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La grève des cheminots de 1986-1987 en France, à l’initiative de la base et contre les bureaucraties syndicales

mardi 20 janvier 2026, par Robert Paris

La grève des cheminots de 1986-1987 en France, à l’initiative de la base et contre les bureaucraties syndicales

En France, en 1986-1987, quand la grève des cheminots était organisée non par les directions syndicales mais par les cheminots eux-mêmes, non seulement par la coordination (corporatiste) des conducteurs mais, en comités de grève et coordination inter-catégories, animée par Daniel Vitry Voir ici la fin des actualités télévisées

Un épisode marquant des luttes cheminotes : la coordination des cheminots de 1986-1987

La télévision sur la coordination des cheminots la parole à Daniel Vitry

Daniel Vitry et Serge Torrano, un trotskiste et un anarchiste, les leaders de la coordination des cheminots

Les bureaucraties syndicales se défendent contre les coordinations

La grève de 1986 à la télé

Les actualités télévisées sur la grève

Réveillon en grève !!!

La police intervient contre les cheminots grévistes

Un compte-rendu de la grève des cheminots en janvier 1987 :

Quelques agents de conduite du dépôt de Paris-Nord - le secteur où la grève a commencé - avaient lancé une consultation auprès de leurs camarades, et après discussion avec eux, décidé de partir en grève le 18 décembre. Ce n’est qu’une fois cette décision prise qu’ils sont allés trouver les syndicats pour leur demander de les couvrir en lançant un préavis de grève. Et ceux de ces syndicats, la CFDT et la Fédération Générale Autonome des Agents de Conduite (FGAAC syndicat corporatiste des conducteurs de train), qui ont accepté, ne l’ont fait que du bout des lèvres : le préavis ne concernait que les agents de conduite du secteur. Or, une fois décidés à se mettre en grève et la date fixée, les conducteurs de Paris-Nord s’étaient mis en relation avec d’autres dépôts, les informant de leurs intentions et les invitant à se joindre à leur mouvement.
Pendant la même période, une agitation un peu semblable se faisait jour dans un autre secteur, la banlieue Paris-Sud-Ouest. Là aussi, des conducteurs commençaient à se réunir, parlaient de la nécessité de la grève, s’adressaient à leurs camarades pour les inviter à se prononcer en faveur de cette grève et s’organiser en conséquence. Eux, contrairement à ceux de Paris-Nord, ne se limitaient pas aux seuls conducteurs, mais voulaient s’adresser à tous les cheminots. Ils tentaient même de lancer la grève alors que le mouvement étudiant battait son plein. Cette action resta très minoritaire, limitée à un dépôt, et s’arrêta au bout d’un jour et demi. Mais les grévistes avaient eu le temps de faire le tour de quelques secteurs aux alentours, de les appeler à les joindre et à s’organiser. Et cela n’a pas manqué d’avoir des conséquences quelques jours plus tard quand la grève générale a réellement commencé.
Enfin, au début du mois de décembre, un autre mouvement avait commencé parmi une autre catégorie de cheminots, les agents des recettes, ceux qui sont chargés de la vente des billets et des réservations. La SNCF menaçant de leur supprimer une prime, ceux-ci, sans se mettre formellement en grève, ne faisaient plus les réservations qui sont une partie de leur travail. Le mouvement, en quelques jours, s’étendit dans tout le pays quasi-spontanément, comme il avait démarré. Les syndicats CGT et CFDT, qui se contentaient de suivre, se voyaient imposer, dans certaines grandes gares parisiennes d’où le mouvement était parti des assemblées générales quotidiennes des travailleurs syndiqués et non syndiqués impliqués dans cette action, assemblées dont ces syndicats se seraient très bien passés.
A partir du jeudi 18 décembre au matin, quand les conducteurs de Paris-Nord ont arrêté le travail, la grève s’est répandue comme une traînée de poudre de dépôt en dépôt, le long du réseau ferré, d’abord le réseau Nord puis ensuite tous les autres. Quatre jours plus tard, dimanche 21 au soir, pratiquement tous les dépôts étaient en grève sans qu’aucun mot d’ordre ait été lancé par les syndicats.
Si dans bien des dépôts les militants syndicalistes étaient les organisateurs de la grève, les fédérations syndicales, elles, étaient à la traîne et se contentaient au mieux d’enregistrer que la grève était là. Et c’était vrai aussi bien de la CFDT que de la FGAAC (syndicat corporatiste des seuls conducteurs). La CGT, elle, traînait encore plus les pieds et gardait une attitude encore plus ambiguë. Son premier réflexe fut la plus grande méfiance devant un mouvement qui se déclenchait et s’étendait sans son contrôle. Du coup, ses militants dans les dépôts prirent les attitudes les plus contradictoires, interprétant l’attitude de leur direction en fonction de leurs propres sentiments, ou encore en fonction des situations locales. Dans certains dépôts, ils furent les initiateurs et les organisateurs de la grève, dans ; d’autres, ils suivirent en rechignant, dans d’autres enfin, ils s’opposèrent pendant plusieurs jours à cette grève. Ainsi, à Paris-Sud-Ouest, les responsables CGT firent de véritables « piquets de travail », incitant les conducteurs à surtout ne pas suivre la grève. Jusqu’au moment où, débordés par les travailleurs qui se mettaient en grève malgré eux, ils changèrent d’attitude... et appelèrent à la grève à leur tour. Mais là, il était trop tard pour que leur attitude n’ait pas été perçue par la majorité des cheminots du secteur.
Jusqu’au lundi 22 décembre la grève ne fut guère réelle que parmi les seuls conducteurs (18 000 sur 230 000 cheminots). D’abord, elle était partie de conducteurs qui ne s’adressaient qu’aux conducteurs sans se préoccuper des autres catégories. D’autre part, les syndicats, comme on l’a vu, réticents ou hostiles à cette extension même parmi les seuls conducteurs, n’avaient certainement aucune envie de l’étendre aux autres cheminots. Pendant les quatre premiers jours, la grève ne toucha donc qu’une très petite minorité des autres catégories, parmi ceux, contrôleurs ou encore ouvriers des dépôts, qui sont le plus en contact avec les agents de conduite.
A partir du lundi 22, par contre, elle s’étendait aux autres cheminots : ceux des gares, des triages, des ateliers. Mais là aussi, c’est la base qui l’imposa. Les syndicats conservèrent une attitude ambiguë, n’appelant pas franchement. Aucun ne prononcera le mot de grève générale dans les chemins de fer : certains parce qu’ils jouaient sur le corporatisme des agents de conduite dont beaucoup ne tenaient pas à ce que leur mouvement s’étende à d’autres catégories ; tous, sans aucun doute, parce qu’ils ne désiraient pas cette grève. Les militants de la CGT continuèrent donc à prendre les attitudes les plus diverses comme ils l’avaient fait parmi les roulants : ici, militants enthousiastes de la grève et de son extension, là, s’opposant à elle, y compris physiquement.
Et c’est cela qui explique que la méfiance vis-à-vis des directions syndicales déjà préexistante à la grève, soit devenue un sentiment extrêmement répandu et grandissant parmi les cheminots.
Cette méfiance vis-à-vis des organisations syndicales et le fait que ce sait la base qui ait décidé la grève et l’ait étendue, se sont traduits dans l’organisation du mouvement. D’abord par le fait que beaucoup de grévistes, dans beaucoup de secteurs, sont présents chaque jour sur leur lieu de travail, et ceci en pleine période des fêtes de fin d’année, période traditionnelle de congés et d’absentéisme. Mais ensuite et surtout par le fait que les grévistes ont commencé à se donner une organisation propre, indépendante des organisations syndicales.
D’abord, un peu partout, ont lieu des assemblées générales de grévistes qui discutent, contestent, entendent prendre des décisions, même là où les syndicats contrôlent la grève et restent sa direction reconnue et acceptée par les grévistes. Au point que toutes les fédérations syndicales, la CGT en tête, affirment maintenant que ce sont à ces assemblées générales de trancher.
Et puis dans certains secteurs, là où certaines directions syndicales locales ont été écartées parce qu’elles s’opposaient à la grève, des comités de grève élus par les grévistes ont été mis en place pour diriger le mouvement sous le contrôle des assemblées générales de grévistes.
Enfin, l’idée de la coordination de ces comités, c’est-à-dire d’une organisation centrale du mouvement, a fait son chemin et s’est même concrétisée. Cette idée de coordination - le mot même - est certainement venue de l’exemple des étudiants qui se sont donné des coordinations semblables. L’exemple étudiant a frappé d’autant mieux qu’une grève des chemins de fer par sa nature même est un mouvement qui touche des dizaines de milliers de gens dispersés sur toute l’étendue du territoire national, comme le mouvement étudiant, et qui a donc besoin, comme le mouvement étudiant, d’une organisation centrale.
Et c’est ainsi que sont nées des coordinations nationales. D’une part, une Coordination Nationale des Agents de Conduite ; d’autre part une Coordination Nationale inter-catégories de tous les cheminots. La première s’appuie sur le sentiment corporatiste qui existe très fort chez les conducteurs. La seconde au contraire essaie de donner corps à l’idée que la force du mouvement réside dans le fait qu’il ne doit pas se laisser diviser par catégories mal au contraire faire des 230 000 cheminots une force unique.
Ces coordinations ne représentent pour l’instant qu’une minorité des cheminots. Même à celle des seuls agents de conduite déjà une minorité parmi l’ensemble des travailleurs de la SNCF, même s’ils ont été le fer de lance de cette grève, seul le tiers des dépôts est représenté. Mais des assemblées générales et des comités de grève, c’est-à-dire la majorité des travailleurs de certains secteurs, ont délégué des représentants aussi bien à la Coordination Inter-catégories où à celle des agents de conduite ou aux deux pour certains dépôts. Des minorités de nombreux autres secteurs ont envoyé des observateurs à la Coordination Inter-catégories, vers laquelle des cheminots d’un peu partout regardent.
Telles qu’elles sont, ces coordinations ont donc créé le fait nouveau de ce mouvement de grève en France, où il n’existe aucune tradition d’une organisation démocratique des grévistes indépendante des appareils syndicaux, la direction de la grève étant considérée, parmi les travailleurs eux-mêmes, comme revenant de droit aux directions syndicales. Le combat pour l’organisation démocratique de la grève, pour des comités de grève élus et contrôlés par les grévistes est depuis des dizaines d’années celui des seuls révolutionnaires. On pourrait même dire quasiment celui des seuls militants de Lutte Ouvrière, la plupart des autres organisations d’extrême-gauche, même trotskystes, comme on le voit encore maintenant dans ce mouvement des cheminots, avec l’attitude de la Ligue Communiste Révolutionnaire et du Parti Communiste Internationaliste, acceptant ou même demandant que la direction de la grève revienne de droit aux directions syndicales.
Cette grève des cheminots, quelle que soit sa suite, va donc probablement laisser un exemple d’organisation de la grève inhabituel et qui peut faire date.
De plus, depuis huit jours, ces coordinations, qui s’ajoutent aux assemblées générales régulières, aux comités de grève et aux coordinations régionales, et qui expriment à la fois la détermination de la base et sa méfiance envers les organisations syndicales traditionnelles, poussent ces dernières en avant, même si c’est l’épée dans les reins. Le fat que les fédérations syndicales n’aient rien signé avec la SNCF à l’issue des négociations, qu’elles aient été extrêmement prudentes dans la présentation des résultats de ces négociations, qu’elles aient dit et redit que c’était à la base, aux grévistes de décider, est le résultat de cette pression exercée par les coordinations, c’est-à-dire l’organisation indépendante du mouvement gréviste, aussi embryonnaire soit-elle encore.

