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Le groupe d’extrême gauche RP (Révolution Permanente) dit au peuple travailleur de Bolivie : « Prenez la tête de la lutte » — Mais pas le pouvoir !

vendredi 3 juillet 2026, par Karob

PREMIERE PARTIE

Le groupe d’extrême gauche RP (Révolution Permanente) dit au peuple travailleur de Bolivie : « Prenez la tête de la lutte » — Mais pas le pouvoir !

La LOR-CI, les mineurs boliviens et le refus de la dictature du prolétariat : non plus une timidité, une fonction contre-révolutionnaire
Le 15 juin 2026, Javo Ferreira publie sur Révolution Permanente une lettre ouverte aux mineurs boliviens , signée au nom de la LOR-CI, section bolivienne du Courant Révolution Permanente. Le texte intervient au point le plus chaud de la crise : la veille, le 14 juin, la COB a de nouveau suspendu son assemblée élargie ; des groupes d’extrême droite postés aux portes de la FSTMB ont obtenu cette suspension sans combat ; le gouvernement Paz a tué des manifestants lors de ses opérations de déblocage, recouru aux paramilitaires à San Julián, arrêté et poursuivi plus de quatre cents personnes. Senkata, San Julián, Río Seco se soulèvent. Des dizaines de comités de blocage et de mobilisation se constituent et commencent à se coordonner.
Nous avons établi dans notre article du 26 mai (Bolivie 1952 — Bolivie 2026 : la même limite programmatique à soixante-quatorze ans d’intervalle) que ce courant ne parvient pas à nommer la cause de la défaite de 1952. La lettre du 15 juin permet d’aller plus loin, et il le faut. Ce que nous appelions « limite » est en réalité une position déterminée, et cette position a un nom dans le mouvement ouvrier : elle est contre-révolutionnaire. Ce courant n’ignore pas la question du pouvoir sur le papier : son texte fondateur de décembre 2022 parle de renverser l’État bourgeois et de le remplacer par un « pouvoir démocratique de la majorité exploitée à travers ses organes d’auto-organisation », évoque les soviets et le « double pouvoir ». Mais il en efface le nom et le tranchant. L’expression « dictature du prolétariat » n’y figure pas une seule fois ; « centralisme démocratique » non plus. À leur place, le texte recentre toute la stratégie sur les catégories gramsciennes d’« hégémonie » et de « bloc ouvrier et populaire », et sur une « grève générale politique ». Ce déplacement de vocabulaire n’est pas neutre : « dictature du prolétariat » nomme précisément ce que « pouvoir démocratique de la majorité » brouille — la nature de classe du nouvel État, la destruction de l’appareil bourgeois, la mise au pas de la bourgeoisie comme classe. Reste un second déplacement, décisif : ce que le programme énonce en théorie disparaît dans l’intervention concrète. Dans la révolution bolivienne, où la question du pouvoir se pose en acte, ni la lettre de Ferreira ni l’article de La Izquierda Diario ne traduisent ce but en mot d’ordre transitoire — centraliser les comités en un pouvoir qui destitue Paz et prend sa place. La fonction contre-révolutionnaire est tout entière dans cet écart.
La défaite réduite à la lâcheté : le moralisme qui dispense de poser le pouvoir
La thèse centrale du texte tient en une phrase : « La défaite ne peut venir que de l’intérieur du mouvement, c’est-à-dire des dirigeants lâches, véreux ou réformistes. » La défaite est imputée à des qualités morales — lâcheté, vénalité, réformisme pris comme tares de caractère — non à une politique déterminée que la LOR-CI opposerait par un mot d’ordre alternatif.
Or la bureaucratie de la COB n’est pas une collection d’individus défaillants. C’est une couche sociale dont les intérêts matériels découlent de sa position : intermédiaire entre le travail et l’État capitaliste, gestionnaire de la force de travail, elle a structurellement besoin que la lutte reste dans les bornes du cadre bourgeois, car son existence même dépend de la perpétuation de ce cadre. La caractériser par la « lâcheté » et la « corruption », c’est substituer la psychologie à l’analyse de classe. Et ce moralisme n’est pas innocent : il est la condition de tout le reste. Si la défaite ne tient qu’au courage des dirigeants, alors il suffit d’en appeler au courage des mineurs — et l’on n’a plus jamais à poser la question du pouvoir.
