-ce que vous pr&#233;f&#233;rez ? Un stage bidon, ou un emploi &#224; la con ?&#034; Dans les banlieues des grandes villes les jeunes sont aujourd'hui la r&#233;serve du nouveau lumpen-prol&#233;tariat. Jamais, dans pr&#232;s de soixante ann&#233;es de vie &#224; Paris, je n'ai vu autant de clochards et de mendiants, hommes et femmes, dans le m&#233;tro et dans la rue ; au point que j'en suis amen&#233;e &#224; donner ma petite pi&#232;ce, lamentable philanthropie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un texte de septembre 1939, &#034;l'URSS dans la guerre&#034;, Trotski &#233;crivait qu'en absence d'une r&#233;volution au cours de la guerre ou imm&#233;diatement apr&#232;s, si &#034;le prol&#233;tariat est partout rejet&#233; en arri&#232;re, sur tous les fronts, alors, nous aurons &#224; coup s&#251;r &#224; poser la question d'une r&#233;vision de notre conception de la pr&#233;sente &#233;poque et de ses forces motrices.&#034; Tout en &#233;crivant ces lignes Trotski n'a cess&#233; d'agir pour armer une avant-garde r&#233;volutionnaire, jusqu'au dernier jour de sa vie, celui o&#249; il fut assassin&#233;, le 20 ao&#251;t 1940. Car rien dans le cours de l'histoire n'est jamais d&#233;finitif. J'ai toujours v&#233;cu avec cet optimisme militant qui rend la vie supportable, et parfois belle. Point de retours sur le pass&#233;, de regrets ou de reproches. Ma passion &#233;tait de regarder vers l'avenir, de r&#233;fl&#233;chir &#224; ce qu'on allait pouvoir faire, le lendemain m&#234;me. D'ailleurs, si Gus avait &#233;t&#233; encore de ce monde, je n'aurais pas &#233;crit ces pages. Nous &#233;tions trop tourn&#233;s vers les autres, pour avoir envie de parler de nous. Mais le Vieux lui-m&#234;me n'a-t-il pas, au milieu de tant de combats et de travaux politiques, consacr&#233; du temps &#224; &#233;crire &#034;Ma Vie&#034;, non pas pour dresser un monument &#224; sa gloire, mais pour lutter contre l'imposture stalinienne. Ma vie militante fut br&#232;ve, une goutte dans l'oc&#233;an. Elle ne fut pas non plus h&#233;ro&#239;que. Mais j'esp&#232;re que ces quelques pages, dans lesquelles je raconte tant bien que mal mon itin&#233;raire, aideront au moins ceux qui les liront &#224; m&#233;diter sur la condition humaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ajoute que Richard a publi&#233; mon court r&#233;cit sur Gus, suivi d'un texte de Mathieu, sensible et juste. Les ann&#233;es passent, et je me sens comme un visiteur qui s'attarde. Il ne m'est sans doute pas donn&#233; de quitter la sc&#232;ne autrement que par la volont&#233; du destin. Et je finirai avec ces paroles de Heine : &#034;moi en tant qu'homme j'ai &#233;chou&#233;, mais les armes avec lesquelles j'ai combattu sont intactes&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;25.7. - 5.12.1993&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;IMAGINE (John Lennon)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Imagine there's no heaven it's easy if you try no hell below us above us only sky imagine all the people living for today... imagine there's no countries it isn't hard to do nothing to kill or die for no religion too imagine all the people living life in peace... imagine no possessions i wonder if you can no need for greed or hunger a brotherhood of man imagine all the people sharing all the world... you may say i'm a dreamer but i'm not the only one i hope some day you'll join us and the world will be as one.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Affiche manuscrite sur les murs de l'usine Thomson-CSF &#224; Issy-les-Moulineaux (mai-juin 1968) :&lt;br class='autobr' /&gt;
Matin, midi et soir, &#224; l'heure tu pointeras et sous aucun pr&#233;texte ta place ne quitteras tes absences sans arr&#234;t tu justifieras et tes arr&#234;ts de maladie &#224; notre contr&#244;le soumettras. De tes coll&#232;gues de travail tu te m&#233;fieras et ton salaire bien secr&#232;tement tu garderas sans r&#233;flexion ton travail ex&#233;cuteras et ta cadence continuellement augmenteras. Sur tes temps libres ton perfectionnement r&#233;aliseras et &#224; tout travail ta personne s'ex&#233;cutera pour fid&#233;lit&#233;, assiduit&#233;, &#224; des primes tu auras droit et qu'elles sautent sans cesse accepteras. De ta personne l'entreprise disposera et ton licenciement sans broncher accepteras pour toi l'entreprise pensera et d&#233;cidera et du confort bourgeois voulu par elle te r&#233;jouiras. Les vieux, les malades, les handicap&#233;s oublieras et de toutes les mis&#232;res jamais ne te pr&#233;occuperas le syndicat bien s&#251;r tu renieras pour ne penser qu'&#224; toi seul continuellement. Le reste par surcro&#238;t, l'entreprise te l'octroiera. Nous n'en voulons plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un texte de circonstance : Extraits du livre d'Emile Guillaumin, &#034;Le Syndicat de Baugignoux&#034; (syndicat paysan, d&#233;but du si&#232;cle).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;...Je fustige avec acrimonie, avec &#226;pret&#233; les absents ; je leur reproche leur inertie, assurant que, s'ils sont malheureux, c'est bien de leur faute. Et j'essaie de soulever, d'&#233;lectriser ceux qui sont l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Vous au moins, camarades, vous n'h&#233;siterez pas &#224; vous joindre &#224; nous ; vous viendrez grossir le bloc des audacieux et des vaillants qui sont d&#233;cid&#233;s &#224; l'effort n&#233;cessaire pour am&#233;liorer leur situation !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, la p&#233;riode finie, quand je les observe de sang froid, j'ai conscience de l'inutilit&#233; profonde de mes exhortations ; je sens que mes paroles glissent sur leur triple cuirasse d'ignorance, de m&#233;fiance et d'apathie. Je me dis :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Non, certes, ils ne marcheront pas...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au fond, pas plus que les absents, ils ne sont dispos&#233;s &#224; risquer une d&#233;marche grave pour un r&#233;sultat trop peu certain. Et quand je leur affirme que beaucoup sont pr&#234;ts &#224; la tenter, cette d&#233;marche, je m'illusionne moi-m&#234;me pour t&#226;cher de les entra&#238;ner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peine perdue, d'ailleurs...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au surplus, peut-&#234;tre vaut-il mieux qu'ils se tiennent tranquilles ! Sauraient-ils faire avec calme et dignit&#233;, comme je le con&#231;ois, le geste de fermet&#233; qu'on leur conseille ? Dans la lutte n&#233;cessaire pour le pain quotidien, ils font preuve d'une t&#233;nacit&#233;, d'une vaillance qui les ennoblit. Mais, sortis de l&#224;, ils sont &#233;go&#239;stes, faibles et grossiers...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;unis, ils sont, en plus, bruyants et un peu sauvages, et ils n'ont pas de vie int&#233;rieure...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi me harcelaient ces consid&#233;rations d&#233;courageantes ; et mon enthousiasme &#233;tait fictif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis, me sont apparues d'autres &#233;vidences qui me demeuraient encore voil&#233;es en ce temps-l&#224;. A l'heure qu'il est, je me demande si ce n'est pas un tr&#232;s grand malheur pour un homme du peuple d'avoir le go&#251;t du mieux social et du d&#233;veloppement intellectuel, ce qui l'am&#232;ne &#224; vivre en isol&#233; dans sa classe - parce que sa pens&#233;e n'est plus en harmonie avec celle de ses fr&#232;res de souffrance, dont il a cess&#233; d'&#234;tre le fr&#232;re d'ignorance.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/general/feigenbaum/works/1993/louise.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/general/feigenbaum/works/1993/louise.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire aussi :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4496&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4496&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.org/spip.php?article5580&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.org/spip.php?article5580&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article576&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article576&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5776&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5776&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://maitron.fr/korner-louise-dite-irene-dite-louise-barta-dite-klara-en-roumanie/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://maitron.fr/korner-louise-dite-irene-dite-louise-barta-dite-klara-en-roumanie/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1997/05/louise.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1997/05/louise.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Les travailleurs de France et d'Alg&#233;rie devant l'imp&#233;rialisme</title>
		<link>https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7755</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7755</guid>
		<dc:date>2026-09-02T22:24:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>France</dc:subject>
		<dc:subject>Barta</dc:subject>
		<dc:subject>Alg&#233;rie</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Par Barta &lt;br class='autobr' /&gt; &#034;Un peuple qui en opprime un autre ne peut pas &#234;tre un peuple libre&#034; (Marx) &lt;br class='autobr' /&gt;
La situation g&#233;ographique de l'Alg&#233;rie, ainsi que ses ressources &#233;conomiques et militaires, lui conf&#232;rent, dans un prochain avenir, un r&#244;le de tout premier ordre. Sa situation strat&#233;gique &#8211; permettant la jonction des possessions de l'Afrique avec la m&#233;tropole &#8211; la chair &#224; canon qu'elle peut fournir et ses mati&#232;res premi&#232;res en font une pi&#232;ce ma&#238;tresse du syst&#232;me imp&#233;rialiste fran&#231;ais. Objet de (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique117" rel="directory"&gt;14 - Livre Quatorze : PROLETAIRES SANS FRONTIERES&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot42" rel="tag"&gt;France&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot91" rel="tag"&gt;Barta&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot138" rel="tag"&gt;Alg&#233;rie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Par Barta&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#034;Un peuple qui en opprime un autre ne peut pas &#234;tre un peuple libre&#034; (Marx)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La situation g&#233;ographique de l'Alg&#233;rie, ainsi que ses ressources &#233;conomiques et militaires, lui conf&#232;rent, dans un prochain avenir, un r&#244;le de tout premier ordre. Sa situation strat&#233;gique &#8211; permettant la jonction des possessions de l'Afrique avec la m&#233;tropole &#8211; la chair &#224; canon qu'elle peut fournir et ses mati&#232;res premi&#232;res en font une pi&#232;ce ma&#238;tresse du syst&#232;me imp&#233;rialiste fran&#231;ais. Objet de conqu&#234;te, elle sera utilis&#233;e comme moyen de rapine dans le prochain carnage, tout comme en 1914.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Thorez, et apr&#232;s lui Jouhaux, y ont entrepris r&#233;cemment des voyages de propagande. Dans le but d'y poursuivre une agitation sociale contre l'imp&#233;rialisme fran&#231;ais ? H&#233;las ! Les coryph&#233;es du &#034;Front populaire&#034; y sont all&#233;s pour &#034;resserrer l'union entre les peuples d'Alg&#233;rie et la M&#233;tropole&#034;. Apr&#232;s Daladier, parlant officiellement et ouvertement au nom de l'imp&#233;rialisme fran&#231;ais, Thorez est parti faire &#339;uvre de dupeur, parler &#034;d&#233;mocratie&#034;, &#034;union contre le fascisme hitl&#233;rien&#034;, etc&#8230; Les compte-rendus de L'Humanit&#233; nous disent les nombreuses d&#233;l&#233;gations dont il re&#231;ut la visite, les cadeaux qui lui ont &#233;t&#233; offerts ; il re&#231;oit des fleurs en souriant ; des photos le montrent embrassant une indig&#232;ne, en un mot, tout se d&#233;roule selon la technique que le &#034;p&#232;re des peuples&#034; met en &#339;uvre en U.R.S.S. Pas un mot sur les revendications des travailleurs et des paysans alg&#233;riens. Il parle bien de la n&#233;cessit&#233; de s'unir &#034;contre le fascisme hitl&#233;rien&#034;, mais passe sous silence la lutte par des m&#233;thodes de classe contre le fascisme EN ALGERIE. Devant son auditoire, il d&#233;nonce le P.S.F. et le P.P.F. alg&#233;rien comme agents de l'&#233;tranger, mais bien s&#251;r pas comme ceux du capitalisme fran&#231;ais. La M&#233;tropole, voyez-vous, n'a que des repr&#233;sentants &#034;honn&#234;tes&#034; comme M. Thorez. Les fascistes qui s'en revendiquent, ce sont des agents camoufl&#233;s de Hitler. C'est ainsi qu'il r&#233;alise &#034;l'union fran&#231;aise&#034; ! Du moment que le P.S.F. et le P.P.F. sont des agents de Hitler, et non pas mercenaires de la m&#233;tropole, la lutte contre eux n'est plus la t&#226;che des masses travailleuses luttant contre l'imp&#233;rialisme fran&#231;ais, mais une simple t&#226;che de police. Thorez r&#233;clamera que celle-ci les emprisonne ; mais en attendant, ce sont ses propres meetings qui sont interdits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Alg&#233;rie est appel&#233;e &#224; jouer un r&#244;le important, non seulement dans la prochaine guerre, mais elle peut devenir, elle devient une place d'armes du fascisme fran&#231;ais. Les Doriot, les de La Rocque ont profit&#233; de la politique du &#034;Front populaire&#034; &#224; l'&#233;gard des masses travailleuses pour augmenter leur influence. De m&#234;me que, sous la pression de Blum, les repr&#233;sentants du &#034;Front populaire&#034; espagnol ont refus&#233; d'accorder satisfaction aux Marocains &#8211; auxquels Franco a accord&#233; des droits d&#233;magogiquement, en paroles, pour pouvoir les utiliser contre les ouvriers espagnols &#8211; de m&#234;me les repr&#233;sentants du &#034;Front populaire&#034; au pouvoir en France ont donn&#233; les gages exig&#233;s par l'imp&#233;rialisme fran&#231;ais. Ils ont permis un renforcement de la r&#233;pression contre les luttes surgies en Alg&#233;rie sous l'impulsion des gr&#232;ves fran&#231;aises. Lozeray ment quand il &#233;crit, dans L'Humanit&#233; [1], que les salaires des ouvriers indig&#232;nes ont augment&#233;. Ils ont diminu&#233; par suite de la d&#233;valuation. Le &#034;Front populaire&#034; a laiss&#233; les masses indig&#232;nes aussi d&#233;nu&#233;es de droits qu'avant 1936. Le droit d'adh&#233;sion aux organisations syndicales est tout bonnement th&#233;orique. Car celles-ci sont un moyen de d&#233;fense des ouvriers alg&#233;ro-europ&#233;ens qui, du point de vue &#233;conomique et politique, repr&#233;sentent une couche de beaucoup sup&#233;rieure &#224; l'&#233;l&#233;ment indig&#232;ne. Ce dernier, compos&#233; de travailleurs non qualifi&#233;s, &#8211; man&#339;uvres &#224; tout faire, travailleurs agricoles, mineurs &#8211; manque d'esprit corporatif et est dans l'impossibilit&#233; de payer une cotisation qui d&#233;passe compl&#232;tement ses possibilit&#233;s. Avant de pouvoir s'organiser dans une organisation commune avec les ouvriers alg&#233;ro-europ&#233;ens, les travailleurs indig&#232;nes doivent pr&#233;alablement conqu&#233;rir l'&#233;galit&#233; &#233;conomique et politique, s'&#233;lever &#224; leur niveau. Le moyen qui leur permettrait de l'atteindre, c'est une lutte autonome adapt&#233;e &#224; leur situation. Le Front populaire n'a rien apport&#233; aux masses travailleuses de l'Alg&#233;rie, il a aggrav&#233; leur situation. Voil&#224; la v&#233;rit&#233; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux yeux des masses indig&#232;nes, Blum &#034;repr&#233;sentait&#034; les ouvriers fran&#231;ais ; elles ont &#233;t&#233; habilement travaill&#233;es par le P.S.F. et le P.P.F. et dress&#233;es contre les ouvriers m&#233;tropolitains, tenus &#034;responsables&#034; de cette politique. Aujourd'hui le danger est grand de voir l'imp&#233;rialisme fran&#231;ais s'en servir pour an&#233;antir les conqu&#234;tes politiques et sociales des ouvriers fran&#231;ais et instaurer le fascisme en France avec leur aide, comme Franco en Espagne avec celle des Marocains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;solution du B.P. du P.C.F. [2] , prise au retour de Thorez, donne un coup de chapeau &#224; la n&#233;cessit&#233; (du point de vue de la s&#233;curit&#233; fran&#231;aise bien entendu) &#034;de faire droit aux aspirations l&#233;gitimes d'ordre &#233;conomique, social, culturel, religieux et politique qu'exposent notamment les repr&#233;sentants des populations arabes et berb&#232;res musulmanes&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et quelle est la mesure pratique envisag&#233;e ? La r&#233;solution rappelle &#034;que le projet Blum-Violette... n'est toujours pas vot&#233;&#034; ! La politique de collaboration de classe du Parti communiste fran&#231;ais, sur le plan colonial, remplace l'agitation parmi les masses exploit&#233;es et la lutte autonome de ces masses par des m&#233;thodes de classe contre l'imp&#233;rialisme, par des exhortations adress&#233;es &#224; la m&#233;tropole, c'est-&#224;-dire aux capitalistes fran&#231;ais. Le projet, en effet, n'a rien de dangereux pour la &#034;s&#233;curit&#233; fran&#231;aise&#034;. S'il r&#233;pond aux aspirations &#034;qu'exposent notamment les repr&#233;sentants&#034; (c'est-&#224;-dire les exploitants indig&#232;nes, il ne donne aucune satisfaction aux millions d'ouvriers et paysans d'Alg&#233;rie (approximativement 5.000.000). Donner des droits &#224; une infime minorit&#233; de 20.000 privil&#233;gi&#233;s indig&#232;nes, comme le pr&#233;voit le projet, c'est, en r&#233;alit&#233;, augmenter l'in&#233;galit&#233; et &#233;largir la base sociale de l'imp&#233;rialisme qui s'attacherait encore plus fortement cette mince couche et renforcerait par cons&#233;quent, sa domination : &#034;L'&#233;quilibre social recherch&#233; par l'imp&#233;rialisme consiste &#224; d&#233;placer certaines couches indig&#232;nes pour les lier &#224; l'&#233;l&#233;ment exploiteur d'une part, et d'autre part, &#224; diviser l'ensemble des masses travailleuses en deux couches distinctes&#034; [3]. C'est ce que Thorez explique &#224; mots couverts &#224; l'adresse des dirigeants fran&#231;ais de ce pays, au meeting de Wagram, et il a l'impudence de donner l'exemple de l'U.R.S.S. !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la droite de la Chambre fran&#231;aise s'oppose &#224; l'adoption de ce projet, ce n'est pas parce qu'il repr&#233;sente une concession aux masses travailleuses, mais pour ne pas d&#233;placer le poids respectif des exploiteurs indig&#232;nes par rapport aux exploiteurs alg&#233;ro-europ&#233;ens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Thorez &#233;crit [4] : &#034;A l'heure actuelle, l'int&#233;r&#234;t sup&#233;rieur du mouvement ouvrier fran&#231;ais et du mouvement ouvrier international &#8211; prol&#233;taires allemands en premier lieu &#8211; c'est de faire &#233;chec partout au fascisme hitl&#233;rien, de lui refuser partout de nouveaux moyens de puissance et de domination. L'int&#233;r&#234;t non moins &#233;vident des peuples des colonies fran&#231;aises &#8211; consid&#233;r&#233; sous l'angle de leur &#233;mancipation nationale et sociale &#8211; c'est de rester unis &#224; un peuple chez lequel subsistent encore heureusement les notions de libert&#233; et d'&#233;galit&#233; des races.&#034; Voil&#224; par quel tour de passe-passe Thorez r&#233;concilie l'int&#233;r&#234;t social et national des peuples coloniaux et du prol&#233;tariat m&#233;tropolitain avec l'int&#233;r&#234;t de l'imp&#233;rialisme fran&#231;ais. Le traquenard, c'est sa soi-disant croisade anti-fasciste... command&#233;e par Gamelin-Franco, qui instaurera la dictature de son &#233;tat-major militaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'int&#233;r&#234;t social et national des peuples coloniaux est de s'&#233;manciper de l'imp&#233;rialisme. En tant que ph&#233;nom&#232;ne &#233;conomique, celui-ci asservit les peuples arri&#233;r&#233;s, les surexploite et les maintient dans l'esclavage. Ses m&#233;thodes de domination &#8211; sociales, militaires, politiques &#8211; d&#233;pendent des conditions concr&#232;tes du pays exploit&#233; et non pas des formes politiques de la M&#233;tropole. G&#233;n&#233;ralement, les exploiteurs s'appuient sur l'&#233;l&#233;ment social le plus arri&#233;r&#233;, comme c'est le cas pour l'Alg&#233;rie. La domination de la &#034;d&#233;mocratique&#034; Angleterre aux Indes ou sur les peuples arabes s'appuie sur les f&#233;odaux. L'&#233;pop&#233;e sanglante que repr&#233;sentent les conqu&#234;tes coloniales de l'Angleterre et de la France en premier lieu, sont les plus noires des temps modernes [5]. Politiquement, les masses travailleuses n'ont aucun droit, &#224; quelque imp&#233;rialisme qu'elles appartiennent. Leur pire ennemi, c'est leur propre imp&#233;rialisme, en l'occurrence l'imp&#233;rialisme fran&#231;ais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant aux ouvriers fran&#231;ais, leur int&#233;r&#234;t le plus &#233;vident, le premier est celui-ci : ne pas fournir &#224; leurs propres capitalistes &#8211; fran&#231;ais &#8211; les moyens pour r&#233;primer leurs luttes. L'imp&#233;rialisme fran&#231;ais tire pr&#233;cis&#233;ment le plus clair de sa force de l'exploitation coloniale. Le soutien des luttes des opprim&#233;s de l'Empire fran&#231;ais contre la M&#233;tropole par les ouvriers fran&#231;ais c'est la condition m&#234;me de leur victoire : &#034;La victoire de la classe ouvri&#232;re dans les pays avanc&#233;s et la lib&#233;ration des peuples opprim&#233;s de l'imp&#233;rialisme sont impossibles sans la formation et la consolidation d'un front r&#233;volutionnaire commun&#034;. (Th&#232;ses de L&#233;nine sur la question nationale et coloniale) [6].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on examine de plus pr&#232;s le &#034;raisonnement&#034; de Thorez, on constate qu'en r&#233;alit&#233; il nie la possibilit&#233; et le droit des peuples opprim&#233;s de d&#233;terminer librement leur sort puisqu'il feint de [ligne manquante] &#8230;mination de l'imp&#233;rialisme fran&#231;ais ou domination de l'imp&#233;rialisme hitl&#233;rien. Mais le prol&#233;tariat et l'avant-garde ne doivent pas oublier la le&#231;on r&#233;cente de l'Espagne &#8211; si ch&#232;rement pay&#233;e &#8211; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour emp&#234;cher les indig&#232;nes &#8211; et surtout ceux de l'Afrique du Nord &#8211; de devenir les instruments de la r&#233;pression capitaliste contre eux, les ouvriers fran&#231;ais doivent montrer aux peuples coloniaux leur v&#233;ritable figure, c'est-&#224;-dire celle d'opprim&#233;s luttant contre l'imp&#233;rialisme et l'exploitation coloniale et non pas celle de soutien des exploiteurs. Le prol&#233;tariat fran&#231;ais doit aider tout d'abord par tous les moyens &#224; la cr&#233;ation de partis r&#233;volutionnaires dans les colonies, ayant pour t&#226;che la lutte de lib&#233;ration sociale et nationale. Ces partis doivent conserver leur autonomie vis-&#224;-vis du parti r&#233;volutionnaire de la m&#233;tropole, car ils luttent dans des conditions diff&#233;rentes &#8211; et aussi pour que la trahison des &#034;chefs&#034; m&#233;tropolitains n'entra&#238;ne pas automatiquement la subordination de ces partis &#224; l'imp&#233;rialisme &#8211; mais ils doivent rester en liaison &#233;troite avec celui-ci sur le plan de la lutte d'ensemble contre l'imp&#233;rialisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Thorez pr&#233;sente toute lutte pour la lib&#233;ration sociale et nationale des colonies comme l'&#339;uvre de Hitler. Il sp&#233;cule sur les sentiments de haine que les ouvriers fran&#231;ais &#233;prouvent contre le bourreau des ouvriers allemands, pour les encha&#238;ner au char de l'imp&#233;rialisme fran&#231;ais. Chez celui-ci &#034;subsistent encore&#034;, para&#238;t-il, des notions d&#233;mocratiques, c'est-&#224;-dire qu'il trouve avantageux de se servir encore de ses laquais &#034;d&#233;mocrates&#034; &#8211; Blum, Thorez, Jouhaux &#8211; avant d'utiliser exclusivement Doriot ou de La Rocque. Antifasciste ? Non. Agent de l'imp&#233;rialisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l'imp&#233;rialisme qui est le fait dominant de notre &#233;poque, c'est lui la principale force de stagnation et de mis&#232;re, de fascisme et de guerre. En soutenant les luttes de coloniaux contre celui-ci, le prol&#233;tariat fran&#231;ais aura le plus puissant alli&#233; &#224; sa propre lutte en la personne des 60.000.000 d'esclaves de l'Empire fran&#231;ais, dont Thorez est devenu un des principaux garde-chiourme. Les Etats-Unis socialistes du Monde sauveront la civilisation de la barbarie qui la menace et jetteront les bases d'une humanit&#233; meilleure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] 24 f&#233;vrier 1939.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] L'Humanit&#233;, 19 f&#233;vrier 1939&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] Jean Martin, &#034;Les probl&#232;mes r&#233;volutionnaires de l'Alg&#233;rie&#034; dans Lutte de Classes n&#186; 50&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] Avant-Garde, num&#233;ro 797&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5] Voir &#224; ce sujet les excellents articles publi&#233;s par Juin 36, (n&#186;34 &#224; 39)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6] Cit&#233; par Staline, Les questions du L&#233;ninisme, page 120&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Barta et les syndicats</title>
		<link>https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7725</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7725</guid>
		<dc:date>2026-07-21T22:05:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Barta</dc:subject>
		<dc:subject>Syndicalisme</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Barta et les syndicats &lt;br class='autobr' /&gt;
Au moment du cinquantenaire de la C.G.T., quelle est la situation de la classe ouvri&#232;re ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Le prol&#233;tariat subit dans les usines, les mines, les fabriques et les chantiers une exploitation forcen&#233;e, sa condition est ramen&#233;e &#224; des dizaines d'ann&#233;es en arri&#232;re. L'arbitraire du patronat est aussi complet qu'au temps o&#249; des organisations syndicales n'existaient pas. La semaine de travail est allong&#233;e sans compensation de salaire. Les pires formes d'exploitation (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique95" rel="directory"&gt;10 - Livre Dix : SYNDICALISME ET AUTO-ORGANISATION DES TRAVAILLEURS&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot91" rel="tag"&gt;Barta&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot110" rel="tag"&gt;Syndicalisme&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Barta et les syndicats&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Au moment du cinquantenaire de la C.G.T., quelle est la situation de la classe ouvri&#232;re ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le prol&#233;tariat subit dans les usines, les mines, les fabriques et les chantiers une exploitation forcen&#233;e, sa condition est ramen&#233;e &#224; des dizaines d'ann&#233;es en arri&#232;re. L'arbitraire du patronat est aussi complet qu'au temps o&#249; des organisations syndicales n'existaient pas. La semaine de travail est allong&#233;e sans compensation de salaire. Les pires formes d'exploitation capitalistes sont renforc&#233;es : le travail de nuit, le travail &#224; la cha&#238;ne et au boni . Les conditions minimum d'hygi&#232;ne et de s&#233;curit&#233; sont ignor&#233;es, la garde-chiourme se trouve en permanence sur le dos des ouvriers. On nous signale des ouvriers surmen&#233;s s'effondrant sur leur machine et un accroissement excessif des accidents du travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une pareille situation n'est possible que parce que la r&#233;sistance ouvri&#232;re contre l'exploitation patronale est sabot&#233;e par les dirigeants actuels des Syndicats ouvriers.&lt;br class='autobr' /&gt;
Sous le couvert de la formule &#034;produire&#034;, ils ont repris leur politique d'union sacr&#233;e de 1939-40, quand ils se faisaient les auxiliaires de la r&#233;pression anti-ouvri&#232;re. Les staliniens se sont joints &#224; cette politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui fait qu'aujourd'hui, ils agissent comme une garde-chiourme auxiliaire et encore pire que la garde-chiourme patronale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les dirigeants syndicaux d&#233;shonorent le Syndicat et le d&#233;tournent de son but qui est avant tout de d&#233;fendre les conditions de travail et de salaire de la classe ouvri&#232;re face au patronat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant notre d&#233;fense contre le patronat exige l'existence d'un Syndicat ouvrier. Le probl&#232;me c'est donc de remplacer les dirigeants syndicaux qui trahissent notre cause, d'&#233;duquer de nouveaux cadres conscients des t&#226;ches prol&#233;tariennes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'opposition syndicale Lutte de Classes se donne pour but d'&#233;duquer de nouveaux cadres et de permettre la coordination de leur travail. &#034;L'avantage des dirigeants actuels de la C.G.T.&#034;, nous disait un travailleur, &#034;c'est de pouvoir combattre des &#233;l&#233;ments isol&#233;s&#034;. Nous devons leur enlever cet avantage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beaucoup de militants et de responsables syndicaux de base n'ob&#233;issent aux consignes de leurs chefs que parce qu'il leur manque la conscience de classe et qu'ils sont dup&#233;s par la politique de ces chefs. L'opposition Lutte de Classes se donne pour but de rendre conscients de leurs t&#226;ches les cadres fid&#232;les de la classe ouvri&#232;re.&lt;br class='autobr' /&gt;
Son journal, La Voix des Travailleurs se propose d'&#234;tre le porte-parole des ouvriers. Il le sera dans la mesure o&#249; ceux-ci seront d&#233;cid&#233;s &#224; l'utiliser comme une tribune pour leurs revendications et pour leurs luttes.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;COMMENT LA C.G.T. DOIT-ELLE AGIR ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le refus de De Gaulle de recevoir Jouhaux au sujet de la loi &#233;lectorale et la prise de position de l'actuelle direction de la C.G.T. en faveur du &#034;Oui-Non&#034; ont remis sur le tapis une vieille question : la C.G.T. peut-elle se m&#234;ler de questions politiques ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les partisans de &#034;l'autonomie&#034; syndicale trouvent enfin l'occasion de d&#233;montrer combien la politique est nuisible &#224; la C.G.T. &#034;Car&#034;, pr&#233;tendent-ils, &#034;il y a d&#233;sormais conflit entre les syndiqu&#233;s appartenant &#224; diff&#233;rents partis si leur position n'est pas celle de la direction stalinienne de la C.G.T.. Donc, pas de politique, que De Gaulle se &#034;d&#233;brouille&#034; avec les partis, la C.G.T. doit rester neutre, sans quoi au lieu de l'unit&#233; de tous pour la d&#233;fense des salaires et des droits &#233;l&#233;mentaires, elle se divisera en autant de fractions qu'il y a de partis. Ceci, la direction de la C.G.T. l'admet par ailleurs elle-m&#234;me, puisqu'elle n'ose pas donner l'ordre aux syndiqu&#233;s de voter &#034;Oui-Non&#034;, mais se contente de le recommander en g&#233;n&#233;ral au public&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nos &#034;autonomistes&#034; triomphent &#224; tort ! Ils trompent eux-m&#234;mes sciemment les ouvriers. Si la d&#233;cision de la direction stalinienne de la C.G.T. donne prise aux manoeuvres de la bourgeoisie, ce n'est pas parce qu'elle fait de la politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 12 f&#233;vrier 1934 , devant l'attaque politique des bandes fascistes, la C.G.T. avait d&#233;cid&#233; de riposter ensemble avec le P.C. et le P.S. par une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale et par une manifestation de masse. Cette politique juste renfor&#231;a la classe ouvri&#232;re et mena tout droit aux conqu&#234;tes de juin 36.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La bourgeoisie voudrait bien que la C.G.T., sous pr&#233;texte d'int&#233;r&#234;ts corporatifs, d&#233;serte la lutte contre ses entreprises d'an&#233;antissement des libert&#233;s et du niveau de vie des travailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est seulement parce que la politique des dirigeants de la C.G.T. est mauvaise et bureaucratique qu'elle nuit &#224; la d&#233;fense des travailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La loi &#233;lectorale de De Gaulle l&#233;sait-elle directement, mat&#233;riellement, chaque travailleur ? Oui ! Parce que dans son syst&#232;me &#233;lectoral, 2 voix ne valent qu'une voix non-ouvri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle devait donc &#234;tre l'attitude de la C.G.T. ? Exiger qu'une voix ouvri&#232;re vaille au moins une voix non-ou-vri&#232;re, c'est-&#224;-dire la re-pr&#233;sentation proportionnelle int&#233;grale, puisqu'il est clair que les questions de salaire d&#233;pendent aussi des droits politiques &#233;l&#233;mentaires des ouvriers. Au besoin, il fallait appuyer cette exigence par la gr&#232;ve, seule arme de la C.G.T., par exemple par une journ&#233;e de gr&#232;ve g&#233;n&#233;-rale comme le 12 f&#233;vrier 1934.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette attitude, loin de dresser les syndiqu&#233;s les uns contre les autres, aurait soud&#233; leurs rangs en une seule volont&#233; de combat, puisque sur cette question tous les ouvriers et tous les partis se r&#233;clamant du prol&#233;tariat sont d'accord. D'autre part, l'opinion publique honn&#234;te aurait soutenu un tel combat, car comment admettre cette hypocrisie de De Gaulle d'une &#034;d&#233;mocratie&#034; dans *LIGNE MANQUANTE*.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ressort donc clairement que l'attitude de la direction actuelle de la C.G.T. n'est pas une riposte &#224; De Gaulle, mais plut&#244;t une manoeuvre pour d&#233;tourner l'attention du fait qu'elle est incapable de combattre (de m&#234;me qu'elle a abandonn&#233; la lutte &#233;conomique des ouvriers) pour les libert&#233;s &#233;l&#233;mentaires et d&#233;mocratiques des travailleurs. C'est pour esquiver la lutte qu'elle a pris une attitude politicienne, car il est bien plus facile de lancer des appels en l'air et controverser dessus entre bureaucrates que de d&#233;-fendre r&#233;ellement les travailleurs dans la lutte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si &#224; la t&#234;te de la C.G.T. il y avait eu une tendance qui d&#233;fende r&#233;ellement chaque par-celle des droits &#233;conomiques et des libert&#233;s des travailleurs, personne n'aurait pu se plaindre de l'immixtion de la politique dans les Syndicats. Tout au contraire, c'est par une politique r&#233;volutionnaire que les droits ouvriers les plus &#233;l&#233;mentaires seraient efficacement d&#233;fendus.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;DEFENSE DE LA MAIN D'OEUVRE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Produire, Produire, Produire. Tel est le ton sur lequel d&#233;clame toute la presse &#034;syndicale&#034;. On explique aux ouvriers qu'il faut intensifier la production par l'utilisation d'une technique plus approfondie mais dans la pratique on les invite &#224; travailler dans un minimum de temps (&#034;crever le plafond&#034;), &#224; faire des heures suppl&#233;mentaires, &#224; travailler le samedi et m&#234;me le dimanche, &#224; abandonner leurs vacances et surtout &#224; ne pas perdre de temps &#224; faire des gr&#232;ves. Pensez-donc, les bonzes syndicaux sont l&#224; pour discuter avec le patron.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Augmenter la production par l'emploi d'un mat&#233;riel nouveau et perfectionn&#233;, c'est une solution tr&#232;s all&#233;chante pour le patronat mais le mat&#233;riel co&#251;te cher et la bourgeoisie ne peut tout de m&#234;me pas abandonner ses b&#233;n&#233;fices pour relever l'&#233;conomie du pays que sa rapacit&#233; a contribu&#233; &#224; an&#233;antir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste la main d'oeuvre dont on peut exiger un accroissement du rendement sans autre d&#233;pense que des promesses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais o&#249; en est la main d'oeuvre ? D&#233;j&#224; avant la guerre, elle &#233;tait en d&#233;croissance. La population active qui &#233;tait de 21.720.000 personnes en 1921 n'&#233;tait plus que de 20.261.000 en 1936. Parmi cette population active, la main d'oeuvre productive baissait, tandis que la main d'oeuvre improductive augmentait. En 1921, il y avait 19.970.000 productifs pour 1.750.000 improductifs. En 1936, il avait 18.212.000 productifs pour 2.049.000 improductifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La guerre a encore diminu&#233; le nombre de la main d'oeuvre productive.&lt;br class='autobr' /&gt;