Lire encore sur cette grève dans l’historique qui suit...

Une assemblée générale de cheminots grévistes :

1986-1987 : Les coordinations

Novembre 1986 marque une rupture pour le mouvement ouvrier, après l’anesthésie générale de 1981 avec la gauche gouvernementale. La droite, revenue aux affaires en mars 1986, a lancé des attaques tous azimuts. Quatre puissants mouvements vont la faire reculer : les étudiants à l’automne 1986, les cheminots en décembre 1986, les instituteurs au printemps 1987, les infirmières à l’automne 1988. Un nouveau cycle de luttes s’annonce alors, marqué par l’avènement de pratiques de démocratie directe et d’auto-organisation. C’est le temps des « coordinations ». Il y aura des suites : à la SNECMA et Air France...

En décembre 1986 janvier 1987, les cheminots vont faire une grève qui va durer 27 jours. Partie du réseau Nord chez les conducteurs, celle ci va s’étendre à tout le pays malgré les réticences, voir l’hostilité des états-majors syndicaux. Et elle touchera plus ou moins toutes les catégories de cheminots. La grève, qui porte essentiellement sur les salaires et l’arrêt des baisses d’effectifs, sera marquée par la détermination des grévistes à la base, avec des assemblées générales massives un peu partout. Sur le réseau de Paris Sud Ouest, dans bien des secteurs, les assemblées générales de grévistes élisent des comités de grève. C’est à dire une direction démocratique de la grève, ouverte aux grévistes syndiqués (toutes tendances confondues) et aux grévistes non syndiqués. Ceux ci vont même se coordonner régionalement, puis nationalement en créant une coordination nationale intercatégorie des cheminots en grève. Bien que faible celle ci va représenter prés de 10 000 grévistes. Daniel Vitry en sera un des animateurs et le porte parole.(ci contre debout au milieu du comité de grève d’Ivry). Cette grève malgré la détermination des grévistes n’a pas gagné. Dans bien des secteurs les grévistes n’ont pas su sortir du catégoriel, restant déterminés dans le milieu roulant, mais ne cherchant pas à gagner d’autres cheminots dans la grève. Là ou cette barrière a été franchie, comme à Paris Sud Ouest, nous n’avons pas pu vaincre le corporatisme très présent chez les grévistes.

Novembre 1986 marque une rupture pour le mouvement ouvrier, après l’anesthésie générale de 1981 avec la gauche gouvernementale. La droite, revenue aux affaires en mars 1986, a lancé des attaques tous azimuts. Quatre puissants mouvements vont la faire reculer : les étudiants à l’automne 1986, les cheminots en décembre 1986, les instituteurs au printemps 1987, les infirmières à l’automne 1988. Un nouveau cycle de luttes s’annonce alors, marqué par l’avènement de pratiques de démocratie directe et d’auto-organisation. C’est le temps des « coordinations ». Il y aura des suites : à la SNECMA et Air France...

La grève des cheminots a duré exactement quatre semaines puisque les premiers grévistes à Paris Nord « posaient le sac » comme on dit, le jeudi 18 décembre à 0 heure et que les derniers, ceux de Paris Sud-Ouest par exemple, ne reprenaient le travail que jeudi 15 janvier au matin. Sa caractéristique première, c’est qu’elle a été voulue, préparée, décidée, démarrée et étendue par la base.

Pour s’en convaincre, il n’est d’ailleurs que de voir comment la grève a démarré à Paris Nord. Au début novembre, une pétition circula parmi les conducteurs, proposant de « poser le sac une fois pour toutes », c’est-à-dire en clair proposant la grève illimitée jusqu’à satisfaction des revendications. Cette pétition n’était pas d’origine syndicale. Au contraire, elle était due à des cheminots excédés par les actions ou, plutôt, par les inactions syndicales. Depuis la rentrée de septembre, en deux mois, les fédérations syndicales avaient organisé, ensemble ou séparément, quatre journées, une tous les quinze jours, aussi soigneusement programmées que limitées. La CGT, se prétendant maintenant à l’origine de la grève, se vante d’avoir, au cours de l’année 1986, organisé pas moins de quatorze journées d’action à la SNCF. Mais c’est justement parce que les cheminots en avaient ras-le-bol non seulement de voir leur salaire réel se réduire, leurs conditions de travail empirer, les effectifs diminuer et la sécurité mise de plus en plus en cause par la SNCF, mais aussi ras-le-bol des simagrées de leurs organisations syndicales, qu’ils ont organisé et lancé un mouvement hors des cadres syndicaux.

La pétition ayant recueilli l’approbation d’une large majorité, un tract fut alors rédigé au début décembre par quelques-uns des agents de conduite. Parmi ceux-ci il y avait des militants syndicalistes, mais c’est toujours hors des cadres syndicaux qu’il se fit. Il ne portait d’ailleurs - et c’était évidemment voulu - aucun sigle syndical. Bien plus il contenait même une menace à peine voilée contre les syndicats, les agents de conduite y écrivant en effet qu’ils « demandent aux différentes organisations syndicales, CFDT-CFTC-CGT-FGAAC-FO, de soutenir leur mouvement ». Mais ils ajoutaient « les agents de conduite sauront prendre leurs responsabilités vis-à-vis des organisations syndicales qui ne leur apporteraient pas leur soutien ».

Ce tract, qui présentait les revendications des agents de conduite - dont le refus du nouveau projet de grille de salaire avancé par la direction, mais aussi l’augmentation des salaires et les conditions de travail - affirmait aussi que « les agents de conduite ont pris la décision de se mettre en grève à partir du 18 décembre 1986 à 0 heure et jusqu’à complète satisfaction de leurs revendications ».

C’était clairet net. C’est bien la base qui avait décidé, la base, c’est-à-dire les travailleurs du rang y compris bien entendu des syndiqués, y compris aussi des militants syndicaux, mais en dehors du cadre syndical, et des directions et des appareils des fédérations syndicales.

C’est la base aussi qui se chargea de propager et d’étendre son mouvement. Les agents de conduite laissèrent ce tract de dépôt en dépôt, là où ils vont au cours de leurs déplacements puisque leur travail consiste justement à conduire les trains le long du réseau. Ce tract circula largement et l’ensemble des agents de conduite fut informé de la volonté et des décisions de ceux de Paris Nord.

Quand les conducteurs de Paris Nord arrêtèrent le travail jeudi à 0 heure comme ils l’avaient décidé, la grève ne mit pas longtemps à s’étendre. Le soir elle était déjà générale sur tout le réseau Nord du pays, de Paris jusqu’à Lille. Et des dépôts d’autres réseaux tinrent déjà des assemblées générales dans lesquelles la grève fut décidée pour les heures qui venaient. L’exemple du Nord était contagieux.

Tout cela se fit sans, ou même contre, les fédérations syndicales, même si parmi ceux qui ont fait le tract d’appel, qui l’ont porté ici ou là, qui se sont déplacés dans les autres dépôts lors de ces premières heures de la grève, il y avait des militants syndicaux, en particulier CFDT et FGAAC (la fédération autonome des agents de conduite, le syndicat corporatiste des conducteurs).

