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Second Manifeste du Surréalisme

dimanche 17 juillet 2022, par Robert Paris

Second Manifeste Du Surréalisme (1930)

Dans le dernier numéro des Annales Médico-Psychologiques, le docteur A. Rodiet, au cours d’une intéressante chronique, parlait des risques professionnels du médecin d’asile. Il citait les attentats récents dont ont été victimes plusieurs de nos confrères et il cherchait les moyens de nous protéger utilement contre le péril que représente le contact permanent du psychiatre avec l’aliéné et sa famille.

Mais l’aliéné et sa famille constituent un danger que je qualifierai « d’endogène », il est lié à notre mission, il en est l’obligatoire corollaire. Nous l’acceptons simplement. Il n’en est pas de même d’un danger que j’appellerai cette fois « exogène » et qui, lui, mérite tout particulièrement notre attention. Il semble qu’il devrait motiver, de notre part, des réactions plus remarquables.

En voici un exemple particulièrement significatif : un de nos malades, maniaque revendicateur, persécuté et spécialement dangereux, me proposait, avec une douce ironie, la lecture d’un livre qui circulait librement dans les mains d’autres aliénés. Ce livre, récemment publié par les éditions de la Nouvelle Revue Française, se recommandait par son origine et la présentation correcte et inoffensive. C’était « Nadja », d’André Breton. Le surréalisme y fleurissait avec sa volontaire incohérence, ses chapitres habilement décousus, cet art délicat qui consiste à se payer la tête du lecteur. Au milieu de dessins bizarrement symboliques, on rencontrait la photographie du professeur Claude. Un chapitre, en effet, nous était tout spécialement consacré. Les malheureux psychiatres y étaient copieusement injuriés et un passage (marqué d’un trait de crayon bleu par le malade qui nous avait si aimablement offert ce livre) attira plus particulièrement notre attention, il contenait ces phrases : « Je sais que si j’étais fou, et depuis quelques jours interné, je profiterais d’une rémission que me laisserait mon délire pour assassiner avec froideur un de ceux, le médecin de préférence, qui me tomberaient sous la main. J’y gagnerais au moins de prendre place, comme les agités, dans un compartiment seul. On me ficherait peut-être la paix. »

On ne peut pas trouver excitation au meurtre mieux caractérisée. Elle ne provoquera que la superbe de notre dédain ou même elle effleurera à peine notre nonchalante indifférence.

En appeler, en des cas semblables, à l’autorité supérieure, nous paraîtrait témoigner d’une turbulence si déplacée que nous n’oserions même pas y penser. Et cependant des faits de ce genre se multiplient tous les jours.

J’estime que notre torpeur est grandement coupable. Notre silence peut laisser suspecter notre bonne foi et il encourage toutes les audaces.

Pourquoi nos sociétés, notre amicale ne réagiraient pas à des incidents semblables, qu’il s’agisse d’un fait collectif ou d’un cas individuel ? Pourquoi ne pas faire parvenir un envoi de protestation à un éditeur qui publie un ouvrage comme « Nadja » et ne pas tenter une poursuite contre un auteur qui a dépassé à notre égard les limites de la bienséance ?

Je crois qu’il y aurait intérêt (et ce serait notre seul moyen de défense) d’envisager, dans le cadre de notre amicale par exemple, la formation d’un comité chargé spécialement de ces questions.

Le docteur Rodiet terminait sa chronique en concluant :

« Le médecin d’asile peut à juste titre revendiquer le droit d’être protégé sans restriction par la société qu’il défend lui-même... »

Mais cette société semble oublier quelquefois la réciprocité de ses devoirs. C’est à nous de les lui rappeler. Paul Abély.

Société Médico-Psychologique. (24)

M. Abély ayant fait une communication sur les tendances des auteurs qui s’intitulent surréalistes et sur les attaques qu’ils dirigent contre les médecins aliénistes, cette communication donna lieu à la discussion suivante :

Discussion.

Dr DE CLÉRAMBAULT : Je demande à M. le Professeur Janet quel lien il établit entre l’état mental des sujets et les caractères de leur production.

M. P. JANET : Le manifeste des surréalistes comprend une introduction philosophique intéressante. Les surréalistes soutiennent que la réalité est laide par définition ; la beauté n’existe que dans ce qui n’est pas réel. C’est l’homme qui a introduit la beauté dans le monde. Pour produire du beau, il faut s’écarter le plus possible de la réalité.

Les ouvrages de surréalistes sont surtout des confessions d’obsédés et de douteurs.

Dr DE CLÉRAMBAULT : Les artistes excessivistes qui lancent des modes impertinentes, parfois à l’aide de manifestes condamnant toutes les traditions, me paraissent, au point de vue technique, quelques noms qu’ils se soient donnés (et quels que soient l’art et l’époque envisagés), pouvoir être qualifiés tous de « Procédistes ». Le Procédisme consiste à s’épargner la peine de la pensée, et spécialement de l’observation, pour s’en remettre à une facture ou une formule déterminées du soin de produire un effet lui-même unique, schématique et conventionnel : ainsi l’on produit rapidement, avec les apparences d’un style, et en évitant les critiques que des ressemblances avec la vie faciliteraient. Cette dégradation du travail est surtout facile à déceler sur le terrain des arts plastiques ; mais dans le domaine verbal, elle peut être démontrée tout aussi bien.

Le genre de paresse orgueilleuse qui engendre ou qui favorise le Procédisme n’est pas spécial à notre époque. Au XVIe siècle, les Concettistes, Gongoristes et Euphuistes ; au XVIIe siècle, les Précieux ont été tous des Procédistes. Vadius et Trissotin étaient des Procédistes, seulement des Procédistes beaucoup plus modérés et laborieux que ceux d’aujourd’hui, peut-être parce qu’ils écrivaient pour un public plus choisi et plus érudit.

Dans les domaines plastiques, l’essor du Procédisme semble ne dater que du siècle dernier.

M. P. JANET : À l’appui de l’opinion de M. de Clérambault, je rappelle certains procédés des surréalistes. Ils prennent par exemple cinq mots au hasard dans un chapeau et font des séries d’associations avec ces cinq mots. Dans l’Introduction au Surréalisme, on expose toute une histoire avec ces deux mots : dindon et chapeau haut de forme.

M. DE CLÉRAMBAULT : À un moment de son exposé, M. Abély vous a montré une campagne de diffamation. Ce point mérite d’être commenté.

La diffamation fait partie essentiellement des risques professionnels de l’aliéniste ; elle nous attaque à l’occasion, et en raison de nos fonctions administratives ou de notre mandat d’experts : il serait juste que l’autorité qui nous commet nous protégeât.

(...)

Contre tous les risques professionnels, de quelque nature qu’ils puissent être, il faudrait que le technicien fût garanti par des dispositions précises lui assurant des secours immédiats et permanents. Ces risques ne sont pas seulement d’ordre matériel, mais d’ordre moral. La préservation contre ces risques comporterait secours, subsides, appui juridique et judiciaire, indemnités, enfin pension parfois permanente et totale. À la phase d’urgence, les frais d’assistance peuvent être couverts par une Caisse d’Assurance Mutuelle ; mais en dernier ressort ils doivent incomber à l’autorité même au service de laquelle les dommages ont été subis.

