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Accueil du site > 06- Livre Six : POLITIQUE REVOLUTIONNAIRE > 4- Ce qu’est le socialisme et ce qu’il n’est pas > Staline théoricien ?!!!

Staline théoricien ?!!!

dimanche 14 août 2022, par Robert Paris

Lénine contre Staline

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Léon Trotsky

Staline théoricien

5 Juillet 1930

« ...L’apparition du camarade Staline à la conférence des marxistes-agraires fait époque dans l’histoire de l’Académie Communiste. En partant de ce qu’a dit le camarade Staline, nous avons été obligés de réviser tous nos plans, de les changer, et de les adapter à la direction dont il a parlé. Le discours du camarade Staline a donné un énorme élan à notre travail ».

(Discours de Pokrovsky au XVIe Congrès du parti.)

Le bilan paysan de la révolution démocratique et de la révolution socialiste

Dans son rapport-programme devant la conférence des agronomes marxistes le 27 décembre 1929 Staline a longuement parlé de l’idée de l’Opposition Trotsky-Zinoviev selon laquelle, "en fait, la révolution d’Octobre n’a apporté aucun bénéfice à la paysannerie" . Il est probable que même ses respectueux auditeurs ont trouvé cette invention trop grossière. Mais, pour être clair, citons plus longuement ses paroles :

"J’ai en vue la théorie qui prétend que la révolution d’Octobre, a moins donné à la paysannerie que la révolution de Février ; que la révolution d’Octobre n’a, à proprement parler, rien donné à la paysannerie".

Staline attribue l’origine de cette "théorie" à un économiste statisticien soviétique, Groman, un ancien menchevik connu. Il ajoute : "Cette théorie a été reprise par l’opposition trotskyste-zinovieviste et exploitée contre le parti".

Nous ne savons rien de la théorie de Groman sur les révolutions de Février et d’Octobre. Mais Groman n’a rien à voir avec tout cela : il n’est cité ici que pour mieux couvrir les traces. Comment la révolution de Février pouvait-elle donner au paysan plus qu’Octobre ? Qu’a-t-elle donné au paysan en-dehors de la destruction superficielle et par conséquent tout à fait précaire, de la monarchie ? L’appareil bureaucratique demeurait intact. La terre n’a pas été donnée au paysan. Ce que la révolution de Février a donné au paysan, c’est la poursuite de la guerre et la certitude de la poursuite de l’inflation. Peut-être Staline connait-il d’autres cadeaux au paysan de la révolution de Février ? Nous n’en connaissons pas. La raison pour laquelle la révolution de Février a du céder la place à celle d’Octobre est qu’elle avait complètement déçu les paysans.

Staline relie cette prétendue théorie de l’Opposition sur les avantages de la révolution de Février sur celle d’Octobre à celle de ce qu’on appelle "les ciseaux". Ainsi nous dévoile-t-il complètement la source et l’objectif de ces arguties. Staline, comme je vais le démontrer, polémique contre moi. Ce n’est que pour les nécessités de son opération et pour camoufler ses distorsions les plus grosses, qu’il se cache derrière Groman et l’anonyme "Opposition Trotsky-Zinoviev" en général.

En réalité, l’essence de la question réside en ceci. Au 12° congrès du parti, au printemps de 1923, j’ai démontré pour la première fois l’écart grandissant entre les prix agricoles et les prix industriels. J’ai appelé dans mon rapport ce phénomène "les ciseaux des prix", pour la première fois. Je mettais en garde contre le fait que la continuation du retard dans l’industrie maintiendrait l’ouverture des ciseaux et que cela pourrait constituer une menace pour les liens qui unissent le prolétariat et la paysannerie.

En février 1927, au plenum du comité central, quand on examina la question de la politique des prix, j’essayais pour la mille-et-unième fois de démontrer que des phrases générales comme "Face au village" évitaient simplement d’aborder le fond de la question et que, du point de vue de l’alliance avec le paysan, le problème ne pouvait être fondamentalement réglé que par une corrélation entre les prix des produits agricoles et ceux des produits industriels. Le malheur, avec le paysan, c’est qu’il lui est très difficile de voir loin devant lui. Mais il voit très bien ce qui se passe sous son nez, il se rappelle très bien d’hier et il peut dresser le bilan de ses échanges avec la ville, un bilan qui est à chaque instant pour lui le bilan de la révolution.

L’expropriation des grands propriétaires et le dégrèvement fiscal, ont épargné aux paysans le paiement d’une somme qui se monte à 5 cent millions de roubles. C’est pour la paysannerie un acquis clair et irréfutable de la révolution d’Octobre - pas de celle de Février.

Mais à coté de cet énorme acquis le paysan discerne clairement ce que cette même révolution d’Octobre lui a fait perdre. Il s’agit de la hausse exagérée des prix des produits industriels par rapport à l’avant-guerre. Bien entendu, si le capitalisme s’était maintenu en Russie, les ciseaux des prix auraient incontestablement existé - il s’agit d’un phénomène international. Mais en premier lieu, le paysan l’ignore. En second lieu, nulle part l’écart des ciseaux n’a été aussi important qu’en Union Soviétique. Les grosses pertes de la paysannerie dues à la hausse des prix sont de nature temporaire, reflétant la période d’"accumulation primitive" de l’industrie d’Etat. C’est comme si l’Etat prolétarien empruntait à la paysannerie afin de la rembourser au centuple plus tard.

Mais tout cela relève du domaine des considérations théoriques et des prédictions historiques. La mentalité paysanne, cependant, est empirique et repose sur les faits tels qu’ils apparaissent sur le moment. "La révolution d’Octobre m’a libéré du paiement de 500 millions de roubles en rente agraire, se dit le paysan, et j’en suis reconnaissant aux bolcheviks. Mais l’industrie d’Etat me prend bien plus que ce que me prenaient les capitalistes. Et il y a là quelque chose qui ne va pas avec les communistes". En d’autres termes, le paysan dresse son bilan de la révolution d’Octobre en combinant ses deux aspects fondamentaux : l’aspect démocratique-agrarien ("bolchevik") et l’aspect socialiste-industriel ("communiste"). Pour le premier, un avantage net incontestable, pour le second un dommage net pour le moment, et pour le moment, des pertes supérieures aux acquis. Le bilan négatif de la révolution d’Octobre qui est à la base de tous les malentendus entre le paysan et le pouvoir soviétique, est à son tour intimement lié à la position d’isolement de l’Union Soviétique dans l’économie mondiale.

Presque trois ans après les vieilles discussions, Staline est revenu pour son malheur sur la question. Parce qu’il est voué à répéter ce que les autres ont déjà dit et en même temps est soucieux de sa propre "indépendance", il est obligé de regarder avec appréhension le passé de l’Opposition "trotskyste" et… de couvrir ses traces. Quand les ciseaux sont apparus pour la première fois entre la ville et la campagne, Staline n’a rien compris du tout à cette question : pendant cinq ans, il a vu le danger non dans le retard mais dans l’avance de l’industrie. Pour cacher cela, il bougonne quelque chose de confus dans son rapport sur "les préjugés bourgeois (!!!) concernant les prétendus ciseaux". Qu’est-ce que ce préjugé ? En quoi est-il bourgeois ? Mais Staline n’est nullement obligé de répondre à ces questions, car personne ne les lui pose.

Si la révolution de Février n’avait donné la terre aux paysans, la révolution d’Octobre, avec ses ciseaux des prix n’aurait pu se maintenir deux ans. Plus exactement : la révolution d’Octobre ne se serait pas produite si la révolution de Février avait été capable de résoudre les problèmes agraires-démocratiques fondamentaux en liquidant la propriété privée de la terre.

Nous avons déjà mentionné le fait que dans les premières années après Octobre, les paysans ont obstinément opposé les bolcheviks et les communistes. Les premiers, ils les approuvaient - précisément parce qu’ils avaient assuré une révolution agraire avec une détermination inconnue jusqu’alors. Mais le même paysan était mécontent des communistes qui, ayant pris les usines, fournissaient des marchandises au marché à un prix élevé. En d’autres termes, le paysan approuvait de tout son cœur la révolution agraire des bolcheviks, mais manifestait alarme, doute et même parfois hostilité ouverte aux premiers pas de la révolution socialiste. Très vite, cependant, le paysan dut comprendre que les bolcheviks et les communistes étaient les mêmes.

