Accueil > 06- Livre Six : POLITIQUE REVOLUTIONNAIRE > 7- La question de l’Etat > N’en déplaise à la gauche bourgeoise, aux syndicats réformistes, aux (…)
N’en déplaise à la gauche bourgeoise, aux syndicats réformistes, aux anarchistes et à certains gauches communistes, la Commune de Paris de 1871 était un Etat ouvrier aux mains de travalleurs auto-organisés et en armes
samedi 18 avril 2026, par
En 1871, à Paris, le premier pouvoir aux travailleurs a montré que le prolétariat était une classe opprimée capable de bâtir une autre société.
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1185
N’en déplaise à la gauche bourgeoise, aux syndicats réformistes, aux anarchistes et à certains gauches communistes, la Commune de Paris de 1871 était un Etat ouvrier aux mains de travalleurs auto-organisés et en armes...
La Commune de 1871
K. Marx - F. Engels
Prolongements historiques et théoriques de la Commune
La question de l’État
Engels à A. Bebel
Londres, 16-18 mars 1875
[Le projet de programme de Gotha] a transformé le libre État populaire en État libre. Du point de vue grammatical, un État libre est celui qui est libre à l’égard de ses citoyens, autrement dit un État à gouvernement despotique. Il faudrait laisser tomber un tel bavardage sur l’État, surtout après la Commune qui n’était plus un État au sens propre. L’État populaire, les anarchistes nous l’ont assez jeté à la tête, bien que l’ouvrage de Marx contre Proudhon et ensuite le Manifeste disent expressément qu’avec l’instauration du régime socialiste l’État se dissout de lui-même et finit par disparaître.
L’ « État » n’étant qu’une institution transitoire, dont on se sert dans la lutte durant la révolution pour réprimer de force ses adversaires, il est parfaitement absurde de parler de « libre État populaire ».
En effet, si le prolétariat a besoin de l’État, ce n’est point pour instaurer la liberté, mais pour réprimer ses adversaires, et sitôt qu’il pourra être question de liberté, l’État aura cessé d’exister en tant que tel. En conséquence, nous proposerions de mettre partout à la place du mot « État » le mot « communauté », (Gemeinwesen), excellent vieux mot allemand répondant fort bien au mot français « Commune »...
Engels à Ph. Van Patten
Londres, le 18 avril 1883
En réponse à votre lettre du 2 avril sur la position de Karl Marx vis-à-vis des anarchistes en général et de Johann Most en particulier, je serai concis et clair.
Depuis 1845, Marx et moi, nous avons pensé que l’une des conséquences finales de la future révolution prolétarienne sera l’extinction progressive des organisations politiques appelées du nom d’État. De tout temps, le but essentiel de cet organisme a été de maintenir et de garantir, par la violence armée, l’assujettissement économique de la majorité travailleuse par la stricte minorité fortunée. Avec la disparition de cette stricte minorité fortunée disparaît aussi la nécessité d’un pouvoir armé d’oppression, ou État. Mais, en même temps, nous avons toujours pensé que, pour parvenir à ce résultat et à d’autres, bien plus importants encore de la future révolution sociale, la classe ouvrière devait d’abord s’emparer du pouvoir politique de l’État, afin d’écraser grâce à lui la résistance de la classe capitaliste et de réorganiser les structures sociales. C’est ce que l’on peut lire déjà dans le Manifeste communiste de 1847, chapitre II, fin. [1] (104)
Les anarchistes mettent les choses sens dessus dessous. Ils déclarent que la révolution prolétarienne doit commencer en abolissant l’organisation politique de l’État. Or, la seule organisation dont le prolétariat dispose après sa victoire, c’est précisément l’État. Certes, cet État doit subir des changements très considérables avant de pouvoir remplir ses nouvelles fonctions. Mais, le détruire à ce moment, ce serait détruire le seul organisme grâce auquel le prolétariat victorieux puisse précisément faire valoir la domination qu’il vient de conquérir, écraser ses adversaires capitalistes et entreprendre la révolution économique de la société, faute de quoi toute victoire devra s’achever par une nouvelle défaite et par un massacre général des ouvriers, comme ce fut le cas de la Commune de Paris.
Faut-il que je vous donne expressément l’assurance que Marx s’est opposé à cette stupidité anarchiste dès l’instant où elle lui apparut sous la forme que lui donne actuellement Bakounine ? Toute l’histoire interne de l’Association internationale des travailleurs en témoigne. Les anarchistes tentent depuis 1867 avec les procédés les plus infâmes de s’emparer de la direction de l’Internationale, et Marx fut l’obstacle principal à leur projet. Le résultat d’une lutte de cinq ans, ce fut, au Congrès de La Haye en septembre 1872, l’exclusion des anarchistes de l’Internationale, et l’homme qui fit le plus pour obtenir cette exclusion, ce fut Marx. À ce propos, notre vieil ami, F.A. Sorge de Hoboken, qui y assista en tant que délégué, peut vous fournir des détails, si vous le souhaitez...
Engels à Ed. Bernstein
Eastbourne, 17 août 1883
... Dans la lutte de classe entre prolétariat et bourgeoisie, la monarchie bonapartiste (dont Marx a défini les caractéristiques dans le 18-Brumaire, et moi-même dans la Question du logement II, etc) joue un rôle semblable à celui de la monarchie absolue dans la lutte entre forces féodales et bourgeoisie. Or, ce combat ne peut être livré jusqu’au bout sous l’ancienne monarchie absolue, mais seulement sous la monarchie constitutionnelle (Angleterre, France de 1789-1792 et 1815-1830). De même, en ce qui concerne le combat entre bourgeoisie et prolétariat, c’est sous la République qu’il est mené à son terme. Comme des conditions favorables et les traditions révolutionnaires ont contribué à ce que les Français renversent le bonapartisme et instaurent la république bourgeoise, ils possèdent déjà la forme où le combat doit être mené jusqu’à son terme. Ils ont donc un avantage sur nous qui sommes embourbés dans un mélange de semi-féodalisme et de bonapartisme, puisque nous avons à conquérir la forme où se déroulera la lutte finale. Bref, du point de vue politique, ils nous devancent de toute une étape. Une restauration monarchiste aurait pour conséquence de remettre à l’ordre du jour la lutte pour la restauration de la république bourgeoise, tandis que la poursuite de la république signifie une exacerbation croissante de la lutte de classe directe et non dissimulée. En conséquence, le premier résultat immédiat de la révolution, pour ce qui est de la forme, peut et doit être chez nous, la république bourgeoise [2]. Mais, ce ne peut être alors qu’un bref point de passage, étant donné que nous avons la chance de ne pas avoir un parti bourgeois purement républicain. La république bourgeoise, ayant à sa tête le parti du progrès peut-être, nous servira d’abord à conquérir la grande masse des ouvriers pour le socialisme révolutionnaire. C’est ce qui se règle en un an ou deux, tous les partis de milieu encore possibles sans nous s’usant et se ruinant eux-mêmes pendant ce laps de temps. C’est alors seulement que ce sera notre tour, et avec succès. La grande erreur des Allemands, c’est de se représenter la révolution comme quelque chose qui se règle en une nuit [3]. En fait, c’est un processus de développement des masses dans des conditions accélérées, processus s’étendant sur des années. Chacune des révolutions qui s’est faite en une nuit (1830) s’est bornée à éliminer une réaction d’emblée sans espoir ou a conduit directement au contraire de ce qu’elle s’efforçait de réaliser (cf, 1848, France).
Votre F.E.
Engels à Ed. Bernstein
Londres, le 1er janvier 1894
... En ce qui concerne votre question sur le passage de la Préface du Manifeste se référant à la Guerre civile en France *, vous serez sans doute d’accord avec la réponse que j’en donne dans ma préface de Mars 1891. [4] (165) Je vous en envoie un exemplaire pour le cas où vous n’en auriez pas. Il s’agit tout simplement de prouver que le prolétariat victorieux doit commencer par donner une forme nouvelle à l’ancien État et administration bureaucratiques et centralisés, avant de pouvoir utiliser l’État à ses fins. À l’inverse, depuis 1848 tous les bourgeois républicains, si violemment aient-ils attaqués cette machine, tant qu’ils étaient dans l’opposition - ont, sitôt qu’ils sont parvenus au gouvernement, repris sans aucun changement cette machine pour l’utiliser, soit contre la réaction, soit le plus souvent contre le prolétariat. Si, dans la Guerre civile en France 1871 nous avons porté au compte de la Commune des plans plus ou moins conscients, alors que ses tendances lui étaient plus ou moins inconscientes, ce n’est pas seulement parce que les circonstances le justifiaient, mais encore parce que c’est ainsi qu’il faut procéder. Les Russes ont fait preuve d’un grand bon sens, en mettant ce passage de la Guerre civile en annexe à leur traduction du Manifeste. Si le cours des choses n’avait pas été aussi rapide, on aurait pu faire davantage encore à l’époque...
Engels à Ed. Bernstein
Londres, le 14 mars 1884
Cette notion de démocratie change avec chaque demos (peuple) donné à chaque fois, et ne nous fait donc pas avancer d’un pas. Ce qu’il y avait à dire, à mon avis, c’est que le prolétariat a besoin de formes démocratiques pour s’emparer du pouvoir politique, mais comme toutes les formes politiques, elles ne sont que des moyens. Cependant, si l’on veut aujourd’hui, en Allemagne, la démocratie comme butil faut s’appuyer sur les paysans et les petits bourgeois, autrement dit des classes en voie de disparition, c’est-à-dire réactionnaires, par rapport au prolétariat, si l’on veut les maintenir artificiellement. En outre, il ne faut pas oublier que la forme conséquente de la domination bourgeoise est précisément la république démocratique, devenue trop risquée à la suite du développement déjà atteint par le prolétariat, mais qui reste une forme encore possible de la domination bourgeoise pure, comme le montrent la France et les États-Unis.
Le principe du libéralisme comme « un état de choses déjà atteint historiquement » n’est en fait qu’une inconséquence. La monarchie constitutionnelle libérale est une forme adéquate de la domination bourgeoise : 1º au début, lorsque la bourgeoisie n’a pas encore réglé complètement ses comptes avec la monarchie absolue ; 2º à la fin, lorsque le prolétariat rend déjà trop risquée la république démocratique. Quoi qu’il en soit, la république démocratique restera toujours la forme ultime de la domination bourgeoise, forme dans laquelle elle crèvera. Mais, il suffit sur cette salade.