Mais les fédérations syndicales, elles, n’étaient ni à l’origine ni vraiment à l’oeuvre. Au mieux elles se sont contentées de suivre, et dans ce cas, avec méfiance. Et si la caractéristique du démarrage de ce mouvement allait être la grande méfiance de la base vis-à-vis des organisations syndicales, ce ne fut que le simple retour des choses, la contrepartie de la méfiance bien plus grande encore des directions syndicales vis-à-vis de la base.

Aucune fédération syndicale, et pas plus la CFDT ou la FGAAC que les autres, ne lança un appel à la grève générale, même lorsque celle-ci fut de toute manière en route, même pour les seuls agents de conduite. Et à plus forte raison pas pour l’ensemble des cheminots.

La CGT, elle, fut encore plus opposée à cette grève qui échappait à son contrôle, d’autant plus opposée qu’elle a eu l’impression que ses concurrents, la CFDT et la FGAAC, avaient mieux manoeuvré dans les premières heures pour apparaître tout de même comme accompagnant le mouvement. Durant la première journée, la CGT garda tout simplement le silence. Alors que tout le réseau Nord était déjà en grève, les communiqués de la CGT, le jeudi 18 décembre, n’en disaient pas un mot et ne parlaient que de la grève de la réservation qui se terminait à ce moment-là.

Cette attitude de la CGT, en fait très claire dans son opposition à la grève, mais extérieurement ambiguë, eut pour conséquence, comme d’habitude en pareil cas, que les militants cégétistes prirent des attitudes contradictoires. Un certain nombre d’entre eux, suivant sans aucun doute leur propre sentiment, le même que celui des autres cheminots, poussèrent tout de suite à la grève, et furent dans leur dépôt parmi ses initiateurs.

Mais ailleurs les responsables CGT ne se méprenant pas, eux, sur la véritable volonté de la fédération, s’opposèrent ouvertement, carrément à la grève. Ainsi par exemple sur le secteur Paris Sud-Ouest.

Dès le vendredi 19 décembre, quand la question se posa pour les roulants de Paris Sud-Ouest de se joindre à la grève de Paris Nord, on vit resurgir les « piquets de travail » de la CGT c’est-à-dire comme quinze jours auparavant dans un secteur particulier (la ligne C sur RER), des responsables CGT venus sur place tout spécialement pour inciter à ne pas faire grève. Vendredi matin, au dépôt d’Ivry, à la gare des Invalides, à Brétigny, dans tous les points névralgiques du secteur, les responsables CGT étaient là, accompagnés de quelques militants ou adhérents. Pas tous, très loin de là, il faut le souligner. Beaucoup de travailleurs CGT furent du côté de la grève dès le début. Mais les responsables CGT militaient activement pour le travail, s’opposant aux cheminots qui voulaient faire grève, et aux militants, dont ceux de Lutte Ouvrière, qui appelaient à faire grève. Dans cette affaire les responsables CGT et la direction marchèrent même la main dans la main. C’est ainsi que la direction SNCF mit « en réserve » un responsable de la CGT, le dispensant de conduire les trains, afin qu’il puisse demeurer en permanence au dépôt pour inciter les cheminots à bien prendre leur travail.

Et à Paris Sud-Ouest, cela dura deux jours, jusqu’au samedi soir, jusqu’à ce que la majorité des cheminots ait rejoint la grève et que la fédération CGT, se rendant compte qu’elle ne pouvait pas de toute manière s’opposer à une grève qui était déjà devenue nationale, change alors son fusil d’épaule et se déclare ouvertement en faveur de cette grève.

Mais pendant ces deux jours, les grévistes furent gagnés un à un, les agents de conduite balançant, d’un côté poussés par leur envie de se battre et de se joindre à une grève qui s’étendait nationalement, de l’autre côté repoussés par l’attitude des responsables syndicaux ouvertement hostiles à la grève. C’est ainsi que le dépôt d’Ivry ne fut majoritairement en grève que le samedi soir et qu’il fallut deux jours pour gagner cette majorité à partir du premier gréviste, un militant de Lutte Ouvrière, le vendredi à 6 heures du matin.

Encore une fois cette attitude des militants CGT ne fut pas la même partout. Dans maints endroits, ils se sont joints à la grève avec moins de réticences, ou même sans aucune réticence. Mais ce n’est certainement pas qu’à Paris Sud-Ouest que les responsables ont manifesté leur opposition, même si à Paris Sud-Ouest ils l’ont manifestée aussi violemment - à cause de la présence de militants révolutionnaires. La preuve, c’est que les derniers dépôts à se mettre en grève, le dimanche 21 décembre, furent généralement les dépôts où la CGT a la plus grande influence. L’organisation indépendante des grévistes inquiète bourgeoisie... et syndicats

Dans cette grève la base n’a pas seulement voulu, décidé, étendu la grève sans un ordre des appareils syndicaux. Elle a aussi commencé à s’organiser hors des cadres syndicaux. C’est cela d’ailleurs qui a inquiété un moment la bourgeoisie et le gouvernement.

C’est en effet au milieu de la deuxième semaine, au bout de six ou sept jours de grève que les journalistes et commentateurs de tout poil, ont commencé à s’interroger ouvertement sur la faiblesse des syndicats, exactement au moment où ils ont découvert que s’étaient mis en place, ici et là, des comités de grève, élus par les grévistes, contrôlés par eux et qui avaient pris la direction de la grève dans leur secteur, et même qu’existaient des coordinations de ces comités de grève. Alors on a vu, non seulement Le Monde, ce porte-parole des bourgeois prétendument de gauche, mais Le Figaro lui-même qui n’est pourtant guère coupable, habituellement, de tendresse à l’égard des syndicats, déplorer cette faiblesse. « Quelque soit le désarroi des syndicats qui n’ont à aucun moment maîtrisé le mouvement et qui se sont lassés déborder par des « coordinations » créées de toute pièce » écrivait son éditorialiste du lundi 29 décembre, « ils restent les seuls interlocuteurs de la direction SNCF ».

Et c’est vrai que ce qui a été différent dans cette grève, par rapport à d’autres grèves générales de la SNCF, celle de 1971 par exemple, qui avait duré onze jours, ou celle de 1976, c’est l’organisation des grévistes. Elle a été encore embryonnaire, parcellaire, limitée. Mais telle quelle, elle a impliqué tout de même, à un degré ou à un autre, des dizaines de milliers de travailleurs. Et les cheminots ont certainement au moins été conscients de son existence et de ce qu’elle changeait dans l’ordre habituel.

Bien sûr, cette grève, qui touchait une entreprise de 230 000 travailleurs répartis sur la totalité du territoire, a eu des caractères différents, variés, selon les villes, les situations locales, l’implantation plus ou moins grande des divers appareils syndicaux concurrents et aussi des militants d’extrême-gauche.

Tout d’abord, presque partout, des assemblées générales de grévistes se sont tenues régulièrement. Dans quelques secteurs, et en particulier ceux où étaient influents les militants de notre tendance, ces assemblées ont eu lieu au moins une fois par jour y compris les jours de Noël et du 1er de l’An. Cela devrait paraître banal. On sait pourtant que cela ne l’est pas forcément et que les grèves où les directions syndicales renvoient les grévistes chez eux, attendre patiemment ou non que ces directions syndicales aient négocié la fin du mouvement avec les patrons, ont ces dernières décennies été la règle à la SNCF et dans bien d’autres entreprises en France. Cette fois, cela n’a pas été le cas. Les grévistes étaient là et entendaient y rester. C’est, bien sûr, la maque de la méfiance que beaucoup éprouvaient envers les directions syndicales.

Et ces assemblées générales, dans lesquelles étaient prises nombre de décisions concernant la poursuite de la grève, se sont imposées non seulement là où existaient des comités de grève élus par elles et responsables devant elles, mais dans bien des secteurs où la direction de la grève est restée entièrement dans les mains des syndicats. Là, les grévistes n’ont peut-être pas trouvé la force d’imposer l’élection de la direction de la grève ; ils ont puisé cependant dans leur méfiance vis-à-vis de leurs directions traditionnelles la force d’être là et de demander des explications, sinon des comptes.

La CGT elle-même l’a reconnu. Prenant son parti de l’état de fait, après une semaine de grève environ, elle se disait brusquement en faveur de « la démocratie, l’assemblée générale souveraine et la réunion des syndiqués ». Bien sûr ce slogan était mis en avant pour faire pièce à celui de la véritable démocratie : « l’assemblée générale souveraine et le comité ». C’était tout de même, quoique avec retard et avec réticence, reconnaître qu’une grève devait être contrôlée par les grévistes... et qu’elle l’était au moins en partie cette fois-ci.

Et puis, il y a eu les coordinations. Des coordinations régionales, pas seulement à Paris Sud-Ouest, mais aussi dans le secteur de Paris Saint-Lazare, à Tours, à Lyon, à Rouen, et puis des coordinations nationales, la Coordination des agents de conduite d’une part, la Coordination inter-catégories d’autre part.

De même que les comités de grève ne se sont mis en place que par endroits, et pas dans la majorité des endroits loin de là, de même les coordinations n’ont représenté qu’une minorité de secteurs. La Coordination des agents de conduite elle-même n’a représenté qu’un peu plus du quart des dépôts, peut-être 5 000 conducteurs sur un total de 18 000. La Coordination inter-catégories, lors de sa troisième réunion plénière, au cours de la troisième semaine de grève, représentait 12 000 grévistes qui avaient dûment mandaté leurs représentants dans les assemblées générales. Mais à ce moment-là, il y avait plus ou moins 100 000 grévistes à la SNCF, ce qui signifie que la Coordination ne représentait qu’une petite partie des cheminots en grève.