En février 1927, j’ai soulevé cette question au plenum du comité central de la façon suivante : la liquidation des grands propriétaires nous donne un crédit important auprès des paysans, politique comme économique. Mais il n’est ni permanent ni inépuisable. La question est tranchée par la corrélation des prix. Seule une accélération de l’industrialisation d’un côté, de la collectivisation de l’économie paysanne de l’autre peut permettre d’arriver à une corrélation des prix favorable à la campagne. Si c’était le contraire qui arrivait, les avantages de la révolution agraire seraient entièrement concentrés aux mains des koulaks, alors que les ciseaux pèseraient lourd sur les paysans pauvres. La différenciation à l’intérieur de la paysannerie moyenne serait accélérée. Il ne pourrait en résulter que l’effondrement de la dictature du prolétariat. "Cette année", dis-je, "on va lancer sur le marché intérieur seulement 8 milliards de roubles de marchandises (en prix de détail). Le village paiera pour sa part, inférieure à la moitié du total, environ 4 milliards de roubles. Acceptons ce que Mikoyan a dit dans son rapport, que l’indice des produits industriels de détail soit deux fois supérieur à celui d’avant-guerre (...) Le bilan dressé par le paysan sera : "La révolution agraire-démocratique m’a apporté, entre autres, 500 millions de roubles par an (la liquidation des rentes et la baisse des impôts). La révolution socialiste a plus que couvert ce bénéfice par un déficit de 2 milliards de roubles. Il est clair que le bilan s’établit avec un déficit d’un milliard et demi".

A cette séance, il n’y avait pas eu d’objection, mais Jakovlev, maintenant commissaire à l’agriculture bien qu’il n’ait été à l’époque qu’un employé chargé de missions statistiques spéciales reçut la mission de réfuter à tout prix mes chiffres. Il a fait ce qu’il a pu. Le lendemain, se livrant à toutes sortes de corrections et de réserves légitimes ou non, Jakovlev fut obligé de reconnaître que le bilan de la révolution d’Octobre pour la campagne était encore dans l’ensemble négatif. Citons-le :

"Le gain à partir de la réduction des impôts directs par rapport à l’avant-guerre est d’environ 630 millions de roubles (..) Au cours de l’année dernière, la paysannerie a perdu autour d’un milliard de roubles, comme conséquence du fait qu’elle a acheté des produits industriels au prix de détail de ces marchandises et pas selon l’indice du revenu paysan. Le solde passif est d’environ 400 millions de roubles".

Il est évident que les chiffres de Jakovlev ne faisaient que confirmer pour l’essentiel mon évaluation : le paysan avait réalisé, à travers la révolution démocratique faite par les bolcheviks un profit important mais, jusqu’à présent, subit une perte supérieure au profit. J’arrivai à un déficit d’environ 1 milliard et demi, Jakovlev moins d’un demi-milliard. Je pense encore que mes chiffres, qui ne prétendaient nullement être exacts, étaient plus proches de la réalité que ceux de Jakovlev. La différence entre eux est considérable. Mais elle ne modifie pas ma conclusion fondamentale. Les énormes difficultés de la collecte du grain étaient une confirmation de mon estimation et des plus alarmantes. Il est vraiment absurde de penser que la grève du grain des couches supérieures de la campagne était causée par des motifs purement politiques, c’est-à-dire par l’hostilité du koulak au pouvoir soviétique. Le koulak est incapable d’un tel "idéalisme". S’il ne vendait pas son blé, c’est parce que l’échange était devenu désavantageux à cause des ciseaux des prix. C’est pourquoi le koulak a réussi à influencer aussi le paysan moyen.

Ces estimations avaient un caractère grossier, c’est-à-dire qu’elles englobaient tout. Les composantes de ce bilan peuvent et doivent être séparées en fonction des trois parties fondamentales de la paysannerie : les koulaks, les paysans moyens et les paysans pauvres. Cependant, dans cette période - début 1927 - les statistiques officielles, inspirées par Jakovlev, ignoraient ou minimisaient délibérément la différenciation à la campagne et la politique de Staline-Rykov-Boukharine était dirigée vers la protection du paysan "aisé" et la lutte contre les paysans pauvres inefficaces. Ainsi, le bilan négatif pesait particulièrement sur les couches inférieures de la paysannerie.

Néanmoins, va demander le lecteur, d’où Staline a-t-il tiré l’idée d’opposer les révolutions de Février et d’Octobre ? La question est bien naturelle. Staline, qui est tout à fait incapable d’une pensée théorique, c’est-à-dire abstraite, a vaguement compris à sa façon le contraste que j’avais montré entre les révolutions agraire-démocratique et industrielle-socialiste. Il a simplement décidé que la révolution démocratique signifie "révolution de Février".

Il faut s’arrêter sur ce point à cause du vieil échec traditionnel de Staline et de ses collègues à comprendre les rapports mutuels entre révolutions démocratique et socialiste, à la base de toute leur lutte contre la théorie de la révolution permanente, qui a déjà réussi à provoquer de sérieux dégâts, surtout en Chine et en Inde, et demeure jusqu’à présent une source d’erreurs fatales. Staline a salué la révolution de Février 1917, non comme un révolutionnaire prolétarien et internationaliste, mais plutôt comme un démocrate de gauche. Toute sa conduite jusqu’à l’arrivée de Lénine le démontre. La révolution de Février était, et, comme on le voit, continue d’être une révolution "démocratique" par excellence, selon Staline. Il était en faveur du soutien du premier Gouvernement provisoire que dirigeait le grand propriétaire national-libéral le prince Lvov avec comme ministre de la Guerre l’industriel national-conservateur Goutchkov et comme ministre des affaires étrangères le libéral Milioukov. Expliquant la nécessité de soutenir le Gouvernement provisoire bourgeois-propriétaires fonciers lors d’une conférence du parti le 29 mars 1917, Staline assurait :

"Le pouvoir est divisé entre deux organes dont aucun ne jouit de la plénitude du pouvoir. Les rôles ont été partagés. Le Soviet a pris de fait l’initiative des transformations révolutionnaires, il est le chef révolutionnaire du peuple en révolte, l’organe qui a bâti le Gouvernement provisoire. Le Gouvernement provisoire a assumé en réalité la tâche de consolidation des conquêtes du peuple révolutionnaire. Dans la mesure où la Gouvernement provisoire renforce la marche en avant de la révolution, il faut le soutenir" .

Le gouvernement de "Février", bourgeois, propriétaire et profondément contre-révolutionnaire, était pour Staline non un ennemi de classe, mais un collaborateur avec lequel on avait établi une division du travail. Les ouvriers et les paysans devaient réaliser les "conquêtes" et la bourgeoisie les "consolider". Tout cela allait constituer la "révolution démocratique". La formule des mencheviks était celle de Staline. Tout cela était dit par Staline un mois après la révolution de Février, alors que le caractère du Gouvernement provisoire aurait dû être clair même pour un aveugle, non plus sur la base de la prévision marxiste mais sur celle des faits politiques.

Comme l’a démontré le cours ultérieur des événements, Lénine en 1917 n’a pas vraiment convaincu Staline, mais l’a tout simplement écarté. Toute la lutte ultérieure de Staline contre la révolution permanente était bâtie sur une séparation mécanique entre la révolution démocratique et la constitution du socialisme. Staline n’a pas encore compris que la révolution d’Octobre était d’abord une révolution démocratique et que c’était seulement pour cela qu’elle avait pu réaliser la dictature du prolétariat.

Le bilan des conquêtes démocratiques et socialistes que je dressais a été simplement adapté par Staline à sa propre conception. Ensuite, il pose la question : "Est-il vrai que la Révolution d’Octobre n’a rien apporté aux paysans ? " Après avoir dit que grâce à la révolution d’Octobre, "les paysans ont été libérés du joug des grands propriétaires terriens" (personne, voyez-vous, ne l’avait entendu dire auparavant !), Staline conclut : "Comment, après cela, peut-on affirmer que la révolution d’Octobre n’a rien apporté aux paysans ?"

Comment, après cela, ose-t-on - demanderons nous - affirmer que ce "théoricien" a même un grain de conscience théorique ?

Le bilan désavantageux pour la campagne de la révolution d’Octobre est, bien entendu temporaire et transitoire. La signification principale de la Révolution d’Octobre pour le paysan tient au fait qu’il a créé les conditions pour la reconstruction socialiste de l’agriculture. Mais cela relève de l’avenir. En 1927, la collectivisation était encore un sujet tabou. La collectivisation "intégrale", personne n’y pensait. Staline l’inclut cependant dans ses considérations :

"Aujourd’hui, après le développement accéléré du mouvement des kolkhozes" - notre théoricien transplante dans le passé ce qui va venir - "les paysans peuvent (..) produire beaucoup plus qu’avant avec la même quantité de travail". Et encore : "Comment peut-on affirmer après cela que la paysannerie n’a rien gagné à la révolution d’Octobre ? N’est-il pas clair que les gens qui énoncent cette absurdité calomnient manifestement le parti, le pouvoir des soviets ?" Les mots "absurdité" et "calomnie" sont ici très à propos. Oui, il y a des gens qui "calomnient manifestement" la raison et la chronologie.