Nim me prie de te saluer. Je n’ai pas vu Tussy hier.
Ton F.E.
Engels à A. Bebel
Londres, le 6 juin 1884
Nous ne pouvons détourner les masses des partis libéraux, tant que ceux-ci n’ont pas eu l’occasion de se ridiculiser dans la pratique, en arrivant au pouvoir et en démontrant qu’ils sont des incapables. Nous sommes toujours, comme en 1848, l’opposition de l’avenir et nous devons donc avoir au gouvernement le plus extrême des partis actuels avant que nous puissions devenir vis-à-vis de lui l’opposition actuelle. La stagnation politique c’est-à-dire la lutte sans effet ni but des partis officiels telle qu’elle se pratique à l’heure actuelle - ne peut pas nous servir à la longue, comme le ferait un combat progressif de ces partis tendant au fur et à mesure à un glissement vers la gauche. C’est ce qui se produit en France, où la lutte politique se déroule comme toujours sous forme classique. Les gouvernements qui se succèdent sont de plus en plus orientés à gauche ; le ministère Clemenceau est déjà en vue, et ce ne sera pas le ministère de la bourgeoisie extrême. À chaque glissement à gauche, des concessions tombent en partage aux ouvriers (voir la dernière grève de Decazeville où, pour la première fois, la soldatesque n’est pas intervenue). Ce qui importe avant tout, c’est que le champ soit de plus en plus net pour la bataille décisive et la position des partis claire et pure. Dans cette évolution lente, mais irrésistible de la république française, je tiens pour inévitable ce résultat final : opposition entre les bourgeois radicaux jouant aux socialistes et les ouvriers vraiment révolutionnaires. Ce sera l’un des événements les plus importants, et j’espère qu’il ne sera pas interrompu. Je me réjouis de ce que nos gens ne soient pas encore assez forts à Paris (et ils le sont d’autant plus en province) pour se laisser aller à des putschs, par la force du verbe révolutionnaire.
Évidemment, dans la confuse Allemagne, l’évolution ne se poursuit pas d’une manière aussi classiquement pure qu’en France. Elle a trop de retard pour cela, nous n’arrivons à ce stade que quand les autres l’ont déjà dépassé. Mais, en dépit de la mesquinerie de nos partis officiels, la vie politique, quelle qu’elle soit, nous est bien plus favorable que l’actuel désert politique où ne joue que le faisceau des intrigues de politique extérieure...
Londres, le 11 décembre 1884
... Pour ce qui est de la démocratie pure et de son rôle à l’avenir, je ne partage pas ton opinion. Il est évident qu’en Allemagne, elle jouera un rôle bien plus insignifiant que dans les pays de développement industriel plus ancien. Mais, cela n’empêche pas qu’elle acquerra, au moment de la révolution, une importance momentanée en tant que parti bourgeois extrême : c’est ce qui s’est déjà passé en 1849 à Francfort, du fait qu’elle représentait la dernière bouée de sauvetage de toute l’économie bourgeoise et même féodale. À ce moment, toute la masse des réactionnaires se range derrière lui et le renforce : tout ce qui est réactionnaire se donne alors des allures démocratiques. De mars à septembre 1848, toute la masse féodale et bureaucratique renforça ainsi les libéraux, afin de mater les masses révolutionnaires et, le coup réussi, les libéraux furent éconduits à coups de pied, comme il fallait s’y attendre. C’est ainsi qu’en France, de mai 1848 aux élections de Bonaparte en décembre, ce fut le parti républicain pur du National, le parti le plus faible de tous, qui régna du simple fait qu’il avait derrière lui toute la masse organisée de la réaction.
C’est ce qui s’est passé à chaque révolution : le parti le plus bénin qui puisse encore régner, arrive au pouvoir, simplement parce que le vaincu voit en lui la dernière chance de salut. Or, on ne peut pas s’attendre à ce qu’au moment de la crise, nous ayions derrière nous la majorité des électeurs, c’est-à-dire de la nation. Toute la classe bourgeoise et les vestiges des classes féodales possédantes, une grande partie de la petite-bourgeoisie et de la population des campagnes se rangeront alors derrière le parti bourgeois extrême qui se donnera des allures révolutionnaires extrémistes, et je tiens pour très possible qu’il soit représenté dans le gouvernement provisoire, voire qu’il en forme un moment la majorité. La minorité social-démocrate du gouvernement parisien de Février a montré comment il ne fallait pas agir lorsqu’on est en majorité. Cependant, pour l’heure, c’est une question encore académique.
Néanmoins, les événements peuvent se dérouler tout autrement en Allemagne, et ce sont pour des raisons militaires. Dans l’état actuel des choses, l’impulsion, si elle vient de l’extérieur, ne peut venir que de Russie ; mais si elle vient de l’Allemagne elle-même, la révolution ne peut alors partir que de l’armée. Un peuple sans armes contre une armée moderne est, du point de vue militaire, une grandeur purement évanescente. Dans ce cas, nos réservistes de 20 à 25 ans, qui ne votent pas mais qui sont exercés dans le maniement des armes, entreraient en action, et la démocratie pure pourrait être sauvée. Mais, présentement, cette question est également académique, bien que je sois obligé de l’envisager, étant pour ainsi dire le représentant du Grand Quartier général du Parti. En tout cas, notre seul ennemi, le jour de la crise et le lendemain, ce sera l’ensemble de la réaction groupée autour de la démocratie pure, et cela, me semble-t-il, ne doit pas être perdu de vue...
Marx à F. Domela Nieuwenhuis
Londres, le 22 février 1881
À propos du prochain Congrès de Zurich, la question que vous me posez [sur les mesures législatives à prendre en vue d’assurer la victoire du socialisme en cas d’arrivée au pouvoir des socialistes] me semble des plus maladroites. Ce qu’il faut faire immédiatement à un moment bien déterminé de l’avenir dépend naturellement tout à fait des circonstances historiques dans lesquelles il faut agir. Votre question se pose au pays des nuages et représente donc pratiquement un problème fantasmagorique, auquel on ne peut répondre qu’en faisant la critique de la question elle-même. Nous ne pouvons résoudre une équation que si elle inclut déjà dans ses données les éléments de sa solution.
Au demeurant, l’embarras dans lequel se trouve un gouvernement subitement formé à la suite d’une victoire populaire n’a rien de spécifiquement « socialiste ». Au contraire. Les politiciens bourgeois victorieux se sentent aussitôt gênés par leur « victoire », quant aux socialistes, ils peuvent au moins intervenir sans se gêner et, vous pouvez être sûr d’une chose : un gouvernement socialiste n’arriverait jamais au pouvoir si les conditions n’étaient pas développées au point qu’il puisse avant toute chose prendre les mesures nécessaires à intimider la masse des bourgeois de sorte qu’il conquiert ce dont il a le plus besoin : du temps pour une action durable.
Vous me renverrez peut-être à la Commune de Paris. Mais, abstraction faite de ce qu’il s’agissait d’un simple soulèvement d’une ville dans des conditions exceptionnelles, la majorité de la Commune n’était pas socialiste, et ne pouvait pas l’être. [5] Avec une faible dose de bon sens, elle aurait pu néanmoins obtenir avec Versailles un compromis utile à toute la masse du peuple, seule chose qu’il était possible d’atteindre à ce moment-là. En mettant simplement la main sur la Banque de France, elle aurait pu effrayer les Versaillais et mettre fin à leurs fanfaronnades.
Les revendications générales de la bourgeoisie française avant 1789 étaient à peu près établies - mutatis mutandis - comme le sont de nos jours toutes les mesures à prendre uniformément par le prolétariat dans tous les pays à production capitaliste, Mais, la façon dont les revendications de la bourgeoisie française ont été appliquées, un quelconque Français du XVIIIe siècle en avait-il la moindre idée a priori ? L’anticipation doctrinaire et nécessairement fantasmagorique du programme d’action d’une révolution future ne ferait que dévoyer la lutte présente. Le rêve de la ruine tout à fait imminente du régime enflammait les Chrétiens primitifs dans leur lutte contre l’Empire romain et leur donnait la certitude de vaincre. La compréhension scientifique de la dissolution inéluctable et toujours plus grave sous nos yeux de l’ordre social dominant et les masses poussées à coups de fouet à la passion révolutionnaire par les vieux simulacres de gouvernements, en même temps que par le prodigieux développement positif de moyens de production, tout cela suffit à garantir qu’au moment où éclatera une véritable révolution prolétarienne, nous aurons également les conditions de leur modus operandi immédiat, qui ne s’avérera certainement pas idyllique.
Je suis convaincu que la conjoncture de crise n’existe pas encore pour une nouvelle Association internationale des travailleurs. En conséquence, je considère que tous les congrès ouvriers ou socialistes - pour autant qu’ils ne se préoccupent pas des conditions données immédiates de telle ou telle nation - ne sont pas seulement inutiles, mais encore nuisibles. Ils se perdront toujours en fumée, en rabâchant mille fois des généralités banales.
Amicalement
votre dévoué Karl Marx
Engels à J. Mesa
Londres, le 24 mars 1891
Mon cher Mesa,
Nous avons été très heureux d’apprendre, par votre lettre du 2 courant, la publication imminente de votre traduction espagnole de la Misère de la Philosophie de Marx. Il va sans dire que nous nous associons avec empressement à cette oeuvre qui ne manquera pas de produire un effet des plus favorables sur le développement du socialisme en Espagne.
La théorie proudhonienne, démolie dans ses bases par le livre de Marx, a certainement été balayée de la surface depuis la chute de la Commune de Paris. Mais, elle forme toujours le grand arsenal dans lequel les bourgeois radicaux pseudo-socialistes d’Europe occidentale puisent les formules propres à endormir les ouvriers. Or, comme les ouvriers de ces mêmes pays ont hérité, de leurs devanciers, de semblables phrases proudhoniennes, il arrive que, chez beaucoup d’entre eux, la phraséologie des radicaux trouve encore un écho. C’est le cas en France, où les seuls proudhoniens qu’il y ait encore, sont les bourgeois radicaux soi-disant socialistes. Et si je ne m’abuse, vous en avez aussi, dans vos Cortès et dans votre presse, de ces républicains qui se prétendent socialistes, parce qu’ils voient dans les idées proudhoniennes un moyen plausible tout trouvé d’opposer au vrai socialisme, expression rationnelle et concise des aspirations du prolétariat, un socialisme bourgeois et de faux aloi.
