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	<title>Mati&#232;re et R&#233;volution</title>
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	<description>Contribution au d&#233;bat sur la philosophie dialectique du mode de formation et de transformation de la mati&#232;re, de la vie, de l'homme et de la soci&#233;t&#233;. Ce site est compl&#233;mentaire de https://www.matierevolution.org/</description>
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		<title>Mati&#232;re et R&#233;volution</title>
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		<title>L&#233;on Trotsky, Guerre, guerre civile et R&#233;volution</title>
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		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


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&lt;p&gt;L&#233;on Trotsky, Guerre, guerre civile et R&#233;volution &lt;br class='autobr' /&gt;
Les probl&#232;mes de la guerre civile &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est un fait que, jusqu'ici, personne ne s'est souci&#233; de faire la somme des enseignements qui se d&#233;gagent de l'exp&#233;rience de la guerre civile, de la n&#244;tre comme de celle des autres pays. Et, pourtant, pratiquement et id&#233;ologiquement, un travail de ce genre correspond &#224; un besoin imp&#233;rieux. Tout au long de l'histoire de l'Humanit&#233;, la guerre civile a jou&#233; un r&#244;le particulier. De 1871 &#224; 1914, les (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot45" rel="tag"&gt;R&#233;volution&lt;/a&gt;, 
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 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;L&#233;on Trotsky, Guerre, guerre civile et R&#233;volution&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Les probl&#232;mes de la guerre civile&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;C'est un fait que, jusqu'ici, personne ne s'est souci&#233; de faire la somme des enseignements qui se d&#233;gagent de l'exp&#233;rience de la guerre civile, de la n&#244;tre comme de celle des autres pays. Et, pourtant, pratiquement et id&#233;ologiquement, un travail de ce genre correspond &#224; un besoin imp&#233;rieux. Tout au long de l'histoire de l'Humanit&#233;, la guerre civile a jou&#233; un r&#244;le particulier. De 1871 &#224; 1914, les r&#233;formistes se figuraient que pour l'Europe occidentale ce r&#244;le &#233;tait termin&#233;. Mais la guerre imp&#233;rialiste remit la guerre civile &#224; l'ordre du jour. Cela, nous le savons et le comprenons. Nous l'avons inclus dans notre programme. Cependant, nous manquons presque compl&#232;tement d'une conception scientifique de la guerre civile, de ses phases, de ses aspects et de ses m&#233;thodes. Nous constatons m&#234;me de formidables lacunes dans la simple description des &#233;v&#233;nements qui se sont succ&#233;d&#233; dans ce domaine au cours des dix derni&#232;res ann&#233;es. Il m'est arriv&#233; r&#233;cemment de faire remarquer que nous consacrons beaucoup de temps et d'efforts &#224; l'&#233;tude de la Commune de Paris, mais que nous n&#233;gligeons tout &#224; fait la lutte du prol&#233;tariat allemand, riche pourtant en exp&#233;riences de guerre civile, et que nous ignorons quasi-compl&#232;tement les le&#231;ons de l'insurrection bulgare de septembre 1923. Mais le plus surprenant est qu'il semble bien qu'on ait, depuis longtemps, rel&#233;gu&#233; aux archives l'exp&#233;rience de la R&#233;volution d'Octobre. Et pourtant, dans la R&#233;volution d'Octobre, il est bien des choses dont peuvent tirer profit jusqu'aux tacticiens militaires, car il n'est pas douteux que la prochaine guerre, dans une mesure infiniment plus large que jusqu'ici, se combinera avec diverses formes de la guerre civile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pr&#233;paration, l'exp&#233;rience de l'insurrection bulgare de septembre 1923 offrent &#233;galement un int&#233;r&#234;t puissant. Nous avons &#224; notre disposition les moyens n&#233;cessaires, puisque tant de camarades bulgares ayant pris part &#224; l'insurrection r&#233;sident maintenant en Russie, de nous livrer &#224; une &#233;tude s&#233;rieuse de ces &#233;v&#233;nements. Il est d'ailleurs facile de s'en faire une id&#233;e d'ensemble. Le pays qui fut le th&#233;&#226;tre de l'insurrection n'est pas plus grand qu'une province russe. Et l'organisation des forces combattantes, les groupements politiques, y rev&#234;tent un caract&#232;re gouvernemental. D'autre part, pour les pays (et ils sont nombreux, la totalit&#233; des pays d'Orient, notamment) o&#249; la population paysanne pr&#233;domine, l'exp&#233;rience de l'insurrection bulgare a une importance capitale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais en quoi consiste notre t&#226;che ? A r&#233;diger un manuel pour la conduite des op&#233;rations r&#233;volutionnaires, une th&#233;orie de la r&#233;volution, ou bien un r&#232;glement de la guerre civile ? De toute fa&#231;on, au premier plan de l'ouvrage que nous avons &#224; mettre sur pied, on traitera de l'insurrection en tant que supr&#234;me phase de la r&#233;volution. Il faut r&#233;unir et coordonner les donn&#233;es de l'exp&#233;rience de la guerre civile, analyser les conditions dans lesquelles elle a lieu, &#233;tudier les fautes commises, mettre en relief les op&#233;rations les mieux r&#233;ussies, en tirer les conclusions n&#233;cessaires. Ce faisant, qu'enrichirons-nous : la science, c'est-&#224;-dire la connaissance des lois de l'&#233;volution historique, ou bien l'art militaire r&#233;volutionnaire, pris en tant qu'ensemble de r&#232;gles d'action tir&#233;es de l'exp&#233;rience ? Selon moi, enrichirons l'un et l'autre. Mais, pratiquement, nous n'aurons en vue que l'art militaire r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Composer en quelque sorte un &#171; r&#232;glement de la guerre civile &#187; est une t&#226;che compliqu&#233;e. Tout d'abord, il est n&#233;cessaire de tracer une caract&#233;ristique des conditions essentielles &#224; la prise du pouvoir par le prol&#233;tariat. Ainsi, nous resterons encore dans le domaine de la politique r&#233;volutionnaire ; mais l'insurrection n'est-elle pas, apr&#232;s tout, la continuation de la politique par d'autres moyens ? L'analyse des conditions essentielles &#224; l'insurrection devra &#234;tre adapt&#233;e &#224; diff&#233;rents types de pays. D'un c&#244;t&#233;, nous avons des pays o&#249; le prol&#233;tariat constitue la majorit&#233; de la population et, d'un autre c&#244;t&#233;, des pays o&#249; le prol&#233;tariat est une infime minorit&#233; parmi la population paysanne. Entre ces deux p&#244;les, se situent les pays d'un type interm&#233;diaire. D&#232;s lors, nous devons nous baser pour notre &#233;tude sur trois types de pays ; industriels, agraires et interm&#233;diaires. De m&#234;me dans le chapitre d'introduction consacr&#233; aux postulats et conditions r&#233;volutionnaires n&#233;cessaires &#224; la prise du pouvoir, on d&#233;crira la caract&#233;ristique des particularit&#233;s de chacun de ces types de pays, au point de vue de la guerre civile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous envisageons l'insurrection de deux fa&#231;ons : d'abord comme une &#233;tape d&#233;termin&#233;e de processus historique, comme une r&#233;fraction des lois objectives de la lutte de classes ; ensuite, d'un point de vue objectif et pratique, &#224; savoir : de quelle mani&#232;re pr&#233;parer et ex&#233;cuter l'insurrection pour en assurer le plus s&#251;rement le succ&#232;s. La guerre nous offre &#224; ce sujet une analogie frappante. Car elle est aussi le produit de certaines conditions historiques, le r&#233;sultat d'un conflit d'int&#233;r&#234;ts. En m&#234;me temps, la guerre est un art. La th&#233;orie de la guerre est une &#233;tude des forces et des moyens dont on dispose, de leur concentration et de leur emploi en vue de la victoire. De m&#234;me, l'insurrection est un art. Dans un sens strictement pratique, c'est-&#224;-dire s'approchant dans une certaine mesure des r&#232;glements militaires, on peut et on doit mettre sur pied une th&#233;orie de l'insurrection.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Evidemment, on se heurtera d'embl&#233;e &#224; toutes sortes de m&#233;prises et aux critiques de ceux qui ne manqueront pas de dire que l'id&#233;e d'&#233;crire le r&#232;glement de l'insurrection, &#224; plus forte raison celui de la guerre civile, est pure utopie bureaucratique. Il est probable que l'on dira encore que nous voulons militariser l'histoire, que le processus r&#233;volutionnaire ne se r&#233;glemente pas, que, dans chaque pays, la r&#233;volution a ses particularit&#233;s, son originalit&#233;, qu'en temps de r&#233;volution, la situation se modifie &#224; tous moments et qu'il est chim&#233;rique de vouloir fabriquer en s&#233;rie des canevas pour la conduite des r&#233;volutions ou de composer, &#224; l'instar d'un adjudant de quartier, un tas de prescriptions intangibles et d'en imposer la stricte observation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, si quelqu'un pr&#233;tendait &#233;tablir quelque chose de ce genre, il serait tout bonnement ridicule. Mais, au fond, l'on peut tout aussi bien en dire autant de nos r&#232;glements militaires. Toute guerre se d&#233;roule dans une situation et dans des conditions qu'on ne peut pr&#233;voir &#224; l'avance. Cependant, sans le secours de r&#232;glements r&#233;unissant les donn&#233;es de l'exp&#233;rience militaire, il est pu&#233;ril de vouloir conduire une arm&#233;e, aussi bien en temps de paix qu'en temps de guerre. Le vieil adage : &#171; Ne te cramponne pas au r&#232;glement comme un aveugle &#224; un mur &#187; ne diminue nullement l'importance des r&#232;glements militaires, pas plus que la dialectique ne diminue l'importance de la logique formelle ou des r&#232;gles d'arithm&#233;tique. Il est indubitable que, dans la guerre civile, les &#233;l&#233;ments n&#233;cessaires &#224; l'&#233;tablissement de plans, &#224; l'organisation, aux dispositions &#224; prendre, sont infiniment plus rares que dans les guerres entre arm&#233;es &#171; nationales &#187;. Dans la guerre civile, la politique se m&#234;le aux actions militaires plus &#233;troitement, plus intimement que dans la guerre &#171; nationale &#187;. Ainsi, il serait vain de transposer les m&#234;mes m&#233;thodes d'un domaine dans l'autre. Mais il ne s'ensuit pas qu'il est interdit de s'appuyer sur l'exp&#233;rience acquise pour en tirer les m&#233;thodes, les proc&#233;d&#233;s, les indications, les directives, les suggestions ayant une signification pr&#233;cise et de les convertir en r&#232;gles g&#233;n&#233;rales susceptibles de prendre place dans un r&#232;glement de la guerre civile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien entendu, au nombre de ces r&#232;gles, on mentionnera la n&#233;cessit&#233; de subordonner strictement les actions purement militaires &#224; la ligne politique g&#233;n&#233;rale, de tenir rigoureusement compte de l'ensemble de la situation et de l'&#233;tat d'esprit des masses. Dans tous les cas, avant de taxer d'utopie une &#339;uvre de ce genre, il est n&#233;cessaire de d&#233;cider, apr&#232;s un examen approfondi de la question, s'il existe des r&#232;gles g&#233;n&#233;rales conditionnant ou facilitant la victoire en p&#233;riode de guerre civile et en quoi elles consistent. Ce n'est qu'au cours d'un examen de ce genre que l'on pourra d&#233;finir o&#249; se terminent les indications pr&#233;cises, utiles, disciplinant le travail &#224; accomplir et o&#249; commence la fantaisie bureaucratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;T&#226;chons d'aborder la r&#233;volution en partant de ce point de vue. La phase supr&#234;me de la r&#233;volution c'est l'insurrection, laquelle d&#233;cide du pouvoir. L'insurrection est toujours pr&#233;c&#233;d&#233;e d'une p&#233;riode d'organisation et de pr&#233;paration sur la base d'une campagne politique d&#233;termin&#233;e. En r&#232;gle g&#233;n&#233;rale, le moment de l'insurrection est bref, mais il est un moment d&#233;cisif dans le cours de la r&#233;volution. Si la victoire est acquise, elle est suivie d'une p&#233;riode qui comprend l'affermissement de la r&#233;volution au moyen de l'&#233;crasement des derni&#232;res forces ennemies et l'organisation du nouveau pouvoir et des forces r&#233;volutionnaires charg&#233;es de la d&#233;fense de la r&#233;volution. Dans ces conditions le r&#232;glement de la guerre civile devra se composer de trois chap&#238;tres au moins : la pr&#233;paration de l'insurrection, l'insurrection et enfin l'affermissement de la victoire. Ainsi, outre l'introduction de principe dont il est question plus haut pour la caract&#233;ristique, sous la forme abr&#233;g&#233;e de r&#232;gles g&#233;n&#233;rales ou sous forme de directives, des postulats et conditions r&#233;volutionnaires, notre r&#232;glement de la guerre civile devra renfermer trois chapitres englobant dans l'ordre de leur succession les trois principales &#233;tapes de la guerre civile. Telle sera l'architecture strat&#233;gique de l'ouvrage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le probl&#232;me strat&#233;gique que nous avons &#224; r&#233;soudre consiste pr&#233;cis&#233;ment &#224; combiner logiquement toutes les forces et moyens r&#233;volutionnaires en vue d'atteindre le but principal : la prise et la d&#233;fense du pouvoir. Il est &#233;vident que chaque aspect de cette strat&#233;gie de la guerre civile soul&#232;ve de multiples probl&#232;mes tactiques particuliers comme la formation de centuries d'usine, l'organisation de postes de commandement dans les villes et sur les voies ferr&#233;es, et la pr&#233;paration minutieuse des moyens de s'emparer dans les villes des points vitaux. Ces probl&#232;mes tactiques d&#233;couleront dans notre r&#232;glement de la guerre civile, les uns du deuxi&#232;me chapitre relatif &#224; l'insurrection, les autres du troisi&#232;me chapitre qui embrassera la p&#233;riode d'&#233;crasement de l'ennemi et d'affermissement du pouvoir r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous adoptons un semblable plan de travail, nous aurons la possibilit&#233; d'aborder notre ouvrage de plusieurs c&#244;t&#233;s &#224; la fois. Ainsi on chargera un groupe de camarades de certaines questions tactiques se rapportant &#224; la guerre civile. D'autres groupes &#233;tabliront le plan g&#233;n&#233;ral de l'introduction de principe et ainsi de suite. En m&#234;me temps il sera n&#233;cessaire d'examiner, sous l'angle de la guerre civile, les mat&#233;riaux historiques qu'on aura r&#233;unis, car il est &#233;vident que notre intention n'est pas de forger un r&#232;glement qui serait un simple produit de l'esprit, mais un r&#232;glement inspir&#233; par l'exp&#233;rience, &#233;clair&#233; et enrichi d'une part par les th&#233;ories marxistes et, d'autre part, par les donn&#233;es de la science militaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On sait que les r&#232;glements militaires ne traitent que de la m&#233;thode, en d'autres termes ils ne donnent que des directives g&#233;n&#233;rales sans les appuyer d'exemples pr&#233;cis ou d'explications d&#233;taill&#233;es. Pourrons-nous adopter la m&#234;me m&#233;thode pour &#233;noncer le r&#232;glement de la guerre civile ? Ce n'est pas certain. Il est tr&#232;s possible que nous soyons oblig&#233;s de citer, &#224; titre d'illustration, dans le r&#232;glement m&#234;me ou dans un chapitre annexe un certain nombre de faits historiques ou, tout au moins, de nous y r&#233;f&#233;rer. Ce sera peut-&#234;tre une excellente fa&#231;on d'&#233;viter un exc&#232;s de sch&#233;matisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'insurrection et la fixation du &#171; moment &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De quoi s'agit-il ? D'un r&#232;glement de la guerre civile ou d'un r&#232;glement de l'insurrection ? Je pense tout de m&#234;me que si l'on adopte le r&#232;glement, il s'agit avant tout d'un r&#232;glement de la guerre civile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains camarades, dit-on, ont &#233;lev&#233; des objections &#224; ce sujet et ont donn&#233; l'impression qu'ils confondaient la guerre civile avec la lutte de classes et l'insurrection avec la guerre civile. La v&#233;rit&#233; est que la guerre civile constitue une &#233;tape d&#233;termin&#233;e de la lutte de classes, lorsque celle-ci rompant les cadres de la l&#233;galit&#233; vient se placer sur le plan d'un affrontement public et dans une certaine mesure physique des forces en pr&#233;sence. Con&#231;ue de cette fa&#231;on, la guerre civile embrasse les insurrections spontan&#233;es d&#233;termin&#233;es par des causes locales, les interventions sanguinaires des hordes contre-r&#233;volutionnaires, la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale r&#233;volutionnaire, l'insurrection pour la prise du pouvoir et la p&#233;riode de liquidation des tentatives de soul&#232;vement contre-r&#233;volutionnaire. Tout cela entre dans le cadre de la notion de la guerre civile, tout cela est plus large que l'insurrection et tout de m&#234;me infiniment plus &#233;troit que la notion de la lutte de classes qui passe &#224; travers toute l'histoire de l'Humanit&#233;. Si l'on parle de l'insurrection comme d'une t&#226;che &#224; r&#233;aliser, il faut en causes &#224; bon escient et non en la d&#233;formant comme on le fait couramment en la confondant avec la r&#233;volution. Nous devons lib&#233;rer les autres de cette confusion et commencer par nous en d&#233;barrasser nous-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'insurrection pose partout et toujours une t&#226;che pr&#233;cise &#224; r&#233;aliser. Dans ce but nous r&#233;partissons les r&#244;les, confions &#224; chacun sa mission, distribuons des armes, choisissons le moment, portons des coups et prenons le pouvoir si... on ne nous &#233;crase pas avant. L'insurrection doit se faire selon un plan con&#231;u d'avance. Elle est une &#233;tape d&#233;termin&#233;e de la r&#233;volution. La prise du pouvoir n'arr&#234;te pas la guerre civile, elle ne fait qu'en changer le caract&#232;re. Ainsi c'est bien d'un r&#232;glement de la guerre civile qu'il s'agit et pas seulement d'un r&#232;glement de l'insurrection.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons d&#233;j&#224; fait allusion aux dangers de sch&#233;matisme. Voyons &#224; la lumi&#232;re d'un exemple en quoi ils peuvent consister. J'ai eu l'occasion d'observer fr&#233;quemment une des plus dangereuses manifestations du sch&#233;matisme dans la fa&#231;on dont nos jeunes officiers d'&#233;tat-major abordent les questions militaires de la r&#233;volution. Si nous prenons les trois &#233;tapes que nous avons distingu&#233;es dans la guerre civile, nous apercevons que le travail militaire du parti r&#233;volutionnaire rev&#234;t, dans chacune des trois p&#233;riodes, un caract&#232;re particulier. Dans la p&#233;riode de pr&#233;paration r&#233;volutionnaire nous nous heurtons forc&#233;ment aux forces (police, arm&#233;e) de la classe dominante. Les neuf dixi&#232;mes du travail militaire du parti consistent &#224; ce moment &#224; d&#233;sagr&#233;ger l'arm&#233;e ennemie, &#224; la disloquer de l'int&#233;rieur et pour un dixi&#232;me seulement &#224; rassembler et pr&#233;parer les forces r&#233;volutionnaires. Il va de soi que les rapports arithm&#233;tiques que j'indique sont pris arbitrairement, mais ils donnent tout de m&#234;me une id&#233;e de ce que doit &#234;tre r&#233;ellement le travail militaire clandestin du parti r&#233;volutionnaire. Plus on s'approche du moment de l'insurrection, plus on doit intensifier le travail pour la formation des organisations de combat. C'est alors qu'on peut craindre certains dangers de sch&#233;matisme. Il est &#233;vident que les formations de combat &#224; l'aide desquelles le parti r&#233;volutionnaire s'appr&#234;te &#224; accomplir l'insurrection ne peuvent avoir de physionomie tr&#232;s nette, &#224; plus forte raison elles ne sauraient correspondre &#224; des unit&#233;s militaires comme la brigade, la division ou le corps d'arm&#233;e. Cela ne dispense pas ceux qui ont la charge de diriger l'insurrection d'y faire p&#233;n&#233;trer l'ordre et la m&#233;thode. Mais le plan de l'insurrection ne se b&#226;tit pas sur une direction centralis&#233;e des troupes de la r&#233;volution, mais au contraire sur la plus grande initiative de chaque d&#233;tachement auquel on aura assign&#233; d'avance avec le maximum de pr&#233;cision la t&#226;che qui lui incombe. L'insurg&#233; combat en r&#232;gle g&#233;n&#233;rale en observant les m&#233;thodes de la &#171; petite guerre &#187;, c'est-&#224;-dire au moyen de d&#233;tachements de partisans ou de demi-partisans ciment&#233;s beaucoup plus par la discipline politique et par la claire conscience de l'unit&#233; du but &#224; atteindre que par n'importe quelle discipline hi&#233;rarchique. Apr&#232;s la prise du pouvoir la situation se modifie compl&#232;tement. La lutte de la r&#233;volution victorieuse pour assurer sa d&#233;fense et son d&#233;veloppement se transforme aussit&#244;t en lutte pour l'organisation de l'appareil gouvernemental centralis&#233;. Les d&#233;tachements de partisans, dont l'apparition au moment de la lutte pour la prise du pouvoir est aussi in&#233;vitable que n&#233;cessaire, peuvent &#234;tre, apr&#232;s la conqu&#234;te du pouvoir, une cause de graves dangers susceptibles d'&#233;branler l'Etat r&#233;volutionnaire en formation. C'est alors qu'on doit proc&#233;der &#224; l'organisation d'une arm&#233;e rouge r&#233;guli&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fixation du moment de l'insurrection est en rapport &#233;troit avec les mesures que nous venons d'envisager. Il va de soi qu'il n'est pas question de d&#233;signer arbitrairement, par dessus les &#233;v&#233;nements, la date fixe et irr&#233;vocable de l'insurrection. Ce serait vraiment se faire une id&#233;e par trop simpliste du caract&#232;re de la r&#233;volution et de son d&#233;veloppement. Marxistes, nous devons savoir et comprendre qu'il ne suffit pas de vouloir l'insurrection pour l'accomplir. Lorsque les conditions objectives la rendent possible il faut la faire car elle ne se fait pas d'elle-m&#234;me. Et pour cela l'&#233;tat-major r&#233;volutionnaire doit avoir en t&#234;te le plan de l'insurrection avant de la d&#233;clencher. Le plan de l'insurrection donnera une orientation de temps et de lieu. On tiendra compte de la fa&#231;on la plus minutieuse de tous les facteurs et &#233;l&#233;ments de l'insurrection, on aura le coup d'&#339;il juste pour d&#233;terminer leur dynamisme, pour d&#233;finir la distance que l'avant-garde r&#233;volutionnaire devra maintenir entre elle et la classe ouvri&#232;re pour ne pas s'en isoler et au m&#234;me moment on ex&#233;cutera le bond d&#233;cisif. La fixation du moment de l'insurrection est un des &#233;l&#233;ments n&#233;cessaires de cette orientation. Il sera fix&#233; d'avance, d&#232;s que les prodromes de l'insurrection appara&#238;tront clairement. Il est certain que le terme choisi ne sera pas &#233;bruit&#233; &#224; tout venant, au contraire, on le dissimulera le plus possible &#224; l'ennemi, sans toutefois induire en erreur son propre parti et les masses qui le suivront. Le travail du parti dans tous les domaines sera subordonn&#233; au terme de l'insurrection et tout devra &#234;tre au jour fix&#233;. Si l'on s'est tromp&#233; dans ses calculs le moment de l'insurrection pourra &#234;tre report&#233;, bien que ce soit l&#224; une &#233;ventualit&#233; comportant toujours de graves inconv&#233;nients et beaucoup de dangers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut reconna&#238;tre que le terme de l'insurrection est consid&#233;r&#233; comme &#233;tant sans importance par beaucoup de communistes occidentaux qui ne se sont toujours pas d&#233;barrass&#233;s de leur mani&#232;re fataliste et passive d'aborder les principaux probl&#232;mes de la r&#233;volution. Rosa Luxembourg en est encore le type le plus expressif et le plus talentueux. Psychologiquement on le comprend sans peine. Elle s'&#233;tait form&#233;e, pour ainsi dire, dans la lutte contre l'appareil bureaucratique de la social-d&#233;mocratie et des syndicats allemands. Inlassablement elle avait d&#233;montr&#233; que cet appareil &#233;touffait l'initiative du prol&#233;tariat. A cela elle ne voyait salut et issue que dans une irr&#233;sistible pouss&#233;e des masses balayant toutes les barri&#232;res et d&#233;fenses &#233;difi&#233;es par la bureaucratie social-d&#233;mocrate. La gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale r&#233;volutionnaire d&#233;bordant toutes les rives de la soci&#233;t&#233; bourgeoise &#233;tait devenue pour Rosa Luxembourg synonyme de r&#233;volution prol&#233;tarienne. Cependant, quelle que soit sa puissance, la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale ne r&#233;sout pas le probl&#232;me du pouvoir, elle ne fait que le poser. Pour s'emparer du pouvoir il faut, s'appuyant sur la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale, organiser l'insurrection. Toute l'&#233;volution de Rosa Luxembourg fait penser qu'elle aurait fini par l'admettre. Mais quand elle fut arrach&#233;e &#224; la lutte, elle n'avait encore dit ni son dernier, ni son avant-dernier mot. Cependant il y avait encore r&#233;cemment dans le parti communiste allemand un tr&#232;s fort courant vers le fatalisme r&#233;volutionnaire. La r&#233;volution approche, disait-on, elle apportera l'insurrection et nous donnera le pouvoir. Quant au parti, son r&#244;le est dans ce moment de faire de l'agitation r&#233;volutionnaire et d'en attendre les effets. Dans de telles conditions, poser carr&#233;ment la question du terme de l'insurrection, c'est arracher le parti &#224; la passivit&#233; et au fatalisme, c'est le mettre en face des principaux probl&#232;mes de la r&#233;volution, notamment l'organisation consciente de l'insurrection pour chasser l'ennemi du pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pourquoi la question du moment de l'insurrection doit &#234;tre trait&#233;e dans le r&#232;glement de la guerre civile. Ainsi nous faciliterons la pr&#233;paration du parti &#224; l'insurrection ou tout au moins la pr&#233;paration de ses cadres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut consid&#233;rer que le pas le plus difficile qu'un parti communiste aura &#224; franchir sera le passage du travail de pr&#233;paration r&#233;volutionnaire, forc&#233;ment long, &#224; la lutte directe pour la prise du pouvoir. Ce passage ne se fera pas sans provoquer des crises et des crises graves. Le seul moyen d'en affaiblir la port&#233;e et de faciliter le groupement des &#233;l&#233;ments dirigeants les plus r&#233;solus consiste &#224; amener les cadres du parti &#224; m&#233;diter et approfondir d'avance les questions d&#233;coulant de l'insurrection r&#233;volutionnaire et cela d'autant plus concr&#232;tement que les &#233;v&#233;nements seront plus proches. Sous ce rapport l'&#233;tude de la R&#233;volution d'Octobre est d'une importance unique pour les partis communistes europ&#233;ens. Malheureusement cette &#233;tude pour le moment ne se fait pas et ne se fera pas aussi longtemps qu'on n'en donnera pas les moyens. Nous-m&#234;mes n'avons ni &#233;tudi&#233; ni coordonn&#233; les enseignements de la R&#233;volution d'Octobre et sp&#233;cialement les enseignements militaires r&#233;volutionnaires qui s'en d&#233;gagent. Il faudra suivre pas &#224; pas toutes les &#233;tapes de la pr&#233;paration r&#233;volutionnaire qui va de mars &#224; octobre, la fa&#231;on dont s'est d&#233;roul&#233;e l'insurrection d'Octobre sur quelques-uns des points les plus typiques, puis la lutte pour l'affermissement du pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A qui destinerons-nous le r&#232;glement de la guerre civile ? Aux ouvriers, ont r&#233;pondu certains camarades, afin que chacun d'eux sache comment se comporter. Evidemment il n'y aurait qu'&#224; se louer de ce que &#171; tout &#187; ouvrier sache ce qu'il lui appartient de faire. Mais c'est poser la question sur une trop large &#233;chelle, et partant utopique. De toute fa&#231;on ce n'est pas par ce bout qu'il faut commencer. Notre r&#232;glement doit &#234;tre destin&#233; en premier lieu aux cadres du parti, aux chefs de la r&#233;volution. Naturellement on y vulgarisera certains chapitres, certaines questions &#224; l'intention des larges milieux ouvriers, mais avant tout il s'adressera aux chefs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au pr&#233;alable nous devons pour nous-m&#234;mes rassembler notre propre exp&#233;rience et nos id&#233;es, les formuler aussi clairement que possible, les v&#233;rifier minutieusement et, autant qu'on le pourra, les syst&#233;matiser. Avant la guerre imp&#233;rialiste certains &#233;crivains militaires se plaignaient que les guerres fussent devenues trop rares pour la bonne instructions des officiers. Avec non moins de raison, l'on peut dire que la raret&#233; des r&#233;volutions entrave l'&#233;ducation des r&#233;volutionnaires. Sous ce rapport, notre g&#233;n&#233;ration n'a pas &#224; se plaindre. Nous qui en sommes avons eu le temps de faire la r&#233;volution de 1905 et de vivre assez pour prendre une part dirigeante &#224; la r&#233;volution de 1917. Mais point n'est besoin de dire que l'exp&#233;rience r&#233;volutionnaire quotidienne se dissipe rapidement. Et puis que de nouveaux probl&#232;mes ! Ne sommes-nous pas oblig&#233;s aujourd'hui de discuter des questions comme la fabrication de l'&#233;toffe, la construction de l'usine &#233;lectrique de Nolkoff et tant d'autres probl&#232;mes &#233;conomiques plut&#244;t que la fa&#231;on dont se fait l'insurrection. Mais qu'on se rassure, cette derni&#232;re question est loin d'&#234;tre p&#233;rim&#233;e. Plus d'une fois l'histoire demandera qu'on y r&#233;ponde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A quel moment doit-on commencer ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La catastrophe allemande de 1923 a amen&#233; l'Internationale Communiste &#224; s'occuper des m&#233;thodes d'organisations de la r&#233;volution et sp&#233;cialement de l'insurrection r&#233;volutionnaire. A ce sujet, la fixation du moment de l'insurrection a acquis une importance de principe du fait qu'il est apparu nettement que cette question est la pierre d'achoppement sur laquelle viennent buter tous les probl&#232;mes relatifs &#224; l'organisation de la r&#233;volution. La social-d&#233;mocratie a adopt&#233;, vis-&#224;-vis de la r&#233;volution, l'attitude qui caract&#233;rise la bourgeoisie lib&#233;rale dans sa p&#233;riode de lutte pour le pouvoir contre la f&#233;odalit&#233; de la monarchie. La bourgeoisie lib&#233;rale sp&#233;cule sur la r&#233;volution, mais se garde bien d'en endosser la responsabilit&#233;. Au moment propice de la lutte, elle jette dans la balance sa richesse, son instruction et les autres moyens d'influence de sa classe pour faire main-basse sur le pouvoir. En 1918 la social-d&#233;mocratie allemande a jou&#233; un r&#244;le de ce genre. Au fond, elle constitue l'appareil politique qui transmit &#224; la bourgeoisie le pouvoir d&#233;chu des Hohenzollern. Une telle politique de sp&#233;culation passive est absolument incompatible avec le communisme pour autant qu'il s'assigne le but de s'emparer du pouvoir au nom et dans l'int&#233;r&#234;t du prol&#233;tariat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;volution prol&#233;tarienne est une r&#233;volution de masses formidables inorganis&#233;es, dans leur ensemble. L'aveugle pouss&#233;e des masses joue dans le mouvement un r&#244;le consid&#233;rable. La victoire ne peut &#234;tre acquise que par un parti communiste qui se donne comme objectif pr&#233;cis la prise du pouvoir, qui, avec un soin minutieux m&#233;dite, forge, rassemble les moyens d'atteindre le but poursuivi et qui, s'appuyant sur l'insurrection des masses, r&#233;alise ses desseins. Par sa centralisation, sa r&#233;solution, sa fa&#231;on m&#233;thodique d'aborder l'insurrection, le parti communiste apporte au prol&#233;tariat dans la lutte pour le pouvoir les avantages que la bourgeoisie porte en elle du fait m&#234;me de sa position &#233;conomique. Sous ce rapport, la question du moment de l'insurrection n'est pas un simple d&#233;tail technique, elle d&#233;montre au contraire de la fa&#231;on la plus nette et la plus pr&#233;cise dans quelle mesure on s'est pr&#233;par&#233; &#224; aborder l'insurrection avec toutes les r&#232;gles de l'art militaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est &#233;vident que l'on ne peut baser ses calculs, quand il s'agit de fixer le moment de l'insurrection, sur l'exp&#233;rience purement militaire. Disposant de forces arm&#233;es suffisantes, un Etat peut, &#224; son gr&#233;, d&#233;clencher la guerre. D'autre part, pendant la guerre c'est le haut commandement qui d&#233;cide de l'offensive apr&#232;s avoir pes&#233; toutes les donn&#233;es de la situation. Mais il est tout de m&#234;me plus facile d'analyser une situation militaire qu'une situation r&#233;volutionnaire. Le commandement militaire a affaire &#224; des unit&#233;s combattantes organis&#233;es dont la liaison entre elles a &#233;t&#233; soigneusement &#233;tudi&#233;e et combin&#233;e &#224; l'avance gr&#226;ce &#224; quoi le commandement tient, pour ainsi dire, ses arm&#233;es dans la main. Il est &#233;vident qu'il n'en saurait &#234;tre de m&#234;me dans la r&#233;volution. Les formations de combat n'y sont pas s&#233;par&#233;es des masses ouvri&#232;res, elles ne peuvent m&#234;me accro&#238;tre la violence du choc qu'elles doivent donner qu'en liaison avec le mouvement offensif des masses. D&#232;s lors, il incombe au commandement r&#233;volutionnaire de saisir le rythme du mouvement pour fixer &#224; coup s&#251;r le moment o&#249; doit avoir lieu l'offensive d&#233;cisive. Comme on le voit, la fixation du terme de l'insurrection pose un probl&#232;me difficile. Il peut se faire aussi que la situation soit d'une nettet&#233; telle que la direction du parti n'ait plus aucun doute sur l'opportunit&#233; de l'action. Mais si une telle appr&#233;ciation de la situation se produit 24 heures avant le moment d&#233;cisif, le signal est susceptible d'arriver trop tard, le parti, saisi &#224; l'improviste, est mis par cons&#233;quent dans l'impossibilit&#233; de diriger le mouvement qui, dans ce cas, peut se terminer par la d&#233;faite. D'o&#249; la n&#233;cessit&#233; de pr&#233;voir autant que possible &#224; l'avance l'approche du moment d&#233;cisif ou, en d'autres termes, de fixer le terme de l'insurrection en se basant sur la marche g&#233;n&#233;rale du mouvement et sur l'ensemble de la situation du pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si, par exemple, le terme fix&#233; tombe dans un mois ou deux, le Comit&#233; Central ou la Direction du Parti profite de ce d&#233;lai pour amener le parti &#224; pied d'&#339;uvre en l'initiant &#224; toutes les questions qui se posent, au moyen d'une propagande accrue, d'une pr&#233;paration et d'une organisation appropri&#233;es, et d'un choix judicieux des &#233;l&#233;ments les plus combatifs pour l'ex&#233;cution des missions d&#233;termin&#233;es. Il va sans dire qu'un terme qui aura &#233;t&#233; d&#233;sign&#233; un mois, deux mois et &#224; plus forte raison trois ou quatre mois &#224; l'avance, ne saurait &#234;tre irr&#233;vocable, mais la tactique doit consister &#224; v&#233;rifier tout au long du d&#233;lai fix&#233; si le choix du moment a &#233;t&#233; juste. Voyons un exemple : les postulats politiques indispensables au succ&#232;s de l'insurrection r&#233;sident dans l'&#233;branlement de la machine gouvernementale et dans l'appui que donne &#224; l'avant-garde r&#233;volutionnaire la majorit&#233; des travailleurs des principaux centres et r&#233;gions du pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Admettons que les choses n'en soient pas encore arriv&#233;es l&#224;, mais qu'elles en sont proches. Les forces du parti r&#233;volutionnaire croissent rapidement, mais il est malais&#233; de constater s'il a derri&#232;re lui une majorit&#233; suffisante de travailleurs. Entre temps, la situation devenant de plus en plus grave, la question de l'insurrection se pose pratiquement. Que doit faire la Direction du parti ? Elle peut, par exemple, raisonner de la fa&#231;on suivante :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1&#176; - Du moment qu'au cours des derni&#232;res semaines l'influence du parti a grandi rapidement, il est permis de croire que dans tels ou tels des principaux centres du pays la majorit&#233; des ouvriers est sur le point de nous suivre. Dans ces conditions, concentrons sur ces points d&#233;cisifs les meilleures forces du parti et calculons qu'il nous faudra environ un mois pour gagner la majorit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2&#176; - Du moment que la plupart des principaux centres du pays sont avec nous, nous pouvons appeler les travailleurs &#224; constituer des Soviets de d&#233;put&#233;s ouvriers, &#224; condition bien entendu que se poursuive la d&#233;sorganisation de l'appareil gouvernemental. Calculons que la constitution des Soviets dans les principaux centres et r&#233;gions du pays exige encore deux semaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3&#176; - Du moment que dans les principales agglom&#233;rations et r&#233;gions du pays les Soviets sont en voie d'organisation sous la direction du parti, il s'ensuit naturellement que la convocation d'un Congr&#232;s national des Soviets s'impose. Mais avant qu'il ne se tienne, trois ou quatre semaines peuvent s'&#233;couler. Or, c'est l'&#233;vidence m&#234;me que dans une situation pareille le Congr&#232;s des Soviets ne peut, &#224; moins de s'exposer &#224; la r&#233;pression, que consacrer la prise du pouvoir. Autrement dit, le pouvoir de fait doit &#234;tre dans les mains du prol&#233;tariat au moment de la r&#233;union du Congr&#232;s. Ainsi deux mois &#224; deux mois et demi sont le d&#233;lai qu'on s'assignera pour pr&#233;parer l'insurrection. Ce laps de temps d&#233;coulant de l'analyse g&#233;n&#233;rale qu'on aura faite de la situation politique et de son d&#233;veloppement ult&#233;rieur, d&#233;finit le caract&#232;re et l'allure qu'on doit donner au travail militaire r&#233;volutionnaire en vue de la d&#233;sorganisation de l'arm&#233;e bourgeoise, de la mainmise sur les r&#233;seaux de chemin de fer, de la formation et de l'armement de d&#233;tachements d'ouvriers et ainsi de suite. Nous assignons au commandant clandestin de la ville &#224; conqu&#233;rir une t&#226;che bien d&#233;finie : prise de telle et telle mesure pendant les quatre premi&#232;res semaines, mise au point de chaque disposition et intensification des pr&#233;paratifs au cours des deux semaines suivantes de sorte que, dans les quinze jours qui suivent, tout soit pr&#234;t pour l'action. De cette fa&#231;on, par la r&#233;alisation de t&#226;ches &#224; caract&#232;re limit&#233; mais nettement d&#233;fini, le travail militaire r&#233;volutionnaire est ex&#233;cut&#233; dans les limites du d&#233;lai fix&#233;. Ainsi on &#233;vitera de tomber dans le d&#233;sordre et la passivit&#233; qui peuvent &#234;tre fatales et l'on obtiendra, par contre, la fusion n&#233;cessaire des efforts de m&#234;me que plus de r&#233;solutions chez tous les chefs du mouvement. Au moment, le travail politique doit &#234;tre pouss&#233; &#224; fond. La r&#233;volution suit son cours logique. Un mois apr&#232;s nous sommes d&#233;j&#224; en mesure de v&#233;rifier si le parti a r&#233;ussi r&#233;ellement &#224; gagner la majorit&#233; des ouvriers dans les principaux centres industriels du pays. Cette v&#233;rification peut &#234;tre faite au moyen d'un r&#233;f&#233;rendum quelconque, par une action des syndicats, par des manifestations dans la rue, de toute fa&#231;on par une combinaison de tous ces moyens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous acqu&#233;rons la certitude que la premi&#232;re &#233;tape que nous nous &#233;tions trac&#233;e a &#233;t&#233; franchie comme nous l'avions pr&#233;vu, le terme fix&#233; pour l'insurrection en est singuli&#232;rement renforc&#233;. En revanche, s'il s'av&#232;re que quelle que soit la croissance de notre influence au cours du mois &#233;coul&#233;, nous n'avons toujours pas la majorit&#233; des ouvriers derri&#232;re nous, il est prudent d'ajourner le moment de l'insurrection. Dans le m&#234;me temps nous aurons maintes occasions de v&#233;rifier jusqu'&#224; quel point la classe dirigeante a perdu la t&#234;te, jusqu'&#224; quel degr&#233; l'arm&#233;e est, d&#233;mobilis&#233;e et l'appareil affaibli. Au moyen de ces constatations on se rendra compte de la nature des fuites qui auront pu se produire dans notre travail clandestin de pr&#233;paration r&#233;volutionnaire. L'organisation des Soviets sera par la suite un moyen &#233;ventuel de v&#233;rifier les rapports de forces et, partant, d'&#233;tablir si les conditions sont propres au d&#233;clenchement de l'insurrection. Evidemment il ne sera pas toujours possible, en tous temps et en tous lieux, de constituer les Soviets avant l'insurrection. Il faut m&#234;me s'attendre &#224; ce que les Soviets ne puissent &#234;tre organis&#233;s qu'au cours de l'action. Mais partout o&#249;, sous la direction du parti communiste, l'on aura la possibilit&#233; de les organiser avant le renversement du r&#233;gime bourgeois, ils appara&#238;tront comme le pr&#233;lude de l'insurrection prochaine. Et le terme n'en sera que plus facile &#224; fixer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Comit&#233; Central du parti v&#233;rifiera le travail de son organisation militaire, il se rendra compte des r&#233;sultats obtenus dans chaque branche et dans la mesure o&#249; la situation politique l'exigera il donnera &#224; ce travail l'impulsion n&#233;cessaire. Il faut s'attendre &#224; ce que l'organisation militaire, se basant non pas sur l'analyse g&#233;n&#233;rale de la situation et sur le rapport des forces en pr&#233;sence mais sur l'appr&#233;ciation des r&#233;sultats qu'elle aura obtenus dans le domaine de son action pr&#233;paratoire, se consid&#233;rera toujours comme insuffisamment pr&#234;te. Mais il va de soi que ce qui d&#233;cide dans ces moments-l&#224;, c'est l'appr&#233;ciation qu'on se fait de la situation et du rapport des forces respectives, notamment des troupes de choc de l'ennemi et des n&#244;tres. De cette fa&#231;on un terme qui aura &#233;t&#233; fix&#233; deux, trois ou quatre mois &#224; l'avance, pourra avoir un effet sans &#233;gal sur l'organisation de l'insurrection, si m&#234;me on devait &#234;tre contraint par la suite de l'avancer ou de la retarder de quelques jours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est &#233;vident que l'exemple qui pr&#233;c&#232;de est purement hypoth&#233;tique, mais il est une excellente illustration de l'id&#233;e qu'on doit se faire de la pr&#233;paration de l'insurrection. Il ne s'agit pas de jouer aveugl&#233;ment avec des dates, mais de d&#233;terminer le moment de l'insurrection en se basant sur la marche m&#234;me des &#233;v&#233;nements, d'en v&#233;rifier la justesse au cours des &#233;tapes successives du mouvement et d'en fixer le terme auquel tout le travail de pr&#233;paration r&#233;volutionnaire devra &#234;tre subordonn&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je r&#233;p&#232;te que sous ce rapport on doit &#233;tudier de la fa&#231;on la plus attentive les enseignements de la R&#233;volution d'Octobre, de l'unique r&#233;volution que jusqu'ici le prol&#233;tariat ait faite victorieusement. Il faut composer, du point de vue strat&#233;gique et tactique, un calendrier d'Octobre. Il faut exposer comment les &#233;v&#233;nements se sont d&#233;velopp&#233;s vague apr&#232;s vague, quelles en ont &#233;t&#233; les r&#233;percussions dans le parti, dans les Soviets, au sein du Comit&#233; Central et dans l'organisation militaire du parti. Quel fut le sens des h&#233;sitations qui se produisirent dans le parti ? De quel poids pes&#232;rent-elles sur l'ensemble des &#233;v&#233;nements ? Quel fut le r&#244;le de l'organisation militaire ? Voil&#224; un travail d'une importance inappr&#233;ciable. Le remettre &#224; plus tard serait commettre une faute impardonnable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le calme avant la temp&#234;te&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est encore une question d'une valeur consid&#233;rable pour l'intelligibilit&#233; du d&#233;veloppement de la guerre civile qui, d'une fa&#231;on ou d'une autre, devra &#234;tre trait&#233;e dans notre futur r&#232;glement. Celui qui s'est tenu au courant des discussions qui ont suivi les &#233;v&#233;nements d'Allemagne de 1923 a remarqu&#233; &#224; coup s&#251;r l'explication qu'on a donn&#233;e de la d&#233;faite. &#171; La principale cause de la d&#233;faite, a-t-on dit, est qu'au moment d&#233;cisif le prol&#233;tariat allemand manqua totalement d'esprit combatif ; les masses ne voulurent pas se battre, la meilleure preuve est qu'elles ne r&#233;agirent nullement devant l'offensive fasciste ; or en pr&#233;sence de l'attitude des masses, que pouvait faire le parti ?.. &#187; Tel a &#233;t&#233; le son de cloche de nos camarades Brandler [1] , Talheimer [2] et autres. Au premier abord l'argument para&#238;t irr&#233;futable. Cependant le &#171; moment d&#233;cisif &#187; de 1923 ne s'est pas form&#233; du jour au lendemain. Il fut le r&#233;sultat de toute la pr&#233;c&#233;dente p&#233;riode de luttes dont la violence alla constamment en s'aggravant. L'ann&#233;e 1923 est marqu&#233;e d'un bout &#224; l'autre par les batailles que le prol&#233;tariat allemand eut &#224; soutenir. Or, comment se fait-il qu'&#224; la veille de son Octobre la classe ouvri&#232;re allemande ait perdu tout &#224; coup sa combativit&#233; ? On ne se l'explique pas. Aussi bien on ne peut s'emp&#234;cher de se demander s'il est exact que les ouvriers allemands n'aient pas voulu se battre. Cette question nous ram&#232;ne &#224; notre propre exp&#233;rience d'Octobre. Si l'on relit les journaux, ne f&#251;t-ce que ceux de notre parti, de la p&#233;riode qui pr&#233;c&#233;da la R&#233;volution d'Octobre, nous voyons les camarades qui combattaient l'id&#233;e de l'insurrection arguer pr&#233;cis&#233;ment du peu d'empressement des masses ouvri&#232;res russes pour la bataille. Aujourd'hui cela peut para&#238;tre &#224; peine croyable, pourtant tel &#233;tait le principal argument qu'ils invoquaient. Ainsi, nous nous trouvions dans une situation analogue : durant toute l'ann&#233;e 1917 le prol&#233;tariat russe avait &#233;t&#233; sur la br&#232;che, cependant lorsque la question de la prise du pouvoir se posa des voix s'&#233;lev&#232;rent pour affirmer que les masses ouvri&#232;res ne voulaient pas se battre. Et effectivement, &#224; la veille d'Octobre le mouvement s'&#233;tait quelque peu ralenti. Est-ce effet du hasard ? Ou plut&#244;t faut-il y voir une certaine &#171; loi &#187; historique ? Selon moi il n'est pas douteux qu'un ph&#233;nom&#232;ne de ce genre doit avoir certaines causes g&#233;n&#233;rales. Dans la nature ce ph&#233;nom&#232;ne s'appelle : le calme avant la temp&#234;te. Je suis bien pr&#232;s de croire qu'au moment de la r&#233;volution ce ph&#233;nom&#232;ne n'a pas d'autre sens. Au cours d'une p&#233;riode donn&#233;e la combativit&#233; du prol&#233;tariat s'accro&#238;t, elle prend les formes les plus diverses : gr&#232;ves, manifestations, collisions avec la police. A ce moment les masses commencent &#224; prendre conscience de leur force. L'ampleur croissante du mouvement suffit d&#233;j&#224; &#224; leur donner une satisfaction politique. Toute manifestation nouvelle, tout succ&#232;s dans le domaine politique et &#233;conomique accroissent leur enthousiasme. Mais cette p&#233;riode s'&#233;puise vite. L'exp&#233;rience des masses grandit en m&#234;me temps que leur organisation se d&#233;veloppe. Dans le camp oppos&#233; l'ennemi montre aussi qu'il n'est pas d&#233;cid&#233; &#224; c&#233;der la place sans combat. Il en r&#233;sulte que l'&#233;tat d'esprit r&#233;volutionnaire des masses se fait plus critique, plus profond, plus angoissant. Les masses cherchent, surtout si elles ont constat&#233; des fautes et subi des revers, une direction s&#251;re, elles veulent avoir la certitude qu'on va se battre et qu'on saura les conduire et que dans la bataille d&#233;cisive elles peuvent escompter la victoire. Or, c'est ce passage de l'optimisme quasi-aveugle &#224; une conscience plus nette des difficult&#233;s &#224; surmonter qui engendre ce temps d'arr&#234;t r&#233;volutionnaire qui correspond dans une certaine mesure &#224; une crise dans l'&#233;tat des masses. A condition que le reste de la situation s'y pr&#234;te, cette crise ne peut &#234;tre dissip&#233;e que par le parti politique et surtout par l'impression qu'il donne d'&#234;tre v&#233;ritablement d&#233;cid&#233; &#224; prendre la direction de l'insurrection. Entre temps la grandeur du but &#224; atteindre (il y va de la prise du pouvoir) suscite d'in&#233;vitables h&#233;sitations jusque dans le parti, sp&#233;cialement dans ses milieux dirigeants sur qui se concentrera tout &#224; l'heure la responsabilit&#233; du mouvement. Ainsi, recueillement des masses avant la bataille et h&#233;sitations des chefs sont deux ph&#233;nom&#232;nes qui, bien que loin d'&#234;tre &#233;quivalents, n'en sont pas moins simultan&#233;s. C'est pourquoi on entend dire que les masses ne cherchent pas la bataille, que leurs dispositions sont au contraire plut&#244;t passives et que dans ces conditions c'est aller au devant d'une aventure que de les pousser &#224; l'insurrection. Il va de soi que lorsqu'un &#233;tat d'esprit pareil prend le dessus, la r&#233;volution ne peut qu'&#234;tre vaincue. Et apr&#232;s la d&#233;faite, provoqu&#233;e par le parti lui-m&#234;me, rien n'emp&#234;che plus de raconter &#224; tout venant que l'insurrection &#233;tait impossible pour la raison que les masses ne la voulaient pas. Cette question doit &#234;tre examin&#233;e &#224; fond. En s'appuyant sur l'exp&#233;rience acquise, il faut apprendre &#224; saisir le moment o&#249; le prol&#233;tariat se dit &#224; lui-m&#234;me ; &#171; Il n'y a plus rien &#224; attendre des gr&#232;ves, des manifestations et autres protestations. Il s'agit maintenant de se battre. J'y suis pr&#234;t parce qu'il n'y a pas d'autre issue &#224; la situation, mais puisqu'il s'agit de bataille il faut la livrer avec l'appoint de toutes nos forces et sous une direction s&#251;re... &#187; A ce moment la situation atteint une gravit&#233; extr&#234;me. C'est le d&#233;s&#233;quilibre le plus complet : une boule sur le sommet d'un c&#244;ne. Le moindre choc peut la faire tomber d'un c&#244;t&#233; ou de l'autre. En Russie, gr&#226;ce &#224; la fermet&#233; et &#224; la r&#233;solution de la Direction du parti, la boule a suivi la ligne qui menait &#224; la victoire. En Allemagne, la politique du parti a chass&#233; la boule dans le sens de la d&#233;faite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La politique et l'action militaire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel caract&#232;re, un caract&#232;re politique ou un caract&#232;re militaire, donnerons-nous &#224; notre ouvrage ? Nous le ferons partir du point o&#249; la politique devient une question d'action militaire et sous cet angle il envisagera la politique. A premi&#232;re vue cela peut para&#238;tre une contradiction, car ce n'est pas la politique qui est au service de l'insurrection mais l'insurrection qui est au service de la politique. En r&#233;alit&#233;, rien dans cela ne se contredit. L'insurrection dans son ensemble sert &#233;videmment les buts principaux de la politique prol&#233;tarienne. Seulement lorsque l'insurrection est d&#233;clench&#233;e, c'est la politique du moment qui, tout enti&#232;re, doit lui &#234;tre subordonn&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le passage de la politique &#224; l'action militaire et la conjonction de ces deux alternatives cr&#233;ent g&#233;n&#233;ralement de grandes difficult&#233;s. Nous savons tous que le point de jonction est toujours le plus faible. Nous nous en sommes quelque peu rendu compte ici-m&#234;me. Un camarade a d&#233;montr&#233;, par une m&#233;thode &#224; rebours, combien il est difficile de combiner la politique et l'action militaire. Un autre camarade est venu ensuite aggraver l'erreur de son pr&#233;d&#233;cesseur. Si l'on en croit le premier de ces camarades, L&#233;nine aurait contest&#233; en 1918 l'importance de l'arm&#233;e rouge sous pr&#233;texte que de la lutte qui mettait aux prises les deux imp&#233;rialismes rivaux d&#233;coulait notre salut. D'apr&#232;s le deuxi&#232;me nous aurions jou&#233; soi-disant &#171; le r&#244;le du troisi&#232;me larron &#187;. Or jamais L&#233;nine n'a tenu et n'aurait pu tenir ce langage. Il est certain que si nous eussions eu affaire, au moment de la R&#233;volution d'Octobre &#224; une Allemagne victorieuse et que la paix e&#251;t &#233;t&#233; conclue, l'Allemagne n'e&#251;t pas manqu&#233; de nous &#233;craser quand bien m&#234;me nous eussions dispos&#233; d'une arm&#233;e de trois millions d'hommes, car ni en 1918, ni en 1919, nous n'aurions pu trouver les forces capables de se mesurer avec des arm&#233;es allemandes triomphantes. Dans ces conditions la lutte entre les deux camps imp&#233;rialistes fut notre principale ligne de protection. Mais dans les cadres de cette lutte nous aurions pu trouver la mort cent fois en 1918 nous n'avions pas eu notre embryon d'arm&#233;e rouge. Est-ce parce que l'Angleterre et la France paralysaient l'Allemagne que le probl&#232;me de Kazan a &#233;t&#233; r&#233;solu ? Si nos soldats rouges n'avaient pas d&#233;fendu Kazan, s'ils avaient ouvert la route de Moscou aux mercenaires de l'arm&#233;e blanche, on nous aurait coup&#233; la gorge et on aurait eu raison. A ce moment nous aurions eu beau jeu &#224; faire figure de &#171; troisi&#232;me larron &#187; avec... la gorge tranch&#233;e. Lorsque L&#233;nine disait : &#171; Militants qui travaillez dans l'arm&#233;e, n'exag&#233;rez pas votre importance ; vous repr&#233;sentez un facteur dans la complexit&#233; des forces, mais vous n'&#234;tes ni notre unique, ni m&#234;me notre principale force ; en r&#233;alit&#233; nous nous maintenons gr&#226;ce &#224; la guerre europ&#233;enne, qui paralyse les deux imp&#233;rialismes rivaux &#187;, il se pla&#231;ait au point de vue politique. Mais il ne s'ensuit pas qu'il contestait &#171; l'importance de l'arm&#233;e rouge &#187;. Si nous appliquons cette m&#233;thode de raisonnement aux probl&#232;mes int&#233;rieurs de la r&#233;volution, nous aboutissons &#224; des conclusions tr&#232;s curieuses. Prenons notamment la question de l'organisation des formations de combat. Un parti communiste dont l'existence est plus ou moins ill&#233;gale charge son organisation militaire clandestine de former des centuries. Qu'est-ce que repr&#233;sente au fond quelques dizaines de centuries ainsi constitu&#233;es par rapport au probl&#232;me de la prise du pouvoir ? Si l'on se place &#224; un point de vue social, historique, la question du pouvoir se d&#233;cide par la composition de la soci&#233;t&#233;, par le r&#244;le du prol&#233;tariat dans la production, par sa maturit&#233; politique, par le degr&#233; de d&#233;sorganisation de l'Etat bourgeois et ainsi de suite. En r&#233;alit&#233;, tous ces facteurs ne jouent qu'en dernier lieu, tandis que l'issue de la lutte peut d&#233;pendre directement de l'existence de ces quelques dizaines de centuries. Des conditions sociales et politiques favorables &#224; la prise du pouvoir sont une chance pr&#233;alable de succ&#232;s, mais elles ne garantissent pas automatiquement la victoire, elles permettent d'aller jusqu'au point o&#249; la politique c&#232;de le pas &#224; l'insurrection.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Encore une fois la guerre civile n'est que la continuation violente de la lutte des classes. Quant &#224; l'insurrection elle est la continuation de la politique par d'autres moyens. C'est pourquoi on ne la peut comprendre que sous l'angle de ses moyens. Il n'est pas possible de mesurer la politique &#224; l'aune de la guerre, pas plus qu'il n'est possible de mesurer la guerre &#224; l'aune unique de la politique, ne serait-ce que sous le rapport du temps. C'est l&#224; une question sp&#233;ciale qui vaut d'&#234;tre s&#233;rieusement trait&#233;e dans notre futur r&#232;glement de la guerre civile. Dans la p&#233;riode de pr&#233;paration r&#233;volutionnaire nous mesurons le temps &#224; l'aune politique, c'est-&#224;-dire par des ann&#233;es, des mois, des semaines. En p&#233;riode d'insurrection nous mesurons le temps avec des heures et des journ&#233;es. Ce n'est pas pour rien que l'on dit qu'en temps de guerre un mois, parfois m&#234;me une seule journ&#233;e, comptent pour une ann&#233;e. En avril 1917 L&#233;nine disait : &#171; Patiemment, infatigablement, expliquez aux ouvriers... &#187; et &#224; la fin d'octobre il ne restait d&#233;j&#224; plus de temps pour donner des explications &#224; celui qui n'avait pas encore compris ; il fallait passer &#224; l'offensive &#224; la t&#234;te de ceux qui avaient saisi. En octobre la perte d'une seule journ&#233;e e&#251;t pu r&#233;duire &#224; n&#233;ant tout le travail de plusieurs mois, voire d'ann&#233;es de pr&#233;paration r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me souvient d'un th&#232;me de manoeuvre que nous avions donn&#233; il y a quelque temps &#224; notre Acad&#233;mie militaire. Il s'agissait de d&#233;cider si nous devions &#233;vacuer tout de suite la r&#233;gion de Bi&#233;lostok, que sa position rendait intenable, ou de nous y maintenir dans l'espoir que Bi&#233;lostok, centre ouvrier, s'insurgerait ? Il va de soi qu'on ne peut r&#233;soudre s&#233;rieusement une question de ce genre que sur la base de donn&#233;es pr&#233;cises et r&#233;elles. La man&#339;uvre militaire ne dispose pas de ces donn&#233;es puisque en elle tout est conventionnel. Mais en principe la controverse se ramenait &#224; deux mesures de temps relatives l'une &#224; la guerre, l'autre &#224; la politique r&#233;volutionnaire. Or, quelle est la mesure qui, toutes conditions &#233;gales, l'emporte &#224; la guerre ? Celle de la guerre. En d'autres termes, il &#233;tait douteux que Bi&#233;lostok se soulev&#226;t en l'espace de quelques jours et m&#234;me en admettant que le soul&#232;vement escompt&#233; ait lieu, restait &#224; savoir ce que ferait le prol&#233;tariat insurg&#233; sans armes et sans pr&#233;paration militaire, tandis qu'il &#233;t&#233; fort possible qu'en deux ou trois jours, deux ou trois divisions fussent d&#233;cim&#233;es en demeurant sur des positions intenables dans l'attente d'une insurrection qui, m&#234;me au cas o&#249; elle se produirait, pourrait tr&#232;s bien ne pas modifier radicalement la situation militaire. Brest-Litowsk nous donne un exemple classique d'une juste application des mesures de temps politique et militaire. On sait que la majorit&#233; du Comit&#233; central du parti communiste russe, et moi dans le nombre, avait pris la d&#233;cision contre la minorit&#233; en t&#234;te de laquelle se trouvait le camarade L&#233;nine, de ne pas conclure la paix, bien que nous courrions le risque de voir les Allemands passer &#224; l'offensive. Quel &#233;tait le sens de cette d&#233;cision ? Certains camarades esp&#233;raient utopiquement une guerre r&#233;volutionnaire. D'autres, dont j'&#233;tais, jugeaient de t&#226;ter l'ouvrier allemand afin de savoir s'il s'opposerait au kaiser au cas o&#249; ce dernier attaquerait la r&#233;volution. En quoi consistait l'erreur que nous commettions ? Dans le risque excessif que nous courions. Pour secouer l'apathie de l'ouvrier allemand il aurait peut-&#234;tre fallu des semaines, voire des mois, alors qu'&#224; ce moment les arm&#233;es allemandes n'avaient besoin que quelques jours pour s'avancer jusqu'&#224; Dwinsk, Minsk et Moscou. La mesure de la politique r&#233;volutionnaire est longue, tandis que la mesure de la guerre est courte. Celui qui ne se p&#233;n&#232;tre pas de cette v&#233;rit&#233; apr&#232;s avoir pr&#233;alablement &#233;tudi&#233;, m&#233;dit&#233;, approfondi l'exp&#233;rience pass&#233;e, court le risque, du fait de la conjonction de la politique r&#233;volutionnaire et de l'action militaire, c'est-&#224;-dire de ce qui nous conf&#232;re le plus de sup&#233;riorit&#233; sur l'ennemi, de commettre fautes sur fautes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;cessit&#233; de poser les probl&#232;mes de la guerre civile avec le maximum de clart&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un camarade nous a ramen&#233; &#224; la question de savoir quel genre de r&#232;glement nous avons &#224; mettre sur pied : r&#232;glement de l'insurrection ou r&#232;glement de la guerre civile. Nous ne devons pas, nous a dit ce camarade, viser trop loin, sinon notre t&#226;che ne fera, d'une fa&#231;on g&#233;n&#233;rale, que co&#239;ncider avec les t&#226;ches de l'Internationale communiste. Rien de moins vrai. Et celui qui tient ce langage d&#233;montre qu'il confond la guerre civile, dans l'acception propre de ce terme, avec la lutte de classes. Si nous prenons l'Allemagne comme sujet d'&#233;tude, nous pouvons par exemple commencer avec profit par examiner les &#233;v&#233;nements de mars 1921. Ensuite vient la longue p&#233;riode de regroupement des forces, sous les mots d'ordre du front uni. Il est &#233;vident qu'aucun r&#232;glement de guerre civile ne convient &#224; cette p&#233;riode. A partir de janvier 1923 et de l'occupation de la Ruhr, appara&#238;t de nouveau une situation r&#233;volutionnaire qui s'aggrave brusquement en juin 1923, lorsque s'effondre la politique de r&#233;sistance passive pratiqu&#233;e par la bourgeoisie allemande et que craque de toutes parts l'appareil d'Etat bourgeois. C'est cette p&#233;riode que nous devons &#233;tudier minutieusement, parce qu'elle nous donne d'un c&#244;t&#233; un exemple classique de la fa&#231;on dont se d&#233;veloppe et m&#251;rit une situation r&#233;volutionnaire et d'un autre c&#244;t&#233; un exemple non moins classique d'une r&#233;volution rat&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1923, l'Allemagne eut sa guerre civile, mais l'insurrection qui devait la couronner et la r&#233;soudre ne vint pas. Le r&#233;sultat fut une situation r&#233;volutionnaire, vraiment exceptionnelle, irr&#233;m&#233;diablement compromise et une bourgeoisie &#233;branl&#233;e, affermie de nouveau au pouvoir. Pourquoi ? Parce qu'au moment propice, la politique ne fut pas continu&#233;e par les moyens insurrectionnels qui s'imposaient logiquement. Il est &#233;vident que le redressement du r&#233;gime bourgeois qui suivit en Allemagne l'avortement de la r&#233;volution prol&#233;tarienne a une stabilit&#233; tr&#232;s douteuse. Qu'on se rassure, nous aurons encore en Allemagne, &#224; &#233;ch&#233;ance plus ou moins longue, une nouvelle situation r&#233;volutionnaire. Mais il est clair que le mois d'ao&#251;t 1924 fut bien diff&#232;rent du mois d'ao&#251;t 1923. Et si nous fermions les yeux sur l'exp&#233;rience qui se d&#233;gage de ces &#233;v&#233;nements, si nous ne la mettions pas &#224; profit pour nous instruire, si nous allions passivement au-devant de fautes comme celles qui ont &#233;t&#233; commises, nous pourrions nous attendre &#224; voir se r&#233;p&#233;ter la catastrophe allemande de 1923 et le p&#233;ril qui en r&#233;sulterait pour le mouvement ouvrier serait immense.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pourquoi, dans ce domaine moins que dans tout autre, nous ne pouvons tol&#233;rer de d&#233;formation de notions essentielles. Nous avons vu des camarades s'essayer ici &#224; des objections d'un scepticisme incoh&#233;rent au sujet du moment de l'insurrection. Ces camarades ne font que d&#233;montrer ainsi qu'ils savent pas poser en marxistes la question de l'insurrection sur le plan de l'art militaire. A l'appui de leur th&#232;se, ils invoquent comme argument que, dans l'imbroglio d'une situation extr&#234;mement complexe et variable, il est impossible de se lier d'avance par une d&#233;cision anticip&#233;e. Mais, si l'on devait s'en tenir &#224; ces lieux communs, il faudrait d&#232;s lors renoncer aux plans et aux dates d'op&#233;rations militaires, car &#224; la guerre, il arrive aussi que la situation change brusquement et inopin&#233;ment. Un plan d'op&#233;rations militaires ne se r&#233;alise jamais dans la proportion de 100%, il faut m&#234;me s'estimer heureux si, au cours de son ex&#233;cution, il se r&#233;alise dans la proportion de 25%. Mais le chef militaire qui s'appuierait l&#224;-dessus pour nier d'une fa&#231;on g&#233;n&#233;rale l'utilit&#233; d'un plan de campagne m&#233;riterait tout simplement qu'on lui pass&#226;t la camisole de force. Dans tous les cas, je recommande de s'en tenir &#224; cette m&#233;thode comme la plus juste et la plus logique : formulons d'abord les r&#232;gles g&#233;n&#233;rales de notre r&#232;glement de la guerre civile et voyons ensuite ce que l'on peut supprimer ou r&#233;server. Mais si nous commen&#231;ons par des suppressions, des r&#233;serves, des d&#233;viations, des doutes, des h&#233;sitations, nous n'aboutirons jamais &#224; des conclusions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un camarade a contest&#233; la remarque que j'avais faite au sujet de l'&#233;volution de l'organisation militaire du parti en p&#233;riode de pr&#233;paration r&#233;volutionnaire, pendant l'insurrections et apr&#232;s la prise du pouvoir. Selon ce camarade, l'existence de d&#233;tachements de partisans ne devrait pas &#234;tre tol&#233;r&#233;e, seules des formations militaires r&#233;guli&#232;res seraient n&#233;cessaires. Les d&#233;tachements de partisans, nous a-t-il dit, sont des organisations chaotiques... En &#233;coutant ces propos, j'&#233;tais bien pr&#232;s de d&#233;sesp&#233;rer. En effet, &#224; quoi rime cette d&#233;testable arrogance doctrinale ? Si les d&#233;tachements de partisans sont des organisations chaotiques, il faut alors reconna&#238;tre que, de ce point de vue purement formel, la r&#233;volution est aussi un chaos. Or, dans la premi&#232;re p&#233;riode de la r&#233;volution, on est bel et bien oblig&#233; de s'appuyer exclusivement sur des d&#233;tachements de ce genre. On nous objecte que ces d&#233;tachements doivent &#234;tre constitu&#233;s sur le m&#234;me type. Si l'on veut dire par l&#224; que, dans la guerre de partisans, on ne doit n&#233;gliger aucun des &#233;l&#233;ments d'ordre et de m&#233;thode accessibles &#224; ce genre de guerre, nous sommes tout &#224; fait d'accord. Mais si vous r&#234;vez d'une organisation militaire hi&#233;rarchis&#233;e, centralis&#233;e et constitu&#233;e avant que l'insurrection ait eu lieu, c'est l&#224; une utopie qui, au cas o&#249; l'on voudrait lui donner corps dans la vie, risquerait d'&#234;tre fatale. Si, &#224; l'aide d'une organisation militaire clandestine, j'ai &#224; m'emparer d'une ville (but partiel de l'ensemble d'un plan pour la prise du pouvoir dans le pays), je r&#233;partis ma t&#226;che en objectifs particuliers (occupation des &#233;difices gouvernementaux, des gares, de la poste, du t&#233;l&#233;graphe, des imprimeries) et je confie l'ex&#233;cution de chacune de ces missions aux chefs de petits d&#233;tachements initi&#233;s d'avance aux buts qui leur sont assign&#233;s. Chaque d&#233;tachement ne doit compter que sur lui-m&#234;me ; il doit poss&#233;der sa propre intendance, sinon il se pourrait qu'apr&#232;s s'&#234;tre empar&#233; de l'h&#244;tel des postes, par exemple, il manque totalement de vivres. Toute tentative de centraliser et hi&#233;rarchiser ces d&#233;tachements m&#232;nerait in&#233;luctablement &#224; la bureaucratisation, qui, en temps de guerre, est doublement redoutable : 1&#176; parce qu'elle ferait croire faussement aux chefs de d&#233;tachements que quelqu'un doit forc&#233;ment les commander, alors qu'il faut au contraire leur inculquer l'assurance qu'ils disposent de la plus large libert&#233; de mouvement et de la plus grande initiative ; 2&#176; parce que la bureaucratisation, li&#233;e au syst&#232;me hi&#233;rarchique, enl&#232;verait aux d&#233;tachements leurs meilleurs &#233;l&#233;ments pour les besoins de toutes sortes d'&#233;tats-majors. D&#232;s le premier moment de l'insurrection, ces &#233;tats-majors resteraient suspendu entre ciel et terre, tandis que les d&#233;tachements, dans l'attente d'ordres sup&#233;rieurs, se verraient vou&#233;s &#224; l'inaction et &#224; des pertes de temps qui rendraient certain l'&#233;chec de l'insurrection. Telles sont les raisons pour lesquelles le d&#233;dain des militaires professionnels pour les organisations &#171; chaotiques &#187; de partisans doit &#234;tre condamn&#233; comme un pr&#233;jug&#233; anti-r&#233;aliste, anti-scientifique et anti-marxiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me, apr&#232;s la prise du pouvoir dans les principaux centres du pays, les d&#233;tachements de partisans peuvent jouer en rase campagne un r&#244;le extr&#234;mement efficace. Il suffit de rappeler l'appui que les d&#233;tachements de partisans apport&#232;rent &#224; l'arm&#233;e rouge et &#224; la R&#233;volution, en op&#233;rant &#224; l'arri&#232;re des troupes allemandes en Ukraine et &#224; l'arri&#232;re des troupes de Koltchak en Sib&#233;rie. N&#233;anmoins, il reste d&#233;finitivement acquis comme r&#232;gle que le pouvoir r&#233;volutionnaire se met aussit&#244;t &#224; l'&#339;uvre pour incorporer les meilleurs d&#233;tachements de partisans et leurs &#233;l&#233;ments les plus s&#251;rs dans le syst&#232;me d'une organisation militaire r&#233;guli&#232;re. Autrement, ces d&#233;tachements de partisans deviendraient indubitablement des facteurs de d&#233;sordre susceptibles de d&#233;g&#233;n&#233;rer en bandes arm&#233;es au service des &#233;l&#233;ments petits-bourgeois anarchisants insurg&#233;s contre l'Etat prol&#233;tarien. Nous en avons pas mal d'exemples. Il est vrai que, parmi les partisans rebelles &#224; l'organisation militaire r&#233;guli&#232;re, il y eut aussi des h&#233;ros. On a cit&#233; les noms de Siverss [3] et de Kikvids&#233; [4]. Je pourrais en nommer beaucoup d'autres. Siverss et Kikvids&#233; combattirent et moururent en h&#233;ros. Et aujourd'hui, dans la lumi&#232;re de leurs immenses m&#233;rites, au regard de la R&#233;volution, p&#226;lissent au point de dispara&#238;tre tels ou tels c&#244;t&#233;s n&#233;gatifs de leur action de partisans. Mais &#224; ce moment, il &#233;tait indispensable de combattre tout ce qu'il y avait en eux de n&#233;gatif. A ce prix seulement, nous pouvions arriver &#224; organiser l'arm&#233;e rouge et &#224; la mettre &#224; m&#234;me de remporter des victoires d&#233;cisives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Encore une fois, je mets en garde contre une confusion de terminologie, parce que, le plus souvent, elle dissimule une confusion de notions. De m&#234;me, je mets en garde contre les erreurs que l'on peut commettre en se refusant &#224; poser la question de l'insurrection d'une fa&#231;on nette et courageuse, sous pr&#233;texte que la situation varie et se modifie continuellement. Ext&#233;rieurement, cela rappelle &#233;trangement la dialectique ; de toute fa&#231;on, on le prend volontiers pour tel. Mais, en r&#233;alit&#233;, il n'en rien. La pens&#233;e dialectique est comme un ressort, et les ressorts sont faits d'acier tremp&#233;. Les doutes et les r&#233;serves ne d&#233;cident et n'enseignent rien du tout. Lorsque l'id&#233;e essentielle est mise lumineusement en relief, les r&#233;serves et les restrictions peuvent se ranger logiquement autour d'elle. Si l'on tient uniquement aux r&#233;serves, le r&#233;sultat dans la th&#233;orie sera la confusion et dans la pratique le chaos. Or, confusion et chaos n'ont rien de commun avec la dialectique. En r&#233;alit&#233;, une pseudo-dialectique de ce genre cache le plus souvent des sentiments social-d&#233;mocrates ou stupides vis-&#224;-vis de la r&#233;volution, comme vis-&#224;-vis d'une chose qui s'accomplit en dehors de nous. Dans ces conditions, il ne peut pas &#234;tre question de concevoir l'insurrection comme un art. Et pourtant, c'est pr&#233;cis&#233;ment la th&#233;orie de cet art que nous voulons &#233;tudier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes les questions que nous avons soulev&#233;es doivent &#234;tre m&#233;dit&#233;es, travaill&#233;es, formul&#233;es. Elles doivent devenir partie int&#233;grante de notre instruction et &#233;ducation militaire. Le rapport de ces questions avec les probl&#232;mes de la d&#233;fense de la R&#233;publique des Soviets est indiscutable. Nos ennemis continuent de ressasser que l'arm&#233;e rouge aurait soi-disant pour t&#226;che de provoquer artificiellement des mouvements r&#233;volutionnaires dans les autres pays, afin de les faire aboutir par la force de ses ba&#239;onnettes. Inutile de dire que cette caricature n'a rien de commun avec la politique que nous poursuivons. Nous sommes par dessus tout int&#233;ress&#233;s au maintien de la paix, nous l'avons prouv&#233; par notre attitude, par les concessions que nous faites dans les trait&#233;s et par la r&#233;duction progressive des effectifs de notre arm&#233;e. Mais nous sommes suffisamment imbus de r&#233;alisme r&#233;volutionnaire pour nous rendre compte clairement que nos ennemis essayeront encore de nous t&#226;ter avec leurs armes. Et si nous sommes loin de l'id&#233;e de forcer, par des mesures militaires artificielles, le d&#233;veloppement de la R&#233;volution, nous sommes s&#251;rs en revanche que la guerre des Etats capitalistes contre l'Union sovi&#233;tique sera suivie de violentes commotions sociales, pr&#233;mices de la guerre civile, dans les pays de nos ennemis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous devons savoir combiner la guerre d&#233;fensive qui sera impos&#233;e &#224; notre arm&#233;e rouge avec la guerre civile dans le camp ennemi. Dans ce but, le r&#232;glement de la guerre civile doit devenir un des &#233;l&#233;ments n&#233;cessaires d'un type sup&#233;rieur de manuel militaire r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#233;on Trotsky &#8212; 29 juillet 1924.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;br class='autobr' /&gt;
[1] Brandler, Heinrich (1877-1967) - d'origine ouvri&#232;re (ma&#231;on). Vieux militant du parti social-d&#233;mocratique allemand. Pendant la guerre imp&#233;rialite (1914-1918) a adopt&#233; la position de la gauche, en adh&#233;rant &#224; la fraction de Rosa Luxembourg et Karl. Liebknecht. Fut l'un des principaux organisateurs et des chefs du Parti Communiste Allemand (KPD). En raison des &#233;v&#233;nements de mars 1921 fut condamn&#233; &#224; cinq ann&#233;es de prison, mais il r&#233;ussit &#224; s'enfuir en Russie Sovi&#233;tique. Apr&#232;s l'amnistie de 1922, revint en Allemagne et devint le principal dirigeant du KPD, qu'il dirigea jusqu'&#224; la d&#233;faite de la r&#233;volution allemande en automne 1923. Au d&#233;but de 1924, lors du congr&#232;s du Parti &#224; Francfort, la tactique pratiqu&#233;e par Brandler et ses amis au cours des &#233;v&#233;nements r&#233;volutionnaires de 1923, subie la critique acerbe de l'aile gauche, qui avait toujours &#233;t&#233; en opposition avec le comit&#233; central du Parti, &#224; la t&#234;te duquel se trouvait Brandler. Lors de ce congr&#232;s la tendance de gauche eut la majorit&#233; absolue, et la direction de parti passa &#224; celle-ci. La tactique du vieux comit&#233; central du Parti allemand fut aussi examin&#233;e lors du Ve Congr&#232;s de l'Internationale Communiste (voir le rapport st&#233;nographique des travaux du Ve Congr&#232;s de l'I.C.). - Note &#339;uvre. Note de l'&#233;diteur : pour de plus amples d&#233;tails voir la pr&#233;sentation de &#034;5 ann&#233;es d'Internationale Communiste&#034; et l'article : &#034;Peut-on d&#233;terminer l'&#233;ch&#233;ance d'une r&#233;volution ou d'une contre-r&#233;volution ?&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Talheimer, Auguste - comme Brandler, un de plus proche associ&#233; de Rosa Luxembourg et des fondateurs du mouvement Spartakiste. Ensemble avec Brandler &#233;tait l'organisateur KPD et son principal th&#233;oricien. Jusqu'&#224;u Congres de Parti de Frantfort il &#233;tait le membre et le r&#233;dacteur principal de l'organe du parti &#171; Rote Fahne &#187; ? pr&#233;sent, en 1924, il dirige la section propagandiste de l'Internationale Communiste. - Note &#338;uvre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] Siverss - l'organisateur des d&#233;tachements de partisans, &#224; la t&#234;te desquels il menait une lutte infatigable de guerrilla contre la contre-r&#233;volution du sud. En novembre 1918 fut mortellement bless&#233; lors de la bataille de Balachov.(Sur les exploits Siverss consulter l'ouvrage. d'Antonov-Ovseenko &#171; Notes sur la guerre civile &#187;, tome I, paru en 1924). - Note &#338;uvre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] La VIe division qui a re&#231;u par la suite le nom de la division du nom Kikvidz&#233; fut form&#233;e le 16 mai 1918 sous la direction du camarade Kikvidz&#233;. Cette division a r&#233;alis&#233; de nombreux faits d'armes. Elle luttait contre Petlioura, les Allemands et contre les troupes de Krasnov. Le camarade Kikvidz&#233; fut tu&#233; le 11 janvier 1919 dans la ferme Zoubrilovo, dans r&#233;gion du Don. Depuis ce temps-l&#224; en l'honneur de ce chef la division a &#233;t&#233; baptis&#233;e la division Kikvidz&#233;. - Note &#338;uvre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[Note compl&#233;mentaire de L. Trotsky, dans &#171; Comment la r&#233;volution s'est arm&#233; &#187;]. Apr&#232;s le d&#233;c&#232;s du Camarade Kikvidz&#233; la division continua &#224; prende part, avec succ&#232;s, au combat sur le front Sud. La division a maintenu sa capacit&#233; de combat lors de l'offensive de Denikine. Lors des batailles de l'automne 1919 il a vaincu de grandes unit&#233;s ennemies aux abords de Davidovka, Lougansk, Litzki et ailleurs. En hiver de 1919-1920 elle a lutt&#233; contre l'ennemi &#224; Bataisk et &#224; Olginsk. Le 2 mars 1920 la division a captur&#233; Bataisk. Lors de la retraite de Denikine, une brigade de cette division fut la premi&#232;re &#224; entrer dans Novorossiisk, pour cela elle fut d&#233;cor&#233;e de l'Ordre du Drapeau Rouge. En mai de 1920 la division a &#233;t&#233; transf&#233;r&#233;e au Front Occidental : elle pris part &#224; l'intervention r&#233;volutionnaire sur le front polonais en juillet 1920 et &#224; la marche sur Varsovie. La paix avec la Pologne a trouv&#233; la division dans la r&#233;gion de Minsk.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; La guerre et la r&#233;volution
