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Bally Bagayoko, plus fort que la lutte des classes ?

dimanche 12 avril 2026, par Karob

EXPULSIONS À SAINT-DENIS : LA LUTTE SPECTACULAIRE SANS LUTTE DE CLASSE

Le 1er avril 2026, au lendemain de la fin de la trêve hivernale, le nouveau maire LFI de Saint-Denis, Bally Bagayoko, signe un arrêté interdisant toute expulsion locative sans solution de relogement préalable — applicable jusqu’au 31 octobre, date de la prochaine trêve. Moins de 48 heures plus tard, le préfet de Seine-Saint-Denis saisit le tribunal administratif de Montreuil pour en obtenir la suspension, estimant le texte « non conforme à la loi ».

La séquence est bouclée avant d’avoir commencé.

Elle illustre une forme politique précise : ce que Guy Debord appelait la spectacularisation des rapports sociaux. La France Insoumise, avec le soutien d’organisations comme Révolution Permanente, met en scène une opposition aux expulsions qui reste entièrement inscrite dans le cadre qu’elle prétend contester.

Elle produit une image de lutte — sans produire la lutte elle-même. Autrement dit : une lutte spectaculaire sans lutte de classe.

I. LE LOGEMENT COMME RAPPORT SOCIAL, NON COMME PROBLÈME MORAL

Il faut partir du matérialisme historique : la question du logement n’est pas une anomalie du système. Elle en est le produit nécessaire.

Le logement est une marchandise. Son accès est déterminé par la capacité à payer, donc par la position dans les rapports de production. L’expulsion n’est pas un dysfonctionnement : c’est l’expression juridique du droit de propriété privée, garanti par l’État bourgeois.

Friedrich Engels l’a établi dès 1872 dans *La Question du logement* : tant que subsiste le mode de production capitaliste, la pénurie de logements pour les classes populaires est structurelle. Elle ne peut être résolue par des réformes partielles ou des aménagements municipaux, mais uniquement par la suppression de la propriété privée des moyens de production — et donc du sol et du logement.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2025, plus de 30 500 ménages ont été expulsés avec le concours de la force publique, en hausse significative par rapport aux années précédentes. La Seine-Saint-Denis figure parmi les départements les plus touchés. Ce n’est pas une crise conjoncturelle. C’est la structure capitaliste à l’œuvre.

L’État n’est pas extérieur à ce processus. Il en est l’opérateur :
 il garantit la propriété
 il organise juridiquement l’expulsion
 il mobilise la force publique pour l’exécuter

L’État bourgeois ne corrige pas ce rapport social : il le rend effectif.

II. L’ARRÊTÉ MUNICIPAL : UN GESTE SANS BASE MATÉRIELLE

Un maire ne dispose d’aucun pouvoir réel sur l’exécution des décisions de justice en matière d’expulsion. Ce pouvoir appartient à l’appareil d’État central : préfecture, police, justice.

L’affaire Bagayoko le confirme en temps réel. L’arrêté est signé le 1er avril. Le préfet saisit la justice le 3 avril. Moins de 48 heures. Ce n’est pas une surprise : des arrêtés similaires avaient déjà été pris — et annulés — à Bagneux et Gennevilliers dans les Hauts-de-Seine. La maire communiste de Bagneux l’a signé à nouveau à son arrivée, sachant parfaitement qu’il serait contesté. Le rituel est connu de tous ses participants.

La question devient alors : **à quoi sert un acte politique sans base matérielle ?**

Il ne sert pas à transformer les rapports de force. Il sert à occuper une position dans le champ politique, à incarner une opposition symbolique, à capter une partie de la colère sociale pour la réorienter vers un terrain institutionnel maîtrisé.

Le maire lui-même l’a formulé sans le vouloir : il avait promis dans son programme de campagne d’agir « *avec la préfecture* pour empêcher les expulsions ». Agir *avec* l’appareil qui organise les expulsions pour empêcher les expulsions — telle est la contradiction fondatrice de toute la démarche.

C’est une politique de **substitution** : on remplace l’organisation des masses par une posture d’État.

III. LE MILLERANDISME CONTEMPORAIN : ADMINISTRER L’ORDRE EXISTANT AU NOM DES EXPLOITÉS

Cette logique s’inscrit dans une tradition historique précise : celle du millerandisme, que le socialisme révolutionnaire a combattu dès la fin du XIXe siècle.