Salut fraternel
Fr. Engels
Engels à N.F. Danielson
Londres, le 17 octobre 1893
... Si l’Europe occidentale avait été pour une telle révolution (socialiste) entre 1860-1870, si un tel bouleversement social avait été entrepris à ce moment en Angleterre, France, etc., alors c’eût été aux Russes de montrer ce qu’ils auraient pu faire de leurs communautés (agraires), [6] qui étaient encore plus ou moins intactes. Or, l’Occident resta immobile. Aucune révolution de ce genre n’ayant été entreprise, le capitalisme s’y développa au contraire à un rythme accéléré. Ainsi donc, comme il était manifestement impossible de hausser les communautés à une forme de production dont elles étaient séparées par une série de stades historiques, il ne leur reste plus qu’à se développer de manière capitaliste, ce qui me semble-t-il, est leur seule évolution possible...
Engels à Lafargue
[Reproduite dans le Socialiste, le 24 novembre 1900]
« Ah, mais nous avons la république en France », nous diront les ex-radicaux, « chez nous, c’est autre chose. Nous pouvons utiliser le gouvernement pour des mesures socialistes ! » [7]
La république, vis-à-vis du prolétariat, ne diffère de la monarchie qu’en ceci qu’elle est la forme politique toute faite pour la domination future du prolétariat. Vous avez sur nous l’avantage de l’avoir là ; nous autres, nous devrons perdre vingt-quatre heures pour la faire.
Mais la république, comme toute autre forme de gouvernement, est déterminée par ce qu’elle contient ; tant qu’elle est la forme de la démocratie bourgeoise, elle nous est tout aussi hostile que n’importe quelle monarchie (sauf les formes de cette hostilité). C’est donc une illusion toute gratuite que de la prendre pour une forme socialiste par son essence ; que de lui confier, tant qu’elle est dominée par la bourgeoisie, des missions socialistes. Nous pourrons lui arracher des concessions, mais jamais la charger de l’exécution de notre besogne à nous. Encore si nous pouvions la contrôler par une minorité assez forte pour qu’elle pût se changer en majorité d’un jour à l’autre...
Londres, le 3 avril 1895
Liebknecht vient de me jouer un vilain tour. * Il a pris de mon introduction aux articles de Marx sur la France de 1848-1850 tout ce qui a pu lui servir pour soutenir la tactique, à tout prix paisible et anti-violente, qu’il lui plaît de prêcher depuis quelque temps, surtout en ce moment où on prépare des lois coercitives à Berlin. Mais cette tactique, je ne la prêche que pour l’Allemagne d’aujourd’hui et encore sous bonne réserve. Pour la France, la Belgique, l’Italie, l’Autriche, cette tactique ne saurait être suivie dans son ensemble, et pour l’Allemagne elle pourra devenir inapplicable demain...
F. E.
Engels à Richard Fischer
Londres, le 8 mars 1895
Cher Fischer,
J’ai tenu compte autant qu’il était possible de vos préoccupations, bien que, avec la meilleure volonté, je ne comprenne pas pourquoi vos réticences commencent à la moitié. * Je ne peux tout de même pas admettre que vous ayiez l’intention de prescrire, de tout votre corps et de toute votre âme, la légalité absolue, la légalité en toutes circonstances, la légalité même vis-à-vis de ceux qui frisent la légalité, bref la politique qui consiste à tendre la joue gauche à celui qui vous a frappé la joue droite. Dans le Vorwärts, toutefois, certains prêchent parfois la révolution, avec la même énergie que d’autres la repoussent, comme cela se faisait autrefois et se fera peut-être encore à l’avenir. Mais, je ne peux considérer cela comme une position compétente.
J’estime que vous n’avez rien à gagner si vous prêchez le renoncement absolu à l’intervention violente. Personne ne vous croira, et aucun parti d’aucun pays ne va aussi loin dans le renoncement au droit de recourir à la résistance armée, à l’illégalité. [8]
Qui plus est, je dois tenir compte des étrangers - Français, Anglais, Suisses, Autrichiens, Italiens, etc. - qui lisent ce que j’écris : je ne peux me compromettre aussi complètement à leurs yeux.
J’ai donc accepté vos modifications avec les exceptions suivantes- 1º Épreuves, chez les masses, il est dit : « elles doivent avoir compris pourquoi elles interviennent » ; 2º Le passage suivant : « barrer toute la phrase de : « le déclenchement sans préparation de l’attaque », votre proposition contenant une inexactitude flagrante : le mot d’ordre « déclenchement de l’attaque » est utilisé par les Français, Italiens, etc. à tout propos, mais ce n’est pas tellement sérieux ; 3º Épreuve : « Sur la révolution (Umsturz) sociale-démocrate qui vit actuellement en s’en tenant à la loi », vous voulez enlever « actuellement », autrement dit transformer une tactique valable momentanément et toute relative, en une tactique permanente et absolue. (168) Cela je ne peux pas le faire, sans me discréditer à tout jamais. J’évite donc la formule de l’opposition, et je dis : « Sur la révolution sociale-démocrate, à qui il convient si bien en ce moment précisément de s’en tenir à la loi ».
Je ne comprends absolument pas pourquoi vous trouvez dangereuse ma remarque sur l’attitude de Bismarck en 1866, lorsqu’il viola la Constitution. Il s’agit d’un argument lumineux, comme aucun autre ne le serait. Mais, je veux cependant vous faire ce plaisir.
Mais, je ne peux absolument pas continuer de la sorte. J’ai fait mon possible pour vous épargner des désagréments dans le débat. Mais vous feriez mieux de préserver le point de vue selon lequel l’obligation de respecter la légalité est de caractère juridique, et non moral, comme Bogoulavski vous l’a si bien montré dans le temps, et qu’elle cesse complètement lorsque les détenteurs du pouvoir violent la législation. Mais vous avez eu la faiblesse - ou du moins certains d’entre vous -de ne pas contrer comme il fallait les prétentions de l’adversaire : reconnaître l’obligation légale du point de vue moral, c’est-à-dire obligatoire dans toutes les circonstances, au lieu de dire : vous avez le pouvoir et vous faites les lois, si nous les violons, vous pouvez nous traiter selon ces lois, cela nous devons le supporter, et c’est tout ; nous n’avons pas d’autre devoir, vous n’avez pas d’autre droit, C’est ce qu’ont fait les catholiques sous les lois de Mai, les vieux luthériens à Meissen, le soldat mennonite qui figure dans tous les journaux, et vous ne devez pas désavouer cette position. Les projets anti-séditieux sont de toute façon voués à la ruine : ce genre de choses ne peut même pas se formuler et, moins encore, se réaliser, lorsque ces gens sont au pouvoir, ils répriment et sévissent de toute façon contre vous d’une manière ou d’une autre.
Mais si vous voulez expliquer aux gens du gouvernement que vous n’attendez que parce que vous n’êtes pas encore assez forts pour vous débrouiller tout seuls et parce que l’armée n’est pas encore complètement sapée, mais alors, mes braves, pourquoi ces vantardises quotidiennes dans la presse sur les progrès et succès gigantesques du Parti ? Tout aussi bien que nous ces gens savent que nous avançons puissamment vers la victoire, que nous serons irrésistibles dans quelques années, et c’est pour cela qu’ils veulent passer à l’attaque maintenant, mais hélas pour eux, ils ne savent pas comment s’y prendre. Nos discours ne peuvent rien changer à cela : ils le savent aussi bien que nous et ils savent tout autant que, si nous avons le pouvoir, nous l’utiliserons comme cela nous servira à nous, et non à eux.
En conséquence, si la question est débattue au Comité central, pensez un peu à ceci : préservez le droit de résistance aussi bien que Bogouslavski nous l’a préservé ; de vieux révolutionnaires -français, italiens, espagnols, hongrois, anglais - figurent parmi ceux qui vous entendent, et que -sait-on jamais combien rapidement - le temps peut revenir où les choses deviennent sérieuses avec l’élimination de la légalité, qui fut réalisée autrefois à Wyden. Regardez donc les Autrichiens qui aussi ouvertement que possible menacent de la violence, si le suffrage universel n’est pas bientôt instauré. Pensez à vos propres illégalités sous le régime des lois anti-socialistes auquel on voudrait vous soumettre de nouveau. Légalité aussi longtemps que cela nous arrange, mais pas de légalité à tout prix, même en paroles !
Ton F. E.
Notes
[1] Dans sa première ébauche de l’Adresse sur la guerre civile, Marx écrit à ce propos : « Sur la base existante de son organisation militaire, Paris édifia une fédération politique, selon un plan très simple. Elle consistait en une association de toute la Garde nationale, unie en toutes ses parties par les délégués de chaque compagnie, désignant à leur tour les délégués de bataillons, qui, à leur tour, désignaient des délégués généraux, les généraux de légion - chacun d’eux devant représenter un arrondissement et coopérer avec les délégués des 19 autres arrondissements. Ces 20 délégués, élus à la majorité par les bataillons de la Garde nationale, composaient le Comité central, qui, le 18 mars, prit l’initiative de la plus grande révolution de notre siècle... » (cf. Éd. Soc., p. 209).
La forme prise dès le début par la Commune confirme ainsi les idées de Marx et d’Engels sur la dictature du prolétariat, dont l’État est une superstructure de force, violence concentrée de la classe au pouvoir : « La révolution tout court - c’est-à-dire le renversement du pouvoir existant et la désagrégation des anciens rapports sociaux - est un acte politique. Le socialisme ne peut se réaliser sans cette révolution. Il lui faut cet acte politique dans la mesure où il a besoin de détruire et de dissoudre. Mais le socialisme repousse l’enveloppe politique là où commence son activité organisatrice, là où il poursuit son but à lui, là où il est lui-même. » (Marx, le 10 août 1844, in Écrits militaires, p. 175-176). La Commune représentant tout cela, n’est donc plus un État au sens propre, cf. Engels à Bebel, 16-18 mars 1875.