L’organisation démocratique et indépendante de la grève à l’échelle nationale, n’a donc été qu’embryonnaire. Et pourtant, telle quelle, c’était tout de même le début de quelque chose de nouveau.

Mardi 23 décembre encore, après un semblant de négociations avec les syndicats, la direction se félicitait qu’un accord salarial ait été conclu avec la CFTC, la Fédération des Maîtrises et Cadres et la CGC, FO retirant sa signature à la dernière minute. Elle semblait croire que le fait que ces syndicats, ultra-minoritaires à la SNCF, appellent à la reprise, allait calmer les choses, sans voir le ridicule des appels à la reprise de la part de syndicats... qui n’avaient jamais appelé à la grève, jamais même approuvé la grève.

Le vendredi 26 décembre, Dupuy, le directeur-général de la SNCF, lançait un ultimatum : il fallait, parait-il, que les cheminots reprennent le travail pour que les discussions redémarrent, et de toute manière la promotion au mérite, l’essentiel du nouveau projet de grille des salaires dont les cheminots demandaient le retrait, serait maintenu. Dupuy, il faut le dire, avait sans doute été encouragé par l’attitude des directions syndicales qui s’étaient toutes précipitées chez lui la veille de Noël, en ordre dispersé, parce que Essig, le président socialiste de la SNCF, et Seguin, le ministre des Affaires Sociales, avaient laissé entendre qu’on pouvait négocier.

Mais les grévistes n’ont été ni impressionnés ni trompés. Il n’y a pas eu de reprise, mais la mise en place des coordinations nationales, celle des agents de conduite, réunie le vendredi 26 et le dimanche 28 décembre, et la Coordination inter-catégories, réunie elle-même le vendredi 26 et le lundi 29. La CGT était obligée de durcir le ton. Elle organisait une manifestation des cheminots le mardi 30.

Du coup, le mercredi 31, à minuit, en guise de cadeau de nouvelle année, le projet de grille de salaire qui prétendait instituer la seule promotion au mérite était pratiquement retiré par la direction de la SNCF.

L’irruption de la base, sa détermination et son début d’organisation n’inquiétaient pas que le gouvernement. Cela inquiétait aussi les fédérations syndicales. La CGT adoptait, on l’a vu, un ton plus radical, parlait d’extension, tout en attaquant violemment les coordinations, en bloc. La CFDT, qui avait commencé son OPA sur la Coordination des agents de conduite, ne pardonnait pas par contre à la Coordination inter-catégories. Le lendemain même de la constitution provisoire de celle-ci, une réunion extraordinaire de son bureau fédéral décidait de retirer son poste de permanent à Daniel Vitry, un des principaux dirigeants de cette Coordination. Les dirigeants de la CFDT dirent que « puisque Daniel Vitry se voulait le représentant de la base, ils le remettaient à la base ». Ce semblant d’humour et cette réelle hypocrisie, bien jésuite, ont eu au moins un mérite involontaire : celui de reconnaître qu’à la CFDT le fait d’occuper un poste de responsabilité et celui d’être représentant de la base sont incompatibles. Donnons-en acte aux dirigeants de la fédération CFDT. Quant à savoir ce qu’en pensent réellement les adhérents et les militants, c’est sans doute une autre histoire.

Lire ici sur la grève de 1986-1987

Lire le témoignage de Serge Torrano

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L’hiver de la grève des cheminots

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Quand Lutte Ouvrière organisait des coordinations pour donner une direction ouvrière à la lutte

La télé sur la grève

Un témoignage :

A la SNCF, ce n’est pas 1995 qui a mar¬qué l’apparition (ou le retour) à des pratiques d’auto-organisation de la lutte. Neuf ans plus tôt, les trois semaines de grève de décembre 1986-janvier 1987 avaient permis d’imposer une rupture nette avec un système où la grève était devenue depuis longtemps l’affaire des syndicats, voire même des seules fédérations syndicales dès lors qu’on parlait de mouvement national.

La grève de 1986/1987 se situe dans une période de forte tension sociale : mouvement lycéen et étudiant contre la loi Devaquet, assassinat de Malik Oussekine par la police, grève des agents commerciaux de la SNCF puis grève des agents de conduite, qui se transforment rapidement en grève inter-catégorielle sur l’ensemble de l’entreprise. De sa préparation à sa conclusion, ce mouvement est placé sous la responsabilité des assemblées générales de grévistes ; c’est un acquis important qui se retrouvera « naturellement » lors du démarrage de la grève 1995, avec une différence de taille : en 1986, si les collectifs CFDT-cheminots sont souvent à l’initiative du mouvement, les militants et militantes CGT combattent la grève dans ses premiers jours puis s’y insèrent de manière fort maladroite vis-à-vis des assemblées générales ; en 1995, du côté de la CGT la leçon a été retenue.

Cette pratique des assemblées générales est bien sûr essentielle. Encore faut-il s’entendre sur ce qu’est une A.G. de grévistes. Ce n’est pas une réunion d’information organisée par les syndicats, c’est bien un moment où chacun et chacune doit pouvoir se sentir suffisamment à l’aise pour parler, pour proposer, pour critiquer, pour décider. En 86/87 comme en 95, la quasi-totalité des A.G. au sein de la SNCF se font sur la base du collectif de travail : le dépôt, l’atelier, la gare, le chantier de ventes ou de manœuvre lorsqu’il s’agit de gros établissements.

C’est à cette échelle qu’on a réellement des A.G. Il ne s’agit pas de « meetings » où les porte-paroles des syndicats, fussent-ils des représentants ou représentantes locaux, donnent les nouvelles, appellent à reconduire le mouvement ou à l’arrêter, avant que la démocratie se limite à lever la main pour approuver ce qui vient d’être dit.

C’est cette pratique de véritables assemblées générales où chaque gréviste peut aisément trouver sa place qui permet une appropriation de la grève par les grévistes ; d’où les multiples initiatives autogérées, parfois formalisées sous forme de « commissions » : pour la revue de presse quotidienne, pour les repas, pour les propositions d’actions, pour les liens avec les autres A.G., etc. C’est de là que se feront « naturellement » les occupations de locaux durant le temps de la grève : il s’agit alors de se réapproprier collectivement les lieux de la grève, qui sont aussi ceux qui correspondent au champ de l’A.G., au cadre connu car fréquenté quotidiennement depuis des années. C’est ainsi qu’en novembre-décembre 1995, à la SNCF, beaucoup de directions locales ont été, soit expulsées, soit mises de côté, durant tout le mouvement ; des endroits stratégiques (commande du personnel roulant, postes d’aiguillage, guichets, etc.) ont été occupés dès les premiers jours de la grève. Tout ça s’organise à partir du collectif de travail, devenu collectif de grève ! Ca me parait important d’insister sur ce point : depuis 1986 et 1995, il n’est plus question pour les organisations syndicales appelant à la grève de combattre, du moins ouvertement, l’existence des Assemblées Générales ; mais trop souvent elles se transforment en caricature d’A.G. de grévistes, d’A.G. de travailleurs et de travailleuses décidant et coordonnant leur lutte.

Quelle que soit l’organisation politique à laquelle ils et elles se réfèrent, celles et ceux qui considèrent que la classe ouvrière n’est pas en capacité de définir et mener politique et luttes autonomes, ne supportent pas les vraies A.G., représentatives, démocratiques, décisionnelles. A contrario, l’animation autogestionnaire des luttes consiste à organiser cette démocratie ouvrière, à la défendre : la pratique de l’Assemblée Générale quotidienne en est une des bases. Elle ne résout pas tout, d’autres points méritent une attention particulière, notamment la coordination du mouvement à l’échelle nationale, les liens interprofessionnels localement, etc.

Une des nouveautés de 95 est la généralisation des liens directs entre salarié-es de secteurs différents : piquets de grève communs, délégations réciproques dans les A.G., départs communs pour les manifestations, étaient devenus pratiques courantes entre cheminot-es, postier-es, enseignant-es, étudiant-es…

L’initiative de la base

La grève des cheminots a duré exactement quatre semaines puisque les premiers grévistes à Paris Nord « posaient le sac » comme on dit, le jeudi 18 décembre à 0 heure et que les derniers, ceux de Paris Sud-Ouest par exemple, ne reprenaient le travail que jeudi 15 janvier au matin. Sa caractéristique première, c’est qu’elle a été voulue, préparée, décidée, démarrée et étendue par la base.

Pour s’en convaincre, il n’est d’ailleurs que de voir comment la grève a démarré à Paris Nord. Au début novembre, une pétition circula parmi les conducteurs, proposant de « poser le sac une fois pour toutes », c’est-à-dire en clair proposant la grève illimitée jusqu’à satisfaction des revendications. Cette pétition n’était pas d’origine syndicale. Au contraire, elle était due à des cheminots excédés par les actions ou, plutôt, par les inactions syndicales. Depuis la rentrée de septembre, en deux mois, les fédérations syndicales avaient organisé, ensemble ou séparément, quatre journées, une tous les quinze jours, aussi soigneusement programmées que limitées. La CGT, se prétendant maintenant à l’origine de la grève, se vante d’avoir, au cours de l’année 1986, organisé pas moins de quatorze journées d’action à la SNCF. Mais c’est justement parce que les cheminots en avaient ras-le-bol non seulement de voir leur salaire réel se réduire, leurs conditions de travail empirer, les effectifs diminuer et la sécurité mise de plus en plus en cause par la SNCF, mais aussi ras-le-bol des simagrées de leurs organisations syndicales, qu’ils ont organisé et lancé un mouvement hors des cadres syndicaux.

