Accueil > 12- Livre Douze : OU EN SONT LES GROUPES REVOLUTIONNAIRES ? > Le bolchevisme de Lénine n’est pas ce qu’en comprend… Lutte ouvrière

Le bolchevisme de Lénine n’est pas ce qu’en comprend… Lutte ouvrière

vendredi 22 mai 2026, par Robert Paris

Le bolchevisme de Lénine n’est pas ce qu’en comprend… Lutte ouvrière

Commençons par une citation bien significative d’Arlette Laguiller dans un exposé du cercle Léon Trotsky, à l’occasion du 80ème anniversaire de la révolution russe, Paris le 7 novembre 1997.

« Ce parti en Russie, c’était le Parti Bolchevik, moralement et entièrement préparé pour conduire le prolétariat à la conquête du pouvoir. Un parti qui avait fait profondément sienne la compréhension marxiste de l’évolution de la société, ce qui l’a rendu apte à discerner, même aux pires périodes de réaction ou de répression, les cheminements souterrains de la révolution. Un parti forgé dans de dures luttes pendant les 15 ans qui séparent l’apparition du Parti Bolchevik de la révolution ; un parti composé d’un nombre relativement faible de femmes et d’hommes, ouvriers mais aussi intellectuels, mais tous consacrant entièrement leur existence à la révolution sociale, et tous très liés aux masses ouvrières, dans lesquelles ils voyaient le seul levier pour transformer la société. »

https://www.vie-publique.fr/discours/242817-laguiller-07111997-communisme-face-au-capitalisme-revolution-russe

Voici une autre citation :

« Le parti bolchévik, fort de la confiance des travailleurs, acquise au cours d’un long et patient travail, avait su éclairer les masses, démasquer le jeu des « socialistes » de la bourgeoisie ; il avait su, en juillet, retenir les ouvriers de Petrograd, les empêcher de se lancer seuls dans la lutte et de se couper ainsi de la grande masse du peuple qui n’avait pas encore pris conscience de la nécessité de l’insurrection ; il avait su, en août, mobiliser derrière lui, dans une juste politique de front unique, tous ceux qui voulaient lutter contre Kornilov et la contre-révolution ; il avait su, enfin, en octobre, lancer les travailleurs à la prise du pouvoir, après les y avoir préparés physiquement et moralement, au moment le plus opportun. »

https://www.lutte-ouvriere.org/clt/documents-archives-cercle-leon-trotsky-avant-1968-article-cinquantieme-anniversaire-de-la.html

La thèse de LO est que le parti bolchevique de Lénine était prêt et d’avance programmé pour cette révolution. Tout à fait faux ! Quand les partis sociaux-démocrates ont trahi la révolution de février, la direction bolchevique en Russie était de leur côté ! Quand Lénine et Trotsky ont fait le choix de la révolution d’Octobre, une partie non négligeable du parti bolchevique a choisi d’être adversaire de la révolution. Cela ne montre pas seulement que le parti bolchevique était démocratique mais que les plus proches dirigeants de Lénine avaient complètement rompu avec la perspective révolutionnaire.

Oui, le parti bolchevique était loin d’être parfaitement préparé à Octobre, vu que pendant des années Lénine avait combattu CONTRE la théorie de la révolution permanente, véritable base de la révolution d’Octobre…

Il aurait fallu écrire que, grâce à leur poids politiques personnels considérables, Lénine et Trotsky étaient parvenus in extremis à sauver le parti des erreurs où il semblait tomber irrémédiablement, notamment du fait d’erreurs de… Lénine (son opposition systématique à la thèse de la révolution permanente qui n’a cessé qu’en 1917, et plus nettement avec les « thèses d’avril ». Plutôt que de laisser croire que le parti bolchevique avait lui-même su trouver la juste politique… Ce qui n’est pas la vérité historique.

La vérité, c’est qu’aux moments cruciaux de la révolution russe, Lénine a été mis en minorité au sein de son propre parti et qu’il a eu du mal à remonter la pente, la grande majorité de son comité central étant contre lui. Et ce n’est pas une seule fois mais durant six périodes clefs de la révolution russe débutée en 1917 :

  À son début, quand il s’agissait de savoir si c’était « une révolution démocratique », c’est-à-dire bourgeoise, s’il s’agissait d’appuyer l’aile démocratique de la bourgeoisie et de s’unir aux autres partis de gauche, ou au contraire s’il s’agissait d’une révolution prolétarienne, donc d’une révolution permanente om c’est la classe ouvrière qui allait prendre la tête de la lutte démocratique, de celle des paysans, de celle des nationalités opprimées, toutes ces luttes devant nécessairement mener au socialisme en se liant à la lutte du prolétariat mondial (thèse dite de la révolution permanente de Trotsky). Pendant de longues années, Lénine avait combattu contre cette thèse « trotskyste » et avait formé sa direction politique dans ce sens. Il a eu un mal de chien (de février à avril) à lui faire prendre le tournant dit des « thèses d’avril » et ce ne sont pas les dirigeants ou les militants qui lui ont facilité les choses mais la classe ouvrière elle-même. Changement radical : le parti bolchevique, qui s’apprêtait à soutenir le gouvernement provisoire, a commencé à militer pour son renversement et pour « le pouvoir aux soviets » et le socialisme ! Rien ne permet de penser que, sans Lénine, il aurait redressé le tir…

https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/03/vil19170322.htm

https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/03/vil19170326.htm

https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/04/vil19170410.htm

  Deuxième erreur grave : le parti n’a pas aisément accepté que la révolution de juillet était prématurée et un grand nombre de militants ont pris le large à cette occasion, trompés par les apparences.

« Vinrent les journées de juillet qui marquèrent un moment im¬portant dans la voie de la révolution et le développement des di¬vergences de vues à l’intérieur du Parti. Dans ces journées, la pression spontanée des masses petersbourgeoises joua un rôle décisif. Mais il est indubitable que Lénine se demandait alors si le temps n’était pas déjà venu, si l’état d’esprit des masses n’avait pas dépassé la superstructure soviétiste, si, hypnotisés par la légalité soviétiste, nous ne risquions pas de retarder sur les masses et de nous détacher d’elles. Il est très vraisemblable que certaines opérations purement militaires pendant les journées de juillet eurent lieu sur l’initiative de camarades sincèrement persuadés qu’ils n’étaient pas en désaccord avec l’appréciation de la situation par Lénine. Plus tard, Lénine disait : "En juillet, nous avons commis assez de bêtises.” En réalité, cette fois aussi, l’affaire se réduisit à une reconnaissance mais de plus vaste envergure et une étape plus avancée du mouvement Nous dûmes battre en retraite. Se préparant à l’insurrection et a la prise du pouvoir, Lénine et le Parti ne virent dans l’intervention de juillet qu’un épisode où nous avions payé assez cher la reconnaissance profonde effectuée parmi les forces ennemies, mais qui ne pouvait faire dévier la ligne générale de notre action Au contraire, les camarades hostiles à la politique de la prise du pouvoir devaient voir dans l’épisode de juillet une aventure nui-sible. Les éléments de droite renforcèrent leur mobilisation ; leur critique devint plus catégorique, par suite, le ton de la riposte changea. Lénine écrivait : “Toutes ces lamentations, toutes ces réflexions tendant à prouver qu’il n’aurait pas faIlu participer ou bien proviennent de renégats, si elles émanent des bolcheviks, ou bien sont des manifestations de l’effroi et de la confusion habituels aux petits-bourgeois.” Ce mot de renégat prononcé à un tel moment éclairait d’une lueur tragique les diver¬gences de vues dans le Parti. Dans la suite, il revient de plus en plus fréquemment. »

https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1924/09/19240915e.htm

Quand LO écrit que le parti a très bien su prendre cette décision, il y manque le récit réel. C’est ce qui est si bien rapporté dans « Le tourbillon » de Démidov :

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article8453

  Troisième erreur encore plus grave : quand c’est le moment de prendre le pouvoir, la direction du parti bolchevique est résolument opposée et, malgré des interventions véhémentes de Lénine, bien que Trotsky soit déjà en train de préparer politiquement et organisationnellement et de commencer à enclencher physiquement l’insurrection à la tête du comité militaire révolutionnaire avec l’accord de Lénine… Cela a été au point qu’une partie du comité central s’est désolidarisée publiquement de la révolution d’Octobre, dénonçant même dans la presse ses préparatifs secrets !

https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/09/vil19170926.htm

https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/10/vil19171018.htm

https://www.matierevolution.org/spip.php?article6837

  Quatrième erreur : une bonne partie de la direction bolchevique a participé aux manœuvre pour combattre et évincer Trotsky de la direction de l’Armée Rouge ! Là encore, c’était à deux doigts de réussir et c’est seulement grâce à l’intervention in extremis de Lénine que Trotsky n’a pas été mis à l’écart.

Trotsky : « Quand, dans certains cercles du Parti, non sans la participation occulte de Staline se manifesta une opposition contre mes méthodes de direction de la guerre civile, Lénine, en juillet 1919, de sa propre initiative et d’une façon tout à fait inattendue pour moi, me remit une feuille de papier blanc au bas de laquelle il avait écrit : " Camarades, ayant pris connaissance du caractère rigoureux des ordres du camarade Trotsky, je suis si convaincu, si absolument convaincu de la justesse, de l’opportunité et de la nécessité – pour le bien de notre cause, des ordres qu’il a donnés, que je donne à ses ordres mon entière adhésion ". Il n’y avait pas de date sur ce papier. En cas de nécessité la date devait y être apposée par moi-même. La prudence de Lénine dans tout ce qui concernait ses relations avec les travailleurs est bien connue. Néanmoins, il considérait possible de contresigner par avance un ordre venant de moi, bien que de ces ordres dépendait souvent le sort d’un grand nombre de gens. Lénine ne craignait pas que je puisse abuser de mes pouvoirs. Je dois ajouter que pas une seule fois je n’ai fait usage de la " carte blanche " donnée par lui. Mais ce document est un témoignage de l’exceptionnelle confiance d’un homme que je considère comme le plus parfait modèle de moralité révolutionnaire. »

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article405

https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/staline/lt_stal16.htm

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6825

  Cinquième erreur : avec la montée révolutionnaire, ce sont les communistes de gauche qui ont influencé le parti et l’internationale, au point d’être momentanément majoritaires dans les deux. Seule l’unité Lénine-Trotsky a pu éviter cette erreur d’avoir des conséquences fatales à la Russie des soviets.

  Sixième erreur qui a cette fois marché parce que Lénine n’est pas intervenu contre, ne sachant pas trop qu’en penser : certains dirigeants ont fait courir dans le parti bolchevique le bruit que Trotsky voulait instaurer la dictature de l’Armée rouge et la méfiance à l’égard de Trotsky s’est tellement étendue dans le parti qu’elle a un peu influence momentanément Lénine dans une phase où il polémiquait plus sévèrement avec Trotsky sur paix ou guerre avec l’Allemagne, sur l’économie de guerre, sur la NEP et la voie vers le socialisme. Staline en a tiré profit pour grimper et faire grimper ses sbires. Lénine n’a redressé le tir qu’en 1922-1923 mais le mal était fait : l’alliance Staline-Zinoviev-Kamenev allait faire du dégât…

  Et, septièmement, en 1922-1923, Lénine et Trotsky étaient ensemble mais contre une partie des militants et dirigeants bolcheviques…

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2018

  Huitième erreur : le Politburo a bloqué les demandes politiques de Lénine, son testament…

https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1922/12/vil19221229.htm

Tout cela démontre que le parti bolchevique ne peut pas être considéré, indépendamment des conditions extrêmement difficiles de la révolution en Russie, comme tout à fait au point, tout armé pour diriger la révolution prolétarienne. C’est une image fallacieuse.

Trotsky écrit : « La tâche de la conquête du pouvoir ne s’est posée devant le Parti que le 4 avril, c’est-à-dire après l’arrivée de Lénine à Petrograd. Mais, même à partir de ce moment, la ligne du Parti n’a pas un caractère continu, indiscutable pour tous. Malgré les décisions de la conférence d’avril 1917, une résistance, tantôt sourde, tantôt déclarée, au cours révolutionnaire se manifeste pendant toute la période de préparation.
L’étude du développement des divergences de vues entre fé¬vrier et la consolidation de la révolution d’Octobre non seulement présente un intérêt théorique exceptionnel, mais a une impor¬tance pratique incommensurable. Lénine, en 1910, avait qualifié d’anticipation les désaccords qui s’étaient manifestés au II° Congrès en 1903. Il importe de suivre ces désaccords depuis leur source, c’est-à-dire depuis 1903, et même depuis l’“écono¬misme ". Mais cette étude n’a de sens que si elle est complète et embrasse également la période où les divergences de vues furent soumises à l’épreuve décisive, c’est-à-dire Octobre.
Nous ne pouvons, dans ces pages, entreprendre un examen approfondi de tous les stades de cette lutte. Mais nous jugeons nécessaire de combler partiellement la lacune inadmissible qui existe dans notre littérature sur la période la plus importante du développement de notre Parti.
Comme nous l’avons déjà dit, la question du pouvoir est le nœud de ces divergences de vues. C’est là le critérium permettant de déterminer le caractère d’un parti révolutionnaire (et même d’un parti non révolutionnaire). Dans la période que nous étudions, la question de la guerre se pose et se résout en connexion étroite avec la question du pouvoir. Nous examinerons ces deux ques¬tions dans l’ordre chronologique : position du Parti et de sa presse dans la première période après le renversement du tsa¬risme, avant l’arrivée de Lénine ; lutte autour des thèses de Lénine ; conférence d’avril ; conséquences des journées de juillet ; émeute de Kornilov ; conférence démocratique et Pré-parlement ; question de l’insurrection armée et de la crise du pouvoir (sep¬tembre-octobre) ; question d’un gouvernement socialiste "ho¬mogène". »

https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1924/09/19240915b.htm

Trotsky : « Le 4 avril, le lendemain de son arrivée à Petrograd, Lénine s’éleva résolument contre la position de la Pravda dans la question de la guerre et de la paix : "Il ne faut accorder aucun soutien au Gouvernement Provisoire - écrivait-il - il faut expliquer le mensonge de toutes ses promesses, particulièrement de celle qui concerne la renonciation aux annexions. Il faut démasquer ce gou¬vernement au lieu de lui demander (revendication propre unique¬ment à faire naître des illusions) de cesser d’être impérialiste." Inutile de dire que Lénine qualifie de "fumeux" et de "confus” l’appel des conciliateurs du 14 mars, si favorablement accueilli par la Pravda. C’est une formidable hypocrisie que d’inviter les autres peuples à rompre avec leurs banquiers et de créer en même temps un gouvernement de coalition avec ses propres banquiers. "Les hommes du centre - dit Lénine dans son projet de plate-forme - jurent leurs grands dieux qu’ils sont marxistes, interna¬tionalistes, qu’ils sont pour la paix, pour toutes sortes de pres¬sion sur leur gouvernement afin qu’il "manifeste la volonté de paix du peuple”. »

https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1924/09/19240915c.htm

Trotsky : « Les adversaires de la lutte pour le pouvoir abordaient tout autrement la question. A la Conférence d’avril du Parti, Kame¬nev exposait ses plaintes : "Dans le n° 19 de la Pravda, des camarades (il s’agit évidemment de Lénine. L.T.) avaient pro¬posé une résolution sur le renversement du Gouvernement Pro¬visoire, résolution imprimée avant la dernière crise, mais ils l’ont rejetée ensuite comme susceptible d’introduire la désorga¬nisation et empreinte de l’esprit d’aventure. On le voit, les cama¬rades en question ont appris quelque chose pendant cette crise. La résolution proposée (c’est-à-dire la résolution proposée par Lénine à la Conférence. L.T.) répète cette faute." Cette façon de poser la question est significative au plus haut point. La reconnaissance une fois effectuée, Lénine retira le mot d’ordre du renversement immédiat du Gouvernement Provisoire, mais il le retira temporairement, pour des semaines ou des mois, selon que l’indignation des masses contre les conciliateurs croîtrait plus ou moins rapidement. L’opposition, elle, considérait ce mot d’or¬dre comme une faute. Le recul provisoire de Lénine ne compor¬tait pas la moindre modification de sa ligne. Lénine ne se basait pas sur le fait que la révolution démocratique n’était pas encore terminée, mais uniquement sur le fait que la masse était encore incapable de renverser le gouvernement provisoire et qu’il fallait la rendre au plus vite capable de l’abattre.