&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Toute une g&#233;n&#233;ration a surgi dont la jeunesse politique a &#233;t&#233; marqu&#233;e par la R&#233;volution d'Octobre ou les d&#233;buts de la IIIe Internationale. Pour cette g&#233;n&#233;ration, particuli&#232;rement en Russie, la IIe Internationale repr&#233;sente un ph&#233;nom&#232;ne assez p&#233;nible. La jeunesse r&#233;volutionnaire a toujours consid&#233;r&#233; les Mench&#233;viks et les S.R. [Social-r&#233;volutionnaires] comme des ennemis de classe, toujours de l'autre c&#244;t&#233; de la barricade, de la tranch&#233;e. Elle n'a pas v&#233;cu le moment historique d'un pass&#233; r&#233;cent, non seulement jusqu'&#224; la guerre imp&#233;rialiste, mais pendant cette m&#234;me guerre, alors qu'au sein m&#234;me de la IIe Internationale qui se courbait honteusement et sans honneur devant l'Imp&#233;rialisme, d&#233;butait le processus int&#233;rieur qui devait conduire au schisme et &#224; la cr&#233;ation de l'Internationale Communiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui monte une g&#233;n&#233;ration encore plus jeune qui, n'ayant pas l'exp&#233;rience de la guerre civile, ne peut concevoir le r&#244;le jou&#233; par les Mench&#233;viks et les &#171; S.R. &#187;. Ce n'est pas en vain que ces m&#234;mes Mench&#233;viks comptent sur la virginit&#233; politique des jeunes pour se redonner une vie nouvelle sous forme d'une organisation de la jeunesse. Ils pensent que les faits ont trac&#233; une croix d&#233;finitive sur le pass&#233;, et ils veulent obtenir une large audience aupr&#232;s des jeunes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est hors de doute que le slogan d'un &#171; Front uni de tous les travailleurs &#187; leur semble, en cette circonstance, devoir trouver une certaine r&#233;sonance. Si un Front uni est possible avec Scheidemann et Vandervelde, pourquoi pas avec Martov et Tchernov ? En quel sens est possible ce Front uni avec Scheidemann ? Et tout d'abord qui est Scheidemann ? Et qui est Vandervelde ? Les jeunes communistes &#8212; qui se heurt&#232;rent d'abord &#224; la IIe Internationale en la personne du social-r&#233;volutionnaire K&#233;rensky et du Mench&#233;vik Ts&#233;retelli, quand ceux-ci d&#233;sarm&#232;rent les prol&#233;taires de P&#233;tersbourg et mirent en prison des milliers de travailleurs les prenant soi-disant pour des espions allemands, ou plus tard, quand ces m&#234;mes Mench&#233;viks et S.R., en qualit&#233; d'organisateurs, d'orateurs, de terroristes, d'agitateurs, d'administrateurs et de ministres de Noullans, de Koltchak, de D&#233;nikine, d'Ioudenitch, de Miller, massacr&#232;rent les ouvriers et les paysans russes au nom et sous les drapeaux de l'Entente &#8212; ces jeunes communistes sont d&#233;j&#224; renseign&#233;s sur le compte des Partis cit&#233;s plus haut, mais ils les connaissent encore imparfaitement. Les chefs de la Social-d&#233;mocratie internationale, y compris nos &#171; S.R. &#187; et nos Mench&#233;viks, avaient jur&#233; au Congr&#232;s de B&#226;le, un an et demi &#224; peine avant la guerre mondiale, de r&#233;pliquer &#224; une ouverture des hostilit&#233;s par la r&#233;volution prol&#233;tarienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'opportuniste petit-bourgeois est capable de tous les retournements. Il joue tr&#232;s souvent avec les couleurs de la R&#233;volution, mais aux moments d&#233;cisifs de l'Histoire, il &#171; s'aplatit &#187;. Les repr&#233;sentants qualifi&#233;s de la jeune g&#233;n&#233;ration doivent conna&#238;tre le pass&#233; r&#233;cent. Il faut leur enseigner, le plus concr&#232;tement possible, par des tableaux expressifs de la vie politique, par des figures humaines, ce que fut la p&#233;riode pr&#233;paratoire &#224; la R&#233;volution d'Octobre et &#224; la naissance de la IIIe Internationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire de cette &#233;poque &#8212; nous pensons &#224; l'histoire des classes laborieuses et de leurs groupements politiques &#8212; n'a pas &#233;t&#233; encore &#233;crite et ne le sera pas de sit&#244;t. Il faut &#233;tudier ce pass&#233; tout r&#233;cent &#224; l'aide de mat&#233;riaux bruts, tels que souvenirs, documents, discours et articles. La compr&#233;hension de ces tranches du pass&#233; est d'autant plus facilit&#233;e que l'actualit&#233;, trop directement m&#234;me, d&#233;coule des &#233;v&#233;nements d'hier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce livre tend &#224; d&#233;montrer le propos que nous avons expos&#233; &#8212; bien que de fa&#231;on limit&#233;e &#8212; en offrant &#224; la jeunesse l'&#233;tude de ce pass&#233; tr&#232;s r&#233;cent. L'auteur a eu l'avantage, pendant la guerre en qualit&#233; d'&#233;migr&#233;, d'observateur et aussi de participant, de pouvoir p&#233;n&#233;trer au sein m&#234;me de plusieurs Partis socialistes europ&#233;ens et nord-am&#233;ricains. On trouvera ici, rassembl&#233;s, les fruits de ces travaux n&#233;s de cette participation et reli&#233;s au th&#232;me central : la Guerre et l'Internationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e de ce livre prit naissance d&#233;j&#224; au d&#233;but de l'ann&#233;e 1919. Mais je ne r&#233;ussis pas, jusqu'&#224; maintenant, &#224; r&#233;unir les &#233;l&#233;ments n&#233;cessaires &#224; la composition de cet ouvrage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais alors &#233;crit une introduction explicative. Celle-ci, &#233;crite en Mars 1920, est compl&#233;t&#233;e d&#233;finitivement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L.Trotsky&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moscou, 24 avril 1922&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Introduction&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce livre se trouvent rassembl&#233;s des documents se rapportant &#224; la lutte politique qui se d&#233;roula pendant la grande guerre imp&#233;rialiste. Tous ces &#233;v&#233;nements, ici expos&#233;s, sont loin de pr&#233;senter le m&#234;me int&#233;r&#234;t. J'ai r&#233;uni ces articles, ces pamphlets, ces esquisses caract&#233;ristiques comme des r&#233;percussions, parfois tr&#232;s fugitives, de cette grande &#233;poque, comme des tranches de la grande lutte qui ne cessa pas m&#234;me aux mois les plus sombres de la r&#233;action imp&#233;rialiste, et qui actuellement s'&#233;tend sur le monde entier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Autriche-Hongrie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La guerre me trouva &#224; Vienne. De l&#224; partit le signal de la premi&#232;re guerre mondiale, apr&#232;s le meurtre de l'archiduc par de jeunes terroristes serbes. La vie int&#233;rieure de cette nation, d&#233;j&#224; d&#233;chir&#233;e par des dissentiments internes qui la faisaient ressembler &#224; une gigantesque maison d'ali&#233;n&#233;s, prit un caract&#232;re plus aigu en 1914. L&#224; furent d&#233;truits les espoirs et tous les avantages acquis en 1906 gr&#226;ce &#224; la premi&#232;re r&#233;volution russe. Celle-ci avait d&#233;gag&#233; de fa&#231;on d&#233;cisive les contradictions de classe et rejet&#233; &#171; l'&#233;c&#339;urante &#187; lutte nationaliste, avec ses miasmes de chauvinisme. Apr&#232;s tout, chaque droit conquis, comme tout r&#233;gime d&#233;mocratique lui-m&#234;me, n'est pas en soi un rem&#232;de, mais met en lumi&#232;re les plaies de toute soci&#233;t&#233;. Pour assainir la vie politique il aurait fallu disposer d'un Parti r&#233;volutionnaire capable de rassembler les prol&#233;taires de toute nationalit&#233; et de s'opposer &#224; l'imp&#233;rialisme croissant. Mais ceci ne se produisit pas. L'acquisition du droit de vote co&#239;ncidait avec le reflux de la vague r&#233;volutionnaire russe et donnait un avantage d&#233;cisif aux &#233;l&#233;ments opportunistes du Socialisme en Autriche-Hongrie. La chasse aux mandats en un pays aux multiples nationalit&#233;s &#233;tait favorable &#224; l'&#233;closion d'un opportunisme provincial et nationaIiste. La Social-d&#233;mocratie &#171; r&#233;aliste &#187;, c'est-&#224;-dire r&#233;formatrice et sachant s'adapter, per&#231;a gr&#226;ce au chauvinisme, mais, ce faisant, accentua la chute du prol&#233;tariat. En cons&#233;quence, il r&#233;gnait, en Autriche-Hongrie, une atmosph&#232;re de profond d&#233;sespoir qui n'existait pas en Russie malgr&#233; le caract&#232;re incomparablement plus horrible du despotisme russe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La guerre s'av&#233;rait une issue &#224; l'impasse o&#249; se trouvait l'Imp&#233;rialisme austro-hongrois qui esp&#233;rait effectuer la soudure totale de la monarchie &#224; la flamme de l'incendie mondial. Il en &#233;tait de m&#234;me pour la petite-bourgeoisie chauvine qui, ayant &#224; supporter la concurrence du commerce international, cherchait son salut l&#224; o&#249; il est le moins possible de le trouver. M&#234;me remarque pour la Social-d&#233;mocratie austro-hongroise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son chef, prudent et &#233;vasif, opportuniste mais tacticien habile et perspicace dans les limites de l'opportunisme, Victor Adler, laissa compl&#232;tement tomber les r&#234;nes et c&#233;da la premi&#232;re place (&#224; moiti&#233; volontairement, &#224; moiti&#233; contre son gr&#233;) aux Austerlitz, Renner, Zeiss et autres bourgeois auxquels la IIe Internationale a permis, et permet encore, de s'intituler &#171; socialistes &#187;. Tous pouss&#232;rent un soupir de soulagement. Je me souviens, comment Hans Deutsch (actuellement, &#224; ce qu'il para&#238;t, ami du ministre de la Guerre) parlait ouvertement de l'in&#233;luctable guerre &#171; salvatrice &#187;, qui devait d&#233;finitivement lib&#233;rer l'Autriche du &#171; cauchemar &#187; serbe. La pourriture des cercles dirigeants sociaux-d&#233;mocrates se r&#233;v&#233;la subitement dans toute son horreur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le sentiment de honte pour le parti et d'aversion envers les &#171; faux marxistes &#187; &#8212; qui n'attendaient que le moment favorable pour trahir ouvertement &#8212;, ce sentiment avait encore, &#224; ce moment-l&#224;, gard&#233; toute sa fra&#238;cheur, et la d&#233;sillusion n'en &#233;tait que plus douloureuse ! Je me vis oblig&#233; de quitter Vienne o&#249; j'avais pass&#233; sept ans de ma vie d'&#233;migr&#233;. J'avais sign&#233; en arrivant (1907) l'engagement de rester dans les limites du territoire de la monarchie &#171; bis auf Widerruf &#187; (jusqu'&#224; la clause contradictoire), c'est-&#224;-dire jusqu'au moment o&#249; je serai mis dehors ! Ce qui, en principe, ne pouvait avoir lieu sans mon accord ! Escort&#233; par les policiers autrichiens, le groupe bigarr&#233; des ressortissants russes fut dirig&#233; vers la Suisse, le 3 ou le 4 ao&#251;t 1914 (nouveau style).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Suisse&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Suisse, nous avons commenc&#233; &#224; mesurer l'ampleur du krach qui allait se produire, frappant ainsi toute l'organisation socialiste internationale et, de suite, nous avons cherch&#233; quelles seraient les voies conduisant au salut. La petite nation neutre, resserr&#233;e entre trois des principaux bellig&#233;rants (un quatri&#232;me se pr&#233;parant seulement &#224; la lutte : l'Italie), &#233;tait devenue une ar&#232;ne politique o&#249; les marxistes russes, de temps &#224; autre, pouvaient avoir la vision des &#233;v&#233;nements qui se d&#233;roulaient. Quant &#224; moi, je sentis la n&#233;cessit&#233; de me rendre compte de ce qui se passait dans le monde. Cela me contraignit &#224; tenir un journal, c'est-&#224;-dire une forme de litt&#233;rature dont je n'avais jamais us&#233; jusqu'&#224; ce jour. Je ne renouvelai cette exp&#233;rience qu'une seule fois ensuite, dans une prison espagnole, apr&#232;s mon expulsion. Cependant, quand apr&#232;s deux ou trois semaines, les journaux socialistes allemands et fran&#231;ais re&#231;us &#224; Z&#252;rich donn&#232;rent un tableau clair de l'immense catastrophe politique et morale du Socialisme, la forme de mon journal changea. Il devint un pamphlet critique et politique. Le Marxisme ne pouvait pas se laisser aller au d&#233;couragement devant le visage terrifiant des &#233;v&#233;nements ! Qu'importent l'effondrement, la trahison et la d&#233;sertion politiques ! Le Marxisme devait d&#233;montrer que c'est seulement en vainquant politiquement et en rejetant les superstructures de la IIe Internationale, que le prol&#233;tariat pourrait se frayer un chemin jusqu'&#224; la voie du d&#233;veloppement r&#233;volutionnaire. Ce processus cruel, mais sauveur, ne pouvait qu'&#234;tre acc&#233;l&#233;r&#233; par les horreurs et la sauvagerie de la guerre. J'&#233;crivis une brochure La Guerre et l'Internationale, qui fut &#233;dit&#233;e &#224; Z&#252;rich en Novembre 1914 et qui, gr&#226;ce &#224; la collaboration de Fritz Platten, fut assez largement diffus&#233;e en Suisse, en Allemagne et en Autriche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Destin&#233;e aux pays de langue allemande et &#233;dit&#233;e en cette langue, la brochure attaquait en premi&#232;re ligne la Social-d&#233;mocratie allemande, Parti leader de la IIe Internationale. Evidemment... il &#233;tait soulign&#233; que... les Fran&#231;ais, ayant d&#233;capit&#233; leur roi, vivaient fort bien en R&#233;publique ! En analysant le servilisme m&#233;prisable de l'id&#233;ologie de guerre allemande, la brochure ne laisse aucun doute quant &#224; ce qui suit : &#224; savoir que, devant une nouvelle contradiction de l'Histoire, l'Imp&#233;rialisme et le Socialisme &#8212; en guerre avec leurs slogans, leurs programmes et leurs antagonismes &#8212; repr&#233;sentent tous deux une r&#233;action en armes qu'il faut &#233;craser et rejeter hors du chemin de l'Histoire. Etant donn&#233; la fa&#231;on dont elle avait &#233;t&#233; r&#233;dig&#233;e, la brochure re&#231;ut l'accueil qu'on pouvait en attendre de la part de la presse social-patriote. Je me souviens du leader des journalistes chauvins Heilemann, d&#233;clarant ouvertement que l'&#339;uvre &#233;tait d'un fou, mais cons&#233;quente avec elle-m&#234;me en sa propre folie. Il va de soi qu'il ne manquait pas de remarques pr&#233;tendant que ladite brochure &#233;tait inspir&#233;e par un patriotisme secret et qu'elle se r&#233;v&#233;lait une arme de la propagande des Alli&#233;s. Le tribunal allemand estima l'ouvrage irr&#233;v&#233;rencieux envers les Hohenzollern et condamna l'auteur, par contumace, &#224; quelques mois de prison. J'ignore totalement si la R&#233;publique de Ebert me tiendra compte de cette condamnation...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je re&#231;us une invitation du journal Kievckaia Mysl me demandant de me rendre en France au titre de correspondant de guerre. Pendant toute la p&#233;riode de mon s&#233;jour &#224; l'&#233;tranger, j'avais conserv&#233; des liens avec la r&#233;daction de ce journal. Il se signalait, dans les milieux r&#233;volutionnaires internationaux en g&#233;n&#233;ral et dans ceux de Kiev en particulier, pour son radicalisme non clairement avou&#233; avec une &#171; pointe &#187; de Marxisme. Comme &#171; l'Intelligentsia &#187; de Kiev se compose de propri&#233;taires terriens et qu'il s'y trouve peu d'industrie, la lutte des classes n'y atteint pas le degr&#233; constat&#233; &#224; P&#233;trograd ou dans les autres centres du mouvement ouvrier. La pression politique du Pouvoir, s'appuyant sur celle du nationalisme, obligeait l'opposition bourgeoise &#224; se parer de la nuance du radicalisme. Ceci explique la ligne de conduite suivie par la r&#233;daction qui, ne s'identifiant ni &#224; la Social-d&#233;mocratie, ni &#224; la classe ouvri&#232;re, faisait une large place &#224; des collaborateurs marxistes et leur permettait d'expliquer les &#233;v&#233;nements, en particulier ceux de l'&#233;tranger, d'apr&#232;s leur point de vue r&#233;volutionnaire. Pendant la guerre des Balkans, alors que la mentalit&#233; imp&#233;rialiste ne s'&#233;tait pas encore empar&#233;e des cercles de la petite bourgeoisie, j'eus l'occasion, dans les colonnes de ce m&#234;me journal, de mener une lutte ouverte contre les fourberies et les crimes des diplomates alli&#233;s dans les Balkans et aussi contre l'Imp&#233;rialisme &#171; n&#233;o-slave &#187;. Sur ce terrain, l'opposition des &#171; Kadets &#187; [Constitutionnels-d&#233;mocrates] avait conclu alliance avec la monarchie. J'acceptai la proposition d'autant plus volontiers qu'elle me donnait la possibilit&#233; de me glisser plus pr&#232;s de la vie politique fran&#231;aise en cette &#233;poque critique. Apr&#232;s quelques h&#233;sitations, le journal, c&#233;dant &#224; la pression de l'opinion bourgeoise et les instances de ses collaborateurs sociaux-patriotes, donna compl&#232;tement dans le patriotisme, s'effor&#231;ant de conserver tout juste &#171; une lueur d'honorabilit&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Paris&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[partie mise en ligne s&#233;par&#233;ment]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Goloss &#187; [La Voix] et &#171; Nach&#233; Slovo &#187; [Notre Parole] (1)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ces circonstances, deux &#233;migr&#233;s russes assez peu connus fond&#232;rent un modeste quotidien en langue russe. Cet organe avait &#224; r&#233;soudre le probl&#232;me suivant : renseigner les milliers de prol&#233;taires abandonn&#233;s par leur pays et en m&#234;me temps maintenir leur int&#233;r&#234;t sans cesse croissant envers les gigantesques &#233;v&#233;nements journaliers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le journal s'effor&#231;ait (c'&#233;tait d'ailleurs l&#224; son but) d'&#233;clairer lesdits &#233;v&#233;nements &#224; la lueur du socialisme international et de ne pas laisser s'&#233;teindre l'esprit de solidarit&#233; entre les peuples. Les noms de ces deux initiateurs, de ces deux organisateurs et travailleurs infatigables, acquirent par la suite une grande c&#233;l&#233;brit&#233; pendant la R&#233;volution. Antonov-Ovseenko, actuellement commandant en Ukraine et Manouilsky (Bezrabotny), membre de la d&#233;l&#233;gation sovi&#233;tique en Ukraine. Ils &#233;taient des publicistes sinc&#232;res, dou&#233;s de lyrisme, mais &#224; des degr&#233;s diff&#233;rents : Manouilsky &#233;tait plus analytique, le second plus path&#233;tique, mais tous deux &#233;taient ardemment d&#233;vou&#233;s &#224; leur t&#226;che. Manouilsky tomba malade, atteint de tuberculose pulmonaire et fut envoy&#233; en Suisse pour se soigner, et d'o&#249;, plus tard, il participa au mouvement. Le journal reposa alors enti&#232;rement sur les &#233;paules d'Antonov. Et ceci n'est pas uniquement une figure de rh&#233;torique : non seulement, il &#233;crivait des articles, tenait la chronique journali&#232;re sur la guerre, traduisait les t&#233;l&#233;grammes et effectuait les corrections, mais encore il emportait &#171; sur ses &#233;paules &#187; des ballots entiers des &#233;ditions fra&#238;chement imprim&#233;es. Ajoutez &#224; cela qu'il organisait des concerts, des spectacles, des soir&#233;es au b&#233;n&#233;fice du journal et acceptait toutes sortes de dons destin&#233;s &#224; une loterie. Le journal sortait avec des difficult&#233;s mat&#233;rielles et techniques sans cesse croissantes. Avant la sortie du premier num&#233;ro, il restait en caisse trente francs. Toute personne nantie d'un certain bon sens aurait pens&#233; qu'il &#233;tait impossible d'&#233;diter un journal r&#233;volutionnaire quotidien dans les conditions impos&#233;es par la guerre, par le chauvinisme enrag&#233; et la censure malveillante. Cette publication eut d'autant plus de m&#233;rite &#224; para&#238;tre, avec de courtes interruptions, qu'elle continua d'exister, sous une autre appellation, jusqu'&#224; la R&#233;volution russe, c'est-&#224;-dire pendant deux ans et demi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La guerre, apr&#232;s que les arm&#233;es allemandes eussent &#233;t&#233; contenues sur la Marne, devint de plus en plus cruelle et sans merci. Elle ne tenait compte ni de ses victimes ni des d&#233;penses &#233;normes qu'elle exigeait : des milliards ! Nach&#233; Slovo, lui, qui avait d&#233;clar&#233; la guerre au monstre imp&#233;rialiste, faisait &#233;tat dans sa comptabilit&#233; de sommes de dix francs ! Une fois par semaine au moins, il semblait que le journal ne pourrait survivre aux exigences financi&#232;res ! Aucune issue ! Et pourtant il s'en trouvait toujours une ! Les typographes se passaient de manger. Antonov portait des chaussures trou&#233;es ! et &#224; nouveau le miracle s'accomplissait ! le num&#233;ro suivant sortait. La principale ressource provenait des soir&#233;es organis&#233;es par le journal. Afin de nous couler, la Pr&#233;fecture interdit les concerts. Les dons augment&#232;rent ! La personnalit&#233; moscovite bien connue Chakhov, sympathisant &#224; &#034;l'id&#233;e&#034;, se trouvant justement &#224; Paris, nous envoya de fa&#231;on inattendue la somme de 1.100 F accompagn&#233;e d'un mot : &#034;contre l'arbitraire&#8221;. Il s'av&#233;ra qu'il s'&#233;tait inform&#233; de l'importance de la somme maxima rapport&#233;e par une soir&#233;e et il nous faisait un don &#233;gal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s mon arriv&#233;e &#224; Paris, je trouvai le journal en son second mois d'existence. Un des collaborateurs les plus actifs en cette premi&#232;re &#233;poque &#233;tait Martov, qui priva le journal de l'objectivit&#233; indispensable. Martov gardait l'espoir de faire revivre le Parti &#224; l'aide du social-patriotisme, alors que l'aile gauche &#233;tait convaincue de la faillite totale de la IIe Internationale et de la n&#233;cessit&#233; absolue de former l'Union combattante des socialistes r&#233;volutionnaires.. En d'autres termes, le journal &#233;tait, au d&#233;but, l'organe d'un bloc provisoire comprenant des membres de l'actuel centre gauche (Internationale II et 1/2 !) et des actuels communistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le bloc en arriva bient&#244;t &#224; une pol&#233;mique interne acharn&#233;e et ensuite &#224; une cassure totale. Peu apr&#232;s Zimmerwald, Martov rompit avec Nach&#233; Slovo.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Martov&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[partie mise en ligne s&#233;par&#233;ment]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pl&#233;khanov&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[partie mise en ligne s&#233;par&#233;ment]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;K. Kautsky&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[partie mise en ligne s&#233;par&#233;ment]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Nach&#233; Slovo &#187; et &#171; Sozial-Demokrat &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la lutte contre ses ennemis Nach&#233; Slovo se d&#233;barrassa d&#233;finitivement de ses collaborateurs douteux et assura l'&#233;quilibre d'une plate-forme politique qui ne tenait jusqu'ici que par compromis. Le 1er Mars 1916, la r&#233;daction exposa le programme suivant : Nach&#233; Slovo se donne comme objectif le r&#233;tablissement de l'Internationale dans le cadre de la lutte r&#233;volutionnaire du prol&#233;tariat de tous les pays contre la guerre et l'Imp&#233;rialisme et contre les principes du Capitalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le combat sans merci contre le Social-patriotisme, qui &#233;gare la conscience des travailleurs et paralyse leur volont&#233; r&#233;volutionnaire, est le principal but de l'action entreprise par Nach&#233; Slovo.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre groupe se rallie &#224; la r&#233;solution &#171; zimmerwaldienne &#187;, voyant en celle-ci une &#233;tape sur le chemin qui doit mener &#224; la cr&#233;ation d'une IIIe Internationale r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nach&#233; Slovo regarde comme une obligation de l'aile gauche des Internationalistes,
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; de condamner l'&#233;clectisme politique,
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; de fournir au prol&#233;tariat les explications n&#233;cessaires pour qu'il comprenne les conditions et le caract&#232;re de l'&#232;re historique o&#249; nous entrons,
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; de lui faire saisir l'importance de la tactique r&#233;volutionnaire qui souligne le changement d'une lutte jusqu'ici d&#233;fensive en une bataille offensive,
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; de lui montrer la voie d'un approfondissement et d'un &#233;largissement &#233;conomiques syst&#233;matiques amenant aux conflits entre la classe ouvri&#232;re et son gouvernement...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Tout ceci, sous le drapeau de &#171; la conqu&#234;te du pouvoir politique pour r&#233;aliser la r&#233;volution sociale &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nach&#233; Slovo se donne comme obligation, dans les cadres sociaux-d&#233;mocrates russes, d'&#233;purer ses rangs de tous les sociaux-patriotes qui portent en eux le caract&#232;re le plus antir&#233;volutionnaire et le plus d&#233;moralisant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nach&#233; Slovo r&#233;clame une totale rupture avec les &#233;tats-majors sociaux-patriotes et une lutte impitoyable contre eux. Etant donn&#233; l'influence de ces derniers sur les masses ouvri&#232;res, il est absolument n&#233;cessaire d'obtenir l'union de tous les Internationalistes russes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Gen&#232;ve, pendant la guerre, le journal Sozial-Demokrat sous la direction de L&#233;nine, sortit environ 33 num&#233;ros. Les diff&#233;rences de points de vue entre Nach&#233; Slovo et Sozial-Demokrat s'amenuisaient &#224; mesure que se creusait le foss&#233; entre les sociaux-patriotes et les sociaux-pacifistes. Le fait m&#234;me de la participation de Martov &#224; Nach&#233; Slovo &#8212; lequel Martov, oubliant son ex-glissement &#224; gauche, continuait &#224; d&#233;montrer que les Mench&#233;viks n'avaient pas &#233;volu&#233; sur le plan de l'Internationalisme &#8212; ne pouvait que brouiller les cartes. La critique de Sozial-Demokrat &#233;tait, sous ce rapport, irr&#233;prochablement juste et aida l'aile gauche &#224; d&#233;busquer Martov. En outre, elle donna au journal, apr&#232;s la Conf&#233;rence de Zimmerwald, une tournure plus pr&#233;cise et sans compromis. A la seconde Conf&#233;rence de Zimmerwald (Kienthal), la rupture entre le journal Nach&#233; Slovo et les internationalistes du type Martov devint un fait accompli. Martov se poussa &#224; nouveau vers la droite et marcha la main dans la main avec Axelrod, qui unissait francophilie et pacifisme, pla&#231;ant au-dessus de tout sa haine envers le bolchevisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait trois points de d&#233;saccord (et particuli&#232;rement quand la r&#233;daction passa entre les mains de &#171; l'aile gauche &#187;) entre les deux journaux. Ces trois points concernaient le d&#233;faitisme, le combat pour la paix et le caract&#232;re de la r&#233;volution grandissante en Russie. Nach&#233; Slovo refusait le d&#233;faitisme. Sozial-Demokrat d&#233;non&#231;ait le slogan &#171; la lutte pour la paix &#187; craignant que celui-ci ne cache des tendances pacifistes et lui opposait la guerre civile. Pour finir, Nach&#233; Slovo, pensait que l'objectif du Parti &#233;tait la prise du pouvoir au nom de la r&#233;volution socialiste. Sozial-Demokrat tenait pour la dictature &#171; d&#233;mocratique &#187; paysanne et ouvri&#232;re. La R&#233;volution de Mars balaya ces diff&#233;rences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ses colonnes, le journal Nach&#233; Slovo relevait toutes les nouvelles arrivant &#224; Paris ayant trait au r&#233;veil de l'esprit international parmi les mouvements ouvriers. Par l'interm&#233;diaire de ce journal, nous appelions les Internationalistes d'Angleterre, de Suisse, d'Italie, d'Am&#233;rique et m&#234;me d'Australie, d'o&#249; correspondait Artem (Sergueiev), maintenant d&#233;c&#233;d&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous nous jetions avec avidit&#233; sur tout ce qui pouvait &#233;voquer une id&#233;e r&#233;volutionnaire en Allemagne et nous creusions profond&#233;ment tous les documents publi&#233;s par l'opposition social-d&#233;mocrate allemande.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les collaborateurs de &#171; Nach&#233; Slovo &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi les travailleurs russes r&#233;sidant &#224; Paris, &#224; Londres et m&#234;me en Suisse, Nach&#233; Slovo comptait des amis d&#233;vou&#233;s et leur nombre allait sans cesse croissant. Beaucoup plus qu'un dixi&#232;me de ces personnes se consacr&#232;rent, par la suite, &#224; la cause de la r&#233;volution prol&#233;tarienne. L'&#233;tat-major litt&#233;raire du journal se composait de membres de diff&#233;rentes tendances :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On y comptait des bolch&#233;viks &#224; opinions conciliatrices, des purs bolch&#233;viks, des &#171; avant-gardistes &#187; et de futurs mench&#233;viks. Il est logique de donner la liste des principaux collaborateurs, apr&#232;s le d&#233;part de Martov et de ses amis : Angelica Balabanova, M. Bronsky, Vladimirov, Divilkovsky (Avdiev), Zalevsky, Kollonta&#239;, Lozovsky, Lounatcharsky, Manouilsky (Bezrabotny), Mechtcheriakov, Ovseenko-Antonov (Gallsky), Pokrovsky, Pavlovitch, Poliansky, Radek, Rappoport (Vanne), Riazanov (Boukvoied), Racovski, Rothstein, Sokolnikov, Sergu&#233;ev (Artem), Trotsky, Ouritsky (Boretsky), Tchoudnovsky, Tchitch&#233;rine (Ornatsky). Nos amis les plus proches parmi les &#233;trangers se nommaient Alfred Rosmer et Henriette Roland-Holst.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;G. I. Tchoudnovsky&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[partie mise en ligne s&#233;par&#233;ment]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le journal de Tchernov&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'existence de Goloss et ensuite de nach&#233; slovo, incita un groupe de sociaux-r&#233;volutionnaires, avec comme chef de file Tchernov, &#224; fonder un quotidien de tendance subjective. Parmi les membres de l'Intelligentsia populiste, l'&#233;pid&#233;mie patriotique s&#233;vissait incomparablement plus que dans les rangs marxistes. On aurait pu compter sur les doigts les socialistes-r&#233;volutionnai&#173;res-internationalistes. Leur internationalisme n'avait pas un caract&#232;re r&#233;volutionnaire, mais bien humanitaire et id&#233;aliste. En ce qui concerne le chef de ce parti, il remplissait sa fonction &#171; naturelle &#187;, ce qui signifie qu'il s'effor&#231;ait de prendre position sans oser le faire, d&#233;fendant &#224; sa mani&#232;re l'internationalisme en coop&#233;&#173;ration avec les sociaux-patriotes fran&#231;ais et comblait les lacunes et les trous de cette doctrine par le bla-bla-bla de ses &#233;crits et de ses discours. S'en prenant tout d'abord &#224; la Social-d&#233;mocratie allemande, &#224; la critique de laquelle il se pr&#233;parait depuis longtemps en empruntant des arguments ici et l&#224;, tant&#244;t chez Bernstein, tant&#244;t chez les syndicalistes, Tchernov, apr&#232;s une certaine p&#233;riode d'attente, d&#233;cida que la crise subie par la IIe Internationale signifiait la ruine totale de l'id&#233;ologie marxiste et qu'il fallait battre le fer quand il &#233;tait chaud. Il est &#233;vident qu'il ne d&#233;passa pas le niveau d'une argumentation ordinaire et d'un pathos soi-disant moralisateur. Jusque dans la boue du chauvinisme fran&#231;ais, il recherchait des arguments pour &#233;tayer sa grande d&#233;couverte : &#171; Marx et Engels &#233;taient les fondateurs du social-imp&#233;rialisme allemand. &#187; La crise ne survint qu'&#224; la suite du manque d'audience de la voix de Tchernov chez les dirigeants responsables de la IIe Internationale. Ce fameux pro&#173;ph&#232;te &#171; subjectiviste &#187; oublie simplement de nous expliquer pourquoi les 9/10 de ses partisans avec les blanquistes, les syn&#173;dicalistes et les anarchistes se trouv&#232;rent entra&#238;n&#233;s dans les remous du patriotisme. Pendant deux ou trois mois, il s'effor&#231;a, chaque jour, de d&#233;montrer qu'il avait des opinions se distinguant par leur haute teneur politique r&#233;volutionnaire. La censure fran&#173;&#231;aise le prit au mot et, apr&#232;s la fermeture de nos journaux, inter&#173;dit aussi le sien. Il se rendit &#224; Zimmerwald o&#249; il fit figure de provincial et finit par s'accrocher &#224; la gauche zimmerwaldienne (r&#233;sultat totalement impr&#233;visible non seulement pour la gauche, mais aussi pour la Conf&#233;rence et pour lui-m&#234;me). Il est &#233;vident que cela ne l'emp&#234;cha pas, d'&#234;tre le ministre de la guerre imp&#233;&#173;rialiste et, en des discours vides et ampoul&#233;s, de d&#233;fendre l'offensive de juin 1917 en coop&#233;ration avec les arm&#233;es de l'Entente imp&#233;rialiste. Les pires traits d'une intelligentsia oppor&#173;tuniste, malgr&#233; l'enrichissement qui lui fut donn&#233; par son exp&#233;&#173;rience parlementaire et journalistique, se retrouvent en la figure politique de Tchernov. L'ind&#233;chiffrable vague r&#233;volutionnaire projeta ce charlatan &#224; la pr&#233;sidence d'une assembl&#233;e, puis d'un seul coup le rejeta dans un oubli total.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s le choix et l'&#233;tude scrupuleuse de la documentation n&#233;cessaire &#224; notre publication, il s'av&#233;ra indispensable de la scinder en deux tomes. Dans le second livre, nous publierons des articles concernant les groupements politiques et la lutte int&#233;&#173;rieure au sein des principaux partis socialistes europ&#233;ens ; il en sera de m&#234;me pour les documents relatant deux mois de travail en Am&#233;rique, &#224; la veille de la r&#233;volution de mars.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons pris pour objectif de ne pas reproduire tous les articles de cette p&#233;riode de guerre, car leur publication aurait alourdi outre-mesure cet ouvrage. Nous avons &#233;cart&#233; ceux qui ne pr&#233;sentaient qu'un int&#233;r&#234;t secondaire, &#233;galement ceux contenant des redites. Il nous fallut aussi nous priver des articles trop malmen&#233;s par la censure fran&#231;aise. Et ces derniers sont plut&#244;t nombreux !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; les coupures effectu&#233;es par la censure, le sens de certains articles reste transparent et nous avons essay&#233; de les r&#233;tablir en leur int&#233;grit&#233;. D'une mani&#232;re g&#233;n&#233;rale il fut impossible d'&#233;chapper aux redites, une partie importante des articles ayant &#233;t&#233; &#233;crite pour un quotidien qui, par son essence m&#234;me, ne vit que de r&#233;p&#233;titions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la lueur d'une r&#233;vision attentive, nous avons pens&#233; que ces r&#233;p&#233;titions &#233;taient utiles en ce qui concerne les jeunes lecteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces derniers doivent s'impr&#233;gner jusqu'&#224; saturation de l'atmosph&#232;re r&#233;gnant &#224; l'&#233;poque de la guerre imp&#233;rialiste, &#233;poque r&#233;volue pour nous-m&#234;me et qui, pour toujours, creuse un foss&#233; sanglant entre le pass&#233; de l'humanit&#233; et son avenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L.TROTSKY&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moscou-Simbirsk, 18 mars 1919.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moscou, 24 avril 1922.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Note&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(1) Dans la deuxi&#232;me quinzaine de janvier, Goloss fut interdit par ordre du gouvernement fran&#231;ais, mais le 29, il reparaissait sous le titre Nach&#233; Slovo.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/guerre_et_revolution/lt_guerre_et_revolution.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/guerre_et_revolution/lt_guerre_et_revolution.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/guerre_et_revolution/guerre1.pdf&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/guerre_et_revolution/guerre1.pdf&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://classiques.uqac.ca/classiques/trotsky_leon/Guerre_et_revolution_vol_1/Guerre_et_revolution_vol_1_intro.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://classiques.uqac.ca/classiques/trotsky_leon/Guerre_et_revolution_vol_1/Guerre_et_revolution_vol_1_intro.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://classiques.uqac.ca/classiques/trotsky_leon/Guerre_et_revolution_vol_1/Guerre_et_revolution_vol_1.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://classiques.uqac.ca/classiques/trotsky_leon/Guerre_et_revolution_vol_1/Guerre_et_revolution_vol_1.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://classiques.uqac.ca/classiques/trotsky_leon/Guerre_et_revolution_vol_2/Guerre_et_revolution_vol_2_intro.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://classiques.uqac.ca/classiques/trotsky_leon/Guerre_et_revolution_vol_2/Guerre_et_revolution_vol_2_intro.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://classiques.uqac.ca/classiques/trotsky_leon/Guerre_et_revolution_vol_2/Guerre_et_revolution_vol_2.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://classiques.uqac.ca/classiques/trotsky_leon/Guerre_et_revolution_vol_2/Guerre_et_revolution_vol_2.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#233;on Trotsky&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Science militaire et litt&#233;rature : parler pour ne rien dire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout en publiant bon nombre d'utiles articles sp&#233;ciaux, la revue Affaires militaires ne r&#233;ussit pas &#224; trouver son &#233;quilibre intellectuel. Rien d'&#233;tonnant &#224; cela. Des &#233;v&#233;nements qui n'avaient pas &#233;t&#233; pr&#233;vus par les collaborateurs d'Affaires militaires se sont d&#233;roul&#233;s dans le monde entier et en particulier dans notre propre pays. Tout d'abord, ces collaborateurs furent nombreux &#224; penser qu'aucun sch&#233;ma n'&#233;tant applicable &#224; ces &#233;v&#233;nements, tout &#233;tait incompr&#233;hensible ; par cons&#233;quent, il valait mieux refuser tout crit&#232;re d'appr&#233;ciation et attendre patiemment de voir quelle serait l'issue de ce bouleversement. Mais au fur et &#224; mesure de l'&#233;coulement du temps, certaines caract&#233;ristiques de l'ordre commenc&#232;rent &#224; poindre de cet immense chaos que les collaborateurs d'Affaires militaires n'avaient absolument pas pr&#233;vus. L'intelligence humaine est g&#233;n&#233;ralement passive et assez paresseuse ; elle saisit plus facilement ce qu'elle conna&#238;t et qui n'exige pas de r&#233;flexions suppl&#233;mentaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce qui se passe actuellement. S'&#233;tant tout d'abord convaincus que leurs connaissances n'&#233;taient pas rejet&#233;es et reconnaissant ensuite dans la nouvelle organisation des traits qui leur &#233;taient familiers, maints sp&#233;cialistes militaires se d&#233;p&#234;ch&#232;rent d'en conclure qu'il n'y avait rien de nouveau sous le soleil et que par cons&#233;quent, les anciennes structures pouvaient encore tr&#232;s bien servir avec succ&#232;s. Mais il y a plus. Apr&#232;s avoir conclu que finalement, dans le domaine militaire aussi, tout finirait par retomber aux anciens usages, ils reprirent courage et d&#233;cid&#232;rent d'attendre beno&#238;tement la restauration. &#192; cette enseigne, quelques collaborateurs d'Affaires militaires s'empress&#232;rent de remettre sur le tapis leurs conceptions g&#233;n&#233;rales fortement poussi&#233;reuses &#8212; notamment &#224; propos de la place de la guerre et de l'arm&#233;e dans l'histoire de l'&#233;volution humaine. De toute &#233;vidence, ils se prennent pour des &#171; sp&#233;cialistes &#187; dans ce domaine aussi. Erreur fatale ! Un bon artilleur ou un intendant est loin d'&#234;tre toujours appel&#233; &#224; jouer les historiens philosophes.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; travers deux ou trois exemples, en voici la preuve. Dans son num&#233;ro 15-16, les Affaires militaires publient en bonne place un article du citoyen F.&#8239;Herschelman : &#171; La guerre sera-t-elle possible &#224; l'avenir ? &#187; &#192; commencer par le titre, tout est faux dans cet article. Quant au fond, l'auteur se demande si les guerres sont in&#233;vitables &#224; l'avenir et arrive &#224; la conclusion qu'elles le seront. Comme chacun sait, il existe une abondante litt&#233;rature &#224; ce sujet. Aujourd'hui, la question est pass&#233;e du domaine litt&#233;raire &#224; celui du combat intensif, prenant ouvertement dans tous les pays l'aspect d'une guerre civile. En Russie, le pouvoir est aux mains d'un parti politique dont le programme d&#233;finit avec pr&#233;cision et nettet&#233; les caract&#233;ristiques sociales et historiques des guerres pass&#233;es ou actuelles, et qui pr&#233;cise avec autant de clart&#233; que d'exactitude les conditions dans lesquelles les guerres deviendront non seulement inutiles, mais aussi impossibles. Personne ne demande au citoyen Herschelman d'adopter le point de vue communiste. Mais quand un sp&#233;cialiste militaire entreprend une analyse de la guerre dans une revue russe officieuse &#8211; en 1919, pas en 1914 ! &#8211; il semble qu'on serait en droit d'exiger que ledit sp&#233;cialiste connaisse au moins les rudiments du programme qui est la doctrine officielle du r&#233;gime et sur lequel repose toute notre politique int&#233;rieure et internationale. Il n'y fait m&#234;me pas allusion. Comme il est de tradition, l'auteur commence par le commencement, c'est-&#224;-dire qu'il d&#233;marre sur un postulat de la pire banalit&#233;, tir&#233; de la scholastique impuissance historique de Leer et stipulant que &#171; la lutte est l'apanage de tout ce qui vit &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fond&#233; sur l'interpr&#233;tation la plus large, voire illimit&#233;e, du mot &#171; lutte &#187;, cet aphorisme supprime en toute simplicit&#233; l'ensemble de l'histoire humaine en la dissolvant sans r&#233;sidu dans la biologie. Lorsque sans jouer sur les mots nous parlons de guerre, nous sous-entendons un affrontement syst&#233;matique de groupes humains organis&#233;s par l'&#201;tat et qui utilisent les moyens techniques dont ils disposent au nom de buts fix&#233;s par le pouvoir politique qui les repr&#233;sente. Il est absolument &#233;vident que rien de semblable n'existe en dehors de la soci&#233;t&#233; humaine. Si la lutte est propre &#224; tout ce qui vit, la guerre en revanche est un ph&#233;nom&#232;ne purement historique et humain. Celui qui ne s'en rend pas compte est encore tr&#232;s loin du seuil m&#234;me de la question.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jadis, les hommes se mangeaient entre eux. Dans certains pays, le cannibalisme s'est encore conserv&#233; jusqu'&#224; nos jours. Il est vrai que les Achantis ne publient pas de revues militaires, mais s'ils le faisaient, leurs th&#233;oriciens militaires &#233;criraient vraisemblablement : &#171; Esp&#233;rer que les gens renoncent au cannibalisme est vain, puisque la lutte est l'apanage de tout ce qui vit. &#187; Avec la permission du citoyen Herschelman, nous pourrions r&#233;pliquer au savant anthropophage qu'il ne s'agit pas pour l'instant de la lutte en g&#233;n&#233;ral, mais de l'une de ses formes singuli&#232;res, qui s'exprime en l'occurrence par l'homme &#224; l'aff&#251;t de son semblable. Manifestement, le cannibalisme n'a pas disparu sous l'effet de la persuasion, mais &#224; la suite des modifications de l'ordre social : en effet, lorsqu'il se r&#233;v&#233;la plus avantageux de transformer les prisonniers en esclaves, l'anthropophagie (cannibalisme) disparut. Et la lutte ? La lutte, eh bien, elle demeura. Cependant, pour le moment nous ne parlons pas de lutte, mais de cannibalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jadis, le m&#226;le se battait avec un autre m&#226;le pour une femelle. Les fianc&#233;s antiques &#171; enlevaient la fille de l'eau &#187;. Comme le citoyen Herschelman le sait sans doute, ce moyen n'a plus cours de nos jours, bien que la lutte soit l'apanage de tout ce qui vit. Les r&#232;glements de comptes dans les bois ou les cavernes ont &#233;t&#233; remplac&#233;s plus tard par des tournois de chevalerie en pr&#233;sence des dames. Cependant, tournois et duels appartiennent aujourd'hui au pass&#233; ou se sont dans l'ensemble transform&#233;s en vulgaire &#233;cho de mascarade des anciens heurts sanglants. Pour comprendre ce processus, il faut suivre de pr&#232;s l'&#233;volution de l'&#233;conomie, les relations entre hommes et femmes, les modifications fondamentales intervenues dans la vie familiale et tribale courante, l'apparition et l'&#233;volution des classes, le conditionnement historique des opinions et des pr&#233;jug&#233;s des chevaliers et de la noblesse, le r&#244;le du duel en tant qu'&#233;l&#233;ment de l'id&#233;ologie de classe, la disparition du fondement social des classes privil&#233;gi&#233;es, la transformation du duel en une survivance inutile, etc. Sur la base d'un aphorisme vide de sens &#8211; la lutte est l'apanage de tout ce qui vit &#8211; dans ce domaine comme dans tous les autres, on ne peut pas aller bien loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les tribus et les clans slaves se battaient entre eux. Du temps du f&#233;odalisme, les principaut&#233;s se battaient entre elles. Les tribus allemandes faisaient de m&#234;me, tout comme les principaut&#233;s f&#233;odales de la future France unifi&#233;e. Les luttes sanglantes entre f&#233;odaux, les guerres opposant entre elles les provinces ou les villes aux arm&#233;es de chevaliers &#233;taient &#224; l'ordre du jour non pas parce que &#171; la lutte est l'apanage de tout ce qui vit &#187;, mais parce qu'elles &#233;taient d&#233;termin&#233;es par certaines relations sociales de l'&#233;poque, et elles disparurent en m&#234;me temps que ces derni&#232;res. Les motifs qui poussaient les Moscovites &#224; se battre contre les habitants de Kiev, les Prussiens contre les Saxons, les Normands contre les Bourguignons &#233;taient &#224; l'&#233;poque aussi profonds et rigoureux que les causes qui se trouvaient &#224; l'origine de la derni&#232;re guerre entre Allemands et Anglais. Par cons&#233;quent, une fois encore, il ne s'agit pas d'une simple loi de la nature en tant que telle, mais de lois sp&#233;cifiques d&#233;finissant l'&#233;volution de la soci&#233;t&#233; humaine. Sans m&#234;me nous &#233;loigner du domaine le plus g&#233;n&#233;ral des consid&#233;rations historiques, permettez-moi de poser une question : si l'homme a d&#233;pass&#233; le stade de la guerre entre la Bourgogne et la Normandie, la Saxe et la Prusse, entre les principaut&#233;s de Kiev et de Moscou, pourquoi ne d&#233;passerait-il pas le stade des affrontements entre l'Angleterre et l'Allemagne, la Russie et le Japon ? De toute &#233;vidence, la lutte dans le sens le plus large du mot demeurera ; toutefois, la guerre &#8211; qui n'est qu'une forme particuli&#232;re de cette lutte &#8211; n'est apparue qu'&#224; l'&#233;poque o&#249; l'homme commen&#231;a &#224; b&#226;tir sa soci&#233;t&#233; et &#224; utiliser des armes. Cette forme singuli&#232;re de lutte &#8211; la guerre &#8211; a suivi le cours des modifications de la soci&#233;t&#233; humaine et, dans certaines circonstances historiques, elle peut compl&#232;tement dispara&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans leur morcellement, les guerres f&#233;odales &#233;taient essentiellement dues &#224; l'isolement de l'&#233;conomie moyen&#226;geuse. Chaque r&#233;gion consid&#233;rait sa voisine comme un monde repli&#233; sur lui-m&#234;me duquel on pouvait tirer profit. Dans leurs nids d'aigle, les chevaliers observaient d'un &#339;il rapace l'enrichissement des villes qui se d&#233;veloppaient. L'&#233;volution ult&#233;rieure a unifi&#233; les provinces et les r&#233;gions en un tout. &#192; la suite d'une lutte interne et externe impitoyable, la France unifi&#233;e, l'Italie unifi&#233;e et l'Allemagne unifi&#233;e se d&#233;velopp&#232;rent sur cette nouvelle base &#233;conomique. L'unit&#233; &#233;conomique ayant ainsi transform&#233; de grands pays en un organisme &#233;conomique unique, les guerres devinrent impossibles dans les limites de cette nouvelle formation historique &#233;largie : la nation et l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, l'&#233;volution des relations &#233;conomiques n'en resta pas l&#224;. L'industrie avait depuis longtemps d&#233;pass&#233; son cadre national et avait li&#233; le monde entier par les cha&#238;nes de l'interd&#233;pendance. Ce n'est pas seulement la Bourgogne ou la Normandie, la Saxe ou la Prusse, Moscou ou Kiev, mais la France, l'Allemagne et la Russie qui ont cess&#233; depuis longtemps d'&#234;tre des mondes se suffisant &#224; eux-m&#234;mes pour devenir des parties d&#233;pendantes de l'&#233;conomie mondiale. Nous ne le sentons que trop bien aujourd'hui, en p&#233;riode de blocus militaire, quand nous ne recevons plus les produits industriels allemands ou anglais qui nous sont indispensables. D'autre part, les ouvriers allemands ou anglais ressentent eux aussi cette rupture m&#233;canique d'un tout &#233;conomique, puisqu'ils ne re&#231;oivent plus ni le bl&#233; du Don, ni le beurre sib&#233;rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les fondements de l'&#233;conomie sont devenus mondiaux. La perception des b&#233;n&#233;fices &#8212; c'est-&#224;-dire le droit d'&#233;cr&#233;mer l'&#233;conomie mondiale &#8212; n'en est pas moins demeur&#233;e aux mains des classes bourgeoises de certaines nations. S'il faut donc chercher les racines des guerres actuelles dans la &#171; nature &#187;, ce n'est pas dans la nature biologique ni m&#234;me dans la nature humaine en g&#233;n&#233;ral qu'on doit les qu&#233;rir, mais dans la &#171; nature &#187; sociale de la bourgeoisie qui naquit, puis se d&#233;veloppa en tant que classe exploitante, usurpatrice, dirigeante, profiteuse et ravageuse, en contraignant les masses laborieuses &#224; guerroyer au nom de ses objectifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;troitement li&#233;e en un tout, l'&#233;conomie mondiale cr&#233;e des sources inou&#239;es d'enrichissement et de puissance. La bourgeoisie de chaque nation voudrait &#234;tre la seule &#224; b&#233;n&#233;ficier de ces sources, d&#233;sorganisant par la m&#234;me occasion l'&#233;conomie mondiale, comme le firent les f&#233;odaux &#224; l'&#233;poque de transition vers un nouveau r&#233;gime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une classe destin&#233;e &#224; semer toujours davantage de d&#233;sordre dans l'&#233;conomie ne peut se maintenir longtemps au pouvoir. C'est pourquoi la bourgeoisie elle-m&#234;me se sent contrainte de chercher une issue en cr&#233;ant &#171; la Soci&#233;t&#233; des Nations &#187;. L'id&#233;e de Wilson est de r&#233;viser l'&#233;conomie mondiale unifi&#233;e en cr&#233;ant une esp&#232;ce de soci&#233;t&#233; de brigandage par actions, afin que les profits soient r&#233;partis entre les capitalistes de tous les pays sans qu'ils se battent entre eux. Manifestement, Wilson entend garder la majorit&#233; des actions pour ses propres boursiers de New York ou de Chicago, ce dont ne veulent pas entendre parler les bandits de Londres, Paris, Tokyo et autres.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est dans cet affrontement des app&#233;tits bourgeois que g&#238;t la difficult&#233; des gouvernements bourgeois de trouver une solution au probl&#232;me de la &#171; Soci&#233;t&#233; des Nations &#187;. On peut n&#233;anmoins assurer qu'apr&#232;s l'exp&#233;rience de la guerre actuelle, les milieux capitalistes des pays les plus importants auraient cr&#233;&#233; les conditions d'une exploitation plus ou moins centralis&#233;e et unifi&#233;e du monde entier sans recourir &#224; la guerre, de la m&#234;me fa&#231;on que la bourgeoisie avait liquid&#233; les guerres f&#233;odales dans les limites du territoire national. La bourgeoisie aurait pu mener cette nouvelle t&#226;che &#224; bien si la classe ouvri&#232;re ne s'&#233;tait pas retourn&#233;e contre elle, tout comme en son temps elle-m&#234;me s'&#233;tait oppos&#233;e aux forces f&#233;odales. La guerre civile qui s'est termin&#233;e en Russie par la victoire du prol&#233;tariat aura une fin semblable dans tous les autres pays ; cette guerre m&#232;ne &#224; la conclusion suivante : le prol&#233;tariat prend en mains la solution du probl&#232;me qui se pose aujourd'hui &#224; l'humanit&#233; &#8212; probl&#232;me de vie ou de mort, &#224; savoir la transformation de toute la surface terrestre, de ses richesses naturelles et de tout ce qui a &#233;t&#233; cr&#233;&#233; par le travail de l'homme en une &#233;conomie mondiale, mieux syst&#233;matis&#233;e en fonction d'une seule et m&#234;me pens&#233;e, et o&#249; la r&#233;partition des biens se fait comme dans une grande coop&#233;rative.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le citoyen Herschelman n'a sans doute aucune id&#233;e de tout cela. Il a d&#233;couvert un quelconque opuscule d'un certain professeur Danievski, intitul&#233; Le syst&#232;me de l'&#233;quilibre politique, du l&#233;gitimisme et des commencements de la nation, et, en s'appuyant sur quelques conclusions rachitiques du juriste officiel, en conclut &#224; l'in&#233;luctabilit&#233; des guerres jusqu'&#224; l'ach&#232;vement des si&#232;cles. Dans les colonnes de la revue de l'Arm&#233;e Rouge ouvri&#232;re et paysanne &#8211; en mai 1919 ! &#8211; l'&#233;ditorial expose gravement que le d&#233;but de... la l&#233;gitimit&#233; ne pr&#233;serve pas de la guerre ! La l&#233;gitimit&#233;, c'est la reconnaissance de l'immuabilit&#233; de toute la saloperie monarchiste, de classes et de castes qui s'est accumul&#233;e sur cette terre. Chercher &#224; prouver que la reconnaissance des droits &#233;ternels du pouvoir des Hohenzollern ou des Romanov, ou encore des usuriers parisiens, ne pr&#233;serve pas des guerres, cela signifie simplement parler pour ne rien dire. C'est aussi valable pour la th&#233;orie du soi-disant &#171; &#233;quilibre politique &#187;. Personne n'a mieux d&#233;montr&#233; la fausset&#233; et l'inanit&#233; de cette th&#233;orie que le marxisme (communisme). La tricherie diplomatique de &#171; l'&#233;quilibre &#187; n'&#233;tait que la fa&#231;ade d'une comp&#233;tition diabolique des engins militaires d'une part et de l'autre &#8211; des aspirations de l'Angleterre &#224; affaiblir la France et l'Allemagne, de l'Allemagne &#224; affaiblir la France, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux locomotives ont &#233;t&#233; lanc&#233;es l'une contre l'autre sur la m&#234;me voie, voil&#224; la signification de la th&#233;orie du monde arm&#233; par &#171; l'&#233;quilibre europ&#233;en &#187;, une th&#233;orie dont les marxistes ont d&#233;montr&#233; la fausset&#233; bien avant qu'elle ne s'&#233;croul&#226;t dans le sang et la boue. Seuls les songe-creux petits-bourgeois et les charlatans bourgeois peuvent parler du principe national comme fondement de la paix &#233;ternelle. Lorsque le d&#233;veloppement de l'industrie exigea la transformation de la province en une unit&#233; nationale beaucoup plus vaste, les guerres furent men&#233;es sous la banni&#232;re nationale. Les guerres contemporaines ne supposent pas le principe national. Il ne s'agit d&#233;j&#224; plus des guerres civiles. Koltchak vend la Sib&#233;rie &#224; l'Am&#233;rique, D&#233;nikine est pr&#234;t &#224; inf&#233;oder les trois quarts du peuple russe &#224; l'Angleterre et &#224; la France pourvu qu'on le laisse continuer de piller &#224; son aise le dernier quart. Le principe national ne joue m&#234;me plus de r&#244;le dans les guerres internationales. L'Angleterre et la France se partagent les colonies allemandes, et &#233;cart&#232;lent l'Asie. L'Am&#233;rique fourre son nez dans les affaires europ&#233;ennes, tandis que l'Italie s'adjuge des Slaves. &#192; moiti&#233; &#233;touff&#233;e, la Serbie trouve encore le moyen d'&#233;trangler les Bulgares. Dans le meilleur des cas, le principe national n'est qu'un pr&#233;texte. Il s'agit en fait de souverainet&#233; mondiale, c'est-&#224;-dire de la domination &#233;conomique du monde entier. Apr&#232;s une critique superficielle de la l&#233;gitimit&#233;, de la th&#233;orie de l'&#233;quilibre politique et du principe national, le citoyen Herschelman ne mentionne m&#234;me pas le probl&#232;me de l'issue de la guerre. Et pourtant, cette issue se d&#233;cide actuellement sur le terrain. Apr&#232;s avoir chass&#233; la bourgeoisie du gouvernail national et pris les r&#234;nes du pouvoir, la classe ouvri&#232;re pr&#233;pare la cr&#233;ation de la R&#233;publique f&#233;d&#233;rative sovi&#233;tique europ&#233;enne et mondiale qui reposera sur une &#233;conomie mondiale unifi&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La guerre a &#233;t&#233; et demeurera une forme arm&#233;e de l'exploitation ou de la lutte contre l'exploitation. La domination f&#233;d&#233;rative du prol&#233;tariat en tant que transition vers une Commune mondiale signifie la suppression de l'exploitation de l'homme par l'homme et donc la liquidation des affrontements arm&#233;s. La guerre dispara&#238;tra comme le cannibalisme. La lutte, elle, continuera, mais ce sera la lutte collective de l'humanit&#233; contre les forces ennemies de la nature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10 juillet 1919, Voronej-Kolodezna&#238;a&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Affaires militaires n&#176; 23-24&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Gorter et la r&#233;volution russe</title>
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		<dc:date>2026-08-09T22:03:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Russie</dc:subject>
		<dc:subject>1917-1919</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;volution</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Gorter et la r&#233;volution russe &lt;br class='autobr' /&gt;
Avertissement : Gorter, po&#232;te n&#233;o-romantique hollandais &#233;tait aussi un militant de la gauche communiste germano-hollandaise. Il s'est oppos&#233; aux choix politiques de la r&#233;volution russe et a pol&#233;miqu&#233; avec L&#233;nine et Trotsky. Nous ne partageons pas ses points de vue mais, pour &#234;tre discut&#233;s, ils doivent &#234;tre connus. &lt;br class='autobr' /&gt;
Trotsky et Gorter &lt;br class='autobr' /&gt;
https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1920/11/201124.htm &lt;br class='autobr' /&gt;
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5746 (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique30" rel="directory"&gt;4&#232;me chapitre : R&#233;volutions prol&#233;tariennes jusqu'&#224; la deuxi&#232;me guerre mondiale&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot25" rel="tag"&gt;Russie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot39" rel="tag"&gt;1917-1919&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot45" rel="tag"&gt;R&#233;volution&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Gorter et la r&#233;volution russe&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Avertissement : Gorter, po&#232;te n&#233;o-romantique hollandais &#233;tait aussi un militant de la gauche communiste germano-hollandaise. Il s'est oppos&#233; aux choix politiques de la r&#233;volution russe et a pol&#233;miqu&#233; avec L&#233;nine et Trotsky. Nous ne partageons pas ses points de vue mais, pour &#234;tre discut&#233;s, ils doivent &#234;tre connus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trotsky et Gorter&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1920/11/201124.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1920/11/201124.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5746&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5746&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gorter et L&#233;nine&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1920/04/g5.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1920/04/g5.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1920/04/gauchisme.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1920/04/gauchisme.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/gorter/works/1920/00/gorter_19200000_1.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/gorter/works/1920/00/gorter_19200000_1.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www-marxists-org.translate.goog/archive/gorter/1921/march-action.htm?_x_tr_sl=en&amp;_x_tr_tl=fr&amp;_x_tr_hl=fr&amp;_x_tr_pto=sc&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www-marxists-org.translate.goog/archive/gorter/1921/march-action.htm?_x_tr_sl=en&amp;_x_tr_tl=fr&amp;_x_tr_hl=fr&amp;_x_tr_pto=sc&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www-marxists-org.translate.goog/nederlands/gorter/1921/1921internationale.htm?_x_tr_sl=nl&amp;_x_tr_tl=fr&amp;_x_tr_hl=fr&amp;_x_tr_pto=sc&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www-marxists-org.translate.goog/nederlands/gorter/1921/1921internationale.htm?_x_tr_sl=nl&amp;_x_tr_tl=fr&amp;_x_tr_hl=fr&amp;_x_tr_pto=sc&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1921/08/vil19210814.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1921/08/vil19210814.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gorter et le KAPD&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/general/bock/1969/Bock7.pdf&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/general/bock/1969/Bock7.pdf&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gorter&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://bataillesocialiste.wordpress.com/gorter-1864-1927/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://bataillesocialiste.wordpress.com/gorter-1864-1927/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://fr.internationalism.org/rinte45/gh.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://fr.internationalism.org/rinte45/gh.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;file :///C :/Users/HP/Downloads/_book_9789004325937_B9789004325937_007-preview.pdf&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;fense du point de vue de Gorter par la gauche communiste&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.left-dis.nl/f/brichg.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://www.left-dis.nl/f/brichg.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.left-dis.nl/f/gch/5.pdf&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://www.left-dis.nl/f/gch/5.pdf&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Une des questions fondamentales de la r&#233;volution</title>
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		<dc:date>2026-08-03T22:05:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>L&#233;nine</dc:subject>
		<dc:subject>1917-1919</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;volution</dc:subject>
		<dc:subject>Gilets jaunes, auto-organisation, comit&#233;s de gr&#232;ve, conseils ouvriers, assembl&#233;e interprofessionnelle, soviet</dc:subject>

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&lt;p&gt;L&#233;nine &lt;br class='autobr' /&gt;
Une des questions fondamentales de la r&#233;volution &lt;br class='autobr' /&gt; 14 septembre 1917 &lt;br class='autobr' /&gt;
La question du pouvoir est certainement la question la plus importante de toute r&#233;volution. Quelle classe d&#233;tient le pouvoir ? Tel est le fond du probl&#232;me. Et quand le Di&#233;lo Naroda, organe du principal parti gouvernemental en Russie, d&#233;plorait r&#233;cemment (dans son n&#176; 147) que les discussions sur le pouvoir fassent oublier la question de l'Assembl&#233;e constituante et celle du bl&#233;, il aurait fallu r&#233;pondre aux (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot300" rel="tag"&gt;Gilets jaunes, auto-organisation, comit&#233;s de gr&#232;ve, conseils ouvriers, assembl&#233;e interprofessionnelle, soviet&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L&#233;nine
&lt;p&gt;Une des questions fondamentales de la r&#233;volution&lt;/p&gt;
&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; 14 septembre 1917&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question du pouvoir est certainement la question la plus importante de toute r&#233;volution. Quelle classe d&#233;tient le pouvoir ? Tel est le fond du probl&#232;me. Et quand le Di&#233;lo Naroda, organe du principal parti gouvernemental en Russie, d&#233;plorait r&#233;cemment (dans son n&#176; 147) que les discussions sur le pouvoir fassent oublier la question de l'Assembl&#233;e constituante et celle du bl&#233;, il aurait fallu r&#233;pondre aux socialistes-r&#233;volutionnaires : Ne vous en prenez qu'&#224; vous-m&#234;mes. Ce sont les h&#233;sitations, l'irr&#233;solution de votre parti qui ont le plus contribu&#233; &#224; prolonger le &#171; chass&#233;-crois&#233; minist&#233;riel &#187; et &#224; faire reculer sans cesse la convocation de l'Assembl&#233;e constituante, qui ont permis aux capitalistes de saboter les mesures adopt&#233;es ou envisag&#233;es concernant le monopole du bl&#233; et l'approvisionnement du pays en bl&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question du pouvoir ne saurait &#234;tre ni &#233;lud&#233;e, ni rel&#233;gu&#233;e &#224; l'arri&#232;re-plan, car c'est la question fondamentale, celle qui d&#233;termine tout le d&#233;veloppement de la r&#233;volution, sa politique ext&#233;rieure et int&#233;rieure. Que notre r&#233;volution ait &#171; perdu &#187; six mois en h&#233;sitations au sujet de l'organisation du pouvoir, c'est l&#224; un fait incontestable, dont la cause r&#233;side dans la politique h&#233;sitante des socialistes-r&#233;volutionnaires et des mencheviks. Et la politique de ces partis a &#233;t&#233; elle-m&#234;me d&#233;termin&#233;e, en d&#233;finitive, par la situation sociale de la petite bourgeoisie, par son instabilit&#233; &#233;conomique dans la lutte entre le Capital et le Travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toute la question, maintenant, est de savoir si, oui ou non, la d&#233;mocratie petite-bourgeoise a appris quelque chose durant ces six mois si importants, si riches en &#233;v&#233;nements. Si c'est non, la r&#233;volution est perdue, et seule une insurrection victorieuse du prol&#233;tariat pourra la sauver. Si c'est oui, il faut commencer par cr&#233;er imm&#233;diatement un pouvoir stable et ferme. Pendant une r&#233;volution populaire, c'est-&#224;-dire une r&#233;volution qui a appel&#233; &#224; la vie les masses, la majorit&#233; des ouvriers et des paysans, seul un pouvoir s'appuyant ouvertement et sans r&#233;serve sur la majorit&#233; de la population peut &#234;tre stable. Jusqu'&#224; pr&#233;sent, le pouvoir d'Etat, en Russie, reste en r&#233;alit&#233; aux mains de la bourgeoisie, qui n'est tenue qu'&#224; faire des concessions partielles (qu'elle commence &#224; reprendre d&#232;s le lendemain), &#224; distribuer des promesses (qu'elle n'a pas l'intention de tenir), &#224; rechercher les moyens de masquer sa domination (pour berner le peuple par les apparences d'une &#171; coalition loyale &#187;), etc., etc. En paroles, nous avons un gouvernement populaire, d&#233;mocratique, r&#233;volutionnaire ; en r&#233;alit&#233;, il s'agit d'un gouvernement antipopulaire, anti&#173;d&#233;mocratique, contre-r&#233;volutionnaire, bourgeois : telle est la contradiction fondamentale qui a dur&#233; jusqu'&#224; pr&#233;sent et a &#233;t&#233; &#224; l'origine de l'instabilit&#233; et des h&#233;sitations du pouvoir, de ce &#171; chass&#233;-crois&#233; minist&#233;riel &#187; auquel se sont livr&#233;s, avec un z&#232;le si d&#233;sastreux (pour le peuple), MM. les socialistes-r&#233;volutionnaires et les mencheviks.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ou la dissolution des Soviets et leur mort sans gloire, ou tout le pouvoir aux Soviets &#187;, ai-je dit au congr&#232;s des Soviets de Russie au d&#233;but de juin 1917 [1] et l'histoire des mois de juillet et d'ao&#251;t a pleinement confirm&#233; ces paroles. Seul le pouvoir des Soviets peut &#234;tre stable et s'appuyer ouvertement sur la majorit&#233; du peuple, en d&#233;pit des mensonges des valets de la bourgeoisie : Potressov, Pl&#233;khanov et autres, qui qualifient d'&#233;largissement de la base du pouvoir la remise en fait de ce pouvoir &#224; une minorit&#233; infime de la population, &#224; la bourgeoisie, aux exploiteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Seul le pouvoir des Soviets pourrait &#234;tre stable ; seul il ne pourrait &#234;tre renvers&#233;, m&#234;me aux heures les plus agit&#233;es de la plus orageuse des r&#233;volutions ; seul ce pouvoir pourrait assurer le d&#233;veloppement large et continu de la r&#233;volution, la lutte pacifique des partis au sein des Soviets. Tant que ce pouvoir n'aura pas &#233;t&#233; constitu&#233;, ce ne seront qu'irr&#233;solution, instabilit&#233;, h&#233;sitations, &#171; crises du pouvoir &#187;, com&#233;dies de chass&#233;-crois&#233; minist&#233;riel sans issue, explosions &#224; droite et gauche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le mot d'ordre : &#171; Le pouvoir aux Soviets &#187; est tr&#232;s fr&#233;quemment, sinon dans la plupart des cas, compris de fa&#231;on absolument fausse, dans le sens de &#171; minist&#232;re form&#233; par les partis qui ont la majorit&#233; dans les Soviets &#187; ; et c'est sur cette opinion profond&#233;ment erron&#233;e que nous voudrions nous arr&#234;ter plus en d&#233;tail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un &#171; minist&#232;re form&#233; par les partis qui ont la majorit&#233; dans les Soviets &#187;, cela veut dire des changements de personnes dans la composition du cabinet, tout l'ancien appareil gouvernemental demeurant intangible, appareil fonci&#232;rement bureaucratique, fonci&#232;rement ; antid&#233;mocratique, incapable de r&#233;aliser aucune r&#233;forme s&#233;rieuse, m&#234;me celles qui figurent au programme des socialistes-r&#233;volutionnaires et des mencheviks.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le pouvoir aux Soviets &#187;, cela signifie une refonte radicale de tout l'ancien appareil d'Etat, appareil bureaucratique qui entrave toute initiative d&#233;mocratique ; la suppression de cet appareil et son remplacement par un appareil nouveau, populaire, authentiquement d&#233;mocratique, celui des Soviets, c'est-&#224;-dire de la majorit&#233; organis&#233;e et arm&#233;e du peuple, des ouvriers, des soldats et des paysans ; la facult&#233; donn&#233;e &#224; la majorit&#233; du peuple de faire preuve d'initiative et d'ind&#233;pendance non seulement pour l'&#233;lection des d&#233;put&#233;s, mais encore dans l'administration de l'Etat, dans l'application de r&#233;formes et de transformations sociales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rappelons, pour rendre cette diff&#233;rence encore plus &#233;vidente et plus sensible, l'aveu pr&#233;cieux qu'a fait r&#233;cemment le Di&#233;lo Naroda, organe d'un parti gouvernemental, le parti socialiste-r&#233;volutionnaire. M&#234;me dans les minist&#232;res qui ont &#233;t&#233; confi&#233;s &#224; des ministres socialistes - &#233;crivait ce journal lors de la fameuse coalition avec les cadets, quand les mencheviks et les socialistes-r&#233;volutionnaires d&#233;tenaient des portefeuilles - m&#234;me dans ces minist&#232;res, tout l'ancien appareil de direction est rest&#233; en place et entrave tout le travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est bien compr&#233;hensible. Toute l'histoire des pays de parlementarisme bourgeois et aussi, dans une large mesure, des pays bourgeois constitutionnels, montre que les changements de ministres ont fort peu d'importance, tout le travail r&#233;el d'administration &#233;tant confi&#233; &#224; une immense arm&#233;e de fonctionnaires. Or, cette arm&#233;e est profond&#233;ment imbue d'un esprit antid&#233;mocratique, rattach&#233;e par des milliers et des millions de liens aux grands propri&#233;taires fonciers et &#224; la bourgeoisie dont elle d&#233;pend de toutes les mani&#232;res. Cette arm&#233;e baigne dans une atmosph&#232;re de rapports bourgeois, qui est la seule qu'elle respire ; momifi&#233;e, encro&#251;t&#233;e, fig&#233;e, elle n'a pas la force de s'arracher &#224; cette ambiance ; elle ne peut changer sa fa&#231;on de penser, de sentir et d'agir. Elle est encha&#238;n&#233;e par un syst&#232;me de hi&#233;rarchie, par certains privil&#232;ges attach&#233;s au &#171; service de l'Etat &#187; ; quant &#224; ses cadres sup&#233;rieurs, ils sont compl&#232;tement asservis, par l'interm&#233;diaire des actions et des banques, au capital financier dont ils sont eux-m&#234;mes, dans une certaine mesure, les agents, dont ils d&#233;fendent les int&#233;r&#234;ts et propagent l'influence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tenter d'effectuer, au moyen de cet appareil d'Etat, des r&#233;formes telles que l'abolition sans indemnit&#233; de la grande propri&#233;t&#233; fonci&#232;re ou le monopole des c&#233;r&#233;ales, etc., c'est s'illusionner au plus haut point, c'est se tromper soi-m&#234;me et tromper le peuple. Cet appareil peut servir une bourgeoisie r&#233;publicaine en instituant une r&#233;publique qui est une &#171; monarchie sans monarque &#187;, comme la IIIe R&#233;publique en France, mais il est absolument incapable d'appliquer des r&#233;formes, ne disons pas abolissant, mais m&#234;me rognant ou limitant effectivement les droits du capital, les droits de la &#171; sacro-sainte propri&#233;t&#233; priv&#233;e &#187;. Ceci explique que dans tous les minist&#232;res de &#171; coalition &#187; auxquels participent des &#171; socialistes &#187;, ces derniers ne sont en fait qu'un vain ornement ou servent au gouvernement bourgeois de paravent, de paratonnerre contre l'indignation populaire, sont un moyen de duper les masses &#224; l'aide de ce gouvernement, m&#234;me si certains d'entre eux sont d'une absolue bonne foi. C'est ce qui s'est pass&#233; avec Louis Blanc en 1848 ; c'est ce qui s'est pass&#233; depuis des dizaines de fois avec les minist&#232;res &#224; participation socialiste en Angleterre et en France ; c'est ce qui s'est pass&#233; avec Tchernov et Ts&#233;r&#233;teli en 1917, et ce qui se passera tant que durera le r&#233;gime bourgeois et que subsistera intact le vieil appareil d'Etat bourgeois bureaucratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, un des grands m&#233;rites des Soviets des d&#233;put&#233;s ouvriers, soldats et paysans, c'est qu'ils repr&#233;sentent un nouveau type de l'appareil d'Etat, infiniment sup&#233;rieur, incomparablement plus d&#233;mocratique. Les socialistes-r&#233;volutionnaires et les mencheviks ont fait le possible et l'impossible pour transformer les Soviets (surtout celui de Petrograd et le Soviet de Russie, c'est-&#224;-dire le Comit&#233; ex&#233;cutif central) en de purs moulins &#224; paroles, occup&#233;s, sous couleur de &#171; contr&#244;le &#187;, &#224; voter des r&#233;solutions et des v&#339;ux impuissants, dont le gouvernement remettait, avec le sourire le plus poli et le plus aimable, la r&#233;alisation aux calendes grecques. Mais il a suffi de la &#171; brise fra&#238;che &#187; du kornilovisme, qui promettait un bel orage, pour que l'atmosph&#232;re au Soviet se trouv&#226;t temporairement purifi&#233;e de tous ses miasmes et que l'initiative des masses r&#233;volutionnaires commen&#231;&#226;t &#224; se manifester comme quelque chose de grand, de puissant, d'invincible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que cet exemple historique soit une le&#231;on pour tous les hommes de peu de foi. Qu'ils aient honte, ceux qui disent : &#171; nous n'avons pas d'appareil susceptible de remplacer l'ancien, qui tend in&#233;vitablement &#224; d&#233;fendre la bourgeoisie. &#187; Car cet appareil existe : ce sont les Soviets. Ne redoutez pas l'initiative et l'action ind&#233;pendante des masses, faites confiance aux organisations r&#233;volutionnaires des masses, et vous verrez les ouvriers et les paysans d&#233;ployer dans tous les domaines de la vie publique la force, la grandeur, l'invincibilit&#233; dont ils ont fait preuve lorsqu'ils se sont unis et se sont dress&#233;s contre le coup de force Kornilov.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le grand p&#233;ch&#233; des chefs socialistes-r&#233;volutionnaires et mencheviques est de n'avoir pas confiance dans les masses, de redouter leur initiative, leur action ind&#233;pendante, de trembler devant leur &#233;nergie r&#233;volutionnaire au lieu de l'appuyer enti&#232;rement et sans r&#233;serve. Voil&#224; o&#249; il faut chercher l'une des raisons profondes de leur ind&#233;cision, de leurs h&#233;sitations, de leurs tentatives perp&#233;tuelles et perp&#233;tuellement infructueuses de verser un vin nouveau dans les vieilles outres de l'ancien appareil d'Etat bureaucratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Consid&#233;rez l'histoire de la d&#233;mocratisation de l'arm&#233;e pendant la r&#233;volution russe de 1917, l'histoire du minist&#232;re Tchernov, l'histoire du &#171; r&#232;gne &#187; de Paltchinski, l'histoire de la d&#233;mission de P&#233;ch&#233;khonov, et vous trouverez &#224; chaque pas la confirmation &#233;clatante de ce qui vient d'&#234;tre dit. Faute d'une confiance totale dans les organisations &#233;lues par les soldats, faute de l'application absolue du principe de l'&#233;lection des chefs par les soldats, les Kornilov, les Kal&#233;dine et les officiers contre-r&#233;volutionnaires se sont trouv&#233;s &#224; la t&#234;te de l'arm&#233;e. C'est un fait. A moins de fermer les yeux de parti pris, il est impossible de ne pas voir qu'apr&#232;s la r&#233;bellion de Kornilov, le gouvernement K&#233;renski laisse toutes choses en l'&#233;tat, qu'il restaure en fait le kornilovisme. La nomination d'Alexeiev ; la &#171; paix &#187; conclue avec les Klembovski, les Gagarine, les Bagration et autres complices de Kornilov ; la mansu&#233;tude avec laquelle sont trait&#233;s Kornilov et Kal&#233;dine eux-m&#234;mes, tout cela montre, on ne peut plus clairement, que K&#233;renski restaure en fait le kornilovisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est pas de moyen terme. L'exp&#233;rience l'a bien montr&#233;. Ou bien tout le pouvoir aux Soviets et la d&#233;mocratisation compl&#232;te de l'arm&#233;e, ou bien le kornilovisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et l'histoire du minist&#232;re Tchernov ? N'a-t-elle pas prouv&#233; que toute tentative tant soit peu s&#233;rieuse de satisfaire vraiment les besoins des paysans, que tout acte t&#233;moignant de la confiance envers eux, envers leurs organisations de masse et leur activit&#233;, &#233;tait accueilli avec le plus vif enthousiasme par toute la paysannerie ? Mais Tchernov a d&#251;, pendant pr&#232;s de quatre mois, &#171; marchander &#187; et &#171; marchander &#187; encore avec les cadets et les hauts fonctionnaires qui, par leurs tergiversations et leurs manigances perp&#233;tuelles, l'ont oblige en fin de compte &#224; d&#233;missionner sans avoir rien fait. Durant ces quatre mois et pour ces quatre mois, propri&#233;taires fonciers et capitalistes ont &#171; gagn&#233; la partie &#187;, ils ont sauvegard&#233; la grande propri&#233;t&#233; fonci&#232;re, retard&#233; la convocation de l'Assembl&#233;e constituante et m&#234;me commenc&#233; &#224; prendre des mesures de r&#233;pression contre les comit&#233;s agraires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est pas de moyen terme. L'exp&#233;rience l'a bien montr&#233;. Ou tout le pouvoir aux Soviets, de la base au sommet, toute la terre aux paysans imm&#233;diatement, sans attendre la d&#233;cision de l'Assembl&#233;e constituante, ou les grands propri&#233;taires fonciers et les capitalistes freinent tout, restaurent le pouvoir des grands propri&#233;taires fonciers, exasp&#232;rent les paysans, tant et si bien qu'ils finiront par d&#233;cha&#238;ner la plus furieuse jacquerie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il en va exactement de m&#234;me du sabotage par les capitalistes (avec le concours de Paltchinski) de tout contr&#244;le s&#233;rieux de la production ; du sabotage par les marchands du monopole des c&#233;r&#233;ales et d'un d&#233;but de r&#233;partition d&#233;mocratique, r&#233;glement&#233;e, du pain et des denr&#233;es alimentaires entreprise par P&#233;ch&#233;khonov.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne s'agit nullement &#224; pr&#233;sent, en Russie, d'inventer de &#171; nouvelles r&#233;formes &#187;, d'&#233;chafauder des &#171; plans &#187; de transformation &#171; g&#233;n&#233;rale &#187;. Non ! Ceux qui veulent le faire accroire et ce faisant mentent d&#233;lib&#233;r&#233;ment, ce sont les capitalistes, les Potressov, les Pl&#233;khanov, qui hurlent contre l'&#171; instauration du socialisme &#187;, contre la &#171; dictature du prol&#233;tariat &#187;. En r&#233;alit&#233;, la situation en Russie est telle que les charges inou&#239;es et les fl&#233;aux de la guerre, le danger entre tous redoutable, sans pr&#233;c&#233;dent, de la d&#233;b&#226;cle &#233;conomique et de la famine ont d&#233;j&#224; sugg&#233;r&#233;, indiqu&#233; eux-m&#234;mes l'issue ; et ils ne l'ont pas seulement indiqu&#233;e, ils ont d&#233;j&#224; mis &#224; l'ordre du jour des r&#233;formes et des transformations absolument urgentes : monopole des c&#233;r&#233;ales, contr&#244;le de la production et de la r&#233;partition, restrictions &#224; l'&#233;mission du papier-monnaie, &#233;change r&#233;gulier du bl&#233; contre des marchandises, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chacun reconna&#238;t que des mesures de ce genre et dans ce sens sont in&#233;vitables ; on a commenc&#233; &#224; les appliquer en maint endroit et dans maint domaine. On a d&#233;j&#224; commenc&#233; &#224; les appliquer, mais elles sont et ont &#233;t&#233; partout entrav&#233;es par la r&#233;sistance des grands propri&#233;taires fonciers et des capitalistes, r&#233;sistance qui s'exerce et par l'interm&#233;diaire du gouvernement K&#233;renski (qui est, en r&#233;alit&#233;, un gouvernement compl&#232;tement bourgeois et bonapartiste), et par celui de l'appareil bureaucratique de l'ancien Etat, et par la pression directe et indirecte du capital financier russe et &#171; alli&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;plorant la d&#233;mission de P&#233;ch&#233;khonov et la faillite de la stabilit&#233; des prix, la faillite du monopole des c&#233;r&#233;ales,&lt;br class='autobr' /&gt;
I. Pril&#233;ja&#239;ev &#233;crivait derni&#232;rement dans le Di&#233;lo Naroda (n&#176; 147) :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; La hardiesse et l'esprit de d&#233;cision, voil&#224; ce qui a manqu&#233; &#224; tous nos gouvernements, quelle que f&#251;t leur composition... La d&#233;mocratie r&#233;volutionnaire ne doit pas attendre, elle doit faire preuve d'initiative et intervenir m&#233;thodiquement dans le chaos &#233;conomique... Si jamais la n&#233;cessit&#233; d'une politique ferme et d'un pouvoir &#233;nergique s'est fait sentir, c'est bien l&#224;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est vrai est vrai. Voil&#224; qui s'appelle parler d'or. Mais l'auteur oublie qu'une politique ferme, la hardiesse et l'esprit de d&#233;cision ne sont pas une question de personnes : il s'agit de savoir quelle est la classe qui est capable de hardiesse et d'esprit de d&#233;cision. Cette classe, c'est le prol&#233;tariat, et lui seul. Qu'est-ce qu'un pouvoir hardi et d&#233;cid&#233;, une politique ferme, sinon la dictature du prol&#233;tariat et des paysans pauvres ? Sans s'en douter, I. Pril&#233;ja&#239;ev soupire apr&#232;s cette dictature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que signifierait, en effet, cette dictature ? Rien d'autre que l'&#233;crasement de la r&#233;sistance des korniloviens et la reprise, le parach&#232;vement de la d&#233;mocratisation compl&#232;te de l'arm&#233;e. Les quatre-vingt-dix-neuf centi&#232;mes de l'arm&#233;e l'accueilleraient avec enthousiasme le surlendemain de son av&#232;nement. Cette dictature donnerait la terre aux paysans et tout le pouvoir aux comit&#233;s paysans locaux : pourrait-elle n'&#234;tre pas soutenue par les paysans ? I1 faudrait avoir perdu la t&#234;te pour en douter. Ce que P&#233;ch&#233;khonov n'a fait que promettre (&#171; la r&#233;sistance des capitalistes est bris&#233;e &#187;, disait-il textuellement dans son fameux discours au congres des Soviets), cette dictature le rendrait effectif, en ferait une r&#233;alit&#233;, sans &#233;carter d'ailleurs le moins du monde les organisations d&#233;mocratiques qui ont d&#233;j&#224; commenc&#233; &#224; se former pour le ravitaillement, le contr&#244;le, etc., mais au contraire en les soutenant, en les d&#233;veloppant, en supprimant tout ce qui entrave leur fonctionnement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Seule la dictature des prol&#233;taires et des paysans pauvres est capable de briser la r&#233;sistance des capitalistes, d'exercer le pouvoir avec une hardiesse et un esprit de d&#233;cision vraiment grandioses, de s'assurer l'appui enthousiaste, total, v&#233;ritablement h&#233;ro&#239;que, des masses de l'arm&#233;e et de la paysannerie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pouvoir aux Soviets : tel est le seul moyen d'assurer d&#233;sormais une &#233;volution graduelle, pacifique, paisible des &#233;v&#233;nements, allant exactement de pair avec les progr&#232;s de la conscience et de l'esprit de d&#233;cision des masses populaires, avec les progr&#232;s de leur exp&#233;rience propre. Le pouvoir aux Soviets, c'est la remise totale de l'administration du pays et du contr&#244;le de l'&#233;conomie aux ouvriers et aux paysans, &#224; qui personne n'oserait r&#233;sister et qui, la pratique et l'exp&#233;rience aidant, apprendraient rapidement &#224; r&#233;partir la terre, les denr&#233;es et le bl&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les notes rajout&#233;es par l'&#233;diteur sont signal&#233;es par [N.E.]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1]. I&#176; congr&#232;s des soviets des d&#233;put&#233;s ouvriers et soldats de Russie&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Les &#233;v&#233;nements de Saint-P&#233;tersbourg (Janvier 1905)</title>
		<link>https://www.matierevolution.fr/spip.php?article8288</link>
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		<dc:date>2026-08-01T22:35:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Trotsky</dc:subject>
		<dc:subject>1905</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;volution</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;L&#233;on Trotsky &lt;br class='autobr' /&gt;
NOTRE R&#201;VOLUTION &lt;br class='autobr' /&gt;
Les &#233;v&#233;nements de Saint-P&#233;tersbourg (Janvier 1905) &lt;br class='autobr' /&gt;
Introduction par MOISSAYE J. OLGIN &lt;br class='autobr' /&gt;
Cet essai est un triomphe. &#201;crit le 20 janvier 1905, onze jours apr&#232;s le &#171; Dimanche sanglant &#187;, il exprimait l'enthousiasme de tout v&#233;ritable r&#233;volutionnaire, &#233;veill&#233; par les signes &#233;vidents d'une temp&#234;te imminente. La marche de dizaines de milliers d'ouvriers vers le Palais d'Hiver pour remettre au &#171; Petit P&#232;re &#187; une p&#233;tition demandant &#171; du pain et la libert&#233; &#187; &#233;tait, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique30" rel="directory"&gt;4&#232;me chapitre : R&#233;volutions prol&#233;tariennes jusqu'&#224; la deuxi&#232;me guerre mondiale&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot29" rel="tag"&gt;Trotsky&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot37" rel="tag"&gt;1905&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot45" rel="tag"&gt;R&#233;volution&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;L&#233;on Trotsky&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;NOTRE R&#201;VOLUTION&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Les &#233;v&#233;nements de Saint-P&#233;tersbourg
(Janvier 1905)&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Introduction&lt;br class='autobr' /&gt;
par MOISSAYE J. OLGIN&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet essai est un triomphe. &#201;crit le 20 janvier 1905, onze jours apr&#232;s le &#171; Dimanche sanglant &#187;, il exprimait l'enthousiasme de tout v&#233;ritable r&#233;volutionnaire, &#233;veill&#233; par les signes &#233;vidents d'une temp&#234;te imminente. La marche de dizaines de milliers d'ouvriers vers le Palais d'Hiver pour remettre au &#171; Petit P&#232;re &#187; une p&#233;tition demandant &#171; du pain et la libert&#233; &#187; &#233;tait, en apparence, une entreprise pacifique et loyale. Pourtant, elle respirait l'indignation et la r&#233;volte. Le massacre des manifestants pacifiques (dont plus de 5 000 furent tu&#233;s ou bless&#233;s) et la vague de haine et de d&#233;termination r&#233;volutionnaire qui s'ensuivit parmi les masses marqu&#232;rent le d&#233;but de vastes soul&#232;vements r&#233;volutionnaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour Trotsky, l'&#233;veil des masses &#224; l'activit&#233; politique &#233;tait non seulement un bon pr&#233;sage r&#233;volutionnaire, mais aussi la d&#233;faite de l'id&#233;ologie et des tactiques lib&#233;rales. Ces tactiques avaient &#233;t&#233; planifi&#233;es en partant du principe que le peuple russe n'&#233;tait pas m&#251;r pour une r&#233;volution. Trotsky, r&#233;volutionnaire convaincu, voyait dans le mouvement lib&#233;ral une manifestation de superstitions politiques. Pour lui, la seule voie pour renverser l'absolutisme &#233;tait la r&#233;volution violente. Pourtant, lorsque les lib&#233;raux affirmaient fi&#232;rement que les masses r&#233;volutionnaires russes n'&#233;taient que le fruit de l'imagination d&#233;bordante des r&#233;volutionnaires, tandis que le mouvement des &#233;l&#233;ments intelligents ais&#233;s &#233;tait un fait flagrant, les sociaux-d&#233;mocrates n'avaient aucune preuve mat&#233;rielle du contraire, si ce n'est des explosions sporadiques d'agitation parmi les travailleurs et, bien s&#251;r, la conviction des r&#233;volutionnaires en contact avec les masses. Il est donc ais&#233; de comprendre le triomphe d'un Trotsky ou de tout autre socialiste apr&#232;s le 9 janvier. Selon Trotzky, le 9 janvier avait rel&#233;gu&#233; le lib&#233;ralisme aux oubliettes. &#171; Nous en avons fini avec lui pour toute la p&#233;riode de la r&#233;volution &#187;, s'exclame-t-il. Le point le plus remarquable de cet essai, en termes de vision politique, est la pr&#233;diction de Trotzky selon laquelle l'aile gauche des lib&#233;raux d'Osvoboshdenie (plus tard organis&#233;s sous le nom de Parti d&#233;mocrate constitutionnel) tenterait de devenir les dirigeants des masses r&#233;volutionnaires et de les &#171; dompter &#187;. Les lib&#233;raux ne manqu&#232;rent pas de tenter cette tentative en 1905 et 1906, mais sans succ&#232;s. La social-d&#233;mocratie, en revanche, ne r&#233;ussit pas non plus compl&#232;tement &#224; diriger les masses tout au long de la r&#233;volution, comme Trotzky l'a d&#233;crit dans cet essai. Il est vrai que les sociaux-d&#233;mocrates furent le parti qui exer&#231;a la plus grande influence sur les travailleurs au cours de la tumultueuse ann&#233;e 1905 ; leurs mots d'ordre furent universellement accept&#233;s par les masses ; leurs membres figuraient partout aux premiers rangs des forces r&#233;volutionnaires ; Pourtant, les &#233;v&#233;nements se sont d&#233;velopp&#233;s trop rapidement et spontan&#233;ment pour rendre possible la direction d'une organisation politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M. Olgin&lt;br class='autobr' /&gt;
1918&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Combien les faits sont invinciblement &#233;loquents ! Combien les mots sont totalement impuissants !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les masses se sont fait entendre ! Elles ont allum&#233; des flammes r&#233;volutionnaires sur les sommets du Caucase ; elles ont affront&#233; corps &#224; corps les r&#233;giments de la garde et les Cosaques en cette inoubliable journ&#233;e du 9 janvier ; elles ont empli les rues et les places des villes industrielles du bruit et du fracas de leurs combats&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les masses r&#233;volutionnaires ne sont plus une th&#233;orie, elles sont un fait. Pour le Parti social-d&#233;mocrate, ce fait n'a rien de nouveau. Nous l'avions pr&#233;dit depuis longtemps. Nous l'avions vu venir &#224; une &#233;poque o&#249; les bruyants banquets lib&#233;raux semblaient former un contraste frappant avec le silence politique du peuple. Les masses r&#233;volutionnaires sont un fait , affirmions-nous. Les lib&#233;raux astucieux hauss&#232;rent les &#233;paules avec m&#233;pris. Ces messieurs se croient r&#233;alistes et raisonnables uniquement parce qu'ils sont incapables de saisir les cons&#233;quences des grandes causes, parce qu'ils se font les humbles serviteurs de chaque fait politique &#233;ph&#233;m&#232;re. Ils se croient des hommes d'&#201;tat raisonnables, malgr&#233; le fait que l'histoire se moque de leur sagesse, d&#233;chirant leurs manuels scolaires, r&#233;duisant &#224; n&#233;ant leurs desseins et riant magnifiquement de leurs pr&#233;dictions pompeuses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il n'y a pas encore de peuple r&#233;volutionnaire en Russie. &#187; &#171; L'ouvrier russe est en retard sur le plan culturel, sur le plan du respect de soi, et (nous pensons principalement aux ouvriers de Saint-P&#233;tersbourg et de Moscou) il n'est pas encore pr&#233;par&#233; &#224; la lutte sociale et politique organis&#233;e. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi que M. Struve [1] l'&#233;crit dans son Osvoboshdenie [2] . Il l'&#233;crit le 7 janvier 1905. Deux jours plus tard, le prol&#233;tariat de P&#233;tersbourg se soul&#232;ve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il n'y a pas encore de peuple r&#233;volutionnaire en Russie. &#187; Ces mots auraient d&#251; &#234;tre grav&#233;s sur le front de M. Struve, si ce front ne ressemblait d&#233;j&#224; &#224; une sc&#232;ne politique fun&#233;raire et que son programme et sa tactique ne d&#233;termineraient l'avenir de la Russie. Avant m&#234;me que cette d&#233;claration ne parvienne &#224; ses lecteurs, les d&#233;p&#234;ches portaient jusqu'aux confins du monde le grand message du d&#233;but d'une r&#233;volution nationale en Russie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, la R&#233;volution a commenc&#233;. Nous l'avions esp&#233;r&#233;e, nous n'en avions aucun doute. Pendant de longues ann&#233;es, cependant, elle n'avait &#233;t&#233; pour nous qu'une simple d&#233;duction de notre &#171; doctrine &#187;, que tous les imb&#233;ciles de toutes les tendances politiques avaient raill&#233;e. Ils n'avaient jamais cru au r&#244;le r&#233;volutionnaire du prol&#233;tariat, mais ils croyaient au pouvoir des p&#233;titions des zemstvos [3] , &#224; Witte [4] , aux &#171; blocs &#187; combinant des z&#233;ros avec des z&#233;ros, &#224; Sviatopolk-Mirski, &#224; un b&#226;ton de dynamite&#8230; Il n'&#233;tait aucune superstition politique &#224; laquelle ils ne croyaient. Seule la croyance au prol&#233;tariat &#233;tait pour eux une superstition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire, cependant, ne remet pas en question les oracles politiques, et le peuple r&#233;volutionnaire n'a pas besoin d'un passeport d&#233;livr&#233; par des eunuques politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La R&#233;volution est arriv&#233;e. Un seul de ses gestes a &#233;lev&#233; le peuple sur des dizaines d'&#233;chelons qu'en temps de paix nous aurions d&#251; gravir avec peine et fatigue. La R&#233;volution est arriv&#233;e et a d&#233;truit les plans de tant d'hommes politiques qui avaient os&#233; faire leurs petits calculs politiques sans &#233;gard pour le ma&#238;tre, le peuple r&#233;volutionnaire. La R&#233;volution est arriv&#233;e et a d&#233;truit des dizaines de superstitions et a manifest&#233; la puissance du programme fond&#233; sur la logique r&#233;volutionnaire du d&#233;veloppement des masses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La R&#233;volution est arriv&#233;e, et la p&#233;riode de notre enfance politique est r&#233;volue. Notre lib&#233;ralisme traditionnel, dont la seule ressource &#233;tait la croyance en un heureux changement de dirigeants, est tomb&#233; aux oubliettes. Son apog&#233;e fut le r&#232;gne stupide de Sviatopolk-Mirski. Son fruit le plus m&#251;r fut l'Ukaze du 12 d&#233;cembre. [5] Mais aujourd'hui, le 9 janvier est arriv&#233;, a effac&#233; le &#171; Printemps &#187;, a instaur&#233; la dictature militaire et a promu au rang de gouverneur g&#233;n&#233;ral de Saint-P&#233;tersbourg le m&#234;me Trepov [6] , qui, peu auparavant, avait &#233;t&#233; d&#233;mis de ses fonctions de chef de la police de Moscou par la m&#234;me opposition lib&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce lib&#233;ralisme qui ne se souciait pas de la r&#233;volution, qui ourdissait des complots en coulisses, qui ignorait les masses, qui ne comptait que sur son g&#233;nie diplomatique, a &#233;t&#233; balay&#233;. Nous en avons fini avec lui pour toute la p&#233;riode de la r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les lib&#233;raux de gauche suivront d&#233;sormais le peuple. Ils tenteront bient&#244;t de le prendre en main. Le peuple est une puissance. Il faut le ma&#238;triser . Mais il est aussi une puissance r&#233;volutionnaire. Il faut donc le dompter . Telle est, de toute &#233;vidence, la future tactique du groupe Osvoboshdenie . Notre combat pour la r&#233;volution, notre travail pr&#233;paratoire &#224; la r&#233;volution, doit aussi &#234;tre notre combat sans merci contre le lib&#233;ralisme pour influencer les masses et jouer un r&#244;le moteur dans la r&#233;volution. Dans ce combat, nous serons soutenus par une grande puissance, la logique m&#234;me de la r&#233;volution !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La R&#233;volution est arriv&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les formes prises par le soul&#232;vement du 9 janvier &#233;taient impr&#233;visibles. Un pr&#234;tre r&#233;volutionnaire, plac&#233; de mani&#232;re d&#233;routante par l'histoire &#224; la t&#234;te des masses ouvri&#232;res pendant plusieurs jours, a imprim&#233; aux &#233;v&#233;nements l'empreinte de sa personnalit&#233;, de ses conceptions, de son rang. Cette forme peut induire en erreur plus d'un observateur quant &#224; la substance r&#233;elle des &#233;v&#233;nements. Leur signification r&#233;elle, cependant, est pr&#233;cis&#233;ment celle que la social-d&#233;mocratie avait pr&#233;vue. La figure centrale est le prol&#233;tariat. Les ouvriers d&#233;clenchent une gr&#232;ve, s'unissent, formulent des revendications politiques, descendent dans la rue, gagnent la sympathie enthousiaste de toute la population, engagent des combats avec l'arm&#233;e&#8230; Le h&#233;ros, Gapone [7] , n'a pas cr&#233;&#233; l'&#233;nergie r&#233;volutionnaire des ouvriers de P&#233;tersbourg, il l'a seulement lib&#233;r&#233;e. Il a trouv&#233; des milliers d'ouvriers pensants et des dizaines de milliers d'autres en &#233;tat d'agitation politique. Il a &#233;labor&#233; un plan qui a uni toutes ces masses &#8211; l'espace d'une journ&#233;e. Les masses sont all&#233;es parler au tsar. Ils se retrouv&#232;rent face &#224; des Oulans, des Cosaques, des gardes. Le plan de Gapone n'avait pas pr&#233;par&#233; les ouvriers &#224; cela. Quel fut le r&#233;sultat ? Ils s'empar&#232;rent des armes partout o&#249; ils le purent, construisirent des barricades&#8230; Ils combattirent, m&#234;me s'ils all&#232;rent apparemment implorer la cl&#233;mence. Cela montre qu'ils n'&#233;taient pas l&#224; pour implorer, mais pour exiger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le prol&#233;tariat de Saint-P&#233;tersbourg manifesta une vivacit&#233; politique et une &#233;nergie r&#233;volutionnaire d&#233;passant de loin les limites du plan &#233;labor&#233; par un dirigeant occasionnel. Le plan de Gapone contenait de nombreux &#233;l&#233;ments de romantisme r&#233;volutionnaire. Le 9 janvier, il s'effondra. Pourtant, le prol&#233;tariat r&#233;volutionnaire de Saint-P&#233;tersbourg n'est pas du romantisme, c'est une r&#233;alit&#233; vivante. Il en va de m&#234;me pour le prol&#233;tariat des autres villes. Une vague &#233;norme d&#233;ferle sur la Russie. Elle ne s'est pas encore calm&#233;e. Un seul choc, et le crat&#232;re prol&#233;tarien se mettra &#224; jaillir des torrents de lave r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le prol&#233;tariat s'est soulev&#233;. Il a choisi un pr&#233;texte accessoire et un chef occasionnel : un pr&#234;tre d&#233;vou&#233;. Cela semblait suffisant au d&#233;but. Ce n'&#233;tait pas suffisant pour vaincre .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La victoire exige non pas une m&#233;thode romantique fond&#233;e sur un plan illusoire, mais une tactique r&#233;volutionnaire. Il faut pr&#233;parer une action simultan&#233;e du prol&#233;tariat de toute la Russie. C'est la premi&#232;re condition. Aucune manifestation locale n'a plus de signification politique s&#233;rieuse. Apr&#232;s l'insurrection de Saint-P&#233;tersbourg, seul un soul&#232;vement panrusse doit avoir lieu. Des explosions dispers&#233;es ne feraient qu'&#233;puiser la pr&#233;cieuse &#233;nergie r&#233;volutionnaire, sans r&#233;sultat. Partout o&#249; des explosions spontan&#233;es se produisent, comme un &#233;cho tardif de l'insurrection de Saint-P&#233;tersbourg, elles doivent &#234;tre utilis&#233;es pour r&#233;volutionner et consolider les masses, pour populariser parmi elles l'id&#233;e d'un soul&#232;vement panrusse comme t&#226;che des mois, voire des semaines &#224; venir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas le lieu ici de discuter de la technique d'un soul&#232;vement populaire. Les questions de technique r&#233;volutionnaire ne peuvent &#234;tre r&#233;solues que de mani&#232;re pratique, sous la pression de la lutte et en communication constante avec les membres actifs du Parti. Il ne fait cependant aucun doute que les probl&#232;mes techniques de l'organisation d'un soul&#232;vement populaire rev&#234;tent actuellement une importance capitale. Ils exigent l'attention collective du Parti.&lt;br class='autobr' /&gt;
