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Gratuité des transports » : quand Révolution Permanente habille le réformisme en rouge

Analyse du billet de Laura Varlet, cheminote (Révolution Permanente, 3 avril 2026)

lundi 20 avril 2026, par Karob

I Ce que dit le billet

Laura Varlet, cheminote syndicaliste et militante de Révolution Permanente, constate ce que tout le monde constate : les prix à la pompe flambent, les travailleurs n’arrivent plus à faire le plein, l’inflation repart. Elle identifie correctement la cause immédiate : la guerre impérialiste menée par les États-Unis et Israël au Moyen-Orient. Elle lie les profits des groupes pétroliers et de l’armement à la crise sociale. Elle appelle les organisations syndicales à renouer avec les meilleures traditions du mouvement ouvrier — dockers italiens refusant de charger des armes, cheminots bloquant les convois militaires. Le dernier paragraphe du texte est le meilleur.

Puis vient le programme : « baisse et blocage des prix, augmentation des salaires et indexation sur l’inflation, gratuité des transports pour toutes et tous ». Et c’est là que le bât blesse — non pas par ce qui est dit, mais par tout ce qui n’est pas dit.

II — La gratuité des transports : une revendication qui divise au lieu d’unifier

Varlet écrit que la gratuité permettrait de « briser la logique qui fait que les plus précaires, ceux qui vivent loin des centres, paient plus cher leur droit de circuler ». C’est exactement l’inverse.

Rappelons les chiffres. En France, environ 80 % des déplacements domicile-travail se font en voiture. Dans les zones rurales et périurbaines, c’est plus de 90 %. Ce n’est pas un choix : c’est une conséquence directe de la destruction méthodique du réseau ferroviaire.

À son apogée, dans les années 1930, le réseau ferré français comptait environ 63 000 kilomètres de voies — 42 700 km d’intérêt général et 20 300 km d’intérêt local — et quelque 12 000 gares et haltes, soit en moyenne une gare tous les cinq kilomètres. Aujourd’hui, il reste environ 28 000 km exploités et quelque 3 000 gares ouvertes aux voyageurs. Le réseau a été divisé par plus de deux. Les gares ont été divisées par quatre. Plus de 38 000 kilomètres de lignes ont été fermés. L’Ardèche n’a plus une seule gare de voyageurs. Le rapport Spinetta de 2018 menaçait encore 56 lignes et 190 gares supplémentaires.

Et la moyenne nationale d’une gare tous les 9 à 10 kilomètres masque une réalité brutale : en zone rurale, il existe des tronçons de 30 à 40 kilomètres sans aucun arrêt. Des départements entiers sont des déserts ferroviaires. Des centaines de communes n’ont jamais vu un bus régulier.

La gratuité des transports en commun, c’est la gratuité de quelque chose qui n’existe pas pour la majorité du peuple travailleur. L’aide-soignante de nuit qui fait 40 kilomètres en voiture dans la Vienne, l’artisan du bâtiment qui charge sa camionnette à l’aube, l’agriculteur qui ne peut pas labourer sans gasoil, la caissière de supermarché dans un bourg sans ligne de bus — pour eux, « gratuité des transports » est une abstraction. La revendication ne change rien à leur situation. Pire : elle est une revendication pour les urbains desservis — c’est-à-dire pour la fraction du peuple travailleur qui souffre le moins de la hausse du carburant.

Et ce n’est pas même une revendication transitoire : c’est une revendication démocratique municipale. Elle peut être satisfaite dans le cadre capitaliste — Dunkerque, Montpellier, le syndicat de transports de l’Artois depuis janvier 2026 le démontrent. Elle ne crée aucune tension avec la propriété capitaliste. Elle n’ouvre aucune brèche vers le contrôle ouvrier. Elle mène, au mieux, à une délibération du conseil municipal. Fin de la chaîne.