Toute la conférence d’avril du parti fut consacrée à cette question essentielle : allons-nous à la conquête du pouvoir pour réaliser la révolution socialiste, ou aidons-nous à parachever la révolution démocratique ? Par malheur, le compte rendu de cette conférence n’est pas encore imprimé ; pourtant, il n’y a peut-être pas dans l’histoire de notre parti de congrès qui ait eu une im¬portance aussi grande, aussi directe pour le sort de la révolution.
Lutte irréductible contre le défensisme et les défensistes, conquête de la majorité dans les Soviets, renversement du gou¬vernement provisoire par l’intermédiaire des Soviets, politique révolutionnaire de paix, programme de révolution socialiste à l’intérieur et de révolution internationale à l’extérieur : telle est la plate-forme de Lénine. Comme on le sait l’opposition était pour le parachèvement de la révolution démocratique au moyen d’une pression sur le Gouvernement Provisoire, les soviets de¬vant rester des organes de "contrôle” sur le pouvoir bourgeois. De là une attitude beaucoup plus conciliante à l’égard du défen¬sisme.
Un des adversaires de Lénine déclarait à la conférence d’avril : "Nous parlons des soviets ouvriers et soldats comme de centres organisateurs de nos forces et du pouvoir... Leur nom seul montre qu’ils sont un bloc des forces petites-bourgeoises et prolétarien¬nes auquel s’impose la nécessité d’achever les tâches démocrati¬ques bourgeoises. Si la révolution démocratique bourgeoise est terminée, ce bloc ne pourrait exister... et le prolétariat mènerait la lutte révolutionnaire contre lui... Néanmoins, nous reconnais¬sons ces soviets comme des centres d’organisation de nos forces... Ainsi, la révolution bourgeoise n’est pas encore close, elle n’a pas donné toute sa mesure et nous devons reconnaître que si elle était entièrement terminée, le pouvoir passerait aux mains du prolétariat." (Discours de Kamenev).
L’inconsistance de ce raisonnement est évidente : en effet, la révolution ne sera jamais tout à fait terminée tant que le pouvoir ne passera pas en d’autres mains. L’auteur du discours précité ignore l’axe véritable de la révolution : il ne déduit pas les tâches du parti du groupement réel des forces de classe, mais d’une définition formelle de la révolution considérée comme bourgeoise ou démocratique-bourgeoise. Selon lui, il faut faire bloc avec la petite bourgeoisie et exercer un contrôle sur le pouvoir bourgeois tant que la révolution bourgeoise ne sera pas parachevée. C’est Ià un schéma nettement menchevik. En limitant doctrinairement les tâches de la révolution par l’appellation de cette dernière révolution “bourgeoise", on devait fatalement arriver à la politique de contrôle sur le Gouvernement Provisoire, à la reven¬dication d’un programme de paix sans annexions, etc... Par parachèvement de la révolution démocratique, on sous-entendait la réalisation d’une série de réformes par l’intermédiaire de la Constituante, où le parti bolchevik devait jouer le rôle d’aile gauche. Le mot d’ordre : "Tout le pouvoir aux soviets” perdait ainsi tout contenu réel. C’est que, plus logique que ses camarades de l’opposition, Noguine déclara à la conférence d’avril : "Au cours de l’évolution, les attributions les plus importantes des so¬viets disparaissent, une série de leurs fonctions administratives sont transmises aux municipalités, aux zemstvos, etc... Considérons le développement ultérieur de l’organisation étatique : nous ne pouvons nier qu’il y aura une Assemblée Constituante et, à sa suite, un Parlement. Il en résulte que, progressivement, les soviets seront déchargés de leurs principales fonctions ; mais cela ne veut pas dire qu’ils terminent honteusement leur existence. Ils ne feront que transmettre leurs fonctions. Ce n’est pas avec les soviets du type actuel que la république-commune sera chez nous".
Enfin, un troisième opposant aborda la question du point de vue maturité de la Russie pour le socialisme "Pouvons-nous, en arborant le mot d’ordre de la révolution prolétarienne, compter sur l’appui des masses ? Non, car la Russie est le pays le plus petit-bourgeois d’Europe. Si le parti adopte la plate-forme de la révolution socialiste, il se transformera en un cercle de propa-gandistes. C’est de l’Occident que doit être déclenchée la révo¬lution... Où se lèvera le soleil de la révolution socialiste ? Etant donné l’état de choses qui règne chez nous, le milieu petit-bour-geois, j’estime que ce n’est pas à nous de prendre l’initiative de la révolution socialiste. Nous n’avons pas les forces nécessaires à cet effet ; en outre les conditions objectives font défaut. En Oc¬cident, la question de la révolution socialiste se pose à peu près de la même façon que, chez nous, celle du renversement du tsarisme.”
A la conférence d’avril, tous les adversaires de Lénine n’al¬laient pas jusqu’aux conclusions de Noguine, mais tous, par la logique des choses, ils furent forcés de les accepter quelques mois plus tard, à la veille d’octobre. Diriger la révolution proléta¬rienne ou se borner au rôle d’opposition dans le Parlement bour¬geois : telle était l’alternative dans laquelle se trouvait placé notre parti. La deuxième position était menchevique ou, plus exac¬tement c’était la position que les mencheviks furent forcés d’aban¬donner après la révolution de février. En effet, pendant des an¬nées, les leaders mencheviques avaient affirmé que la révolution future serait bourgeoise, que le gouvernement d’une révolution bourgeoise ne pouvait accomplir que les tâches de la bourgeoisie, que la social-démocratie ne pouvait assumer les tâches de la démocratie bourgeoise et devrait, “tout en poussant la bourgeoisie vers la gauche”, se confiner dans le rôle d’opposi¬tion. Martynov, en particulier, ne s’était pas lassé de développer ce thème. La révolution de février amena bientôt les menche¬viks à participer au gouvernement. De leur position de principe ces derniers ne conservèrent que la thèse portant que le prolé¬tariat ne devait pas s’emparer du pouvoir. Ainsi, ceux des bolcheviks qui condamnaient le ministérialisme menchevik tout en s’élevant contre la prise du pouvoir par le prolétariat, se re-tranchaient dans les positions pré-révolutionnaires des menche¬viks. »

« Mais alors que les mencheviks abandonnent leur socialisme for¬mel pour la démocratie vulgaire, la droite des bolcheviks passe au socialisme formel, c’est-à-dire à la position qu’occupaient, la veille encore, les mencheviks.
Le même regroupement se produisit dans la question de la guerre. A l’exception de quelques doctrinaires, la bourgeoisie (qui d’ailleurs n’espérait plus guère la victoire militaire) adopta la formule : "Ni annexions, ni contribution". Les mencheviks et les s.-r. zimmerwaldiens, qui avaient critiqué les socialistes fran¬çais parce qu’ils défendaient leur patrie républicaine bourgeoise, devinrent des défensistes dès qu’ils se sentirent en république bourgeoise : de la position internationaliste passive, ils pas¬sèrent au patriotisme actif. En même temps, la droite bolche¬vique glissa à l’internationalisme passif de "pression" sur le Gouvernement Provisoire, en vue d’une paix démocratique “sans annexions, ni contribution". De la sorte, la formule de la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie se disloque théoriquement et politiquement à la conférence d’avril et fait apparaître deux points de vue opposés : le point de vue démocratique, masqué par des restrictions socialistes formelles, et le point de vue social-révolutionnaire ou point de vue bolche¬vique véritable. »