Trotzky aborde ensuite la question de l'armement, des arsenaux, des affrontements avec les unit&#233;s de l'arm&#233;e, des barricades, etc. Puis il poursuit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme indiqu&#233; pr&#233;c&#233;demment, ces questions doivent &#234;tre r&#233;solues par les organisations locales. Bien s&#251;r, il ne s'agit que d'une t&#226;che mineure compar&#233;e &#224; la direction politique des masses. Pourtant, cette t&#226;che est essentielle pour la direction politique elle-m&#234;me. L'organisation de la r&#233;volution devient aujourd'hui l'axe central de la direction politique des masses en r&#233;volte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelles sont les exigences pour ce leadership ? Quelques &#233;l&#233;ments tr&#232;s simples : s'affranchir de la routine en mati&#232;re d'organisation ; s'affranchir des traditions n&#233;fastes de conspiration clandestine ; avoir une vision large ; faire preuve d'initiative ; &#234;tre capable d'&#233;valuer les situations ; faire preuve de courage, une fois de plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;v&#233;nements du 9 janvier nous ont donn&#233; un &#233;lan r&#233;volutionnaire. Nous ne devons jamais retomber en dessous. Nous devons faire de ce point de d&#233;part notre moteur pour faire avancer la r&#233;volution. Nous devons impr&#233;gner notre travail de propagande et d'organisation des id&#233;es politiques et des aspirations r&#233;volutionnaires du soul&#232;vement des ouvriers de Saint-P&#233;tersbourg.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;volution russe a atteint son apog&#233;e : un soul&#232;vement national. L'organisation de ce soul&#232;vement, qui d&#233;terminera le sort de toute la r&#233;volution, devient la t&#226;che quotidienne de notre Parti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Personne ne peut y parvenir, sauf nous. Le pr&#234;tre Gapone n'a pu appara&#238;tre qu'une seule fois. Il nourrissait d'extraordinaires illusions [8] , c'est pourquoi il a pu accomplir ce qu'il a fait. Pourtant, il n'a pu rester &#224; la t&#234;te des masses que pour une br&#232;ve p&#233;riode. Le souvenir de Georges Gapone restera toujours cher au prol&#233;tariat r&#233;volutionnaire. Pourtant, son souvenir sera celui d'un h&#233;ros qui a ouvert les vannes du torrent r&#233;volutionnaire. Si une nouvelle figure se pr&#233;sentait aujourd'hui au front, &#233;gale &#224; Gapone par son &#233;nergie, son enthousiasme r&#233;volutionnaire et la puissance de ses illusions politiques, son arriv&#233;e serait trop tardive. Ce qui &#233;tait grand chez Georges Gapone peut aujourd'hui para&#238;tre ridicule. Il n'y a pas de place pour un second Georges Gapone, car ce qu'il faut maintenant, ce n'est pas une illusion, mais une pens&#233;e r&#233;volutionnaire claire, un plan d'action d&#233;cisif, une organisation r&#233;volutionnaire flexible capable de donner un mot d'ordre aux masses, de les mener sur le champ de bataille, de lancer une attaque sur toute la ligne et de mener la r&#233;volution &#224; une conclusion victorieuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une telle organisation ne peut &#234;tre que l'&#339;uvre de la social-d&#233;mocratie. Aucun autre parti n'est en mesure de la cr&#233;er. Aucun autre parti ne peut donner aux masses un mot d'ordre r&#233;volutionnaire, car personne, en dehors de notre parti, ne s'est lib&#233;r&#233; de toute consid&#233;ration &#233;trang&#232;re aux int&#233;r&#234;ts de la r&#233;volution. Aucun autre parti, &#224; l'exception de la social-d&#233;mocratie, n'est en mesure d'organiser l'action des masses, car personne, hormis notre parti, n'est &#233;troitement li&#233; aux masses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre Parti a commis de nombreuses erreurs, des b&#233;vues, presque des crimes. Il a h&#233;sit&#233;, esquiv&#233;, h&#233;sit&#233;, fait preuve d'inertie et de manque de courage. Il a parfois entrav&#233; le mouvement r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il n'y a pas d'autre parti r&#233;volutionnaire que le Parti social-d&#233;mocrate !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nos organisations sont imparfaites. Nos liens avec les masses sont insuffisants. Notre technique est primitive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pourtant, il n'existe pas d'autre parti li&#233; aux masses que le Parti social-d&#233;mocrate !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la t&#234;te de la R&#233;volution se trouve le prol&#233;tariat ! &#192; la t&#234;te du prol&#233;tariat se trouve la social-d&#233;mocratie !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;ployons toutes nos forces, camarades ! Investissons-y toute notre &#233;nergie et toute notre passion. N'oublions pas un instant la grande responsabilit&#233; qui incombe &#224; notre Parti : une responsabilit&#233; face &#224; la R&#233;volution russe et face au socialisme international.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le prol&#233;tariat du monde entier nous attend avec impatience. La r&#233;volution russe victorieuse ouvre de vastes perspectives &#224; l'humanit&#233;. Camarades, accomplissons notre devoir !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Serrons les rangs, camarades ! Unissons-nous, et unissons les masses ! Pr&#233;parons-nous, et pr&#233;parons les masses pour le jour des actions d&#233;cisives ! N'oublions rien. Ne laissons aucune force inutilis&#233;e pour la Cause.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Courageux, honn&#234;tes, harmonieusement unis, nous marcherons en avant, li&#233;s par des liens ind&#233;fectibles, fr&#232;res dans la R&#233;volution !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes explicatives (par M. Olgin)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. Peter Struve, d'abord socialiste, puis lib&#233;ral, &#233;tait le r&#233;dacteur en chef de l' Osvoboshdenie . Struve est un &#233;conomiste et l'un des principaux journalistes lib&#233;raux de Russie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. Osvoboshdenie ( &#201;mancipation ) &#233;tait le nom d'un magazine lib&#233;ral publi&#233; &#224; Stuttgart, en Allemagne, et introduit clandestinement en Russie pour &#234;tre distribu&#233; aux lib&#233;raux des zemstvos et autres &#233;l&#233;ments progressistes regroup&#233;s autour de l'organisation des zemstvos. L' Osvoboshdenie pr&#244;nait une monarchie constitutionnelle. Il &#233;tait cependant oppos&#233; aux m&#233;thodes r&#233;volutionnaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3. Les p&#233;titions des zemstvos, accept&#233;es sous forme de r&#233;solutions lors des r&#233;unions des organes lib&#233;raux des zemstvos et transmises au gouvernement central, &#233;taient l'un des moyens utilis&#233;s par les lib&#233;raux dans leur lutte pour une Constitution. R&#233;dig&#233;es dans un langage tr&#232;s mod&#233;r&#233;, ces p&#233;titions exigeaient l'abolition de &#171; l'anarchie &#187; de l'administration et l'instauration d'un &#171; ordre juridique &#187;, c'est-&#224;-dire d'une Constitution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4. Sergius Witte, ministre des Finances dans les derni&#232;res ann&#233;es du XIXe si&#232;cle et jusqu'&#224; la r&#233;volution de 1905, &#233;tait connu comme un bureaucrate de tendance lib&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5. L'Ukase du 12 d&#233;cembre 1905 &#233;tait une r&#233;ponse du gouvernement aux revendications politiques persistantes du &#171; Printemps &#187;. L'Ukase promettait un certain nombre de r&#233;formes bureaucratiques insignifiantes, ne mentionnait m&#234;me pas la repr&#233;sentation populaire et mena&#231;ait de sanctions plus s&#233;v&#232;res en cas de &#171; troubles &#224; l'ordre public &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6. Trepov &#233;tait l'un des bureaucrates les plus d&#233;test&#233;s, un &#233;l&#232;ve d&#233;vou&#233; de Von Plehve dans le travail de noyer les mouvements r&#233;volutionnaires dans le sang.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7. Georges Gapone &#233;tait le pr&#234;tre qui organisa la marche du 9 janvier. L'admiration de Trotsky pour l'h&#233;ro&#239;sme de Gapone &#233;tait initialement partag&#233;e par de nombreux r&#233;volutionnaires. Plus tard, on apprit que Gapone joua un r&#244;le douteux, en tant qu'ami des travailleurs et agent du gouvernement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8. Les &#171; illusions politiques &#187; de Georges Gapone, &#233;voqu&#233;es dans cet essai, r&#233;sidaient dans sa supposition que le tsar &#233;tait un p&#232;re aimant pour son peuple. Gapone esp&#233;rait atteindre l'empereur de toutes les Russies et lui faire &#171; recevoir de main en main la p&#233;tition des ouvriers &#187;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Quand la R&#233;volution russe des soviets comptait sur la r&#233;volution des soviets en Allemagne</title>
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		<dc:date>2026-07-21T22:16:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Allemagne Deutschland</dc:subject>
		<dc:subject>Russie</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;volution</dc:subject>

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&lt;p&gt;Quand la R&#233;volution russe des soviets ne gardait le pouvoir qu'en comptant sur la R&#233;volution allemande des conseils de 1918-1919 &lt;br class='autobr' /&gt;
L&#233;nine &lt;br class='autobr' /&gt;
L&#233;nine &#8211; Conf&#233;rence de P&#233;trograd-ville &#8211; 16 avril 1917 : &#171; Si, dans les deux pays, en Allemagne et en Russie, le pouvoir passe enti&#232;rement et sans partage aux mains des Soviets de d&#233;put&#233;s ouvriers et soldats, l'humanit&#233; tout enti&#232;re poussera aussit&#244;t un soupir de soulagement, car cela garantira r&#233;ellement la fin la plus rapide de la guerre, la paix la (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique117" rel="directory"&gt;14 - Livre Quatorze : PROLETAIRES SANS FRONTIERES&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot22" rel="tag"&gt;Allemagne Deutschland&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot25" rel="tag"&gt;Russie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot45" rel="tag"&gt;R&#233;volution&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Quand la R&#233;volution russe des soviets ne gardait le pouvoir qu'en comptant sur la R&#233;volution allemande des conseils de 1918-1919&lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L&#233;nine&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L&#233;nine &#8211; Conf&#233;rence de P&#233;trograd-ville &#8211; 16 avril 1917 :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Si, dans les deux pays, en Allemagne et en Russie, le pouvoir passe enti&#232;rement et sans partage aux mains des Soviets de d&#233;put&#233;s ouvriers et soldats, l'humanit&#233; tout enti&#232;re poussera aussit&#244;t un soupir de soulagement, car cela garantira r&#233;ellement la fin la plus rapide de la guerre, la paix la plus solide, une paix vraiment d&#233;mocratique, entre tous les peuples, en m&#234;me temps que le passage de tous les pays au socialisme. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#233;nine &#8211; Appel aux soldats de tous les pays b&#233;llig&#233;rants &#8211; 4 mai 1917 :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; C'est seulement si le pouvoir dans deux pays actuellement ennemis, la Russie et l'Allemagne par exemple, passe enti&#232;rement et exclusivement aux mains de Soviets r&#233;volutionnaires des d&#233;put&#233;s ouvriers et soldats, capables de rompre, non seulement en paroles, mais aussi en fait, tout le r&#233;seau des rapports et des int&#233;r&#234;ts du Capital, - c'est alors seulement que les ouvriers des deux pays bellig&#233;rants pourront avoir confiance les uns dans les autres et mettre rapidement fin &#224; la guerre par une paix r&#233;ellement d&#233;mocratique, une paix qui implique la lib&#233;ration effective de tous les peuples et de toutes les nationalit&#233;s du monde. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;fendant au VIIe Congr&#232;s du parti, en mars 1918, la signature de la paix de Brest, L&#233;nine disait :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#034; La v&#233;rit&#233; absolue, c'est qu'&#224; moins d'une r&#233;volution allemande, nous sommes perdus. Nous p&#233;rirons peut-&#234;tre, non &#224; Piter, non &#224; Moscou, mais &#224; Vladivostok, ou bien dans d'autres endroits &#233;loign&#233;s vers lesquels nous devrons battre en retraite&#8230;, mais, en tout cas, quelles que soient les vicissitudes possibles et concevables, si la r&#233;volution allemande ne vient pas, nous p&#233;rirons. &#034;&lt;br class='autobr' /&gt;
Il ne s'agit pourtant pas seulement de l'Allemagne. &#034; L'imp&#233;rialisme international, qui repr&#233;sente une force r&#233;elle gigantesque&#8230;, ne peut en aucun cas, &#224; aucune condition, s'arranger du voisinage de la R&#233;publique sovi&#233;tique&#8230; Ici, le conflit appara&#238;t in&#233;vitable. Ici&#8230; [intervient] le plus grand des probl&#232;mes historiques&#8230; la n&#233;cessit&#233; de provoquer la r&#233;volution internationale. &#034;&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans une r&#233;solution. secr&#232;te qui fut adopt&#233;e, il est dit : &#034; Le congr&#232;s ne voit de s&#251;re garantie de la consolidation de la r&#233;volution socialiste victorieuse en Russie, que dans sa transformation en une r&#233;volution ouvri&#232;re internationale. &#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques jours apr&#232;s, L&#233;nine faisait un rapport au Congr&#232;s des Soviets : &#034; L'imp&#233;rialisme mondial, et &#224; c&#244;t&#233; de lui, la marche victorieuse de la r&#233;volution sociale ne peuvent aller ensemble. &#034; Le 23 avril, il disait &#224; la s&#233;ance du Soviet de Moscou : &#034; Notre &#233;tat arri&#233;r&#233; nous a pouss&#233;s en avant et nous p&#233;rirons si nous ne parvenons pas &#224; tenir jusqu'au jour o&#249; nous rencontrerons un puissant appui venu des ouvriers insurg&#233;s des autres pays. &#034; &#034; &#8230; Il faut battre en retraite [devant l'imp&#233;rialisme] au moins jusqu'&#224; l'Oural, &#233;crit-il en mai 1918, car c'est la seule chance de gagner pendant la p&#233;riode o&#249; la r&#233;volution m&#251;rit en Occident&#8230; &#034;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Victor Serge
&lt;p&gt;La r&#233;volution allemande&lt;/p&gt;
&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;volution allemande&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'EFFONDREMENT DES EMPIRES CENTRAUX&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Juillet et ao&#251;t n'avaient pas &#233;t&#233; moins d&#233;cisifs &#224; l'Ouest qu'en Russie. Les grandes offensives allemandes de printemps, lanc&#233;es alors que les forces am&#233;ricaines &#233;taient encore loin du combat et que la Russie avait choisi de ne pas combattre, n'avaient pas r&#233;ussi &#224; briser la volont&#233; de r&#233;sistance des Alli&#233;s. Le mouvement de tenaille allemand n'avait r&#233;ussi qu'&#224; se rapprocher de Paris. Fin avril, les troupes de Hindenburg et de Ludendorff avaient quitt&#233; leurs positions de Cambrai, Saint-Quentin et La F&#232;re et progress&#233; jusqu'&#224; Albert, Montdidier et Noyon (bataille de la Somme) ; elles avaient p&#233;n&#233;tr&#233; &#224; certains endroits sur cinquante kilom&#232;tres, mena&#231;ant Amiens et la liaison entre les arm&#233;es britannique et fran&#231;aise, ainsi que Compi&#232;gne et la route de Paris. Fin mai, un nouvel effort les avait men&#233;s depuis L'Ailette-sur-Marne, une nouvelle avanc&#233;e de quarante kilom&#232;tres marqu&#233;e par la prise de Soissons et de Ch&#226;teau-Thierry.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, maintenant que la plus grande puissance industrielle et financi&#232;re du monde, les &#201;tats-Unis, &#233;tait entr&#233;e en guerre, la victoire &#233;tait devenue impossible pour les Empires centraux, tant que les Alli&#233;s ne rel&#226;chaient pas leurs efforts. La guerre sous-marine impitoyable, qui aurait pu mettre la Grande-Bretagne &#224; genoux avant l'intervention am&#233;ricaine, n'&#233;tait plus qu'un gaspillage inutile de forces et d'argent : les chantiers navals am&#233;ricains et britanniques construisaient chaque mois plus de navires que les sous-marins n'en coulaient. L'&#233;puisement des arm&#233;es alli&#233;es &#233;tait plus que compens&#233; par l'arriv&#233;e d'un excellent mat&#233;riel humain envoy&#233; des &#201;tats-Unis, depuis fin avril, &#224; raison de 300 000 hommes par mois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Allemagne et l'Autriche &#233;taient &#224; la limite de leurs forces, tandis que les &#201;tats-Unis commen&#231;aient &#224; peine leur propre effort, marqu&#233; par un enthousiasme calcul&#233;. L'occupation de l'Ukraine n'avait rapport&#233; que peu de fruits aux Empires centraux, et le front russe continuait d'immobiliser des forces allemandes consid&#233;rables : vingt-deux divisions, d'autant plus vuln&#233;rables (comme les &#233;v&#233;nements allaient bient&#244;t le montrer) &#224; la &#171; contagion du bolchevisme &#187; qu'elles &#233;taient compos&#233;es de r&#233;servistes. Vers la mi-juillet, le chancelier von Hinze avait interrog&#233; Ludendorff sur les chances de remporter une victoire sans &#233;quivoque et avait re&#231;u la r&#233;ponse &#233;tonnante : &#171; Je r&#233;ponds cat&#233;goriquement : oui. &#187; Cette d&#233;claration, excessivement cat&#233;gorique d'ailleurs, aboutit &#224; l'offensive du 15 juillet, qui marqua le d&#233;but de la catastrophe. Une attaque brutale fut lanc&#233;e entre Reims et Ch&#226;teau-Thierry, en direction d'&#201;pernay. Mais apr&#232;s avoir travers&#233; la Marne, les Allemands se heurt&#232;rent &#224; un nouveau front in&#233;branlable : leur effort fut &#233;cras&#233; en vingt-quatre heures. Deux jours plus tard, Foch lan&#231;a l'offensive contre la &#171; poche de Ch&#226;teau-Thierry &#187;, commen&#231;ant son action &#224; Villers-Cotter&#234;ts par une formidable attaque de chars. Ce fut le d&#233;but de la fin. &#192; la fin de juillet, les Allemands se repli&#232;rent sur la Vesle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le 8 ao&#251;t fut le jour le plus noir de toute la Seconde Guerre mondiale pour l'arm&#233;e allemande &#187;, comme le remarqua Ludendorff. Ce jour-l&#224; commen&#231;a la troisi&#232;me bataille de Picardie, entre Albert et Moreuil. C'est l&#224; que les chars &#233;tablirent irr&#233;vocablement la sup&#233;riorit&#233; technologique des Alli&#233;s. La deuxi&#232;me arm&#233;e allemande fut disloqu&#233;e et ses pertes furent si lourdes que plusieurs divisions durent &#234;tre reform&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fait extraordinaire et nouveau qui amena les dirigeants &#224; prendre conscience de la fin imminente &#233;tait que les soldats n'&#233;taient plus dispos&#233;s &#224; se battre .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des &#233;v&#233;nements se produisirent, qui auraient &#233;t&#233; jug&#233;s impossibles dans l'arm&#233;e allemande : nos soldats se rendirent aux cavaliers ennemis ; des unit&#233;s enti&#232;res d&#233;pos&#232;rent les armes &#224; l'approche d'un char. Une nouvelle division s'avan&#231;ant courageusement vers la ligne de feu fut accueillie par les troupes en retraite aux cris de : &#171; Briseurs de gr&#232;ve ! &#187; et &#171; Ils n'en ont toujours pas assez de la guerre ! &#187; Les officiers, qui avaient souvent perdu toute influence, suivirent le mouvement&#8230; Il fallait mettre fin &#224; la guerre [Ludendorff]. [1]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;sormais, les Allemands reculaient sur tout le front, sous la pression insistante et mesur&#233;e d'un ennemi qui les dominait de plus en plus. D'une semaine &#224; l'autre, leur r&#233;sistance semblait sur le point de s'effondrer. L'&#233;tat-major exigea du gouvernement qu'il recherche la paix sans plus tarder. [2]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 15 septembre, les Alli&#233;s attaqu&#232;rent en Mac&#233;doine, entre Vardar et Czerna. Le personnel diplomatique am&#233;ricain, toujours, fort opportun&#233;ment, accr&#233;dit&#233; &#224; Sofia, savait que la Bulgarie &#233;tait &#224; bout de souffle. Les soldats paysans refusaient de se battre, et les deuxi&#232;me et troisi&#232;me divisions abandonn&#232;rent leurs positions sans r&#233;sistance. L'arm&#233;e bulgare se d&#233;sint&#233;gra en quelques jours. Le tsar Ferdinand, furieux de cette situation, envoya au front Stambolisky, le chef de l'opposition paysanne, tout juste sorti de prison. Une arm&#233;e r&#233;publicaine marchait sur Sofia. Ces &#233;v&#233;nements restent obscurs. Ce qui est certain, c'est que pour &#233;touffer la r&#233;volution, une intervention &#233;nergique fut n&#233;cessaire, d'abord de la part des forces allemandes, qui tinrent l'arm&#233;e rebelle &#224; distance de Sofia, puis de la part des forces alli&#233;es. Le tsar Ferdinand abdiqua en faveur de son fr&#232;re Boris. Le parti d'opposition prit le contr&#244;le du gouvernement. Sous la houlette de l'&#233;tranger, la r&#233;volution paysanne continua de troubler la nation. La capitulation officielle de la Bulgarie, faite &#224; Franchet d'Esperey, eut lieu le 27 septembre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Autriche, au bord de l'effondrement, demandait d&#233;j&#224; la paix (Note aux &#201;tats-Unis du 14 septembre). Le 4 octobre, l'Allemagne et l'Autriche pr&#233;sent&#232;rent une proposition conjointe d'armistice au pr&#233;sident Wilson. Un nouveau gouvernement entra au pouvoir &#224; Berlin, avec le prince Max de Bade comme chancelier et le social-d&#233;mocrate Scheidemann comme vice-chancelier. De longues semaines s'&#233;coul&#232;rent en n&#233;gociations ardues avec le pr&#233;sident Wilson. Les Empires centraux accept&#232;rent les quatorze points qu'il avait propos&#233;s en janvier (diplomatie ouverte, libert&#233; des mers, &#233;galit&#233; commerciale, droit &#224; l'autod&#233;termination des peuples, ind&#233;pendance de la Pologne, Soci&#233;t&#233; des Nations). Wilson d&#233;clara qu'il ne parlementerait qu'avec une Allemagne d&#233;mocratique. L'&#339;uvre des blocus et des chars fut compl&#233;t&#233;e par la propagande en faveur de la d&#233;mocratie et des droits des nationalit&#233;s. Ce fut la r&#233;v&#233;lation de la sup&#233;riorit&#233; des pays capitalistes structurellement les plus avanc&#233;s sur des empires accabl&#233;s par les survivances d'un ancien r&#233;gime . L'Allemagne, d&#233;sormais assaillie par les spectres de l'invasion et de la r&#233;volution, accepta toutes les conditions. L'empereur Charles d'Autriche se d&#233;couvrit soudain une &#226;me de r&#233;formateur et proclama, le 16 octobre, un &#171; &#201;tat f&#233;d&#233;ratif &#187;. Il &#233;tait trop tard. Les Tch&#232;ques, las d'attendre ses &#233;dits, s'organis&#232;rent en un &#201;tat ind&#233;pendant. Le 31 octobre, la r&#233;volution d&#233;ferla dans les rues de Vienne et de Budapest.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; Sofia, &#224; Budapest, &#224; Vienne, &#224; Berlin, tous les regards sont d&#233;sormais tourn&#233;s vers la Russie : elle est l'exemple, l'espoir, la foi. Partout, des soviets clandestins ou d&#233;clar&#233;s se constituent. Une conf&#233;rence ill&#233;gale de la Ligue Spartacus &#224; Berlin, le 7 octobre, d&#233;cide de fonder des soviets ; Liebknecht est amnisti&#233; et lib&#233;r&#233; de prison, tandis que l'&#233;tat-major &#233;labore des plans d&#233;taill&#233;s pour la r&#233;pression des troubles. Le signal du d&#233;clenchement de la r&#233;volution est une d&#233;cision insens&#233;e de l'Amiraut&#233;. La flotte re&#231;oit l'ordre de prendre la mer et de livrer une bataille finale, manifestement d&#233;sesp&#233;r&#233;e, contre les Alli&#233;s pour l'honneur allemand. Les amiraux du Kaiser veulent finir en beaut&#233;. Les marins n'ont plus les m&#234;mes raisons de mourir ; au contraire, ils ont trouv&#233; de nouvelles raisons de vivre. Les &#233;quipages, d&#233;sormais organis&#233;s autour de soviets clandestins, se mutinent, et les ouvriers de Kiel les soutiennent dans une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale (28 octobre-4 novembre). Le social-d&#233;mocrate Noske prononce des discours devant les marins insurg&#233;s &#8211; en vain. La flamme de la r&#233;bellion se rapproche. Le 6 novembre, les hommes d'&#201;tat sociaux-d&#233;mocrates, sous la pr&#233;sidence du prince Max de Bade, discutent avec le g&#233;n&#233;ral Groener des &#171; meilleurs moyens de maintenir la monarchie &#187;. L'obstination de Guillaume II, qui refuse d'abdiquer, compromet la dynastie aux yeux m&#234;me de ses derniers d&#233;fenseurs. Max de Bade assume la r&#233;gence le 9 novembre ; Fritz Ebert, d&#233;put&#233; social-d&#233;mocrate et ancien sellier, devient r&#233;gent imp&#233;rial [3] ; le Kaiser quitte pr&#233;cipitamment le quartier g&#233;n&#233;ral de l'arm&#233;e &#224; Spa, en voiture, et part pour la Hollande, tandis que Karl Liebknecht, du haut d'un balcon du palais imp&#233;rial de Berlin, proclame la R&#233;publique et l'av&#232;nement du socialisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l'Escaut &#224; la Volga, les conseils de d&#233;put&#233;s ouvriers et soldats &#8211; les Soviets &#8211; sont les v&#233;ritables ma&#238;tres du moment. Le gouvernement l&#233;gal de l'Allemagne est un Conseil des commissaires du peuple, compos&#233; de six socialistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous les &#233;v&#233;nements survenus en Russie de fin septembre &#224; fin janvier 1919 se d&#233;roulent dans ce contexte radieux. Cette p&#233;riode est marqu&#233;e par une offensive victorieuse de la r&#233;volution russe sur tous les fronts, parall&#232;lement &#224; l'immense victoire que repr&#233;sente la r&#233;volution allemande pour les marxistes r&#233;volutionnaires qui l'ont pr&#233;dite et anticip&#233;e : elle est la r&#233;alisation de leurs espoirs les plus profonds, le d&#233;but de la r&#233;volution en Occident.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;TOUT POUR LA R&#201;VOLUTION ALLEMANDE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Vee-Tsik et le Soviet de Moscou se r&#233;unirent en s&#233;ance commune le 3 octobre, jour de la formation d'un nouveau cabinet allemand sous les auspices du prince Max de Bade et de Scheidemann. L&#233;nine, encore en convalescence, ne put &#234;tre pr&#233;sent, mais une courte lettre de sa part fut lue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La crise allemande [d&#233;clara-t-il] signifie soit que la r&#233;volution a commenc&#233;, soit qu'elle est imminente et in&#233;vitable. Le gouvernement h&#233;site entre une dictature militaire, en vigueur de facto depuis le 2 ao&#251;t 1914 et devenue inapplicable maintenant que les troupes sont peu fiables, et une coalition avec les socialistes. L'admission de Scheidemann au cabinet ne fera qu'acc&#233;l&#233;rer l'explosion, car l'impuissance des mis&#233;rables laquais de la bourgeoisie sera bient&#244;t r&#233;v&#233;l&#233;e. La crise ne fait que commencer. Elle se terminera infailliblement par la prise du pouvoir par le prol&#233;tariat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le prol&#233;tariat russe doit tout mettre en &#339;uvre pour aider les travailleurs allemands&#8230; appel&#233;s &#224; mener une lutte acharn&#233;e contre leur propre imp&#233;rialisme et contre l'imp&#233;rialisme britannique. La d&#233;faite de l'imp&#233;rialisme allemand aura pour effet, pendant un certain temps, d'accro&#238;tre l'arrogance, la cruaut&#233;, la r&#233;action et les vis&#233;es annexionnistes de l'imp&#233;rialisme fran&#231;ais&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le prol&#233;tariat russe comprendra bient&#244;t qu'il devra consentir aux plus grands sacrifices au nom de l'internationalisme. Le temps approche o&#249; les circonstances pourraient nous obliger &#224; affronter l'imp&#233;rialisme britannique et fran&#231;ais et &#224; venir en aide aux travailleurs allemands qui luttent contre le joug de leur propre imp&#233;rialisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous devons constituer des stocks de c&#233;r&#233;ales pour la r&#233;volution allemande et acc&#233;l&#233;rer nos efforts pour cr&#233;er une puissante Arm&#233;e rouge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avions d&#233;cid&#233; d'avoir une arm&#233;e d'un million d'hommes d'ici le printemps ; il nous en faut maintenant trois millions. Nous pouvons l'avoir. Et nous l'aurons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les changements les plus radicaux de la situation sont possibles : il est encore possible que l'imp&#233;rialisme allemand et l'imp&#233;rialisme anglo-fran&#231;ais s'allient contre le pouvoir sovi&#233;tique. [4]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trotsky a trac&#233; les grandes lignes des &#233;v&#233;nements :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut dire qu'en tant que mat&#233;rialistes, nous avons compris la nature de ces &#233;v&#233;nements et en avons pr&#233;vu l'issue. L'histoire s'accomplit, contre notre volont&#233; peut-&#234;tre, mais suivant la courbe que nous avons trac&#233;e. Et m&#234;me si de lourds sacrifices sont n&#233;cessaires, la fin sera celle que nous avons pr&#233;dite : la chute des dieux du capitalisme et de l'imp&#233;rialisme. Il semble que l'histoire ait voulu donner &#224; l'humanit&#233; une le&#231;on ultime et bouleversante. Les travailleurs &#233;taient trop paresseux, apathiques et ind&#233;cis. Il est certain que nous n'aurions jamais &#233;t&#233; confront&#233;s &#224; cette guerre si la classe ouvri&#232;re avait fait preuve en 1914 de suffisamment de d&#233;termination pour s'opposer aux desseins des imp&#233;rialistes. Mais rien de tel ne s'est produit : la classe ouvri&#232;re avait besoin d'une nouvelle et cruelle le&#231;on de l'histoire. L'histoire a permis &#224; la nation la plus puissante et la mieux organis&#233;e de s'&#233;lever &#224; une hauteur inconcevable. Le canon de 420 a dict&#233; la volont&#233; de l'Allemagne au monde entier. L'Allemagne semblait avoir asservi l'Europe &#224; jamais&#8230; Et maintenant, voyez comment l'histoire, apr&#232;s avoir &#233;lev&#233; l'imp&#233;rialisme allemand &#224; ce niveau et hypnotis&#233; ses masses, le plonge, vertigineusement, dans un ab&#238;me d'impuissance et d'humiliation, comme pour dire : &#171; Voil&#224; ! Il est d&#233;truit ! Allez, d&#233;barrassez l'Europe et le monde de ses d&#233;bris&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trotsky s'est donn&#233; la peine d'&#233;tablir que le salut de l'Allemagne r&#233;sidait dans la prise du pouvoir par le prol&#233;tariat :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Allemagne attirerait alors &#224; elle un puissant courant de sympathie pour la R&#233;volution allemande de la part des peuples et des masses opprim&#233;es du monde, et surtout de la France... La classe ouvri&#232;re fran&#231;aise, qui a vers&#233; plus de sang que celle de toute autre nation, n'attend, au plus profond de son c&#339;ur r&#233;volutionnaire, que le premier signal de l'Allemagne...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il a conclu :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le prol&#233;tariat allemand passe &#224; l'offensive, le premier devoir de la Russie sovi&#233;tique, dans la lutte r&#233;volutionnaire, sera de ne tenir aucun compte des fronti&#232;res nationales. La Russie des Soviets n'est rien d'autre que l'avant-garde de la r&#233;volution allemande et europ&#233;enne&#8230; Le prol&#233;tariat allemand, fort de son expertise technique, d'un c&#244;t&#233; ; notre Russie, mal organis&#233;e mais tr&#232;s peupl&#233;e et riche en ressources naturelles, de l'autre &#8211; ces deux pays formeront un bloc redoutable contre lequel s'&#233;craseront toutes les vagues de l'imp&#233;rialisme&#8230; Liebknecht n'a nul besoin de conclure un trait&#233; avec nous. Nous l'aiderons sans trait&#233;, dans la limite de nos forces. Nous donnons tout &#224; la lutte prol&#233;tarienne mondiale. L&#233;nine nous a exhort&#233;s dans sa lettre &#224; constituer une arm&#233;e d'un million d'hommes pour la d&#233;fense de la R&#233;publique des Soviets. Ce programme est trop limit&#233;. [5] L'histoire nous le dit : peut-&#234;tre demain la classe ouvri&#232;re allemande vous appellera-t-elle &#224; son secours ; cr&#233;ez une arm&#233;e de deux millions d'hommes&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tels &#233;taient les sentiments et les enseignements, non seulement du parti bolchevique, mais de tous les r&#233;volutionnaires de Russie, qu'ils soient socialistes-r&#233;volutionnaires de gauche, anarchistes ou mencheviks-internationalistes. Si L&#233;nine n'avait pas &#233;crit, lors des d&#233;bats sur la paix de Brest-Litovsk, que, face &#224; une r&#233;volution allemande menac&#233;e dans sa bataille d&#233;cisive, &#171; il serait non seulement opportun, mais m&#234;me un devoir de risquer une d&#233;faite, voire la perte du pouvoir sovi&#233;tique &#187; [6] . La R&#233;publique socialiste d'un pays arri&#233;r&#233; pourrait &#234;tre appel&#233;e &#224; se sacrifier pour la r&#233;volution socialiste (qui serait bien plus importante pour le prol&#233;tariat international) dans un pays avanc&#233;, c'est-&#224;-dire dot&#233; d'une base industrielle bien plus solide et d'un prol&#233;tariat plus nombreux. Du point de vue de l'internationalisme prol&#233;tarien, cette proposition affiche la rigueur d'un axiome. L&#233;nine &#233;crivait le 20 ao&#251;t, dans sa Lettre aux travailleurs am&#233;ricains :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N'est pas un v&#233;ritable socialiste celui qui ne comprend pas que, pour la victoire sur la bourgeoisie, pour la prise du pouvoir par les travailleurs, pour le d&#233;but de la r&#233;volution prol&#233;tarienne mondiale, nous ne pouvons ni ne devons reculer devant aucun sacrifice, f&#251;t-il territorial, f&#251;t-il celui qui nous inflige de lourdes d&#233;faites face &#224; l'imp&#233;rialisme. N'est pas un v&#233;ritable socialiste celui qui n'a pas prouv&#233; par les faits qu'il est pr&#234;t &#224; consentir les plus grands sacrifices pour que &#171; son &#187; pays puisse r&#233;ellement faire avancer la cause de la r&#233;volution socialiste. [7]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;solution adopt&#233;e par Vee-Tsik promettait au prol&#233;tariat d'Allemagne et d'Autriche le soutien sans r&#233;serve de la classe ouvri&#232;re russe ; le Conseil militaire r&#233;volutionnaire fut charg&#233; de &#171; mettre en &#339;uvre un programme &#233;largi de formation de l'Arm&#233;e rouge &#187; ; le Commissariat &#224; l'alimentation re&#231;ut l'ordre de cr&#233;er sans d&#233;lai un fonds alimentaire au profit des travailleurs allemands et autrichiens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;NOUVEAUX DANGERS&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#233;nine, remis de ses blessures, prit la parole le 22 octobre lors d'une s&#233;ance commune du Vee-Tsik, du Soviet de Moscou et du Conseil des syndicats. Il aborda le th&#232;me suivant : &#171; Jamais nous n'avons &#233;t&#233; aussi proches de la r&#233;volution mondiale et jamais nous ne nous sommes trouv&#233;s dans une situation aussi p&#233;rilleuse, car c'est la premi&#232;re fois que le bolchevisme est consid&#233;r&#233; comme un danger mondial. &#187; Avant l'effondrement des empires centraux, on aurait pu penser que la r&#233;volution russe &#233;tait sp&#233;cifique &#224; la Russie. Mais aujourd'hui, c'est le contraire qui s'imposait : &#171; Le bolchevisme est devenu la th&#233;orie et la tactique mondiales du prol&#233;tariat international. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut noter la prudence &#233;tudi&#233;e de certaines formulations :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une r&#233;volution populaire, et peut-&#234;tre une r&#233;volution prol&#233;tarienne, en Allemagne est devenue in&#233;vitable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prenons garde de ne pas entraver la r&#233;volution en Ukraine. Il est essentiel de comprendre les variations de progression de chaque r&#233;volution. Dans chaque pays &#8211; et nous qui l'avons vue et v&#233;cue le savons mieux que quiconque &#8211; la r&#233;volution progresse &#224; sa mani&#232;re&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'interf&#233;rence de ceux qui ne connaissent pas le rythme auquel la r&#233;volution se d&#233;veloppe peut g&#234;ner les communistes intelligents qui disent : &#171; Notre principal effort doit &#234;tre de faire de ce processus un processus conscient. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aucune r&#233;volution ne vaut quelque chose si elle ne peut pas se d&#233;fendre elle-m&#234;me ; mais une r&#233;volution n'apprend pas &#224; se d&#233;fendre tout de suite. [8]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;composition de l'imp&#233;rialisme allemand faisait paradoxalement peser d'immenses dangers sur la r&#233;volution russe. Les Alli&#233;s avaient d&#233;sormais carte blanche pour attaquer la R&#233;publique sovi&#233;tique. Le bolchevisme les mena&#231;ait d&#233;sormais sur le Rhin, et non plus seulement sur la Vistule. Dans ces circonstances nouvelles, les bourgeoisies allemande et alli&#233;e pouvaient parfaitement se r&#233;concilier contre les Sovi&#233;tiques. Un accord tacite avait apparemment &#233;t&#233; conclu entre l'Allemagne et les Alli&#233;s concernant l'occupation de l'Ukraine. Il fallait s'attendre &#224; une attaque des Alli&#233;s par le sud, soit par les Dardanelles et la mer Noire, soit par la Roumanie. La vision de L&#233;nine &#233;tait claire. Les Alli&#233;s envisageaient bel et bien d'occuper l'Ukraine. Le g&#233;n&#233;ral Franchet d'Esperey planifiait des op&#233;rations de grande envergure dans le sud de la Russie. Comme nous le verrons, cette campagne commen&#231;a &#224; se mettre en &#339;uvre, avec des cons&#233;quences graves et sanglantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le discours de L&#233;nine ne faisait aucune allusion aux r&#233;centes dissensions apparues autour de la paix de Brest-Litovsk. C'est un dirigeant modeste dans ses victoires, si modestes qu'elles lui &#233;chappent. La justesse des id&#233;es qu'il a expos&#233;es en f&#233;vrier, dans sa pol&#233;mique contre les partisans communistes de gauche de la guerre r&#233;volutionnaire, est d&#233;sormais incontestablement r&#233;v&#233;l&#233;e. Les grandes offensives de printemps lanc&#233;es par Hindenburg et Ludendorff sur le front occidental avaient d&#233;montr&#233; la force durable de l'imp&#233;rialisme allemand, qui allait encore tenir neuf mois. Nous savons aujourd'hui que le g&#233;n&#233;ral Hoffmann tentait de persuader l'&#233;tat-major allemand de lancer une offensive d&#233;cisive contre la R&#233;publique sovi&#233;tique. Le r&#233;pit pr&#233;caire et douloureux obtenu gr&#226;ce au trait&#233; de Brest-Litovsk avait permis &#224; la r&#233;volution de se renforcer, de ma&#238;triser ses ennemis sur le front int&#233;rieur et d'entamer la construction de l'Arm&#233;e rouge ; et pendant ce m&#234;me intervalle, les troubles qui minaient l'imp&#233;rialisme allemand avaient atteint une intensit&#233; extr&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux probl&#232;mes &#233;troitement li&#233;s &#233;taient &#224; l'ordre du jour des dirigeants de la r&#233;volution russe :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour assurer la victoire du prol&#233;tariat en Allemagne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour tenir bon face aux Alli&#233;s, d&#233;sormais vainqueurs de la guerre mondiale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car les puissances alli&#233;es allaient attaquer le bolchevisme avec d'autant plus d'&#233;nergie que la menace du prol&#233;tariat allemand &#233;tait apparue. Le triomphe de la classe ouvri&#232;re en Allemagne constituerait le front uni des travailleurs europ&#233;ens contre les capitalistes du monde entier. Le destin de l'humanit&#233; &#233;tait d&#233;sormais en jeu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LES FAITS DE LA R&#201;VOLUTION ALLEMANDE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s 1908, l'un des plus c&#233;l&#232;bres th&#233;oriciens de la social-d&#233;mocratie allemande s'&#233;tait efforc&#233; de d&#233;montrer que l'Allemagne &#233;tait m&#251;re pour la r&#233;volution socialiste. [9] Aucun autre pays ne r&#233;unissait alors mieux toutes les conditions pr&#233;alables &#224; une transformation sociale : une forte concentration industrielle, un d&#233;veloppement technique extraordinaire, la pr&#233;dominance sociale du prol&#233;tariat, la croissance rapide (toujours en cours) de l'organisation ouvri&#232;re. La population totale de l'Allemagne &#233;tait de 61 700 000 habitants, dont 27 420 000 adultes actifs. Cette population active se composait comme suit : 6 049 135 propri&#233;taires (22,9 %), 1 588 168 salari&#233;s (5,8 %) et 19 782 595 prol&#233;taires (72,3 %). Ces statistiques, issues du recensement officiel de 1907, sont encore sujettes &#224; controverse : la cat&#233;gorie des &#171; propri&#233;taires &#187; comprend notamment, outre les membres des classes moyennes et sup&#233;rieures, un grand nombre de petits agriculteurs dont la situation sociale est tr&#232;s proche de celle du prol&#233;tariat. Quoi qu'il en soit, la pr&#233;dominance du prol&#233;tariat industriel en Allemagne n'est pas contest&#233;e. Une analyse de la r&#233;partition sociale de la population active (datant de 1925) dresse le tableau suivant :&lt;br class='autobr' /&gt;
Prol&#233;taires 16 000 000&lt;br class='autobr' /&gt;
&#201;l&#233;ments semi-prol&#233;tariens (employ&#233;s subalternes et paysans pauvres) 5 700 000&lt;br class='autobr' /&gt;
Petits-bourgeois (artisans, paysans riches, employ&#233;s et fonctionnaires de rang moyen et sup&#233;rieur) 10 100 000&lt;br class='autobr' /&gt;
Capitalistes et cadres pour la soci&#233;t&#233; capitaliste 2 000 000&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela fait un total de 33 800 000 : parmi eux, 20 600 000 sont consid&#233;r&#233;s comme des salari&#233;s. [10]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fran&#231;ais Sur le contexte fondamental de la r&#233;volution allemande, les statistiques sociales sont pleines de controverses, bien que les tendances g&#233;n&#233;rales soient claires. Aux 27,4 millions d'adultes valides du recensement de 1907, il faut ajouter 4,6 millions suppl&#233;mentaires dans les cat&#233;gories extraprofessionnelles : l'arm&#233;e, les &#233;quipages de la marine, les rentiers, les retrait&#233;s, etc. L' Annuaire de l'Internationale communiste de 1923 (&#233;dition russe) donnait les chiffres suivants pour la p&#233;riode ant&#233;rieure &#224; la mobilisation r&#233;volutionnaire de cette ann&#233;e-l&#224; : ind&#233;pendants, 4,43 millions ; semi-prol&#233;taires, 3,47 millions ; employ&#233;s, 3,22 millions ; ouvriers, 22,7 millions. Les chiffres sensiblement plus faibles que nous avons reproduits pour 1925 proviennent de la m&#234;me source, mais ont &#233;t&#233; publi&#233;s en 1925, c'est-&#224;-dire apr&#232;s le revers subi par le Parti communiste allemand [11] , dans Les Partis sociaux-d&#233;mocrates (pr&#233;face d'E. Varga). Nous les accepterons avec les r&#233;serves qui s'imposent, en esp&#233;rant que nos statisticiens feront preuve de plus de soin dans le traitement de leurs chiffres et peut-&#234;tre de moins de souci quant &#224; leur pr&#233;sentation opportune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux &#233;lections g&#233;n&#233;rales de 1912, le parti social-d&#233;mocrate avait recueilli 4 250 000 voix : il b&#233;n&#233;ficiait du soutien des coop&#233;ratives ais&#233;es et des syndicats les plus puissants du monde, et comptait 1 086 000 membres en 1914. Certes, pendant la guerre (en 1917), ce chiffre &#233;tait tomb&#233; &#224; 243 000, mais cela &#233;tait d&#251; en grande partie &#224; la suspension de l'activit&#233; politique publique. Cependant, le 2 ao&#251;t 1914, on ne trouvait que deux figures h&#233;ro&#239;ques, Karl Liebknecht et Otto R&#252;hle, parmi les 100 d&#233;put&#233;s du parti, pour voter contre la guerre [12] : tous les autres, l'ensemble de la direction et de l'&#233;tat-major du prol&#233;tariat socialiste, avaient vot&#233; pour. Ce n'&#233;tait l&#224; que le point culminant soudain d'une longue &#233;volution. Le grand parti ouvrier avait &#233;t&#233; min&#233; par l'opportunisme petit-bourgeois, dont la domination avait &#233;t&#233; facilit&#233;e par l'expansion &#233;conomique du capitalisme, une prosp&#233;rit&#233; nationale fond&#233;e en partie sur les profits de l'exploitation coloniale et des exportations, et l'existence d'une aristocratie ouvri&#232;re satisfaite, bien r&#233;mun&#233;r&#233;e et li&#233;e, par ses aspirations et son mode de vie, &#224; la classe moyenne en pleine expansion. De plus en plus, les cercles dirigeants du parti s'&#233;taient habitu&#233;s &#224; identifier leur destin &#224; celui de l'Empire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur ce terrain mouvant, des luttes complexes se d&#233;roul&#232;rent entre les diff&#233;rentes tendances du socialisme : c'est l'opportunisme qui finit toujours par l'emporter, soutenu par toutes les forces de la soci&#233;t&#233; capitaliste. Ces batailles d'id&#233;es, sans cesse renouvel&#233;es entre de petites minorit&#233;s r&#233;volutionnaires et les grands r&#233;alistes de la direction du parti, aboutirent invariablement &#224; une nouvelle tromperie de la conscience ouvri&#232;re, &#224; un nouveau vocabulaire pour tromper les masses, tout en continuant &#224; employer un langage r&#233;volutionnaire qui avait perdu ses significations fondamentales. Peu &#224; peu, la collaboration de classe se substitua &#224; la lutte des classes ; la th&#233;orie de la conqu&#234;te pacifique du socialisme par la d&#233;mocratie parlementaire rel&#233;gua aux oubliettes la n&#233;cessit&#233; de la dictature du prol&#233;tariat, proclam&#233;e par Marx ; un patriotisme phras&#233; et mensonger drapa les congr&#232;s du parti du drapeau national, &#224; c&#244;t&#233; du drapeau rouge de l'Internationale ouvri&#232;re. Des th&#233;oriciens &#233;rudits propos&#232;rent m&#234;me de r&#233;viser les principes fondamentaux du socialisme &#224; la lumi&#232;re des progr&#232;s du capitalisme allemand. Et ces hommes, alors m&#234;me que l'Empire versait son m&#233;tal dans des canons, consacraient leur &#233;nergie &#224; d&#233;montrer que le voyage vers la ville du socialisme &#233;tait d&#233;sormais en marche, sur le chemin des r&#233;formes pacifiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis plus d'un quart de si&#232;cle, l'aristocratie ouvri&#232;re, au sein de laquelle se recrutaient les sections dirigeantes de la social-d&#233;mocratie, avait progressivement identifi&#233; ses propres int&#233;r&#234;ts avec ceux du syst&#232;me social dont la prosp&#233;rit&#233; garantissait son bien-&#234;tre. Le vote du 2 ao&#251;t 1914 n'a fait que r&#233;v&#233;ler, brutalement et ouvertement, le passage que le corps des officiers du socialisme avait depuis longtemps fait du c&#244;t&#233; de la bourgeoisie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un parti social-d&#233;mocrate ind&#233;pendant, m&#233;content du soutien inconditionnel apport&#233; &#224; l'imp&#233;rialisme par des dirigeants comme Scheidemann et Ebert, s'&#233;tait s&#233;par&#233; et constitu&#233; en 1917 : il refl&#233;tait &#224; la fois la protestation des masses ouvri&#232;res contre l'Union sacr&#233;e et le vieux centrisme qui aimait &#224; utiliser la phras&#233;ologie r&#233;volutionnaire pour masquer une politique de mod&#233;ration, de compromis, de temporisation et de juste milieu. Ses id&#233;ologues se r&#233;v&#233;l&#232;rent &#234;tre ceux-l&#224; m&#234;mes qui avaient le plus &#339;uvr&#233; ces dix derni&#232;res ann&#233;es &#224; corrompre la pens&#233;e socialiste : &#201;douard Bernstein, inventeur du r&#233;visionnisme, et le pacifiste Kautsky, d&#233;sormais pr&#234;t &#224; devenir le proph&#232;te du wilsonisme. [13] En l'absence d'une organisation r&#233;volutionnaire des masses, c'est avec la gauche influente de ce parti (Haase, D&#228;umig, Crispien) que Yoffe dut collaborer &#224; la veille de la r&#233;volution allemande.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le seul groupe prol&#233;tarien authentiquement r&#233;volutionnaire comparable, en termes de conscience de classe, au parti bolchevique russe &#233;tait le Spartakusbund (Ligue Spartakus), fond&#233; en janvier 1916 par les plus brillants v&#233;t&#233;rans de la lutte contre l'opportunisme. Il comprenait un petit groupe de dirigeants capables de grandes choses : le vieux conspirateur polonais L&#233;o Tyshko, pass&#233; ma&#238;tre dans l'art du travail clandestin ; l'historien Franz Mehring, &#224; l'origine de certaines des applications les plus brillantes de la m&#233;thode historico-mat&#233;rialiste ; Rosa Luxemburg, seule figure du socialisme occidental &#224; s'apparenter &#224; L&#233;nine et Trotsky ; et l'intr&#233;pide Liebknecht. Mais ces dirigeants, habitu&#233;s &#224; lutter &#171; &#224; contre-courant &#187;, ne b&#233;n&#233;ficiaient pas d'une grande arm&#233;e de masses, malgr&#233; leur popularit&#233;. Le Spartakusbund &#233;tait &#171; plus une tendance id&#233;ologique qu'un parti &#187;, comme le disait Karl Radek. Et il n'avait eu d'autre choix que de s'affilier, en avril 1917, au Parti social-d&#233;mocrate ind&#233;pendant :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Face au prol&#233;tariat allemand, si singuli&#232;rement d&#233;pourvu de cette arme essentielle &#224; la guerre de classe &#8211; le parti r&#233;volutionnaire conscient de ses t&#226;ches &#8211; se dressait la bourgeoisie la plus instruite, la plus organis&#233;e, la plus consciente de toutes, la bourgeoisie qui avait su former des chefs de guerre comme Hindenburg, Ludendorff, Mackensen, von der Goltz, von Kl&#252;ck, la bourgeoisie qui avait produit ses Krupp, ses Albert Ballin, ses Hugo Stinne, ses Walter Rathenau, ses Hugenberg, ses Kl&#246;ckner, ses Thyssen et tant d'autres. [14]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LES SOCIALISTES CONTRE-R&#201;VOLUTIONNAIRES GAGNENT LE POUVOIR&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La bourgeoisie fut trop sage pour tenter de renverser la situation lorsque les troupes, &#233;puis&#233;es, d&#233;moralis&#233;es, sans espoir de gagner la guerre, quitt&#232;rent le front. Nous avons d&#233;j&#224; vu comment Ludendorff comprit aussit&#244;t que la guerre &#233;tait finie et qu'il ne fallait pas perdre une heure avant de faire la paix. Une fois le r&#234;ve d'une Grande Allemagne explos&#233;, il ne restait plus aux hommes de t&#234;te qui l'avaient r&#234;v&#233; que de sauver l'ordre imp&#233;rialiste. Et cela ne pouvait se faire qu'en s'entendant avec les masses. Ce que les Savinkov, Kornilov, Kerenski et Tchernov de Russie (ni Buchanan, Pal&#233;ologue et Albert Thomas) [15] n'avaient jamais compris lorsque la vague bolchevique &#233;tait forte, fut imm&#233;diatement saisi par les dirigeants de l'Allemagne imp&#233;riale de septembre &#224; novembre 1918. Leur id&#233;e directrice &#233;tait de se laisser emporter par la r&#233;volution afin d'&#233;viter de l'&#234;tre. L'expression allemande est ici &#233;tonnamment appropri&#233;e : Sich an der Spitze stellen, um die Spitze abzubrechen &#8211; se mettre &#224; la t&#234;te du mouvement pour le briser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nulle part en Allemagne, les chefs militaires ne r&#233;sist&#232;rent aux troupes. Lors de la formation des Conseils de soldats (Soviets), les chefs d'&#233;tat-major eurent l'habilet&#233; de faire &#233;lire leurs propres membres en de nombreux endroits. Les mar&#233;chaux du Kaiser et les grands banquiers prirent sur eux de faire entrer au gouvernement Ebert et Scheidemann, dirigeants socialistes d'une grande biens&#233;ance, mais influents aupr&#232;s des masses. Le cabinet du prince Max de Bade ouvrit la voie au Conseil des commissaires du peuple [16] de la R&#233;publique socialiste, form&#233; le 12 novembre. Toute l'Allemagne &#233;tait au pouvoir des Soviets. Leurs noms m&#234;mes, Conseil des commissaires, Conseils ouvriers ( Arbeiterr&#228;te ), faisaient &#233;cho &#224; la r&#233;volution russe. Mais ces Soviets &#233;taient paralys&#233;s par les majorit&#233;s sociales-d&#233;mocrates dominantes. Le Conseil des commissaires du peuple n'&#233;tait en r&#233;alit&#233; que le camouflage d&#233;magogique d'un cabinet de coalition normal. Au sein de ce gouvernement, trois sociaux-d&#233;mocrates majoritaires, Fritz Ebert, Landsberg et Scheidemann, connus pour leur loyaut&#233; envers la bourgeoisie, cohabitaient avec trois ind&#233;pendants ind&#233;cis, Hugo Haase, Dittmann et Barth. Ce fut ce gouvernement qui entreprit la fondation d'une r&#233;publique socialiste d&#233;mocratique en Allemagne. Il imposa l'ordre et le calme aux citoyens jusqu'aux &#233;lections. Il h&#233;sita &#224; accepter les dures conditions de l'armistice dict&#233;es par les Alli&#233;s et ne les signa que sous la pression pressante de l'&#233;tat-major. D&#232;s sa formation, le gouvernement avait le choix entre deux voies : la paix sociale et la paix avec les Alli&#233;s &#8211; autrement dit, la d&#233;fense du capitalisme, la r&#233;pression du mouvement r&#233;volutionnaire, le front uni avec les Alli&#233;s contre la R&#233;publique sovi&#233;tique ; ou la guerre civile, l'alliance avec les Soviets russes, la guerre r&#233;volutionnaire pour la d&#233;fense de l'Allemagne. Dans une telle guerre civile, la victoire du prol&#233;tariat &#233;tait assur&#233;e ; mais Wilson et Foch n'auraient jamais accept&#233; (du moins, c'est ce qu'on croyait) de s'asseoir &#224; la table des n&#233;gociations avec le bolchevisme. [17] L'int&#233;r&#234;t de la nation aurait donc exig&#233; le d&#233;veloppement de la lutte sur un plan nouveau, celui de la r&#233;volution prol&#233;tarienne elle-m&#234;me ; mais pour cela, il aurait fallu oser, et, pour oser, d&#233;sirer la victoire du prol&#233;tariat, la souhaiter et y croire. Tout le pass&#233; de la social-d&#233;mocratie s'opposait &#224; une telle perspective. Et la bourgeoisie et la petite-bourgeoisie pr&#233;f&#233;raient une Allemagne capitaliste &#233;cras&#233;e par les Alli&#233;s &#224; une Allemagne prol&#233;tarienne fi&#232;re et forte, n&#233;e des ruines de l'imp&#233;rialisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les commissaires du peuple refus&#232;rent tout appel &#224; Yoffe. Ils refus&#232;rent le grain russe que Vee-Tsik leur avait propos&#233;. Ils &#233;vit&#232;rent toute ing&#233;rence dans les anciennes bureaucraties et maintinrent les g&#233;n&#233;raux r&#233;actionnaires &#224; leurs postes de commandement. [18]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les socialistes de la contre-r&#233;volution &#233;taient au pouvoir. La lutte allait maintenant s'ouvrir entre eux et cette minorit&#233; r&#233;volutionnaire du prol&#233;tariat, group&#233;e autour de la Ligue Spartacus et de la gauche des sociaux-d&#233;mocrates ind&#233;pendants, qui r&#233;clamait la dictature du prol&#233;tariat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;YOFFE, L'AMBASSADEUR SOVI&#201;TIQUE, EST EXPULS&#201; DE BERLIN&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Russie, les &#233;v&#233;nements s'acc&#233;l&#232;rent. L'Arm&#233;e rouge s'organise, remporte des batailles, s'empare de villes. Les Commissions extraordinaires font fusiller les ennemis. Les usines, les transports, les villes sont engag&#233;s dans une lutte acharn&#233;e contre la famine. La vie quotidienne est enti&#232;rement domin&#233;e par l'attente d'une r&#233;volution en Europe. Les yeux de la nation enti&#232;re sont tourn&#233;s vers l'Occident. Famine, typhus, morts, une ville prise, une ville perdue &#8211; qu'importe ? &#192; Berlin, Paris, Rome, Londres, l'avenir du monde se joue. L'internationalisme des Soviets de Russie est profond et vrai : rien ne retient leur attention.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les journaux de l'&#233;poque sont &#233;tonnants. Chaque jour, en gros caract&#232;res et &#224; la une, ils diffusent des d&#233;p&#234;ches de derni&#232;re minute, de vagues rumeurs capt&#233;es &#224; Stockholm par des oreilles anxieuses : &#233;meutes &#224; Paris, &#233;meutes &#224; Lyon, r&#233;volution en Belgique, r&#233;volution &#224; Constantinople, victoire des Soviets en Bulgarie, &#233;meutes &#224; Copenhague. En fait, toute l'Europe est en mouvement ; des Soviets clandestins ou d&#233;clar&#233;s apparaissent partout, m&#234;me dans les arm&#233;es alli&#233;es ; tout est possible, tout. Le 15 octobre, Vorovski t&#233;l&#233;graphie &#224; Zinoviev de Stockholm : &#171; La r&#233;volution se pr&#233;pare en France &#187; (titre de sa d&#233;p&#234;che dans les journaux) ; &#171; un mouvement populaire ouvrier a commenc&#233; il y a deux jours et se propage avec &#233;nergie &#224; Paris&#8230; Les ouvriers exigent la lib&#233;ration imm&#233;diate de tous les prisonniers politiques&#8230; Un Soviet de soldats alli&#233;s a pris contact au front avec le Soviet de soldats allemands&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 5 novembre, alors que le drapeau rouge flottait d&#233;j&#224; sur Kiel, le chancelier Max de Bade d&#233;cida de prendre une mesure r&#233;clam&#233;e depuis longtemps par l'&#233;tat-major. Il rompit les relations diplomatiques avec la Russie sovi&#233;tique. Yoffe fut pri&#233; de quitter Berlin dans les vingt-quatre heures. Des bagages diplomatiques russes avaient &#233;t&#233; ouverts &#171; par accident &#187; et contenaient des tracts r&#233;volutionnaires en allemand. [19] Outre ces motifs, susceptibles de jeter une mauvaise image de la Russie aupr&#232;s des masses allemandes, on pr&#233;tendit &#233;galement que la Russie avait &#233;t&#233; r&#233;ticente &#224; punir les assassins du comte Mirbach.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un &#233;change de t&#233;l&#233;grammes int&#233;ressant, survenu peu apr&#232;s (le 10 d&#233;cembre), &#233;claire les activit&#233;s de Yoffe &#224; Berlin. L'ambassadeur sovi&#233;tique avait en effet avou&#233; avoir aid&#233; les r&#233;volutionnaires allemands en leur fournissant de l'argent, des armes et des munitions, par l'interm&#233;diaire de Haase et Barth, les sociaux-d&#233;mocrates ind&#233;pendants, qui servaient d'interm&#233;diaires. Haase et Barth, tous deux membres du gouvernement socialiste du Reich, se virent oblig&#233;s de nier cette d&#233;claration ; Yoffe leur r&#233;pondit alors par une lettre accablante dont nous reproduisons les principaux passages :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il va sans dire que je n'ai pas &#233;t&#233; assez imprudent pour remettre personnellement et directement au camarade Barth, nouveau venu dans le mouvement ouvrier et qui ne m'inspirait qu'une confiance limit&#233;e, les sommes qui &#233;taient destin&#233;es &#224; l'achat d'armements... Le commissaire du peuple Barth savait cependant parfaitement que les centaines de milliers de marks qu'il avait reconnu avoir re&#231;us de camarades allemands provenaient en derni&#232;re analyse de mon &#233;tablissement. Fran&#231;ais Il l'a dit dans la conversation que nous avons eue quinze jours avant la r&#233;volution, lorsqu'il m'a reproch&#233; de ne pas avoir fourni les deux millions de marks qu'il avait demand&#233;s&#8230; Si seulement j'avais fourni cette somme, a-t-il dit, les ouvriers allemands auraient &#233;t&#233; arm&#233;s depuis longtemps et pr&#234;ts pour une insurrection victorieuse&#8230; M. Haase et ses amis ont re&#231;u &#224; maintes reprises de ma part du mat&#233;riel &#8211; pas toujours d'origine russe &#8211; pour leurs discours au Reichstag&#8230; Le Parti social-d&#233;mocrate ind&#233;pendant a re&#231;u de notre part une aide mat&#233;rielle pour les projets d'&#233;dition auxquels nos &#233;crivains ont collabor&#233;&#8230; M. Haase ne croit-il pas que nous agissions ensemble dans l'int&#233;r&#234;t commun de la r&#233;volution allemande et internationale ? Je n'aurais jamais &#233;voqu&#233; ces souvenirs de notre collaboration s'il n'avait pas adopt&#233; le point de vue des von K&#252;hlmann&#8230; qui consid&#232;rent d'ailleurs notre coop&#233;ration avec l'USPD allemande comme un crime et nous ont expuls&#233;s d'Allemagne pour cette raison. Si le nouveau gouvernement allemand, qui se dit socialiste et r&#233;volutionnaire, va jusqu'&#224; nous d&#233;noncer ouvertement pour les actions que nous avons entreprises conjointement avec ses membres lorsqu'ils &#233;taient encore r&#233;volutionnaires, alors les obligations politiques qui me contraindraient &#224; l'&#233;gard de camarades du parti ou d'opposants honn&#234;tes perdent toute force. Je saisis l'occasion pour informer le conseiller juridique du consulat russe &#224; Berlin, le d&#233;put&#233; au Reichstag Oskar Cohn, que la somme de 500 000 marks et 150 000 roubles qu'il a re&#231;ue de moi la veille de mon d&#233;part de Berlin, en sa qualit&#233; de membre de l'USPD, ne doit pas &#234;tre vers&#233;e au compte de son parti. Il en va de m&#234;me pour le fonds de dix millions de roubles que le Dr Cohn &#233;tait auparavant autoris&#233; &#224; utiliser pour la r&#233;volution allemande. [20]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;KRASNOV ET LA GRANDE ARM&#201;E DU DON&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Durant ces mois, les nouveaux p&#233;rils contre lesquels L&#233;nine avait mis en garde se manifestent dans toutes les r&#233;gions o&#249; la guerre civile fait encore rage. Allemands et Alli&#233;s se joignent tour &#224; tour &#224; la guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s les victoires de l'Arm&#233;e rouge sur la Volga, le Conseil militaire r&#233;volutionnaire concentra son attention sur le Don. Conquis assez facilement par les Rouges au d&#233;but de l'ann&#233;e (on peut rappeler ici le suicide de l'ataman Kaledin), le Don se souleva au printemps &#224; l'approche des forces allemandes. L'ataman Krasnov (le m&#234;me g&#233;n&#233;ral qui avait march&#233; sur Petrograd &#224; la veille d'octobre 1917, fut fait prisonnier puis lib&#233;r&#233; sur parole) partit en avril et mai &#224; la t&#234;te de cette contre-r&#233;volution cosaque. En juillet, il disposait de 27 000 fantassins, 30 000 cavaliers, 175 canons, 610 mitrailleuses, vingt avions, quatre trains blind&#233;s et huit canonni&#232;res. Le territoire gouvern&#233; par la &#171; Grande Arm&#233;e du Don &#187; est un &#201;tat reconnu par les Empires centraux et dot&#233; d'une constitution assez extraordinaire : il est limit&#233; &#224; l'ouest par l'Ukraine de l'hetman Skoropadsky, au nord par la Russie sovi&#233;tique, &#224; l'est et au sud par le territoire cosaque du Kouban, o&#249; se forme l'Arm&#233;e nationale de D&#233;nikine. Ce nouvel &#201;tat n'est rien d'autre que le fief personnel d'un aventurier militaire, sous la suzerainet&#233; du Kaiser. La constitution du Don, vot&#233;e par le Krug (l'Assembl&#233;e cosaque), d&#233;cr&#232;te que l'ataman est un autocrate. Il exerce le commandement supr&#234;me des forces arm&#233;es, est le seul directeur de la politique &#233;trang&#232;re, nomme tous les ministres et chefs militaires, peut d&#233;clarer l'&#233;tat de si&#232;ge, promulgue toutes les lois et exerce &#224; la fois le droit de veto contre toute mesure l&#233;gislative et le droit de gr&#226;ce. La propri&#233;t&#233; priv&#233;e est d&#233;clar&#233;e inviolable. Dans la sph&#232;re religieuse, le rite orthodoxe a la primaut&#233; officielle. L'ataman &#233;volue n&#233;anmoins avec son temps : il parle m&#234;me de &#171; guerre des capitalistes &#187;. Une r&#233;forme agraire est d&#233;cr&#233;t&#233;e en faveur des Cosaques pauvres. Les propri&#233;taires fonciers doivent &#234;tre expropri&#233;s avec indemnisation, et les terres cultiv&#233;es sont d&#233;clar&#233;es propri&#233;t&#233; commune. Ces concessions &#224; la r&#233;volution paysanne s'accompagnent de quelques attentions feintes accord&#233;es aux socialistes contre-r&#233;volutionnaires, dont l'un se voit confier le minist&#232;re de l'Instruction publique dans l'administration de Novotcherkassk [21] . Un organe des SR, le Pryazovski Krai ( Le Pays d'Azov ), para&#238;t dans la capitale, aux c&#244;t&#233;s d'un organe monarchiste. Quant au traitement des ouvriers : un commandant militaire envoie au commandant de Iouzovka, une ville ouvri&#232;re, deux t&#233;l&#233;grammes le m&#234;me jour : &#171; Il est interdit d'arr&#234;ter les ouvriers. L'ordre est de les pendre ou de les fusiller. 10 novembre. N&#176; 2428 &#187; ; Ordre est donn&#233; de pendre tous les ouvriers arr&#234;t&#233;s dans la rue. Les corps seront expos&#233;s pendant trois jours. 10 novembre. N&#176; 2431. Sign&#233; Zhirov .Les m&#234;mes m&#233;thodes sont employ&#233;es &#224; Rostov. &#192; Taganrog, le g&#233;n&#233;ral Denissov pr&#233;vient la population qu'il utilisera des gaz asphyxiants en cas de troubles. Entre-temps, conform&#233;ment aux articles 15 &#224; 23 de ses Lois fondamentales, le Don &#233;tait dot&#233; de toutes les libert&#233;s d&#233;mocratiques imaginables. Avec une franchise d&#233;sarmante, Krasnov d&#233;clarait : &#171; Toutes les pr&#233;tendues conqu&#234;tes de la r&#233;volution ont &#233;t&#233; balay&#233;es. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 5 mai, l'ataman sollicita l'association et la protection du Kaiser contre le bolchevisme. Il r&#233;clama des armes et l'arbitrage de Guillaume II dans le conflit qui opposa l'Ukraine et le Don au sujet de la possession de Taganrog. Le g&#233;n&#233;ral von Arnim arriva dans le Don, approvisionn&#233; en armes et en munitions par l'Allemagne. Le 28 juin, l'ataman envoya une nouvelle lettre au Kaiser, exposant son projet de cr&#233;ation d'un grand &#201;tat cosaque, vassal de l'Allemagne, s'&#233;tendant de la mer d'Azov &#224; la Caspienne. Cet ennemi du &#171; bolchevisme antinational &#187;, ce patriote, calcula les meilleures amputations possibles de son propre pays ; il demanda &#224; l'envahisseur allemand de lui c&#233;der Voronej et Tsaritsyne, Astrakhan, le Kouban, le Terek. [22] Il proposa un trait&#233; favorable aux int&#233;r&#234;ts commerciaux allemands et offrit les produits de son territoire : c&#233;r&#233;ales, cuir, vins, huiles, tabac et b&#233;tail. Il poignarde m&#234;me son fr&#232;re d'armes D&#233;nikine dans le dos : le Kouban est la base d'op&#233;rations de D&#233;nikine. &#171; La domination allemande &#187;, dit-il &#224; l'Assembl&#233;e cosaque, &#171; sera plus facile &#224; supporter que la domination du moujik-bandit russe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, au mois de novembre, au moment m&#234;me o&#249; la rupture des relations diplomatiques entre Berlin et les Sovi&#233;tiques suscite des sp&#233;culations sur une intervention allemande de grande envergure en Russie, l'imp&#233;rialisme allemand s'effondre. Ses arm&#233;es d'occupation en Ukraine sont en plein d&#233;sordre : ses soldats n'ont plus qu'un d&#233;sir : rentrer chez eux &#224; tout prix. Sans perdre un instant, le patriote Krasnov en appelle aux Alli&#233;s. Dans ses m&#233;moires, il rapporte les promesses prodigu&#233;es par ses nouveaux amis. &#192; la conf&#233;rence de Jassy, &#8203;&#8203;en Roumanie, M. Hainaut [23] , consul de France, &#171; exige du commandement allemand l'engagement ferme de maintenir l'ordre en Ukraine, par son entremise, jusqu'&#224; l'arriv&#233;e des Alli&#233;s &#187;. Le g&#233;n&#233;ral Berthelot promet d'envoyer plusieurs divisions fran&#231;aises avant la mi-d&#233;cembre. Ce n'est plus au Kaiser que l'ataman Krasnov adresse ses p&#233;titions, mais au g&#233;n&#233;ral Franchet d'Esperey.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Don [informe-t-il ce dernier] est une r&#233;publique d&#233;mocratique, &#224; la t&#234;te de laquelle je me tiens... La seule guerre du Don est contre le bolchevisme... Sans l'aide des Alli&#233;s, la lib&#233;ration de la Russie est impossible... Trois ou quatre corps d'arm&#233;e, de 90 000 &#224; 120 000 hommes, lib&#233;reraient la Russie en trois &#224; quatre mois... L'occupation de l'Ukraine par des troupes &#233;trang&#232;res devient imp&#233;rative...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout aussi imp&#233;rative, para&#238;t-il, sera la pr&#233;sence de garnisons alli&#233;es &#224; Toula, Samara, Saratov, Tsaritsyne, Penza et Moscou... A Jassy, &#8203;&#8203;le g&#233;n&#233;ral Berthelot donne des assurances formelles &#224; l'&#233;missaire envoy&#233; par Krasnov : &#171; L'Ukraine sera certainement occup&#233;e, soit par une arm&#233;e anglo-fran&#231;aise, soit par des troupes que l'Allemagne sera oblig&#233;e d'y laisser. &#187; De plus, s'il le faut, &#171; toute l'arm&#233;e de Salonique &#187; sera envoy&#233;e en Russie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une mission militaire britannique, dirig&#233;e par le g&#233;n&#233;ral Poole, se rend au quartier g&#233;n&#233;ral de D&#233;nikine &#224; Ekaterinodar. Des officiers britanniques et fran&#231;ais (Dupr&#233;, Faure, Hochain [24] , Ehrlich) visitent la r&#233;gion du Don ; ils sont accueillis par des Te Deum , f&#234;t&#233;s par d'anciens Cosaques, d&#233;cor&#233;s, acclam&#233;s par des rang&#233;es de jeunes filles v&#234;tues de blanc. Poole n'est pas moins cat&#233;gorique que Berthelot : &#171; Je vais appeler imm&#233;diatement une brigade de Batoum ! &#187; d&#233;clare-t-il. Cependant, Londres le rappelle. [25] Fin janvier 1919, le capitaine Fouquet, repr&#233;sentant du g&#233;n&#233;ral Franchet d'Esperey, pr&#233;sente enfin &#224; l'ataman les conditions draconiennes pos&#233;es par les Alli&#233;s. L'ataman doit se subordonner au g&#233;n&#233;ral D&#233;nikine, chef supr&#234;me des forces arm&#233;es russes ; il &#171; se soumettra, en mati&#232;re militaire, politique et administrative, &#224; l'autorit&#233; du g&#233;n&#233;ral Franchet d'Esperey &#187;. Tous ses ordres seront contresign&#233;s par le capitaine Fouquet. Le gouvernement du Don remboursera &#224; tous les citoyens fran&#231;ais ayant subi des dommages du fait de la r&#233;volution : &#171; le revenu moyen de tous les commerces perdus pendant les troubles leur sera restitu&#233;, plus une indemnit&#233; de cinq pour cent sur toute la production desdites entreprises depuis 1914 &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Krasnov menait une guerre d'extermination contre les Rouges, recourant &#224; la fois &#224; des attaques surprises et &#224; des op&#233;rations strat&#233;giques de grande envergure. &#192; deux reprises, en octobre 1918 et en janvier 1919, il parvint &#224; encercler Tsaritsyne, [26] porte d'entr&#233;e de la Basse Volga, mais elle fut h&#233;ro&#239;quement d&#233;fendue par la Dixi&#232;me Arm&#233;e (Touliakov, Vorochilov et Staline). Sa tentative de mobiliser la paysannerie pour sa cause se solda par un &#233;chec. D&#233;but novembre, Trotski arriva sur le front sud, visitant Voronej, Tsaritsyne et Astrakhan : il galvanisa le moral des troupes et donna son impulsion d&#233;cisive &#224; l'organisation d'une arm&#233;e r&#233;guli&#232;re. Dans ces r&#233;gions, la t&#226;che &#233;tait particuli&#232;rement difficile. La guerre civile dressait les villages les uns contre les autres et, souvent, les riches contre les pauvres au sein d'un m&#234;me village. Partout, des bandes de gu&#233;rilleros se formaient autour de chefs devenus des h&#233;ros populaires. Pour remplacer ces escadrons courageux mais &#233;tranges par une v&#233;ritable arm&#233;e, il fallait briser leur r&#233;sistance, leur coh&#233;sion de groupe et leurs traditions personnelles. Parfois, les villages &#233;taient fortifi&#233;s pour assurer leur propre d&#233;fense statique, sans &#233;gard pour le reste du front. Lorsqu'une bande devait quitter son district, elle se disloquait. Les chefs-h&#233;ros voulaient &#234;tre ind&#233;pendants, et les premi&#232;res tentatives de centralisation suscit&#232;rent chez eux des r&#233;actions dangereuses. Au Kouban, Sorokine fit prisonnier le Conseil r&#233;volutionnaire plac&#233; sous son commandement et le fit fusiller. Mironov, Avtonomov, Sakharov, Potapenko et de nombreux autres commandants locaux se mutin&#232;rent contre le pouvoir central, au nom de la r&#233;volution. Leur r&#233;bellion fut r&#233;prim&#233;e. Une centralisation vigoureuse fut instaur&#233;e sur le front sud par des r&#233;giments recrut&#233;s &#224; Moscou, par les commissaires ouvriers et par un Conseil r&#233;volutionnaire de l'arm&#233;e dirig&#233; par le m&#233;tallurgiste Chliapnikov (l'arm&#233;e elle-m&#234;me &#233;tait command&#233;e par un ancien officier tsariste ralli&#233; au bolchevisme, P.P. Sytine). D&#232;s lors, les attaques de Krasnov se bris&#232;rent contre des lignes rouges de plus en plus dures et solides. D&#233;but 1919, la cr&#233;ation d'une cavalerie rouge efficace, command&#233;e par un sous-officier intr&#233;pide nomm&#233; Boudionny, [27] t&#233;moigna du ralliement &#224; la cause rouge des Cosaques moyens, voire ais&#233;s : la cavalerie &#233;tant une branche relativement riche des forces arm&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La t&#226;che des Arm&#233;es rouges dans le sud a &#233;t&#233; bien d&#233;finie par Trotsky :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous devons nous ins&#233;rer entre l'imp&#233;rialisme allemand en d&#233;clin et le militarisme anglo-fran&#231;ais qui s'approche. Nous devons prendre le contr&#244;le du Don, du Caucase du Nord, de la r&#233;gion Caspienne, porter assistance aux ouvriers et aux paysans d'Ukraine, et retourner dans notre patrie sovi&#233;tique, o&#249; il n'y a de place ni pour les auxiliaires britanniques ni pour ceux de l'Allemagne&#8230; Le pouls de notre r&#233;volution bat sur le front sud : c'est l&#224; que se joue le sort du pouvoir sovi&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'EFFONDREMENT DE SAMARA&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La lib&#233;ration de la r&#233;gion de la Volga, obtenue d&#233;but octobre avec la prise de Samara et de Stavropol, correspondait &#224; ce que Trotski avait annonc&#233;. L'Arm&#233;e rouge poursuivit ses succ&#232;s en p&#233;n&#233;trant dans la province de l'Oural (prise de Bougoulma, le 16 octobre).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis la chute de Kazan et de Simbirsk, la capitale des SR constitutives vivait dans un &#233;tat de terreur. Des paniques soudaines s'empar&#232;rent de la ville, paralysant la circulation. La population se cachait dans les caves, les magasins &#233;taient ferm&#233;s, la bourgeoisie locale s'entassa dans les trains et s'en alla. Le Comit&#233; de l'Assembl&#233;e constituante, de plus en plus conscient de son impuissance, d&#233;cida de se dissoudre et de c&#233;der son pouvoir au Directoire d'Oufa, en qui il avait peu confiance. Les Tch&#232;ques, &#233;puis&#233;s par de longs mois de combats, ne voulaient plus de combats. Les volontaires blancs &#233;taient trop peu nombreux pour &#234;tre utiles. Les paysans mobilis&#233;s d&#233;sert&#232;rent en masse ou pass&#232;rent aux Rouges. Pour couronner le tout, l'ataman Doutov refusa aux SR l'aide des Cosaques &#224; Orenbourg. Le Directoire perdait d&#233;sesp&#233;r&#233;ment son temps dans une succession d'intrigues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fut m&#234;me impossible de trouver &#224; Samara un chef militaire capable d'organiser l'&#233;vacuation de la ville. Les diverses soci&#233;t&#233;s lib&#233;rales adopt&#232;rent des r&#233;solutions d&#233;clarant la r&#233;sistance jusqu'&#224; la mort, les socialistes-r&#233;volutionnaires form&#232;rent des groupes de combat ou d&#233;cr&#233;t&#232;rent la conscription de toute la population masculine : mais rien de s&#233;rieux ne fut fait, et les Rouges avanc&#232;rent inexorablement. L'ordre d'&#233;vacuation, donn&#233; le 4 octobre, ne fut que le signal d'une d&#233;route g&#233;n&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce fut un cauchemar&#8230; Le g&#233;n&#233;ral Tregubov, gouverneur militaire, prit la fuite par le premier train. La Commission d'&#233;vacuation disparut&#8230; Personne ne d&#233;livrait les papiers et les laissez-passer. Chacun se dirigea droit vers la gare, sans penser &#224; personne, pour s'assurer une place dans l'un des trains. Le chaos &#233;tait incroyable. Il n'y avait ni wagons ni locomotives. Les bagages des institutions publiques ou des particuliers s'empilaient sur trois &#233;tages dans la cour devant le b&#226;timent. Des milliers de fonctionnaires, de membres de divers partis, de personnalit&#233;s influentes et de petits bourgeois terrifi&#233;s se ru&#232;rent dans la gare, au milieu des sanglots des femmes et des enfants. Sur tous les visages, la panique et un &#233;go&#239;sme impitoyable. Chacun pensa : &#171; Moi d'abord ! &#187; et se fraya un chemin brutal vers la couchette tant convoit&#233;e dans un wagon de marchandises. [28]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques d&#233;tails m&#233;ritent d'&#234;tre not&#233;s. Le train sp&#233;cial du gouvernement, bond&#233; de voyageurs, se trouva abandonn&#233; in extremis sur un tron&#231;on p&#233;rilleux. Les Tch&#232;ques accapar&#232;rent tout le mat&#233;riel roulant disponible pour &#233;vacuer leurs propres troupes. Les d&#233;l&#233;gu&#233;s du Comit&#233; constituant, qui se rendirent aupr&#232;s du chef d'&#233;tat-major tch&#232;que pour lui demander une locomotive, ne re&#231;urent que des insultes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La sc&#232;ne nous est racont&#233;e par Maisky, un menchevik membre du cabinet de Samara. Les d&#233;l&#233;gu&#233;s venaient de quitter Volsky, le chef du gouvernement socialiste-r&#233;volutionnaire, ivre et d&#233;sesp&#233;r&#233;, au milieu des vestiges d'une orgie alcoolis&#233;e, brisant des verres et criant : &#171; Je bois &#224; la mort de Samara ! Vous ne sentez pas l'odeur du cadavre ? &#187; La ville &#233;tait en proie &#224; la terreur et &#224; la d&#233;pression. &#192; leur arriv&#233;e au quartier g&#233;n&#233;ral tch&#232;que, un officier les accueillit par un &#233;clat de rire : &#171; O&#249; est votre arm&#233;e ? H&#233;, h&#233;, h&#233;, h&#233;. Allez, dites-moi, o&#249; est votre arm&#233;e ? &#187; Le mot &#171; gouvernement &#187; le fit &#233;clater de rire. &#171; Le gouvernement ? &#187; bredouilla-t-il. &#171; Vous &#234;tes le gouvernement ? &#187; Il roula une boulette de papier et la lan&#231;a avec m&#233;pris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous nous sommes attard&#233;s sur ces d&#233;tails de l'effondrement de Samara car ils sont typiques. Le contraste entre cette d&#233;gradation et la t&#233;nacit&#233; h&#233;ro&#239;que des Rouges &#224; Sviajsk, dans l'Oural, &#224; Touaps&#233;, d&#233;coule de la diff&#233;rence de qualit&#233; humaine manifest&#233;e par les forces sociales en pr&#233;sence. La sup&#233;riorit&#233; des Rouges en ressources spirituelles &#8211; confiance, &#233;nergie, intelligence et endurance &#8211; est frappante. On l'observera de m&#234;me tout au long de la r&#233;volution. Plus tard, d'autres faillites, plus graves et plus sanglantes, feront oublier l'effondrement de Samara ; et Sviajsk sera &#233;clips&#233;e par d'autres exploits. Le monde verra les prol&#233;taires d'Orenbourg r&#233;sister &#224; un long si&#232;ge jusqu'&#224; leur victoire ; Petrograd tenir contre toute attente sous la d&#233;fense de Trotski ; Tsaritsyne investie deux fois par les Blancs et deux fois victorieuse ; l'Arm&#233;e rouge prendre d'assaut deux forteresses imprenables, Cronstadt et P&#233;r&#233;kop. D'autre part, les occupants roumains et fran&#231;ais subiront la d&#233;b&#226;cle d'Odessa ; les occupants britanniques, celle d'Arkhangelsk ; D&#233;nikine terminera sa carri&#232;re par l'horrible &#233;vacuation de Novorossisk ; Koltchak par sa fuite par le Transsib&#233;rien ; Wrangel par le d&#233;sastre de Crim&#233;e. Nous avons d&#233;j&#224; not&#233; le caract&#232;re de la primaut&#233; des forces sociales &#224; laquelle correspond cette sup&#233;riorit&#233; morale. Nous ajouterons, des &#233;v&#233;nements du Don et de Samara, une autre caract&#233;ristique qui se reproduira encore et encore dans tous les &#233;pisodes de la contre-r&#233;volution : l'attitude brutalement int&#233;ress&#233;e des &#233;trangers, britanniques, fran&#231;ais et tch&#233;coslovaques. Les officiers alli&#233;s dictent avec arrogance leurs ordres aux chefs contre-r&#233;volutionnaires, les d&#233;sertent d&#232;s que la situation s'aggrave, les fouettent de leur m&#233;pris lorsque l'heure du jugement arrive et s'enfuient pour sauver leur peau dans les premiers trains de toute &#233;vacuation. Sans ba&#239;onnettes &#233;trang&#232;res, la contre-r&#233;volution est impuissante ; Pourtant, la Russie &#171; nationale &#187; est trait&#233;e par ses alli&#233;s comme un territoire conquis. C'est l&#224; l'un des paradoxes apparents les plus curieux de la guerre civile : on y voit le patriotisme bourgeois s'asservir constamment &#224; l'&#233;tranger, tandis que l'internationalisme prol&#233;tarien remplit sa mission en excellant dans la d&#233;fense de la nation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LES ALLI&#201;S EN SIB&#201;RIE : KOLCHAK&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La chute de Samara r&#233;v&#232;le le d&#233;clin de la contre-r&#233;volution d&#233;mocratique. Les forces r&#233;actionnaires sont d&#233;sormais concentr&#233;es en Sib&#233;rie, autour du gouvernement d'Omsk. Le conflit entre les constituants SR et la contre-r&#233;volution sib&#233;rienne (dirig&#233;e par les cadets, partisans d'une dictature de droite) s'intensifie de jour en jour. Le gouvernement sib&#233;rien maintient le Directoire d'Oufa sous une forte contrainte. &#192; Omsk, le corps des officiers joue un r&#244;le exceptionnellement puissant : aucune administration ne peut se maintenir au pouvoir sans son soutien. Son influence m&#234;me le d&#233;moralise, car la vie publique se transforme en une succession de complots et d'intrigues militaires. Tout homme politique &#224; la r&#233;putation lib&#233;rale risque &#224; tout moment d'&#234;tre arr&#234;t&#233;, enlev&#233; ou assassin&#233; : ainsi le ministre SR Novoseltsov dispara&#238;t fin septembre. La capitale sib&#233;rienne offre alors un spectacle complexe d'anarchie militaire : le Directoire, pr&#233;tendument l'autorit&#233; supr&#234;me, n'est respect&#233; de personne ; Un Conseil des ministres, &#233;pur&#233; par les assassinats, est en conflit avec la Douma lib&#233;rale, majoritairement socialiste-r&#233;volutionnaire ; les Tch&#233;coslovaques, &#171; d&#233;mocrates &#187; mais attach&#233;s &#224; l'ordre comme premi&#232;re priorit&#233;, r&#233;servent leur all&#233;geance ; des juntes d'officiers l&#233;gif&#232;rent dans l'ombre. Industriels et g&#233;n&#233;raux, d'accord sur le principe d'une dictature personnelle, imaginent entre-temps la formation d'un &#171; front uni national &#187;. Le Directoire et le gouvernement d'Omsk s'accordent &#8211; &#8203;&#8203;exception plut&#244;t que r&#232;gle &#8211; sur la nomination de l'amiral Koltchak au poste de ministre de la Guerre (4 novembre).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces dissensions internes sont aggrav&#233;es par les agissements des puissances &#233;trang&#232;res. Les Japonais, soutenus par l'ataman Semionov, poursuivent leurs op&#233;rations en Extr&#234;me-Orient ; les Tch&#232;ques dominent la ligne transsib&#233;rienne en conqu&#233;rants ; leur chef, le g&#233;n&#233;ral Gajda, humilie les officiers russes, proc&#232;de &#224; des r&#233;quisitions, fusille les bolcheviks et les suspects (cinq personnes sont fusill&#233;es sans jugement le 25 octobre &#224; Krasno&#239;arsk) ; les Alli&#233;s envoient les g&#233;n&#233;raux Knox et Janin [29] , officiellement investis par Lloyd George et Clemenceau pour prendre le commandement de toutes les forces alli&#233;es en Sib&#233;rie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Point par point, l'exp&#233;rience de l'Ukraine, o&#249; les partis d&#233;mocratiques des classes moyennes n'ont pu qu'ouvrir la voie &#224; la r&#233;action noire, se r&#233;p&#232;te en Sib&#233;rie. Telle est, en effet, la fonction in&#233;vitable de ces partis dans les guerres civiles, car le propre de la petite-bourgeoisie est de n'avoir aucune politique propre. Elle est toujours situ&#233;e entre deux dictatures &#8211; celle du prol&#233;tariat ou celle de la r&#233;action ; son destin est de pr&#233;parer cette derni&#232;re, jusqu'&#224; un certain point, puis de s'y soumettre. La Direction de la SR n'a rien &#224; offrir que l'&#233;loquence creuse de ses dirigeants. &#192; Omsk, ces messieurs se sentent tout aussi angoiss&#233;s, tout aussi impuissants, sous la menace des militaires, qu'ils l'&#233;taient &#224; Petrograd il n'y a pas si longtemps, au temps de l'Assembl&#233;e constituante, sous la menace du prol&#233;tariat. Les m&#234;mes illusions fortifient leur esprit. La vocation du martyr parlementaire monte en eux. Le menchevik Maisky, qui a fui Samara, s'entretient avec Avksentiev, le grand homme du Directoire et du parti SR : barbe impressionnante, front d'id&#233;aliste, rh&#233;torique aust&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avksentiev m'a dit sans d&#233;tour : &#171; Nous vivons au sommet d'un volcan, nous nous attendons &#224; &#234;tre arr&#234;t&#233;s chaque nuit. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je lui ai demand&#233; : &#171; Pensez-vous que votre politique soit la bonne ? &#187; Il a r&#233;pondu : &#171; Oui, il nous &#233;tait impossible d'agir autrement. Nous sommes les martyrs du compromis. Cela vous fait-il rire ? Il existe de tels martyrs, et la Russie en a peut-&#234;tre plus besoin que de toute autre chose. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques minutes plus tard, Maisky demanda &#224; un autre membre du Directoire : &#171; Mais vous n'allez pas essayer de r&#233;sister ? &#187; &#171; Et que pourrions-nous faire ? &#187; fut la r&#233;ponse, avec un geste de d&#233;sespoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la nuit du 18 au 19 novembre, les membres du Directoire et leurs complices politiques furent enfin arr&#234;t&#233;s par les Cosaques. Les points strat&#233;giques de la ville &#233;taient domin&#233;s par les mitrailleuses du colonel britannique Ward. Le m&#234;me jour, une d&#233;cision du gouvernement sib&#233;rien conf&#233;ra &#224; l'amiral Koltchak le titre de souverain supr&#234;me. L'amiral, &#171; acceptant la croix de la fonction &#187;, d&#233;clara qu'il n'entendait suivre ni la voie de la r&#233;action ni celle des factions ; son seul objectif serait la formation d'une arm&#233;e forte pour combattre le bolchevisme. Le peuple russe &#171; organiserait d&#233;sormais sa propre libert&#233; &#187;. Le coup d'&#201;tat avait &#233;t&#233; pr&#233;par&#233; avec l'accord des repr&#233;sentants alli&#233;s : le colonel Ward, le consul fran&#231;ais Regnault, l'Am&#233;ricain Harris et le Tch&#232;que Stefanik. [30] Les membres du Directoire partirent en exil quelques jours plus tard, escort&#233;s de soldats russes et britanniques. Le g&#233;n&#233;ral Janin est arriv&#233; &#224; Omsk le 14 d&#233;cembre : l'ordre du jour alli&#233; faisait en r&#233;alit&#233; du &#171; chef supr&#234;me &#187; d'Omsk un subordonn&#233; de ce g&#233;n&#233;ral !