[2] La domination économique de la bourgeoisie se complète par une domination politique, qui étend le règne de la bourgeoisie à toute la nation et à toutes les activités. Les superstructures de l’État bourgeois ont un caractère à la fois historique et économique : « La violence (c’est-à-dire le pouvoir étatique) est elle aussi une puissance économique », écrit Engels à Schmidt, le 27 octobre 1890.
La bourgeoisie n’est pleinement développée qu’à partir du moment où elle ne domine pas seulement la production sociale, mais a écarté du pouvoir les classes féodales ou a cessé de partager le pouvoir avec elles, autrement dit lorsqu’elle a instauré la République. Mais le mot de République prête à confusion. De nos jours, la bourgeoisie anglaise domine parfaitement avec la monarchie constitutionnelle et gouverne sans partage. Mais tant que l’État bourgeois n’a pas atteint son plein épanouissement, Marx et Engels admettaient que le prolétariat puisse utiliser l’État faiblement développé de la bourgeoisie, « le mouvement républicain ne peut se développer sans transcroître en mouvement de la classe ouvrière » (cf. supra, p. 104). Autrement dit, il était possible d’aménager l’État bourgeois peu développé, en le modifiant dans le sens des intérêts ouvriers, en dictature du prolétariat. C’est dire qu’il était possible de prendre pacifiquement le pouvoir. Cette hypothèse historique ne s’est pas vérifiée, et partout, il faut maintenant commencer à briser par la violence l’appareil d’État bourgeois, comme l’a enseigné la Commune. Lénine en explique les raisons : « la dictature révolutionnaire du prolétariat, c’est la violence exercée contre la bourgeoisie ; et cette violence est nécessitée surtout, comme Marx et Engels l’ont expliqué maintes fois et de la façon la plus explicite (notamment dans la Guerre civile en France et dans la préface de cet ouvrage), par l’existence du militarisme et de la bureaucratie. Or, ce sont justement ces institutions, justement en Angleterre et en Amérique, qui, justement dans les années 70, époque à laquelle Marx fit sa remarque, n’existaient pas. Maintenant, elles existent et en Angleterre et en Amérique. Cf. la Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, in V. Lénine, la Commune de Paris, p. 100. En effet, dans un discours tenu après le Congrès de La Haye en Septembre 1872, Marx avait fait la remarque qu’il était possible de prendre le pouvoir pacifiquement en Hollande, Angleterre, etc.
La lutte contre le fascisme a été faussée, en Italie et en Allemagne, par l’idée qu’il fallait défendre la démocratie bourgeoise, en s’alliant avec les sociaux-démocrates (qui avaient pourtant assassiné Rosa Luxembourg et Liebknecht) ainsi que les démocrates et républicains bourgeois ou petits-bourgeois, qui furent en réalité les complices - conscients ou inconscients - du fascisme : sur une base aussi erronée, la lutte des communistes fut impuissante à empêcher l’avènement des régimes fascistes. Pour la définition de la stratégie de lutte efficace contre le fascisme, cf. Communisme et fascisme, Éditions « Programme communiste », 1970, p. 35-158. La préface à ce choix de textes des années 20 est erronée, car elle cite pêle-mêle des déclarations et actes de la droite du centre et de la gauche du parti communiste allemand, dont elle exagère l’incohérence, tandis qu’elle présente l’attitude du parti communiste italien comme infiniment plus cohérente en ne citant que des textes de la Gauche. Cette introduction dénigre ainsi systématiquement les camarades et les ouvriers allemands, qui luttèrent les armes à la main et furent soumis a une forte pression idéologique extérieure (Zinoviev, Radek, Staline, etc.) qui changea sans arrêt la direction du parti communiste allemand, en même temps que sa politique et sa stratégie : cf. Trotsky, l’Internationale communiste après Lénine, Paris, P.U.F. 1969, 2 vol.
[3] Cf. la traduction française in la Guerre civile en France. 1871, op. cit., p. 291-302.
[4]Cf. plus haut à la « Préface de 1872 au Manifeste Communiste » où Marx et Engels affirment que l’une des leçons essentielles de la Commune a été qu’on ne peut utiliser l’appareil d’État bourgeois : il faut le briser et créer un État prolétarien pour faire des transformations socialistes. Cela exclut la participation de communistes marxistes à un gouvernement bourgeois. Engels le dit expressément, et ce dans deux hypothèses : 1º en cas de victoire de la démocratie dans la révolution : « Après la victoire commune, on pourrait nous offrir quelques sièges au gouvernement - mais TOUJOURS en minorité. Cela est le plus grand danger. Après Février 1848, les démocrates socialistes français (« Réforme », Ledru-Rollin, L. Blanc, Flocon, etc.) ont commis la faute d’accepter de pareils sièges. Minorité au gouvernement des républicains purs (« National », Marrast, Bastide, Marie), ils ont partagé volontairement la responsabilité de toutes les infamies votées et commises par la majorité, de toutes les trahisons de la classe ouvrière à l’intérieur. Et pendant que tout cela se passait, la classe ouvrière était paralysée par la présence au gouvernement de ces messieurs, qui prétendaient l’y représenter. » Engels, à F. Turati, le 26 janvier 1894 ;
2º En cas de victoire électorale des seuls socialistes : « Avant tout, je n’ai pas dit que « le parti socialiste obtiendra la majorité et prendra ensuite le pouvoir ». J’ai dit expressément, au contraire, qu’il y a dix probabilités contre une que ceux qui sont au pouvoir utiliseront auparavant la force contre nous ; cela nous ramènerait du terrain de la majorité sur celui de la révolution. » Fr. Engels, à G. Bosio, le 6 février 1892.
[4] Marx estimait que la Commune était fort éloignée d’introduire le socialisme en France. En fait, elle inaugurait une longue phase de dictature du prolétariat et de luttes de classes farouches : telle était aussi la conception de Lénine pour lequel la révolution russe était le premier acte de la révolution mondiale, contrairement à Staline qui y vit le moyen de construire, dans un seul pays, le socialisme, au sens économique et social. Dans sa première ébauche de la Guerre civile en France, Marx écrit : « La Commune ne supprime pas les luttes de classes, par lesquelles la classe ouvrière s’efforce d’abolir toutes les classes et, par suite, toute domination de classe.... mais elle crée l’ambiance rationnelle dans laquelle cette lutte de classe peut passer par ses différentes phases de la façon la plus rationnelle et la plus humaine. Elle peut être le point de départ de réactions violentes et, de révolutions tout aussi violentes » (op. cit., pp. 215-216).
[5] Marx fait allusion à l’intrusion d’éléments douteux et de traîtres dans le Comité central de la Garde nationale parisienne, qui comprenait des blanquistes, des néo-jacobins, des proudhoniens, etc. La composition disparate de ce Conseil fut à l’origine d’hésitations, de mollesse et de diverses erreurs (par exemple : ne pas attaquer Versailles, au moment où la réaction ne s’y était pas encore organisée, etc.). Marx attribue ici ces erreurs à la doctrine proudhonienne de l’abstention en matière politique : on notera que Tolain, proudhonien de droite, ne craignit pas de siéger dans l’Assemblée versaillaise. La Commune, élue le 26 mars, fut encore plus disparate, et prit encore moins d’initiatives, cf. notes nos 104 et 105.
[6] Dans une lettre du 8 mars 1881 à Véra Zassoulitch, Marx expliquait que le passage par le capitalisme n’était une fatalité que pour les pays d’Europe occidentale. Les autres pays - et notamment la Russie - eussent pu, en théorie, sauter la phase capitaliste pour arriver directement au socialisme, si la révolution socialiste s’était réalisée en Europe occidentale, de sorte qu’elle aurait apporté son aide technique, fraternelle aux pays non encore développés, Cf. l’article Marx et la Russie et Lettres de Marx à Véra Zassoulitch, in l’Homme et la Société, nº 5, pp. 149-180.
L’échec de la Commune aura donc eu pour conséquence de forcer la Russie à passer par l’enfer capitaliste ; les communautés rurales, au lieu de pouvoir se transformer en unités de production socialistes, étant condamnées à prendre des formes plus ou moins capitalistes d’oppression de la masse paysanne russe.
[7] Vers la fin de 1893, les députés marxistes de la Chambre française se trouvèrent subitement débordés par l’arrivée du groupe Millerand-Jaurès, transfuges du groupe radical. Les millerandistes (qui furent pour la participation au gouvernement bourgeois et furent durement fustigés par Engels et Lénine) eurent la majorité absolue dans le groupe socialiste et prirent la tête du seul quotidien « socialiste ». Outre les 12 marxistes, le groupe socialiste comptait aussi 3 ou 4 allemanistes, 2 broussistes et 4 ou 6 blanquistes contre environ 30 millerandistes. Cf. la lettre de Fr. Engels à Sorge, 30 décembre 1893, in Correspondance Fr. Engels, K. Marx et divers, publiée par F.-A. Sorge, Éditions Costes, 2 vol., 1950, tome Il, pp. 307-311. Comme on le voit, l’idée de la participation de socialistes ou de communistes à un gouvernement bourgeois est étrangère à Marx aussi bien qu’à Engels et à Lénine ; elle contredit l’enseignement fondamental de la Commune : briser la machine d’État bourgeoise comme première mesure de la révolution socialiste.
* À propos de la Préface d’Engels (1895), à Luttes de classes en France.
* Engels fait allusion à sa Préface du 3 mars 1895, cf. les Luttes de classes en France, le 18-Brumaire de Louis Bonaparte, Paris, Éd. Soc., 1948, pp. 21-38.
[8] Même au temps où le prolétariat pouvait prendre le pouvoir pacifiquement, il devait utiliser la violence pour transformer l’économie capitaliste en économie socialiste (cf. les mesures despotiques du Manifeste communiste de 1848). Mais il se trouve que les violences exercées par l’État sont légales et, de ce fait, considérées comme justes. Même si le grand nombre est de cet avis, le marxisme estime que l’État est toujours violence concentrée, et la justice violence légalisée. Même la démocratie n’est pas le but du communisme, puisqu’elle signifie que la minorité s’incline devant la majorité, dont le gouvernement s’appuie sur la force : cf. Marx-Engels, Écrits militaires, p. 127, Un parti étant un premier pas vers le gouvernement, forme concentrée de la violence, ne peut donc se taxer de parti de la paix et de la non-violence sans nier sa raison d’être. Fidèle disciple de Marx-Engels, Lénine considérait le communisme comme l’abolition des classes et de l’État, et donc la fin de la démocratie, cf Lénine, l’État et la révolution, chap. 6 : « Engels et la suppression de la démocratie ».