https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1924/09/19240915d.htm

Trotsky : « Lenine avait dit plus d’une fois que les masses sont plus à gauche que le parti. Il savait que le parti est plus à gauche que son sommet, la couche des " vieux bolcheviks ". Il se représentait trop bien les groupements intérieurs et les tendances dans le Comité central pour attendre de lui des démarches audacieuses ; en revanche, il appréhendait beaucoup une circonspection excessive, l’esprit de temporisation, la négligence d’une de ces situations historiques qui sont préparées par des dizaines d’années. Lenine ne fait pas confiance au Comité central... sans Lenine : là est le secret de ses missives écrites du fond de sa retraite clandestine. Et Lenine n’a pas tellement tort de manquer de confiance.
Obligé de se prononcer dans la plupart des cas après une décision déjà prise à Petrograd, Lenine critique invariablement, d’un point de vue de gauche, la politique du Comité central. Son opposition se développe sur le fond du problème de l’insurrection, mais ne se borne pas là. Lenine estime que le Comité central accorde trop d’attention au Comité exécutif conciliateur, à la Conférence démocratique, en général au remue-ménage parlementaire dans les sommets soviétiques. Il se prononce véhémentement contre les bolcheviks proposant un bureau de coalition au Soviet de Petrograd. Il stigmatise comme " déshonorante " la décision de participer au préparlement. Il est indigné à la publication en fin septembre de la liste des candidats bolcheviks à l’Assemblée constituante : trop d’intellectuels, trop peu d’ouvriers. " Combler l’Assemblée constituante avec des orateurs et des littérateurs, c’est marcher dans les sentiers battus de l’opportunisme et du chauvinisme. Cela est indigne de la III° Internationale. " En outre, parmi les candidats, il y a trop de nouveaux membres du parti non éprouvés dans la lutte ! Lenine estime nécessaire de faire une réserve : " Il va de soi que... personne ne contesterait, par exemple, une candidature comme celle de L. D. Trotsky, car, en premier lieu, Trotsky, dès son arrivée, a occupé une position internationaliste ; en second lieu, il a lutté dans l’organisation inter-districts pour la fusion ; en troisième lieu, pendant les dures Journées de Juillet, il s’est montré à la hauteur de la tâche et dévoué aux partisans du parti du prolétariat révolutionnaire. Il est clair que l’on ne peut en dire autant d’une multitude de membres du parti inscrits d’hier... "
Il peut sembler que les Journées d’Avril sont revenues : Lenine est de nouveau en opposition avec le Comité central. Les questions se posent autrement, mais l’esprit général de son opposition est le même : le Comité central est trop passif, cède trop à l’opinion publique des sphères intellectuelles, est trop conciliant à l’égard des conciliateurs ; et, surtout, considère avec trop d’indifférence, en fataliste, non en bolchevik, le problème de l’insurrection armée.
De la parole il est temps de venir aux actes : " Notre parti, maintenant, à la Conférence démocratique, a de fait son Congrès, et ce Congrès doit résoudre (qu’il le veuille ou non) le sort de la révolution. " On ne peut concevoir qu’une seule solution : l’insurrection armée. Dans cette première lettre sur le soulèvement, Lenine fait encore une réserve : " La question se pose non au sujet du " jour " du soulèvement, mais au sujet du " moment " dans le sens étroit du mot. Cela ne sera décidé que par la voix de tous ceux qui sont en contact avec les ouvriers et les soldats, avec les masses. " Mais déjà, deux ou trois jours après (les lettres de ce temps ne sont d’ordinaire point datées : non par oubli, mais pour des raisons conspiratives), Lenine, sous l’évidente impression de la décomposition de la Conférence démocratique, insiste sur le passage immédiat à l’action et formule aussitôt un plan pratique.
" Nous devons à la Conférence resserrer tout de suite la fraction des bolcheviks, sans rechercher le nombre... Nous devons rédiger une brève déclaration des bolcheviks... Nous devons diriger toute notre fraction vers les usines et les casernes. Nous devons, en même temps, sans perdre une minute, organiser l’Etat-major des détachements insurgés, répartir les forces, faire avancer les régiments fidèles vers les points les plus importants, cerner l’Alexandrinka [le théâtre où siégeait la Conférence démocratique], occuper la Pétropauline, arrêter l’Etat-major général et le gouvernement, envoyer aux junkers et à la division sauvage des détachements capables de périr, mais d’empêcher l’ennemi d’avancer vers les centres de la ville. Nous devons mobiliser les ouvriers armés, les appeler à une dernière bataille acharnée, occuper immédiatement les télégraphes et les téléphones, installer notre Etat-major d’insurrection au Central téléphonique, relier avec lui par fil toutes les usines, tous les régiments, tous les points de lutte armée, etc. " La question de la date n’est plus posée en dépendance de " la voix commune de ceux qui ont contact avec les masses ". Lenine propose d’agir immédiatement : sortir avec un ultimatum du théâtre Alexandra pour y revenir à la tête des masses armées. Le coup d’assommade doit être dirigé non seulement contre le gouvernement, mais aussi, simultanément, contre l’organe suprême des conciliateurs.
" ... Lenine, qui, dans des lettres privées, réclamait l’arrestation de la Conférence démocratique, - ainsi le dénonce Soukhanov - proposait dans la presse, comme nous le savons, un " compromis " : que tout le pouvoir soit pris par les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires et, là, on verra ce que dira le Congrès des soviets... La même idée était obstinément préconisée par Trotsky à la Conférence démocratique et autour d’elle. " Soukhanov voit un double jeu là où il n’y en avait pas l’ombre. Lenine proposait aux conciliateurs un compromis immédiatement après la victoire remportée sur Kornilov, dans les premiers jours de septembre. Haussant les épaules, les conciliateurs le laissèrent tomber. La Conférence démocratique fut transformée par eux en un camouflage d’une nouvelle coalition des cadets entre les bolcheviks. La possibilité d’un accord disparaissait par là même définitivement. La question du pouvoir ne pouvait être désormais résolue que par une lutte ouverte. Soukhanov confond deux phases dont la première en date devançait l’autre de quinze jours et la conditionnait au point de vue politique.
Mais, si l’insurrection procédait irrésistiblement de la nouvelle coalition, Lenine, par la vivacité de son tournant, prit à l’improviste même les sommets de son propre parti. Grouper d’après sa lettre la fraction bolcheviste à la Conférence, même " sans rechercher le nombre ", était évidemment impossible. L’état d’esprit de la fraction était tel que, par soixante-dix voix contre cinquante, elle repoussa le boycottage du préparlement, c’est-à-dire le premier pas vers l’insurrection. Dans le Comité central même, le plan de Lenine ne trouva aucun soutien. Quatre ans plus tard, dans une soirée consacrée à des souvenirs, Boukharine, avec les exagérations et les mots d’esprit qui le caractérisent, raconta d’une façon assez juste au fond cet épisode : " La lettre (de Lenine) était écrite avec une extrême violence et nous menaçait de toutes sortes de châtiments (?). Nous en fûmes estomaqués. Personne encore n’avait posé la question si violemment... Tous étaient dans le doute d’abord. Après, s’étant consultés, on décida. Ce fut peut-être le seul cas dans l’histoire de notre parti où le Comité central résolut à l’unanimité de brûler la lettre de Lenine... Nous pensions bien que sans aucun doute, à Piter et à Moscou, nous réussirions à prendre le pouvoir en main, mais nous estimions qu’en province nous ne pourrions pas encore tenir, qu’ayant pris le pouvoir et ayant expulsé les membres de la Conférence démocratique, nous ne pourrions plus nous consolider dans le reste de la Russie. "
Provoquée par certaines considérations conspiratives, l’incinération de plusieurs copies de la lettre dangereuse fut décidée réellement non à l’unanimité, mais par six voix contre quatre, avec six abstentions. Un exemplaire fut par bonheur conservé pour l’histoire. Mais ce qui est vrai dans le récit de Boukharine, c’est que tous les membres du Comité central, quoique pour des motifs divers, repoussèrent la proposition : les uns s’opposaient à l’insurrection en général, les autres estimaient que le moment où se tenait la Conférence était le moins favorable de tous ; la tierce partie hésitait simplement et restait dans l’expectative.
Ayant rencontré une résistance directe, Lenine entre dans une sorte de conjuration avec Smilga, qui se trouve aussi en Finlande et qui, en qualité de président du Comité régional des soviets, a dans les mains pour le moment une autorité réelle considérable. Smilga se trouvait en 1917 à l’extrême flanc gauche du parti et, déjà en juillet, était enclin à pousser la lutte jusqu’à son dénouement : dans les tournants de la politique, Lenine trouvait toujours sur qui s’appuyer. Le 27 septembre, Lenine écrit à Smilga une longue lettre : " ... Que faisons-nous ? Nous adoptons seulement des motions ? Nous perdons du temps, nous fixons " des dates " (le 20 octobre - le Congrès des soviets, - n’est-il pas ridicule de différer ainsi ? N’est-il pas ridicule de compter là-dessus ?) Les bolcheviks ne poursuivent pas un travail systématique pour préparer leurs forces militaires en vue de renverser Kérensky... Il faut faire de l’agitation dans le parti pour que l’on envisage sérieusement l’insurrection armée... Ensuite, au sujet de votre rôle... créer un Comité clandestin, formé des militaires les plus sûrs, examiner avec eux la situation sous tous ses aspects, recueillir (et vérifier par vous-mêmes) les renseignements les plus précis sur la composition et l’emplacement des troupes sous Piter et dans Piter, sur les transports de troupes finlandaises vers Piter, sur le mouvement de la flotte, etc. " Lenine réclame " une propagande systématique parmi les Cosaques qui se trouvent ici, en Finlande... Il faut compulser toutes les informations sur les cantonnements de Cosaques et organiser l’envoi chez eux de détachements d’agitateurs choisis parmi les meilleures forces des matelots et des soldats de Finlande ". Enfin : " Pour préparer convenablement les esprits, il faut immédiatement mettre en circulation ce mot d’ordre : le pouvoir doit immédiatement passer entre les mains du Soviet de Petrograd qui le transmettra au Congrès des soviets. Car à quoi bon tolérer encore trois semaines de guerre et de préparatifs korniloviens de Kérensky ? "
Nous avons devant nous un nouveau plan d’insurrection : " un comité clandestin des principaux militaires " à Helsingfors, comme Etat-major de combat ; les troupes russes cantonnées en Finlande comme forces de combat : " la seule ressource que nous pouvons avoir, semble-t-il, complètement en main, et qui joue un rôle militaire sérieux, ce sont les troupes de Finlande et la flotte de la Baltique. " Lenine compte ainsi porter au gouvernement le coup le plus dur du dehors de Petrograd. En même temps est indispensable " une préparation convenable des esprits ", pour que le renversement du gouvernement par les forces armées de la Finlande ne tombe pas comme de l’imprévu sur le Soviet de Petrograd : celui-ci, jusqu’au Congrès des soviets, devra se montrer l’héritier du pouvoir.
La nouvelle esquisse de plan, de même que la précédente, n’eut point d’application. Mais elle ne resta pas inutilisée. L’agitation dans les divisions cosaques donna bientôt des résultats : nous l’avons entendu dire par Dybenko. L’appel fait à la participation des marins de la Baltique pour porter le coup principal au gouvernement entra également dans le plan qui fut adopté plus tard. Mais l’essentiel n’est pas là : une question devenue grave au dernier degré, Lenine ne permettait à personne de l’éluder et de louvoyer. Ce qui se trouvait inopportun comme proposition directe de tactique devenait rationnel comme vérification des états d’esprit dans le Comité central, comme un soutien des résolus devant les hésitants, comme une impulsion supplémentaire vers la gauche,
Par tous les moyens dont il pouvait disposer dans l’isolement de sa retraite clandestine, Lenine s’efforçait de contraindre les cadres du parti à sentir la gravité de la situation et la force de la pression des masses. Il faisait venir dans son refuge divers bolcheviks, les soumettait à des interrogatoires passionnés, contrôlait les paroles et les actes des dirigeants, expédiait par des voies détournées ses mots d’ordre au parti, en bas, en profondeur, pour placer le Comité central devant la nécessité d’agir et d’aller jusqu’au bout.
Un jour après avoir écrit sa lettre à Smilga, Lenine rédige déjà le document cité plus haut, La Crise est mûre, le terminant par une sorte de déclaration de guerre au Comité central. " Il faut... reconnaître la vérité : chez nous, dans le Comité central et dans les sommets du parti, il existe une tendance ou une opinion préconisant d’attendre le Congrès des soviets, s’opposant à la prise immédiate du pouvoir, à l’insurrection immédiate. " Cette tendance doit être surmontée coûte que coûte. " Remporter d’abord la victoire sur Kérensky, ensuite convoquer le Congrès. " Perdre du temps à attendre le Congrès des soviets, c’est " une complète idiotie ou une entière trahison... ". Jusqu’au Congrès, fixé pour le 20, il reste plus de vingt jours : " Les semaines et même les jours décident maintenant de tout. " Différer le dénouement, c’est renoncer lâchement à l’insurrection, car, pendant le Congrès, la prise du pouvoir deviendra impossible : " On amènera des Cosaques au jour " fixé " d’une façon nigaude pour l’insurrection. "
Le seul ton de la lettre montre déjà combien semble à Lenine fatale la politique de temporisateurs des dirigeants de Petrograd. Mais il ne se borne pas, cette fois, à une critique acharnée et, à titre de protestation, il démissionne du Comité central. Motifs : le Comité central n’a pas répondu dés le début de la Conférence à ses sommation concernant la prise du pouvoir ; la rédaction de l’organe du parti (Staline) imprime ses articles avec des retards intentionnels, en y biffant certaines indications sur " des fautes des bolcheviks aussi criantes que celle tout à fait honteuse de participer au préparlement ", etc. Lenine n’estime pas possible de couvrir cette politique devant le parti. " Je suis obligé de demander à sortir du Comité central, ce que je fais, et de garder pour moi la liberté d’agitation à la base du parti et au Congrès du parti. "
D’après les documents, l’on ne voit point comment, dans la suite, cette affaire fut réglée formellement. En tout cas, Lenine ne sortit pas du Comité central. En donnant sa démission qui, chez lui, ne pouvait être nullement le résultat d’une minute d’irritation, Lenine gardait évidemment par devers lui la possibilité de se dégager, en cas de besoin, de la discipline intérieure du Comité central : il n’avait pas à douter que, de même qu’en avril, un appel direct à la base lui garantirait la victoire. Mais le chemin d’une révolte ouverte contre le Comité central supposait la préparation d’un Congrès extraordinaire, et, par suite, exigeait du temps ; or, c’était précisément le temps qui manquait. Gardant en réserve sa lettre de démission, mais ne sortant pas entièrement des limites de la légalité du parti, Lenine continue avec une liberté dé plus grande à développer l’offensive sur les lignes d’opérations à l’intérieur. Non seulement ses lettres au Comité central sont expédiées par lui aux Comités de Petrograd et de Moscou, mais il prend des mesures pour que des copies parviennent aux militants les plus sûrs des quartiers. Au début d’octobre, passant déjà par-dessus la tête du Comité central, Lenine écrit directement aux Comités de Petrograd et de Moscou : " Les bolcheviks n’ont pas le droit d’attendre le Congrès des soviets, ils doivent prendre le pouvoir tout de suite... Tarder est un crime. Attendre le Congrès des soviets, c’est un jeu puéril pour la formalité, c’est un jeu infâme de formalisme, c’est trahir la révolution. " Du point de vue des rapports hiérarchiques, les actes de Lenine n’étaient pas tout à fait irréprochables. Mais il s’agissait de quelque chose de plus grand que des considérations de discipline formelle.
Un des membres du Comité du district de Vyborg, Svechnikov, dit dans ses Souvenirs : " Et Illitch dans sa retraite écrivait et écrivait infatigablement, et Nadejda Konstantinovna (Kroupskaïa) nous lisait très souvent des manuscrits au Comité... Les paroles enflammées du chef ajoutaient à notre force... Je me rappelle comme si c’était d’hier Nadejda Konstantinovna penchée, dans une des salles de la direction du district où travaillaient les dactylos, comparant soigneusement la reproduction avec l’original et, tout à côté d’elle, " Diadia " et " Génia " demandant à avoir une copie. " Diadia (l’oncle) et Génia (Eugènie), c’étaient, dans la conspiration, les noms de guerre de deux dirigeants. " Il n’y a pas longtemps - raconte un militant du district, Naoumov - nous avons reçu d’Illitch une lettre à transmettre au Comité central... Nous avons lu la lettre et on a fait " Oh ! " Il se trouve que Lenine pose depuis longtemps devant le Comité central la question de l’insurrection. Nous avons protesté, nous avons commencé à faire pression sur le centre. " C’était précisément ce qu’il fallait.
Dans les premiers jours d’octobre, Lenine invite la Conférence du parti à Petrograd à dire fermement son mot en faveur de l’insurrection. Sur son initiative, la Conférence " prie instamment le Comité central de prendre toutes mesures pour la direction de l’inévitable soulèvement des ouvriers, des soldats et des paysans ". Dans cette seule phrase, il y a deux camouflages, l’un juridique, l’autre diplomatique : sur la direction d’un " soulèvement inévitable ", au lieu d’une préparation directe de l’insurrection, cela est dit pour ne point donner trop d’atouts au Parquet ; la Conférence " prie le Comité central ", elle n’exige pas et ne proteste point - c’est un évident tribut au prestige de la plus haute institution du parti. Mais, dans une autre résolution, également, rédigée par Lenine, il est dit avec une plus grande franchise : "... Aux sommets du parti, on remarque des fluctuations, comme une crainte de lutter pour la prise du pouvoir, un penchant à substituer à cette lutte des résolutions, des protestations et des congrès. " C’est déjà dresser presque ouvertement le parti contre le Comité central. Lenine ne se résolvait pas à la légère à faire de tels pas. Mais il s’agissait du sort de la révolution et toutes autres considérations passaient à l’arrière-plan.
Le 8 octobre, Lenine s’adresse aux délégués bolchevistes du prochain Congrès régional du Nord : " On ne peut attendre le Congrès panrusse des soviets, que le Comité exécutif central est capable de différer jusqu’à novembre, on ne peut surseoir, tout en permettant à Kérensky d’amener encore des troupes korniloviennes. " Le Congrès régional, où sont représentés la Finlande, la flotte et Reval, doit prendre l’initiative " d’un mouvement immédiat sur Piter ". L’appel direct à une insurrection immédiate est adressé cette fois-ci aux représentants de dizaines de soviets. L’appel vient de Lenine en personne : il n’y a pas de décisions du parti, la plus haute instance du parti ne s’est pas encore prononcée.
Il fallait avoir une très grande confiance à l’égard du prolétariat, du parti, mais une très sérieuse méfiance vis-à-vis du Comité Central pour soulever, indépendamment de celui-ci, sous une responsabilité personnelle, du fond d’une retraite, au moyen de petites feuilles de papier à lettres couvertes d’une fine écriture, l’agitation pour l’insurrection armée. Comment donc put-il se faire que Lenine, que nous avons vu isolé aux sommets de son propre parti au début d’avril, semblât se trouver de nouveau isolé dans le même milieu en septembre et au commencement d’octobre ? Cela ne peut être compris si l’on ajoute foi à la légende stupide qui représente l’histoire du bolchevisme comme l’émanation pure et simple d’une idée révolutionnaire. En réalité, le bolchevisme s’est développé dans un milieu social déterminé, dont il a éprouvé les réactions diverses, parmi lesquelles l’influence d’un encerclement petit-bourgeois et d’un Etat de culture arriéré. A chaque nouvelle situation, le parti ne s’adaptait que par une crise intérieure.
Pour que la lutte aiguë, qui précéda Octobre, dans les sommets du bolchevisme, se présente à nous sous son véritable jour, il faut encore jeter un regard en arrière sur les processus dans le parti dont il a été question dans le premier tome du présent ouvrage. Cela est d’autant plus indispensable que, juste en ce moment, la fraction de Staline fait des efforts inouïs, même à l’échelle internationale, pour effacer de l’histoire tout souvenir de ce qui a été effectivement préparé et accompli par l’insurrection d’Octobre.
Durant les années qui précédèrent la guerre, les bolcheviks se donnaient le titre, dans la presse légale, de " démocrates conséquents ". Ce pseudonyme n’avait pas été choisi par hasard. Le bolchevisme, et lui seulement, avait la hardiesse de pousser jusqu’au bout les mots d’ordre de la démocratie révolutionnaire. Mais, dans la prognose de la révolution, il ne les dépassait pas. Or, la guerre, ayant lié indissolublement la démocratie bourgeoise avec l’impérialisme, montra définitivement que le programme de la " démocratie conséquente " ne pouvait être rempli autrement que par une révolution prolétarienne. Celui des bolcheviks qui n’avait pas trouvé cette explication dans la guerre devait être pris fatalement à l’improviste par la révolution et transformé en un compagnon de route à la gauche de la démocratie bourgeoise.
Or, une étude scrupuleuse des documents qui caractérisent la vie du parti pendant la guerre et au commencement de la révolution, malgré leurs lacunes extrêmes et non forfuites, et, à partir de 1923, malgré l’accroissement de l’esprit tendancieux, montre de plus en plus l’énorme glissement idéologique opéré par la couche supérieure des bolcheviks pendant la guerre, quand la vie régulière du parti avait, en fait, cessé. La cause du glissement est double : rupture avec les masses, rupture avec l’émigration, c’est-à-dire, avant tout, avec Lenine, et comme résultat : s’empêtrer dans l’isolement et le provincialisme. »