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les constituants SR tent&#232;rent en vain de s'opposer &#224; cette tournure des &#233;v&#233;nements. Leur comit&#233; de r&#233;sistance, dirig&#233; par Tchernov, se laissa arr&#234;ter. Le parti SR d&#233;cida d'abandonner la lutte contre le bolchevisme et de revenir &#224; ses m&#233;thodes insurrectionnelles et terroristes, cette fois contre la r&#233;action sib&#233;rienne. Il &#233;tait trop tard. Quelques militants furent fusill&#233;s, et ce fut tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;tude de la contre-r&#233;volution sib&#233;rienne, qui atteignit son apog&#233;e en 1919, d&#233;passe le cadre de ce livre. La dictature militaire et l'intervention alli&#233;e atteignirent ces r&#233;sultats. Au printemps 1919, Koltchak se retrouva &#224; la t&#234;te d'une force arm&#233;e suffisamment puissante pour para&#238;tre temporairement sup&#233;rieure &#224; l'Arm&#233;e rouge. Mais, comme toutes les arm&#233;es blanches, il s'agissait d'une arm&#233;e de classe, principalement compos&#233;e d'officiers et de jeunes issus des classes ais&#233;es. Le r&#233;gime instaur&#233; par le Souverain supr&#234;me &#233;tait celui de la terreur blanche. Les paysans d&#233;sert&#232;rent, refus&#232;rent de fournir de la nourriture et r&#233;sist&#232;rent aux r&#233;quisitions, au retour des propri&#233;taires terriens et &#224; l'arbitraire des anciennes autorit&#233;s, revenues plus arrogantes que jamais. Bient&#244;t, toute la Sib&#233;rie fut ravag&#233;e par des colonnes de feu. La r&#233;pression &#233;tait partout de mise : dans les villages rebelles, les moujiks furent fusill&#233;s par dizaines, les femmes fouett&#233;es, les jeunes filles viol&#233;es, le b&#233;tail vol&#233;. Les villages bombard&#233;s ou incin&#233;r&#233;s se comptent par centaines. Bient&#244;t, des hordes de gu&#233;rilleros rouges commenc&#232;rent &#224; envahir la brousse sib&#233;rienne. Fin d&#233;cembre, une insurrection ouvri&#232;re organis&#233;e par la section clandestine du Parti communiste &#233;clata &#224; Omsk ; sa r&#233;pression fit 900 victimes. Lors du massacre g&#233;n&#233;ral, plusieurs membres SR et mencheviks de l'Assembl&#233;e constituante furent ex&#233;cut&#233;s. En cas de sabotage ferroviaire, les villages soup&#231;onn&#233;s de complicit&#233; &#233;taient incendi&#233;s ; pour chaque &#171; acte de banditisme &#187; des Rouges, entre trois et vingt otages &#233;taient fusill&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le coup d'&#201;tat de Koltchak r&#233;pondait au souhait des Alli&#233;s d'un commandement unifi&#233; des forces contre-r&#233;volutionnaires. Au moment m&#234;me o&#249; se d&#233;roulaient les &#233;v&#233;nements d'Omsk, se tenait &#224; Jassy (Roumanie) une conf&#233;rence dont l'h&#244;te &#233;tait l'ambassadeur britannique Barclay ; elle comprenait l'ambassadeur de France, M. de Saint-Aulaire, un diplomate am&#233;ricain, un diplomate italien, les dirigeants des ailes lib&#233;rale (Milyukov) et monarchiste de la bourgeoisie, et les dirigeants SR (Fundaminsky). [31] Le principal enjeu &#233;tait la question d'une dictature militaire en Russie. On peut dire que ce sont les Alli&#233;s qui impos&#232;rent &#224; la contre-r&#233;volution russe ses principaux chefs, D&#233;nikine et Koltchak, dont la moindre action &#233;tait cens&#233;e &#234;tre surveill&#233;e par les g&#233;n&#233;raux Franchet d'Esperey [32] et Janin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;SIXI&#200;ME CONGR&#200;S DES SOVIETS. ANNULATION DU TRAIT&#201; DE BREST-LITOVSK&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier anniversaire de la R&#233;volution d'Octobre fut comm&#233;mor&#233; par le Sixi&#232;me Congr&#232;s (extraordinaire) des Soviets, tenu du 6 au 9 novembre, &#224; l'heure m&#234;me de la r&#233;volution allemande. Ce fut un congr&#232;s singuli&#232;rement atone : une session quasi &#233;largie du Vee-Tsik. Il n'y eut pas, et ne pouvait pas y avoir, de controverse en raison de la composition extr&#234;mement homog&#232;ne de l'assembl&#233;e, qui, sur les 950 d&#233;l&#233;gu&#233;s votants, se composait de 933 communistes, huit communistes-r&#233;volutionnaires, quatre SR de gauche, deux communistes populistes [33] , un maximaliste, un anarchiste et un d&#233;l&#233;gu&#233; sans parti. Les seuls orateurs furent L&#233;nine, Trotski, Sverdlov, Radek, Steklov, Kamenev, Koursk et Avanesov. [34] Les seules r&#233;actions de la salle consist&#232;rent en de longs applaudissements et des votes unanimes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Congr&#232;s d&#233;cida une fois de plus de proposer la paix aux &#201;tats-Unis, &#224; la Grande-Bretagne, &#224; la France, &#224; l'Italie et au Japon, pays qui &#233;taient en guerre avec la Russie sans l'avoir d&#233;clar&#233;e. Une r&#233;solution d'amnistie fut adopt&#233;e, ordonnant aux Commissions extraordinaires de ne garder en &#233;tat d'arrestation que les ennemis d&#233;clar&#233;s et actifs du r&#233;gime ; une autre r&#233;solution portait sur la l&#233;galit&#233; r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours des d&#233;bats, la nouvelle de la prise des usines d'Ijevsk (r&#233;gion de l'Oural) par l'Arm&#233;e rouge parvint. Il s'agissait d'une avanc&#233;e majeure, car les usines de munitions d'Ijevsk et de Votkinsk &#233;taient pass&#233;es &#224; la contre-r&#233;volution sous l'influence des mencheviks. Trotski annon&#231;a que, dans le district de Kotlas, un groupe de cinquante-huit soldats britanniques avait rejoint les Rouges.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Congr&#232;s fit preuve d'une extr&#234;me prudence dans son &#233;valuation des &#233;v&#233;nements en Allemagne. La motion adopt&#233;e apr&#232;s le rapport de L&#233;nine &#233;voquait la n&#233;cessit&#233; de faire prendre conscience aux masses des nouveaux dangers pr&#233;sents et de &#171; la conviction que nous serons capables de d&#233;fendre et de pr&#233;server la patrie socialiste et la victoire de la r&#233;volution prol&#233;tarienne mondiale &#187;. Yoffe venait d'&#234;tre expuls&#233; d'Allemagne, et on s'attendait d&#233;sormais &#224; une double attaque contre la Russie communiste, de la part des Empires centraux et des Alli&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#233;nine est mont&#233; &#224; la tribune &#224; deux reprises, pour comm&#233;morer le premier anniversaire de la r&#233;volution et pour expliquer la situation internationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons toujours compris [dit-il] que ce n'&#233;tait pas &#224; cause d'un quelconque m&#233;rite du prol&#233;tariat russe que nous avons commenc&#233; la r&#233;volution, qui &#233;tait pouss&#233;e par la lutte mondiale : c'&#233;tait &#224; cause de la faiblesse de la Russie, de son retard et de l'influence particuli&#232;re des circonstances militaires strat&#233;giques qui nous ont oblig&#233;s &#224; nous placer &#224; la t&#234;te du mouvement jusqu'&#224; ce que les autres d&#233;tachements surgissent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il dressa le bilan d'une ann&#233;e de luttes : du contr&#244;le ouvrier, nous &#233;tions pass&#233;s &#224; l'organisation ouvri&#232;re de l'industrie ; de la lutte d&#233;mocratique g&#233;n&#233;rale des paysans pour la terre &#224; la diff&#233;renciation des classes &#224; la campagne ; de l'impuissance militaire &#224; la cr&#233;ation de l'Arm&#233;e rouge ; de l'isolement &#224; l'action commune avec le prol&#233;tariat d'Europe occidentale. &#171; Nous avons commenc&#233; par le contr&#244;le ouvrier, nous n'avons pas d&#233;cr&#233;t&#233; le socialisme d'embl&#233;e, car le socialisme ne peut prendre forme que lorsque la classe ouvri&#232;re aura appris &#224; administrer. &#187; Il parla de la question paysanne, faisant r&#233;f&#233;rence &#224; la crise de juillet des r&#233;voltes des koulaks. &#171; Nous nous sommes born&#233;s &#224; laisser la voie ouverte &#224; la transformation socialiste &#224; la campagne, tout en sachant pertinemment que la paysannerie &#233;tait encore, &#224; l'&#233;poque, incapable de s'engager sur cette voie. &#187; Aucune r&#233;publique d&#233;mocratique n'avait fait autant pour les paysans. Ce n'est qu'avec la famine que la guerre &#233;clata entre les ouvriers et les koulaks ; le principal r&#233;sultat fut la mobilisation massive des travailleurs des villes et des campagnes. Et maintenant, &#171; l'alliance des pauvres des campagnes avec les travailleurs des villes pose les bases d'une v&#233;ritable construction socialiste &#187;. &#171; Quoi qu'il nous arrive &#187;, d&#233;clarait L&#233;nine, &#171; l'imp&#233;rialisme p&#233;rira. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans son deuxi&#232;me discours, il a d&#233;clar&#233; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les relations internationales sont devenues pour nous une question centrale, non seulement parce que l'essence de l'imp&#233;rialisme est d&#233;sormais l'union ferme et stable de tous les &#201;tats du monde en un seul syst&#232;me &#8211; ou plut&#244;t en une seule masse de sang et de salet&#233; &#8211; mais aussi parce que la victoire socialiste est inconcevable dans un seul pays mais exige la collaboration la plus active d'au moins plusieurs pays avanc&#233;s, parmi lesquels nous ne pouvons pas compter la Russie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Convaincu de cette conception d&#232;s le premier instant, le prol&#233;tariat russe a concentr&#233; ses efforts sur l'&#233;ducation des masses des autres pays, sans esp&#233;rer de r&#233;sultats imm&#233;diats. &#171; M&#234;me si nous &#233;tions subitement an&#233;antis, nous aurions le droit de dire, sans dissimuler nos erreurs, que nous avons pleinement utilis&#233;, pour la r&#233;volution socialiste mondiale, le d&#233;lai que le destin nous a offert. &#187; Il r&#233;p&#233;tait une fois de plus, en compl&#233;ment de ces observations g&#233;n&#233;rales, que &#171; jamais nous n'avons &#233;t&#233; aussi pr&#232;s de la r&#233;volution mondiale, et pourtant nous ne nous sommes jamais trouv&#233;s dans une situation aussi dangereuse &#187;. Les derni&#232;res remarques de L&#233;nine furent :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous n'avons aucune raison de d&#233;sesp&#233;rer ou de pessimiser. Nous savons que le danger est grand. Il se peut que le destin nous r&#233;serve des &#233;preuves encore plus dures. Il n'est pas exclu qu'ils puissent &#233;craser un pays : mais ils ne parviendront jamais &#224; &#233;craser la r&#233;volution prol&#233;tarienne mondiale&#8230; [35]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trotsky fit un rapport sur la situation sur les fronts, qui suscitait un espoir consid&#233;rable. La lib&#233;ration du Sud, disait-il, &#233;tait d&#233;sormais &#224; l'ordre du jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'armistice du 11 novembre, conclu entre les Alli&#233;s et l'Allemagne, posait comme condition l'annulation des trait&#233;s de Brest-Litovsk et de Bucarest. Deux jours plus tard, Vee-Tsik proclamait la nullit&#233; du trait&#233; de Brest-Litovsk. La R&#233;publique des Soviets offrait son alliance fraternelle &#224; tous les peuples lib&#233;r&#233;s de l'imp&#233;rialisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'UKRAINE EST RECONQUISE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Durant l'occupation allemande et sous le r&#232;gne de Heiman Skoropadsky, l'Ukraine n'avait jamais &#233;t&#233; &#233;pargn&#233;e par les troubles. La lutte des classes se poursuivait avec rage. Les r&#233;quisitions forc&#233;es avaient pour effet de forcer la paysannerie &#224; prendre les armes. Les partis nationalistes-socialistes de la petite-bourgeoisie, offens&#233;s par cette humiliation nationale, relayaient le m&#233;contentement des masses rurales. Dans les centres ouvriers, les organisations ill&#233;gales du parti bolchevique poursuivaient leur combat. Les socialistes-r&#233;volutionnaires de gauche se livraient &#224; des actes terroristes. Les campagnes regorgeaient de bandes irr&#233;guli&#232;res appel&#233;es ha&#239;damaks (tradition ukrainienne), de forces partisanes sous le drapeau rouge (bolchevique) ou noir (anarchiste). &#192; la mi-septembre, les groupes nationalistes qui avaient officiellement d&#233;clar&#233; la guerre &#224; l'hetman commenc&#232;rent &#224; rassembler une arm&#233;e de volontaires autour de Bela&#239;a-Tserkov. Ce mouvement insurrectionnel &#233;tait dirig&#233; par deux vieux dirigeants nationalistes-socialistes, l'&#233;crivain Vinnitchenko et l'instituteur Simon Petlioura, qui avaient tous deux &#233;t&#233; des figures &#233;minentes de la Rada, de pitoyable m&#233;moire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s que les membres des forces d'occupation apprirent les &#233;v&#233;nements de Vienne et de Berlin, ils n'eurent qu'une id&#233;e en t&#234;te : rentrer chez eux. La seule organisation dont les Austro-Allemands pouvaient d&#233;sormais se targuer &#233;tait celle n&#233;cessaire &#224; une &#233;vacuation du pays en bon ordre, assur&#233;e par les Conseils de soldats.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Ukraine germanis&#233;e se d&#233;sint&#233;gra instantan&#233;ment. Partout, des forces rouges surgirent, tandis que des unit&#233;s r&#233;guli&#232;res de l'Arm&#233;e rouge marchaient sur Gomel, Kharkov et Kiev. Les troupes de Vinnitchenko et de Petlioura, plus puissantes que les Rouges au premier moment de l'effondrement, lanc&#232;rent des attaques simultan&#233;es partout contre les autorit&#233;s paniqu&#233;es de l'hetman.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Allemands se retir&#232;rent sans livrer bataille. Vers le 15 novembre, Petlioura se sentit suffisamment fort pour d&#233;clarer l'hetman hors-la-loi. Dans ce chaos sanglant, deux puissances rivales surgirent simultan&#233;ment : le Directoire des nationalistes et le gouvernement sovi&#233;tique. Le pouvoir devint alors disput&#233; entre la petite-bourgeoisie, les classes moyennes urbaines et les paysans ais&#233;s d'un c&#244;t&#233;, et les ouvriers et les paysans pauvres de l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fran&#231;ais Le Directoire proposait un programme &#224; premi&#232;re vue tr&#232;s proche de celui du bolchevisme : l'expropriation des grands domaines au profit des paysans (la terre &#233;tait d&#233;clar&#233;e appartenir aux cultivateurs) ; la journ&#233;e de travail de huit heures ; la l&#233;gislation du travail ; les droits de coalition et de gr&#232;ve ; la reconnaissance des comit&#233;s d'usine ; &#171; l'autorit&#233; exclusive des classes laborieuses &#187;, c'est-&#224;-dire des ouvriers, des paysans et des intellectuels ; la convocation rapide d'un Congr&#232;s des travailleurs. [36] Les soviets devaient &#234;tre tol&#233;r&#233;s &#224; condition qu'ils limitent leur activit&#233; &#224; la d&#233;fense des int&#233;r&#234;ts locaux et corporatifs. Ce r&#233;volutionnarisme plausible ne r&#233;sista pas longtemps aux chocs de la r&#233;alit&#233;. La force de la r&#233;volution r&#233;sidait, dans les villes, dans le prol&#233;tariat ; &#192; la campagne, apr&#232;s le d&#233;part pr&#233;cipit&#233; du propri&#233;taire foncier, du gendarme, de l'hetman et de la Kommandatur allemande , la situation se d&#233;veloppa du c&#244;t&#233; du paysan pauvre, et ce dernier fut imm&#233;diatement engag&#233; dans une lutte contre la paysannerie riche et moyenne, qui proclamait que la r&#233;volution &#233;tait termin&#233;e et que la seule t&#226;che restante &#233;tait de consolider la propri&#233;t&#233; priv&#233;e face &#224; la menace du bolchevisme. &#192; peine les soldats de Petlioura plant&#232;rent-ils le drapeau national jaune et bleu dans une ville ou un village que la lutte recommen&#231;a entre eux et le soviet, le parti communiste, les ouvriers et les paysans. Au lendemain de son &#233;ph&#233;m&#232;re victoire, la contre-r&#233;volution d&#233;mocratique se retrouva une fois de plus prise entre deux dictatures. Et, comme d'habitude, elle opta &#224; l'heure d&#233;cisive pour la r&#233;action militaire. Le suicide politique du Directoire ukrainien est pitoyable. Voici le texte de la d&#233;claration qu'il adressa en janvier aux commandants fran&#231;ais :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Directoire se place sous la protection de la France et demande aux autorit&#233;s fran&#231;aises de le guider sur toutes les questions diplomatiques, militaires, politiques, &#233;conomiques, financi&#232;res et judiciaires jusqu'&#224; la conclusion de la lutte contre le bolchevisme. Il compte sur la g&#233;n&#233;rosit&#233; de la France et des puissances alli&#233;es pour tout nouveau r&#232;glement des questions de fronti&#232;res et de nationalit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux termes du trait&#233; sign&#233; fin janvier 1919 avec la France (repr&#233;sent&#233;e par le g&#233;n&#233;ral d'Anselme), le Directoire d&#233;clare l'Ukraine partie int&#233;grante d'une Russie une et indivisible (tant pour l'&#171; ind&#233;pendance nationale &#187;) ; il transf&#232;re ses pouvoirs &#224; un cabinet de coalition (tant pour l'&#171; autorit&#233; exclusive des travailleurs &#187;) ; il renonce au projet de convoquer un Congr&#232;s du Travail, promet de ne tol&#233;rer aucun Soviet sur son territoire et confie le commandement de ses troupes &#224; un &#201;tat-Major compos&#233; du g&#233;n&#233;ral d'Anselme, officier commandant les troupes alli&#233;es, d'un repr&#233;sentant de l'arm&#233;e des volontaires du g&#233;n&#233;ral D&#233;nikine, d'un repr&#233;sentant des l&#233;gionnaires polonais et d'un repr&#233;sentant des r&#233;publicains ukrainiens. En contrepartie, les Alli&#233;s s'engagent &#224; assurer l'approvisionnement des Ukrainiens en munitions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'essence de ce curieux trait&#233; r&#233;sidait dans deux clauses &#233;conomiques, r&#233;dig&#233;es en des termes encore plus durs, divulgu&#233;es plus tard dans une note de Rakoysky &#224; M. Stephen Pichon. La France acquerrait sur l'Ukraine, pour cinq ans, des droits &#233;tendus &#233;quivalant &#224; ceux d'un protectorat ; elle recevrait des concessions de cinquante ans sur les chemins de fer ukrainiens. Le s&#233;rieux de ces projets de contr&#244;le de l'Ukraine serait bient&#244;t r&#233;v&#233;l&#233; par l'occupation d'Odessa et de Kherson par les Fran&#231;ais, les Grecs et les Roumains (d&#233;cembre-mars), les activit&#233;s de la flotte fran&#231;aise en mer Noire et les engagements militaires &#224; Kherson et S&#233;bastopol.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces efforts &#233;chou&#232;rent, compte tenu du caract&#232;re purement temporaire des victoires remport&#233;es par les nationalistes qui avaient trahi l'Ukraine. Petlioura s'empara de Kharkov le 23 novembre et de Kiev le 14 d&#233;cembre. Mais, entre-temps, un congr&#232;s des soviets tenu &#224; Ekaterinoslav avait &#233;tabli le gouvernement bolchevique des ouvriers et des paysans sous la pr&#233;sidence de Youri Piatakov. [37] Les Rouges ralli&#232;rent les paysans moyens &#224; leur cause et reconquirent peu &#224; peu les campagnes ; les villes leur appartenaient d&#233;j&#224;. Les unit&#233;s de partisans furent absorb&#233;es par l'Arm&#233;e rouge. Les anarchistes et leurs sympathisants, qui montaient en puissance sous la puissante direction de Makhno, apport&#232;rent leur soutien au pouvoir sovi&#233;tique malgr&#233; de nombreuses h&#233;sitations ; tandis que les forces alli&#233;es dans les ports de la mer Noire furent soumises &#224; l'influence de la contagion r&#233;volutionnaire. Il reste vrai que le gouvernement sovi&#233;tique (avec Rakovsky &#224; la t&#234;te du Conseil des commissaires du peuple) ne s'installera dans les grands centres ukrainiens qu'aux alentours de janvier et f&#233;vrier, et m&#234;me alors pas d&#233;finitivement. Nulle part ailleurs en Russie la guerre civile ne sera aussi intense et f&#233;roce qu'en Ukraine, o&#249; quatorze gouvernements se sont succ&#233;d&#233; en quatre ans. Mais, dans ce pays, tout ce que les hommes tenteront de construire contre la r&#233;volution prol&#233;tarienne se r&#233;v&#233;lera b&#226;ti sur du sable : quel que soit le sang vers&#233;, il sera vain, car le sable se d&#233;robera toujours sous leurs pieds. [38]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;VICTOIRE DES TRAVAILLEURS EN RUSSIE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le chemin le plus court pour rejoindre la r&#233;volution en Autriche-Hongrie passe par Kiev : de m&#234;me que les routes de Pskov et de Vilnius nous conduisent &#224; la r&#233;volution allemande. &#187; Ces paroles de Trotsky d&#233;finissent le caract&#232;re des grandes offensives que l'Arm&#233;e rouge lance en ce moment dans les pays baltes et en Ukraine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelles sont les forces en jeu &#224; ce moment-l&#224; ? Le 15 septembre, l'Arm&#233;e rouge comptait 452 509 combattants et 95 000 auxiliaires ou troupes d'arri&#232;re-garde. Vers le printemps 1919, elle atteindra et d&#233;passera le million de combattants. Essayons maintenant d'&#233;valuer les forces ennemies : entre 30 000 et 40 000 soldats alli&#233;s (britanniques, am&#233;ricains, italiens, serbes et fran&#231;ais) occupaient Arkhangelsk, Onega, Kem et Mourmansk ; 40 000 Finlandais mena&#231;aient Petrograd et la Car&#233;lie ; en Estonie, en Lettonie et en Lituanie, la r&#233;sistance des Gardes blancs comptait entre 30 000 et 40 000 hommes, avec l'aide du corps de volontaires allemands (30 000 hommes) command&#233; par von der Goltz. L'arm&#233;e polonaise &#233;tait en cours de rassemblement et compterait plus de 50 000 hommes au printemps. 20 000 soldats fran&#231;ais et grecs occup&#232;rent Odessa et Kherson. 40 000 Tch&#233;coslovaques &#233;taient diss&#233;min&#233;s le long du Transsib&#233;rien. Trois divisions japonaises et 7 000 Am&#233;ricains op&#233;raient en Extr&#234;me-Orient. &#192; ces 300 000 ba&#239;onnettes &#233;trang&#232;res, il faut ajouter les forces de la contre-r&#233;volution russe : l'arm&#233;e cosaque du Don, 50 000 hommes ; les cosaques du Kouban, 80 000 ; l'&#171; arm&#233;e nationale &#187; de Koltchak, 100 000 hommes (au printemps) ; l'arm&#233;e de volontaires de D&#233;nikine au Kouban, 10 000 &#224; 15 000 hommes ; les troupes du Directoire ukrainien, 10 000 &#224; 15 000 ; les bandes contre-r&#233;volutionnaires d'Ukraine, plus de 20 000 hommes : le tout pour un total de plus de 250 000 hommes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les deux camps &#233;taient donc loin d'&#234;tre &#233;gaux. Les forces de la contre-r&#233;volution sont bien mieux arm&#233;es et mieux approvisionn&#233;es, mais dispers&#233;es et divis&#233;es, et souvent r&#233;ticentes au combat (c'est le cas des troupes &#233;trang&#232;res). Les Rouges, d&#233;fendant avec passion leur unique &#233;tendue de territoire, contr&#244;lent le vaste r&#233;seau ferroviaire qui converge vers Moscou. Les Alli&#233;s sont d&#233;sunis : les Rouges jouissent de la formidable unit&#233; de la dictature du prol&#233;tariat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les offensives rouges sont men&#233;es &#224; bien sur tous les fronts. Pskov, porte d'entr&#233;e des pays baltes, est prise le 20 novembre. Narva, cl&#233; de l'Estonie, tombe le 28 ; Minsk, capitale de la Bi&#233;lorussie, le 9 d&#233;cembre. L'effondrement des Allemands entra&#238;ne la faillite des semi-gouvernements nationalistes des &#201;tats baltes. En Estonie, en Lituanie et en Lettonie, des gouvernements sovi&#233;tiques sont constitu&#233;s et reconnus par un d&#233;cret de Vee-Tsik du 23 d&#233;cembre. Oufa est prise le 31 d&#233;cembre ; Kharkov et Riga, le 3 janvier ; Vilna, le 8 janvier ; Mittau, le 9 ; Shenkoursk, sur la Dvina, dans le cercle polaire arctique, et Ekaterinoslav, au c&#339;ur de l'Ukraine m&#233;ridionale, le 26. Par Ouralsk, Orenbourg et Iletsk, la voie est &#224; nouveau libre pour rejoindre le Turkestan, lui-m&#234;me en proie &#224; la guerre civile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le retour de l'Ukraine et des &#201;tats baltes &#224; la patrie sovi&#233;tique appara&#238;t comme la premi&#232;re cons&#233;quence internationale de la r&#233;volution allemande. Mais, au moment m&#234;me o&#249; le prol&#233;tariat russe s'appr&#234;te, par la force de ses victoires, &#224; s'allier au prol&#233;tariat allemand, ce dernier s'effondre sur les barricades de Berlin. L'assassinat de Karl Liebknecht et de Rosa Luxemburg marque l'&#233;crasement de la r&#233;volution prol&#233;tarienne en Europe centrale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#201;FAITE DES OUVRIERS D'ALLEMAGNE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne pouvons ici que souligner les principales &#233;tapes de la r&#233;volution allemande. Apr&#232;s l'Armistice, le gouvernement socialiste des Commissaires du Peuple manifesta deux pr&#233;occupations principales : apaiser les revendications des Alli&#233;s (par crainte d'une occupation &#233;trang&#232;re) et contenir le bolchevisme, qui annon&#231;ait pour eux de nouvelles crises. La social-d&#233;mocratie s'affirma au pouvoir comme le parti du conservatisme social, de la d&#233;fense de l'ordre capitaliste. Dans l'ensemble du pays, la seule v&#233;ritable autorit&#233; r&#233;sidait dans les Conseils ouvriers ( Arbeiterr&#228;te ) ; mais les sociaux-d&#233;mocrates y d&#233;tenaient une majorit&#233; &#233;crasante. Le Congr&#232;s des Conseils d'Allemagne, r&#233;uni &#224; Berlin du 16 au 25 d&#233;cembre, rejeta par 344 voix contre 98 une motion propos&#233;e par le social-d&#233;mocrate ind&#233;pendant Ernst D&#228;umig, qui affirmait le principe du &#171; pouvoir aux Soviets &#187; ; elle transf&#233;ra toute autorit&#233; aux Commissaires du Peuple, qui furent alors charg&#233;s de convoquer l'Assembl&#233;e constituante. Apr&#232;s cette abdication explicite des principales organisations de la classe ouvri&#232;re, la seule chance pour le prol&#233;tariat r&#233;volutionnaire r&#233;sidait dans une initiative insurrectionnelle. S'il avait &#233;t&#233; organis&#233; et dirig&#233; par un parti communiste, il aurait sans aucun doute &#233;t&#233; assez fort pour remporter cette bataille cruciale. L'avenir semblait offrir la possibilit&#233; d'une reprise &#233;clatante. Le groupe Spartacus, poursuivant sa propagande en faveur de la dictature du prol&#233;tariat, gagnait en influence. Les marins de Kiel et les prol&#233;taires des quartiers ouvriers de Berlin ne r&#234;vaient que de suivre l'exemple de leurs fr&#232;res russes. Tant que ces forces ne subiraient pas une r&#233;pression sanglante, l'ordre social n'&#233;tait pas assur&#233;. Sur ce point, les dirigeants sociaux-d&#233;mocrates se trouvaient d'accord avec les chefs militaires. Nous nous pencherons sur les m&#233;moires de Gustav Noske, ancien r&#233;dacteur en chef du Volksstimme social-d&#233;mocrate de Chemnitz , qui, lors de la crise de janvier 1919, &#224; la t&#234;te du corps des officiers r&#233;actionnaires, entreprit de massacrer la classe ouvri&#232;re qu'il repr&#233;sentait au Reichstag. On y trouve le passage consacr&#233; &#224; la s&#233;ance commune du gouvernement et de l'Ex&#233;cutif central des conseils ouvriers, le 6 janvier 1919, et qui se lit comme suit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Personne n'a &#233;mis d'objection lorsque j'ai exprim&#233; l'avis que l'ordre devait &#234;tre r&#233;tabli par la force des armes. Le ministre de la Guerre, le colonel Reinhardt, a r&#233;dig&#233; un d&#233;cret nommant comme commandant en chef le g&#233;n&#233;ral Hoffmann, qui se trouvait &#224; proximit&#233; de Berlin &#224; la t&#234;te de plusieurs unit&#233;s de troupes. On a object&#233; que ce g&#233;n&#233;ral serait trop impopulaire parmi les ouvriers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous &#233;tions l&#224;, debout dans le bureau d'Ebert, tr&#232;s nerveux. Le temps pressait : nos hommes se rassemblaient dans les rues pour r&#233;clamer des armes. J'insistai pour qu'une d&#233;cision soit prise. Quelqu'un me dit : &#171; Peut-&#234;tre ferez-vous le travail vous-m&#234;me ? &#187; &#192; quoi je r&#233;pondis, bri&#232;vement et r&#233;solument : &#171; Je veux bien, il faut bien que quelqu'un soit le chien de chasse ! Je n'ai pas peur des responsabilit&#233;s ! &#187; Il fut imm&#233;diatement d&#233;cid&#233; que le gouvernement m'accorderait des pouvoirs extraordinaires afin de r&#233;tablir l'ordre &#224; Berlin. Dans son projet, Reinhardt raya le nom d'Hoffmann et le rempla&#231;a par le mien. C'est ainsi que je fus nomm&#233; commandant en chef. [39]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le m&#234;me jour, une provocation sanglante mit le feu aux poudres. Emil Eichhorn, un courageux r&#233;volutionnaire de l'USPD, occupait le poste de chef de la police de Berlin depuis le d&#233;but de la r&#233;volution. [40] Il avait transform&#233; le Polizeipr&#228;sidium en un bastion prol&#233;tarien. Un conflit permanent existait entre ce quartier g&#233;n&#233;ral r&#233;volutionnaire, le gouvernement et le commandant social-d&#233;mocrate de Berlin, Otto Wels. Une manifestation ouvri&#232;re autoris&#233;e par Eichhorn fut r&#233;prim&#233;e dans le centre de Berlin, sur ordre de Wels, par des vol&#233;es de tirs des troupes. La nomination de Noske fut ainsi contresign&#233;e dans les rues par le sang de seize ouvriers morts. Le gouvernement annon&#231;a la destitution d'Eichhorn, qui refusa de d&#233;missionner d'un poste qu'il occupait non par gr&#226;ce des ministres, mais par la r&#233;volution. [41] Ces provocations pr&#233;cipitaient l'entr&#233;e du prol&#233;tariat dans la rue &#224; une &#233;poque o&#249;, comme l'&#233;crivait Karl Radek au Comit&#233; central du Parti communiste allemand r&#233;cemment constitu&#233;, les soviets n'avaient qu'une existence nominale et n'avaient encore connu aucune lutte politique susceptible de lib&#233;rer le pouvoir des masses : celles-ci, par cons&#233;quent, restaient asservies &#224; l'influence des social-d&#233;mocrates. Dans ces conditions, il &#233;tait hors de question de penser &#224; la prise du pouvoir par le prol&#233;tariat. [42] Le conseil de Radek &#233;tait d'&#233;viter l'affrontement et d'entreprendre une campagne d'agitation d&#233;masquant la trahison des commissaires du peuple et de l'ex&#233;cutif des conseils ouvriers ; le but de cette campagne serait de rechercher de nouvelles &#233;lections pour les conseils, permettant ainsi au prol&#233;tariat r&#233;volutionnaire, tout en pr&#233;parant l'offensive, de conqu&#233;rir les organes du pouvoir par des moyens l&#233;gaux. Le Comit&#233; central h&#233;sita. Liebknecht fut entra&#238;n&#233; par le courant de masse : sans consulter le Comit&#233; central, il signa un manifeste avec les ind&#233;pendants Schultze et Lebedour, destituant Ebert et Scheidemann du gouvernement. Ce fut non seulement un grave manque de discipline, mais aussi l'erreur m&#234;me que les bolcheviks avaient eu la fermet&#233; d'&#233;viter lors des troubles de juillet 1917, lorsqu'ils avaient retenu les masses de Petrograd qui aspiraient &#224; une bataille pr&#233;matur&#233;e contre Kerensky. L'inexp&#233;rience des meilleurs dirigeants du prol&#233;tariat devint l'une des principales causes de sa d&#233;faite. Liebknecht, sans son parti, d&#233;clencha une insurrection intempestive qu'il fut incapable de guider. Le Comit&#233; central, surpris par la tournure des &#233;v&#233;nements, ne publia ni slogans insurrectionnels ni directives strat&#233;giques. 200 000 prol&#233;taires d&#233;termin&#233;s, une arm&#233;e magnifique pr&#234;te &#224; tous les sacrifices, qui aurait &#233;t&#233; redoutable si seulement elle avait &#233;t&#233; soutenue par un parti bien dirig&#233;, ont pi&#233;tin&#233; le pas pendant de longues heures dans les avenues humides du Tiergarten. [43]Personne ne leur donna d'ordres. Aucun comit&#233; r&#233;volutionnaire ne sut comment utiliser leur &#233;nergie. &#171; Les chefs &#233;taient en conf&#233;rence, en conf&#233;rence, en conf&#233;rence &#187;, &#233;crivait Rosa Luxemburg le lendemain. &#171; Non, ces masses n'&#233;taient pas pr&#234;tes &#224; prendre le pouvoir, sinon leur initiative en aurait trouv&#233; d'autres &#224; leur t&#234;te, et leur premi&#232;re action r&#233;volutionnaire aurait &#233;t&#233; de contraindre les chefs &#224; mettre fin &#224; leurs interminables conf&#233;rences au Polizeipr&#228;sidium . &#187; [44] Le t&#233;moignage de Noske confirme ce jugement : &#171; Si ces foules, au lieu d'&#234;tre men&#233;es par des bavards, avaient eu des chefs r&#233;solus, conscients de leur destination, elles auraient &#233;t&#233; ma&#238;tresses de Berlin avant midi&#8230; &#187; [45]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aucun dirigeant r&#233;volutionnaire digne de ce nom. Un parti communiste trop jeune, trop inexp&#233;riment&#233;, sans cadres, sans Comit&#233; central capable d'initiatives audacieuses. Des masses d'ouvriers en marche pour combattre, mais trop soumis aux traditions de la discipline social-d&#233;mocrate pour compenser par leur action les d&#233;ficiences de la direction et du parti. L'impatience compr&#233;hensible et le grand courage personnel de Liebknecht, qui craint de laisser passer l'heure de l'action. Rosa, lucide mais impuissante. Ainsi se consolid&#232;rent les causes imm&#233;diates de la d&#233;faite. L'insurrection fut r&#233;prim&#233;e par les bandes monarchistes de Noske, compos&#233;es principalement d'officiers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, d&#233;nonc&#233;s par le Vorw&#228;rts comme instigateurs de la guerre civile, furent arr&#234;t&#233;s le 15 janvier apr&#232;s les combats de rue et p&#233;rirent le jour m&#234;me. Liebknecht fut emmen&#233; le soir au Tiergarten et abattu d'une balle dans le dos &#171; alors qu'il tentait de s'&#233;chapper &#187;. Rosa Luxemburg fut emmen&#233;e de l'h&#244;tel o&#249; elle &#233;tait d&#233;tenue et plac&#233;e dans une berline ; l&#224;, son cr&#226;ne fut fracass&#233; d'un coup de revolver par le lieutenant Vogel. Son corps fut jet&#233; dans un canal voisin. Les meurtriers de Liebknecht et de Luxemburg s'en tir&#232;rent indemnes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;PRINKIPO&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;faite de la r&#233;volution prol&#233;tarienne allemande rassurait les Alli&#233;s ; ils y avaient d'ailleurs apport&#233; leur contribution particuli&#232;re. Les spartakistes de Berlin s'attaquaient en r&#233;alit&#233; &#224; l'ensemble du monde capitaliste. Wilson, Clemenceau, Lloyd George, Orlando [46] et Foch (dont la remarque &#171; Mieux vaut Hindenburg que Liebknecht &#187; devint c&#233;l&#232;bre) apport&#232;rent un soutien discret aux &#171; socialistes &#187; Noske, Stinne, Krupp, Groener et Hoffmann. La fronti&#232;re du bolchevisme s'&#233;tait d&#233;sormais retir&#233;e du Rhin jusqu'au-del&#224; de la Vistule, o&#249;, sous le gouvernement socialiste de Daszynski, la R&#233;publique polonaise s'&#233;tablissait comme un autre rempart de la vieille Europe. Cependant, les bains de sang de Berlin n'apport&#232;rent aucun rem&#232;de &#224; la crise sociale qui s'emparait du continent. La situation restait r&#233;volutionnaire dans les pays vaincus et tendait &#224; le devenir dans les pays vainqueurs. La France, la Grande-Bretagne et l'Italie vivaient dans l'angoisse d'une d&#233;mobilisation qui jetterait au ch&#244;mage des millions de travailleurs aigris et &#233;puis&#233;s ; ceux-ci, de plus, &#233;taient habitu&#233;s au maniement des grenades et n'&#233;taient pas enclins &#224; accepter des promesses pour r&#233;ponse. L'ann&#233;e 1919 allait &#234;tre marqu&#233;e par des &#233;v&#233;nements d'une importance capitale : la R&#233;publique sovi&#233;tique en Bavi&#232;re, la dictature du prol&#233;tariat en Hongrie, l'aggravation de la crise en Italie, la d&#233;moralisation des troupes fran&#231;aises &#224; Odessa, les mutineries dans la flotte fran&#231;aise de la mer Noire. De plus, les difficult&#233;s d'une intervention efficace &#233;taient pleinement &#233;videntes lors de la r&#233;union des Alli&#233;s (Conf&#233;rence de Paris) convoqu&#233;e pour redessiner la carte du monde apr&#232;s la ruine des empires centraux. Une intervention ne pouvait apporter tous les fruits escompt&#233;s &#8211; &#224; savoir la restauration du capitalisme en Russie &#8211; qu'au prix d'une nouvelle guerre, probablement longue et difficile. Mais l'&#233;tat moral des arm&#233;es victorieuses et l'attitude de la classe ouvri&#232;re des pays bellig&#233;rants des deux camps montraient clairement que les hostilit&#233;s ne pouvaient &#234;tre rouvertes &#224; grande &#233;chelle contre la r&#233;volution des travailleurs. D'o&#249; les h&#233;sitations de la Conf&#233;rence de Paris face au probl&#232;me russe, qui ne constituait qu'un aspect isol&#233; &#8211; &#224; peine isol&#233;, d'ailleurs &#8211; du probl&#232;me international. Deux tendances se d&#233;gageaient clairement de la discussion. Clemenceau pr&#244;nait une politique &#233;nergique, sans doute convaincu d'une victoire militaire rapide sur le bolchevisme. Lloyd George et le pr&#233;sident Wilson &#233;taient plus prudents : ils envisageaient des actions &#224; long terme telles que le sabotage diplomatique, la guerre non d&#233;clar&#233;e, la guerre indirecte par le biais d'&#201;tats satellites corrompus et les blocus ; il se peut qu'ils aient compt&#233; sur les effets de la famine, de l'&#233;puisement physique et de la d&#233;g&#233;n&#233;rescence du bolchevisme lui-m&#234;me. Ces divergences d'opinion &#233;taient compliqu&#233;es par des conflits d'int&#233;r&#234;ts : le plus grave &#233;tait de maintenir les Am&#233;ricains et les Japonais neutralis&#233;s, par peur r&#233;ciproque, dans l'Extr&#234;me-Orient sib&#233;rien. [47]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Telle est l'explication des tendances contradictoires des Alli&#233;s, au moment o&#249; la d&#233;faite de la r&#233;volution allemande co&#239;ncidait avec les victoires de l'Arm&#233;e rouge. Un message radio de la Conf&#233;rence de Paris du 23 janvier 1919 invitait tous les gouvernements existant de facto sur le territoire de l'ancien Empire russe &#224; envoyer des repr&#233;sentants &#224; une conf&#233;rence de paix qui devait se tenir sur l'&#238;le de Prinkipo, pr&#232;s de Constantinople, en pr&#233;sence des Alli&#233;s. Le 4 f&#233;vrier, le gouvernement sovi&#233;tique notifia aux grandes puissances son accord pour l'ouverture de n&#233;gociations et se montra pr&#234;t &#224; offrir un prix &#233;lev&#233; pour obtenir la paix : cela &#233;quivalait (du moins, le supposait-on) &#224; la poursuite de la politique de Brest-Litovsk dans les transactions avec les Alli&#233;s, pour les m&#234;mes raisons qui avaient conduit &#224; la cr&#233;ation de Brest-Litovsk. La note de Tchitcherine pr&#233;cisait, entre autres points principaux :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le gouvernement des Soviets d&#233;clare qu'il est pr&#234;t &#224; faire des concessions aux puissances de l'Entente sur la question des dettes. Il ne refuse pas de reconna&#238;tre ses obligations financi&#232;res envers ses cr&#233;anciers citoyens des puissances de l'Entente. Il propose de garantir le paiement des int&#233;r&#234;ts des emprunts par une quantit&#233; d&#233;termin&#233;e de mati&#232;res premi&#232;res. Il est pr&#234;t &#224; accorder aux citoyens des puissances de l'Entente des concessions mini&#232;res, foresti&#232;res et autres, &#224; condition que leur gestion interne ne porte pas atteinte &#224; l'ordre social et &#233;conomique de la Russie sovi&#233;tique. Le quatri&#232;me point, sur lequel le gouvernement sovi&#233;tique estime que les n&#233;gociations propos&#233;es pourraient avoir une incidence, concerne les concessions territoriales : le gouvernement sovi&#233;tique ne souhaite en effet pas exclure en principe des n&#233;gociations la question de l'annexion par les puissances de l'Entente de certains territoires russes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette offre d'annexions d&#233;passait m&#234;me la politique de Brest-Litovsk : il faut sans doute en rechercher les causes dans les d&#233;faites de Berlin. Les limites du recul &#233;taient cependant clairement d&#233;finies ; en effet, &#224; l'exception des concessions territoriales, elles constituent encore la politique de l'URSS : reconnaissance de dettes sous certaines conditions, garanties &#233;conomiques pour les accords financiers, concessions industrielles &#224; condition qu'elles n'affectent pas le r&#233;gime sovi&#233;tique. L'ouverture m&#234;me des n&#233;gociations de Prinkipo signifiait la reconnaissance par les Sovi&#233;tiques des &#201;tats contre-r&#233;volutionnaires en construction en Sib&#233;rie, dans le Don et dans le Caucase. C'&#233;tait une politique extr&#234;mement dangereuse, qui heureusement &#233;choua gr&#226;ce &#224; la r&#233;action des chefs de la contre-r&#233;volution, Koltchak et D&#233;nikine, sans doute sur les conseils des g&#233;n&#233;raux alli&#233;s. Comptant sur les offensives de printemps &#224; venir, ils refus&#232;rent de r&#233;pondre &#224; l'offre des puissances de l'Entente et &#224; la note de Tchitcherine. Ce fut une grave erreur de calcul de leur part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les objectifs des dirigeants de la R&#233;publique sovi&#233;tique &#233;taient alors tr&#232;s simples : gagner du temps, consolider le pouvoir sovi&#233;tique, m&#234;me sur un terrain restreint et amput&#233;, y maintenir le centre de gravit&#233; de la r&#233;volution prol&#233;tarienne, et pr&#233;server les perspectives d'avenir : &#171; gagner du temps en c&#233;dant de l'espace si n&#233;cessaire &#187;, et permettre &#224; la r&#233;volution europ&#233;enne, de plus en plus imminente, de m&#251;rir. Les &#233;v&#233;nements survenus depuis ont montr&#233; combien le prol&#233;tariat occidental &#233;tait loin de r&#233;pondre aux exigences du moment. Les efforts des prol&#233;taires r&#233;volutionnaires d'Occident n'auraient certainement pas &#233;t&#233; favoris&#233;s par la cristallisation d'un certain nombre d'&#201;tats contre-r&#233;volutionnaires autour d'une Russie sovi&#233;tique mutil&#233;e par les termes d'une paix on&#233;reuse et humiliante. Consid&#233;rons la perspective d'une Russie rouge, priv&#233;e du bl&#233; du Kouban et de la Sib&#233;rie, du charbon du Donetz, du fer de l'Oural, du p&#233;trole de Bakou, r&#233;duite &#224; ses propres ressources par l'inaction du prol&#233;tariat occidental : une telle Russie aurait-elle r&#233;ussi plus tard &#224; conqu&#233;rir &#8211; ou m&#234;me &#224; r&#233;sister &#8211; &#224; une Sib&#233;rie, un Caucase, un Sud blanc o&#249; des &#201;tats capitalistes, plus ou moins colonies de l'Entente, se seraient consolid&#233;s avec l'aide des puissances victorieuses ? Gr&#226;ce &#224; l'intransigeance du camp blanc, les dangereuses man&#339;uvres diplomatiques de Lloyd George et de Wilson ont tourn&#233; &#224; l'avantage des Sovi&#233;tiques. Une fois de plus, il a &#233;t&#233; d&#233;montr&#233; que la r&#233;publique prol&#233;tarienne ne reculerait devant aucun sacrifice pour proclamer la paix au monde, m&#234;me si ses ennemis la contraignaient &#224; une guerre &#224; mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;chec des propositions de Prinkipo co&#251;ta &#224; la r&#233;volution russe trois ann&#233;es suppl&#233;mentaires de luttes h&#233;ro&#239;ques. Mais c'est gr&#226;ce &#224; ces luttes que la grandeur historique de la R&#233;publique se forgea durablement : le territoire de l'URSS s'&#233;tendit du golfe de Finlande au Pacifique, du cercle polaire arctique &#224; l'Asie Mineure, soit sur un sixi&#232;me du globe. Pour l'instant, les Alli&#233;s continuaient de pr&#233;parer leurs offensives de printemps, en Pologne, en Sib&#233;rie, &#224; Arkhangelsk, dans les pays baltes, dans la r&#233;gion du Don et au Kouban, et planifiaient l'encerclement de la Commune russe par un cercle d'&#201;tats contre-r&#233;volutionnaires. Pendant ce temps, aucun pays n'osa d&#233;clarer officiellement la guerre aux Sovi&#233;tiques. Cette guerre non avou&#233;e trouva une forme officielle dans la perfidie des blocus. D&#232;s les premiers mois de 1919, pas une lettre, pas un colis de nourriture, pas un paquet de marchandises, pas un journal &#233;tranger ne put entrer en Russie rouge, sauf en contrebande &#224; travers les barbel&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
Remarques&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] E. Ludendorff, Mes souvenirs de guerre, 1914-1918 (Londres, 1919), vol. 2.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Extraits de t&#233;l&#233;grammes envoy&#233;s par le GQG au gouvernement : 1er octobre 1918, 13 h 00 : &#171; ... Pri&#233; instamment de proposer la paix imm&#233;diatement. Les troupes tiennent toujours, mais impossible de pr&#233;voir ce qui peut arriver demain. Sign&#233; : Lersner. &#187; 1er octobre, 13 h 30 : &#171; Si le prince Max de Bade est charg&#233; de former un gouvernement &#224; 19 ou 20 heures ce soir, je suis pr&#234;t &#224; attendre jusqu'au matin. Sinon, je me sentirai oblig&#233; de faire une d&#233;claration aux gouvernements du monde entier cette nuit m&#234;me. Sign&#233; : Hindenburg. &#187; 1er octobre (exp&#233;di&#233; le 2 octobre &#224; 00 h 10) : &#171; Le g&#233;n&#233;ral Ludendorff m'a dit que nos propositions de paix devaient &#234;tre transmises imm&#233;diatement de Berne &#224; Washington. L'arm&#233;e ne peut attendre encore 48 heures. Sign&#233; : Grunau. &#187; Telle &#233;tait la terreur inspir&#233;e par l'arm&#233;e au sein de l'&#233;tat-major ! Paul Fr&#246;hlich, La R&#233;volution allemande [une version de Zehn Jahre Krieg et Burgerkrieg de Fr&#246;hlich , Berlin, 1924] (1926), chapitre 13.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] [Ebert devint effectivement chancelier du Reich, mais une fiction juridique de continuit&#233; entre lui et son pr&#233;d&#233;cesseur comme chancelier et r&#233;gent, le prince Max, fut maintenue afin que les fonctionnaires des autorit&#233;s imp&#233;riales puissent reconna&#238;tre la l&#233;gitimit&#233; du nouveau gouvernement sans violer leurs serments &#224; l'empereur (E. Waldman, The Spartacist Uprising of 1919 (Milwaukee, 1958), p. 89).]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] N. L&#233;nine, &#338;uvres compl&#232;tes (Londres, 1969), vol. 28, pp. 101-103.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5] Bien des ann&#233;es plus tard, en 1924 [c'est-&#224;-dire alors que Staline, Zinoviev et Kamenev accumulaient tous les &#233;l&#233;ments de fait laissant entrevoir une divergence entre L&#233;nine et Trotsky], ces mots ont &#233;t&#233; interpr&#233;t&#233;s comme le signe d'un d&#233;saccord entre les deux dirigeants. Il suffit de se r&#233;f&#233;rer au texte des propos de L&#233;nine pour constater que les deux dirigeants exprimaient la m&#234;me id&#233;e. En tout cas, Trotsky parlait au nom du Comit&#233; central du parti. Nous n'avons ici qu'une formulation vague laiss&#233;e par l'orateur, voire une erreur st&#233;nographique du genre de celles qui abondent dans les comptes rendus transcrits de l'&#233;poque. &#192; ce stade, il n'y a qu'une seule ligne de pens&#233;e, celle du parti ; Sur cette base commune, on ne trouve qu'une l&#233;g&#232;re nuance de diff&#233;rence : l'accent est mis, dans le discours de L&#233;nine, sur le danger de guerre avec l'Entente imp&#233;rialiste, tandis que Trotsky conclut (dans son discours du 30 octobre, &#224; Vee-Tsik) que la R&#233;publique b&#233;n&#233;ficie d'un nouveau r&#233;pit jusqu'au printemps prochain, car il est trop tard pour entreprendre des op&#233;rations de grande envergure cette ann&#233;e (opinion qui sera bient&#244;t confirm&#233;e par les &#233;v&#233;nements) ; toute sa pens&#233;e se tourne maintenant vers l'offensive que doit mener la r&#233;volution en Occident. On peut y discerner, peut-&#234;tre, soit les effets naturels de la division du travail entre le pr&#233;sident du Conseil des commissaires du peuple et le pr&#233;sident du Conseil militaire r&#233;volutionnaire, soit la manifestation de deux temp&#233;raments diff&#233;rents, l'un enclin &#224; la prudence, l'autre plut&#244;t &#224; l'offensive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6] Extrait de &#201;trange et Monstrueux , r&#233;ponse de L&#233;nine aux communistes de gauche, 28 f&#233;vrier 1918 ( Collected Works , Vol.27, p.72).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7] L&#233;nine, &#338;uvres compl&#232;tes , vol. 28, pp. 65-6. Un an plus tard, la R&#233;publique sovi&#233;tique allait se montrer inspir&#233;e par ces m&#234;mes principes lorsque L&#233;nine et Trotski, dans un t&#233;l&#233;gramme conjoint du 18 avril 1919, exhort&#232;rent le gouvernement sovi&#233;tique d'Ukraine &#224; prendre l'offensive en direction de Czernovitz (Bucovine) afin d'&#233;tablir une liaison avec la Hongrie sovi&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[8] ibid. , pp.116, 117, 123, 124. Ces observations s'adressaient &#233;videmment aux communistes qui auraient voulu acc&#233;l&#233;rer le cours des &#233;v&#233;nements en Ukraine au moyen d'une intervention arm&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[9] K. Kautsky, La Route du pouvoir (Chicago, 1909).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[10] Voir Les Partis sociaux-d&#233;mocrates (un ensemble de monographies publi&#233;es par le Bureau d'&#233;dition et de diffusion) (Paris, 1925) ; &#233;galement GY Yakovin, The Political Development of Contemporary Germany [pas de titre russe disponible] (Leningrad, 1927).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[11] [c'est-&#224;-dire apr&#232;s son &#233;chec &#224; mobiliser une large base ouvri&#232;re lors des &#233;v&#233;nements de 1923.]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[12] [Liebknecht a en fait vot&#233; avec le reste des parlementaires du SPD en ao&#251;t 1914 ; et lorsqu'il a enfreint la discipline, il n'a &#233;t&#233; rejoint par R&#252;hle qu'en mars 1915.]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[13] [Wilsonisme : c'est-&#224;-dire les principes de r&#232;glement d'apr&#232;s-guerre propos&#233;s par le pr&#233;sident am&#233;ricain.]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[14] [Albert Bailin &#233;tait un magnat du transport maritime de Hambourg, Klockner, Krupp, Thyssen et Hugenberg &#233;taient des maisons industrielles de la Ruhr, Hugo Stinnes &#233;tait un entrepreneur b&#226;tisseur d'empire contr&#244;lant de nombreux journaux, et Walter Rathenau &#233;tait le brillant capitaliste et homme politique juif assassin&#233; par des voyous de droite en 1922.]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[15] [Sir George Buchanan et Maurice Pal&#233;ologue &#233;taient respectivement ambassadeurs britannique et fran&#231;ais aupr&#232;s de la Cour imp&#233;riale tsariste et du Gouvernement provisoire ; Albert Thomas &#233;tait le dirigeant socialiste fran&#231;ais et ministre de l'Armement dans le cabinet Clemenceau qui visita la Russie &#224; l'&#233;poque de Kerensky pour tenter de la maintenir dans la guerre.]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[16] [La d&#233;signation allemande du gouvernement, Rat der Volksbeauftragten, est une traduction virtuelle du &#171; Conseil des commissaires du peuple &#187; de L&#233;nine ; &#171; Commissaires &#187; est donn&#233; comme traduction du terme Mandataires de Serge , qu'il utilise ici plut&#244;t que Commissaires .]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[17] Il est vrai que tout consentement &#224; n&#233;gocier de leur part aurait &#233;t&#233; h&#233;sitant. Mais l'exp&#233;rience des troupes alli&#233;es envoy&#233;es en Russie a montr&#233; que l'Entente n'&#233;tait pas en mesure de mener une guerre victorieuse contre des pays r&#233;volutionnaires. D&#232;s leur premier contact avec la r&#233;volution prol&#233;tarienne, les troupes se sont rapidement d&#233;sint&#233;ress&#233;es. La r&#233;volution ne se serait pas arr&#234;t&#233;e au Rhin. Foch et Wilson auraient d&#251; se montrer beaucoup plus conciliants face &#224; une r&#233;volution russe et allemande combin&#233;e que von K&#252;hlmann et Hoffmann ne l'avaient &#233;t&#233; &#224; Brest-Litovsk face &#224; une r&#233;volution russe isol&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[18] Le g&#233;n&#233;ral Groener, successeur de Ludendorff au commandement g&#233;n&#233;ral supr&#234;me, d&#233;clara lors du proc&#232;s de Munich en 1925 : &#171; Nous [c'est-&#224;-dire le haut commandement et les sociaux-d&#233;mocrates] avons conclu une alliance contre le bolchevisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;tais en contact quotidien avec Ebert. Mon objectif &#233;tait de retirer le pouvoir aux Conseils d'ouvriers et de soldats. Nous pr&#233;voyions l'entr&#233;e de dix divisions &#224; Berlin. Ebert &#233;tait d'accord avec nous&#8230; Les Ind&#233;pendants et les Sovi&#233;tiques exigeaient que les troupes y entrent sans armes ; Ebert &#233;tait d'accord avec nous pour qu'elles y entrent bien arm&#233;es. Nous avons &#233;labor&#233; un plan d'action d&#233;taill&#233; pour Berlin : la capitale devait &#234;tre d&#233;sarm&#233;e et purg&#233;e des spartakistes. Tout a &#233;t&#233; &#233;labor&#233; en collaboration avec Ebert&#8230; Ensuite, un gouvernement fort devait &#234;tre mis en place. Les troupes sont arriv&#233;es en d&#233;cembre, mais, comme elles &#233;taient d&#233;termin&#233;es &#224; rentrer chez elles, le plan n'a jamais &#233;t&#233; mis &#224; ex&#233;cution&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[19] [Il semble que, bien que Yoffe ait effectivement men&#233; une propagande r&#233;volutionnaire en Allemagne, ces tracts particuliers ont &#233;t&#233; &#171; plac&#233;s &#187; dans les bagages diplomatiques par la police prussienne (Waldman, op. cit. , pp. 66-7).]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[20] Extrait des Izvestia de Moscou , 18 ou 19 d&#233;cembre 1918.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[21] [Novotcherkassk &#233;tait la capitale du territoire du Don.]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[22] [La r&#233;gion du Terek dans le Caucase borde le fleuve du m&#234;me nom, qui se jette dans la mer Caspienne.]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[23] Le nom du consul Hainaut a &#233;t&#233; transcrit du russe, et l'orthographe peut &#234;tre erron&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[24] Il en va de m&#234;me pour le nom Hochain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[25] [Les rapports de Poole au War Office, extraits des documents du Cabinet, sont r&#233;sum&#233;s dans RH Ullman, Britain and the Russian Civil War (Princeton, 1968), p. 49 : ils recommandaient une assistance &#224; grande &#233;chelle &#224; D&#233;nikine (y compris des chars, des avions et des troupes britanniques) pour emp&#234;cher la terreur bolchevique de &#171; d&#233;peupler de vastes &#233;tendues &#187; et de &#171; d&#233;truire la civilisation &#187;.]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[26] Aujourd'hui Stalingrad. [Depuis 1961, Volgograd.]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[27] [Boudionny devint un fid&#232;le partisan militaire de Staline ; il fut nomm&#233; mar&#233;chal de l'Union sovi&#233;tique en 1935 et surv&#233;cut &#224; la purge militaire ; il ne joua aucun r&#244;le s&#233;rieux dans la Seconde Guerre mondiale.]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[28] I. Maisky, La Contre-R&#233;volution D&#233;mocratique ( Demokraticheskaya Kontr-Revoliutsiya ) (Moscou, 1923).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[29] [Le g&#233;n&#233;ral de brigade Alfred Knox, pendant son mandat d'attach&#233; militaire &#224; l'ambassade britannique &#224; Petrograd, avait soutenu en 1917 le coup d'&#201;tat de Kornilov contre Kerensky ; l'ann&#233;e suivante, il tenta de faire rappeler Lockhart (pendant la phase prosovi&#233;tique de ce dernier) et fit campagne avec ardeur pour le d&#233;cha&#238;nement du Japon sur la Sib&#233;rie (R.H. Ullman, Intervention and the War (Princeton, 1961), pp. 11-12, 131, 197-8). Le g&#233;n&#233;ral Maurice Janin, commandant en chef titulaire des forces alli&#233;es en Sib&#233;rie, &#233;tait en pratique le subordonn&#233; de Knox (Ullman, Britain and the Russian Civil War , p. 35) ; Sa pr&#233;sence &#224; Vladivostok t&#233;moignait &#224; la fois de l'int&#233;r&#234;t fran&#231;ais pour l'intervention alli&#233;e (il poss&#233;dait une longue exp&#233;rience de la Russie pr&#233;r&#233;volutionnaire et avait dirig&#233; la mission militaire fran&#231;aise &#224; Saint-P&#233;tersbourg en 1916) et des n&#233;gociations des Tch&#233;coslovaques pour une reconnaissance politique. Le lien avec la Tch&#233;coslovaquie avait &#233;t&#233; &#233;tabli lorsqu'il commandait les forces tch&#233;coslovaques combattant en France avant son arriv&#233;e en Sib&#233;rie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[30] [Il existe une controverse consid&#233;rable sur la mesure pr&#233;cise du soutien apport&#233; par les diff&#233;rents repr&#233;sentants alli&#233;s au coup d'&#201;tat de Koltchak . Le g&#233;n&#233;ral Janin a affirm&#233; plus tard que les Britanniques avaient &#171; install&#233; &#187; Koltchak pour obtenir &#171; leur propre gouvernement &#187; qui leur permettrait d'obtenir des concessions &#233;conomiques au Turkestan. L'ambassadeur Noulens et deux officiers d'&#233;tat-major de Janin ont port&#233; des accusations similaires ; le g&#233;n&#233;ral Knox aurait pris les dispositions n&#233;cessaires au coup d'&#201;tat de fin octobre 1918. La L&#233;gion tch&#233;coslovaque a protest&#233; publiquement contre le renversement du Directoire ; avant m&#234;me qu'il n'ait eu lieu, elle &#233;tait en mauvais termes avec Koltchak. Le gouvernement britannique lui-m&#234;me &#233;tait tr&#232;s embarrass&#233; par le coup d'&#201;tat , puisqu'il venait de reconna&#238;tre de facto le Directoire comme le gouvernement de la Russie. Les activit&#233;s du colonel J.F. Nielson, membre de la mission militaire de Knox &#224; Omsk, ont fait l'objet d'une enqu&#234;te de Whitehall, car elles tendaient &#224; sugg&#233;rer une complicit&#233; britannique dans la prise de pouvoir de Koltchak ; Il fut blanchi, m&#234;me si lui et ses coll&#232;gues de la Mission avaient, de l'aveu m&#234;me, eu connaissance de la possibilit&#233; d'un coup d'&#201;tat &#224; tout moment. Le capitaine Steveni, l'autre adjudant de Knox impliqu&#233; dans les accusations, &#233;tait un r&#233;actionnaire pro-tsariste dont la participation au complot n'est, selon Ullman, &#171; pas inconcevable &#187;. L'aide apport&#233;e aux conspirateurs par les mitrailleuses du 25e bataillon du Middlesex du colonel Ward ne fait aucun doute. Voir Ullman, Intervention and the War , p. 279-284 et Britain and the Russian Civil War , p. 33-34, et P. Fleming, The Fate of Admiral Kolchak (Londres, 1963), p. 112-116.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[31] Sur la conf&#233;rence de Jassy, &#8203;&#8203;voir M. Margulies, Une ann&#233;e d'intervention ( God Interventsii ) (Berlin, 1923). [Margulies participa &#224; la conf&#233;rence.]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[32] Le g&#233;n&#233;ral Franchet d'Esperey n'&#233;tant pas venu en Russie, le projet d'intervention le concernant fut abandonn&#233; peu apr&#232;s. [Serge a, bien s&#251;r, tort de consid&#233;rer Janin comme un possible &#171; contr&#244;leur &#187; efficace de Koltchak : voir note 30 ci-dessus.]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[33] [Les communistes r&#233;volutionnaires et les communistes populistes &#233;taient deux petits partis dissidents qui se s&#233;par&#232;rent des SR de gauche apr&#232;s la tentative de soul&#232;vement des SR de gauche en juillet 1918. Les communistes populistes dissout leur parti et rejoignirent le Parti communiste russe en novembre de la m&#234;me ann&#233;e, et le &#171; Parti du communisme r&#233;volutionnaire &#187; (qui publiait sa propre presse avec une position th&#233;orique int&#233;ressante soutenant les soviets mais niant la n&#233;cessit&#233; d'une &#171; dictature du prol&#233;tariat &#187;) se dissolvait dans les rangs bolcheviques &#224; la fin de 1920.]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[34] [Il s'agissait tous d'orateurs bolcheviks : Y. M. Steklov &#233;tait le r&#233;dacteur en chef des Izvestia , D. I. Kursky &#233;tait le commissaire du peuple &#224; la justice et V. Avanesov &#233;tait le secr&#233;taire de Vee-Tsik.]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[35] L&#233;nine, &#338;uvres compl&#232;tes , vol. 28, pp. 138, 139, 142, 143, 150, 151, 154, 160, 163-4.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[36] La premi&#232;re proclamation du Directoire affirmait que les classes poss&#233;dantes (les capitalistes et les grands propri&#233;taires fonciers) s'&#233;taient d&#233;shonor&#233;es par leur cupidit&#233;, leur &#233;go&#239;sme antinational et leur soumission &#224; l'&#233;tranger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[37] G.L. Piatakov devint l'un des administrateurs sovi&#233;tiques les plus comp&#233;tents (il faisait partie du petit cercle de bolcheviks de haut rang, distingu&#233;s par des &#233;loges prudents dans le Testament de L&#233;nine de d&#233;cembre 1922). Apr&#232;s avoir &#233;t&#233; un membre dirigeant de l'opposition de gauche trotskiste, il capitula en 1928 et travailla comme commissaire &#224; l'industrie lourde russe, avant d'&#234;tre r&#233;int&#233;gr&#233; au Comit&#233; central du parti en 1934. Arr&#234;t&#233; fin 1936, il avoua divers complots d'assassinat et de sabotage lors du &#171; Proc&#232;s du Centre trotskiste antisovi&#233;tique &#187; en janvier 1937, puis fut condamn&#233; &#224; mort et fusill&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[38] En 1919, l'Ukraine, enti&#232;rement occup&#233;e par l'arm&#233;e blanche de D&#233;nikine, fut perdue au profit de la R&#233;publique sovi&#233;tique. L'offensive de D&#233;nikine contre Toula et Moscou fut bris&#233;e par l'Arm&#233;e rouge et par des soul&#232;vements paysans &#224; l'arri&#232;re. La r&#233;volution parvint finalement &#224; reconqu&#233;rir le pays en 1920. Tout au long de cette succession de luttes, Rakovski continua de diriger le gouvernement sovi&#233;tique d'Ukraine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[39] G. Noske, Von Kiel bis Kapp (Berlin, 1920).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[40] [Emil Eichhorn (1863-1925) avait dirig&#233; le bureau de presse du SPD allemand de 1908 &#224; 1917 ; il dirigea ensuite le service de presse de l'USPD. En sa qualit&#233; de Polizeipr&#228;sident de la ville pendant la r&#233;volution, il avait r&#233;guli&#232;rement rendu compte &#224; l'ex&#233;cutif berlinois des conseils ouvriers et soldats, encourag&#233; l'armement des ouvriers et cr&#233;&#233; une milice r&#233;volutionnaire, la Sicherheitswehr . Il rejoignit le KPD en 1920 (G. Badia, Le Spartakisme (Paris, 1967), pp. 247, 251, 420).]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[41] [Il avait &#233;t&#233; nomm&#233; par l'USPD et l'Ex&#233;cutif des Conseils de Berlin ; ce dernier organisme fut influenc&#233; par le gouvernement apr&#232;s le reflux de la vague r&#233;volutionnaire dans la ville, et approuva en fait sa r&#233;vocation (6 janvier) ; Waldman, op. cit. , pp.165-6, 180.]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[42] Ces lignes sont tir&#233;es d'une lettre de Karl Radek au Comit&#233; central du KPD, dat&#233;e de Berlin, le 9 janvier. Travaillant clandestinement dans la capitale, Radek avait vu juste et clair. Il mettait en garde le parti contre le danger de se soumettre &#224; la provocation. Cette lettre est un mod&#232;le de clairvoyance politique et de fermet&#233; r&#233;volutionnaire. Si les conseils de Radek avaient &#233;t&#233; suivis, le prol&#233;tariat allemand aurait probablement &#233;chapp&#233; &#224; l'irr&#233;parable d&#233;faite de janvier, pr&#233;serv&#233; ses dirigeants, Karl et Rosa, d&#233;jou&#233; les desseins d'Ebert, Wels et Noske et gard&#233; l'avenir ouvert. Voir K. Radek, Au service de la r&#233;volution allemande ( Na Sluzhbe Germanskoi Revoliutsii ) (Moscou, 1921) ; traduction allemande, 1921. Il est regrettable que ce livre remarquable, qui condense l'exp&#233;rience d'une ann&#233;e de luttes d&#233;cisives en Europe centrale, n'ait pas &#233;t&#233; traduit en fran&#231;ais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[43] Le Tiergarten est un vaste parc situ&#233; au centre de Berlin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[44] Extrait d'un article paru dans Rote Fahne [en r&#233;alit&#233; d'une autre main, en janvier 1920, bien qu'il suive de pr&#232;s la pens&#233;e de Rosa dans son article, Was machen die F&#252;hrer ?, dans le num&#233;ro du 7 janvier 1919 : voir Waldman, op. cit. , pp.177-8, 188-9].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[45] Noske, op. cit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[46] [VE Orlando &#233;tait le Premier ministre de l'Italie.]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[47] [L'analyse de Serge des diff&#233;rentes politiques des ministres alli&#233;s et de leurs motivations est globalement correcte. Le compte rendu d'Ullman, tir&#233; des proc&#232;s-verbaux de la d&#233;l&#233;gation de l'Empire britannique et du principal &#171; Conseil des Dix &#187; &#224; la Conf&#233;rence de paix de Paris, relate les efforts d&#233;ploy&#233;s par Lloyd George pour demander &#224; chaque gouvernement participant combien de troupes il pouvait fournir pour &#233;craser le bolchevisme ; la r&#233;ponse, dans chaque cas, &#233;tait &#171; aucune &#187; (comme le Premier ministre britannique l'avait sans doute devin&#233; avant de poser la question). Lloyd George &#233;tait formellement oppos&#233; &#224; un cordon sanitaire contre le bolchevisme ; mais lui et le pr&#233;sident Wilson ont poursuivi la politique de blocus contre la R&#233;publique sovi&#233;tique, conjointement avec les autres Alli&#233;s, jusqu'&#224; la fin de 1919. Wilson a &#233;t&#233; le premier &#224; se d&#233;sengager de l'encerclement naval du commerce ext&#233;rieur de la Russie, et ce pour des raisons purement l&#233;galistes : (bien qu'il soit en sympathie avec les objectifs du blocus) il ne pouvait pas ordonner &#224; la marine am&#233;ricaine d'agir &#224; moins que le Congr&#232;s n'ait d&#233;clar&#233; la guerre &#224; la nation sous blocus. Le Cabinet britannique saisit l'occasion en d&#233;cidant, le 4 juillet, qu'&#171; en r&#233;alit&#233;, un &#233;tat de guerre existait entre la Grande-Bretagne et le gouvernement bolchevique de Russie &#187;, de sorte que &#171; nos forces navales dans les eaux russes devaient &#234;tre autoris&#233;es &#224; engager les forces ennemies par terre et par mer, si n&#233;cessaire &#187;. Mais la conclusion officielle du trait&#233; de Versailles quelques jours plus tard, et la perspective de l'ouverture de relations commerciales &#224; grande &#233;chelle entre la Russie et l'Allemagne (et les pays neutres), soulev&#232;rent une nouvelle interrogation quant &#224; l'utilit&#233; et &#224; la l&#233;gitimit&#233; du blocus. En pratique, cependant, il fut maintenu : le commerce ext&#233;rieur de la Russie fut quasi inexistant en 1919 comme en 1918 (Ullman, Britain and the Russian Civil War , p. 104-108, 287-291).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www-marxists-org.translate.goog/archive/serge/1930/year-one/ch10.htm?_x_tr_sl=en&amp;_x_tr_tl=fr&amp;_x_tr_hl=fr&amp;_x_tr_pto=sc&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www-marxists-org.translate.goog/archive/serge/1930/year-one/ch10.htm?_x_tr_sl=en&amp;_x_tr_tl=fr&amp;_x_tr_hl=fr&amp;_x_tr_pto=sc&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Lire aussi &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'influence de la r&#233;volution russe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/broue/works/1971/00/broue_all_07.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/broue/works/1971/00/broue_all_07.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/broue/works/1971/00/broue_all_08.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/broue/works/1971/00/broue_all_08.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'&#233;poque de la premi&#232;re r&#233;volution, il (L&#233;nine) a sans cesse r&#233;p&#233;t&#233; que nous ne saurions maintenir la d&#233;mocratie (m&#234;me la d&#233;mocratie !) sans la r&#233;volution socialiste en Europe. En 1917-1918, et pendant les ann&#233;es qui suivirent, L&#233;nine a toujours &#233;valu&#233; et envisag&#233; le sort de notre r&#233;volution en liaison avec la r&#233;volution socialiste qui avait d&#233;j&#224; commenc&#233; en Europe. Il disait carr&#233;ment, par exemple : &#034;Notre perte est in&#233;vitable si la r&#233;volution n'est pas victorieuse en Allemagne&#034;. Et il l'a affirm&#233; en 1918, non pas &#224; l'&#233;poque du &#034;niveau &#233;conomique&#034; de 1905, ayant en vue non pas les d&#233;cennies &#224; venir mais une &#233;ch&#233;ance plus proche, qu'on pouvait estimer &#224; quelques ann&#233;es, sinon &#224; quelques mois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#233;nine a expliqu&#233; des dizaines de fois que si nous avons tenu bon, &#034;c'est uniquement &#224; cause d'une combinaison de conditions sp&#233;ciales qui nous ont d&#233;fendus pour un court moment [un court moment !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#233;nine : &#034;L'imp&#233;rialisme mondial... ne peut, en aucun cas, &#224; aucune condition, coexister avec la R&#233;publique sovi&#233;tique... Le conflit appara&#238;t ici in&#233;vitable.&#034; Et sa conclusion ? Est-ce l'espoir pacifiste de la &#034;pression&#034; du prol&#233;tariat et de la &#034;neutralisation&#034; de la bourgeoisie ? Non, sa conclusion est la suivante : &#034;C'est la plus grande difficult&#233; pour la R&#233;volution russe... que la n&#233;cessit&#233; de susciter la r&#233;volution mondiale&#034; (Tome XV, p. 126).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici ce que L&#233;nine, jetant un regard en arri&#232;re, exposait au III&#176; congr&#232;s de l'Internationale communiste :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Nous comprenions parfaitement que, sans le soutien de la r&#233;volution internationale et mondiale, la victoire de la r&#233;volution prol&#233;tarienne est impossible [chez nous. L.T.]. Avant et m&#234;me apr&#232;s la r&#233;volution, nous pensions : ou bien la r&#233;volution &#233;clatera imm&#233;diatement ou, du moins, tr&#232;s prochainement dans les autres pays plus d&#233;velopp&#233;s au point de vue capitaliste, ou bien nous sommes condamn&#233;s &#224; p&#233;rir. En d&#233;pit de cette conviction, nous faisions tout pour conserver, &#224; tout prix et en toutes conditions, le syst&#232;me sovi&#233;tique, car nous &#233;tions certains de travailler non seulement pour nous, mais aussi pour la r&#233;volution mondiale. Nous en &#233;tions certains et nous avons souvent exprim&#233; cette conviction, aussi bien avant la r&#233;volution d'Octobre qu'imm&#233;diatement apr&#232;s et pendant la conclusion de la paix de Brest-Litovsk. Et, en somme, c'&#233;tait juste. &#187; (Compte rendu du III&#176; congr&#232;s de l'Internationale communiste, p. 354 de l'&#233;dition russe.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(&#8230;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tandis que l'exp&#233;rience faussement interpr&#233;t&#233;e de la p&#233;riode d'apr&#232;s-guerre faisait na&#238;tre l'espoir factice qu'il &#233;tait possible de se passer de la r&#233;volution prol&#233;tarienne en Europe et de la remplacer par le &#034;soutien&#034; en g&#233;n&#233;ral, la situation mondiale changeait radicalement. Les d&#233;faites subies par le prol&#233;tariat ont ouvert la voie &#224; la stabilisation capitaliste. L'effondrement &#233;conomique du capitalisme d'apr&#232;s-guerre a &#233;t&#233; surmont&#233;. De nouvelles g&#233;n&#233;rations, qui n'ont pas subi les horreurs du carnage imp&#233;rialiste, ont surgi. Le r&#233;sultat est qu'en ce moment la bourgeoisie peut disposer de sa machine militaire beaucoup plus facilement qu'il y a cinq ou huit ans. Les masses ouvri&#232;res s'orientant de plus en plus &#224; gauche, le d&#233;veloppement ult&#233;rieur de ce ph&#233;nom&#232;ne fera certainement grandir de nouveau leur pression sur l'&#201;tat bourgeois. Mais c'est une arme &#224; double tranchant. La menace croissante des masses ouvri&#232;res pourrait, lors d'une &#233;tape ult&#233;rieure, pousser la bourgeoisie &#224; prendre des mesures &#233;nergiques, pour prouver qu'elle reste toujours ma&#238;tresse chez elle, et &#224; tenter d'&#233;craser la R&#233;publique sovi&#233;tique, ce principal foyer de contagion. La lutte contre la guerre ne se gagne pas au moyen de la pression exerc&#233;e sur le gouvernement : elle se gagne seulement par la lutte r&#233;volutionnaire pour le pouvoir. Les effets &#034;pacifistes&#034; de la lutte de classe du prol&#233;tariat ainsi que ses effets &#034;r&#233;formistes&#034; ne repr&#233;sentent qu'un sous-produit de la lutte pour le pouvoir ; ils n'ont qu'une force relative et peuvent facilement provoquer l'effet oppos&#233;, c'est-&#224;-dire pousser la bourgeoisie sur le chemin de la guerre. La peur qu'a la bourgeoisie du mouvement ouvrier, &#233;voqu&#233;e par Radek d'une mani&#232;re si unilat&#233;rale, constitue la principale esp&#233;rance des social-pacifistes. Mais la peur de la r&#233;volution ne d&#233;cide rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est la r&#233;volution qui d&#233;cide. Voil&#224; pourquoi L&#233;nine disait que la seule garantie contre la restauration monarchique en 1905 et contre la restauration capitaliste en 1918 r&#233;sidait, non pas dans la pression du prol&#233;tariat, mais bien dans sa victoire r&#233;volutionnaire en Europe. C'est la seule mani&#232;re juste de poser la question. En d&#233;pit de la longue dur&#233;e du sursis, elle conserve aujourd'hui toute sa force. Je n'ai jamais pos&#233; autrement la question. En 19O6, j'&#233;crivais dans Bilan et perspectives :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est pr&#233;cis&#233;ment la peur du soul&#232;vement du prol&#233;tariat qui contraint les partis bourgeois, tout en votant de monstrueux budgets militaires, &#224; manifester solennellement en faveur de la paix et &#224; r&#234;ver de cours internationales d'arbitrage ou m&#234;me d'une organisation des &#201;tats-Unis d'Europe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela n'est qu'une mis&#233;rable d&#233;clamation qui ne pourra certainement &#233;viter ni les antagonismes entre les &#201;tats ni les conflits arm&#233;s. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Notre r&#233;volution : Bilan et perspectives, p. 283.)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Les antagonismes de classes &#224; l'&#233;poque de la R&#233;volution fran&#231;aise par Karl Kautsky</title>
		<link>https://www.matierevolution.fr/spip.php?article8240</link>
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		<dc:date>2026-07-19T22:25:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>1789-1793</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;volution</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;volution bourgeoise</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Kautsky, 1889 &lt;br class='autobr' /&gt;
Les antagonismes de classes &#224; l'&#233;poque de la R&#233;volution fran&#231;aise &lt;br class='autobr' /&gt;
Introduction &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est le 17 juin 1789 que les d&#233;put&#233;s du Tiers &#201;tat, press&#233;s par l'effervescence r&#233;volutionnaire du pays tout entier, se constitu&#232;rent en Assembl&#233;e Nationale et donn&#232;rent par l&#224;-m&#234;me le coup d'envoi du gigantesque drame social que nous appelons la Grande R&#233;volution &#171; par excellence &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Les esp&#233;rances que fit na&#238;tre cette initiative &#233;taient immenses, mais elles furent encore d&#233;pass&#233;es par (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique29" rel="directory"&gt;3&#232;me chapitre : R&#233;volutions bourgeoises et populaires&lt;/a&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Kautsky, 1889&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Les antagonismes de classes &#224; l'&#233;poque de la R&#233;volution fran&#231;aise&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Introduction&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est le 17 juin 1789 que les d&#233;put&#233;s du Tiers &#201;tat, press&#233;s par l'effervescence r&#233;volutionnaire du pays tout entier, se constitu&#232;rent en Assembl&#233;e Nationale et donn&#232;rent par l&#224;-m&#234;me le coup d'envoi du gigantesque drame social que nous appelons la Grande R&#233;volution &#171; par excellence &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les esp&#233;rances que fit na&#238;tre cette initiative &#233;taient immenses, mais elles furent encore d&#233;pass&#233;es par l'encha&#238;nement des &#233;v&#233;nements qui suivirent. L'&#233;difice de l'&#201;tat f&#233;odal, qui paraissait nagu&#232;re encore si solide, s'effondra comme un ch&#226;teau de cartes sous l'assaut des masses. En l'espace de quelques mois seulement furent bris&#233;es toutes les entraves qui avaient corset&#233; la France et failli la faire p&#233;rir &#233;touff&#233;e. Comme un g&#233;ant encore dans l'enfance, le nouveau mode de production pouvait d&#233;sormais b&#233;n&#233;ficier du grand air, de la lumi&#232;re et de toutes les possibilit&#233;s d'un plein &#233;panouissement. Devant l'enthousiasme du peuple affranchi, les r&#233;sistances se volatilis&#232;rent. La France, qui sous l'ancien r&#233;gime, &#233;tait devenue la ris&#233;e de toute l'Europe, r&#233;sistait maintenant victorieusement &#224; l'assaut conjugu&#233; des monarchies europ&#233;ennes alli&#233;es &#224; la contre-r&#233;volution int&#233;rieure. Et la banni&#232;re de la r&#233;volution n'allait pas tarder &#224; parcourir tout le continent en volant de victoire en victoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'un autre c&#244;t&#233;, assur&#233;ment, il apparut que nombre des espoirs nourris par les hommes de la r&#233;volution &#233;taient des chim&#232;res. L'abolition des privil&#232;ges n'avait pas suffi pour que s'instaure le r&#232;gne de la libert&#233; et de la fraternit&#233;. De nouveaux antagonismes de classes se faisaient jour, et ils &#233;taient gros de nouvelles luttes sociales et de nouveaux bouleversements. La mis&#232;re ne reculait pas, le prol&#233;tariat grossissait, de m&#234;me que s'intensifiait l'exploitation de la population laborieuse. L'&#201;tat et la soci&#233;t&#233; dont accoucha la r&#233;volution ne correspondaient ni &#224; l'id&#233;al de Montesquieu ni &#224; celui de J.-J. Rousseau. La r&#233;alit&#233; des conditions objectives avait &#233;t&#233; plus forte que les id&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un &#233;v&#233;nement historique comme celui-l&#224; pr&#233;sente bien entendu tellement de facettes diff&#233;rentes que tous les courants, ceux qui veulent le glorifier et le c&#233;l&#233;brer tout comme ceux qui &#233;prouvent le besoin de le vilipender, de le tourner en ridicule ou de le vouer aux g&#233;monies, peuvent y trouver de quoi s'alimenter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est encore plus facile d'y trouver de quoi nourrir des objectifs partisans si on se place d'un point de vue moralisateur. Un drame de cette ampleur chauffe &#224; l'extr&#234;me les passions des acteurs. On peut trouver dans tous les partis des exemples des vertus les plus plaisantes et les plus sublimes, des exemples d'h&#233;ro&#239;sme et de d&#233;sint&#233;ressement sans &#233;quivalent, mais tout autant des exemples d'une ignoble bassesse, de cruaut&#233;, de l&#226;chet&#233; et de cupidit&#233;. Chacun peut &#224; moindres frais s'offrir le plaisir d'exalter les traits sympathiques des siens et de jeter l'ignominie des autres &#224; la face des adversaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette fa&#231;on d'&#233;crire l'histoire a beau &#234;tre plut&#244;t &#233;trange, le nombre de ceux qui ont su s'en abstenir est fort r&#233;duit. Et cela s'explique tout naturellement. Les antagonismes qui explos&#232;rent au cours de la r&#233;volution fran&#231;aise ne sont pas encore totalement d&#233;pass&#233;s. Elle en a elle-m&#234;me cr&#233;&#233; de nouveaux, qui se sont alors manifest&#233;s pour la premi&#232;re fois et n'ont depuis lors fait que s'aiguiser et se pr&#233;ciser. Il n'existe aucun parti moderne qui ne se sente d'une mani&#232;re ou d'une autre, par tradition ou sympathie, ou en raison d'une analogie dans la situation ou les buts poursuivis, une parent&#233; avec l'une ou l'autre des tendances de la r&#233;volution fran&#231;aise, et ne soit de ce fait enclin &#224; porter sur elles un jugement particuli&#232;rement indulgent, tout en &#233;tant particuli&#232;rement s&#233;v&#232;re pour les tendances des adversaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la r&#233;volution fran&#231;aise elle-m&#234;me a ouvert la voie &#224; une conception de l'histoire qui rend possible un examen objectif des ph&#233;nom&#232;nes historiques, celui-l&#224; comme tous les autres, une conception qui voit, en derni&#232;re analyse, la force propulsive de l'&#233;volution historique non pas dans les volont&#233;s humaines, mais dans les rapports objectifs qui lient les individus tout en &#233;tant ind&#233;pendants d'eux, ou pour mieux dire, qui les dominent,.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceux qui dressent le tableau de la r&#233;volution fran&#231;aise en la pr&#233;sentant comme l'&#339;uvre des philosophes, des Voltaire et des Rousseau, d'un c&#244;t&#233;, et de l'autre, des orateurs de l'Assembl&#233;e Nationale, des Mirabeau et des Robespierre, ne pouvaient cependant pas ne pas noter que le conflit qui a d&#233;bouch&#233; sur la r&#233;volution provenait de l'antagonisme opposant les deux premiers ordres et le Tiers &#201;tat. Ils ont vu que cet antagonisme n'&#233;tait pas &#233;ph&#233;m&#232;re et contingent : il avait d&#233;j&#224; op&#233;r&#233; dans les &#201;tats G&#233;n&#233;raux de 1614 et dans ceux qui les avaient pr&#233;c&#233;d&#233;s, il avait &#233;t&#233; un facteur essentiel de l'&#233;volution historique, et au premier chef de la consolidation de la royaut&#233; absolue. Il ne pouvait leur &#233;chapper que ce conflit prenait ses racines dans les structures &#233;conomiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes, dans la plupart des ouvrages consacr&#233;s &#224; la p&#233;riode r&#233;volutionnaire, la lutte des classes n'apparaissait pas, elle n'appara&#238;t encore aujourd'hui toujours pas, comme le moteur du bouleversement, mais seulement comme un &#233;pisode situ&#233; au milieu des luttes des philosophes, des orateurs et des hommes d'&#201;tat, comme si ces derni&#232;res n'&#233;taient pas le r&#233;sultat n&#233;cessaire de celle-l&#224;. Il a fallu un gigantesque travail conceptuel pour que ce qui semblait &#234;tre un ph&#233;nom&#232;ne &#233;pisodique, f&#251;t identifi&#233; comme le ressort r&#233;el, non seulement de toute la R&#233;volution, mais aussi de toute l'&#233;volution des soci&#233;t&#233;s depuis que se sont constitu&#233;s les antagonismes de classes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La conception mat&#233;rialiste de l'histoire est encore aujourd'hui tr&#232;s contest&#233;e. Mais l'id&#233;e que la r&#233;volution fran&#231;aise est l'aboutissement d'une lutte de classes entre le Tiers &#201;tat et les deux autres ordres, est en revanche presque g&#233;n&#233;ralement admise depuis longtemps. Elle a cess&#233; d'&#234;tre une th&#233;orie destin&#233;e seulement aux sp&#233;cialistes, elle est devenue totalement populaire, notamment aupr&#232;s de la classe ouvri&#232;re allemande. Les adeptes de cette id&#233;e ont actuellement moins pour t&#226;che de la d&#233;fendre que de la pr&#233;server de toute &#233;dulcoration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand on ram&#232;ne le cours de l'histoire &#224; celle des luttes de classes, la tentation est grande de supposer que dans la soci&#233;t&#233; en question il n'y a que deux camps, deux classes en lutte, deux masses compactes et homog&#232;nes, la masse r&#233;volutionnaire et la masse r&#233;actionnaire, qu'il n'y a qu'un &#171; eux et nous &#187;. &#192; ce compte, la t&#226;che de l'historien serait assez facile. Mais la r&#233;alit&#233; est loin d'&#234;tre aussi simple. La soci&#233;t&#233; est un organisme extraordinairement complexe, elle le devient chaque jour davantage, c'est un enchev&#234;trement de classes multiples et d'int&#233;r&#234;ts les plus divers, lesquels peuvent, en fonction de la situation, se regrouper en formant les partis les plus vari&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela vaut pour aujourd'hui, et cela vaut aussi pour l'&#233;poque de la r&#233;volution fran&#231;aise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La monarchie absolue&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant d'examiner les antagonismes de classes &#224; l'&#233;poque de la grande R&#233;volution, il nous semble utile de jeter un coup d'&#339;il sur la formation politique &#224; l'int&#233;rieur de laquelle ils se sont d&#233;ploy&#233;s. La forme de l'&#201;tat d&#233;termine la fa&#231;on dont les diff&#233;rentes classes cherchent &#224; faire pr&#233;valoir leurs int&#233;r&#234;ts, elle d&#233;termine la configuration de la lutte des classes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La forme de l'&#201;tat fran&#231;ais, de 1614 &#224; 1789, c'&#233;tait la monarchie absolue, donc un type d'&#201;tat qui, dans des conditions normales, exclut toute lutte de classes intensive, puisqu'il interdit &#224; ses &#171; sujets &#187; toute activit&#233; politique, et par cons&#233;quent est dans la dur&#233;e incompatible avec la soci&#233;t&#233; d'aujourd'hui. Toute lutte de classes d&#233;bouche in&#233;vitablement sur une lutte politique, toute classe ascendante est donc oblig&#233;e, si elle n'a pas de droits politiques, de se battre pour les obtenir. Mais les luttes politiques ne s'arr&#234;tent pas une fois ces droits acquis ; au contraire, c'est &#224; partir de ce moment qu'elle commencent r&#233;ellement, un ph&#233;nom&#232;ne qui a surpris et &#233;pouvant&#233; bien des id&#233;ologues en 1789 comme plus tard en 1848.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'absolutisme, c'est-&#224;-dire l'ind&#233;pendance du pouvoir politique par rapport aux classes dominantes, la forme &#233;tatique o&#249; le pouvoir d'&#201;tat n'est pas directement un instrument de la domination de classe, mais a, au moins dans les apparences, une existence autonome au-dessus des partis et des classes, ne peut s'&#233;tablir que l&#224; o&#249; les classes qui jouent un r&#244;le d&#233;cisif dans la vie de la soci&#233;t&#233;, s'&#233;quilibrent de telle sorte qu'aucune n'est assez forte pour s'emparer elle-m&#234;me du pouvoir politique. Celui-ci est alors en mesure de tenir en respect chacune des classes en pr&#233;sence en les jouant les unes contre l'autre, de leur imposer &#224; toutes un armistice, une tr&#234;ve des luttes politiques, et de les assujettir toutes &#224; ses volont&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Telle &#233;tait la situation en France au XVII&#232;me si&#232;cle. Le mode de production f&#233;odal &#233;tait en voie de d&#233;composition, et la noblesse f&#233;odale assise sur la propri&#233;t&#233; fonci&#232;re, avait, tout comme l'&#201;glise, perdu la capacit&#233; d'exister politiquement de fa&#231;on autonome face aux organes de gestion de l'&#201;tat derri&#232;re lesquels se tenaient les puissances d'argent en plein essor. Elles devinrent bien plut&#244;t les valets de la royaut&#233;, des soutiens de l'absolutisme. Un nombre sans cesse croissant de nobles rejoignait la noblesse de cour, ils y devenaient quelque chose comme des laquais haut de gamme du roi, celui-ci se chargeant en retour de veiller &#224; leur prosp&#233;rit&#233; mat&#233;rielle. Cessant d'&#234;tre des obstacles &#224; l'absolutisme, la noblesse et le haut clerg&#233; en devenaient de plus en plus les soutiens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La puissance de la royaut&#233; devint d'autant plus illimit&#233;e que le nouveau mode de production mettait &#224; sa disposition des moyens de plus en plus consid&#233;rables pour exercer son pouvoir. &#192; l'&#233;poque f&#233;odale, les communaut&#233;s qui constituaient l'&#201;tat avaient &#233;t&#233; &#233;conomiquement presque enti&#232;rement autonomes, elles produisaient elles-m&#234;mes &#224; peu pr&#232;s tout ce dont elles avaient besoin. De l&#224; leur autonomie politique. Par contre, la production marchande et le commerce rendaient les diverses communaut&#233;s du pays d&#233;pendantes d'un ou de plusieurs centres &#233;conomiques, et la centralisation politique suivit la centralisation &#233;conomique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux organes d'auto-administration des provinces et des communes se substitu&#232;rent des organes d'administration centralis&#233;e, une bureaucratie qui conqu&#233;rait chaque jour de nouveaux territoires, &#233;tait chaque jour soumise &#224; une discipline plus stricte et mise davantage dans la d&#233;pendance du pouvoir central.