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La nature de l’Etat vénézuelien : un Etat bourgeois, exemple du bonapartisme dans un pays dominé par l’impérialisme

jeudi 15 janvier 2026, par Alex

La nature de l’Etat vénézuelien : un Etat bourgeois, exemple du bonapartisme dans un pays dominés par l’impérialisme

Le Vénézuéla est un Etat bourgeois, c’est la première réponse que peut donner le marxisme à la question : quelle est la nature de classe de l’Etat vénézuelien ?

Mais alors l’objectif des marxistes est de détruire cet Etat comme tous les Etats bourgeois, pour les remplacer par la dictature mondiale du prolétariat. Une compréhension un peu plus fine est donc nécessaire : même si les baleines et les lapins sont tous des mammifères, partir à la chasse de l’un ou l’autre ne pourra être fait par les mêmes méthodes. Or l’Etat vénézuélien est différent de celui des USA, de l’Iran etc.

Un concept marxiste fondamental est celui de bonapartisme. L’extrême-gauche opportuniste ayant abandonné à peu près tous les concepts marxistes, se contente de critiquer (du bout des lèvres pour ne pas perdre des postes syndicaux) le régime de Chavez-Maduro en soulignant les "limites" de la "bourgeoisie nationaliste" (voir par exemple Lutte ouvrière ou NPA-R).

Le fait que Lutte Ouvrière emploie le terme de "la bourgeoisie vénézuélienne" en parallèle à celui de "la bourgeoisie américaine" donne des airs de marxisme rigoureux, mais cela ne peut tromper que les militants de cette organisation. Car tout le problème est qu’en Amérique latine, les bourgeoisies "nationales" ont été incapables de faire leur révolution bourgeoise (1789 en France, ou la guerre de sécession aux USA), et restent faibles économiquement et politiquement.

La "bourgeoisie vénézuélienne" que désigne LO est fantomatique : beaucoup de ses représentants sont devenus employés de MacDo en Colombie, ils ont dû laisser les rênes du pouvoir au syndicaliste chauffeur de bus Maduro, et c’est seulement la bourgeoisie états-unienne qui a dû le renverser pour elle ! Bernard Arnault laisserait-il la conductrice de bus Selma Labib, porte-parole du NPA-R diriger l’Etat bourgeois en France, avec pour idéologie officielle des tirades anticapitalistes ?

Le bonapartisme sud-américain vu par les anticapitalistes

Des éléments de réponse sur la nature des régimes comme ceux du Venezuela furent donnés dans un Cahier publié par la LCR (ancêtre des NPA-s) en 1987, où l’on trouve à boire et à manger, mais qui donne un matériel intéressant comme base de lecture et discussion :

Le populisme en Amérique latine (1987)

Les NPA-s laissant, à tort, les brochures de la LCR au grenier, ressortons-les pour eux, en y triant le bon grain (marxiste) et l’ivraie (centriste).

Côté ivraie, voici la façon confuse dont la LCR posait le problème, tout en ayant le mérite de le poser :

Dans la plupart des pays du continent (l’Amérique centrale et le Chii sont des exceptions), les travailleurs, les ouvriers et les paysans n’ont pas atteint l’indépendance de classe. Ce ne sont pas des forces du mouvement ouvrier —même réformistes— qui les organisent politiquement, mais des forces bourgeoises d’un type particulier : les mouvements dits populistes. Comprendre ces mouvements et définir une stratégie correcte envers eux est donc une condition pour avancer vers l’indépendance de classe. Le problème : Mille fois, les révolutionnaires ont enterré le populisme ; nous avons décrété que le péronisme traversait sa dernière crise, que l’aprisme s’était effondré, etc. Nous avons expliqué que dans les conditions économiques et politiques actuelles, il n’était plus possible de mener une politique populiste de redistribution de la rente, et que le cycle des gouvernements populistes était épuisé. Or, que se passe-t-il ? L’APRA vient de gagner une victoire spectaculaire au Pérou. Au Brésil, Brizola, l’héritier de Vargas et Goulart, apparaît le plus probable gagnant dans des futures élections présidentielles directes. Des partis dits populistes gouvernent dans la moitié du continent : Mexique, République dominicaine, Costa Rica, Venezuela, Pérou. Il est vrai que certains développements —notamment la formation du PT (Parti des Travailleurs) et de la CUT (Centrale Unique des Travailleurs) au Brésil— montrent qu’il est possible, dans les conditions historiques actuelles, d’opérer des percées importantes au-delà du populisme, vers l’indépendance syndicale et politique de classe. Mais cela est loin d’être le cas actuellement dans la grande majorité des pays d’Amérique latine. Tentative de définition Le terme “populisme” est assez confus et imprécis. Si ses origines remontent au populisme russe —les terroristes de la Narodnaïa Volia (Volonté du Peuple) et ensuite le Parti SR (“socialiste révolutionnaire”)— on l’emploie de façon assez vague, et il est évident que les mouvements qu’on désigne par ce nom en Amérique latine ont peu de choses en commun avec ce modèle russe du début du siècle. Il existe une vaste littérature, aussi bien académique que marxiste, sur le populisme en général et latino-américain en particulier. Nous allons nous limiter ici à l’Amérique latine. Les sociologues bourgeois sont loin d’être d’accord entre eux pour caractériser le populisme : par exemple, pour 0mo Germani, il s’agit de la manifestation politique des masses traditionnelles et autoritaires, en déphasage avec la modernisation ; par contre, selon Torcuato di Tella (lui aussi argentin), c’est le produit de la “révolution des aspirations” de secteurs populaires urbains, grâce à la radio, la presse, etc, qui créent des besoins nouveaux en termes de consommation, conditions de vie, etc. Ces analyses sont assez superficielles, et ne présentent qu’un intérêt limité.