https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr43.htm

« " Les Thèses d’Avril de Lenine - déclare une publication historique officielle - n’eurent vraiment pas de chance au Comité de Petrograd. En faveur de ces thèses qui faisaient époque, deux voix seulement se prononcèrent, contre treize, avec une abstention. " " Trop hardies semblaient les conclusions de Lenine, même à ses disciples les plus enthousiastes " - écrit Podvoïsky. Les déclarations de Lenine - d’après l’avis du Comité de Petrograd et de l’Organisation militaire - " placèrent.., le parti des bolcheviks dans l’isolement et, par là, bien entendu, aggravèrent la situation du prolétariat et du parti au dernier degré. "
Staline, à la fin de mars, se prononçait pour la défense nationale, pour le soutien conditionnel du gouvernement provisoire, pour le manifeste pacifiste de Soukhanov, pour une fusion avec le parti de Tsérételli. " J’ai partagé cette position erronée - écrivait lui-même, rétrospectivement, Staline, en 1924 - avec d’autres camarades du parti et n’y ai renoncé entièrement qu’au milieu d’avril, en adhérant aux thèses de Lenine. Il fallait une nouvelle orientation. Cette nouvelle orientation a été donnée au parti par Lenine dans ses célèbres thèses d’avril... "
Kalinine, même à la fin d’avril, tenait encore pour un bloc électoral avec les mencheviks. A la Conférence du parti, Lenine disait : " Je m’oppose vivement à Kalinine, car un bloc avec... les chauvins est inconcevable... C’est trahir le socialisme. " L’état d’esprit de Kalinine ne faisait pas exception, même à Petrograd. A la Conférence, l’on disait : " L’ambiance asphyxiante de l’union, sous l’influence de Lenine, commence à se dissiper. "
En province, la résistance aux thèses de Lenine continua beaucoup plus longtemps, dans un certain nombre de régions, presque jusqu’à octobre. D’après le récit d’un ouvrier de Kiev, Sivtsov, " les idées exposées dans les thèses (de Lenine) ne furent pas tout de suite assimilées par toute l’organisation bolcheviste de Kiev. Un certain nombre de camarades, dont G. Piatakov, étaient en désaccord avec les thèses... " Un cheminot de Kharkov, Morgounov, raconte ceci : " Les vieux bolcheviks jouissaient d’une grande influence parmi toute la masse des cheminots... Nombreux étaient parmi les vieux bolcheviks ceux qui n’appartenaient pas à notre fraction... Après la Révolution de Février, certains, par erreur, adhérèrent aux mencheviks, après quoi ils en rirent eux-mêmes, se demandant comment la chose avait bien pu se passer. " Les témoignages de cet ordre et de ce genre ne manquent pas.
Malgré tout cela, une simple mention du réarmement du parti effectué par Lenine en avril est considérée maintenant par l’historiographie officielle comme un sacrilège. Au critère historique les tout derniers historiens ont substitué celui du prestige de l’uniforme du parti. Ils n’ont même pas le droit de citer à ce sujet Staline qui, encore en 1924, était forcé de reconnaître toute la profondeur du revirement d’avril. " Il fallut les fameuses thèses d’avril de Lenine pour que le parti pût d’emblée s’engager dans une nouvelle route. " " Nouvelle orientation " et " nouvelle route ", c’est là le réarmement du parti. Mais déjà, six ans plus tard, Iaroslavsky, ayant rappelé, en qualité d’historien, que Staline, au début de la révolution, avait pris " une position erronée dans les questions essentielles ", fut traqué farouchement de tous côtés. L’idole du prestige est, de tous les monstres, le plus dévorant !
La tradition révolutionnaire du parti, la pression des ouvriers de la base, la critique de Lenine au sommet, forcèrent la couche supérieure du parti, dans le courant d’avril-mai, d’après les propres termes de Staline, " à s’engager dans une nouvelle voie ", Mais il faudrait ignorer totalement la psychologie politique pour admettre qu’un simple vote d’adhésion aux thèses de Lenine signifiait une renonciation effective et complète à " la position erronée sur les questions essentielles ". En réalité, les points de vue vulgairement démocratiques qui s’étaient organiquement renforcés pendant les années de guerre, bien qu’ils s’adaptassent à un nouveau programme, restaient en sourde opposition avec lui.
Le 6 août, Kamenev, malgré la résolution de la Conférence d’avril des bolcheviks, se prononce au Comité exécutif pour la participation à la conférence des social-patriotes qui se prépare à Stockholm. Dans l’organe central du parti, la déclaration de Kamenev ne trouve aucune riposte. Lenine écrit un article foudroyant qui ne paraît, cependant, que dix jours après le discours de Kamenev. Il fallut la pression énergique de Lenine lui-même, et d’autres membres du Comité central, pour obtenir de la rédaction, à la tête de laquelle se trouvait Staline, l’impression de la protestation.
Des mouvements convulsifs d’indécision se propagèrent dans le Parti après les Journées de Juillet : l’isolement de l’avant-garde prolétarienne effrayait bien des dirigeants, surtout en province. Pendant les journées korniloviennes, ces peureux essayaient de se rapprocher des conciliateurs, ce qui eut pour conséquence un nouveau cri d’avertissement de Lenine.
Le 30 août, Staline, en qualité de rédacteur en chef, imprime sans aucune réserve un article de Zinoviev, Ce qu’il ne faut pas faire, dirigé contre la préparation de l’insurrection- " il faut regarder la vérité en face : à Petrograd nous avons devant nous de nombreuses circonstances qui favorisent l’éclosion d’un soulèvement du type de la Commune de Paris de 1871... " Le 3 septembre, Lenine, dans une autre suite d’idées et sans désigner Zinoviev, mais le frappant par ricochet, écrit : " L’allusion à la Commune est très superficielle et même bête. Car, en premier lieu, les bolcheviks ont tout de même appris quelque chose depuis 1871, ils n’auraient pas laissé une banque hors de leur mainmise, ils n’auraient pas renoncé à une offensive sur Versailles ; et, si les conditions avaient été telles, la Commune même aurait pu vaincre. En outre, la Commune ne pouvait proposer au peuple du premier coup ce que pourront proposer les bolcheviks s’ils détiennent le pouvoir, précisément : la terre aux paysans, l’immédiate proposition de paix. " C’était un avertissement anonyme, mais non équivoque, non seulement à Zinoviev, mais au rédacteur de la Pravda, Staline.
La question du préparlement scinda en deux le Comité central. La décision de la fraction de la Conférence dans le sens de la participation au préparlement fut confirmée par de nombreux comités locaux, sinon par la majorité. Il en fut ainsi, par exemple, à Kiev. " Sur la question de... l’entrée au préparlement - écrit dans ses Souvenirs E. Boch - la majorité du Comité se prononça pour la participation et élut comme son représentant Piatakov. " En de nombreux cas, comme ceux par exemple de Kamenev, de Rykov, de Piatakov et d’autres, on peut discerner une succession d’incertitudes : contre les thèses de Lenine en avril, contre le boycottage du préparlement en septembre, contre le soulèvement en octobre. Par contre, la couche suivante des cadres bolchevistes, plus proche des masses et politiquement plus neuve, adopta facilement le mot d’ordre du boycottage et contraignit à se retourner brusquement les comités, dont le Comité central. Sous l’influence des lettres de Lenine, la Conférence de la ville de Kiev, par exemple, se prononça par une écrasante majorité contre son comité. C’est ainsi que, dans presque tous les durs tournants politiques, Lenine s’appuyait sur les couches inférieures de l’appareil contre les plus hautes, ou bien sur la masse du parti contre l’appareil dans son ensemble.
Les hésitations qui précédèrent Octobre étaient, dans ces conditions, le moins faites pour prendre Lenine à l’improviste. Il se trouva d’avance prémuni d’une perspicace défiance, il veilla aux symptômes alarmants, il partit des pires présomptions et considéra comme opportun de faire pression encore une fois plutôt que de montrer de l’indulgence. »