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; c&#244;t&#233; de la bureaucratie, pour toute une s&#233;rie de raisons qui tiennent elles aussi &#224; la production marchande mais qu'il n'est pas possible de d&#233;tailler ici, se forma une arm&#233;e permanente compl&#232;tement d&#233;pendante du pouvoir central, &#224; l'origine destin&#233;e &#224; assurer la d&#233;fense du pays contre les ennemis de l'ext&#233;rieur, mais aussi utilisable pour r&#233;primer par la force toute r&#233;sistance arm&#233;e au gouvernement &#224; l'int&#233;rieur du pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'entretien de ces nouveaux dispositifs n&#233;cessitait bien entendu de l'argent, beaucoup d'argent. La puissance de l'&#201;tat d&#233;pendait donc en derni&#232;re instance des contributions des citoyens poss&#233;dant ou gagnant de l'argent. S'ils refusaient de contribuer, ou s'ils y mettaient des conditions et r&#233;ussissaient &#224; les imposer, c'en &#233;tait fait de l'absolutisme, de la totale ind&#233;pendance du pouvoir d'&#201;tat. Aussi longtemps toutefois que les classes concern&#233;es n'eurent pas en elles-m&#234;mes les moyens de r&#233;sister ou que leurs int&#233;r&#234;ts ne firent pas de la r&#233;sistance une n&#233;cessit&#233; pressante, les d&#233;tenteurs du pouvoir d'&#201;tat eurent toute licence de s'imaginer r&#233;ellement que l'&#201;tat n'&#233;tait l&#224; que pour servir leurs int&#233;r&#234;ts personnels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#201;tat devint simplement le domaine du prince r&#233;gnant, l'int&#233;r&#234;t du monarque se confondait avec celui de l'&#201;tat. Plus l'&#201;tat &#233;tait puissant et riche, plus son souverain l'&#233;tait lui-m&#234;me. L'essentiel de sa t&#226;che consistait d&#233;sormais &#224; veiller au bien-&#234;tre mat&#233;riel de ses sujets de la m&#234;me fa&#231;on que le berger prend soin des moutons qu'il a l'intention de tondre. Plus la bureaucratie &#233;vin&#231;ait les cadres ant&#233;rieurs de gestion de l'&#201;tat, plus ses interventions dans les conditions mat&#233;rielles s'&#233;tendaient &#224; des domaines nouveaux et gagnaient en importance, plus l'&#201;tat mettait de z&#232;le &#224; d&#233;velopper le commerce, l'industrie et l'agriculture, &#224; engager des r&#233;formes administratives et autres pour &#233;liminer ce qui les g&#234;nait, &#224; prot&#233;ger les classes productrices de richesses des pressions excessives des privil&#233;gi&#233;s et de l'exploitation que ceux-ci leur faisaient subir et qui les fragilisaient. Bref, plus la monarchie devenait absolue, plus se renfor&#231;ait sa tendance &#224; &#234;tre &#171; &#233;clair&#233;e &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est cette facette de la monarchie du 18&#232;me si&#232;cle qu'ont en t&#234;te tous ceux qui pr&#233;tendent d&#233;montrer, arguments historiques &#224; l'appui, que la &#171; royaut&#233; sociale &#187;, la protection des faibles contre les forts, le souci de la prosp&#233;rit&#233; mat&#233;rielle du peuple, sont la &#171; vocation naturelle &#187; de la monarchie. Une vocation qui serait malheureusement contrari&#233;e par le parlementarisme, celui-ci substituant au pouvoir du prince situ&#233; au-dessus des partis, celui des partis, des int&#233;r&#234;ts particuliers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette argumentation oublie seulement deux choses. D'abord, que l'interventionnisme &#233;conomique des monarques absolus du 18&#232;me si&#232;cle n'avait pas pour but de prot&#233;ger les faibles, mais d'accro&#238;tre la &#171; richesse nationale &#187;, autrement dit la production marchande.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or cela revenait fondamentalement &#224; soutenir les capitalistes, et cela souvent directement, en &#233;tablissant des droits de douane protectionnistes, en instituant des monopoles, en subventionnant leurs entreprises. Par ailleurs, m&#234;me si elles ne les concernaient pas directement, d'autres mesures leur b&#233;n&#233;ficiaient finalement &#224; eux aussi : ainsi les am&#233;liorations du syst&#232;me scolaire, l'abolition du servage, etc... Jamais un monarque absolu n'aurait eu l'id&#233;e de prot&#233;ger et d'aider les faibles si cela n'avait pas servi &#224; augmenter la &#171; richesse nationale &#187; et par l&#224;-m&#234;me les revenus de l'&#201;tat. Les gouvernants du 18&#232;me si&#232;cle n'ont g&#233;n&#233;ralement accord&#233; d'attention au prol&#233;tariat, prol&#233;tariat laborieux ou prol&#233;tariat des gueux, que dans la stricte mesure o&#249; ils veillaient &#224; ce que la police le t&#238;nt en bride. Quant aux paysans et aux artisans, eux non plus ne b&#233;n&#233;fici&#232;rent de la protection royale &#8211; et encore &#8211; que dans la mesure o&#249; leur capacit&#233; &#224; payer l'imp&#244;t &#233;tait en jeu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Prot&#233;ger les faibles &#187; revenait donc pour l'essentiel &#224; soutenir la classe sociale dont le pouvoir &#233;tait d&#233;j&#224; &#233;conomiquement d&#233;pendant au plus haut point, sans l'&#234;tre encore politiquement, c'est-&#224;-dire la bourgeoisie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais les monarques du 18&#232;me si&#232;cle ne tiraient pas d'importants revenus seulement des imp&#244;ts pay&#233;s en num&#233;raire, mais aussi de leurs propri&#233;t&#233;s fonci&#232;res, ce qui n'est pas surprenant vu l'origine f&#233;odale de la royaut&#233;. En r&#232;gle g&#233;n&#233;rale, le roi &#233;tait (&#224; part l'&#201;glise) le plus important propri&#233;taire foncier du pays, et en France, il l'&#233;tait de loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; On ne conna&#238;t pas exactement la distribution des terres en 1789 &#187;, dit L&#233;once de Lavergne, &#171; la seule chose &#233;tablie et sur laquelle tout le monde s'accorde, est que les domaines royaux joints aux propri&#233;t&#233;s des communes recouvraient un cinqui&#232;me du sol en France &#187;2. On peut se faire une id&#233;e de leur &#233;tendue quand on apprend que les for&#234;ts de chasse royales &#224; elles seules couvraient un million d'arpents, une surface &#224; peu pr&#232;s &#233;quivalente &#224; celle du grand-duch&#233; d'Oldenbourg.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Venaient s'y ajouter les biens des princes du sang qui, selon Necker, occupaient un septi&#232;me du territoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme seigneur f&#233;odal, le prince r&#233;gnant avait de tout autres int&#233;r&#234;ts que comme propri&#233;taire du vaste domaine qu'&#233;tait l'&#201;tat. Lui, dont les cousins et les &#171; bons amis &#187; &#233;taient tous des f&#233;odaux, avait les meilleures raisons du monde de ne rien l&#226;cher de l'exploitation f&#233;odale ni des privil&#232;ges f&#233;odaux et de s'opposer &#224; toutes les r&#233;formes susceptibles d'y porter atteinte. Pour le chef de la f&#233;odalit&#233; qu'il &#233;tait, la t&#226;che de l'&#201;tat n'&#233;tait pas de pourvoir du mieux possible &#224; la prosp&#233;rit&#233; mat&#233;rielle de ses sujets, mais au contraire de leur extorquer le maximum pour en employer le produit dans son int&#233;r&#234;t personnel, au b&#233;n&#233;fice de sa cour, au b&#233;n&#233;fice de la noblesse devenue noblesse de cour. Chef supr&#234;me des privil&#233;gi&#233;s, il ne cherchait pas &#224; mettre le pouvoir d'&#201;tat au service des &#171; faibles &#187;, c'est-&#224;-dire des non-privil&#233;gi&#233;s, pour les prot&#233;ger des puissants, des privil&#233;gi&#233;s, il l'utilisait au contraire pour &#233;touffer la moindre tentative des faibles de se d&#233;fendre des abus des puissants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme Faust, la royaut&#233; du 18&#232;me si&#232;cle avait donc deux &#226;mes qui cohabitaient en son sein : l'une &#233;tait &#171; &#233;clair&#233;e &#187;, l'autre &#233;tait sous l'emprise des &#171; pr&#233;jug&#233;s t&#233;n&#233;breux du Moyen-&#194;ge &#187;. Parvenue au pouvoir absolu du fait que les classes dominantes du mode de production f&#233;odal en d&#233;cadence et celles du mode de production capitaliste en pleine ascension, la noblesse et la bourgeoisie, en &#233;taient arriv&#233;es &#224; peser d'un poids &#233;quivalent, elle r&#233;gnait formellement sur l'une comme sur l'autre, se situait au-dessus d'elles tout en se voyant contrainte de d&#233;fendre effectivement les int&#233;r&#234;ts de l'une et de l'autre. &#171; Protecteur des faibles contre les puissants &#187;, l'absolutisme, dans la mesure o&#249; il &#233;tait en &#233;tat d'influer sur les rapports &#233;conomiques, soumettait en r&#233;alit&#233; les classes populaires, non seulement &#224; l'exploitation f&#233;odale, mais aussi &#224; l'exploitation capitaliste et &#224; la mis&#232;re qui en d&#233;coulait. Celles-ci finirent donc par le percevoir comme l'incarnation de l'exploitation tout court.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais les int&#233;r&#234;ts de la noblesse et de la bourgeoisie &#233;taient trop contradictoires pour que la monarchie absolue p&#251;t les satisfaire compl&#232;tement. Elle ne pouvait contenter la noblesse sans s'en prendre &#224; la bourgeoisie, et inversement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous le r&#233;gime de l'absolutisme, aucune tr&#234;ve durable n'interrompit effectivement les luttes entre ces deux classes. Mais tant que se maintint l'&#233;quilibre entre elles, tant que la bourgeoisie ne put songer &#224; mettre le pouvoir d'&#201;tat, la royaut&#233;, &#224; son service, cette lutte opposant entre elles les couches sup&#233;rieures de la soci&#233;t&#233; prit essentiellement la forme de rivalit&#233;s entre fractions et coteries pour obtenir les faveurs du monarque, une lutte &#224; laquelle bien entendu ne prenaient part que les &#233;lites de la soci&#233;t&#233;, la noblesse de cour et les plus hauts dignitaires de l'&#201;glise, la haute finance, les repr&#233;sentants les plus &#233;minents de la bureaucratie et de &#171; l'intelligentsia &#187;, etc. Le prince r&#233;gnant &#233;tait aussi peu au-dessus des partis que cela n'est le cas dans un r&#233;gime parlementaire. La seule diff&#233;rence, c'est que dans l'&#201;tat absolutiste, les int&#233;r&#234;ts dont le monarque devient l'instrument sont bien plus mesquins, et bien plus lamentables les machinations et les intrigues qui permettent de le gagner &#224; sa cause.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En raison de ces batailles entre cliques autour de la personne du roi, batailles qui s'effor&#231;aient de l'entra&#238;ner tant&#244;t d'un c&#244;t&#233;, tant&#244;t de l'autre, comme les Ach&#233;ens et les Troyens avec le cadavre de Patrocle, en raison de l'ambivalence inh&#233;rente d&#232;s le d&#233;part &#224; la royaut&#233; du 18&#232;me si&#232;cle, le roi &#233;tant simultan&#233;ment chef de l'&#201;tat moderne et chef de la noblesse f&#233;odale, il lui fallait de grandes capacit&#233;s d'intelligence et de caract&#232;re pour au moins pr&#233;server une certaine unit&#233; dans la fa&#231;on de mener les affaires du gouvernement. &#192; partir du moment o&#249; c'&#233;tait un caract&#232;re faible qui &#233;tait amen&#233; &#224; tenir la barre, la confusion ne pouvait que tourner &#224; la catastrophe. Louis XVI &#233;tait un caract&#232;re faible. Et si son &#233;pouse Marie-Antoinette, tout &#224; l'oppos&#233;, &#233;tait dou&#233;e d'une obstination que l'arrogance rendait encore plus n&#233;faste, cela ne le mettait pas en meilleure posture. Jamais elle ne soup&#231;onna qu'il p&#251;t y avoir d'autres n&#233;cessit&#233;s et d'autres besoins que ceux de la cour. Pour elle, la royaut&#233; avait une seule et unique fonction : amuser la cour et la pourvoir en argent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous allons voir ce que cela signifiait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Note&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2 L. de Lavergne : &#201;conomie rurale de la France depuis 1789. Paris 1866, p. 49&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Noblesse et clerg&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si peu nombreux qu'aient &#233;t&#233; noblesse et clerg&#233;3, c'est seulement une partie d'entre eux, minoritaire de surcro&#238;t, qui menait au 18&#232;me si&#232;cle la vie de luxe et d'opulence, d&#233;ployait le faste et se livrait aux gaspillages effr&#233;n&#233;s qu'on consid&#232;re comme caract&#233;ristiques du monde des privil&#233;gi&#233;s d'avant la R&#233;volution. Seuls les sommets de la noblesse et du clerg&#233;, les seigneurs d'immenses domaines, pouvaient se permettre le luxe et les d&#233;penses somptuaires qui les faisaient rivaliser entre eux dans la splendeur de leurs salons, l'&#233;clat de leurs f&#234;tes, la magnificence de leurs palais &#8211; le seul stimulant qui aiguillonn&#226;t encore la noblesse. Elle &#233;tait depuis longtemps devenue trop indolente et trop veule pour se lancer dans des joutes o&#249; seul auraient compt&#233; le talent et les capacit&#233;s personnelles. Se mesurer les uns aux autres &#224; qui pouvait d&#233;penser les plus grosses sommes d'argent, et donc, conclusion probable, &#224; qui avait les revenus les plus importants, &#233;tait bien dans le caract&#232;re de la production marchande o&#249; avait sombr&#233; la majeure partie de la noblesse. Mais elle ne s'&#233;tait pas encore coul&#233;e dans le moule du nouveau mode de production autant que par exemple la noblesse d'aujourd'hui. Elle avait eu t&#244;t fait d'apprendre &#224; d&#233;penser, mais elle ne s'entendait pas aussi bien que ses cong&#233;n&#232;res actuels &#224; accro&#238;tre ses revenus en faisant le commerce de la laine, des c&#233;r&#233;ales, de l'eau-de-vie, etc. N'ayant pour ressources que les revenus f&#233;odaux, la noblesse s'endettait &#224; toute allure. Et si c'&#233;tait d&#233;j&#224; le lot de la haute noblesse, c'&#233;tait encore plus celui de la moyenne et de la petite noblesse ! De nombreuses familles ne tiraient en effet de leurs biens-fonds pas plus de 50, voire 25 livres de b&#233;n&#233;fices par an. Plus elles &#233;taient pauvres, plus elles &#233;taient exigeantes et impitoyables avec leurs paysans. Mais le r&#233;sultat &#233;tait maigre. Les emprunts n'&#233;taient qu'un exp&#233;dient provisoire, et ne faisaient qu'accro&#238;tre ensuite la mis&#232;re. Cette d&#233;tresse ne pouvait &#234;tre soulag&#233;e de fa&#231;on permanente que par l'&#201;tat : piller l'&#201;tat devint de plus en en plus l'activit&#233; principale de la noblesse. Elle se pr&#233;cipitait sur toutes les charges lucratives que le roi pouvait dispenser. Et comme le nombre des nobles ruin&#233;s ou au bord de la ruine augmentait d'ann&#233;e en ann&#233;e, il fallait qu'augmente sans cesse le nombre de ces charges. On finit par inventer les pr&#233;textes les plus ridicules pour conf&#233;rer &#224; un noble n&#233;cessiteux un titre &#224; exploiter l'&#201;tat. Il va de soi qu'&#224; c&#244;t&#233; des nobles dans le besoin, on n'oubliait pas la haute noblesse puissante et &#233;galement endett&#233;e et cupide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les sin&#233;cures les plus recherch&#233;es &#233;taient les charges de cour. C'&#233;taient les mieux pay&#233;es, celles qui pr&#233;supposaient le moins de connaissances et de travail pour &#234;tre remplies et celles qui menaient directement &#224; la source de toutes les faveurs et de tous les plaisirs. Il y avait environ 15 000 personnes admises &#224; la cour, dont l'&#233;crasante majorit&#233; n'&#233;tait l&#224; que pour empocher un revenu li&#233; &#224; un titre. Il fallait, pour entretenir cette foule inutile, d&#233;bourser le dixi&#232;me des recettes de l'&#201;tat, plus de 40 millions de livres (ce qui correspondrait en valeur &#224; environ 100 millions de francs d'aujourd'hui).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cela ne suffisait pas &#224; la noblesse. Les postes de fonctionnaires qui constituaient l'appareil d'&#201;tat &#233;taient de genres tr&#232;s vari&#233;s. Certains exigeaient une certaine instruction pr&#233;alable et beaucoup de travail. C'&#233;taient ceux qui le faisaient fonctionner effectivement, la r&#233;mun&#233;ration en &#233;tait m&#233;diocre et ils &#233;taient pourvus par des bourgeois. &#192; c&#244;t&#233; en existaient d'autres qui n'&#233;taient l&#224; que pour la &#171; repr&#233;sentation &#187;, et leurs titulaires avaient seulement la lourde t&#226;che de s'amuser eux, et d'amuser leurs semblables. Ces places richement dot&#233;es restaient r&#233;serv&#233;es &#224; la noblesse4.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'arm&#233;e, c'&#233;tait le m&#233;rite qui avait autrefois &#233;t&#233; le crit&#232;re qui servait &#224; nommer les officiers. Sous Louis XIV, les officiers &#233;taient aussi bien bourgeois que nobles. Ces derniers &#233;taient favoris&#233;s seulement en temps de paix. Mais plus l'avidit&#233; de la noblesse augmentait, plus elle aspirait &#224; se r&#233;server les postes d'officiers sup&#233;rieurs. On laissait &#224; la &#171; canaille &#187; les places de sous-officiers &#8211; sur qui retombaient les aspects les plus p&#233;nibles du service -, mais les postes d'officiers, bien pay&#233;s, demandant peu de travail &#8211; notamment en temps de paix &#8211; et peu de connaissances, devenaient un privil&#232;ge de la noblesse. Les officiers co&#251;taient 46 millions de livres par an, la troupe dans son ensemble devait se contenter de 44 millions. Plus elle &#233;tait endett&#233;e, plus la noblesse veillait jalousement sur son privil&#232;ge. Quelques ann&#233;es seulement avant que n'&#233;clate la R&#233;volution (1781), parut un &#233;dit royal r&#233;servant les postes d'officiers &#224; la noblesse ancienne. Les candidats devaient apporter la preuve qu'ils n'avaient pas moins de quatre quartiers de noblesse en filiation masculine. Donc &#233;taient exclues de l'&#233;tat d'officier non seulement la bourgeoisie, mais aussi toute la noblesse nouvellement mise en place depuis un si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'&#201;glise, les fonctions sup&#233;rieures et bien r&#233;mun&#233;r&#233;es &#233;taient en partie express&#233;ment r&#233;serv&#233;es &#224; la noblesse, ou l'&#233;taient dans les faits, le roi disposant du pouvoir d'investiture et n'affectant gu&#232;re que des nobles &#224; ces postes. L&#224; aussi, l'exclusivit&#233; de la noblesse pour l'acc&#232;s &#224; ces charges richement dot&#233;es fut confirm&#233;e express&#233;ment peu de temps avant la R&#233;volution, m&#234;me si cette disposition ne fut pas rendue publique. Les 1500 pr&#233;bendes opulentes dont le roi pouvait disposer furent attribu&#233;es tout aussi exclusivement &#224; la noblesse que les si&#232;ges &#233;piscopaux et archi&#233;piscopaux. Les 131 &#233;v&#234;ques et archev&#234;ques de France tiraient de leurs charges globalement un revenu d&#233;passant les 14 millions de livres, plus de 100 000 livres par t&#234;te. Le cardinal de Rohan, archev&#234;que de Strasbourg, gagnait, au titre de prince de l'&#201;glise, plus d'un million de livres par an ! Ce digne pasteur spirituel pouvait donc se payer le luxe d'acheter pour environ 1 400 000 livres un collier de diamants dans l'espoir de s'attirer les faveurs de la reine Marie Antoinette.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais toutes ces charges g&#233;n&#233;reusement r&#233;tribu&#233;es, qu'elles fussent eccl&#233;siastiques, militaires ou administratives, ne rassasiaient pas une noblesse pour partie cupide, pour partie endett&#233;e. Sans arr&#234;t, le roi &#233;tait assi&#233;g&#233; de requ&#234;tes pour qu'il puise dans la caisse de l'&#201;tat et alloue des subsides exceptionnels, par exemple au b&#233;n&#233;fice de tel noble emp&#234;tr&#233; dans des ennuis financiers, ou pour satisfaire le caprice de tel haut personnage ou de telle grande dame.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est de cette fa&#231;on que, entre 1774 et 1789 seulement, 228 millions de livres furent d&#233;bours&#233;s par le Tr&#233;sor en pensions, cadeaux et autres pr&#233;sents, dont 80 millions pour la famille royale. Les deux fr&#232;res du roi se sont vus ainsi gratifi&#233;s chacun de 14 millions. Quelques ann&#233;es seulement avant la R&#233;volution, alors que le budget pr&#233;sentait un d&#233;ficit colossal, Calonne, ministre des finances, acheta pour la reine, au prix de 15 millions de livres, le ch&#226;teau de Saint-Cloud, et pour le roi, celui de Rambouillet au prix de 14 millions. Car celui-ci ne se consid&#233;rait pas seulement comme le chef de l'&#201;tat, mais aussi comme le chef de file des propri&#233;taires fonciers et n'avait aucun scrupule &#224; s'enrichir &#224; ce titre aux frais de l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La famille Polignac, qui jouissait des faveurs particuli&#232;res de Marie Antoinette, touchait &#224; elle seule des pensions d'un montant de 700 000 livres. Le duc de Polignac obtint en outre une rente personnelle de 120 000 livres, et il lui fut accord&#233; 1 200 000 livres en cadeau pour l'achat d'un domaine5.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons parl&#233; jusqu'ici de la noblesse en g&#233;n&#233;ral, comme groupe pratiquant syst&#233;matiquement le pillage de l'&#201;tat et du peuple. En fait, ce n'est pas tout &#224; fait exact. Une fraction notable de la noblesse, certes minoritaire, non seulement ne prenait pas part &#224; ces entreprises, mais s'en indignait prodigieusement. C'&#233;tait la petite et moyenne noblesse des provinces &#233;conomiquement attard&#233;es, dans lesquelles l'&#233;conomie f&#233;odale se perp&#233;tuait encore vigoureusement, ainsi en partie en Bretagne, ou en Vend&#233;e. Les seigneurs n'allaient pas s'installer &#224; Paris ni &#224; Versailles, mais y vivaient &#224; l'ancienne mode dans leurs ch&#226;teaux, au milieu de leurs paysans, n'&#233;tant eux-m&#234;mes que des paysans d'une esp&#232;ce sup&#233;rieure. Frustes et incultes, mais aussi vigoureux et pleins d'assurance, leurs besoins se r&#233;sumaient pour l'essentiel &#224; manger et &#224; boire, beaucoup et bien, et les livraisons en nature des paysans dont ils &#233;taient les ma&#238;tres les satisfaisaient sans peine. N'&#233;tant ni press&#233;s de dettes ni pouss&#233;s &#224; un train de vie co&#251;teux, ils n'avaient aucune raison de multiplier les prestations qui leur revenaient ni de recourir &#224; des m&#233;thodes brutales pour les percevoir. Ils n'&#233;taient absolument pas en mauvais termes avec leurs paysans. Rien que le fait de partager des conditions de vie analogues fait na&#238;tre une certaine sympathie. Et le seigneur de ces r&#233;gions retardataires n'avait encore nullement les traits de l'exploiteur superflu et du parasite qu'il &#233;tait dans les contr&#233;es plus d&#233;velopp&#233;es. Dans celles-ci, la bureaucratie royale avait peu &#224; peu absorb&#233; toutes les fonctions administratives, les fonctions de police et les fonctions judiciaires d'importance que le seigneur f&#233;odal avait exerc&#233;es autrefois. Les seules attributions qui lui restaient &#233;taient sans incidence pour l'ordre et la s&#233;curit&#233; de son territoire, et si elles avaient &#233;t&#233; autrefois un moyen de veiller &#224; sa prosp&#233;rit&#233;, elles n'&#233;taient plus maintenant qu'un instrument lui permettant de l'exploiter. Les employ&#233;s de justice et de police domaniaux ne recevaient pas de traitement. Ils devaient au contraire payer leur charge. Ce qui signifie qu'ils achetaient ainsi l'autorisation de plumer les subordonn&#233;s de leur ma&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les choses &#233;taient diff&#233;rentes dans les contr&#233;es de f&#233;odalit&#233; &#224; l'ancienne. L&#224;, le seigneur g&#233;rait lui-m&#234;me son domaine, s'occupait des routes et de la s&#233;curit&#233; des transports, arbitrait les diff&#233;rends entre ses subordonn&#233;s, punissait les d&#233;lits et les infractions. Et m&#234;me, il continuait parfois &#224; exercer l'antique fonction de protection de ses gens contre l'ennemi ext&#233;rieur &#8211; except&#233; &#224; vrai dire contre les arm&#233;es ennemies. L'ennemi qui se montrait de temps &#224; autre dans ces r&#233;gions pour les piller, c'&#233;taient les officiers du fisc royal. Nous avons des exemples qui montrent comment les seigneurs les expulsaient quand ils poussaient la plaisanterie trop loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces nobles n'&#233;taient nullement enclins &#224; se soumettre sans conditions au pouvoir royal. La noblesse de cour, avec ses acolytes pr&#233;sents dans l'arm&#233;e, l'&#201;glise et la haute bureaucratie, &#233;tait fond&#233;e &#224; prendre parti pour le renforcement du pouvoir absolu du roi. Ce que les f&#233;odaux ne r&#233;ussissaient pas &#224; extorquer aux paysans au nom des titres dont ils &#233;taient d&#233;tenteurs, les fermiers g&#233;n&#233;raux et les fonctionnaires royaux, eux, l'engrangeaient, et d'autant mieux que leur pouvoir &#233;tait plus &#233;tendu, que le pouvoir royal &#233;tait plus illimit&#233;. Plus la royaut&#233; &#233;tait absolue, plus augmentaient l'arbitraire et la brutalit&#233; de la pression fiscale, plus elle pouvait puiser dans les recettes pour en d&#233;tourner des sommes importantes au profit de ses cr&#233;atures et aux d&#233;pens des besoins de l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les hobereaux de campagne ne voyaient pas cela d'un bon &#339;il. Des faveurs de la cour, rien ne leur revenait, et du reste, ils n'en avaient nul besoin. Mais la pression fiscale, en s'intensifiant, appauvrissait leurs sujets, et plus les missions de justice, de gestion et de police &#233;taient accapar&#233;es par la bureaucratie royale, plus ils perdaient eux-m&#234;mes de pouvoir et de prestige dans leur r&#233;gion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la diff&#233;rence des courtisans, ils ne se voyaient pas comme laquais du roi. Anim&#233;s d'un esprit authentiquement f&#233;odal, ils se sentaient ses &#233;gaux. Pour eux, comme au temps de la f&#233;odalit&#233;, le roi n'&#233;tait que le plus important des propri&#233;taires fonciers, un primus inter pares, qui n'avait aucun droit de rien modifier dans l'organisation de l'&#201;tat sans leur consentement, et face auquel ils s'agrippaient &#224; leurs libert&#233;s et &#224; leurs droits h&#233;r&#233;ditaires, certes sans beaucoup de succ&#232;s. Ils &#233;taient d'autant plus motiv&#233;s pour cela qu'au fur et &#224; mesure que les besoins du tr&#233;sor royal augmentaient, &#233;taient instaur&#233;es de nouvelles redevances qui frappaient aussi la noblesse, alors qu'elle &#233;tait auparavant dispens&#233;e du paiement de tout imp&#244;t. La cons&#233;quence, c'&#233;tait que les hobereaux de campagne devaient contribuer aux charges de l'&#201;tat sans b&#233;n&#233;ficier des avantages qui y &#233;taient li&#233;s. Raison pour laquelle ils r&#233;clamaient de plus en plus &#233;nergiquement des mesures d'&#233;conomie dans la gestion du budget, des r&#233;formes du syst&#232;me financier, et le contr&#244;le de celui-ci par une assembl&#233;e des &#201;tats.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La noblesse &#233;tait donc scind&#233;e en deux fractions hostiles : d'un c&#244;t&#233;, la noblesse de cour et ses acolytes, c'est-&#224;-dire toute la haute aristocratie et la majorit&#233; des petits et moyens aristocrates, tous partisans r&#233;solus de l'absolutisme, et de l'autre, la noblesse rurale, regroupant la petite et moyenne noblesse des r&#233;gions &#233;conomiquement non-d&#233;velopp&#233;es, laquelle exigeait la convocation des &#201;tats G&#233;n&#233;raux pour contr&#244;ler l'administration publique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour qui juge les partis du pass&#233;, non d'apr&#232;s les int&#233;r&#234;ts de classe qu'ils repr&#233;sentent, mais &#224; partir de l'apparente concordance de leurs tendances avec des mots d'ordre modernes, les &#233;l&#233;ments les plus attard&#233;s de la France d'alors appara&#238;tront immanquablement comme des &#171; progressistes &#187;, comme des &#171; lib&#233;raux &#187;, vu que leur but &#233;tait, comme celui du Tiers &#201;tat, de remplacer la monarchie absolue par une monarchie encadr&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pourtant, personne n'&#233;tait plus qu'eux hostile aux nouvelles id&#233;es et aux classes montantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le hobereau de la cambrousse ha&#239;ssait le bourgeois comme le paysan hait le citadin, l'homme de l'&#233;conomie naturelle le repr&#233;sentant de l'&#233;conomie mon&#233;taire, le rustre l'homme instruit, le propri&#233;taire h&#233;ritier d'une longue lign&#233;e le parvenu qui joue des coudes pour se faire une place. Il le traitait avec un m&#233;pris non dissimul&#233; quand il le croisait, ce qui &#224; vrai dire n'arrivait pas fr&#233;quemment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'inverse, la noblesse citadine et une partie de la bourgeoisie se rapprochaient rapidement. Certes, face au tailleur et au savetier, la morgue de l'aristocrate de cour d&#233;passait encore si possible celle de son coll&#232;gue de la campagne. L'artisan avait &#224; se sentir tr&#232;s honor&#233; d'&#234;tre autoris&#233; &#224; travailler pour une personne de qualit&#233;. Qu'il veuille de surcro&#238;t &#234;tre pay&#233; pour son travail, paraissait d'une effronterie sans mesure. Mais on mettait d'autres formes dans les relations avec ces messieurs de la haute finance. Eux poss&#233;daient en abondance ce dont la noblesse avait le plus grand besoin, de l'argent. Elle &#233;tait d&#233;pendante d'eux, c'est leur bon vouloir qui d&#233;cidait de la banqueroute ou de la perp&#233;tuation de son existence. &#192; part quelques familles peu nombreuses, les aristocrates de cour &#233;taient tous, depuis le roi jusqu'au dernier des pages, des d&#233;biteurs de la haute finance. Il ne convenait pas de montrer trop d'arrogance vis-&#224;-vis de ces messieurs. Un jour, Louis XIV, le &#171; roi-soleil &#187;, avait accueilli devant la cour r&#233;unie le Juif Samuel Bernard &#224; l'&#233;gal d'un prince r&#233;gnant : il est vrai que cet homme &#233;tait soixante fois millionnaire. Les serviteurs du roi auraient-ils d&#251; faire montre de plus de fiert&#233; que leur ma&#238;tre ? La haute finance ressemblait de plus en plus &#224; la noblesse. Elle achetait des titres, des biens nobles. Plus d'un gentilhomme dans la d&#233;bine cherchait m&#234;me &#224; redorer son blason rouill&#233; en &#233;pousant une riche h&#233;riti&#232;re de la noblesse la plus r&#233;cente. On se consolait en se disant que le meilleur des champs demande de temps &#224; autre &#224; &#234;tre engraiss&#233; avec du fumier. Depuis lors, la noblesse &#233;tait tomb&#233;e assez profond&#233;ment dans le fumier. Les salons de la haute finance ressemblaient de plus en plus &#224; ceux de la noblesse, et, ce qui peut-&#234;tre favorisait le plus le rapprochement entre les deux classes, ils se rejoignaient dans la m&#234;me fange. Les prostitu&#233;es &#233;taient &#224; vendre aussi bien aux bons vivants du Tiers &#201;tat qu'aux comtes, ducs et &#233;v&#234;ques. Le bordel effa&#231;ait toute distinction entre les ordres, et la cour de France n'&#233;tait pas loin d'y ressembler gravement. Nous avons vu plus haut comment un archev&#234;que chercha &#224; acheter une reine avec des diamants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Divers &#233;crivains (par exemple Buckle) ont vu dans le brassage croissant des nobles et des financiers parisiens un r&#233;sultat de &#171; l'esprit d&#233;mocratique &#187; qui, avant la R&#233;volution, aurait hant&#233; tous les cerveaux, &#224; quelque classe qu'ils appartiennent. Dommage pour eux qu'&#224; la m&#234;me &#233;poque, &#224; l'instigation de ces gentilshommes &#171; d&#233;mocrates &#187;, l'examen du lignage ait &#233;t&#233; renforc&#233; pour l'acc&#232;s au grade d'officier, que les biens d'&#201;glise aient &#233;t&#233; d&#233;clar&#233;s apanage exclusif de la noblesse et qu'aient &#233;t&#233; cr&#233;&#233;es pour elle de nouvelles sin&#233;cures dans la bureaucratie. Ce ne sont pas les id&#233;es d&#233;mocratiques, mais des int&#233;r&#234;ts mat&#233;riels qui, en m&#234;me temps qu'ils radicalisaient l'exclusivit&#233; aristocratique pour tout ce qui concernait les charges d'&#201;tat, baissaient de mani&#232;re de plus en plus visible les barri&#232;res apparentes entre la vieille noblesse fonci&#232;re et la nouvelle noblesse d'argent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette &#171; absence de pr&#233;jug&#233;s &#187; de la noblesse parisienne sur le terrain de la sociabilit&#233; suscitait bien s&#251;r les cris d'orfraie des hobereaux de campagne. Et surtout dans tout ce qui touchait &#224; la religion et &#224; la morale. Le noble campagnard, continuant &#224; vivre dans la sph&#232;re de la vieille f&#233;odalit&#233;, &#233;tait encore tout p&#233;n&#233;tr&#233; des anciennes structures mentales correspondantes, de la religion de ses anc&#234;tres. Pour le noble parisien, en revanche, les derniers vestiges du f&#233;odalisme n'&#233;taient plus que des instruments utiles pour exploiter les masses et les tenir en respect. Ses fonctions, dont ne subsistaient plus que le titre et les revenus correspondants, s'&#233;taient vid&#233;es pour lui de tout autre sens. Et c'est de ce point de vue qu'il regardait la religion elle-m&#234;me. Pour lui, qui vivait en ville bien loin des ruines f&#233;odales, elle avait perdu toute signification. &#192; l'&#233;gal des autres vestiges de l'&#233;poque f&#233;odale, elle ne lui apparaissait plus bonne qu'&#224; soumettre et exploiter les masses. &#192; ses yeux, la religion &#233;tait tout &#224; fait n&#233;cessaire pour le peuple &#171; ignorant &#187;, celui-ci ne pouvait se passer d'elle. Mais la noblesse &#171; &#233;clair&#233;e &#187;, elle, pouvait bien la tourner en d&#233;rision.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;veloppement du libertinage dans les salons de la noblesse s'accompagnait de la d&#233;cadence des m&#339;urs anciennes, qui avaient elles aussi perdu toute base mat&#233;rielle. Le seigneur de l'ancienne f&#233;odalit&#233; attachait la plus grande importance &#224; la tenue de son m&#233;nage et aux qualit&#233;s de la ma&#238;tresse de sa maison. Sans une gestion r&#233;gl&#233;e et continue, tout le m&#233;canisme de production se bloquait. Un couple solide, une ferme discipline familiale, &#233;taient une n&#233;cessit&#233;. Mais pour un courtisan n'ayant d'autre occupation que de s'amuser et de gaspiller de l'argent, mariage et famille devenaient parfaitement superflus. Ce n'&#233;taient plus que des formalit&#233;s encombrantes auxquelles il fallait se conformer pour les apparences, puisqu'il fallait avoir des h&#233;ritiers l&#233;gitimes, mais avec lesquelles on prenait volontiers ses aises. Tout le monde sait comment les rois donn&#232;rent l'exemple &#224; la noblesse sur le chapitre de &#171; l'amour libre &#187;, il n'est donc pas utile d'y revenir ici en d&#233;tail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La noblesse rurale s'indignait naturellement autant de cette &#171; absence de pr&#233;jug&#233;s &#187; de la noblesse des villes que de son pillage des finances de l'&#201;tat, cependant que la seconde reprochait &#224; la premi&#232;re sa grossi&#232;ret&#233; et son ignorance tout comme son indocilit&#233;. Une hostilit&#233; farouche les opposait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il y avait aussi, en marge de ces deux partis de la noblesse, des nobles qui passaient &#224; l'ennemi et combattaient le syst&#232;me f&#233;odal dans son essence m&#234;me. Les rangs de la petite noblesse ruin&#233;e, notamment, en comptaient un bon nombre qui n'avaient aucun penchant pour l'&#233;tat eccl&#233;siastique et n'avaient aucune disposition pour la carri&#232;re militaire, qui ne progressaient pas &#224; la cour ou m&#234;me tombaient en disgr&#226;ce, enfin des hommes que la corruption de la noblesse de cour &#233;c&#339;urait tout autant que la grossi&#232;ret&#233; et la stupidit&#233; des hobereaux de campagne, qui voyaient que l'effondrement du syst&#232;me existant &#233;tait in&#233;vitable et qui compatissaient profond&#233;ment avec la mis&#232;re des masses. Ils se mettaient du c&#244;t&#233; du Tiers &#201;tat, rejoignaient ses intellectuels, ses hommes de plume, ses pamphl&#233;taires, ses journalistes, qui gagnaient en autorit&#233; morale au fur et &#224; mesure que le Tiers &#201;tat gagnait en importance. Parmi les aristocrates, les plus intelligents, les plus &#233;nergiques, les plus hardis, les plus fortes personnalit&#233;s prirent ainsi le parti du Tiers &#201;tat. Ce ne furent d'abord que des ralliements individuels, mais quand il fut clair qu'il avait triomph&#233;, ils accoururent en foule, affaiblissant ainsi &#233;norm&#233;ment leur classe au moment o&#249; celle-ci aurait eu besoin de concentrer toutes ses forces pour au moins retarder le moment de son an&#233;antissement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et au m&#234;me moment, les deux soutiens sur lesquels l'ancien r&#233;gime s'appuyait le plus solidement, le clerg&#233; et l'arm&#233;e, se mirent &#224; chanceler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les grades sup&#233;rieurs de ces deux corps &#233;taient, on l'a d&#233;j&#224; dit, r&#233;serv&#233;s &#224; la noblesse. Le Tiers &#201;tat fournissait les sous-officiers et les cur&#233;s, les uns et les autres &#233;tant charg&#233;s, dans leur domaine de comp&#233;tence, de la m&#234;me t&#226;che, faire de leurs subordonn&#233;s des m&#233;caniques sans volont&#233; propre ob&#233;issant sans barguigner &#224; tous les ordres venus d'en-haut. Or, ceux-l&#224; m&#234;mes qui avaient pour mission de les dresser et de les diriger pour servir la classe dominante, faisaient eux aussi partie des exploit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#201;glise &#233;tait immens&#233;ment riche. Elle &#233;tait propri&#233;taire du cinqui&#232;me des terres, et c'&#233;tait le cinqui&#232;me le plus fertile, le mieux cultiv&#233;, celui dont la valeur d&#233;passait proportionnellement de loin celle du reste. On estimait la valeur des biens d'&#201;glise &#224; quatre mille millions de livres6, leur revenu &#224; cent millions. La d&#238;me rapportait en outre au clerg&#233; 123 millions par an. Sur ces gigantesques revenus, qui ne tiennent pas compte des recettes provenant des avoirs mobiliers des diff&#233;rentes corporations religieuses, la part du lion revenait aux hauts dignitaires et aux monast&#232;res7, les cur&#233;s vivant dans une mis&#232;re noire, dans des taudis sordides, et souvent &#224; la limite de la famine. Et c'est &#224; eux seuls pourtant qu'incombaient toutes les fonctions que l'&#201;glise avait encore conserv&#233;es. Rien ne venait leur rappeler qu'ils appartenaient &#224; un ordre privil&#233;gi&#233;. Reli&#233;s au Tiers &#201;tat par leurs attaches familiales, sans perspective de jamais sortir de leur condition, pauvres, surcharg&#233;s de travail, vivant au milieu d'une population mis&#233;rable, on leur demandait d'inculquer &#224; celle-ci un devoir d'ob&#233;issance absolue aux fain&#233;ants parasites qui ne les payaient eux-m&#234;mes qu'en coups de pied, d'&#234;tre les auxiliaires de l'exploitation d'un peuple auquel on avait d&#233;j&#224; tout pris, d'aider &#224; pressurer leurs fr&#232;res et leurs p&#232;res au profit de d&#233;bauch&#233;s arrogants qui jetaient sans compter le produit du travail de milliers de gens dans les jupons de leurs catins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;pourvus de gratification et de toute perspective, les sous-officiers allaient-ils, eux, se laisser &#233;ternellement molester par les blancs-becs et les godelureaux de l'aristocratie qui n'entendaient rien au service et ne s'en souciaient pas, alors que les travaux les plus importants et les plus astreignants retombaient de plus en plus sur les sous-officiers ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus l'arrogance et la cupidit&#233; des nobles augmentaient, plus les aristocrates se r&#233;servaient l'exclusivit&#233; des bonnes places dans l'arm&#233;e et dans l'&#201;glise, plus ils poussaient les sous-officiers et les simples pr&#234;tres &#224; rejoindre le parti du Tiers &#201;tat. De cette &#233;volution, les puissants, certes, ne percevaient aucun signe : la soumission aveugle impos&#233;e aux subalternes dans l'arm&#233;e et dans l'&#201;glise ne laissait rien transpirer. Le coup n'en fut que plus rude quand, au moment d&#233;cisif, ils eurent le plus besoin de leurs troupes auxiliaires, et que celles-ci se retourn&#232;rent contre eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux &#201;tats G&#233;n&#233;raux de 1789, la question capitale fut au d&#233;but de savoir si l'on voterait par t&#234;te ou par ordre. Le Tiers &#201;tat demandait le vote par t&#234;te, le nombre de ses d&#233;put&#233;s &#233;tait le double de celui de chacun des deux autres ordres. La noblesse, par contre, croyait pouvoir dominer les &#201;tats G&#233;n&#233;raux avec l'aide du clerg&#233; si l'on votait par ordre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette bataille, le clerg&#233; fit faux bond &#224; la noblesse. Parmi ses repr&#233;sentants, on comptait 48 archev&#234;ques et &#233;v&#234;ques et 35 abb&#233;s et doyens, mais aussi 208 simples pr&#234;tres. Ceux-ci prirent dans leur grande majorit&#233; le parti du Tiers &#201;tat et contribu&#232;rent ainsi significativement &#224; la victoire du vote par t&#234;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pensa alors que l'arm&#233;e effacerait la d&#233;faite de la noblesse. La cour prit &#224; Versailles et &#224; Paris des mesures militaires d'envergure qui annon&#231;aient un coup d'&#201;tat. Paris une fois &#233;cras&#233;, on esp&#233;rait venir facilement &#224; bout de l'Assembl&#233;e Nationale qui avait succ&#233;d&#233; aux &#201;tats G&#233;n&#233;raux. Le soul&#232;vement fut ais&#233;ment provoqu&#233; par le renvoi de Necker, qui &#233;tait un ministre populaire (12 juillet). Mais il ne tourna pas &#224; l'avantage de la cour. Les Gardes fran&#231;aises se ralli&#232;rent au peuple, les autres r&#233;giments refus&#232;rent de faire usage de leurs armes, les officiers furent oblig&#233;s de les retirer pour ne pas risquer de les voir eux aussi passer de l'autre c&#244;t&#233;. Mais cela ne calma pas le peuple, qui voulut se pr&#233;munir d'autres coups de force. Il prit les armes le 13 juillet, et quand, le 14 juillet, se r&#233;pandit la nouvelle que le faubourg Saint-Antoine &#233;tait menac&#233; par les canons de la Bastille et que, au m&#234;me moment, des troupes fra&#238;ches arrivaient de Saint-Denis, le peuple et les Gardes fran&#231;aises unis s'empar&#232;rent de cette citadelle honnie. La d&#233;fection des simples pr&#234;tres et celle des Gardes sont deux moments d&#233;cisifs de la R&#233;volution fran&#231;aise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous voyons donc toute la masse r&#233;actionnaire, la noblesse, le clerg&#233;, l'arm&#233;e, divis&#233;s et fractionn&#233;s au d&#233;but de la R&#233;volution. Une partie peu s&#251;re, une partie ouvertement du c&#244;t&#233; de l'ennemi, une partie archi-r&#233;actionnaire, mais adversaire de la monarchie absolue, r&#233;clamant avec vigueur des r&#233;formes dans le syst&#232;me financier, une autre partie encore, &#171; &#233;clair&#233;e &#187;, mais profond&#233;ment compromise dans les abus du syst&#232;me dominant qui &#233;taient devenus pour elle une n&#233;cessit&#233; vitale, si bien que toute r&#233;forme des finances signifiait sa condamnation &#224; mort ; chez les privil&#233;gi&#233;s, une partie ne voulant rien l&#226;cher de ses privil&#232;ges, audacieuse et &#233;nergique, mais ignorante, fruste, incapable de g&#233;rer les affaires de l'&#201;tat ; l'autre plus instruite, connaissant les besoins li&#233;s &#224; l'existence de l'&#201;tat, mais l&#226;che et molle. Une partie faible et anxieuse, encline aux concessions, une autre arrogante et brutale.Toutes ces fractions se combattant avec acharnement, les unes rendant les autres responsables de la situation dans laquelle tout le monde &#233;tait tomb&#233;. Et la cour, agit&#233;e par toutes ces influences, ballott&#233;e de l'une &#224; l'autre, provoquant aujourd'hui l'exasp&#233;ration par ses violences, se rendant le lendemain m&#233;prisable par sa l&#226;chet&#233; : voil&#224; le tableau que pr&#233;sentent les classes dominantes au d&#233;but de la R&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 Taine a estim&#233; que la noblesse et le clerg&#233; comptaient ensemble environ 270 000 personnes. Il attribue &#224; la noblesse 25 000 &#224; 30 000 familles avec 140 000 membres, 130 000 au clerg&#233;, dont environ 60 000 cur&#233;s et vicaires, 23 000 moines et 37 000 nonnes. (Taine, Les origines de la France contemporaine, I, 17, 527)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4 Les postes de ce type &#233;taient, selon une ordonnance de 1776 : 18 gouvernements g&#233;n&#233;raux de province avec un traitement de 60 000 livres, et 21 &#224; 30 000 livres ; 114 gouvernements r&#233;mun&#233;r&#233;s de 8000 &#224; 12 000 livres ; 176 lieutenants de villes : 2 000 &#224; 16 000 livres. En 1788 furent en outre cr&#233;&#233;s 17 postes de commandants de ville avec un revenu fixe de 20 000 &#224; 30 000 livres et une indemnit&#233; de logement de 4 000 &#224; 6 000 livres par mois ; et en outre des postes de sous-commandants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5 On trouve des indications d&#233;taill&#233;es sur ces pensions entre autres dans le livre de Louis Blanc : Histoire de la R&#233;volution fran&#231;aise, tome 3, chapitre 5 : Le livre rouge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6 En 1791, le d&#233;put&#233; Amelot estima la valeur des biens d'&#201;glise vendus ou &#224; vendre &#224; 3700 millions, sans compter les surfaces bois&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7 Les 399 Pr&#233;montr&#233;s estimaient leur revenu annuel &#224; plus d'un million. Les B&#233;n&#233;dictins de Cluny, au nombre de 288, touchaient annuellement 1 800 000 livres, ceux de Saint-Maur, au nombre de 1672, avaient m&#234;me un revenu net de 8 millions, sans compter ce qui revenait aux abb&#233;s et aux prieurs qui encaissaient annuellement une somme &#224; peu pr&#232;s &#233;quivalente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La noblesse de robe&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'administration d'&#201;tat occupait une position sui generis, interm&#233;diaire entre les deux premiers ordres et le Tiers &#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les organes de l'ancienne administration f&#233;odale existaient encore en partie, d&#233;pouill&#233;s de leurs fonctions essentielles, mais pas de leurs revenus. Comme ils faisaient partie des principaux moyens que pouvait utiliser la noblesse f&#233;odale pour exploiter l'&#201;tat &#224; son profit, ils n'avaient pas &#233;t&#233; supprim&#233;s au fur et &#224; mesure qu'il perdaient leur raison d'&#234;tre. Bien au contraire, comme nous l'avons vu, les charges les plus lucratives et les plus superflues avaient encore &#233;t&#233; multipli&#233;es tout au long du 18&#232;me si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais &#224; c&#244;t&#233; de ces organes inutiles, il avait fallu en cr&#233;er d'autres mieux adapt&#233;s &#224; la nouvelle monarchie, dans la justice, la police, le syst&#232;me fiscal. On ne cessait de cr&#233;er des offices dont les titulaires &#233;taient nomm&#233;s par le roi. Mais au d&#233;but, le roi ne les r&#233;mun&#233;rait que chichement, voire pas du tout, ils devaient se payer sur le produit des taxes, des sportules impos&#233;es &#224; la population. Le ressort de leurs activit&#233;s s'&#233;tendant, leurs revenus augmentaient. Les finances royales &#233;tant toujours mal en point, ceux-ci en vinrent, non pas simplement &#224; octroyer, mais &#224; vendre ces offices r&#233;mun&#233;rateurs. Cet usage s'&#233;tablit d&#232;s le 15&#232;me si&#232;cle en France et devint rapidement l'un des moyens principaux utilis&#233;s par les rois pour se procurer de l'argent. D'o&#249; leur multiplication rapide. Non seulement les membres des comit&#233;s directeurs des jurandes et des corporations, mais aussi les ma&#238;tres-artisans eux-m&#234;mes devinrent des officiers publics qui devaient payer leur charge si leur corporation n'avait pas &#233;t&#233; assez riche pour acheter son ind&#233;pendance. On priva aussi les villes de leur autonomie, et si celles-ci ne la rachetaient pas en esp&#232;ces sonnantes et tr&#233;buchantes, les magistratures et les dignit&#233;s municipales devenaient des charges d'&#201;tat, ceci bien s&#251;r aux frais des habitants qui avaient &#224; leur payer leurs sportules. Mais cela ne suffit pas non plus &#224; mettre un terme aux perp&#233;tuels tracas financiers des monarques, et on finit par inventer et vendre les offices les plus absurdes, ce qui obligeait du m&#234;me coup la population &#224; leur payer des taxes. C'est ainsi que, par exemple, dans les derni&#232;res ann&#233;es du r&#232;gne de Louis XIV furent cr&#233;&#233;s les offices suivants : inspecteurs des perruques, inspecteurs des cochons, d&#233;bardeurs de foin, conseillers du roi contr&#244;leurs aux empilements des bois, inspecteurs du beurre frais, essayeurs du beurre sal&#233;a etc. De 1701 &#224; 1715, le roi tira de la vente des nouveaux offices 542 millions de livres. On ne regardait pas &#224; la qualit&#233; de l'acheteur. Les payeurs aux arm&#233;es achetaient les charges de ceux qui devaient les surveiller et se d&#233;barrassaient ainsi de tout contr&#244;le.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un grand &#201;tat moderne ne pouvait &#234;tre gouvern&#233; en permanence de cette mani&#232;re. Une nouvelle strate de fonctionnaires fut mise en place, une bureaucratie rigoureusement centralis&#233;e et totalement d&#233;pendante du roi. Elle rendit encore plus superflues, non seulement les fonctions des organes f&#233;odaux, mais aussi celles des offices v&#233;naux, sans pour autant diminuer leur nombre ni l'exploitation qui y &#233;tait attach&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien au contraire, les offices v&#233;naux donn&#232;rent naissance &#224; une nouvelle aristocratie. Exon&#233;r&#233;s d'imp&#244;ts et dot&#233;s encore d'autres privil&#232;ges, les plus importants d'entre eux devinrent h&#233;r&#233;ditaires moyennant une certaine redevance et conf&#233;r&#232;rent la noblesse. Ainsi se forma la noblesse de robe face &#224; la vieille noblesse f&#233;odale, la noblesse d'&#233;p&#233;e. &#201;conomiquement ind&#233;pendante du roi, cette nouvelle noblesse se montrait parfois fort indocile, souvent plus r&#233;calcitrante que la vieille noblesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au sommet de cette aristocratie se trouvaient les Parlements, nom dont on d&#233;signait les plus hautes cours de justice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mode de production capitaliste conqu&#233;rant avait rendu particuli&#232;rement importante et indispensable la classe des juristes. Plus la production marchande devenait la forme dominante de la production, plus les contrats pass&#233;s entre les possesseurs individuels de marchandises devenaient nombreux et compliqu&#233;s, plus il pouvait y avoir de sujets de litige. C'&#233;tait un terrain sur lequel le droit f&#233;odal et la justice f&#233;odale &#233;taient d&#233;munis. Les nouveaux rapports sociaux rendaient n&#233;cessaire un nouveau droit, qu'au d&#233;but on essaya d'&#233;tablir &#224; partir du droit canonique, avant de trouver bient&#244;t comme &#233;tant le plus appropri&#233; le droit romain qui en &#233;tait le fondement. Mais il fallait aussi des gens qui consacrent toute leur vie &#224; d&#233;brouiller les &#233;cheveaux du nouveau droit. La classe des juristes, juges et avocats, se d&#233;veloppa rapidement et devint aussi prestigieuse qu'indispensable. Et de fait, si jamais ils suspendaient leur activit&#233;, c'est tout le commerce et toute la vie qui risquaient la paralysie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il va de soi que les cours sup&#233;rieures de justice jouissaient d'une consid&#233;ration toute particuli&#232;re. Et celle-ci &#233;tait encore amplifi&#233;e par leur position politique. Les rois de France voyaient dans les Parlements qui se recrutaient dans le Tiers &#201;tat et statuaient sur la base d'un droit favorable &#224; l'absolutisme, le droit romain, des instruments tr&#232;s utiles pour briser la r&#233;sistance de la noblesse f&#233;odale, et dans ce but, ils &#233;largirent sans cesse leurs comp&#233;tences et leurs pouvoirs au cours des 14&#232;me et 15&#232;me si&#232;cles. Du fait de la v&#233;nalit&#233; des offices parlementaires, introduite au 16&#232;me si&#232;cle, de l'ind&#233;pendance &#233;conomique des Parlements, dont l'importance pour l'ensemble de la vie politique et sociale ne cessait de cro&#238;tre et dont les membres s'enrichissaient de plus en plus gr&#226;ce aux abondantes sportules qui se multipliaient &#224; vue d'&#339;il, on en vint &#224; une situation o&#249; les cours de justice, qui devaient &#224; l'origine leurs pouvoirs &#224; leur r&#244;le d'instruments de l'absolutisme, finirent par oser faire usage de ces pouvoirs pour pr&#233;server leur autonomie et leurs privil&#232;ges face &#224; la royaut&#233; absolue elle-m&#234;me, dans une p&#233;riode o&#249; celle-ci, ne rencontrant plus aucune autre limite, semblait toute-puissante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais tout cela ne suffit pas &#224; expliquer le r&#244;le consid&#233;rable jou&#233; du 16&#232;me au 18&#232;me si&#232;cle par le Parlement le plus ancien et le plus important, celui de Paris. Ni son anciennet&#233; ni son rang ne permettent de le comprendre, mais seulement le fait que ce Parlement &#233;tait pr&#233;cis&#233;ment le Parlement de Paris, de Paris, la ville qui, d&#232;s les guerres de religion, avait montr&#233; qu'aucun roi ne pouvait impun&#233;ment la braver. La puissance de l'opinion publique parisienne &#233;tait un &#233;l&#233;ment d&#233;terminant de celle du Parlement. Or cette raison pr&#233;cis&#233;ment faisait qu'il &#233;tait oblig&#233; de faire des concessions &#224; cette opinion, de fixer son attitude de mani&#232;re &#224; obtenir l'adh&#233;sion des Parisiens. Ce qui donnait des r&#233;sultats tout &#224; fait singuliers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il va de soi qu'ind&#233;pendants &#233;conomiquement du roi, les magistrats &#233;taient non seulement tr&#232;s indociles, mais encore en r&#232;gle g&#233;n&#233;rale exer&#231;aient leur office en songeant seulement &#224; leur int&#233;r&#234;t personnel. Ils n'&#233;taient ni frein&#233;s par la crainte d'&#234;tre r&#233;voqu&#233;s, ni anim&#233;s par l'espoir d'obtenir de l'avancement, encore moins par le souci des int&#233;r&#234;ts du territoire qu'ils administraient. Ils ne se contentaient pas de leurs revenus r&#233;guliers et de leurs sportules, mais cherchaient &#224; les augmenter de toutes les mani&#232;res possibles en abusant de leur pouvoir. Les officiers du fisc escroquaient le fisc, remettaient leurs imp&#244;ts aux riches qui les soudoyaient, et compensaient les pertes en pressurant d'autant plus brutalement les pauvres. La justice &#233;tait v&#233;nale, la police l'&#233;tait aussi. La confusion, l'ins&#233;curit&#233;, la corruption r&#233;gnaient en ma&#238;tres dans tous les domaines de l'administration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Parlements &#233;tant le sommet de la noblesse de robe, c'est l&#224; que la corruption &#233;tait la plus d&#233;velopp&#233;e. Bassesse, v&#233;nalit&#233;, cupidit&#233; y foisonnaient au m&#234;me titre que la morgue aristocratique et une d&#233;testation fanatique de toutes les innovations qui mena&#231;aient leurs privil&#232;ges, leur attirant au cours du 18&#232;me si&#232;cle l'hostilit&#233; des &#233;l&#233;ments progressistes et int&#232;gres et les foudres des moralistes. Voltaire mit toute son &#233;nergie &#224; combattre &#171; les assassins de Calas, Labarre et Lally &#187;, et les &#171; M&#233;moires &#187; publi&#233;s par Beaumarchais en 1774 furent une d&#233;nonciation impitoyable de la corruption qui rongeait alors totalement le monde judiciaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais pour pr&#233;server cette corruption et ses privil&#232;ges, il fallait que le Parlement de Paris, qui &#233;tait la r&#233;f&#233;rence de tous les autres, sache garder les faveurs des Parisiens, il fallait qu'il fasse siens les mots d'ordre qui avaient cours &#224; Paris. Alli&#233;s aux Parisiens et &#224; la fraction rebelle de l'aristocratie, les membres du Parlement mont&#232;rent sur les barricades en 1648 lors de la Fronde. En accord avec les Parisiens, le Parlement s'opposa au &#171; despotisme &#187; des ministres de Louis XVI et se pronon&#231;a pour &#171; le droit &#224; l'autod&#233;termination &#187; et &#171; la libert&#233; de la nation &#187;, se d&#233;signant du reste lui-m&#234;me comme le seul d&#233;positaire l&#233;gitime de la volont&#233; populaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi toutes les bizarreries de la p&#233;riode pr&#233;r&#233;volutionnaire, les Parlements ne sont pas les ph&#233;nom&#232;nes les moins &#233;tranges, eux qui se firent les d&#233;fenseurs des droits du peuple afin de garder pour eux les privil&#232;ges qui leur garantissaient la possibilit&#233; de l'exploiter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Note&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;a Pourquoi instituer dans un royaume les charges et dignit&#233;s&lt;br class='autobr' /&gt;
De conseillers du roi...&lt;br class='autobr' /&gt;
Inspecteurs des boissons,&lt;br class='autobr' /&gt;
Inspecteurs des boucheries,&lt;br class='autobr' /&gt;
Greffiers des inventaires,&lt;br class='autobr' /&gt;
Contr&#244;leurs des amendes,&lt;br class='autobr' /&gt;
Inspecteurs des cochons,&lt;br class='autobr' /&gt;
P&#233;r&#233;quateurs des tailles,&lt;br class='autobr' /&gt;
Mouleurs de bois &#224; br&#251;ler,&lt;br class='autobr' /&gt;
Aides &#224; mouleurs,&lt;br class='autobr' /&gt;
Empileurs de bois,&lt;br class='autobr' /&gt;
D&#233;chargeurs de bois neuf,&lt;br class='autobr' /&gt;
Contr&#244;leurs de bois de charpente,&lt;br class='autobr' /&gt;
Mesureurs de charbon,&lt;br class='autobr' /&gt;
Cribleurs de grains,&lt;br class='autobr' /&gt;
Inspecteurs des veaux,&lt;br class='autobr' /&gt;
Contr&#244;leurs de volaille,&lt;br class='autobr' /&gt;
Jaugeurs de tonneaux,&lt;br class='autobr' /&gt;
Essayeurs d'eaux de vie,&lt;br class='autobr' /&gt;
Essayeurs de bi&#232;re,&lt;br class='autobr' /&gt;
Rouleurs de tonneaux,&lt;br class='autobr' /&gt;
D&#233;bardeurs de foin,&lt;br class='autobr' /&gt;
Planch&#233;ieurs d&#233;bacleurs,&lt;br class='autobr' /&gt;
Auneurs de toile,&lt;br class='autobr' /&gt;
Inspecteurs des perruques ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Ces offices qui font sans doute la prosp&#233;rit&#233; et la splendeur d'un empire, formaient des communaut&#233;s nombreuses qui avaient chacune leurs syndics. Tout cela fut supprim&#233; en 1719, mais pour faire place &#224; d'autres de pareille esp&#232;ce dans la suite des temps.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ne vaudrait-il pas mieux retrancher tout le faste et tout le luxe de la grandeur, que de les soutenir mis&#233;rablement par des moyens si bas et si honteux ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Voltaire, Les Pourquoi, M&#233;langes philosophiques, litt&#233;raires, historiques, etc. Cramer &#233;dit. Gen&#232;ve 1771,Volume 4, p. 377). Note du traducteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;volte des privil&#233;gi&#233;s&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La lutte opposant les Parlements d&#233;fenseurs de la noblesse de robe et l'administration rigoureusement centralis&#233;e et despotique de l'&#201;tat prenait parfois les dimensions d'une lutte de tous les privil&#233;gi&#233;s contre cette derni&#232;re et contre la monarchie absolue, d'une lutte qui ne restait pas dans les limites d'une intrigue de cour ignor&#233;e du peuple malgr&#233; la brutalit&#233; de l'affrontement, mais qui appelait &#224; la rescousse la classe tout enti&#232;re jusqu'en-dehors de la cour et entra&#238;nait la multitude.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le plus important mouvement de ce type fut la Fronde, que nous avons mentionn&#233;e dans le pr&#233;c&#233;dent chapitre. Cela eut lieu dans la premi&#232;re moiti&#233; du 17&#232;me si&#232;cle, la noblesse poss&#233;dait alors encore &#233;nergie et confiance en soi. Un mouvement analogue &#233;tait en passe de se d&#233;clencher dans le dernier quart du 18&#232;me si&#232;cle. La Fronde avait d&#233;bouch&#233; sur un renforcement de l'absolutisme. Le mouvement qui d&#233;marra en 1787 allait se terminer par la victoire du Tiers &#201;tat, il allait &#234;tre le prologue de la grande R&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons d&#233;j&#224; not&#233; dans le deuxi&#232;me chapitre l'attitude h&#233;sitante de Louis XVI.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Celui-ci &#233;tait l'incarnation la plus classique de la nature double de la monarchie absolue du 18&#232;me si&#232;cle, et ses deux facettes se sont trouv&#233;es sous son r&#232;gne typiquement personnifi&#233;es par Turgot d'un c&#244;t&#233; et Calonne de l'autre. Le premier, penseur profond tout autant que forte personnalit&#233;, chercha r&#233;ellement &#224; mettre le pouvoir d'&#201;tat au service du d&#233;veloppement &#233;conomique, &#224; d&#233;gager les obstacles qui l'entravaient et &#224; mettre en pratique ce que les th&#233;oriciens avaient analys&#233; comme &#233;tant strictement indispensable pour maintenir la coh&#233;sion de l'&#201;tat et de la soci&#233;t&#233;. Il refusa de laisser l'administration se faire exploiter dans l'int&#233;r&#234;t de la noblesse de cour. Il abolit les corv&#233;es, les douanes int&#233;rieures, les corporations et d&#233;livra l'industrie des contraintes des r&#232;glements. Il voulut imposer la noblesse et le clerg&#233; au m&#234;me titre que le Tiers &#201;tat et soumettre les d&#233;penses publiques au contr&#244;le d'une assembl&#233;e des &#201;tats. C'&#233;taient d'insupportables attentats contre les &#171; droits sacr&#233;s &#187;. Emmen&#233;e par la reine, la masse des exploiteurs se r&#233;volta contre le ministre r&#233;formateur, et Turgot succomba &#224; l'assaut en 1776.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s toute une s&#233;rie d'exp&#233;rimentations, de tentatives de faire r&#244;tir le mouton sans qu'il s'en aper&#231;oive, le roi appela Calonne &#224; tenir la barre (1783). C'&#233;tait un homme selon le c&#339;ur de la reine. Charlatan superficiel, mais madr&#233; et sans vergogne, sa seule m&#233;thode &#233;tait de sacrifier &#224; une noblesse de cour de plus en plus insatiable, non seulement les recettes actuelles, mais aussi les recettes futures de l'&#201;tat, et de piller non seulement les finances du moment, mais aussi son cr&#233;dit. Les emprunts succ&#233;d&#232;rent aux emprunts. Au cours des trois ann&#233;es de son gouvernement, il emprunta pour le Tr&#233;sor 650 millions de livres (un &#233;tat pr&#233;cis se trouve chez Louis Blanc, I, 233), une somme &#233;norme pour l'&#233;poque. Et presque tout passa dans les poches de la cour, du roi, de la reine, et de leurs favoris. &#171; Quand je vis que tout le monde tendait la main, je tendis moi aussi mon chapeau &#187;, raconte un prince &#233;voquant l'atmosph&#232;re de griserie de l'&#233;poque. Et effectivement, la cour nageait dans les d&#233;lices, aucune voix ne s'&#233;levait pour mettre en garde contre les suites funestes de ces agissements d&#233;lirants. Louis XVI lui-m&#234;me manifestait le ravissement dont le remplissait son ministre des finances, qui, significativement, &#224; sa prise de fonctions, s'&#233;tait fait payer ses dettes par le roi pour un montant de 230 000 livres. Toute la cour s'extasiait sur la facilit&#233; et la rapidit&#233; avec laquelle le grand homme avait r&#233;ussi &#224; r&#233;soudre la question sociale8.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les frasques insens&#233;es de la cour eurent naturellement pour r&#233;sultat de pr&#233;cipiter l'effondrement de tout le syst&#232;me. Trois ans plus tard, les ficelles de Calonne &#233;taient us&#233;es. Le d&#233;ficit annuel atteignait maintenant 140 millions de livres, et Calonne lui-m&#234;me fut bien oblig&#233; d'avouer qu'aucun emprunt ne pourrait plus diff&#233;rer la banqueroute qui &#233;tait aux portes, il fallait augmenter les recettes et diminuer les d&#233;penses, ce qui n'&#233;tait possible qu'aux d&#233;pens des privil&#233;gi&#233;s. Il &#233;tait impossible de pressurer le peuple davantage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand Calonne annon&#231;a cela aux notables qu'il avait convoqu&#233;s (f&#233;vrier 1787), il fut accueilli par les hurlements de col&#232;re des privil&#233;gi&#233;s. Une col&#232;re qui ne visait pas la politique scandaleuse de Calonne, mais qui, au contraire se d&#233;cha&#238;nait contre la seule id&#233;e de la voir prendre fin pour la simple raison qu'il n'&#233;tait plus possible de la poursuivre. Calonne tomba, mais ses successeurs furent bien oblig&#233;s de reprendre &#224; leur compte la politique d'&#233;l&#233;vation des charges pesant sur les privil&#233;gi&#233;s, et ceux-ci finirent par se persuader que la royaut&#233; n'avait plus les moyens de continuer &#224; leur garantir l'exploitation du pays dans les m&#234;mes proportions qu'auparavant. Ils se r&#233;volt&#232;rent alors contre la royaut&#233; elle-m&#234;me. Incroyable, mais vrai : la noblesse, le clerg&#233;, les Parlements, l'ensemble des privil&#233;gi&#233;s, dont la position &#233;tait d&#233;j&#224; sap&#233;e jusque dans ses fondements et qui ne tenaient plus qu'avec le soutien de la royaut&#233;, se coalis&#232;rent pour scier la branche sur laquelle ils &#233;taient assis. Tant, imm&#233;diatement avant sa chute, une classe qui a perdu toute raison d'exister, peut &#234;tre aveugle et pouss&#233;e par sa propre cupidit&#233; &#224; tout faire pour la pr&#233;cipiter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les privil&#233;gi&#233;s ne se rendaient absolument pas compte du bouleversement des rapports de forces dans la soci&#233;t&#233;, ils croyaient que tout &#233;tait comme dans le pass&#233;, &#224; l'&#233;poque o&#249; ils avaient d&#233;fi&#233; les rois et le Tiers &#201;tat, tant et si bien qu' ils r&#233;clam&#232;rent avec v&#233;h&#233;mence la convocation des &#201;tats G&#233;n&#233;raux sur le mod&#232;le de 1614. Alors qu'ils ne tenaient plus que gr&#226;ce &#224; la monarchie, ils pr&#233;tendaient maintenant une fois de plus pr&#233;server leurs privil&#232;ges, leur exploitation, en recourant &#224; leurs seules forces. Au moment o&#249;, &#233;tant gravement menac&#233;s, ils auraient d&#251; faire bloc, &#233;clatait dans leurs rangs une mutinerie pour le partage du butin !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aveugl&#233;s par leur fureur, les privil&#233;gi&#233;s s'engag&#232;rent en territoire r&#233;volutionnaire. Les Parlements suspendirent tous leur fonctionnement en mai 1788 ; le clerg&#233; refusa de contribuer en quoi que ce soit aux finances de l'&#201;tat tant que les &#201;tats G&#233;n&#233;raux n'auraient pas &#233;t&#233; convoqu&#233;s ; la noblesse se souleva lourdement arm&#233;e dans les provinces, et le Dauphin&#233;, la Provence, la Bretagne, les Flandres et le Languedoc furent le th&#233;&#226;tre de troubles s&#233;rieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De plus en plus, le Tiers &#201;tat prenait part &#224; ces mouvements et faisait chorus avec l'appel &#224; convoquer les &#201;tats G&#233;n&#233;raux, mais cela ne fit pas sourciller les privil&#233;gi&#233;s : la royaut&#233; avait montr&#233; qu'elle ne pouvait plus continuer &#224; n'&#234;tre que le centre nerveux de l'exploitation, donc la royaut&#233; &#233;tait devenue l'ennemi et la t&#226;che des privil&#233;gi&#233;s &#233;tait de briser le pouvoir absolu. Ils m&#233;prisaient trop le Tiers &#201;tat pour le craindre. Qui allait trembler devant des rustres, des savetiers, des tailleurs et une poign&#233;e d'avocats ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La monarchie absolue ne pouvait tenir t&#234;te face &#224; l'assaut combin&#233; de tous les ordres. Elle fut bien oblig&#233;e de consentir &#224; la convocation des &#201;tats G&#233;n&#233;raux, et ceux-ci tinrent leur s&#233;ance inaugurale le 5 mai 1789, date retenue ordinairement comme marquant le d&#233;but de la R&#233;volution. Mais il faut noter que le soul&#232;vement contre le pouvoir absolu du roi avait d&#233;marr&#233; d&#233;j&#224; auparavant, que ce furent les privil&#233;gi&#233;s qui donn&#232;rent le coup d'envoi et lanc&#232;rent le mouvement qui devait se terminer par leur propre naufrage, et que c'est eux qui impos&#232;rent la convocation de l'assembl&#233;e qui &#233;tait destin&#233;e &#224; sceller leur perte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes, la noblesse et la royaut&#233;, les deux s&#339;urs ennemies, se r&#233;concili&#232;rent ensuite, certes, les privil&#233;gi&#233;s se regroup&#232;rent de nouveau autour du monarque pour faire front quand ils se rendirent compte du degr&#233; d'hostilit&#233; r&#233;gnant &#224; leur &#233;gard dans le peuple, et chez les d&#233;put&#233;s du Tiers &#201;tat. Mais il &#233;tait d&#233;j&#224; trop tard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Note&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8 Quand les promesses fallacieuses de Calonne entra&#238;n&#232;rent une sur-souscription du premier emprunt, un haut personnage s'exclama : &#171; Je savais que Calonne sauverait l'&#201;tat, mais je n'aurais jamais imagin&#233; qu'il r&#233;ussirait aussi vite. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La bourgeoisie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Tiers &#201;tat &#233;tait aussi profond&#233;ment divis&#233; que les deux premiers ordres. Il est devenu &#224; la mode aujourd'hui d'appeler Tiers &#201;tat la classe des capitalistes, le prol&#233;tariat &#233;tant alors le quatri&#232;me ordre9. Outre que le prol&#233;tariat salari&#233; moderne est une classe et pas un &#233;tat, une couche sociale que les particularit&#233;s de sa situation &#233;conomique, et non des institutions juridiques s&#233;par&#233;es, distinguent des autres, on ne peut parler d'un quatri&#232;me ordre pour la simple raison que le prol&#233;tariat existait d&#233;j&#224; au sein du Tiers &#201;tat. Celui-ci comprenait toute la population qui n'appartenait pas aux deux premiers, donc pas seulement les capitalistes, mais aussi les artisans, les paysans et les prol&#233;taires. Il est donc facile d'imaginer l'&#233;norme h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; que cela pouvait repr&#233;senter. Nous y voyons &#224; l'&#339;uvre les plus violents antagonismes, les m&#233;thodes de lutte et les objectifs les plus divers. Impossible de parler d'une lutte de classe homog&#232;ne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que l'on entend aujourd'hui g&#233;n&#233;ralement par Tiers &#201;tat, &#224; savoir la classe des capitalistes, n'&#233;tait elle-m&#234;me pas non plus une phalange soud&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout en haut de cette classe, il y avait la haute finance. &#201;tant le principal cr&#233;ancier de l'&#201;tat, elle avait certes d'excellentes raisons de pousser &#224; des r&#233;formes qui sauveraient l'&#201;tat de la banqueroute, augmenteraient ses recettes et diminueraient ses d&#233;penses. Mais pour elle, ces r&#233;formes devaient se conformer au principe &#171; Lave-moi la t&#234;te sans la mouiller &#187;. Et effectivement, ces messieurs les financiers avaient toutes les raisons du monde d'&#234;tre oppos&#233;s &#224; une r&#233;elle r&#233;forme radicale des finances, sans parler de r&#233;formes sociales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La plupart d'entre eux &#233;taient eux-m&#234;mes propri&#233;taires de domaines f&#233;odaux importants, ils poss&#233;daient des titres de noblesse et n'&#233;taient pas pr&#234;ts &#224; renoncer aux privil&#232;ges et aux revenus qui y &#233;taient attach&#233;s. Et ils avaient d'autre part pour le maintien des privil&#232;ges de la noblesse cette bienveillance int&#233;ress&#233;e qu'a naturellement le cr&#233;ancier pour son d&#233;biteur. Ils &#233;taient les cr&#233;anciers, non seulement du roi, mais aussi de la noblesse endett&#233;e. Les &#233;conomistes pouvaient bien d&#233;montrer que le produit des biens fonciers augmenterait si y &#233;taient appliqu&#233;s les normes capitalistes et non des principes semi-f&#233;odaux. Pour passer &#224; une agriculture purement capitaliste, il fallait poss&#233;der un certain capital pour mettre en place diverses installations, pour acqu&#233;rir du b&#233;tail, de l'outillage, etc. Or, la plupart des nobles n'en disposaient pas. L'abolition des redevances f&#233;odales mena&#231;ait de les mener tout droit &#224; la faillite. Un risque que les cr&#233;anciers n'avaient aucune raison de vouloir courir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le terrain de la sociabilit&#233; &#233;galement, comme nous l'avons d&#233;j&#224; vu, les liens entre noblesse et finance &#233;taient devenus de plus en plus &#233;troits. Toute r&#233;forme des finances aurait immanquablement conduit au remplacement des fermiers g&#233;n&#233;raux par une administration d'&#201;tat. Toute une s&#233;rie de recettes parmi les plus importantes, la gabelle, les aides, l'octroi, le monopole du tabac, &#233;taient afferm&#233;es. Les fermiers versaient &#224; l'&#201;tat annuellement 166 millions de livres (dans les derni&#232;res ann&#233;es pr&#233;c&#233;dant la R&#233;volution), mais extorquaient au peuple peut-&#234;tre le double. L'affermage des imp&#244;ts &#233;tait l'une des m&#233;thodes les plus lucratives pour exploiter le peuple, comment ces messieurs de la haute finance y auraient-ils renonc&#233; volontairement ! Et il ne fallait certainement pas s'attendre &#224; ce qu'ils prennent position contre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils n'avaient aucun int&#233;r&#234;t non plus &#224; ce qu'on mette fin au d&#233;ficit et donc &#224; l'endettement de l'&#201;tat. Ils ne gardaient pour eux qu'une partie des titres de la dette et s'entendaient fort bien &#224; en placer &#224; des tarifs extr&#234;mement int&#233;ressants pour eux la majeure partie aupr&#232;s du &#171; public &#187;, les petits et moyens capitalistes, et notamment les rentiers. La haute finance poss&#233;dait donc l'art de faire retomber sur d'autres &#233;paules le risque li&#233; &#224; un nouvel emprunt. Mais le profit qu'ils en tiraient, soit directement, soit indirectement, en exploitant l'&#201;tat comme le public, &#233;tait gigantesque. Tout nouvel emprunt signifiait une belle moisson pour les gens de la finance. Rien ne pouvait leur &#234;tre plus d&#233;sagr&#233;able que l'&#233;tablissement d'un budget sans d&#233;ficit qui aurait rendu superflu le lancement de nouveaux emprunts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a donc pas lieu de s'&#233;tonner de ce que les sympathies de la haute finance comme classe soient all&#233;es &#224; l'ancien r&#233;gime, &#224; l'&#201;tat des privil&#232;ges. Elle appelait &#224; des r&#233;formes, c'est vrai, mais qui n'en demandait pas, avant la R&#233;volution ! M&#234;me les aristocrates les plus but&#233;s avaient acquis la conviction que l'&#233;tat de choses existant &#233;tait intol&#233;rable et que des r&#233;formes &#233;taient indispensables, l'insatisfaction &#233;tait g&#233;n&#233;rale. Mais chaque classe voulait des &#171; r&#233;formes &#187; qui lui apportent des avantages, pas qui lui imposent des sacrifices.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, l'agitation politique de la haute finance avait, bien contre son gr&#233;, un puissant effet sur les esprits et transformait les citoyens les plus paisibles en activistes de la politique et en partisans de la libert&#233;. Elle &#233;tait le canal par lequel passait une masse toujours croissante d'obligations du Tr&#233;sor avant de se r&#233;pandre dans le peuple. Les emprunts se succ&#233;dant de plus en plus vite, c'est par elle que transitaient les capitaux petits et moyens avant d'arriver &#224; la cour et de dispara&#238;tre dans les larges poches de courtisans, sans du reste jamais les remplir, vu qu'elles &#233;taient s&#233;rieusement trou&#233;es de toutes parts. De plus en plus de capitalistes petits et moyens devenaient cr&#233;anciers de l'&#201;tat. Ce type de bourgeois est g&#233;n&#233;ralement sans danger pour un gouvernement. Pour un philistin, la politique est une occupation qui ne rapporte rien, elle peut tout au plus co&#251;ter de l'argent et du temps. Il s'en tient au principe qu'on doit se contenter de cultiver son jardin et laisser au roi le soin de s'occuper des affaires publiques. Dans un &#201;tat absolu pratiquant &#224; grande &#233;chelle l'espionnage policier, ce qu'&#233;tait la France d'autrefois, o&#249; la participation du citoyen &#224; la politique &#233;tait de surcro&#238;t consid&#233;r&#233;e comme une esp&#232;ce de crime, le philistin r&#233;pugnait encore davantage &#224; s'occuper de ce qui se passait au-del&#224; de ses quatre murs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais les choses chang&#232;rent quand il devint cr&#233;ancier de l'&#201;tat et que l'on commen&#231;a &#224; &#233;voquer la possibilit&#233; d'une banqueroute. La politique cessait d'&#234;tre un passe-temps improductif, elle devenait une affaire s&#233;rieuse. Le bourgeois moyen ou petit fut brusquement pris d'un int&#233;r&#234;t prononc&#233; pour toutes les questions concernant la gestion de l'&#201;tat, et comme il n'&#233;tait pas difficile de voir que les privil&#232;ges des deux premiers ordres &#233;taient les principaux responsables de la mis&#232;re des finances publiques, &#233;tant donn&#233; qu'ils empochaient la part du lion et ne contribuaient presque pour rien aux recettes publiques, il devint d&#232;s lors un opposant &#233;nergique, farouchement hostile aux privil&#232;ges et entich&#233; de libert&#233; et d'&#233;galit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce n'&#233;tait pas seulement le cr&#233;ancier de l'&#201;tat, c'&#233;tait aussi le marchand ou l'industriel qu'il &#233;tait aussi qui &#233;tait amen&#233; &#224; faire front contre l'&#201;tat des privil&#232;ges.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les grades sup&#233;rieurs dans l'arm&#233;e et la marine &#233;tant r&#233;serv&#233;s &#224; une noblesse en pleine d&#233;cadence morale et physique, les armes fran&#231;aises devenaient de plus en plus inefficaces. Le 18&#232;me si&#232;cle n'a pratiquement vu que des guerres se terminant pour la France par des clauses commerciales d&#233;savantageuses et la perte de pr&#233;cieuses colonies &#8211; il n'est qu'&#224; voir le trait&#233; d'Utrecht (1718), ceux d'Aix-la-Chapelle (1748), de Paris (1763), de Versailles (1783). Or, pour que le commerce ext&#233;rieur prosp&#232;re, il fallait au premier chef une politique &#233;trang&#232;re produisant d'heureux effets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'int&#233;rieur des fronti&#232;res, le commerce &#233;tait entrav&#233; par les vieilles barri&#232;res f&#233;odales. Un certain nombre de provinces &#233;taient des &#201;tats &#224; eux tout seuls, avec un droit particulier dans beaucoup de domaines, une administration qui leur &#233;tait propre, et ils &#233;taient s&#233;par&#233;s des autres parties du royaume par des barri&#232;res douani&#232;res. &#192; cela s'ajoutaient les accises et les droits des f&#233;odaux sur les march&#233;s, les p&#233;ages etc., qui n'&#233;taient pas loin de paralyser les &#233;changes. Le prix des marchandises arrivant en France depuis le Japon ou la Chine apr&#232;s avoir travers&#233; des oc&#233;ans agit&#233;s o&#249; pullulaient les pirates, n'&#233;tait multipli&#233; que par trois ou quatre. Le prix d'une quantit&#233; de vin transport&#233;e de l'Orl&#233;anais en Normandie &#233;tait, lui, multipli&#233; au moins par vingt du fait des nombreuses taxes qui frappaient la marchandise tout au long de son trajet10. Le commerce du vin, pr&#233;cis&#233;ment, l'une des branches commerciales les plus importantes en France, &#233;tait particuli&#232;rement compliqu&#233; par les redevances et droits dont il &#233;tait grev&#233;. Ainsi par exemple, les propri&#233;taires des vignobles du district de Bordeaux avaient le droit d'interdire dans cette ville toute vente de vin qui n'en prov&#238;nt pas. Les r&#233;gions viticoles du Languedoc, du P&#233;rigord, de l'Ag&#233;nois et du Quercy, dont les voies fluviales confluaient sous les murs de Bordeaux, se voyaient barrer l'acc&#232;s de leurs produits au b&#233;n&#233;fice des viticulteurs de Bordeaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et en m&#234;me temps, les communications &#233;taient dans un &#233;tat lamentable. Il n'y avait pas d'argent pour entretenir les routes, et les travaux pour lesquels les corv&#233;es de voirie des paysans ne suffisaient pas, n'&#233;taient pas effectu&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour que le commerce prenne son essor, il fallait que soient supprim&#233;s les privil&#232;ges de la noblesse, l'arm&#233;e et la marine devaient &#234;tre r&#233;form&#233;es, le particularisme des provinces devait &#234;tre bris&#233;, et &#233;limin&#233;s les droits de douane pr&#233;lev&#233;s par la couronne et les seigneurs f&#233;odaux. En un mot, les int&#233;r&#234;ts du commerce exigeaient &#171; la libert&#233; et l'&#233;galit&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette devise ne faisait pourtant pas l'unanimit&#233; chez les marchands.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'une des m&#233;thodes favorites de la royaut&#233; pr&#233;r&#233;volutionnaire pour se procurer de l'argent consistait &#224; monopoliser une branche d'industrie ou de commerce et &#224; vendre le monopole &#224; un petit nombre de favoris ou &#224; partager avec eux ce que rapportait l'exploitation monopolistique du public.