La séance est levée à 18 heures. Un des secrétaires, Guiraud.

En dépit des démarches particulières à chacun de ceux qui s’en sont réclamés ou s’en réclament, on finira bien par accorder que le surréalisme ne tendit à rien tant qu’à provoquer, au point de vue intellectuel et moral, une crise de conscience de l’espèce la plus générale et la plus grave et que l’obtention ou la non- obtention de ce résultat peut seule décider de sa réussite ou de son échec historique.

Au point de vue intellectuel il s’agissait, il s’agit encore d’éprouver par tous les moyens et de faire reconnaître à tout prix le caractère factice des vieilles antinomies destinées hypocritement à prévenir toute agitation insolite de la part de l’homme, ne serait-ce qu’en lui donnant une idée indigente de ses moyens, qu’en le défiant d’échapper dans une mesure valable à la contrainte universelle. L’épouvantail de la mort, les cafés- chantants de l’au-delà, le naufrage de la plus belle raison dans le sommeil, l’écrasant rideau de l’avenir, les tours de Babel, les miroirs d’inconsistance, l’infranchissable mur d’argent éclaboussé de cervelle, ces images trop saisissantes de la catastrophe humaine ne sont peut-être que des images. Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement. Or, c’est en vain qu’on chercherait à l’activité surréaliste un autre mobile que l’espoir de détermination de ce point. On voit assez par là combien il serait absurde de lui prêter un sens uniquement destructeur, ou constructeur : le point dont il est question est a fortiori celui où la construction et la destruction cessent de pouvoir être brandies l’une contre l’autre. Il est clair, aussi, que le surréalisme n’est pas intéressé à tenir grand compte de ce qui se produit à côté de lui sous prétexte d’art, voire d’anti-art, de philosophie ou d’antiphilosophie, en un mot de tout ce qui n’a pas pour fin l’anéantissement de l’être en un brillant, intérieur et aveugle, qui ne soit pas plus l’âme de la glace que celle du feu. Que pourraient bien attendre de l’expérience surréaliste ceux qui gardent quelque souci de la place qu’ils occuperont dans le monde ? En ce lieu mental d’où l’on ne peut plus entreprendre que pour soi-même une périlleuse mais, pensons-nous, une suprême reconnaissance, il ne saurait être question non plus d’attacher la moindre importance aux pas de ceux qui arrivent ou aux pas de ceux qui sortent, ces pas se produisant dans une région où, par définition, le surréalisme n’a pas d’oreille. On ne voudrait pas qu’il fût à la merci de l’humeur de tels ou tels hommes ; s’il déclare pouvoir, par ses méthodes propres, arracher la pensée à un servage toujours plus dur, la remettre sur la voie de la compréhension totale, la rendre à sa pureté originelle, c’est assez pour qu’on ne le juge que sur ce qu’il a fait et sur ce qui lui reste à faire pour tenir sa promesse.