Faire tomber Paz pour construire quoi ? Le contenu positif de l’omission
C’est ici que l’analyse doit aller jusqu’au bout. Que demande la lettre, dans son paragraphe culminant ? Que les mineurs de Huanuni et de Colquiri viennent à La Paz à la tête de milliers de leurs camarades « pour faire comprendre une fois pour toutes au gouvernement qu’il doit démissionner ». L’horizon revendicatif effectif, à l’heure la plus chaude, est la démission de Paz. Rien d’autre. Aucun équivalent de « Tout le pouvoir à la COB ». Aucune indication de quel pouvoir devrait remplacer le gouvernement Paz.
Mais une omission n’est jamais un vide : elle a un contenu positif. Faire tomber un gouvernement bourgeois sans appeler le prolétariat à instaurer son propre pouvoir, ce n’est pas s’arrêter à mi-chemin, c’est désigner par défaut ce qui prendra la place — un nouveau gouvernement bourgeois, le plus souvent dans sa variante « de gauche », front-populiste, indigéniste ou « citoyenne ». Qui ne pose pas la République des conseils prépare objectivement le successeur bourgeois. La question léniniste élémentaire — remplacé par quoi ? par quel organe de classe ? la COB prend-elle le pouvoir, oui ou non ? — n’est pas une subtilité doctrinale : elle départage la révolution et la contre-révolution. La taire au moment où des dizaines de comités s’auto-organisent, c’est exactement ce que Ferreira dénonce sans se reconnaître : une défaite venue de l’intérieur du mouvement. L’agent intérieur de la défaite n’est pas seulement la lâcheté de la bureaucratie : c’est aussi, et d’abord, le refus du mot d’ordre du pouvoir par ceux qui prétendent diriger la révolution.
18 juin : la grève générale réformiste, ou le chemin vers la table de négociation
Trois jours après la lettre de Ferreira, La Izquierda Diario Bolivie confirme tout. Le 18 juin, les négociations Paz-COB sont suspendues sans résultat ; la seule « avancée », présentée comme telle par le dirigeant de la COB Mario Argollo, est une commission juridique qui confie l’évaluation des détenus au procureur général — l’appareil judiciaire qui les a arrêtés. L’article dénonce les négociations « entre quatre murs et dans le dos des bases » et appelle à porter la grève sur les lieux de travail, à la rendre effective par l’arrêt total du travail. On pourrait croire à un progrès sur la grève « par roulement » que Ferreira laissait passer trois jours plus tôt. Il n’en est rien.
Le syndicalisme révolutionnaire d’avant 1914 avait forgé la distinction qui tranche ici. Dès 1902, dans la brochure Grève générale réformiste et grève générale révolutionnaire éditée par la Commission de propagande de la grève générale de la CGT — au moment même où Victor Griffuelhes, secrétaire de la Confédération, et Émile Pouget opposaient leur conception à celle des réformistes — la classe ouvrière organisée séparait deux choses que tout distingue. La grève générale réformiste : épreuve de force destinée à arracher des concessions dans le cadre bourgeois, et que les chefs réformistes ramènent invariablement à la table — ainsi, la même année, Jaurès et le dirigeant minier réformiste Basly pressaient le gouvernement de soumettre la grève des mineurs à l’arbitrage. La grève générale révolutionnaire : non plus un moyen de pression, mais la forme même du processus de prise du pouvoir et d’expropriation. Le critère qui sépare les deux n’est pas l’intensité de l’arrêt de travail : c’est sa finalité.