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les monopoles les plus lucratifs &#233;taient ceux des grandes compagnies s'occupant du commerce avec les pays d'outre-mer. Il existait encore d'autres monopoles commerciaux attribu&#233;s dans certaines villes &#224; des corps de m&#233;tier, pour certains &#224; des corporations organis&#233;es. Un sp&#233;cimen de ce genre, et qui surv&#233;cut aux r&#233;formes de Turgot, &#233;tait la corporation des marchands de vin de Paris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien d'&#233;tonnant donc que les privil&#233;gi&#233;s de cette cat&#233;gorie soient rest&#233;s des partisans du r&#233;gime des privil&#232;ges tout en appartenant au Tiers &#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fermeture des provinces les unes aux autres ne suscitait pas non plus l'hostilit&#233; de tous les capitalistes. Les obstacles mis au commerce des grains entre les diff&#233;rentes provinces, et notamment l'interdiction d'en exporter d'une province &#224; l'autre sans une autorisation sp&#233;ciale qui n'&#233;tait pas facile &#224; obtenir, emp&#234;chaient que des contr&#233;es o&#249; la moisson &#233;tait bonne alimentent celles o&#249; elle &#233;tait mauvaise, ils &#233;taient donc de puissants leviers de la sp&#233;culation sur les grains, une sp&#233;culation qui prenait souvent des dimensions &#233;normes et &#233;tait l'un des moyens les plus efficaces d'exploiter le peuple. De m&#234;me qu'aujourd'hui les tarifs douaniers protectionnistes facilitent la formation de cartels, les entraves au commerce int&#233;rieur des grains facilitaient la formation de soci&#233;t&#233;s de rachats sp&#233;culatifs et de conjurations qu'on appelait &#171; pactes de famine &#187;. &#192; la t&#234;te de ces comploteurs, on trouvait parfois le monarque11, et l'usure pratiqu&#233;e sur le bl&#233; &#233;tait l'une de ses meilleures sources de revenus. Il va de soi qu'un roi tr&#232;s-chr&#233;tien de ce calibre &#233;tait aussi peu dispos&#233; &#224; entendre parler de la lib&#233;ralisation du commerce des grains que ses comparses en sp&#233;culation, circoncis ou pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout comme pour le commerce, l'ancien r&#233;gime corsetait l'industrie. Pas par volont&#233; de la brider ! Elle b&#233;n&#233;ficiait au contraire de son extr&#234;me bienveillance. Une industrie capitaliste florissante &#233;tait consid&#233;r&#233;e comme une des plus abondantes sources de richesses de l'&#201;tat, qu'il fallait donc soutenir par tous les moyens. Comme l'artisanat des corporations faisait dans toute la mesure du possible obstruction &#224; l'industrie capitaliste dont la concurrence le mena&#231;ait, et lui cherchait chicane comme il pouvait, les rois lui accordaient une protection personnelle toute particuli&#232;re. Certes, il n'ont jamais song&#233; &#224; &#233;liminer radicalement l'obstacle en abolissant les corporations, ils auraient en proc&#233;dant ainsi perdu une source de revenus abondante, comme nous allons le voir. Mais ils accordaient aux manufactures des privil&#232;ges qui les exemptaient des entraves et des redevances corporatives et f&#233;odales. Une manufacture qui en b&#233;n&#233;ficiait portait le titre de &#171; manufacture royale &#187;. Et la royaut&#233; alla plus loin. Pour obtenir que les manufactures livrent les produits les plus parfaits possible, les entrepreneurs &#233;taient inform&#233;s des meilleures m&#233;thodes de travail, et des r&#232;glements sp&#233;cifiques leur imposaient de les utiliser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces mesures pouvaient &#234;tre profitables aux manufactures encore au stade de l'enfance. Mais les choses prirent une autre tournure quand, dans la deuxi&#232;me moiti&#233; du 18&#232;me si&#232;cle, l'industrie capitaliste commen&#231;a &#224; se d&#233;velopper plus rapidement et se hissa &#224; un niveau sup&#233;rieur. Le privil&#232;ge royal qui prot&#233;geait contre les chicanes et les proc&#232;s des artisans des corporations, devint une servitude bloquant bien des fois de nouveaux investissements. Les r&#232;glements, eux, devenaient parfaitement insupportables. Ils avaient permis de diffuser les meilleures m&#233;thodes de travail, mais &#224; pr&#233;sent, ils imposaient artificiellement de garder les pires. Les ann&#233;es 60 du 18&#232;me si&#232;cle virent le d&#233;but de la r&#233;volution technique qui rempla&#231;ait la manufacture par l'usine et allait donner naissance &#224; la grande industrie moderne. Autrefois, dans les manufactures, les m&#233;thodes et les outils n'&#233;voluaient que tr&#232;s lentement. Mais maintenant, les inventions se succ&#233;daient &#224; un rythme &#233;lev&#233; et &#233;taient rapidement adopt&#233;es en Angleterre. Si les Fran&#231;ais voulaient pouvoir tenir la drag&#233;e haute &#224; la concurrence anglaise, il fallait qu'&#224; leur tour, ils fassent leurs les m&#234;mes perfectionnements. &#201;liminer les barri&#232;res corporatives et les r&#232;glements bureaucratiques n'&#233;tait plus d&#233;sormais une seule affaire de profit, il y allait de la survie m&#234;me de l'industrie capitaliste. Mais les tentatives lanc&#233;es en 1776 en ce sens par Turgot &#233;chou&#232;rent. Les privil&#233;gi&#233;s savaient que la r&#233;forme ne pouvait s'arr&#234;ter l&#224;. Ils le renvers&#232;rent et effac&#232;rent ce qu'il avait fait. Il fallut la r&#233;volution pour abattre les barri&#232;res qui entravaient la grande industrie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une fraction nullement n&#233;gligeable des capitalistes industriels avaient cependant int&#233;r&#234;t au maintien du r&#233;gime des privil&#232;ges. Comme le commerce, l'industrie capitaliste &#224; ses d&#233;buts pourvoyait principalement aux besoins du luxe. En partie, parce qu'il n'y avait pas de march&#233; int&#233;rieur et que le paysan fabriquait encore lui-m&#234;me les produits industriels dont il avait besoin, en partie aussi parce que c'&#233;tait une industrie de cour couv&#233;e par la royaut&#233;. En France, les manufactures les plus importantes servaient &#224; produire des &#233;toffes de soie, du velours, de la dentelle, des tapis, de la porcelaine, des poudres cosm&#233;tiques, du papier (c'&#233;tait encore un article de luxe il y a cent ans ) etc. Ces entreprises avaient leurs meilleurs clients dans les milieux de la noblesse de cour, parmi les privil&#233;gi&#233;s. Rogner leurs revenus signifiait mettre en danger l'existence de toute une s&#233;rie de capitalistes industriels. Chez eux, la r&#233;volution ne fut en cons&#233;quence nullement accueillie avec une franche sympathie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est significatif que lorsque la contre-r&#233;volution se dressa en armes en 1793, elle avait &#224; sa t&#234;te, - &#224; c&#244;t&#233; de la Vend&#233;e, soit une des r&#233;gions les plus retardataires de France avec un r&#233;gime f&#233;odal encore florissant et vigoureux -, la ville de Lyon, la ville la plus industrielle du pays, c&#233;l&#232;bre pour son industrie de la soie et ses broderies d'or. D&#233;j&#224; en 1790, avait eu lieu une tentative de soul&#232;vement men&#233;e par des pr&#234;tres et des nobles, et Lyon est rest&#233;e longtemps un bastion du l&#233;gitimisme et du catholicisme. Et quand en 1795 fut bris&#233;e l'h&#233;g&#233;monie des Jacobins, la bourgeoisie de Paris ne fit pas myst&#232;re de ses sympathies royalistes antir&#233;publicaines. Si les choses s'&#233;taient pass&#233;es selon ses v&#339;ux, on n'aurait pas attendu plus longtemps la restauration de la monarchie l&#233;gitime et le retour des aristocrates &#233;migr&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9 L'id&#233;e d'un quatri&#232;me ordre appara&#238;t de bonne heure dans la R&#233;volution, mais ce terme ne d&#233;signe alors que rarement la classe ouvri&#232;re. Engels m'a communiqu&#233; &#224; ce sujet des donn&#233;es int&#233;ressantes tir&#233;es d'un livre de Karejev, livre r&#233;dig&#233; en russe &#8211; langue que je ne pratique pas : &#171; Les paysans et la question paysanne en France dans le dernier quart du 18&#232;me si&#232;cle &#187;, Moscou 1879, p. 327 : D&#232;s le 25 avril 1789 parut le &#171; Cahier du quatri&#232;me ordre, celui des pauvres journaliers, des infirmes, des indigents etc., l'ordre des infortun&#233;s &#187; de Dufourny de Villiers. En r&#232;gle g&#233;n&#233;rale, le quatri&#232;me ordre, ce sont les paysans. Par exemple Noilliac, Le plus fort des Pamphlets. L'ordre des Paysans aux &#201;tats G&#233;n&#233;raux, 26 f&#233;vrier 1789. On y lit p.9 : &#171; Empruntons &#224; la constitution su&#233;doise les quatre ordres. &#187; Vartout, Lettre d'un paysan &#224; son cur&#233; sur une nouvelle mani&#232;re de tenir les &#201;tats g&#233;n&#233;raux, Cartrouville, 1789, p.7 : &#171; J'avons entendu dire que dans un pays qui est au nord &#8230; on admettait aux &#201;tats assembl&#233;s l'ordre des paysans. &#187; On trouve encore d'autres conceptions du quatri&#232;me ordre. Une brochure entend par quatri&#232;me ordre les marchands, une autre les employ&#233;s publics, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10 Louis Blanc, Histoire de la R&#233;volution, tome III, (p. 156 dans l'&#233;dition de Bruxelles de 1847)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11 Louis XV &#233;tait l'actionnaire principal de la soci&#233;t&#233; Malisset, soci&#233;t&#233; de rachats sp&#233;culatifs. On trouve dans les inventaires des d&#233;penses de sa Cour un tr&#233;sorier sp&#233;cialement affect&#233; aux &#171; sp&#233;culations sur les grains de Sa Majest&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les intellectuels&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a encore une cat&#233;gorie importante de la bourgeoisie qu'il convient d'&#233;voquer, celle de l'intelligentsia bourgeoise. Le mode de production capitaliste a disjoint les deux fonctions qui &#233;taient r&#233;unies dans l'artisanat et les a assign&#233;es &#224; deux cat&#233;gories diff&#233;rentes de travailleurs, les travailleurs manuels et les travailleurs intellectuels. Il a en outre, dans la soci&#233;t&#233; o&#249; il s'est form&#233;, &#233;largi &#224; l'infini la division du travail, et donn&#233; naissance &#224; une s&#233;rie de professions vou&#233;es uniquement au travail intellectuel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le technicien de formation scientifique ne jouait &#224; vrai dire au 18&#232;me si&#232;cle pas encore un grand r&#244;le dans l'industrie. L'application industrielle de la m&#233;canique et de la chimie scientifiques en &#233;tait &#224; la fin du si&#232;cle aux premiers balbutiements. Dans les transports, en revanche, le nouveau mode de production assignait d&#233;j&#224; au technicien des t&#226;ches importantes : il devait construire des bateaux, des ponts, des routes, des canaux. Tout aussi importante pour le d&#233;veloppement de son savoir-faire &#233;tait l'art de la guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La concentration de plus en forte de la population dans les villes, ajout&#233;e &#224; la prol&#233;tarisation croissante de larges couches populaires, avait pour cons&#233;quence la diffusion des maladies et des &#233;pid&#233;mies d&#233;vastatrices. Le besoin de m&#233;decins allait grandissant. Or, le d&#233;veloppement de la bourgeoisie, l'afflux de la noblesse rurale vers la capitale, augmentaient le nombre de ceux qui pouvaient payer un m&#233;decin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons vu au 4&#232;me chapitre comment est n&#233; et a grandi le besoin de juristes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le nouvel &#201;tat centralis&#233; qui prenait la place de l'association plus ou moins l&#226;che des entit&#233;s f&#233;odales, ne pouvait fonctionner avec avec le seul relais administratif de la noblesse et de l'&#201;glise. Celui-ci &#233;tait devenu m&#234;me carr&#233;ment une g&#234;ne. Lui fut substitu&#233;e une bureaucratie centralis&#233;e, une cat&#233;gorie de gens pour qui l'administration n'&#233;tait pas une occupation accessoire, mais une activit&#233; exclusive et professionnelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour former tous ces &#233;l&#233;ments, il fallait de nombreuses &#233;coles, de nombreux enseignants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi que prit corps une classe nombreuse d'individus se recrutant pour l'essentiel dans la bourgeoisie et y ayant leurs racines, et qui tiraient leurs moyens d'existence de la mise en &#339;uvre de leur intelligence, raison pour laquelle on peut globalement donner &#224; cette classe l'&#233;tiquette d'&#171; intelligentsia &#187;, ce qui ne veut bien s&#251;r pas dire que tous ses membres aient &#233;t&#233; intelligents ni qu'il n'y e&#251;t d'intelligence que parmi eux. De leurs rangs surgirent des penseurs qui ne se donnaient pas pour t&#226;che de mettre leur savoir directement au service d'applications concr&#232;tes, mais d'explorer les relations fondamentales qui structurent la nature et la soci&#233;t&#233; et d'en d&#233;gager les lois, sans se demander si elles ont &#233;ventuellement une utilit&#233; pratique dans la vie civile, des penseurs pour lesquels la recherche &#233;tait un but se suffisant &#224; lui-m&#234;me, pas un moyen au service d'une fin. Quelque abstraites cependant que les th&#233;ories de ces philosophes aient pu &#234;tre, leurs besoins personnels &#233;taient de nature extr&#234;mement concr&#232;te. Ils voulaient vivre, et pour bon nombre d'entre eux, vivre bien .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chez les Grecs de l'Antiquit&#233;, et notamment les Ath&#233;niens, la recherche de la v&#233;rit&#233;, la philosophie, avait &#233;t&#233; la plus noble activit&#233; des hommes libres de la classe poss&#233;dante, leur apanage. Le loisir, reposant sur le travail des esclaves et d'autres m&#233;thodes d'exploitation, &#233;tait mis au service des sciences et des arts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me chose chez les anciens Romains, mais ceux-ci &#233;tait d'une &#233;toffe plus grossi&#232;re. Ils &#233;taient pass&#233;s trop brutalement de l'&#233;tat de paysans &#233;pais &#224; celui de ma&#238;tres de monde pour que, chez la majorit&#233; des poss&#233;dants libres, la boulimie d'exploitation et le d&#233;sir impulsif de jouissances extravagantes et de fanfaronnades ridicules n'ait pas pris le pas chez la majorit&#233; des poss&#233;dants libres sur la soif de savoir et les plaisirs esth&#233;tiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais quel ne fut pas le sort des sciences, et avec elles, des beaux-arts, quand, &#224; la fin du Moyen-&#194;ge, les unes et les autres commenc&#232;rent &#224; sortir de leur sommeil ! D'un c&#244;t&#233;, hormis la noblesse de cour dont nous allons reparler tout de suite, voil&#224; des seigneurs f&#233;odaux mal d&#233;grossis dans leur peau de paysans et des pr&#234;tres obtus pour qui ne comptaient que des plaisirs primitifs, et de l'autre un monde de commer&#231;ants qui, &#224; quelques exceptions pr&#232;s, &#224; force de calculer et de sp&#233;culer en vue du profit, perdaient d'autant plus toute capacit&#233; &#224; se livrer &#224; des sp&#233;culations abstraites que la comp&#233;tition &#233;conomique se faisait plus acharn&#233;e. On ne pouvait &#233;videmment attendre des basses classes condamn&#233;es &#224; un dur labeur que quelque chose les porte &#224; la pens&#233;e scientifique. Tout leur faisait d&#233;faut : les bases de l'instruction, l'occasion, le temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aucune des classes dominantes, poss&#233;dantes et adonn&#233;es aux plaisirs de la vie, n'avait en elle-m&#234;me de ressources permettant de d&#233;velopper les sciences et les arts. La pens&#233;e, la litt&#233;rature furent laiss&#233;es aux intellectuels, des gens qui &#233;taient contraints d'aller offrir sur le march&#233; leur force de travail intellectuelle comme l'ouvrier salari&#233; offre la force de ses bras. Mais les philosophes et les artistes ne trouvaient gu&#232;re qu'aupr&#232;s de la noblesse de cour un public en mesure de les payer. Celle-ci s'&#233;tait d&#233;faite de la grossi&#232;ret&#233; de la noblesse rurale et avait d&#233;velopp&#233; une inclination pour des plaisirs plus d&#233;licats. Elle avait aussi plus de loisirs et moins de sujets de pr&#233;occupation imm&#233;diate que les marchands. Cependant, aucune cour ne devint jamais une acad&#233;mie, une &#233;cole philosophique. Les courtisans ne se mu&#232;rent pas en penseurs et en chercheurs, ils furent seulement des &#171; protecteurs &#187;, les patrons tut&#233;laires d'artistes et de philosophes. C'&#233;tait plus confortable. En d&#233;pouillant le rustre, le courtisan avait aussi perdu l'&#233;nergie du hobereau. Il avait en horreur le travail pers&#233;v&#233;rant dirig&#233; vers un objectif, quelle que f&#251;t sa nature. Il voulait s'amuser, et les arts comme les sciences n'&#233;taient l&#224; que pour y contribuer. Les cours avaient des bouffons et des nains, elles avaient au m&#234;me titre des artistes et des philosophes. Naturellement, il ne fallait pas que la philosophie demande un trop gros effort intellectuel, elle devait &#234;tre pr&#233;sent&#233;e sous des dehors l&#233;gers, plaisants, spirituels, amusants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une th&#233;orie sociale qui n'aurait pas rempli ces conditions ou pire, qui s'en serait prise &#224; la cour, n'avait, dans la France des premi&#232;res d&#233;cennies du 18&#232;me si&#232;cle aucune chance de retenir l'attention. Si admirables qu'aient pu &#234;tre ses id&#233;es, aussi longtemps que les conditions sociales ne les rendaient pas audibles, elles ne pouvaient pas avoir plus de succ&#232;s qu'une semence de la meilleure qualit&#233; a de chances de germer si elle tombe sur une pierre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les tendances oppositionnelles du Tiers &#201;tat n'avaient dans ces conditions que peu l'occasion de trouver une expression th&#233;orique. Le seul domaine o&#249; cela restait encore plus ou moins possible &#233;tait celui de la religion. La noblesse de cour comme la bourgeoisie &#233;taient l'une et l'autre hostiles &#224; l'&#201;glise d&#233;pendant de Rome. Il est pourtant significatif que, dans la premi&#232;re moiti&#233; du 18&#232;me si&#232;cle, les attaques les plus violentes des philosophes &#233;clair&#233;s aient &#233;t&#233; dirig&#233;es, non pas contre les formes f&#233;odales de l'&#201;glise les plus d&#233;cr&#233;pites, les plus d&#233;su&#232;tes, mais au contraire contre la forme la mieux adapt&#233;e aux r&#233;alit&#233;s modernes. Cela s'explique, non pas par le pouvoir des id&#233;es abstraites, mais bien par celui des int&#233;r&#234;ts de classe. La vieille organisation f&#233;odale de l'&#201;glise reposant sur la propri&#233;t&#233; fonci&#232;re &#233;tait depuis longtemps devenue &#171; nationale &#187; en France. Ce n'&#233;tait plus le pape, mais le roi qui nommait ses dignitaires, qui distribuait les pr&#233;bendes, et cela exclusivement aux membres de la noblesse, comme nous l'avons vu. Celle-ci se gaussait beaucoup de la religion, mais trouvait le syst&#232;me &#224; son go&#251;t. Elle ne tol&#233;rait pas les attaques qui auraient pu g&#234;ner les int&#233;r&#234;ts de l'&#201;glise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il existait toutefois une organisation eccl&#233;siastique qui n'&#233;tait pas aux mains du roi, mais aux mains du pape. Celui-ci, un &#233;tranger, avait &#224; sa disposition ses revenus, qui n'&#233;taient pas minces, et ceux-ci ne profitaient pas seulement &#224; des Fran&#231;ais, mais aussi &#224; des Italiens, des Espagnols, des Allemands, etc., car cet ordre &#233;tait international. Et ces revenus ne servaient pas &#224; alimenter la caisse des privil&#233;gi&#233;s, car il ne reconnaissait pas en son sein de diff&#233;rences entre les &#233;tats et promouvait ses membres sur l'&#233;chelle des dignit&#233;s seulement en fonction de leurs m&#233;rites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet ordre &#233;tait ha&#239; de la noblesse, mais tout autant de la bourgeoisie, &#224; qui il faisait une &#233;norme concurrence. Car il mettait tous les moyens modernes d'enrichissement au service de l'&#201;glise, et &#233;tait d'autant plus en &#233;tat de se rire de toute concurrence et d'accumuler de gigantesques fortunes qu'il avait ses missionnaires, ses agents et ses espions partout dans le monde, jusqu'en Chine et au Japon, au Mexique et au P&#233;rou, partout o&#249; la concurrence protestante ne l'en emp&#234;chait pas. Il s'entendait fort bien non seulement &#224; faire des affaires en Europe, mais aussi &#224; organiser dans un syst&#232;me coh&#233;rent l'exploitation des colonies, et il fut la premi&#232;re puissance europ&#233;enne &#224; r&#233;ussir &#224; tirer profit des colonies en ne recourant pas seulement au pillage, au commerce et aux grandes plantations, mais aussi en utilisant les indig&#232;nes dans des entreprises industrielles, des sucreries etc. Ces gens si avis&#233;s en affaires et qui, rus&#233;s et implacables, se serraient toujours les coudes, ces individus sans patrie dont le bourgeois catholique rencontrait ou croyait rencontrer la concurrence partout o&#249; il y avait de l'argent &#224; se faire, et qu'il d&#233;testait donc autant qu'il les craignait superstitieusement, ce n'&#233;taient pas &#8211; disons &#8211; les Juifs, comme serait tent&#233; de le supposer un &#171; Arien &#187; ou &#171; chr&#233;tien &#187; moderne au vu de ce portrait, non, c'&#233;taient les J&#233;suites. C'est contre eux, contre ces ennemis communs &#224; la bourgeoisie et &#224; la noblesse de cour, qu'&#233;taient dirig&#233;es les attaques les plus virulentes des philosophes &#233;clair&#233;s, celles des cours elles-m&#234;mes et de leur police.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la chasse aux J&#233;suites ne rem&#233;dia pas plus aux probl&#232;mes &#233;conomiques du 18&#232;me si&#232;cle que les discours antis&#233;mites ne peuvent rem&#233;dier aux n&#244;tres. La charge pesait de plus en plus lourdement sur la masse de la nation, comme nous l'avons vu, et il devenait de plus en plus &#233;vident que c'&#233;tait la cour qui &#233;tait responsable de tous les abus, de tous les obstacles au d&#233;veloppement, que c'&#233;tait l&#224; l'exploiteur principal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et en m&#234;me temps, les liens qui avaient mis la majorit&#233; des penseurs et des chercheurs sous la coupe des cours princi&#232;res se d&#233;litaient. L'&#171; intelligentsia &#187; avait augment&#233; en nombre, la bourgeoisie s'&#233;veillait &#224; la politique. Des ouvrages de politique et d'&#233;conomie devenaient une marchandise trouvant acqu&#233;reur, et &#224; c&#244;t&#233; du march&#233; des livres se constituait le journalisme. Le philosophe et homme de lettres bourgeois pouvait trouver d'autres moyens d'existence que les pensions et les cadeaux de la cour, il gagnait maintenant sa vie, m&#234;me si c'&#233;tait parfois chichement, comme porte-parole des int&#233;r&#234;ts de la bourgeoisie. &#192; partir de ce moment, dans la deuxi&#232;me moiti&#233; du 18&#232;me si&#232;cle, il devint possible d'&#233;laborer et de faire valoir des th&#233;ories qui, non seulement &#233;taient ind&#233;pendantes de la cour, mais lui &#233;taient carr&#233;ment hostiles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me des th&#233;ories anticapitalistes commen&#231;aient &#224; trouver un certain &#233;cho, tellement il y avait de cat&#233;gories de capitalistes qui tiraient avantage des d&#233;penses effr&#233;n&#233;es de la Cour et avaient leur part de l'exploitation de l'&#201;tat. De ce fait, les tentatives entreprises pour &#233;liminer les abus suscitaient leur hostilit&#233;. Il devenait de plus en plus &#233;vident que le seul levier possible pour mettre un terme au r&#232;gne de la Cour et des privil&#232;ges, c'&#233;taient les paysans et les &#171; petites gens &#187; de la ville, le &#171; peuple &#187;, qui en &#233;tait la premi&#232;re victime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les penseurs bourgeois avaient cess&#233; d'&#234;tre des &#171; philosophes &#187;, ils &#233;taient &#233;conomistes et politiciens, et ils s'exprimaient de plus en plus en faveur du peuple, de plus en plus contre non seulement la pr&#234;traille et la noblesse, mais aussi contres les &#171; riches &#187; de fa&#231;on g&#233;n&#233;rale. N&#233;anmoins, les amorces de critique socialiste que l'on vit appara&#238;tre dans la deuxi&#232;me moiti&#233; du 18&#232;me si&#232;cle, ne rencontr&#232;rent que peu d'&#233;cho et ne furent pas comprises. Les th&#233;ories qui &#233;taient en vogue, surtout celles de J.J. Rousseau, n'avaient rien de communiste, bien que l'observateur superficiel ait pu les tenir pour telles. Ce que l'&#233;poque exigeait, c'&#233;tait l'abolition des barri&#232;res f&#233;odales qui faisaient obstacle &#224; la production marchande, et l'intelligentsia bourgeoise &#233;tait trop clairvoyante pour ne pas s'en rendre compte et se lancer dans un socialisme qui n'avait alors aucune perspective. C'est que, malgr&#233; toute la sympathie qu'elle pouvait avoir pour les classes exploit&#233;es et souffrantes, elle ne pouvait pas non plus d&#233;passer la ligne d'horizon de la bourgeoisie &#224; laquelle elle appartenait du fait de ses relations familiales, de sa position sociale, de ses conditions d'existence. Mais sa vision n'&#233;tait pas born&#233;e par les &#339;ill&#232;res d'int&#233;r&#234;ts temporaires et particuliers de telle ou telle clique de capitalistes, qui leur interdisaient de voir ce dont le d&#233;veloppement de mode de production capitaliste avait besoin, qui les emp&#234;chaient de discerner les int&#233;r&#234;ts &#224; long terme de leur propre classe dans sa globalit&#233;, et de travailler &#224; les satisfaire, ce qui faisait que nombre de capitalistes &#233;taient des partisans du r&#233;gime f&#233;odal et que presque tous regardaient toute innovation avec m&#233;fiance. L'intelligentsia se situait bien au-dessus de l'&#233;troitesse d'esprit du bourgeois absorb&#233; dans ses affaires. Le m&#233;tier de ces gens-l&#224; les portait &#224; g&#233;n&#233;raliser, &#224; suivre une logique, ils connaissaient dans le d&#233;tail les structures sociales et la politique des temps pass&#233;s et du temps pr&#233;sent. Et c'est pourquoi c'&#233;tait l'intelligentsia qui identifiait les int&#233;r&#234;ts fondamentaux de la bourgeoisie comme classe, lesquels co&#239;ncidaient alors avec les n&#233;cessit&#233;s du d&#233;veloppement &#233;conomique. C'&#233;tait l'intelligentsia qui fut leur porte-parole, pas seulement face &#224; la Cour, aux aristocrates et au clerg&#233;, parfois face aux paysans, aux petits-bourgeois et aux prol&#233;taires, mais aussi m&#234;me face aux coteries capitalistes quand leur int&#233;r&#234;t du moment &#233;tait en contradiction avec les int&#233;r&#234;ts de base permanents de la classe dans son ensemble. N'&#233;tant mus ni par des int&#233;r&#234;ts personnels, ni par des int&#233;r&#234;ts temporaires, agissant sur la base d'une compr&#233;hension en profondeur de la soci&#233;t&#233; qui &#233;tait le fruit du travail intellectuel de longues ann&#233;es, les hommes des Lumi&#232;res bourgeoises n'apparaissaient pas comme les d&#233;fenseurs d'int&#233;r&#234;ts mat&#233;riels, mais comme les repr&#233;sentants de principes d&#233;pouill&#233;s, d'id&#233;es pures, comme des &#171; doctrinaires &#187;, face aux &#171; praticiens &#187; capitalistes qui, fiers de leur ignorance, ne songeaient qu'&#224; mettre l'&#201;tat au service de leurs entreprises particuli&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les intellectuels bourgeois n'en &#233;taient pas encore &#224; adapter les th&#233;ories aux v&#339;ux et aux humeurs des &#171; praticiens de la politique &#187;, au lieu d'exiger d'eux qu'ils se soumettent &#224; la th&#233;orie. Et avec la R&#233;volution, ils acquirent en France le pouvoir de concr&#233;tiser leurs th&#233;ories. Apr&#232;s la chute de la noblesse de cour et de la haute finance qui lui &#233;tait alli&#233;e, une classe et une seule &#233;tait en &#233;tat de gouverner, et c'&#233;tait l'intelligentsia bourgeoise. Aujourd'hui encore, alors que dans la plupart des pays constitutionnels de larges couches populaires, et en premier lieu la classe ouvri&#232;re urbaine, se sont familiaris&#233;es gr&#226;ce &#224; leur activit&#233; politique avec les n&#233;cessit&#233;s et les t&#226;ches de la l&#233;gislation et de l'administration d'un grand &#201;tat moderne, c'est toujours l'intelligentsia bourgeoise qui domine dans les parlements. Il ne pouvait en &#234;tre &#224; plus forte raison autrement il y a cent ans en France, un pays d'o&#249; toute action politique avait &#233;t&#233; bannie depuis des si&#232;cles !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me les petits-bourgeois de Paris n'&#233;lurent pas pour les repr&#233;senter des d&#233;put&#233;s issus de leurs rangs, mais des juristes, des journalistes etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi que l'intelligentsia bourgeoise put prendre en mains le pouvoir central et le mettre au service de leurs th&#233;ories, c'est-&#224;-dire des int&#233;r&#234;ts de classe de la bourgeoisie. Et comme c'&#233;taient ses options qui &#233;taient le plus &#224; m&#234;me de r&#233;pondre aux besoins d'un d&#233;veloppement devenu n&#233;cessaire, c'&#233;taient elles qui co&#239;ncidaient le mieux avec les tendances r&#233;elles de la R&#233;volution. C'est elle que l'on entend le plus et le mieux tout au long de la R&#233;volution, ce sont ses discours, ses livres, ses journaux, qui se sont le mieux conserv&#233;s. Il n'est donc pas surprenant que les id&#233;ologues qui se r&#232;glent sur l'aspect superficiel des choses en viennent &#224; s'imaginer que ce sont les penseurs et leurs id&#233;es qui auraient fait et guid&#233; la R&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne fait aucun doute que cette classe est de celles qui ont imprim&#233; de fa&#231;on &#233;clatante leur marque &#224; la R&#233;volution fran&#231;aise. Elle est son &#339;uvre dans tout ce qui touche &#224; la gestion de l'&#201;tat et &#224; la l&#233;gislation. Il serait cependant erron&#233; de croire que le R&#233;volution se serait faite exclusivement avec des d&#233;crets minist&#233;riels et des r&#233;solutions parlementaires. Aux moments cruciaux, l'initiative et la d&#233;cision vinrent des soul&#232;vements populaires, notamment des faubourgs parisiens et des paysans. Les r&#233;solutions les plus importantes des assembl&#233;es successives, de la Constituante, de la L&#233;gislative, de la Convention, ne firent que consacrer ce que le peuple avait d&#233;j&#224; fait. Au cours des luttes r&#233;volutionnaires, ces assembl&#233;es se montr&#232;rent sans boussole, elles recevaient leurs directives du peuple, elles ne lui en donnaient pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas dans les &#233;v&#233;nements qui ont scand&#233; la R&#233;volution, que se manifesta l'importance et l'influence de l'intelligentsia, mais dans les r&#233;alisations qui lui ont surv&#233;cu. Ce n'est pas elle qui avait pris la Bastille, balay&#233; les charges f&#233;odales et purg&#233; la France nouvelle de ses ennemis ext&#233;rieurs et int&#233;rieurs. Mais c'est elle qui a jet&#233; les fondations sur lesquelles repose son organisation politique encore aujourd'hui, et cr&#233;&#233; un droit civil qui continue &#224; &#234;tre ce qui existe de mieux et de plus en accord avec la modernit&#233;. Certes, celui-ci a &#233;t&#233; annex&#233; comme bien d'autres choses par un g&#233;n&#233;ral victorieux qui l'a mis au service de ses propres vis&#233;es &#8211; le code civil est devenu le code Napol&#233;on. Il n'en reste pas moins que ce droit est la cr&#233;ation de l'intelligentsia r&#233;volutionnaire de la Convention.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les sans-culottes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Tiers &#201;tat comprenait &#233;galement les artisans. L'organisation en corporations &#233;tait scl&#233;ros&#233;e depuis longtemps et devenue pour quelques &#233;lus le moyen de monopoliser la production artisanale et de faire du titre de ma&#238;tre-artisan un privil&#232;ge qui favorisait d'autant plus l'exploitation des compagnons et des consommateurs qu'&#233;tait plus restreint le nombre de ceux auxquels il &#233;tait attribu&#233;. Il &#233;tait quasiment impossible &#224; un compagnon de s'&#233;lever &#224; ce grade s'il n'&#233;tait pas le fils ou le gendre, ou n'&#233;pousait pas la veuve d'un ma&#238;tre-artisan. Pour les autres, toute une s&#233;rie de conditions rendait la chose non seulement extr&#234;mement difficile, mais g&#233;n&#233;ralement impossible &#224; priori. Souvent, la corporation &#233;tait d&#233;clar&#233;e ferm&#233;e, et fix&#233; une fois pour toutes le nombre de ma&#238;tres-artisans qu'elle pouvait compter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, en croyant pouvoir, sous le r&#233;gime policier de l'absolutisme, &#233;tablir et d&#233;fendre leur monopole en faisant confiance &#224; leurs seules propres forces, ces messieurs les ma&#238;tres commettaient une lourde erreur. La royaut&#233; ancienne trouvait extr&#234;mement immoral qu'une clique exploite le peuple en vertu d'un monopole sans partager le butin avec le souverain. Le droit de d&#233;livrer les lettres de ma&#238;trise &#8211; contre paiement en bonnes esp&#232;ces, n'oublions pas l'essentiel &#8211; fut d&#233;clar&#233; privil&#232;ge de la couronne. De la m&#234;me fa&#231;on, celle-ci s'attribua le droit de nommer aux charges des corporations. Si les corporations voulaient garder ce droit pour elles, elles devaient les racheter &#224; la couronne en pi&#232;ces sonnantes et tr&#233;buchantes, et cela non pas une fois pour toutes, mais de fa&#231;on renouvelable, car la couronne aimait &#224; se souvenir de ses droits de souverain sur les corporations et mena&#231;ait de les faire valoir aussi souvent qu'elle avait des besoins d'argent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les ma&#238;tres-artisans avaient naturellement int&#233;r&#234;t au maintien du r&#233;gime des privil&#232;ges. &#201;tant les plus faibles, ils auraient &#233;t&#233; les premi&#232;res victimes d'une politique de r&#233;formes. Et effectivement, c'est contre eux que fut dirig&#233;e le premier assaut de Turgot le r&#233;formateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le compagnons &#233;taient de l'autre c&#244;t&#233; de la barricade. Le compagnonnage n'&#233;tait plus un simple stade transitoire menant &#224; la ma&#238;trise, les compagnons constituaient d&#233;sormais une classe &#224; part ayant ses propres int&#233;r&#234;ts. Mais ils ne se voyaient pas comme des prol&#233;taires salari&#233;s au sens d'aujourd'hui. Il s'opposaient radicalement aux ma&#238;tres-artisans des corporations, mais ne revendiquaient rien de plus que la possibilit&#233; d'acc&#233;der eux-m&#234;mes &#224; la ma&#238;trise, et ils se sentaient solidaires des ma&#238;tres hors corporations qui formaient une classe nombreuse et en croissance rapide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous l'ancien r&#233;gime, diff&#233;rents quartiers, dans certaines villes, jouissaient du privil&#232;ge ne pas &#234;tre astreints &#224; l'organisation en corporations. Cette obligation s'appliquait en effet g&#233;n&#233;ralement aux villes, pas aux villages. Or, bien des villages &#233;taient situ&#233;s &#224; proximit&#233; d'une grande ville, et celle-ci se d&#233;veloppant rapidement, ils avaient &#233;t&#233; absorb&#233;s et &#233;taient devenus des faubourgs, mais ils avaient su se pr&#233;server de la contrainte corporative. Quand, sous Louis XVI, la mis&#232;re s'aggrava chez ces artisans et que grandit l'opposition aux corporations, le gouvernement tenta de calmer les esprits en &#233;tendant les privil&#232;ges des faubourgs et en les accordant &#224; un certain nombre de nouvelles localit&#233;s. &#192; Paris, le faubourg Saint-Antoine et le faubourg du Temple &#233;taient de ce point de vue particuli&#232;rement favoris&#233;s. S'y pressaient tous les compagnons qui voulaient prendre leur autonomie et n'avaient aucune chance d'obtenir une place de ma&#238;tre-artisan. Un nombre &#233;norme de petits ma&#238;tres v&#233;g&#233;tait chichement dans ces quartiers &#233;troits hors desquels ils n'avaient pas le droit de vendre leurs produits en ville. Et plus leur nombre augmentait, plus la concurrence qu'ils se faisaient devenait vive, plus ils s'impatientaient des barri&#232;res que le r&#233;gime des privil&#232;ges leur imposait, plus leur amertume croissait au spectacle de l'opulence ostentatoire des ma&#238;tres de corporations dans les quartiers voisins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les capitalistes, de leur c&#244;t&#233;, avaient une pr&#233;dilection pour les districts urbains ou pr&#233;-urbains affranchis de l'obligation des corporations. Ils installaient l&#224; leurs manufactures parce qu'ils y trouvaient ce dont ils avaient besoin, une main-d'&#339;uvre habile et nombreuse qu'ils pouvaient en outre exploiter sans restrictions aucunes. &#192; c&#244;t&#233; d'une foule de petits ma&#238;tres-artisans et de compagnons, on trouve pour cette raison dans ces faubourgs aussi de nombreux travailleurs salari&#233;s de l'industrie capitaliste qui se recrutaient en partie dans les rangs des travailleurs de l'artisanat, en partie dans la population rurale. L'industrie capitaliste employait d&#233;j&#224;, outre des ouvriers qualifi&#233;s, toujours plus de non-qualifi&#233;s, de journaliers, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Indissociables de ces &#233;l&#233;ments, il y avait aussi les petits commer&#231;ants, les aubergistes, etc., qui, soit &#233;taient issus de leur milieu, soit vivaient de leur client&#232;le et partageaient leurs int&#233;r&#234;ts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette masse d'ouvriers et de petits-bourgeois comptait aussi un nombreux prol&#233;tariat de gueux dont le nombre ne cessait d'augmenter et qui affluait en permanence vers les villes, surtout vers Paris, car c'est l&#224; que se pr&#233;sentaient les occasions les plus favorables d'activit&#233;s honn&#234;tes ou malhonn&#234;tes. Les mendiants repr&#233;sentaient le vingti&#232;me de la nation, en 1777, on les estimait &#224; 1 200 000. &#192; Paris, ils &#233;taient 120 000, soit le sixi&#232;me de la population.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une bonne partie de ce prol&#233;tariat de gueux n'&#233;tait pas encore compl&#232;tement d&#233;g&#233;n&#233;r&#233;e et se montrait capable d'un &#233;lan moral d&#232;s qu'une lueur d'espoir devenait perceptible. Ces couches populaires se lanc&#232;rent avec enthousiasme dans le mouvement r&#233;volutionnaire qui leur promettait la fin de leurs souffrances. Il va de soi que mal d'&#233;l&#233;ments peu reluisants se tourn&#232;rent aussi vers la R&#233;volution, d&#233;sireux simplement de p&#234;cher en eau trouble, et pr&#234;ts &#224; vendre et trahir sa cause en toute occasion. Mais il est ridicule de camper ces vauriens en figures typiques de la masse des petits-bourgeois et des prol&#233;taires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si h&#233;t&#233;roclite que f&#251;t cette masse, elle &#233;tait unie jusqu'&#224; un certain point, c'&#233;tait une vraie masse r&#233;volutionnaire. Elle &#233;tait p&#233;n&#233;tr&#233;e d'une d&#233;testation intense, non seulement des privil&#233;gi&#233;s, des ma&#238;tres des corporations, de la pr&#234;traille, des aristocrates, mais aussi de la bourgeoisie qui, pour une part, l'exploitait au titre de fermier des imp&#244;ts, ou en qualit&#233; de sp&#233;culateur sur les grains, ou comme usurier, ou comme patron d'industrie, etc., et pour une autre, leur faisait concurrence, qui donc maltraitait tout un chacun sous une forme ou une autre. Mais en d&#233;pit de cette haine et de la rudesse avec laquelle elle s'exprimait parfois, ces r&#233;volutionnaires n'&#233;taient pas des socialistes. Avant la R&#233;volution, le prol&#233;tariat n'existait comme classe consciente d'elle-m&#234;me. Il vivait encore totalement dans le monde des id&#233;es de la petite-bourgeoisie. Or les revendications et les buts de celle-ci se situaient sur le terrain de la production marchande.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce serait faire fausse route de tirer un signe d'&#233;galit&#233; entre ces &#233;l&#233;ments et les travailleurs salari&#233;s modernes de la grande industrie, et de leur supposer les m&#234;mes aspirations. Ce serait se tromper du tout au tout, non seulement sur ce qu'&#233;taient ces &#233;l&#233;ments qu'on regroupe sous le nom de &#171; sans-culottes &#187;, mais aussi sur la nature de toute cette R&#233;volution qu'ils ont si puissamment contribu&#233; &#224; fa&#231;onner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons vu que la bourgeoisie n'&#233;tait nullement un bloc r&#233;volutionnaire homog&#232;ne. Des avantages momentan&#233;s attachaient diverses fractions directement au maintien du r&#233;gime des privil&#232;ges, d'autres &#233;taient m&#233;fiantes et r&#233;serv&#233;es vis-&#224;-vis de la R&#233;volution, d'autres encore, tout en sympathisant avec elle, manquaient de courage et d'&#233;nergie. L'aile r&#233;volutionnaire de la bourgeoisie n'aurait pu sans alli&#233;s tenir t&#234;te &#224; ses adversaires, en premier lieu la cour, qui pouvait s'appuyer au moins sur une partie totalement s&#251;re de l'arm&#233;e, les r&#233;giments fran&#231;ais recrut&#233;s dans les provinces r&#233;actionnaires, et les r&#233;giments de mercenaires allemands et suisses, et qui enfin se liguait avec l'&#233;tranger et attisait la guerre civile &#224; l'int&#233;rieur des fronti&#232;res. Pour venir &#224; bout de la contre-r&#233;volution, il fallait chercher ailleurs que dans la bourgeoisie, il fallait des gens &#224; qui un bouleversement radical ne faisait courir aucun risque, des gens qui n'avaient pas &#224; m&#233;nager une client&#232;le distingu&#233;e, des gens qui avaient des bras vigoureux pour taper dans le tas, et en outre et surtout, il fallait du monde, beaucoup de monde. L'aile r&#233;volutionnaire de la bourgeoisie trouva chez les paysans, les petits-bourgeois et les prol&#233;taires l'appui sans lequel elle aurait succomb&#233;. Mais les paysans, les petits-bourgeois et les prol&#233;taires des villes de province &#233;taient trop dispers&#233;s, trop peu organis&#233;s, trop &#233;loign&#233;s de Paris o&#249; se concentraient les mouvements politiques, pour pouvoir intervenir quand il fallait une d&#233;cision rapide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La R&#233;volution eut pour centres les faubourgs de la capitale, l&#224; o&#249; la politique du r&#233;gime des privil&#232;ges elle-m&#234;me avait concentr&#233; &#224; proximit&#233; imm&#233;diate du si&#232;ge du gouvernement central les &#233;l&#233;ments les plus &#233;nergiques et les plus radicaux du pays, les gens qui n'avaient rien &#224; perdre et tout &#224; gagner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sont eux qui prot&#233;g&#232;rent l'Assembl&#233;e Nationale des attaques de la cour, qui, en prenant la Bastille le 14 juillet 1789, non seulement s'empar&#232;rent de cette forteresse dont les canons mena&#231;aient le faubourg r&#233;volutionnaire de Saint-Antoine, mais &#233;touff&#232;rent dans l'&#339;uf une tentative contre-r&#233;volutionnaire de la cour et donn&#232;rent le signal du soul&#232;vement des paysans dans le pays tout entier. Ce sont eux qui par&#232;rent &#224; une deuxi&#232;me tentative de la cour d'&#233;craser la R&#233;volution en faisant donner la partie rest&#233;e fid&#232;le de l'arm&#233;e, quand ils s'empar&#232;rent de la personne du roi et l'emmen&#232;rent sous bonne garde &#224; Paris (5/6 octobre 1789).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais bient&#244;t, apr&#232;s avoir &#233;t&#233; les alli&#233;s de la bourgeoisie, les sans-culottes devinrent ses ma&#238;tres. Leur prestige, leur puissance, leur maturit&#233;, leur confiance en eux, augmentaient avec chaque coup port&#233; &#224; la R&#233;volution, car seule, leur intervention imm&#233;diate et &#233;nergique r&#233;ussissait &#224; l'arr&#234;ter. Plus la situation devenait p&#233;rilleuse pour la R&#233;volution, plus il &#233;tait n&#233;cessaire de faire appel aux gens des faubourgs, plus leur domination devenait exclusive. Celle-ci fut &#224; son comble quand les monarques coalis&#233;s de toute l'Europe envahirent la France cependant que la contre-r&#233;volution int&#233;rieure relevait la t&#234;te dans diverses provinces et que le gouvernement lui-m&#234;me et la direction de l'arm&#233;e conspiraient par moments avec l'ennemi. Ce ne fut pas la L&#233;gislative, ni la Convention qui ont alors sauv&#233; la R&#233;volution, mais les sans-culottes. Se rendant ma&#238;tres du club des Jacobins, ils s'empar&#232;rent d'une organisation qui &#233;tait dirig&#233;e depuis Paris et avait ses ramifications dans la France enti&#232;re. S'emparant de la municipalit&#233; de Paris, ils disposaient &#224; leur gr&#233; des immenses moyens de cette ville. Avec le club des Jacobins et la Commune, et dans les cas o&#249; cela ne suffisait pas, en s'insurgeant, ils dominaient la Convention, dominaient la France : en guerre, dans une situation d&#233;sesp&#233;r&#233;e, encercl&#233;s de tous c&#244;t&#233;s, menac&#233;s d'an&#233;antissement, ils mirent en &#339;uvre un droit de la guerre implacable, oppos&#232;rent &#224; des dangers exceptionnels une &#233;nergie exceptionnelle, &#233;touff&#232;rent non seulement toute r&#233;sistance et toute trahison, mais noy&#232;rent aussi toute possibilit&#233; de r&#233;sistance ou de trahison dans le sang des suspects.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le terrorisme n'&#233;tait pas seulement une arme de guerre destin&#233;e, sur le front int&#233;rieur, &#224; intimider l'ennemi de l'ombre et &#224; lui couper les jarrets, et, sur le front ext&#233;rieur, &#224; inspirer aux d&#233;fenseurs de la R&#233;volution la certitude de l'emporter sur l'ennemi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La guerre avait amen&#233; les sans-culottes au pouvoir. Mais ceux-ci voulaient se battre pour un &#201;tat, pour une soci&#233;t&#233; telle qu'ils l'imaginaient. L'exploitation f&#233;odale &#233;tait &#233;limin&#233;e, mais l'exploitation capitaliste, qui avait d&#233;j&#224; pris forme sous l'ancien r&#233;gime, &#233;tait toujours l&#224;. Bien plus, l'abolition des barri&#232;res f&#233;odales avait laiss&#233; le champ libre au mode de production capitaliste, &#224; l'exploitation capitaliste, qui pouvaient maintenant se d&#233;velopper rapidement. La lutte pour abolir ou au moins contenir les diverses modalit&#233;s de cette exploitation, en particulier celles li&#233;es au commerce, &#224; la sp&#233;culation et &#224; l'usure, prit bient&#244;t autant d'importance aux yeux des sans-culottes que celle contre la restauration du f&#233;odalisme. Mais il &#233;tait impossible &#224; cette &#233;poque-l&#224; d'&#233;radiquer cette exploitation : pour passer &#224; un nouveau mode de production, un mode de production sup&#233;rieur, il aurait fallu que soient remplies des conditions qui ne pouvaient l'&#234;tre encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La situation &#233;tait donc sans issue pour les sans-culottes. Les &#233;v&#233;nements leur avaient donn&#233; les cl&#233;s du pouvoir, mais la configuration g&#233;n&#233;rale les privait de la possibilit&#233; d'&#233;tablir des institutions p&#233;rennes conformes &#224; leurs int&#233;r&#234;ts. &#201;tant ma&#238;tres de toute la France, ils ne pouvaient pas et ne voulaient pas rester sans r&#233;agir et se r&#233;signer &#224; la mis&#232;re dans laquelle les plongeait un capitalisme en rapide expansion et que la guerre aggravait encore. Forc&#233;ment ils furent donc amen&#233;s &#224; la combattre en intervenant autoritairement et brutalement dans la vie &#233;conomique, en r&#233;quisitionnant, en fixant un maximum pour le prix des vivres, en d&#233;capitant les exploiteurs, les sp&#233;culateurs et les boursicoteurs, les accapareurs, les fournisseurs v&#233;reux. Mais rien de tout cela ne les rapprochait de leur but final. L'exploitation &#233;tait comme une hydre, plus on lui coupait de t&#234;tes, plus il lui en repoussait. Pour l'affronter, les sans-culottes &#233;taient pouss&#233;s de plus en plus loin. Ils furent oblig&#233;s de d&#233;clarer la R&#233;volution permanente et d'intensifier d'autant plus le terrorisme dont l'&#233;tat de guerre leur avait d&#233;j&#224; impos&#233; la mise en &#339;uvre, qu'en luttant contre l'exploitation, ils se mettaient en contradiction avec les n&#233;cessit&#233;s du mode de production, avec les int&#233;r&#234;ts des autres classes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais quand les victoires de l'arm&#233;e fran&#231;aise sur les ennemis ext&#233;rieurs et int&#233;rieurs eurent assur&#233; la s&#233;curit&#233; de la R&#233;publique, la Terreur cessa d'&#234;tre une n&#233;cessit&#233; pour le salut de la R&#233;volution. Elle &#233;tait maintenant de plus en plus vivement ressentie comme un frein insupportable &#224; l'essor &#233;conomique. Les adversaires des sans-culottes se renfor&#231;aient rapidement, et tout aussi rapidement, ceux-ci, d&#233;j&#224; d&#233;cim&#233;s par des luttes incessantes, perdaient de leur &#233;nergie suite aux d&#233;sertions et en raison du rel&#226;chement de la tension. Plus les armes fran&#231;aises &#233;taient victorieuses, plus le prestige des sans-culottes baissait en comparaison de celui de l'arm&#233;e et de celui de la bourgeoisie qui se relevait d&#233;sormais et engageait le prol&#233;tariat des gueux &#224; son service. Ils perdirent leurs positions l'une apr&#232;s l'autre et finirent par ne plus compter pour rien du tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a dit que leur d&#233;clin, commenc&#233; avec la chute de Robespierre (le 9 thermidor &#8211; 27 juillet 1794), apr&#232;s celle d'H&#233;bert, et scell&#233; le 4 prairial (24 mai 1795), signifiait l'&#233;chec de la R&#233;volution. Comme si un &#233;v&#233;nement historique, un fait inscrit dans la r&#233;alit&#233; par la logique de la situation, pouvait &#171; &#233;chouer &#187; ! Une entreprise planifi&#233;e par des individus, un putsch, une &#233;meute, peut &#233;chouer, mais pas une &#233;volution ! Celle-ci ne devient r&#233;volution qu'au moment o&#249; elle s'ach&#232;ve ; une r&#233;volution &#233;chou&#233;e, ce n'est pas et ce ne peut pas &#234;tre une r&#233;volution. Une r&#233;volution ne peut pas plus &#233;chouer qu'une temp&#234;te. Dans une temp&#234;te, certes, bien des bateaux sombrent et il en est de m&#234;me dans une r&#233;volution pour bien des partis. Mais il serait inepte d'identifier un parti &#224; la r&#233;volution, de pr&#234;ter &#224; la r&#233;volution les objectifs que se sont donn&#233;s les partis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Jacobins et les faubouriens de Paris ont &#233;chou&#233; parce que les conditions objectives ne permettaient pas une r&#233;volution favorable aux petits-bourgeois et aux prol&#233;taires, parce qu'elles rendaient impossible la d&#233;fense de tout ce qui se mettait en travers de la r&#233;volution capitaliste. Mais leur action n'a pas &#233;t&#233; vaine. Ce sont eux qui ont sauv&#233; la R&#233;volution bourgeoise et ont balay&#233; l'ancien r&#233;gime f&#233;odal avec une radicalit&#233; que n'a connue aucun autre pays au monde, eux qui ont d&#233;gag&#233; et pr&#233;par&#233; le terrain sur lequel, en quelques ann&#233;es seulement, sous le Directoire et &#224; l'&#232;re napol&#233;onienne, devait se mettre en place &#224; une allure vertigineuse un nouveau mode de production. Voil&#224; que, par une colossale ironie, ce furent les adversaires les plus acharn&#233;s des capitalistes qui, &#224; rebours de leur propre volont&#233;, ont accompli pour ces derniers ce que ceux-ci, par eux-m&#234;mes, n'auraient jamais r&#233;ussi &#224; faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la lutte des petits-bourgeois et des prol&#233;taires fran&#231;ais, et notamment parisiens, si elle s'est termin&#233;e par leur d&#233;faite, a eu aussi des cons&#233;quences positives pour eux. L'&#233;nergie ph&#233;nom&#233;nale qu'ils ont d&#233;ploy&#233;e, le r&#244;le historique m&#233;morable qu'ils ont jou&#233;, leur ont donn&#233; une confiance en soi et une maturit&#233; politique qu'il &#233;tait impossible d'effacer d'un coup d'&#233;ponge et qui ont leurs prolongements aujourd'hui encore. Les traditions jacobines ont diffus&#233; encore longtemps un rayonnement juv&#233;nile autour du radicalisme bourgeois, de sorte que jusque dans ces derniers temps, et malgr&#233; sa s&#233;nescence, il a fait montre de plus de vigueur que ses cousins des autres &#201;tats europ&#233;ens. Mais d'un autre c&#244;t&#233;, ces m&#234;mes traditions continuent encore &#224; peser sur une fraction du prol&#233;tariat, m&#234;me si celle-ci est de plus en plus restreinte,.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La peur bleue de nos historiens leur fait voir un communiste dans chaque Jacobin. En r&#233;alit&#233;, la tradition jacobine a &#233;t&#233; l'un des plus s&#233;rieux obstacles auxquels se soit heurt&#233;e la formation en France d'un grand parti ouvrier social-d&#233;mocrate uni et ind&#233;pendant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les paysans&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les paysans se situaient encore une marche en-dessous des artisans non affili&#233;s &#224; une corporation, des prol&#233;taires et tous ceux qui vivaient dans leurs parages. Citadins, le bouillonnement des id&#233;es n'&#233;tait pas sans influencer dans une certaine mesure ces derniers, qui vivaient par ailleurs entass&#233;s dans des localit&#233;s &#233;troites non loin des centres du pouvoir. Leur concentration et leur intelligence leur donnaient une certaine force de r&#233;sistance, et la proximit&#233; du gouvernement la possibilit&#233; d'agir directement pour faire pression sur lui. Si dure que f&#251;t l'oppression qui pesait sur eux, pire encore &#233;tait celle qu'on faisait subir en toute impunit&#233; aux paysans, lesquels, isol&#233;s, diss&#233;min&#233;s, loin de toute stimulation intellectuelle, n'&#233;taient pas en capacit&#233; de se coaliser contre leurs bourreaux et de faire entendre leurs dol&#233;ances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que la noblesse et le clerg&#233;, la bureaucratie centrale et urbaine, et presque tous les gens fortun&#233;s &#233;taient totalement ou partiellement exon&#233;r&#233;s des imp&#244;ts d'&#201;tat directs, ceux-ci retombaient d'autant plus lourdement sur le paysan. Il pouvait arriver que leur montant atteigne jusqu'&#224; 70% de son revenu net. En moyenne, c'&#233;taient 50%.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait de pr&#233;f&#233;rence le paysan qui &#233;tait appel&#233; au service arm&#233;, la milice levait chaque ann&#233;e 60 000 hommes. La noblesse, en revanche, n'y &#233;tait pas assujettie. Et pourtant, elle avait l'effronterie de pr&#233;tendre que l'exemption dont elle jouissait se justifiait par l'imp&#244;t du sang dont elle aurait &#233;t&#233; seule &#224; s'acquitter pour la patrie. En fait, dans la mesure o&#249; elle le faisait effectivement, celui-ci s'&#233;tait transform&#233;, d'obligation p&#233;rilleuse et co&#251;teuse qu'il &#233;tait &#224; l'origine, en un privil&#232;ge lucratif permettant bien plut&#244;t d'exploiter cette m&#234;me patrie. A quelqu'un qui voyait une injustice dans le fait de n'enr&#244;ler que des paysans, un partisan de cette pratique crut pouvoir r&#233;pliquer que le sort des soldats &#233;tait si mis&#233;rable que seul un paysan pouvait supporter pareil traitement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les paysans &#233;taient les seuls &#224; &#234;tre astreints &#224; la corv&#233;e pour construire les routes emprunt&#233;es par les arm&#233;es, c'&#233;tait sur eux que retombaient les charges de l'attelage des v&#233;hicules et du cantonnement des troupes lors de leurs d&#233;placements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les servitudes impos&#233;es aux paysans pour l'entretien de l'&#201;tat moderne se multipliaient, et en m&#234;me temps subsistaient celles de la f&#233;odalit&#233;, et ce n'&#233;taient pas seulement des charges, c'&#233;taient des entraves qui bloquaient toute am&#233;lioration de la production, voire avaient pour cons&#233;quence sa d&#233;t&#233;rioration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le paysan n'avait pas le droit de cultiver ce qu'il voulait. La d&#238;me reposait sur les vieilles esp&#232;ces connues, pas sur les plantes r&#233;cemment introduites, par exemple la pomme de terre ou la luzerne. Raison pour laquelle la culture lui en &#233;tait bien souvent interdite. Cela g&#234;nait consid&#233;rablement l'introduction de proc&#233;d&#233;s am&#233;lior&#233;s, ainsi le passage de l'assolement triennal &#224; la rotation des cultures. Ce qui restait du r&#233;gime de la communaut&#233; rurale, et notamment les servitudes ayant trait au rythme des cultures, entravait &#224; vrai dire dans une plus large mesure encore tout progr&#232;s dans l'agriculture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; tout instant, pendant les travaux des champs les plus pressants, le paysan pouvait &#234;tre rappel&#233; pour une corv&#233;e. Si les corv&#233;es seigneuriales avaient &#233;t&#233; pour la plupart transform&#233;es en redevances mon&#233;taires, les corv&#233;es de voirie et la corv&#233;e d'attelage &#233;taient devenues une charge d'autant plus pesante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand les r&#233;coltes &#233;taient sur pied, il &#233;tait presque impossible au paysan de les mettre &#224; l'abri du gibier, des lapins et des pigeons des &#171; bons ma&#238;tres &#187;. La chasse &#233;tait l'apanage exclusif de la noblesse. Elle avait aussi le privil&#232;ge d'&#233;lever des lapins et de poss&#233;der des colombiers, et elle en usait sans limites : ce n'&#233;tait pas le noble, mais le paysan qui avait &#224; nourrir ces animaux, certes bien contre son gr&#233;, en les laissant se servir sur ses champs. Parfois, les paysans &#233;taient carr&#233;ment oblig&#233;s de ne cultiver que les plantes qui sont du go&#251;t du gibier. Les garde-chasses avaient le droit d'abattre le premier qui d&#233;gagerait du terrain un lapin ou un li&#232;vre. Taine trouve &#233;trange qu'au moment m&#234;me o&#249; &#171; les m&#339;urs s'adoucissaient &#187; et o&#249; &#171; les Lumi&#232;res progressaient &#187;, la barbarie de la chasse s'&#233;tendait. Mais pour la noblesse, la chasse &#233;tait tout autant un moyen d'exploiter les paysans que de s'amuser, et moins son existence r&#233;pondait &#224; une n&#233;cessit&#233;, plus augmentait sa soif de plaisirs, et plus elle ressentait le besoin d'exploiter autrui. &#171; L'adoucissement des m&#339;urs &#187; ne concernait que le commerce des seigneurs entre eux et avec les financiers. On laissait se multiplier le gibier, m&#234;me le plus nuisible : dans le Clermontois, sur les terres du prince de Cond&#233;, les louveteaux &#233;taient soign&#233;s et &#233;lev&#233;s avec la plus grande attention avant d'&#234;tre rel&#226;ch&#233;s en hiver et ensuite chass&#233;s. Il importait peu &#224; ces nobles seigneurs si habiles dans leurs salons &#224; deviser d&#233;licatement des id&#233;aux humanistes, qu'ils d&#233;vorent les brebis et m&#234;me les enfants des paysans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le roi &#233;tait le plus grand propri&#233;taire foncier et aussi le premier chasseur de France12, donc l'un des premiers &#224; d&#233;vaster les campagnes. Ses r&#233;serves de chasse augmentaient notamment dans la r&#233;gion parisienne et rendaient quasiment impossible de cultiver le sol. Dans les onze capitaineries proches de la capitale, le gibier causait autant de ravages que &#171; le logement de onze r&#233;giments de cavalerie ennemis &#187;13. On sait que Louis XVI n'avait, en-dehors de la serrurerie, qu'une passion : la chasse. Le 14 juillet, le jour de la prise de la Bastille, il ne marqua la date dans son journal qu'avec le cri de douleur suivant : Pas de chasse !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un r&#232;glement de 1762 interdit, dans le p&#233;rim&#232;tre de chaque r&#233;serve royale de chasse, qu'on enclose les terres des paysans pour emp&#234;cher le gibier d'acc&#233;der aux champs et aux jardins. Il &#233;dicta de m&#234;me que personne, m&#234;me pas les propri&#233;taires, n'aurait le droit de p&#233;n&#233;trer dans les champs entre le 1er mai et 24 juin, ceci afin de ne pas troubler la couvaison des perdrix. Peu importait que les mauvaises herbes se mettent &#224; foisonner pendant ce temps !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Encore en 1789, alors qu'on &#233;tait d&#233;j&#224; en plein dans les r&#233;voltes contre le syst&#232;me f&#233;odal, on replanta, dans un seul canton de la r&#233;serve royale de Fontainebleau, 108 remises pour li&#232;vres et perdrix, sans tenir compte des protestations des paysans concern&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et Louis XVI &#233;tait, &#224; ce qu'on pr&#233;tend, un souverain plein de bienveillance et de bont&#233;. Que penser alors de la fa&#231;on dont les choses pouvaient se passer avec des seigneurs ayant une pierre &#224; la place du c&#339;ur !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si, malgr&#233; ces obstacles, le paysan r&#233;ussissait sa moisson, il n'avait pour autant pas le droit de l'engranger chez lui sans autre forme de proc&#232;s. La r&#233;colte fauch&#233;e devait rester dans le champ jusqu'&#224; ce que les agents du fisc aient fait le d&#233;compte des gerbes pour d&#233;terminer ensuite le montant des prestations en nature. Si, dans l'intervalle, le temps se g&#226;tait, la r&#233;colte &#233;tait perdue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le produit de la r&#233;colte une fois engrang&#233;, le paysan n'&#233;tait pas libre d'en user &#224; sa guise. Il devait pressurer le raisin dans le pressoir seigneurial, moudre ses grains dans le moulin seigneurial, faire cuire son pain dans le four seigneurial. Il &#233;tait strictement interdit de contourner ces institutions. Le paysan n'&#233;tait pas autoris&#233; &#224; poss&#233;der un moulin &#224; bras sans en avoir achet&#233; le droit &#224; un tarif &#233;lev&#233;. Le pressoir, le moulin et le four du seigneur &#233;taient afferm&#233;s et se trouvaient, comme on peut l'imaginer, dans un &#233;tat lamentable, ils fonctionnaient lentement et mal. C'est que, &#171; de par la loi &#187;, le fermier &#233;tait assur&#233; de ses clients.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si, malgr&#233; tous ces dispositifs destin&#233;s non seulement &#224; l'exploiter, mais aussi &#224; r&#233;duire &#224; un minimum le produit de son travail, le paysan r&#233;ussissait malgr&#233; tout &#224; obtenir un surplus qu'il pouvait apporter au march&#233;, il se heurtait, l&#224; aussi, &#224; des barri&#232;res. Il devait attendre quatre &#224; six semaines apr&#232;s les vendanges avant de pouvoir vendre le produit de ses vignes. Pendant ce d&#233;lai, le seigneur avait le monopole de l'achat. Les chemins &#233;taient dans un &#233;tat d&#233;plorable, les p&#233;ages et les redevances sur le march&#233; &#233;taient d'un niveau &#233;lev&#233;. Le paysan avait lieu d'&#234;tre content s'il tirait de son surplus l'&#233;quivalent de ses frais de transport.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De toutes fa&#231;ons, l'occasion de parler de surplus &#233;tait rare ! Il n'y avait pas que les maltraitances et les s&#233;vices &#171; l&#233;gaux &#187; dont nous n'avons pu indiquer que quelques-uns et dont la liste compl&#232;te serait infiniment longue (Wachsmuth, dans son &#171; Histoire de la France &#224; l'&#226;ge de la R&#233;volution &#187;, n'&#233;num&#232;re pas moins de 150 appellations de droits f&#233;odaux qui furent abrog&#233;s sans indemnisation dans la nuit du 4 ao&#251;t 1789), il n'y avait pas seulement cela, le paysan &#233;tait de plus livr&#233; sans d&#233;fense aux repr&#233;sentants de l'&#201;tat et du seigneur qui ne lui prenaient pas ce que le droit les autorisait &#224; prendre, mais ce qu'ils pouvaient mat&#233;riellement lui prendre. Seule une apparence des plus mis&#233;rables pouvait le sauver d'un pillage radical. Et c'est pourquoi son logement, son b&#233;tail, ses outils, ses champs, &#233;taient dans un &#233;tat pitoyable. S'il arrivait r&#233;ellement &#224; garder quelque chose pour lui, ce quelque chose prenait la forme d'&#233;cus de bon aloi qu'on pouvait facilement mettre &#224; l'abri des regards soup&#231;onneux des &#171; serviteurs de la loi &#187;. On utilisait l'argent tout au plus ici et l&#224; pour acqu&#233;rir un lopin de terre, pas pour am&#233;liorer la m&#233;thode de travail. Toute augmentation du revenu aurait &#233;t&#233; imm&#233;diatement suivie d'une hausse des redevances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais chez la plupart des paysans, le caract&#232;re primitif du travail, accompli avec les outils les plus rudimentaires, &#233;tait impos&#233; par la n&#233;cessit&#233;. Un petit nombre seulement arrivait &#224; avoir un petit tr&#233;sor enfoui quelque part. Le sol, jamais enrichi d'engrais, devenait visiblement de moins en moins fertile. Les mauvaises r&#233;coltes se succ&#233;daient de mani&#232;re de plus en plus rapproch&#233;e. Il n'y avait bien s&#251;r aucune trace de la moindre r&#233;serve : si arrivait une mauvaise r&#233;colte, c'&#233;tait la mis&#232;re la plus noire qui suivait immanquablement. Beaucoup de paysans ne pouvaient plus continuer dans ces conditions. Ils quittaient leur pays, les campagnes se d&#233;sertifiaient &#224; vue d'&#339;il. En 1750 d&#233;j&#224;, Quesnay indiquait qu'un quart du sol arable n'&#233;tait pas cultiv&#233;. Imm&#233;diatement avant la R&#233;volution, Artur Young d&#233;clarait qu'un tiers des sols cultivables (plus de neuf millions d'hectares) &#233;tait &#224; l'&#233;tat sauvage ! Selon la Soci&#233;t&#233; d'Agriculture de Rennes, les deux tiers de la Bretagne &#233;taient en friche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et tandis que fondait le nombre des paysans, le montant total de leurs redevances grimpait &#224; toute allure, alors qu'elles &#233;taient r&#233;parties sur toujours moins de t&#234;tes. Rien d'&#233;tonnant si finalement, dans plus d'une r&#233;gion agricole, la population tout enti&#232;re mena&#231;ait de s'enfuir. Mais pour aller o&#249; ? &#201;migrer &#224; l'&#233;tranger &#233;tait &#224; l'&#233;poque, surtout pour des paysans, pratiquement impossible. Ils se pressaient dans les villes o&#249; ils &#233;taient journaliers, mais se heurtaient l&#224; aussi de nouveau &#224; des barri&#232;res f&#233;odales, celles du monopole des corporations, qui devenaient d'autant plus insupportables que la prol&#233;tarisation du peuple des campagnes progressait. Ils surpeuplaient les faubourgs de Paris affranchis du monopole des corporations et contribu&#232;rent pour la plus grosse part au grossissement des foules qui allaient donner le sans-culottisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autres entraient dans les rangs de l'arm&#233;e, mais pas par enthousiasme pour la cause des privil&#233;gi&#233;s qu'on allait leur demander de d&#233;fendre, la cause de ceux qui les avaient pr&#233;cipit&#233;s dans la mis&#232;re et leur barraient toutes les portes de sortie. Il ne fallait qu'une &#233;tincelle pour qu'ils se soul&#232;vent contre leurs bourreaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La plupart des &#233;l&#233;ments qui avaient &#233;t&#233; ainsi &#171; d&#233;gag&#233;s &#187; sombr&#232;rent cependant dans un prol&#233;tariat de gueux en croissance rapide, malgr&#233; les sanctions brutales appliqu&#233;es aux mendiants et aux vagabonds. Alors comme aujourd'hui, les couches dirigeantes s'imaginaient qu'on pouvait rem&#233;dier au d&#233;nuement et au ch&#244;mage en maltraitant ceux qui en &#233;taient victimes. Une ordonnance de 1764 punissait de trois ans de gal&#232;re la mendicit&#233; et m&#234;me rien que le fait de ne pas avoir d'emploi. En 1777, pourtant, on comptait 1 200 000 mendiants.14 Nous ne savons pas comment a &#233;t&#233; calcul&#233; ce nombre. Il reposait peut-&#234;tre sur une simple estimation, mais il montre en tout cas comment un simple coup d'&#339;il prenait la mesure de toute cette mis&#232;re.15&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, les poings vigoureux et les caract&#232;res hardis m&#233;prisaient l'humiliation de la mendicit&#233; qui ne rapportait que coups de pied et mis&#232;re. Ils se constituaient en bandes arm&#233;es et s'emparaient par la force de ce dont ils avaient besoin. Le brigandage devenait un fl&#233;au inextirpable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On commen&#231;ait aussi &#224; sentir le souffle de la r&#233;volte et du d&#233;sespoir chez les paysans que leur propri&#233;t&#233; ou la contrainte f&#233;odale ligotaient encore &#224; la terre. Les repr&#233;sentants de l'&#201;tat et des seigneurs se voyaient &#224; tout moment confront&#233;s &#224; une r&#233;sistance violente. Isol&#233;es, sans coh&#233;sion, ces r&#233;voltes paysannes &#233;taient g&#233;n&#233;ralement r&#233;prim&#233;es sans mal. Mais il suffit d'un seul &#233;v&#233;nement dans la capitale, un &#233;v&#233;nement qui montrait qu'avait commenc&#233; le combat d&#233;cisif, pour que la col&#232;re longtemps retenue &#233;clate partout simultan&#233;ment et irr&#233;sistiblement, et la guerre civile latente bascula dans la guerre ouverte. Cet &#233;v&#233;nement, ce fut la prise de la Bastille, alors que des mauvaises r&#233;coltes, un hiver terriblement rigoureux et enfin les &#233;lections aux &#201;tats G&#233;n&#233;raux avaient d&#233;j&#224; vivement &#233;chauff&#233; les esprits.16 D'un seul coup, sous l'assaut des paysans, c'est l'&#233;difice f&#233;odal tout entier qui s'&#233;croula. Les ch&#226;teaux de la noblesse furent r&#233;duits en cendres, et l'exploitation f&#233;odale avec eux. Lorsque, lors de la fameuse nuit d'ao&#251;t, &#224; l'Assembl&#233;e Nationale, les privil&#233;gi&#233;s sacrifi&#232;rent leurs privil&#232;ges dans l'enthousiasme g&#233;n&#233;ral, ils ne firent que renoncer &#224; ce qu'ils avaient d&#233;j&#224; perdu, pour sauver ce qui pouvait encore &#234;tre sauv&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y eut n&#233;anmoins des exceptions &#224; cette explosion paysanne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En faisant le tableau de la noblesse, nous avons d&#233;j&#224; not&#233; qu'il existait encore dans la France pr&#233;r&#233;volutionnaire des districts recul&#233;s o&#249; le r&#233;gime f&#233;odal et les moules mentaux du catholicisme qui y correspondent, avaient encore leurs racines dans le mode de production, des contr&#233;es o&#249; ce qui, ailleurs, &#233;tait devenu un boulet insupportable, avait encore la figure d'un parapet protecteur. Dans ces contr&#233;es, chaque communaut&#233; vivait et produisait encore pour elle-m&#234;me &#224; l'ancienne mode. La patrie du paysan n'allait pas plus loin que l'horizon qu'il pouvait distinguer depuis le clocher de son village : ce qui se situait au-del&#224;, &#233;tait terre &#233;trang&#232;re, il n'en attendait rien, il ne voulait pas avoir affaire &#224; elle, elle ne se manifestait que pour le perturber dans son travail et pour le piller. La t&#226;che d&#233;volue &#224; son cur&#233;, &#224; son seigneur, &#233;tait de s'occuper des relations avec cet &#233;tranger, et de le prot&#233;ger contre lui. Et voil&#224; que ces &#233;trangers incarnant l'ennemi et conduits par ce Paris si d&#233;test&#233;, pr&#233;tendaient lui donner des lois, et les faire appliquer avec bien plus d'&#233;nergie que n'y avait jamais mis la vieille monarchie dans ces coins perdus. Des lois qui allaient encore bien plus violemment &#224; l'encontre de ses coutumes, de son mode de production, que les lois et les ordonnances de l'ancienne monarchie, qui bannissaient tout ce qu'il respectait et appr&#233;ciait, qui ne voulaient rien savoir du r&#233;gime communautaire de la propri&#233;t&#233; et de son fonctionnement dans la famille et la commune, qui &#233;tait au fondement de son mode production. Et pire, ce monde ext&#233;rieur avait la pr&#233;tention inou&#239;e d'arracher les gar&#231;ons &#224; leur famille et de les enr&#244;ler pour la guerre.17&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les aristocrates et le clerg&#233;, qui tenaient sous leur coupe les relations des paysans avec &#171; l'&#233;tranger &#187;, n'eurent pas &#224; faire beaucoup d'efforts pour finalement les pousser &#224; se soulever ouvertement contre la Convention parisienne, notamment en Vend&#233;e et dans le Calvados.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La masse des paysans, cependant, n'approuvait nullement ces insurrections. Ils &#233;taient solidement li&#233;s &#224; la R&#233;volution. La restauration de l'ancienne monarchie signifiait pour eux la restauration du poids de l'ancienne f&#233;odalit&#233;, de l'ancienne mis&#232;re f&#233;odale. Elle les mena&#231;ait m&#234;me partiellement de la perte de leurs biens. L'Assembl&#233;e Nationale avait d&#233;clar&#233; biens nationaux les biens de l'&#201;glise, et confisqu&#233; les biens des &#233;migr&#233;s. Les uns comme les autres avaient &#233;t&#233; mis en vente. Et bien que cette mesure ait pour une bonne part servi &#224; enrichir les sp&#233;culateurs, elle offrait aux paysans la possibilit&#233; d'adjoindre de nouveaux terrains &#224; leurs &#233;troites parcelles, et on essaya de leur faciliter la d&#233;marche dans la mesure du possible. On divisa en lots une partie des biens d'&#201;glise, plus tard &#233;galement les biens des &#233;migr&#233;s, les parcelles furent vendues contre des acomptes d'un montant insignifiant et pour le reste, &#233;taient accord&#233;es des &#233;ch&#233;ances &#233;tal&#233;es sur une longue dur&#233;e. Jusqu'&#224; la R&#233;volution, beaucoup de paysans avaient &#233;t&#233; propri&#233;taires de leur terre, la plupart du temps c'&#233;tait dans les faits une propri&#233;t&#233; h&#233;r&#233;ditaire, mais elle &#233;tait soumise &#224; paiement de redevances. Maintenant, les redevances avaient disparu, et ils cherch&#232;rent, souvent avec succ&#232;s, &#224; se muer en propri&#233;taires de plein droit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les petits messieurs de la noblesse de cour, pour prouver leur bravoure chevaleresque et leur fid&#233;lit&#233; au roi, avaient d&#233;guerpi et laiss&#233; leur roi en plan, quand la situation avait commenc&#233; &#224; sentir le roussi pour eux. Un certain nombre d&#232;s le lendemain de la prise de la Bastille, le fr&#232;re du roi le premier, le comte d'Artois. Telles des &#171; taupes apatrides &#187;18, ils intriguaient pour revenir en France sous la protection des arm&#233;es autrichiennes et prussiennes, avec l'intention de reconqu&#233;rir le pays &#224; leur profit. Leur victoire aurait signifi&#233; la restauration de l'exploitation f&#233;odale, la r&#233;cup&#233;ration des biens de l'&#201;glise et des &#233;migr&#233;s. Quand on sait le fardeau sous lequel le paysan g&#233;missait avant la R&#233;volution, et avec quel fanatisme il est attach&#233; &#224; sa terre, on comprend sans peine que dans ces circonstances, &#224; c&#244;t&#233; des &#233;l&#233;ments r&#233;volutionnaires des villes, les paysans eux aussi se soient soulev&#233;s massivement et soient accourus en nombre &#233;toffer les rangs des arm&#233;es fran&#231;aises aux fronti&#232;res pour repousser les envahisseurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ils ne se soulev&#232;rent pas par enthousiasme pour la L&#233;gislative, la Convention et les Jacobins parisiens qui dirigeaient la France dans les premi&#232;res ann&#233;es de guerre &#224; compter de 1792. Le paysan n'a jamais &#233;t&#233; un adorateur du syst&#232;me repr&#233;sentatif, qui ne lui accorde que peu d'influence, &#233;tant donn&#233; son isolement et le sous-d&#233;veloppement de ses capacit&#233;s intellectuelles. Encore moins dans la France de la R&#233;volution qui &#233;tait tout juste en train de s'&#233;veiller &#224; la vie politique et dont la population &#233;tait d&#233;nu&#233;e de toute esp&#232;ce de formation politique. Les paysans ne pouvaient pas envoyer des gens comme eux dans les assembl&#233;es, ils envoy&#232;rent des avocats, des m&#233;decins, des magistrats, bref, essentiellement des repr&#233;sentants issus des villes, et ceux-ci si&#233;geaient &#224; Paris sous l'influence de la &#171; masse r&#233;volutionnaire &#187; de cette ville. D&#232;s que les int&#233;r&#234;ts de ces gens-l&#224; entraient en conflit avec ceux des paysans, ces derniers avaient bien s&#251;r le dessous dans la l&#233;gislation et l'administration. Et des conflits, il y en eut. Pour apaiser les masses de petits-bourgeois et de prol&#233;taires parisiens souffrant des privations, les diff&#233;rentes assembl&#233;es l&#233;gislatives ne pouvaient demander de sacrifices qu'&#224; la bourgeoisie ou aux paysans. Bien entendu, ils choisirent ces derniers chaque fois que c'&#233;tait possible. Mais un certain nombre de conflits opposaient directement la petite-bourgeoisie et la paysannerie : la premi&#232;re voulait le pain &#224; bon march&#233;, la seconde voulait tirer le plus possible de la vente de ses produits. Le pic de la crise se produisit sans doute quand les Jacobins, apr&#232;s la chute de la Gironde, furent seuls &#224; gouverner et d&#233;cr&#233;t&#232;rent, pour mettre un terme &#224; une mis&#232;re &#233;pouvantable, un maximum pour les prix des denr&#233;es et compl&#233;t&#232;rent son application par des r&#233;quisitions de vivres, non seulement pour l'arm&#233;e, mais aussi pour Paris. Des mesures qui &#233;taient dirig&#233;es au premier chef contre les commer&#231;ants et les sp&#233;culateurs, mais touchaient aussi les paysans.19&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'institution r&#233;volutionnaire qui suscita le plus d'enthousiasme chez les paysans fut la nouvelle arm&#233;e, qui &#233;tait affranchie de toutes les barri&#232;res li&#233;es aux diff&#233;rents ordres et dans laquelle tout soldat avait dans sa giberne un b&#226;ton de mar&#233;chal. Cette arm&#233;e, compos&#233;e dans sa majorit&#233; de fils de paysans, leur ouvrait la plus brillante carri&#232;re. Et m&#234;me pour celui qui restait simple soldat, elle n'&#233;tait pas seulement &#8211; ce qui &#224; vrai dire &#233;tait l'essentiel &#8211; l'arme la plus efficace pour d&#233;fendre le terrain tout juste conquis sur le f&#233;odalisme qui mena&#231;ait de revenir avec l'aide de l'Europe, elle &#233;tait aussi pour lui un moyen de s'enrichir par le butin pr&#233;lev&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un facteur qu'il ne faut pas sous-estimer. Les guerres de la R&#233;volution ont &#233;t&#233; de la plus grande importance pour le d&#233;veloppement &#233;conomique notamment de l'Angleterre et de la France. Elles ont permis &#224; l'Angleterre de mettre la main, en partie temporairement, en partie d&#233;finitivement, sur les colonies, non seulement fran&#231;aises, mais aussi hollandaises, la Hollande ayant &#233;t&#233; prise par les Fran&#231;ais en 1795, et aussi sur les colonies espagnoles, l'Espagne s'&#233;tant vue contrainte en 1796 de conclure une alliance avec les Fran&#231;ais. Cela permit en outre &#224; l'Angleterre de piller sans discontinuer les flottes et les c&#244;tes de ces pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La France se d&#233;dommagea aux d&#233;pens de la Belgique, de la Hollande, de l'Italie, de l'&#201;gypte, de la Suisse, de l'Allemagne, etc. Ce ne sont pas seulement les soldats qui pill&#232;rent &#224; qui mieux mieux dans ces pays ; ce qu'ils emport&#232;rent n'&#233;tait qu'une bagatelle en comparaison des sommes &#233;normes que les g&#233;n&#233;raux et les commissaires extorqu&#232;rent, en partie pour leur propre compte, en partie pour celui des finances publiques, qui de leur c&#244;t&#233; &#233;taient pill&#233;es par des fournisseurs et des &#171; hommes d'&#201;tat &#187; cupides. Pour la France, la guerre devint, apr&#232;s la chute des Jacobins, une &#171; bonne affaire &#187;, la meilleure qui f&#251;t pour l'&#233;poque. C'&#233;tait un moyen tout-puissant de faire affluer vers la France les richesses accumul&#233;es par le f&#233;odalisme dans les pays cit&#233;s et qui stagnaient inertes dans les &#233;glises, les monast&#232;res, les tr&#233;sors princiers, tout comme celles des vieilles r&#233;publiques marchandes, la Hollande, Venise, G&#234;nes, et de les y mettre au service du mode de production capitaliste. L'&#201;tat fran&#231;ais, qui, la veille encore, &#233;tait au bord de la banqueroute, devint riche, et riches devinrent ceux &#224; qui leur position permettait de le piller. Les grandes fortunes poussaient comme des champignons, elles cherchaient &#224; s'investir avec profit. En m&#234;me temps, les victoires agrandissaient le march&#233; de l'industrie fran&#231;aise, et les nouvelles m&#233;thodes de l'art militaire ne lui &#233;taient pas moins b&#233;n&#233;fiques. Aux arm&#233;es mercenaires relativement r&#233;duites des vieilles monarchies, la France r&#233;volutionnaire opposait la lev&#233;e en masse et donnait de ce fait &#224; l'industrie la t&#226;che d'habiller et d'armer rapidement des multitudes. Ce fut un levier fort efficace pour transformer l'industrie capitaliste, qui avait jusque l&#224; surtout &#233;t&#233; une industrie de luxe, en une industrie moderne produisant en masse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le facteur qui mit tout cela en branle, qui &#233;teignit le d&#233;ficit du budget et prot&#233;gea la terre des paysans, qui enrichit leurs fils et leur donna une carri&#232;re, qui procura aux financiers, aux marchands et aux entreprises industrielles d'abondants profits, qui vint &#224; bout du ch&#244;mage, ce fut l'arm&#233;e. Il faut avoir en t&#234;te l'importance qu'elle eut pour le d&#233;veloppement &#233;conomique de la France, si on veut comprendre le r&#244;le politique auquel elle acc&#233;da. L'hypoth&#232;se selon laquelle la gloire militaire serait mont&#233;e de but en blanc &#224; la t&#234;te des Fran&#231;ais, qui voudrait que le petit mot de &#171; gloire &#187; les ait tous rendus fous, et que leur politique de conqu&#234;tes et leur culte napol&#233;onien viennent de l&#224;, a quand m&#234;me quelque chose de trop &#171; id&#233;aliste &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;tant donn&#233; le r&#244;le important que jouait donc l'arm&#233;e, tout chef de guerre victorieux &#233;tait destin&#233; &#224; devenir un facteur politique de premier plan. Et le pouvoir qu'il aurait entre les mains ne pouvait qu'&#234;tre immense d&#232;s lors qu'il r&#233;ussissait &#224; s'emparer des leviers de commande de l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et cela ne fut pas trop difficile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une grande partie de la bourgeoisie s'&#233;tait lass&#233;e des luttes parlementaires au cours de la R&#233;volution, et aspirait au calme, &#224; la tranquillit&#233; du pr&#233;dateur qui veut consommer sa proie en toute qui&#233;tude. Dans plus d'une sph&#232;re de la bourgeoisie, on s'&#233;tait montr&#233; m&#233;fiant et r&#233;serv&#233;, parfois m&#234;me hostile &#224; la R&#233;volution. La Terreur avait encore davantage douch&#233; l'enthousiasme pour la libert&#233;. Bien des id&#233;ologues avaient perdu leurs illusions, &#233;taient devenus &#171; raisonnables &#187; et s'&#233;taient rendu compte que la R&#233;volution ne signifiait pas la r&#233;demption de l'humanit&#233;, mais celle du capital, et ils se r&#233;signaient &#224; voir le r&#233;gime parlementaire, la libert&#233; pour laquelle ils s'&#233;taient battus, escamot&#233;s par un sabreur qui, en contrepartie, ouvrait la perspective d'une Europe enti&#232;rement confisqu&#233;e et payant tribut pour le plus grand b&#233;n&#233;fice des capitalistes fran&#231;ais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, il n'y avait plus, quand la France ouvrit le cycle de ses triomphes militaires dans l'Europe enti&#232;re, aucune classe sur laquelle la bourgeoisie aurait pu s'appuyer. Or jamais, m&#234;me dans les p&#233;riodes du plus grand &#233;lan r&#233;volutionnaire, elle n'avait pu dominer sans avoir un alli&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France, le r&#233;gime parlementaire lui &#233;tait tomb&#233; entre les mains parce que les privil&#233;gi&#233;s s'&#233;taient r&#233;volt&#233;s contre la monarchie. Elle n'aurait pas &#233;t&#233; capable de le d&#233;fendre contre la cour et ses alli&#233;s en France et hors de France sans l'intervention &#233;nergique des paysans, des petits-bourgeois et des prol&#233;taires. Or, les paysans, nous l'avons vu, se battaient seulement contre l'absolutisme f&#233;odal, pas pour le syst&#232;me repr&#233;sentatif. La nouvelle arm&#233;e, affranchie des distinctions li&#233;es aux &#233;tats, compos&#233;e pour la majeure partie de paysans, &#233;tait l'institution qui suscitait leur enthousiasme, et si un g&#233;n&#233;ral victorieux d'humble extraction arrivait &#224; la t&#234;te de ses troupes, jetait aux orties la supr&#233;matie parlementaire, et assurait son propre pouvoir absolu, au lieu de se soulever, ils l'acclamaient, lui, l'empereur-paysan qui prenait la place du gouvernement des avocats. Quant &#224; ceux qui avaient fond&#233; la R&#233;publique et l'avaient d&#233;fendue victorieusement contre l'assaut des puissances f&#233;odales, les sans-culottes, il &#233;taient &#224; terre, compl&#232;tement impuissants. Les triomphes militaires avaient &#233;puis&#233; leur &#233;nergie, et la bourgeoisie les avait &#233;cras&#233;s, avait &#233;t&#233; oblig&#233;e, pour ses int&#233;r&#234;ts de classe, de les &#233;craser. Mais elle avait ainsi d&#233;truit elle-m&#234;me les seules armes qui auraient pu &#234;tre oppos&#233;es au r&#232;gne des ba&#239;onnettes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ancienne monarchie, elle, avait v&#233;cu, sans retour possible. L'Empire ne signifia pas la renaissance de l'exploitation f&#233;odale, ce fut bien plut&#244;t, comme la Terreur jacobine, un outil de la R&#233;volution. Les Jacobins sauv&#232;rent la R&#233;volution en France, Napol&#233;on r&#233;volutionna l'Europe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12 Ses domaines comprenaient un million d'arpents de for&#234;ts de chasse, sans compter les bois qui servaient &#224; l'exploitation des salines et &#224; d'autres usages industriels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13 Taine, Les origines de la France contemporaine ; l'ancien r&#233;gime, p. 74.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14 Louis Blanc, op.cit., I, p. 149&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15 Cf. ch. VIII p. 38. Sur le prol&#233;tariat des gueux en France avant la R&#233;volution, voici ce que nous dit Kareiev dans son ouvrage d&#233;j&#224; cit&#233; &#171; Les paysans ... &#187; p. 211 &#224; 214, et que nous empruntons &#224; la traduction de quelques passages qui nous ont &#233;t&#233; communiqu&#233;s, nous l'avons dit, par F. Engels : &#171; Il est significatif que les paup&#233;ris&#233;s aient &#233;t&#233; les plus nombreux dans les provinces qui passaient pour &#234;tre les plus fertiles. La raison en est que dans ces r&#233;gions, il y avait tr&#232;s peu de paysans propri&#233;taires de leurs terres. Laissons les chiffres parler : &#192; Argentr&#233; (Bretagne), sur 2300 habitants qui ne vivent ni de l'industrie ni du commerce, plus de la moiti&#233; ne subsistent que p&#233;niblement, et plus de 500 sont accul&#233;s &#224; la mendicit&#233;. &#192; Vainville (Artois), 60 familles sur 130 sont pauvres. Regardons la Normandie : &#224; Saint-Patrice, sur 1500 habitants, 400 vivent d'aum&#244;nes, &#224; Saint-Laurent, ce sont les trois quarts des 500 habitants (Taine).Les cahiers du bailliage de Douai nous apprennent que par exemple dans un village de 332 familles, la moiti&#233; vit d'aum&#244;nes (paroisse de Bouvignies), dans un autre 65 familles sur 143 sont tomb&#233;es dans la pauvret&#233; (paroisse d'Aix), dans un troisi&#232;me, environ 100 sur 413 sont totalement r&#233;duites &#224; la mendicit&#233; (paroisse de Landus), etc. Dans la s&#233;n&#233;chauss&#233;e de Puy-en-Velay, selon les termes des cahiers du clerg&#233; de l'endroit, sur 120 000 habitants, 58 897 sont hors d'&#233;tat de payer aucun imp&#244;t d'aucune sorte (Archives Parlementaires de 1787 &#224; 1860, vol. V, p. 467). Dans les villages du district de Carhaix, la situation est la suivante : Frerogan : 10 familles ais&#233;es, 10 pauvres, 10 dans la mis&#232;re. Montref : 47 familles ais&#233;es, 74 moins bien dot&#233;es, 64 familles de pauvres et de journaliers. Paule : 200 m&#233;nages qu'on pourrait qualifier pour la plupart de refuges de mendiants (Archives Nationales, vol. IV, p. 17). Le cahier de la paroisse de Marboeuf se plaint que sur 500 habitants, il y a environ 100 mendiants (Boirin Champeaux, Notice historique sur la R&#233;volution dans le D&#233;partement de l'Eure, 1872, p. 83). Les paysans du village de Harville disent qu'en raison du manque de travail, un grand tiers d'entre eux est dans une pauvret&#233; noire (Requ&#234;te des habitants de la Commune d'Harville, Archives Nationales). La situation dans les villes n'&#233;tait pas meilleure. &#192; Lyon, 30 000 ouvriers &#233;taient r&#233;duits &#224; la mendicit&#233; en 1787. &#192; Paris, sur 680 000 habitants, il y avait 118 784 pauvres (Taine). &#192; Rennes, un tiers de la population vivait d'aum&#244;nes, et un autre tiers risquait en permanence d'&#234;tre r&#233;duite &#224; la mendicit&#233; (Du Chatelier, L'agriculture en Bretagne, Paris 1863, p. 178). La petite ville jurassienne de Lons-le-Saunier [NdT : erreur de transcription ? Kautsky &#233;crit : Lourletaunier !] &#233;tait dans un tel &#233;tat de pauvret&#233; que lorsque la Constituante introduisit le cens &#233;lectoral, sur 6518 habitants, seuls 728 purent &#234;tre inscrits comme citoyens actifs (Sommier, Histoire de la r&#233;volution dans le Jura, Paris 1846, p. 33). Il est facile de comprendre qu'&#224; l'&#233;poque de la R&#233;volution, les personnes vivant d'aum&#244;nes se comptaient par millions. Une brochure cl&#233;ricale de 1791 (Avis aux pauvres sur la r&#233;volution pr&#233;sente et sur les biens du clerg&#233;, p. 15) &#233;crit ainsi qu'il y aurait six millions d'indigents, ce qui para&#238;t un peu exag&#233;r&#233;. Mais le chiffre de 1 200 000 mendiants donn&#233; pour l'ann&#233;e 1777 n'est peut-&#234;tre pas inf&#233;rieur &#224; la r&#233;alit&#233; (Duval, Cahiers de la Marche, Paris 1873, p. 116).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;16 La gr&#234;le et la s&#233;cheresse avait endommag&#233; la production agricole de 1788. Fin d&#233;cembre 1788, le thermom&#232;tre marqua &#224; Paris &#8211; 18,75 degr&#233;s R&#233;aumur ! Dans le seul faubourg de Saint-Antoine, on comptait &#224; ce moment-l&#224; 30 000 n&#233;cessiteux relevant de l'assistance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17 En f&#233;vrier 1793, la Convention adopta une loi qui imposait l'obligation militaire &#224; tous les Fran&#231;ais c&#233;libataires &#226;g&#233;s de 18 &#224; 40 ans, mais laissait la possibilit&#233; du remplacement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;18 (NdT) Reprise ironique des anath&#232;mes lanc&#233;s par les milieux conservateurs et nationalistes allemands contre les social-d&#233;mocrates &#224; l'&#233;poque de la premi&#232;re publication de cette brochure (1889) : les lois anti-socialistes rest&#232;rent en vigueur jusqu'en 1890.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;19 Les origines de la crise se situaient pour l'essentiel dans la guerre ext&#233;rieure, qui non seulement absorbait une grande quantit&#233; de denr&#233;es pour l'entretien de l'arm&#233;e, mais entravait aussi les importations. Les guerres civiles qui faisaient rage en m&#234;me temps &#224; l'int&#233;rieur du pays entra&#238;naient des cons&#233;quences peut-&#234;tre encore plus funestes. Et m&#234;me les paysans r&#233;volutionnaires, qui n'&#233;taient plus contraints par des fermiers et des agents cupides de brader &#224; tout prix une partie importante de leur r&#233;colte, &#233;taient enclins &#224; garder par devers eux leurs r&#233;serves de grains : les petits paysans parce qu'ils produisaient &#224; peine de quoi pourvoir &#224; leurs propres besoins, les gros paysans et les gros m&#233;tayers, pour faire grimper les prix, que l'ensemble de ces facteurs faisait monter rapidement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'&#233;tranger&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant de clore notre expos&#233;, nous allons encore jeter un coup d'&#339;il sur le comportement des &#233;l&#233;ments f&#233;odaux, de la noblesse et des cours hors de France, qui n'a pas &#233;t&#233; sans influencer significativement le d&#233;veloppement de la R&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le divorce entre la royaut&#233; et la noblesse en France, &#224; la veille de la R&#233;volution, &#233;tait d&#233;j&#224; un ph&#233;nom&#232;ne incroyable. Mais il l'est encore plus que ce clivage ait pu encore se manifester dans une monarchie europ&#233;enne apr&#232;s son d&#233;clenchement, et que des int&#233;r&#234;ts &#233;ph&#233;m&#232;res des plus mesquins aient mis aux prises des &#233;l&#233;ments dont les int&#233;r&#234;ts permanents et g&#233;n&#233;raux auraient exig&#233; de fa&#231;on pressante qu'ils se coalisent. Signalons quelques-unes de ces luttes parmi les plus importantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Habsbourg Joseph II avait mis beaucoup de brutale &#233;nergie &#224; introduire dans ses &#201;tats toute une s&#233;rie de r&#233;formes radicales dans l'esprit du &#171; despotisme &#233;clair&#233; &#187;. Il s'&#233;tait d&#233;barrass&#233; des assembl&#233;es corporatives et avait soumis les privil&#233;gi&#233;s &#224; sa bureaucratie au m&#234;me titre que le commun des mortels, ce qu'&#224; l'&#233;poque on appelait &#171; l'&#233;galit&#233; devant la loi &#187;, la loi n'&#233;tant en fait que la volont&#233; de l'autocrate. La noblesse avait &#233;t&#233; assujettie &#224; l'imp&#244;t, on lui avait &#244;t&#233; le droit illimit&#233; de disposer des paysans, le clerg&#233; avait perdu beaucoup de ses monast&#232;res, la noblesse de robe, celle qui reposait sur l'achat des charges et qui &#233;tait tr&#232;s forte notamment en Belgique (alors possession des Habsbourg), avait &#233;t&#233; priv&#233;e de ses sportules. D'o&#249; une immense indignation parmi les privil&#233;gi&#233;s, une grogne et une r&#233;sistance qui, en s'exasp&#233;rant, prirent en Hongrie et en Belgique pendant l'ann&#233;e 1789 la tournure d'un soul&#232;vement arm&#233; que le gouvernement prussien, pour affaiblir l'Autriche, faisait tout pour attiser. &#171; Jacobi, l'envoy&#233; prussien &#224; Vienne, entretenait d'&#233;troites relations avec les chefs de l'opposition et les encourageait &#224; chaque fois qu'une initiative avait quelque chance de d&#233;boucher sur un soul&#232;vement ouvert contre l'empereur. &#187; C'est ce qu'&#233;crit Monsieur von Sybel, qui n'est certainement pas suspect de malveillance (Histoire de l'&#233;poque r&#233;volutionnaire, I, 103).