Bien sûr, on pourrait dire — et Varlet le laisse entendre — que la gratuité devrait s’accompagner d’une réouverture massive de gares et de lignes. Mais on ne rouvre pas un réseau amputé des trois quarts du jour au lendemain. Le coût moyen d’une réouverture de ligne est estimé à 4 millions d’euros le kilomètre. C’est un programme d’investissement massif, qui suppose un rapport de forces politique déjà constitué. Ce n’est pas une réponse à l’urgence de la crise du carburant. Et Varlet, dans son billet, ne le mentionne même pas.

III — L’escamotage de la question fiscale : le cœur du problème

C’est le silence le plus assourdissant du texte. Varlet dénonce les « profits records » des groupes pétroliers. C’est vrai. Mais elle ne dit pas un mot sur la structure du prix à la pompe.

Or, dans le prix d’un litre de gazole en France, les taxes représentent environ 60 %. La TICPE (taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques) est un montant fixe par litre. La TVA, elle, est proportionnelle — et elle s’applique sur le prix du produit *plus* la TICPE : c’est une taxe sur la taxe. Autrement dit, chaque fois que le prix du brut monte, l’État encaisse davantage de TVA — automatiquement, sans vote, sans décision politique. L’État bourgeois est le premier bénéficiaire de la hausse du carburant.

Les Gilets jaunes avaient compris cela immédiatement — pas par théorie, mais par expérience vécue. En novembre 2018, ce n’est pas « gratuité des transports » qui a mis des centaines de milliers de personnes sur les ronds-points. C’est le refus de la taxe carbone. Une revendication fiscale, immédiate, unifiante, compréhensible par tous.

Et c’est là que se révèle la portée politique de ce qui n’est pas dit dans le billet de Varlet. L’abolition immédiate de la TICPE et de la TVA sur le carburant, sur l’énergie domestique et sur les produits alimentaires de première nécessité — voilà la revendication unifiante. Elle touche tout le monde : salariés, indépendants, artisans, agriculteurs, précaires, ruraux, urbains. Elle fait baisser le prix immédiatement et de manière vérifiable — le litre de gazole passerait d’environ 2 euros à moins d’un euro. Et surtout, elle pose frontalement la question politique centrale : l’État bourgeois comme organisateur du prélèvement sur le peuple travailleur.

Et c’est précisément cette question que l’abolition de l’impôt indirect ouvre : « Si on supprime la TICPE et la TVA, qui va compenser ? » La réponse mène directement au maillon suivant de la chaîne transitoire : les superprofits de TotalEnergies, l’ouverture des livres de comptes, le contrôle ouvrier sur la production et la distribution, et au bout de la chaîne, l’expropriation sans indemnité sous direction des travailleurs.

C’est ça, la méthode du Programme de Transition de Trotsky : partir des conditions concrètes et de la conscience actuelle des masses — le prix à la pompe, l’impossibilité de boucler les fins de mois — pour les mener, par enchaînement logique, à la conquête du pouvoir. Chaque maillon appelle le suivant. La suppression de la TICPE mène à « qui paie ? », qui mène à « ouvrons les livres de Total », qui mène au contrôle ouvrier, qui mène à l’expropriation. C’est la chaîne transitoire — la *chaîne*, pas une liste de revendications posées les unes à côté des autres.

Chez Varlet, les mots sont juxtaposés — « blocage des prix », « salaires », « gratuité » — mais ne forment pas de chaîne. C’est du transitoire sans chaîne. Des maillons posés sur une table, pas une chaîne forgée.

IV — Pourquoi Révolution Permanente ne pose pas la question fiscale

Ce n’est pas un oubli. C’est une conséquence de la position politique de RP.