Staline, on le voit, approfondit ses "fictions" en décrivant les choses comme si l’Opposition non seulement exagérait la révolution de Février aux dépens d’Octobre, mais même niait la capacité de la révolution d’Octobre d’améliorer à l’avenir la condition des paysans. On peut se demander à quels idiots tout cela est destiné. Nous présentons nos excuses à l’honorable professeur Pokrovsky.

En posant sans cesse le problème des ciseaux économiques entre la ville et le village depuis 1923, l’Opposition a poursuivi un but tout à fait précis, que personne maintenant ne peut contester : obliger la bureaucratie à comprendre que la lutte contre le danger de la rupture entre la ville et la campagne, devait être éliminé non à travers des mots d’ordre sucrés comme "Face au village", etc. mais bien par le rythme accéléré du développement industriel et une collectivisation énergique de l’économie paysanne. En d’autres termes, nous avons soulevé le problème des ciseaux, comme celui du bilan de la révolution d’Octobre pour les paysans, non pas avec l’objectif de "discréditer la révolution d’Octobre" - à quoi sert cette terminologie elle-même ? - mais pour obliger la bureaucratie satisfaite d’elle-même et conservatrice, sous la pression de l’Opposition, utiliser les immenses possibilités économiques ouvertes par la révolution d’Octobre ?

A la politique officielle koulako-bureaucratique de 1923-1928 qui s’exprimait dans le travail législatif et administratif quotidien, dans la nouvelle théorie, et surtout dans la persécution de l’Opposition, cette dernière proposa à partir de 1923 un cours vers l’industrialisation accélérée et à partir de 1927, après les premiers succès dans l’industrie, la mécanisation et la collectivisation de l’agriculture.

Revenons-en à la plate-forme de l’Opposition que Staline dissimule mais à laquelle il arrache des morceaux de sa science :

"Le développement de la propriété privée dans les campagnes doit être par contre un développement plus rapide des fermes collectives. Il faut systématiquement donner chaque année des subsides pour les paysans pauvres et encourager ainsi leurs efforts à s’organiser dans les kolkhozes".

"Une somme bien plus considérable doit être investie dans la création de sovkhozes et de kolkhozes. Les concessions maximum doivent être accordées aux kolkhozes nouvellement organisés et autres formes de collectivisation. Les gens privés de droits électoraux ne doivent pas être membres de fermes collectives. (..) L’Etat doit assumer les frais de tout le travail de distribution des terres et son premier souci doit être les kolkhozes et les fermes des paysans pauvres avec l’objectif d’une protection maximum de leurs intérêts"

Si la bureaucratie n’avait pas accusé des flottements sous la pression de la petite bourgeoisie mais avait appliqué le programme de !’Opposition à partir de 1923, non seulement le bilan prolétarien, mais le bilan paysan de la révolution aurait été, infiniment plus favorable.

Le problème de l’alliance (smytchka) de la ville et de la campagne est celui de leurs relations mutuelles. Il comporte deux parties, ou plutôt peut être considéré sous deux angles :

les rapports entre l’industrie et l’agriculture, les rapports entre le prolétariat et la paysannerie.

Sur la base du marché, ces rapports, prenant la forme d’échange de marchandises, s’expriment dans le mouvement des prix. L’harmonie entre les prix du pain, du coton, des betteraves etc. d’un côté, des vêtements, du kérosène, des charrues, de l’autre, nous donne l’indice décisif pour l’évaluation des rapports entre ville et village, industrie et agriculture, ouvriers et paysans. Le problème des "ciseaux" des prix industriels et agricoles demeure donc, pour la période présente également, le problème économique et social le plus important de tout le système soviétique. Alors, comment les ciseaux des prix ont-ils changé entre les deux derniers congrès, c’est-à-dire dans les deux ans et demi écoulés ? Se sont-ils refermés ou ont-ils au contraire continué à s’ouvrir ?

On chercherait vainement une réponse à cette question fondamentale dans le rapport de dix heures de Staline au congrès du parti. Présentant des tas de chiffres fournis par les différents commissariats, faisant du rapport principal une sorte de livre bureaucratique de référence, Staline n’a même pas essayé de faire une seule généralisation marxiste à partir de faits isolés et mal digérés qu’il a obtenus des commissariats, secrétariats et autres bureaux.

Les ciseaux des prix industriels et agricoles sont-ils en train de se refermer ? En d’autres termes, la bilan de la révolution socialiste qui était jusqu’à présent négatif pour le paysan, est-il en train de s’améliorer ? Dans les conditions du marché – et nous n’en sommes pas et n’en serons pas libérés avant pas mal de temps - la fermeture ou l’ouverture de ciseaux a une signification décisive pour évaluer les succès obtenus et pour vérifier la justesse des plans et méthodes économiques. Le fait qu’il n’y ait pas un mot là-dessus dans le rapport de Staline est en soi extrêmement inquiétant. Si les ciseaux se fermaient, il ne manquerait pas dans les services de Mikoyan de spécialistes pour donner sans difficulté à ce phénomène une expression statistique et graphique. Staline n’aurait eu qu’à faire la. démonstration du diagramme, c’est-à-dire montrer au congrès des ciseaux dont les branches se rapprochent. Toute la partie économique du rapport de Staline aurait trouvé son axe, mais malheureusement il n’y avait pas cet axe. Staline a esquivé le problème des ciseaux.

Les ciseaux intérieur ne sont pas l’indice final. Il en existe d’autres, supérieurs : ceux des prix intérieurs et internationaux. Ils mesurent la productivité du travail dans l’Union soviétique et la productivité du travail dans le marché capitaliste mondial. Dans ce domaine comme dans d’autres, nous avons hérité du passé une énorme arriération. En pratique, la tâche des quelques années à venir n’est pas de "rattraper et dépasser" immédiatement - nous en sommes malheureusement trop loin. Mais, grâce à la planification de refermer les ciseaux entre les prix intérieurs et les prix mondiaux, qui ne peut être accompli qu’en rapprochant systématiquement la productivité du travail en U.R.S.S. de la productivité du travail dans les pays capitalistes avancés. Ce qui exige à son tour des plans qui ne soient pas maximum pour les statistiques mais économiquement favorables. Plus les bureaucrates répètent la courageuse formule "rattraper et dépasser", plus obstinément ils continuent à ignorer le problème des coefficients comparés précis de l’industrie socialiste et de l’industrie capitaliste ou, en d’autres termes, du problème des ciseaux des prix intérieurs et internationaux. Sur cette question non plus, on ne trouvera pas un mot dans le rapport de Staline.

Le problème des ciseaux intérieurs ne pourrait être considéré comme définitivement réglé qu’avec la disparition réelle du marché ; le problème des ciseaux extérieurs ne pourrait l’être que par la liquidation du capitalisme mondial. On sait que Staline, à l’époque du congrès des agronomes marxistes, se préparait envoyer la Nep "au diable". Mais il a changé d’avis dans les six mois qui ont suivi. Comme toujours, il a attribué au congrès son intention non réalisée de liquider la Nep… aux trotskystes. Les fils blancs qui ont servi à coudre cette tentative sont montrés avec tant d’indiscrétion que le compte rendu de cette partie du discours n’a pas osé mentionner le moindre applaudissement.

Ce qui est arrivé à Staline en ce qui concerne le marché et la Nep, c’est ce qui arrive ordinairement aux empiristes. Le changement radical qui s’était produit dans sa tête sous l’influence de la pression extérieure, il l’a pris pour un changement radical de toute la situation. Une fois que la bureaucratie a décidé d’entrer dans un conflit décisif avec le marché et le koulak au lieu de s’adapter à eux passivement, ils ont cessé d’exister dans les statistiques et l’économie. L’empirisme est le plus souvent la précondition du subjectivisme et si c’est de l’empirisme bureaucratique, il devient inévitablement la précondition de "déviations" périodiques. L’art de la direction "générale" consiste dans ce cas à morceler les déviations en petites déviations et à les répartir également aux subordonnés que sont les exécutants. Si au bout du compte la déviation générale est attribuée au "trotskysme", alors le problème est réglé. Mais c’est hors de notre sujet. L’essence de la Nep, en dépit de changements brusques de conceptions qu’en a Staline, réside comme auparavant dans la détermination par le marché des rapports économiques entre la ville et la campagne. Si la Nep subsiste, les ciseaux des prix agricoles et industriels demeurent les critères les plus importants de toute la politique économique.