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'indocilit&#233; de la noblesse hongroise est facile &#224; expliquer. Elle avait encore suffisamment de forces pour d&#233;fendre elle-m&#234;me ses int&#233;r&#234;ts et n'avait nul besoin de la monarchie pour cela. C'&#233;tait elle, et pas le gouvernement, qui avait &#233;cras&#233; la r&#233;volte des paysans en 1784 et 1785. Les choses &#233;taient diff&#233;rentes en Belgique. La noblesse f&#233;odale y &#233;tait aussi inconsistante, sa position aussi &#233;branl&#233;e dans ses fondements que dans la France voisine, et pourtant, son exemple ne lui servit pas d'avertissement. Sans r&#233;fl&#233;chir plus avant, imm&#233;diatement apr&#232;s la prise de la Bastille et la nuit du 4 ao&#251;t, elle accepta que les d&#233;mocrates collaborent au soul&#232;vement, et elle d&#233;clara la Belgique r&#233;publique ind&#233;pendante. Le 7 janvier 1790, les &#233;tats des diff&#233;rentes provinces belges se constitu&#232;rent en &#171; &#201;tats-Unis de Belgique &#187;, certes pas en suivant le mod&#232;le am&#233;ricain, mais selon le sch&#233;ma de l'ancienne f&#233;odalit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette &#171; libert&#233; &#187; &#224; peine conquise, ce fut la discorde entre les privil&#233;gi&#233;s et les avocats des droits du peuple, qui voulaient imiter l'exemple fran&#231;ais. En outre, la Prusse abandonna ses alli&#233;s. Au lieu de d&#233;clarer la guerre &#224; l'Autriche, comme elle avait sembl&#233; un instant sur le point de le faire, elle se ligua avec la monarchie des Habsbourg et pr&#233;para une alliance avec elle par le trait&#233; de Reichenbach (27 juin 1790).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Joseph II &#233;tant mort sur ces entrefaites, et son successeur L&#233;opold II se montrant dispos&#233; &#224; des concessions alors que Joseph II avait d&#233;j&#224; recul&#233; sur plus d'un point, la Hongrie fut vite calm&#233;e, et l'insurrection belge, inconsistante et isol&#233;e, fut facilement dispers&#233;e (1791/92).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, l'&#233;pisode r&#233;volutionnaire avait secou&#233; le peuple belge. Il &#233;tait impossible de ramener le calme, un nouveau mouvement vraiment r&#233;volutionnaire se pr&#233;parait, et quand les Fran&#231;ais entr&#232;rent dans le pays (1792), celui-ci passa sans difficult&#233; de leur c&#244;t&#233;. Une Belgique tranquille aurait &#233;t&#233; un solide point d'appui pour les op&#233;rations de la contre-r&#233;volution contre la France et aurait constitu&#233; une menace tr&#232;s s&#233;rieuse pour la R&#233;volution. La myopie et la cupidit&#233; de l'aristocratie, du clerg&#233; et de la noblesse de robe en firent au contraire un bastion avanc&#233; de la France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Su&#232;de, les nobles &#233;taient &#233;galement indociles, presque encore plus qu'en Hongrie et en Belgique. Par une s&#233;rie de coups d'&#201;tat, Gustave III les avait d&#233;pouill&#233;s d'un certain nombre de leurs privil&#232;ges avant de parvenir de fait en 1789 &#224; s'attribuer le pouvoir absolu. Mais il utilisa le pouvoir et les ressources que lui procurait sa victoire sur la noblesse, non pas pour relever le pays, mais pour se lancer dans des aventures pu&#233;riles, mais co&#251;teuses. H&#233;ros th&#233;&#226;tral, soucieux d'effets dramatiques, et en m&#234;me temps m&#233;galomane ridicule, il voulait s'attribuer le r&#244;le de champion des int&#233;r&#234;ts monarchiques en Europe, jouer Hercule &#233;tranglant l'hydre de la R&#233;volution. Il pr&#234;chait la croisade contre la France, voulait prendre la t&#234;te d'une flotte qui remonterait la Seine jusqu'&#224; Paris et an&#233;antirait ce foyer de la R&#233;volution. En 1791, il fit le voyage d'Aix-la-Chapelle pour conspirer avec les nobles fran&#231;ais &#233;migr&#233;s dans le but de restaurer la monarchie. Mais pendant ce temps, m&#251;rissait contre lui un complot de la noblesse su&#233;doise qui s'&#233;tait convaincue qu'ils pourraient r&#233;cup&#233;rer leurs privil&#232;ges s'ils &#233;cartaient le roi. Le 17 mars 1792, une balle du conjur&#233; Ankarstr&#246;m abattit la t&#234;te br&#251;l&#233;e de la contre-r&#233;volution, presque un an avant que les r&#233;publicains fran&#231;ais appliquent la loi martiale contre Louis XVI (21 janvier 1793) au motif qu'il avait complot&#233; pendant la guerre avec l'ennemi. En mati&#232;re de r&#233;gicide, c'est donc la noblesse qui a donn&#233; pendant la R&#233;volution l'exemple aux sans-culottes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les gouvernants de l'&#233;poque se r&#233;v&#233;l&#232;rent encore plus myopes que la noblesse, encore plus aveugl&#233;s par une cupidit&#233; des plus born&#233;es. Leur coalition g&#233;n&#233;rale contre la R&#233;volution passe g&#233;n&#233;ralement pour une illustration &#233;loquente de ce que veut dire &#171; masse r&#233;actionnaire &#187;. Mais un examen plus attentif r&#233;v&#232;le que cette &#171; masse &#187; est elle aussi travers&#233;e des plus profondes fissures, des plus violents antagonismes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La R&#233;volution fran&#231;aise trouva &#224; ses d&#233;buts l'Europe au bord d'une guerre g&#233;n&#233;ralis&#233;e. Catherine II de Russie avait su persuader l'empereur Joseph II de partir avec elle en guerre contre la Turquie pour se partager cet empire. La guerre commen&#231;a en 1787 du c&#244;t&#233; russe, en 1788 du c&#244;t&#233; autrichien. La Prusse ne pouvait rester spectatrice. Depuis Fr&#233;d&#233;ric II, toute sa politique visait &#224; ne tol&#233;rer aucune extension unilat&#233;rale de l'Autriche. Si celle-ci s'emparait de provinces turques, il fallait qu'en compensation, elle contribue &#224; l'extension de la Prusse en rendant la Galicie &#224; la Pologne, cette derni&#232;re c&#233;dant &#224; la Prusse quelques territoires comprenant les villes de Thorn et de Dantzig. Il &#233;tait &#224; pr&#233;voir que l'Autriche ne consentirait pas de son plein gr&#233; &#224; c&#233;der la Galicie, et la Prusse se pr&#233;para &#224; la guerre et se mit en qu&#234;te d'alli&#233;s. Les premiers &#224; qui ils pens&#232;rent furent ceux &#224; qui il &#233;tait question de reprendre ensuite une portion de territoire, c'est-&#224;-dire les Polonais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Monsieur von Sybel, dont l'ouvrage sur l'&#233;poque r&#233;volutionnaire20 &#233;tudie, &#224; notre connaissance, et m&#234;me si c'est de fa&#231;on tr&#232;s tendancieuse, de la mani&#232;re la plus approfondie et en s'appuyant en partie sur des documents d'archives difficilement accessibles, l'influence du deuxi&#232;me et du troisi&#232;me partage de la Pologne sur la R&#233;volution fran&#231;aise, voit dans la catastrophe qui se pr&#233;parait pour la Pologne, le fruit d'une &#171; immense et profonde faute morale &#187; (Vol. II, p. 167). Il brosse un tableau f&#233;roce de la d&#233;g&#233;n&#233;rescence de la noblesse polonaise, de la fa&#231;on dont elle opprimait et exploitait le peuple polonais. Monsieur von Sybel s'&#233;rige en juge de ce bas-monde et se croit appel&#233; &#224; prononcer sur la culpabilit&#233; et l'innocence des facteurs historiques du point de vue de la morale &#171; &#233;ternelle &#187;, valable en tous temps et pour tous les peuples, qui est celle d'un universitaires prussien, mais nous ne voulons pas lui en tenir trop rigueur. C'est de fait l'usage chez les historiens. Il y a seulement qu'&#224; notre avis, la &#171; justice &#233;ternelle &#187; du &#171; juge de l'univers &#187; fait bien mauvaise figure d'avoir ch&#226;ti&#233; la seule Pologne pour &#171; l'immense et profonde faute morale &#187; de sa noblesse, et d'avoir omis de d&#233;cr&#233;ter &#233;galement le partage de la Prusse, de la Russie, de l'Autriche, de tous les &#201;tats du continent, dont les noblesses respectives faisaient pour l'essentiel preuve du m&#234;me niveau de moralit&#233;, hormis le non-usage du mouchoir peut-&#234;tre, que Monsieur von Sybel range aussi au nombre des &#233;l&#233;ments constitutifs de la &#171; faute morale &#187; (Vol. II, p. 173). La diff&#233;rence entre la Pologne et ses voisins, c'est qu'elle ne parvint pas &#224; d&#233;velopper les facteurs qui firent ailleurs contrepoids &#224; la noblesse, notamment un gouvernement solide et centralis&#233; et une bourgeoisie vigoureuse, et que donc l'&#233;volution &#233;conomique et politique qui ne fut pas sans toucher la Pologne, s'y manifesta seulement par le d&#233;litement, la d&#233;g&#233;n&#233;rescence du f&#233;odalisme, pas par l'&#233;mergence des organes d'un nouveau mode de production et la formation d'un &#201;tat adapt&#233; &#224; celui-ci. Mais cet &#233;tat de choses, la Pologne le devait &#224; la position h&#233;g&#233;monique de ses voisins, en premier lieu la Russie, lesquels soutenaient syst&#233;matiquement de leurs conseils et de leurs actes les &#171; &#233;l&#233;ments de d&#233;sordre &#187; en Pologne et &#233;touffaient dans l'&#339;uf, si n&#233;cessaire par la force des armes, toute tentative de dynamisation &#233;conomique ou politique. La Pologne avait cess&#233; d'&#234;tre un royaume ind&#233;pendant bien avant d'&#234;tre ray&#233;e de la carte. Seule, les rivalit&#233;s des grandes puissances europ&#233;ennes avaient retard&#233; sa chute.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s 1772, la Prusse, la Russie et l'Autriche s'&#233;taient entendues pour se partager de vastes territoires polonais. En 1775, les puissances qui devaient ult&#233;rieurement former la Sainte Alliance, octroyaient &#224; ce qui restait de la Pologne une constitution &#171; r&#233;publicaine &#187; qui rendait impossible tout gouvernement coh&#233;rent et &#233;levait l'anarchie au rang de principe. Depuis lors, la Russie y r&#233;gnait en ma&#238;tre presque absolu, soit en achetant les chefs de la noblesse que cette constitution avait rendus tout-puissants, soit par la terreur. Mais alors que les troupes de Catherine II &#233;taient occup&#233;es en Turquie, les patriotes polonais crurent le moment venu de secouer le joug de la Russie et ils commenc&#232;rent &#224; se donner une nouvelle constitution qui devait au moins en partie &#233;liminer l'anarchie f&#233;odale. La Prusse, soucieuse de nuire &#224; sa rivale autrichienne, les encouragea &#224; proc&#233;der &#233;nergiquement, leur ouvrit des perspectives sur la Galicie, sans bien entendu &#233;voquer ses propres vues sur Thorn et Dantzig, et conclut enfin le 29 mars 1790 avec la Pologne une alliance formelle par laquelle les deux parties s'engageaient &#224; se pr&#234;ter mutuellement assistance en cas d'attaque venue de l'ext&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au m&#234;me moment, nous l'avons vu, la Prusse s'alliait avec les rebelles hongrois et belges.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Angleterre avait partie li&#233;e avec la Prusse, car elle voyait d&#233;j&#224; alors dans la Russie une puissance dont l'extension ne pouvait manquer de porter tort &#224; son commerce, dans la Mer Baltique comme en Orient. La seule puissance qui aurait pu encore se dresser contre la Prusse &#233;tait la monarchie fran&#231;aise qui avait une alliance politique et des liens matrimoniaux avec l'Autriche. Quelle jubilation alors &#224; la cour prussienne, quand la R&#233;volution la mit pour un temps hors d'&#233;tat de combattre. Elle faisait un tel contre-sens sur sa signification, la soif de territoires &#224; conqu&#233;rir l'aveuglait &#224; un point tel qu'elle salua l'affaiblissement de la royaut&#233; fran&#231;aise comme un heureux &#233;v&#233;nement qui faisait dispara&#238;tre le dernier obstacle &#224; ses projets polonais.21 Le gouvernement prussien ne se contenta pas de se r&#233;jouir de la R&#233;volution, il entra en contact avec elle. L'envoy&#233; prussien &#224; Paris, le comte Goltz, noua des relations hautement confidentielles avec le parti d&#233;mocratique de l'Assembl&#233;e Nationale. P&#233;tion, d&#233;put&#233; de l'extr&#234;me-gauche, re&#231;ut un jour les f&#233;licitations du roi de Prusse pour un discours d&#233;mocratique. Celui-ci prenait le plus vif int&#233;r&#234;t &#224; ce que le pouvoir de d&#233;cision sur la guerre et la paix &#8211; en France, bien s&#251;r ! - soit retir&#233; au roi, car cela mettrait pour un temps la Prusse &#224; l'abri de toute attaque fran&#231;aise. Pour &#233;viter de par trop compromettre Goltz, on lui adjoignit, pour les missions d&#233;licates, le Juif Ephra&#239;m (septembre 1790), sans doute le m&#234;me personnage qui avait d&#233;ploy&#233; aupr&#232;s des insurg&#233;s belges son activit&#233; dans l'int&#233;r&#234;t de la Prusse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1790, la situation &#233;tait extr&#234;mement favorable pour la Prusse : la royaut&#233; fran&#231;aise incapable de mener une guerre aux motifs diplomatiques, l'insurrection belge victorieuse, les Hongrois difficiles &#224; tenir, les arri&#232;res prot&#233;g&#233;s contre la Russie par les Polonais (et les Su&#233;dois), la Russie et l'Autriche pleinement occup&#233;s avec les Turcs qui opposaient une r&#233;sistance inattendue. Dans cette situation, l'Autriche paraissait livr&#233;e sans d&#233;fense &#224; la Prusse, qui &#233;tait alli&#233;e &#224; la riche Angleterre, et Fr&#233;d&#233;ric Guillaume II poussait logiquement &#224; la guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais entre-temps, en Autriche, Joseph II, souverain imp&#233;tueux et violent, &#233;tait mort, et son successeur L&#233;opold (20 f&#233;vrier 1790) &#233;tait un homme circonspect peu enclin aux paris risqu&#233;s. Faisant preuve de souplesse, il r&#233;ussit &#224; d&#233;sarmer ses ennemis, &#224; calmer les Hongrois, &#224; semer la discorde entre les insurg&#233;s de Belgique, &#224; mettre fin &#224; la guerre contre les Turcs, et conclut (le 27 juillet 1790) l'accord de Reichenbach avec la Prusse qui se voyait, du fait qu'elle donnait son accord &#224; ses propositions, priv&#233;e de tout pr&#233;texte pour d&#233;clencher une guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais en m&#234;me temps, la R&#233;volution fran&#231;aise avait pris une telle tournure, avait montr&#233; si clairement ses tendances hostiles &#224; la monarchie absolue qu'elle ne pouvait manquer d'inspirer des inqui&#233;tudes m&#234;me au plus born&#233; des monarques. Le risque &#233;tait grand que les tendances r&#233;volutionnaires, si elles &#233;taient victorieuses en France, ne contaminent les pays voisins, l'Allemagne, la Belgique, le Pi&#233;mont. Les &#233;craser ou au moins les endiguer apparaissait de plus en plus clairement comme la t&#226;che de tous les monarques europ&#233;ens. Et ceux-ci exprim&#232;rent ce souci tr&#232;s ouvertement : dans la d&#233;claration de L&#233;opold &#224; Mantoue, dans sa circulaire de Padoue, enfin dans le manifeste conjoint de la Prusse et de l'Autriche que ces puissances adress&#232;rent sur un ton comminatoire &#224; la France apr&#232;s avoir conclu un trait&#233; en bonne et due forme &#224; Pillnitz (27 ao&#251;t 1791). L'empereur, d'autre part, tol&#233;rait les pr&#233;paratifs des &#233;migr&#233;s, qui rassemblaient une arm&#233;e tout pr&#232;s de la fronti&#232;re pour envahir la France. En France, personne n'avait le moindre doute : la Prusse et l'Autriche projetaient une guerre contre la R&#233;volution. Et pourtant, en r&#233;alit&#233;, du c&#244;t&#233; des alli&#233;s, rien n'&#233;tait entrepris pour donner consistance &#224; ce projet. Monsieur von Sybel a &#233;tudi&#233; dans le moindre d&#233;tail les n&#233;gociations de cette p&#233;riode entre les puissances et croit pouvoir en conclure que chez les monarques, c'&#233;tait l'amour de la paix qui l'emportait partout et que la guerre fut provoqu&#233;e par la France. Nous avons, nous, une autre impression. Il est exact qu'en France, tant les Girondins que la cour et ses partisans poussaient &#224; la guerre. Ces derniers parce qu'ils esp&#233;raient qu'elle am&#232;nerait les Autrichiens et les Prussiens en France et que l'ancienne monarchie serait restaur&#233;e. Les Girondins, parce qu'ils tenaient la guerre pour in&#233;vitable et insistaient pour frapper avant que l'adversaire ait fini ses pr&#233;paratifs. En face, en revanche, la guerre &#233;tait sans cesse repouss&#233;e, non pas par amour de la paix, mais parce qu'aucune des puissances participantes ne faisait confiance &#224; l'autre. La Russie aspirait &#224; terminer la guerre contre les Turcs qu'elle &#233;tait seule &#224; mener depuis le retrait de l'Autriche, et &#224; lib&#233;rer son arm&#233;e pour la tourner contre la Pologne qui avait os&#233; se rendre ind&#233;pendante. La Prusse savait qu'on &#233;tait &#224; la veille d'une &#233;ch&#233;ance d&#233;cisive en Pologne. Elle n'avait pas abandonn&#233; ses pr&#233;tentions sur les territoires polonais, et esp&#233;rait maintenant obtenir avec l'alliance russe contre la Pologne ce qu'elle avait tent&#233; d'obtenir avec l'alliance polonaise contre la Russie. L'Autriche &#233;tait pour l'une comme pour l'autre un voisin g&#234;nant dans cette affaire, aussi cherchaient-elles toutes deux &#224; impliquer L&#233;opold dans un conflit avec la France pour avoir les mains libres en Pologne. Mais pour L&#233;opold, il y avait anguille sous roche, et il refusait d'avancer avant que la question polonaise ne soit r&#233;gl&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'empereur Fran&#231;ois II, qui succ&#233;da &#224; L&#233;opold le 1er mars 1792, s'av&#233;ra plus docile que lui. C'&#233;tait un homme jeune et insignifiant, dont le gouvernement provoqua la d&#233;claration de guerre de la France par ses exigences ridicules d'une restauration de l'ordre ancien et ses menaces brutales (20 avril 1792). Il fallait maintenant engager le combat alors que rien n'&#233;tait encore conclu concernant le partage du butin polonais. La Prusse elle non plus ne pouvait gu&#232;re se d&#233;rober, la guerre concernant l'empire allemand et l'alli&#233; de Pillnitz. Mais on proc&#233;da de mani&#232;re irr&#233;solue. On sous-estimait l'ennemi et pensait, au vu des rapports des &#233;migr&#233;s et des espions de la police, que toute la France &#233;tait fid&#232;le au roi et n'attendait rien plus impatiemment que d'&#234;tre d&#233;livr&#233;e du &#171; joug &#187; d'une minorit&#233; terroriste, une fa&#231;on de voir dont l'arm&#233;e prussienne allait bient&#244;t &#233;prouver l'inanit&#233;, mais qui se perp&#233;tue encore aujourd'hui dans les t&#234;tes et les &#339;uvres d'historiens &#171; bien-pensants &#187;. On comptait sur la coop&#233;ration clandestine de Louis XVI, qui paralyserait les op&#233;rations militaires du c&#244;t&#233; fran&#231;ais, un calcul qui fut d&#233;jou&#233; par la prise des Tuileries le 10 ao&#251;t. L'une des raisons les plus importantes qui rendaient les pr&#233;paratifs de l'Autriche et de la Prusse si lents et si insuffisants, &#233;tait que les &#171; alli&#233;s &#187; n'arrivaient pas tomber d'accord sur le partage de la Pologne, alors que les troupes de Catherine II &#233;taient en train d'y entrer, et que la Prusse qui, jusqu'en mai 1792 avait jou&#233; le r&#244;le d'alli&#233; des Polonais, jetait maintenant le masque et demandait un nouveau partage &#171; pour r&#233;tablir le calme et l'ordre &#187;. Tandis que les troupes russes &#233;crasaient les Polonais abandonn&#233;s par leur alli&#233;, la guerre de la Prusse et de l'Autriche contre la France &#233;tait conduite sans c&#339;ur &#224; l'ouvrage, chacune des deux parties lorgnant simultan&#233;ment sur le butin polonais. Rien d'&#233;tonnant donc que la campagne se soit termin&#233;e aussi lamentablement pour les monarques alli&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La situation devint plus dangereuse pour la France l'ann&#233;e suivante. L'Autriche se pr&#233;para &#233;nergiquement pour prendre sa revanche. Toute une s&#233;rie de pays adh&#233;ra &#224; la coalition contre la R&#233;volution : l'Angleterre et la Hollande, alarm&#233;es par l'occupation fran&#231;aise de la Belgique, ainsi que, &#224; l'instigation de l'Angleterre, la Sardaigne, le Portugal, l'Espagne et Naples. En France m&#234;me, plusieurs provinces, une s&#233;rie de villes importantes se rebellaient. L'ancienne arm&#233;e &#233;tait disloqu&#233;e, une nouvelle arm&#233;e r&#233;volutionnaire seulement en train de se constituer. Les anciens officiers aristocrates &#233;taient &#233;limin&#233;s ou en fuite, et les nouveaux en nombre insuffisant. La campagne de l'ann&#233;e pr&#233;c&#233;dente avait fauch&#233; en partie les anciennes troupes de ligne, l'arm&#233;e dans sa majorit&#233; &#233;tait compos&#233;e de recrues. Et de plus, &#224; multiples reprises, les g&#233;n&#233;raux avaient trahi ou &#233;taient peu s&#251;rs. Si la Terreur n'avait mis, d'une poigne de fer, toute l'&#233;nergie de la France au service de la guerre et oppos&#233; partout &#224; l'ennemi des troupes sup&#233;rieures en nombre et compos&#233;es de soldats compensant par l'enthousiasme le manque d'entra&#238;nement et de discipline, la jeune r&#233;publique aurait peut-&#234;tre succomb&#233; &#224; l'assaut lanc&#233; par l'Europe enti&#232;re. Tous les efforts n'emp&#234;chaient pas que la situation f&#251;t d&#233;sesp&#233;r&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par chance pour elle, la rapacit&#233; de ses adversaires pesait autant que leur haine de la R&#233;volution. Chacun des alli&#233;s voulait faire du combat contre la R&#233;volution une affaire profitable. Aucun ne se fiait &#224; l'autre, chacun agissait de sa propre initiative, et au lieu de porter des coups d&#233;cisifs, chacun se d&#233;p&#234;chait de prendre possession de la part de butin qu'il estimait devoir lui revenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Sardaigne demandait des renforts &#224; l'Autriche. Celle-ci les lui refusait si la Sardaigne, en s'agrandissant aux d&#233;pens de la France, ne voulait pas c&#233;der &#224; l'Autriche la province de Novare. L&#224;-dessus, temp&#234;te d'indignation en Sardaigne, beaucoup de temps pr&#233;cieux fut perdu, Lyon insurg&#233; ne put &#234;tre lib&#233;r&#233; de ses assi&#233;geants, et l'attaque italienne contre la France pi&#233;tina.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les troupes anglaises en Belgique n'eurent, pour elles, rien de plus urgent &#224; faire que de s'obstiner &#224; assi&#233;ger Dunkerque, port important que les Anglais convoitaient. Les Hollandais eurent t&#244;t fait de se lasser d'une guerre pour laquelle on ne trouvait pour eux aucun d&#233;dommagement. Mais ce qui fut le plus dommageable, ce fut l'hostilit&#233; croissante entre l'Autriche et la Prusse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Russie et la Prusse s'&#233;taient en effet entendues au cours de l'hiver 1792/93 et avaient mis en &#339;uvre le deuxi&#232;me partage de la Pologne. En guise de compensation, l'Autriche recevait la perspective de se voir attribuer un morceau du territoire fran&#231;ais ! La Prusse mena&#231;ait de se retirer imm&#233;diatement de la guerre si l'Angleterre et l'Autriche n'approuvaient pas ce partage de la Pologne. Cela ne r&#233;chauffa pas l'amiti&#233; que, notamment, l'Autriche pouvait porter &#224; la Prusse. Toute la strat&#233;gie autrichienne ne visa d&#233;sormais plus qu'&#224; occuper les r&#233;gions fran&#231;aises qu'elle revendiquait, l'Alsace et une zone du nord de la France. La Prusse, de son c&#244;t&#233;, totalement absorb&#233;e par les affaires polonaises, ne montrait aucune ardeur &#224; participer &#224; une entreprise qui, de guerre contre la R&#233;volution qu'elle &#233;tait au d&#233;part, &#233;tait devenue une guerre de conqu&#234;tes de sa rivale autrichienne. L'arm&#233;e prussienne gaspillait beaucoup de temps dans le si&#232;ge de Mayence et regardait de loin sans presque rien faire les batailles entre Fran&#231;ais et Autrichiens en Alsace.22 Mais quand, de surcro&#238;t, un rapprochement s'esquissa entre l'Autriche et la Russie, en sorte que la Prusse craignit d'&#234;tre dup&#233;e par ses deux &#171; alli&#233;s &#187;, alors, en septembre 1793, elle suspendit presque compl&#232;tement la guerre contre la France et rappela du Rhin la majorit&#233; de ses troupes pour les envoyer &#224; la fronti&#232;re polonaise et s'y assurer sa part de butin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce fut encore pire avec la coalition de 1794. Une brouille &#233;clata entre l'Angleterre et l'Espagne, et au printemps, une insurrection polonaise prit de telles dimensions que les Russes n'en venaient pas &#224; bout et que les Prussiens durent en toute h&#226;te aller &#224; leur secours. Il n'&#233;tait d&#233;sormais plus question de participer &#224; la guerre contre la France, et l'Autriche ne pouvait plus non plus y consacrer toutes ses forces. Le glas avait sonn&#233; pour la Pologne, et l'Autriche dut poster des contingents importants &#224; la fronti&#232;re polonaise pour ne pas &#234;tre mise &#224; l'&#233;cart du troisi&#232;me partage comme elle l'avait &#233;t&#233; du deuxi&#232;me. Si l'Angleterre n'avait pas fait feu de tout bois pour maintenir la coalition, elle se serait &#224; ce moment-l&#224; d&#233;j&#224; disloqu&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais pendant ce temps, la nouvelle arm&#233;e r&#233;volutionnaire fran&#231;aise avait pris des forces, elle avait mis au point une tactique nouvelle qui lui &#233;tait propre et lui donnait la sup&#233;riorit&#233; sur les arm&#233;es anciennes, et du nouveau corps des officiers surgissaient d&#233;j&#224; les g&#233;n&#233;raux qui allaient faire de cette arm&#233;e l'effroi de l'Europe f&#233;odale, les Hoche, Kl&#233;ber, Moreau, Bonaparte, etc. Tandis que les chefs de la monarchie f&#233;odale se querellaient &#224; propos du partage d'une proie qui n'&#233;tait pas encore abattue, ils avaient laiss&#233; &#224; l'arm&#233;e r&#233;volutionnaire le temps de se renforcer consid&#233;rablement. M&#234;me en mettant la fortune des armes de leur c&#244;t&#233;, il aurait sans doute &#233;t&#233; impossible aux monarques coalis&#233;s d'&#233;craser la R&#233;volution ni de restaurer, m&#234;me passag&#232;rement, l'&#233;tat des choses ant&#233;rieur &#224; 1789. Mais si la R&#233;publique fran&#231;aise put, &#224; partir de 1794, passer &#224; l'attaque, si elle put bouleverser la f&#233;odalit&#233; dans l'Europe enti&#232;re et l'an&#233;antir dans les pays limitrophes, ce fut en grande partie le fruit de cette rapacit&#233; mesquine et born&#233;e de ses adversaires que nous avons tent&#233; de d&#233;crire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les adversaires de la R&#233;volution aiment ces derniers temps souligner ce point pour rabaisser, croient-ils, la &#171; gloire &#187; de la R&#233;volution. Elle n'a pas vaincu en vertu de sa force intrins&#232;que, s'&#233;crient-ils sur un ton triomphal, mais en raison des fautes diplomatiques de ses ennemis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes, cela ne contribue pas &#224; rehausser la gloire de la R&#233;volution, mais, nous semble-t-il, cela rehausse encore moins celle de ses adversaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceci dit, quoi qu'il en soit de la gloire de la R&#233;volution et de celle de ses adversaires, nous sommes pr&#234;ts &#224; reconna&#238;tre que ce ne fut pas la seule force des &#233;l&#233;ments r&#233;volutionnaires qui les a amen&#233;s &#224; la victoire, mais tout autant les &#171; fautes &#187; de ses adversaires. Mais il y a un point que nous voudrions contester, c'est que ces fautes auraient &#233;t&#233; des accidents, et que la victoire de la R&#233;volution aurait &#233;t&#233; le fruit du hasard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les discordes entre les cours, tout de m&#234;me que les dissensions entre la noblesse et la royaut&#233; bureaucratique qui avaient si puissamment contribu&#233; &#224; la R&#233;volution, avaient leurs racines dans les conditions objectives. Ce ne sont pas des incidents isol&#233;s et contingents, mais des ph&#233;nom&#232;nes typiques qui n'ont cess&#233; de se reproduire sous des formes changeantes et qu'on peut observer dans l'histoire des peuples depuis qu'il existe des antagonismes de classes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut, certes, estimer que l'apparition du danger aurait d&#251; amener les puissances f&#233;odales &#224; rel&#233;guer leurs int&#233;r&#234;ts particuliers et &#224; prendre conscience de leurs int&#233;r&#234;ts communs, qu'elle aurait d&#251; les inciter &#224; consentir &#224; des sacrifices temporaires pour obtenir un avantage permanent. Si convaincantes que soient ces r&#233;flexions, les conditions historiques qui auraient permis qu'elles fussent mises en pratique par les privil&#233;gi&#233;s, &#233;taient absentes. L'&#233;volution qui poussait &#224; la R&#233;volution les privait du m&#234;me coup des qualit&#233;s morales et intellectuelles qui les auraient rendus capables d'opposer un front solide et &#233;nergique &#224; la R&#233;volution. En perdant leurs fonctions sociales, ces &#233;l&#233;ments f&#233;odaux ne devenaient pas seulement superflus et nuisibles, ils perdaient aussi les qualit&#233;s morales que conf&#232;re le travail. Jouisseurs, indolents, amollis, ils avaient d&#233;sappris &#224; se battre pour leurs propres buts et &#224; faire des sacrifices pour r&#233;ussir. Ils &#233;taient condamn&#233;s &#224; d&#233;g&#233;n&#233;rer, non seulement moralement, mais aussi intellectuellement. Reconna&#238;tre la nature r&#233;elle des conditions objectives signifiait de plus en plus clairement percevoir l'inutilit&#233; et la nocivit&#233; de la f&#233;odalit&#233;. Leurs int&#233;r&#234;ts les contraignaient de plus en plus, non seulement &#224; s'opposer &#224; la diffusion de ces v&#233;rit&#233;s dans le peuple, mais aussi &#224; refuser eux-m&#234;mes de les voir, &#224; se mentir de plus en plus &#224; eux-m&#234;mes et &#224; se bercer d'illusions. L'approche de la R&#233;volution les poussait pr&#233;cis&#233;ment &#224; revenir aux modes de pens&#233;e d'une &#233;poque o&#249; ils &#233;taient encore jug&#233;s n&#233;cessaires et utiles, mais que maintenant eux-m&#234;mes ne comprenaient plus et reproduisaient pour cette raison sous une forme &#171; id&#233;ale &#187;. Ils &#233;taient pouss&#233;s au mysticisme, au spiritisme, au &#171; romantisme &#187;, &#224; la r&#233;activation de formes de pens&#233;e qui pouvaient bien en leur temps avoir &#233;t&#233; rationnelles, mais qui, maintenant, reprises sans &#234;tre comprises et en contradiction totale avec les exigences du pr&#233;sent, &#233;taient parfaitement irrationnelles et ne pouvaient mener qu'&#224; un ab&#234;tissement total.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les puissances de la soci&#233;t&#233; f&#233;odale &#233;taient d&#233;j&#224; en pleine banqueroute morale et intellectuelle quand la banqueroute politique et &#233;conomique s'abattit sur elles. Incapables du moindre sacrifice passager, incapables de grandes r&#233;solutions, incapables de comprendre leur situation, tout leur manquait de ce qui aurait pu les souder pour en faire une r&#233;elle &#171; masse r&#233;actionnaire &#187;. Certes, les divers &#233;l&#233;ments f&#233;odaux &#233;taient intimement li&#233;s entre eux, mais &#224; la mani&#232;re d'un roi-de-rats, une masse de rats dont les queues sont entrelac&#233;es, qui ne peuvent se d&#233;placer qu'&#224; grand-peine et sont hors d'&#233;tat de se procurer eux-m&#234;mes leur nourriture, en sorte qu'au bout du compte, leur avidit&#233; insatiable les fait se d&#233;vorer entre eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La discorde et la myopie des &#233;l&#233;ments f&#233;odaux ne relevaient pas du hasard. Elles &#233;taient aussi in&#233;vitables que les luttes de classes dans le Tiers &#201;tat. Les unes comme les autres sont devenues des facteurs qui ont fortement influ&#233; sur le cours de la R&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous voyons l&#224; nettement que l'&#233;volution sociale est le r&#233;sultat des luttes, non seulement entre les classes en plein essor et les classes vou&#233;es &#224; dispara&#238;tre, entre celles qui ont int&#233;r&#234;t &#224; pr&#233;server l'existant et celles pour lesquelles cet existant devient de plus en plus insupportable, mais aussi des luttes internes &#224; l'un et l'autre groupe. Chacune de ces luttes, quelle qu'ait &#233;t&#233; l'intention des combattants, a fait avancer la R&#233;volution. Si &#233;trange que cela puisse para&#238;tre, il est ind&#233;niable que non seulement les dissensions qui d&#233;chiraient les classes dominantes, mais aussi celles qui opposaient les domin&#233;s entre eux, ont &#233;t&#233; des leviers de la R&#233;volution. Les antagonismes d'int&#233;r&#234;ts entre capitalistes et petits-bourgeois, entre ville et campagne, n'ont presque jamais constitu&#233; des freins, ils ont souvent &#233;t&#233; des stimulants. Ils augmentaient l'&#233;nergie d&#233;ploy&#233;e par la R&#233;volution et donnaient aux masses r&#233;volutionnaires des buts sans cesse renouvel&#233;s, ils les poussaient sans cesse vers l'avant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les antagonismes propres aux classes dominantes, en revanche, aboutirent au rel&#226;chement de leurs initiatives, aboutirent &#224; ce que leurs objectifs se restreignent de plus en plus, &#224; ce que, au lieu de combattre la R&#233;volution &#233;nergiquement et en se regroupant, elles se limitent de plus en plus &#224; tenter de grappiller des avantages &#233;ph&#233;m&#232;res au gr&#233; des &#233;branlements de l'existant. Au lieu d'&#233;teindre le feu chez eux, elles cherch&#232;rent &#224; profiter de la confusion g&#233;n&#233;rale pour piller chez le voisin, jusqu'au moment o&#249; l'effondrement g&#233;n&#233;ralis&#233; de l'&#233;difice les ensevelit sous ses d&#233;combres, elles et leur butin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;20 &#171; Histoire de l'&#233;poque de la R&#233;volution &#187; D&#252;sseldorf 1877&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;21 &#171; On comprend quelle joie s'empara de lui (Hertzberg, le ministre prussien) quand lui parvint la nouvelle des premiers remous de l'anarchie r&#233;volutionnaire en France. Plein d'all&#233;gresse, il rapporta au roi le 5 juillet : En France, l'autorit&#233; royale est morte, les troupes ont refus&#233; d'intervenir, Louis a d&#233;clar&#233; au peuple qu'il consid&#233;rait la s&#233;ance royale comme non avenue. Cela annonce presque une sc&#232;ne &#224; la Charles 1er, c'est une occasion dont les bons gouvernements doivent absolument tirer parti &#187; (Sybel, Vol. I, p. 161)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;22 &#171; Il ne fallait pas qu'on (c-&#224;-d. la Prusse) remporte une victoire compl&#232;te, la t&#226;che n'&#233;tait plus que de maintenir un &#233;quilibre entre un alli&#233; hostile (l'Autriche) et un ennemi qui nous &#233;tait favorable (la France). &#187; (Sybel, Vol.II, p. 258)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;source :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/kautsky/works/1889/00/antagonismes-table.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/kautsky/works/1889/00/antagonismes-table.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire encore :&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Louise Bryant - Six mois rouges en Russie</title>
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		<dc:date>2026-07-16T22:08:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Russie</dc:subject>
		<dc:subject>1917-1919</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;volution</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Louise Bryant &lt;br class='autobr' /&gt;
Six mois rouges en Russie. &lt;br class='autobr' /&gt;
Chapitre I &lt;br class='autobr' /&gt;
En route vers la russie &lt;br class='autobr' /&gt;
Je me suis d&#233;cid&#233;e &#224; partir en Russie lorsque les nouvelles de la r&#233;volution russe se sont r&#233;pandues en premi&#232;re page de tous les journaux du monde. Je l'ai fait spontan&#233;ment, sans r&#233;fl&#233;chir. Devant un petit kiosque situ&#233; &#224; un coin de rue, je d&#233;posai deux pennies par la force de l'habitude et le marchand de journaux me tendit un journal du soir. C'est l&#224;, environn&#233;e par le vacarme de la grande ville, que je (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique30" rel="directory"&gt;4&#232;me chapitre : R&#233;volutions prol&#233;tariennes jusqu'&#224; la deuxi&#232;me guerre mondiale&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot25" rel="tag"&gt;Russie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot39" rel="tag"&gt;1917-1919&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot45" rel="tag"&gt;R&#233;volution&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Louise Bryant&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Six mois rouges en Russie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chapitre I&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En route vers la russie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me suis d&#233;cid&#233;e &#224; partir en Russie lorsque les nouvelles de la r&#233;volution russe se sont r&#233;pandues en premi&#232;re page de tous les journaux du monde. Je l'ai fait spontan&#233;ment, sans r&#233;fl&#233;chir. Devant un petit kiosque situ&#233; &#224; un coin de rue, je d&#233;posai deux pennies par la force de l'habitude et le marchand de journaux me tendit un journal du soir. C'est l&#224;, environn&#233;e par le vacarme de la grande ville, que je lus le premier compte rendu. Je fus envahie par une sensation de chaleur provoqu&#233;e par une joie profonde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais march&#233; avec un jeune Russe depuis l'East Side. Je me mis &#224; lui parler, mais il regardait les grandes lettres noires comme un d&#233;ment, les yeux exorbit&#233;s. Soudain, il s'empara de mon journal et se mis &#224; courir follement dans la rue. Je le rencontrai trois jours plus tard. Il n'arr&#234;tait pas d'embrasser tous les gens qu'il rencontrait, de pleurer et de leur annoncer la bonne nouvelle. Il avait pass&#233; trois ans en Sib&#233;rie&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au d&#233;but du mois d'ao&#251;t, j'ai quitt&#233; l'Am&#233;rique sur le steamer danois United-States. La premi&#232;re nuit, sur le pont &#233;lev&#233; de la premi&#232;re classe, venant de l'entrepont, je pouvais entendre les exil&#233;s de retour chez eux entonnant des chants r&#233;volutionnaires. Les jours suivants, je passais le plus grande partie de mon temps en bas, avec eux, car ils &#233;taient les seuls &#224; bord &#224; ne pas &#234;tre ennuyeux &#224; mourir. Ils &#233;taient environ une [34] centaine. La plupart &#233;taient des Juifs originaires de la zone du Pale *. Eux qui avaient &#233;t&#233; chass&#233;s, vol&#233;s, maltrait&#233;s de toutes les fa&#231;ons possibles et imaginables, eux qui avaient fui en Am&#233;rique, ils conservaient, quoi qu'il en soit, le plus grand amour pour leur pays natal. Je ne pouvais pas comprendre cela alors. Je le comprends maintenant. La Russie laisse une empreinte affective profonde, m&#234;me chez un visiteur &#233;tranger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce voyage de retour fut tr&#232;s long pour tous ces gens. Leur pr&#233;sence &#224; bord nous a valu d'&#234;tre retenus une semaine &#224; Halifax. Chaque matin, des officiers britanniques montaient &#224; bord pour les examiner et les r&#233;examiner. Des incidents navrants se produisaient. Il y avait une vieille femme qui s'agrippait fr&#233;n&#233;tiquement aux lettres de son fils d&#233;c&#233;d&#233;. Elle les cachait dans toutes sortes d'endroits &#233;tranges, ce qui la rendait suspecte. Les officiers avaient d&#233;cid&#233; de mettre un jeune homme en d&#233;tention. Il se jeta sur le pont, la t&#234;te la premi&#232;re, et se mit &#224; sangloter bruyamment comme un enfant. Nombre d'entre eux &#233;taient dans un &#233;tat de terreur nerveuse : la Russie &#233;tait si proche et si lointaine encore. Et on les retenait [35] &#224; Christiania, &#224; Stockholm, &#224; Haparanda. Je vis un de ces hommes &#224; Petrograd cinq mois plus tard. Il venait tout juste de r&#233;ussir &#224; passer&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s notre d&#233;part de Stockholm, ma curiosit&#233; augmenta d'heure en heure. Tandis que notre train fon&#231;ait &#224; travers les for&#234;ts immenses et immacul&#233;es du nord de la Su&#232;de, je pouvais &#224; peine me contenir. Bient&#244;t, j'allais voir comment la plus grande et la plus jeune des d&#233;mocraties apprenait &#224; marcher, &#224; se d&#233;velopper, &#224; &#233;prouver ses forces, lib&#233;r&#233;e de ses entraves ! Notre groupe de voyageurs &#233;tait form&#233; d'une population vari&#233;e, r&#233;unie pour quelques heures, avec des sentiments bien diff&#233;rents ; il &#233;tait sur le point d'observer cette tentative courageuse d'une nouvelle r&#233;publique s'&#233;difiant elle-m&#234;me.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le jour o&#249; nous atteign&#238;mes la fronti&#232;re, tous dans le train &#233;taient debout d&#232;s l'aube et s'affairaient pour se pr&#233;parer au changement. La pluie cinglait tristement les vitres de la voiture tandis que nous mangions notre repas frugal constitu&#233; de pain noir aigre et de caf&#233; clair. Pour la plupart, nous &#233;tions partis depuis un mois et &#233;tions &#233;puis&#233;s par le voyage. Nous nous demandions confus&#233;ment ce qui se passait en Russie. Aucune nouvelle n'avait &#233;t&#233; divulgu&#233;e en Su&#232;de depuis l'annonce &#224; moiti&#233; cr&#233;dible de l'offensive germanique sur Riga.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par un matin gris et triste de septembre, le petit ferry-boat glissant sur les eaux noires et boueuses entre Haparanda et Tornea *, transportant le m&#234;me train de [36] passagers et leurs piles de bagages, nous d&#233;barqua sur le rivage de la Finlande. Une bruine obstin&#233;e s'ajoutait &#224; notre inconfort. D&#232;s que nous descend&#238;mes du bateau, j'eus un premier aper&#231;u de l'arm&#233;e russe : des hommes gigantesques, pour la plupart des ouvriers et des paysans, en vieux uniformes macul&#233;s de boue dont tous les embl&#232;mes du tsarisme avaient &#233;t&#233; soigneusement enlev&#233;s. Les boutons de cuivre avec l'insigne imp&#233;rial, les &#233;paulettes dor&#233;es ou argent&#233;es, les d&#233;corations, tout avait &#233;t&#233; remplac&#233; par un simple brassard ou un morceau de tissu rouge. Je remarquais que tous fumaient, qu'ils ne saluaient pas et que les sentinelles, avec leur allure extr&#234;mement dr&#244;le, restaient assises sur leurs chaises. Le vernis militaire semblait avoir disparu. Par quoi avait-il &#233;t&#233; remplac&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des anicroches de produisirent d&#232;s notre d&#233;barquement. Dans son excitation, une femme se mit &#224; parler allemand. Ensuite, lorsqu'on d&#233;couvrit que son passeport ne comportait pas de visa de Stockholm, elle fut refoul&#233;e brutalement &#224; l'arri&#232;re de la file. Elle cria qu'en arrivant elle n'avait pas d'argent, que personne ne lui avait dit que le visa lui &#233;tait n&#233;cessaire et qu'elle avait trois enfants mourant de faim en Russie. Sa voix &#233;tait faible, tra&#238;nante, avec un d&#233;bit saccad&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un grand patriarche &#224; barbe blanche, qui revenait apr&#232;s une absence forc&#233;e de trente ann&#233;es, se pr&#233;cipitait d'un soldat &#224; l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Comment allez-vous, mes chers enfants ? De quelle ville &#234;tre-vous ? Depuis combien de temps &#234;tes-vous ici. Ah, je suis heureux d'&#234;tre de retour ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[37]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il courait ainsi, n'attendant pas ou n'esp&#233;rant pas de r&#233;ponse. Les soldats souriaient avec indulgence, bien que d'humeur grave pour quelque myst&#233;rieuse raison. Finalement l'un d'eux eut un geste d'impatience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &#201;coutez, petit grand-p&#232;re, dit-il s&#233;v&#232;rement mais pas m&#233;chamment, n'&#234;tes-vous pas au courant qu'en ce moment m&#234;me, il y a vraiment autre chose &#224; penser en Russie qu'&#224; r&#233;unir les familles ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le vieil homme comprit que, derri&#232;re ces mots, se cachait quelque chose ayant un sens profond. Il eut l'air troubl&#233;, pitoyable. Pendant de nombreuses ann&#233;es, il avait vendu des livres radicaux &#224; Londres ; il s'&#233;tait immerg&#233; dans ces livres. Il ne s'&#233;tait pas pr&#233;par&#233; &#224; l'action ; il revenait pour c&#233;l&#233;brer un mill&#233;naire, pour mourir en paix dans une Russie libre, heureuse et joyeuse. &#192; pr&#233;sent, on voyait voltiger sur son vieux visage le pressentiment d'une peur. Il empoigna nerveusement le bras du soldat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Qu'est-ce que vous m'avez dit ? cria-t-il. La Russie n'est pas libre ? Ce n'est pas le commencement du bonheur et de la paix ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Le travail commence, s'&#233;cri&#232;rent plusieurs soldats. Maintenant c'est le d&#233;but de davantage de luttes et de morts ! Vous autres les vieux, vous ne comprendrez jamais que le boulot n'est en aucun cas termin&#233;. N'y a-t-il pas des ennemis &#224; l'ext&#233;rieur et des tra&#238;tres &#224; l'int&#233;rieur ?&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le vieil exil&#233; devint tout &#224; coup sombre et se recroquevilla.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Quel est le probl&#232;me ? &#187; dit-il &#224; voix basse.&lt;br class='autobr' /&gt;
[38]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour toute r&#233;ponse, ils montr&#232;rent le panneau sur lequel une grande affiche venait d'&#234;tre appos&#233;e. Nous rejoign&#238;mes un petit groupe de personnes tr&#232;s agit&#233;es et l&#251;mes :&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; tous ! &#224; tous ! &#224; tous !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 26 ao&#251;t (le 8 septembre dans notre calendrier), le g&#233;n&#233;ral Kornilov a d&#233;p&#234;ch&#233; aupr&#232;s de moi V.N. Lvov, membre de la Douma, avec la demande de lui remettre le pouvoir civil et militaire, en pr&#233;cisant qu'il formera un nouveau gouvernement pour diriger le pays. J'ai v&#233;rifi&#233; l'autorit&#233; de ce membre de la Douma par une communication t&#233;l&#233;phonique directe avec le g&#233;n&#233;ral Kornilov. J'ai vu, dans cette demande adress&#233;e au gouvernement provisoire, le d&#233;sir d'une certaine classe du peuple russe d'exploiter la situation d&#233;sesp&#233;r&#233;e de notre nation, pour restaurer ce syst&#232;me d'ordre qui serait en contradiction avec les acquis de notre r&#233;volution. En cons&#233;quence, le gouvernement provisoire consid&#232;re n&#233;cessaire, pour sauver le pays, la libert&#233; et le gouvernement d&#233;mocratique, de prendre toutes les mesures susceptibles d'assurer l'ordre dans le pays, et toutes celles emp&#234;chant toute tentative d'usurper le pouvoir supr&#234;me de l'&#201;tat et d'usurper les droits gagn&#233;s par nos concitoyens par la r&#233;volution. Je mets en &#339;uvre ces mesures et j'informerai plus compl&#232;tement la nation sur leur nature. Simultan&#233;ment, j'ai ordonn&#233; au g&#233;n&#233;ral Kornilov de transmettre son commandement au g&#233;n&#233;ral Klembovski, commandant en chef du front nord d&#233;fendant les voies d'acc&#232;s &#224; Petrograd. De fa&#231;on conjointe, je d&#233;signe le g&#233;n&#233;ral [39] Klembovski, commandant en chef de toutes les arm&#233;es russes. Par l'application de cette d&#233;p&#234;che, il est proclam&#233; que la ville de Petrograd et son district sont plac&#233;s sous la loi martiale. J'appelle tous les citoyens &#224; maintenir la paix et l'ordre qui sont si n&#233;cessaires pour sauver le pays, et j'appelle tous les officiers de l'arm&#233;e et de la flotte &#224; accomplir leur devoir en d&#233;fendant la Nation face &#224; l'ennemi ext&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(sign&#233;)&lt;br class='autobr' /&gt;
Le Premier ministre KERENSKI&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi donc, j'arrivais lors du pic d'une contre-r&#233;volution ! Kornilov marchait sur Petrograd. Petrograd &#233;tait en &#233;tat de si&#232;ge. En ce moment m&#234;me, on devait creuser des tranch&#233;es en dehors de la ville. La d&#233;p&#234;che de Kerenski &#233;tait vieille de deux jours. Que s'&#233;tait-il pass&#233; depuis ? Les rumeurs les plus folles se succ&#233;daient. En fait, les exag&#233;rations dans la prose chauff&#233;e &#224; blanc de chaque reportage confirmaient que la physionomie d'ensemble du pays avait compl&#232;tement chang&#233;. Nous marchions de long en large dans la gare sous bonne garde ; comme des prisonniers&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La confusion la plus totale r&#233;gnait. Les passeports et les bagages &#233;taient examin&#233;s &#224; maintes reprises. Je fus conduite dans une petite pi&#232;ce froide et mal &#233;clair&#233;e par six soldats munis de ce qui ressemblait &#224; de longues ba&#239;onnettes. Une fille russe trapue s'y trouvait. Elle me fit signe d'enlever mes v&#234;tements, ce que je fis en m'interrogeant. D&#232;s que je fus d&#233;shabill&#233;e, elle m'ordonna de les remettre sans aucune explication. J'&#233;tais curieuse d'en conna&#238;tre la raison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[40]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est juste le r&#232;glement &#187;, dit-elle en souriant de mon incompr&#233;hension.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait l&#224; des officiers britanniques qui me conseill&#232;rent de ne pas poursuivre mon chemin. &#171; Les Allemands ont pris Riga et s'appr&#234;tent &#224; traverser la Dvina. Lorsqu'ils atteindront Petrograd, ils vous tailleront en pi&#232;ces ! &#187; Avec de pareilles sombres pr&#233;visions, je quittai la ville fronti&#232;re et me h&#226;tai de traverser cette Finlande au paysage plat et monotone.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[41]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chapitre II&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De la fronti&#232;re &#224; P&#233;trograd&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Personne ne pensait que notre train r&#233;ussirait &#224; atteindre Petrograd. Au cas o&#249; il aurait &#233;t&#233; stopp&#233;, j'&#233;tais d&#233;cid&#233;e &#224; continuer &#224; pied. J'&#233;tais donc extr&#234;mement heureuse de chaque mile que nous parcourions. Ce fut un voyage loufoque qui tenait plus du jeu extravagant que d'un &#233;pisode de la vie r&#233;elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le compartiment &#224; c&#244;t&#233; du mien se trouvait un g&#233;n&#233;ral, un homme d'un extr&#234;me raffinement, terriblement soign&#233;, avec des moustaches cir&#233;es. Il y avait plusieurs monarchistes, un courrier diplomatique, trois aviateurs d'opinions politiques incertaines et, plus loin, nombre d'exil&#233;s politiques qui avaient &#233;t&#233; retenus aux frais du nouveau gouvernement De rudes soldats, presque en loques, grimpaient continuellement dans le train, nous d&#233;visageaient et repartaient. Souvent, ils h&#233;sitaient devant la porte du g&#233;n&#233;ral et le regardaient avec suspicion ; ils ne l'honoraient jamais de la moindre marque de d&#233;f&#233;rence militaire. Lui, il restait assis sur son si&#232;ge, rigide, les fixant froidement du regard. Nous &#233;tions tous beaucoup trop perturb&#233;s pour rester silencieux ou m&#234;me discrets. &#192; chaque gare, nous nous pr&#233;cipitions dehors pour prendre des nouvelles et acheter les journaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arriv&#233;s &#224; un certain endroit, on apprit que les cosaques &#233;taient tous avec Kornilov, de m&#234;me que [42] l'artillerie ; les gens &#233;taient d&#233;sesp&#233;r&#233;s. &#192; l'annonce de ces nouvelles alarmantes, les monarchistes commenc&#232;rent &#224; se faire entendre. Ils me confi&#232;rent le fond de leur pens&#233;e, &#224; savoir qu'il fallait torturer publiquement les leaders r&#233;volutionnaires puis les ex&#233;cuter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La derni&#232;re rumeur laissait entendre que Kerenski avait &#233;t&#233; assassin&#233; et que c'&#233;tait la panique dans toute la Russie, que le sang coulait &#224; flot dans les rues de Petrograd. Les exil&#233;s affichaient une mine p&#226;le et malheureuse. Voil&#224; donc ce qu'&#233;tait le joyeux retour chez eux ! Ils soupiraient, mais &#233;taient extr&#234;mement courageux. &#171; Fort bien, nous allons &#224; nouveau lutter, encore et encore ! &#187; disaient-ils avec une merveilleuse d&#233;termination. Je ne faisais aucun commentaire. J'&#233;prouvais un curieux sentiment de solitude ; j'&#233;tais consciente d'&#234;tre une &#233;trang&#232;re dans un pays &#233;trange.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans toutes les gares, les soldats se rassemblaient par petits groupes de six ou sept et bavardaient, argumentaient, gesticulaient. Une fois, un grand mujik &#224; la barbe en broussaille passa sa t&#234;te par la fen&#234;tre d'une voiture, pointa du doigt une voyageuse bien habill&#233;e et beugla d'un ton interrogatif : &#171; Burzhouee ! &#187; (Bourgeoise). Il avait l'air comique, mais personne ne rit&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'excitation &#233;tait telle qu'il nous &#233;tait bien difficile de rester assis. Nous nous rassemblions dans la couloir &#233;troit pour regarder la campagne d&#233;sol&#233;e, pour lire les journaux, nous perdre en conjectures&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Toute cette situation confuse semblait avoir aiguis&#233; notre app&#233;tit. &#192; Helsingfors [Helsinki], nous v&#238;mes un monceau de plats de nourriture au wagon-restaurant. &#192; la porte, un gar&#231;on nous expliqua la proc&#233;dure : [43] nous devions d'abord acheter des tickets. Nous pourrions ensuite manger autant qu'il nous plairait. &#192; notre grand &#233;tonnement, la caissi&#232;re refusa l'argent russe que nous nous &#233;tions prudemment procur&#233; avant de quitter la Su&#232;de.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Mais c'est ridicule, lui dis-je. La Finlande fait partie de la Russie ! Pourquoi ne prenez-vous pas cette monnaie ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ses yeux lan&#231;aient des &#233;clairs. Elle r&#233;torqua :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Elle ne fera plus partie de la Russie ! La Finlande sera une r&#233;publique ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait l&#224; une situation toute nouvelle. Les complications survenaient maintenant tr&#232;s rapidement.&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous &#233;tions totalement d&#233;sempar&#233;s. Nous marchions de long en large en nous plaignant am&#232;rement. Il nous &#233;tait donc impossible d'acheter de la nourriture. Cette mauvaise surprise augmenta notre faim de fa&#231;on alarmante. Nous f&#251;mes sauv&#233;s par un passager d'une autre voiture qui avait plein de marks finlandais et souhaitait r&#233;cup&#233;rer nos roubles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; Wiborg, nous avons ressenti une tension intense et mena&#231;ante. Nous avions tout &#224; coup peur de demander des nouvelles aux gens attroup&#233;s sur le quai. Il y avait litt&#233;ralement des centaines de soldats, le visage hagard dans la p&#233;nombre de la fin de l'apr&#232;s-midi. Les bouts de conversation que nous pouvions attraper au vol nous faisaient fr&#233;mir : &#171; Tous les g&#233;n&#233;raux doivent &#234;tre tu&#233;s ! &#187;, &#171; Nous devons nous d&#233;barrasser de la bourgeoisie ! &#187;, &#171; Non, ce n'est pas juste &#187;, &#171; Je ne suis pas d'accord avec &#231;a ! &#187;, &#171; Tout meurtre est mauvais&#8230; &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
[44]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[45]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un jeune homme p&#226;le et mince, &#224; c&#244;t&#233; de moi, laissa &#233;chapper &#224; l'impr&#233;vu, dans une sorte de chuchotement, &#171; c'&#233;tait terrible&#8230; Je les ai entendus crier ! &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je le questionnai anxieusement :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Entendus qui ? Entendus qui ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Les officiers. Les beaux officiers brillants ! Ils ont pi&#233;tin&#233; leurs visages sous leurs lourdes bottes, ils les ont tra&#238;n&#233;s dans la boue&#8230; et jet&#233;s dans le canal. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il regardait apeur&#233; de haut en bas. Ses mots sortaient par saccades.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils ont termin&#233; &#224; pr&#233;sent, dit-il en continuant &#224; trembler, ils en ont tu&#233; cinquante, et je les ai entendu crier. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s que le train repartit, on se mit &#224; rassembler tous nos fragments d'informations, ce qui permit de reconstituer l'histoire suivante :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tr&#232;s t&#244;t la veille &#233;taient parvenus les messages de Kerenski ordonnant aux troupes de Petrograd de d&#233;fendre la ville. Les officiers avaient bien re&#231;u ces messages, mais ils &#233;taient rest&#233;s cois et n'avaient donn&#233; aucun ordre. Les soldats nourrissaient de forts soup&#231;ons. Ils murmuraient entre eux. Leurs murmures se transform&#232;rent bient&#244;t en un grondement de col&#232;re. Suite &#224; la proposition de quelqu'un, ils form&#232;rent un groupe pour aller chercher les messages. Ils les trouv&#232;rent. Leurs pires soup&#231;ons &#233;taient confirm&#233;s. Un acc&#232;s de fureur et de vengeance les submergea. Ils ne s'attendaient pas &#224; s&#233;parer les coupables des innocents. Les officiers &#233;taient des sympathisants de Kornilov, des aristocrates, des ennemis [46] de la r&#233;volution ! Rapidement, la col&#232;re furieuse leur fit subir un ch&#226;timent terrible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les d&#233;tails du massacre &#233;taient terribles, mais il n'est pas n&#233;cessaire que je les relate. Tout &#233;crivain russe qui a eu l'occasion de s'exprimer sur la violence collective a d&#233;crit avec une extraordinaire v&#233;racit&#233; ces sc&#232;nes terribles qui se succ&#233;d&#232;rent fr&#233;n&#233;tiquement. Comme nous r&#233;alisions &#224; quel point une mutinerie militaire est une des formes de r&#233;volte et de dissolution les plus graves, nos pens&#233;es voltig&#232;rent vers des perspectives effarantes&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nos r&#233;flexions furent interrompues par le g&#233;missement d'un courrier russe qui se trouvait face &#224; un dilemme singulier. &#171; Qu'est-ce que je dois faire ? nous demandait-il d'un ton lugubre. J'ai &#233;t&#233; en mer pendant pr&#232;s d'un mois, et Dieu sait ce qui est arriv&#233; &#224; ce moment-l&#224; &#224; mon malheureux pays. Dieu sait ce qu'il se passe maintenant. Si je remets ces documents &#224; la mauvaise faction, cela me sera fatal ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s minuit, on s'arr&#234;ta &#224; Beeloostrov. C'&#233;tait la derni&#232;re gare. Nous &#233;tions tous tellement persuad&#233;s que nous ne parviendrions jamais &#224; atteindre Petrograd que nous ne f&#251;mes pas surpris lorsque des soldats mont&#232;rent &#224; bord et nous ordonn&#232;rent de descendre. Cependant, nous allions bient&#244;t nous apercevoir que ce n'&#233;tait qu'une nouvelle inspection fastidieuse. Nous &#233;tions entass&#233;s dans une grande pi&#232;ce vide, tremblant nerveusement, tandis que nos bagages &#233;taient lanc&#233;s p&#234;le-m&#234;le les uns sur les autres. &#192; l'appel de notre nom, nous pr&#233;sentions [47] notre passeport, r&#233;pondions aux questions, inscrivions notre religion, le but de notre voyage en Russie et nous nous h&#226;tions de d&#233;verrouiller nos malles face aux soldats impatients.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les officiers nous firent tressaillir lorsqu'ils commenc&#232;rent &#224; confisquer toutes sortes d'affaires ordinaires. Nous protest&#226;mes autant que nous os&#226;mes. Pour toute explication, ils r&#233;pliqu&#232;rent qu'ils venaient de recevoir un nouvel ordre interdisant les m&#233;dicaments, les produits cosm&#233;tiques et autres du m&#234;me genre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une princesse indign&#233;e se trouvait pr&#232;s de moi dans la file. Ses bagages contenaient de nombreuses et pr&#233;cieuses &#171; aides &#224; la beaut&#233; &#187; que les censeurs timides et des fonctionnaires des douanes avaient laiss&#233; passer auparavant. Mais ce nouvel ordre d&#233;raisonnable bouleversait tout : les b&#226;tons de rouge &#224; l&#232;vres comme les parfums rares, la poudre fran&#231;aise, la brillantine, la teinture capillaire, tout &#233;tait jet&#233; brutalement dans une grande bo&#238;te non peinte, une bo&#238;te dont le contenu grimpait de plus en plus haut. Cette bo&#238;te avait le pouvoir magique de transformer ce qui &#233;tait de l'art dans un sac &#224; main en d&#233;chets aval&#233;s par une gueule insatiable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La princesse plaida sa cause aupr&#232;s des soldats, fit usage de ruses f&#233;minines, &#233;clata en sanglots. Pauvre et malheureuse princesse de 40 ans avec un beau et s&#233;duisant mari de 23 ans ! La situation &#233;tait beaucoup plus subtile pour ces cruels d&#233;fenseurs de la r&#233;volution ! Seul un vieux monarchiste osa faire preuve de bienveillance, mais je remarquai qu'il prit soin de s'exprimer en anglais, une langue que peu de ses compatriotes pouvaient comprendre.&lt;br class='autobr' /&gt;
[48]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Madame, fit-il remarquer d'un ton irrit&#233;, il y a un fort relent de moralit&#233; stupide dans toute cette affaire. Vous devez ne pas oublier que, pour les gens incultes, tous les produits d'&#233;l&#233;gance raffin&#233;e sont consid&#233;r&#233;s comme immoraux ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son mari la consola tardivement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Restez sereine, ma ch&#233;rie, vous retrouverez tout cela plus tard. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il ne put tenir sa promesse, car au cours de ces rudes journ&#233;es de nouvel ordre, les produits cosm&#233;tiques ne furent plus consid&#233;r&#233;s comme importants, et les dames russes se virent oblig&#233;es de sortir &#171; au naturel &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En arrivant &#224; Petrograd &#224; trois heures du matin, nous &#233;tions pr&#233;par&#233;s &#224; tout sauf &#224; l'ordre apparent et au silence profond qui surviennent avant l'aube. Mes compagnons de voyage se dispers&#232;rent bient&#244;t et se perdirent dans la nuit. Je me retrouvais d&#233;boussol&#233;e dans cette grande gare, avec le peu qu'on avait laiss&#233; dans mes bagages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bient&#244;t un jeune soldat arriva en courant. &#171; Aftmobile ? &#187; demanda-t-il d'une voix mielleuse. &#171; Aftmobile ? &#187; Je fis signe que oui, une grande voiture grise se gara devant nous. &#192; l'int&#233;rieur, il y avait un autre soldat, tout aussi jeune et aimable. Je leur donnai le nom d'un h&#244;tel dont quelqu'un m'avait parl&#233; : l'h&#244;tel d'Angleterre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La voiture tournoyait dans les rues d&#233;sertes. &#199;&#224; et l&#224;, nous rencontrions des sentinelles qui nous interpellaient brusquement. Nous donnions le bon mot de passe et on nous laissait passer. Je br&#251;lais de curiosit&#233;. Ces soldats n'avaient ni brassards ni morceaux de ruban. Je n'avais aucun moyen de savoir d'o&#249; ils venaient et qui ils &#233;taient&#8230; L'un d'eux voulait se distraire. Il commen&#231;a donc &#224; me raconter les cinq premiers jours de la r&#233;volution et &#224; quel point cela avait &#233;t&#233; merveilleux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le manifestants portaient un homme sur leurs &#233;paules ; dit-il, quand ils virent arriver les cosaques. Et cet homme criait, &#8220;si vous &#234;tes venus pour d&#233;truire la r&#233;volution, tirez d'abord sur moi&#8221;, les cosaques r&#233;pliqu&#232;rent &#8220;nous ne tirons pas sur nos fr&#232;res&#8221;. Certains anciens qui se souvenaient &#224; quel point les cosaques avaient &#233;t&#233; nos ennemis et depuis si longtemps devinrent litt&#233;ralement fous de joie. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Il cessa de parler. Un bruit &#233;mergeait myst&#233;rieusement de l'obscurit&#233;. Toutes les cloches des &#233;glises commen&#231;aient &#224; gronder sur la ville endormie. C'&#233;tait comme une sorte de tango barbare jou&#233; par des cloches. Je n'avais jamais rien entendu de semblable&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[51]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chapitre III&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;P&#233;trograd&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le portier somnolant de l'h&#244;tel d'Angleterre fit tomber ses cl&#233;s et r&#233;ussit finalement &#224; ouvrir la porte. Mes deux soldats repartirent en nous faisant joyeusement signe du bras. Je ne les ai jamais revus. Le portier prit mon passeport et le mit dans le coffre sans m&#234;me l'examiner. Il gravit lourdement les escaliers devant moi jusqu'au troisi&#232;me &#233;tage pour atteindre une grande suite ressemblant &#224; une chambre forte vo&#251;t&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il &#233;tait quatre heures du matin, et il ne faudrait pas attendre bien longtemps pour voir des lumi&#232;res s'allumer. Petrograd est situ&#233;e tr&#232;s loin au nord pour les New-Yorkais. En d&#233;cembre, lorsque la situation atteignit un stade d&#233;sesp&#233;r&#233; que nous n'avions que tr&#232;s rarement de l'&#233;lectricit&#233; par manque de charbon pour alimenter les centrales, il nous semblait vivre dans une obscurit&#233; perp&#233;tuelle. Dans les &#233;glises d&#233;sertes, j'ai souvent recherch&#233; des bougies cens&#233;es &#233;clairer les sanctuaires des saints. Je les ramenais chez moi subrepticement afin de pouvoir m'&#233;clairer pour &#233;crire. Mais en octobre, l'&#233;clairage fonctionnait encore. Lorsque le portier appuya sur le bouton de l'interrupteur, je clignai des yeux douloureusement sous l'&#233;clat &#233;blouissant d'un vieux cand&#233;labre de cristal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je portai un regard circulaire sur la grande pi&#232;ce peu accueillante o&#249; je me trouvais. Il y avait partout de l'or et de l'acajou avec de vieilles draperies bleues.&lt;br class='autobr' /&gt;
[52]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La plupart des meubles &#233;taient encore recouverts par leurs housses d'&#233;t&#233;. J'avais l'impression que personne n'avait habit&#233; dans cette pi&#232;ce depuis des ann&#233;es. Il y avait une odeur de moisi inhabituelle. Dans un coin recul&#233; contigu &#224; la pi&#232;ce se trouvait mon lit et, au-del&#224;, une &#233;norme baignoire taill&#233;e dans le granit qui r&#233;fl&#233;chissait froidement la lumi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Combien co&#251;tait cette &#233;l&#233;gance ? &#171; Trente roubles &#187;, murmura le portier &#224; moiti&#233; r&#233;veill&#233;. Au-dessus de mon lit, un grand panneau m'interdisait de parler allemand sous peine d'une amende de cinq cents roubles. Je n'avais aucune envie d'enfreindre la loi. Cela semble une grosse somme pour une faible satisfaction, me dis-je, en me glissant sous les draps glac&#233;s, morte de sommeil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je fus r&#233;veill&#233;e par des coups violents &#224; ma porte. Un russe costaud entra et commen&#231;a &#224; brailler &#224; propos de mes bagages. Je me frottai les yeux en essayant de comprendre quelle langue il parlait. Soudain, je r&#233;alisai qu'il parlait allemand ! je lui montrai le panneau et il &#233;clata de rire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me rendis compte plus tard que personne en Russie ne pr&#234;tait attention &#224; ce qui est &#233;crit sur les panneaux. Les gens les lisent et ensuite exercent leur propre jugement. Prenez la langue par exemple. Tr&#232;s peu d'&#233;trangers apprennent le russe. En revanche, ils sont tout &#224; fait capables d'avoir des vagues connaissances en fran&#231;ais ou en allemand. Quelle est la solution ? Parlez la langue que vous comprenez. Si vous leur dites que l'allemand est la langue de l'ennemi, ils vous r&#233;pondront qu'ils ne sont pas en guerre avec une langue. Par [53] ailleurs, cette langue a &#233;t&#233; tr&#232;s pr&#233;cieuse pour la propagande diffus&#233;e en Autriche et en Allemagne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Juste en face de ma fen&#234;tre se dressait la t&#233;n&#233;breuse cath&#233;drale Saint-Isaac. J'observais les sonneurs dans les coupoles massives, les cordes serr&#233;es autour de leurs &#233;paules, de leurs genoux, de leurs pieds et de leurs mains. Avec les petites et les grosses cloches, ils produisaient la musique la plus folle qui soit. Les gens qui passaient les regardaient aussi et, de temps en temps, l'un d'eux se signait.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je sortis me promener sans but dans les rues, en remarquant que les petits magasins &#233;taient maintenant tristement vides. Il est curieux de voir ce qui reste dans une ville assi&#233;g&#233;e et affam&#233;e. Il n'y avait de la nourriture que pour trois jours, et plus du tout de v&#234;tements chauds. Je passais de vitrine en vitrine. Elles &#233;taient remplies de fleurs, de corsets, de colliers pour chien ou de perruques !&lt;br class='autobr' /&gt;
Nul besoin de mener une grande investigation pour expliquer cette combinaison absurde. Les corsets de mod&#232;le &#171; taille de gu&#234;pe &#187;, le plus cher, &#233;taient d&#233;mod&#233;s. Les femmes qui les portaient avaient en grande partie disparu de la capitale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pr&#233;sence de perruquiers ou de colliers pour chien &#233;tait tout aussi logique. En ville, environ un tiers des femmes portait les cheveux courts, de sorte qu'il n'y avait plus d&#233;bouch&#233; pour ces tas de beaux cheveux ; leur prix d&#233;marqu&#233; n'&#233;tait que de quelques roules. Un commer&#231;ant hardi aurait pu faire fortune dans ce cr&#233;neau en exportant les tresses blondes, brunes ou auburn de cette population [54] f&#233;minine &#233;mancip&#233;e qui avait cisaill&#233; ses cheveux. Il les aurait vendus en Am&#233;rique, en France ou dans un autre pays arri&#233;r&#233; o&#249; les femmes s'accrochent encore &#224; leurs &#233;pingles&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il en va de m&#234;me &#224; propos des colliers pour chiens. Imaginez seulement un passionn&#233; de chiens, ou m&#234;me quelqu'un aimant les caresser au point d'acheter un collier cercl&#233; d'or ou serti de diamants, tandis qu'un tribunal r&#233;volutionnaire se tient juste &#224; c&#244;t&#233;. Quelles qu'aient &#233;t&#233; les distinctions de classe entre chiens, elles se sont effondr&#233;es avec le tsar.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela concerne aussi la profusion de fleurs. L'horticulture avait atteint un niveau de d&#233;veloppement &#233;lev&#233; avant la r&#233;volution. C'&#233;tait particuli&#232;rement le cas pour les fleurs exotiques qui correspondaient aux go&#251;ts extravagants des classes sup&#233;rieures. Avec le changement de gouvernement, la demande pour ces productions de luxe a brusquement cess&#233;, mais il y a toujours des serres chaudes avec leurs vieux jardiniers. Il est impossible de rompre le vieil ordonnancement des choses en un clin d'&#339;il. Il est aussi difficile de briser les habitudes de faire du commerce que de rompre avec les autres habitudes de la vie. Les boutiques continuaient donc &#224; &#234;tre pleines de fleurs. Sur la Morskaya, o&#249; des combats de rue acharn&#233;s s'&#233;taient produits, il y avait trois fleuristes qui exposaient toujours les vari&#233;t&#233;s les plus rares d'orchid&#233;es. Au cours des journ&#233;es mouvement&#233;es de janvier, des lilas blancs avaient fait soudain leur apparition !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces &#233;tranges reliquats d'un autre temps refaisaient surface partout et offraient des contrastes frappants. [55] Il y avait par exemple ces hommes qui stationnaient devant les palaces et les grands h&#244;tels, avec leurs chapeaux ronds &#224; la chinoise orn&#233;s de plumes de perroquets ; ils portaient des &#233;charpes vertes, dor&#233;es ou &#233;carlates. Leur t&#226;che consistait &#224; aider les gens &#224; descendre de leur voiture. &#192; pr&#233;sent, les grands personnages n'arrivaient plus. Mais eux continuaient d'&#234;tre l&#224;, avec leurs &#233;charpes d&#233;fra&#238;chies et leurs plumes tristes et d&#233;penaill&#233;es. Ils &#233;taient aussi malheureux que les vieux Noirs du Sud s'accrochant &#224; leur condition d'esclaves apr&#232;s l'&#233;mancipation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le contraste &#233;tait complet avec les serveurs qui s'affairaient dans les restaurants situ&#233;s &#224; l'int&#233;rieur m&#234;me des b&#226;timents o&#249; se tenaient en faction ces svetzars devant les portes, comme des courtisans sans cour. Les serveurs g&#233;raient leurs restaurants de fa&#231;on coop&#233;rative, et &#224; chaque table il y avait une petite note s&#232;che :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ce n'est pas parce qu'un homme gagne sa vie comme serveur que vous devez l'insulter en lui donnant un pourboire. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Petrograd est une ville impressionnante, &#233;norme, massive. Les hauts buildings de New York d&#233;gagent une sorte de l&#233;g&#232;ret&#233; &#233;lanc&#233;e qui n'est pas sinistre. Petrograd donne le sentiment d'avoir &#233;t&#233; construite par un g&#233;ant qui ne s'est pas souci&#233; de l'existence des &#234;tres humains. La force rude de Pierre le Grand se retrouve dans toutes les larges rues, les espaces ouverts imposants, les grands canaux serpentant la ville, dans les rang&#233;es de palaces &#224; n'en plus finir et les immenses fa&#231;ades des b&#226;timents gouvernementaux. M&#234;me ces [56] &#233;l&#233;ments raffin&#233;s d'architecture que sont les gracieuses fl&#232;ches dor&#233;es du vieux b&#226;timent de l'amiraut&#233; et les d&#244;mes ronds de la mosqu&#233;e d'un bleu turquoise ne parviennent pas &#224; briser la lourdeur&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Construite en raison de la cruelle obstination d'un autocrate, sur le corps de milliers de serfs, contre la volont&#233; unanime de toutes les classes de la soci&#233;t&#233;, cette immense ville artificielle est devenue, par une ironie particuli&#232;re de l'histoire, le c&#339;ur de la r&#233;volution mondiale. Elle est devenue Petrograd la Rouge !&lt;br class='autobr' /&gt;
On m'a racont&#233; des histoires formidables sur la d&#233;faite de Kornilov. On m'en parlait comme d'une &#171; nouvelle forme de lutte &#187;. Chacun &#233;tait impatient de donner sa version, de raconter comment les &#233;claireurs all&#232;rent au-devant de l'arm&#233;e des contre-r&#233;volutionnaires et fraternis&#232;rent avec eux, comment ils les avaient vaincus &#171; par la parole &#187;, de telle sorte que ces derniers avaient refus&#233; de se battre et s'&#233;taient retourn&#233;s contre leurs chefs. Les versions diff&#233;raient peu. L'histoire peut se r&#233;sumer ainsi :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;claireurs tomb&#232;rent sur l'arm&#233;e ennemie qui avait &#233;tabli son campement pour la nuit. Ils pass&#232;rent parmi eux en disant : &#171; Pourquoi &#234;tes-vous venus d&#233;truire la r&#233;volution ? &#187; Les soldats ennemis rejet&#232;rent cette accusation avec indignation en affirmant qu'ils avaient &#233;t&#233; envoy&#233;s pour la &#171; sauver &#187;. Les &#233;claireurs continu&#232;rent alors &#224; argumenter. &#171; Ne croyez pas aux mensonges de vos chefs. Nous combattons pour la m&#234;me chose. Venez &#224; Petrograd avec nous. Assistez &#224; nos conseils, apprenez la v&#233;rit&#233; et vous abandonnerez ce Kornilov qui s'appr&#234;te &#224; vous trahir. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
[57]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En cons&#233;quence, des d&#233;l&#233;gu&#233;s furent envoy&#233;s &#224; Petrograd. Lorsqu'ils revinrent faire un compte rendu &#224; leurs r&#233;giments, les soldats de deux arm&#233;es s'unirent comme des fr&#232;res.&lt;br class='autobr' /&gt;
Tandis que se poursuit cette fraternisation dont les r&#233;sultats &#233;taient incertains, &#224; Petrograd les r&#233;volutionnaires travaillaient f&#233;brilement. Certains me racont&#232;rent qu'ils avaient fabriqu&#233; un canon entier en trente heures et que les tranch&#233;es encerclant la ville avaient &#233;t&#233; creus&#233;es pendant la nuit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des r&#233;cits terribles circulaient sur la chute de Riga. La plupart des Russes avaient d'assez bonnes raisons de croire qu'elle avait &#233;t&#233; abandonn&#233;e. La ville tomba juste apr&#232;s que le g&#233;n&#233;ral Kornilov eut d&#233;clar&#233; en public : &#171; Devons-nous payer, avec Riga, le prix pour ramener le pays &#224; la raison ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Un ordre vague avait &#233;t&#233; donn&#233; &#224; l'arm&#233;e russe qui battait en retraite : &#171; Passez au nord et tournez &#224; gauche ! &#187; Personne n'en expliqua jamais la raison. Les soldats d&#233;sempar&#233;s battirent en retraite pendant des jours dans la confusion, sans officiers ni instructions. Ils finirent par se retrancher, par &#233;lire des comit&#233;s de soldats et par combattre &#224; nouveau&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les officiers qui revinrent une ou deux semaines plus tard racont&#232;rent une histoire incroyable. Elle a &#233;t&#233; imprim&#233;e dans le journal conservateur Vetcherneie Vremya. Je l'ai entendue deux fois de la bouche d'hommes qui ont &#233;t&#233; captur&#233;s et j'ai tout lieu de penser qu'elle est vraie. Au moment de la chute de Riga, de nombreux soldats furent faits prisonniers. C'&#233;tait vers la fin de la semaine. Le dimanche, le [58] Kaiser fit son apparition &#224; un office religieux et il tint un discours aux soldats russes. Il les traita de &#171; chiens &#187; et les fustigea pour avoir tu&#233;s leurs officiers. Selon lui, ces derniers &#233;taient des gentlemen courageux et admirables qui lui inspiraient du respect. Conform&#233;ment &#224; son id&#233;al militaire prussien, il se livra &#224; une d&#233;monstration pratique en autorisant les officiers &#224; &#234;tre compl&#232;tement libres et en donnant l'ordre que les soldats du rang ne re&#231;oivent que peu de nourriture, qu'ils travaillent dur et que dans certains cas ils soient fouett&#233;s. Les centaines de milliers de prisonniers russes tuberculeux, qui rentrent maintenant en Russie, prouvent par leur &#233;tat &#224; quel point ces instructions ont bien &#233;t&#233; suivies. Dans son discours aux soldats, &#224; l'&#233;glise, le Kaiser d&#233;clara : &#171; priez pour le gouvernement d'Alexandre III, et non pour votre inf&#226;me gouvernement actuel. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'apr&#232;s-midi m&#234;me, il d&#238;na avec les officiers. Lorsque ceux-ci revinrent en Russie, ils expliqu&#232;rent que nous n'avions pas &#171; compris &#187; de Kaiser&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; Petrograd, une des sc&#232;nes poignantes qui fige le c&#339;ur, c'est de voir les longues files de gens mis&#233;rablement v&#234;tus qui attendent dans le froid glacial pour acheter du pain, du lait, du sucre ou du tabac. D&#232;s quatre heures du matin, ils commenc&#232;rent &#224; patienter debout alors qu'il fait nuit noire. Il arrive souvent qu'apr&#232;s plusieurs heures d'attente dans la queue, il y ait une rupture d'approvisionnement. La plupart du temps, ils n'ont droit qu'&#224; un quart de livre de pain pour deux jours. Or le pain noir d&#233;tremp&#233; des paysans est indispensable &#224; la vie &#8211; ce n'est pas un [59] &#171; accompagnement &#187; comme notre pain am&#233;ricain. Le chou est &#233;galement une denr&#233;e de base.&lt;br class='autobr' /&gt;
Lors de ma deuxi&#232;me nuit &#224; Petrograd, je rencontrai un Russe venant de New York. Nous avons arpent&#233; la perspective Nevski de long en large. Tous les russes s'y prom&#232;nent, c'est l'une des plus grandes avenues du monde. Mon ami voulut se montrer hospitalier comme le sont tous les russes, mais il &#233;tait tr&#232;s pauvre. En passant devant un petit stand, nous y examin&#226;mes quelques barres de chocolat qui sont tr&#232;s bon march&#233; en Am&#233;rique. Il s'informa du prix : sept roubles ! Avec une d&#233;sinvolture typiquement russe, il paya jusqu'&#224; son dernier kopeck et me dit : &#171; venez refaisons un aller et retour, cela ne fait qu'un mile&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;pit de r&#233;serves de nourriture de seulement trois jours, Petrograd n'&#233;tait ni tragique ni triste. Les Russes supportent les difficult&#233;s sans se plaindre. Quand je suis arriv&#233;e pour la premi&#232;re fois, j'avais tendance &#224; mettre cela sur le compte de leur servilit&#233;. Mais maintenant, je suis persuad&#233;e que ceci est d&#251; &#224; leur esprit indomptable. D'ici &#224; quelques semaines, les voitures ne rouleraient plus du tout dans les rues. Les gens marchaient sur de longues distances, sans un murmure, et la vie de la cit&#233; continuait comme d'habitude. L'eau et l'&#233;lectricit&#233; &#233;taient coup&#233;es, et il &#233;tait presque impossible de se procurer du fuel pour se chauffer. Une telle situation bouleverserait compl&#232;tement New York, pas Petrograd.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une des choses les plus remarquables chez les Russes est leur merveilleuse pers&#233;v&#233;rance. D'une fa&#231;on ou d'une autre, les th&#233;&#226;tres r&#233;ussissaient &#224; [60] fonctionner deux ou trois fois par semaine. &#192; minuit, la perspective Nevski &#233;tait aussi divertissante que la Cinqui&#232;me avenue dans l'apr&#232;s-midi. Les caf&#233;s n'avaient rien &#224; servir, mais ils &#233;taient toujours pleins. La grande vari&#233;t&#233; des accoutrements livrait un tableau infiniment plus int&#233;ressant. Il n'y pratiquement pas de &#171; mode &#187; en Russie. les hommes et les femmes portent ce qui leur pla&#238;t. &#192; une table, on pouvait trouver un soldat avec un chapeau de fourrure penchant sur une oreille, devant lui un garde rouge en guenilles, &#224; c&#244;t&#233; un cosaque noir et or, avec des anneaux &#224; l'oreille et des cha&#238;nes en argent autour du cou, ou encore un homme de la division sauvage, recrut&#233; dans une des tribus les plus redoutables du Caucase, avec sa sombre cape flottante&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les filles qui fr&#233;quentaient ces endroits n'&#233;taient en aucun cas des prostitu&#233;es, m&#234;me si elles parlaient &#224; tout le monde. Depuis la premi&#232;re r&#233;volution, la prostitution n'&#233;tait plus reconnue comme institution. Les d&#233;gradants &#171; tickets jaunes * &#187; avaient &#233;t&#233; d&#233;truits. De nombreuses femmes &#233;taient devenues infirmi&#232;res et &#233;taient parties au front, ou bien cherchaient un autre emploi l&#233;gal. Les femmes russes sont originales en mati&#232;re d'habillement. Si elles s'int&#233;ressent &#224; la r&#233;volution, de fa&#231;on presque invariable, elles refusent de penser &#224; leur mani&#232;re de s'habiller et ont [61] une apparence miteuse. Si elles ne s'int&#233;ressent pas &#224; celle-ci, elles prennent extr&#234;mement soin de leurs v&#234;tements et s'arrangent pour d&#233;ployer sur elles les inspirations &#187; les plus fantastiques en la mati&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviendrai toujours de Karsavina, la plus belle danseuse au monde, qui dansait devant une salle comble au cours de ces jours de disette. Le public &#233;tait merveilleux. Ces spectateurs, en haillons, priv&#233;s de pain, &#233;taient venus acheter des billets &#224; bon march&#233;. Je pense que Karsavina a d&#251; se demander quel sens cela avait de danser devant cette foule de gens fatigu&#233;s et sous-aliment&#233;s, au lieu de danser devant un petit cercle brillant et ferm&#233; des nobles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y eut un silence de mort lorsqu'elle entra en sc&#232;ne. Ah ! cette mani&#232;re de danser et la fa&#231;on dont les spectateurs la suivaient ! Les Russes connaissent la danse comme les Italiens connaissent leurs op&#233;ras ; ils appr&#233;cient &#224; l'extr&#234;me la beaut&#233; de chaque petite figure. Les cris sortaient de la gorge de dix mille personnes : &#171; Bravo ! Bravo ! &#187; Et lorsqu'elle eut fini de danser, ils ne voulurent pas la laisser partir. Elle dut revenir et danser, encore et encore, jusqu'&#224; s'effondrer comme un papillon &#233;puis&#233;. Vingt fois, trente fois, elle &#233;tait revenue saluer, sourire, refaire des pirouettes ; on ne comptait plus le nombre de rappels&#8230; Les gens sortirent ensuite dans la nuit noire de cet hiver humide, en serrant contre eux leurs manteaux l&#233;gers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans tout Petrograd, on ne voyait que des drapeaux rouges. M&#234;me la statue de la Grande Catherine dans un petit square devant le th&#233;&#226;tre Alexandrinski n'y a pas &#233;chapp&#233;. Catherine se tenait debout [62] avec toutes ses courtisanes favorites assises &#224; ses pieds, et sur son sceptre flottait un drapeau rouge ! On trouvait partout ces petits signes visibles de la r&#233;volution. De grandes taches indiquaient sur les b&#226;timents les endroits o&#249; les insignes imp&#233;riaux avaient &#233;t&#233; arrach&#233;s. Des gardes affables patrouillaient aux principaux coins de rue en s'effor&#231;ant de ne froisser personne. Et au-dessus de tout r&#233;gnait le &#171; roi de la faim &#187;, tandis qu'une pluie glaciale d'automne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chapitre IV&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;SMOLNY&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Institut Smolny, le quartier g&#233;n&#233;ral des bolcheviks, est en bordure de Petrograd. Il y a des ann&#233;es, il &#233;tait consid&#233;r&#233; comme &#171; perdu dans la campagne &#187;, mais en se d&#233;veloppant, la ville l'a rattrap&#233;, englouti et, finalement, se l'est arrog&#233;. C'est un endroit gigantesque. Les plus grands b&#226;timents s'&#233;tendent en ligne droite sur des dizaines de m&#232;tres avec une coud&#233;e faisant saillie &#224; chaque bout, formant une sorte de longue cour. Au nord, la coud&#233;e se referme l&#224; o&#249; se blottit le joli petit couvent de Smolny avec son d&#244;me bleu mat et ses &#233;toiles argent&#233;es. Autrefois, des jeunes filles issues de la noblesse venaient de toute la Russie pour y recevoir une &#171; bonne &#187; &#233;ducation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai appris &#224; bien conna&#238;tre Smolny au cours de mon s&#233;jour en Russie. J'ai vu ce lieu solitaire form&#233; de baraquements d&#233;serts se transformer en une ruche bourdonnante et devenir le c&#339;ur et l'&#226;me de la derni&#232;re r&#233;volution. J'ai observ&#233; ces dirigeants, qui avaient et accus&#233;s, pourchass&#233;s et emprisonn&#233;s, &#234;tre &#233;lev&#233;s aux plus hautes fonctions de la nation par la masse du peuple de toute la Russie. Ils avaient &#233;t&#233; port&#233;s par la tornade d'un radicalisme qui avait balay&#233; et qui continuait &#224; balayer la Russie ; et ils ne savaient pas eux-m&#234;mes pour combien de temps ni dans quelle mesure ils seraient capables de chevaucher la tornade&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
[64]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Smolny a toujours &#233;t&#233; un lieu insolite. Au quotidien, dans les longs et sombres couloirs caverneux o&#249; scintillait ici ou l&#224; une faible lumi&#232;re &#233;lectrique, des milliers et des milliers de soldats, de marins et d'ouvriers d'usine marchaient d'un pas lourd dans leurs grosses bottes couvertes de boue. Le monde entier semblait avoir des affaires &#224; r&#233;gler &#224; Smolny. Les parquets blancs cir&#233;s sur lesquels sautillaient autrefois les pieds l&#233;gers de jeunes filles insouciantes devinrent noirs et macul&#233;s de boue. &#192; pr&#233;sent, le prol&#233;tariat en marche faisait trembler ce grand b&#226;timent&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pris de nombreux repas avec les soldats dans le grand r&#233;fectoire du rez-de-chauss&#233;e meubl&#233; de banc et de grandes tables en bois brut. Un grand souffle de fraternit&#233; se propageait partout. Si vous &#233;tiez pauvre et affam&#233;, vous &#233;tiez toujours le bienvenu &#224; Smolny. Nous mangions avec le m&#234;me genre de cuillers en bois que celles que les soldats russes glissent dans leurs grandes bottes. Nous n'avions rien d'autre que de la soupe au chou et du pain noir. Nous en &#233;tions reconnaissants, car la crainte planait constamment sur nous de ne m&#234;me pas avoir cela le lendemain&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; midi, nous formions de longues queues et nous bavardions comme des enfants. &#171; Alors comma &#231;a, vous &#234;tes am&#233;ricaine, tavarishe. Eh bien, comment &#231;a marche en ce moment en Am&#233;rique ? &#187; me demandaient-ils.&lt;br class='autobr' /&gt;