Avant de procéder, toutefois, à la vérification de ces comptes, il importe de savoir à quelle sorte de vertus morales le surréalisme fait exactement appel puisque aussi bien il plonge ses racines dans la vie, et, non sans doute par hasard, dans la vie de ce temps, dès lors que je recharge cette vie d’anecdotes comme le ciel, le bruit d’une montre, le froid, un malaise, c’est-à-dire que je me reprends à en parler d’une manière vulgaire. Penser ces choses, tenir à un barreau quelconque de cette échelle dégradée, nul n’en est quitte à moins d’avoir franchi la dernière étape de l’ascétisme. C’est même du bouillonnement écoeurant de ces représentations vides de sens que naît et s’entretient le désir de passer outre à l’insuffisante, à l’absurde distinction du beau et du laid, du vrai et du faux, du bien et du mal. Et, comme c’est du degré de résistance que cette idée de choix rencontre que dépend l’envol plus ou moins sûr de l’esprit vers un monde enfin habitable, on conçoit que le surréalisme n’ait pas craint de se faire un dogme de la révolte absolue, de l’insoumission totale, du sabotage en règle, et qu’il n’attende encore rien que de la violence. L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule. Qui n’a pas eu, au moins une fois, envie d’en finir de la sorte avec le petit système d’avilissement et de crétinisation en vigueur a sa place toute marquée dans cette foule, ventre à hauteur de canon. (25) La légitimation d’un tel acte n’est à mon sens, nullement incompatible avec la croyance en cette lueur que le surréalisme cherche à déceler au fond de nous. J’ai seulement voulu faire rentrer ici le désespoir humain, en deçà duquel rien ne saurait justifier cette croyance. Il est impossible de donner son assentiment à l’une et non à l’autre. Quiconque feindrait d’adopter cette croyance sans partager vraiment ce désespoir, aux yeux de ceux qui savent ne tarderait pas à prendre figure ennemie. Cette disposition d’esprit que nous nommons surréaliste et qu’on voit ainsi occupée d’elle-même, il paraît de moins en moins nécessaire de lui chercher des antécédents et, en ce qui me concerne, je ne m’oppose pas à ce que les chroniqueurs, judiciaires et autres, la tiennent pour spécifiquement moderne. J’ai plus confiance dans ce moment, actuel, de ma pensée que dans tout ce qu’on tentera de faire signifier à une oeuvre achevée, à une vie humaine parvenue à son terme. Rien de plus stérile, en définitive, que cette perpétuelle interrogation des morts : Rimbaud s’est-il converti la veille de sa mort, peut-on trouver dans le testament de Lénine les éléments d’une condamnation de la politique présente de la IIIe Internationale, une disgrâce physique insupportée et toute personnelle a-t-elle été le grand ressort du pessimisme d’Alphonse Rabbe, Sade en pleine Convention a-t-il fait acte de contre- révolutionnaire ? Il suffit de laisser poser ces questions pour apprécier la fragilité du témoignage de ceux qui ne sont plus. Trop de fripons sont intéressés au succès de cette entreprise de détroussement spirituel pour que je les suive sur ce terrain. En matière de révolte, aucun de nous ne doit avoir besoin d’ancêtres. Je tiens à préciser que selon moi, il faut se défier du culte des hommes, si grands apparemment soient-ils. Un seul à part : Lautréamont, je n’en vois pas qui n’aient laissé quelque trace équivoque de leur passage. Inutile de discuter encore sur Rimbaud : Rimbaud s’est trompé, Rimbaud a voulu nous tromper. Il est coupable devant nous d’avoir permis, de ne pas avoir rendu tout à fait impossibles certaines interprétations déshonorantes de sa pensée, genre Claudel. Tant pis aussi pour Baudelaire (« Ô Satan... ») et cette « règle éternelle » de sa vie : « faire tous les matins ma prière à Dieu, réservoir de toute force et de toute justice, à mon père, à Mariette et à Poe, comme intercesseurs ». Le droit de se contredire, je sais, mais enfin ! À Dieu, à Poe ? Poe qui, dans les revues de police, est donné aujourd’hui à si juste titre pour le maître des policiers scientifiques (de Sherlock Holmes, en effet, à Paul Valéry...) N’est-ce pas une honte de présenter sous un jour intellectuellement séduisant un type de policier, toujours de policier, de doter le monde d’une méthode policière ? Crachons, en passant, sur Edgar Poe. (26) Si, par le surréalisme, nous rejetons sans hésitation l’idée de la seule possibilité des choses qui « sont » et si nous déclarons, nous, que par un chemin qui « est », que nous pouvons montrer et aider à suivre, on accède à ce qu’on prétendait qui « n’était pas », si nous ne trouvons pas assez de mots pour flétrir la bassesse de la pensée occidentale, si nous ne craignons pas d’entrer en insurrection contre la logique, si nous ne jurerions pas qu’un acte qu’on accomplit en rêve a moins de sens qu’un acte qu’on accomplit éveillé, si nous ne sommes même pas sûrs qu’on n’en finira pas avec le temps, vieille farce sinistre, train perpétuellement déraillant, pulsation folle, inextricable amas de bêtes crevantes et crevées, comment veut-on que nous manifestions quelque tendresse, que même nous usions de tolérance à l’égard d’un appareil de conservation sociale, quel qu’il soit ? Ce serait le seul délire vraiment inacceptable de notre part. Tout est à faire, tous les moyens doivent être bons à employer pour ruiner les idées de famille, de patrie, de religion. La position surréaliste a beau être, sous ce rapport, assez connue, encore faut-il qu’on sache qu’elle ne comporte pas d’accommodements. Ceux qui prennent à tâche de la maintenir persistent à mettre en avant cette négation, à faire bon marché de tout autre critérium de valeur. Ils entendent jouir pleinement de la désolation si bien jouée qui accueille, dans le public bourgeois, toujours ignoblement prêt à leur pardonner quelques erreurs « de jeunesse », le besoin qui ne les quitte pas de rigoler comme des sauvages devant le drapeau français, de vomir leur dégoût à la face de chaque prêtre et de braquer sur l’engeance des « premiers devoirs » l’arme à longue portée du cynisme sexuel. Nous combattons sous toutes leurs formes l’indifférence poétique, la distraction d’art, la recherche érudite, la spéculation pure, nous ne voulons rien avoir de commun avec les petits ni avec les grands épargnants de l’esprit. Tous les lâchages, toutes les abdications, toutes les trahisons possibles ne nous empêcheront pas d’en finir avec ces foutaises. Il est remarquable, d’ailleurs, que, livrés à eux-mêmes et à eux seuls, les gens qui nous ont mis un jour dans la nécessité de nous passer d’eux ont aussitôt perdu pied, ont dû aussitôt recourir aux expédients les plus misérables pour rentrer en grâce auprès des défenseurs de l’ordre, tous grands partisans du nivellement par la tête. C’est que la fidélité sans défaillance aux engagements du surréalisme suppose un désintéressement, un mépris du risque, un refus de composition dont très peu d’hommes se révèlent, à la longue, capables. N’en resterait-il aucun, de tous ceux qui les premiers ont mesuré à lui leur chance de signification et leur désir de vérité, que cependant le surréalisme vivrait. De toute manière, il est trop tard pour que la graine n’en germe pas à l’infini dans le champ humain, avec la peur et les autres variétés d’herbes folles qui doivent avoir raison de tout. C’est même pourquoi je m’étais promis, comme en témoigne la préface à la réédition du Manifeste du Surréalisme (1929) d’abandonner silencieusement à leur triste sort un certain nombre d’individus qui me paraissaient s’être rendu suffisamment justice : c’était le cas de MM. Artaud, Carrive, Delteil, Gérard, Limbour, Masson, Soupault et Vitrac, nommés dans le Manifeste (1924) et de quelques autres depuis. Le premier de ces messieurs ayant eu l’imprudence de s’en plaindre, je crois bon, à ce sujet, de revenir sur mes intentions :

Il y a, écrit M. Artaud à L’Intransigeant, le 10 septembre 1929, il y a dans le compte rendu du Manifeste du Surréalisme paru dans L’Intran du 24 août dernier, une phrase qui réveille trop de choses : « M. Breton n’a pas cru devoir faire dans cette réédition de son livre des corrections - surtout de noms -et c’est tout à son honneur, mais les rectifications se font d’elles-mêmes. » Que M. Breton fasse appel à l’honneur pour juger un certain nombre de personnes auxquelles s’appliquent les rectifications ci-dessus, c’est affaire à une morale de secte, dont seule une minorité littéraire était jusqu’ici infectée. Mais il faut laisser aux surréalistes ces jeux de petits papiers. D’ailleurs, tout ce qui a trempé dans l’affaire du Songe il y a un an, est mal venu à parler d’honneur.

Je n’aurai garde de débattre avec le signataire de cette lettre le sens très précis que j’accorde au mot : honneur. Qu’un acteur, dans un but de lucre et de gloriole, entreprenne de mettre luxueusement en scène une pièce du vague Strindberg à laquelle il n’attache lui-même aucune importance, bien entendu je n’y verrais pas d’inconvénient particulier si cet acteur ne s’était donné de temps à autre pour un homme de pensée, de colère et de sang, n’était le même que celui qui, dans telles et telles pages de La Révolution Surréaliste, brûlait, à l’en croire, de tout brûler, prétendait ne rien attendre que de « ce cri de l’esprit qui retourne vers lui-même bien décidé à broyer désespérément ses entraves ». Hélas ! ce n’était là pour lui qu’un rôle comme un autre ; il « montait » Le Songe de Strindberg, ayant ouï dire que l’ambassade de Suède paierait (M. Artaud sait que je puis en faire la preuve), et il ne lui échappait pas que cela jugeait la valeur morale de son entreprise, n’importe. C’est M. Artaud, que je reverrai toujours encadré de deux flics, à la porte du théâtre Alfred Jarry, en lançant vingt autres sur les seuls amis qu’il se reconnaissait encore la veille, ayant négocié préalablement au commissariat leur arrestation, c’est naturellement M. Artaud qui me trouve mal venu à parler d’honneur.

Nous avons pu constater, Aragon et moi, par l’accueil fait à notre collaboration critique au numéro spécial de Variétés : « Le surréalisme en 1929 », que le peu d’embarras que nous éprouvons à apprécier, au jour le jour, le degré de qualification morale des personnes, que l’aisance avec laquelle le surréalisme se flatte de remercier, à la première compromission, celle-ci ou celle-là, est moins que jamais du goût de quelques voyous de presse, pour qui la dignité de l’homme est tout au plus matière à ricanements. A-t-on idée, n’est-ce pas, d’en demander tant aux gens dans le domaine, à quelques exceptions romantiques près, suicides et autres, jusqu’ici le moins surveillé ! Pourquoi continuerions-nous à faire les dégoûtés ? Un policier, quelques viveurs, deux ou trois maquereaux de plume, plusieurs déséquilibrés, un crétin, auxquels nul ne s’opposerait à ce que viennent se joindre un petit nombre d’êtres sensés, durs et probes, qu’on qualifierait d’énergumènes, ne voilà-t-il pas de quoi constituer une équipe amusante, inoffensive, tout à fait à l’image de la vie, une équipe d’hommes payés aux pièces, gagnant aux points ? MERDE.