Cependant, six mois avant le congrès, nous avons entendu Staline traiter la théorie des ciseaux de "préjugé bourgeois". C’est le moyen le plus simple de sortir de l’impasse. Si vous dites à un sorcier de village que la courbe de température est l’une des indications les plus importantes de la santé ou de la maladie d’un organisme, il ne va même pas vous croire. Mais s’il a saisi au vol quelques mots savants et, plus grave, appris à présenter son activité de guérisseur comme une "médecine prolétarienne", il va certainement dire que le thermomètre est un préjugé bourgeois. Si ce sorcier a le pouvoir entre ses mains, pour éviter un scandale, il va briser le thermomètre sur une pierre, ou pire encore sur la tête de quelqu’un.

En 1925, on déclara que la différenciation à l’intérieur de la paysannerie soviétique était un préjugé de "paniquards". Jakovlev fut envoyé au bureau central des statistiques où il confisqua tous les thermomètres pour les casser. Malheureusement les changements de température ne s’arrêtent pas avec la disparition des thermomètres. Le résultat est que l’apparition de processus organiques cachés surprend les guérisseurs et leurs patients. C’est ce qui est arrivé pendant la grève du grain du koulak qui apparut de façon inattendue comme le personnage dirigeant à la campagne et obligea Staline, le 15 février 1928 à opérer un tournant de 180°. Le thermomètre des prix n’a pas moins de signification que le thermomètre de la différenciation à l’intérieur de la paysannerie.

Après le 12° congrès du parti où fut pour la première fois utilisé et expliqué le terme de "ciseaux", tout le monde comprit son importance. Dans les trois années suivantes, les ciseaux étaient toujours présentés aux plenums du comité central, aux conférences et congrès, comme précisément la courbe fondamentale de la température économique du pays. Mais ensuite, ils commencèrent à disparaître et finalement, à la fin de 1929, Staline déclara qu’ils étaient... "un préjugé bourgeois". Puisque le thermomètre était à l’époque cassé, Staline n’avait pas à présenter au 16° congrès du parti un courbe de température économique.

La théorie marxiste est l’arme de la pensée qui sert à clarifier ce qui est en train d’apparaître, qui va venir et à déterminer ce qu’il faut faire. La théorie de Staline sert la bureaucratie. Elle sert à justifier les zigzags après les événements, à dissimuler les erreurs d’hier et par conséquent à préparer celles de demain. Le silence sur les ciseaux occupe la place centrale du rapport de Staline. Cela peut sembler un paradoxe, parce que le silence n’occupe ni espace ni temps. Mais c’est néanmoins un fait : au centre du rapport de Staline, il y a un trou consciemment et délibérément creusé.

En garde, pour qu’aucun mal n’arrive à la dictature par ce trou ! La rente foncière ou : Staline approfondit Marx et Engels

Au début de sa lutte contre le "secrétaire général", Boukharine déclara à propos d’autre chose que la principale ambition de Staline était de se faire reconnaître comme un "théoricien". Boukharine connait suffisamment Staline, d’un côté, et l’A B C du communisme, de l’autre pour ne pas apprécier le caractère tragi-comique de cette prétention. C’est dans le rôle de théoricien que Staline a parlé à la conférence des agronomes marxistes. Entre autres choses, la rente foncière n’en est pas sortie intacte.

Ce n’est que récemment (1925) que Staline était encore décidé à renforcer pour quelques dizaines d’années les exploitations paysannes c’est-à-dire à liquider dans les faits le droit la nationalisation de la terre. Le commissaire du peuple à l’agriculture de Géorgie - bien entendu, Staline était au courant - présenta à cette époque un projet de loi pour l’abolition de la nationalisation des terres. Le commissariat à l’agriculture de Russie travaillait dans le même esprit. L’Opposition sonna l’alarme. Elle écrivit dans sa plate-forme :

"Le parti doit résister et écraser toutes les tendances qui conduisent à miner ou à détruire la nationalisation de la terre, qui constitue l’un des piliers de la dictature du prolétariat" (ib., p.70)

De même qu’en 1922, Staline avait abandonné son attaque contre le monopole du commerce extérieur, de même en 1926, il dut abandonner celle qu’il lançait contre la nationalisation de la terre, disant "qu’il avait l’été mal compris".

Après la proclamation du cours à gauche, Staline non seulement devint un défenseur de la nationalisation de la terre, mais accusa immédiatement l’Opposition de ne pas comprendre la signification de toute l’institution. L’attitude négative d’hier à l’égard de la nationalisation devint un fétichisme. La théorie de Marx de la rente foncière eut une nouvelle tâche administrative : justifier la collectivisation intégrale de Staline.

Il faut parler un peu de théorie ici. Dans son analyse inachevée de la rente foncière, Marx l’a divisée en rente "absolue" et "différentielle". Le même travail humain, sur des terres différentes, donne des résultats différents, la plus-value du lot le plus fertile sera bien entendu appropriée par son propriétaire. C’est la rente différentielle. Mais aucun propriétaire n’abandonnera gratuitement même la parcelle la plus pauvre à un tenancier tant qu’il aura de la demande pour elle. En d’autres termes, découle de la propriété privée de la terre un certain minimum de rente foncière, indépendant de la qualité de la parcelle. C’est ce qu’on appelle la "rente absolue". Le montant réel de la rente foncière se réduit donc théoriquement à la somme de la rente absolue et de la rente différentielle.

Conformément à cette théorie, la liquidation de la propriété privée de la terre conduit à la liquidation de la rente foncière absolue. Il reste seulement la rente déterminée par la qualité du sol ou, plus exactement, par l’application du travail humain à des parcelles de qualité diverse. Il n’est pas nécessaire d’expliquer que la rente différentielle n’est pas quelque sorte de propriété fixe des parcelles, mais qu’elle change avec les méthodes de culture. Ce bref rappel était nécessaire pour révéler le caractère lamentable de l’incursion de Staline dans la sphère théorique de la nationalisation de la terre.

Staline commence par corriger et approfondir Engels. Ce n’est pas la première fois. En 1926, il nous a expliqué qu’Engels comme Marx ignoraient la loi du développement inégal du capitalisme et que c’était précisément pour cette raison que tous deux rejetaient la théorie du socialisme dans un seul pays que défendait contre eux à l’époque, Vollmar, le précurseur théorique de Staline.

Au premier coup d’œil, il peut sembler que Staline soit un peu plus prudent en abordant la question de la nationalisation de la terre, ou, plus précisément, de l’insuffisante compréhension du vieil Engels à ce sujet. Mais au fond il est toujours aussi désinvolte. Il i, du livre d’Engels sur la question agraire, la fameuse phrase selon laquelle nous ne voulons nullement violer la volonté du petit paysan ; au contraire, nous l’aiderons de toutes les façons "pour faciliter son passage à des associations" c’est-à-dire à l’agriculture collective. "Nous essaierons de lui donner la possibilité d’y réfléchir le plus longtemps possible sur son propre lopin de terre". Ces paroles excellentes, que tout marxiste instruit connaît, donnent une formule claire et simple pour le rapport de la dictature prolétarienne aux paysans.

Obligé de justifier la collectivisation intégrale sur un rythme frénétique, Staline souligne la circonspection exceptionnelle et même "à première vue exagérée" d’Engels quant à ce passage des petits paysans sur la route de l’agriculture socialiste. Qu’est-ce qui guidait Engels dans cette circonspection "exagérée" ? Staline répond :

"Evidemment, sur la propriété privée du sol, sur le fait que le paysan possède son lopin de terre, dont il lui sera difficile de se séparer. Telle est la paysannerie en Occident. Telle est la paysannerie des pays capitalistes où existe la propriété privée du sol. On conçoit qu’une grande circonspection y soit nécessaire. Peut-on dire que la situation soit la même chez nous, en U.R.S.S. ? Non, on ne saurait le dire parce que nous n’avons pas cette propriété privée du sol qui rive le paysan à son exploitation individuelle".