Alexandre Millerand, socialiste français, entre en 1899 dans un gouvernement bourgeois aux côtés du général Galliffet, responsable de la répression sanglante de la Commune de Paris. Il prétend alors « transformer l’État de l’intérieur », « défendre les travailleurs depuis les institutions ».

Vladimir Lénine, Rosa Luxemburg et l’ensemble du mouvement socialiste révolutionnaire ont dénoncé cette démarche comme une **trahison de classe** : participer à la gestion de l’État bourgeois, c’est se soumettre à sa logique, c’est administrer l’exploitation au lieu de la combattre.

La logique actuelle de LFI reproduit ce schéma :

 **Participation aux institutions bourgeoises** sans perspective de rupture avec l’ordre existant
 **Gestion locale de l’État** présentée comme levier de transformation sociale
 **Subordination de l’organisation de classe à la stratégie électorale**
 **Illusion qu’on peut utiliser l’appareil d’État bourgeois contre la bourgeoisie**

La formule de Clémence Guetté, députée LFI, le résume parfaitement : « *Dans les villes insoumises, on ne met pas des familles à la rue.* » Entendre : la protection des travailleurs dépend de la couleur politique de l’édile, non de leur organisation autonome. La lutte de classe est remplacée par la bonne volonté de l’élu.

Comme l’ont montré Lénine et Luxemburg, l’État n’est pas un outil neutre qu’on peut retourner. Il est l’organe de domination d’une classe sur une autre. L’État n’est pas transformé. C’est la politique qui est absorbée par lui.

IV. CE QUE DEVRAIT ÊTRE UN PROGRAMME RÉVOLUTIONNAIRE SUR LE LOGEMENT

Face à cette impasse, le Programme d’action du Front Unique du Peuple Travailleur (FUPT) propose une série de revendications transitoires ancrées dans les rapports de force réels — non dans les compétences formelles des institutions bourgeoises.

Ces revendications ne partent pas des limites du cadre légal existant. Elles partent des besoins des travailleurs et construisent le rapport de force nécessaire pour les imposer :

**Revendications immédiates :**
 Moratoire immédiat sur toutes les expulsions locatives pour les ménages prolétaires, non par arrêté municipal révocable, mais par mobilisation organisée
 Gel des loyers pour les résidences principales, applicable immédiatement
 Annulation des dettes locatives accumulées pendant les crises (chômage, maladie, COVID, inflation)
 Réquisition d’office de tous les logements vacants appartenant à des propriétaires institutionnels (foncières, banques, compagnies d’assurances)

**Revendications transitoires :**
 Socialisation du parc immobilier des grands propriétaires sous contrôle des comités de locataires
 Création de comités de défense des locataires dans chaque immeuble et chaque quartier, dotés d’un pouvoir d’intervention réel
 Production de logements sociaux de qualité sous contrôle ouvrier, financée par l’imposition du capital
 Droit au logement garanti — non par une déclaration de principes, mais par un appareil d’État ouvrier issu de l’organisation de classe

La différence avec l’arrêté Bagayoko est fondamentale : ces revendications visent à **organiser les masses** et à **construire un rapport de force**, non à substituer une posture institutionnelle à l’action collective.

C’est la méthode du programme transitoire tel que Trotsky l’a défini en 1938 : partir des besoins immédiats des travailleurs pour les relier, par une chaîne de revendications intermédiaires, à la perspective de renversement de l’ordre capitaliste.

V. L’ABSENCE D’AUTO-ORGANISATION PROLÉTARIENNE : LE POINT DÉCISIF

Si l’objectif était réellement d’empêcher les expulsions, la méthode serait radicalement différente.

Elle supposerait :

 **L’organisation autonome des locataires** dans les immeubles et les quartiers
 **La constitution de comités de défense populaires** capables d’intervenir physiquement lors des expulsions
 **La coordination à l’échelle de la ville et au-delà** pour mutualiser les forces
 **L’auto-défense collective** face à l’appareil répressif de l’État
 **La politisation des luttes** autour de la question de la propriété privée et de l’État

Rien de cela n’apparaît. Significativement, l’association Droit au Logement Plaine Commune, qui avait organisé un rassemblement devant la mairie avant les élections, se déclare satisfaite de l’arrêté et annonce qu’elle « restera mobilisée pour que d’autres mesures suivent ». La mobilisation de masse se transforme en attente de mesures institutionnelles. L’organisation autonome se dissout dans le soutien à l’élu.