Sur cet axe, la grève « par roulement » de Ferreira et l’« arrêt total » de La Izquierda Diario ne sont pas séparés par le seuil qui compte. Ce sont deux variantes d’une même grève générale réformiste — l’une molle, l’autre militante. Dans les deux cas, la grève est posée comme moyen de pression, jamais comme organe et chemin d’un pouvoir ouvrier ; dans les deux cas, son unique débouché possible est le règlement négocié. Passer du roulement à l’arrêt total, c’est passer du réformisme mou au réformisme énergique : un écart de degré à l’intérieur du réformisme, jamais le saut vers la grève révolutionnaire.
L’omission du pouvoir ne laisse donc pas un vide : elle garantit la défaite que l’article redoute. Car la grève générale réformiste est précisément la forme de grève dont la seule issue est la table de négociation. En appelant à la grève la plus totale tout en dénonçant la négociation, et en retirant le mot d’ordre d’un gouvernement ouvrier fondé sur les comités, Révolution Permanente produit la contradiction parfaite : une grève qui ne peut se terminer qu’à la table qu’elle prétend rejeter. « Aucune confiance dans la négociation » et « grève générale illimitée » se résolvent immanquablement en un retour à la négociation. La grève réformiste n’évite pas la table : elle y conduit. C’est la fonction même que nous décrivons — la mobilisation la plus énergique, sagement canalisée vers le compromis bourgeois. Et le mot d’ordre que les militants du courant portent à Paris, « Paz démission ! » , en dit le fond : faire partir le président, et abandonner à la bourgeoisie la question de qui gouverne après lui.
Le précédent que l’on tait : Barcelone 1936, Montseny ministre de la bourgeoisie
Il existe pour cette politique un précédent exact, et ce n’est pas un hasard si ce courant ne le convoque jamais. En juillet 1936, à Barcelone et dans toute la Catalogne, les ouvriers de la CNT-FAI écrasent le soulèvement militaire et tiennent la rue, les armes et les usines. Le pouvoir réel leur appartient. Companys, président bourgeois de la Generalitat, se déclare lui-même à leur merci. Les anarchistes ont alors la même décision devant eux que la COB en 1952, que la COB aujourd’hui : prendre le pouvoir au nom des organes ouvriers, ou le laisser à la bourgeoisie.
Ils choisissent la seconde voie. Au nom du refus de la « dictature » — qu’ils confondent avec la dictature du prolétariat — ils dissolvent leur propre pouvoir dans les institutions bourgeoises, puis entrent, en novembre 1936, dans le gouvernement républicain de Largo Caballero : quatre ministres CNT, parmi lesquels Federica Montseny à la Santé et Juan García Oliver à la Justice. Montseny justifiera publiquement cette entrée dans l’État bourgeois comme un moindre mal destiné à « sauver » la révolution. Le résultat est connu : les journées de mai 1937 à Barcelone, où la République bourgeoise et ses alliés staliniens écrasent les ouvriers révolutionnaires, interdisent le POUM, assassinent Andrés Nin — pendant que la direction de la CNT, devenue ministérielle, appelle ses propres troupes à déposer les armes. Le refus de prendre le pouvoir n’a pas préservé la révolution : il a livré ses combattants à la contre-révolution. Trotsky en a tiré la leçon définitive : des dirigeants ouvriers devenus ministres d’un gouvernement bourgeois ne sont plus des révolutionnaires hésitants, mais un rouage de l’appareil qui étrangle la révolution .
La Bolivie a déjà vécu sa version de ce mécanisme, et c’est précisément le précédent que Ferreira présente comme modèle. En 2003, l’unité de Huanuni, d’El Alto et du mouvement paysan chasse Sánchez de Lozada. Le pouvoir n’est pas pris par les organes des masses ; il transite par la succession constitutionnelle, puis par le canal électoral du MAS et le gouvernement d’Evo Morales — c’est-à-dire la canalisation de l’énergie révolutionnaire vers un gouvernement de gestion capitaliste à phraséologie indigéniste. La « nationalisation » que Ferreira porte au crédit de 2003 fut une nationalisation d’État bourgeois, décrétée par en haut, et non une expropriation par les organes ouvriers. Présenter 2003 comme l’objectif à « renouer », c’est donc fixer pour horizon maximal le successeur bourgeois de gauche. La révolution avortée de 2003 n’a pas accouché du pouvoir ouvrier : elle a accouché du MAS. Voilà ce que produit, concrètement, le refus de poser la question du pouvoir.