Poser la question de l’abolition de la TICPE et de la TVA sur les produits de première nécessité, c’est poser la question de l’État fiscal bourgeois comme ennemi direct du peuple travailleur. Et cela a deux conséquences que RP ne peut pas assumer dans son cadre :

Premièrement, cette revendication unifie des couches sociales — indépendants, artisans, agriculteurs, petits commerçants — que RP ne sait penser qu’en termes de « petite-bourgeoisie ». C’est exactement le peuple des ronds-points de 2018, celui que RP n’a jamais su rejoindre. Exiger la suppression de l’impôt indirect, c’est unifier l’ensemble des travailleurs et des couches populaires autour d’une revendication commune — y compris des couches que la tradition moreniste de RP cantonne dans la catégorie des « alliés secondaires ». Les Gilets jaunes avaient trouvé, par leur expérience de classe, le point de convergence que toute l’extrême gauche organisée n’avait pas su formuler.

Deuxièmement, « Exigeons la gratuité » s’adresse à l’État comme dispensateur potentiel de bienfaits. « Abolissons la TICPE » s’attaque à l’État comme prédateur. Ce n’est pas la même politique. La première maintient l’illusion que l’État peut être un instrument neutre au service des travailleurs si on fait suffisamment pression sur lui. La seconde désigne l’État pour ce qu’il est : un appareil de prélèvement et de coercition au service du capital. Et c’est cette seconde position — celle du marxisme, celle du socialisme scientifique — que RP, dans la pratique, refuse de tenir.

V — L’impérialisme nommé mais pas appliqué

Il faut reconnaître à Varlet qu’elle nomme la guerre impérialiste. C’est mieux que LO, qui sépare intégralement la question sociale de la question de la guerre. Mais Varlet reste sur « la guerre menée par les États-Unis et Israël ». Comme si la France était spectatrice. Comme si l’impérialisme français n’était pas cobelligérant.

Or la base aérienne d’Istres a accueilli des ravitailleurs KC-135 dans le cadre des opérations au Moyen-Orient. Dassault, Thales, MBDA fournissent du matériel et de la technologie aux belligérants. Le budget militaire français a explosé. L’industrie d’armement française fait partie des profiteurs de guerre que Varlet dénonce dans son billet — mais sans jamais la nommer.

Le défaitisme révolutionnaire — la position de Lénine, de Liebknecht, de la gauche de Zimmerwald — exige que chaque révolutionnaire dénonce d’abord son propre impérialisme. Ce n’est pas « la guerre des États-Unis et d’Israël » qui fait monter le carburant en France : c’est la guerre impérialiste à laquelle l’impérialisme français participe. Tant qu’on ne dit pas cela, on fait du pacifisme — pas de l’internationalisme prolétarien.

Varlet peut bien écrire par ailleurs des déclarations contre la guerre. Le problème est précisément dans la séparation : quand tu écris un billet sur le carburant et que tu ne dis pas « le carburant flambe parce que l’impérialisme français fait la guerre », tu fais du syndicalisme de pression, pas de la politique révolutionnaire. C’est du social-chauvinisme en pratique — on dénonce les conséquences économiques de la guerre sans dénoncer la participation de son propre impérialisme.

VI — « Exigeons » : la question du sujet politique

Le verbe du titre résume toute la politique de RP. « Exigeons la gratuité ». Exigeons — de qui ? De l’État. De la SNCF. Des pouvoirs publics. C’est la logique de la pétition adressée au pouvoir bourgeois.

À aucun moment Varlet ne pose la question de l’auto-organisation. Pas de comités populaires de contrôle des prix dans les quartiers et les communes. Pas de comités d’audit ouvrier dans les raffineries et les dépôts de TotalEnergies. Pas de coordination par le bas sur le modèle de Pelloutier et des Bourses du Travail. Pas de formes d’organisation concrètes que les travailleurs pourraient construire dès demain, sans attendre la permission des directions syndicales ni la bienveillance de l’État.

Varlet écrit : « C’est au monde du travail de reprendre la main, de s’organiser pour préparer la riposte car personne ne le fera à notre place. » C’est la bonne formule. Mais tout le reste du texte la contredit : chaque revendication est adressée à l’État, chaque mesure suppose un dispensateur étatique, aucune forme d’auto-organisation n’est proposée.