La confiance du surréalisme ne peut être bien ou mal placée, pour la seule raison qu’elle n’est pas placée. Ni dans le monde sensible, ni sensiblement en dehors de ce monde, ni dans la pérennité des associations mentales qui recommandent notre existence d’une exigence naturelle ou d’un caprice supérieur, ni dans l’intérêt que peut avoir l’« esprit » à se ménager notre clientèle de passage. Ni encore bien moins, cela va sans dire, dans les ressources changeantes de ceux qui ont commencé par mettre leur foi en lui. Ce n’est pas un homme dont la révolte se canalise et s’épuise qui peut empêcher cette révolte de gronder, ce ne sont pas autant d’hommes qu’on voudra - et l’histoire n’est guère faite de leur montée à genoux -qui pourront faire que cette révolte ne dompte, aux grands moments obscurs, la bête toujours renaissante du « c’est mieux ». Il y a encore à cette heure par le monde, dans les lycées, dans les ateliers même, (27) dans la rue, dans les séminaires et dans les casernes, des êtres jeunes, purs, qui refusent le pli. C’est à eux seuls que je m’adresse, c’est pour eux seuls que j’entreprends de justifier le surréalisme de l’accusation de n’être, après tout, qu’un passe-temps intellectuel comme un autre. Qu’ils cherchent, sans parti pris étranger, à savoir ce que nous avons voulu faire, qu’ils nous aident, qu’ils nous relèvent un à un si besoin en est. Il est presque inutile que nous nous défendions d’avoir jamais voulu constituer un cercle fermé et seuls ont avantage à propager ce bruit ceux dont l’accord plus ou moins bref avec nous a été dénoncé par nous pour vice rédhibitoire. C’est M. Artaud, comme on l’a vu et comme on eût pu le voir aussi, giflé dans un couloir d’hôtel par Pierre Unik, appeler à l’aide sa mère ! C’est M. Carrive, incapable d’envisager le problème politique ou sexuel autrement que sous l’angle du terrorisme gascon, pauvre apologiste en fin de compte du Garine de M. Malraux. C’est M. Delteil, voir son ignoble chronique sur l’amour dans le N° 2 de La Révolution Surréaliste (direction Naville) et, depuis son exclusion du surréalisme, Les Poilus, Jeanne d’Arc : inutile d’insister. C’est M. Gérard, celui-ci seul dans son genre, vraiment rejeté pour imbécillité congénitale : évolution différente de la précédente ; menues besognes maintenant à La Lutte de Classes, à La Vérité, rien de grave. C’est M. Limbour, à peu près disparu également : scepticisme, coquetterie littéraire dans le plus mauvais sens du mot. C’est M. Masson, de qui les convictions surréalistes pourtant très affichées n’ont pas résisté à la lecture d’un livre intitulé Le Surréalisme et la peinture où l’auteur, peu soucieux, du reste, de ces hiérarchies, n’avait pas cru devoir, ou pouvoir, lui donner le pas sur Picasso, que M. Masson tient pour une crapule, et sur Max Ernst, qu’il accuse seulement de peindre moins bien que lui : je tiens cette explication de lui-même. C’est M. Soupault, et avec lui l’infamie totale - ne parlons même pas de ce qu’il signe, parlons de ce qu’il ne signe pas, des petits échos de ce genre qu’il « passe », tout en s’en défendant avec son agitation de rat qui fait le tour du ratodrome, dans les journaux de chantage comme Aux Écoutes : M. André Breton, chef du groupe surréaliste, a disparu du repaire de la bande rue Jacques-Callot (il s’agit de l’ancienne Galerie Surréaliste). Un ami surréaliste nous informe qu’avec lui ont disparu quelques-uns des livres de compte de l’étrange société du quartier latin pour la suppression de tout. Cependant, nous apprenons que l’exil de M. Breton est tempéré par la délicieuse compagnie d’une blonde surréaliste. René Crevel et Tristan Tzara savent aussi à qui ils doivent telles révélations stupéfiantes sur leur vie, telles autres imputations calomnieuses. Pour ma part, j’avoue éprouver un certain plaisir à ce que M. Artaud cherche à me faire passer aussi gratuitement pour un malhonnête homme et à ce que M. Soupault ait le front de me donner pour un voleur. C’est enfin M. Vitrac, véritable souillon des idées - abandonnons-leur la « poésie pure », à lui et à cet autre cancrelat l’abbé Bremond -pauvre hère dont l’ingénuité à toute épreuve a été jusqu’à confesser que son idéal en tant qu’homme de théâtre, idéal qui est aussi, naturellement, celui de M. Artaud, était d’organiser des spectacles qui pussent rivaliser en beauté avec les rafles de police (déclaration du théâtre Alfred Jarry, publiée dans la Nouvelle Revue Française. (28) C’est, comme on voit, assez joyeux. D’autres, d’autres encore, d’ailleurs, qui n’ont pu trouver place dans cette énumération, soit que leur activité publique soit trop négligeable, soit que leur fourberie se soit exercée dans un domaine moins général, soit qu’ils aient tenté de se tirer d’affaire par l’humour, se sont chargés de nous prouver que très peu d’hommes, parmi ceux qui se présentent, sont à la hauteur de l’intention surréaliste et aussi pour nous convaincre que ce qui, au premier fléchissement, les juge et les précipite sans retour possible à leur perte, en resterait-il moins qu’il n’en tombe, est tout en faveur de cette intention.

Ce serait trop me demander que de m’abstenir plus longtemps de ce commentaire. Dans la mesure de mes moyens, j’estime que je ne suis pas autorisé à laisser courir les pleutres, les simulateurs, les arrivistes, les faux témoins et les mouchards. Le temps perdu à attendre de pouvoir les confondre peut encore se rattraper, et ne peut encore se rattraper que contre eux. Je pense que cette discrimination très précise est seule parfaitement digne du but que nous poursuivons, qu’il y aurait quelque aveuglement mystique à sous-estimer la portée dissolvante du séjour de ces traîtres parmi nous, comme il y aurait la plus lamentable illusion de caractère positiviste à supposer que ces traîtres, qui n’en sont qu’à leur coup d’essai, peuvent rester insensibles à une telle sanction. (29)

Et le diable préserve, encore une fois, l’idée surréaliste comme toute autre idée qui tend à prendre une forme concrète, à se soumettre tout ce qu’on peut imaginer de mieux dans l’ordre du fait, au même titre que l’idée d’amour tend à créer un être, que l’idée de Révolution tend à faire arriver le jour de cette Révolution, faute de quoi ces idées perdraient tout sens - rappelons que l’idée de surréalisme tend simplement à la récupération totale de notre force psychique par un moyen qui n’est autre que la descente vertigineuse en nous, l’illumination systématique des lieux cachés et l’obscurcissement progressif des autres lieux, la promenade perpétuelle en pleine zone interdite et que son activité ne court aucune chance sérieuse de prendre fin tant que l’homme parviendra à distinguer un animal d’une flamme ou d’une pierre - le diable préserve, dis-je, l’idée surréaliste de commencer à aller sans avatars. Il faut absolument que nous fassions comme si nous étions réellement « au monde » pour oser ensuite formuler quelques réserves. N’en déplaise donc à ceux qui se désespèrent de nous voir quitter souvent les hauteurs où ils nous cantonnent, j’entreprendrai de parler ici de l’attitude politique, « artistique », polémique qui peut, à la fin de 1929, être la nôtre et de faire voir, en dehors d’elle, ce que lui opposent au juste quelques comportements individuels choisis aujourd’hui parmi les plus typiques et les plus particuliers.