Centrisme ou contre-révolution ? La caractérisation par la fonction, non par l’intention
Que l’on ne se méprenne pas sur le mot. Dire de cette politique qu’elle est contre-révolutionnaire n’est pas lui opposer un autre moralisme — ce serait retomber dans le travers que nous reprochons à Ferreira. Nous ne disons pas que les militants de la LOR-CI sont des traîtres, des lâches ou des malhonnêtes. La catégorie de contre-révolution, dans le mouvement ouvrier, n’a jamais désigné une intention : elle désigne une fonction objective dans la lutte des classes. Une politique est contre-révolutionnaire lorsque, indépendamment des intentions et même de la sincérité de ses auteurs, elle remplit objectivement la fonction de maintenir la révolution dans le cadre bourgeois et de la défaire de l’intérieur.
C’est en ce sens, et en ce sens seulement, que le qualificatif s’impose ici — comme il s’imposait pour le POR de Lora en 1952 et pour la CNT-FAI gouvernementale en 1936. La différence avec le simple centrisme est précise : le centriste hésite, oscille, parle révolution et agit réforme. Ce courant ne se contente pas d’hésiter au moment décisif : il a, dans son programme fondateur, effacé l’expression et le tranchant de la dictature du prolétariat au profit de l’« hégémonie » et du « bloc ouvrier et populaire », et il pousse cet effacement jusqu’à escamoter le mot d’ordre du pouvoir dans une situation de dualité de pouvoir naissante. Ce n’est plus l’oscillation du centriste, c’est la fonction déterminée de qui prépare, par son silence sur le pouvoir, le retour de la bourgeoisie.
Finalité : la République des conseils, ou rien
Reste à dire ce que la lettre aurait dû dire. Ferreira nomme correctement les enjeux matériels : il refuse « la privatisation des entreprises publiques », il refuse « le pillage de nos richesses naturelles communes comme le lithium, le tungstène et les terres rares ». Mais il nomme la richesse sans nommer l’agent : qui exproprie, sous quel pouvoir, et qui garde ce qui aura été exproprié ? Sous n’importe quel successeur bourgeois — fût-il « de gauche » — le lithium et l’étain restent propriété capitaliste, comme ils le sont redevenus sous le MAS. Seul un pouvoir de classe peut les arracher et les tenir.
Ce pouvoir existe déjà en germe sous les yeux de Ferreira, et il le décrit sans le voir : les dizaines de comités de blocage et de mobilisation qui « commencent à coordonner leurs actions ». La tâche d’un parti révolutionnaire n’est pas d’exhorter les mineurs au courage — ils n’en ont jamais manqué, ni en 1952 où ils étaient armés et maîtres de la COB, ni aujourd’hui. Sa tâche est de poser le mot d’ordre que ce courant refuse depuis soixante-quatorze ans : centraliser ces comités en une fédération nationale, organe unique d’un pouvoir ouvrier et populaire opposé au gouvernement Paz et destiné à le remplacer ; désarmer les paramilitaires et briser l’armée bourgeoise par la milice de ces mêmes comités ; exproprier sans indemnité les grands groupes miniers et les ressources stratégiques sous le contrôle de ce pouvoir ; et lier d’emblée cette révolution à son extension continentale et à la reconstruction d’une Internationale ouvrière. C’est cela, et rien d’autre, que signifie « prendre la tête de la lutte » : non conduire les mineurs à faire tomber un gouvernement bourgeois pour en installer un autre, mais les conduire à prendre le pouvoir. Tout le reste — l’appel au courage, la démission de Paz, le modèle de 2003 — n’est que l’habillage radical d’un retour à l’ordre.

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