Tel est le raisonnement de Staline. Peut-on dire qu’il y a là ne fût-ce qu’un grain de bon sens ? Non, on ne peut pas. Il apparaît qu’Engels devait être "circonspect" parce que la propriété privée de la terre existe dans les pays bourgeois. Mais Staline n’a pas besoin de l’être parce que nous avons établi en U.R.S.S. la nationalisation du sol. Mais la propriété privée de la terre, à côté de la propriété communale la plus archaïque, n’existait-elle pas aussi dans la Russie bourgeoise ? Nous n’avons pas trouvé une nationalisation de la terre toute prête : nous l’avons réalisée après avoir pris le pouvoir. Et Engels parle de la politique que doit adopter le parti prolétarien précisément après la prise du pouvoir. Quel sens a donc l’explication condescendante donnée par Staline de la circonspection d’Engels ? Le vieux, voyez-vous, était obligé d’agir dans des pays bourgeois où existait la propriété privée de la terre tandis que nous avons eu l’idée d’abolir la propriété privée. Mais, précisément, Engels recommande la circonspection précisément après la conquête du pouvoir par le prolétariat, par conséquent après l’abolition de la propriété privée des moyens de production.

En opposant la politique paysanne soviétique au conseil d’Engels, Staline embrouille ridiculement la question. Engels proposait de donner au petit paysan le temps de réfléchir sur son propre lopin, avant de se décider à entrer dans le kolkhoze. Dans cette période transitoire de "réflexion" du paysan, l’Etat ouvrier devait, selon Engels, protéger les petits paysans contre les usuriers, les marchands de grain, etc. c’est à dire limiter les tendances du koulak à l’exploitation. La politique soviétique en dépit de tous ses flottements, avait encore ce double caractère à l’égard de la masse principale, les paysans non exploiteurs. Le mouvement de collectivisation aujourd’hui - treize ans après la prise du pouvoir - n’en est qu’à son début malgré le tapage statistique pour faire croire le contraire. Ainsi la dictature du prolétariat a-t-elle ainsi donné à l’écrasante masse des paysans douze ans pour réfléchir. Il est douteux qu’Engels ait eu à l’esprit un délai aussi long et d’ailleurs il ne serait pas nécessaire dans les pays avancés d’Occident où, avec le développement de l’industrie, il sera infiniment plus facile au prolétariat de montrer au paysan par des faits tous les avantages de l’agriculture collective. Si c’est seulement treize ans après la prise du pouvoir par le prolétariat que nous entreprenons en Union Soviétique un large mouvement vers la collectivisation - mouvement encore très primitif dans son contenu et très instable - cela ne peut s’expliquer que par notre pauvreté et notre arriération, en dépit du fait que la terre ait été nationalisée, une idée qui n’est sans doute pas venue à Engels et que le prolétariat occidental n’aura pas à réaliser après sa prise du pouvoir. Cette opposition de la Russie à l’Occident et de Staline à Engels sent l’idéalisation de l’arriération nationale.

Mais Staline ne s’en tient pas là. A l’inconséquence économique, il ajoute aussitôt l’absurdité théorique. Comment pouvons-nous, demande-t-il à son malheureux auditoire, "dans notre pays où la terre est nationalisée, démontrer aussi facilement (!!) la supériorité (des kolkhozes) sur les petites fermes paysannes ? C’est la grande signification révolutionnaire des lois agraires soviétiques qui abolissent la rente absolue (...) et réalisent la nationalisation de la terre". Et Staline, plein de reproches et en même temps content de lui demande "Pourquoi donc ce nouvel (?!) argument n’est-il pas suffisamment utilisé par nos théoriciens de la question agraire dans leur lutte contre toutes les diverses théories bourgeoises ?". Et ici Staline fait référence - on recommande aux agronomes marxistes de ne pas échanger de coups d’œil, de ne pas se moucher de confusion, et plus grave, de ne pas cacher leurs têtes sous les tables - de se référer au troisième volume du Capital et à la théorie de Marx de la rente foncière. Quel malheur, quelle douleur ! A quelle hauteur le théoricien n’était-il pas monté avant de s’aplatir dans le ruisseau avec son "nouvel argument".

Selon Staline, "le paysan occidental est lié à la terre par rien d’autre que la rente absolue". Et comme nous avons aboli cette vipère, du même coup a disparu de terrible pouvoir de la terre qui rend le paysan esclave, si puissamment décrit par Gleb Ouspensky en Russie et par Balzac et Zola en France.

Etablissons avant tout qu’en U.R.S.S., la rente absolue n’a pas disparu, elle a été étatisée, ce qui n’est pas la même chose. En 1914, Neumark évaluait la richesse nationale de la Russie à 140 milliard de roubles-or, y compris en premier lieu la prix de la terre, c’est-à-dire en premier lieu le prix de toute la terre, c’est-à-dire la rente capitalisée du pays tout entier. Si nous voulions établir maintenant le poids spécifique de la richesse nationale de l’Union Soviétique dans la richesse de l’humanité, nous devrions évidemment inclure la rente capitalisée, aussi bien que la rente différentielle.

Tous les critères économiques, y compris la rente absolue, se réduisent à du travail humain. Dans les conditions de l’économie de marché, la rente foncière est déterminée par la quantité de produits que le propriétaire de la terre peut extraire des produits du travail qui y est fait. Le propriétaire de la terre en U.R.S.S., c’est l’Etat. De ce fait, il devient le détenteur de la rente foncière. On ne pourrait parler de la liquidation de la rente absolue qu’après la socialisation de la terre sur l’ensemble de la planète, c’est-à-dire, après la victoire de la révolution mondiale. Mais, dans des limites nationales, si on peut parler ainsi sans insulter Staline, on ne peut pas construire le socialisme mais on ne peut pas non plus en finir avec la rente absolue.

Cette intéressante question théorique a une signification pratique. La rente foncière trouve son expression sur le marché mondial dans le prix des produits agricoles. Puisque le gouvernement soviétique est un exportateur de ces derniers - et, avec l’intensification de l’agriculture, les exportations de grain augmenteront beaucoup -, l’Etat soviétique, armé du monopole du commerce extérieur, apparaît sur le marché mondial comme le propriétaire de la terre dont il exporte les produits, concentrant ainsi dans le prix de ces produits la rente foncière qu’il détient. Si la technique de notre agriculture, comme celle de notre commerce extérieur, n’était pas inférieure à celle des pays capitalistes mais au même niveau, la rente absolue aurait pris justement chez nous, en U.R.S.S. la forme la plus évidente et la plus marquée. Quant on atteindra cette étape, dans l’avenir, ce moment sera d’une grande importance pour la direction planifiée de l’agriculture et de l’exportation. Si maintenant Staline, au lieu de réaliser la rente absolue sur le marché mondial, se vante de l’avoir abolie, la raison temporaire d’une telle vantardise est donnée par la faiblesse actuelle de notre exportation agricole et le caractère irrationnel de notre commerce extérieur dans lequel non seulement la rente absolue s’engouffre sans laisser de trace, mais aussi beaucoup d’autres choses. Cet aspect de la question, qui n’a pas de rapport direct avec la collectivisation de l’économie paysanne, nous donne néanmoins un exemple de cette idéalisation de l’isolement économique et de l’arriération économique qui est l’un des traits fondamentaux de notre philosophe national-socialiste.

Mais revenons à la question de la collectivisation. Selon Staline, le petit paysan occidental est lié à sa parcelle de terre par la chaîne de la rente absolue. Toutes les poules paysannes vont rire de ce "nouvel argument" ! La rente absolue est une catégorie purement capitaliste. La petite exploitation individuelle ne peut toucher la rente absolue que dans les circonstances épisodiques d’une conjoncture exceptionnellement favorable du marché, comme il en existait, par exemple, au début de la guerre. La dictature économique du capital financier sur le village atomisé s’exprime sur le marché dans un échange inégal. En général, la paysannerie, dans le monde entier, n’échappe pas au régime des "ciseaux". La majorité écrasante des petits paysans ne réussit pas de façon générale à tirer des prix du grain ou des produits agricoles un salaire, pour ne pas parler de rente.

Mais si la rente absolue, si triomphalement "abolie" par Staline, ne représente rien pour l’esprit ou le cœur du petit paysan, la rente différentielle, que Staline a si généreusement épargnée, a une grande signification, précisément pour le paysan occidental. Le fermier tient à son lopin d’autant plus que lui et son père ont consacré leurs forces et leurs moyens à élever sa fertilité. Cela s’applique, soit dit en passant non seulement à l’Occident, mais à l’Orient, par exemple à la Chine avec ses régions de culture intense. Ainsi certains éléments du conservatisme de la petite propriété existent, comme conséquence non de la catégorie abstraite de la rente absolue, mais des conditions matérielles de la culture plus intensive dans une économie parcellaire. Si les paysans russes se séparent d’un lot donné avec une relative facilité, ce n’est pas du fait du "nouvel argument" de Staline qui les aurait libérés de la rente absolue mais pour les mêmes raisons qui, avant la révolution d’Octobre, faisaient qu’il y avait en Russie des redivisions périodiques de la terre. Nos populistes idéalisaient ces redivisions en tant que telles, mais elles n’étaient possible que sur la base de notre économie extensive, de l’assolement triennal, et du misérable rendement de la terre - c’est-à-dire, une fois de plus, à cause de cette arriération idéalisée par Staline.