Au moins 200.000 militaires ont &#233;t&#233; tu&#233; au cours des op&#233;rations. Le nombre des civils tu&#233;s au cours des bombardements est &#233;valu&#233; &#224; 90.000, &#224; cela il faut ajouter les hommes et les femmes fusill&#233;s ou morts dans les camps et les prisons de France et d'Alle-magne (75.000 fusill&#233;s rien que pour Paris). Les privations et les maladies, cons&#233;quences de la guerre ont augment&#233; la mortalit&#233; ! C'est certainement de plus d'un million de travailleurs que la guerre a r&#233;duit la population active. D'autre part, le nombre des ouvriers &#233;trangers qui &#233;tait de 1.599.000 en 1931 et tomb&#233; &#224; 1.245.000 en 1936, s'est vu r&#233;duire de plusieurs centaines de mille, beaucoup ayant quitt&#233; la France, rappel&#233;s notamment par la mobilisation. La population productive est r&#233;duite &#224; peine &#224; 19.000.000, soit 2.000.000 de moins qu'avant la guerre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais si la population active a consid&#233;rablement diminu&#233;, le nombre des improductifs a continu&#233; &#224; s'accro&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'arm&#233;e, les services administratifs (police, ravitaillement, prisonniers et rapatri&#233;s, etc.) emploient un nombre consid&#233;rable de fonctionnaires. En 1936, il y avait 810.000 fonctionnaires ; aujourd'hui, le nombre des fonctionnaires est de 2 millions. Il reste &#224; peine 16.000.000 de travailleurs pour la production, le commerce et les transports contre 18.262.000 en 1936, alors que toute l'&#233;conomie est &#224; reconstruire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est sur la main d'oeuvre, &#233;l&#233;ment essentiel de la production, et d&#233;j&#224; si terriblement &#233;prouv&#233;e, que la bourgeoisie, avec l'appui des organisations dites ouvri&#232;res, veut faire retomber tout le poids de la reconstruction. Le patronat, qui a profit&#233; de l'absence de mouvement ouvrier pendant la guerre pour diminuer les &#034;temps&#034; et ainsi acc&#233;l&#233;rer la cadence, veut conserver celle-ci. On veut exiger du prol&#233;tariat une cadence plus vive, un nombre d'heures de travail plus consid&#233;rable, alors que la nourriture est nettement insuffisante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut que les ouvriers exigent de leurs dirigeants syndicaux qu'ils prennent leurs responsabilit&#233;s pour l'&#233;laboration d'un plan de production et de ravitaillement qui puisse permettre &#224; la classe ouvri&#232;re de recouvrer ses forces. Il leur faut exiger que ceux-ci les soutiennent effectivement lorsqu'ils entrent en lutte pour la d&#233;fense de leurs revendications.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;LE PREMIER CONGRES DE LA FEDERATION SYNDICALE MONDIALE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La F&#233;d&#233;ration Syndicale &#034;Mondiale&#034; est n&#233;e. Le Peuple nous apprend que l'organisation de la Conf&#233;rence a &#233;t&#233; &#034;parfaite&#034;, que le Palais de Chaillot avait &#233;t&#233; am&#233;nag&#233; d'une fa&#231;on &#034;tr&#232;s heureuse&#034;, etc... Bref, on nous en parle comme s'il s'agissait de la Foire de Paris ou d'une com&#233;die &#224; grand spectacle.&lt;br class='autobr' /&gt;
A qui ces figurants jouent-ils la com&#233;die ? A l'ensemble des syndiqu&#233;s qu'on amuse pour canaliser leur m&#233;contentement. Tout change, soi-disant. Mais pour que tout reste pareil. La F.S.I. de Jouhaux, Schevenels , Citrine , etc... fait place &#224; la F.S.M. de Citrine, Schevenels, Jouhaux, etc... Mais Schevenels justement rappelle que &#034;la faillite des organisations internationales n'est apr&#232;s tout que la somme des faillites nationales&#034;. Ce n'est pas en passant l'&#233;ponge et en recommen&#231;ant la m&#234;me politique avec les m&#234;mes hommes qu'on arrivera &#224; des r&#233;sultats diff&#233;rents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On nous pr&#233;sente les politesses des autorit&#233;s comme un fait nouveau, la reconnaissance officielle de l'importance et du r&#244;le du syndicalisme. Mais Belin et Cie jouissaient aussi de toutes les faveurs des autorit&#233;s. Si la bourgeoisie se montre si &#034;aimable&#034;, c'est qu'elle y trouve son compte. Elle s'essaye ainsi &#224; domestiquer le mouvement ouvrier, &#224; le lier &#224; sa politique parce que l'action ouvri&#232;re consciente et organis&#233;e, donc ind&#233;pendante de toute influence bourgeoise, est la plus dangereuse pour les classes dominantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour que les Syndicats remplissent leur r&#244;le d'organisateurs de la lutte ouvri&#232;re et de d&#233;fenseurs de nos conditions de vie, ils doivent &#234;tre ouverts &#224; tous les travailleurs, quel que soit leur pays. Qu'est-ce que c'est que cette F&#233;d&#233;ration &#034;Mondiale&#034; qui n'accepte que les ouvriers des pays vainqueurs, comme si toutes les classes ouvri&#232;res n'&#233;taient pas d'abord, et au m&#234;me titre les vaincues de la guerre ? La F.S.M. prouve ainsi qu'elle n'est destin&#233;e qu'&#224; mener la politique bourgeoise &#224; la mani&#232;re ouvri&#232;re, et c'est pour cela qu'il n'y a en elle aucune unit&#233; de vue, d&#232;s qu'on quitte les lieux communs. C'est pour cela que, comme la presse bourgeoise elle-m&#234;me Combat le signale, les oppositions s'y retrouvent entre grandes et petites puissances, et entre grandes puissances. Bien s&#251;r : du moment qu'on se place au point de vue de nos exploiteurs nationaux, pas moyen de s'entendre avec l'exploit&#233; d'en face. Et c'est comme &#231;a que le &#034;camarade&#034; Sir Citrine ferme la bouche au d&#233;l&#233;gu&#233; des Syndicats de l'Inde r&#233;clamant l'appui de la F.S.M. pour l'affranchissement de son pays !&lt;br class='autobr' /&gt;
Pr&#233;occup&#233;s de prouver leur &#034;bonne foi&#034; aux gouvernements, les repr&#233;sentants de la F.S.M. reprennent &#224; leur compte toute la politique dont nous &#233;prouvons chaque jour, dans notre chair, les cons&#233;quences. Ils se r&#233;clament de la Charte des Nations Unies (sic), de la Conf&#233;rence de Potsdam, etc..., mais reconnaissent que jusqu'ici &#034;seul l'appel au travail a retenti partout&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, qu'attend-on pour organiser une action ouvri&#232;re g&#233;n&#233;rale ? En tant que classe opprim&#233;e, les travailleurs ne peuvent prendre la responsabilit&#233; d'aucune action diplomatique bourgeoise, d'aucune &#034;conf&#233;rence de Potsdam&#034; ou d'ailleurs, accomplie en dehors de leur contr&#244;le pr&#233;cis&#233;ment par les fond&#233;s de pouvoir (g&#233;n&#233;raux et politiciens) du grand capital. Les d&#233;cisions des Jouhaux-Frachon etc... ne nous engagent pas plus, car nous n'y avons pas pris part, et elles ne sont que le reflet, dans une mince couche de bureaucrates ouvriers, des d&#233;cisions prises par les diff&#233;rents gouvernements capitalistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Les faits sont t&#234;tus&#034;, dit le proverbe. La lutte de classes, reni&#233;e officiellement dans les pays imp&#233;rialistes, revient au premier plan &#224; l'occasion de la lutte pour l'ind&#233;pendance des peuples coloniaux, malgr&#233; le triage sur le volet des d&#233;l&#233;gu&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
La r&#233;alisation d'une v&#233;ritable centrale syndicale mondiale sera une victoire consid&#233;rable pour les ouvriers. Mais on ne la construira pas dans les discussions diplomatiques o&#249; les m&#233;fiances et les rivalit&#233;s se cachent sous les embrassades. Elle sera le fruit de la lutte g&#233;n&#233;ralis&#233;e que, dans chaque pays, les travailleurs m&#232;neront contre leurs ma&#238;tres. Un peu partout, les ouvriers entrent en lutte et la bureaucratie syndicale ne les y aide gu&#232;re. Ces premiers combats, et la lutte des exploit&#233;s coloniaux, voil&#224; les pr&#233;mices de l'unit&#233; syndicale mondiale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1945/10/vdt01_100045.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1945/10/vdt01_100045.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En poursuivant NOTRE BUT&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Voix des Travailleurs s'est donn&#233; pour but de remettre au premier plan la d&#233;fense des conditions de vie des travailleurs et de rappeler &#224; ce r&#244;le les Syndicats ouvriers ; car malgr&#233; une technique de plus en plus puissante qui rend l'homme ma&#238;tre de la nature, les conditions d'existence des travailleurs au lieu de progresser, se trouvent ramen&#233;es &#224; des dizaines d'ann&#233;es en arri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les dirigeants syndicaux passent enti&#232;rement sous silence tout ce qui concerne les conditions de travail qui sont actuellement celles des plus sombres jours de l'exploitation capitaliste : un des aspects en est le manque total d'hygi&#232;ne et de s&#233;curit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les questions d'hygi&#232;ne et de s&#233;curit&#233; ont pourtant une grande importance, car d'elles d&#233;pendent la vie et la sant&#233; des ouvriers. Elles ont du reste toujours occup&#233; une grande place dans la lutte syndicale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et quoique en r&#233;gime capitaliste il ne sera jamais mis &#224; la disposition des ouvriers des conditions de travail telles que leur fournirait un r&#233;gime o&#249; l'exploitation de l'homme par l'homme serait abolie, les ouvriers &#233;taient n&#233;anmoins arriv&#233;s &#224; imposer au patronat certaines mesures de protection. A la faveur des ann&#233;es de guerre et actuellement du mot d'ordre produire, la condition prol&#233;tarienne s'est consid&#233;rablement aggrav&#233;e. Le patron s'estime en droit d'exploiter les ouvriers comme s'il s'agissait de b&#234;tes de somme. Sa tendance est toujours &#034;d'&#233;conomiser&#034; aux d&#233;pens de la main d'oeuvre. Ne pas acheter des dispositifs de s&#233;curit&#233; ou ne pas les faire fonctionner, ne pas entretenir ou refaire les b&#226;timents v&#233;tustes, ne pas donner un &#233;clairage suffisant, ne pas fournir des masques ou des v&#234;tements de travail protecteurs, autant d'&#233;conomies r&#233;alis&#233;es aux d&#233;pens de la sant&#233; et de la vie des ouvriers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le nombre des accidents de travail s'accro&#238;t. M&#234;me l&#224; o&#249; des dispositifs de s&#233;curit&#233; existent, les ouvriers sont emp&#234;ch&#233;s de s'en servir en raison de la cadence du travail qui leur est impos&#233;e. Les ouvri&#232;res travaillent dans les m&#234;mes conditions et leur situation est d'autant plus p&#233;nible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a des dizaines de milliers d'ouvriers pour lesquels ne pas avoir de lait, c'est la maladie &#224; plus ou moins br&#232;ve &#233;ch&#233;ance : c'est le cas des ouvriers des fonderies, des sableries, des produits chimiques, des imprimeries, etc. Personne ne songe pourtant &#224; imposer la fourniture de lait &#224; ces cat&#233;gories d'ouvriers. Des journaux ont bien souvent d&#233;crit les scandales du lait qui va au march&#233; noir, des bo&#238;tes de lait condens&#233; qui ont le m&#234;me sort. Mais aucun moyen n'est envisag&#233; pour mettre &#224; la disposition des ouvriers qui font des travaux malsains le lait qui leur est indispensable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour lutter contre ces abus, il faut commencer par les r&#233;v&#233;ler et les d&#233;noncer. Il faut briser la barri&#232;re de silence qui entoure actuellement les abominables conditions de travail de la classe ouvri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous demandons aux ouvriers de nous signaler de partout ces conditions. La Voix des Travailleurs les exposera et m&#232;nera campagne contre les abus capitalistes qui compromettent la sant&#233; des ouvriers et abr&#232;gent leur vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1945/11/vdt02_110645.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1945/11/vdt02_110645.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;CRISE DU SYNDICALISME ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Congr&#232;s du S.N. des Instituteurs a pris position contre la politique suivie par la C.G.T. Ainsi se sont manifest&#233;s publiquement le manque d'unit&#233; et la crise profonde que traverse le syndicalisme en France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Congr&#232;s du S.N. &#034;revendique hautement pour le mouvement syndical le droit de d&#233;terminer d&#233;mocratiquement sa position&#034;. Mais il se garde par ailleurs de pr&#233;ciser concr&#232;tement quelle est sa position. La C.G.T. n'a pas fait ce qu'elle aurait d&#251; faire. Mais qu'aurait-elle d&#251; faire ? Le S.N. s'est content&#233; de reproches formels &#224; l'&#233;gard de la C.G.T. qui &#224; son tour critique formellement les partis politiques. (Editorial du Peuple, 22-12-45).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fond de l'affaire est soigneusement &#233;vit&#233;. Toute cette discussion de principe ne vise, en d&#233;finitive, dans la t&#234;te des dirigeants qu'&#224; masquer les responsabilit&#233;s, et la peur de la lutte qu'ils ont manifest&#233;e dans les faits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au nom du S.N., Bonissel qualifie de &#034;malheureuses&#034; (!) les paroles prononc&#233;es par H. Raynaud au Vel' d'Hiv' le 12-12, se d&#233;clarant oppos&#233; au principe d'une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale qui d&#233;sorganiserait le pays (pourtant, pour ce qui est du d&#233;sordre, le gouvernement des capitalistes ne craint pas de concurrence...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais que dit Neumeyer, secr&#233;taire de la F&#233;d&#233;ration des Fonctionnaires et syndicaliste &#034;pur&#034; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;... Nous aurions d&#251; avoir recours &#224; la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale... D&#232;s &#224; pr&#233;sent, nous pouvons dire qu'une seule consid&#233;ration a arr&#234;t&#233; les responsables de l'ordre &#224; donner : la crainte d'engager le pays dans un chaos &#233;conomique sans pr&#233;c&#233;dent qui aurait pu conduire &#224; une v&#233;ritable r&#233;volution, dont l'issue pouvait &#234;tre tr&#232;s dangereuse &#224; bien des points de vue, surtout apr&#232;s les manifestations de dictature gouvernementales dont nous avions &#233;t&#233; t&#233;moins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N'ayant pas &#233;t&#233; jusqu'&#224; ce stade, nous &#233;tions forc&#233;ment amen&#233;s &#224; subir la position du gouvernement, comme nous avions subi jusqu'&#224; pr&#233;sent l'augmentation du co&#251;t de la vie qu'il avait &#233;t&#233; incapable d'arr&#234;ter. Nous en sommes &#224; peu pr&#232;s l&#224; aujourd'hui.&#034; (Tribune des Fonctionnaires, 25-12-45).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;alit&#233;, nous &#233;tions bien loin de la r&#233;volution. Mais les travailleurs r&#233;volutionnaires doivent se rappeler qu'un de leurs propres &#034;chefs&#034; a d&#233;clar&#233; de lui-m&#234;me que c'est la crainte de la r&#233;volution qui a seule emp&#234;ch&#233; de pousser la lutte jusqu'au bout, et que, &#224; d&#233;faut de la pousser jusqu'au bout, il ne reste qu'&#224; subir la volont&#233; du gouvernement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais alors, toutes les rodomontades de Neumeyer, etc..., sur la reprise de la lutte revendicative ne sont que de la poudre aux yeux des travailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du stalinien Raynaud au &#034;syndicaliste&#034; Neumeyer, les pr&#233;occupations sont les m&#234;mes.&lt;br class='autobr' /&gt;
S'ils font montre d'une pareille incapacit&#233; et d'une pareille peur de la lutte, c'est qu'ils agissent en d&#233;fenseurs et provocateurs de la politique bourgeoise au sein du mouvement ouvrier. Voil&#224; pourquoi ils sont oblig&#233;s de mentir, et pourquoi il y a un tel &#233;cart entre leurs paroles et leurs actes. Car si cette politique bourgeoise se montrait sous son vrai visage, pas un ouvrier, pas un travailleur ne la supporterait. Cependant, la lutte de classes fait sauter le masque, et sous la pression des circonstances, il arrive m&#234;me qu'un Neumeyer dise la v&#233;rit&#233; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En m&#234;me temps que producteur, le travailleur est &#034;citoyen&#034;. Aussi la lutte anti-capitaliste se m&#232;ne-t-elle sur tout les fronts &#224; la fois, sur le plan politique et sur le plan &#233;conomique. La lutte syndicale &#8211; la r&#233;sistance des masses &#224; l'exploitation &#233;conomique &#8211; n'est qu'un des aspects de la lutte immense qui oppose les exploit&#233;s et les exploiteurs, et elle reste soumise &#224; sa strat&#233;gie g&#233;n&#233;rale : la lutte de classe. Il n'existe pas de politique de syndicalisme. L'impuissance et la servilit&#233; de la C.G.T. ne viennent pas de la p&#233;n&#233;tration politique dans ses rangs mais de la p&#233;n&#233;tration de la politique bourgeoise par l'interm&#233;diaire des partis ouvriers d&#233;g&#233;n&#233;r&#233;s. Merrheim &#233;crivait d&#233;j&#224; en 1909 que &#034;si les Briand et les Viviani (les Thorez et Tillon de l'&#233;poque) n'avaient pas trouv&#233; de domestiques au sein de la C.G.T. pour y faire leur besogne, tout comme ceux de Millerand en 1900, leurs efforts n'eussent pas abouti &#224; cette d&#233;fiance naturelle qui r&#232;gne dans les milieux syndicaux... Celle-ci (la crise) n'est pas une crise domestique, mais une crise de domestication&#034;. L'&#034;ind&#233;pendance syndicale&#034; n'est qu'un mot d'ordre r&#233;actionnaire si on ne lui donne pas un contenu de classe &#8211; et si on lui donne un contenu de classe, comment les travailleurs pourraient-ils mener leur action syndicale &#034;ind&#233;pendamment&#034; de leur action politique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourraient-ils dire noir et blanc du m&#234;me coup, d&#233;fendre leurs conditions de vie et &#034;gagner la bataille de la production&#034; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au nom de l'&#034;ind&#233;pendance&#034; du mouvement syndical, les &#034;syndicalistes purs&#034; brisent l'unit&#233; du mouvement ouvrier, et par l&#224; font la besogne des capitalistes. C'est pourquoi, devant la crise du syndicalisme, nous voyons des bonzes inv&#233;t&#233;r&#233;s, qui craignent l'&#233;veil de conscience des masses, se raccrocher si vite &#224; la branche pourrie du &#034;syndicalisme pur&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question en fait est la suivante : qui impulse les syndicats, qui exerce son h&#233;g&#233;monie sur eux ? Si c'est la bourgeoisie, nous aurons toute la gamme des syndicats larbins actuels jusqu'aux &#034;syndicats&#034; fascistes. Si c'est le prol&#233;tariat, nous aurons des syndicats de combat, non pas &#034;ind&#233;pendants&#034;, mais intimement li&#233;s &#224; l'ensemble de la lutte ouvri&#232;re. De quoi celle-ci a-t-elle besoin ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement communiste est la forme la plus &#233;volu&#233;e, la plus consciente de la lutte de classe. Il est la th&#233;orie pratique du mouvement ouvrier qu'il repr&#233;sente, dit Marx, en totalit&#233;. Comment alors pourrait-il entrer en contradiction avec un des aspects principaux (le syndicalisme) du mouvement ouvrier ? En fait, au nom de l'ind&#233;pendance syndicale, nous assistons &#224; un r&#232;glement de comptes entre ex-unitaires et ex-conf&#233;d&#233;r&#233;s. Les cliques embourgeois&#233;es et leurs id&#233;ologies divisent et empoisonnent les syndicats. Le r&#244;le des ouvriers r&#233;volutionnaires, communistes, c'est d'unifier les syndicats sur la base de la lutte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La compl&#232;te ind&#233;pendance vis-&#224;-vis de la bourgeoisie, l'h&#233;g&#233;monie prol&#233;tarienne r&#233;alis&#233;e gr&#226;ce au parti r&#233;volutionnaire : voil&#224; comment r&#233;soudre la crise syndicale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1946/01/ldc57_011446.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1946/01/ldc57_011446.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand Barta contribuait &#224; fonder un syndicat tout en &#233;tant tr&#232;s r&#233;ticent &#224; le faire :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7532&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7532&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Barta et l'auto-organisation des travailleurs&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6005&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6005&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Mise au point de Barta</title>
		<link>https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7826</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7826</guid>
		<dc:date>2026-05-01T22:39:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Barta</dc:subject>
		<dc:subject>Parti r&#233;volutionnaire</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;MISE AU POINT concernant l'Histoire du Mouvement trotskiste en France adress&#233;e au directeur de &#034;Spartacus&#034; &lt;br class='autobr' /&gt;
Paris, ao&#251;t 1972 &lt;br class='autobr' /&gt;
Cher Camarade Lefeuvre, &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans sa brochure &#034;Les enfants du Proph&#232;te&#034; que tu as publi&#233;e, Jacques Roussel pr&#233;sente mon action d'une mani&#232;re tellement &#233;loign&#233;e de la r&#233;alit&#233;, que je suis oblig&#233; de rompre un silence que j'aurais pr&#233;f&#233;r&#233; continuer de garder. D'autant plus que, sous la plume de Roussel, transpara&#238;t une version du pass&#233; qui est celle des dirigeants de (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique113" rel="directory"&gt;12- Livre Douze : OU EN SONT LES GROUPES REVOLUTIONNAIRES ?&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot91" rel="tag"&gt;Barta&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot173" rel="tag"&gt;Parti r&#233;volutionnaire&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;MISE AU POINT concernant l'Histoire du Mouvement trotskiste en France adress&#233;e au directeur de &#034;Spartacus&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Paris, ao&#251;t 1972&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cher Camarade Lefeuvre,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans sa brochure &#034;Les enfants du Proph&#232;te&#034; que tu as publi&#233;e, Jacques Roussel pr&#233;sente mon action d'une mani&#232;re tellement &#233;loign&#233;e de la r&#233;alit&#233;, que je suis oblig&#233; de rompre un silence que j'aurais pr&#233;f&#233;r&#233; continuer de garder. D'autant plus que, sous la plume de Roussel, transpara&#238;t une version du pass&#233; qui est celle des dirigeants de &#034;Lutte Ouvri&#232;re&#034;, qui pr&#233;tendent continuer sans Barta (tout en s'appropriant ses actions et ses &#233;crits) ce que Barta leur a soi-disant enseign&#233;. Je me bornerai &#224; l'essentiel malgr&#233; les nombreuses inexactitudes de fait qui demanderaient pour &#234;tre rectifi&#233;es, une r&#233;ponse beaucoup plus longue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Roussel &#233;crit : &#034;Que devient le groupe Barta durant la m&#234;me p&#233;riode (1945-50) ? Il publie un journal &#034;Lutte de Classes&#034;. La poign&#233;e de militants qui le compose s'est attel&#233;e &#224; un obscur et patient travail dans certaines usines de la r&#233;gion parisienne, notamment chez Citro&#235;n et chez Renault... Il entend par son action faire la d&#233;monstration de la justesse de ses conceptions organisationnelles, de sa pratique, et provoquer ainsi une prise de conscience chez les &#233;l&#233;ments r&#233;volutionnaires militant au P.C.I.&#034; Mais &#034;contrairement &#224; ce que le groupe avait esp&#233;r&#233; la &#034;d&#233;monstration&#034; ainsi faite (la gr&#232;ve Renault) n'eut aucun effet sur les militants du P.C.I.&#034; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi dans une p&#233;riode o&#249; nous pensions que le principal danger &#233;tait l'instauration d'un pouvoir fort gaulliste (&#034;Sous pr&#233;texte d'une Constitution, De Gaulle s'exerce au coup d'Etat&#034; dans &#034;La Lutte de Classes&#034; du 11-6-1945), &#224; une &#233;poque o&#249; nous esp&#233;rions que la lutte anticolonialiste jouerait un r&#244;le d&#233;cisif dans la chute du capitalisme mondial (&#034;Le soleil luit de l'Orient&#034; dans &#034;La Lutte de Classes&#034; du 24-10-1945) et o&#249; nous &#233;tions convaincus que, sans r&#233;volution socialiste, une troisi&#232;me guerre mondiale &#233;tait in&#233;vitable &#224; plus ou moins bref d&#233;lai, notre action n'aurait eu pour but que de faire une d&#233;monstration de &#034;travail ouvrier&#034; &#224; l'usage des autres organisations trotskystes ! Des poissons pilotes : il est vraiment difficile de pr&#233;senter les choses de fa&#231;on plus na&#239;ve !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;alit&#233;, si nous nous sommes trouv&#233;s &#224; la t&#234;te de la gr&#232;ve Renault d'avril 1947, c'est que l'ensemble de notre orientation (syndicale et politique) nous y avait men&#233;s. D&#232;s octobre 1945, en effet, nous interpellions ainsi le P.C.I. : &#034;il s'agit de savoir... si le P.C.I.... est d&#233;cid&#233; &#224; mettre &#224; l'ordre du jour la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale (politique contre De Gaulle)... pour la d&#233;fense des libert&#233;s ouvri&#232;res... ce qui sera d'autant plus facile que la situation &#233;conomique, par l'autre bout, met elle aussi &#224; l'ordre du jour le m&#234;me moyen de lutte&#034; (Lutte de Classes du 24-10-1945). Mais le P.C.I., bien que poss&#233;dant un plus grand nombre de militants que nous dans les usines (et pas seulement dans la r&#233;gion parisienne), &#233;tait incapable de mener des luttes gr&#233;vistes en opposition avec les dirigeants staliniens de la C.G.T. De m&#234;me qu'il avait embo&#238;t&#233; le pas au P.S. et au P.C. en pr&#233;conisant comme eux la participation au r&#233;f&#233;rendum pl&#233;biscitaire de De Gaulle, de m&#234;me il avait compl&#232;tement capitul&#233; devant l'appareil de la C.G.T. qui, &#224; l'&#233;poque, &#233;tait le principal garde-chiourme dans les usines et s'opposait avec acharnement &#224; toute revendication (&#034;Produire d'abord, revendiquer ensuite&#034; dixit Thorez). Et pendant que nous appelions les ouvriers &#224; se soulever contre l'appareil c&#233;g&#233;tiste pour d&#233;fendre leur droit &#224; la vie, le P.C.I. se contentait d'une &#034;opposition int&#233;rieure&#034; dans le but de convaincre l'appareil (ou une partie de l'appareil) de passer du c&#244;t&#233; des ouvriers &#224; une &#233;poque o&#249; P.C. et P.S. participaient au pouvoir !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour bien comprendre &#224; quel point la version de Roussel (c'est-&#224;-dire de &#034;Lutte Ouvri&#232;re&#034;) est invraisemblable, il suffit de rappeler comment nous avons men&#233; la gr&#232;ve Renault. Nous l'avons consid&#233;r&#233;e comme le d&#233;but d'une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale. Aussit&#244;t la gr&#232;ve &#233;tendue &#224; toute l'usine (le 29 avril), j'ai r&#233;dig&#233; (le 30 avril) un tract, au nom du Comit&#233; de gr&#232;ve, appelant les travailleurs de toute la m&#233;tallurgie &#224; suivre l'exemple de Renault. Et, dans cette perspective, j'y posai une revendication nouvelle : l'&#233;chelle mobile des salaires, b&#234;te noire &#224; l'&#233;poque de la C.G.T. et du gouvernement. Car, pour nous, tout &#233;largissement de la gr&#232;ve devait se traduire par un approfondissement des revendications. [1] Ainsi, &#224; travers leurs propres luttes, les travailleurs devaient acqu&#233;rir une conscience de plus en plus large qui, dans le cas d'une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale, aurait atteint le niveau politique sans lequel, pensions-nous, rien de d&#233;cisif ne pouvait &#234;tre fait par eux. Mais nos efforts vers Citro&#235;n, o&#249; nous n'avions plus de militants, furent enray&#233;s par l'appareil de la C.G.T. et la gr&#232;ve Renault resta provisoirement isol&#233;e. Provisoirement, car si les staliniens furent assez forts pour fractionner la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale, celle-ci &#233;clata tout de m&#234;me au cours des mois qui suivirent dans les secteurs d&#233;cisifs (S.N.C.F. notamment), prouvant ainsi le s&#233;rieux de notre orientation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'esp&#232;re que cette br&#232;ve analyse incitera &#224; r&#233;fl&#233;chir ceux pour qui agir c'est comprendre. Dans tout ce que nous entreprenions, nous ne regardions nullement le nombril des organisations se r&#233;clamant du trotskysme, mais seulement les grands probl&#232;mes nationaux et internationaux : nous nous efforcions d'agir au niveau de l'histoire. Et l'histoire, &#224; cette &#233;poque-l&#224;, faisait de la R&#233;volution non pas un motif d'exaltation dans les meetings et les f&#234;tes champ&#234;tres mais une question de vie ou de mort non seulement pour l'Asie, l'Afrique et l'Am&#233;rique latine mais aussi pour toute l'Europe, y compris occidentale, o&#249; la situation de l'&#233;crasante majorit&#233; des travailleurs &#233;tait mis&#233;rable et sans espoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Roussel (c'est-&#224;-dire L.O.) donne &#233;galement une fausse version lorsqu'il &#233;crit que la conduite de la gr&#232;ve &#034;fut un v&#233;ritable chef-d'oeuvre d'organisation&#034;. En r&#233;alit&#233; nous avons commis &#8211; j'ai commis &#8211; la lourde faute d'accepter, apr&#232;s deux semaines de gr&#232;ve, un second vote demand&#233; par la C.G.T. alors qu'une semaine auparavant les ouvriers avaient vot&#233; &#224; une tr&#232;s forte majorit&#233; la poursuite du mouvement jusqu'&#224; satisfaction de leur principale revendication : 10 F de l'heure pour tous.&lt;br class='autobr' /&gt; Naturellement ce second vote avait donn&#233; une majorit&#233; pour la cessation de la gr&#232;ve. Et ce sont les ouvriers des d&#233;partements 6 et 18 qui, non pas &#224; notre appel mais spontan&#233;ment, refus&#232;rent de reprendre le travail et remport&#232;rent ainsi le grand succ&#232;s que fut le paiement des heures de gr&#232;ve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par contre l'action du S.D.R., sur laquelle Roussel ne dit rien, fut, elle, men&#233;e de main de ma&#238;tre. Pendant trois ans le S.D.R. a &#233;t&#233; le facteur d&#233;cisif dans l'usine : nous avons impos&#233; la libert&#233; d'expression face au totalitarisme des dirigeants de la C.G.T. ; nous avons impos&#233; &#224; la direction et &#224; l'inspection du travail la reconnaissance l&#233;gale du S.D.R. ; nous avons emp&#234;ch&#233; la C.G.T. de d&#233;clencher une gr&#232;ve uniquement pour son prestige et &#8211; couronnement de tout &#8211; nous avons impos&#233; aux staliniens une unit&#233; d'action sans pr&#233;c&#233;dent : un meeting commun o&#249; chaque organisation a exprim&#233; librement, &#224; la m&#234;me tribune, son point de vue sur la gr&#232;ve en cours. Ceci le 24 novembre 1949, en plein stalinisme !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et le S.D.R. n'a pas succomb&#233; [2] &#8211; comme l'&#233;crit innocemment Roussel selon la l&#233;gende r&#233;pandue par L.O. &#8211; parce que l'&#233;preuve &#233;tait au-dessus de nos forces, parce que nous &#233;tions d&#233;courag&#233;s : il a disparu par suite d'une scission provoqu&#233;e par Pierre Bois. Le d&#233;s&#233;quilibre &#233;tait beaucoup trop grand entre nos t&#226;ches dans une situation politique extr&#234;mement complexe et l'inexp&#233;rience de nos jeunes militants. La politique qui &#233;tait la n&#244;tre de 1945 &#224; 1950 exigeait beaucoup plus que le courage et le d&#233;vouement dont Pierre Bois et les autres membres de l'Organisation ont fait preuve avant et pendant la gr&#232;ve. Cette politique exigeait une largeur de vue &#224; l'&#233;chelle nationale et internationale et leur horizon et leur exp&#233;rience ne d&#233;passaient pas le cadre de l'usine. Il faut noter (car cela &#233;claire la situation mieux que tout) que notre travail ouvrier n'a pas &#233;t&#233; &#233;labor&#233; par les membres de l'organisation qui travaillaient en usine mais cr&#233;&#233; et orient&#233; par Barta, intellectuel d'origine petite-bourgeoise ! D'ailleurs aucun des militants qui agissaient dans les usines n'&#233;tait &#224; l'origine ouvrier, Pierre Bois le premier.&lt;br class='autobr' /&gt; Et quand, par-dessus le march&#233;, les n&#233;cessit&#233;s de la lutte m'ont oblig&#233; &#224; signer des articles &#034;Pierre Bois&#034;, nom qui &#233;tait devenu pour les ouvriers le symbole de l'Organisation (les ouvriers du rang personnalisent toujours l'action) et que le rythme rapide et changeant des &#233;v&#233;nements m'ont oblig&#233; &#224; prendre des d&#233;cisions qui n'&#233;taient pas toujours comprises (je ne pouvais &#233;videmment pas limiter notre action &#224; ce qui &#233;tait compris ou non par Pierre Bois [3]), cela a cr&#233;&#233; &#224; la longue une situation intenable pour lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r l'insuffisance des individus n'emp&#234;che pas une organisation de se d&#233;velopper et d'accomplir son r&#244;le historique si ses efforts trouvent aupr&#232;s de ceux &#224; qui elle s'adresse une r&#233;ponse favorable. De nouveaux militants remplacent ceux qui sont d&#233;pass&#233;s par les &#233;v&#233;nements. Mais &#224; aucun moment de notre action les travailleurs n'ont montr&#233; qu'ils avaient la moindre volont&#233; de jouer le r&#244;le historique que nous attendions d'eux. Le contraste &#233;tait complet entre l'audience consid&#233;rable que rencontraient nos mots d'ordre quand il s'agissait de salaires et de revendications et l'indiff&#233;rence, sinon l'hostilit&#233;, quand il s'agissait de notre politique antiraciste, anticolonialiste, internationaliste. Voil&#224; la raison essentielle pour laquelle nos forces, de la gr&#232;ve &#224; la disparition de l'organisation, ne se sont ni augment&#233;es ni renouvel&#233;es : l'arbre prol&#233;tarien rejetait en fin de compte la greffe r&#233;volutionnaire. Ce qui, &#224; terme, &#233;tait une condamnation, nonobstant l'attitude de tel ou tel militant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et si depuis 1951 Barta est rest&#233; compl&#232;tement isol&#233; malgr&#233; ses tentatives r&#233;p&#233;t&#233;es dans toutes les directions, c'est tout simplement parce que les diff&#233;rentes organisations trotskystes et autres n'ont jamais manifest&#233; le moindre int&#233;r&#234;t pour les id&#233;es et l'exp&#233;rience dont il &#233;tait porteur, &#034;Lutte Ouvri&#232;re&#034; - les continuateurs !!! - pas plus que les autres. Possesseurs de recettes r&#233;volutionnaires salvatrices, les dirigeants de ces groupes agissent en dehors de l'histoire (Mai 1968 l'a bien confirm&#233;) selon des formules et des orientations qui, valables il y a trente ans, le seront encore en l'an 2000 : quand la R&#233;volution est tarie &#224; la source, son ombre n'est plus refl&#233;t&#233;e que par des simulacres r&#233;volutionnaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien amicalement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;BARTA (A. MATHIEU)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes de Barta&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Inversement, quand, au bout de deux semaines, la gr&#232;ve Renault s'est trouv&#233;e r&#233;duite aux d&#233;partements 6 et 18, j'ai limit&#233; son objectif au paiement des heures de gr&#232;ve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Le S.D.R. c'&#233;tait en fait l'Union communiste (trotskyste). Nous avons d&#251; renoncer &#224; toute autre activit&#233; (publications, etc.) pour faire face aux t&#226;ches qui ont surgi apr&#232;s la gr&#232;ve Renault. C'est pour cela que la disparition du S.D.R. fut en r&#233;alit&#233; la disparition de l'organisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] Dans sa r&#233;cente brochure consacr&#233;e &#224; la gr&#232;ve Renault de 1947, P. Bois [*] montre qu'il n'est pas plus avanc&#233; qu'&#224; l'&#233;poque dans la compr&#233;hension des &#233;v&#233;nements d'alors. Il falsifie -et pas seulement par omission !