https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr43.htm

« Le lendemain eut lieu, sur la demande de Lenine, la fameuse séance du Comité central, où la question de l’insurrection fut posée dans toute son acuité. De l’issue de cette séance Lenine faisait dépendre sa politique intérieure : par le Comité central ou bien contre lui. " O nouvelles facéties de la joyeuse muse de l’Histoire ! - écrit Soukhanov. Cette séance décisive des hauts dirigeants eut lieu chez moi, dans mon logement, toujours dans la même rue Karpovka (32, logement 31). Mais tout cela se passait à mon insu. " La femme du menchevik Soukhanov était bolcheviste. " Cette fois-là, des mesures particulières furent prises pour me faire passer la nuit ailleurs : pour le moins, ma femme se renseigna exactement sur mes intentions et me donna un conseil amical et désintéressé, celui de ne pas me donner trop de fatigue après un long voyage. En tout cas, la haute assemblée était complètement garantie contre une incursion de mon côté. " La réunion se trouva, chose beaucoup plus importante, garantie contre une incursion de la police de Kérensky.
Sur vingt et un membres du Comité central, douze étaient présents. Lenine arriva coiffé d’une perruque, portant lunettes et rasé. La séance dura environ dix heures sans interruption, jusqu’à la nuit profonde. Pendant une suspension, l’on but du thé avec du pain et du saucisson pour reprendre des forces. Et l’on avait besoin d’en prendre : il s’agissait de se saisir du pouvoir dans l’ancien Empire des tsars. Comme toujours, la séance commença par un rapport sur l’organisation de Sverdlov. Cette fois, les informations qu’il donna étaient consacrées au front et, de toute évidence, préalablement concertées avec Lenine afin de lui donner un appui pour les déductions nécessaires : cela répondait tout à fait aux procédés habituels de Lenine. Les représentants des armées du front Nord faisaient savoir, par l’intermédiaire de Sverdlov, que le commandement contre-révolutionnaire préparait " une affaire louche en ramenant les troupes sur l’arrière ". De Minsk, de l’Etat-major du front Ouest, l’on communiquait que se préparait là une nouvelle aventure kornilovienne. En raison de l’état d’esprit révolutionnaire de la garnison locale, l’Etat-major avait fait cerner la ville par des contingents de Cosaques. " Il se mène des pourparlers d’un caractère douteux entre les Etats-majors et le Grand Quartier Général. " Il est tout à fait possible de mettre la main sur l’Etat-major à Minsk : la garnison locale est prête à désarmer les Cosaques qui l’encerclent. L’on peut également expédier de Minsk un corps d’armée révolutionnaire sur Petrograd. Au front, on est bien disposé pour les bolcheviks, on marchera contre Kérensky. Telle est l’entrée en matière : elle n’est pas suffisamment nette dans toutes ses parties, mais elle a un caractère tout à fait réconfortant.
Lenine passe tout de suite à l’offensive : " Depuis le début de septembre, on observe une sorte d’indifférence à l’égard de l’insurrection. " On allègue un refroidissement et une désillusion des masses. Ce n’est pas étonnant : " les masses sont excédées de paroles et de résolutions ". Il faut prendre la situation dans son ensemble. Les événements, dans les villes, s’accomplissent maintenant sur le fond d’un gigantesque mouvement de paysans. Pour étouffer le soulèvement agraire, le gouvernement aurait besoin de forces colossales. " La situation politique est ainsi toute prête. Il faut parler du côté technique. Tout se ramène à cela. Or, nous, après les partisans de la défense nationale, sommes enclins à considérer la préparation systématique de l’insurrection comme une sorte de péché politique. " Le rapporteur modère évidemment ses termes : il en a trop sur le cœur. " Il faut profiter du Congrès régional des Soviets du Nord et de la proposition de Minsk pour engager une action résolue. "
Le Congrès du Nord s’ouvrit le jour même de la séance du Comité central et devait se terminer dans deux ou trois jours. Lenine considérait comme la tâche des tout prochains jours " l’engagement d’une action résolue ", On ne peut attendre. On ne peut différer. Sur le front – nous l’avons entendu de Sverdlov - on prépare un coup d’Etat. Y aura-t-il un congrès des soviets ? On n’en sait rien. Il faut prendre le pouvoir immédiatement, sans attendre aucun congrès. " Intraduisible, inexprimable - écrivait Trotsky quelques années après - resta l’esprit général de ces improvisations opiniâtres et passionnées, pénétrées du désir de transmettre aux objecteurs, aux hésitants, aux incertains, sa pensée, sa volonté, son assurance, son courage... "
Lenine s’attendait à une grande résistance. Mais ses appréhensions se dissipèrent vite. L’unanimité avec laquelle le Comité central avait repoussé en septembre la proposition d’un soulèvement immédiat avait un caractère épisodique : l’aile gauche s’était prononcée contre " l’encerclement du théâtre Alexandra " en tenant compte de la conjoncture ; l’aile droite, pour des motifs de stratégie générale qui, pourtant, n’avaient pas encore été médités à fond jusqu’à ce moment. Durant les trois semaines écoulées, le Comité central avait considérablement évolué vers la gauche. Dix voix contre deux se prononcèrent pour l’insurrection. C’était une sérieuse Victoire !
Peu après l’insurrection, à une nouvelle étape de la lutte à l’intérieur du parti, Lenine rappela, au cours de débats au Comité de Petrograd, comment, en séance du Comité central, il " avait eu peur de l’opportunisme de la part des internationalistes unificateurs, mais cela s’était dissipé ; dans notre parti, certains membres (du Comité central) n’ont pas été d’accord- cela m’a beaucoup chagriné ". Parmi les " internationalistes ", exception faite de Trotsky, que Lenine ne pouvait guère avoir en vue, le "Comité central se composait de : Ioffe, futur ambassadeur à Berlin ; Ouritsky, futur chef de la Tcheka à Petrograd ; et Sokolnikov, le futur créateur du tchervonetz : tous trois se rangèrent du côté de Lenine. Comme adversaires, se prononçaient deux vieux bolcheviks qui, par leur action passée, avaient été les plus proches de Lenine : Zinoviev et Kamenev. C’est d’eux qu’il s’agit quand Lénine dit : " Cela m’a extrêmement chagriné. " La séance du 10 consista presque entièrement en une polémique passionnée avec Zinoviev et Kamenev : Lenine menait l’offensive, les autres venaient à lui successivement.
La résolution rédigée en hâte par Lenine, avec un petit bout de crayon sur une feuille de papier quadrillé d’écolier, était d’une architecture très imparfaite, mais en revanche donnait un solide appui pour le courant dans le sens de l’insurrection. " Le Comité central reconnaît que, de même que la situation internationale de la révolution russe (le soulèvement de la flotte en Allemagne comme extrême manifestation de l’accroissement dans toute l’Europe de la révolution socialiste mondiale, ensuite la menace de paix des impérialistes dans le but d’étouffer la révolution en Russie), ainsi la situation militaire (indiscutable décision de la bourgeoisie russe, de Kérensky et cie de livrer Piter aux Allemands) - tout cela en liaison avec le soulèvement paysan et avec le revirement de la confiance populaire vers notre parti (élections à Moscou), enfin l’évidente préparation d’une deuxième aventure kornilovienne (évacuation des troupes de Piter, expédition à Piter de Cosaques, encerclement de Minsk par des Cosaques, etc.) - tout cela met à l’ordre du jour l’insurrection armée. Reconnaissant ainsi que l’insurrection armée est inévitable, et qu’elle est complètement mûre, le Comité central invite toutes les organisations du parti à se guider là-dessus, à discuter et à résoudre de ce point de vue toutes les questions pratiques (Coupés des Soviets de la région du Nord, évacuation des troupes de Piter, mouvements des troupes de Moscou et de Minsk, etc.).
Ce qui est remarquable, tant pour l’appréciation du moment que pour la caractéristique de l’auteur, c’est l’ordre même des conditions de l’insurrection : en premier lieu, la révolution mondiale mûrit ; l’insurrection en Russie n’est considérée que comme un anneau de la chaîne générale. C’est l’invariable position de départ de Lenine, ce sont ses grandes prémisses : il ne pouvait faire autrement. La tâche de l’insurrection est posée directement comme celle du parti : la question difficile d’un accord avec les Soviets sur la préparation du soulèvement n’est pas abordée pour le moment. Pas un mot pour évoquer le Congrès panrusse des soviets. En qualité de points d’appui pour l’insurrection, au Congrès régional du Nord et " au mouvement des troupes de Moscou et de Minsk ", sont ajoutés, sur les instances de Trotsky, les mots : " l’évacuation des troupes de Piter ". C’était la seule allusion au plan d’insurrection qui s’imposait dans la capitale par la marche même des événements. Personne ne proposa d’amendement du point de vue tactique à la résolution qui déterminait le point de départ stratégique de l’insurrection contre Zinoviev et Kamenev, lesquels niaient la nécessité même du soulèvement.
Les tentatives faites plus tard par l’historiographie officieuse pour présenter les choses de telle façon que tous les dirigeants du parti, sauf Zinoviev et Kamenev, se seraient prononcés pour l’insurrection, sont démolies par les faits et les documents. Sans omettre de dire que ceux qui votaient pour l’insurrection étaient fréquemment disposés à la différer jusqu’à une date indéterminée, les adversaires avoués de l’insurrection, Zinoviev et Kamenev, n’étaient pas isolés, même au sein du Comité central : leur point de vue était entièrement partagé par Rykov et Noguine, absents de la séance du 10, et Milioutine leur était proche. " Aux sommets du parti, l’on observe des fluctuations, une sorte de peur de la lutte pour le pouvoir " - tel est le témoignage de Lenine lui-même. D’après Antonov-Saratovsky, Milioutine, qui arriva après le 10 à Saratov, " parlait d’une lettre d’Illitch exigeant " qu’on s’y mette ", parlant des tergiversations du Comité central, de " l’échec " primitif de la proposition de Lenine, de son indignation, et, enfin, de ceci que tout s’orientait vers l’insurrection ". Le bolchevik Sadovsky écrivit plus tard au sujet " d’un certain manque d’assurance et de détermination qui régnait en ce temps-là. Même au sein de notre Comité central, en cette période, il y avait, comme on sait, des frictions, des conflits, on se demandait comment commencer et s’il fallait commencer ".
Sadovsky lui-même était, en cette période, un des dirigeants de la Section militaire du Soviet et de l’Organisation militaire des bolcheviks. Mais, précisément, les membres de l’Organisation militaire, comme on le voit par un certain nombre de Mémoires, considéraient avec une extrême prévention en octobre l’idée d’une insurrection : le caractère spécifique de l’Organisation inclinait les dirigeants à sous-estimer les conditions politiques et à surestimer les conditions techniques. Le 16 octobre, Krylenko disait dans un rapport : " La majorité du Bureau (de l’Organisation militaire) estime qu’il ne faut pas pousser pratiquement la question trop à fond, mais la minorité pense que l’on peut prendre sur soi l’initiative. " Le 18, un autre membre éminent de l’Organisation militaire, Lachevitch, disait : " Ne faut-il pas prendre le pouvoir tout de suite ? J’estime qu’il ne faut pas forcer les événements... Rien ne garantit que nous puissions garder le pouvoir... Le plan stratégique proposé par Lenine cloche des quatre pieds. " Antonov-Ovséenko raconte l’entrevue des principaux militants de l’Organisation militaire avec Lenine : " Podvoïsky exprimait des doutes, Nevsky tantôt le soutenait, tantôt cédait au ton assuré d’Illitch : j’exposais la situation en Finlande... L’assurance et la fermeté d’Illitch ont une action fortifiante sur moi et encouragent Nevsky, mais Podvoïsky s’obstine dans ses doutes. " Il ne faut point perdre de vue que, dans tous les Souvenirs de cette sorte, les doutes sont dessinés en couleurs d’aquarelle, les assurances avec de fortes touches de couleurs à l’huile.
Contre l’insurrection se prononça résolument Tchoudnovsky. Sceptique, Manouilsky répétait, en manière d’avertissement, que " le front n’était pas avec nous ". Contre le soulèvement s’élevait Tornsky. Volodarsky soutenait Zinoviev et Kamenev. Les adversaires de l’insurrection étaient loin de se prononcer tous ouvertement. En séance du Comité de Petrograd, le 15, Kalinine disait : " La résolution du Comité central est une des meilleures qu’il ait jamais adoptées... Nous sommes pratiquement arrivés à l’insurrection armée. Mais, quand cela sera-t-il possible ? Peut-être dans un an - l’on n’en sait rien. " Un " accord " de ce genre avec le Comité central des plus caractéristiques pour Kalinine, n’était pourtant point particulier à lui seul. Nombreux furent ceux qui adhérèrent à la résolution pour prendre ainsi des assurances dans leur lutte contre le soulèvement.
A Moscou, c’est dans les cercles dirigeants qu’il y eut le moins d’unanimité. Le Bureau régional soutenait Lenine. Au Comité de Moscou, les fluctuations étaient très considérables, l’opinion prédominante était de différer. Le Comité provincial prenait une attitude indéterminée, et, en outre, au Bureau régional, d’après les termes de Iakovleva, l’on estimait qu’au moment décisif le Comité Provincial pencherait du côté des adversaires du soulèvement. »

https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr43.htm

« La victoire même de l’insurrection à Petrograd fut encore loin de briser partout l’inertie de l’expectative et la résistance directe de l’aile droite. Le flottement de la direction faillit amener par la suite l’effondrement de l’insurrection à Moscou. A Kiev, le Comité dirigé par Piatakov, qui menait une politique purement défensive, transmit, en fin de compte, l’initiative et, ensuite, le pouvoir même à la Rada. " L’organisation de notre parti à Voronèje - raconte Vratchev - hésitait extrêmement. Le coup d’Etat, même à Voronèje... fut accompli non par le Comité du parti, mais par son active minorité à la tête de laquelle était Moïsseev. " Dans bon nombre de chefs-lieux de province, les bolcheviks firent bloc en octobre avec les conciliateurs " pour combattre la contre-révolution ", comme si les conciliateur n’étaient pas à ce moment un des plus importants soutiens de celle-ci. Presque partout, il fallait très souvent une impulsion simultanée et d’en haut et d’en bas pour briser les dernières hésitations du Comité local, l’obliger à rompre avec les conciliateurs et à prendre la tète du mouvement. " La fin d’octobre et le commencement de novembre furent véritablement des journées " de trouble profond " dans les milieux de notre parti. Nombreux étaient ceux qui se laissaient rapidement gagner par l’ambiance " - rappelle Chliapnikov, qui paya lui-même un large tribut aux hésitations.
Tous ces éléments qui, comme par exemple les bolcheviks de Kharkov, se trouvèrent au début de la révolution dans le camp des mencheviks, et, ensuite, se demandaient avec stupéfaction " comment cela avait bien pu se faire ", ne trouvèrent pas, pendant les Journées d’Octobre, où se mettre en règle générale, hésitèrent, temporisèrent. Avec d’autant plus d’assurance, ils firent état de leurs droits de " vieux bolcheviks " dans la période de la réaction idéologique. Si considérable qu’ait été, en ces dernières années, le travail destiné à dissimuler de tels faits, indépendamment même des archives secrètes, inaccessibles pour l’instant à l’érudit, il subsiste, dans les journaux de ce temps-là, dans les Mémoires, dans les revues historiques, un bon nombre de témoignages prouvant que l’appareil même du parti le plus révolutionnaire opposa, la veille de l’insurrection, une grande force de résistance. Dans la bureaucratie s’installe, inévitablement, l’esprit conservateur. L’appareil ne peut remplir sa fonction révolutionnaire qu’autant qu’il demeure un instrument au service du parti, c’est-à-dire subordonné à une idée et contrôlé par la masse.
La résolution du 10 octobre prit une importance considérable. Elle assura du coup aux véritables partisans de l’insurrection le terrain solide du droit dans le parti. Dans toutes les organisations du parti, dans toutes les cellules, commencèrent à prendre la première place les éléments les plus résolus. Les organisations du parti, à commencer par celles de Petrograd, se ramassèrent, calculèrent leurs forces et leurs ressources, raffermirent leurs liaisons et donnèrent à la campagne pour l’insurrection un caractère plus concentré.
Mais la résolution ne mit pas fin aux dissentiments dans le Comité central. Au contraire, elle leur donna forme et les extériorisa. Zinoviev et Kamenev qui récemment, se sentaient, dans une certaine partie des sphères dirigeantes, entourés d’une atmosphère de sympathie, observèrent avec effroi combien rapide était le mouvement vers la gauche. Ils résolurent de ne plus perdre de temps et diffusèrent le lendemain même un long appel aux membres du parti. " Devant l’Histoire, devant le prolétariat international, devant la révolution russe et la classes ouvrière de Russie -écrivaient-ils - nous n’avons pas le droit maintenant de jouer tout l’avenir sur la carte de l’insurrection armée. "
Leur perspective était d’entrer, en qualité de forte opposition du parti, dans l’Assemblée constituante, laquelle " ne pourrait s’appuyer que sur les Soviets dans son travail révolutionnaire ", De là la formule : " L’Assemblée constituante et les Soviets, voilà le type combiné des institutions étatiques vers lequel nous marchons. " L’Assemblée constituante où l’on supposait que les bolcheviks seraient en minorité, et les Soviets où les bolcheviks étaient en majorité, c’est-à-dire l’organe de la bourgeoisie et l’organe du prolétariat, doivent être " combinés " dans le système pacifique de la dualité de pouvoirs. Cela n’avait pas réussi même sous la domination des conciliateurs. Comment donc cela aurait-il pu réussir avec des soviets bolchevisés ?
" Ce serait une profonde erreur historique, disaient pour terminer Zinoviev et Kamenev, si l’on posait la question du passage du pouvoir au parti prolétarien de cette façon : ou bien tout de suite, ou jamais. Non. Le parti du prolétariat grandira, son programme s’éclaircira pour des masses de plus en plus étendues. " L’espoir d’une incessante croissance du bolchevisme, indépendamment de la marche réelle des conflits de classe, contredisait irréductiblement le leitmotiv de Lenine à cette époque : " Le succès de la révolution russe et mondiale dépend de deux ou trois jours de lutte. "
Il n’est guère nécessaire d’ajouter que, dans ce dialogue dramatique, c’était Lenine qui avait entièrement raison. Il est impossible de disposer à son gré d’une situation révolutionnaire. Si les bolcheviks n’avaient pas pris le pouvoir en octobre-novembre, ils ne l’auraient vraisemblablement jamais pris. Au lieu d’une ferme direction, les masses auraient trouvé chez les bolcheviks toujours les mêmes divergences fastidieuses entre la parole et l’action et se seraient dissociées du parti qui aurait trompé leurs espérances pendant deux ou trois mois, de même qu’elles s’étaient détachées des socialistes-révolutionnaires et des mencheviks. Une partie des travailleurs serait tombée dans l’indifférence, une autre aurait consumé ses forces dans des mouvements convulsifs, dans des explosions anarchiques, dans des escarmouches de partisans, dans la terreur de la vengeance et du désespoir. Reprenant ainsi son souffle, la bourgeoisie en aurait profité pour conclure une paix séparée avec le Hohenzollern et pour écraser les organisations révolutionnaires. La Russie eût été de nouveau insérée dans le cercle des Etats capitalistes, à titre de pays à demi impérialiste, à demi colonial. L’insurrection prolétarienne eût été reportée dans un lointain indéterminé. La vive compréhension de cette perspective inspirait à Lenine son cri d’alarme : " Le succès de la révolution russe et mondiale dépend de deux ou trois jours de lutte. "
Mais maintenant, après le 10, la situation dans le parti s’était radicalement modifiée. Lenine n’était déjà plus un " oppositionnel " isolé dont les propositions étaient repoussées par le Comité central. Ce fut l’aile droite qui se trouva isolée. Lenine n’avait plus besoin d’acquérir sa liberté d’agitation au prix de sa démission. La légalité était de son côté. Par contre, Zinoviev et Kamenev, ayant mis en circulation leur document dirigé contre la résolution adoptée par la majorité du Comité central, se trouvèrent avoir violé la discipline. Or, Lenine, dans la lutte, ne laissait pas impunie même la moindre bévue de l’adversaire !
A la séance du 10, l’on élut, sur la proposition de Dzerjinski, un bureau politique de sept personnes : Lenine, Trotsky, Zinoviev, Kamenev, Staline, Sokolnikov, Boubnov. La nouvelle institution s’avéra cependant tout à fait non viable : Lenine et Zinoviev se cachaient encore ; en outre, Zinoviev continuait à mener la lutte contre l’insurrection, de même que Kamenev. Le Bureau politique constitué en octobre ne se réunit pas une seule fois et on l’oublia bientôt tout simplement, ainsi que d’autres organisations qui avaient été formées ad hoc dans le remous des événements.
Aucun plan pratique d’insurrection, même approximatif, ne fut esquissé à la séance du 10. Mais, sans le mentionner dans la résolution, il fut convenu que l’insurrection devait précéder le Congrès des soviets et commencer si possible le 15 octobre au plus tard. Cette date n’était pas acceptée volontiers de tous : elle était trop rapprochée, évidemment, pour permettre de prendre de l’élan dans Petrograd. Mais insister sur un délai, c’eût été soutenir les droites et brouiller les cartes. Au surplus, il n’est jamais trop tard pour différer ! »