Je ne sais s’il y a lieu de répondre ici aux objections puériles de ceux qui, supputant les conquêtes possibles du surréalisme dans le domaine poétique où il a commencé par s’exercer, s’inquiètent de lui voir prendre parti dans la querelle sociale et prétendent qu’il a tout à y perdre. C’est incontestablement paresse de leur part ou expression détournée du désir qu’ils ont de nous réduire. Dans la sphère de la moralité, estimons-nous qu’a dit une fois pour toutes Hegel, dans la sphère de la moralité en tant qu’elle se distingue de la sphère sociale, on n’a qu’une conviction formelle, et si nous faisons mention de la vraie conviction c’est pour en montrer la différence et pour éviter la confusion en laquelle on pourrait tomber en considérant la conviction telle qu’elle est ici, c’est-à-dire la conviction formelle, comme si c’était la conviction véritable, tandis que celle-ci ne se produit d’abord que dans la vie sociale.

(Philosophie du Droit.) Le procès de la suffisance de cette conviction formelle n’est plus à faire et vouloir à tout prix que nous nous en tenions à celle-ci n’est à l’honneur, ni de l’intelligence, ni de la bonne foi de nos contemporains. Il n’est pas de système idéologique qui puisse sans effondrement immédiat manquer, depuis Hegel, à pourvoir au vide que laisserait, dans la pensée même, le principe d’une volonté n’agissant que pour son propre compte et toute portée à se réfléchir sur elle-même. Quand j’aurai rappelé que la loyauté, au sens hégélien du mot, ne peut être fonction que de la pénétrabilité de la vie subjective par la vie « substantielle » et que, quelles que soient par ailleurs leurs divergences, cette idée n’a pas rencontré d’objection fondamentale de la part d’esprits aussi divers que Feuerbach, finissant par nier la conscience comme faculté particulière, que Marx, entièrement pris par le besoin de modifier de fond en comble les conditions extérieures de la vie sociale, que Hartmann tirant d’une théorie de l’inconscient à base ultra-pessimiste une affirmation nouvelle et optimiste de notre volonté de vivre, que Freud, insistant de plus en plus sur l’instance propre du sur-moi, je pense qu’on ne s’étonnera pas de voir le surréalisme, chemin faisant, s’appliquer à autre chose qu’à la résolution d’un problème psychologique, si intéressant soit-il. C’est au nom de la reconnaissance impérieuse de cette nécessité que j’estime que nous ne pouvons pas éviter de nous poser de la façon la plus brûlante la question du régime social sous lequel nous vivons, je veux dire de l’acceptation ou de la non-acceptation de ce régime. C’est au nom de cette reconnaissance aussi qu’il est mieux que tolérable que j’incrimine, en passant, les transfuges du surréalisme pour qui ce que je soutiens ici est trop difficile ou trop haut. Quoi qu’ils fassent, de quelque cri de fausse joie qu’ils saluent eux- mêmes leur retraite, à quelque déception grossière qu’ils nous vouent - et avec eux tous ceux qui disent qu’un régime en vaut un autre puisque de toute manière l’homme sera vaincu -ils ne me feront pas oublier que ce n’est pas à eux mais, j’espère, à moi, qu’il appartiendra de jouir de cette « ironie » suprême qui s’applique à tout et aussi aux régimes et qui leur sera refusée parce qu’elle est par-delà mais qu’elle suppose, au préalable, tout l’acte volontaire qui consiste à décrire le cycle de l’hypocrisie, du probabilisme, de la volonté qui veut le bien et de la conviction (Hegel : Phénoménologie de l’esprit).

Le surréalisme, s’il entre spécialement dans ses voies d’entreprendre le procès des notions de réalité et d’irréalité, de raison et de déraison, de réflexion et d’impulsion, de savoir et d’ignorance « fatale », d’utilité et d’inutilité, etc., présente avec le matérialisme historique au moins cette analogie de tendance qu’il part de l’« avortement colossal » du système hégélien. Il me paraît impossible qu’on assigne des limites, celles du cadre économique par exemple, à l’exercice d’une pensée définitivement assouplie à la négation, et à la négation de la négation. Comment admettre que la méthode dialectique ne puisse s’appliquer valablement qu’à la résolution des problèmes sociaux ? Toute l’ambition du surréalisme est de lui fournir des possibilités d’application nullement concurrentes dans le domaine conscient le plus immédiat. Je ne vois vraiment pas, n’en déplaise à quelques révolutionnaires d’esprit borné, pourquoi nous nous abstiendrions de soulever, pourvu que nous les envisagions sous le même angle que celui sous lequel ils envisagent - et nous aussi - la Révolution : les problèmes de l’amour, du rêve, de la folie, de l’art et de la religion. (30) Or, je ne crains pas de dire qu’avant le surréalisme, rien de systématique n’avait été fait dans ce sens, et qu’au point où nous l’avons trouvée, pour nous aussi, sous sa forme hégélienne la méthode dialectique était inapplicable. Il y allait, pour nous aussi, de la nécessité d’en finir avec l’idéalisme proprement dit, la création du mot « surréalisme » seule nous en serait garante, et, pour reprendre l’exemple d’Engels, de la nécessité de ne pas nous en tenir au développement enfantin : « La rose est une rose. La rose n’est pas une rose. Et pourtant la rose est une rose » mais, qu’on me passe cette parenthèse, d’entraîner « la rose » dans un mouvement profitable de contradictions moins bénignes où elle soit successivement celle qui vient du jardin, celle qui tient une place singulière dans un rêve, celle impossible à distraire du « bouquet optique », celle qui peut changer totalement de propriétés en passant dans l’écriture automatique, celle qui n’a plus que ce que le peintre a bien voulu qu’elle garde de la rose dans un tableau surréaliste, et enfin celle, toute différente d’elle-même, qui retourne au jardin. Il y a loin, de là, à une vue idéaliste quelconque et nous ne nous en défendrions même pas si nous pouvions cesser d’être en butte aux attaques du matérialisme primaire, attaques qui émanent à la fois de ceux qui, par bas conservatisme, n’ont aucun désir de tirer au clair les relations de la pensée et de la matière et de ceux qui, par un sectarisme révolutionnaire mal compris, confondent, au mépris de ce qui est demandé, ce matérialisme avec celui qu’Engels en distingue essentiellement et qu’il définit avant tout comme une intuition du monde appelée à s’éprouver et à se réaliser : Au cours du développement de la philosophie, l’idéalisme devint intenable et fut nié par le matérialisme moderne. Ce dernier, qui est la négation de la négation, n’est pas la simple restauration de l’ancien matérialisme : aux fondements durables de celui-ci il ajoute toute la pensée de la philosophie et des sciences de la nature au cours d’une évolution de deux mille ans, et le produit de cette longue histoire elle-même. Nous entendons bien aussi nous mettre en position de départ telle que pour nous la philosophie soit surclassée. C’est le sort, je pense, de tous ceux pour qui la réalité n’a pas seulement une importance théorique mais encore est une question de vie ou de mort d’en appeler passionnément, comme l’a voulu Feuerbach, à cette réalité : le nôtre de donner comme nous la donnons, totalement, sans réserves, notre adhésion au principe du matérialisme historique, le sien de jeter à la face du monde intellectuel ébahi l’idée que « l’homme est ce qu’il mange » et qu’une révolution future aurait plus de chances de succès si le peuple recevait une meilleure nourriture, en l’espèce des pois au lieu de pommes de terre.