- la v&#233;ritable histoire de cette gr&#232;ve. Et si rien n'est plus pu&#233;ril que de s'attribuer une clairvoyance qu'on n'a pas eue, rien n'est plus stupide que de vouloir faire croire &#224; de jeunes militants d&#233;vou&#233;s et d&#233;sint&#233;ress&#233;s que des d&#233;cisions strat&#233;giques et tactiques du plus haut niveau auraient pu &#234;tre prises par un jeune ouvrier sans aucune exp&#233;rience politique f&#251;t-il d'une autre envergure que Pierre Bois !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[*] Au sujet de cette note voir la lettre de Barta &#224; JP.B. (30.06.1975)&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Louise Barta&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;mai 1997&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Responsable du Centro Studi Pietro Tresso, Paolo Casciola vient de publier la &#034;Contribution &#224; l'Histoire de l'Union Communiste&#034; de Jacques Ramboz. Dans les trois tomes des publications de l'U.C. &#233;dit&#233;s par La Br&#232;che, les introductions sign&#233;es Richard Moyon pr&#233;sentent de leur c&#244;t&#233; un historique de l'activit&#233; de l'U.C. De la m&#234;me fa&#231;on que j'ai r&#233;dig&#233; quelques lignes en avant-propos &#224; ces textes, je me crois un devoir de m'exprimer &#224; propos de la &#034;Contribution&#034; de Jacques Ramboz. Ayant &#233;t&#233; avec Barta &#224; l'origine de l'U.C. et milit&#233; jusqu'&#224; la fin sans &#233;clipse, je ne me reconnais nullement dans l'interpr&#233;tation donn&#233;e &#224; nos actes et intentions dans ces pages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le texte de Ramboz n'est pas une &#233;tude politique, mais se veut un apport &#224; la connaissance historique ; il s'appuie sur de nombreux extraits de textes de l'U.C., cependant largement accompagn&#233;s (contrairement &#224; ce qu'il pr&#233;tend dans son introduction) de commentaires qui en faussent le sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s le d&#233;but l'auteur nous attribue une &#034;sous-estimation de la destructuration id&#233;ologique et morale r&#233;alis&#233;e par le stalinisme dans les milieux communistes&#034;, notre erreur &#233;tant due au fait que : &#034;&#224; l'automne 1940 nous vivions &#224; l'heure de novembre 1917&#034;. N'est-ce pas un &#034;commentaire&#034; ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans le &#034;Rapport d'organisation&#034; de 1943, auquel Ramboz se r&#233;f&#232;re, Barta &#233;crivait : &#034;le P.C. avait des militants ouvriers communistes... c'est cette orientation qui a permis notre existence en tant que groupe autonome&#034;. Nous n'avions pourtant pas connaissance &#224; l'&#233;poque de l'entretien de Trotsky, en juin 40, avec un camarade am&#233;ricain : &#034;en France les staliniens manifestent du courage contre le gouvernement. C'est Octobre qui les inspire encore. C'est une s&#233;lection d'&#233;l&#233;ments r&#233;volutionnaires abus&#233;s par Moscou, mais honn&#234;tes&#034;. (&#338;uvres compl&#232;tes, t.24 p. 166). Quasiment tous nos militants &#233;taient issus de familles ouvri&#232;res communistes, certains avaient &#233;t&#233; aux JC, &#224; Goussainville, &#224; Antony, &#224; Calais, ou ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En juin 41 les arm&#233;es allemandes envahissent l'URSS et notre groupe diffuse un tract &#034;Vive l'Arm&#233;e rouge des ouvriers et des paysans&#034;. Ramboz &#233;crit ce commentaire : &#034;cette proclamation s'explique si elle ne se justifie pas&#034;. Pourquoi, selon lui, ne se justifiait-elle pas ? Il attribue &#224; Barta &#034;un attachement qu'il faut bien appeler dogmatique aux th&#232;ses d&#233;fendues par Trotsky dans les ann&#233;es 30&#034;. C'est une ritournelle bien connue. J'ai milit&#233; avec Barta de 1936 &#224; 1950, je n'ai jamais per&#231;u chez lui une &#034;pens&#233;e dogmatique&#034;. Quand en 1947 Barta a pens&#233; que la cr&#233;ation d'un syndicat chez Renault (SDR) &#233;tait n&#233;cessaire dans le combat contre le stalinisme, d'autres l'ont accus&#233; d'aventurisme. Mais la propagande et l'action de l'U.C. n'&#233;taient ni dogmatiques ni aventuristes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nouveau commentaire : &#034;il semble que le Groupe communiste ait surestim&#233; l'&#233;cho que cette dissolution (du Komintern) pourrait &#233;veiller parmi les militants du PCF &#224; qui il lance un appel&#034;. Que signifie &#034;surestimer&#034; ? Avions-nous tort de dire que &#034;la 4&#232;me Internationale ne fait que continuer les v&#233;ritables traditions de la 3&#232;me Internationale du vivant de L&#233;nine&#034; ? Et rappeler aux militants que l'id&#233;e communiste n'&#233;tait pas morte ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Albert parlait ainsi sans h&#233;siter au nom de la classe ouvri&#232;re, lui attribuant une conscience de classe politique qu'elle &#233;tait loin d'avoir&#034;. Ce commentaire p&#233;remptoire accompagne un extrait de l'article de la Lutte de Classes (f&#233;vrier 1944) qui prend la d&#233;fense des &#034;terroristes&#034; assassin&#233;s du groupe Manouchian, stigmatise la lutte sous le drapeau tricolore, appelle, au nom de la 4&#232;me Internationale, les meilleurs militants de la classe ouvri&#232;re &#224; serrer leurs rangs autour du drapeau rouge communiste. Et on se demande si c'est vraiment un communiste qui s'exprime, quand Ramboz ajoute : &#034;la tradition bolchevique, dont Albert entendait &#234;tre un exemple vivant, portait naturellement l'avant-garde non seulement &#224; parler au nom de la classe ouvri&#232;re, mais &#224; lui assigner ses volont&#233;s et ses buts, &#233;ventuellement &#224; se substituer &#224; elle&#034;. Barta avait derri&#232;re lui une pl&#233;iade de pr&#233;d&#233;cesseurs prestigieux, L&#233;nine, Trotsky, ou Rosa Luxembourg, qui eux aussi voulaient assigner soi-disant &#224; la classe ouvri&#232;re ses volont&#233;s et ses buts, ou plut&#244;t voulaient apporter &#224; la classe ouvri&#232;re une pens&#233;e et une id&#233;ologie de classe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A propos de la brochure &#034;Socialisme et Barbarie&#034; &#233;dit&#233;e en f&#233;vrier 1944, Ramboz &#233;crit : &#034;le but assign&#233; &#224; la brochure explique sans doute que, &#224; notre connaissance, elle ne fut pas discut&#233;e dans l'organisation, ni par la suite par ses militants&#034;. Il est heureux que dans son commentaire Ramboz pr&#233;cise &#034;&#224; ma connaissance&#034;. Quand on conna&#238;t mal, mieux vaut se taire, car la brochure &#233;tait non seulement lue mais &#233;tudi&#233;e. &#034;Toujours convaincue que la classe ouvri&#232;re aspire &#224; renverser la bourgeoisie, 'patriote' ou 'collaboratrice', elle (l'organisation) lance des consignes, bien que pratiquement elle n'ait aucune prise sur le d&#233;roulement des &#233;v&#233;nements&#034;. Quelles &#233;taient ces &#034;consignes&#034; ? Le regroupement des &#233;l&#233;ments communistes internationalistes, pour la lutte contre la politique nationaliste et bourgeoise au sein de la classe ouvri&#232;re. Faut-il pour cela avoir &#034;prise sur le d&#233;roulement des &#233;v&#233;nements&#034; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant &#224; la &#034;concentration de la r&#233;flexion et du pouvoir entre les mains d'un seul&#034;, comment Ramboz peut-il se permettre d'insinuer que nos camarades ne r&#233;fl&#233;chissaient pas, &#233;taient en quelque sorte manipul&#233;s ? Ramboz ajoute cependant que notre camarade Pamp &#034;assurait pratiquement la direction du groupe avec Albert&#034;. A la &#034;lib&#233;ration&#034; de Paris, Pamp (Bucholz) est tomb&#233; victime du stalinisme, assassin&#233;, &#224; 21 ans, par les FTP. Ramboz ne parle pas des deux fr&#232;res Pierre et Jean Bois, arr&#234;t&#233;s dans des conditions analogues, qui ont &#233;chapp&#233; de justesse au m&#234;me sort. S'il y avait effectivement un &#233;cart entre l'exp&#233;rience et les capacit&#233;s politiques de Barta et celles de nos tout jeunes camarades, on peut en dire autant de l'&#233;cart entre un &#233;l&#232;ve de CM2 et un autre de Terminale, ou de l'&#233;cart qu'il y avait entre Pierre Naville et le jeune militant Barta au POI. Cela n'a rien &#224; voir avec &#034;la concentration de la r&#233;flexion et du pouvoir (!) entre les mains d'un seul&#034;. Ramboz r&#233;cidive en affirmant que &#034;Albert entend d&#233;finir la politique que les militants ouvriers de l'U.C. appliquent sur le terrain&#034;. Il se trouve que nos camarades, quand ils affrontaient les bonzes syndicaux, ou M. Lefaucheux, n'avaient pas de t&#233;l&#233;phone portable pour interroger Barta ; leur culture et leur conscience leur suffisaient. Et personne ne pensait que le syndicat &#233;tait &#034;un levier plong&#233; dans une classe ouvri&#232;re aspirant spontan&#233;ment &#224; renverser le capitalisme&#034;, pens&#233;e que nous attribue Ramboz. Selon lui le travail syndical donnait ind&#233;pendamment de la volont&#233; des militants &#034;une orientation &#233;conomique &#224; leur action avec l'illusion de s'int&#233;grer &#224; la classe ouvri&#232;re&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi nous militions et vivions avec des illusions, et ainsi se trouve occult&#233; tout l'acquis de ce travail sur toute une p&#233;riode. Oubli&#233;e, dans ce texte, notre propagande pour l'&#233;lection libre et d&#233;mocratique des d&#233;l&#233;gu&#233;s d'atelier, contre le monopole syndical institu&#233; par la loi Croizat en 1945. Oubli&#233;e l'intervention de nos militants, sp&#233;cifique et personnelle, dans chaque atelier et d&#233;partement o&#249; ils travaillaient. On retient &#034;l'enlisement de la gr&#232;ve Renault et la cr&#233;ation du SDR qui en r&#233;sulte&#034;. Le terme enlisement est-il un malheureux lapsus ? Alors que la cr&#233;ation du SDR &#233;tait au contraire le r&#233;sultat de notre succ&#232;s. Quand les bonzes de la CGT refusent de reconna&#238;tre la nouvelle CE au d&#233;partement Collas, ce sont les ouvriers, non pas &#233;clair&#233;s par le saint esprit, mais sur la proposition de leur dirigeant Bois, qui d&#233;cident de cr&#233;er leur syndicat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le chapitre &#034;L'activit&#233; ouvri&#232;re&#034; il faut r&#233;parer un oubli : le 1er mai 1946, notre camarade Rival qui travaillait &#224; la Thomson et publiait le bulletin &#034;La Thomson Syndicale&#034;, portait seul dans le cort&#232;ge de la manifestation, prot&#233;g&#233; par quelques camarades de l'usine, une pancarte avec la revendication &#034;Echelle mobile des salaires&#034;, mot-d'ordre interdit et banni par la CGT, en pleine hyst&#233;rie stalinienne.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pendant cette m&#234;me p&#233;riode quelque cent mille tracts ont &#233;t&#233; diffus&#233;s dans les diverses usines o&#249; nous avions des contacts ou des militants (Thomson, Citro&#235;n, Hispano, LMT). Le regroupement de nos militants dans la forteresse ouvri&#232;re Renault s'est fait pour des raisons tactiques. Des ann&#233;es plus tard Barta s'exprimait ainsi dans une lettre &#224; un jeune camarade : &#034;Qu'&#233;tions-nous face &#224; l'appareil stalinien chez Renault en mars-avril 47 ? Une poign&#233;e. Mais nous avons mis&#233;, pr&#233;vu et pr&#233;par&#233; activement la r&#233;volte des travailleurs contre l'union sacr&#233;e pour la production. Bois joue le r&#244;le principal dans l'usine, mais c'est l'U.C. dans son ensemble qui seule rend possible cette action&#034;. Que cette gr&#232;ve commune &#224; tous les ouvriers, contre le patronat et par-dessus la t&#234;te de la direction syndicale, n'ait pas tenu les promesses que nous esp&#233;rions n'a rien &#224; voir avec de quelconques &#034;illusions&#034;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Trotsky avait mis de grands espoirs dans les gr&#232;ves avec occupation de juin 36, et certains n'ont pas manqu&#233; de lui reprocher d'avoir &#233;crit &#034;La r&#233;volution fran&#231;aise a commenc&#233;&#034;. Les marxistes ne sont pas sans savoir que &#034;la mentalit&#233; humaine est l'&#233;l&#233;ment le plus conservateur de la soci&#233;t&#233;&#034; et qu'&#034;avec une politique juste on peut aussi &#234;tre victime d'un rapport de forces d&#233;favorable&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De quel droit Ramboz se permet-il d'affirmer : &#034;quant aux militants, leur activit&#233; concr&#232;te s'exer&#231;ait &#224; l'&#233;chelle locale et ne leur laissait gu&#232;re le temps et les moyens d'acqu&#233;rir 'la largeur de vues &#224; l'&#233;chelle nationale et internationale' qu'Albert exigeait d'eux&#034;. Notre groupe avait depuis toujours, dans la meilleure tradition, attach&#233; une importance capitale &#224; la culture. Si dans une certaine p&#233;riode les circonstances nous ont amen&#233;s &#224; militer &#034;24 heures sur 24&#034;, ce n'&#233;tait pas un choix artificiel, pour jouer aux petits soldats, mais parce que le combat nous l'imposait. Aucun d'entre nous n'avait &#233;t&#233; &#233;duqu&#233; dans la discipline des t&#234;tes carr&#233;es, et Ramboz ne se souvient sans doute pas que &#034;m&#234;me&#034; les militants travaillant en usine (Bois, Gel&#233;, et d'autres) avaient leur carte &#224; la Biblioth&#232;que Nationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les contradictions ne manquent pas dans le texte de Ramboz. Alors qu'il nous accuse d'assigner &#224; la classe ouvri&#232;re un r&#244;le messianique, on lit par ailleurs que nos militants &#034;ont enfin rendu manifeste la permanence, chez les ouvriers, dune aspiration profonde &#224; une soci&#233;t&#233; lib&#233;r&#233;e du capitalisme&#034;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Suivant une citation reproduite du bulletin de l'Opposition syndicale Lutte de Classe de janvier 46, &#034;il faut informer les ouvriers, r&#233;fl&#233;chir avec eux... trouver avec eux la solution&#034;. Que devient alors la pr&#233;tendue substitution de l'avant-garde &#224; la classe ouvri&#232;re ? Pour les militants de l'U.C. rappelle Ramboz, &#034;il ne s'agissait pas de s'autoproclamer Comit&#233; de lutte (pr&#233;conis&#233; par le PCI chez Renault), mais d'aider les ouvriers &#224; constituer leur propre comit&#233; et par la suite se soumettre &#224; leur d&#233;cision collective.&#034; Comment concilier ceci avec l'autoritarisme, le dogmatisme, la rigidit&#233;, la soumission, l'autocratie, le messianisme et autre bolchevisme dont Ramboz nous gratifie &#224; longueur de pages ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au chapitre &#034;Remarques&#034;, l'auteur exprime en toute libert&#233; sa philosophie. Je prends moi aussi la libert&#233; de &#034;remarquer&#034; (en recommandant en m&#234;me temps la lecture des textes de l'U.C.) &#224; quel point sont loin de toute r&#233;alit&#233; des affirmations comme : &#034;la division s'instaure entre ceux qui 'savent' et les autres, entre ceux qui d&#233;cident et ceux qui doivent ex&#233;cuter&#034;, ou &#034;la mythique classe ouvri&#232;re &#224; laquelle les r&#233;volutionnaires assignent une mission historique&#034;, ou encore &#034;la rigidit&#233; doctrinale de l'U.C. frappe sa strat&#233;gie de st&#233;rilit&#233;&#034;, et &#034;l'invocation &#224; la 'fraternit&#233;', &#224; la 'confiance entre r&#233;volutionnaires' ne faisait que masquer le caract&#232;re essentiel : la soumission&#034;. Moi qui &#233;tais une insurg&#233;e (comme mes camarades), me voil&#224; une soumise ! Et bien d'autres poncifs &#034;critiques&#034; : &#034;Trotsky a contribu&#233; malgr&#233; lui &#224; la mise en place d'un pouvoir oppresseur qu'il a combattu jusqu'&#224; la mort&#034;. Quelle g&#233;n&#233;reuse concession Ramboz fait &#224; Trotsky, en lui accordant le &#034;malgr&#233; lui&#034; ! &#034;L'U.C, luttait pour la d&#233;mocratie &#224; l'ext&#233;rieur, mais l'autocratie s'&#233;tablissait &#224; l'int&#233;rieur&#034;, affirme Ramboz qui revient encore et toujours sur la tendance de Barta &#224; &#034;remplacer l'analyse des &#233;v&#233;nements de fa&#231;on &#224; agir dans et sur eux par une interpr&#233;tation scolastique&#034;. N'en jetez plus, piti&#233; pour les illumin&#233;s que nous &#233;tions, et que vous d&#233;couvrez dans votre clairvoyance anti-bolchevique cinquante ans plus tard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'engage les militants et tous ceux qui s'int&#233;ressent &#224; l'histoire de l'U.C. de lire les Introductions et les textes de l'U.C. publi&#233;s par La Br&#232;che, ainsi que la brochure consacr&#233;e &#224; Barta publi&#233;e dans le n&#176; 49 des Cahiers L&#233;on Trotsky. Je finirai sur ces quelques lignes extraites d'une lettre de Barta, adress&#233;e &#224; un jeune camarade en 1976 :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#034;Il faut reconstruire le pass&#233; &#224; partir des probl&#232;mes, de la situation, des buts et des espoirs (aussi) des protagonistes au moment historique o&#249; ils agissaient. ... En histoire les facteurs qui interviennent sont non seulement d'une infinie complexit&#233; (int&#233;r&#234;ts, id&#233;ologie, &#233;tats d'&#226;me, impostures, etc.) mais chaque facteur peut jouer un r&#244;le d&#233;cisif ou insignifiant selon l'ensemble des circonstances. Et on ne peut pas les diss&#233;quer ; il faut les reconstituer dynamiquement, c'est-&#224;-dire en mouvement&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut encore moins s'atteler &#224; cette t&#226;che avec des sch&#233;mas moralistes pr&#233;con&#231;us, anti&#173;bolcheviques ou autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Louise (Ir&#232;ne)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;mai 1997&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire encore :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7566&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7566&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://matierevolution.fr/spip.php?breve1215&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://matierevolution.fr/spip.php?breve1215&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Sur les gr&#232;ves de 1948 en France</title>
		<link>https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7641</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7641</guid>
		<dc:date>2025-03-13T23:29:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>France</dc:subject>
		<dc:subject>Gr&#232;ve Strike</dc:subject>
		<dc:subject>Ouvriers Workers</dc:subject>
		<dc:subject>Barta</dc:subject>
		<dc:subject>Stalinisme</dc:subject>
		<dc:subject>Syndicalisme</dc:subject>
		<dc:subject>Lutte des classes- Class struggle</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Sur les gr&#232;ves de 1948 en France &lt;br class='autobr' /&gt;
Ou le faux radicalisme des staliniens &lt;br class='autobr' /&gt;
En 1947, les staliniens proclamaient que &#171; la gr&#232;ve est l'arme des trusts &#187; et en 1948 que la gr&#232;ve est l'arme des travailleurs&#8230; un changement qui &#233;tait motiv&#233; par la gr&#232;ve Renault de 1947 qui les avait contraint &#224; sortir du gouvernement pour ne pas &#234;tre d&#233;bord&#233;s par la vague ouvri&#232;re&#8230; &lt;br class='autobr' /&gt;
La gr&#232;ve Renault de 1947 : &lt;br class='autobr' /&gt;
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7540 (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique45" rel="directory"&gt;0- Le point de vue du r&#233;volutionnaire Barta sur la guerre et l'apr&#232;s-guerre&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot42" rel="tag"&gt;France&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot46" rel="tag"&gt;Gr&#232;ve Strike&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot49" rel="tag"&gt;Ouvriers Workers&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot91" rel="tag"&gt;Barta&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot99" rel="tag"&gt;Stalinisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot110" rel="tag"&gt;Syndicalisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot295" rel="tag"&gt;Lutte des classes- Class struggle&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Sur les gr&#232;ves de 1948 en France&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ou le faux radicalisme des staliniens&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1947, les staliniens proclamaient que &#171; la gr&#232;ve est l'arme des trusts &#187; et en 1948 que la gr&#232;ve est l'arme des travailleurs&#8230; un changement qui &#233;tait motiv&#233; par la gr&#232;ve Renault de 1947 qui les avait contraint &#224; sortir du gouvernement pour ne pas &#234;tre d&#233;bord&#233;s par la vague ouvri&#232;re&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La gr&#232;ve Renault de 1947 :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7540&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7540&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1948/04/VDT43_042148.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1948/04/VDT43_042148.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://enseignants.lumni.fr/fiche-media/00000000016/la-greve-des-usines-renault.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://enseignants.lumni.fr/fiche-media/00000000016/la-greve-des-usines-renault.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les gr&#232;ves de 1947 qui l'ont suivie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s Renault, des mouvements conduits par la CGT se multiplient apr&#232;s mai chez Citro&#235;n, &#224; la SNCF, dans les banques, dans les grands magasins, &#224; EDF, puis chez Peugeot, Berliet, Michelin, etc. Le principal motif des gr&#232;ves est la revendication de hausse des salaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Gr%C3%A8ves_de_1947_en_France&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://fr.wikipedia.org/wiki/Gr%C3%A8ves_de_1947_en_France&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://enseignants.lumni.fr/fiche-media/00000000017/les-greves-de-l-automne-1947.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://enseignants.lumni.fr/fiche-media/00000000017/les-greves-de-l-automne-1947.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La gr&#232;ve des mineurs de 1948 est soutenue et organis&#233;e par le PCF (stalinisme politique et syndical) mais, m&#234;me massivement suivie et d&#233;termin&#233;e, elle est isol&#233;e du reste de la classe ouvri&#232;re et n'est pas auto-organis&#233;e, et, du coup, elle est finalement vaincue avec un &#233;norme prix &#224; payer (morts, licenci&#233;s, recul social d'envergure).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le PCF assume toujours la radicalit&#233; de la gr&#232;ve des mineurs et des manifestations, il appara&#238;t comme d&#233;muni d'une strat&#233;gie r&#233;elle, loin des accusations d'organisateur d'une insurrection subversive venues de Jules Moch. Ainsi, s'il appelle &#224; une journ&#233;e de solidarit&#233; le 23 octobre, il n'organise aucune manifestation nationale qui aurait pu &#234;tre f&#233;d&#233;ratrice. Les manifestations organis&#233;es par le PCF le sont trop tardivement pour jouer un r&#244;le utile dans le soutien aux mineurs. De m&#234;me, il ne se sert pas des victimes de la r&#233;pression polici&#232;re pour mobiliser autour des mineurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Gr%C3%A8ve_des_mineurs_de_1948&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://fr.wikipedia.org/wiki/Gr%C3%A8ve_des_mineurs_de_1948&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les gr&#232;ves de 1948&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;SEULE L'UNITE A LA BASE PERMETTRA AUX TRAVAILLEURS DE MENER LA LUTTE A BIEN&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a six semaines que, devant la mont&#233;e continuelle des prix, le probl&#232;me de la r&#233;vision du minimum vital et du pouvoir d'achat a &#233;t&#233; &#224; nouveau pos&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien n'a &#233;t&#233; r&#233;solu depuis. Des gr&#232;ves ont &#233;clat&#233; : gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale d'avertissement de 30.000 mineurs du Nord, gr&#232;ves dans l'alimentation, l'h&#244;tellerie, etc. Les cheminots du Maroc ont obtenu une hausse de salaires ; ailleurs, comme dans l'h&#244;tellerie, les gr&#232;ves visent &#224; obtenir simplement l'augmentation vot&#233;e en novembre dernier. Ce n'est pas le chiffre des revendications qui est en jeu, mais les moyens d'obtenir celles-ci, les moyens de lutter et d'unifier la classe ouvri&#232;re pour ces luttes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De quoi demain sera-t-il fait ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La C.G.T., qui appuie actuellement les mouvements gr&#233;vistes, a d&#233;menti ses intentions de &#034;lancer de nouveaux mouvements ou de nouveaux mots d'ordre&#034; pour la mi-mars. Mais si elle d&#233;ment devant des journalistes des intentions qu'on lui pr&#234;tait, les ouvriers ne connaissent pas davantage celles qui sont siennes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par quels moyens entend-elle lutter ? Entend-elle se contenter de palabres ? Entend-elle seulement appuyer les mouvements qui &#233;clatent pour demander le retour du P.C.F. au pouvoir ? ou, comme au mois de novembre, d&#233;clencher un mouvement &#224; l'improviste ? En ce qui la concerne, les ouvriers ne savent pas plus s'ils vont au-devant de grandes luttes qu'au-devant d'une capitulation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me que, pendant longtemps, la C.G.T. a pr&#233;sent&#233; la gr&#232;ve comme l'arme des trusts et la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale comme une idiotie, pour d&#233;clencher ensuite une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale antid&#233;mocratique, de m&#234;me aujourd'hui, les ouvriers ne savent pas &#224; quoi s'en tenir quant &#224; la C.G.T.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De telles m&#233;thodes ne peuvent que conduire &#224; la d&#233;faite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est, avec les m&#234;mes donn&#233;es, r&#233;p&#233;ter l'exp&#233;rience de novembre : manque de confiance des ouvriers dans ceux qui les repr&#233;sentent, manque de d&#233;mocratie, manque de contr&#244;le sur la marche du mouvement, division de la classe ouvri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pour cela qu'est, plus que jamais, valable ce que disait un tract du S.D.R. d&#233;j&#224; avant la gr&#232;ve de novembre :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;La lutte, qu'on le veuille ou pas, reste &#224; l'ordre du jour. Pour la mener &#224; bien, il faut que nous, ouvriers de base, nous nous serrions les coudes et ne nous laissions pas diviser par des gens qui, depuis longtemps, ne savent plus ce qu'est un outil. La situation est loin d'&#234;tre perdue si les ouvriers arrivent, sur le terrain de l'usine, &#224; parler librement, d&#233;terminer une attitude commune et d&#233;cider de moyens de lutte voulus par tous. Ce que nous avons &#224; faire, c'est souder nos rangs pour pouvoir, dans une action d&#233;termin&#233;e par tous, aller de l'avant sans aucune crainte.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas en se cachant la t&#234;te sous le sable, que les travailleurs emp&#234;cheront les vieilles bureaucraties syndicales, qui d&#233;fendent la &#034;3&#176; force&#034; ou le retour de ministres P.C.F. au gouvernement, de se servir de leurs luttes pour des buts qui n'ont rien d'ouvrier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1948/03/vdt39_031748.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1948/03/vdt39_031748.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;IL FAUT OBLIGER LES BUREAUCRATES A SE SOUMETTRE A LA VOLONTE DES OUVRIERS&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que la majorit&#233; des conducteurs du m&#233;tro, group&#233;s dans le syndicat autonome, a d&#233;cid&#233; la gr&#232;ve, la C.G.T. a donn&#233; l'ordre &#224; ses adh&#233;rents, qui sont la minorit&#233;, de continuer le travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous ces temps derniers, la C.G.T. d&#233;fendait &#034;l'action directe&#034; ; elle vantait chaque &#034;victoire&#034;, aussi minime f&#251;t-elle, obtenue par des d&#233;brayages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi cette attitude de briseurs de gr&#232;ve vis-&#224;-vis des conducteurs du m&#233;tro ? Les dirigeants de la C.G.T. n'ont pu donner d'autre explication que celle-ci : &#034;Il faut d'abord &#233;puiser toutes les possibilit&#233;s de discussion&#034;. Mais le fait, qu'&#224; leur avis, il aurait fallu continuer encore &#224; discuter, justifie-t-il le sabotage d'une action d&#233;cid&#233;e par la majorit&#233; des ouvriers ? Ou le fait que les dirigeants c&#233;g&#233;tistes n'en soient pas les instigateurs autorise-t-il la trahison ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il n'y a pas plus de raisons, dict&#233;es par l'int&#233;r&#234;t ouvrier, dans leur action de briseurs de gr&#232;ve, que dans les gr&#232;ves dont ils prennent la t&#234;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi plus antigr&#233;vistes ici que progr&#233;vistes ailleurs ? Nulle part leur action n'exprime la volont&#233; de la majorit&#233; ouvri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis plusieurs semaines, nous relatons des d&#233;brayages partiels chez Renault. La C.G.T. qui en a eu la direction, n'a jamais consult&#233; les ouvriers, ni sur les revendications qui ont &#233;t&#233; &#233;labor&#233;es par les bureaucrates, ni sur les moyens d'action. Des ouvriers r&#233;clament la suppression du travail au rendement, d'autres ont demand&#233; le paiement des heures de gr&#232;ve ; aucune de ces revendications n'a &#233;t&#233; pos&#233;e &#224; la direction par les d&#233;l&#233;gu&#233;s c&#233;g&#233;tistes. Dans un d&#233;partement, le mot d'ordre est d'une heure de gr&#232;ve ; dans l'autre, d'un quart d'heure ; et dans un autre encore, &#034;il ne faut pas faire le jeu de la direction en se mettant en gr&#232;ve !&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la gr&#232;ve qu'ils brisent ou dans la gr&#232;ve qu'ils font, les bureaucrates syndicaux ont la m&#234;me attitude. Ils veulent pouvoir agir en &#034;repr&#233;sentants&#034; des ouvriers sans se soumettre &#224; leur contr&#244;le. Et, pour pouvoir mieux man&#339;uvrer les ouvriers, ils doivent les d&#233;shabituer de d&#233;cider eux-m&#234;mes de leurs propres affaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les ouvriers ne surmonteront jamais la d&#233;moralisation que ces m&#233;thodes entra&#238;nent parmi eux, s'ils n'obligent pas les organisations syndicales &#224; les laisser s'exprimer et &#224; se soumettre &#224; leur volont&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au sein du parlement bourgeois, les d&#233;put&#233;s qui se pr&#233;tendent ouvriers se soumettent bien &#224; la majorit&#233; r&#233;actionnaire ; les d&#233;put&#233;s du P.C.F., qui se disent contre les cr&#233;dits militaires r&#233;guli&#232;rement vot&#233;s, n'ont pas, pour cela, &#034;bris&#233;&#034; la l&#233;galit&#233; parlementaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi, au sein du mouvement ouvrier lui-m&#234;me, ces gens agiraient-ils &#224; leur guise et ne seraient-ils pas contraints de consulter les ouvriers et de se soumettre &#224; la volont&#233; de la majorit&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1948/05/vdt45_050548.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1948/05/vdt45_050548.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle position doivent prendre les militants r&#233;volutionnaires&lt;br class='autobr' /&gt;