[65]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une petite pi&#232;ce &#224; l'&#233;tage, on servait du th&#233; nuit et jour. Trotsky avait l'habitude d'y venir ainsi que Kollonta&#239;, Spiridonova, Kamenev, Volodarski et tous les autres, sauf L&#233;nine. Je n'ai jamais vu L&#233;nine dans aucun de ces lieux. Il restait &#224; l'&#233;cart et n'apparaissait qu'aux plus grandes assembl&#233;es. Personne ne le connaissait bien alors que tous ceux cit&#233;s pr&#233;c&#233;demment discutaient des &#233;v&#233;nements tr&#232;s g&#233;n&#233;reusement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans toutes les anciennes salles de classes, les dactylos tapaient sans arr&#234;t. &#192; Smolny, on travaillait vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Pendant des semaines, Trotsky ne quittait pas le b&#226;timent. Il mangeait, dormait et travaillait dans son bureau du troisi&#232;me &#233;tage, et toute une s&#233;rie de gens y p&#233;n&#233;trait &#224; n'importe quelle heure pour le voir. Tous les dirigeants &#233;taient effroyablement surmen&#233;s. Ils avaient l'air p&#226;les et hagard d&#251; au manque de sommeil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des hommes arrivaient directement de la premi&#232;re ligne de tranch&#233;es ou des champs ou des usines. Des gens de toutes les origines ethniques de la Russie se rencontraient ici fraternellement. Au cours de ces assembl&#233;s, les hommes livraient le fond de leur c&#339;ur. Ils exprimaient des choses magnifiques et terribles. Je voudrais vous donner un exemple de ces prises de parole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un petit soldat fatigu&#233;, aux traits &#233;maci&#233;s, monte &#224; la tribune. Il est couvert de boue de la t&#234;te aux pieds, et aussi de taches de sang s&#233;ch&#233;. Il cligne des yeux &#224; cause de la lumi&#232;re d'alarme. C'est le [66] premier discours qu'il ait jamais fait de sa vie, et il le commence en s'&#233;criant d'une voix per&#231;ante et hyst&#233;rique :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[67]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Tavarishi ! J'arrive d'un lieu o&#249; les hommes creusent leurs tombes et o&#249; ils les appellent des tranch&#233;es ! On nous a oubli&#233;s dans la neige et dans le froid. On nous a oubli&#233; tandis que vous &#234;tes l&#224;, assis, &#224; discuter politique ! je vous le dis, l'arm&#233;e ne peut plus continuer &#224; se battre ! Il faut faire quelque chose ! Il le faut ! Les officiers ne veulent pas collaborer avec les comit&#233;s de soldats, les soldats cr&#232;vent de faim et les Alli&#233;s ne veulent pas organiser une conf&#233;rence. Je vous le dis, il faut faire quelque chose, sinon les soldats rentreront chez eux ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;taient ensuite des paysans qui montaient &#224; la tribune et plaidaient leur cause. Ils affirmaient que les membres des comit&#233;s paysans pour la terre avaient &#233;t&#233; arr&#234;t&#233;s par le gouvernement provincial. Ils &#233;prouvaient un sentiment religieux envers la terre. Ils se disaient pr&#234;ts &#224; lutter et &#224; mourir pour elle, mais ils n'attendraient plus longtemps. Si on ne la leur donnait pas maintenant, ils la prendraient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les ouvriers d'usine parlaient du sabotage de la bourgeoisie. Ils expliquaient comment les individus de cette classe ruinent les m&#233;canises d&#233;licats des machines afin que les ouvriers ne puissent pas faire tourner les usines. Ces gens fermaient les moulins pour les affamer. &#171; Il disent que les ouvriers gagnent des sommes fabuleuses. Ce n'est pas vrai, s'&#233;criaient les intervenants. Les ouvriers ne peuvent pas vivre avec ce qu'ils gagnent !&lt;br class='autobr' /&gt;
[68]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Inlassablement, comme le d&#233;ferlement incessant des vagues, le cri de toute la Russie affam&#233;e s'&#233;levait : Paix, terre et pain !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il serait tr&#232;s injuste de reprocher aux dirigeants les mesures qu'ils ont prises. Selon mes observations, ils ont &#233;t&#233; pouss&#233;s &#224; les rendre par la formidable volont&#233; de la majorit&#233; russe. Il est aussi compl&#232;tement ridicule de penser que les paysans &#233;taient &#233;cart&#233;s de Smolny. L'un des &#233;v&#233;nements les plus spectaculaires qui aient eu lieu &#224; Petrograd apr&#232;s la r&#233;volution fut le d&#233;fil&#233; des paysans sur plus de trois kilom&#232;tres, partant du 6 Fontanka o&#249; se tenait leur congr&#232;s panrusse pour aller &#224; Smolny, pr&#233;cis&#233;ment afin de montrer qu'ils approuvaient cette institution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De multiples organisations avaient leurs bureaux &#224; Smolny. Le comit&#233; militaire r&#233;volutionnaire, qui est d&#233;sormais c&#233;l&#232;bre, travaillait dans le bureau 17 au dernier &#233;tage. Ce comit&#233;, qui a accompli des prouesses extraordinaires dans les premiers jours de l'insurrection bolchevique, &#233;tait dirig&#233; par Lazarimov, un gar&#231;on de 18 ans. La vie &#233;tait palpitante dans cette salle. Les courriers allaient et venaient. Les &#233;trangers faisaient la queue pour obtenir des laissez-passer pour quitter le pays. Des suspects y &#233;taient amen&#233;s&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Antonov, le ministre de la Guerre, avait un bureau &#224; Smolny, de m&#234;me que Krylenko et Dybenko. C'&#233;tait donc &#224; la fois le centre politique et le centre nerveux de l'arm&#233;e et de la marine.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans les couloirs se trouvaient des piles de litt&#233;rature que les gens d&#233;voraient avec avidit&#233;. Des pamphlets, des livres, des journaux officiels du parti [69] bolchevique, comme le Rabotchi Pout ou les Izvestia, &#233;taient d&#233;pos&#233;s quotidiennement par milliers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des soldats &#233;reint&#233;s dormaient dans les halls sur des chaises ou sur des bancs dans les pi&#232;ces inoccup&#233;es. D'autres restaient &#233;veill&#233;s et montaient la garde devant toutes sortes de salles de comit&#233;. Et si vous n'aviez pas un laissez-passer comme celui qui est reproduit dans ce livre, vous ne pouviez pas y entrer. On changeait fr&#233;quemment les laissez-passer pour maintenir les espions &#224; l'&#233;cart.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; de nombreuses fen&#234;tres, des mitrailleuses avaient &#233;t&#233; install&#233;es pointant leurs yeux aveugles dans l'air froid de l'hiver. Il y avait des tas de fusils le long des murs. Sur les marches de l'entr&#233;e principale, plusieurs canons &#233;taient en position. Dans la cour, des v&#233;hicules blind&#233;s semblaient pr&#234;ts &#224; entrer en action. Smolny restait en permanence sous la garde vigilante de nombreux volontaires.&lt;br class='autobr' /&gt;
Peu importait si les r&#233;unions se prolongeaient tardivement, en g&#233;n&#233;ral elles se terminaient &#224; quatre heures du matin ; les traminots faisaient attendre les tramways. Quand les plus grosses temp&#234;tes de neige bloquaient la circulation, des soldats, des marins et des ouvri&#232;res venaient dans les rues pour d&#233;gager la voie d'acc&#232;s &#224; Smolny. C'&#233;tait souvent la seule ligne qui fonctionnait dans la ville.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai entendu dire que Smolny &#233;tait un &#233;tablissement corrompu par les imp&#233;rialistes allemands. J'ai essay&#233; d'en donner une image authentique. Ce n'est pas le genre d'endroit o&#249; un quelconque [70] imp&#233;rialiste se serait senti tr&#232;s &#224; l'aise. Je n'ai jamais entendu un dirigeant ou aucun des milliers de soldats, d'ouvriers ou de paysans qui s'y sont rendus exprimer la moindre sympathie pour le gouvernement allemand. En revanche, ils partagent l'avis du pr&#233;sident Wilson qu'il faut s'adresser aux peuples d'Allemagne et d'Autriche par-dessus la t&#234;te de leurs dirigeants militaires autocratiques.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ils r&#233;ussiront. Cela appara&#238;tra un jour de fa&#231;on flagrante aux yeux du monde qui en doute.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8195;&lt;br class='autobr' /&gt;
Lire la suite :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://classiques.uqam.ca/classiques/Bryant_Louise/SIx_mois_rouges_en_Russie/SIx_mois_rouges_en_Russie.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://classiques.uqam.ca/classiques/Bryant_Louise/SIx_mois_rouges_en_Russie/SIx_mois_rouges_en_Russie.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>De nombreux t&#233;moignages r&#233;volutionnaires sur la R&#233;volution d'Octobre 1917</title>
		<link>https://www.matierevolution.fr/spip.php?article8265</link>
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		<dc:date>2026-07-14T22:47:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Russie</dc:subject>
		<dc:subject>1917-1919</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;volution</dc:subject>
		<dc:subject>Gilets jaunes, auto-organisation, comit&#233;s de gr&#232;ve, conseils ouvriers, assembl&#233;e interprofessionnelle, soviet</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;De nombreux t&#233;moignages r&#233;volutionnaires sur la R&#233;volution d'Octobre 1917 &lt;br class='autobr' /&gt;
Trotsky : Je commencerai mes souvenirs par la s&#233;ance de la section des soldats. &lt;br class='autobr' /&gt;
(Je ne me souviens plus exactement de quoi il s'agissait, du pr&#233;sidium de la section des soldats ou du comit&#233; ex&#233;cutif du Soviet de Saint-P&#233;tersbourg.) &lt;br class='autobr' /&gt;
Au cours de cette s&#233;ance, on apprit que l'&#233;tat-major du district militaire exigeait l'envoi au front d'environ un tiers des r&#233;giments de la garnison de Saint-P&#233;tersbourg. Il s'agissait (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique30" rel="directory"&gt;4&#232;me chapitre : R&#233;volutions prol&#233;tariennes jusqu'&#224; la deuxi&#232;me guerre mondiale&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot25" rel="tag"&gt;Russie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot39" rel="tag"&gt;1917-1919&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot45" rel="tag"&gt;R&#233;volution&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot300" rel="tag"&gt;Gilets jaunes, auto-organisation, comit&#233;s de gr&#232;ve, conseils ouvriers, assembl&#233;e interprofessionnelle, soviet&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;De nombreux t&#233;moignages r&#233;volutionnaires sur la R&#233;volution d'Octobre 1917&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Trotsky : Je commencerai mes souvenirs par la s&#233;ance de la section des soldats.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Je ne me souviens plus exactement de quoi il s'agissait, du pr&#233;sidium de la section des soldats ou du comit&#233; ex&#233;cutif du Soviet de Saint-P&#233;tersbourg.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours de cette s&#233;ance, on apprit que l'&#233;tat-major du district militaire exigeait l'envoi au front d'environ un tiers des r&#233;giments de la garnison de Saint-P&#233;tersbourg. Il s'agissait probablement d'une s&#233;ance du Comit&#233; ex&#233;cutif ; y &#233;taient pr&#233;sents le socialiste-r&#233;volutionnaire de gauche Verba et, parmi nos hommes, Mekhonochine et Sadovsky.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s que la nouvelle fut connue, nous commen&#231;&#226;mes &#224; d&#233;lib&#233;rer &#224; voix basse, constatant qu'il s'agissait de l'&#233;limination des r&#233;giments les plus r&#233;volutionnaires et les plus bolcheviques. L'important &#233;tait donc de tirer le meilleur parti de ce projet, car la question de l'insurrection arm&#233;e &#233;tait d&#233;j&#224; tranch&#233;e. Nous d&#233;clar&#226;mes que nous &#233;tions pr&#234;ts &#224; nous soumettre aux exigences de la guerre, mais qu'il &#233;tait n&#233;cessaire de v&#233;rifier au pr&#233;alable s'il n'y avait pas une ruse de Kornilov derri&#232;re tout cela. Il fut donc d&#233;cid&#233; d'&#233;laborer un projet de r&#233;solution visant &#224; cr&#233;er un organisme sp&#233;cial charg&#233; de v&#233;rifier, d'un point de vue militaire, si ces exigences correspondaient r&#233;ellement au front ou s'il s'agissait d'un stratag&#232;me politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La section des soldats &#233;tait l'organe politique de la garnison et n'&#233;tait pas adapt&#233;e &#224; cette t&#226;che. C'est pourquoi nous avons organis&#233;, &#224; cette fin, une sorte de contre-&#233;tat-major, institution purement militaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mencheviks nous ont alors interpell&#233;s pour savoir si, avec notre organisation, nous ne rompions pas avec l'&#201;tat-major du district militaire de P&#233;tersbourg. Nous avons r&#233;pondu par la n&#233;gative et avons d&#233;clar&#233; que nous laissions notre repr&#233;sentant y rester.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; cette s&#233;ance &#233;tait pr&#233;sent le socialiste-r&#233;volutionnaire de gauche Lazimir (qui mourut plus tard sur le front sud de la Russie), un jeune camarade qui avait travaill&#233; au Commissariat de l'ancienne arm&#233;e. Il &#233;tait l'un de ces socialistes-r&#233;volutionnaires de gauche qui nous avaient suivis d&#232;s le d&#233;part. Lors de cette s&#233;ance, il nous a soutenus et nous nous sommes accroch&#233;s &#224; lui. De ce fait, la demande de cr&#233;ation d'un Comit&#233; de guerre r&#233;volutionnaire semblait venir non pas de notre camp, mais de celui d'un socialiste-r&#233;volutionnaire de gauche. Les vieux mencheviks, plus experts en questions politiques, commenc&#232;rent &#224; dire que tout cela n'&#233;tait que l'organisation du soul&#232;vement arm&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi ces derniers se trouvait un vieux menchevik bien connu, ancien membre de leur Comit&#233; central, qui nous d&#233;non&#231;a alors avec un acharnement particulier. En bref, nous propos&#226;mes &#224; Lazimir de r&#233;diger un plan du Comit&#233; de guerre r&#233;volutionnaire, ce qu'il accepta. Avait-il devin&#233; qu'il s'agissait d'un complot, ou refl&#233;tait-il simplement les sentiments r&#233;volutionnaires amorphes des socialistes-r&#233;volutionnaires de gauche ? Je l'ignore. Je penche plut&#244;t pour la seconde hypoth&#232;se. Quoi qu'il en soit, il s'appliqua &#224; cette t&#226;che, tandis que les autres socialistes-r&#233;volutionnaires adopt&#232;rent une attitude d'attente et de suspicion, sans toutefois le g&#234;ner dans son travail. Apr&#232;s qu'il eut pr&#233;sent&#233; son projet, nous le corrige&#226;mes en dissimulant autant que possible son caract&#232;re insurrectionnel. Le lendemain soir, le projet fut soumis au Soviet de P&#233;tersbourg et adopt&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question de la cr&#233;ation d'un Comit&#233; de guerre r&#233;volutionnaire avait &#233;t&#233; soulev&#233;e par l'organisation militaire des bolcheviks. En septembre 1917, alors qu'elle discutait de l'organisation d'un soul&#232;vement arm&#233;, elle conclut qu'il &#233;tait indispensable de cr&#233;er un organisme sovi&#233;tique extra-parti pour diriger l'insurrection. J'ai inform&#233; le camarade L&#233;nine de cette d&#233;cision. Le moment &#233;tait particuli&#232;rement favorable pour nous. Dans l'appartement d'un des Rakhias, ou dans un appartement indiqu&#233; par le camarade Rakhia, se tenait une s&#233;ance du Comit&#233; central, &#224; laquelle assistait M. I. Kalinine. (Je me suis sans doute tromp&#233; en disant que le jour de l'insurrection avait &#233;t&#233; fix&#233; par le Comit&#233; central ; que l'insurrection aurait lieu, personne n'en doutait, mais la discussion de cette question au Comit&#233; central n'a eu lieu qu'apr&#232;s la naissance du Comit&#233; de guerre r&#233;volutionnaire.) Lors de cette s&#233;ance, nous avons discut&#233; la question et, nous basant sur les faits, nous sommes arriv&#233;s &#224; la conclusion que si un fait aussi important que le d&#233;placement de la garnison pouvait amener le conflit au point d'une r&#233;volution ouverte, alors c'&#233;tait pr&#233;cis&#233;ment cette circonstance qui nous aiderait &#224; aller vers les modalit&#233;s choisies pour la r&#233;volution, car nous avions form&#233; le plan de l'accomplir par de simples voies d'une conspiratives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette id&#233;e s'est impos&#233;e tout naturellement, d'autant plus que la majorit&#233; de la garnison nous &#233;tait gagn&#233;e et qu'il fallait concr&#233;tiser cet &#233;tat d'esprit. &#192; ce moment-l&#224;, nous &#233;tions face &#224; une situation purement militaire, celle d'un grand conflit, sur la base duquel l'intervention pouvait &#234;tre lanc&#233;e. Quelqu'un ici se souvient peut-&#234;tre de la date &#224; laquelle la d&#233;cision du Comit&#233; central &#224; ce sujet a &#233;t&#233; adopt&#233;e ? Ce devait &#234;tre d&#233;but octobre, vers le 10, ou peut-&#234;tre avant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Podvoisky : Le 9, ou un peu plus tard, apr&#232;s le 12.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trotsky : Non, car le deuxi&#232;me congr&#232;s des Soviets &#233;tait fix&#233; au 25. J'ai dit que nous avions fix&#233; le soul&#232;vement arm&#233; au 25 &#233;galement, mais il semblait qu'il restait encore un d&#233;lai assez long avant cette date.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Kozmin : Le 18, il y a eu l'interpellation de Martov : &#171; Qu'est-ce que ce Comit&#233; de guerre r&#233;volutionnaire ? &#187; &#8211; Et vous avez r&#233;pondu par la question : &#171; Qui a donn&#233; &#224; Martov le droit de nous interpeller de cette mani&#232;re ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trotsky : C'est exact. Mais je dis que la s&#233;ance du Comit&#233; ex&#233;cutif, o&#249; il fut d&#233;cid&#233; en principe d'organiser le Comit&#233;, s'est tenue avant m&#234;me la s&#233;ance d&#233;cisive du Comit&#233; central ; et si vous dites que la s&#233;ance du Comit&#233; central s'est tenue le 10 ou le 12, la d&#233;cision aurait pu &#234;tre prise le 7. Ce n'est qu'une approximation. Quant au Comit&#233; de guerre lui-m&#234;me, si on me demandait de r&#233;v&#233;ler sa composition, je ne pourrais plus le dire, m&#234;me sous peine de mort, m&#234;me si j'y ai jou&#233; un r&#244;le important. Mais cette affaire &#233;tait devenue un bloc de trois partis et, en bref, chaque parti fournissait ses hommes, envoyait des rempla&#231;ants pour remplacer ceux qui &#233;taient fatigu&#233;s, de sorte qu'il est tr&#232;s difficile d'en nommer les membres officiels. Les noms pourraient &#234;tre &#233;tablis &#224; partir des journaux. Le camarade Joffe en &#233;tait-il membre officiel ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une voix : Il l'&#233;tait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trotsky : Et Uritsky ? Il a beaucoup travaill&#233; l&#224;-dessus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Podvoisky : Unschlicht s'est r&#233;v&#233;l&#233; surtout apr&#232;s la r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trotsky : Lazimir a fait beaucoup de travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Kozmin : Je me souviens qu'apr&#232;s le 18 octobre, le Conseil a tenu des sessions incessantes, au cours desquelles vous avez donn&#233; des ordres concernant la distribution [d'armes]. Pourriez-vous nous en dire plus &#224; ce sujet, nous expliquer comment tout cela s'est d&#233;roul&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trotsky : Concernant les armes, voici comment les choses se pass&#232;rent. La premi&#232;re source d'approvisionnement en armes fut l'usine de Siestrorietsk. Lorsqu'une d&#233;l&#233;gation d'ouvriers arrivait en d&#233;clarant avoir besoin d'armes, je disais : &#171; Mais l'arsenal n'est pas entre nos mains. &#187; Et ils r&#233;pondaient : &#171; Nous sommes all&#233;s &#224; l'usine de Siestrorietsk. &#187; &#171; Alors ? &#187; Ils r&#233;pondaient : &#171; Si le Soviet l'ordonne, nous les donnerons. &#187; Ce fut la premi&#232;re exp&#233;rience. J'ai pass&#233; commande de 5 000 fusils et ils les ont re&#231;us le jour m&#234;me. Et tous les journaux bourgeois ont publi&#233; la nouvelle. Je me souviens tr&#232;s bien que le Novo&#239;&#233; Vremia en a parl&#233; dans un article, peut-&#234;tre m&#234;me dans un &#233;ditorial. Et ce seul fait a l&#233;galis&#233; nos commandes d'armes. Par la suite, tout s'est acc&#233;l&#233;r&#233;. Apr&#232;s la r&#233;volution, lorsque nous, le Comit&#233; de guerre r&#233;volutionnaire, avons commenc&#233; &#224; nommer des commissaires dans toutes les institutions militaires, dans tous les corps de troupe de la garnison et dans tous les commissariats o&#249; il y avait des armes, nos commissaires ont remis l'organisation militaire au parti et la disposition des armes est pass&#233;e naturellement entre nos mains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens encore d'un incident peu important, mais pittoresque. C'&#233;tait au moment o&#249; nous essayions de nous organiser militairement dans le b&#226;timent m&#234;me de Smolny. Le d&#233;tachement de mitrailleurs, charg&#233; de ses fonctions par Kerensky, ne s'est pas r&#233;v&#233;l&#233; tr&#232;s utile, m&#234;me si les mitrailleurs &#233;taient devenus bolcheviks au moment de la r&#233;volution. Grekov &#233;tait alors le commandant de Smolny. Il passait pour un socialiste-r&#233;volutionnaire syndicaliste et fut souvent emprisonn&#233; sous les bolcheviks. &#192; cette &#233;poque, il nous &#233;tait tr&#232;s hostile. Apr&#232;s une r&#233;union &#224; la forteresse Pierre-et-Paul, o&#249; j'ai acquis la certitude que nous allions non seulement vers la victoire, mais vers une victoire presque sans r&#233;sistance, Grekov, me conduisant en automobile, m'a dit : &#171; Certes, vous pourriez faire un coup d'&#201;tat , mais cela ne durerait pas longtemps ; vous seriez &#233;touff&#233;s. &#187; Et il ne voulait pas s'associer &#224; nous. Mais le commandant du d&#233;tachement est venu vers moi et m'a dit : &#171; Nous sommes avec vous. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais lorsque nous avons commenc&#233; &#224; examiner les mitrailleuses, nous avons constat&#233; qu'elles &#233;taient toutes hors d'usage. Les soldats &#233;taient &#233;puis&#233;s et, de m&#234;me, inaptes au combat. Nous avons d&#233;cid&#233; d'introduire &#224; Smolny une compagnie de mitrailleurs, je ne sais plus laquelle. Ce n'est qu'&#224; l'aube du 25 que cette compagnie est arriv&#233;e. Un nombre insignifiant de mencheviks et de socialistes-r&#233;volutionnaires se trouvaient encore &#224; Smolny. &#192; l'aube, aucun de nous n'avait encore dormi. T&#244;t le matin, l'air &#233;tait brumeux, la tension nerveuse &#8211; et soudain, dans le couloir, ces mitrailleuses : rrrrrrrr&#8230; Les mencheviks se regardaient, p&#226;les, alarm&#233;s. Le moindre bruit cr&#233;ait l'alarme. Et dans les couloirs, des tr&#233;pignements et une agitation g&#233;n&#233;rale. C'est alors que les mencheviks &#233;vacu&#232;rent d&#233;finitivement Smolny.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 25, le Deuxi&#232;me Congr&#232;s des Soviets s'ouvrit. C'est alors que Dan et Skobelev arriv&#232;rent &#224; Smolny et travers&#232;rent la pi&#232;ce o&#249; je logeais avec Vladimir Ilitch. Ce dernier &#233;tait emmitoufl&#233; dans un mouchoir comme s'il avait mal aux dents, portait d'&#233;normes lunettes, une casquette en lambeaux et avait une allure plut&#244;t &#233;trange. Mais Dan, &#224; l'&#339;il exerc&#233; et per&#231;ant, regarda autour de lui lorsqu'il nous aper&#231;ut, donna un coup de coude &#224; Skobelev, lui fit un clin d'&#339;il et poursuivit sa route. Vladimir Ilitch me donna &#233;galement un coup de coude : &#171; Ils nous ont reconnus, ces canailles ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons poursuivi le jeu du Comit&#233; de guerre r&#233;volutionnaire avec l'&#201;tat-major du district militaire. Nous avons discut&#233; des relations &#224; &#233;tablir avec les commissaires afin d'&#233;viter toute friction entre la section des soldats et la garnison. Ils ont propos&#233; que leur commissaire soit &#233;galement commissaire du district militaire. La nomination de nos commissaires dans les r&#233;giments ne les a pas contrari&#233;s, &#224; condition qu'ils ob&#233;issent &#224; leur commissaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Podvoisky : La s&#233;ance d&#233;cisive o&#249; Zinoviev et Kamenev protest&#232;rent contre l'insurrection eut lieu le 13.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trotsky : Cette s&#233;ance eut lieu dans l'appartement du menchevik Soukhanov. C'&#233;tait la nuit du 14. Mais si c'&#233;tait bien cette date, camarades, il ne restait que tr&#232;s peu de temps entre le congr&#232;s sovi&#233;tique et la s&#233;ance o&#249; fut prononc&#233; le discours de Martov. Non, c'&#233;tait avant. La premi&#232;re fois que les socialistes-r&#233;volutionnaires arriv&#232;rent de l'&#233;tat-major du district militaire et annonc&#232;rent l'ordre de d&#233;part de trois r&#233;giments, ce fut au Comit&#233; ex&#233;cutif. Ou peut-&#234;tre au Comit&#233; ex&#233;cutif de la section des soldats ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sadovsky : Je crois que c'&#233;tait au pr&#233;sidium. Il y avait une s&#233;ance sous la pr&#233;sidence de Zavadye.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trotsky : Je n'ai pas assist&#233; &#224; la r&#233;union des militants responsables. J'ai assist&#233; &#224; la r&#233;union pr&#233;liminaire avec le camarade L&#233;nine, &#224; laquelle &#233;taient pr&#233;sents Zinoviev et Kalinine. Lorsqu'on a demand&#233; &#224; Kalinine si les ouvriers &#233;taient pr&#234;ts pour le soul&#232;vement, il a r&#233;pondu par l'affirmative, affirmant que nous ne devions pas laisser passer ce moment. En m&#234;me temps, la conversation avec Vladimir Ilitch a plut&#244;t port&#233; sur le moment o&#249; l'insurrection devait commencer. Une p&#233;riode pr&#233;cise a &#233;t&#233; fix&#233;e jusqu'au d&#233;but de l'insurrection, au moyen d'une conspiration militaire, utilisant tous les &#233;v&#233;nements, y compris le d&#233;part de la garnison. Pour Vladimir Ilitch, venu de Finlande, les &#233;v&#233;nements qui se d&#233;roulaient n'&#233;taient pas suffisamment clairs, de sorte que nous n'avons eu que des d&#233;lib&#233;rations. Cette s&#233;ance a eu lieu apr&#232;s un conseil des militants responsables chez Soukhanov. &#201;taient pr&#233;sents : L&#233;nine, Zinoviev, Kamenev, Lomov, Yakovleva, Sverdlov. De Moscou, Oppokov ; Je crois que Noguine n'&#233;tait pas l&#224;, Rykov non plus, Staline y &#233;tait, et Shaoumian, il me semble, aussi. Aucun proc&#232;s-verbal n'a &#233;t&#233; dress&#233;. Seuls les votes ont &#233;t&#233; compt&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les discussions portaient sur les principes et les camarades qui s'opposaient &#224; l'insurrection arm&#233;e &#233;taient plus nombreux que pr&#233;vu. Dans leur argumentation, ils allaient jusqu'&#224; rejeter le pouvoir des Soviets. Les objections se r&#233;sumaient &#224; ceci : le soul&#232;vement arm&#233; peut aboutir, mais apr&#232;s ? Apr&#232;s, nous ne pourrons pas tenir pour des raisons &#233;conomiques et sociales, etc. Ainsi, la discussion fut assez approfondie. Des parall&#232;les furent &#233;tablis avec les journ&#233;es de juillet, on affirma que les masses pourraient ne pas descendre dans la rue et que nous battrions en retraite. Entre autres arguments, on disait que nous ne pourrions jamais r&#233;soudre le probl&#232;me alimentaire, que nous sombrerions dans la premi&#232;re quinzaine, que P&#233;tersbourg resterait une petite &#238;le, que le Comit&#233; ex&#233;cutif des cheminots, les techniciens, les sp&#233;cialistes, les intellectuels, nous tiendraient &#224; la gorge. Les discussions furent tr&#232;s passionn&#233;es, mais j'ai du mal &#224; me souvenir de tous les arguments. Le plus frappant, camarades, c'est que lorsqu'ils ont commenc&#233; &#224; nier la possibilit&#233; d'un soul&#232;vement arm&#233;, les opposants, dans le feu de la discussion, en sont venus &#224; rejeter l'id&#233;e du pouvoir sovi&#233;tique. Nous leur avons demand&#233; : &#171; Alors, quelle est votre position ? &#187; Ils ont r&#233;pondu : &#171; Poursuivre l'agitation, la propagande, discipliner les masses. &#187; &#8211; &#171; Et apr&#232;s ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne me souviens plus de la r&#233;partition des voix, mais je sais qu'il y avait cinq ou six voix contre et quelque chose comme neuf voix pour l'insurrection.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne garantis bien s&#251;r pas l'exactitude des chiffres. La s&#233;ance a dur&#233; toute la nuit. Nous nous sommes s&#233;par&#233;s &#224; l'aube. Quelques camarades et moi sommes rest&#233;s dormir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait deux nuances concernant l'insurrection. D'un c&#244;t&#233;, les P&#233;tersbourgeois (ceux qui travaillaient au Soviet de Saint-P&#233;tersbourg) faisaient d&#233;pendre le sort du soul&#232;vement du conflit r&#233;sultant de l'&#233;vacuation de la garnison de la ville. Vladimir Ilitch ne craignait pas le soul&#232;vement et insistait m&#234;me pour qu'il ait lieu, mais il ne voulait pas le laisser d&#233;pendre exclusivement de l'&#233;volution du conflit &#224; Saint-P&#233;tersbourg. Ce n'&#233;tait plus une nuance, mais plut&#244;t un point de vue ferme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre position &#233;tait celle de P&#233;tersbourg, c'est-&#224;-dire que P&#233;tersbourg m&#232;nerait l'affaire de cette mani&#232;re ; mais L&#233;nine s'&#233;carta de son point de vue d'un soul&#232;vement g&#233;n&#233;ral dans tout le pays tout en n'accordant pas une si grande place au soul&#232;vement de la garnison de P&#233;tersbourg.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La date du soul&#232;vement fut fix&#233;e au 15 octobre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Podvoisky : Si je me souviens bien, je crois que la s&#233;ance a eu lieu plus t&#244;t, sinon il y aurait eu un retard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trotsky : La r&#233;union des militants responsables eut sans doute lieu apr&#232;s la r&#233;union du Comit&#233; central, alors que la question &#233;tait d&#233;j&#224; r&#233;solue. C'est alors que Zinoviev et Kamenev furent autoris&#233;s &#224; d&#233;fendre leurs points de vue. Mais la d&#233;cision du Comit&#233; central fut prise. J'en conclus que la r&#233;union du Comit&#233; central eut lieu d&#233;but octobre, le 3, je crois, car je me souviens que le soul&#232;vement &#233;tait pr&#233;vu pour le 15 au plus tard. Une nuance apparut pr&#233;cis&#233;ment concernant la fixation de la date. J'insistai pour que le Comit&#233; de guerre r&#233;volutionnaire soit charg&#233; de pr&#233;parer le moment du soul&#232;vement pour le jour du Congr&#232;s des Soviets. Cela ne suscita pas de grande discussion, mais il fut d&#233;cid&#233; que le soul&#232;vement aurait lieu fin octobre ou d&#233;but novembre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Kozmin : Cette d&#233;cision a-t-elle &#233;t&#233; prise avant ou apr&#232;s le d&#233;part des bolcheviks du pr&#233;-Parlement ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trotsky : C'&#233;tait apr&#232;s. Quand ce d&#233;part a-t-il eu lieu ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Podvoisky : En septembre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trotsky : J'ai dit que c'&#233;tait apr&#232;s le d&#233;part des bolcheviks du Pr&#233;-Parlement. Mais je ne peux pas le dire avec pr&#233;cision. Quoi qu'il en soit, cette d&#233;cision a &#233;t&#233; prise apr&#232;s la s&#233;ance de la fraction o&#249; la question &#233;tait d&#233;battue : devions-nous entrer ou non au Pr&#233;-Parlement ? J'&#233;tais partisan du boycott. Rykov ne partageait pas mon point de vue. Ce n'est que plus tard que nous avons re&#231;u une lettre de L&#233;nine en Finlande, dans laquelle il se pronon&#231;ait en faveur du boycott. Apr&#232;s cela, la s&#233;ance du Comit&#233; central a sembl&#233; marquer un effort pour entrer dans les d&#233;tails, mettre les points sur les &#171; i &#187;. Dans le comportement des noyaux du parti, dans les r&#233;giments, parmi les commissaires, nous avons senti une certaine ind&#233;cision&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1920/11/Nlleinter.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Un&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr47.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Deux&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/raskolnikov/works/1925/00/Raskolnikov_1925.pdf&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Trois&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1919/09/lt_19190914.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Quatre&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1929/10/lt19291017.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Cinq&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1924/09/19240915.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Six&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/octobre.pdf&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Sept&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/preobrajensky/works/1921/02/base.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Huit&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1924/09/lecons.pdf&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Neuf&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3646&#034;&gt;Dix&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6453&#034;&gt;Onze&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5798&#034;&gt;Douze&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4845&#034;&gt;Treize&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6455&#034;&gt;Quatorze&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article511&#034;&gt;Quinze&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6363&#034;&gt;Seize&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4425&#034;&gt;Dix-sept&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4495&#034;&gt;Dix-huit&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6698&#034;&gt;Dix-neuf&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6924&#034;&gt;Vingt&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.lefigaro.fr/histoire/archives/2017/11/06/26010-20171106ARTFIG00179-le-recit-d-un-petit-francais-egare-dans-le-chaos-de-la-revolution-russe.php&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Vingt et un&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://fr.internationalism.org/revolution-internationale/201705/9559/temoignage-l-an-i-revolution-russe&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Vingt deux&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5796&#034;&gt;La r&#233;volution d'Octobre a-t-elle &#233;t&#233; un &#233;chec ?&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2317&#034;&gt;Pourquoi Octobre 1917 appartient aux travailleurs d'aujourd'hui comme &#224; ceux d'hier&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>R&#233;ponse de Clara Zetkin &#224; Karl Kautsky sur la r&#233;volution russe</title>
		<link>https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7430</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7430</guid>
		<dc:date>2026-06-18T22:49:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Russie</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;volution</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Clara Zetkin &lt;br class='autobr' /&gt;
De la dictature &#224; la d&#233;mocratie &lt;br class='autobr' /&gt;
(1919) &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans un article r&#233;cent intitul&#233; D&#233;mocratie contre Dictature , le camarade Kautsky s'est oppos&#233; &#224; la dictature du prol&#233;tariat et de la paysannerie telle qu'elle a &#233;t&#233; instaur&#233;e en Russie par le renversement bolchevique de l'autorit&#233; de l'&#201;tat. Il a exprim&#233; son d&#233;saccord avec les opinions des socialistes qui soutiennent que, dans les circonstances actuelles, cette dictature est historiquement justifi&#233;e. Pour l'essentiel, les opinions de (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique30" rel="directory"&gt;4&#232;me chapitre : R&#233;volutions prol&#233;tariennes jusqu'&#224; la deuxi&#232;me guerre mondiale&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot25" rel="tag"&gt;Russie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot45" rel="tag"&gt;R&#233;volution&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Clara Zetkin
&lt;p&gt;De la dictature &#224; la d&#233;mocratie&lt;/p&gt;
&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;(1919)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un article r&#233;cent intitul&#233; D&#233;mocratie contre Dictature , le camarade Kautsky s'est oppos&#233; &#224; la dictature du prol&#233;tariat et de la paysannerie telle qu'elle a &#233;t&#233; instaur&#233;e en Russie par le renversement bolchevique de l'autorit&#233; de l'&#201;tat. Il a exprim&#233; son d&#233;saccord avec les opinions des socialistes qui soutiennent que, dans les circonstances actuelles, cette dictature est historiquement justifi&#233;e. Pour l'essentiel, les opinions de Kautsky sont identiques &#224; celles r&#233;cemment publi&#233;es par Martoff, un camarade menchevik, dans son ouvrage Marx et le probl&#232;me de la dictature du prol&#233;tariat . Ma r&#233;ponse aux critiques de Kautsky &#224; l'&#233;gard des bolcheviks est la suivante :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le bolchevisme et la main forte&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'usage de la main forte est la caract&#233;ristique essentielle de l'activit&#233; bolchevique. Ce n'est pas id&#233;al, mais in&#233;vitable. Cela peut &#234;tre contraire aux prescriptions de la d&#233;mocratie, mais cela sert pourtant les int&#233;r&#234;ts de la d&#233;mocratie. Si, pour tous ceux qui vivent en Russie, la d&#233;mocratie doit devenir une r&#233;alit&#233; socialiste diffusant de l'&#233;nergie, les bolcheviks ne pourront &#233;chapper &#224; la n&#233;cessit&#233; de sacrifier, &#224; titre de mesure transitoire, les droits de certains individus et de certains groupes sociaux. Que cela se produise est une caract&#233;ristique in&#233;vitable de l'&#233;volution historique. La d&#233;mocratie est de double nature, &#233;tant &#224; la fois le moyen et la fin de l'&#233;volution historique. En tant que fin ou but de l'&#233;volution historique, elle peut entrer en conflit avec elle-m&#234;me en tant que moyen d'&#233;volution historique. La dictature du prol&#233;tariat et de la paysannerie en Russie porte les marques de cette contradiction. Les voix plaintives de Russie, les critiques &#233;mises par les adversaires du &#171; bolchevisme &#187; dans d'autres pays, nous assurent que depuis que les bolcheviks sont arriv&#233;s au pouvoir, ils ont partout viol&#233; et sacrifi&#233; les principes d&#233;mocratiques. La d&#233;mocratie, nous dit-on, a &#233;t&#233; mise &#224; l'&#233;preuve &#224; plusieurs reprises : avec la dissolution de l'Assembl&#233;e constituante ; dans les privations des droits civils annonc&#233;es dans la constitution sovi&#233;tique ; et dans la d&#233;claration de la terreur de masse. Sans aucun doute ! Mais sans de telles violations, la r&#233;volution aurait-elle pu &#234;tre sauv&#233;e, aurait-elle pu aller plus loin, les r&#233;volutionnaires auraient-ils pu continuer &#224; &#339;uvrer pour le socialisme, qui seul garantit la d&#233;mocratie pour tous ? C'est la question cruciale, et pour moi la r&#233;ponse va de soi, compte tenu des circonstances entourant la r&#233;volution russe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dissolution de l'Assembl&#233;e constituante&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je consid&#232;re que la dissolution de l'Assembl&#233;e constituante, loin d'impliquer un sacrifice de la d&#233;mocratie, a rendu la d&#233;mocratie plus efficace. Il ne fait aucun doute que cette assembl&#233;e avait &#233;t&#233; &#233;lue sur la base du suffrage d&#233;mocratique, mais les &#233;lections avaient eu lieu avant que les mots d'ordre bourgeois et le programme de compromis bourgeois-socialiste n'aient perdu leur attrait pour les larges masses ouvri&#232;res. Elles avaient eu lieu avant le moment historique d&#233;cisif o&#249; la r&#233;volution de novembre et l'acceptation du gouvernement sovi&#233;tique par les ouvriers, les paysans et les soldats organis&#233;s avaient effectivement &#171; condamn&#233; comme partiaux et inad&#233;quats &#187; les programmes des deux phases d'ouverture de la r&#233;volution. et des partis qui avaient propos&#233; ces programmes. Il faut ajouter que, pendant les premi&#232;res p&#233;riodes, la puissance &#233;conomique et sociale des classes poss&#233;dantes &#233;tait encore suffisante pour exercer une influence consid&#233;rable sur les r&#233;sultats &#233;lectoraux. L'Assembl&#233;e constituante ne saurait &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme une expression non falsifi&#233;e des opinions et de la volont&#233; des travailleurs. Dans la mesure o&#249; l'on peut parler en Russie d'une volont&#233; populaire, cette volont&#233; &#233;tait indubitablement incorpor&#233;e dans les d&#233;cisions des soviets. Le gouvernement sovi&#233;tique provisoire allait-il abdiquer son pouvoir r&#233;el en faveur de la d&#233;mocratie du feu follet de l'Assembl&#233;e constituante ? Le gouvernement sovi&#233;tique devait-il confier le travail de la r&#233;volution aux mains de la bourgeoisie, &#224; des mains d&#233;sireuses d'entraver, voire d'&#233;trangler, cet intrus indisciplin&#233; ? Ou fallait-il remettre le pouvoir aux socialistes-r&#233;volutionnaires, qui s'&#233;taient r&#233;v&#233;l&#233;s trop faibles pour prot&#233;ger la r&#233;volution ? Prendre une telle mesure aurait &#233;t&#233; aussi insens&#233; que criminel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vin r&#233;volutionnaire et bouteilles parlementaires&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a un autre point &#224; consid&#233;rer. La r&#233;volution n'avait pas arr&#234;t&#233; sa progression dans le but d'une r&#233;volution bourgeoise. Au-del&#224; de tout tel objectif, elle avait r&#233;v&#233;l&#233; la figure titanesque d'une r&#233;volution prol&#233;tarienne, visant une r&#233;organisation socialiste. S'ils avaient accept&#233; le parlementarisme, les bolcheviks auraient accept&#233; une institution qui, si importante soit-elle, n'a qu'une valeur tr&#232;s limit&#233;e ; une institution qui, m&#234;me en p&#233;riode d'&#233;volution pacifique, s'est r&#233;v&#233;l&#233;e manifestement inadapt&#233;e aux besoins de la lutte prol&#233;tarienne pour l'&#233;mancipation ; une institution qui, adapt&#233;e aux exigences de l'ordre capitaliste, doit n&#233;cessairement &#233;chouer &#224; r&#233;pondre aux n&#233;cessit&#233;s de ceux dont le but est de renverser cet ordre. Il est ind&#233;niable que le prol&#233;tariat doit tirer tous les avantages que l'on peut tirer des institutions parlementaires. Mais le Parlement est une de ces institutions d'&#201;tat qu'un prol&#233;tariat victorieux ne peut pas simplement s'emparer et utiliser &#224; ses propres fins. Le nouveau vin r&#233;volutionnaire ne doit pas &#234;tre vers&#233; dans de vieilles bouteilles. Dans cette perspective, le &#171; bolchevisme &#187; &#233;tait assur&#233;ment justifi&#233; en rempla&#231;ant l'Assembl&#233;e constituante par les soviets, en rempla&#231;ant l'activit&#233; d'une assembl&#233;e d&#233;terminante et l&#233;gislative par l'activit&#233; d'organisations sur la base d&#233;mocratique la plus large possible et simultan&#233;ment l&#233;gislative, administrative et ex&#233;cutive. .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dictature du Prol&#233;tariat Provisoire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est ind&#233;niable que la d&#233;mocratie cr&#233;&#233;e par la constitution sovi&#233;tique est incompl&#232;te ; il est incontestable que de grands groupes de personnes sont ainsi exclus du suffrage. Mais les critiques semblent oublier que ces exclusions ne sont que provisoires, qu'elles ne seront appliqu&#233;es que pour la p&#233;riode pendant laquelle la dictature du prol&#233;tariat et de la paysannerie persiste et doit persister. La Constitution ne laisse aucun doute &#224; ce sujet. La dissolution de l'ancienne Russie et l'av&#232;nement de la Nouvelle Russie ne sont pas encore assez avanc&#233;s pour permettre au gouvernement sovi&#233;tique, d'un seul trait de plume ou d'un seul coup puissant, d'abolir la propri&#233;t&#233; priv&#233;e des moyens de production. En Russie, le glas de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e n'a pas encore sonn&#233;, l'heure de l'expropriation de tous les expropriateurs n'a pas encore sonn&#233;. Les minorit&#233;s poss&#232;dent toujours le pouvoir &#233;conomique et le pouvoir social et peuvent toujours utiliser et abuser de ces pouvoirs contre l'&#233;crasante majorit&#233; des travailleurs. Le pouvoir politique doit-il &#234;tre ajout&#233; pour leur permettre de poursuivre leurs objectifs &#233;go&#239;stes au m&#233;pris des int&#233;r&#234;ts de la communaut&#233; dans son ensemble ? Vidons notre esprit des phrases ; lib&#233;rons-nous des formalit&#233;s ; cessons de r&#233;it&#233;rer le slogan selon lequel &#171; les masses ont le droit et le pouvoir &#187; de contrecarrer les machinations antisociales des minorit&#233;s poss&#233;dantes. N'est-il pas &#233;vident qu'en r&#233;alit&#233;, les choses seront tr&#232;s diff&#233;rentes jusqu'&#224; ce que la libert&#233; &#233;conomique et l'&#233;galit&#233; &#233;conomique aient dot&#233; la nation enti&#232;re de libert&#233; et de maturit&#233; spirituelles ? Qui ne se moquerait pas d'un commandant militaire assez imprudent pour envoyer de l'artillerie et des obus en cadeau &#224; l'arm&#233;e ennemie ? Pourtant, les bolchevistes sont cens&#233;s avoir commis un p&#233;ch&#233; mortel en refusant d'armer et d'&#233;quiper les minorit&#233;s r&#233;actionnaires pour la lutte contre la r&#233;volution. Cela aussi au moment m&#234;me o&#249; la r&#233;volution et la contre-r&#233;volution &#233;taient aux prises avec une question de vie ou de mort ; &#224; une &#233;poque o&#249; la contre-r&#233;volution n'&#233;tait pas seulement soutenue par toutes les &#233;nergies r&#233;actionnaires de la Russie, mais &#233;tait &#233;galement fournie par les gouvernements alli&#233;s en troupes, en argent et en soutien moral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mesures de n&#233;cessit&#233; militaire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La dissolution de l'Assembl&#233;e constituante, le recours &#224; la force contre les opposants, la d&#233;claration de la terreur de masse sont les fruits amers de la dictature du prol&#233;tariat et de la paysannerie. Elles doivent &#234;tre consid&#233;r&#233;es comme des mesures de n&#233;cessit&#233; militaire. &#034;A la guerre comme la guerre.&#034; (Quand vous faites la guerre, faites la guerre.) Les dirigeants bolcheviques de la Russie r&#233;volutionnaire sont engag&#233;s dans une guerre d'une importance sans pr&#233;c&#233;dent. Ici, les normes morales et politiques de la vie quotidienne ne nous parviennent pas. Sur cette sc&#232;ne colossale, les mesures individuelles et les ph&#233;nom&#232;nes individuels sont r&#233;duits &#224; l'insignifiance. Il s'agit d'un drame d'une port&#233;e historique &#233;crasante et il doit &#234;tre accept&#233; ou rejet&#233; dans son ensemble. Celui qui veut la fin ne doit pas reculer devant les moyens. Une r&#233;volution prol&#233;tarienne visant le socialisme ne peut se r&#233;aliser sans dictature. Cela est particuli&#232;rement vrai dans les conditions actuelles en Russie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'appel &#224; Marx&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les critiques d&#233;sobligeantes de nos amis russes ne rejettent en effet pas absolument la dictature par principe. Ce qu'ils per&#231;oivent mal, c'est le caract&#232;re de la dictature en Russie. Karl Kautsky s'efforce de prouver que dictature et d&#233;mocratie doivent aller de pair. La dictature ne doit pas sacrifier les principes d&#233;mocratiques mais doit les mettre en &#339;uvre. La dictature doit &#234;tre une &#233;manation de la d&#233;mocratie. Il sert au mieux la volont&#233; et les int&#233;r&#234;ts de la majorit&#233;. Selon les critiques, aucune de ces conditions n'est remplie en Russie. La petite minorit&#233; bolchevique, nous dit-on, emploie des mesures brutales et &#233;nergiques. contraint l'&#233;crasante majorit&#233; des Russes &#224; accepter la politique bolchevique. Cette politique, loin de sauvegarder la r&#233;volution, la met en danger ; loin de faire progresser le socialisme, il compromet le socialisme. C'est l&#224; le noyau des assauts critiques dirig&#233;s contre un domaine au-del&#224; du &#171; bolchevisme &#187; et visant &#224; clarifier, &#224; r&#233;viser la th&#233;orie de la dictature du prol&#233;tariat. On nous pr&#233;sente des cha&#238;nes d'inf&#233;rences logiques, des tentatives pour une nouvelle conception du concept de dictature, par opposition &#224; l'ancienne th&#233;orie, qui est rejet&#233;e comme &#171; blanquiste &#187; ou &#171; jacobine &#187;. Les arguments sont, bien s&#251;r, parsem&#233;s d'appels &#224; Marx et Engels, et avec des citations de ces auteurs. J'ai lu attentivement les expos&#233;s, mais ma vision g&#233;n&#233;rale de la question, de l'application de la doctrine au cas particulier de la r&#233;volution russe et du r&#244;le jou&#233; par les bolcheviks dans cette r&#233;volution, reste inchang&#233;e. En ce qui concerne les questions controvers&#233;es de notre &#233;poque, qu'importe que les ph&#233;nom&#232;nes historiques dont Marx a &#233;t&#233; t&#233;moin de son vivant l'aient amen&#233; &#224; codifier sa conception de la dictature du prol&#233;tariat ; qu'importe si, apr&#232;s avoir &#233;t&#233; d'abord enclin &#224; une vision &#171; jacobine &#187;, il en soit venu ensuite &#224; adopter plut&#244;t une vision &#171; &#233;volutionniste et parlementaire &#187;. Malgr&#233; tout le respect que je dois &#224; la vaste connaissance qu'a le camarade Martoff de la th&#233;orie marxiste et &#224; la perspicacit&#233; incontestable avec laquelle il applique cette th&#233;orie, nous pouvons n&#233;anmoins nous sentir enclins &#224; remettre en question ses d&#233;ductions et la mani&#232;re dont il oppose son interpr&#233;tation de Marx &#224; la th&#233;orie marxiste. dictature exerc&#233;e par les bolcheviks. Mais m&#234;me si nous pensons que Martoff a raison concernant les opinions de Marx et quant &#224; l'applicabilit&#233; de ces opinions &#224; la situation russe, il reste un fait simple &#224; retenir, c'est que l'&#233;volution historique ne s'est pas arr&#234;t&#233;e lorsque la plume est tomb&#233;e des mains de Marx. .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le nouveau capitalisme&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis ce jour, l'&#233;conomie capitaliste n'a pas seulement connu une croissance, elle a &#233;galement manifest&#233; des ph&#233;nom&#232;nes enti&#232;rement nouveaux, d'une importance notable. Pour en &#233;num&#233;rer quelques-unes, nous avons : la formation de r&#233;seaux, de fiducies et de syndicats ; la prise de la premi&#232;re place dans l'industrie par les produits sid&#233;rurgiques &#224; la place des textiles ; la transformation r&#233;volutionnaire op&#233;r&#233;e par les am&#233;liorations de la technologie &#233;lectrique ; les entrelacs du capital industriel, du capital commercial et du capital bancaire pour constituer le capital financier, et la domination mondiale de ce dernier, etc. Dans la politique int&#233;rieure et la politique &#233;trang&#232;re de tous les &#201;tats les plus &#233;volu&#233;s, on peut retracer l'influence de un capitalisme plus d&#233;velopp&#233; et plus mature. M&#234;me si en apparence les conditions de vie semblent s'&#234;tre am&#233;lior&#233;es, la lutte des classes entre le prol&#233;tariat et la bourgeoisie s'est en r&#233;alit&#233; intensifi&#233;e. Parmi les classes en lutte, nous voyons un m&#233;lange et une confusion d'impulsions vers des colonies de grande envergure et de peur de telles colonies, de grands projets et de petites actions. Les classes dominantes sont de plus en plus enclines &#224; s'accrocher &#224; un pass&#233; politique fugitif. Nous constatons le d&#233;clin du parlementarisme bourgeois et son incapacit&#233; de plus en plus &#233;vidente &#224; aider la lutte prol&#233;tarienne pour la libert&#233; vers des questions d&#233;cisives. Nous sommes surtout impressionn&#233;s par la puissante expansion de l'imp&#233;rialisme, avec sa soif insatiable de domination mondiale, avec ses armements excessifs, ses entreprises coloniales et ses guerres, sa politique extr&#233;miste d'exploitation et d'oppression tant &#224; l'int&#233;rieur qu'&#224; l'ext&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le marxisme, une doctrine progressiste&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui oserait soutenir que face aux d&#233;veloppements des derni&#232;res d&#233;cennies, Marx, penseur r&#233;solument r&#233;volutionnaire, n'aurait pas modifi&#233; sa conception de la dictature du prol&#233;tariat conform&#233;ment &#224; l'enseignement de faits imposants ? Si nous supposons que le camarade Martoff a raison quant &#224; la th&#233;orie d&#233;fendue par Marx il y a plus de quarante ans, ne pouvons-nous pas &#234;tre assur&#233;s que Marx aurait r&#233;vis&#233; cette th&#233;orie s'il avait &#233;t&#233; en vie aujourd'hui. Pour Marx, la th&#233;orie &#233;tait quelque chose de plus grand qu'un moyen d'&#233;lucider le monde ; c'&#233;tait un moyen de transformer le monde. Mais, pour cette raison m&#234;me, il n'a jamais consid&#233;r&#233; ses th&#233;ories comme des v&#233;rit&#233;s &#233;ternelles et immuables auxquelles la r&#233;alit&#233; devait se conformer ; pour lui, la r&#233;alit&#233; restait toujours l'objet de recherche, la chose &#224; &#233;tudier consciencieusement, la chose &#224; partir de laquelle ses th&#233;ories &#233;taient acquises et en fonction de laquelle ses th&#233;ories devaient, en cas de besoin, &#234;tre modifi&#233;es. Je suis convaincu qu'&#224; ce stade, la conception de Marx de la dictature du prol&#233;tariat pr&#233;senterait remarquablement peu de similitudes avec l'id&#233;al doux et humble, l'id&#233;al de ceux qui ne visent que l'harmonie et la coop&#233;ration de toutes les personnes de &#171; bonne volont&#233;, &#187; l'id&#233;al qui nous moque timidement des expos&#233;s des adversaires du bolchevisme. L'intelligence r&#233;volutionnaire de Marx &#233;tait aussi tranchante qu'une &#233;p&#233;e ; son c&#339;ur brillait d'un feu r&#233;volutionnaire ; sa volont&#233; r&#233;volutionnaire &#233;tait dure comme l'acier. Marx a toujours &#233;t&#233; un combattant r&#233;volutionnaire, un homme d'action, et je ne peux pas croire qu'on le retrouve aujourd'hui parmi les critiques du bolchevisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le papier, &#171; la dictature du prol&#233;tariat &#187; et &#171; l'id&#233;al d'une d&#233;mocratie compl&#232;te &#187; peuvent &#234;tre li&#233;s &#224; la simple copule. Dans le monde de la r&#233;alit&#233;, il en va autrement. L'essence historique de la dictature est la domination &#8211; une domination dure et coercitive. Sans porter atteinte aux droits et int&#233;r&#234;ts des minorit&#233;s, cela est aussi impossible que la quadrature du cercle. La justification historique de la dictature du prol&#233;tariat r&#233;side dans le fait que la dictature s'exerce dans l'int&#233;r&#234;t de l'immense majorit&#233; de la population, et qu'elle n'est qu'un moyen de transition, car elle vise &#224; se suspendre, &#224; rendre impossible, en soi, de r&#233;aliser l'id&#233;al de la d&#233;mocratie : un peuple libre, dans un pays libre, vivant de travail libre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La p&#233;rennit&#233; du bolchevisme&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nos anti-bolcheviks nient que la dictature actuelle en Russie poss&#232;de ces justifications. Ils d&#233;clarent que la dictature bolchevique est l'&#339;uvre d'une minorit&#233; inconsid&#233;rable de dogmatiques et de fanatiques qui, dans l'int&#233;r&#234;t de conceptions partisanes &#233;troites et d'une politique partisane &#233;troite, souhaitent contraindre, par l'exercice brutal de la force, l'immense majorit&#233; du peuple russe. avaler les prescriptions bolcheviques, maintenant et pour l'avenir. D'o&#249; viennent ceux qui d&#233;fendent de telles vues avec la certitude que la politique bolchevique est celle d'une infime minorit&#233; d'ouvriers et de paysans russes ? A mon avis, le nombre, l'ampleur et la passion des attaques contre le r&#233;gime coercitif des bolcheviks ne devraient pas nous faire surestimer l'&#233;tendue ou l'importance d'une hostilit&#233; s&#233;rieuse &#224; l'&#233;gard de la politique du gouvernement sovi&#233;tique. C'est une exp&#233;rience ancienne et facilement explicable que, dans les luttes de factions, les minorit&#233;s qui sont largement inf&#233;rieures en nombre sont susceptibles de faire preuve d'une violence particuli&#232;re. C'est pour eux un besoin naturel de convaincre le monde qu'en d&#233;pit de la d&#233;faite, ils ont le pouvoir et ont raison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui nierait qu'une grande partie des ouvriers, de nombreux paysans et surtout la majeure partie de l'intelligentsia ne partagent pas les vues ni ne soutiennent la politique des bolcheviks ? N&#233;anmoins, une tr&#232;s grande proportion, sinon la majorit&#233;, des prol&#233;taires et des paysans qui s'int&#233;ressent activement aux questions politiques soutiennent les bolcheviks, et il en va de m&#234;me pour les socialistes-r&#233;volutionnaires de gauche. Cette opinion est confirm&#233;e par le fait que ceux qui constituent, pr&#233;tend-on, une infime minorit&#233;, bien qu'on leur reproche des erreurs, des actes de violence, des manquements aux principes, etc., auraient conserv&#233; le pouvoir pendant une p&#233;riode bien plus longue que celle pendant laquelle ils les gouvernements provisoires des deux premi&#232;res phases de la r&#233;volution dominent. De plus, cela s'est produit dans des conditions de difficult&#233; presque sans pr&#233;c&#233;dent, pendant la terrible &#233;preuve de la paix de Brest-Litovsk et face &#224; la menace toujours pr&#233;sente de famine. Les anti-bolcheviks peuvent dire ce qu'ils veulent, mais le simple recours &#224; la force ne peut expliquer la p&#233;rennit&#233; du gouvernement sovi&#233;tique &#8211; qui a dur&#233; bien plus longtemps que d'habitude en p&#233;riode de r&#233;volution. Aucune minorit&#233; dont le pouvoir ne reposait que sur la force ne pouvait continuer, dans de telles circonstances et pendant si longtemps, &#224; s'asseoir sur les ba&#239;onnettes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De la dictature &#224; la d&#233;mocratie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La persistance du r&#233;gime sovi&#233;tique, qui, comme nous l'ont assur&#233; les proph&#232;tes confiants, ne pourrait pas durer plus de quelques semaines, nous permet de d&#233;duire avec certitude que ce gouvernement est soutenu par les larges masses du peuple russe. Les bolcheviks et les socialistes-r&#233;volutionnaires de gauche qui coop&#232;rent avec eux constituent la structure solide de l'arm&#233;e r&#233;volutionnaire russe. Par leur disponibilit&#233; &#224; l'action et par leur capacit&#233;, ils inspirent confiance aux masses et les rallier &#224; leur soutien. La n&#233;cessit&#233; d'une dictature nous montre en effet qu'il ne faut en aucun cas sous-estimer le nombre et l'importance des opposants au gouvernement sovi&#233;tique. Il faut utiliser le pouvoir pour r&#233;primer le pouvoir. Notre espoir est que la dictature du prol&#233;tariat et de la paysannerie se maintiendra assez longtemps pour s'abolir lorsqu'elle aura rempli sa fonction et atteint son objectif. Car tandis que pendant les deux premi&#232;res p&#233;riodes de la r&#233;volution, le chemin des gouvernements menait du bel id&#233;al de la d&#233;mocratie &#224; la dure et cruelle r&#233;alit&#233; de la dictature, le chemin de la domination sovi&#233;tique m&#232;nera de la dure et cruelle r&#233;alit&#233; de la dictature &#224; la belle r&#233;alit&#233;. et r&#233;alis&#233; un r&#234;ve de d&#233;mocratie.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Le point de vue de Rosa Luxemburg sur les bolcheviks &#224; la t&#234;te de la r&#233;volution russe</title>
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		<dc:date>2026-06-12T22:48:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Russie</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;volution</dc:subject>
		<dc:subject>Rosa Luxemburg</dc:subject>

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&lt;p&gt;Rosa Luxemburg et les bolcheviks &#224; la t&#234;te de la r&#233;volution russe &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Les bolcheviks ont certainement commis plus d'une faute dans leur politique et en commettent sans doute encore - qu'on nous cite une r&#233;volution o&#249; aucune faute n'ait &#233;t&#233; commise ! L'id&#233;e d'une politique r&#233;volutionnaire sans faille, et surtout dans cette situation sans pr&#233;c&#233;dent, est si absurde qu'elle est tout juste digne d'un ma&#238;tre d'&#233;cole allemand. Si, dans une situation exceptionnelle, un simple vote au Reichstag fait (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique30" rel="directory"&gt;4&#232;me chapitre : R&#233;volutions prol&#233;tariennes jusqu'&#224; la deuxi&#232;me guerre mondiale&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot25" rel="tag"&gt;Russie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot45" rel="tag"&gt;R&#233;volution&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?mot89" rel="tag"&gt;Rosa Luxemburg&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Rosa Luxemburg et les bolcheviks &#224; la t&#234;te de la r&#233;volution russe&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Les bolcheviks ont certainement commis plus d'une faute dans leur politique et en commettent sans doute encore - qu'on nous cite une r&#233;volution o&#249; aucune faute n'ait &#233;t&#233; commise ! L'id&#233;e d'une politique r&#233;volutionnaire sans faille, et surtout dans cette situation sans pr&#233;c&#233;dent, est si absurde qu'elle est tout juste digne d'un ma&#238;tre d'&#233;cole allemand. Si, dans une situation exceptionnelle, un simple vote au Reichstag fait d&#233;j&#224; perdre la &#171; t&#234;te &#187; aux &#171; chefs &#187; du socialisme allemand, alors que la voie leur est clairement trac&#233;e par l'abc du socialisme, si alors leur c&#339;ur bat la chamade et s'ils y perdent tout leur socialisme comme une le&#231;on mal apprise - comment veut-on qu'un parti plac&#233; dans une situation historique v&#233;ritablement &#233;pineuse et in&#233;dite, o&#249; il veut tracer de nouvelles voies pour le monde entier, comment veut-on qu'il ne commette pas de faute ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, la situation fatale dans laquelle se trouvent aujourd'hui les bolch&#233;viks ainsi que la plupart de leurs fautes sont elles-m&#234;mes la cons&#233;quence du caract&#232;re fondamentale&#172;ment insoluble du probl&#232;me auquel les a confront&#233;s le prol&#233;tariat international et surtout le prol&#233;tariat allemand. &#201;tablir une dictature prol&#233;tarienne et accomplir un bouleversement socialiste dans un seul pays, encercl&#233; par l'h&#233;g&#233;monie scl&#233;ros&#233;e de la r&#233;action imp&#233;rialiste et assailli par une guerre mondiale, la plus sanglante de l'histoire humaine, c'est la quadrature du cercle. Tout parti socialiste &#233;tait condamn&#233; &#224; &#233;chouer devant cette t&#226;che et &#224; p&#233;rir, qu'il soit guid&#233;, dans sa politique par la volont&#233; de vaincre et la foi dans le socialisme international, ou par le renoncement &#224; soi-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous aimerions les voir &#224; l'&#339;uvre, ces Basques pleurnichards, les Axelrod, les Dan, les Grigoriants et compagnie qui, l'&#233;cume aux l&#232;vres, vitup&#232;rent contre les bolcheviks et colportent leurs mis&#232;res &#224; l'&#233;tranger, trouvant en cela - et comment donc ! - des &#226;mes compa&#172;tis&#172;santes, celles de h&#233;ros tels que Str&#246;bel, Bernstein et Kautsky, nous aimerions bien voir ces Allemands &#224; la place des bolcheviks ! Toute leur subtile sagesse se bornerait &#224; une alliance avec les Milioukov &#224; l'int&#233;rieur, avec l'Entente &#224; l'ext&#233;rieur, sans oublier qu'&#224; l'int&#233;&#172;rieur, ils renonceraient consciemment &#224; accomplir la moindre r&#233;forme socialiste ou m&#234;me &#224; l'entamer, en vertu de cette c&#233;l&#232;bre prudence de ch&#226;tr&#233; selon laquelle la Russie est un pays agraire o&#249; le capitalisme n'est pas encore &#224; point.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; bien la fausse logique de la situation objective tout parti socialiste qui acc&#232;de aujourd'hui au pouvoir en Russie est condamn&#233; &#224; adopter une fausse tactique aussi longtemps que le gros de l'arm&#233;e prol&#233;tarienne internationale, dont il fait partie, lui fera faux bond.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La responsabilit&#233; des fautes des bolcheviks incombe en premier lieu au prol&#233;tariat international et surtout &#224; la bassesse persistante et sans pr&#233;c&#233;dent de la social-d&#233;mocratie allemande, parti qui pr&#233;tendait en temps de paix marcher &#224; la pointe du prol&#233;tariat mondial, s'attribuait le privil&#232;ge d'endoctriner et de diriger tout le monde, comptait dans le pays au moins dix millions de partisans des deux sexes et qui maintenant crucifie le socialisme trente six fois par jour sur l'ordre des classes dirigeantes, comme les valets v&#233;naux du Moyen Age.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les nouvelles qui nous viennent aujourd'hui de Russie et la situation des bolcheviks sont un appel &#233;mouvant &#224; la derni&#232;re &#233;tincelle du sentiment de l'honneur qui som&#172;meille encore dans les masses d'ouvriers et de soldats allemands. Ils ont permis de sang-froid que la r&#233;volution russe soit d&#233;chiquet&#233;e, encercl&#233;e, affam&#233;e. Puissent-ils &#224; la douzi&#232;me heure la sauver au moins du comble de l'horreur : le suicide moral, l'alliance avec l'imp&#233;rialisme allemand.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a qu'une seule issue au drame qui s'est nou&#233; en Russie : l'insurrection tombant sur l'arri&#232;re de l'imp&#233;rialisme allemand, le soul&#232;vement des masses allemandes qui donnerait le signal d'un ach&#232;vement r&#233;volutionnaire international du g&#233;nocide. Le sauvetage de l'honneur de la r&#233;volution russe co&#239;ncide, en cette heure fatale, avec le salut de l'honneur du prol&#233;tariat allemand et du socialisme international.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/luxembur/spartakus/rl19180900.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/luxembur/spartakus/rl19180900.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rosa Luxemburg&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le parti bolchevik, force motrice de la r&#233;volution russe&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re p&#233;riode de la r&#233;volution russe, depuis le moment o&#249; elle a &#233;clat&#233;, en mars, jusqu'au coup d'&#201;tat d'octobre, r&#233;pond exactement, dans son cours g&#233;n&#233;ral, au sch&#233;ma du d&#233;veloppement, tant de la R&#233;volution anglaise que de la R&#233;volution fran&#231;aise. C'est la forme de d&#233;veloppement typique de tout premier grand heurt des forces r&#233;volutionnaires cr&#233;&#233;es au sein de la soci&#233;t&#233; bourgeoise contre les cha&#238;nes de la vieille soci&#233;t&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Son d&#233;veloppement se poursuit naturellement selon une ligne ascendante, en partant de d&#233;buts mod&#233;r&#233;s, jusqu'&#224; des buts de plus en plus radicaux, et, parall&#232;lement, de la collaboration des classes et des partis &#224; la domination exclusive du parti le plus radical.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au d&#233;but, en mars 1917, la r&#233;volution fut dirig&#233;e par les &#034;cadets&#034;, c'est-&#224;-dire la bourgeoisie lib&#233;rale. La premi&#232;re vague du flot r&#233;volutionnaire emporta tout : la quatri&#232;me Douma, le produit le plus r&#233;actionnaire du plus r&#233;actionnaire des syst&#232;mes &#233;lectoraux, celui des quatre classes, issu du coup d'Etat, se transforma du jour au lendemain en un organe de la r&#233;volution. Tous les partis bourgeois, y compris les droites nationalistes, form&#232;rent soudain un seul bloc uni contre l'absolutisme. Celui-ci s'&#233;croula d&#232;s le premier choc, presque sans combat, comme un organe pourri qu'il suffisait de toucher du doigt pour le faire tomber. De m&#234;me, la courte tentative faite par la bourgeoisie lib&#233;rale pour sauver au moins la dynastie et le tr&#244;ne fut bris&#233;e en quelques heures. Le flot imp&#233;tueux des &#233;v&#232;nements submergea en quelques jours des territoires que la R&#233;volution fran&#231;aise avait mis des dizaines d'ann&#233;es &#224; conqu&#233;rir. Il apparut ici que la Russie r&#233;alisait les r&#233;sultats d'un si&#232;cle de d&#233;veloppement europ&#233;en, et, avant tout, que la r&#233;volution de 1917 &#233;tait une continuation directe de celle de 1905-1907, et non un cadeau des &#034;lib&#233;rateurs allemands&#034;. En somme, la r&#233;volution reprenait en mars 1917 au point exact o&#249; la pr&#233;c&#233;dente avait interrompu son oeuvre, dix ans auparavant. La R&#233;publique d&#233;mocratique &#233;tait le produit tout pr&#234;t, int&#233;rieurement m&#251;r, du premier assaut de la r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors commen&#231;a la seconde &#233;tape, la plus difficile. D&#232;s le d&#233;but, la force motrice de la r&#233;volution fut le prol&#233;tariat des villes. Mais ses revendications &#233;taient loin d'&#234;tre &#233;puis&#233;es par l'instauration de la d&#233;mocratie politique, elles portaient avant tout sur la question br&#251;lante de la politique internationale : la paix imm&#233;diate. En m&#234;me temps, la r&#233;volution se pr&#233;cipita sur la masse de l'arm&#233;e, qui &#233;leva la m&#234;me revendication d'une paix imm&#233;diate, et sur la masse de la paysannerie, qui mit au premier plan la question agraire, ce pivot de la r&#233;volution depuis 1905.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La paix imm&#233;diate et la terre : avec ces deux mots d'ordre, la scission int&#233;rieure du bloc r&#233;volutionnaire &#233;tait faite. Le premier &#233;tait en contradiction absolue avec les tendances imp&#233;rialistes de la bourgeoisie lib&#233;rale, dont le porte-parole &#233;tait Milioukov. Le second, v&#233;ritable spectre pour l'aile droite de la bourgeoisie, la noblesse terrienne, &#233;tait en m&#234;me temps, en tant qu'attentat &#224; la sacro-sainte propri&#233;t&#233; individuelle, un point douloureux pour l'ensemble des classes poss&#233;dantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi que, au lendemain m&#234;me de la premi&#232;re victoire de la r&#233;volution, commen&#231;a dans son sein une lutte autour de ces deux questions br&#251;lantes : la paix et la question agraire. La bourgeoisie lib&#233;rale lan&#231;a une tactique de diversion et de faux-fuyants. Les masses ouvri&#232;res, l'arm&#233;e, les paysans, exer&#231;aient une pression de plus en plus forte. Il ne fait aucun doute qu'&#224; ces deux questions, celle de la paix et celle de la terre, &#233;taient li&#233;s les destins m&#234;mes de la bourgeoisie politique, de la r&#233;publique. Les classes bourgeoises qui, submerg&#233;es par la premi&#232;re vague de la r&#233;volution, s'&#233;taient laiss&#233;es entra&#238;ner jusqu'&#224; la forme d'Etat r&#233;publicain, commenc&#232;rent &#224; chercher en arri&#232;re des points d'appui pour pouvoir organiser en silence la contre-r&#233;volution. La marche sur Petrograd des cosaques de Kal&#233;dine exprima nettement cette tendance. Si ce premier assaut avait &#233;t&#233; couronn&#233; de succ&#232;s, c'en &#233;tait fait, non seulement de la question de la paix et de la question agraire, mais aussi du sort de la d&#233;mocratie elle-m&#234;me. Une dictature militaire, avec un r&#233;gime de terreur contre le prol&#233;tariat, puis le retour &#224; la monarchie, en eussent &#233;t&#233; les cons&#233;quences in&#233;vitables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut mesurer par l&#224; ce qu'a d'utopique et au fond de r&#233;actionnaire la tactique suivie par les socialistes russes de la tendance Kautsky, les mencheviks. Ent&#234;t&#233;s dans leur fiction du caract&#232;re bourgeois de la r&#233;volution russe - puisque la Russie n'&#233;tait pas encore m&#251;re pour la r&#233;volution sociale ! -, ils s'accrochaient d&#233;sesp&#233;r&#233;ment &#224; la collaboration avec les lib&#233;raux bourgeois, c'est-&#224;-dire &#224; l'union forc&#233;e des &#233;l&#233;ments, qui, s&#233;par&#233;s par la marche logique, interne, du d&#233;veloppement r&#233;volutionnaire, &#233;taient d&#233;j&#224; entr&#233;s en opposition violente. Les Axelrod, les Dan, voulaient &#224; tout prix collaborer avec les classes et les partis qui mena&#231;aient pr&#233;cis&#233;ment des plus grands dangers la r&#233;volution et sa premi&#232;re conqu&#234;te, la d&#233;mocratie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette situation, c'est &#224; la tendance bolcheviste que revient le m&#233;rite historique d'avoir proclam&#233; d&#232;s le d&#233;but et suivi avec une logique de fer la tactique qui seule pouvait sauver la d&#233;mocratie et pousser la r&#233;volution en avant. Tout le pouvoir aux masses ouvri&#232;res et paysannes, tout le pouvoir aux soviets -c'&#233;tait l&#224; en effet le seul moyen de sortir de la difficult&#233; o&#249; se trouvait engag&#233;e la r&#233;volution, c'&#233;tait l&#224; le coup d'&#233;p&#233;e qui pouvait trancher le n&#339;ud gordien, tirer la r&#233;volution de l'impasse et lui ouvrir un champ de d&#233;veloppement illimit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le parti de L&#233;nine fut ainsi le seul en Russie qui comprit les vrais int&#233;r&#234;ts de la r&#233;volution ; dans cette premi&#232;re p&#233;riode, il en fut la force motrice, en tant que seul parti qui poursuivit une politique r&#233;ellement socialiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce qui explique &#233;galement pourquoi les bolcheviks, au d&#233;but minorit&#233; calomni&#233;e et traqu&#233;e de toutes parts, furent en peu de temps pouss&#233;s &#224; la pointe du mouvement, et purent rassembler sous leurs drapeaux toutes les masses vraiment populaires : le prol&#233;tariat des villes, l'arm&#233;e, la paysannerie, ainsi que les &#233;l&#233;ments r&#233;volutionnaires de la d&#233;mocratie, &#224; savoir l'aile gauche des socialistes-r&#233;volutionnaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au bout de quelques mois, la situation r&#233;elle de la r&#233;volution russe se trouva r&#233;sum&#233;e dans l'alternative suivante : ou victoire de la contre-r&#233;volution ou dictature du prol&#233;tariat, ou Kal&#233;dine ou L&#233;nine. Telle est la situation qui se produit tr&#232;s rapidement dans chaque r&#233;volution, une fois dissip&#233;e la premi&#232;re ivresse de la victoire, et qui d&#233;coulait en Russie des questions br&#251;lantes de la paix et de la terre, pour lesquelles il n'y avait pas de solution possible dans les cadres de la r&#233;volution &#034;bourgeoise&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;volution russe n'a fait que confirmer par l&#224; l'enseignement fondamental de toute grande r&#233;volution, dont la loi est la suivante : ou aller de l'avant rapidement et r&#233;solument, abattre d'une main de fer tous les obstacles, et reculer ses buts de plus en plus loin, ou &#234;tre rejet&#233;e en arri&#232;re de son point de d&#233;part et &#233;cras&#233;e par la contre-r&#233;volution. S'arr&#234;ter, pi&#233;tiner sur place, se contenter des premiers r&#233;sultats obtenus, cela est impossible dans une r&#233;volution. Et quiconque veut transporter dans la tactique r&#233;volutionnaire ces petites habilet&#233;s de la lutte parlementaire, montre uniquement qu'il ignore non seulement la psychologie, la loi profonde de la r&#233;volution, mais encore tous les enseignements de l'histoire&#8230;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/luxembur/revo-rus/rrus2.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/luxembur/revo-rus/rrus2.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les d&#233;buts de la r&#233;volution russe vus par Rosa Luxemburg en 1917&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, la r&#233;volution en Russie a triomph&#233; d'embl&#233;e de l'absolutisme bureaucratique, mais cette victoire n'est pas une fin, elle n'est qu'un timide. d&#233;but. D'une part, en raison de son caract&#232;re g&#233;n&#233;ralement r&#233;actionnaire et de son opposition de classe au prol&#233;tariat, la bourgeoisie abandonnera un jour ou l'autre, avec une logique in&#233;luctable, ses positions avanc&#233;es de lib&#233;ralisme r&#233;solu. D'autre part, une fois sur la br&#232;che, l'&#233;nergie r&#233;volutionnaire du prol&#233;tariat russe prendra, avec la m&#234;me logique historique in&#233;luctable, la voie d'une action d&#233;mocratique et sociale radicale et remettra le programme de 1905 &#224; l'ordre du jour : r&#233;publi-que d&#233;mocratique, journ&#233;e de huit heures, expropriation des grands propri&#233;taires terriens. Mais il en r&#233;sulte avant tout pour le prol&#233;tariat socialiste de Russie le plus urgent des mots d'ordre, li&#233; indissolublement &#224; tous les autres : fin &#224; la guerre imp&#233;rialiste !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224; que le prol&#233;tariat r&#233;volutionnaire se r&#233;v&#232;le par son programme en opposition flagrante avec la bourgeoisie imp&#233;rialiste russe qui s'enthousiasme pour Constantinople et profite de la guerre. L'action pour la paix en Russie comme ailleurs ne peut prendre qu'une seule forme : celle d'une lutte de classe r&#233;volutionnaire contre sa propre bourgeoisie, d'une lutte pour la prise du pouvoir dans l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sont l&#224; les perspectives imp&#233;rieuses du d&#233;veloppement ult&#233;rieur de la r&#233;volution russe. Bien loin d'avoir achev&#233; son oeuvre, elle n'en a accompli que de minces pr&#233;mices que suivront d'implacables luttes de classe pour la paix et le programme radical du prol&#233;tariat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au grand drame historique qui se joue sur la N&#233;va correspond le drame satyrique de la Spree. Si notre m&#233;moire ne nous fait d&#233;faut, le mot d'ordre du 4 ao&#251;t 1914 2 &#233;tait : lib&#233;rons la Russie du despotisme tsariste. C'&#233;tait l&#224; le sublime pr&#233;texte du g&#233;nocide, et au nom de ce &#171; bon vieux programme de Marx et d'Engels &#187;, les vassaux de la fraction social-d&#233;mocrate ont d&#233;cid&#233; de soutenir la guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et o&#249; est l'all&#233;gresse, maintenant que la strat&#233;gie militaire allemande a atteint son objectif ? O&#217; est le triomphe dans la presse gouvernementale ? Hourrah ! On a r&#233;ussi ! &#187; En chiens battus, les &#171; lib&#233;rateurs &#187; allemands contemplent l'&#339;uvre de la r&#233;volution russe. Ils ne parviennent m&#234;me pas &#224; esquisser une grimace d&#233;cente, &#224; faire contre mauvaise fortune &#171; bon c&#339;ur &#187;. La com&#233;die des premiers mois de guerre, la farce mise en sc&#232;ne par la social-d&#233;mocratie allemande pour la social-d&#233;mocratie allemande, afin de mener les masses par le bout du nez est si bien oubli&#233;e que les acteurs ne tentent m&#234;me pas d'exhumer les masques poussi&#233;reux pour cacher &#224; demi leur mauvaise humeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La peur bleue d'un renforcement de la Russie par un renouveau interne, la peur d'une comparaison, qui saute aux yeux et vous tourne en d&#233;rision, entre la Russie qui s'est lib&#233;r&#233;e elle-m&#234;me par la r&#233;volution et la &#171; Pologne ind&#233;pendante &#187; lib&#233;r&#233;e &#171; manu militari &#187; par les Allemands, la peur surtout du mauvais exemple que pourrait donner la Russie, qui risquerait de corrompre les bonnes m&#339;urs du prol&#233;tariat allemand, montre en tous lieux son pied fourchu. M&#234;me dans l'organe &#233;clair&#233; de Mosse 3, un flambeau du lib&#233;ralisme allemand tente na&#239;vement de faire la preuve consolante et rassurante de ce que la fameuse &#171; lib&#233;ration de la Russie &#187;, noble objectif de la guerre, achopperait sur des difficult&#233;s internes et sombrerait dans l'anarchie. (&#8230;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec l'explosion de la r&#233;volution en Russie, on a d&#233;pass&#233; le point mort o&#249; stagnait la situation historique avec la poursuite de la guerre et le renoncement parall&#232;le &#224; la lutte de classe prol&#233;tarienne. Dans une Europe qui toute enti&#232;re sentait le moisi, o&#249; l'on &#233;touffait depuis bient&#244;t trois ans, on dirait qu'une fen&#234;tre s'est brusquement ouverte, laissant passer un souffle d'air frais et vivifiant vers lequel chacun se tourne dans un profond soupir. Les &#171; lib&#233;rateurs &#187; allemands notamment ont aujourd'hui les yeux fix&#233;s sur le th&#233;&#226;tre de la r&#233;volution russe. Les hommages geignards que les gouvernements allemand et austro-hongrois rendent aux &#171; mendiants et conjur&#233;s &#187; et la tension anxieuse dans laquelle est accueillie ici la moindre d&#233;claration de Tche&#239;dze 4 et du conseil des ouvriers et des soldats concernant la guerre et la paix, offrent &#224; pr&#233;sent la confirmation tangible d'un fait que m&#234;me les socialistes oppositionnels de l'Arbeitsgemeinschaft 5 hier encore ne parvenaient pas &#224; comprendre : aucun &#171; arrangement diplomatique &#187; aucune ambassade Wilson, mais l'action r&#233;volutionnaire du prol&#233;tariat et elle seule pr&#233;sente une issue &#224; l'impasse de la guerre mondiale. Maintenant, les vainqueurs de Tannenberg et de Varsovie attendent en tremblant des seuls prol&#233;taires russes, de la &#171; rue &#187;, qu'ils les d&#233;livrent de l'&#233;tau de la guerre ! ...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le prol&#233;tariat d'un seul pays ne parviendra pas, il est vrai, a desserrer cet &#233;tau, quel que soit l'h&#233;ro&#239;sme qui l'anime. La r&#233;volution russe prend d'elle-m&#234;me les proportions d'un probl&#232;me inter&#172;national. En effet, dans leurs aspirations pacifiques, les travailleurs russes entrent en conflit violent, non seulement avec leur propre bourgeoisie qu'ils savent d&#233;j&#224; ma&#238;triser, mais aussi avec la bourgeoisie anglaise, fran&#231;aise et italienne. On voit bien &#224; travers le ton bougon des d&#233;clarations de la presse bourgeoise des pays de l'Entente, de tous les Times, des Matin, des Corriere della Sera que les capitalistes occidentaux, ces vaillants champions de la &#171; d&#233;mo-cratie &#187; et des droits des &#171; petites nations &#187; observent avec des grin&#172;ce&#172;ments de dents et une rage sans cesse croissante les progr&#232;s de la r&#233;volution prol&#233;tarienne qui fixent le terme de la belle &#233;poque d'une h&#233;g&#233;monie sans partage de l'imp&#233;rialisme en Europe. Ces capitalistes de l'Entente constituent le plus solide des renforts pour la bourgeois&#172;sie russe contre laquelle se dresse le prol&#233;tariat russe dans sa lutte pour la paix. Par tous les moyens, diplomatiques, financiers, politico-&#233;conomiques, ils peuvent exercer sur la Russie une &#233;norme pression et ils l'exercent sans doute d&#233;j&#224;. R&#233;volution lib&#233;rale ? Gouvernement provisoire de la bourgeoisie ? Tr&#232;s bien ! On les a aussit&#244;t reconnus officiellement et on a salu&#233; en eux les garants d'un renforcement militaire de la Russie, les instruments ob&#233;issants de l'imp&#233;rialisme internatio&#172;nal. Mais pas un pas de plus ! Que la r&#233;volution d&#233;voile son vrai visage prol&#233;tarien, qu'elle se retourne en toute logique contre la guerre et l'imp&#233;rialisme et ses chers alli&#233;s lui montreront aussit&#244;t les dents et chercheront &#224; la museler par tous les moyens. Par cons&#233;quent, la t&#226;che qui s'impose aux prol&#233;taires socialistes d'Angleterre, de France et l'Italie est maintenant de lever l'&#233;tendard de la r&#233;bellion contre la guerre par des actions de masse &#233;nergiques dans leur propre pays, contre leurs propres classes dirigeantes, s'ils ne veulent pas trahir l&#226;chement le prol&#233;tariat r&#233;volutionnaire russe, le laisser massacrer en un combat in&#233;gal, non seulement contre la bourgeoisie russe mais aussi contre celle de l'Ouest. Les puissances de l'Entente se sont d&#233;j&#224; ing&#233;r&#233;es dans les affaires int&#233;rieures de la r&#233;volution russe, il y va donc de l'honneur des travailleurs de ces pays de couvrir la r&#233;volution russe et d'imposer la paix par une attaque de flanc r&#233;volutionnaire contre leurs propres classes dirigeantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article279&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article279&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les socialistes gouvernementaux d'Allemagne peuvent bien crier que la domination des bolcheviks en Russie n'est qu'une caricature de dictature du prol&#233;tariat. Qu'elle l'ait &#233;t&#233; ou non, ce ne fut pr&#233;cis&#233;ment que parce qu'elle &#233;tait une cons&#233;quence de l'attitude du prol&#233;tariat allemand, laquelle n'&#233;tait pas autre chose qu'une caricature de lutte de classes. Nous vivons tous sous la loi de l'histoire, et l'ordre socialiste ne peut pr&#233;cis&#233;ment s'&#233;tablir qu'internationalement. Les bolcheviks ont montr&#233; qu'ils peuvent faire tout ce qu'un parti vraiment r&#233;volutionnaire peut faire dans les limites des possibilit&#233;s historiques. Qu'ils ne cherchent pas &#224; faire des miracles. Car une r&#233;volution prol&#233;tarienne mod&#232;le et impeccable dans un pays isol&#233;, &#233;puis&#233; par la guerre, &#233;trangl&#233; par l'imp&#233;rialisme, trahi par le prol&#233;tariat international, serait un miracle. Ce qui importe, c'est de distinguer dans la politique des bolcheviks l'essentiel de l'accessoire, la substance de l'accident. Dans cette derni&#232;re p&#233;riode, o&#249; nous sommes &#224; la veille des luttes d&#233;cisives dans le monde entier, le probl&#232;me le plus important du socialisme est pr&#233;cis&#233;ment la question br&#251;lante du moment : non pas telle ou telle question de d&#233;tail de la tactique, mais la capacit&#233; d'action du prol&#233;tariat, la combativit&#233; des masses, la volont&#233; de r&#233;aliser le socialisme. Sous ce rapport, L&#233;nine, Trotsky et leurs amis ont &#233;t&#233; les premiers qui aient montr&#233; l'exemple au prol&#233;tariat mondial ; ils sont jusqu'ici encore les seuls qui puisent s'&#233;crier avec Hutten : &#034;J'ai os&#233; !&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224; ce qui est essentiel, ce qui est durable dans la politique des bolcheviks. En ce sens, il leur reste le m&#233;rite imp&#233;rissable d'avoir, en conqu&#233;rant le pouvoir et en posant pratiquement le probl&#232;me de la r&#233;alisation du socialisme, montr&#233; l'exemple au prol&#233;tariat international, et fait faire un pas &#233;norme dans la voie du r&#232;glement de comptes final entre le Capital et le Travail dans le monde entier. En Russie, le probl&#232;me ne pouvait &#234;tre que pos&#233;. Et c'est dans ce sens que l'avenir appartient partout au &#034;bolchevisme&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.matierevolution.fr/spip.php?article1502&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://www.matierevolution.fr/spip.php?article1502&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire aussi :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/luxembur/revo-rus/rrus.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/luxembur/revo-rus/rrus.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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