Lénine, L’Etat et la révolution
(...)
La dernière préface à une nouvelle édition allemande du Manifeste communiste, signée de ses deux auteurs, est datée du 24 juin 1872. Karl Marx et Friedrich Engels y déclarent que le programme du Manifeste communiste "est aujourd’hui vieilli sur certains points".
"La Commune, notamment, a démontré, poursuivent-ils, que la "classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre la machine de l’Etat toute prête et de la faire fonctionner pour son propre compte.""...
Les derniers mots de cette citation, mis entre guillemets, sont empruntés par les auteurs à l’ouvrage de Marx La Guerre civile en France.
Ainsi, Marx et Engels attribuaient à l’une des leçons principales, fondamentales, de la Commune de Paris une portée si grande qu’ils l’ont introduite, comme une correction essentielle, dans le Manifeste communiste.
Chose extrêmement caractéristique : c’est précisément cette correction essentielle qui a été dénaturée par les opportunistes, et les neuf dixièmes, sinon les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des lecteurs du Manifeste communiste, en ignorent certainement le sens. Nous parlerons en détail de cette déformation un peu plus loin, dans un chapitre spécialement consacré aux déformations. Qu’il nous suffise, pour l’instant, de marquer que l’"interprétation" courante, vulgaire, de la fameuse formule de Marx citée par nous est que celui-ci aurait souligné l’idée d’une évolution lente, par opposition à la prise du pouvoir, etc.
En réalité, c’est exactement le contraire. L’idée de Marx est que la classe ouvrière doit briser, démolir la "machine de l’Etat toute prête", et ne pas se borner à en prendre possession.
Le 12 avril 1871, c’est-à-dire justement pendant la Commune, Marx écrivait à Kugelmann :
"Dans le dernier chapitre de mon 18-Brumaire , je remarque, comme tu le verras si tu le relis, que la prochaine tentative de la révolution en France devra consister non plus à faire passer la machine bureaucratique et militaire en d’autres mains, comme ce fut le cas jusqu’ici, mais à la briser. (Souligné par Marx ; dans l’original, le mot est zerbrechen ). C’est la condition première de toute révolution véritablement populaire sur le continent. C’est aussi ce qu’ont tenté nos héroïques camarades de Paris" (Neue Zeit , XX, 1, 1901-1902, p. 709). Les lettres de Marx à Kugelmann comptent au moins deux éditions russes, dont une rédigée et préfacée par moi."
"Briser la machine bureaucratique et militaire" : en ces quelques mots se trouve brièvement exprimée la principale leçon du marxisme sur les tâches du prolétariat à l’égard de l’Etat au cours de la révolution. Et c’est cette leçon qui est non seulement tout à fait oubliée, mais encore franchement dénaturée par l’"interprétation" dominante du marxisme, due à Kautsky !
Quant au passage du 18 Brumaire auquel se réfère Marx, nous l’avons intégralement reproduit plus haut.
Deux points surtout sont à souligner dans ce passage de Marx. En premier lieu, il limite sa conclusion au continent. Cela se concevait en 1871, quand l’Angleterre était encore un modèle du pays purement capitaliste, mais sans militarisme et, dans une large mesure, sans bureaucratie. Aussi Marx faisait-il une exception pour l’Angleterre, où la révolution et même la révolution populaire paraissait possible, et l’était en effet sans destruction préalable de la "machine d’Etat toute prête".
Aujourd’hui, en 1917, à l’époque de la première grande guerre impérialiste, cette restriction de Marx ne joue plus. L’Angleterre comme l’Amérique, les plus grands et les derniers représentants de la "liberté" anglo-saxonne dans le monde entier (absence de militarisme et de bureaucratisme), ont glissé entièrement dans le marais européen, fangeux et sanglant, des institutions militaires et bureaucratiques, qui se subordonnent tout et écrasent tout de leur poids. Maintenant, en Angleterre comme en Amérique, "la condition première de toute révolution populaire réelle", c’est la démolition, la destruction de la "machine de l’Etat toute prête" (portée en ces pays, de 1914 à 1917, à une perfection "européenne", commune désormais à tous les Etats impérialistes).
En second lieu, ce qui mérite une attention particulière, c’est cette remarque très profonde de Marx que la destruction de la machine bureaucratique et militaire de l’Etat est "la condition première de toute révolution véritablement populaire ". Cette notion de révolution "populaire" paraît surprenante dans la bouche de Marx : et, en Russie, les adeptes de Plékhanov ainsi que les menchéviks, ces disciples de Strouvé qui désirent passer pour des marxistes, seraient bien capables de qualifier son expression de "lapsus". Ils ont réduit le marxisme à une doctrine si platement libérale que, en dehors de l’antithèse : révolution bourgeoise et révolution prolétarienne, rien n’existe pour eux ; encore conçoivent-ils cette antithèse d’une manière on ne peut plus scolastique.
Si l’on prend, à titre d’exemple, les révolutions du XXe siècle, force sera de reconnaître que, de toute évidence, les révolutions portugaise et turque sont bourgeoises. Mais ni l’une, ni l’autre ne sont "populaires", puisque la masse du peuple, son immense majorité, n’intervient d’une façon visible, active, autonome, avec ses revendications économiques et politiques propres, ni dans l’une, ni dans l’autre de ces révolutions. Par contre, la révolution bourgeoise russe de 1905-1907, sans avoir remporté des succès aussi "éclatants" que ceux qui échurent de temps à autre aux révolutions portugaise et turque, a été sans conteste une révolution "véritablement populaire". Car la masse du peuple, sa majorité, ses couches sociales "inférieures" les plus profondes, accablées par le joug et l’exploitation, se sont soulevées spontanément et ont laissé sur toute la marche de la révolution l’empreinte de leurs revendications, de leurs tentatives de construire à leur manière une société nouvelle à la place de l’ancienne en cours de destruction.
En 1871, le prolétariat ne formait la majorité du peuple dans aucun pays du continent européen. La révolution ne pouvait être "populaire" et entraîner véritablement la majorité dans le mouvement qu’en englobant et le prolétariat et la paysannerie. Le "peuple" était justement formé de ces deux classes. Celles-ci sont unies par le fait que la "machine bureaucratique et militaire de l’Etat" les opprime, les écrase, les exploite. Briser cette machine, la démolir , tel est véritablement l’intérêt du "peuple", de sa majorité, des ouvriers et de la majorité des paysans ; telle est la "condition première" de la libre alliance des paysans pauvres et des prolétaires ; et sans cette alliance, pas de démocratie solide, pas de transformation socialiste possible.
C’est vers cette alliance, on le sait, que la Commune de Paris se frayait la voie. Elle n’atteignit pas son but pour diverses raisons d’ordre intérieur et extérieur.
Ainsi donc, en parlant d’une "révolution véritablement populaire", et sans oublier le moins du monde les traits particuliers de la petite bourgeoisie (dont il a beaucoup et souvent parlé), Marx tenait compte avec la plus grande rigueur des véritables rapports de classes dans la plupart des Etats continentaux d’Europe en 1871. D’autre part, il constatait que la "démolition" de la machine de l’Etat est dictée par les intérêts des ouvriers et des paysans, qu’elle les unit et leur assigne une tâche commune : la suppression de ce "parasite" et son remplacement par quelque chose de nouveau.
Par quoi précisément ?
2. PAR QUOI REMPLACER LA MACHINE D’ETAT DEMOLIE ?
A cette question Marx ne donnait encore, en 1847, dans le Manifeste communiste , qu’une réponse tout à fait abstraite, ou plutôt une réponse indiquant les problèmes, mais non les moyens de les résoudre. La remplacer par l’"organisation du prolétariat en classe dominante", par la "conquête de la démocratie", telle était la réponse du Manifeste communiste.
Sans verser dans l’utopie, Marx attendait de l’expérience du mouvement de masse la réponse à la question de savoir quelles formes concrètes prendrait cette organisation du prolétariat en tant que classe dominante, de quelle manière précise cette organisation se concilierait avec la plus entière, la plus conséquente "conquête de la démocratie".
Aussi limitée qu’ait été l’expérience de la Commune, Marx la soumet à une analyse des plus attentives dans sa Guerre civile en France. Citons les principaux passages de cet écrit :
Au XIXe siècle s’est développé, transmis par le moyen âge, "le pouvoir centralisé de l’Etat, avec ses organes, partout présents : armée permanente, police, bureaucratie, clergé et magistrature". En raison du développement de l’antagonisme de classe entre le Capital et le Travail, "le pouvoir d’Etat prenait de plus en plus le caractère d’un pouvoir public organisé aux fins de l’asservissement de la classe ouvrière, d’un appareil de domination de classe. Après chaque révolution qui marque un progrès de la lutte des classes, le caractère purement répressif du pouvoir d’Etat apparaît de façon de plus en plus ouverte". Après la Révolution de 1848-1849, le pouvoir d’Etat devient "l’engin de guerre national du Capital contre le Travail". Le Second Empire ne fait que le consolider.
"L’antithèse directe de l’Empire fut la Commune". "La Commune fut la forme positive" "d’une république qui ne devait pas seulement abolir la forme monarchique de la domination de classe, mais la domination de classe elle-même."
En quoi consistait précisément cette forme "positive" de république prolétarienne socialiste ? Quel était l’Etat qu’elle avait commencé de fonder ?
"Le premier décret de la commune fut... la suppression de l’armée permanente, et son remplacement par le peuple en armes."
Cette revendication figure maintenant au programme de tous les partis qui se réclament du socialisme. Mais ce que valent leurs programmes, c’est ce qu’illustre au mieux l’attitude de nos socialistes-révolutionnaires et de nos menchéviks qui, justement après la révolution du 27 février, ont en fait refusé de donner suite à cette revendication !
"La Commune fut composée des conseillers municipaux, élus au suffrage universel dans les divers arrondissements de la ville. Ils étaient responsables et révocables à tout moment. La majorité de ses membres étaient naturellement des ouvriers ou des représentants reconnus de la classe ouvrière."