La pétition ayant recueilli l’approbation d’une large majorité, un tract fut alors rédigé au début décembre par quelques-uns des agents de conduite. Parmi ceux-ci il y avait des militants syndicalistes, mais c’est toujours hors des cadres syndicaux qu’il se fit. Il ne portait d’ailleurs - et c’était évidemment voulu - aucun sigle syndical. Bien plus il contenait même une menace à peine voilée contre les syndicats, les agents de conduite y écrivant en effet qu’ils « demandent aux différentes organisations syndicales, CFDT-CFTC-CGT-FGAAC-FO, de soutenir leur mouvement ». Mais ils ajoutaient « les agents de conduite sauront prendre leurs responsabilités vis-à-vis des organisations syndicales qui ne leur apporteraient pas leur soutien ».

Ce tract, qui présentait les revendications des agents de conduite - dont le refus du nouveau projet de grille de salaire avancé par la direction, mais aussi l’augmentation des salaires et les conditions de travail - affirmait aussi que « les agents de conduite ont pris la décision de se mettre en grève à partir du 18 décembre 1986 à 0 heure et jusqu’à complète satisfaction de leurs revendications ».

C’était clairet net. C’est bien la base qui avait décidé, la base, c’est-à-dire les travailleurs du rang y compris bien entendu des syndiqués, y compris aussi des militants syndicaux, mais en dehors du cadre syndical, et des directions et des appareils des fédérations syndicales.

C’est la base aussi qui se chargea de propager et d’étendre son mouvement. Les agents de conduite laissèrent ce tract de dépôt en dépôt, là où ils vont au cours de leurs déplacements puisque leur travail consiste justement à conduire les trains le long du réseau. Ce tract circula largement et l’ensemble des agents de conduite fut informé de la volonté et des décisions de ceux de Paris Nord.

Quand les conducteurs de Paris Nord arrêtèrent le travail jeudi à 0 heure comme ils l’avaient décidé, la grève ne mit pas longtemps à s’étendre. Le soir elle était déjà générale sur tout le réseau Nord du pays, de Paris jusqu’à Lille. Et des dépôts d’autres réseaux tinrent déjà des assemblées générales dans lesquelles la grève fut décidée pour les heures qui venaient. L’exemple du Nord était contagieux.

Tout cela se fit sans, ou même contre, les fédérations syndicales, même si parmi ceux qui ont fait le tract d’appel, qui l’ont porté ici ou là, qui se sont déplacés dans les autres dépôts lors de ces premières heures de la grève, il y avait des militants syndicaux, en particulier CFDT et FGAAC (la fédération autonome des agents de conduite, le syndicat corporatiste des conducteurs).

Mais les fédérations syndicales, elles, n’étaient ni à l’origine ni vraiment à l’oeuvre. Au mieux elles se sont contentées de suivre, et dans ce cas, avec méfiance. Et si la caractéristique du démarrage de ce mouvement allait être la grande méfiance de la base vis-à-vis des organisations syndicales, ce ne fut que le simple retour des choses, la contrepartie de la méfiance bien plus grande encore des directions syndicales vis-à-vis de la base.

L’opposition initiale de la CGT

Aucune fédération syndicale, et pas plus la CFDT ou la FGAAC que les autres, ne lança un appel à la grève générale, même lorsque celle-ci fut de toute manière en route, même pour les seuls agents de conduite. Et à plus forte raison pas pour l’ensemble des cheminots.

La CGT, elle, fut encore plus opposée à cette grève qui échappait à son contrôle, d’autant plus opposée qu’elle a eu l’impression que ses concurrents, la CFDT et la FGAAC, avaient mieux manoevré dans les premières heures pour apparaître tout de même comme accompagnant le mouvement. Durant la première journée, la CGT garda tout simplement le silence. Alors que tout le réseau Nord était déjà en grève, les communiqués de la CGT, le jeudi 18 décembre, n’en disaient pas un mot et ne parlaient que de la grève de la réservation qui se terminait à ce moment-là.

Cette attitude de la CGT, en fait très claire dans son opposition à la grève, mais extérieurement ambiguë, eut pour conséquence, comme d’habitude en pareil cas, que les militants cégétistes prirent des attitudes contradictoires. Un certain nombre d’entre eux, suivant sans aucun doute leur propre sentiment, le même que celui des autres cheminots, poussèrent tout de suite à la grève, et furent dans leur dépôt parmi ses initiateurs.

Mais ailleurs les responsables CGT ne se méprenant pas, eux, sur la véritable volonté de la fédération, s’opposèrent ouvertement, carrément à la grève. Ainsi par exemple sur le secteur Paris Sud-Ouest.

Dès le vendredi 19 décembre, quand la question se posa pour les roulants de Paris Sud-Ouest de se joindre à la grève de Paris Nord, on vit resurgir les « piquets de travail » de la CGT c’est-à-dire comme quinze jours auparavant dans un secteur particulier (la ligne C sur RER), des responsables CGT venus sur place tout spécialement pour inciter à ne pas faire grève. Vendredi matin, au dépôt d’Ivry, à la gare des Invalides, à Brétigny, dans tous les points névralgiques du secteur, les responsables CGT étaient là, accompagnés de quelques militants ou adhérents. Pas tous, très loin de là, il faut le souligner. Beaucoup de travailleurs CGT furent du côté de la grève dès le début. Mais les responsables CGT militaient activement pour le travail, s’opposant aux cheminots qui voulaient faire grève, et aux militants, dont ceux de Lutte Ouvrière, qui appelaient à faire grève. Dans cette affaire les responsables CGT et la direction marchèrent même la main dans la main. C’est ainsi que la direction SNCF mit « en réserve » un responsable de la CGT, le dispensant de conduire les trains, afin qu’il puisse demeurer en permanence au dépôt pour inciter les cheminots à bien prendre leur travail.

Et à Paris Sud-Ouest, cela dura deux jours, jusqu’au samedi soir, jusqu’à ce que la majorité des cheminots ait rejoint la grève et que la fédération CGT, se rendant compte qu’elle ne pouvait pas de toute manière s’opposer à une grève qui était déjà devenue nationale, change alors son fusil d’épaule et se déclare ouvertement en faveur de cette grève.

Mais pendant ces deux jours, les grévistes furent gagnés un à un, les agents de conduite balançant, d’un côté poussés par leur envie de se battre et de se joindre à une grève qui s’étendait nationalement, de l’autre côté repoussés par l’attitude des responsables syndicaux ouvertement hostiles à la grève. C’est ainsi que le dépôt d’Ivry ne fut majoritairement en grève que le samedi soir et qu’il fallut deux jours pour gagner cette majorité à partir du premier gréviste, un militant de Lutte Ouvrière, le vendredi à 6 heures du matin.

Encore une fois cette attitude des militants CGT ne fut pas la même partout. Dans maints endroits, ils se sont joints à la grève avec moins de réticences, ou même sans aucune réticence. Mais ce n’est certainement pas qu’à Paris Sud-Ouest que les responsables ont manifesté leur opposition, même si à Paris Sud-Ouest ils l’ont manifestée aussi violemment - à cause de la présence de militants révolutionnaires. La preuve, c’est que les derniers dépôts à se mettre en grève, le dimanche 21 décembre, furent généralement les dépôts où la CGT a la plus grande influence.

L’organisation indépendante des grévistes inquiète bourgeoisie... et syndicats

Dans cette grève la base n’a pas seulement voulu, décidé, étendu la grève sans un ordre des appareils syndicaux. Elle a aussi commencé à s’organiser hors des cadres syndicaux. C’est cela d’ailleurs qui a inquiété un moment la bourgeoisie et le gouvernement.

C’est en effet au milieu de la deuxième semaine, au bout de six ou sept jours de grève que les journalistes et commentateurs de tout poil, ont commencé à s’interroger ouvertement sur la faiblesse des syndicats, exactement au moment où ils ont découvert que s’étaient mis en place, ici et là, des comités de grève, élus par les grévistes, contrôlés par eux et qui avaient pris la direction de la grève dans leur secteur, et même qu’existaient des coordinations de ces comités de grève. Alors on a vu, non seulement Le Monde, ce porte-parole des bourgeois prétendument de gauche, mais Le Figaro lui-même qui n’est pourtant guère coupable, habituellement, de tendresse à l’égard des syndicats, déplorer cette faiblesse. « Quelque soit le désarroi des syndicats qui n’ont à aucun moment maîtrisé le mouvement et qui se sont lassés déborder par des « coordinations » créées de toute pièce » écrivait son éditorialiste du lundi 29 décembre, « ils restent les seuls interlocuteurs de la direction SNCF ».

Et c’est vrai que ce qui a été différent dans cette grève, par rapport à d’autres grèves générales de la SNCF, celle de 1971 par exemple, qui avait duré onze jours, ou celle de 1976, c’est l’organisation des grévistes. Elle a été encore embryonnaire, parcellaire, limitée. Mais telle quelle, elle a impliqué tout de même, à un degré ou à un autre, des dizaines de milliers de travailleurs. Et les cheminots ont certainement au moins été conscients de son existence et de ce qu’elle changeait dans l’ordre habituel.

Bien sûr, cette grève, qui touchait une entreprise de 230 000 travailleurs répartis sur la totalité du territoire, a eu des caractères différents, variés, selon les villes, les situations locales, l’implantation plus ou moins grande des divers appareils syndicaux concurrents et aussi des militants d’extrême-gauche.