https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr43.htm

Trotsky : « A la Conférence du 16, Zinoviev, insistant pour faire rapporter la résolution prise six jours auparavant, déclarait : " Nous devons nous dire nettement que, dans les cinq journées qui vont suivre, nous n’organisons pas de soulèvement " ; il s’agissait des cinq journées qui restaient encore jusqu’au Congrès des soviets. Kamenev qui, à la même Conférence, démontrait que " fixer la date de l’insurrection, c’était courir à l’aventure ", rappelait encore : " Naguère, on disait que l’insurrection doit avoir lieu avant le 20. " Personne ne lui objecta rien là-dessus et ne pouvait répliquer. C’est l’ajournement de l’insurrection que Kamenev interprétait précisément comme la ruine de la résolution de Lenine. Pour l’insurrection, d’après ses propres termes, " en cette dernière semaine, l’on avait rien fait ", Il y a là une évidente exagération : la date fixée, tous se virent obligés de mettre dans leurs plans plus de rigueur et d’accélérer le rythme du travail. Mais il est hors de doute que le délai de cinq jours fixé à la séance du 10 se trouva trop court. Un délai s’imposât d’évidence. C’est seulement le 17 que le Comité exécutif central reporta l’ouverture du Congrès des soviets au 25 octobre. Cet ajournement tomba tout à fait à propos.
Alarmé par les atermoiements, Lenine, à qui, dans son isolement les frictions intérieures devaient inévitablement apparaître sous des aspects exagérés, insista pour la convocation d’une nouvelle assemblé du Comité central avec les représentants des principales motions de militants dans la capitale. C’est précisément à cette conférence, le 16, dans la banlieue de la ville, à Lessny, que Zinoviev et Kamenev formulèrent les motifs cités ci-dessus pour contremander la date précédemment fixée, en s’opposant à la fixation d’une nouvelle.
Les dissensions recommencèrent, deux fois plus vives. Milioutine estimait que " nous n’étions pas prêts pour porter le premier coup... Une autre perspective surgit : un conflit armé... Il grossit, la possibilité se rapproche. Et nous devons être prêts à cette collision. Mais cette perspective est différente d’une insurrection ", Milioutine se plaçait sur une position défensive que préconisaient plus nettement Zinoviev et Kamenev. Schotmann, vieil ouvrier de Petrograd, ayant passé par toute l’histoire du parti, affirmait qu’à la conférence de la ville et au Comité de Petrograd, et dans l’Organisation militaire, l’état d’esprit était bien moins combatif que dans le Comité central. " Nous ne pouvons pas marcher encore, mais nous devons nous préparer. " Lenine attaquait Milioutine et Schotmann pour leur appréciation pessimiste du rapport des forces : " Il ne s’agit pas d’une lutte contre l’armée, mais d’une lutte d’une partie de l’armée contre l’autre... Les faits prouvent que nous avons la prépondérance sur l’ennemi. Pourquoi le Comité central ne peut-il commencer ? "
Trotsky était absent de la séance : à ces heures mêmes, il faisait adopter par le Soviet le statut du Comité militaire révolutionnaire, Mais le point de vue qui s’était définitivement établi à Smolny pendant les derniers jours était défendu par Krylenko, qui venait de mener, coude à coude avec Trotsky et Antonov-Ovséenko, le Congrès régional des soviets du Nord. Krylenko pensait que, sans aucun doute, " l’eau avait suffisamment bouilli " ; rapporter la résolution sur le soulèvement " serait la plus grave erreur ". Il est toutefois en désaccord avec Lenine " sur la question de savoir qui commencera et comment commencer ". Il n’est pas encore rationnel pour l’instant de fixer nettement le jour de l’insurrection. " Mais la question de l’évacuation des troupes est justement le motif qui provoquera la bataille... Le fait d’une offensive contre nous existe ainsi et l’on peut l’utiliser... Il n’est pas utile de s’inquiéter de savoir qui commencera, car c’est déjà commencé. " Krylenko exposait et préconisait la politique qui servait de base au Comité militaire révolutionnaire et à la Conférence de la garnison. L’insurrection se développa ensuite précisément dans cette voie.
Lenine ne répondit rien aux paroles de Krylenko : le vivant tableau des six dernières journées à Petrograd ne s’était pas déroulé sous ses yeux. Lenine craignait les atermoiements. Son attention était dirigée sur les adversaires directs de l’insurrection. Toutes réserves, toutes formules conventionnelles, toutes réponses insuffisamment catégoriques, il était enclin à les interpréter comme un appui indirect à Zinoviev et à Kamenev, qui se prononçaient contre lui avec l’intrépidité d’hommes ayant brûlé leurs vaisseaux. " Les résultats de la semaine - argumentait Kamenev - démontrent qu’il n’y a pas en ce moment de données favorables à l’insurrection. Nous n’avons point d’appareil pour le soulèvement ; chez nos ennemis, l’appareil est beaucoup plus fort et, probablement, s’est encore accru pendant cette semaine... Ici se combattent deux tactiques : celle de la conspiration et celle de la confiance donnée aux forces actives de la révolution russe. " Les opportunistes donnent toujours leur confiance aux " forces actives " au moment où il faut se battre.
Lenine répliquait : " Si l’on estime que l’insurrection est mûre, inutile de parler de conspiration. Si, politiquement, l’insurrection est inévitable, il faut considérer l’insurrection comme un art. " C’est précisément sur cette ligne que se développait dans le parti le débat essentiel, effectivement de principe, dont la solution, en tel ou tel sens, déterminait les destinées de la révolution. Cependant, dans le cadre général du raisonnement de Lenine qui ralliait la majorité du Comité central, surgissaient des questions subsidiaires, mais extrêmement importantes : comment, sur la base d’une situation politique arrivée à maturité, en venir à l’insurrection ? Quelle passerelle choisir de la politique à la technique du soulèvement ? Et comment guider les masses sur cette passerelle ?
Ioffe, qui appartenait à l’aile gauche, soutenait la résolution du 10. Mais il faisait une objection à Lenine, sur un point : " Il n’est pas exact qu’à présent la question soit purement technique ; même maintenant, la question du soulèvement doit être considérée du point de vue politique. " Justement, la dernière semaine avait montré que, pour le parti, pour le Soviet, pour les masses, l’insurrection n’était pas encore devenue une simple question de technique. C’est précisément pour cela que l’on ne put retenir la date que l’on avait fixée le 10.
La nouvelle résolution de Lenine, appelant " toutes les organisations et tous les ouvriers et soldats à une préparation multilatérale et renforcée de l’insurrection armée " est adoptée par vingt voix contre deux, celles de Zinoviev et de Kamenev, avec trois abstentions. Les historiens officiels allèguent ces chiffres pour prouver la complète insignifiance de l’opposition. Mais ils simplifient la question. La poussée vers la gauche dans les profondes masses du parti était déjà si prononcée que les adversaires de l’insurrection, ne se décidant pas à parler ouvertement, se sentaient intéressés à effacer la ligne de division de principes entre les deux camps. Si l’insurrection, malgré la date auparavant fixée, ne s’est pas réalisée avant le 16, ne peut-on obtenir que, dans la suite, l’on se borne à suivre platoniquement " le cours vers le soulèvement " ? Que Kalinine ne fût pas si isolé, cela se manifesta .très clairement à la même séance. La résolution de Zinoviev : " Les manifestations avant d’avoir conféré avec la fraction bolcheviste du Congrès des soviets sont inadmissibles ", est repoussée par quinze voix contre six avec trois abstentions. Voilà où se produisit l’effective vérification des états d’opinion ; un certain nombre de " partisans " de la résolution du Comité central voulaient en réalité différer la décision jusqu’au Congrès des soviets et jusqu’à une nouvelle conférence avec les bolcheviks de province, pour la plupart plus modérés. Ces derniers, en tenant compte des abstentions, se trouvèrent au nombre de neuf sur vingt-quatre, c’est-à-dire plus du tiers. C’est encore, bien entendu, une minorité, mais, pour l’état-major, elle est assez considérable. L’irrémédiable faiblesse de cet état-major était déterminée par ceci qu’il n’avait aucun appui à la base du parti et dans la classe ouvrière.
Le lendemain, Kamenev, d’accord avec Zinoviev, remit au journal de Gorki une déclaration portant contre la résolution qui avait été adoptée la veille. " Non seulement moi et Zinoviev, mais un certain nombre de camarades-praticiens - ainsi s’exprimait Kamenev - trouvons que prendre sur nous l’initiative d’une insurrection armée au moment présent, étant donné les rapports des forces sociales, indépendamment et quelques jours avant le Congrès des soviets, ce serait une démarche inadmissible, périlleuse pour le prolétariat et la révolution... Jouer tout... sur la carte du soulèvement en ces prochaines journées, ce serait un acte de désespoir. Or, notre parti est trop fort, il a devant lui un trop grand avenir pour faire de tels pas... " Les opportunistes se sentent toujours " trop forts " pour s’engager dans la lutte.
La lettre de Kamenev était une vraie déclaration de guerre au Comité central, et sur une question à propos de laquelle personne n’avait l’intention de badiner. La situation prit du coup une extrême acuité. Elle se compliqua de plusieurs autres épisodes individuels qui avaient une source politique commune. A la séance du Soviet de Petrograd, le 18, Trotsky, en réponse à la question posée par les adversaires, déclara que le Soviet ne fixait point le soulèvement aux plus prochains jours, mais que, s’il se trouvait obligé de le fixer, les ouvriers et les soldats marcheraient tous comme un seul homme. Kamenev, voisin de Trotsky au bureau, se leva immédiatement pour faire une courte déclaration : il souscrit à chaque parole de Trotsky. C’était un jeu perfide : alors que Trotsky, par une formule de défensive en apparence, camouflait juridiquement la politique de l’offensive, Kamenev tenta d’utiliser la formule de Trotsky, avec qui il était en radical désaccord, pour camoufler une politique directement opposée.
Pour paralyser l’effet de la manœuvre de Kamenev, Trotsky, le même jour, disait dans un rapport à la Conférence panrusse des Comités de fabrique et d’usine : " La guerre civile est inévitable. Il faut seulement l’organiser de la manière la moins sanglante, la moins douloureuse. On peut y parvenir non par des tergiversations et des hésitations, mais seulement par une lutte obstinée et courageuse pour la conquête du pouvoir. " Au sujet des tergiversations, il était clair pour tous que cela visait Zinoviev, Kamenev et ceux qui partageaient leur opinion.
La déclaration de Kamenev au Soviet est, en outre, soumise par Trotsky à l’examen de la plus prochaine séance du Comité central. Dans l’intervalle, Kamenev, désirant avoir les mains libres pour l’agitation contre le soulèvement, démissionnait du Comité central. La question fut discutée en son absence. Trotsky insistait à dire que " la situation qui s’était faite était absolument intolérable " et proposait d’accepter la démission de Kamenev.[1]
Sverdlov, ayant soutenu la proposition de Trotsky, lut publiquement une lettre de Lenine qui stigmatisait Zinoviev et Kamenev pour s’être prononcés dans le journal de Gorki en " Streikbrecher " (briseurs de grève) et qui exigeait leur exclusion du parti. " La supercherie de Kamenev à la séance du Soviet de Petrograd écrivait Lenine - a quelque chose de bien vil ; voyez-vous ça, il est tout à fait d’accord avec Trotsky. Mais est-il difficile de comprendre que Trotsky ne pouvait pas en dire devant les ennemis plus qu’il n’en a dit, qu’il n’en avait pas le droit, qu’il ne le devait pas ? Est-il donc difficile de comprendre que... la résolution sur la nécessité d’une insurrection armée, sur son entière maturation, sur sa préparation de tous côtés, etc. oblige, dans les déclarations publiques, à rejeter non seulement la faute, mais même l’initiative sur l’adversaire... le subterfuge de Kamenev est simplement de la filouterie. "
En expédiant sa protestation indignée par l’intermédiaire de Sverdlov, Lenine ne pouvait pas encore savoir que Zinoviev, par une lettre à la rédaction de l’organe central, avait déclaré : lui, Zinoviev, avait des opinions " très éloignées de celles que discutait Lenine ", lui, Zinoviev, " se ralliait à la déclaration faite hier par Trotsky au Soviet de Petrograd ". C’est dans le même esprit que se prononça dans la presse un troisième adversaire de l’insurrection, Lounatcharsky. En surcroît à un confusionnisme perfide, la lettre de Zinoviev, imprimée dans l’organe central juste à la veille de la séance du Comité central, le 20, se trouva accompagnée d’une note exprimant la sympathie de la rédaction : " A notre tour, nous exprimons l’espoir que, grâce à la déclaration faite par Zinoviev (comme celle faite par Kamenev au Soviet), la question peut être considérée comme liquidée. La violence de ton dans l’article de Lenine ne change rien à ceci que dans l’essentiel, nous restons de la même opinion. " C’était un nouveau coup de poignard dans le dos, et d’un côté d’où on ne l’attendait pas. Alors que Zinoviev et Kamenev faisaient, dans la presse ennemie, une agitation ouverte contre la décision du Comité central sur l’insurrection, l’organe central blâme " la violence " du ton de Lenine et constate son unité de vues avec Zinoviev et Kamenev " dans l’essentiel ". Comme s’il y avait eu, à ce moment-là, une question plus essentielle que celle de l’insurrection ! D’après un bref procès-verbal, Trotsky déclara, en séance du Comité central, " inadmissibles les lettres de Zinoviev et de Lounatcharsky à l’organe central, ainsi que la note de la rédaction ". Sverdlov soutint la protestation.
Staline et Sokolnikov faisaient partie de la rédaction. Le procès-verbal dit : " Sokolnikov fait savoir qu’il n’est pour rien dans la déclaration de la rédaction au sujet de la lettre de Zinoviev et qu’il considère cette déclaration comme erronée. " On découvrit que Staline, personnellement - contre un autre membre de la rédaction et la majorité du Comité central - avait soutenu Kamenev et Zinoviev au moment le plus critique, quatre jours avant le début de l’insurrection, par une déclaration de sympathie. L’irritation fut grande.
Staline se prononça contre l’acceptation de la démission de Kamenev, en démontrant que " toute notre situation était contradictoire ", c’est-à-dire qu’il se chargea de défendre le confusionnisme que répandaient dans les esprits les membres du Comité central qui se déclaraient opposés à l’insurrection. Par cinq voix contre trois, la démission de Kamenev est acceptée. Par six voix, de nouveau contre Staline, une décision est adoptée, interdisant à Kamenev et à Zinoviev de mener une lutte contre le Comité central. Le procès-verbal dit : " Staline déclare qu’il sort de la rédaction. " Pour ne pas aggraver une situation qui n’était déjà pas si facile, le Comité central refuse la démission de Staline.
La conduite de Staline peut sembler inexplicable à la lumière de la légende créée autour de lui ; en réalité, elle correspond entièrement à sa formation spirituelle et à ses méthodes politiques. Devant les grands problèmes, Staline recule toujours, non point qu’il manque de caractère, comme Kamenev, mais parce qu’il a des vues trop étroites et qu’il manque d’imagination créatrice. Une prudence soupçonneuse le force presque organiquement, dans les moments de grave décision et de profonde dissension, à se retirer dans l’ombre, à attendre et, s’il est possible, à s’assurer pour deux cas éventuels. Staline votait avec Lenine pour l’insurrection. Zinoviev et Kamenev luttaient ouvertement contre l’insurrection. Mais, si l’on rejette " la violence du ton " de la critique léniniste, " nous restons, dans l’essentiel, de la même opinion ". Ce n’est pas du tout par étourderie que Staline plaça sa note : au contraire, il pesait soigneusement les circonstances et les mots. Mais, le 20 octobre, il ne croyait pas possible de couper sans retour les ponts vers le champ des adversaires de l’insurrection. »