"Au lieu de continuer d’être l’instrument du gouvernement central, la police fut immédiatement dépouillée de ses attributs politiques et transformée en un instrument de la Commune, responsable et à tout instant révocable. Il en fut de même pour les fonctionnaires de toutes les autres branches de l’administration. Depuis les membres de la Commune jusqu’au bas de l’échelle, la fonction publique devait être assurée pour des salaires d’ouvriers. Les bénéfices d’usage et les indemnités de représentation des hauts dignitaires de l’Etat disparurent avec ces hauts dignitaires eux-mêmes... Une fois abolies l’armée permanente et la police, instruments du pouvoir matériel de l’ancien gouvernement, la Commune se donna pour tâche de briser l’outil spirituel de l’oppression, le "pouvoir des prêtres"... Les fonctionnaires de la justice furent dépouillés de leur feinte indépendance... ils devaient être électifs, responsables et révocables."
Ainsi, la Commune semblait avoir remplacé la machine d’Etat brisée en instituant une démocratie "simplement" plus complète : suppression de l’armée permanente, électivité et révocabilité de tous les fonctionnaires sans exception. Or, en réalité, ce "simplement" représente une oeuvre gigantesque : le remplacement d’institutions par d’autres foncièrement différentes. C’est là justement un cas de "transformation de la quantité en qualité" : réalisée de cette façon, aussi pleinement et aussi méthodiquement qu’il est possible de le concevoir, la démocratie, de bourgeoise, devient prolétarienne ; d’Etat (=pouvoir spécial destiné à mater une classe déterminée), elle se transforme en quelque chose qui n’est plus, à proprement parler, un Etat.
Mater la bourgeoisie et briser sa résistance n’en reste pas moins une nécessité. Cette nécessité s’imposait particulièrement à la Commune, et l’une des causes de sa défaite est qu’elle ne l’a pas fait avec assez de résolution. Mais ici, l’organisme de répression est la majorité de la population et non plus la minorité, ainsi qu’avait toujours été le cas au temps de l’esclavage comme au temps du servage et de l’esclavage salarié. Or, du moment que c’est la majorité du peuple qui mate elle-même ses oppresseurs, il n’est plus besoin d’un "pouvoir spécial" de répression ! C’est en ce sens que l’Etat commence à s’éteindre. Au lieu d’institutions spéciales d’une minorité privilégiée (fonctionnaires privilégiés, chefs de l’armée permanente), la majorité elle-même peut s’acquitter directement de ces tâches ; et plus les fonctions du pouvoir d’Etat sont exercées par l’ensemble du peuple, moins ce pouvoir devient nécessaire.
A cet égard, une des mesures prises par la Commune, et que Marx fait ressortir, est particulièrement remarquable : suppression de toutes les indemnités de représentation, de tous les privilèges pécuniaires attachés au corps des fonctionnaires, réduction des traitements de tous les fonctionnaires au niveau des "salaires d’ouvriers ". C’est là justement qu’apparaît avec le plus de relief le tournant qui s’opère de la démocratie bourgeoise à la démocratie prolétarienne, de la démocratie des oppresseurs à la démocratie des classes opprimées, de l’Etat en tant que "pouvoir spécial " destiné à mater une classe déterminée à la répression exercée sur les oppresseurs par le pouvoir général de la majorité du peuple, des ouvriers et des paysans. Et c’est précisément sur ce point, particulièrement frappant et le plus important peut-être en ce qui concerne la question de l’Etat, que les enseignements de Marx sont le plus oubliés ! Les commentaires de vulgarisation - ils sont innombrables - n’en parlent pas. Il est "d’usage" de taire cela comme une "naïveté" qui a fait son temps, à la manière des chrétiens qui, une fois leur culte devenu religion d’Etat, ont "oublié" les "naïvetés" du christianisme primitif avec son esprit révolutionnaire démocratique.
La réduction du traitement des hauts fonctionnaires de l’Etat apparaît "simplement" comme la revendication d’un démocratisme naïf, primitif. Un des "fondateurs" de l’opportunisme moderne, l’ex-social-démocrate Ed. Bernstein, s’est maintes fois exercé à répéter les plates railleries bourgeoises contre le démocratisme "primitif". Comme tous les opportunistes, comme les kautskistes de nos jours, il n’a pas du tout compris, premièrement, qu’il est impossible de passer du capitalisme au socialisme sans un certain "retour" au démocratisme "primitif" (car enfin, comment s’y prendre autrement pour faire en sorte que les fonctions de l’Etat soient exercées par la majorité, par la totalité de la population ?) et, deuxièmement, que le "démocratisme primitif" basé sur le capitalisme et la culture capitaliste n’est pas le démocratisme primitif des époques anciennes ou précapitalistes. La culture capitaliste a créé la grande production, les fabriques, les chemins de fer, la poste, le téléphone, etc. Et, sur cette base l’immense majorité des fonctions du vieux "pouvoir d’Etat" se sont tellement simplifiées, et peuvent être réduites à de si simples opérations d’enregistrement, d’inscription, de contrôle, qu’elles seront parfaitement à la portée de toute personne pourvue d’une instruction primaire, qu’elles pourront parfaitement être exercées moyennant un simple "salaire d’ouvrier" ; ainsi l’on peut (et l’on doit) enlever à ces fonctions tout caractère privilégié, "hiérarchique".
Electivité complète, révocabilité à tout moment de tous les fonctionnaires sans exception, réduction de leurs traitements au niveau d’un normal "salaire d’ouvrier", ces mesures démocratiques simples et "allant de soi", qui rendent parfaitement solidaires les intérêts des ouvriers et de la majorité des paysans, servent en même temps de passerelle conduisant du capitalisme au socialisme. Ces mesures concernent la réorganisation de l’Etat, la réorganisation purement politique de la société, mais elles ne prennent naturellement tout leur sens et toute leur valeur que rattachées à la réalisation ou à la préparation de l’"expropriation des expropriateurs", c’est-à-dire avec la transformation de la propriété privée capitaliste des moyens de production en propriété sociale.
"La Commune, écrivait Marx, a réalisé ce mot d’ordre de toutes les révolutions bourgeoises, le gouvernement à bon marché, en abolissant ces deux grandes sources de dépenses : l’armée permanente et le fonctionnarisme d’Etat."
Seule une infime minorité de la paysannerie ainsi que des autres couches de la petite bourgeoisie s’"élève", "arrive" au sens bourgeois du mot, c’est-à-dire que seuls quelques individus deviennent ou des gens aisés, des bourgeois, ou des fonctionnaires nantis et privilégiés. L’immense majorité des paysans, dans tout pays capitaliste où il existe une paysannerie (et ces pays sont en majorité), sont opprimés par le gouvernement et aspirent à le renverser ; ils aspirent à un gouvernement "à bon marché". Le prolétariat peut seul, s’acquitter de cette tâche et, en l’exécutant, il fait du même coup un pas vers la réorganisation socialiste de l’Etat.
3. SUPPRESSION DU PARLEMENTARISME
"La Commune, écrivait Marx, devait être non pas un organisme parlementaire, mais un corps agissant, exécutif et législatif à la fois."
"Au lieu de décider une fois tous les trois ou six ans quel membre de la classe dirigeante "devait représenter" et fouler aux pieds [ver-und zertreten] le peuple au Parlement, le suffrage universel devait servir au peuple constitué en communes, comme le suffrage individuel sert à tout autre employeur en quête d’ouvriers, de surveillants, de comptables pour ses entreprises."
Cette remarquable critique du parlementarisme, formulée en 1871, est elle aussi aujourd’hui, du fait de la domination du social-chauvinisme et de l’opportunisme, au nombre des "paroles oubliées" du marxisme. Les ministres et les parlementaires de profession, les traîtres au prolétariat et les socialistes "pratiques" d’à présent ont entièrement laissé aux anarchistes le soin de critiquer le parlementarisme ; et, pour cette raison d’une logique surprenante, ils qualifient d’"anarchiste" toute critique du parlementarisme ! ! On ne saurait s’étonner que le prolétariat des pays parlementaires "avancés", écoeuré à la vue de "socialistes" tels que les Scheidemann, David, Legien, Sembat, Renaudel, Henderson, Vandervelde, Stauning, Branting, Bissolati et Cie, ait de plus en plus souvent accordé ses sympathies à l’anarcho-syndicalisme, encore que celui-ci soit le frère jumeau de l’opportunisme.
Mais, pour Marx, la dialectique révolutionnaire n’a jamais été cette vaine phraséologie à la mode, ce hochet qu’en ont fait Plékhanov, Kautsky et les autres. Marx a su rompre impitoyablement avec l’anarchisme pour son impuissance à utiliser même l’"écurie" du parlementarisme bourgeois, surtout lorsque la situation n’est manifestement pas révolutionnaire ; mais il a su, en même temps, donner une critique véritablement prolétarienne et révolutionnaire du parlementarisme.
Décider périodiquement, pour un certain nombre d’années, quel membre de la classe dirigeante foulera aux pieds, écrasera le peuple au Parlement, telle est l’essence véritable du parlementarisme bourgeois, non seulement dans les monarchies constitutionnelles parlementaires, mais encore dans les républiques les plus démocratiques.
Mais si l’on pose la question de l’Etat, si l’on considère le parlementarisme comme une de ses institutions, du point de vue des tâches du prolétariat dans ce domaine, quel est donc le moyen de sortir du parlementarisme ? Comment peut-on s’en passer ?
Force nous est de le dire et redire encore : les enseignements de Marx, fondés sur l’étude de la Commune, sont si bien oubliés que le "social-démocrate" actuel (lisez : l’actuel traître au socialisme) est tout simplement incapable de concevoir une autre critique du parlementarisme que la critique anarchiste ou réactionnaire.
Certes, le moyen de sortir du parlementarisme ne consiste pas à détruire les organismes représentatifs et le principe électif, mais à transformer ces moulins à paroles que sont les organismes représentatifs en assemblées "agissantes". "La Commune devait être non pas un organisme parlementaire, mais un corps agissant, exécutif et législatif à la fois."