Tout d’abord, presque partout, des assemblées générales de grévistes se sont tenues régulièrement. Dans quelques secteurs, et en particulier ceux où étaient influents les militants de notre tendance, ces assemblées ont eu lieu au moins une fois par jour y compris les jours de Noël et du 1er de l’An. Cela devrait paraître banal. On sait pourtant que cela ne l’est pas forcément et que les grèves où les directions syndicales renvoient les grévistes chez eux, attendre patiemment ou non que ces directions syndicales aient négocié la fin du mouvement avec les patrons, ont ces dernières décennies été la règle à la SNCF et dans bien d’autres entreprises en France. Cette fois, cela n’a pas été le cas. Les grévistes étaient là et entendaient y rester. C’est, bien sûr, la maque de la méfiance que beaucoup éprouvaient envers les directions syndicales.

Et ces assemblées générales, dans lesquelles étaient prises nombre de décisions concernant la poursuite de la grève, se sont imposées non seulement là où existaient des comités de grève élus par elles et responsables devant elles, mais dans bien des secteurs où la direction de la grève est restée entièrement dans les mains des syndicats. Là, les grévistes n’ont peut-être pas trouvé la force d’imposer l’élection de la direction de la grève ; ils ont puisé cependant dans leur méfiance vis-à-vis de leurs directions traditionnelles la force d’être là et de demander des explications, sinon des comptes.

La CGT elle-même l’a reconnu. Prenant son parti de l’état de fait, après une semaine de grève environ, elle se disait brusquement en faveur de « la démocratie, l’assemblée générale souveraine et la réunion des syndiqués ». Bien sûr ce slogan était mis en avant pour faire pièce à celui de la véritable démocratie : « l’assemblée générale souveraine et le comité ». C’était tout de même, quoique avec retard et avec réticence, reconnaître qu’une grève devait être contrôlée par les grévistes... et qu’elle l’était au moins en partie cette fois-ci.

Et puis, il y a eu les coordinations. Des coordinations régionales, pas seulement à Paris Sud-Ouest, mais aussi dans le secteur de Paris Saint-Lazare, à Tours, à Lyon, à Rouen, et puis des coordinations nationales, la Coordination des agents de conduite d’une part, la Coordination inter-catégories d’autre part.

De même que les comités de grève ne se sont mis en place que par endroits, et pas dans la majorité des endroits loin de là, de même les coordinations n’ont représenté qu’une minorité de secteurs. La Coordination des agents de conduite elle-même n’a représenté qu’un peu plus du quart des dépôts, peut-être 5 000 conducteurs sur un total de 18 000. La Coordination inter-catégories, lors de sa troisième réunion plénière, au cours de la troisième semaine de grève, représentait 12 000 grévistes qui avaient dûment mandaté leurs représentants dans les assemblées générales. Mais à ce moment-là, il y avait plus ou moins 100 000 grévistes à la SNCF, ce qui signifie que la Coordination ne représentait qu’une petite partie des cheminots en grève.

L’organisation démocratique et indépendante de la grève à l’échelle nationale, n’a donc été qu’embryonnaire. Et pourtant, telle quelle, c’était tout de même le début de quelque chose de nouveau.

Mardi 23 décembre encore, après un semblant de négociations avec les syndicats, la direction se félicitait qu’un accord salarial ait été conclu avec la CFTC, la Fédération des Maîtrises et Cadres et la CGC, FO retirant sa signature à la dernière minute. Elle semblait croire que le fait que ces syndicats, ultra-minoritaires à la SNCF, appellent à la reprise, allait calmer les choses, sans voir le ridicule des appels à la reprise de la part de syndicats... qui n’avaient jamais appelé à la grève, jamais même approuvé la grève.

Le vendredi 26 décembre, Dupuy, le directeur-général de la SNCF, lançait un ultimatum : il fallait, parait-il, que les cheminots reprennent le travail pour que les discussions redémarrent, et de toute manière la promotion au mérite, l’essentiel du nouveau projet de grille des salaires dont les cheminots demandaient le retrait, serait maintenu. Dupuy, il faut le dire, avait sans doute été encouragé par l’attitude des directions syndicales qui s’étaient toutes précipitées chez lui la veille de Noël, en ordre dispersé, parce que Essig, le président socialiste de la SNCF, et Seguin, le ministre des Affaires Sociales, avaient laissé entendre qu’on pouvait négocier.

Mais les grévistes n’ont été ni impressionnés ni trompés. Il n’y a pas eu de reprise, mais la mise en place des coordinations nationales, celle des agents de conduite, réunie le vendredi 26 et le dimanche 28 décembre, et la Coordination inter-catégories, réunie elle-même le vendredi 26 et le lundi 29. La CGT était obligée de durcir le ton. Elle organisait une manifestation des cheminots le mardi 30.

Du coup, le mercredi 31, à minuit, en guise de cadeau de nouvelle année, le projet de grille de salaire qui prétendait instituer la seule promotion au mérite était pratiquement retiré par la direction de la SNCF.

L’irruption de la base, sa détermination et son début d’organisation n’inquiétaient pas que le gouvernement. Cela inquiétait aussi les fédérations syndicales. La CGT adoptait, on l’a vu, un ton plus radical, parlait d’extension, tout en attaquant violemment les coordinations, en bloc. La CFDT, qui avait commencé son OPA sur la Coordination des agents de conduite, ne pardonnait pas par contre à la Coordination inter-catégories. Le lendemain même de la constitution provisoire de celle-ci, une réunion extraordinaire de son bureau fédéral décidait de retirer son poste de permanent à Daniel Vitry, un des principaux dirigeants de cette Coordination (par ailleurs, militant de Lutte Ouvrière). Les dirigeants de la CFDT dirent que « puisque Daniel Vitry se voulait le représentant de la base, ils le remettaient à la base ». Ce semblant d’humour et cette réelle hypocrisie, bien jésuite, ont eu au moins un mérite involontaire : celui de reconnaître qu’à la CFDT le fait d’occuper un poste de responsabilité et celui d’être représentant de la base sont incompatibles. Donnons-en acte aux dirigeants de la fédération CFDT. Quant à savoir ce qu’en pensent réellement les adhérents et les militants, c’est sans doute une autre histoire.

L’obstacle du corporatisme

Ceci dit, il est vrai que le mouvement des cheminots a eu certaines limites, indépendamment de la politique des organisations syndicales, bien que cette politique ait certainement contribué à rendre ces limites plus étroites.

Tout d’abord, la détermination des cheminots n’a pas été homogène. Si les agents de conduite ont été massivement dans la grève, en constituant à tous points de vue le fer de lance du mouvement, pour les autres catégories de cheminots, la participation et la détermination ont été plus variables, c’est-à-dire proportionnellement et globalement plus faibles.

Cette participation et cette détermination ont été influencées dans un sens négatif par l’attitude de certains agents de conduite et de tous les dirigeants et de nombre de militants de toutes les organisations syndicales. Nous y reviendrons. Au total, si 90 % à 95 % des 18 000 agents de conduite ont été en grève, pendant presque toute la grève, ce pourcentage peut être évalué à environ 50 % pour l’ensemble des autres catégories, et seulement pendant une partie du mouvement, à son apogée. Cela fait autour de 100 000 cheminots en grève, et ces cheminots en grève auraient pu largement suffire à paralyser la SNCF, avec ou sans les agents de conduite, mais l’un des problèmes est cependant que beaucoup de ces cheminots ne voyaient pas leur grève comme quelque chose d’éventuellement indépendant de celle des agents de conduite. Ils ne se voyaient pas continuer éventuellement la grève sans eux. La majorité d’entre eux, à l’échelle nationale, voyaient leur propre grève comme seulement complémentaire de celle des agents de conduite, voire simplement permise par celle des conducteurs. Contrairement, de ce point de vue, aux agents de conduite qui se voyaient bien pour la plupart faire la grève tout seuls. Ce qui ne leur aurait pas permis de vaincre de toute façon, mais de cela ils n’avaient pas tous conscience.

Les syndicats ont réussi à arrêter la grève

Au bout de trois semaines, la grève n’avait pas encore faibli. Le lundi 5 janvier, après le pont du Premier de l’An, de nombreux cheminots qui avaient été en congé pour quelques jours, rejoignaient de nouveau les grévistes, et partout les assemblées générales étaient plus nombreuses. Malgré l’attitude de la FGAAC, poussant ostensiblement à la reprise après les fêtes bien qu’elle n’osât pas prononcer le mot, le nombre des agents de conduite qui avaient abandonné était infime. De nouvelles négociations jeudi 8 janvier n’amenèrent que des miettes qui furent jugées telles par les grévistes, et le soir la grève tenait toujours aussi bon.

L’intox à la reprise battait son plein. Celle-ci était annoncée chaque jour. Pourtant chaque jour, c’était le même pourcentage de trains qui roulaient, pas plus. A partir du vendredi 9, il y eut la prétendue mobilisation des usagers, c’est-à-dire des patrons et des partis de droite. Mais tout cela n’impressionna guère les grévistes, au plus, cela accrut la colère de quelques-uns.

Ceux qui ont arrêté la grève, ce sont les syndicats : la CFDT et la CGT, puisque les autres soit n’avaient jamais été dans la grève, soit comme la FGAAC l’avait déjà abandonnée.

La manoeuvre pour arrêter une grève générale à la SNCF alors que les grévistes eux-mêmes ne sont nullement prêts à abandonner, n’est pas une nouveauté.