On voit que la LCR se garde bien d’employer le terme d’Etat bourgeois, regroupant sous le terme de vague "populisme" les régimes spécifiques existant en Amérique Latine. Même le terme d’ "indépendance de classe" reste vague pour la LCR. Or pour les marxistes, le concept de bonapartisme s’applique très bien à ces types de régimes. A notre avis, le terme de populisme est à rejeter, il est bien trop vague et n’apporte rien.

Complétons notre citation, dont le contenu est typique du marchand d’un bazar centriste ("méthode idéologisante abstraite" etc) :

Plus intéressantes sont les études d’orientation marxiste de l’école dépendantiste notamment au Brésil (Francisco Weffort, Octavio Janni, Fernando Henrique Cardoso, Ruy Mauro Marini). Pour ces auteurs, le populisme a été l’expression d’un cycle économique précis : la période d’industrialisation par substitution d’importations, qui a conduit à une certaine redistribution de la rente. Cette hypothèse est plus intéressante, mais trop économiciste : elle ne permet pas de comprendre la résurgence du populisme actuellement, bien après la fin de la politique d’industrialisation “nationale” par substitution d’importations. Une autre tentative d’interprétation se réclamant du marxisme est celle de l’argentin Ernesto Laclau : le populisme serait l’idéologie populaire-démocratique, présente en articulation avec plusieurs formes de discours de classe (fascisme, nationalisme, socialisme). Cette analyse finit par présenter Hitier, Perôn et Mao comme des variantes du populisme... Il s’agit d’une méthode idéologisante, abstraite, qui ne rend pas compte de la spécificité du phénomène. Enfin, nous avons le point de vue des marxistes révolutionnaires, qui ont perçu le populisme comme un mouvement poly-classiste, sous l’hégémonie d’une direction bourgeoise et avec une idéologie nationaliste. Dans ce cadre, on pouffait avancer une définition provisoire : le populisme est un mouvement politique —avec des formes diverses d’organisation (parti, syndicats, associations diverses, etc)— ayant une large base populaire (ouvrière, paysanne et des classes moyennes), sous une direction bourgeoise/petite-bourgeoise et le leadership charismatique d’un caudillo. Une fois au pouvoir, ce mouvement, qui prétend représenter “le peuple” dans son ensemble, mène une politique bonapartiste prétendûment au-dessus des classes, mais en dernière analyse au service des intérêts du capital (ce qui n’empêche pas des frictions avec des secteurs de la bourgeoisie). II peut aussi —surtout s’il y a une pression à la base— faire des concessions économiques et sociales aux classes exploitées et/ou prendre certaines mesures de type anti- impérialiste. Comme exemples, on pourrait mentionner : le péronisme (“justicialisme”), le varguisme (“travaillisme”), 1’APRA, le Mouvement National Révolutionnaire (MNR - Bolivie), l’Action Démocratique (AD-Venezuela), le Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI) mexicain, le Parti Révo. lutionnaire Démocratique (PRD) dominicain, le Parti Libéral National (PLN) du Costa Rica, le Parti National Populaire (PNP) de Jamaïque. On pourrait ajouter, comme une variante, le populisme militaire, d’habitude éphémère : Torres en Boli vie, Velasco au Pérou et Torrijos au Panama.