Un organisme "non parlementaire mais agissant", voilà qui s’adresse on ne peut plus directement aux parlementaires modernes et aux "toutous" parlementaires de la social-démocratie ! Considérez n’importe quel pays parlementaire, depuis l’Amérique jusqu’à la Suisse, depuis la France jusqu’à l’Angleterre, la Norvège, etc., la véritable besogne d’"Etat" se fait dans la coulisse ; elle est exécutée par les départements, les chancelleries, les états-majors. Dans le parlements, on ne fait que bavarder, à seule fin de duper le "bon peuple". Cela est si vrai que, même dans la République russe, république démocratique bourgeoise, tous ces vices du parlementarisme sont apparus aussitôt, avant même qu’elle ait eu le temps de constituer un véritable parlement. Les héros du philistinisme pourri - les Skobélev et les Tsérétéli, les Tchernov et les Avksentiev - ont réussi à gangrener jusqu’aux Soviets, dont ils ont fait de stériles moulins à paroles sur le modèle du plus écoeurant parlementarisme bourgeois. Dans les Soviets, messieurs les ministres "socialistes" dupent les moujiks crédules par leur phraséologie et leurs résolutions. Au sein du gouvernement, c’est un quadrille permanent, d’une part, pour faire asseoir à tour de rôle, autour de l’"assiette au beurre", des sinécures lucratives et honorifiques, le plus possible de socialistes-révolutionnaires et de menchéviks ; d’autre part, pour "distraire l’attention" du peuple. Pendant ce temps, dans les chancelleries, dans les états-majors, on "fait" le travail "d’Etat" !
Le Diélo Naroda , organe des "socialistes-révolutionnaires", parti dirigeant, avouait récemment dans un éditorial, avec cette incomparable franchise des gens de la "bonne société", où "tous" se livrent à la prostitution politique, que même dans les ministères appartenant aux "socialistes" (passez-moi le mot !), que même là tout le vieil appareil bureaucratique reste en gros le même, fonctionne comme par le passé et sabote en toute "liberté" les mesures révolutionnaires ! Mais même sans cet aveu, l’histoire de la participation des socialistes-révolutionnaires et des menchéviks au gouvernement n’apporte-t-elle pas la preuve concrète qu’il en est ainsi ? Ce qui est caractéristique, en l’occurrence, c’est que, siégeant au ministère en compagnie des cadets, MM. Tchernov, Roussanov, Zenzinov et autres rédacteurs du Diélo Naroda poussent l’impudence jusqu’à raconter en public et sans rougir, comme une chose sans conséquence, que "chez eux", dans leurs ministères, tout marche comme par le passé ! ! Phraséologie démocratique révolutionnaire pour duper Jacques Bonhomme, bureaucratisme et paperasserie pour "combler d’aise" les capitalistes : voilà l’essence de l’"honnête" coalition.
Au parlementarisme vénal, pourri jusqu’à la moelle, de la société bourgeoise, la Commune substitue des organismes où la liberté d’opinion et de discussion ne dégénère pas en duperie, car les parlementaires doivent travailler eux-mêmes, appliquer eux-mêmes leurs lois, en vérifier eux-mêmes les effets, en répondre eux-mêmes directement devant leurs électeurs. Les organismes représentatifs demeurent, mais le parlementarisme comme système spécial, comme division du travail législatif et exécutif, comme situation privilégiée pour les députés, n’est plus. Nous ne pouvons concevoir une démocratie, même une démocratie prolétarienne, sans organismes représentatifs : mais nous pouvons et devons la concevoir sans parlementarisme, si la critique de la société bourgeoise n’est pas pour nous un vain mot, si notre volonté de renverser la domination de la bourgeoisie est une volonté sérieuse et sincère et non une phrase "électorale" destinée à capter les voix des ouvriers, comme chez les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires, chez les Scheidemann et les Legien, les Sembat et les Vandervelde.
Il est extrêmement symptomatique que, parlant des fonctions de ce personnel administratif qu’il faut à la Commune comme à la démocratie prolétarienne, Marx prenne comme terme de comparaison le personnel "de tout autre employeur", c’est-à-dire une entreprise capitaliste ordinaire avec ses "ouvriers, surveillants et comptables".
Il n’y a pas un grain d’utopisme chez Marx ; il n’invente pas, il n’imagine pas de toutes pièces une société "nouvelle". Non, il étudie, comme un processus d’histoire naturelle, la naissance de la nouvelle société à partir de l’ancienne, les formes de transition de celle-ci à celle-là. Il prend l’expérience concrète du mouvement prolétarien de masse et s’efforce d’en tirer des leçons pratiques. Il "se met à l’école" de la Commune, de même que tous les grands penseurs révolutionnaires n’hésitèrent pas à se mettre à l’école des grands mouvements de la classe opprimée, sans jamais les aborder du point de vue d’une "morale" pédantesque (comme Plékhanov disant : "Il ne fallait pas prendre les armes", ou Tsérétéli : "Une classe doit savoir borner elle-même ses aspirations").
Il ne saurait être question de supprimer d’emblée, partout et complètement, le fonctionnarisme. C’est une utopie. Mais briser d’emblée la vieille machine administrative pour commencer sans délai à en construire une nouvelle, permettant de supprimer graduellement tout fonctionnarisme, cela n’est pas une utopie, c’est l’expérience de la Commune, c’est la tâche urgente, immédiate, du prolétariat révolutionnaire.
Le capitalisme simplifie les fonctions administratives "étatiques" ; il permet de rejeter les "méthodes de commandement" et de tout ramener à une organisation des prolétaires (classe dominante) qui embauche, au nom de toute la société, "des ouvriers, des surveillants, des comptables".
Nous ne sommes pas des utopistes. Nous ne "rêvons" pas de nous passer d’emblée de toute administration, de toute subordination ; ces rêves anarchistes, fondés sur l’incompréhension des tâches qui incombent à la dictature du prolétariat, sont foncièrement étrangers au marxisme et ne servent en réalité qu’à différer la révolution socialiste jusqu’au jour où les hommes auront changé. Nous, nous voulons la révolution socialiste avec les hommes tels qu’ils sont aujourd’hui, et qui ne se passeront pas de subordination, de contrôle, "surveillants et de comptables".
Mais c’est au prolétariat, avant-garde armée de tous les exploités et de tous les travailleurs, qu’il faut se subordonner. On peut et on doit dès à présent, du jour au lendemain, commencer à remplacer les "méthodes de commandement" propres aux fonctionnaires publics par le simple exercice d’une "surveillance et d’une comptabilité", fonctions toutes simples qui, dès aujourd’hui, sont parfaitement à la portée de la généralité des citadins, et dont ils peuvent parfaitement s’acquitter pour des "salaires d’ouvriers".
C’est nous-mêmes, les ouvriers, qui organiserons la grande production en prenant pour point de départ ce qui a déjà été créé par le capitalisme, en nous appuyant sur notre expérience ouvrière, en instituant une discipline rigoureuse, une discipline de fer maintenue par le pouvoir d’Etat des ouvriers armés ; nous réduirons les fonctionnaires publics au rôle de simples agents d’exécution de nos directives, au rôle "de surveillants et de comptables", responsables, révocables et modestement rétribués (tout en conservant, bien entendu, les spécialistes de tout genre, de toute espèce et de tout rang) : voilà notre tâche prolétarienne, voilà par quoi l’on peut et l’on doit commencer en accomplissant la révolution prolétarienne. Ces premières mesures, fondées sur la grande production, conduisent d’elles-mêmes à l’"extinction" graduelle de tout fonctionnarisme, à l’établissement graduel d’un ordre - sans guillemets et ne ressemblant point à l’esclavage salarié - où les fonctions de plus en plus simplifiées de surveillance et de comptabilité seront remplies par tout le monde à tour de rôle, pour ensuite devenir une habitude et disparaître enfin en tant que fonctions spéciales d’une catégorie spéciale d’individus.
Un spirituel social-démocrate allemand des années 70 a dit de la poste qu’elle était un modèle d’entreprise socialiste. Rien n’est plus juste. La poste est actuellement une entreprise organisée sur le modèle du monopole capitaliste d’Etat. L’impérialisme transforme progressivement tous les trusts en organisations de ce type. Les "simples" travailleurs, accablés de besogne et affamés, y restent soumis à la même bureaucratie bourgeoise. Mais le mécanisme de gestion sociale y est déjà tout prêt. Une fois les capitalistes renversés, la résistance de ces exploiteurs matée par la main de fer des ouvriers en armes, la machine bureaucratique de l’Etat actuel brisée, nous avons devant nous un mécanisme admirablement outillé au point de vue technique, affranchi de "parasitisme", et que les ouvriers associés peuvent fort bien mettre en marche eux-mêmes en embauchant des techniciens, des surveillants, des comptables, en rétribuant leur travail à tous, de même que celui de tous les fonctionnaires "publics", par un salaire d’ouvrier. Telle est la tâche concrète, pratique, immédiatement réalisable à l’égard de tous les trusts, et qui affranchit les travailleurs de l’exploitation en tenant compte de l’expérience déjà commencée pratiquement par la Commune (surtout dans le domaine de l’organisation de l’Etat).
Toute l’économie nationale organisée comme la poste, de façon que les techniciens, les surveillants, les comptables reçoivent, comme tous les fonctionnaires, un traitement n’excédant pas des "salaires d’ouvriers", sous le contrôle et la direction du prolétariat armé : tel est notre but immédiat. Voilà l’Etat dont nous avons besoin, et sa base économique. Voilà ce que donneront la suppression du parlementarisme et le maintien des organismes représentatifs, - voilà ce qui débarrassera les classes laborieuses de la corruption de ces organismes par la bourgeoisie.
4. ORGANISATION DE L’UNITE DE LA NATION
"Dans une brève esquisse d’organisation nationale que la Commune n’eut pas le temps de développer, il est dit expressément que la Commune devait être la forme politique même des plus petits hameaux de campagne..." Ce sont les Communes qui auraient également élu la "délégation nationale" de Paris.
"Les fonctions, peu nombreuses, mais importantes, qui restaient encore à un gouvernement central, ne devaient pas être supprimées, comme on l’a dit faussement, de propos délibéré, mais devaient être confiées à des
fonctionnaires communaux, autrement dit strictement responsables".
"L’unité de la nation ne devait pas être brisée, mais au contraire organisée par la Constitution communale ; elle devait devenir une réalité grâce à la destruction du pouvoir d’Etat qui prétendait être l’incarnation de cette unité, mais voulait être indépendant de la nation même, et supérieur à elle, alors qu’il n’en était qu’une excroissance parasitaire. Tandis qu’il importait d’amputer les organes purement répressifs de l’ancien pouvoir gouvernemental, ses fonctions légitimes devaient être arrachées à une autorité qui prétendait se placer au-dessus de la société, et rendues aux serviteurs responsables de la société."