On l’a déjà vue se répéter en 1968, en 1971, en 1976, bref à chaque fois qu’une grève impliquant des dizaines de milliers de cheminots aux quatre coins du territoire est devenue pesante ou gênante pour les organisations syndicales. Cette manoeuvre consiste à pousser à la reprise les secteurs les plus faibles au lieu de les conforter en montrant que la grosse majorité tient ferme. Puis, en se servant de leur exemple, à souffler aux autres que le vent est à la reprise, et ainsi les décourager et les démoraliser.

Cette fois-ci, là encore, c’est la CFDT qui s’est avancée la première. Dès la fin des négociations jeudi 8 au soir, la Fédération faisait savoir que, bien sûr sans se prononcer pour la reprise, elle estimait que les grévistes ne pourraient de toute façon rien obtenir de plus. A part cela, elle les laissait libres de se prononcer pour ou contre la continuation de la grève. Un peu plus tard, c’est Edmond Maire lui-même qui en rajoutait en conseillant ouvertement « l’apaisement ».

Et sur le terrain, les responsables, dès vendredi, encourageaient plus ou moins discrètement les premiers secteurs où la grève était minoritaire à reprendre le travail immédiatement, sans attendre de connaître l’opinion de la majorité des autres secteurs. En fait, dans certains endroits ils encourageaient la minorité qui votait pour la reprise à reprendre le travail. C’est ainsi qu’une grève est émiettée, brisée, et qu’est créé le courant pour la reprise. Il est significatif d’ailleurs que les communiqués de la Fédération ne disaient pas que, le vendredi 9 au soir il y avait toujours 79 dépôts sur 94 qui avaient décidé de poursuivre le mouvement. Ils disaient que quinze dépôts avaient décidé d’arrêter la grève. C’est ainsi qu’on crée un climat.

La CGT, elle, a tenu plus longtemps. D’abord elle avait plus que la CFDT à se faire pardonner son opposition du début de la grève. Et puis, puisque la CFDT lui donnait l’occasion d’apparaître plus ferme, elle ne devait pas la rater. Elle a donc tenu deux jours de plus en se prononçant officiellement pour la continuation. Et puis Edmond Maire ayant abattu ouvertement son jeu, la CGT se déclara tout à la fois « aux côtés de ceux qui ont décidé de continuer la lutte et aux côtés de ceux qui ont décidé de reprendre ». Et voilà. Ce n’est pas encore aujourd’hui que les jésuites de la CFDT pourront donner des leçons à ceux de la CGT.

Bien entendu, comme toujours, l’attitude ambiguë de la CGT s’est traduite de deux manières sur le terrain. Certains militants y ont vu quand même un encouragement à continuer la grève, et ont poussé certains dépôts à tenir un jour ou deux encore dans certaines régions du Midi ou même à Paris Sud-Ouest, où. ils avaient, il est vrai beaucoup à faire pour se racheter. D’autres responsables y ont vu le feu vert pour pousser à la reprise aux côtés de la CFDT. Ainsi au dépôt du Charolais, gare de Lyon à Paris, après que l’assemblée générale eut voté la continuation de la grève, un délégué demandait, comme par hasard, aux minoritaires s’ils comptaient reprendre le travail tout de suite. Certains ayant finalement saisi la perche tendue, on organisait une nouvelle assemblée où les responsables syndicaux soulignaient la nécessité de reprendre tous ensemble. C’est avec ce petit jeu que CGT et CFDT ensemble sont parvenues à faire voter la reprise, malgré l’opposition d’un militant CGT.

C’était dans la nécessité de parer à toutes ces manoeuvres que les coordinations avaient trouvé leur première raison d’être. L’appel du dépôt de Sotteville à créer une coordination nationale des agents de conduite disait explicitement et justement que c’était « afin d’éviter la reprise dépôt par dépôt ». Malheureusement le représentant de Sotteville au bureau de la Coordination des agents de conduite lui-même (par ailleurs membre de la LCR) avait oublié au début janvier ce qu’il écrivait fin décembre. C’est lui-même qui a expliqué dans une interview au journal Le Matin comment il a appelé son dépôt, dont l’assemblée générale venait de voter la poursuite de la grève, à décider de reprendre le travail « pour ne pas briser l’unitë », restant ainsi jusqu’au bout fidèle à la politique de la CFDT.

La Coordination inter-catégories a été, elle, encore trop faible pour s’opposer à ces grandes manoeuvres. Elle a appelé à continuer la grève. Elle a publié par tracts les informations sur la liste des secteurs qui avaient décidé de continuer la grève. Mais elle ne représentait qu’une petite minorité, même si dans ces derniers jours, des cheminots de plusieurs régions qui n’avaient pas été en contact jusqu’ici, ont alors pris ce contact, à la recherche d’informations exactes que tous leur refusaient. La Coordination inter-catégories n’a pas pu s’opposer à ces manoeuvres, elle n’en a pas eu la force. C’est certes regrettable. Mais elle a eu le mérite d’être la seule organisation nationale a tenter de le faire, et elle a surtout eu le mérite d’exister et de montrer l’exemple de ce qu’il faut faire.

Les grévistes n’ont pas gagné mais ils ne sont pas défaits

Les cheminots n’ont pas gagné. Bien sûr, le projet de grille des salaires est remisé, du moins momentanément. Mais ils n’ont eu satisfaction ni sur les salaires, ni sur les conditions de travail.

Pourtant, les grévistes ne sont nullement démoralisés. Tout le montre : les réactions aux menaces de sanctions pour fait de grève comme l’attitude vis-à-vis des chefs qui ont fait les jaunes pendant la grève. A Nevers, à Narbonne, à Lyon, à Nanterre et dans bien d’autres endroits il y eut de nouveau débrayages dans les heures ou les jours qui ont suivi la fin de la grève pour bien indiquer à la SNCF que les grévistes n’accepteraient pas la moindre sanction. Et un peu partout ce sont les chefs jaunes qui doivent rabattre de leur arrogance antérieure et les grévistes qui leur montrent qu’ils savent se souvenir de leur attitude.

D’ailleurs, la SNCF le sait bien. Elle est extrêmement prudente. Elle vient d’annoncr au Comité d’Entreprise de Paris Sud-Ouest qu’il n’y aurait aucune sanction sur la région, que seule une enquête pour un prétendu sabotage se poursuit. Il est vrai qu’à Amiens, elle aurait déposé plus d’une centaine de plaintes contre les grévistes qui, ont occupé les voies, comme dans d’autres villes d’ailleurs, mais elle a tenu à affirmer qu’au point de vue administratif, elle agirait « avec mansuétude ».

Les grévistes n’ont pas gagné. Mais ils ne sont pas abattus, ni défaits. Ils ne le sont pas, parce qu’ils ont bien conscience que leur mouvement avec toutes ses limites, après une longue période de calme social dans laquelle la classe ouvrière prenait des coups sans les rendre, vient de prouver que les travailleurs demeuraient tout à fait capables de se battre, de riposter.

Et puis ils ont pris conscience aussi d’avoir fait une grève pas tout à fait ordinaire. Ils ont vu que cette grève, c’est la base, eux, les travailleurs du rang, qui l’ont voulue, décidée, imposée et étendue, sans les appareils des fédérations syndicales, et même contre eux. Et des milliers d’entre eux ont même vu davantage : que les grévistes peuvent s’organiser indépendamment de ces appareils, se donner une direction qu’ils contrôlent entièrement.

Le mouvement au jour le jour

18 décembre

• Arrêt de travail effectif des agents de conduite de Paris Nord, qui paralyse tout le trafic banlieue. La CFDT appelle à « un élargissement du mouvement au plan national ».
• Assemblées générales aux dépôts de Paris et Villeneuve, convoquées par les sections CFDT et FGAAC. La section CFDT des agents de trains appelle à la grève pour le lendemain. CGT et CFTC se joindront à cet appel.
• Commission Mixte du Statut : la CFDT demande la satisfaction immédiaste des revendications des agents de la saisie et des agents de conduite. La direction refuse de discuter. La CFDT appelle à l’extension du mouvement.

19 décembre

• Débrayages à Paris Lyon et Paris Est ; mouvement qui, dans la soirée s’étend aux régions de Bordeaux, Lyon, Toulouse, Marseille, etc. Ces actions sont déclenchées à l’issue d’assemblées générales, sans préavis.
• A 3 heures, la grève commence à l’appel de la CFDT et de la FGAAC aux dépôts de Paris et Villeneuve. A 16 heures, la CGT des agents de conduite des dépôts de Paris et Villeneuve se joint au mouvement.
• La direction répond à la CFDT qu’elle refuse d’aller plus loin en ce qui concerne la saisie. Elle ne considère pas l’action commencé sur le Nord comme une nationale et refuse de négocier puisqu’une seule organisation syndicale soutint le mouvement. A 18h, elle convoque toutes les organisations pour annoncer … des négociations en janvier !

20 décembre

• 70 des 94 dépôts sont en grève. Même si des adhérents suivent, la CGT sur la base de l’adage « on ne fait pas grève pendant les fêtes » se défend d’être à l’origine du mouvement et appelle même, par endroits, à la reprise du travail.
• A 16 heures, la section CGT des agents de conduite du dépôt de Villeneuve cesse la grève et va faire les trains ; à 20 heures, elle se remet en grève.
• Interpellée sur son attitude de blocage alors que les fêtes approchent, la direction s’en tient à ses négociations en janvier.