dans le mouvement gr&#233;viste actuel ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'&#233;poque de la grande collaboration et de la participation des staliniens au gouvernement, nous pr&#233;conisions la m&#233;thode d'action gr&#233;viste contre la volont&#233; des staliniens. La vague gr&#233;viste d&#233;clench&#233;e en mai 47 a oblig&#233; les staliniens &#224; se mettre du c&#244;t&#233; des gr&#232;ves. Pour le camarade M., du moment que les staliniens sont du c&#244;t&#233; des gr&#232;ves, nous sommes contre les gr&#232;ves. De cette fa&#231;on, il met en avant le facteur subjectif, que sont les partis et les organisations, et laisse de c&#244;t&#233; le facteur objectif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car nous consid&#233;rons d'abord le mouvement ouvrier comme un fait objectif, auquel on ne commande pas. C'est pour cela qu'il faut partir de l&#224; o&#249; se trouvent les ouvriers et les grouper pour l'action.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Personne ne peut pr&#233;tendre que les staliniens soient le parti des ouvriers. Mais le stalinisme s'appuie sur le mouvement ouvrier. Est fausse &#224; cet &#233;gard la discrimination faite entre les &#034;v&#233;ritables r&#233;formistes&#034; et les staliniens agents de Moscou. En r&#233;alit&#233;, les &#034;r&#233;formistes&#034; n'ont jamais &#233;t&#233; v&#233;ritablement des r&#233;formistes, partisans et promoteurs de r&#233;formes. Ce sont les partis de la 2&#232;me Internationale, &#224; l'&#233;poque o&#249; eux-m&#234;mes s'affirmaient r&#233;volutionnaires, qui &#233;taient pratiquement devenus des r&#233;formistes de par l'&#233;poque &#224; laquelle ils vivaient, surtout en occident, c'est-&#224;-dire que par des m&#233;thodes de lutte ils obtenaient, dans le cadre du capitalisme ascendant, des r&#233;formes qui avaient pour r&#233;sultat l'am&#233;lioration du niveau de vie des ouvriers. Quand les r&#233;formistes prennent ouvertement ce nom, apr&#232;s la cr&#233;ation de l'Internationale Communiste, l'&#233;poque des r&#233;formes est close depuis longtemps, et ce sont les r&#233;volutionnaires qui appellent les r&#233;formistes tels, par d&#233;rision.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre attitude vis-&#224;-vis des bureaucraties tra&#238;tres n'est pas d&#233;termin&#233;e par leur politique plus ou moins r&#233;formiste, mais par la confiance que peuvent encore leur accorder des couches ouvri&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En rejetant le mouvement gr&#233;viste parce que li&#233; aux man&#339;uvres staliniennes, le camarade M. rompt avec la conception l&#233;niniste de la r&#233;volution. L&#233;nine a soulign&#233; qu'il n'existe pas de mouvement prol&#233;tarien pur. Toutes les classes sont m&#234;l&#233;es &#224; tout mouvement quel qu'il soit. Tout mouvement est &#034;utilis&#233;&#034; aussi bien par le gouvernement, les fascistes, les staliniens, etc. Si les staliniens utilisent la gr&#232;ve des mineurs pour faire le jeu de l'URSS, il est certain que le gouvernement utilise celle-ci pour faire le jeu de l'imp&#233;rialisme et le sien propre (lois anti-ouvri&#232;res, etc.), et si la classe ouvri&#232;re ne bougeait pas, pour elle le r&#233;sultat serait le m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais les gr&#232;ves sont-elles le fait des staliniens ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;alit&#233; toute l'exp&#233;rience d&#233;ment cette conception artificielle des appareils bureaucratiques d&#233;clenchant les gr&#232;ves &#224; leur convenance. Nous avons vu les ouvriers se mettre en gr&#232;ve contre la volont&#233; des bureaucrates, et aussi bien ne pas suivre des ordres de gr&#232;ve donn&#233;s par eux. Avant tout les ouvriers, actuellement, voient et ressentent qu'ils sont &#233;cras&#233;s et opprim&#233;s par le capitalisme. Ils ont besoin de lutter contre cet &#233;tat de choses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des camarades ont peur du stalinisme parce qu'ils le surestiment en fait. En r&#233;alit&#233;, les staliniens ont peur du mouvement ouvrier. La CGT est l'obstacle principal dans la voie de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale. L'emprise c&#233;g&#233;tiste a bien exist&#233; en 45-46. Mais d&#233;j&#224; bien avant la gr&#232;ve de mai 47 il y a eu des explosions contre l'appareil. A l'heure actuelle la scission entre les ouvriers et l'appareil est plus grande que jamais. Mais les ouvriers voient que chaque fois qu'ils veulent faire quelque chose, ils manquent de cadres. Ce n'est pas en tant que parti que le P.C. m&#232;ne la classe ouvri&#232;re, mais par les syndicats, qui fournissent aux ouvriers des cadres. A plusieurs reprises la classe ouvri&#232;re a essay&#233; de se d&#233;tacher de la CGT et est retomb&#233;e sous sa coupe. Les masses se mettent en mouvement avec les chefs qu'elles trouvent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous suivons dans la lutte la majorit&#233; des ouvriers. Nous sommes donc dans tout mouvement gr&#233;viste d&#233;cid&#233; par la majorit&#233; des ouvriers. Mais ce que nous recherchons c'est que la gr&#232;ve appartienne aux gr&#233;vistes. Car m&#234;me une gr&#232;ve men&#233;e par nous, dans laquelle les ouvriers ne participeraient pas, ne vaut rien. La gr&#232;ve vaut quelque chose dans la mesure o&#249; elle accro&#238;t la combativit&#233;, la conscience et la coh&#233;sion des ouvriers. Il s'agit pour nous que rien ne se passe par-dessus la t&#234;te des ouvriers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale est impossible parce qu'il n'y a pas d'organisation r&#233;volutionnaire. Le probl&#232;me n'est donc pas d'&#234;tre pour ou contre les gr&#232;ves, mais d'agir pour arracher la classe ouvri&#232;re, &#233;tudier les besoins du mouvement ouvrier, lui donner le plus de conscience ; car les mots-d'ordre on ne peut pas les inventer, ce sont les besoins ouvriers qui les fournissent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne commande pas au mouvement de masse. Ou les appareils, stalinien ou bourgeois, sont les plus forts, et il faut renoncer au mouvement ouvrier, pr&#233;coniser la suppression des gr&#232;ves. Ou nous consid&#233;rons que le mouvement ouvrier est plus fort que tous les appareils, et alors nous devons nous appuyer sur le mouvement et travailler pour lui donner le maximum d'efficacit&#233; et de coh&#233;sion. Notre t&#226;che s'accomplit dans la classe ouvri&#232;re, non &#224; c&#244;t&#233;. &#034;L'&#233;mancipation des travailleurs sera l'&#339;uvre des travailleurs eux-m&#234;mes&#034;. La t&#226;che des r&#233;volutionnaires est, dans toutes les circonstances, d'int&#233;resser les ouvriers, les organiser, les tirer de leur apathie, leur faire prendre leur sort entre leurs propres mains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De quelle fa&#231;on renforcer la coh&#233;sion, l'esprit critique, la volont&#233; des ouvriers ? Voil&#224; comment se pose pour nous le probl&#232;me. (Mais on ne commande pas &#224; la classe ouvri&#232;re ses sentiments et ses r&#233;actions). La caract&#233;ristique essentielle de la r&#233;volution, c'est que les masses font irruption dans les sph&#232;res o&#249; se d&#233;cide leur propre sort. La gr&#232;ve de mai a &#233;t&#233; une action r&#233;volutionnaire d&#233;mocratique, mais parce que les ouvriers ont senti qu'ils avaient sur qui s'appuyer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Face &#224; la lutte contre les staliniens, certains vont jusqu'&#224; penser que De Gaulle est un moindre mal. Les ouvriers ne le pensent pas ainsi. A cet &#233;gard les traditions du mouvement ouvrier depuis 1934 sont tout &#224; fait claires. Ils savent bien ce que veulent dire les mesures de Moch, ils savent que c'est du Daladier avec au bout du P&#233;tain-De Gaulle. A cela on ne peut pas r&#233;pondre :...mais les gr&#232;ves sont conduites par les staliniens. Il faut partir de l&#224; o&#249; se trouvent les ouvriers et les grouper pour l'action. Notre t&#226;che est de d&#233;livrer les masses des bureaucrates tra&#238;tres en luttant avec elles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1948/10/note_102548.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1948/10/note_102548.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fin de la gr&#232;ve des mineurs. ILS ONT ETE BATTUS PARCE QU'ILS ONT ETE TROMPES !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s huit semaines de gr&#232;ve, les mineurs ont &#233;t&#233; contraints de reprendre le travail, sans qu'aucune de leurs revendications ait &#233;t&#233; satisfaite. Fid&#232;le &#224; la politique de blocage des salaires, inaugur&#233;e par De Gaulle-Thorez-Bidault, le gouvernement Queuille n'a recul&#233; devant rien pour contraindre les mineurs &#224; capituler &#034;sans conditions&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, huit semaines durant, par leur combativit&#233; et leur h&#233;ro&#239;sme &#8211; car il fallait de l'h&#233;ro&#239;sme pour opposer, sans armes, une r&#233;sistance acharn&#233;e &#224; un ennemi arm&#233; jusqu'aux dents &#8211; les gueules noires se sont class&#233;es &#224; l'avant-garde de tout le mouvement ouvrier. Une fois de plus, il est donc prouv&#233; que la volont&#233; de lutte et m&#234;me l'h&#233;ro&#239;sme des ouvriers ne suffisent pas pour qu'ils obtiennent la victoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mineurs ont &#233;t&#233; h&#233;ro&#239;ques, mais leurs dirigeants les ont tromp&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N'&#233;tait-ce pas une escroquerie que de faire croire aux mineurs qu'ils pouvaient, par leur seule gr&#232;ve, arracher le Minimum Vital, qu'une gr&#232;ve de 2 ou 3 millions de travailleurs (Y COMPRIS LES MINEURS), en Novembre-D&#233;cembre 47, n'avait pu obtenir ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N'&#233;tait-ce pas de la poudre aux yeux que de pr&#233;tendre organiser la solidarit&#233; avec les mineurs en demandant aux autres travailleurs de verser des sommes suffisantes pour permettre aux mineurs de tenir ind&#233;finiment, alors que tous les travailleurs, qui d&#233;j&#224; avec leurs salaires n'arrivent pas &#224; joindre les deux bouts, ont &#224; supporter les pertes de salaires occasionn&#233;es par leurs propres combats gr&#233;vistes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; pourquoi les mineurs ont &#233;t&#233; battus !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand aujourd'hui, par cons&#233;quent, B. Frachon pr&#233;tend que c'est &#034;la faim qui a entam&#233; le bloc des mineurs&#034;, il ne fait que continuer &#224; tromper les ouvriers. Si J. Moch et les capitalistes sont arriv&#233;s &#224; affamer les mineurs, c'est que B. Frachon les avait engag&#233;, d&#232;s le d&#233;but, dans une impasse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous en avions d'ailleurs averti les travailleurs d&#232;s le 19 Octobre (n&#176; 50) : &#034;Seule une GREVE GENERALE peut faire aboutir la revendication des travailleurs, un SALAIRE VITAL GARANTI PAR L'ECHELLE MOBILE. Mais la C.G.T. est impuissante &#224; conduire la classe ouvri&#232;re dans une telle lutte. Et comment le pourrait-elle, quand c'est elle qui a &#233;t&#233; depuis la &#034;lib&#233;ration&#034; le principal garde-chiourme de la bourgeoisie (&#034;produire d'abord&#034;), quand c'est elle qui a &#233;t&#233; le principal briseur de gr&#232;ve de Mai &#224; Septembre 47, et quand c'est elle qui en Novembre-D&#233;cembre 47, a men&#233; &#224; la d&#233;faite la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale, en &#233;loignant, par son attitude bureaucratique, la majorit&#233; des ouvriers de la lutte ? Cette incapacit&#233; de la C.G.T. de mener la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale, qui a d&#233;j&#224; contraint les travailleurs de l'Est de finir leur lutte par un compromis d&#233;risoire, rend in&#233;vitable le &#034;pourrissement de la gr&#232;ve des mineurs elle-m&#234;me, isol&#233;e devant la coalition capitaliste nationale et internationale&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale, c'est du reste ce que d&#233;sirent les travailleurs depuis le mouvement gr&#233;viste commenc&#233; en Avril 47. Car, comme en Juin 1936, seul un mouvement englobant simultan&#233;ment la majorit&#233; &#233;crasante de la classe ouvri&#232;re peut faire capituler les capitalistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais les sacrifices qu'exige une telle lutte ne peuvent &#234;tre assum&#233;s par les travailleurs que s'ils savent qu'ils ne seront pas abandonn&#233;s dans la lutte, qu'on ne leur tirera pas dans le dos, qu'&#224; l'int&#233;rieur du mouvement les opinions et les personnes seront respect&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or les agissements anti-d&#233;mocratiques des bureaucrates, C.G.T., F.O., C.F.T.C. ont, au contraire, divis&#233; les travailleurs et avili leur volont&#233; de combat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La lutte h&#233;ro&#239;que des mineurs, l'effort qu'elle a co&#251;t&#233; &#224; toute la classe ouvri&#232;re, auront &#233;t&#233; loin d'&#234;tre inutiles si les travailleurs en tirent d&#233;finitivement la le&#231;on. Car c'est depuis bient&#244;t 15 ans, depuis F&#233;vrier 1934, que la classe ouvri&#232;re voit mener &#224; la d&#233;faite par les bureaucrates incontr&#244;l&#233;s ses efforts h&#233;ro&#239;ques d'am&#233;liorer son sort ou de r&#233;sister &#224; la politique de famine des gouvernements capitalistes. Et cependant ce n'est que tr&#232;s lentement qu'elle comprend qu'il faut, sous peine de mort, reb&#226;tir de nouvelles organisations prol&#233;tariennes. Plus t&#244;t la classe ouvri&#232;re apportera une aide d&#233;cisive &#224; la cr&#233;ation de nouvelles organisations ouvri&#232;res, sous le contr&#244;le de la base, plus t&#244;t ses luttes seront couronn&#233;es de succ&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1948/12/vdt52_120148.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1948/12/vdt52_120148.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire encore :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.google.com/search?client=firefox-b-e&amp;q=gr%C3%A8ves+1948&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.google.com/search?client=firefox-b-e&amp;q=gr%C3%A8ves+1948&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des films&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://fresques.ina.fr/memoires-de-mines/fiche-media/Mineur00135/la-greve-de-1948-greve-insurrectionnelle.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://fresques.ina.fr/memoires-de-mines/fiche-media/Mineur00135/la-greve-de-1948-greve-insurrectionnelle.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://fresques.ina.fr/memoires-de-mines/fiche-media/Mineur00130/greves-des-mineurs-a-valenciennes-intervention-de-l-armee.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://fresques.ina.fr/memoires-de-mines/fiche-media/Mineur00130/greves-des-mineurs-a-valenciennes-intervention-de-l-armee.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://fresques.ina.fr/memoires-de-mines/fiche-media/Mineur00134/la-situation-tendue-entre-la-cgt-et-le-gouvernement-en-1948.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://fresques.ina.fr/memoires-de-mines/fiche-media/Mineur00134/la-situation-tendue-entre-la-cgt-et-le-gouvernement-en-1948.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://fresques.ina.fr/memoires-de-mines/fiche-media/Mineur00129/les-greves-et-evenements-en-france-et-dans-le-nord-pas-de-calais.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://fresques.ina.fr/memoires-de-mines/fiche-media/Mineur00129/les-greves-et-evenements-en-france-et-dans-le-nord-pas-de-calais.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Propos du r&#233;volutionnaire Barta</title>
		<link>https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7712</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7712</guid>
		<dc:date>2025-03-03T23:39:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Barta</dc:subject>
		<dc:subject>1940</dc:subject>
		<dc:subject>1943-1947</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Propos du r&#233;volutionnaire Barta &lt;br class='autobr' /&gt; Lire sur Barta : &lt;br class='autobr' /&gt;
https://www.matierevolution.fr/spip.php?page=recherche&amp;recherche=barta &lt;br class='autobr' /&gt;
Barta en 1935 : &lt;br class='autobr' /&gt;
https://www.marxists.org/francais/barta/1935/12/barta_roumanie.htm &lt;br class='autobr' /&gt;
Barta en 1936 : &lt;br class='autobr' /&gt;
LETTRE DE BARTA A TROTSKY &lt;br class='autobr' /&gt;
Bucarest, le 22 Mai 1936 Cher camarade L.D., Notre activit&#233;, malgr&#233; les forces extr&#234;mement faibles dont nous disposons &#224; la formation du groupe B.L. en Roumanie, nous a permis d'arriver &#224; deux r&#233;sultats essentiels : &lt;br class='autobr' /&gt;
Sur cette (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique83" rel="directory"&gt;6- L'organisation du prol&#233;tariat&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot91" rel="tag"&gt;Barta&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot104" rel="tag"&gt;1940&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot129" rel="tag"&gt;1943-1947&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Propos du r&#233;volutionnaire Barta&lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Lire sur Barta :&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?page=recherche&amp;recherche=barta&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?page=recherche&amp;recherche=barta&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Barta en 1935 :&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1935/12/barta_roumanie.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1935/12/barta_roumanie.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Barta en 1936 :&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;LETTRE DE BARTA A TROTSKY&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bucarest, le 22 Mai 1936&lt;br class='autobr' /&gt;
Cher camarade L.D.,&lt;br class='autobr' /&gt;
Notre activit&#233;, malgr&#233; les forces extr&#234;mement faibles dont nous disposons &#224; la formation du groupe B.L. en Roumanie, nous a permis d'arriver &#224; deux r&#233;sultats essentiels :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur cette activit&#233; vous avez &#233;t&#233; certainement inform&#233; par le S.I. [1] : travail d'&#233;ducation politique des militants, publication de brochures et ces temps derniers discussions publiques, collage de papillons, etc&#8230; Nous avons certainement commis des fautes, mais elles &#233;taient in&#233;vitables et nous croyons avoir maintenant la clart&#233; n&#233;cessaire pour mener &#224; bien notre lutte. La meilleure preuve de notre maturit&#233; (toute relative, cela va sans dire) c'est qu'on nous craint, qu'on &#233;vite les discussions publiques avec nous (unitaires, stalinistes ou socialistes font le front unique inavou&#233; sur cette question).&lt;br class='autobr' /&gt;
Voici maintenant en quelques mots notre situation par rapport aux autres organisations :&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans le P.C. il y a pas mal d'&#233;l&#233;ments r&#233;volutionnaires honn&#234;tes mais &#224; cause des zigzags et de l'inculture totale ils ne sont pas capables de penser. L'ill&#233;galit&#233; est aussi un frein puissant qui emp&#234;che le contact avec eux. A l'heure actuelle notre activit&#233; dans ce parti reste nulle.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le P.S. est constitu&#233; d'&#233;l&#233;ments r&#233;actionnaires qui ont plut&#244;t un r&#244;le de policiers que de militants r&#233;formistes. L'influence de ce parti parmi les ouvriers est tr&#232;s r&#233;duite. La seule activit&#233; possible dans le P.S. serait l'activit&#233; ill&#233;gale. Cette activit&#233; nous ne pouvons pas la mener pour le moment, pour plusieurs raisons (nous ne pouvons pas les indiquer ici).&lt;br class='autobr' /&gt;
Le parti unitaire [2] agonise. Inexistant sur tous les terrains, il subsiste encore seulement par l'ambition de deux ou trois intellectuels qui veulent &#234;tre des &#034;chefs&#034; et avoir &#034;leur&#034; parti. Tout ce que l'on pouvait faire dans le parti unitaire (&#224; Bucarest), nous l'avons fait dans les autres localit&#233;s, nous examinerons les possibilit&#233;s. La seule chose qu'on peut encore utiliser c'est leur tribune, d'o&#249; nous les critiquons et faisons des appels pour la 4&#232;me.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans les syndicats nous avons deux &#233;l&#233;ments et nous essaierons de mener une action, qui demande beaucoup d'exp&#233;rience et de prudence.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est pourquoi notre effort principal doit &#234;tre dirig&#233; vers les couches fra&#238;ches &#8211; apolitiques &#8211; et commencer le travail d'&#233;ducation par l'ABC &#8211; travail tr&#232;s long et qui demande beaucoup de patience &#8211;.&lt;br class='autobr' /&gt;
En r&#233;sum&#233; : notre t&#226;che principale consiste dans l'&#233;ducation d'&#233;l&#233;ments presque vierges politiquement (cela n'exclut &#233;videmment une activit&#233; pratique assez longue et d&#233;vou&#233;e de leur part, pratique men&#233;e par leurs propres moyens, sans plan et sans coordination). Pour cela nous devons enrichir constamment notre capital politique et imprimer des brochures. Nous en avons d&#233;j&#224; imprim&#233;es. Mais, sauf une (&#034;Front populaire ou front unique prol&#233;taire ?&#034;), toutes &#233;taient sur un plan g&#233;n&#233;ral, valable pour tous les pays. Nous voudrions beaucoup imprimer une brochure sur la Roumanie (une analyse g&#233;n&#233;rale de la situation et des t&#226;ches de l'avant-garde), mais le manque complet de traditions th&#233;oriques ne nous permet pas de le faire par nos propres forces (il s'agit d'&#233;crire une analyse simple pour &#234;tre comprise par les travailleurs &#8211; ce qui demande maturit&#233; compl&#232;te de la pens&#233;e &#8211; et juste).&lt;br class='autobr' /&gt;
Comme vous voyez, cette lettre n'est pas seulement pour vous informer (si pauvrement d'ailleurs). Elle a plut&#244;t un but &#034;&#233;go&#239;ste&#034;. Nous voudrions &#233;tablir avec vous une liaison (nous l'avons essay&#233; dans le pass&#233;, mais malheureusement votre sant&#233; ne le permettait pas) pour discuter notre travail futur et surtout pour que vous contribuiez directement &#224; ce travail par &#233;crit.&lt;br class='autobr' /&gt;
Si votre temps vous permet de le faire nous vous prions d'envoyer votre r&#233;ponse &#224; Adolphe qui nous l'enverra. Nous attendons vos questions sur la situation d'ici, renseignements qui vous permettront de conna&#238;tre exactement la situation et en tirer les d&#233;ductions n&#233;cessaires.&lt;br class='autobr' /&gt;
Recevez, cher camarade, nos salutations r&#233;volutionnaires.&lt;br class='autobr' /&gt;
pour le C.C. Barta.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;br class='autobr' /&gt;
[1] Secr&#233;tariat International de la IV&#232;me Internationale &lt;br class='autobr' /&gt;
[2] P.S.U. (Partidul socialist unitar) produit de la fusion en ao&#251;t 1933 du P.S.I. (Partidul socialist independent) Parti Socialiste Independant de Roumanie issu d'une scission (septembre 1931) du Parti Socialiste roumain, et du groupe, lui aussi issu de la social-d&#233;mocratie, de Constantin Popovici.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Barta en 1944 :&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;PAR OU COMMENCER ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel est l'ouvrier de France qui ne se souvient avec fiert&#233; de la pouss&#233;e r&#233;volutionnaire de juin 1936 ? Quel est celui qui ne se rappelle pas avoir pris part aux meetings, aux manifestations, aux d&#233;fil&#233;s, aux gr&#232;ves ? En ce temps-l&#224; la classe ouvri&#232;re, inqui&#233;t&#233;e par les attaques fascistes et par la menace croissante de la guerre, mettait en &#339;uvre toute son &#233;nergie. Les meilleurs militants, syndicalistes, socialistes, communistes, se prodiguaient constamment, apr&#232;s le travail et le dimanche, dans les r&#233;unions et les meetings de gr&#233;vistes. La vague r&#233;volutionnaire avait soulev&#233; les couches les plus profondes du peuple opprim&#233;, les ouvriers entra&#238;nant les employ&#233;s, la ville entra&#238;nant la campagne. Les partis et les syndicats virent affluer dans leurs rangs de nouveaux membres et de nouveaux sympathisants. Effray&#233; par les occupations d'usine, sentant le revolver sur la tempe, le patronat dut c&#233;der ; une nouvelle vie sembla devoir commencer : ce furent la semaine de 40 heures, les cong&#233;s pay&#233;s, les contrats collectifs, le rel&#232;vement des salaires. A l'usine, l'ouvrier releva la t&#234;te ; au dehors, jouissant de plus de loisirs, il commen&#231;a &#224; vivre plus dignement. L'organisation de classe avait d&#233;termin&#233; la victoire, &#224; son tour, la victoire, par la diminution des heures de travail, permettait &#224; l'ouvrier de consacrer du temps &#224; la lutte organis&#233;e. A toute une vie de d&#233;boires et d'incertitudes l'ouvrier trouvait une issue dans l'action de classe qui, &#224; son tour, d&#233;terminait une am&#233;lioration de ses conditions de vie. L'existence des syndicats, des partis, d'universit&#233;s populaires, de meetings, d'une presse ouvri&#232;re, de brochures, de livres, augmentait la conscience de la classe ouvri&#232;re, ainsi que sa confiance en soi et sa force offensive.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, apr&#232;s les d&#233;faites subies, la situation &#233;conomique des travailleurs est devenue terrible : la journ&#233;e de dix heures, les salaires de famine, le manque complet de vivres, la d&#233;portation en Allemagne, le chantage au d&#233;part pour ceux qui restent, le travail forc&#233;, l'aggravation des conditions de travail (travail aux pi&#232;ces, etc...). La vie politique est presque nulle : et en absence d'une activit&#233; politique propre, les ouvriers manquent de perspectives claires et en sont r&#233;duits &#224; esp&#233;rer une am&#233;lioration de leur situation d'un d&#233;barquement et d'une victoire alli&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le patronat est arriv&#233; &#224; ses fins : il a devant lui un prol&#233;tariat d&#233;sorganis&#233;, d&#233;sorient&#233; et passif ; depuis longtemps les choses n'allaient plus si bien pour lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la classe ouvri&#232;re ne peut tol&#233;rer qu'une telle situation se prolonge ind&#233;finiment : sa passivit&#233; dans des &#233;v&#233;nements qui mettent en jeu le sort du monde, entra&#238;nerait son asservissement pour toute une g&#233;n&#233;ration. Les ouvriers savent que la bourgeoisie n'a jamais rien c&#233;d&#233; sans une action d&#233;cid&#233;e de leur part ; et la puissance de cette action d&#233;pend de leur organisation. La p&#233;riode de la meilleure situation &#233;conomique du prol&#233;tariat fut celle de sa plus grande activit&#233; politique organis&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes, la situation est difficile : la longueur de la journ&#233;e de travail, la n&#233;cessit&#233; de se ravitailler &#224; la campagne, la police, les mouchards, sont autant d'obstacles sur la voie de l'organisation. Mais c'est justement pour cela qu'il faut renverser la vapeur. L'am&#233;lioration de notre situation ne peut pas venir d'&#233;v&#233;nements militaires qui sous la conduite de la bourgeoisie ont pour but l'&#233;crasement des peuples. Tout au contraire, l'attente passive de la classe ouvri&#232;re est un facteur important qui permet aux imp&#233;rialistes de continuer la guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une am&#233;lioration de la situation ne peut provenir que d'un changement dans le rapport de forces entre la classe ouvri&#232;re et la bourgeoisie, c'est-&#224;-dire d'une action de classe d&#233;cid&#233;e, qui suppose auparavant une organisation et une volont&#233; offensive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux ouvriers avanc&#233;s incombe aujourd'hui le devoir de donner l'exemple en faisant le premier pas dans cette voie. Le d&#233;brouillage au jour le jour n'a jamais rien r&#233;solu de grand ; la situation actuelle met en jeu l'avenir m&#234;me du prol&#233;tariat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour permettre &#224; la classe ouvri&#232;re de se regrouper, prendre conscience de sa force et de ses t&#226;ches, il faut commencer le travail sur le terrain de l'usine. Les ouvriers les plus s&#251;rs doivent se r&#233;unir r&#233;guli&#232;rement chez l'un d'entre eux pour envisager en commun les probl&#232;mes de l'usine, pour lire et commenter la litt&#233;rature et les journaux ouvriers clandestins et, dans la mesure du possible, s&#233;lectionner parmi les jeunes les meilleurs &#233;l&#233;ments capables de s'instruire et de trouver dans l'&#233;tude du mouvement ouvrier la volont&#233; et la m&#233;thode qui m&#232;neront &#224; la victoire dans les combats &#224; venir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les ouvriers feront ainsi leur propre &#233;ducation d&#233;mocratique, exerceront leur esprit critique et choisiront les meilleurs d'entre eux pour coordonner leur action et multiplier les liaisons sur une &#233;chelle de plus en plus large.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La classe ouvri&#232;re a pour elle le nombre, la place indispensable qu'elle occupe dans la production et l'incapacit&#233; de la bourgeoisie de faire vivre plus longtemps la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La conqu&#234;te du pouvoir politique ne peut pas et ne doit pas se faire par d'autres au nom du prol&#233;tariat ; elle ne peut pas &#234;tre la cons&#233;quence d'un coup de main. &#034;La dictature du prol&#233;tariat qui aura pour t&#226;che la socialisation des moyens de production, ne peut &#234;tre le fait d'une masse men&#233;e par quelques-uns, elle doit &#234;tre et elle sera l'&#339;uvre des prol&#233;taires eux-m&#234;mes, devenus, d&#233;j&#224; en soi et par une longue pratique, une organisation politique.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1944/02/ldc25_022344.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1944/02/ldc25_022344.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Barta en 1940 :&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;LA LUTTE CONTRE LA DEUXI7ME GUERRE IMPERIALISTE MONDIALE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1940/11/barta_lutte2g.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1940/11/barta_lutte2g.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LE LIVRE JAUNE SUR LES ORIGINES DE LA GUERRE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1940/01/ouvrierns_19400115.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1940/01/ouvrierns_19400115.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Barta en 1945 :&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;PEUT-ON ALLER DE L'AVANT SI L'ON A PEUR D'ALLER VERS LE SOCIALISME&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1945/03/ldc45_032045.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1945/03/ldc45_032045.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Barta en 1946 ;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;LEURS ALLIES ET LES NOTRES&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1946/09/ldc67_091846.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1946/09/ldc67_091846.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Barta en 1947 :&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;LA GREVE DES USINES RENAULT&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1947/05/greve_renault.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1947/05/greve_renault.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;QUI L'EMPORTERA ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1947/05/ldc90_051647.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1947/05/ldc90_051647.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Barta en 1948 :&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;RAPPORT SUR LA SITUATION INTERNATIONALE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1948/10/barta_rapport.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1948/10/barta_rapport.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Barta en 1949 :&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;DEMASQUER LES DIRIGEANTS REFORMISTES PAR UNE POLITIQUE DE FRONT UNIQUE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1949/01/note_010849.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1949/01/note_010849.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Comment Barta explique en 1954 l'&#233;chec de son groupe r&#233;volutionnaire, l'Union Communiste</title>
		<link>https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7138</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7138</guid>
		<dc:date>2024-09-06T22:05:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Gr&#232;ve Strike</dc:subject>
		<dc:subject>Ouvriers Workers</dc:subject>
		<dc:subject>Barta</dc:subject>
		<dc:subject>Stalinisme</dc:subject>
		<dc:subject>Syndicalisme</dc:subject>
		<dc:subject>1943-1947</dc:subject>
		<dc:subject>Parti r&#233;volutionnaire</dc:subject>
		<dc:subject>Gilets jaunes, auto-organisation, comit&#233;s de gr&#232;ve, conseils ouvriers, assembl&#233;e interprofessionnelle, soviet</dc:subject>
		<dc:subject>trotskisme</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Comment Barta explique en 1954 l'&#233;chec de son groupe r&#233;volutionnaire, l'Union Communiste, malgr&#233; des succ&#232;s marquants dans la classe ouvri&#232;re &lt;br class='autobr' /&gt;
Note : le groupe trotskiste UC (dirig&#233; par Barta), bien que tout petit, a anim&#233; la gr&#232;ve Renault en 1947, enlevant &#224; PCF-CGT et autres appareils anti-ouvriers la direction de la lutte, obligeant le PCF &#224; quitter le gouvernement, contest&#233; le monopole des stalinien &#224; Renault en mettant en place un syndicat d&#233;mocratique, le SDR, reconnu des ouvriers, et (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique45" rel="directory"&gt;0- Le point de vue du r&#233;volutionnaire Barta sur la guerre et l'apr&#232;s-guerre&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot46" rel="tag"&gt;Gr&#232;ve Strike&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot49" rel="tag"&gt;Ouvriers Workers&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot91" rel="tag"&gt;Barta&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot99" rel="tag"&gt;Stalinisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot110" rel="tag"&gt;Syndicalisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot129" rel="tag"&gt;1943-1947&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot173" rel="tag"&gt;Parti r&#233;volutionnaire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot300" rel="tag"&gt;Gilets jaunes, auto-organisation, comit&#233;s de gr&#232;ve, conseils ouvriers, assembl&#233;e interprofessionnelle, soviet&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot312" rel="tag"&gt;trotskisme&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Comment Barta explique en 1954 l'&#233;chec de son groupe r&#233;volutionnaire, l'Union Communiste, malgr&#233; des succ&#232;s marquants dans la classe ouvri&#232;re&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Note : le groupe trotskiste UC (dirig&#233; par Barta), bien que tout petit, a anim&#233; la gr&#232;ve Renault en 1947, enlevant &#224; PCF-CGT et autres appareils anti-ouvriers la direction de la lutte, obligeant le PCF &#224; quitter le gouvernement, contest&#233; le monopole des stalinien &#224; Renault en mettant en place un syndicat d&#233;mocratique, le SDR, reconnu des ouvriers, et pourtant le groupe scissionne ensuite et &#233;choue dans ses propres buts d'influence r&#233;volutionnaire dans la classe ouvri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Efficacit&#233; et limites de initiative r&#233;volutionnaire &#187;, Barta, 1954&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Apparemment le SDR dispara&#238;t apr&#232;s l'&#233;chec aux &#233;lections de d&#233;l&#233;gu&#233;s de 1950 quand le syndicat recueille &#224; peu pr&#232;s 500 voix au lieu de 1.300 l'ann&#233;e pr&#233;c&#233;dente. Mais en r&#233;alit&#233; si cela &#233;tait vrai, la chose serait tr&#232;s simple et ne demanderait pas beaucoup d'explications, mais l'opinion la plus r&#233;pandue c'est en effet que du succ&#232;s gr&#233;viste de 1947 jusqu'en 1950 le syndicat continue &#224; perdre du terrain et finit par dispara&#238;tre. L'image d'une flamb&#233;e r&#233;sume cette opinion. Mais rien n'est plus contraire &#224; la r&#233;alit&#233; : le syndicat conquiert constamment... il dispara&#238;t juste au moment o&#249; il remporte les deux plus grands succ&#232;s. C'est cela qui demande une explication.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1.300 voix en 1949, ce n'est pas un reste d'influence de 47, mais le fruit d'un travail acharn&#233; et d'une tactique nouvelle &#233;labor&#233;e de 47 &#224; 49. (L'influence n&#233;e de la gr&#232;ve disparaissant pratiquement par le tournant stalinien octobre-novembre 47).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi le SDR malgr&#233; ses succ&#232;s constants (attest&#233;s par chiffres et faits) a-t-il disparu, qui plus est apr&#232;s avoir remport&#233; deux succ&#232;s d&#233;cisifs (1.300 voix et 24 novembre). Nous nous trouvons devant ce paradoxe le SDR disparaissant au sommet de ses plus grands succ&#232;s. Il n'y eut pas de revirement ouvrier se traduisant par reflux, 1.300 voix &#224; 500, mais scission, etc...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Scission SDR. D&#233;l&#233;gu&#233;s 4/7. Journaux diff&#233;rents. Conflit ouvert.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous analysons ici les contradictions qui ont amen&#233; la scission et la fin du SDR et de l'UC, l'un se confondant avec l'autre de 47 &#224; 49, en laissant de c&#244;t&#233; les positions prises par chacun dans cette crise et portant les responsabilit&#233;s respectives. Le manque de s&#232;ve qui provoqua la scission et la fin, quels qu'en soient les responsables, car si d'en bas et lat&#233;ralement l'organisation avait re&#231;u des forces nouvelles de toutes fa&#231;ons des militants d&#233;faillants, quel qu'ait &#233;t&#233; leur travail, auraient &#233;t&#233; remplac&#233;s, comme ce fut le cas avec la scission d&#233;but 46 qui n'emp&#234;cha nullement l'organisation d'accomplir sa mission.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le SDR ne finit pas en juin 50 parce qu'il ne recueille que 500 voix, il ne recueille que 500 voix que parce qu'apr&#232;s scission. La scission devient d&#233;finitive apr&#232;s le succ&#232;s du 24 novembre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contradiction capitale : l'activit&#233; &#233;tait men&#233;e &#224; l'&#233;chelle d'un syndicat d'usine (bien que r&#233;volutionnaire) mais il fallait &#233;laborer la tactique et la strat&#233;gie comme &#224; l'&#233;chelle de la nation, ce qui &#233;tait donc impossible &#224; r&#233;aliser par une &#233;quipe d'ouvriers d'usine quelles qu'auraient &#233;t&#233; leurs qualit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Exemple : Chambre des d&#233;put&#233;s, cela d&#233;passait l'horizon de l'&#233;quipe, les conflits n'&#233;taient solubles que par des succ&#232;s constants. Car ce n'&#233;tait pas par l'appareil syndical produit par l'usine que nous vivions ; mais par des initiatives constantes justes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La force d&#233;cisive de l'UC, c'est-&#224;-dire du syndicat, c'&#233;tait sa capacit&#233; d'exprimer &#224; chaque &#233;tape et pendant tout le temps que s'est exerc&#233;e son action le point de vue prol&#233;tarien, selon les int&#233;r&#234;ts de sa masse, au niveau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un langage toujours clair, non pas en fonction des antagonismes de l'UC avec les autres organisations se r&#233;clamant de la classe ouvri&#232;re, mais au point de vue de la masse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cr&#233;er des cadres nouveaux face aux appareils de trahison, impossible sans croissance r&#233;volutionnaire du mouvement ouvrier. De m&#234;me que la social-d&#233;mocratie, cadavre puant depuis 1914, continue de subsister en tant que parti ouvrier de collaboration avec la bourgeoisie, de m&#234;me que le stalinisme, sans croissance r&#233;volutionnaire de la classe ouvri&#232;re empoisonnera encore longtemps le mouvement ouvrier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aucun des cadres de l'opposition LdC, cadres qui constituent le SDR, n'&#233;tait avant la constitution de cette opposition ouvrier d'usine ; aucun sans exception. D'origine : 2 employ&#233;s SNCF, une couturi&#232;re, un technicien, quelques &#233;tudiants, un seul O.S., mais dont le r&#244;le ne fut pas d&#233;terminant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fallait la pr&#233;sence hebdomadaire de la totalit&#233; des membres de l'UC aux r&#233;unions SDR pour r&#233;soudre non seulement les t&#226;ches politiques et tactiques, mais &#233;galement les t&#226;ches organisationnelles de liaison avec l'usine, etc...