Notre adhésion au principe du matérialisme historique... il n’y a pas moyen de jouer sur ces mots. Que cela ne dépende que de nous - je veux dire pourvu que le communisme ne nous traite pas seulement en bêtes curieuses destinées à exercer dans ses rangs la badauderie et la défiance, -et nous nous montrerons capables de faire, au point de vue révolutionnaire, tout notre devoir. C’est là, malheureusement, un engagement qui n’intéresse que nous : je n’ai pu en ce qui me concerne, par exemple, il y a deux ans, passer comme je le voulais, libre et inaperçu, le seuil de cette maison du Parti français où tant d’individus non recommandables, policiers et autres, ont pourtant licence de s’ébattre comme dans un moulin. Au cours de trois interrogatoires de plusieurs heures, j’ai dû défendre le surréalisme de l’accusation puérile d’être dans son essence un mouvement politique d’orientation nettement anticommuniste et contre-révolutionnaire. De procès foncier de mes idées, inutile de dire que, de la part de ceux qui me jugeaient, je n’avais pas à en attendre. « Si vous êtes marxiste, braillait vers cette époque Michel Marty à l’adresse de l’un de nous, vous n’avez pas besoin d’être surréaliste. » Surréalistes, ce n’est bien entendu pas nous qui nous étions prévalus de l’être en cette circonstance : cette qualification nous avait précédés malgré nous comme eût aussi bien pu le faire celle de « relativistes » pour des einsteiniens, de « psychanalystes » pour des freudiens. Comment ne pas s’inquiéter terriblement d’un tel affaiblissement du niveau idéologique d’un parti naguère sorti si brillamment armé de deux des plus fortes têtes du XIXe siècle ! On ne le sait que trop : le peu que je puis tirer à cet égard de mon expérience personnelle est à la mesure du reste. On me demandait de faire à la cellule « du gaz » un rapport sur la situation italienne en spécifiant que je n’eusse à m’appuyer que sur des faits statistiques (production de l’acier etc.) et surtout pas d’idéologie. Je n’ai pas pu.

J’accepte, cependant, que par suite d’une méprise, rien de plus, on m’ait pris dans le parti communiste pour un des intellectuels les plus indésirables. Ma sympathie est, par ailleurs, trop exclusivement acquise à la masse de ceux qui feront la Révolution sociale pour pouvoir se ressentir des effets passagers de cette mésaventure. Ce que je n’accepte pas, c’est que, par des possibilités de mouvement particulières, certains intellectuels que je connais, et dont les déterminations morales sont plus que sujettes à caution, ayant essayé sans succès de la poésie, de la philosophie, se rabattent sur l’agitation révolutionnaire, grâce à la confusion qui y règne parviennent à faire plus ou moins illusion et, pour plus de commodité, n’aient rien de plus pressé que de renier bruyamment ce qui, comme le surréalisme, leur a donné à penser le plus clair de ce qu’ils pensent mais aussi les astreignait à rendre des comptes et à justifier humainement de leur position. L’esprit n’est pas une girouette, tout au moins n’est pas seulement une girouette. Ce n’est pas assez que de penser tout à coup se devoir à une activité particulière et ce n’est rien si, par là même, on ne se sent capable de montrer objectivement comment on y est venu et à quel point exact il fallait qu’on fût pour y venir. Qu’on ne me parle pas de ces sortes de conversions révolutionnaires de type religieux, desquelles certains se bornent à nous faire part, en ajoutant qu’ils se plaisent à n’en avoir rien à dire. Il ne saurait y avoir sur ce plan de rupture, ni de solution de continuité dans la pensée. Ou bien faudrait-il en repasser par les vieux détours de la grâce... Je plaisante. Mais il va de soi que je me défie extrêmement. Eh quoi, je sais un homme : je veux dire je me représente d’où il vient, tout de même un peu où il va et l’on voudrait que tout à coup ce système de références fût vain, que cet homme atteignît autre chose que ce vers quoi il allait ! Et si cela pouvait être, cet homme que nous n’aurions tenu qu’à l’aimable état de chrysalide, pour voler de ses propres ailes, il lui eût fallu sortir du cocon de sa pensée ? Encore une fois je n’en crois rien. J’estime qu’il eût été de toute nécessité, non seulement pratique mais morale, que chacun de ceux qui se détachaient ainsi du surréalisme mît idéologiquement celui-ci en cause et nous en fît apercevoir, de son point de vue, la partie la plus dénonçable : il n’en a jamais rien été. La vérité est que des sentiments médiocres paraissent avoir presque toujours décidé de ces brusques changements d’attitude et je crois qu’il faut en chercher le secret, comme de la grande mobilité de la plupart des hommes, bien plutôt dans une perte progressive de conscience que dans l’explosion d’une raison soudaine, aussi différente de la précédente que l’est du scepticisme la foi. À la grande satisfaction de ceux que rebute le contrôle des idées, tel qu’il s’exerce dans le surréalisme, ce contrôle ne peut avoir lieu dans les milieux politiques et libre à eux, dès lors, de donner corps à leur ambition, à cette ambition qui préexistait, c’est là le point grave, à la découverte de leur prétendue vocation révolutionnaire. Il faut les voir prêcher d’autorité aux vieux militants ; il faut les voir brûler, en moins de temps qu’il n’en faudrait pour brûler leur porte-plume, les étapes de la pensée critique plus sévère ici que partout ailleurs : il faut les voir, l’un prendre à témoin un petit buste à trois francs quatre-vingt-quinze de Lénine, l’autre taper sur le ventre de Trotsky. Ce que je n’accepte pas davantage c’est que des gens avec qui nous nous sommes trouvés en contact et de qui, pour l’avoir éprouvée à nos dépens, nous avons dénoncé à toute occasion depuis trois ans la mauvaise foi, l’arrivisme et les fins contre-révolutionnaires, les Morhange, les Politzer et les Lefèvre, trouvent le moyen de capter la confiance des dirigeants du parti communiste au point de pouvoir publier, avec l’apparence au moins de leur approbation, deux numéros d’une Revue de Psychologie concrète et sept numéros de La Revue Marxiste, au bout desquels ils se chargent de nous édifier définitivement sur leur bassesse, le second en se décidant, au bout d’un an de « travail » en commun et de complicité, à aller, parce qu’on parle de supprimer la psychologie concrète qui ne se « vend » pas, dénoncer au Parti le premier, coupable d’avoir dissipé en un jour à Monte-Carlo une somme de deux cent mille francs qui lui avait été confiée pour servir à la propagande révolutionnaire, et celui- ci, outré seulement de ce procédé, venant brusquement s’ouvrir à moi de son indignation tout en reconnaissant sans difficulté que le fait est exact. Il est donc permis aujourd’hui, M. Rappoport aidant, d’abuser du nom de Marx, en France, sans que personne y voie le moindre mal. Je demande, dans ces conditions, qu’on me dise où en est la moralité révolutionnaire.