Le Programme d’Action FUPT est construit sur le principe inverse : « Voici non pas ce que nous demandons à l’État de faire, mais ce que NOUS pouvons construire dès aujourd’hui. » Les comités d’audit ouvrier dans les raffineries — les raffineurs, les techniciens, les laborantins ont accès aux données de coût réel. Les comités populaires de contrôle des prix — dans chaque quartier populaire, dans chaque commune, relevés systématiques des prix, publication, dénonciation. L’échelle mobile des salaires ET des prix. Ce sont les formes concrètes de l’auto-organisation du peuple travailleur — pas la demande adressée à l’État bourgeois.

La gratuité des transports est par définition une mesure qui ne peut être accordée que par une collectivité publique. Elle renforce l’illusion que l’État bourgeois peut servir le peuple travailleur. L’abolition de la TICPE et de la TVA, elle aussi, est une mesure qui s’adresse à l’État — mais comme une arrachée, pas comme un bienfait. Et elle s’accompagne, dans la chaîne transitoire, de formes d’organisation qui préparent le pouvoir ouvrier : les comités d’audit et de contrôle des prix ne demandent pas la permission, ils la prennent.

VII — Les dix suicides : un fait terrible instrumentalisé sans programme

Varlet mentionne que dix cheminots ont mis fin à leurs jours depuis le début de l’année. C’est un fait terrible et elle a raison de le nommer. Mais elle le place dans une phrase subordonnée, au milieu d’un paragraphe sur la concurrence et le démantèlement du service public — comme un argument de plus dans une liste.

Dix morts, ce n’est pas un argument. C’est un acte d’accusation contre l’organisation capitaliste du travail. C’est un axe programmatique : le travail tue parce que la production est organisée selon le profit et non selon les besoins humains. Le Programme d’Action FUPT pose cette question dans sa dimension systémique — santé au travail, rythmes imposés, sous-effectifs chroniques, harcèlement managérial, précarisation des statuts. L’utilisation rapide d’un fait aussi grave dans un billet d’humeur, sans le relier à un programme de transformation de l’organisation du travail sous direction ouvrière, est un symptôme de la politique de RP : l’agitation sans programme, l’émotion sans chaîne transitoire.

VIII — Jugement d’ensemble

Le billet de Laura Varlet est un texte d’agitation honnête, écrit par une militante combative, et supérieur à ce que produit Lutte Ouvrière sur le même sujet. La tentative de lier guerre et crise sociale est réelle, même si elle reste incomplète. L’appel aux traditions ouvrières internationalistes — dockers italiens, blocages de convois — est juste.

Mais le texte reste prisonnier du cadre syndical de pression. Les revendications sont juxtaposées, pas enchaînées. La question fiscale est intégralement escamotée. L’impérialisme français n’est pas nommé. L’auto-organisation n’est pas même esquissée. Et la revendication-phare — la gratuité des transports — est une revendication qui coupe le peuple travailleur en deux, entre urbains desservis et ruraux abandonnés, au lieu de l’unifier.

La seule chose radicale — au sens étymologique : qui prend le problème à la racine — serait de mettre en avant l’abolition immédiate de la TICPE et de la TVA sur le carburant, l’énergie et les produits alimentaires de première nécessité, articulée au contrôle ouvrier sur la production et la distribution, à l’ouverture des livres de comptes de TotalEnergies, et à l’expropriation sans indemnité sous direction des travailleurs. C’est cette chaîne — cette chaîne transitoire, pas une liste de vœux — qui unifie l’ensemble du peuple travailleur, qui désigne l’ennemi (l’État bourgeois et le capital), et qui ouvre la voie à l’auto-organisation.

Varlet donne l’impression d’être radicale. Elle ne l’est pas. Et c’est précisément là que réside, depuis 2018, l’impasse de Révolution Permanente : des mots révolutionnaires collés sur des revendications qui restent dans le cadre de la pression sur l’État bourgeois, et qui passent à côté de la leçon la plus élémentaire des Gilets jaunes — la seule grande révolte de classe de la dernière décennie en France, celle que RP n’a jamais sue rejoindre ni comprendre.

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