Ce n’est pas un oubli. **C’est une ligne politique.**

Car organiser réellement les habitants signifie produire une force autonome, sortir du cadre institutionnel, accepter un affrontement concret avec l’État. Or le réformisme repose sur l’inverse : **substituer l’action de l’État à l’action des masses**.

Une population organisée cesse d’être une base électorale. Elle devient une force politique indépendante. C’est précisément ce qui est évité.

C’est la différence fondamentale entre une politique révolutionnaire et une politique réformiste :

 **Le réformisme substitue l’action de l’État à l’action des masses**
 **Le socialisme scientifique construit l’auto-organisation prolétarienne comme condition de toute transformation réelle**

Comme l’a établi Karl Marx, l’émancipation des travailleurs ne peut être que l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. Aucune délégation institutionnelle ne peut remplacer ce processus.

VI. LA FONCTION DU SPECTACLE : MONTRER SANS TRANSFORMER

La séquence fonctionne selon une logique que Guy Debord a analysée dans *La Société du Spectacle* :

1. Une mesure symbolique est annoncée
2. Un conflit institutionnel est mis en scène
3. Les soutiens politiques se mobilisent
4. La médiatisation produit un effet de lutte
5. La situation matérielle reste inchangée

À Saint-Denis, la confirmation est immédiate et complète. L’arrêté est signé le 1er avril. Le préfet le conteste le 3 avril. Les communiqués s’accumulent. Clémence Guetté salue « un maire exemplaire ». La Ligue des Libertés exige l’annulation. Les tribunes se multiplient.

Pendant ce temps, les expulsions reprennent leur cours légal — comme dans toutes les villes où ce type d’arrêté a déjà été tenté et annulé.

Ce mécanisme correspond exactement à ce que Debord décrivait : **le spectacle n’est pas un mensonge, c’est une réalité inversée**. La lutte apparaît — sans exister matériellement. Le conflit est réel dans sa dimension médiatique et institutionnelle. Mais il reste sans prise sur les rapports de production.

VII. LA CANALISATION DE LA COLÈRE SOCIALE

Ce type d’initiative remplit une fonction précise dans la reproduction de l’ordre existant : **canaliser la colère sociale vers des formes inoffensives**.

Le mécanisme est le suivant :

1. Une colère réelle existe — 30 500 expulsions en 2025, des familles à la rue, des enfants déscolarisés
2. Elle est captée par une initiative institutionnelle (l’arrêté municipal)
3. Elle est redirigée vers un conflit entre institutions (mairie contre préfecture, maire contre tribunal administratif)
4. Elle se décharge dans le spectacle politique (communiqués, pétitions, déclarations d’élus)
5. Elle ne débouche sur aucune organisation autonome ni rapport de force réel

**Résultat** : la tension sociale est neutralisée sans que les rapports de production ne soient menacés. Elle est transformée en soutien politique, en indignation médiatique, en conflit encadré. Elle ne devient jamais une force autonome.

C’est exactement le rôle historique de la social-démocratie et de ses héritiers : **empêcher que la lutte de classe ne devienne révolutionnaire**.

VIII. LE RÔLE DES SOUTIENS « RADICAUX » COMME CAUTION

Le soutien apporté par des organisations comme Révolution Permanente, qui se réclament du trotskisme et de la critique radicale du capitalisme, aggrave encore la confusion.

En validant ce type de démarche sans en critiquer les limites de classe, ces organisations :

 **Légitiment une politique réformiste** en lui donnant une apparence radicale
 **Brouillent la distinction entre réforme et révolution**
 **Désarment théoriquement les militants** en rendant indistincte la frontière entre gestion institutionnelle et organisation de classe
 **Participent à la subordination du mouvement ouvrier aux stratégies électorales**

Il y a là un **décalage structurel** :

 **Dans le discours** : critique de l’État, de la propriété, du capitalisme
 **Dans la pratique** : soutien à une initiative qui reste entièrement inscrite dans le cadre institutionnel bourgeois, et que l’État conteste au tribunal en moins de 48 heures

Ce décalage n’est pas accidentel. Il traduit l’absence d’une ligne politique de classe claire, fondée sur le socialisme scientifique.

**Il faut pourtant distinguer deux positions possibles :**

Une organisation révolutionnaire peut soutenir la mobilisation des habitants *contre les expulsions* — c’est la tactique du front unique : s’unir sur un objectif concret sans abandonner son indépendance politique. Mais soutenir la mobilisation ne signifie pas valider l’arrêté comme méthode. Au contraire, cela impose de dire clairement que l’arrêté ne remplace pas l’organisation de masse, qu’il sera annulé, et que la seule protection réelle passe par les comités de locataires et le rapport de force collectif.