On conçoit que la facilité d’en imposer aussi complètement que ces messieurs à ceux qui les accueillent, hier à l’intérieur du parti communiste, demain dans l’opposition de ce parti, ait été et doive être encore pour tenter quelques intellectuels peu scrupuleux, pris aussi bien dans le surréalisme qui n’a pas, ensuite, de plus déclarés adversaires. (31) Les uns, à la manière de M. Baron, auteur de poèmes assez habilement démarqués d’Apollinaire, mais de plus jouisseur à la diable et, faute absolue d’idées générales, dans la forêt immense du surréalisme pauvre petit coucher de soleil sur une mare stagnante, apportent au monde « révolutionnaire » le tribut d’une exaltation de collège, d’une ignorance « crasse » agrémentées de visions de quatorze juillet. (Dans un style impayable, M. Baron m’a fait part, il y a quelques mois, de sa conversion au léninisme intégral. Je tiens sa lettre, où les propositions les plus cocasses le disputent à de terribles lieux communs empruntés au langage de L’Humanité et à des protestations d’amitié touchantes, à la disposition des amateurs. Je n’en reparlerai que s’il m’y oblige.) Les autres, à la manière de M. Naville, de qui nous attendrons patiemment que son inassouvissable soif de notoriété le dévore, - en un rien de temps il a été directeur de L’OEuf dur, directeur de La Révolution Surréaliste, il a eu la haute main sur L’Étudiant d’avant-garde, il a été directeur de Clarté, de La Lutte de Classes, il a failli être directeur du Camarade, le voici maintenant grand premier rôle à La Vérité -les autres s’en voudraient de devoir à quelque cause que ce soit autre chose qu’un petit salut de protection comme en ont, à l’adresse des malheureux, les dames des bonnes oeuvres qui, ensuite, en deux mots, vont leur dire quoi faire. Rien qu’à voir passer M. Naville, le parti communiste français, le parti russe, la plupart des oppositionnels de tous les pays au premier rang desquels les hommes envers qui il eût pu avoir contracté une dette : Boris Souvarine, Marcel Fourrier, tout comme le surréalisme et moi, ont fait figure de nécessiteux. M. Baron qui écrivit L’Allure poétique est à cette allure ce que M. Naville est à l’allure révolutionnaire. Un stage de trois mois dans le parti communiste, s’est dit M. Naville, voilà qui est bien suffisant puisque l’intérêt, pour moi, est de faire valoir que j’en suis sorti. M. Naville, tout au moins le père de M. Naville, est fort riche. (Pour ceux de mes lecteurs qui ne sont pas ennemis du pittoresque, j’ajouterai que le bureau directorial de La Lutte de Classes est situé 15, rue de Grenelle, dans une propriété de famille de M. Naville, qui n’est autre que l’ancien hôtel des ducs de La Rochefoucauld.) De telles considérations me semblent moins indifférentes que jamais. Je remarque, en effet, que M. Morhange, au moment où il entreprend de fonder La Revue Marxiste, est commandité à cet effet de cinq millions par M. Friedmann. Sa malchance à la roulette a beau l’obliger à rembourser peu après la plus grande partie de cette somme, il n’en reste pas moins que c’est grâce à cette aide financière exorbitante qu’il parvient à usurper la place qu’on sait et à y faire excuser son incompétence notoire. C’est également en souscrivant un certain nombre de parts de fondateur de l’entreprise « Les Revues », dont dépendait La Revue Marxiste, que M. Baron, qui venait d’hériter, put croire que de plus vastes horizons s’ouvraient devant lui. Or, lorsque M. Naville nous fit part, il y a quelques mois, de son intention de faire paraître Le Camarade, journal qui répondait, d’après lui, à la nécessité de donner une nouvelle vigueur à la critique oppositionnelle mais qui, en réalité, devait surtout lui permettre de prendre de Fourrier, trop clairvoyant, un de ces congés sourds dont il a l’habitude, j’ai été curieux d’apprendre de sa bouche qui faisait les frais de cette publication, publication dont, comme je l’ai dit, il devait être directeur, et seul directeur bien entendu. Étaient-ce ces mystérieux « amis » avec lesquels on engage de longues conversations très amusantes à chaque dernière page de journal et qu’on prétend intéresser si vivement au prix du papier ? Non pas. C’étaient purement et simplement M. Pierre Naville et son frère, pour une somme de quinze mille francs sur vingt mille. Le reste était fourni par de soi-disant « copains » de Souvarine, dont M. Naville dut avouer qu’il ne connaissait pas même les noms. On voit que, pour faire prédominer son point de vue dans les milieux qui, à cet égard, devraient se montrer pourtant les plus stricts, il importe moins que ce point de vue soit par lui-même imposable que d’être le fils d’un banquier. M. Naville, qui pratique avec art, en vue du résultat classique, la méthode de division des personnes, ne reculera, c’est bien clair, devant aucun moyen pour arriver à régenter l’opinion révolutionnaire. Mais, comme dans cette même forêt allégorique où je voyais tout à l’heure M. Baron déployer des grâces de têtard il y a eu déjà quelques mauvais jours pour ce serpent boa de mauvaise mine, il n’est fort heureusement pas dit que des dompteurs de la force de Trotsky et même de Souvarine ne finiront pas par mettre à la raison l’éminent reptile. Pour l’instant nous savons seulement qu’il revient de Constantinople en compagnie du petit volatile Francis Gérard. Les voyages, qui forment la jeunesse, ne déforment pas la bourse de M. Naville père. Il est aussi de tout premier intérêt d’aller dégoûter Léon Trotsky de ses seuls amis. Une dernière question, toute platonique, à M. Naville : QUI entretient La Vérité, organe de l’opposition communiste où votre nom grossit chaque semaine et s’étale dès maintenant en première page ? Merci.