Le prolétariat victorieux de l’Occident aura-t-il plus de difficultés pour éliminer le conservatisme paysan qui découle d’une culture plus intensive dans une économie de petite propriété ? Nullement. Car en Occident, à cause du niveau incomparablement plus élevé de l’industrie et de la culture en général, l’Etat prolétarien pourra plus facilement donner au paysan en transition vers le travail collectif une compensation évidente et authentique pour sa perte de la "rente différentielle" sur sa parcelle de terre. Il ne peut y avoir de doute que, douze ans après la conquête du pouvoir, la collectivisation de l’agriculture en Allemagne, Grande-Bretagne ou Amérique sera incontestablement plus élevée et plus ferme que chez nous aujourd’hui.

N’est-il pas étrange que Staline ait découvert son "nouvel argument" en faveur de la collectivisation intégrale que douze ans après que la nationalisation ait eu lieu ? Pourquoi donc, en 1923-1928, malgré l’existence de la nationalisation a-t-il si obstinément misé sur le puissant producteur individuel agricole, et non sur les kolkhozes ? C’est clair : la nationalisation de la terre est une condition très importante, une condition politique et juridique indispensable de la transformation socialiste de l’agriculture. D’un étroit point de vue économique, auquel Staline se place sur cette question, la nationalisation de la terre est précisément d’une signification de troisième ordre parce que le coût de l’équipement nécessaire pour une économie à large échelle rationnelle, dépasse plusieurs fois la rente absolue.

Inutile d’ajouter que la nationalisation de la terre est une condition très importante, indispensable, une condition politique et juridique de la transformation socialiste de l’agriculture. Mais la signification économique directe de la nationalisation à un moment donné est déterminée par l’action de facteurs de caractère matériel liés à la production. C’est révélé avec une totale clarté par la question du bilan paysan de la révolution d’Octobre. L’Etat en tant que propriétaire de la banque, a concentré entre ses mains le droit à la rente foncière. La réalise-t-il sur le marché extérieur dans le prix du blé, du bois, etc ? Malheureusement pas encore. La recouvre-t-il sur le paysan ? Du fait de la multiplicité des comptes économiques entre l’Etat et le paysan, il est très difficile de répondre à cette question. On peut dire - et ce ne sera nullement un paradoxe - que les "ciseaux" des prix agricoles et industriels contiennent la rente foncière de façon dissimulée. Avec la concentration de la terre, de l’industrie et des transports aux mains de l’Etat, la question de la rente foncière a pour le paysan une importance du point de vue de la comptabilité pour ainsi dire, mais pas économique. Mais la comptabilité est une technique dont le paysan ne se soucie guère. Il dresse un bilan d’ensemble de ses rapports avec la ville et l’Etat.

Il serait plus juste d’aborder cette question sous un autre angle. Grâce à la nationalisation de la terre, des usines, à la suppression de la dette extérieure et à l’économie planifiée, l’Etat ouvrier est capable à bref délai d’atteindre des taux élevés de développement industriel. Ce procès crée indubitablement les prémisses des plus importantes conditions à la collectivisation de la terre. Cette condition n’est pas cependant une condition juridique mais une condition matérielle de production : elle s’exprime dans un nombre défini de charrues, de moissonneuses- lieuses, de tracteurs, d’élévateurs de grain, d’agronomes, etc.

C’est précisément de ces entités réelles que devrait partir de plan de collectivisation. C’est alors qu’il deviendrait réel. Mais, aux fruits réels de la nationalisation, on ne peut toujours ajouter la nationalisation elle-même, comme une sorte de fonds de réserve qui permettrait de couvrir les excès des aventures bureaucratiques "intégrales". Ce serait la même chose que si quelqu’un, ayant déposé son capital à la banque, voulait utiliser en même temps intérêt et capital.

Telle est la conclusion générale. Mais la conclusion spécifique, individuelle peut être formulée plus simplement : "Erema, Erema, tu ferais mieux de rester chez toi", comme dit la chanson, plutôt que de s’aventurer dans des excursions théoriques. Les formules de Marx et l’audace de l’ignorance

Entre le premier et le troisième volume du Capital, il existe le deuxième. Notre théoricien croit de son devoir d’engager aussi une agression administrative sur ce dernier. Staline doit protéger en toute hâte de la critique la politique actuelle de collectivisation forcée. Mais comme les preuves nécessaires ne peuvent être trouvées dans les conditions matérielles de l’économie, il va les chercher dans des ouvrages faisant autorité et fatalement se retrouve chaque fois à la mauvaise page.

Toute l’expérience capitaliste démontre les avantages de l’économie à grande échelle, agriculture comprise. Les avantages potentiels de la grande exploitation collective sur la petite atomisée ont été éclairés même bien avant Marx par les socialistes utopiques et leurs arguments demeurent fondamentalement sains. En ce domaine, les utopistes étaient de grands réalistes. Leur utopie ne commençait qu’avec la question de la route historique vers la collectivisation. Là, la voie juste a été désignée par la théorie de Marx de la lutte de classes, aussi bien que par sa critique de l’économie capitaliste.

Le Capital donne une analyse et une synthèse des processus de l’économie capitaliste. Le deuxième volume examine le mécanisme interne de la croissance de l’économie capitaliste. Les formules algébriques du volume démontrent comment, à partir d’un seul et même protoplasme - le travail humain abstrait - se cristallisent les moyens de production sous la forme du capital constant, les salaires sous la forme de capital variable et la plus-value qui devient ensuite la source de création de plus de capital constant et variable. Cela rend possible la création d’une plus importante plus-value. Tel est le cycle de la reproduction élargie dans sa forme la plus générale et la plus abstraite.

Pour montrer comment les différents éléments matériels du processus économique, les marchandises, se rejoignent dans ce tout non réglé, ou, plus précisément comment le capital constant et variable arrivent à l’équilibre nécessaire dans les différents domaines de l’industrie pendant la croissance générale de la production, Marx divise le processus de la reproduction élargie en deux parties indépendantes : les entreprises qui produisent les moyens de production et les entreprises qui produisent des articles de consommation. Les entreprises de la première catégorie doivent fournir les machines, les matières premières et les matériaux supplémentaires aussi bien à elles-mêmes qu’aux entreprises de la seconde catégorie. A leur tour, celles-ci ont à fournir des articles de consommation pour leurs propres besoins ainsi que pour ceux des entreprises de la première catégorie. Marx fait apparaître le mécanisme général de la réalisation de cette proportionnalité qui constitue la base de l’équilibre dynamique du capitalisme [1].

La question de l’agriculture et de ses relations avec l’industrie est donc située sur un plan tout à fait différent. De toute évidence, Staline simplement confondu la production des articles de consommation avec l’agriculture. Tandis que, selon Marx, les entreprises capitalistes de l’agriculture (seulement les capitalistes) tombent dans la première catégorie, les entreprises produisant des articles de consommation dans la seconde. Dans les deux cas, elles sont rangées dans leur catégorie avec les entreprises industrielles. Dans la mesure où la production agricole présente des particularités qui l’opposent à l’industrie dans son ensemble, l’examen de ces particularités ne commence que dans le troisième volume (du Capital).

La reproduction élargie ne se fait pas seulement, en réalité, aux dépens de la plus-value produite par les ouvriers de l’industrie elle-même et de l’agriculture capitaliste, mais aussi par l’afflux de ressources fraîches à partir de sources extérieures, le village pré-capitaliste, les pays arriérés, les colonies, etc. L’extraction de plus-value du village et des colonies est possible, à son tour, soit sous la forme d’un échange inégal, soit sous celle d’exactions forcées (le plus souvent impôts) ou finalement sous la forme de crédits (caisses d’épargne, emprunts, etc.). Historiquement, toutes ces formes d’exploitation se combinent dans des proportions différentes et jouent un rôle aussi important que l’extraction de la plus-value sous sa forme "pure". L’approfondissement de l’exploitation va toujours de pair avec son élargissement. Mais les formules de Marx qui nous intéressent dissèquent soigneusement le processus vivant de développement, séparant la reproduction capitaliste de tous les éléments précapitalistes et des formes transitoires qui l’accompagnent et le nourrissent et aux dépends desquels il réalise son expansion. Les formules de Marx construisent un capitalisme chimiquement pur qui n’a jamais existé et n’existe nulle part maintenant. C’est précisément pour cela qu’elles révèlent les tendances de base de chaque capitalisme mais précisément du capitalisme et seulement du capitalisme.