La description sociologique suivante est un peu plus claire :

Aspects du populisme.
Examinons de plus près les divers aspects de cette définition :

1) direction petite-bourgeoise/bourgeoise. Généralement le personnel dirigeant des mouvements populistes est d’extraction petite-bourgeoise, mais sa politique sert les intérêts de la bourgeoisie. Cela dit, des conflits entre les deux sont possibles, en fonction de la nature bonapartiste du pouvoir populiste. A cela il faut ajouter, dans une position subalterne mais importante, une bureaucratie d’origine ouvrière à la tête des syndicats populistes

2) Leadership charismatique. Le caudillo, le chef populaire joue un rôle essentiel dans la formation et la permanence du mouvement. Au-delà des diverses formes organiques que prend le populisme, il lui donne unité, visibilité, influence de masse. Peron et Vargas sont les deux exemples paradigmatiques, mais l’on peut aussi mentionner Haya de la Torre, Paz Estenssoro, Bétancourt, Ctirdenas, Pepe Figures, Brizola, etc. Ce rôle résulte à la fois d’une certaine tradition culturelle la (le caudillisme) qui remonte au XJXème siècle, et de la structure ‘verticale’ et autoritaire du mouvement populiste.

3) la base sociale. Généralement de prédominance urbaine : des travailleurs, des couches petites-bourgeoises, certains secteurs de la bourgeoisie dite nationale (Argentine, Brésil, Pérou) mais dans d’autres pays elle inclut aussi des larges couches paysannes (Mexique, Bolivie). L’influence politique de masse du populisme est avant tout électorale, mais dans certains cas elle peut être aussi militante, active et organisée (péronisme, aprisme). Elle s’exerce, aussi à travers des syndicats ouvriers et paysans, dirigés par une bureaucratie syndicale “jaune” et corrompue (“pelegos” au Brésil, “charros” au Mexique, etc) plus ou moins liée à l’Etat.

4) l’idéologie. Le nationalisme petit-bourgeois, à la fois anti-impérialiste et anti-communiste ; selon les périodes c’est l’un ou l’autre aspect qui prédomine, y compris au cours de l’histoire du même mouvement. Par exemple, 1’APRA a été d’abord à dominante anti- impérialiste (années vingt et trente) pour devenir fa rouchement anti-communiste et pro-US dans les années cinquante et soixante (un nouveau tournant est peut-être en train d’avoir lieu actuellement). Le varguisme, au con traire, a été férocement anti-communiste en 193542, puis passera des accords tactiques avec le PC brésilien entre 1945 et 1955... L’idéologie populiste s’adresse au ‘peuple’ dans son ensemble, ou à la “nation” comme à un tout, mais elle peut aussi établir un lien privilégié avec les travailleurs (Perén, Vargas, Cârdenas). Malgré le rôle “homogénisateur” du caudillo, les mouvements populistes sont politiquement et idéologiquement très hétérogènes : on y trouve une aile droite fascisante (anti communiste, nationaliste de droite, parfois anti-sémite), un centre national/réformiste hégémonique, et une aile gauche socialisante (influencée par le marxisme). Cette hétérogénéité provoque parfois des scissions — notamment par le départ de la gauche.

5) Le pouvoir populiste. Il s’agit de régimes de type bonapartiste se présentant comme des arbitres au-dessus des classes, et s’appuyant tantôt sur le patronat et ’armée, tantôt sur les syndicats et les mobilisations populaires. Son programme vise le développement industriel, notamment par la substitution des importations, et l’expansion du marché interne. Cela peut conduire à des frictions et conflits avec l’oligarchie terrienne et la mise en oeuvre de réformes agraires partielles (Mexique, Bolivie, Pérou, Venezuela, etc.). Des conflits et rivalités avec l’impérialisme sont aussi possible, avec l’expropriation de matières premières (pétrole, mines, etc.). Pour gagner le soutien des travailleurs, des concessions importantes peuvent être faites, sous forme d’augmentations salariales, salaire minimum garanti, stabilité de l’emploi, sécurité sociale, etc., constituant parfois une réelle amélioration des conditions de vie des masses laborieuses. En même temps toute mobilisation indépendante des travailleurs est réprimée, et les syndicats sont rattachés, parfois de façon organique (Brésil), à l’Etat. La bureaucratie syndicale tend à devenir un appendice de l’appareil d’Etat et sert à neutraliser toute lutte autonome.