RP ne fait pas cette distinction. Elle valide l’arrêté comme un acquis, la mairie LFI comme un levier, Bagayoko comme un allié. Le radicalisme de façade devient caution du réformisme.

IX. LE RAPPORT DE FORCE COMME CATÉGORIE CENTRALE

Le matérialisme historique enseigne une vérité simple : **aucune transformation sociale n’est possible sans rapport de force réel**.

Un rapport de force ne se décrète pas. Il ne se construit pas par des communiqués ou des arrêtés. Il se construit par :

 **L’organisation collective**
 **La coordination des luttes**
 **La capacité d’action directe**
 **La conscience de classe**
 **L’autonomie politique vis-à-vis des institutions bourgeoises**

Or tout cela suppose une politique qui ne cherche pas à gérer l’État bourgeois, mais à le **détruire** et à lui substituer le pouvoir organisé de la classe ouvrière.

C’est la leçon de toutes les révolutions : **le pouvoir ne se partage pas, il se prend**.

X. UNE SÉQUENCE DÉJÀ BOUCLÉE

La séquence s’est déroulée conformément à sa logique interne — et en moins de 72 heures :

1. L’arrêté est signé le 1er avril
2. L’État le conteste le 3 avril
3. La polémique est alimentée — Guetté, Bilongo, la Ligue des Libertés
4. Les soutiens se mobilisent symboliquement
5. La situation revient à son point de départ

**Pendant ce temps** :

 Les expulsions continuent leur cours légal
 Les habitants de Saint-Denis restent isolés
 Le droit de propriété reste intact
 L’appareil d’État reste inchangé
 Le prolétariat reste désorganisé

Le réel ne bouge pas.

Ce n’est pas la première fois. Bagneux, Gennevilliers : même arrêté, même annulation, même séquence spectaculaire. Ce rituel politique périodique remplit une fonction précise : donner l’apparence d’une résistance sans produire la résistance elle-même.

XI. CONCLUSION : RÉFORME OU RÉVOLUTION, SPECTACLE OU LUTTE DE CLASSE

L’enjeu n’est pas de savoir si les intentions de Bally Bagayoko sont sincères. Ce débat est secondaire et moralisant.

La seule question pertinente est celle posée par Rosa Luxemburg en 1900 : **réforme ou révolution ?**

Soit on cherche à aménager le capitalisme par des réformes partielles, en espérant transformer progressivement l’État bourgeois — et alors on reste prisonnier de sa logique. L’arrêté du 1er avril, annulé le 3, en est la démonstration vivante.

Soit on construit une politique de classe visant à **renverser l’ordre existant** par l’organisation autonome du prolétariat — et alors on rompt avec toute illusion réformiste.

**Il n’y a pas de troisième voie.**

Soit la lutte est organisée, autonome, matérielle.
Soit elle est représentée, médiatisée, institutionnalisée.

Dans le premier cas, elle transforme.
Dans le second, elle met en scène.

Une opposition qui n’organise pas n’est pas une opposition.
Un conflit sans rapport de force est une représentation.

**Sans auto-organisation, il n’y a pas de lutte de classe. Il n’y a que son spectacle.**

Un arrêté municipal signé en sachant qu’il sera annulé, sans aucune organisation de masse, sans aucun rapport de force réel, sans aucune perspective révolutionnaire, ne transforme rien. Il met en scène un conflit sans en modifier l’issue.

La preuve est faite en moins de 48 heures.

**Et tant que cette logique prévaut, le réel continue — intact.**

*La critique du millerandisme n’est pas une question historique. C’est une question actuelle. Chaque fois qu’un courant politique prétend défendre les exploités depuis les institutions bourgeoises, il reproduit cette logique. Chaque fois qu’on substitue l’action de l’État à l’organisation de classe, on désarme le prolétariat.*

*Ce n’est pas à Bagneux, ni à Gennevilliers, ni à Saint-Denis que les expulsions seront arrêtées. Ce sera par les comités de locataires, les brigades de défense populaire, la grève des loyers organisée — et au bout du chemin, par la destruction du droit de propriété capitaliste.*

*Le socialisme scientifique ne consiste pas à gérer l’État bourgeois, mais à le détruire.*

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