https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr43.htm

Boukharine, dans « Lénine théoricien » :

« Rappelez-vous l’époque où Lénine est arrivé en Russie pour la première fois après de longues années d’émigration. Rappelez-vous l’accueil réservé à ses célèbres Thèses d’avril. Une fraction de notre propre parti, importante au reste, y a vu, ou peu s’en faut, une trahison de l’idéologie marxiste habituelle ! Manifestement, il n’y avait rien là de contradictoire au marxisme. Force nous est aujourd’hui, au contraire, de constater que c’était un développement de la doctrine marxiste orthodoxe de la dictature du prolétariat.
La vie nous a administré la preuve éclatante que le pouvoir soviétique était la forme la plus stable d’existence de la dictature ouvrière, qu’elle possédait un certain nombre d’avantages pratiques immenses pour la classe ouvrière triomphante. Mais si, parallèlement, nous comparons cette reconnaissance universelle à l’accueil qui a été réservé initialement à la formule de Lénine même dans nos propres rangs du parti, sans parler de nos adversaires, nous comprendrons quel immense propos théorique et pratique avait alors tenu le camarade Lénine. C’est assez fréquent, eu égard aux rythmes effrénés de notre vie, que bien des éléments nouveaux finissent par être considérés comme allant de soi. Mais lorsque nous tâchons de porter une appréciation historique sur ces éléments nouveaux, il faut faire litière des habitudes, il faut se remettre en mémoire tout ce qui précède l’instant présent, comment ont été accueillies cette conception théorique et les déductions pratiques qui en découlaient.
Je le répète, loin d’avoir été accueillies avec reconnaissance, elles ont au contraire suscité des attaques très virulentes. Aujourd’hui, la notoriété est générale, et c’est bien l’indice que, du point de vue de la réflexion théorique sur les questions relatives à la dictature du prolétariat, à la théorie du pouvoir d’Etat, à ses normes, et d’un point de vue pratique, il y a effectivement ici quelque chose de grandiose. Il faut bien voir que ce n’est pas simplement une question pratique, même si j’ai dit que le seul élément décisif pour nous est en fin de compte la pratique. C’est aussi une immense question théorique, parce que la théorie des formes de domination des classes est, pour la bourgeoisie aussi, une question théorique et pratique ; la question des formes de sa domination est d’un intérêt majeur, tout comme pour la classe ouvrière. Mais pour cette dernière, elle l’est incommensurablement plus importante et suscite des difficultés bien plus considérables parce que les diverses variations du pouvoir d’Etat de la bourgeoisie trahissent une sorte de continuité historique, tandis que le prolétariat n’a jamais eu ce pouvoir. »

Lénine en septembre 1917 : « Oui, les chefs du Comité exécutif central appliquent une tactique juste de défense de la bourgeoisie et des propriétaires fonciers. Et il est hors de doute que les bolchéviks, s’ils se laissaient prendre au piège des illusions constitutionnelles, de la « foi » dans le Congrès des Soviets et dans la convocation de l’Assemblée constituante, au piège de l’« attente » du Congrès des Soviets, etc., - il n’y a pas de doute que ces bolchéviks seraient des traîtres méprisables à la cause du prolétariat.
Ils seraient, traîtres à cette cause, car par leur conduite ils trahiraient les ouvriers révolutionnaires allemands qui ont commencé à se soulever dans la flotte. Dans ces conditions, « attendre » le Congrès des Soviets, etc., c’est trahir l’internationalisme, trahir la cause de la révolution socialiste internationale.
Car l’internationalisme ne consiste pas en paroles, en expressions de solidarité, en résolutions, mais en actes.
Les bolchéviks seraient traîtres à la paysannerie, car tolérer qu’un gouvernement, que le Dièlo Naroda lui-même compare à celui de Stolypine, écrase le soulèvement paysan, c’est perdre toute la révolution, la perdre à jamais et sans retour. On crie à l’anarchie et à l’indifférence croissante des masses : comment les masses pourraient elles ne pas être indifférentes à l’égard des élections, quand la paysannerie en est réduite à se soulever, et quand la prétendue « démocratie révolutionnaire » supporte patiemment que ce soulèvement soit écrasé par les armes !!
Les bolcheviks seraient traîtres à la démocratie et à la liberté, car supporter la répression du soulèvement paysan en un tel moment, c’est permettre de falsifier les élections à l’Assemblée constituante, exactement comme l’ont été, de façon pire encore et plus grossière, la « Conférence démocratique » et le « préparlement ».
La crise est mûre. Tout l’avenir de la révolution russe est en jeu. Tout l’honneur du Parti bolchévik est en question. Tout l’avenir de la révolution ouvrière internationale pour le socialisme est en jeu.
La crise est mûre...
Que faire ? Il faut aussprechen vas ist, « dire ce qui est », reconnaître la vérité, à savoir qu’il existe chez nous, au Comité Central et dans les milieux dirigeants du parti, un courant ou une opinion en faveur de l’attente du Congrès des Soviets et hostile à la prise immédiate du pouvoir, hostile à l’insurrection immédiate. Il faut, vaincre ce courant ou cette opinion [6].
Autrement, les bolchéviks se déshonoreraient à tout jamais et seraient réduits à zéro en tant que parti.
Car laisser échapper l’occasion présente et « attendre » le Congrès des Soviets serait une idiotie complète ou une trahison complète.
Trahison complète à l’égard des ouvriers allemands. Nous n’allons tout de même pas attendre le départ de leur révolution !! Alors, même les Liber-Dan seront partisans de la « soutenir ». Mais elle ne peut pas commencer, tant que Kérenski, Kichkine et Cie sont au pouvoir.
Trahison complète à l’égard de la paysannerie. Alors que nous avons les Soviets des deux capitales, laisser écraser le soulèvement paysan, c’est perdre et, mériter de perdre toute confiance de la part des paysans, c’est se mettre aux yeux des paysans sur le même plan que les Liber-Dan et autres canailles.
« Attendre » le Congrès des Soviets est une idiotie complète, car c’est laisser s’écouler des semaines ; or, à l’heure actuelle, les semaines et même les jours décident de tout. C’est renoncer lâchement à la prise du pouvoir, car le 1er et le 2 novembre elle sera impossible (pour des raisons à la fois politiques et techniques : on réunira les cosaques pour le jour sottement « fixé » [7] de l’insurrection.
« Attendre » le Congrès des Soviets est une idiotie, car le congrès NE DONNERA RIEN, ne peut rien donner !
La portée « morale » ? A merveille ! ! La « portée » des résolutions et des conversations avec les Liber-Dan, alors que nous savons que les Soviets sont pour les paysans et qu’on écrase le soulèvement paysan !! Nous réduirions par là les Soviets au rôle de méprisables bavards. Battez d’abord Kérenski, puis convoquez le congrès.
La victoire de l’insurrection est assurée maintenant aux bolchéviks : 1) nous pouvons [8] (si nous n’« attendons » pas le Congrès des Soviets) frapper à l’improviste à partir de trois points : de Pétrograd, de Moscou, de la flotte de la Baltique ; 2) nous avons des mots d’ordre qui nous assurent le soutien des masses : à bas le gouvernement qui écrase le soulèvement paysan contre les propriétaires fonciers ! 3) nous avons la majorité dans le pays ; 4) le désarroi est total chez les socialistes-révolutionnaires et les menchéviks ; 5) nous avons la possibilité technique de prendre le pouvoir à Moscou (qui pourrait même commencer afin de frapper l’ennemi d’un coup imprévu) ; 6) nous avons à Pétrograd des milliers d’ouvriers et de soldats en armes qui peuvent d’un seul coup s’emparer à la fois du Palais d’Hiver, du Quartier Général, du Central téléphonique et de toutes les grandes imprimeries ; on ne nous chassera pas de là, - et l’agitation dans l’armée sera telle qu’il sera impossible de combattre ce gouvernement de la paix, de la terre aux paysans, etc.
Si nous frappons d’un coup, à l’improviste, à partir de trois points, à Pétrograd, à Moscou, dans la flotte de la Baltique, nous avons quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent de vaincre avec moins de pertes que nous n’en avons eu les 3-5 juillet, car les troupes ne marcheront pas contre un gouvernement de paix. Si même Kérenski a déjà une cavalerie « fidèle », etc., à Pétrograd, en face d’une attaque venue de deux côtés et devant la sympathie de l’armée pour nous, Kérenski sera contraint de se rendre. Si avec nos chances d’aujourd’hui nous ne nous saisissons pas du pouvoir, tous les propos sur le pouvoir des Soviets ne sont que mensonge.
Ne pas prendre le pouvoir maintenant, « attendre », bavarder au Comité exécutif central, se borner à « combattre pour l’organe » (le Soviet), « combattre pour le congrès », c’est causer la perte de la révolution.
Le Comité Central ayant laissé même sans réponse mes instances là-dessus depuis le début de la Conférence démocratique, et comme l’organe central biffe dans mes articles les indications que je donne sur les erreurs criantes des bolchéviks, telles que la décision déshonorante de participer au préparlement, que l’attribution d’un siège aux menchéviks au présidium du Soviet, etc., etc., force m’est de voir là une allusion « délicate » au refus du Comité Central de débattre même la question, une allusion délicate au bâillonnement et à l’invitation à me retirer.
Je dois présenter ma demande de démission du Comité Central, ce que je fais, en me réservant de faire de la propagande, dans les rangs du parti et au congrès du parti.
Car ma conviction la plus profonde est que, si nous « attendons » le Congrès des Soviets et laissons tout de suite échapper l’occasion, nous causons la perte de la révolution. »

https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/10/vil19171029.htm

Oui, Lénine avait longtemps (jusqu’en 1917) été en désaccord avec Trotsky sur le caractère de la révolution russe et cela signifie que le parti bolchevique était très loin d’être armé dès le départ pour la révolution prolétarienne :

« Lénine, de son côté, écrivait à la fin de 1904 :
"Il semble toujours à l’intellectuel russe que reconnaître notre révolution comme bourgeoise c’est la décolorer, la dégrader, l’abaisser... Pour le prolétariat, la lutte pour la liberté politique et pour la république démocratique au sein de la société bourgeoise est simplement un stade nécessaire dans sa lutte pour la révolution socialiste.
Les marxistes sont absolument convaincus, écrivait-il en 1905, du caractère bourgeois de la révolution russe. Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie que ces transformations démocratiques... qui sont devenues indispensables pour la Russie ne signifient pas en elles-mêmes une tentative de miner le capitalisme, de miner la révolution bourgeoise, mais, au contraire elles ouvrent la voie, pour la première fois et d’une façon valable, à un développement du capitalisme ample et rapide, européen et non asiatique. Elles rendront possible, pour la première fois, la domination de la bourgeoisie en tant que classe...
Nous ne pouvons sauter par-dessus le cadre démocratique bourgeois de la révolution russe, insistait-il, mais nous pouvons élargir ce cadre dans des proportions colossales".
C’est-à-dire nous pouvons créer au sein de la société bourgeoise des conditions bien plus favorables pour la lutte future du prolétariat. Dans ces limites, Lénine suivait Plekhanov. Le caractère bourgeois de la révolution servait aux deux fractions de la social-démocratie russe comme point de départ.
Il est tout à fait naturel que, dans ces conditions, Koba (Staline) ne dépassa pas, dans sa propagande, ces formules courantes qui constituaient la propriété commune des bolchéviks comme des menchéviks.
"L’Assemblée Constituante, écrivait-il en janvier 1905, élue à la base du suffrage universel, égal, direct, et secret, c’est ce pour quoi nous devons maintenant lutter. Seule cette Assemblée nous apportera la république démocratique dont nous avons un si urgent besoin dans notre lutte pour le socialisme". La république bourgeoise, comme arène d’une lutte de classes de longue haleine pour le but socialiste, telle est la perspective.
En 1907 ; c’est-à-dire après d’innombrables discussions dans la presse à Pétersbourg et à l’étranger et après une sérieuse expérimentation des prévisions théoriques dans les expériences de la première révolution, Staline écrivait :
"Que notre révolution est bourgeoise, qu’elle doit se terminer par la destruction de l’ordre féodal et non de l’ordre capitaliste, qu’elle peut être couronnée seulement par la république démocratique, sur ces points, semble-t-il, tous sont d’accord dans notre parti".
Staline ne parlait pas de ce par quoi la révolution commence mais de ce à quoi elle aboutit et il le limitait d’avance et d’une façon tout à fait catégorique "à la seule république démocratique". Nous chercherions en vain dans ses écrits, ne fusse qu’une allusion de quelque perspective d’une révolution socialiste en rapport avec un renversement de la démocratie. Telle fut sa position, même au début de la révolution de février 1917, jusqu’à l’arrivée de Lénine à Pétrograd.

