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François Chesnais : Le capitalisme est mort parce qu’il a atteint des limites infranchissables en termes d’accumulation du capital…

jeudi 16 avril 2026, par Robert Paris

François Chesnais :

Le capitalisme est mort parce qu’il a atteint des limites infranchissables en termes d’accumulation du capital…

Chesnais est un des rares économistes marxistes à avoir reconnu en 2007-2008 la fin du capitalisme. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, ceux qui se revendiquent du marxisme, qu’ils soient militants politiques, économistes ou écrivains, sont loin de reconnaitre en 2007-2008 l’épisode final du capitalisme comme système dynamique dont les récessions et les crises sont les respirations, les ponctuations, indispensables au fonctionnement. Depuis 2008, toute crise est immédiatement combattue à fond par les Etats et banques centrales car elle mettrait en cause tout le système. Plus question de laisser un seul grand capitaliste chuter. Cela signifie que cette date marque le mot « fin » non seulement pour les crises capitalistes dites classiques mais aussi pour le capital non financier, pour la mondialisation, pour le développement industriel, pour la démocratie capitaliste, pour les relations internationales pacifiques, pour la stabilité mondiale, pour la démocratie, pour lé développement de la santé et on en passe. A la base de cette chute historique définitive, il y a la limite atteinte de l’accumulation du capital issue du travail humain productif. Depuis 2008, la part du capital qui n’est pas investie dans la production n’a pas cessé de grandir, y compris en Chine ! Bien sûr, dans les périodes de récession et de crise, cette part augmentait mais de manière peu durable. Désormais, cette part augmente sans cesse. La finance a tout envahi. La spéculation aussi. Et l’ensemble ne tient plus qu’à des manipulations de plus en plus hasardeuses des Etats et des banques centrales, au coup par coup, en aveugle. La classe capitaliste a conscience qu’elle est dépassée par la nouvelle situation. Cela ne veut pas dire qu’elle va déclarer forfait, bien entendu, et laisser la place au prolétariat révolutionnaire et au socialisme.

Ce que je mets en discussion est de savoir si la crise économique et financière mondiale de 2007-2008 peut simplement être vue comme une « très grande crise » d’un capitalisme encore capable de s’ouvrir une nouvelle longue phase de reproduction élargie à l’échelle du « marché mondial enfin constitué », ou au contraire le point de départ du moment historique où le capitalisme rencontrerait des limites qu’il ne pourrait plus repousser.

Dans le livre III du Capital Marx argumente que « la production capitaliste tend sans cesse à dépasser les limites qui lui sont immanentes, mais elle n’y parvient qu’en employant les moyens, qui de nouveau, et à une échelle plus imposante, dressent devant elle les mêmes barrières »[5]. La question posée est de savoir si la production capitaliste s’affronte désormais à des barrières qu’elle ne peut plus ou pas dépasser même temporairement. On serait en présence de deux formes de limites infranchissables ayant de très fortes implications pour la reproduction du capital et la gestion de l’ordre bourgeois, surtout pour la vie civilisée. L’une, attenant aux effets de l’automatisation, remonte au 19° siècle et a un caractère immanent, interne au mouvement du capital sur lequel Marx a fortement insisté. L’autre, attenant à la destruction par la production capitaliste, des équilibres éco-systémiques, notamment de la biosphère, n’a pas été prévue par Marx et a d’abord été définie comme limite externe.

Commençons par la première au sujet de laquelle Ernest Mandel a défendu dès 1986 la thèse d’un changement qualitatif. La maximisation du profit, elle-même sans limite, repose sur la maximisation du montant de plus-value ou survaleur produite et réalisée. Elle suppose contradictoirement l’emploi du plus grand nombre possible de prolétaires et le recours à la mécanisation, donc le remplacement du travail vivant (celui des salariés) par le travail mort (les machines), autrement la diminution de la quantité de travail vivant nécessaire pour mettre en valeur un capital déterminé. De ce fait écrit Marx,

« l’extension de la production s’affirme sous un double aspect : elle pousse à l’accroissement du surtravail, c’est-à-dire à la diminution du temps indispensable à la reproduction de la force de travail ; elle restreint le nombre d’ouvriers nécessaires pour mettre en mouvement un capital donné »[6].