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'activit&#233; d&#233;ploy&#233;e &#233;tait celle d'une &#233;quipe sur le pied de bataille et non pas le train-train des r&#233;unions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La gr&#232;ve de Mai telle qu'elle a &#233;t&#233; d&#233;clench&#233;e n'&#233;tait pas par hasard d&#233;clench&#233;e par des camarades dans l'usine, mais fruit d'un travail acharn&#233; pr&#233;cis&#233;ment en vue de ce but et sous cette forme. D'un c&#244;t&#233; travail organisationnel (opposition syndicale LdC), de l'autre : citation LdC au sujet gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale et moindre mal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout le long de son existence le syndicat fonctionne par la pr&#233;sence hebdomadaire de l'UC. Sur 12 ou 15 pr&#233;sents (sauf exception) la moiti&#233; sont du dehors comme l'&#233;taient les autres avant d'entrer en usine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et le syndicat ne peut vivre que par l'appui organisationnel, sinon seul, mais par l'appui id&#233;ologique, strat&#233;gique, tactique &#233;crit du journal ou moindre tract des camarades de l'ext&#233;rieur, mais aussi par le travail d'usine des &#233;l&#233;ments du dehors (&#233;tudiants ou autres) maintenant le contact du SDR par visites &#224; domicile, &#224; la porte de l'usine, avec sympathisants de l'usine, etc...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La politique r&#233;volutionnaire juste existait ; elle est prouv&#233;e par les succ&#232;s de masse pendant plusieurs ann&#233;es par un groupe d'une dizaine de camarades contre des ennemis disposant d'appareils qui, jusqu'alors, avaient pu &#233;touffer toute autre opposition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bilan des succ&#232;s pendant des ann&#233;es. Comment expliquer la disparition ? El&#233;ments employ&#233;s, etc... Le s&#233;jour en usine finit par leur enlever les &#034;illusions&#034; r&#233;volutionnaires... Appui incomplet des travailleurs : &#034;c'est tr&#232;s bien, continuez&#034; mais sans proposition de diffuser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Caract&#232;re incomplet de l'appui rencontr&#233; dans la classe ouvri&#232;re. D'un c&#244;t&#233;, d&#232;s 45, les ouvriers emp&#234;ch&#232;rent les matraqueurs du PCF d'assommer nos camarades, bien qu'ils re&#231;urent souvent des horions, et leur permirent de s'accrocher au terrain (Gn&#244;me &amp; Rh&#244;ne, Renault, Citro&#235;n). Soutien de l'action de l'action de masse. Cadre de la gr&#232;ve : la gr&#232;ve trouvant son noyau d'&#233;l&#233;ments frais, jeunes d'usine, mais par ailleurs pas de diffuseurs pour la presse, pas de cadres SDR, pas de votes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si les &#233;l&#233;ments les plus conscients de l'usine ne s'&#233;lev&#232;rent pas, ne fut-ce qu'au niveau du SDR (syndicalisme sur des bases r&#233;volutionnaires, seul syndicalisme honn&#234;te possible &#224; notre &#233;poque), nous nous heurt&#226;mes de plus &#224; l'hostilit&#233; presque physique des &#233;l&#233;ments PCI qui aboy&#232;rent avec les dirigeants PCF contre nous, en nous accusant d'&#234;tre des diviseurs, etc...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous n'avons pas ralli&#233; l'opposition aux staliniens, ce n'est pas parce que nous &#233;tions incapables, mais parce que celle-ci n'existait pas dans les actes. Les militants ouvriers &#034;vieux&#034; d'avant-guerre, ne se montr&#232;rent actifs, ni dans la gr&#232;ve, ni ensuite, soit fatigu&#233;s, soit d&#233;go&#251;t&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Attitude des ouvriers vis-&#224;-vis du SDR. Si les travailleurs suivent les appels du SDR, sans exception, rencontrent des succ&#232;s aupr&#232;s des ouvriers, en soulignant telle revendication, mot-d'ordre pr&#233;conisant telle attitude ou d&#233;fendre une situation qui... organisationnellement et &#233;lectoralement la situation change. Par contre les ouvriers susceptibles de renforcer l'organisation (sympathisants, militants, diffuseurs). Les uns accusent le SDR de faire de la politique, les autres du syndicalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le comit&#233; de gr&#232;ve organisationnellement c'&#233;tait l'usine, compos&#233; dans sa grande majorit&#233; d'&#233;l&#233;ments surgis avec la lutte (simultan&#233;ment presque) la pr&#233;c&#233;dant seulement de quelques jours, ne s'&#233;tant pas manifest&#233;e auparavant de mani&#232;re importante. Le SDR fut l'UC plus cela pendant quelques mois, ensuite l'UC seule avec quelques &#233;l&#233;ments rest&#233;s quand les autres...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous n'avons plus &#224; faire socialement au prol&#233;tariat d'avant 38 et &#224; plus forte raison &#224; celui d'avant 14. Des couches importantes de travailleurs, surtout dans la p&#233;riode 45-48, cons&#233;quence directe de la guerre, descendent par pas mal de c&#244;t&#233;s au niveau balkanique (la gr&#232;ve a &#233;t&#233; une gr&#232;ve de manoeuvres et d'OS).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;s&#233;quilibre cadres - influence fut combl&#233; par une multiplication... &#034;interdiction de mourir ou de tomber malade sous peine d'exclusion&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'usine ne nous fournit ni cadres syndicaux, &#224; peine quelques cotisants talonn&#233;s par nos militants. En revanche l'organisation par ses initiatives mobilisa les travailleurs, maintint la d&#233;mocratie, imposa aux staliniens...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le SDR ne repr&#233;sentait pas, comme il le semblait vu de l'ext&#233;rieur, une croissance de la gr&#232;ve qui alla jusqu'&#224; donner naissance &#224; une organisation non stalinienne, non r&#233;formiste qui n'existait pas auparavant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le SDR c'&#233;tait une organisation d&#233;j&#224; existante et pr&#233;par&#233;e de longues ann&#233;es &#224; l'avance. A aucun moment organisationnellement il ne fut autre chose : non seulement en ce sens qu'id&#233;ologiquement et politiquement c'est l'organisation (UC) qui avait pr&#233;par&#233; &#224; la gr&#232;ve qui d&#233;termina toute sa physionomie, mais en ce sens tragique que les apports organisationnels de la gr&#232;ve furent si minimes que nous n'e&#251;mes num&#233;riquement et qualitativement que 25% environ de gens apport&#233;s par la gr&#232;ve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourrait-on imputer ce manque de cadres venant de l'usine, &#224; l'organisation, ses m&#233;thodes... Il est &#233;vident que non, car il ne peut y avoir de contradiction absolue entre des succ&#232;s r&#233;volutionnaires, politiques, syndicaux d'une organisation et sa politique organisationnelle. L'histoire des cadres de l'UC du reste prouve au contraire que c'&#233;tait l&#224; ses premiers points forts, les m&#233;thodes organisationnelles de l'UC. Points forts qui pr&#233;cis&#233;ment d&#233;termin&#232;rent une diff&#233;rence essentielle avec les autres organisations &#034;oppositionnelles&#034; et qui lui permirent d'affronter avec succ&#232;s la p&#233;n&#233;tration des usines et la conqu&#234;te de la sympathie ouvri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas la gr&#232;ve et l'activit&#233; du SDR qui nous r&#233;v&#233;l&#232;rent les m&#233;thodes de travail et les objectifs &#224; atteindre. Les m&#233;thodes et les objectifs avaient &#233;t&#233; &#233;labor&#233;s de 45 &#224; 47 et la gr&#232;ve ne fit que consacrer ces m&#233;thodes, tout en les enrichissant naturellement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n 'y eut pas de croissance organisationnelle de bas en haut vers le syndicat. Ce sont les cadres &#233;duqu&#233;s par l'UC qui s'av&#232;rent les seuls capables d'accomplir des t&#226;ches syndicales dans les conditions de 1947 c'est-&#224;-dire en opposition compl&#232;te, par cons&#233;quent violente et ill&#233;gale, vis-&#224;-vis de l'appareil c&#233;g&#233;tiste qui se manifestait d'une fa&#231;on totalitaire &#224; l'&#233;gard des ouvriers et des opposants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la premi&#232;re p&#233;riode une poign&#233;e de militants form&#233;s dans les circonstances sp&#233;ciales de l'occupation r&#233;ussissent par une politique juste &#224; utiliser la scission morale profonde entre dirigeants et masse ouvri&#232;re et des succ&#232;s leur assurent la coh&#233;sion morale n&#233;cessaire &#224; la lutte, malgr&#233; des d&#233;fections.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la deuxi&#232;me phase le non renouvellement des cadres provoque l'usure physique et morale malgr&#233; des succ&#232;s bien plus importants. Il fallait vivre r&#233;volutionnairement au milieu d'organisations non r&#233;volutionnaires et malgr&#233; appui ouvrier.... etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A part deux militants dont les d&#233;buts politiques remontent &#224; 31, 33 aucun militant du SDR au moment de la gr&#232;ve ne poss&#232;de une exp&#233;rience de plus de 2 ou 3 ann&#233;es de travail ouvrier s&#233;rieux. Tous sont des jeunes, physiquement et politiquement, ayant commenc&#233; leur &#233;ducation intellectuelle en 42-43 et politique et syndicale en 45 - par le travail syndical d'usine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fallut tout red&#233;couvrir chemin faisant : comment r&#233;diger un tract etc... ce fut un tr&#232;s long apprentissage pour les &#034;vieux&#034; pr&#233;cis&#233;ment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'organisation de la gr&#232;ve et du SDR est le fruit de cette opposition syndicale, travail de l'UC depuis 45.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;But : descendre au plus pr&#232;s de la masse O.S., manoeuvres. Les militants de l'opposition syndicale LdC et du SDR &#233;taient en majorit&#233; hors de l'usine (porte &#224; porte, ventes, discussions, liaisons, etc..).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout le noyau qui entreprit le travail ouvrier est un noyau d'intellectuels. Ce sont eux qui pr&#233;conisent et mettent au point le travail d'usine avant que le noyau prol&#233;tarien (&#233;duqu&#233; par eux) en ait la moindre id&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier succ&#232;s de l'organisation fut la cr&#233;ation de ce noyau prol&#233;tarien dont la majorit&#233; &#233;tait loin d'&#234;tre des militants de vocation. Initiative permanente des vieux... Gr&#232;ve et SDR non pas une circonstance fortuite, utilisation, d'un mouvement qui surgit, mais pr&#233;paration et pr&#233;vision de longue haleine, fruit d'initiatives ant&#233;rieures, cr&#233;ation de cadres ouvriers (&#233;ducation organisation etc..) conqu&#234;te de la libert&#233; (d&#233;mocratie d'usine, agitation individuelle, ventes, mobilisation pour protection).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne peut pas assurer ind&#233;finiment avec succ&#232;s un travail de masse &#224; tendance num&#233;riquement faible qui se limite &#224; une seule usine. Car les cadres de la tendance et les &#233;l&#233;ments &#233;clair&#233;s de la classe ouvri&#232;re ont besoin d'&#234;tre nourris id&#233;ologiquement et soutenus &#224; l'&#233;chelle nationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Efficacit&#233; des cadres qui donn&#232;rent le meilleur d'eux-m&#234;mes sur la base historique donn&#233;e, mais limit&#233;s par leur manque d'exp&#233;rience r&#233;volutionnaire d'une part, et de l'absence presque totale de s&#232;ve leur venant de la classe ouvri&#232;re, et surtout de s&#232;ve r&#233;volutionnaire provenant de l'&#233;mulation avec d'autres organisations r&#233;volutionnaires. Mais dans la mesure o&#249; la classe ouvri&#232;re r&#233;pond favorablement &#224; notre travail de 45 &#224; 50 les cadres y trouvent l'appui moral indispensable pour d&#233;ployer le meilleur d'eux-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si les premiers succ&#232;s vis-&#224;-vis de la classe ouvri&#232;re permettent &#224; l'organisation de moralement subsister, &#224; la longue l'appui incomplet venant d'en bas et l'atmosph&#232;re irrespirable entre diff&#233;rentes tendances (manque de milieu r&#233;volutionnaire qui ne saurait &#234;tre celui d'une organisation m&#234;me s'il ne s'&#233;tait agi d'une petite mais d'une grande organisation), provoqua l'&#233;mulation en sens inverse. Scission 35% avant gr&#232;ve de mai, s'&#233;levant contre le travail ouvrier sans but, sans r&#233;sultat. Si la gr&#232;ve avait tard&#233;, il est probable que l'organisation n'aurait pas pu continuer l'effort en direction Renault. La disparition lui interdisait tout avenir. Conqu&#233;rir une influence de masse &#233;tait la premi&#232;re &#233;tape d'un travail r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;but 49, d&#233;cision de sortir les militants de l'usine pour leur permettre de respirer, mais la reconnaissance du syndicat obligea de rester. Deux genres de mort. La sortie des militants &#233;tait en fait un renoncement, la fin du SDR, que seule la reconnaissance, obtenue par les efforts depuis 47, retarda. D&#233;lai fix&#233;, m&#234;me dilemme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si les appareils staliniens et r&#233;formistes sont incapables d'emp&#234;cher la classe ouvri&#232;re de se mettre en branle quand elle prend conscience que c'est la seule voie, ils sont par contre parfaitement capables de saboter et d'emp&#234;cher que les travailleurs se renforcent dans le combat. Ils tarissent &#224; la source m&#234;me pour les tendances r&#233;volutionnaires authentiques les possibilit&#233;s de se renforcer, de cro&#238;tre, etc..&lt;br class='autobr' /&gt;
En quatre ans de luttes gr&#233;vistes formidables, les travailleurs ont &#233;vit&#233; le pire, emp&#234;ch&#233; le totalitarisme gouvernemental et ouvrier de s'installer, mais ils se sont en m&#234;me temps us&#233;s [**] et ne prirent pas de grandes initiatives r&#233;volutionnaires. Ex. Renault, qui n'entra&#238;na pas tout de suite... gr&#232;ve surgissant ensemble de la m&#234;me fa&#231;on que chez Renault, S.N.C.F.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'avantage d&#233;cisif de notre explication, outre qu'elle est bas&#233;e sur des faits mat&#233;riels incontestables, c'est qu'elle n'est pas une explication &#224; posteriori. A chaque &#233;tape nous savions les dangers qui nous mena&#231;aient et nous savions d'avance ce qui nous est arriv&#233;, faute de pouvoir les surmonter r&#233;volutionnairement.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;L'exp&#233;rience UC (Opposition Lutte de Classes) prouve que ce n'est pas la classe ouvri&#232;re qui est stalinienne ou social-d&#233;mocrate, qu'elle est incapable de comprendre et d'accepter une direction r&#233;volutionnaire. La classe ouvri&#232;re est pr&#234;te &#224; accepter et &#224; suivre une telle direction, dans la mesure o&#249; cette direction existerait et prouverait ses capacit&#233;s r&#233;volutionnaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette exp&#233;rience prouve que c'est l'avant-garde ouvri&#232;re (nous entendons par l&#224; les ouvriers les plus avanc&#233;s et les plus d&#233;cid&#233;s) qui ne peut se hausser &#224; un niveau v&#233;ritablement r&#233;volutionnaire, constituer des cadres v&#233;ritablement r&#233;volutionnaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce double fait contradictoire s'explique, croyons-nous, d'un c&#244;t&#233; par la crise profonde du r&#233;gime et la chute du niveau de vie &#8211; et d'un autre c&#244;t&#233; par la persistance de la mentalit&#233; individualiste du temps de la &#034;prosp&#233;rit&#233;&#034; capitaliste. Les meilleurs &#233;l&#233;ments, au bout de quelques ann&#233;es d'activit&#233; r&#233;volutionnaire, finissent par abandonner ou acqu&#233;rir une mentalit&#233; &#034;au-dessus&#034; des ouvriers du rang.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'UC cr&#233;e le SDR non pas en raison d'une orientation strat&#233;gique g&#233;n&#233;rale - par exemple solution du probl&#232;me syndical par la cr&#233;ation du syndicat autonome &#8211; mais pour r&#233;soudre un probl&#232;me pr&#233;cis. Il fallait fournir &#224; l'avant-garde ouvri&#232;re surgie par et avec la gr&#232;ve, un point d'appui organisationnel pour poursuivre la lutte contre le stalinisme et le r&#233;formisme, cette lutte ne pouvant pas, comme au temps de l'Opposition Lutte de Classes du reste, &#234;tre men&#233;e &#224; l'int&#233;rieur de la CGT (refus de la direction CGT de reconna&#238;tre la nouvelle direction des d&#233;partements 6-18).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette avant-garde issue de la gr&#232;ve disparut apr&#232;s Novembre-D&#233;cembre 1947 (tournant stalinien) &#224; la fois pour des raisons objectives - sabotage du mouvement de gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale de Mai jusqu'&#224; Octobre-Novembre par les stalino-r&#233;formistes, &#8211; et pour des raisons subjectives (le tournant stalinien r&#233;concilia la CGT avec ses &#233;l&#233;ments qui avaient tendance &#224; s'&#233;manciper de son contr&#244;le dans le p&#233;riode pr&#233;c&#233;dente). Seuls quelques &#233;l&#233;ments furent assimil&#233;s par l'organisations, pas par le syndicat. L'id&#233;ologie d&#233;coulant ou servant de base &#224; l'activit&#233; syndicale proprement dite s'av&#233;ra incapable de servir de support &#224; l'action syndicale elle-m&#234;me, cette activit&#233; syndicale ayant acquis, comme Trotsky l'a bien fait ressortir, un caract&#232;re &#233;minemment r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La disparition de l'avant-garde gr&#233;viste de Mai nous place &#224; nouveau devant un dilemme, semblable &#224; celui de l'Opposition Lutte de Classes : assumer nous-m&#234;mes directement la responsabilit&#233; du SDR, &#234;tre le SDR &#224; la place des &#233;l&#233;ments d'usine, ou renoncer &#224; une activit&#233; de masse, inconcevable sans l'activit&#233; syndicale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une croissance r&#233;volutionnaire aurait permis de r&#233;soudre le probl&#232;me, l'activit&#233; syndicale nous permettant de maintenir le contact avec les masses sans que nous soyons absorb&#233;s par cette activit&#233; syndicale. Nous avons d&#251; &#234;tre le SDR non pas en ce sens que c'est nous qui devions trouver la tactique et la strat&#233;gie du syndicat. Le SDR et m&#234;me le Comit&#233; de gr&#232;ve, y compris nos militants en faisant partie, ne pouvaient &#233;videmment &#233;laborer seuls la strat&#233;gie et la tactique &#8211; et cela est normal. Ce n'est pas cela qu'on demande &#224; un syndicat ou &#224; un comit&#233; de gr&#232;ve, m&#234;me &#224; l'&#233;chelle Renault. Ce qu'on leur demande, c'est qu'ils appliquent correctement et en l'assimilant la politique ouvri&#232;re r&#233;volutionnaire, que seule une organisation s'&#233;levant au niveau national et international pouvait &#233;laborer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais l'UC d&#251;t &#234;tre le SDR aussi en ce qui concerne l'apport qui devait venir de l'usine. L'usine aurait d&#251; nous fournir l'armature ouvri&#232;re militante du syndicat. L'UC devint &#224; tel point le SDR, qu'&#224; un moment donn&#233; elle d&#251;t renoncer &#224; sa presse sp&#233;cifique pour ne plus &#233;diter que le bulletin SDR. Nous esp&#233;rions fermement que le probl&#232;me serait r&#233;solu &#224; la longue par la croissance r&#233;volutionnaire. Un groupe si faible num&#233;riquement n'a pu accomplir les t&#226;ches qu'il a accomplies qu'anim&#233; par une forte volont&#233; r&#233;volutionnaire au niveau de sa politique r&#233;volutionnaire. Le nombre de ses publications, des tracts, la quantit&#233; de travail purement mat&#233;riel fourni par lui, sont &#233;normes par rapport au faible nombre. C'&#233;tait un combat de tous les jours, et tout tenait &#224; un fil qui ne pouvait pas ne pas casser. A tel point, que nous avions l'habitude, en &#034;plaisantant&#034;, de sp&#233;cifier qu'il &#233;tait interdit de tomber malade ou de mourir, sous peine d'exclusion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce ne sont pas les id&#233;es et la direction r&#233;volutionnaire que la classe ouvri&#232;re a refus&#233;es ; ce qui a manqu&#233;, ce sont les ouvriers conscients qui dans les conditions &#034;occidentales&#034; ne peuvent se hausser &#224; l'activit&#233; r&#233;volutionnaire constante (voir &#224; ce sujet &#034;Souvenirs&#034; de Kroupska&#239;a : &#034;sans ouvriers capables de mourir pour leur cause... pas de parti r&#233;volutionnaire...&#034;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Opposition Lutte de Classes et le SDR ne furent pas le fruit de la fraction ouvri&#232;re de l'Union Communiste, mais la fraction ouvri&#232;re de l'UC y compris l'Opposition Lutte de Classes et le SDR furent le fruit de l'orientation fondamentale de l'UC (voir rapport 1941). Le noyau ouvrier fut &#233;duqu&#233; dans ses t&#226;ches r&#233;volutionnaires et sp&#233;cifiquement ouvri&#232;res par le noyau intellectuel r&#233;volutionnaire de l'UC qui jeta les bases th&#233;oriques et organisationnelles de l'UC.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Doit-on consid&#233;rer le SDR comme un nouvel &#233;chec d'une petite organisation tentant d'&#233;manciper les ouvriers du stalinisme et de la social-d&#233;mocratie ? Rien n'est plus contraire &#224; la v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fin du SDR n'est pas l'&#233;chec d'une petite organisation incapable d'exploiter jusqu'au bout un premier succ&#232;s (Avril 1947). Comme nous l'avons vu, la gr&#232;ve de Mai de m&#234;me que l'Opposition Lutte de Classes, le SDR et ses succ&#232;s, tout cela a &#233;t&#233; arrach&#233; de haute lutte par une petite organisation, en d&#233;pit des circonstances insuffisamment favorables &#224; l'obtention de grands succ&#232;s si sa volont&#233; avait &#233;t&#233; moins forte, sa politique moins p&#233;n&#233;trante, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fin du SDR c'est la limite trac&#233;e par l'&#233;tat g&#233;n&#233;ral de la soci&#233;t&#233; et de la classe ouvri&#232;re devant l'initiative r&#233;volutionnaire la plus efficace qu'on ait connue en Occident jusqu'&#224; l'heure actuelle. L'UC, le SDR, loin de b&#233;n&#233;ficier par ailleurs de l'appui des autres oppositionnels, des r&#233;volutionnaires comme le PCI par exemple, furent sabot&#233;s politiquement et quelquefois organisationnellement par ces soi-disant r&#233;volutionnaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La gr&#232;ve, elle, fournit ses propres cadres. Sans quoi elle n'eut pas &#233;t&#233; une v&#233;ritable gr&#232;ve surgie du plus profond de la classe ouvri&#232;re. Mais ces cadres ne dur&#232;rent que ce que dura l'&#233;tat d'esprit gr&#233;viste surgi d'en bas en opposition avec les directions syndicales. Des &#233;l&#233;ments chang&#232;rent de d&#233;partement, d'autres chang&#232;rent d'usine, certains, repentis, revinrent &#224; la CFTC ou &#224; la CGT.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Origine sociale des militants entr&#233;s en usine : militants les plus actifs, deux employ&#233;s SNCF, un p&#226;tissier, un technicien, une couturi&#232;re, un jeune sans profession fils d'artisan, un &#233;tudiant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La conqu&#234;te des usines se fait de l'ext&#233;rieur vers l'int&#233;rieur et politiquement (syndicalement) et organisationnellement (camarades entr&#233;s). Jamais, aussi bien avant qu'apr&#232;s la gr&#232;ve de Mai, nous ne trouvons &#224; l'int&#233;rieur de l'usine un appui organisationnel direct (&#233;l&#233;ments r&#233;volutionnaires adh&#233;rant &#224; l'organisation) &#8211; appuis de toutes sortes selon les circonstances, mais s'arr&#234;tant l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi cette conqu&#234;te des usines de l'ext&#233;rieur &#224; l'int&#233;rieur ? But fondamental de l'organisation : rapport 41. Pr&#233;vision du mouvement gr&#233;viste et ses cons&#233;quences, Lutte de Classes, &#034;Thorez hors du gouvernement&#034; et &#034;Le moindre mal&#034;. Organisationnellement : camarades entr&#233;s, et dilemme. Quelle a &#233;t&#233; l'attitude personnelle de chaque &#233;l&#233;ment dans le d&#233;clenchement de la crise, et la rupture intervenue ? Cela est une autre question, qui peut &#234;tre &#233;tudi&#233;e sur la base de documents, des attitudes prises en pr&#233;sence des t&#226;ches. Nous voulons expliquer ici que la crise &#233;tait in&#233;vitable par l'impossibilit&#233; de recruter et de renouveler les cadres, nourrir l'organisation de s&#232;ve prol&#233;tarienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant la gr&#232;ve et le mouvement gr&#233;viste d'avril &#224; novembre, les travailleurs d'usine formant le comit&#233; de gr&#232;ve agissant au sein du SDR d&#233;pass&#232;rent quelquefois en activit&#233; et &#233;nergie certains de nos militants. La masse cent fois plus &#224; gauche (L&#233;nine) (mais tr&#232;s limit&#233; dans le temps). Le rapport de 1941 posait comme objectif fondamental de l'organisation la fusion r&#233;volutionnaire avec la classe ouvri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'attitude prise par chacun appartient &#224; l'histoire int&#233;rieure de l'UC Mais l'UC ne pouvait pas vivre, c'est-&#224;-dire se d&#233;velopper, faute de trouver une avant-garde r&#233;volutionnaire dans la classe ouvri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Appuy&#233;e sur la volont&#233; de r&#233;sistance ouvri&#232;re aux conditions morales et &#233;conomiques que la bourgeoisie imposa &#224; la &#034;Lib&#233;ration&#034; aux travailleurs avec l'aide des staliniens et des social-d&#233;mocrates, une poign&#233;e de militants agissant sur des bases r&#233;volutionnaires put infliger des coups s&#233;rieux aux social-tra&#238;tres et arracher partiellement les ouvriers &#224; leur influence, dans certaines usines parisiennes. Cette action efficace culmina dans la gr&#232;ve Renault d'Avril-Mai 1947 et dans l'action du SDR qui infligea de rudes coups au totalitarisme stalinien et &#224; la collaboration de classes FO A l'&#233;chelle d'une exp&#233;rience de laboratoire l'Union Communiste (trotskyste) a donc apport&#233; la preuve, pensons-nous, de l'efficacit&#233; de l'initiative v&#233;ritablement r&#233;volutionnaire face au totalitarisme stalinien, dont la &#034;toute-puissance&#034; s'av&#233;ra inop&#233;rante d&#232;s qu'il n'eut plus devant lui des opposants de tendance ouvri&#232;re conservatrice de par ses tendances th&#233;oriques, ou en fait, malgr&#233; des th&#233;ories &#034;r&#233;volutionnaires&#034; (par ex. PCI toujours &#224; la remorque des initiatives staliniennes).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette forte volont&#233; ouvri&#232;re de r&#233;sistance &#8211; sur laquelle &#233;tait bas&#233;e toute la strat&#233;gie et tactique de l'UC avant 47 (voir nombreux articles, notamment Le moindre mal) fut telle, que la classe ouvri&#232;re entra en lutte avec ou sans initiative r&#233;volutionnaire pr&#233;m&#233;dit&#233;e &#8211; comme ce fut le cas chez Renault (Villeneuve St. Georges m&#234;me ann&#233;e, ph&#233;nom&#232;ne identique, avec la base syndicale comme pointe avanc&#233;e). Cette volont&#233; de r&#233;sistance fut suffisante pour amener la classe ouvri&#232;re &#224; la r&#233;sistance gr&#233;viste m&#234;me sans direction centrale (direction &#224; la base seulement) contre leurs propres directions au sommet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la volont&#233; ouvri&#232;re fit compl&#232;tement d&#233;faut &#224; la cr&#233;ation de nouvelles organisations prol&#233;tariennes. Malgr&#233; la sympathie rencontr&#233;e par l'UC et malgr&#233; son efficacit&#233; dans la lutte de masses (qui dut &#234;tre men&#233;e sans interruption depuis la gr&#232;ve jusqu'&#224; la disparition du SDR), jamais l'apport organisationnel venant d'en bas ne suffit &#224; combler (&#224; plus forte raison permettre le d&#233;veloppement) les pertes en &#233;nergie et fatigue physique provoqu&#233;es par le combat. Car c'&#233;tait un combat de tous les jours. Le d&#233;calage est d&#233;cisif entre l'influence dans les conflits (toujours d&#233;terminante par l'attitude prise) et l'influence morale dans la masse &#224; chaque moment &#8211; votes syndicaux (&#233;lections 47, 48, 49 etc.) &#8211; soutien organisationnel (diffusions, souscriptions, etc.), organisation (adh&#233;rents etc.), militantisme !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce d&#233;calage emp&#234;che &#224; la longue l'organisation de survivre, malgr&#233; son action objectivement efficace dans les luttes ouvri&#232;res. L'initiative r&#233;volutionnaire trouve dans le conservatisme de moeurs, social (des ouvriers &#034;avanc&#233;s&#034;) des limites impossibles &#224; franchir...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[*] Barta &#233;crit &#224; leur propos, le 16.03.1976 : &#034;...J'avais r&#233;dig&#233; pour Monatte, qui voulait un article pour la R&#233;volution Prol&#233;tarienne, des notes (elles sont chez Louise) que P&#233;ret a lues (la Mise au point en reprend l'id&#233;e de base) J'avais donn&#233; un titre tr&#232;s important &#224; ce projet d'article : &#034;Efficacit&#233; et limites de l'initiative r&#233;volutionnaire&#034;... P&#233;ret l'a trouv&#233; &#034;pessimiste&#034;. Mais en politique &#034;pessimiste&#034;, &#034;optimiste&#034; ne veulent strictement rien dire. Seuls les objectifs qu'on se fixe et les moyens qu'on met en action pour les atteindre ont une signification...&#034; (extrait d'une lettre &#224; J.P. B.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[**] Equivoque : gr&#232;ves 51-53 prouvent le contraire. Pr&#233;ciser : efforts r&#233;volutionnaires des ouvriers &#233;duqu&#233;s insuffisants, et non pas des masses. La lutte ne peut pas &#034;user&#034; les masses, au contraire. Mais il en va autrement pour les individus. [Note de Barta]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1943/07/barta_rapp43.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Ce qu'&#233;taient les bases politiques et organisationnelles de l'UC (Union Communiste) de Barta&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1947/05/greve_renault.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;La politique de Barta dans la gr&#232;ve Renault de 1947&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1948/06/sdr_060848.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;La politique de Barta avec la fondation du syndicat SDR&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1949/06/sdrns_060949.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Lire aussi&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1947/07/sdr88_070747.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Lire encore&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1972/08/mise_point.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Le bilan de Barta&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1948/09/sdr14_091448.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;La conclusion : la n&#233;cessit&#233; de l'organisation des travailleurs par eux-m&#234;mes&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La r&#233;sistance nationale en France</title>
		<link>https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7788</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7788</guid>
		<dc:date>2024-06-21T22:08:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Barta</dc:subject>
		<dc:subject>1943-1947</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;L'ARMEE PERMANENTE ET L'ARMEE POPULAIRE &lt;br class='autobr' /&gt;
Parce que le maquis est compos&#233; en grande partie d'ouvriers et de paysans qui n'ont pas voulu partir en Allemagne, et parce qu'il est en lutte contre Vichy et l'arm&#233;e allemande, on voudrait nous le pr&#233;senter comme une arm&#233;e v&#233;ritablement d&#233;mocratique, comme une &#034;arm&#233;e du peuple&#034;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais pour savoir si une arm&#233;e est v&#233;ritablement une arm&#233;e du peuple, il ne suffit pas qu'elle soit compos&#233;e d'ouvriers et de paysans. En effet, toutes les arm&#233;es modernes, (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique117" rel="directory"&gt;14 - Livre Quatorze : PROLETAIRES SANS FRONTIERES&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot91" rel="tag"&gt;Barta&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot129" rel="tag"&gt;1943-1947&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;L'ARMEE PERMANENTE ET L'ARMEE POPULAIRE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parce que le maquis est compos&#233; en grande partie d'ouvriers et de paysans qui n'ont pas voulu partir en Allemagne, et parce qu'il est en lutte contre Vichy et l'arm&#233;e allemande, on voudrait nous le pr&#233;senter comme une arm&#233;e v&#233;ritablement d&#233;mocratique, comme une &#034;arm&#233;e du peuple&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais pour savoir si une arm&#233;e est v&#233;ritablement une arm&#233;e du peuple, il ne suffit pas qu'elle soit compos&#233;e d'ouvriers et de paysans. En effet, toutes les arm&#233;es modernes, quelles qu'elles soient, sont des arm&#233;es populaires si on les envisage &#224; ce point de vue. Car le perfectionnement des armements a depuis longtemps oblig&#233; la bourgeoisie &#224; mobiliser tout &#034;son&#034; peuple pour mener les guerres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut examiner &#224; quoi a abouti le maquis, quelle est sa base de classe. Or, s'il est possible qu'au d&#233;but les travailleurs du maquis, guid&#233;s par leur m&#233;fiance instinctive, aient tent&#233; de s'organiser sur une base de classe et aient manifest&#233; leur hostilit&#233; &#224; l'&#233;gard du vieux corps des officiers cagoulards, depuis, sous le commandement des De Gaulle, Giraud, Catroux et Koenig &#8211; qui vient d'&#234;tre nomm&#233; commandant des Forces Fran&#231;aises de l'Int&#233;rieur &#8211; c'est le vieux corps des officiers de Daladier qui s'est impos&#233; au maquis : c'est l'ancienne arm&#233;e imp&#233;rialiste fran&#231;aise qui s'est reconstitu&#233;e. Ce qu'on voudrait nous pr&#233;senter comme une arm&#233;e du peuple, n'est qu'une nouvelle ARMEE PERMANENTE.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'arm&#233;e permanente enl&#232;ve tous les ans des centaines de milliers de jeunes gens &#224; leurs familles et &#224; leur production, pour les enfermer pendant des ann&#233;es dans des casernes sous pr&#233;texte de formation militaire. Mais la formation militaire d'un soldat n'exige pas des ann&#233;es puisqu'en temps de guerre la bourgeoisie envoie au front des jeunes de 18 ans apr&#232;s quatre ou six mois d'instruction. Le service militaire consiste principalement &#224; soumettre les hommes &#224; qui l'on enseigne le maniement des armes &#224; la pression exclusive de la discipline militaire repr&#233;sent&#233;e par le corps des officiers et sous-officiers de carri&#232;re li&#233;s &#224; la bourgeoisie, et qui n'ont aucune fonction productive dans la soci&#233;t&#233; : comme les pr&#234;tres, ils sont sp&#233;cialis&#233;s dans le &#034;dressage&#034; de &#034;la troupe&#034;, leurs m&#233;thodes &#8211; les brimades d&#233;gradantes et l'abrutissement syst&#233;matique &#8211; ont pour but de fa&#231;onner une nouvelle mentalit&#233; &#224; leurs hommes, de s&#233;parer les fils d'ouvriers et de paysans de leur classe et d'en faire des instruments dociles pour la r&#233;pression.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ce sont les masses laborieuses qui, sous forme d'imp&#244;ts &#233;crasants, supportent la charge de cette arm&#233;e d'hommes que l'on a retir&#233;s de la production, et payent la construction et l'entretien des casernes et la solde des g&#233;n&#233;raux et officiers de carri&#232;re grassement appoint&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi qu'en cas de guerre la bourgeoisie peut rapidement, par la mobilisation g&#233;n&#233;rale, mettre en ligne des millions d'hommes sachant manier les armes, et sur lesquels les officiers n'ont aucun mal &#224; reprendre leur emprise une fois qu'ils ont &#233;t&#233; happ&#233;s par l'engrenage de l'arm&#233;e permanente aid&#233;e de la gendarmerie et de la police.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On le voit donc, une telle arm&#233;e, fond&#233;e sur l'exploitation du peuple et sur son utilisation comme chair &#224; canon n'a rien de populaire. Elle est au contraire l'instrument principal de la bourgeoisie contre le peuple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La classe ouvri&#232;re ne peut pas s'&#233;manciper sans briser l'arm&#233;e permanente. Le principal moyen d'y arriver, c'est qu'elle organise tout d'abord ses propres milices ouvri&#232;res. En soutenant la lutte des travailleurs-soldats contre la conscription, le service militaire prolong&#233;, les Cours martiales et le r&#233;gime des casernes, et en s'armant elle-m&#234;me, la classe ouvri&#232;re facilite aux soldats leur &#233;mancipation de l'arm&#233;e permanente et les lie &#224; la cause des exploit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La milice ouvri&#232;re est l'organisation des travailleurs en armes pour la d&#233;fense sur place de l'usine, du chantier, de la mine ou du village contre la bourgeoisie.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le peuple en armes n'a besoin ni de casernes, ni d'officiers de m&#233;tier ; il ne retire pas de la production toute une partie de la population : l'entra&#238;nement militaire se fait en dehors des heures de travail et les chefs sont &#233;lus par les combattants parmi les plus d&#233;vou&#233;s et les plus qualifi&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La victoire ouvri&#232;re et la chute de la bourgeoisie supprimeront pour la classe ouvri&#232;re la n&#233;cessit&#233; d'&#234;tre en armes ; c'est donc seulement en s'organisant en milice ouvri&#232;re que les masses parviendront &#224; briser les arm&#233;es permanentes, que la bourgeoisie entretient constamment pour la d&#233;fense de ses int&#233;r&#234;ts imp&#233;rialistes, contre les masses et sur leur dos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tandis que l'arm&#233;e permanente est un chancre qui ronge toute la soci&#233;t&#233;, et l'instrument de l'asservissement du peuple par la bourgeoisie, la MILICE OUVRIERE, organisation des travailleurs en armes, est l'instrument de leur &#233;mancipation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Barta&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1944/07/ldc32_070844.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1944/07/ldc32_070844.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire aussi sur la r&#233;sistance en France&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6675&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6675&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voir ici le j&#233;suitisme du pr&#233;tendu courant officiel trotskyste qui s'est ralli&#233; &#224; la d&#233;fense nationale de la r&#233;sistance derri&#232;re le PCF et De Gaulle et aux c&#244;t&#233;s de l'imp&#233;rialisme anglo-am&#233;ricain :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le mouvement des partisans &lt;br class='autobr' /&gt;