https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/staline/lt_stal23.htm

Trotsky : « Lénine lui-même, à vrai dire, n’avait pas remplacé la formule de la dictature démocratique par une autre, même conditionnellement, même hypothétiquement, jusqu’au début de la Révolution de Février. Était-ce juste ? Nous pensons que non. Ce qui se passait dans le parti après l’insurrection dévoilait d’une façon trop menaçante le retard du réarmement que, d’ailleurs, dans les conditions données, Lénine seul pouvait opérer. Il s’y était préparé. Il avait chauffé à blanc son acier et l’avait retrempé dans le feu de la guerre. A ses yeux s’était modifiée la perspective générale du processus historique. Les secousses de la guerre avaient brusquement rapproché les délais possibles d’une révolution socialiste en Occident. Demeurant, pour Lénine, encore démocratique, la révolution russe devait donner une impulsion à l’insurrection socialiste en Europe, qui, ensuite, devait entraîner aussi la Russie arriérée dans son tourbillon. Telle était la conception générale de Lénine quand il quitta Zürich. La lettre aux ouvriers suisses, que nous avons déjà citée, dit ceci : " La Russie est un pays de paysans, un des pays les plus arriérés d’Europe. Le socialisme ne peut y être directement et tout de suite vainqueur. Mais le caractère rural du pays, où se sont conservés d’immenses biens-fonds de propriétaires nobles, peut, sur la base de l’expérience de 1905, donner un formidable essor à la révolution démocratique-bourgeoise en Russie et faire de notre révolution le prologue d’une révolution socialiste mondiale, un degré d’accès à celle-ci. " En ce sens, Lénine écrivait alors pour la première fois que le prolétariat russe commencerait la révolution socialiste.
Tel était le point de jonction entre l’ancienne position du bolchévisme qui bornait la révolution à des buts démocratiques, et la nouvelle position que Lénine exposa pour la première fois devant le parti dans ses thèses du 4 avril. La perspective d’un passage immédiat à la dictature du prolétariat semblait absolument inattendue, contraire à la tradition, et, enfin, simplement parlant, ne rentrait pas dans les cerveaux. Ici, il est indispensable de rappeler que, jusqu’à l’explosion même de la Révolution de Février et dans les premiers temps après elle, ce que l’on appelait trotskysme n’était point l’idée que, dans les frontières nationales de la Russie, l’on ne pût édifier une société socialiste (l’idée d’une pareille " possibilité " ne fut en somme exprimée par personne jusqu’en 1924, et il est douteux qu’elle soit venue à l’esprit de quelqu’un) - ce que l’on appelait trotskysme, c’était cette idée que le prolétariat de Russie peut se trouver au pouvoir plus tôt que celui d’Occident, et qu’en ce cas il ne pourrait se maintenir dans les cadres de la dictature démocratique, mais devrait s’attaquer aux premières mesures socialistes. Il n’est pas étonnant que les thèses d’avril de Lénine aient été réprouvées comme trotskystes.
Les objections des " vieux bolchéviks " se développaient sur plusieurs lignes. Le débat principal consistait à savoir si la révolution démocratique-bourgeoise était complètement achevée. Étant donné que la révolution agraire ne s’était pas encore accomplie, les adversaires de Lénine pouvaient à bon droit affirmer que la révolution démocratique n’avait pas été conduite jusqu’au bout et, par suite, concluaient-ils, il n’y a point place pour une dictature du prolétariat, quand bien même les conditions sociales de la Russie permettraient en général cette dictature dans un temps plus ou moins rapproché. C’est précisément ainsi que la rédaction de la Pravda posait la question dans un passage que nous avons cité. Plus tard, à la Conférence d’avril, Kaménev répétait : " Lénine a tort quand il dit que la révolution démocratique-bourgeoise est parachevée... La survivance classique du féodalisme - la propriété foncière des nobles - n’est pas encore liquidée... L’État n’est pas transformé en société démocratique... Il est trop tôt pour dire que la démocratie bourgeoise a épuisé toutes ses possibilités. "
" La dictature démocratique - répliquait Tomsky - voilà notre base... Nous devons organiser le pouvoir du prolétariat et de la paysannerie et devons le séparer de la Commune, étant donné que là n’existe que le pouvoir du prolétariat. "
" Devant nous se posent d’immenses tâches révolutionnaires reprenait Rykov. Mais la réalisation de ces tâches ne nous conduit pas encore au-delà des cadres du régime bourgeois. "
Lénine voyait, certainement, tout aussi bien que ses contradicteurs, que la révolution démocratique n’était pas parachevée, ou, plus exactement, qu’à peine commencée elle refluait déjà en arrière. Mais de là précisément il découlait qu’il ne serait possible de la mener jusqu’au bout que sous la domination d’une nouvelle classe, et l’on ne pouvait en arriver là qu’en arrachant les masses à l’influence des menchéviks et des socialistes-révolutionnaires, c’est-à-dire à l’influence indirecte de la bourgeoisie libérale. La liaison de ces partis avec les ouvriers et particulièrement avec les soldats s’alimentait d’une idée de défense - " défense du pays " ou bien " défense de la révolution ". Lénine exigeait, par conséquent, une politique intransigeante à l’égard de toutes les nuances du social-patriotisme. Détacher le parti des masses arriérées pour ensuite délivrer ces masses de leur état arriéré. " Le vieux bolchévisme doit être abandonné - répétait-il. Il est indispensable de séparer la ligne petite-bourgeoise de celle du prolétariat salarié. "
D’un point de vue superficiel, il pouvait sembler que les perpétuels adversaires avaient échangé leurs armes. Les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires représentaient maintenant la majorité des ouvriers et des soldats, comme s’ils réalisaient en fait l’alliance politique du prolétariat et de la paysannerie qu’avaient toujours prêchée les bolchéviks contre les menchéviks. Or, Lénine exigeait que l’avant-garde prolétarienne s’arrachât à cette alliance. En réalité, chacun des partis restait fidèle à lui-même. Les menchéviks, comme toujours, jugeaient que leur mission était de soutenir la bourgeoisie libérale. Leur alliance avec les socialistes-révolutionnaires était seulement un moyen d’élargir et de consolider cet appui. Par contre, la rupture de l’avant-garde prolétarienne avec le bloc petit-bourgeois signifiait la préparation d’une alliance des ouvriers et des paysans sous la direction du parti bolchévik, c’est-à-dire la dictature du prolétariat.
Des objections d’un autre ordre étaient basées sur l’état arriéré de la Russie. Le pouvoir de la classe ouvrière signifie inévitablement le passage au socialisme. Mais l’économie et la culture de la Russie ne sont point mûres pour cela. Nous devons pousser jusqu’au bout la révolution démocratique. Seule la révolution socialiste en Occident peut justifier chez nous la dictature du prolétariat. Telles étaient les objections de Rykov à la conférence d’avril. Que les conditions culturelles et économiques de la Russie fussent en soi insuffisantes pour l’édification d’une société socialiste - c’était pour Lénine l’A. B. C. Mais la société n’est nullement agencée si rationnellement que les échéances pour une dictature du prolétariat tombent juste au moment où les conditions économiques et culturelles sont venues à maturité pour le socialisme. Si l’humanité se développait aussi régulièrement, il ne serait pas besoin de dictature, non plus que de révolutions en général. Toute l’affaire est en ceci qu’une vivante société historique est profondément désharmonieuse, et cela d’autant plus que son développement est plus tardif. L’expression de cette désharmonie se trouve dans ce fait que, dans un pays arriéré comme la Russie, la bourgeoisie était arrivée à décomposition avant la complète victoire du régime bourgeois et que, pour la remplacer, en qualité de dirigeant de la nation, il n’y avait que le prolétariat. L’état économique arriéré de la Russie ne dispense pas la classe ouvrière de l’obligation de remplir la tâche qui s’est imposée à elle, mais conditionne seulement cette réalisation par d’extrêmes difficultés. A Rykov, qui répétait que le socialisme doit venir de pays où l’industrie est plus développée, Lénine donnait une réponse simple, mais suffisante : " On ne peut dire ni qui commencera, ni qui achèvera. " »

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3415

Lire Lénine et Trotsky sur ces phases politiques où ils étaient minoritaires… au sein des bolcheviques…

https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/04/vil19170410.htm

https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/04/vil19170407.htm

Quelques récits de la révolution russe par LO :

https://www.lutte-ouvriere.org/clt/documents-archives-cercle-leon-trotsky-avant-1968-article-cinquantieme-anniversaire-de-la.html

https://www.lutte-ouvriere.org/clt/publications-brochures-1917-2017-la-revolution-russe-pour-changer-le-monde-les-travailleurs-au-pouvoir-97735.html

https://www.lutte-ouvriere.org/clt/documents-archives-cercle-leon-trotsky-avant-1968-article-cinquantieme-anniversaire-de-la.html

Pour Lutte ouvrière, l’organisation de Lénine, le parti bolchevique, est arrivée complètement armée devant la révolution russe.

Il y aurait juste eu besoin d’une rectification de Lénine, soutenue heureusement par la base ouvrière…

https://www.lutte-ouvriere.org/journal/article/2017-04-05-le-retour-de-lenine-et-les-theses-davril_85610.html

Le comité central bolchevique contre la révolution d’Octobre…

https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr43.htm

A lire aussi :

Discutons avec Lutte ouvrière sur la Révolution de 1917 en Russie

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article8270

En guise de conclusion :

LO ne peut pas comprendre le bolchevisme parce qu’il est très loin du simple culte du parti révolutionnaire. Pour LO, c’est tout pour le parti, rien que le parti, tout par le parti. Mais, cela justement ce n’est pas un parti révolutionnaire. En définitive, ce que LO appelle le parti, ce n’est pas l’expérience prolétarienne mais la construction du petit groupe, exactement ce que Marx et Lénine combattaient. L’esprit de petit groupe, c’est seulement un conservatisme organisé comme la social-démocratie mais à petite échelle. LO est persuadé qu’il suffit « d’être dans les entreprises », « de militer dans les syndicats », « de faire de la propagande de classe dans les élections », mais être lié au prolétariat, c’est bien différent.

Les communistes ne peuvent rien réussir sans le prolétariat organisé dans ses soviets, sans son élan, sans ses idées, sans ses objectifs, sans son organisation autonome. Mais, en même temps, le parti communiste n’est rien sans une théorie vivante et combattante, sans courage politique, sans audace. Ce que l’on constate, c’est que les dirigeants bolcheviques eux-mêmes ont eu du mal à se mesurer à cette volonté-là. La perte de moral du prolétariat russe isolé et fatigué et la mort de Lénine ont eu raison aussi du parti révolutionnaire englué dans les tâches du pouvoir d’Etat. Ni le parti révolutionnaire, ni des syndicats révolutionnaires, ni le pouvoir d’Etat révolutionnaire ne suffisent si le peuple travailleur révolutionnaire a perdu son élan, sa confiance dans ses propres forces.

De vrais révolutionnaires savent reconnaitre que le prolétariat est capable tout seul de grandes avancées révolutionnaires. Marx considérait le parti dans un tout autre sens que LO.
Quand Marx écrivait « Le Manifeste du parti communiste », il n’existait aucune organisation dans aucun pays qui ait ce nom et lui-même n’a construit ensuite aucune organisation ayant ce nom. Ce n’était donc pas stricto sensus le programme d’une organisation ni même celui d’une révolution, mais le bilan de l’histoire des luttes de classe pour éclairer les tâches de l’heure, celles de la révolution de 1848 en Europe. De 1848, date de rédaction du Manifeste à la révolution russe d’Octobre, il n’allait exister aucune organisation de ce nom.

Il écrivait que « L’actuelle insurrection de Paris est le plus glorieux exploit de notre parti » (à Kugelmann, 12 avril 1871). Mais en quel sens la Commune fut-elle l’œuvre de ce parti ? Dans les Enseignements de la Commune de Paris, Trotsky ne craint pas d’affirmer que « le prolétariat parisien n’avait ni parti, ni chef » ? Les deux affirmations contradictoires en apparence, se complètent simplement. »

Voilà pourquoi « militer pour un parti bolchevique », ce n’est pas seulement construire un groupe politique… Et surtout pas un groupe qui ne milite pas pour des soviets et cautionne des bureaucraties syndicales et mène des campagnes aux élections bourgeoises qui ne font nullement frémir la bourgeoisie.

Lénine écrit dans "Le matérialisme militant" :

« Une des erreurs les plus grandes et les plus dangereuses que commettent les communistes (comme, d’ailleurs, les révolutionnaires en général qui ont mené à bien le début d’une grande révolution), c’est de se figurer que la révolution peut être accomplie par les mains des seuls révolutionnaires. Or, pour assurer le succès de toute action révolutionnaire sérieuse, il faut comprendre et savoir appliquer pratiquement l’idée que les révolutionnaires ne peuvent jouer un rôle que comme avant garde de la classe réellement avancée et viable. L’avant garde ne remplit sa mission que lorsqu’elle sait ne pas se détacher de la masse qu’elle dirige, lorsqu’elle sait véritablement faire progresser toute la masse. Sans l’alliance avec les non communistes dans les domaines d’activité les plus divers, il ne saurait être question d’aucun succès en matière de construction de la société communiste."

Trotsky, « La Chine et la révolution russe », juillet 1940 :

« La malédiction pour la jeune génération de tous les pays est qu’on a créé, sous l’étiquette de marxisme, une gigantesque fabrique de falsifications historiques, théoriques et autres. »

La religion du parti n’est pas le sens politique du parti de classe du prolétariat

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4923

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.