C’est là que se trouve la cause de la baisse du taux de profit. La situation du capitalisme étant encore celle d’un système connaissant des technologies bien moins drastiquement « labour saving » qu’aujourd’hui et ayant encore la planète à conquérir, Marx pouvait écrire que si « l’accroissement du capital dépend à la fois de sa masse et du taux du profit », la situation était celle où « le développement de la production capitaliste provoque la baisse du taux du profit, mais comme il comporte la mise en œuvre de capitaux de plus en plus considérables, il en augmente la masse ». L’action de « ces influences contradictoires » s’affirmant « périodiquement par des crises, qui sont des irruptions violentes après lesquelles l’équilibre se rétablit momentanément »[7].

C’est l’idée d’un changement de la force respective des influences contradictoires que défend Mandel, sous la forme d’une analyse des conséquences de ce qu’il appelait le « robotisme », alors à ses tout débuts. En 1986 dans sa préface à l’édition Penguin Books du Volume III du Capital Mandel argumente que

« l’extension de l’automatisation au-delà d’une certaine limite mène, inévitablement, d’abord à une réduction du volume total de la valeur produite, puis à une réduction du volume de la survaleur réalisée. » Il y voyait une « limite infranchissable » porteuse d’une « tendance du capitalisme à l’effondrement final » [8].

Bien plus récemment le rapport de l’automatisation avec la crise mondiale de 2007-2008 a été exposé en 2011 par un auteur marxiste au parcours très différent, le chef de fil du groupe Krisis, Robert Kurz. Kurz parle de « production réelle insuffisante de survaleur » (…) sur fond d’une nouvelle rupture structurelle dans le développement capitaliste, marquée par la troisième révolution industrielle (la microélectronique) et de « ‘limite interne du capital’ qui finit par devenir une limite absolue. »[9]

La seconde barrière a été progressivement cernée théoriquement par les débats au sein de l’écologie politique étatsunienne, notamment entre James O’Connor, John Belamy Foster, Joel Kovel et Jason Moore. Ils ont commencé avec l’article de 1988 de James O’Connor sur la « seconde contradiction » du capitalisme. Dans le cas de l’écologie, les débats sur les « limites absolues » auxquels on revient plus loin, portent d’une part sur l’ampleur des effets sur le taux de profit de la diminution des ressources naturelles non-renouvelables et de l’autre sur les conséquences autrement sérieuses de l’incapacité du capitalisme de freiner l’avancée du changement climatique, le mode de production capitaliste ayant développé un type de rapport à son environnement qui transforme la biosphère au point de menacer les rapports civilisés.[10]

La question de l’avenir du capitalisme est devenue une question suffisamment pressante pour que Michael Roberts consacre le dernier chapitre de son récent livre à la « possibilité que le capitalisme ait atteint sa date de péremption », alors qu’il l’avait simplement évoquée jusque-là au détour de phrases épisodiques dans les articles sur son blog. Après beaucoup de tergiversations, il conclut que « la Longue Dépression n’est pas une espèce de crise finale », qu’il y a « toujours plus d’êtres humains à exploiter » et qu’il y « aura toujours des innovations technologiques pour lancer un nouveau Kondratiev » alors qu’il aligne dans ce même chapitre des éléments qui suggèrent le contraire. Il estime que « le capitalisme récupérera à un moment donné la santé », proposant pour terminer une définition bien particulière de la barbarie, comme « une chute à un niveau de productivité du travail et dans des conditions de vie précapitalistes » qui contraste singulièrement avec celle que Mandel donne plus bas[11].

Les enjeux politiques

La rencontre par le capitalisme de limites qu’il ne peut pas franchir ne signifie en aucune manière la fin de la domination politique et sociale de la bourgeoisie, encore moins sa mort, mais elle ouvre la perspective que celle-ci entraine l’humanité dans la barbarie. L’enjeu est que celles et ceux qui sont exploités par la bourgeoisie ou qui n’ont pas partie liée avec elle, trouvent les moyens de se dégager de son parcours mortifère.

Les implications sociales et politiques d’une « stagnation séculaire » bien plus sérieuse dans ses fondements que celle des années 1930 sont difficiles à mesurer mais évidemment immenses, d’autant plus que la situation peut basculer en cas de rupture d’un point de l’écosystème sous l’effet du changement climatique. Une croissance très faible du PIB mondial, et plus encore du PIB per capita pose déjà de très grands problèmes aux bourgeoisies. Le marché mondial est fait de groupes industriels et bancaires en concurrence brutale et d’oligarchies nationales profondément rivales.