Devant le caract&#232;re, en partie spontan&#233;, du mouvement des partisans, expression de la r&#233;volte ouverte et in&#233;vitable des larges couches travailleuses contre l'imp&#233;rialisme allemand et contre l'ordre et l'&#201;tat de la bourgeoisie indig&#232;ne qui personnifient &#224; leurs yeux les responsables de leur mis&#232;re et de leurs souffrances actuelles, les B.L. sont oblig&#233;s de prendre en consid&#233;ration cette volont&#233; de lutte des masses et de t&#226;cher, malgr&#233; les multiples dangers cons&#233;cutifs aux formes nationalistes que rev&#234;t cette lutte, de l'orienter vers des buts de classe. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire ici la pr&#233;tendue &#171; IV&#232;me internatioanle &#187; en 1944 :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/4int/1944/01/4int_19440100.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/4int/1944/01/4int_19440100.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/mandel/works/1976/00/em19760000.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/mandel/works/1976/00/em19760000.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.contretemps.eu/wp-content/uploads/14-044-00025-155-165.pdf&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.contretemps.eu/wp-content/uploads/14-044-00025-155-165.pdf&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://lanticapitaliste.org/videos/une-resistance-ouvriere-et-internationaliste-face-la-barbarie-nazie-entretien-avec-robert&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://lanticapitaliste.org/videos/une-resistance-ouvriere-et-internationaliste-face-la-barbarie-nazie-entretien-avec-robert&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Barta sur &#171; la r&#233;sistance &#187; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; Barta en 1944 :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; AUTO-DEFENSE OUVRIERE CONTRE LES BANDES FASCISTES !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tandis que la milice de Darnand et les bandes de Bucard, D&#233;at et Doriot sont officiellement mobilis&#233;es en vue de maintenir &#034;l'ordre&#034;, c'est-&#224;-dire le r&#233;gime de terreur polici&#232;re et &#233;conomique qui &#233;crase la classe ouvri&#232;re, dans le maquis, sous pr&#233;texte de &#034;lib&#233;rer la France&#034;, se pr&#233;parent sous les ordres des De Gaulle, Giraud et autres g&#233;n&#233;raux et officiers cagoulards, des troupes s&#233;lectionn&#233;es pour r&#233;primer par la force toute tentative ouvri&#232;re de r&#233;aliser concr&#232;tement les belles promesses &#034;d&#233;mocratiques&#034; de Radio-Londres. Radio-Londres, inqui&#233;t&#233;e de la pr&#233;sence de certains &#233;l&#233;ments extr&#233;mistes, appelle inlassablement gendarmes, gardes-mobiles et policiers &#224; rejoindre le maquis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous des &#233;tiquettes diff&#233;rentes, la bourgeoisie pr&#233;pare donc d&#232;s maintenant ses bandes arm&#233;es destin&#233;es &#224; r&#233;primer dans le sang toute demande ouvri&#232;re. Voil&#224; le danger dont tout ouvrier conscient doit se rendre compte aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est temps, si l'on veut &#233;viter le pire, de perdre toute illusion sur la bourgeoisie gaulliste et alli&#233;e. La bourgeoisie n'a jamais donn&#233; d'armes aux ouvriers : elle s'en est toujours servi contre eux. Mais aux bandes arm&#233;es de la bourgeoisie, nous pouvons opposer nos MILICES OUVRIERES. C'est aux ouvriers conscients, organis&#233;s ou non, qui ont compris le danger, qui ont compris que sans armes la classe ouvri&#232;re non seulement ne sortira jamais de l'impasse actuelle, mais aura encore &#224; subir des coups plus terribles, de prendre dans chaque usine, dans chaque quartier l'initiative et de constituer des embryons de milice ouvri&#232;re, en se r&#233;unissant en petits groupes clandestins qui &#233;liront par en bas leurs responsables et se procureront des armes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais comment se procurer des armes ? Ces petits groupes compos&#233;s des &#233;l&#233;ments les plus aptes &#224; la lutte physique peuvent s'entra&#238;ner progressivement &#224; attaquer &#224; plusieurs les policiers, gardes-mobiles, gendarmes ou fascistes isol&#233;s en vue de s'emparer de leurs armes et de se constituer ainsi un armement &#233;l&#233;mentaire. De plus, les d&#233;serteurs de l'arm&#233;e allemande, dont le nombre ne cesse d'augmenter, peuvent nous &#234;tre de grande utilit&#233; non seulement en nous c&#233;dant leurs propres armes, mais encore en nous indiquant des d&#233;p&#244;ts dont il serait facile de s'emparer, si nous savons leur inspirer confiance en les accueillant comme des fr&#232;res de classe et en leur montrant que nous sommes des exploit&#233;s comme eux, dont les int&#233;r&#234;ts communs sont contre la bourgeoisie allemande et contre la bourgeoisie alli&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, il ne faut pas oublier que ces armes dont la bourgeoisie se sert contre nous, c'est nous qui les fabriquons : il ne tient donc qu'&#224; nous, &#224; notre entente avec les camarades des arsenaux et des cartoucheries, &#224; la coh&#233;sion politique de la classe ouvri&#232;re, pour que ces munitions, au lieu de se retourner contre nous-m&#234;mes, deviennent les instruments de notre affranchissement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais n'est-ce vouloir s'armer trop t&#244;t, n'est-ce pas aller &#224; la guerre civile ? La guerre civile ne d&#233;pend pas de notre volont&#233; : elle existe d&#233;j&#224; ; la bourgeoisie la m&#232;ne ouvertement depuis longtemps et se pr&#233;pare &#224; nous &#233;craser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Seule la milice ouvri&#232;re, seule la volont&#233; in&#233;branlable des ouvriers de se d&#233;fendre jusqu'au bout, peuvent briser l'attaque de la bourgeoisie ou m&#234;me l'emp&#234;cher. Seule la milice ouvri&#232;re pourra assurer le succ&#232;s de nos gr&#232;ves futures en les prot&#233;geant contre la troupe et les briseurs de gr&#232;ve. C'est seulement par les armes que le prol&#233;tariat regagnera ses conqu&#234;tes &#233;conomiques et ses libert&#233;s de juin 1936. La place de tout ouvrier conscient est dans la milice du peuple : c'est l&#224; seulement qu'il peut lutter vraiment pour lui-m&#234;me et pour sa classe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la milice aussi et surtout se trouve la place de tous les jeunes ouvriers. Pour eux se pose la question de savoir s'ils se laisseront mobiliser par la bourgeoisie pour lui servir de chair &#224; canon, ou s'ils se mobiliseront eux-m&#234;mes au service de leur propre classe dans sa lutte pour le socialisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que tout opprim&#233; fasse sienne la devise de Blanqui, qui r&#233;sume ainsi l'exp&#233;rience de toute sa vie militante au service de la classe ouvri&#232;re : &#034;QUI A DU FER, A DU PAIN&#034; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais//barta/1944/06/ldc31_062244.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais//barta/1944/06/ldc31_062244.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Barta en 1944 :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;QUI L'EMPORTERA ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas de lutte de classes, union de tous les patriotes pour la lib&#233;ration du territoire&#034;, pr&#234;chent depuis juin 1941 les chefs ouvriers social-patriotes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais que repr&#233;sentent les patriotes qui sont &#224; la t&#234;te de la R&#233;sistance, ceux qui d&#233;cident de tout et qui commandent &#224; tous ? Les g&#233;n&#233;raux et les politiciens d'Alger (radicaux, &#034;socialistes&#034;, r&#233;actionnaires, fascistes) sont les serviteurs de la bourgeoisie, les serviteurs des 200 familles. La participation des &#034;communistes&#034; au gouvernement de la bourgeoisie form&#233; par De Gaulle, n'en change pas le caract&#232;re, de m&#234;me que la participation des &#034;communistes&#034; au &#034;front populaire&#034; n'a pas emp&#234;ch&#233; les gouvernements successifs, issus de la Chambre &#034;populaire&#034; &#233;lue en 1936, de lutter pour reprendre au prol&#233;tariat les conqu&#234;tes de juin 1936 et accomplir tous les desseins de la bourgeoisie. Non seulement le Daladier de 1939 &#233;tait tout ce qu'il y avait de plus &#034;front populaire&#034;, mais il ne faut pas oublier que P&#233;tain lui-m&#234;me a &#233;t&#233; &#233;lu chef de l'Etat fran&#231;ais par une majorit&#233; parlementaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui comme demain, les int&#233;r&#234;ts de la bourgeoisie, repr&#233;sent&#233;s par n'importe quel gouvernement si &#034;d&#233;mocratique&#034; soit-il, sont inconciliables avec les int&#233;r&#234;ts du prol&#233;tariat. Par l'interm&#233;diaire de toutes ses fractions politiques &#8211; collaborationnistes ou r&#233;sistantes, de droite ou de gauche &#8211; la bourgeoisie assure son maintien en tant que classe imp&#233;rialiste qui exploite les ressources &#233;conomiques et militaires de la France pour participer au brigandage colonial. Or, dans les conditions d'une &#233;conomie mondiale d&#233;cadente accompagn&#233;e d'une extr&#234;me aggravation de la concurrence entre capitalistes des diverses nations, la domination de la bourgeoisie fran&#231;aise n'est possible que par l'emploi permanent de la force pour imposer &#224; la classe ouvri&#232;re des salaires de famine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En lan&#231;ant le pays dans la guerre aux c&#244;t&#233;s des imp&#233;rialistes alli&#233;s, en l'int&#233;grant ensuite dans la guerre de l'imp&#233;rialisme allemand, en saignant le peuple &#224; blanc pour s'assurer sa part de b&#233;n&#233;fices de guerre, la bourgeoisie fran&#231;aise s'est d&#233;masqu&#233;e devant les masses comme leur ennemi num&#233;ro un ; De Gaulle, en tant que champion de la nation &#034;d&#233;mocratique&#034;, etc... doit lui permettre de maintenir sa domination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les travailleurs au contraire n'envisageaient et n'envisagent la lib&#233;ration, que comme un retour &#224; un niveau de vie sup&#233;rieur et &#224; leurs libert&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet antagonisme complet entre les int&#233;r&#234;ts vitaux de la bourgeoisie et les int&#233;r&#234;ts vitaux du prol&#233;tariat devrait ouvrir les yeux de tous les travailleurs qui se donnent la peine de r&#233;fl&#233;chir sur leur avenir. Si la &#034;lib&#233;ration nationale&#034; devait satisfaire ne serait-ce qu'un quart des revendications des travailleurs, y aurait-il un seul bourgeois pour appuyer le gouvernement De Gaulle ? Or, &#034;Aujourd'hui nous avons la preuve qu'ils (le Comit&#233; des Forges) poursuivent activement leurs men&#233;es souterraines et qu'ils r&#233;ussissent parfois &#224; glisser leurs hommes &#224; des postes o&#249; ne devraient si&#233;ger que des patriotes sinc&#232;res et &#233;prouv&#233;s&#034;. (La Vie Ouvri&#232;re du 8 janvier 1944). La Vie Ouvri&#232;re s'&#233;tant fait l'organe de la &#034;r&#233;sistance&#034; ne peut pas avouer aux travailleurs la domination des 200 familles sur la r&#233;sistance. Elle pr&#233;sente ce fait plut&#244;t comme une exception. Mais les &#034;repr&#233;sentants&#034; ouvriers participant au Front Populaire, notamment le parti &#034;communiste&#034;, agissaient de m&#234;me quand ils couvraient la domination de la bourgeoisie dans cette coalition politique. Ceux qui d&#233;non&#231;aient alors cette domination des politiciens bourgeois sur le Front Populaire &#233;taient trait&#233;s de &#034;Trotskystes tra&#238;tres&#034;. Une fois de plus, les Trotskystes avertissent les travailleurs : la r&#233;sistance est un organe politique de la bourgeoisie dirig&#233; autant que l'Etat fran&#231;ais de P&#233;tain contre les travailleurs. Une premi&#232;re preuve de cette identit&#233; fondamentale vient de se produire. Le 1er R&#233;giment de France form&#233; par des canailles anti-prol&#233;tariennes s&#233;lectionn&#233;es par P&#233;tain vient de se rallier (Radio-Londres) &#224; la r&#233;sistance.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Les chefs staliniens promettent de reprendre la lutte contre la bourgeoisie et pour le socialisme apr&#232;s la &#034;lib&#233;ration&#034;. Mais les travailleurs savent ce que vaut cette promesse. Les tristes h&#233;ros du PS et de la II&#232;me Internationale promirent eux aussi pendant la guerre de 14-18 que leur collaboration avec la bourgeoisie devait assurer l'int&#233;grit&#233; du territoire et la lib&#233;ration de l'Alsace-Lorraine et qu'apr&#232;s cela ils reprendraient leur lutte pour la victoire des travailleurs. Ils aid&#232;rent ainsi dans tous les pays la bourgeoisie &#224; mener &#224; bonne fin son entreprise de brigandage et, la paix venue, ils continu&#232;rent encore &#224; servir la bourgeoisie, devenant m&#234;me les policiers et les bourreaux de la classe ouvri&#232;re. Rappelons qu'en 1937, ce fut le &#034;socialiste&#034; Dormoy, ministre de l'Int&#233;rieur du gouvernement Front Populaire. qui fit tirer sur les ouvriers d&#233;sarm&#233;s de Clichy...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; quel sera le r&#244;le des chefs staliniens, si les travailleurs communistes ne les obligent pas &#224; rompre l'Union sacr&#233;e au profit de la bourgeoisie, &#224; quitter leurs minist&#232;res et &#224; reprendre une activit&#233; ouvri&#232;re autonome ind&#233;pendante de la bourgeoisie et contre elle. Les masses qui les ont &#233;lus, qui leur font confiance et qui les suivent, leur ont donn&#233; un mandat prol&#233;tarien : il faut les contraindre &#224; le remplir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une lutte mortelle, implacable, a commenc&#233; le 6 f&#233;vrier 1934 entre la bourgeoisie, qui veut plonger le pays dans la nuit d'oppression du pass&#233; afin de maintenir sa domination, et le prol&#233;tariat qui veut s'&#233;manciper du joug de la bourgeoisie afin de pr&#233;server le pays de la barbarie capitaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question de savoir qui de la bourgeoisie ou du prol&#233;tariat l'emportera, se r&#233;sume &#224; celle-ci : QUI L'EMPORTERA DU CHAUVINISME OU DE L'INTERNATIONALISME ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La parole est aux travailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais//barta/1944/06/ldc31_062244.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais//barta/1944/06/ldc31_062244.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Barta en 1944 :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A L'ACTION !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Partis de la &#034;r&#233;sistance&#034; ont inaugur&#233; leur arriv&#233;e au pouvoir par une s&#233;rie de promesses &#224; la classe ouvri&#232;re : les 40 heures, augmentation de 40% sur les salaires, stabilisation des prix. A les entendre, on pouvait &#234;tre persuad&#233; que les ouvriers n'avaient qu'&#224; s'en remettre aux nouveaux gouvernants pour l'inauguration d'une politique &#233;conomique et sociale nouvelle : un nouveau juin 1936, r&#233;alis&#233; non par la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale contre le patronat, mais issu du patriotisme national des partis group&#233;s dans la &#034;r&#233;sistance&#034; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est vrai que les d&#233;clarations officielles t&#233;moignaient aussi du d&#233;sir de ne l&#233;ser en rien le patronat : on parlait des 40 heures, mais aussi de larges d&#233;rogations, de l'augmentation des salaires, mais sans toucher au profit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Accorder soi-disant des satisfactions &#224; la classe ouvri&#232;re sans les prendre sur le compte du patronat &#8211; c'&#233;tait la politique impraticable de la conciliation de la ch&#232;vre et du chou.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et il s'av&#232;re aujourd'hui, en absence d'une pression des masses ouvri&#232;res, et l'ordre de la reprise du travail ayant &#233;t&#233; donn&#233;, que toutes ces promesses n'&#233;taient que des projets pour tromper l'attente des ouvriers, que les d&#233;cisions minist&#233;rielles ne sont pas encore connues, que rien n'est s&#251;r. La direction de la CGT, &#224; plat ventre devant la bourgeoisie, demande timidement une majoration &#034;substantielle&#034; des salaires, sans en pr&#233;ciser le taux. Encore une fois, ce sont les patrons qui imposent leur volont&#233;. Ainsi se trouve &#224; nouveau d&#233;montr&#233; ce que les militants honn&#234;tes ont r&#233;p&#233;t&#233; tant de fois aux ouvriers : les travailleurs n'obtiennent des patrons et de leur gouvernement que ce qu'ils peuvent leur imposer par une attitude r&#233;solue et au besoin par la lutte. Si nous voulons arracher aux patrons nos l&#233;gitimes revendications, la gr&#232;ve avec occupation doit &#234;tre men&#233;e jusqu'&#224; leur satisfaction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant ces cinq ann&#233;es de guerre, tous les capitalistes, avant ou sous l'occupation, ont fait des profits gigantesques. Le nouveau r&#233;gime leur en promet d'autres, gr&#226;ce &#224; l'organisation de l'industrie de guerre, l'&#233;quipement de la nouvelle arm&#233;e, etc... Pour les patrons les profits, pour la classe ouvri&#232;re la fatigue, la mis&#232;re, les longues journ&#233;es de travail, les salaires de famine. Il est temps que la classe ouvri&#232;re impose au patronat des revendications qui mettent un frein &#224; cette exploitation &#233;hont&#233;e :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1)	RELEVEMENT IMMEDIAT DES SALAIRES, avec une augmentation minima de 50% pour les cat&#233;gories d'ouvriers et d'employ&#233;s les plus mal pay&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
2)	&lt;br class='autobr' /&gt;
2) ECHELLE MOBILE DES SALAIRES, les contrats collectifs devant assurer l'augmentation automatique des salaires en liaison avec la mont&#233;e des prix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3) LES 40 HEURES&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4) ECHELLE MOBILE DES HEURES DE TRAVAIL. Pendant que le patronat entend faire travailler une partie des ouvriers pendant 60 heures, d'autres continueront &#224; v&#233;g&#233;ter dans le ch&#244;mage. La longueur de la semaine de travail doit &#234;tre d&#233;termin&#233;e par la r&#233;partition du travail existant entre toutes les mains ouvri&#232;res disponibles, le salaire de chaque ouvrier restant le m&#234;me qu'avec l'ancienne semaine de travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5) A l'&#233;poque actuelle de crise du capitalisme, aucune mesure ne pourra &#234;tre impos&#233;e d'une fa&#231;on durable au patronat sans le CONTROLE OUVRIER sur la production et la comptabilit&#233; des entreprises, exerc&#233; par des comit&#233;s d'usine &#233;lus et r&#233;vocables par les ouvriers. Tout en menant la lutte dans les syndicats, les ouvriers doivent &#233;lire de pareils comit&#233;s et lutter pour leur droit au contr&#244;le.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6) En d&#233;pit des phrases et des promesses, c'est chose connue que le patronat organise et a d&#233;j&#224; organis&#233; des bandes arm&#233;es du type fasciste en vue de la r&#233;pression contre les ouvriers, au sein m&#234;me des groupements de la &#034;r&#233;sistance&#034;. Pour d&#233;fendre son droit &#224; la vie, la classe ouvri&#232;re doit organiser non pas des milices patriotiques, mais des DETACHEMENTS OUVRIERS D'AUTO-DEFENSE !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1944/09/ldc35_090244.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1944/09/ldc35_090244.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Barta en 1945 :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O&#249; est le reniement du trotskysme ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour vous d&#233;fendre contre la calomnie, vous revendiquez pour vous le titre de &#034;premiers r&#233;sistants&#034;. Or vous-m&#234;mes, dans le num&#233;ro 23 (7/4) de La V&#233;rit&#233;, &#233;crivez &#034; la r&#233;sistance elle-m&#234;me est bas&#233;e sur une duperie : la duperie de la collaboration de classes &#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;j&#224; sous le Front Populaire, la politique trotskyste consistait &#224; expliquer aux ouvriers la duperie de cette collaboration de classe, dont le prol&#233;tariat faisait les frais, et pour laquelle une partie de la bourgeoisie imp&#233;rialiste s'&#233;tait d&#233;guis&#233;e en &#034; d&#233;mocrate &#034;. Le Front Populaire pr&#233;tendait mener une politique en faveur des masses et avait comme mot-d'ordre d&#233;magogique la lutte contre les trusts. Pour les r&#233;volutionnaires ce mot-d'ordre &#233;tait un but r&#233;el ; mais la similitude des formules permettait-elle &#224; l'organisation r&#233;volutionnaire de se r&#233;clamer du Front Populaire, dans le but par exemple de ne pas se couper des masses ? C'e&#251;t &#233;t&#233; contribuer &#224; les duper. La politique trotskyste a consist&#233; &#224; se d&#233;limiter du front populaire et &#224; le combattre, malgr&#233; les calomnies staliniennes qui pr&#233;sentaient tous les adversaires du front populaire, surtout ceux de gauche (les trotskystes) comme des fascistes. Nous n'avons pas plus pr&#233;tendu &#224; l'&#233;poque &#234;tre les meilleurs ou les premiers &#034; front populaire &#034;, du fait que nous avons &#233;t&#233; les premiers &#224; pr&#233;coniser le front unique socialiste-communiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s 1940, les r&#233;volutionnaires devaient mener une politique de r&#233;sistance (c'est&#172;&#224;-dire de d&#233;fense des masses) vis-&#224;-vis de l'occupation imp&#233;rialiste allemande. Mais ils continuaient en m&#234;me temps l'opposition r&#233;volutionnaire vis-&#224;-vis de leur propre bourgeoisie et tenaient compte des int&#233;r&#234;ts du prol&#233;tariat fran&#231;ais aussi bien que des int&#233;r&#234;ts du prol&#233;tariat allemand, en ne renfor&#231;ant pas, comme la r&#233;sistance officielle, la domination de Hitler par le d&#233;cha&#238;nement chauvin. Cela ne nous emp&#234;chait pas de prendre &#034;les pommes de terre&#034; de l'imp&#233;rialisme anglo-saxon et de la bourgeoisie gaulliste, comme l'ont fait les bolch&#233;viks en 1918 dans la lutte contre l'imp&#233;rialisme allemand, en acceptant l'aide technique de la bourgeoisie de l'Entente. Mais il fallait par-dessus tout affirmer &#224; la face du monde entier que notre base politique restait la lutte de classe men&#233;e jusqu'au bout dans toutes les directions et que nous ne consid&#233;rions pas l'imp&#233;rialisme anglo-saxon comme un moindre mal par rapport &#224; l'imp&#233;rialisme fasciste, raisonnement stali&#172;nien qui entra&#238;nait automatiquement l'abandon de la lutte de classe en faveur de la lutte commune contre l'occupant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous, internationalistes, &#233;tions les seuls d&#233;fenseurs des int&#233;r&#234;ts des masses tout au long de cette guerre, avant et apr&#232;s l'occupation. Par contre, pour la bourgeoisie la r&#233;sis&#172;tance n'&#233;tait que l'opposition au capitalisme allemand ; elle lui a servi de mise sur le ta&#172;bleau imp&#233;rialiste anglo-am&#233;ricain ; par l'interm&#233;diaire des social-chauvins la bourgeoi&#172;sie a &#233;galement r&#233;alis&#233;, &#224; travers la &#034;r&#233;sistance&#034;, l'union sacr&#233;e et a prolong&#233; sa domi&#172;nation de classe. Comme le d&#233;non&#231;ait LaV&#233;rit&#233; elle-m&#234;me en 1943 et 44, la r&#233;sistance servait de camouflage m&#234;me aux organisations d'extr&#234;me-droite et aux partis fascistes. La r&#233;sistance, d'apr&#232;s le sens qu'a pris ce terme &#224; travers les &#233;v&#233;nements, est une organisation politique de la bourgeoisie imp&#233;rialiste. Le parti r&#233;volutionnaire peut-il s'en r&#233;clamer ? L'absurdit&#233; d'une r&#233;ponse affirmative saute aux yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En luttant pour votre l&#233;galisation, vous cherchez la cons&#233;cration de votre titre de &#034; r&#233;sistants &#034; par l'obtention d'un certificat public de la R&#233;sistance (personnifi&#233;e par les Bayet, Saillant, Frenay, Bidault, etc...). Au moment m&#234;me o&#249; les querelles entre l'Angle&#172;terre et la France montrent aux masses la vraie nature imp&#233;rialiste des alli&#233;s, au moment o&#249; les ouvriers ont d&#233;j&#224; eu le temps de se rendre compte que la r&#233;sistance s'est termin&#233;e par l'arriv&#233;e au pouvoir d'un gouvernement des trusts, au lieu de pouvoir en ce moment rehaus&#172;ser notre propre autorit&#233; morale pour avoir d&#233;nonc&#233; &#224; temps la duperie de la r&#233;sis&#172;tance, vous cherchez &#224; vous camoufler sous son masque r&#233;pugnant ! Une pareille l&#233;galisa&#172;tion ne serait pas une victoire remport&#233;e sur notre propre terrain, celui de l'internationa&#172;lisme et de la r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la lettre &#224; Bayet (18/9/44) le Comit&#233; central dit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; Il s'agit de savoir si la IV&#232;me R&#233;publique naissante reprendra l&#224; o&#249; avait sombr&#233; la III&#232;me R&#233;publique glissant vers l'autoritarisme r&#233;actionnaire de P&#233;tain, o&#249; si elle sera effectivement d&#233;mo&#172;cratique &#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui pense-t-on tromper par un pareil raisonnement ? C'est la besogne des staliniens et des r&#233;formistes de vouloir faire croire aux masses que nous sommes encore de&#172;vant la perspective : IV&#232;me R&#233;publique d&#233;mocratique ou r&#233;actionnaire. La t&#226;che des r&#233;volu&#172;tionnaires est de montrer aux ouvriers que, les social-chauvins les ayant illusionn&#233;s sur l'&#233;puration &#034;, ils ont laiss&#233; subsister les organes de l'&#201;tat gangren&#233; de la III&#232;me R&#233;publique qui a servi avec succ&#232;s &#224; Daladier aussi bien qu'&#224; P&#233;tain, et que nous nous trouvons sous de Gaulle en pleine dictature bureaucratico-polici&#232;re. Au moment o&#249; l'Humanit&#233; elle-m&#234;me d&#233;nonce le r&#233;gime dictatorial subi par la presse, pouvons-nous faire croire que la l&#233;galisation de La V&#233;rit&#233; serait le crit&#232;re d'une &#034;d&#233;mocratie effective&#034; ? La t&#226;che des r&#233;volutionnaires, enseignait Trotsky, est de nommer les choses par leur nom, et non de se faire les auxiliaires des &#034; d&#233;mocrates &#034; pourris qui s&#232;ment des illusions dans les masses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La V&#233;rit&#233;, en s'adressant aux r&#233;formistes et aux stalinistes, use constamment du terme &#034; camarade &#034;. Il suffit pourtant de se r&#233;f&#233;rer &#224; un texte de Trotsky pour d&#233;couvrir ce qu'il y a derri&#232;re cette terminologie. L.T. &#233;crit dans La r&#233;volution allemande et la bureaucratie stalinienne (Et Maintenant) (page 36) :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; L&#233;on Blum, le d&#233;fenseur des r&#233;parations, le comp&#232;re socialiste du banquier Oustric, est trait&#233; de &#034; camarade &#034; dans les pages des journaux de Seydewitz. Est-ce de la politesse ? Non, c'est un manque de principes, de caract&#232;re, de fermet&#233;. &#034; Des chicanes &#034;, dira un quelconque savant de cabinet. Non, dans ces chicanes, le fond politique se manifeste avec beaucoup plus de v&#233;rit&#233; et de clart&#233;, que dans la reconnaissance abstraite des soviets, non &#233;tay&#233;e par l'exp&#233;rience r&#233;volutionnaire. Il est inutile d'appeler Blum &#034;fasciste&#034;, en se rendant ridicule. Mais celui qui ne ressent pas du m&#233;pris et de la haine pour cette esp&#232;ce de politiciens, celui-l&#224; n'est pas un r&#233;volutionnaire &#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La V&#233;rit&#233; a pris maintenant l'habitude de parler &#224; chaque pas des &#034; d&#233;mocrates sinc&#232;res et honn&#234;tes &#034; et, &#224; l'occasion, des &#034;d&#233;mocrates apeur&#233;s&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;j&#224; sous la monarchie tsariste, les bolch&#233;viks (ils faisaient partie de la social-d&#233;mocratie), pour se distinguer l&#233;galement des autres d&#233;mocrates, mettaient souvent l'accent sur le fait qu'ils constituaient, en tant que parti du prol&#233;tariat, les seuls d&#233;mocrates cons&#233;quents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis 1934 Trotsky enseignait que dans les conditions de la d&#233;cadence capitaliste et de l'exacerbation de la lutte de classe la d&#233;mocratie bourgeoise &#233;tait d&#233;finitivement morte en France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici ce qu'&#233;crivait Trotsky dans O&#249; va la France (pages 16-17) :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; La soci&#233;t&#233; contemporaine se compose de trois classes : la grande bourgeoisie, la prol&#233;tariat et les &#034; classes moyennes &#034; ou petite-bourgeoisie. Les relations entre ces trois classes d&#233;terminent en fin de compte la situation politique dans le pays. Les classes fondamentales de la soci&#233;t&#233; sont la grande bourgeoisie et le prol&#233;tariat. Seules ces deux classes peuvent avoir une politique ind&#233;pendante, claire et cons&#233;quente. La petite bourgeoisie se distingue par sa d&#233;pendance &#233;conomique et son h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; sociale. Sa couche sup&#233;rieure touche imm&#233;diatement la grande bourgeoisie. La couche inf&#233;rieure se fond avec le prol&#233;tariat et tombe m&#234;me &#224; l'&#233;tat de lumpen-prol&#233;tariat. Conform&#233;ment &#224; sa situation &#233;conomique, la petite-bourgeoisie ne peut avoir de politique ind&#233;pendante. Elle oscille toujours entre les capitalistes et les ouvriers. Sa propre couche sup&#233;rieure la pousse &#224; droite ; ses couches inf&#233;rieures, opprim&#233;es et exploit&#233;es, sont capables, dans certaines conditions, de tourner brusquement &#224; gauche. C'est par ces relations contradic&#172;toires des diff&#233;rentes couches des &#034; classes moyennes &#034; qu'a toujours &#233;t&#233; d&#233;termin&#233;e la politique confuse et absolument inconsistante des radicaux, leurs h&#233;sitations entre le car&#172;tel avec les socialistes, pour calmer la base, et le bloc national avec la r&#233;action capitaliste, pour sauver la bourgeoisie. LA D&#201;COMPOSITION D&#201;FINITIVE DU RADICALISME COMMENCE AU MOMENT OU LA GRANDE BOURGEOISIE, ELLE-M&#202;ME DANS L'IMPASSE, NE LUI PERMET PLUS D'OSCILLER. &#034; (Soulign&#233; par nous.