Trotksy et le bonapartisme bourgeois des pays dominés par l’impérialisme

Voici les extraits de textes de Trotsky donnés par la LCR, et qui devraient venir en tout premier :

Trotsky et le bonapartisme En 1932, Trotsky définissait ainsi le bonapartisme post-révolutionnaire :

“Le régime bonapartiste ne peut acquérir un caractère relativement stable et durable que s’il clôt une époque révolutionnaire ; quand le rapport de force a déjà été mis à l’épreuve dans les luttes ; quand les classes révolutionnaires se sont déjà dépensées, mais que les classes possédantes ne sont pas encore libérées de leur frayeur : demain n’amènera-t-il pas de nouvelles convulsions ? Sans cette condition fondamentale, à savoir, sans l’épuisement préalable de l’énergie des masses dans la lutte, le régime bonapartiste est incapable de se développer”. (Trotsky El unico camino, trad. de l’espagnol) [Note de M&R : voir la version française complète]

En 1938, se basant précisément sur l’expérience du Mexique, il définit ainsi le bonapartisme sui generis des pays arriérés :

“Dans les pays industriellement arriérés, le capital étranger joue un rôle décisif. D’où la faiblesse relative de la bourgeoisie nationale par rapport au prolétariat national. Ceci crée des conditions particulières du pouvoir d’Etat. Le gouvernement louvoie entre le capital étranger et le capital indigène, entre la faible bourgeoisie nationale et le prolétariat relativement puissant. Cela confère au gouvernement un caractère bonapartiste sui generis particulier. Il s’élève pour ainsi dire au-dessus des classes. En réalité, il peut gouverner, soit en se faisant l’instrument du capital étranger et en maintenant le prolétariat dans les chaînes d’une dictature policière, soit en manoeuvrant avec le prolétariat et en allant même jusqu’à lui faire des concessions et conquérir ainsi la possibilité de jouir d’une certaine liberté à l’égard des capitalistes étrangers. La politique actuelle du gouvernement en est au second stade : ses plus grandes conquêtes sont les expropriations des chemins de fer et de l’industrie pétrolière. Ces mesures sont intégralement du domaine du capitalisme d’Etat. Toutefois, dans un pays semi colonial, le capitalisme d’Etat se trouve sous la lourde pression du capital privé étranger et de ses gouvernements, et il ne peut se maintenir sans l’appui actif des travailleurs. C’est pourquoi il s’efforce, sans laisser glisser de ses mains le pouvoir réel, de placer sur les organisations ouvrières une partie importante de la responsabilité pour la marche de la production dans les branches nationalisées de l’industrie.”

(“L’industrie nationalisée et la gestion ouvrière” juin 1938, Oeuvres tome 18, pp. 118-119.)

En 1940, il ajoute : “Les gouvernements des pays arriérés, c’est-à-dire coloniaux ou semi-coloniaux, prennent un caractère bonapartiste et diffèrent les uns des autres en ceci que les uns essayent de s’orienter dans une direction démocratique en cherchant un appui chez les ouvriers et les paysans, pendant que d’autres installent une forme de dictature militaire et policière. Ceci également dé termine le sort des syndicats. Ou bien ils se trouvent sous le patronage de l’Etat ou bien ils sont soumis à une cruelle persécution. Le patronage de l’Etat est dicté par deux tâches qui s’affrontent : premièrement se rapprocher de la classe travailleuse tout entière et gagner ainsi un appui pour résister aux prétentions excessives de l’impérialisme ; deuxièmement, discipliner les travailleurs en les plaçant sous le contrôle d’une bureaucratie”. (Sur les syndicats, Montréal : Editions d’Avant-Garde, 1976, pp. 10-11.

Messages

  • Le groupuscule Révolution permanente (RP) fait semblant de reprendre cette analyse de Trotsky (tout en voyant une révolution socialiste à Cuba) mais surtout en oubliant le concept d’ Etat en général, d’ Etat bourgeois en particulier. Pour RP, il n’y a plus d’Etat bourgeois à détruire, seulement "gauchir" le "nationalisme bourgeois". Pour RP, le Venezuela n’est pas un état bourgeois, car il oscille entre deux classes, bourgeoisie et prolétariat. Mais pour Trotsky, c’est le gouvernement qui oscille, pas l’Etat qui reste à 100 % bourgeois. Même quand Napoléon Ier assura la propriété de la terre aux paysans, sont Etat restait un Etat bourgeois, n’était pas un Etat paysan. Même quad Napoléon III légalisa le droit de grève, son Etat restait bourgeois à 100%.

    RP écrit "Etat", alors que Trotsky, cité, utilise bien le terme "gouvernement"

    L’État oscille donc entre ce puissant capital étranger présent dans le pays et le pouvoir relatif de la bourgeoisie nationale, mais aussi entre cette bourgeoisie nationale et la classe ouvrière. Pour Trotsky, cela « confère au gouvernement un caractère bonapartiste sui generis, d’une nature particulière ». Bonapartisme !

    Pour RP, le Venezuela n’est pas un Etat bourgeois"

    Un Etat est soit bourgeois, soit ouvrier, même un Etat à gouvernement bonapartiste !

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