La politique de Donald Trump traduit une situation où entre bourgeoisies tous les coups sont désormais permis. Au plan interne la croissance des inégalités (revenus, patrimoines, accès à l’éducation et à la santé) s’accroissent et leurs conséquences toujours plus difficiles à gérer. Mandel parlait en 1986 « des défis croissants de toutes les relations bourgeoises fondamentales et des valeurs de la société dans son ensemble » consécutive à une « augmentation du chômage de masse et des secteurs marginalisés de la population, du nombre de ceux qui ‘abandonnent’ et de tous ceux que le développement ‘final’ de la technologie capitaliste expulse du processus de production. » Pour celles et ceux « d’en bas » qui vivent dans une société mondialisée dominée par le capitalisme de part en part, les implications sont extrêmement sérieuses au plan quotidien comme à l’horizon historique.

En effet Mandel écrivait que

« la tendance du capitalisme à l’effondrement final (….) n’est pas nécessairement favorable à une forme supérieure d’organisation sociale ou de civilisation. Précisément en fonction de la dégénérescence propre du capitalisme, les phénomènes de décadence culturelle, de régression dans les domaines de l’idéologie et du respect des droits de l’homme se multiplient en accompagnant la suite des crises multiformes avec lesquelles cette dégénérescence nous fera face (nous fait déjà face F.C.). »

Marqué par les formes prises par la barbarie au 20° siècle, Mandel pensait que

« la barbarie, en tant qu’un résultat possible de l’effondrement du système, est une perspective beaucoup plus concrète et précise aujourd’hui qu’elle ne l’a été dans les années 1920 ou 1930. Même les horreurs d’Auschwitz et de Hiroshima apparaîtront minimes par rapport aux horreurs que l’humanité devra affronter dans la décrépitude continue du système. Dans ces circonstances, la lutte pour une issue socialiste prend la signification d’une lutte pour la survie de la civilisation humaine et du genre humain. »[12]

Mandel modérait cette perspective catastrophique avec ce message d’espoir inspiré par le Programme de transition :

« Le prolétariat, comme Marx l’a montré, unit tous les prérequis pour conduire cette lutte avec succès ; aujourd’hui cela reste plus vrai que jamais. Et il a au moins le potentiel pour acquérir également les prérequis subjectifs pour une victoire du socialisme mondial. La réalisation de ce potentiel dépendra, en dernière analyse, des efforts conscients des marxistes révolutionnaires, s’intégrant aux luttes spontanées périodiques du prolétariat pour réorganiser la société selon les principes socialistes et le conduisant vers des objectifs précis : la conquête du pouvoir d’État et la révolution sociale radicale. Je ne vois pas plus de raisons pour être plus pessimiste aujourd’hui sur le résultat de cette entreprise que Marx ne l’était lorsqu’il écrivait le Capital. »[13]

En 1986, la possibilité que l’effondrement de la bureaucratie soviétique dégage la voie à la « révolution politique » en URSS et les démocraties populaires était encore ouverte, et le mouvement contemporain de mondialisation du capital était à peine lancée. La situation dans laquelle nous sommes est toute autre. Les processus de dépassement du capitalisme et de passage à la société libérée de la propriété privée qui étaient contenus, semblait-il, dans le mouvement même du capital et que les gens de ma génération enseignions aux jeunes militants, ont perdu leur validité, y compris ceux présentés par Marx lui-même[14]. La bifurcation par rapport à la direction actuelle de la route où l’humanité est engagée dépendra exclusivement de la lutte, donc de l’état des rapports politiques de classe entre les travailleurs largo sensu et la bourgeoisie (les « rapports de force »). Or au plan global, ils sont pour l’instant très défavorables aux premiers.

Quelques traits originaux de la crise économique et financière ouverte en 2007-2008

Avant de parler plus en détail de la manière et du degré auxquels les deux barrières sont infranchissables, il faut caractériser la crise économique et financière mondiale commencée en 2007-2008. Il existe entre marxistes travaillant de par le monde anglophone et des hétérodoxes étatsuniens comme Krugman et Stiglitz, un consensus, large mais bien sûr très flou, pour dire qu’il s’agit une très grande crise, d’une importance analogue à celle de 1929. Certains la caractérisent comme « structurelle » ou « systémique ». Mais même chez ceux-ci, la très grande majorité des économistes critiques ou anticapitalistes attend qu’elle prenne fin, qu’à un moment donné il y ait une reprise de l’accumulation. Chez les économistes de langue française les termes « structurel » et « systémique » renvoient peu ou prou (surtout le premier) à la théorie de la Régulation, dont les tenants sont divisés sur la nature de la crise actuelle[15].