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;composition du r&#233;gime capitaliste met fin &#224; la d&#233;mocratie bourgeoise. Les repr&#233;sentants &#034; d&#233;mocratiques &#034; de la bourgeoisie n'ont plus qu'une phras&#233;ologie &#224; offrir. Dans ces conditions m&#234;me un de Gaulle arrive &#224; se pr&#233;tendre d&#233;mocrate. La t&#226;che n'est donc pas de chercher &#224; distinguer, par quelque introspection, les d&#233;mocrates honn&#234;tes et malhonn&#234;tes, mais de poser devant les ouvriers la question : qui donnera le ton ? La bourgeoisie par l'interm&#233;diaire de ses fascistes, r&#233;actionnaires, cur&#233;s, professeurs, d&#233;mocrates, ou le prol&#233;tariat qui en se d&#233;tachant de la bourgeoisie et de ses agents ralliera &#224; lui les autres couches opprim&#233;es ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me que, dans Et Maintenant, Trotsky &#233;tait le plus acharn&#233; d&#233;fenseur du front unique, mais m&#233;prisait ceux qui traitaient Blum de camarade, nous rappelons que dans la r&#233;volution espagnole nous d&#233;fendions les libert&#233;s d&#233;mocratiques des ouvriers contre le fascisme les armes &#224; la main, mais il ne serait venu &#224; l'id&#233;e d'aucun trotskyste d'analyser l'honn&#234;tet&#233; d'Azana ou de Negrin. Ils analysaient leur nature de classe et les qualifiaient d'agents de la bourgeoisie, par&#233;s du masque de la d&#233;mocratie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En donnant les &#233;tats de service des camarades du Comit&#233; directeur, La V&#233;rit&#233; dit de Demazi&#232;re : &#034; Il milite ill&#233;galement dans les rangs du PCI jusqu'&#224; la lib&#233;ration &#034;. Et de Baufr&#232;re : &#034; Il sait que la lutte ne s'arr&#234;te pas &#224; la chute de Hitler &#034;. Encore une fois, pouvons-nous, sous pr&#233;texte de nous d&#233;fendre, bafouer notre propre id&#233;ologie ? La V&#233;rit&#233; du 22/6/44 sous le titre &#034; Ils se valent &#034;, &#233;crivait : &#034; refuse de te faire mobiliser dans &#034; l'arm&#233;e de la lib&#233;ration &#034;. En mai 1944, un num&#233;ro sp&#233;cial de La V&#233;rit&#233; disait : &#034; Pas de lib&#233;ration possible sans les prol&#233;taires allemands et contre eux &#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais puisqu'il s'agit de d&#233;fendre les principes trotskystes, laissons la parole &#224; Trotsky lui-m&#234;me. Dans son &#233;tude Apr&#232;s la &#034;paix&#034; imp&#233;rialiste de Munich &#8211; une le&#231;on toute fra&#238;che, il &#233;crivait :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; Dans tous les cas o&#249; les forces contre-r&#233;volutionnaires tentent de revenir de &#034; l'&#201;tat d&#233;mocratique &#034; pourrissant, en arri&#232;re vers le particularisme provincial, vers la monarchie, la dic&#172;tature militaire, le fascisme, le prol&#233;tariat r&#233;volutionnaire, sans prendre sur lui la moindre responsabilit&#233; pour la &#034; d&#233;fense de la d&#233;mocratie &#034; (elle n'est pas d&#233;fendable !), opposera &#224; ces forces contre&#172;r&#233;volutionnaires une r&#233;sistance arm&#233;e, pour en cas de succ&#232;s, diriger son offensive contre la &#034; d&#233;mocratie &#034; imp&#233;rialiste. Cette politique n'est applicable, cependant, que pour ce qui concerne les conflits int&#233;rieurs, c'est-&#224;-dire dans le cas o&#249; l'enjeu de la lutte est v&#233;ritablement la question du r&#233;gime politique : c'est ainsi, par exemple, que s'est pr&#233;sent&#233;e la question en Espagne. La participation des ouvriers espagnols &#224; la lutte contre Franco &#233;tait leur devoir &#233;l&#233;mentaire. Mais c'est pr&#233;cis&#233;ment et uniquement parce que les ouvriers n'ont pas r&#233;ussi &#224; remplacer &#224; temps le pouvoir de la d&#233;mocratie bourgeoise par leur propre pouvoir, que la &#034;d&#233;mocratie&#034; a fait place au fascisme. Cependant, c'est pure tromperie et charlatanisme que de transporter m&#233;caniquement les lois et les r&#232;gles de la lutte des diff&#233;rentes classes d'une seule et m&#234;me nation dans la guerre imp&#233;rialiste, c'est-&#224;-dire la lutte d'une seule et m&#234;me classe de diff&#233;rentes nations. Actuellement, il n'est, semble-t-il, pas besoin de d&#233;montrer que les imp&#233;rialistes luttent l'un contre l'autre non pour des principes politiques, mais pour la domination sur le monde, sous le couvert des principes qui leur semblent bons &#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on pr&#233;sente la d&#233;faite d'Hitler comme une premi&#232;re &#233;tape gagn&#233;e dans la lutte (&#034; la lutte ne s'arr&#234;te pas l&#224; &#034;), on utilise un raisonnement purement stalinien : &#034; la lutte contre le fascisme ext&#233;rieur et ses prolongements &#224; l'int&#233;rieur &#034;. La d&#233;faite de Hitler venant &#224; la suite de la victoire d'un camp imp&#233;rialiste sur l'autre, n'a pas &#233;t&#233; une victoire du prol&#233;tariat allemand, fran&#231;ais, ou autre. Encore dans Apr&#232;s Munich Trotsky dit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; La question du sort des Tch&#232;ques, des Belges, des Fran&#231;ais, des Allemands, en tant que nations, nous ne la relions pas &#224; des d&#233;placements conjoncturels des fronts militaires lors d'une nou&#172;velle m&#234;l&#233;e des imp&#233;rialistes, mais &#224; l'insurrection du prol&#233;tariat et &#224; sa victoire sur tous les imp&#233;rialistes &#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous le drapeau de la lutte imp&#233;rialiste la chute de Hitler n'a &#233;t&#233; qu'un d&#233;placement conjoncturel des fronts militaires. De m&#234;me que la d&#233;faite de 1940 de la bourgeoisie fran&#172;&#231;aise n'a pas &#233;t&#233; la victoire du prol&#233;tariat uniquement parce que cette d&#233;faite n'a pas &#233;t&#233; acquise par l'activit&#233; r&#233;volutionnaire du prol&#233;tariat. Le langage communiste e&#251;t &#233;t&#233; de dire je continue la lutte parce que plus que jamais les masses se trouvent &#233;cras&#233;es par l'imp&#233;rialisme. Plus que jamais la lutte entre les brigands imp&#233;rialistes se poursuit sur le dos des masses. Imagine-t-on, en 1918, l'IC disant :&#034; La lutte ne s'arr&#234;te pas &#224; la chute du Kaiser ? &#034; La d&#233;faite de l'imp&#233;rialisme allemand &#233;tait-elle une &#233;tape dans la lutte prol&#233;tarienne ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La th&#233;orie r&#233;volutionnaire est l'expression et la garantie supr&#234;me de la nature de la direction d'une tendance prol&#233;tarienne. La fausse terminologie d&#233;veloppe le confusionnisme, rabaisse le niveau des cadres r&#233;volutionnaires et ouvre une br&#232;che &#224; l'id&#233;ologie en&#172;nemie [1].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici ce que dit encore Trotsky (IV&#232;me tome de la R&#233;volution Russe, page 229) : &#034; Les distances indispensables &#224; l'&#233;gard de l'id&#233;ologie bourgeoise &#233;taient maintenues dans le Parti par une vigilante intransigeance dont l'inspirateur &#233;tait L&#233;nine. Il ne cessait de travailler du scalpel, tranchant les liens que l'entourage petit-bourgeois cr&#233;ait entre le Parti et l'opinion publique offi&#172;cielle. En m&#234;me temps, L&#233;nine apprenait au Parti &#224; former sa propre opinion publique, s'appuyant sur la pens&#233;e et les sentiments de la classe qui montait. Ainsi, par s&#233;lection et &#233;ducation, dans une lutte continuelle, le Parti bolch&#233;vik cr&#233;e son milieu non seulement politique mais aussi moral, ind&#233;pen&#172;dant de l'opinion publique bourgeoise et irr&#233;ductiblement oppos&#233; &#224; celle-ci. C'est seulement cela qui permit aux bolch&#233;viks de surmonter les h&#233;sitations dans leurs propres rangs et de manifester la virile r&#233;solution sans laquelle la victoire d'Octobre e&#251;t &#233;t&#233; impossible. &#034;Comment se d&#233;fendre contre la calomnie ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec raison, La V&#233;rit&#233; dit que le but de la bourgeoisie est de nous &#233;touffer. Mais en m&#234;me temps (num&#233;ro du 4/6) elle met en demeure de Gaulle de choisir entre le camp fas&#172;ciste qui &#233;touffe les trotskistes, et le camp d&#233;mocratique (Angleterre, etc...) qui ne les &#233;touffe pas. Mesurez la hauteur de ce raisonnement !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La calomnie contre-r&#233;volutionnaire, comme l'antis&#233;mitisme et autres manifestations empoisonn&#233;es, &#233;lev&#233;es &#224; une &#233;chelle politique, font partie de la lutte de classe et ne s'&#233;l&#232;vent pas au-dessus d'elle. C'est pour cela que notre premi&#232;re t&#226;che, pour combattre la calomnie, c'est une offensive politique &#233;nergique men&#233;e en direction des masses pour d&#233;masquer politiquement les calomniateurs, afin que celles-ci puissent se convaincre que ceux qui nous calomnient ne sont pas leurs amis mais bien leurs ennemis. Il faut ensuite un travail suivi d'&#233;ducation socialiste dans les rangs ouvriers (&#233;dition de brochures populaires).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut aussi une lutte directe contre le gangst&#233;risme staliniste ; nous avions fourni en automne dernier &#224; votre direction une occasion pr&#233;cise d'une action &#224; entreprendre pour le d&#233;masquer publiquement [2]. Votre direction s'y est d&#233;rob&#233;e. Apr&#232;s avoir fui le combat, quel est le s&#233;rieux des d&#233;fis lanc&#233;s par La V&#233;rit&#233; invitant les staliniens &#224; des commissions compos&#233;es &#034; de toutes les tendances du mouvement ouvrier et de la r&#233;sistance &#034; ? Nous sommes pr&#234;ts &#224; fournir &#224; une commission de contr&#244;le de votre parti tous les d&#233;tails de cette affaire et de l'attitude criminelle de votre direction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce qui concerne l'&#233;ducation socialiste, t&#226;che fondamentale de travail commu&#172;niste, vous semblez l'ignorer. Dans les contacts que nos camarades ont pu avoir avec vous, il semble que m&#234;me pour les membres de l'organisation ce travail passe au troisi&#232;me plan (&#034; la r&#233;volution est l&#224;, ce n'est pas le moment de lire Marx &#034;). Comment voulez vous combattre l'obscurantisme et les pr&#233;jug&#233;s, si vous ne remplissez pas votre r&#244;le d'&#233;ducateurs socialistes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le plan politique, les efforts de l&#233;galisation se sont transform&#233;s en pi&#232;ge pour votre organisation. Voici deux mois que La V&#233;rit&#233; a abandonn&#233; toute propagande r&#233;volu&#172;tionnaire et qu'elle ne se fait plus le d&#233;fenseur des masses devant les mesures r&#233;actionnaires du gouvernement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous vous &#234;tes r&#233;fugi&#233;s dans des justifications vis-&#224;-vis de la bourgeoisie et les appels aux &#034; d&#233;mocrates &#034;. Ainsi La V&#233;rit&#233; du 4/6 dit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Nous ne sommes pas un groupe de conspirateurs... Nos t&#226;ches sont : &#233;clairer en &#233;duquant, guider en expliquant. Notre arme : c'est la propagande r&#233;volutionnaire, et rien d'autre&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce mensonge la bourgeoisie ne le croira pas et aux travailleurs nous n'avons pas le droit de mentir. Des centaines de fois L&#233;nine a expliqu&#233; aux militants : la r&#233;volution est une guerre. Une guerre se fait-elle seulement &#224; l'aide de la propagande ? Trotsky a &#233;crit un livre intitul&#233; : D&#233;fense du Terrorisme. Nous avons &#233;t&#233; les premiers et continuons &#224; &#234;tre les seuls d&#233;fenseurs des Milices ouvri&#232;res et de l'armement du prol&#233;tariat. Nous ap&#172;prouvons la devise de Blanqui : qui a du fer a du pain. Comment peut-on avec une pareille doctrine pr&#233;senter les r&#233;volutionnaires comme des pr&#234;cheurs et ap&#244;tres d'une propagande &#034; de la v&#233;rit&#233; et du progr&#232;s social &#034; (V&#233;rit&#233; 4/6). L&#233;nine a enseign&#233; au Parti r&#233;volution&#172;naire la plus grande m&#233;fiance envers tout gouvernement bourgeois, m&#234;me le plus d&#233;mocratique. Une partie de l'appareil de l'organisation doit toujours rester dans l'ill&#233;galit&#233; pour parer &#224; toute mesure arbitraire de la part du gouvernement bourgeois. Vous-m&#234;mes ne pr&#233;tendez pas livrer toute l'organisation &#224; la l&#233;galit&#233;, quelles que soient les mesures de l&#233;galisation dont vous ferez l'objet. N'est-ce pas dans ce cas renforcer la calomnie contre nous que d'affirmer : &#034; Nous ne sommes pas des conspirateurs &#034; ? Au moment o&#249; le rapport de forces nous impose la lutte clandestine pour pouvoir exprimer des id&#233;es r&#233;volutionnaires en faveur des masses, le raisonnement l&#233;niniste ne serait-il pas plut&#244;t de dire aux travailleurs : &#034; la bourgeoisie conspire, couverte de sa propre l&#233;galit&#233;, contre le niveau de vie et la vie m&#234;me des masses ? Nous, r&#233;volutionnaires, appelons les travailleurs conscients &#224; se pr&#233;parer, clandestinement s'il le faut, au renversement de la bourgeoisie. La propa&#172;gande ouverte n'est qu'une partie de notre travail. Demander aux ouvriers de cacher des armes, aux soldats de se r&#233;unir en cellules de caserne, aux ouvriers d'usine d'&#233;diter des organes d'opposition sans adresse et sans nom, tout cela, n'est-ce pas un travail de conspirateurs ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est inutile, nous l'esp&#233;rons, d'ajouter que cela n'a rien de commun avec le terrorisme anarchiste, lutte individuelle contre des repr&#233;sentants isol&#233;s de la classe capitaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En juillet 1917, le rapport de forces entre le prol&#233;tariat et la bourgeoisie a ouvert la voie &#224; la calomnie capitaliste et social-chauvine contre les bolch&#233;viks. Le regroupement des masses a fait sauter en l'air la calomnie quelques mois apr&#232;s. Combien r&#233;confortant pour les r&#233;volutionnaires est le raisonnement de ce soldat russe, que rapporte Kroupska&#239;a dans sa brochure de Souvenirs sur L&#233;nine : &#034; Sais-tu que ton L&#233;nine est un espion allemand ? dit un Monsieur instruit au soldat en faction. Non, je ne le sais pas, r&#233;pond celui-ci, je n'ai pas assez d'instruction pour &#231;a, mais ce que je sais, c'est que tout ce que L&#233;nine dit sur la terre est juste &#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais faut-il seulement s'en r&#233;f&#233;rer &#224; 1917 ? Les camarades voudront bien r&#233;fl&#233;chir &#224; des exemples plus r&#233;cents, que nous leur soumettons. A la fin du mois de mai, quand le gouvernement rejette les revendications pr&#233;sent&#233;es par la CGT &#224; la suite des mouvements de gr&#232;ve, les social-chauvins n'osent bien entendu pas r&#233;futer les arguments de la bourgeoisie dirig&#233;s contre les ouvriers. Notre organisation r&#233;pand quelques milliers de tracts, sign&#233;s par les trotskystes, par la IV&#232;me Internationale, pour prendre la d&#233;fense des ouvriers, d&#233;masquer les bureaucrates et indiquer nos solutions. De multiples endroits nous parvient l'&#233;cho d'ouvriers du rang, qui constituent la grande masse, approuvant le tract et le faisant circuler, sans s'inqui&#233;ter de la signature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une usine importante de la r&#233;gion parisienne, des camarades ouvriers entreprennent un travail d'opposition syndicale enti&#232;rement sur des bases communistes et r&#233;volutionnaires [3]. La bureaucratie social-chauvine r&#233;pand imm&#233;diatement le bruit qu'il s'agit de la 5&#232;me colonne. Ne c&#233;dant pas &#224; la pression des adversaires, le travail de l'opposi&#172;tion continue conspirativement, pour ne pas donner prise &#224; la r&#233;pression. N'est-ce pas &#224; nous de tenir bon, de d&#233;montrer aux ouvriers les n&#233;cessit&#233;s qui nous sont impos&#233;es par la lutte, ne s'apercevront-ils pas que ceux qui nous accusent les trahissent, mais que nous ne cesserons de les d&#233;fendre ? Le journal de l'opposition est le seul qui dans toutes les occasions prend intelligemment et avec continuit&#233; la d&#233;fense des ouvriers. Aussi le font-ils circuler, sans s'inqui&#233;ter des accusations des bureaucrates. Nos camarades organisent quelques ouvriers plus avanc&#233;s en noyau de l'opposition syndicale ; ils adoptent la conspiration comme une n&#233;cessit&#233; faisant partie de notre travail. L'opposition arrive &#224; imposer politiquement sa l&#233;galit&#233; : le repr&#233;sentant de la direction syndicale prend l'engagement de ne pas faire arr&#234;ter les repr&#233;sentants de l'opposition si ceux-ci se d&#233;masquent. Mais cette invitation manque son effet, car l'opposition ce n'est plus seulement un noyau isol&#233;, c'est un courant politique dans l'usine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes-nous r&#233;clam&#233;s pour ce travail de la r&#233;sistance ? Notre propagande est-elle tendancieuse dans le sens des pr&#233;jug&#233;s existants ? Nullement. En voici un exemple : un camarade qui fait un travail syndical d'usine avec notre concours, &#233;crit dans son projet de journal : la guerre &#233;tant finie rien ne s'oppose plus &#224; nos revendications. Notre camarade lui explique que cette fa&#231;on de s'exprimer peut laisser entendre aux ouvriers que la politique des bureaucrates ayant frein&#233; les ouvriers &#224; cause de la guerre (des capitalistes) pouvait se justifier. Or il ne faut en aucun cas utiliser de pareilles &#233;quivoques, parce que ce qui importe par dessus tout c'est d'&#233;lever la conscience des ouvriers. Notre camarade sympathisant convient de la justesse de ce raisonnement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais voici que le raisonnement ci-dessus &#233;cart&#233; d'un journal d'usine, nous le retrouvons dans l'organe central du PCI. La V&#233;rit&#233; du 4/6 dit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; Aujourd'hui la guerre est finie. Nous attendons du ministre l'autorisation de pa&#172;ra&#238;tre l&#233;galement. Rien ne justifie plus les mesures d'exception qui nous frappent &#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La guerre justifiait-elle donc les mesures d'exception ? Pendant la guerre la bourgeoisie prenait le pr&#233;texte de la &#034; d&#233;fense nationale &#034;. Mais aujourd'hui la bourgeoisie dit par la voix des social-chauvins et de tous ses partis : &#034; Nous avons gagn&#233; la premi&#232;re manche par tant de sacrifices, allons-nous maintenant tout compromettre ? Notre union qui &#233;tait n&#233;cessaire contre l'ennemi est n&#233;cessaire maintenant pour refaire la France &#034;. C'est &#224; l'aide de cette argumentation que les Thorez et Cie veulent imposer &#224; la classe ouvri&#232;re la politique du produire, produire, produire... Notre t&#226;che ce n'est pas de passer l'&#233;ponge sur le pass&#233; et l'opposer au pr&#233;sent, car pour sa politique actuelle la bour&#172;geoisie tire justement argument du pass&#233;. Si des mesures contre nous &#233;taient justifi&#233;es pendant la guerre, elles le sont encore aujourd'hui, parce que la guerre et la paix ne sont que la continuation de la politique de la bourgeoisie imp&#233;rialiste, axiome que Trotsky a si souvent rappel&#233; et que vous oubliez.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons voulu par ces quelques exemples d&#233;montrer aux camarades que pour combattre nos adversaires il ne faut pas se laisser imposer leur tactique et leur argumentation. C'est par une id&#233;ologie et une argumentation radicalement contraire &#224; celle de nos ennemis que nous pouvons imposer notre point de vue prol&#233;tarien, et non pas en acceptant les pr&#233;misses du raisonnement de la bourgeoisie, pour en tirer d'autres conclusions. Si nous engageons la lutte contre la calomnie sur le terrain de nos adversaires, nous sommes battus d'avance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi vous brandissez actuellement comme principal argument les morts de la r&#233;sistance. Mais le PC se r&#233;clame de ses dizaines de milliers de morts pour la r&#233;sis&#172;tance, connus dans tout le pays. C'est au nom de ces morts qu'il nous accuse et nous pourchasse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui fait notre force, c'est notre politique &#233;nergique de d&#233;fense des int&#233;r&#234;ts des masses, poursuivie sans h&#233;sitation et sans &#233;quivoque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais au lieu de cette intransigeance vous l&#226;chez prise dans chaque occasion grave, vous c&#233;dez &#224; la pression ennemie au moment o&#249; il faudrait le plus y r&#233;sister. Le 10 juin 1944 La V&#233;rit&#233; &#233;crivait :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; Les forteresses volantes et les tanks d'Eisenhower n'apporteront pas la lib&#233;ration des travailleurs de l'Europe. A la place de l'imp&#233;rialisme allemand qui s'&#233;croule, ils viennent imposer la domination du capital financier yankee et anglais &#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux mois apr&#232;s, au moment du plus grand d&#233;cha&#238;nement chauvin et du d&#233;ferlement de la &#034; lib&#233;ration &#034;, La V&#233;rit&#233; &#233;crit (le 11 Ao&#251;t) :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; Hitler s'effondre. Les Am&#233;ricains approchent de Paris. La classe ouvri&#232;re doit mettre &#224; profit la situation... &#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La V&#233;rit&#233; est-elle assez na&#239;ve pour croire qu'on pouvait transformer en insurrection prol&#233;tarienne une situation dont tout le cours ant&#233;rieur avait pr&#233;par&#233; les masses &#224; la &#034; lib&#233;ration nationale &#034;, notamment du fait du monopole d'influence des social-chauvins ? En r&#233;alit&#233;, La V&#233;rit&#233; a ploy&#233; sous la pression des &#233;v&#233;nements et le PCI a engag&#233; ses militants &#224; participer &#224; &#034; l'&#233;puration &#034;, duperie monstrueuse qui a permis &#224; l'&#201;tat bourgeois de traverser indemne les &#233;v&#233;nements (rappelons-nous &#034; l'insurrection &#034; de la police).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De la m&#234;me fa&#231;on, La V&#233;rit&#233; a d&#233;nonc&#233; sous l'occupation la r&#233;sistance d'union sacr&#233;e, mais l&#226;che prise maintenant devant l'opinion publique petite-bourgeoise et en arrive &#224; se r&#233;clamer de la r&#233;sistance !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour nous, le levier pour le renversement de la situation, n'est pas dans des discussions avec &#034; l'opinion publique &#034;. Il est dans une politique r&#233;volutionnaire, hardie : &#224; l'&#172;heure o&#249; les masses voient qu'elles sont trahies de toutes parts, &#224; l'heure o&#249; l'offensive gouvernementale se poursuit contre elles et que les chefs &#034; ouvriers &#034; se perdent en discours, les trotskistes doivent montrer aux masses que, ne s'effrayant ni de la calomnie ni des menaces, ils restent seuls &#224; prendre la d&#233;fense de leurs int&#233;r&#234;ts. Les ouvriers sont fatigu&#233;s d'ann&#233;es de souffrances et de privations. Ils arrivent &#224; ex&#233;crer les chefs tra&#238;tres qui d&#233;tiennent actuellement dans les usines le r&#244;le de premiers garde-chiourme. Dans ces conditions, deux ouvriers r&#233;volutionnaires, par un travail clandestin et intelligent, tiennent en &#233;chec toute une direction syndicale, parce que les ouvriers ont pu se rendre compte qu'il y avait quelqu'un pour prendre leur d&#233;fense.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au lieu de mener son offensive, La V&#233;rit&#233; se perd en discussions et en disputes avec &#034; l'opinion publique &#233;clair&#233;e &#034;, avec les &#034;d&#233;mocrates sinc&#232;res&#034;. Et les ouvriers assis&#172;tent &#224; ces pleurnicheries, au lieu de rencontrer dans La V&#233;rit&#233; un organe de combat et une r&#233;ponse &#224; leurs propres pr&#233;occupations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une interview de 1937, Trotsky a dit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; Je suis s&#251;r que dix ouvriers qui comprennent tr&#232;s bien la situation... gagneront une centaine d'ouvriers, et les cent ouvriers un millier de soldats. Ils seront victorieux &#224; la fin de la guerre ; &#231;a me semble tr&#232;s simple, mais je pense que c'est une bonne id&#233;e &#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224; se r&#233;sument tous les probl&#232;mes de notre travail. Comment faire bien comprendre la situation &#224; une centaine d'ouvriers, les gagner corps et &#226;me &#224; la politique r&#233;volutionnaire, en faire des cadres de la classe ouvri&#232;re et du trotskisme ; c'est par eux que nous pourrons appara&#238;tre aux masses comme leurs seuls d&#233;fenseurs, dans ce monde o&#249; elles n'ont que des ennemis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sont l&#224; les probl&#232;mes de la construction du parti et de sa prol&#233;tarisation, de l'attitude envers les questions th&#233;oriques, du lien entre la th&#233;orie et la pratique. Ces probl&#232;mes il faut les poser devant l'ensemble du mouvement et &#224; l'aide d'une discussion approfondie, &#224; la lumi&#232;re de l'exp&#233;rience, poser un premier jalon dans la voie du redressement th&#233;orique et pratique du mouvement trotskiste en France. Hors de l&#224; un sort pire que celui du POUM attend notre mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La discussion du bilan de nos deux organisations ne serait pas &#224; l'heure actuelle une concession de votre part, mais le devoir le plus &#233;l&#233;mentaire de notre travail r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;juillet 1945&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;UNION COMMUNISTE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(IV&#232;me Internationale)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1945/07/barta_19450702.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1945/07/barta_19450702.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On reprend les m&#234;mes et on recommence :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Sous-officiers et Officiers, quelle qu'ait &#233;t&#233; votre attitude depuis l'armistice, rejoignez la r&#233;sistance&#034;. (Radio-Londres).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand tous les militaires, les pr&#233;fets, les juges, les policiers auront rejoint la r&#233;sistance, il ne restera plus comme coupables &#224; punir que... &#034;les meneurs&#034; ouvriers !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s 1940, les r&#233;volutionnaires devaient mener une politique de r&#233;sistance (c'est&#172;&#224;-dire de d&#233;fense des masses) vis-&#224;-vis de l'occupation imp&#233;rialiste allemande. Mais ils continuaient en m&#234;me temps l'opposition r&#233;volutionnaire vis-&#224;-vis de leur propre bourgeoisie et tenaient compte des int&#233;r&#234;ts du prol&#233;tariat fran&#231;ais aussi bien que des int&#233;r&#234;ts du prol&#233;tariat allemand, en ne renfor&#231;ant pas, comme la r&#233;sistance officielle, la domination d'Hitler par le d&#233;cha&#238;nement chauvin. Cela ne nous emp&#234;chait pas de prendre &#034;les pommes de terre&#034; de l'imp&#233;rialisme anglo-saxon et de la bourgeoisie gaulliste, comme l'ont fait les bolch&#233;viks en 1918 dans la lutte contre l'imp&#233;rialisme allemand, en acceptant l'aide technique de la bourgeoisie de l'Entente. Mais il fallait par-dessus tout affirmer &#224; la face du monde entier que notre base politique restait la lutte de classe men&#233;e jusqu'au bout dans toutes les directions et que nous ne consid&#233;rions pas l'imp&#233;rialisme anglo-saxon comme un moindre mal par rapport &#224; l'imp&#233;rialisme fasciste, raisonnement stali&#172;nien qui entra&#238;nait automatiquement l'abandon de la lutte de classe en faveur de la lutte commune contre l'occupant.&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous, internationalistes, &#233;tions les seuls d&#233;fenseurs des int&#233;r&#234;ts des masses tout au long de cette guerre, avant et apr&#232;s l'occupation. Par contre, pour la bourgeoisie la r&#233;sis&#172;tance n'&#233;tait que l'opposition au capitalisme allemand ; elle lui a servi de mise sur le ta&#172;bleau imp&#233;rialiste anglo-am&#233;ricain ; par l'interm&#233;diaire des social-chauvins la bourgeoi&#172;sie a &#233;galement r&#233;alis&#233;, &#224; travers la &#034;r&#233;sistance&#034;, l'union sacr&#233;e et a prolong&#233; sa domi&#172;nation de classe. Comme le d&#233;non&#231;ait LaV&#233;rit&#233; elle-m&#234;me en 1943 et 44, la r&#233;sistance servait de camouflage m&#234;me aux organisations d'extr&#234;me-droite et aux partis fascistes. La r&#233;sistance, d'apr&#232;s le sens qu'a pris ce terme &#224; travers les &#233;v&#233;nements, est une organisation politique de la bourgeoisie imp&#233;rialiste. Le parti r&#233;volutionnaire peut-il s'en r&#233;clamer ? L'absurdit&#233; d'une r&#233;ponse affirmative saute aux yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1945/07/barta_19450702.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1945/07/barta_19450702.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; - -&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Front Populaire pr&#233;tendait mener une politique en faveur des masses et avait comme mot-d'ordre d&#233;magogique la lutte contre les trusts. Pour les r&#233;volutionnaires ce mot-d'ordre &#233;tait un but r&#233;el ; mais la similitude des formules permettait-elle &#224; l'organisation r&#233;volutionnaire de se r&#233;clamer du Front Populaire, dans le but par exemple de ne pas se couper des masses ? C'e&#251;t &#233;t&#233; contribuer &#224; les duper. La politique trotskyste a consist&#233; &#224; se d&#233;limiter du front populaire et &#224; le combattre, malgr&#233; les calomnies staliniennes qui pr&#233;sentaient tous les adversaires du front populaire, surtout ceux de gauche (les trotskystes) comme des fascistes. Nous n'avons pas plus pr&#233;tendu &#224; l'&#233;poque &#234;tre les meilleurs ou les premiers &#034; front populaire &#034;, du fait que nous avons &#233;t&#233; les premiers &#224; pr&#233;coniser le front unique socialiste-communiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Barta en 1945&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1945/07/barta_19450702.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1945/07/barta_19450702.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; - - -&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;PAR OU COMMENCER ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel est l'ouvrier de France qui ne se souvient avec fiert&#233; de la pouss&#233;e r&#233;volutionnaire de juin 1936 ? Quel est celui qui ne se rappelle pas avoir pris part aux meetings, aux manifestations, aux d&#233;fil&#233;s, aux gr&#232;ves ? En ce temps-l&#224; la classe ouvri&#232;re, inqui&#233;t&#233;e par les attaques fascistes et par la menace croissante de la guerre, mettait en &#339;uvre toute son &#233;nergie. Les meilleurs militants, syndicalistes, socialistes, communistes, se prodiguaient constamment, apr&#232;s le travail et le dimanche, dans les r&#233;unions et les meetings de gr&#233;vistes. La vague r&#233;volutionnaire avait soulev&#233; les couches les plus profondes du peuple opprim&#233;, les ouvriers entra&#238;nant les employ&#233;s, la ville entra&#238;nant la campagne. Les partis et les syndicats virent affluer dans leurs rangs de nouveaux membres et de nouveaux sympathisants. Effray&#233; par les occupations d'usine, sentant le revolver sur la tempe, le patronat dut c&#233;der ; une nouvelle vie sembla devoir commencer : ce furent la semaine de 40 heures, les cong&#233;s pay&#233;s, les contrats collectifs, le rel&#232;vement des salaires. A l'usine, l'ouvrier releva la t&#234;te ; au dehors, jouissant de plus de loisirs, il commen&#231;a &#224; vivre plus dignement. L'organisation de classe avait d&#233;termin&#233; la victoire, &#224; son tour, la victoire, par la diminution des heures de travail, permettait &#224; l'ouvrier de consacrer du temps &#224; la lutte organis&#233;e. A toute une vie de d&#233;boires et d'incertitudes l'ouvrier trouvait une issue dans l'action de classe qui, &#224; son tour, d&#233;terminait une am&#233;lioration de ses conditions de vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux ouvriers avanc&#233;s incombe aujourd'hui le devoir de donner l'exemple en faisant le premier pas dans cette voie. Le d&#233;brouillage au jour le jour n'a jamais rien r&#233;solu de grand ; la situation actuelle met en jeu l'avenir m&#234;me du prol&#233;tariat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour permettre &#224; la classe ouvri&#232;re de se regrouper, prendre conscience de sa force et de ses t&#226;ches, il faut commencer le travail sur le terrain de l'usine. Les ouvriers les plus s&#251;rs doivent se r&#233;unir r&#233;guli&#232;rement chez l'un d'entre eux pour envisager en commun les probl&#232;mes de l'usine, pour lire et commenter la litt&#233;rature et les journaux ouvriers clandestins et, dans la mesure du possible, s&#233;lectionner parmi les jeunes les meilleurs &#233;l&#233;ments capables de s'instruire et de trouver dans l'&#233;tude du mouvement ouvrier la volont&#233; et la m&#233;thode qui m&#232;neront &#224; la victoire dans les combats &#224; venir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les ouvriers feront ainsi leur propre &#233;ducation d&#233;mocratique, exerceront leur esprit critique et choisiront les meilleurs d'entre eux pour coordonner leur action et multiplier les liaisons sur une &#233;chelle de plus en plus large.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La classe ouvri&#232;re a pour elle le nombre, la place indispensable qu'elle occupe dans la production et l'incapacit&#233; de la bourgeoisie de faire vivre plus longtemps la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La conqu&#234;te du pouvoir politique ne peut pas et ne doit pas se faire par d'autres au nom du prol&#233;tariat ; elle ne peut pas &#234;tre la cons&#233;quence d'un coup de main. &#034;La dictature du prol&#233;tariat qui aura pour t&#226;che la socialisation des moyens de production, ne peut &#234;tre le fait d'une masse men&#233;e par quelques-uns, elle doit &#234;tre et elle sera l'&#339;uvre des prol&#233;taires eux-m&#234;mes, devenus, d&#233;j&#224; en soi et par une longue pratique, une organisation politique.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1944/02/ldc25_022344.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1944/02/ldc25_022344.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Ecrits de l'Union communiste de Barta les juifs, sur la Palestine et Isra&#235;l</title>
		<link>https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7531</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7531</guid>
		<dc:date>2024-02-24T23:37:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Barta</dc:subject>
		<dc:subject>Palestine</dc:subject>
		<dc:subject>Isra&#235;l</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Ecrits de l'Union communiste de Barta les juifs, sur la Palestine et Isra&#235;l &lt;br class='autobr' /&gt;
20 novembre 1944 LA LUTTE DE CLASSES n&#186; 39 &lt;br class='autobr' /&gt;
L'ASSASSINAT DE LORD MOYNE &lt;br class='autobr' /&gt;
La &#034;d&#233;fense des petits peuples&#034; figure au premier rang du programme des Alli&#233;s dans leur lutte contre l'imp&#233;rialisme allemand. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais comment vont les choses l&#224; o&#249; r&#232;gne sa Majest&#233; britannique ? Le silence n'a &#233;t&#233; bris&#233; l&#224;-dessus que par la bombe qui a tu&#233; lord Moyne, charg&#233; par le gouvernement anglais de r&#233;gler la question juive en (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique67" rel="directory"&gt;03- L'extermination des Juifs d'Europe&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot91" rel="tag"&gt;Barta&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot121" rel="tag"&gt;Palestine&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot122" rel="tag"&gt;Isra&#235;l&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Ecrits de l'Union communiste de Barta les juifs, sur la Palestine et Isra&#235;l&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;20 novembre 1944 LA LUTTE DE CLASSES n&#186; 39&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ASSASSINAT DE LORD MOYNE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &#034;d&#233;fense des petits peuples&#034; figure au premier rang du programme des Alli&#233;s dans leur lutte contre l'imp&#233;rialisme allemand.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais comment vont les choses l&#224; o&#249; r&#232;gne sa Majest&#233; britannique ? Le silence n'a &#233;t&#233; bris&#233; l&#224;-dessus que par la bombe qui a tu&#233; lord Moyne, charg&#233; par le gouvernement anglais de r&#233;gler la question juive en Palestine. A cette occasion, il a bien fallu que les journaux nous apprennent en tout petits caract&#232;res et en quelques lignes seulement, que lord Moyne a &#233;t&#233; assassin&#233; parce que &#034;sa politique &#233;tait contraire aux int&#233;r&#234;ts nationaux juifs&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Geste hautement r&#233;v&#233;lateur ! Le fameux foyer juif en Palestine, promis par lord Balfour au cours de la premi&#232;re guerre mondiale, n'a pas &#233;t&#233; un refuge pour les isra&#233;lites traqu&#233;s dans les pays pourrissants de l'Europe. Il est apparu comme une entreprise anti-arabe et anti-juive car, en poussant les Juifs contre les Arabes sous pr&#233;texte de leur assurer le &#034;foyer de leurs anc&#234;tres&#034;, les imp&#233;rialistes anglais savaient bien que ces derniers lutteraient les armes &#224; la main contre les intrus... Toute la tactique anglaise pour maintenir in&#233;branlable sa situation dans cette partie du monde (canal de Suez) est donc de perp&#233;tuer la lutte entre Arabes et Juifs pour rendre indispensable &#034;l'arbitrage&#034; anglais. Jeu d'enfant pour les imp&#233;rialistes anglais qui&lt;br class='autobr' /&gt;
proc&#232;dent de la m&#234;me fa&#231;on en Irlande, aux Indes et partout o&#249; ils peuvent exploiter la d&#233;sunion des peuples &#233;conomiquement arri&#233;r&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, comme le montre l'attentat du Caire, non seulement les Arabes mais aussi les Juifs en sont r&#233;duits au d&#233;sespoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais malgr&#233; les efforts des capitalistes juifs et des f&#233;odaux arabes pour s&#233;parer les&lt;br class='autobr' /&gt;
travailleurs des deux peuples et continuer le jeu de l'imp&#233;rialisme anglais, ceux-ci s'uniront contre leurs exploiteurs et contre leur oppresseur commun. La IV&#232;me Internationale leur dit : &lt;br class='autobr' /&gt;
Travailleurs juifs et arabes, unissez-vous contre l'imp&#233;rialisme anglais !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;********************************************************&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 septembre 1947 La Voix des Travailleurs de chez Renault&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;L'EXODUS&#034;, C'EST NOTRE PROPRE DRAME&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La trag&#233;die des Juifs parqu&#233;s dans les bateaux-cages anglais a &#233;mu vivement tous ceux que la pourriture du capitalisme n'a pas encore ramen&#233;s au cannibalisme des premiers &#226;ges.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est en premier lieu les travailleurs qui sont sensibles &#224; de semblables atrocit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment en serait-il autrement ? La trag&#233;die des Juifs en tant que peuple, de m&#234;me que celle des autres nationalit&#233;s opprim&#233;es, les Indochinois, les Alg&#233;riens, les Hindous, les Indon&#233;siens, n'est que l'avers de la m&#233;daille dont le revers est la mis&#232;re inou&#239;e et les longues heures de travail pour l'ouvrier ! Le sentiment, ici aussi, ne fait qu'exprimer le fait qu'un m&#234;me destin unit l'exploit&#233; et l'opprim&#233;, qu'ils sont tous les deux victimes du m&#234;me bourreau : le capitalisme !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais les dirigeants officiels de la classe ouvri&#232;re, tout en &#233;talant leur indignation &#224; bon&lt;br class='autobr' /&gt;