Pour quiconque a une compréhension du Capital, il est évident que ni dans le premier, ni dans le second ni dans le troisième volume on ne peut trouver de réponse à la question de savoir comment, quand et à quel rythme la dictature prolétarienne peut réaliser la collectivisation de l’agriculture. Aucune de ces questions, ni non plus des dizaines d’autres n’a été réglée dans des livres et ne pouvait l’être, par son essence même [2]. En vérité, Staline ne diffère guère d’un marchand qui chercherait dans la très simple formule de Marx argent-marchandise-argent une orientation sur la question de savoir qu’acheter et vendre et quand pour réaliser le profit maximum. Staline confond simplement la généralisation théorique avec les prescriptions pratiques - pour ne pas parler du fait que la généralisation théorique de Marx porte sur une question tout à fait différente.

Pourquoi donc Staline a-t-il eu besoin de faire appel aux formules de la reproduction élargie auxquelles, de toute évidence, il ne comprend rien ? Les explications là-dessus de Staline lui-même sont si inimitables qu’il nous faut les ir littéralement :

"La théorie marxiste de la reproduction enseigne que la société contemporaine (!) ne peut se développer sans accumuler d’année en année, et qu’il est impossible d’accumuler sans une reproduction élargie d’une année à l’autre. Voilà qui est clair".

On ne saurait être plus clair. Mais ce n’est pas un enseignement de la théorie marxiste, c’est le bien commun de l’économie politique bourgeoise, sa quintessence. "L’accumulation" comme condition du développement de la "société contemporaine"... voila précisément cette grande idée que l’économie politique vulgaire a nettoyée des éléments de la théorie de la valeur-travail dont les éléments étaient déjà contenus dans l’économie politique classique. La théorie que Staline a si emphatiquement proposé de reprendre dans le trésor du marxisme est un lieu commun unissant non seulement Adam Smith et Bastiat, mais aussi ce dernier au président américain Hoover. La "société contemporaine" - pas "capitaliste contemporaine" - est utilisée pour étendre aussi les formules de Marx à la société "socialiste contemporaine". "Voilà qui est clair". Et Staline poursuit :

"Notre grande industrie socialiste centralisée se développe selon la théorie marxiste de la reproduction élargie puisque, chaque année, elle augmente de volume et avance à pas de géant."

L’industrie se développe conformément à la théorie marxiste... Immortelle formule ! De la même manière, l’avoine pousse dialectiquement conformément à Hegel. Pour un bureaucrate, la théorie est une formule administrative. Mais nous n’en sommes pas encore au nœud de la question. "La théorie marxiste de la reproduction" porte sur le mode de production capitaliste. Mais Staline parle de l’industrie soviétique qu’il considère comme socialiste sans restrictions. Ainsi Staline dit-il que "l’industrie socialiste" se développe conformément à la théorie de la reproduction capitaliste. On voit combien il a agi imprudemment en glissant la main dans le "trésor du marxisme". Si la même théorie de la reproduction, construite sur les lois de la production anarchique, rend compte de deux processus économiques, l’un anarchique et l’autre planifié, alors l’économie planifiée, le commencement socialistes, se réduisent à rien. Mais nous n’avons là encore que les bourgeons et les fruits sont à venir.

La perle la plus belle tirée par Staline du trésor est le petit mot "puisque"’ : L’industrie socialiste se développe conformément à la théorie de l’industrie capitaliste "puisque chaque année elle augmente de volume et avance à pas de géant". Pauvre théorie ! Infortuné trésor ! Malheureux Marx ! Cela veut-il dire que la théorie marxiste a été créée spécialement pour prouver le besoin de progressions annuelles et à pas de géant en plus ? Et qu’en est-il alors de ces périodes où l’industrie capitaliste ne se développe qu’au pas de la tortue ? Dans ces cas, apparemment, la théorie de Marx est abrogée. Mais toute la production capitaliste se développe à travers des cycles de croissance et de crise ; cela veut dire qu’il n’avance pas seulement à pas de géant mais souvent piétine ou recule. Il semble que le concept de Marx soit sans intérêt en ce qui concerne le développement capitaliste, pour la compréhension duquel il a été créé, mais qu’il réponde pleinement à la nature des "pas de géant" de l’industrie socialiste. Est-ce que ce ne sont pas des miracles ? Ne s’en tenant pas à éclairer Engels sur la nationalisation de la terre, mais en même temps s’occupant d’une correction fondamentale de Marx, Staline en tout cas marche... à pas de géant. Et les formules du Capital sont écrasées comme des noix sous ses gros sabots.

Mais pourquoi Staline a-t-il besoin de tout cela ? va demander le lecteur étonné . Hélas, on ne peut pas sauter par-dessus les étapes, surtout quand on peut à peine accompagner notre théoricien. Un peu de patience et tout sera révélé. Immédiatement après le passage cité précédemment Staline continue :

"Mais notre grande industrie, ce n’est pas encore toute notre économie nationale. Au contraire, dans notre économie nationale domine encore, jusqu’ici, la petite économie paysanne. Peut-on dire que notre petite économie paysanne se développe selon le principe de la reproduction élargie ? Non, on ne saurait le dire. Notre petite économie paysanne (…) ne peut pas toujours réaliser même la reproduction simple. Peut-on encore faire progresser à une allure accélérée notre industrie socialiste, avec une base agricole telle que la petite économie paysanne (…) ? Non".

Puis vient sa conclusion : il faut une collectivisation totale.

Ce passage est encore meilleur que le précédent. Sous la banalité somnolente du style éclatent ici ou là les pétards d’une audacieuse ignorance. L’économie agricole, c’est-à-dire la simple économie marchande se développe-t-elle conformément aux lois de l’économie capitaliste ? Non, réplique notre théoricien terrorisé. C’est clair, le village ne vit pas conformément à Marx. Il faut corriger cela. Staline essaie dans son rapport de réfuter les théories petites-bourgeoises sur la stabilité de l’économie paysanne. Mais il se prend le pied dans le réseau des formules marxistes et donne de ces théories l’expression la plus généralisée. En réalité, la théorie de la reproduction élargie selon Marx embrasse l’économie capitaliste tout entière - pas seulement l’industrie, mais l’agriculture - mais seulement dans sa forme pure, c’est-à-dire sans résidus précapitalistes. Et Staline, négligeant pour une raison inconnue les artisans et les métiers, pose la question :

"Peut-on dire que notre petite économie paysanne se développe selon le principe de la reproduction élargie ? Non, on ne saurait le dire"

En d’autres termes, Staline, sous une forme plus générale, répète les affirmations des économistes bourgeois selon lesquels l’agriculture ne se développe pas conformément au "principe" de la théorie marxiste de la reproduction capitaliste. Ne vaudrait-il pas mieux garder le silence après pareille découverte ? Après tout, les agronomes marxistes ont gardé le silence et écouté cette attaque honteuse contre les enseignements de Marx. Pourtant la plus douce des réponses aurait consisté en ceci :

"Quittez tout de suite la tribune et n’ayez plus l’audace de traiter de problèmes dont vous ignorez tout"

Mais nous ne suivrons pas l’exemple des agronomes marxistes et nous ne nous tairons pas. L’ignorance au pouvoir est aussi dangereuse que la folie armée d’un rasoir.

Les formules du deuxième volume du Capital de Marx ne représentent pas des "principes" dirigeants pour la construction socialiste, mais une généralisation objective des processus capitalistes. Ces formules, abstraites des particularités de l’agriculture, non seulement ne contredisent pas son développement mais l’embrassent en tant qu’agriculture capitaliste.

La seule chose qu’on puisse dire sur l’agriculture dans le cadre des formules du deuxième volume est que ces formules présupposent l’existence d’une certaine quantité de matières premières agricoles et de produits de consommation agricoles, suffisants pour assurer une reproduction élargie. Mais quelle devrait être la corrélation entre l’agriculture et l’industrie : la même qu’en Amérique ou la même qu’en Grande-Bretagne ? Ces deux types se conforment également aux formules de Marx. La Grande-Bretagne importe des articles de consommation et des matières premières. L’Amérique les exporte. Il n’y a pas ici, de contradiction avec les formules de la reproduction élargie qui ne sont nullement limitées par les frontières nationales et ne sont adaptées ni au capitalisme national ou moins encore au socialisme dans un seul pays.