Je cherche à éviter ces termes, en particulier « structurel » fortement connoté au fordisme, en prenant appui sur des remarques de Paul Mattick :

« Si la crise trouve sa raison dernière dans le capitalisme lui-même, chaque crise particulière se distingue de celle qui l’a précédée, précisément à cause des transformations permanentes qui affectent à l’échelle mondiale les relations de marché et la structure du capital. Dans ces conditions, on ne peut déterminer d’avance ni les crises elles-mêmes ni leur durée et gravité, et cela d’autant moins que les symptômes de crise apparaissent postérieurement à la crise elle-même et ne font que la rendre manifeste aux yeux de l’opinion publique. On ne peut pas non plus ramener la crise à des facteurs « purement économiques », quoiqu’elle survienne bel et bien de façon « purement économique », c’est-à-dire prenne sa source dans des rapports sociaux de production travestis en formes économiques. La concurrence internationale, qui se mène également avec des moyens politiques et militaires, réagit sur le développement économique, de même que celui-ci stimule à son tour les diverses formes de concurrence. Aussi ne peut-on comprendre chaque crise concrète que dans le rapport qu’elle entretient avec le développement de la société globale. »[16]

De façon télégraphique on peut retenir les particularités suivantes de la crise de 2007-2008.

(1) Elle a éclaté au terme d’une très longue phase, soixante-dix ans (donc sans parallèle dans l’histoire du capitalisme) d’accumulation ininterrompue. La crise de 1974-1976 avec son double dip de 1980-1982, a entrainé un changement de rythme dans les pays capitalistes avancés, mais pas entamé la dynamique de reproduction élargie au niveau mondial. A la différence de Jean-Marie Harribey, Michel Husson, Esther Jeffers, Frédéric Lemaire et Dominique Plihon, dans le livre tout récent d’Attac[17], je ne pense pas que les trois décennies séparant 1976 et 2007 soient une sorte de crise « structurelle » permanente aux épisodes multiformes. La période qui commence en 1982 voit les bourgeoisies emmenées par Reagan et Thatcher non seulement se lancer contre la classe ouvrière à des rythmes différents selon les pays, mais se tourner vers le marché mondial et en achever la construction complète avec la réintégration de la Chine.

(2) Il ne faut jamais perdre de vue que la phase fordiste d’abord et la longue période d’accumulation ont eu lieu dans les conditions historiques très particulières, en l’occurrence à la suite de la Grande dépression des années 1930, avec ses conséquences de fermeture massive de capacités de production et au lendemain de la Seconde guerre mondiale avec ses destructions à très, très grande échelle. Le terrain pour l’investissement rentable était déblayé. Autre dimension très importante aussi, le capital a pu puiser dans un stock encore peu exploité de technologies créatrices de grands secteurs industriels ainsi dans une réserve de connaissances scientifiques aux potentialités encore peu exploitées. Même l’affaiblissement politique passager de 1945 de la bourgeoisie face à la classe ouvrière a joué en faveur de la relance de l’accumulation. Sans les concessions que le capital a été contraint de faire au prolétariat, il n’y aurait jamais eu de régulation « fordiste ».

Lire Chesnais :

https://www.contretemps.eu/chesnais-limites-capitalisme/

https://alencontre.org/economie/economie-mondiale-une-situation-systemique-qui-est-specifique-a-la-financiarisation-comme-phase-historique.html

https://www.marxists.org/francais/chesnais/limites_infranchissables.pdf
https://www.marxists.org/francais/chesnais/entretien.htm

https://classiques.uqam.ca/contemporains/chesnais_francois/crise_suraccumulation_mondiale/crise_suraccumulation_mondiale_texte.html

http://hussonet.free.fr/fct17.pdf

https://www.pressegauche.org/Francois-Chesnais-une-contribution-incontournable-a-l-analyse-du-capitalisme

http://gesd.free.fr/chesnais143.pdf

http://pinguet.free.fr/agone1996.pdf

https://theorie-regulation.org/wp-content/uploads/2012/12/03_chesnais.pdf

https://classiques.uqam.ca/contemporains/chesnais_francois/Contribution_debat_capitalisme_XXe_siecle/Contribution_debat_capitalisme_XXe_siecle_texte.html

http://gesd.free.fr/fc101.pdf

https://alencontre.org/economie/le-capital-financier-et-ses-limites-autour-du-livre-de-francois-chesnais.html

http://pinguet.free.fr/fcinp6.pdf

file :///C :/Users/Dell/Downloads/chesnais-2008-quelques-detours-par-la-theorie.pdf

https://iris-recherche.qc.ca/blogue/economie-et-capitalisme/finance-capital-today-le-plus-recent-livre-de-francois-chesnais/

Lire aussi :

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3771

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7478

https://matierevolution.org/spip.php?article9249

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article8631

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article8570

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5914

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5308

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5938

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5911

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5848

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