march&#233;, ont compl&#232;tement pass&#233; sous silence le fait que le gouvernement fran&#231;ais n'a pas offert aux Juifs de l'Exodus l'hospitalit&#233;, c'est-&#224;-dire le droit de libre s&#233;jour et de travail, mais de NOUVEAUX CAMPS.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est qu'une fois les bateaux partis que le gouvernement, vassal de celui de Londres dans cette question, comme dans bien d'autres, a fait de nouvelles propositions, gu&#232;re meilleures et m&#234;me hypocrites, puisque venant trop tard : les condamn&#233;s de Hitler et de Attlee vont &#234;tre d&#233;barqu&#233;s de force dans leurs anciens camps par les soldats de Sa Majest&#233; britannique !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Droit d'asile, droit de s&#233;jour en tant que travailleurs libres, pour les victimes de l'imp&#233;rialisme ! Avec l'aide des ouvriers fran&#231;ais, conscients, ils doivent pouvoir contribuer, par le travail et la solidarit&#233;, &#224; renforcer la classe ouvri&#232;re fran&#231;aise et &#224; relever, avec eux, le pays des ruines innombrables de la guerre !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;********************************************************&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1er octobre 1947 Voix des Travailleurs n&#186; 21&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LA LUTTE OUVRIERE ET L'UNION DES PEUPLES&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le probl&#232;me palestinien est un des nombreux probl&#232;mes &#034;insolubles&#034; qui enveniment la&lt;br class='autobr' /&gt;
situation internationale, au point que l'Angleterre, devant l'impossibilit&#233; de &#034;concilier les&lt;br class='autobr' /&gt;
th&#232;ses juive et arabe&#034; (entre lesquelles, en r&#233;alit&#233;, elle n'a cess&#233; d'entretenir la discorde), d&#233;clare vouloir &#034;renoncer&#034; &#224; son mandat. Mais ce n'est l&#224; qu'une manoeuvre pour lui permettre de d&#233;gager ses responsabilit&#233;s du chaos dans lequel elle a plong&#233; le pays, comme elle l'a d&#233;j&#224; fait pour l'Inde. Manoeuvre aussi pour justifier l'intervention de l'O.N.U., c'est-&#224;-dire des &#201;tats-Unis, dans cette partie du monde, en vue de la troisi&#232;me guerre imp&#233;rialiste mondiale contre l'U.R.S.S.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quotidiennement, les journaux relatent les actes de terrorisme et les luttes sanglantes qui d&#233;chirent le pays. Mais tandis qu'ils insistent longuement sur les antagonismes irr&#233;ductibles qui opposent nationalistes juifs et arabes, ce n'est qu'incidemment qu'on apprend, &#224; propos de l'activit&#233; des nationalistes chauvins, qu'un chef syndicaliste arabe vient d'&#234;tre abattu par ces derniers pour avoir travaill&#233; au rapprochement entre ouvriers juifs et arabes (d'apr&#232;s Le Monde du 26-9). Il s'agit du treizi&#232;me chef syndicaliste arabe assassin&#233;, dans l'ann&#233;e, pour les m&#234;mes raisons !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien qu'&#224; l'importance de cette sanglante r&#233;pression on peut mesurer l'ampleur du mouvement ouvrier et l'&#233;nergie qu'il d&#233;ploie pour opposer &#224; la guerre fratricide, entretenue par les exploiteurs, l'entente et la fraternit&#233; entre exploit&#233;s. Et malgr&#233; cette r&#233;pression, le mouvement ouvrier a d&#233;j&#224; r&#233;ussi &#224; unir, dans d'importantes gr&#232;ves communes, ouvriers juifs et arabes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement ouvrier arabe et juif sait que la seule opposition r&#233;elle &#224; la guerre, la seule solution possible au probl&#232;me palestinien, c'est l'union des ouvriers juifs et arabes contre l'imp&#233;rialisme et contre tous leurs exploiteurs communs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le m&#234;me exemple nous est donn&#233; aux Indes o&#249; Gandhi, jadis ap&#244;tre de la non-violence, pr&#234;che la &#034;guerre sainte&#034; contre le Pakistan, alors que le mouvement ouvrier, unissant dans la m&#234;me lutte contre leurs exploiteurs, ouvriers hindous et musulmans, s'efforce d'apporter la paix entre les peuples.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l'essence du mouvement ouvrier lui-m&#234;me, pour d&#233;fendre ses int&#233;r&#234;ts, de d&#233;fendre aussi la fraternit&#233; entre les peuples. En luttant contre les excitateurs de guerre qui entretiennent la division entre les peuples, le mouvement ouvrier lutte pour la paix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;********************************************************&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5 mai 1948 Voix des Travailleurs n&#186; 45&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;POURQUOI LE SANG COULE-T-IL EN PALESTINE ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis plus de deux semaines, les journaux commentent largement la guerre de Palestine, mais n'en &#233;clairent pas le sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que les Anglo-Am&#233;ricains soutiennent la Ligue arabe, l'opinion officielle en France&lt;br class='autobr' /&gt;
s'est montr&#233;e plut&#244;t favorable aux sionistes. De quel c&#244;t&#233; se trouve la &#034;cause juste&#034; ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour les centaines de milliers de Juifs qui cherchent un &#034;foyer&#034; : c'est-&#224;-dire la s&#233;curit&#233;, l'&#201;tat-nain de Palestine n'est pas une solution. Mais si les nationalistes juifs, en se basant sur les traditions de l'histoire, ont fait de ce morceau de terre l'objet de tous leurs espoirs, ce sont pr&#233;cis&#233;ment les imp&#233;rialistes anglais, les combattant aujourd'hui &#224; mort, qui avaient d&#232;s 1917 (d&#233;claration Balfour), promis aux sionistes cette terre se trouvant sous leur domination. Ils n'ont pas tard&#233; &#224; mentir &#224; leurs promesses, car pour eux l'immigration juive, organis&#233;e au compte-goutte n'&#233;tait qu'une machination destin&#233;e &#224; introduire un nouvel &#233;l&#233;ment de trouble et de division dans le monde arabe, suivant la formule &#034;diviser pour r&#233;gner&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant que des milliers de jeunes juifs donnaient le meilleur de leurs forces pour fertiliser cette terre, l'occupant anglais jouait, au mieux de ses propres int&#233;r&#234;ts, tant&#244;t les Arabes contre les Juifs, tant&#244;t contre les Arabes, les quelques Juifs qui avaient pu immigrer au prix des plus grands efforts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s la guerre de 1940, avec les milliers d'hommes et de femmes traqu&#233;s et sans foyer, le probl&#232;me palestinien prit une acuit&#233; encore plus grande. Devant les conflits croissant, la Grande-bretagne annon&#231;a brusquement son intention de se retirer de Palestine... mais y resta.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car cette &#034;menace&#034; de se retirer n'&#233;tait en r&#233;alit&#233;, pour des raisons strat&#233;giques, qu'un biais permettant l'immixtion des &#034;Nations Unies&#034;, c'est-&#224;-dire de l'Am&#233;rique. Celle-ci se d&#233;clara favorable au d&#233;coupage de l'&#201;tat palestinien en deux : un morceau pour les Juifs, l'autre pour les Arabes. Mais cette d&#233;cision, qui aggrava les conflits jud&#233;o-arabes, n'eut m&#234;me pas le temps d'&#234;tre appliqu&#233;e, que l'on vit brusquement les &#201;tats-Unis faire des d&#233;clarations en faveur de la Ligue arabe. Washington veut renforcer ces derniers de fa&#231;on &#224; constituer, avec la Gr&#232;ce, la Turquie et l'Iran, un bloc pour contenir ce qu'il est convenu d'appeler l'expansion sovi&#233;tique, &#233;crivait le 15 avril, le journal capitaliste fran&#231;ais Le Monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est clair que &#034;les grandes puissances&#034; ne sont pas intervenues en m&#233;diateurs dans le conflit palestinien ; ce sont elles les v&#233;ritables instigateurs des troubles : soutenant tant&#244;t l'un tant&#244;t l'autre, suivant les exigences du moment de leur politique ext&#233;rieure, abusant tout &#224; tour les peuples juif et arabe de leurs promesses (qu'elles ne tiennent jamais), attisant les haines et entretenant un foyer permanent de luttes intestines. N'est-ce pas ainsi qu'&#224; travers toutes les man&#339;uvres, la &#034;d&#233;cision&#034; de l'Angleterre de se retirer de Palestine a abouti aujourd'hui &#224; un d&#233;barquement en force de troupes et de tanks.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est aussi de ce m&#234;me point de vue imp&#233;rialiste, qui n'a rien d'id&#233;aliste, que s'explique&lt;br class='autobr' /&gt;
l'attitude de &#034;d&#233;fense&#034; des Juifs par les capitalistes fran&#231;ais : si les Anglo-Am&#233;ricains&lt;br class='autobr' /&gt;
soutiennent les seigneurs arabes dans leur expansion nationaliste, n'est-ce pas l&#224; un danger qui peut donner le branle &#224; tout le monde musulman, &#224; cette Afrique du Nord o&#249; &#034;l'ordre&#034; est si p&#233;niblement maintenu ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, face &#224; cette guerre de Palestine qui constitue l'un des foyers de la 3&#232;me guerre mondiale, jamais aucun des journaux capitalistes n'a relat&#233;, et pour cause, que les peuples &#8211; le v&#233;ritable peuple ouvrier et paysan &#8211; les peuples juif et arabe, ont montr&#233; qu'ils pouvaient s'entendre. Le mouvement de pacification est sorti du sein de la classe ouvri&#232;re. Les syndicats ouvriers juifs et arabes conclurent des ententes et organis&#232;rent la fraternisation dans des gr&#232;ves communes. Ce sont les imp&#233;rialistes, entretenant leurs agents dans les deux camps nationalistes, qui ont fait assassiner dans la seule ann&#233;e 1947 (comme nous l'avions relat&#233; dans La Voix n&#176; 21) 13 leaders des syndicats arabes travaillant pour le rapprochement entre les deux peuples.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les imp&#233;rialistes, aid&#233;s en cela par les agents nationalistes des deux camps, font tout ce qui est en leur pouvoir pour emp&#234;cher l'union entre les ouvriers et les paysans juifs et arabes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais &#034;c'est l'essence du mouvement ouvrier lui-m&#234;me, pour d&#233;fendre ses int&#233;r&#234;ts, de d&#233;fendre aussi la fraternit&#233; entre les peuples. En luttant contre les excitateurs de guerre qui entretiennent la division entre les peuples, le mouvement ouvrier lutte pour la paix&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Voix n&#176; 21&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aussi, vis-&#224;-vis de la guerre de Palestine, les ouvriers de tous les pays n'ont qu'une position &#224; prendre : appuyer le mouvement d'union et de fraternit&#233; des ouvriers juifs et arabes contre l'imp&#233;rialisme. Ils lutteront ainsi contre les provocateurs de guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;********************************************************&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12 janvier 1949 LA VOIX DES TRAVAILLEURS n&#186; 54&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'intervention militaire anglaise en Palestine&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;POURQUOI SE GENERAIENT-ILS ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au moment o&#249;, pr&#233;lude &#224; la paix g&#233;n&#233;rale en Palestine, des conversations s'engageaient entre Isra&#235;l et l'&#201;gypte, les dirigeants imp&#233;rialistes de Londres ont suscit&#233; le traditionnel incident pour justifier leur intervention arm&#233;e. Cinq avions anglais ayant &#233;t&#233; abattus au-dessus du champ de bataille &#233;gypto-isra&#233;lien, le cabinet de Londres en a aussit&#244;t pris pr&#233;texte pour mettre en place son dispositif de bataille : mobilisation de la flotte, d&#233;barquement de troupes, campagne de presse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On voit, une fois de plus, que La Fontaine n'a rien invent&#233; dans sa fable Le Loup et l'Agneau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Isra&#235;l trouble ma s&#233;curit&#233;&#034;, pr&#233;tend Bevin qui voudrait que les avions de Sa Majest&#233; soient consid&#233;r&#233;s comme tabous m&#234;me au-dessus d'un champ de bataille !&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais le cynisme de l'intervention anglaise ne s'arr&#234;te pas l&#224;. L'&#201;gypte a, en effet, refus&#233; &#034;l'aide&#034; anglaise, pr&#233;f&#233;rant engager des n&#233;gociations directes avec Isra&#235;l. Impliqu&#233; dans un conflit qui ne pouvait profiter qu'&#224; l'Angleterre, ce pays, &#224; deux doigts d'une catastrophe int&#233;rieure (comme l'a montr&#233; l'assassinat de Nokrachy Pacha), pr&#233;f&#232;re, semble-t-il, actuellement une &#034;mauvaise paix&#034; avec Isra&#235;l &#224; un &#034;bon trait&#233;&#034; avec l'Angleterre. Et c'est la bonne voie, car ce sont les troupes anglaises qui stationnent autour du Canal de Suez et c'est l'Angleterre, comme les journaux l'ont r&#233;v&#233;l&#233;, qui veut occuper le N&#233;guev. Mais qu'&#224; cela ne tienne ! L'Angleterre entend atteindre ses buts strat&#233;giques co&#251;te que co&#251;te. Et si les Arabes ne veulent pas de son &#034;aide&#034;, elle les aidera malgr&#233; eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi, en effet, les Anglais se g&#234;neraient-ils ? Les Hollandais ne viennent-ils pas de&lt;br class='autobr' /&gt;
d&#233;clencher, sans l'ombre d'un pr&#233;texte et en violation de leurs propres engagements, la guerre contre les R&#233;publiques Indon&#233;siennes ? La France ne guerroie-t-elle pas depuis plus de trois ans en Indochine ? Les &#201;tats-Unis n'arment-ils pas partout leurs mercenaires et n'occupent-ils pas les principales positions militaires du monde, du Japon &#224; l'Allemagne ? La Russie, sous la conduite des satrapes de Staline, n'est-elle pas redevenue une vaste prison des peuples ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'O.N.U., comme feu la S.D.N., sert-elle &#224; autre chose qu'&#224; CAMOUFLER le brigandage des grandes puissances ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La morale de tout ceci, c'est que dans un monde livr&#233; aux agissements de brigands&lt;br class='autobr' /&gt;
militaristes, arm&#233;s de pied en cap, l'indignation, &#224; elle seule, ne sert de rien. Quand il s'agit des int&#233;r&#234;ts vitaux de ces grands brigands, l'opinion publique ne joue qu'un faible r&#244;le. Ainsi, la grande majorit&#233; de la population fran&#231;aise est contre la guerre d'Indochine. Mais cela ne change rien &#224; la conduite de nos capitalistes et de nos gouvernants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La lutte pour la paix exige autre chose que de bons sentiments, de bonnes paroles et des pr&#234;ches pour de soi-disant gouvernements mondiaux. Pour arriver &#224; un v&#233;ritable&lt;br class='autobr' /&gt;
gouvernement mondial et &#224; la paix universelle, il faut que, dans chaque pays, la classe&lt;br class='autobr' /&gt;
ouvri&#232;re, appuy&#233;e sur les masses populaires et leur servant de guide, balaie les capitalistes et leur &#201;tat militariste. Faute de quoi, les d&#233;sirs et les lamentations des populations laborieuses au sujet de la paix ressembleront fort aux b&#234;lements de moutons qu'on se pr&#233;pare &#224; &#233;gorger !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;********************************************************&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6 mars 1957 Lutte de classe&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ILS NE REGNERONT PAS TOUJOURS&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C&#233;dant a la pression conjugu&#233;e de l'O.N.U. et de l'&#034;opinion mondiale&#034; dont, comme chacun sait, le D&#233;partement d'&#201;tat am&#233;ricain est l'expression la plus l&#233;gitime, ISRAEL retire ses troupes de Gaza et d'Akaba. Ce n'est malheureusement que le dernier &#233;pisode et non la fin de la lutte que les grandes, moyennes et petites puissances m&#232;nent dans cette partie du monde autour de tout ce qui touche &#224; la production et au transport du p&#233;trole. Car, nul ne l'ignore &#224; pr&#233;sent, c'est une question de domination &#233;conomique qui anima les conf&#233;rences diplomatiques et non l'int&#233;r&#234;t des peuples.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'attitude de la diplomate am&#233;ricaine &#224; l'&#233;gard d'Isra&#235;l en est une nouvelle illustration. Elle ne fait qui suivre en cela le &#034;diviser pour r&#233;gner &#034; qui a force de loi pour la politique coloniale anglaise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout comme ils avaient dress&#233;s aux Indes, Musulmans contre Hindous, les hommes du Foreign Office avaient, en Palestine, fait de l'hostilit&#233; des Arabes contre les Juifs une bonne haine bien tenace, la ranimant artificiellement chaque fois qu'elle mena&#231;ait da faiblir. Ils avaient pouss&#233; au plus haut point l'art de m&#233;contenter &#233;galement, de la m&#234;me mesure, les deux populations. Ils n'accordaient pas les m&#234;mes droits aux uns et aux autres. Ils ne permettaient pas l'immigration massive r&#233;clam&#233;e par les Juifs mais la contingentaient, de fa&#231;on &#224; dresser continuellement les Arabes contre les nouveaux arrivants, A cette &#233;poque cette doctrine politique permettait &#224; l'Angleterre d'&#233;conomiser bien des troupes d'occupation en ne jouant, en somme, que le r&#244;le d'arbitre impartial.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, &#224; la fin de la deuxi&#232;me guerre mondiale, le Sionisme qui jusque l&#224; n'avait trouv&#233; que peu d'&#233;chos est devenu le seul espoir pour les Juifs europ&#233;ens qui avaient pu r&#233;chapper des fours cr&#233;matoires. L'int&#233;gration n'avait pas &#233;t&#233; possible pour eux, il ne leur restait que l'&#201;tat Juif comme perspective. Et ce furent les d&#233;parts massifs vers la Palestine, les convois clandestins for&#231;ant les barrages anglais ; ce fut l'&#233;poque de l'&#034;Exodus&#034; dont le nom est un symbole. Ces immigr&#233;s clandestins s'arm&#232;rent et s'attaqu&#232;rent &#224; la fois aux Arabes et aux troupes anglaises. Ils vainquirent les deux. Cela, avec le soutien, sinon d&#233;terminant, du moins quasi-officiel, des &#201;tats-Unis fort aises de contribuer &#224; cr&#233;er des ennuis &#224; leur &#034;alli&#233;&#034; anglais dans cette partie du monde. Et c'est ainsi que naquit en 1948 l'&#201;tat d'Isra&#235;l. Depuis, les Juifs pris au pi&#232;ge de cet &#201;tat artificiel n'ont cess&#233; de vivre les armes &#224; la main. L'Angleterre s'est servie d'eux lors du &#034;coup de Suez&#034; en les jetant contre l'&#201;gypte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, la diplomatie am&#233;ricaine qui a repris &#224; son compte les int&#233;r&#234;ts, les responsabilit&#233;s et les m&#233;thodes de l'Angleterre, continuent &#224; pratiquer le &#034;diviser pour r&#233;gner&#034;. Apr&#232;s avoir aid&#233; &#224; l'accouchement d'Isra&#235;l, les U.S.A. soutiennent maintenant les &#201;tats arabes contre lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais les peuples ne se dresseront pas &#233;ternellement les uns contre les autres au b&#233;n&#233;fice de quelques commanditaires. Les haines nationales se retournent maintenant contre les colonialistes et les dirigeants du monde se trouvent d&#233;pass&#233;s par les forces qu'ils ont fait na&#238;tre.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>En savoir plus sur le r&#233;volutionnaire Barta</title>
		<link>https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7541</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7541</guid>
		<dc:date>2024-02-18T23:37:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Barta</dc:subject>
		<dc:subject>1943-1947</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;En savoir plus sur le r&#233;volutionnaire Barta &lt;br class='autobr' /&gt;
Le Maitron &#233;crit sur Barta &lt;br class='autobr' /&gt;
David Korner adh&#233;ra au Parti communiste roumain en 1932 et participa &#224; la cr&#233;ation d'un groupe trotskyste en avril 1933, le mouvement ouvrier &#233;tant r&#233;duit &#224; vivre dans la clandestinit&#233; en Roumanie. &#201;tudiant, il fit de courts s&#233;jours &#224; Paris, en 1933 et en 1934, o&#249; il v&#233;cut les journ&#233;es de f&#233;vrier. Il y &#233;tablit le contact avec le secr&#233;tariat international de la Ligue communiste internationaliste et, par son (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique81" rel="directory"&gt;4- Ce qu'est le socialisme et ce qu'il n'est pas&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot91" rel="tag"&gt;Barta&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot129" rel="tag"&gt;1943-1947&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;En savoir plus sur le r&#233;volutionnaire Barta&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le Maitron &#233;crit sur Barta&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;David Korner adh&#233;ra au Parti communiste roumain en 1932 et participa &#224; la cr&#233;ation d'un groupe trotskyste en avril 1933, le mouvement ouvrier &#233;tant r&#233;duit &#224; vivre dans la clandestinit&#233; en Roumanie. &#201;tudiant, il fit de courts s&#233;jours &#224; Paris, en 1933 et en 1934, o&#249; il v&#233;cut les journ&#233;es de f&#233;vrier. Il y &#233;tablit le contact avec le secr&#233;tariat international de la Ligue communiste internationaliste et, par son interm&#233;diaire, avec Trotsky. Il adressa directement deux lettres &#224; Trotsky, en janvier et mars 1936 pour l'informer des activit&#233;s de son groupe et obtenir des conseils et, si possible, des articles consacr&#233;s &#224; la Roumanie. Korner vint en France, en octobre 1936, dans l'intention premi&#232;re de se rendre en Espagne, mais ses camarades fran&#231;ais l'en dissuad&#232;rent et il se joignit d&#232;s lors au Parti ouvrier internationaliste. Dans le d&#233;bat int&#233;rieur du POI, fin 1938, il se pronon&#231;a en faveur de l'adh&#233;sion collective au Parti socialiste ouvrier et paysan de Marceau Pivert et adh&#233;ra &#224; ce parti en f&#233;vrier 1939 avec une minorit&#233; regroup&#233;e autour de Jean Rous et d'Yvan Craipeau. David Korner fit partie du comit&#233; de r&#233;daction de la revue, La Voie de L&#233;nine, qu'&#233;dita ce groupe d'avril &#224; juin 1939 et y &#233;crivit quelques articles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les premiers jours de septembre 1939, Korner quitta ce groupe, &#224; la suite d'un incident mineur, et mena par la suite une action politique distincte. Il eut, sans doute, d'autres motifs d'insatisfaction touchant le mode d'organisation des trotskistes fran&#231;ais. David Korner publia, d'octobre 1939 &#224; janvier 1940, une feuille polycopi&#233;e, l'Ouvrier, &#171; organe marxiste-l&#233;niniste &#187;. Il travailla, depuis f&#233;vrier 1940, comme ajusteur &#224; l'usine Hispano-Suiza. Apr&#232;s l'effondrement militaire fran&#231;ais et l'occupation de la France par l'arm&#233;e allemande, il &#233;crivit la brochure, La lutte contre la deuxi&#232;me guerre imp&#233;rialiste mondiale (novembre 1940) dans laquelle il analysa les perspectives du conflit et d&#233;fendit les principes internationalistes contre les &#171; d&#233;viations nationalistes &#187; de certains trotskistes. Cette brochure consacra, &#224; ses yeux, la rupture politique avec des groupes &#171; petits-bourgeois, qui n'ont pas su r&#233;sister id&#233;ologiquement &#224; l'&#233;preuve des &#233;v&#233;nements &#187;. Elle eut en tout, &#224; l'&#233;poque, quatre jeunes lecteurs. C'est &#224; partir de ce noyau que David Korner s'effor&#231;a, dans les ann&#233;es &#224; venir, de construire une organisation dont il exposa les t&#226;ches et les m&#233;thodes dans son &#171; Rapport sur l'organisation &#187; de juillet 1943.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; partir d'octobre 1942, David Korner publia r&#233;guli&#232;rement La Lutte de classes &#171; organe du Groupe communiste &#187; (IVe Internationale) puis de &#171; l'Union communiste &#187; (IVe Internationale) tout en continuant le travail d'&#233;ducation et de recrutement dans les conditions de la clandestinit&#233; sous l'Occupation. En tout, trente num&#233;ros de cette feuille sortirent polycopi&#233;s, jusqu'en ao&#251;t 1944. On y trouve la d&#233;nonciation des vis&#233;es des imp&#233;rialistes alli&#233;s, du r&#244;le du g&#233;n&#233;ral de Gaulle, et la d&#233;fense de l'internationalisme prol&#233;tarien. Dans deux Cahiers du militant (d&#233;cembre 1942 et f&#233;vrier 1944), David Korner critiqua &#224; nouveau la &#171; politique nationaliste &#187; du POI. Mais les divergences les plus importantes apparurent, pour lui, &#224; la Lib&#233;ration, notamment l'orientation de l'organisation trotskyste unifi&#233;e, le Parti communiste internationaliste (PCI), vis-&#224;-vis du PCF et de la CGT. L'un des principaux &#233;l&#233;ments du petit groupe, Mathieu Bucholz, fut assassin&#233; en septembre 1944 et David Korner en attribua la responsabilit&#233; aux FTP communistes. Malgr&#233; cette perte tragique, la dizaine de militants et militantes r&#233;unis autour de lui entam&#232;rent un intense travail de propagande qui visa &#224; imposer le droit de parole contre le monopole des &#171; staliniens &#187; et &#224; combattre leur politique de &#171; produire d'abord, revendiquer ensuite &#187;. En 1945 et 1946, malgr&#233; les violences staliniennes, les militants de l'UC diffus&#232;rent des tracts et vendirent aux portes des usines La Lutte de classes, journal trotskyste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette action culmina dans la gr&#232;ve Renault d'avril-mai 1947, d&#233;clench&#233;e en opposition avec l'appareil syndical. Le 30 avril, le comit&#233; de gr&#232;ve lan&#231;a un appel en faveur de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale &#224; tous les ouvriers de la m&#233;tallurgie dans un tract, r&#233;dig&#233; par David Korner, imprim&#233; gratuitement par les ouvriers du Livre et diffus&#233; &#224; cent mille exemplaires. Le PCF, oblig&#233; de passer dans l'opposition, coiffa le mouvement pour mieux emp&#234;cher la g&#233;n&#233;ralisation de la vague gr&#233;viste. &#171; &#192; l'&#233;chelle d'une exp&#233;rience de laboratoire, &#233;crivit ult&#233;rieurement David Korner, l'Union communiste a apport&#233; la preuve de la possibilit&#233; d'infliger des coups au totalitarisme stalinien et &#224; la collaboration de classe. &#187; L'animateur de la gr&#232;ve Renault, dans l'usine, fut Pierre Bois, un militant de l'UC form&#233; sous l'Occupation. David Korner, connu alors sous le nom d'Albert, inspira l'activit&#233; du groupe (qui compta une demi-douzaine de militants en usine et autant &#224; l'ext&#233;rieur, mobilis&#233;s en permanence) pour la d&#233;fense des revendications, pour l'&#233;lection d&#233;mocratique des d&#233;l&#233;gu&#233;s, pour la reconnaissance l&#233;gale du Syndicat d&#233;mocratique Renault (SDR), pour l'unit&#233; d'action dans un cartel de toutes les organisations syndicales. La cr&#233;ation du SDR apr&#232;s la gr&#232;ve se posa aux yeux de David Korner en ces termes : &#171; abandonner les ouvriers qui nous avaient suivi aux appareils syndicaux, ou cr&#233;er le syndicat pour les aider &#224; poursuivre la lutte &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;David Korner &#233;crivit de nombreux articles, sign&#233;s A. Mathieu et, le plus souvent, non sign&#233;s, dans La Lutte de classes (jusqu'en 1947), puis dans la Voix des Travailleurs-Renault et la Voix des travailleurs, &#171; organe de lutte de classes &#187; (1947-1949). Ces articles trait&#232;rent, en particulier, de sujets tels que le bonapartisme et les r&#233;f&#233;rendums pl&#233;biscitaires gaullistes (o&#249; contrairement aux autres trotskistes, il pr&#233;conisa le boycott), les nationalisations, la situation du mouvement ouvrier, la lutte anti colonialiste, le danger de la troisi&#232;me guerre mondiale. La publication de La Lutte de classes reprit pour quelques num&#233;ros en 1949 et d&#233;but 1950 (jusqu'au n&#176; 9 du 30 mars). L'UC cessa &#224; ce moment son activit&#233;. David Korner expliqua la disparition de l'organisation - trois ans apr&#232;s la gr&#232;ve Renault - par son &#171; premier succ&#232;s d&#233;cisif &#187;. &#171; Le d&#233;s&#233;quilibre &#233;tait trop grand entre nos t&#226;ches... et l'inexp&#233;rience de nos jeunes militants &#187;, conclut David Korner en ao&#251;t 1972 dans une &#171; mise au point &#187; envoy&#233;e &#224; Ren&#233; Lefeuvre en r&#233;ponse au livre de J. Roussel, Les enfants du proph&#232;te. Il en tira cette philosophie : &#171; ... nos forces, de la gr&#232;ve &#224; la disparition de l'organisation, ne se sont ni augment&#233;es, ni renouvel&#233;es : l'arbre prol&#233;tarien rejetait en fin de compte la greffe r&#233;volutionnaire. Ce qui, &#224; terme, &#233;tait une condamnation... &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
David Korner mourut le 6 septembre 1976.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il &#233;tait le mari de Louise Korner dite Ir&#232;ne (1920-2017) qui partagea son militantisme. Le couple eut un fils, Mathieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://maitron.fr/spip.php?article15797&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://maitron.fr/spip.php?article15797&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://maitron.fr/spip.php?article138214&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://maitron.fr/spip.php?article138214&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le t&#233;moignage de Louise-Ir&#232;ne Barta&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1997/05/louise.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1997/05/louise.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ir&#232;ne, la compagne de Barta&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4496&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4496&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le travail politique de Barta et de son groupe&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/index.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/index.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui &#233;tait Barta ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article576&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article576&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/clt/1991-1995/CLT49-Jan-1993.pdf&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/clt/1991-1995/CLT49-Jan-1993.pdf&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Documents de Barta sur la deuxi&#232;me guerre mondiale&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article62&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article62&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tracts &#171; Lutte des classes &#187;, Union communiste (1942-1946) &#8211; groupe trotskiste Barta&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5776&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5776&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Barta (David K&#246;rner) et l'auto-organisation des travailleurs&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6005&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6005&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des lettres entre Barta et Natalia Sedova-Trotsky&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6700&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6700&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le point de vue du r&#233;volutionnaire Barta sur la guerre et l'apr&#232;s-guerre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique45&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique45&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://archive.wikiwix.com/cache/index2.php?url=https%3A%2F%2Fwww.marxists.org%2Ffrancais%2Fbarta%2F1940%2F11%2Fbarta_lutte2g.htm#federation=archive.wikiwix.com&amp;tab=url&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://archive.wikiwix.com/cache/index2.php?url=https%3A%2F%2Fwww.marxists.org%2Ffrancais%2Fbarta%2F1940%2F11%2Fbarta_lutte2g.htm#federation=archive.wikiwix.com&amp;tab=url&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'opportunisme des groupes trotskistes fran&#231;ais pendant la guerre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5814&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5814&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Appel aux ouvriers communistes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3597&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3597&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La CGT, police politique anti-ouvri&#232;re dans l'entreprise en 1944-1946&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6938&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6938&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui a assassin&#233; Mathieu Bucholz, militant du groupe de Barta ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1438&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1438&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle lutte contre le fascisme&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2993&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2993&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'imp&#233;rialisme fran&#231;ais en Indochine &#224; la &#034;Lib&#233;ration&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article465&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article465&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La gr&#232;ve de Renault en 1947 anim&#233;e par Pierre Bois (militant du groupe de Barta)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1947/05/ldc90_051647.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1947/05/ldc90_051647.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1947/04/spec_043047.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1947/04/spec_043047.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1947/05/greve_renault.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1947/05/greve_renault.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1947/05/vdt06_052047.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1947/05/vdt06_052047.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1948/04/VDT43_042148.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1948/04/VDT43_042148.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1947/04/ldc89_042647.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1947/04/ldc89_042647.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vraie et fausse histoire de la gr&#232;ve Renault de 1947&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3452&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3452&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire du Syndicat D&#233;mocratique de Renault (SDR) anim&#233; par Pierre Bois (militant du groupe de Barta)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7532&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7532&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre Bois, notre camarade&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2203&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2203&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6606&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6606&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le groupe Lutte ouvri&#232;re de Barcia-Arlette-Arthaud n'est pas le successeur politique du groupe de Barta&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2582&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2582&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3452&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3452&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?breve1215&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?breve1215&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>



</channel>

</rss>