Si l’on était arrivé à découvrir l’alimentation synthétique et les formes synthétiques de matières premières, l’agriculture serait réduite à néant et remplacer par de nouvelles branches d’industrie chimique. Que deviendraient alors les formules de la reproduction élargie ? Elles conserveraient toute leur validité dans la mesure où subsisteraient les formes capitalistes de production et de distribution.

L’économie agricole de la Russie bourgeoise, avec l’énorme prépondérance de la paysannerie pouvait non seulement satisfaire les besoins de l’industrie en pleine croissance, mais créait aussi la possibilité de grosses exportations. Ces processus s’accompagnaient de renforcement du sommet koulak et de l’affaiblissement de la base paysanne, sa prolétarisation croissante.

De cette manière, l’économie agricole sur des bases capitalistes se développait, en dépit de toutes ses particularités, dans le cadre des formules même dans lesquelles Marx embrasse l’économie capitaliste dans son ensemble - et seulement l’économie capitaliste.

Staline voudrait arriver à la conclusion qu’il est impossible de faire reposer la construction socialiste sur deux bases différentes, l’industrie socialiste concentrée à la plus grande échelle et l’économie paysanne marchande à petite échelle la plus morcelée et la plus arriérée. Il prouve en réalité exactement le contraire. Si les formules de la reproduction élargie sont applicables également à l’économie capitaliste et à l’économie socialiste - la "société contemporaine" en général, alors il est tout à fait incompréhensible qu’il soit impossible de continuer à développer l’économie sur la même base des contradictions entre la ville et le village, sur lesquelles le capitalisme a atteint un niveau incomparablement plus élevé. En Amérique, les gigantesques trusts industriels se développent même aujourd’hui côte à côte avec une économie agricole basée sur les fermiers. L’économie des fermes a créé la base de l’industrie américaine. Nos bureaucrates, soit dit en passant, Staline en tête, s’orientaient hier encore ouvertement vers le modèle de l’agriculture américaine, avec le fermier cossu en bas, et l’industrie centralisée en haut.

L’équivalence idéale de l’échange est la prémisse fondamentale des formules abstraites du deuxième volume. Mais l’économie planifiée de la période de transition, même basée sur la loi de la valeur, la viole à chaque pas et établit des rapports d’échange inégal entre différentes branches de l’industrie. Le levier décisif de l’accumulation forcée et de la répartition planifiée est le budget de l’Etat. Son rôle devrait augmenter nécessairement avec les progrès ultérieurs. Le financement à crédit règle les relations entre l’accumulation forcée du budget et les progrès du marché, dans la mesure où ce dernier subsiste. Ni le financement budgétaire, ni le financement à crédit planifié ou semi-planifié, qui assurent en U.R.S.S. l’expansion de la reproduction, ne peuvent d’aucune manière être embrassées par les formules du deuxième volume. Car toute la force de ces formules réside dans le fait qu’elles ne tiennent pas compte des budgets, des plans, des tarifs douaniers, et, en général de toutes les formes d’intervention gouvernementale planifiée et qu’elles tirent les conclusions générales de leur validité du jeu des forces aveugles du marché, disciplinées par la loi de la valeur. Si le marché intérieur soviétique était "libéré" et le monopole du commerce extérieur aboli, l’échange entre ville et village deviendrait incomparablement plus égal et l’accumulation au village - accumulation koulak ou fermier capitaliste, bien entendu - se développerait et il serait vite évident que les formules de Marx s’appliquent aussi à l’agriculture. Sur cette voie, la Russie serait très vite transformée en colonie sur laquelle prendrait appui le développement industriel d’autres pays.

Pour justifier la collectivisation intégrale, l’école de Staline (cela existe) a utilisé des comparaisons primitives entre les taux de développement dans l’industrie et dans l’agriculture. Comme d’habitude, c’est Molotov qui l’a fait le plus grossièrement. A la conférence du district de Moscou en février 1929, on a dit :

"Au cours des dernières années, l’agriculture est restée très en arrière de l’industrie par son taux de développement (...) Pendant les trois dernières années, la production industrielle a grandi en valeur de plus de 50% et la production agricole de seulement 7% environ"

Opposer ces taux de développement démontre qu’on est un illettré en économie. Ce qu’on appelle économie paysanne englobe toutes les branches de L’économie. Le développement industriel s’est toujours fait, et dans tout les pays, au détriment du poids spécifique de l’économie agricole. Il suffit de rappeler que la production des métaux aux Etats-Unis est presque égale à celle de l’économie fermière, tandis que chez nous elle est 1/18° de la production agricole. Cela montre qu’en dépit des taux élevée du développement de ces dernières années, notre industrie n’a pas encore émergé de l’enfance. Pour surmonter ces contradictions entre ville et village créées par le développement bourgeois, l’industrie soviétique doit d’abord surpasser le village beaucoup plus que la Russie bourgeoise ne l’a jamais fait.

La rupture actuelle entre l’agriculture et l’industrie d’Etat ne s’est pas produite parce que l’industrie était trop en avance par rapport à l’économie agricole - la position d’avant-garde de l’industrie est un fait historique mondial et une condition nécessaire du progrès - mais, du fait que notre industrie est trop faible, elle a insuffisamment progressé pour être capable d’éliminer les contradictions entre ville et campagne. Mais les voies et moyens de cette élimination n’ont rien à voir avec l’égalisation des taux de croissance de l’agriculture et de l’industrie. La mécanisation de l’agriculture et l’industrialisation de nombre de ses branches sera au contraire accompagnée d’une réduction du poids spécifique de l’agriculture en tant que telle. Le rythme auquel on peut accomplir cette mécanisation est déterminé par la puissance de production de notre industrie. Ce qui est décisif pour la collectivisation, ce n’est pas le fait que les chiffres de pourcentage pour la métallurgie ont augmenté au cours des dernières années, que le fait que la quantité de métal par tête est quasi négligeable. Le progrès de la collectivisation ne peut coïncider avec celui de l’économie rurale qu’à la condition qu’il repose sur une révolution technique dans la production agricole. Mais le rythme d’une telle révolution est limité par la poids spécifique actuel de l’industrie. Le rythme de collectivisation doit être coordonné avec les ressources matérielles - pas avec les rythmes statistiques abstraits de l’industrie.

Dans l’intérêt de la clarté théorique, il faudrait ajouter à ce que nous venons de dire que l’élimination des contradictions entre la ville et le village, c’est-à-dire la croissance de la production agricole à un niveau scientifique et culturel, ne signifiera pas le triomphe des formules de Marx en agriculture, comme Staline l’imagine, mais au contraire, la fin de leur triomphe aussi dans l’industrie ; car la reproduction élargie socialiste ne se déroulera pas du tout conformément aux formules du Capital, dont l’objectif est la recherche du profit. Mais tout cela est trop compliqué pour Staline et Molotov.

En conclusion, répétons que la collectivisation est une des tâches pratiques de l’élimination du capitalisme, pas une tâche théorique de son expansion. C’est pourquoi les formules de Marx ne s’appliquent ici d’aucune façon. Les possibilités pratiques de la collectivisation sont déterminées par les ressources en techniques productives disponibles pour l’agriculture grande échelle et au degré du désir de la paysannerie de passer de l’économie individuelle à l’économie collective. En dernière analyse, ce sentiment subjectif est déterminé par le même facteur de technique de la production : le paysan ne peut être attiré au socialisme que par les avantages de l’économie collective basée sur la technique avancée. Mais, au lieu d’un tracteur, Staline veut offrir au paysan les formules du deuxième volume. Mais le paysan est honnête et n’aime pas discuter sur ce qu’il ne comprend pas.

Notes

[1] Les formules du deuxième volume ne parlent pas des crises commerciales et industrielles qui font partie du mécanisme de l’équilibre capitaliste. Ces formules se proposent de prouver qu’avec ou sans crises, l’équilibre est quand même toujours atteint.

[2] Durant les premières années qui ont suivi Octobre, nous nous étions souvent opposés à ces tentatives naïves de chercher chez Marx la réponse aux questions qu’il n’avait même pas pu poser. Lénine m’a toujours soutenu. Voici deux exemples dont nous avons par hasard le sténogramme.

"Nous nous rendons compte, disait Lénine, d’après ce que dit Trotsky, que nous serons obligés de faire des expériences. Personne au monde n’a encore entrepris une œuvre aussi énorme que celle que nous nous proposons" (18 mars 1919).

Quelques mois plus tard, il disait :

"Le camarade Trotsky avait parfaitement raison d’affirmer que tout ne se trouve pas dans les ouvrages que nous considérons comme des œuvres directrices : cela ne découle d’aucune conception générale socialiste, n’est déterminé par aucune expérience et nous devons tout vérifier par notre propre expérience" (8 décembre 1919).

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