A quel point les opportunistes de la social-démocratie contemporaine n’ont pas compris - il serait peut-être plus juste de dire : n’ont pas voulu comprendre-ces considérations de Marx - c’est ce que montre on ne peut mieux le livre : Les Prémisses du socialisme et les tâches de le social-démocratie, par lequel le renégat Bernstein s’est acquis une célébrité à la manière d’Erostrate. Précisément à propos du passage de Marx, que nous venons de citer, Bernstein écrivait que ce programme, "par son contenu politique, accuse, dans tous ses traits essentiels, une ressemblance frappante avec le fédéralisme de Proudhon... En dépit de toutes les divergences existant, par ailleurs, entre Marx et le "petit-bourgeois" Proudhon (Bernstein écrit "petit-bourgeois" entre guillemets, entendant y mettre de l’ironie), leur façon de voir est sur ces points, semblable au possible". Sans doute, continue Bernstein, l’importance des municipalités grandit, mais "il me paraît douteux que la première tâche de la démocratie soit cette suppression ("Auflösung", littéralement : dissolution au sens propre comme au sens figuré) des Etats modernes et ce changement complet (Umwandlung, métamorphose) de leur organisation qu’imaginent Marx et Proudhon : formation d’une assemblée nationale de délégués des assemblées provinciales ou départementales, lesquelles se composeraient à leur tour de délégués des communes, de sorte que toute la forme antérieure des représentations nationales disparaîtrait complètement." (Bernstein, ouvr. cité, pp. 134 et 136, édit. allemande de 1899).
Voilà qui est tout simplement monstrueux : confondre les vues de Marx sur la "destruction du pouvoir d’Etat parasite" avec le fédéralisme de Proudhon ! Mais ce n’est pas un effet du hasard, car il ne vient même pas à l’idée de l’opportuniste que Marx, loin de traiter ici du fédéralisme par opposition au centralisme, parle de la démolition de la vieille machine d’Etat bourgeoise existant dans tous les pays bourgeois.
Il ne vient à l’idée de l’opportuniste que ce qu’il voit autour de lui, dans son milieu de philistinisme petit-bourgeois et de stagnation "réformiste", à savoir, uniquement les "municipalités" ! Quant à la révolution du prolétariat, l’opportuniste a désappris même d’y penser.
Cela est ridicule. Mais il est remarquable que, sur ce point, on n’ait pas discuté avec Bernstein. Beaucoup l’ont réfuté, en particulier Plékhanov parmi les auteurs russes, et Kautsky parmi les auteurs d’Europe occidentale ; cependant, ni l’un ni l’autre n’ont rien dit de cette déformation de Marx par Bernstein.
L’opportuniste a si bien désappris à penser révolutionnairement et à réfléchir à la révolution qu’il voit du "fédéralisme" chez Marx, ainsi confondu avec le fondateur de l’anarchisme, Proudhon. Et Kautsky, et Plékhanov, qui prétendent être des marxistes orthodoxes et vouloir défendre la doctrine du marxisme révolutionnaire, se taisent là-dessus. On découvre ici l’une des racines de cette extrême indigence de vues sur la différence entre le marxisme et l’anarchisme, qui caractérise les kautskistes aussi bien que les opportunistes et dont nous aurons encore à parler.
Dans les considérations déjà citées de Marx sur l’expérience de la Commune, il n’y a pas trace de fédéralisme. Marx s’accorde avec Proudhon précisément sur un point que l’opportuniste Bernstein n’aperçoit pas. Marx est en désaccord avec Proudhon précisément là où Bernstein les voit s’accorder.
Marx s’accorde avec Proudhon en ce sens que tous deux sont pour la "démolition" de la machine d’Etat actuelle. Cette similitude du marxisme avec l’anarchisme (avec Proudhon comme avec Bakounine), ni les opportunistes, ni les kautskistes ne veulent l’apercevoir, car, sur ce point, ils se sont éloignés du marxisme.
Marx est en désaccord et avec Proudhon et avec Bakounine précisément à propos du fédéralisme (sans parler de la dictature du prolétariat). Les principes du fédéralisme découlent des conceptions petites-bourgeoises de l’anarchisme. Marx est centraliste. Et, dans les passages cités de lui, il n’existe pas la moindre dérogation au centralisme. Seuls des gens imbus d’une "foi superstitieuse" petite-bourgeoise en l’Etat peuvent prendre la destruction de la machine bourgeoise pour la destruction du centralisme !
Mais si le prolétariat et la paysannerie pauvre prennent en main le pouvoir d’Etat, s’organisent en toute liberté au sein des communes et unissent l’action de toutes les communes pour frapper le Capital, écraser la résistance des capitalistes, remettre à toute la nation, à toute la société, la propriété privée des chemins de fer, des fabriques, de la terre, etc., ne sera-ce pas là du centralisme ? Ne sera-ce pas là le centralisme démocratique le plus conséquent et, qui plus est, un centralisme prolétarien ?
Bernstein est tout simplement incapable de concevoir la possibilité d’un centralisme librement consenti, d’une libre union des communes en nation, d’une fusion volontaire des communes prolétariennes en vue de détruire la domination bourgeoise et la machine d’Etat bourgeoise. Comme tout philistin, Bernstein se représente le centralisme comme une chose qui ne peut être imposée et maintenue que d’en haut, par la bureaucratie et le militarisme.
Comme s’il avait prévu la possibilité d’une déformation de sa doctrine, Marx souligne à dessein que c’est commettre sciemment un faux que d’accuser la Commune d’avoir voulu détruire l’unité de la nation et supprimer le pouvoir central. Marx emploie intentionnellement cette expression : "organiser l’unité de la nation", pour opposer le centralisme prolétarien conscient, démocratique, au centralisme bourgeois, militaire, bureaucratique.
Mais... il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Et les opportunistes de la social-démocratie contemporaine ne veulent justement pas entendre parler de la destruction du pouvoir d’Etat, de l’amputation de ce parasite.
5. DESTRUCTION DE L’ETAT PARASITE
Nous avons déjà cité les passages correspondants de Marx sur ce point ; nous allons les compléter.
"C’est en général le sort des formations historiques entièrement nouvelles, écrivait Marx, d’être prises à tort pour la réplique de formes plus anciennes, et même éteintes, de la vie sociale, avec lesquelles elles peuvent offrir une certaine ressemblance. Ainsi, dans cette nouvelle Commune, qui brise [bricht] le pouvoir d’Etat moderne, on a voulu voir un rappel à la vie des communes médiévales... une fédération de petits Etats, conforme aux rêves de Montesquieu et des Girondins... une forme excessive de la vieille lutte contre la surcentralisation...
"La Constitution communale aurait restitué au corps social toutes les forces jusqu’alors absorbées par l’Etat parasite qui se nourrit sur la société et en paralyse le libre mouvement. Par ce seul fait, elle eût été le point de départ de la régénération de la France...
"...la Constitution communale aurait mis les producteurs ruraux sous la direction intellectuelle des chefs-lieux de département et leur y eût assuré, chez les ouvriers des villes, les dépositaires naturels de leurs intérêts. L’existence même de la Commune impliquait, comme quelque chose d’évident, l’autonomie municipale ; mais elle n’était plus dorénavant un contrepoids au pouvoir d’Etat, désormais superflu."
"Destruction du pouvoir d’Etat", cette "excroissance parasitaire" ; "amputation", "démolition" de ce pouvoir ; "le pouvoir d’Etat désormais aboli" - c’est en ces termes que Marx, jugeant et analysant l’expérience de la Commune, parle de l’Etat.
Tout ceci fut écrit il y a moins d’un demi-siècle, et il faut aujourd’hui se livrer à de véritables fouilles pour retrouver et faire pénétrer dans la conscience des larges masses un marxisme non frelaté. Les conclusions tirées par Marx de ses observations sur la dernière grande révolution qu’il ait vécue ont été oubliées juste au moment où s’ouvrait une nouvelle époque de grandes révolutions du prolétariat.
"La multiplicité des interprétations auxquelles la Commune a été soumise, et la multiplicité des intérêts qui se sont réclamés d’elle montrent que c’était une forme politique tout à fait susceptible d’expansion, tandis que toutes les formes antérieures de gouvernement avaient été essentiellement répressives. Son véritable secret, le voici : c’était essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière, le résultat de la lutte de la classe des producteurs contre la classe des appropriateurs, la forme politique enfin trouvée qui permettait de réaliser l’émancipation économique du Travail."
"Sans cette dernière condition, la Constitution communale eût été une impossibilité et un leurre."
Les utopistes se sont efforcés de "découvrir" les formes politiques sous lesquelles devait s’opérer la réorganisation socialiste de la société. Les anarchistes ont éludé en bloc la question des formes politiques. Les opportunistes de la social-démocratie contemporaine ont accepté les formes politiques bourgeoises de l’Etat démocratique parlementaire comme une limite que l’on ne saurait franchir et ils se sont fendu le front à se prosterner devant ce "modèle", en taxant d’anarchisme toute tentative de briser ces formes.
De toute l’histoire du socialisme et de la lutte politique, Marx a déduit que l’Etat devra disparaître et que la forme transitoire de sa disparition (passage de l’Etat au non-Etat) sera "le prolétariat organisé en classe dominante". Quant aux formes politiques de cet avenir, Marx n’a pas pris sur lui de les découvrir. Il s’est borné à observer exactement l’histoire de la France, à l’analyser et à tirer la conclusion à laquelle l’a conduit l’année 1851 : les choses s’orientent vers la destruction de la machine d’Etat bourgeoise.
Et quand éclata le mouvement révolutionnaire de masse du prolétariat, malgré l’échec de ce mouvement, malgré sa courte durée et sa faiblesse évidente, Marx se mit à étudier les formes qu’il avait révélées.
La Commune est la forme, "enfin trouvée" par la révolution prolétarienne, qui permet de réaliser l’émancipation économique du Travail.
La Commune est la première tentative faite par la révolution prolétarienne pour briser la machine d’Etat bourgeoise ; elle est la forme politique "enfin trouvée" par quoi l’on peut et l’on doit remplacer ce qui a été brisé.
Nous verrons plus loin que les révolutions russes de 1905 et de 1917, dans un cadre différent, dans d’autres conditions, continuent l’oeuvre de la Commune et confirment la géniale analyse historique de Marx.