21 décembre

• 93 dépôts sur 94 sont touchés. La SNCF estime le nombre d’agents de conduite en grève à 80%. Dans l’après midi, le dépôt de Chambéry – déjà à l’origine de a grève qui, en septembre 1985, avait paralysé tout le réseau – cesse le premier d’assurer le service minimum en bloquant les voies. Abandonnant sa réserve, la CGT demande « à tous ses militants, dans chaque chantier, de faire se prononcer démocratiquement les cheminots de tous les services sur les revendications à satisfaire ».
• Durant tout le week-end et 24 heures sur 24, les équipes CFDT mettent en place une permanence pour assurer l’extension et la coordination du mouvement. Nous fournirons ainsi les informations quotidiennes sur l’état de la grève.

22 décembre

• Le mouvement fait tâche d’huile et s’étend à de nombreux secteurs sédentaires ; essentiellement Matérie, Exploitation, parfois Equipement. Mais la grève, qui est déjà suivie à plus de 90% chez les roulants (agents de conduite, contrôleurs) n’atteindra en moyenne nationale que 30% chez les sédentaires, ce qui recouvre de grosses différences selon les localités.
• A 8 heures, la section CFDT des sédentaires du dépôt de Villeneuve appelle à la grève et convoque une assemblée générale. A 12 heures, les sections CFDT et CGT des AMPSE organisent un vote qui décide la grève. A la même heure, les sections CFDT et FO de la C.Ex. Villeneuve appellent à la grève et aux assemblées générales quotidiennes. A 13 heures, l’assemblée générale du chantier Voyageurs de Paris Gare de Lyon décide de poursuivre l’action « indemnité de saisie » (CFDT, CGT, CFTC) en se mettant en grève sur les mêmes axes revendicatifs que l’action engagée dans les dépôts. A 14 heures, la section CGT des sédentaires du dépôt de Villeneuve se joint à la grève. Dans l’après midi, la CFDT appelle l’ensemble des agents de la C.Ex. Paris à partir en grève (Gare, Bercy et VilleneuvéPrairie).
• A 18 heures, la direction convoque les syndicats, non pas pour négocier sur le cahier revendicatif déposé, mais pour avancer la date des négociations salariales 1987 prévues normalement le 6 janvier.

23 décembre

• Grève de plusieurs centres PTT, soutenue par les sections CFDT. Grève des marins, à l’appel de la CGT.
• Les sections CFDT et CGT de Laroche et la Ligne à Grande Vitesse appellent à la grève. Dans la journée, la CFDT appelle l’ensemble de la région Equipement à la grève et organise des assemblées sur Paris et Villeneuve. L’assemblée de la gare de Corbeil décide la grève à l’appel de la CGT. La section CGT de Valenton se joint au mouvement. L’Union Professionnelle Régionale CFDT lance un appel pour une grève totale. Les chantiers de Montargis sont en grève.
• A 2 heures, rupture des négociations ; CFDT, CGT FGAAC estiment insuffisantes es propositions de la direction en matière de politique salariale et refusent de reporter aux 8 janvier et 9 mars les questions relatives aux conditions de travail et à la grille des rémunérations. Nouvel appel de Jean Dupuy : « je pense que tous les cheminots, dans cette affaire, ont bien conscience que c’est la vie même de l’entreprise qui est en jeu ». 7 heures : CGC, FMC et CFTC signent l’accord salarial et « invitent tous les cheminots soucieux de leur avenir et de la pérennité de l’entreprise » à reprendre le travail. CFDT, FGAAC, CGT et FO appellent à la reconduction du mouvement. Intervention d’Hervé De Charrette, ministre délégué la Fonction publique : « il ne faut pas compter sur le gouvernement pour qu’il cède à des demandes qui ne sont pas justifiées ». Création parmi les cheminots syndiqués et non syndiqués de comités de grève, fermement décidés à gérer eux-mêmes le conflit. Nouvelles interventions des forces de l’ordre, à Chambéry notamment où neuf rames TGV étaient bloquées depuis 24 heures. Consignes aux préfets de favoriser la mise en place de transports routiers de remplacement. A 20 heures, Philippe Essig, président de la SNCF, prêche la reprise du dialogue : « On peut négocier dès maintenant si tous les syndicats le souhaitent ».

24 décembre

• Dupuy déclare qu’il démissionne si sa grille n’est pas maintenue.
• Les sections Exploitation et Equipement de Corbeil et Melun rejoignent la grève, à l’appel de la CFDT et la CGT et tiennent des assemblées générales communes à Corbeil, seul endroit de ces établissements où la grève est bien suivie. L’Entretien de Villeneuve Prairie est en grève. La section CGT de la C.Ex. Villeneuve se joint à la grève.
• Les comités de grève des agents de conduite de Pars Nord et Sottevillélès-Rouen appellent à la réunion d’une coordination nationale afin « d’éviter une reprise du travail, dépôt par dépôt, isolés les uns des autres ». La direction SNCF consulte séparément les syndicats : simples échanges de point de vue sur la situation.

26 décembre

• 12 heures : « cette situation a assez duré ; elle doit prendre fin », déclare Jean Dupuy qui assure être prêt à évoquer les conditions de travail dans le cadre de la Commission Mixte du Statut et à faire appel, pour régler la question de la grille des rémunérations, à « une personnalité extérieure à la SNCF dont la compétence et l’impartialité soient incontestables ». Il conclut : « dès que le travail aura repris, dès que les trains rouleront, toutes les propositions, toutes les ouvertures, que je viens de faire et qui sont très larges pourront se concrétiser ». Tollé des syndicats qui crient à la provocation. Création en Gare du Nord, d’une « coordination nationale provisoire des dépôts », qui ne se veut, ni l’émanation d’un parti politique, ni un substitut des syndicats. Création à la Bourse du travail de Paris, d’une « coordination nationale provisoire de tous les cheminots en grève » qui revendique ouvertement le droit de participer aux négociations avec la direction.

27 décembre

• Premiers blocages de trains sur notre région. Les TGV sont retardés, les autorisations de conduite contrôlées, quelques « feuilles » et postes occupés. Les cheminots ripostent ainsi à l’attitude de la direction nationale, à laquelle certains cadres de notre région ajoutent des provocations répétées.
• Pierre Méhaignerie, ministre de l’Equipement, du Logement, de l’Aménagement du territoire et des Transports, déclare « pour le moment, c’est à la direction SNCF de trouver des solutions … Le gouvernement n’a pas, pour l’instant, vocation à être en première ligne ». Mise au point de Jean Dupuy : « beaucoup ont interprété mes déclarations comme formulant un préalable. En fait, je n’ai pas établi de préalable… »

28 décembre

• La direction se lance dans l’intox en grand : elle annonce des trains qu’elle n’assure pas, elle donne des pourcentages de circulation sur la base du service minimum et non de la réalité. Mise en place définitive de la « coordination nationale des agents de conduite » qui réaffirme sa volonté de garder sa spécificité tout en se félicitant qu’il y ait d’autres mouvements de revendications. Mise en place de coordinations régionales entre comités de grève, toutes catégories confondues à Sotteville, Clermont-Ferrand, Toulouse, Lyon…

29 décembre

• Le mouvement atteint son rapport de force le plus élevé. Des cadres non grévistes informent les journaux de leur écœurement face à l’attitude de la direction.
• La section CFDT des services administratifs de la région et du réseau tente de lancer la grève. La grève débute à Sens. A partir de cette date, le mouvement se renforcera dans les établissements où il n’était pas majoritaire mais ne touchera pas les services qui n’ont pas commencé l’action.
• Paris Nord est « débloqué » par les forces de l’ordre. Constatant en fin de matinée « une très nette amélioration du trafic », Jean Dupuy demande au gouvernement la convocation pour le lendemain de la Commission Mixte du Statut et la désignation très rapide d’une personnalité qui arbitrerait la question de la grille des rémunérations. De très nombreuses interventions de CRS ont lieu, destinées à appuyer le mythe de la reprise. Le gouvernement désigne un chargé de mission, qu’il présente comme un médiasteur […]

Les textes indiqués n’expriment pas tous notre point de vue mais on l’y trouve aussi…

Lire ici :

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4497

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1639

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gr%C3%A8ve_des_cheminots_de_1986_et_1987

https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article51564

https://www.unioncommunistelibertaire.org/1986-La-plus-longue-greve-du-rail

https://www.lutte-ouvriere.org/mensuel/article/documents-archives-la-revue-lutte-de-classe-serie-1986-1993-trilingue-article-france-la-greve-des-cheminots-18.html

https://www.lesutopiques.org/greve-cheminots-198687-vue-de-lagglomeration-rouennaise-experience-dauto-organisation/

https://www.unioncommunistelibertaire.org/Decembre-1986-Les-coordinations-de-grevistes-ouvrent-une-ere-nouvelle

https://shs.hal.science/halshs-03448517/document

https://presse.lutte-ouvriere.org/media/journal/1986/861227-L0-Numero-0969.pdf

https://presse.lutte-ouvriere.org/media/journal/1987/870103-L0-Numero-0970.pdf

https://presse.lutte-ouvriere.org/media/journal/1987/870110-L0-Numero-0971.pdf

https://presse.lutte-ouvriere.org/media/journal/1987/870117-L0-Numero-0972.pdf

https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/cac87002578/polemique-sur-la-greve-coordination-syndicats

https://www.ainfos.ca/fr/ainfos14683.html

https://www.revolutionpermanente.fr/Interview-Greve-des-cheminots-de-1986-Les-syndicats-ont-mal-vecu-la-greve-mais-on-etait-tellement

https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/cac87005671/le-point-sur-la-greve-sncf

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