Si j’ai cru bon de m’étendre assez longuement sur de tels sujets, c’est d’abord pour signifier que, contrairement à ce qu’ils voudraient faire croire, tous ceux de nos anciens collaborateurs qui se disent aujourd’hui bien revenus du surréalisme, sans en excepter un seul, en ont été par nous exclus : encore n’était-il pas inutile qu’on sût pour quel genre de raison. C’était, ensuite, pour montrer que, si le surréalisme se considère comme lié indissolublement, par suite des affinités que j’ai signalées, à la démarche de la pensée marxiste et à cette démarche seule, il se défend et sans doute il se défendra longtemps encore de choisir entre les deux courants très généraux qui roulent, à l’heure actuelle, les uns contre les autres des hommes qui, pour ne pas avoir la même conception tactique, ne s’en sont pas moins révélés de part et d’autre comme de francs révolutionnaires. Ce n’est pas au moment où Trotsky, par une lettre datée du 25 septembre 1929, accorde que dans l’Internationale, le fait d’une conversion de la direction officielle vers la gauche est patent et où, pratiquement, il appuie de toute son autorité la demande de réintégration de Rakovsky, de Kossior et d’Okoudjava, susceptible d’entraîner la sienne propre, que nous allons nous faire plus irréductibles que lui-même. Ce n’est pas au moment où la seule considération du plus pénible conflit qui soit entraîne de la part de tels hommes, abstraction faite publiquement au moins de leurs plus définitives réserves, un nouveau pas dans la voie du ralliement, que nous allons, même de très loin, chercher à envenimer la plaie sentimentale de la répression comme le fait M. Panaït Istrati et comme l’en félicite M. Naville, tout en lui tirant gentiment l’oreille : Istrati, tu aurais mieux fait de ne pas publier un fragment de ton livre dans un organe comme la Nouvelle Revue Française, (32) etc. Notre intervention, en pareille matière, ne tend qu’à mettre en garde les esprits sérieux contre un petit nombre d’individus que, par expérience, nous savons être des niais, des fumistes ou des intrigants mais, de toute manière, des êtres révolutionnairement malintentionnés. C’est à peu près tout ce qu’il nous est actuellement donné de faire de ce côté. Nous sommes les premiers à regretter que ce soit si peu.

Pour que de tels écarts, de telles volte-face, de tels abus de confiance de tous ordres soient possibles sur le terrain même où je viens de me placer, il faut assurément que tout soit un assez beau parterre de dérision et qu’il y ait à peine lieu de compter sur l’activité désintéressée de plus de quelques hommes à la fois. Si la tâche révolutionnaire elle-même, avec toutes les rigueurs que son accomplissement suppose, n’est pas de nature à séparer d’emblée les mauvais des bons et les faux des sincères ; si, à son plus grand dam, force lui est d’attendre qu’une série d’événements extérieurs se chargent de démasquer les uns et de parer d’un reflet d’immortalité le visage nu des autres, comment veut-on qu’il n’en aille pas plus misérablement encore de ce qui n’est pas cette tâche proprement dite et, par exemple, de la tâche surréaliste dans la mesure où cette seconde tâche ne se confond pas seulement avec la première ? Il est normal que le surréalisme se manifeste au milieu et peut-être au prix d’une suite ininterrompue de défaillances, de zigzags et de défections qui exigent à tout instant la remise en question de ses données originelles, c’est-à-dire le rappel au principe initial de son activité joint à l’interrogation du demain joueur qui veut que les coeurs « s’éprennent » et se déprennent. Tout n’a pas été tenté, je dois le dire, pour mener à bien cette entreprise, ne serait-ce qu’en tirant parti jusqu’au bout des moyens qui ont été définis pour les nôtres et en éprouvant profondément les modes d’investigation qui, à l’origine du mouvement qui nous occupe, ont été préconisés. Le problème de l’action sociale n’est, je tiens à y revenir et j’y insiste, qu’une des formes d’un problème plus général que le surréalisme s’est mis en devoir de soulever et qui est celui de l’expression humaine sous toutes ses formes. Qui dit expression dit, pour commencer, langage. Il ne faut donc pas s’étonner de voir le surréalisme se situer tout d’abord presque uniquement sur le plan du langage et, non plus, au retour de quelque incursion que ce soit, y revenir comme pour le plaisir de s’y comporter en pays conquis. Rien, en effet, ne peut plus empêcher que, pour une grande part, ce pays soit conquis. Les hordes de mots littéralement déchaînés auxquels Dada et le surréalisme ont tenu à ouvrir les portes, quoiqu’on en ait, ne sont pas de celles qui se retirent si vainement. Elles pénétreront sans hâte, à coup sûr, dans les petites villes idiotes de la littérature qui s’enseigne encore et, confondant sans peine ici les bas et les hauts quartiers, elles feront posément une belle consommation de tourelles. Sous prétexte que, par nos soins, la poésie est, à ce jour, tout ce qui se trouve sérieusement ébranlé, la population ne se méfie pas trop, elle construit çà et là des digues sans importance. On feint de ne pas trop s’apercevoir que le mécanisme logique de la phrase se montre à lui seul de plus en plus impuissant, chez l’homme, à déclencher la secousse émotive qui donne réellement quelque prix à sa vie. Par contre, les produits de cette activité spontanée ou plus spontanée, directe ou plus directe, comme ceux que lui offre de plus en plus nombreux le surréalisme sous forme de livres, de tableaux et de films et qu’il a commencé par regarder avec stupeur, il s’en entoure maintenant et il s’en remet plus ou moins timidement à eux du soin de bouleverser sa façon de sentir. Je sais : cet homme n’est pas encore tout homme et il faut lui laisser « le temps » de le devenir. Mais voyez de quelle admirable et perverse insinuation se sont déjà montrées capables un petit nombre d’oeuvres toutes modernes, celles même dont le moins qu’on puisse dire est qu’il y règne un air particulièrement insalubre : Baudelaire, Rimbaud (en dépit des réserves que j’ai faites), Huysmans, Lautréamont, pour m’en tenir à la poésie. Ne craignons pas de nous faire une loi de cette insalubrité. Il doit ne pas pouvoir être dit que nous n’avons pas tout fait pour anéantir cette stupide illusion de bonheur et d’entente que ce sera la gloire du XIXe siècle d’avoir dénoncée. Certes, nous n’avons pas cessé d’aimer fanatiquement ces rayons de soleil pleins de miasmes. Mais, à l’heure où les pouvoirs publics, en France, s’apprêtent à célébrer grotesquement par des fêtes le centenaire du romantisme, nous disons, nous, que ce romantisme dont nous voulons bien, historiquement, passer aujourd’hui pour la queue, mais alors la queue tellement préhensile, de par son essence même en 1930 réside tout entier dans la négation de ces pouvoirs et de ces fêtes, qu’avoir cent ans d’existence pour lui c’est la jeunesse, que ce qu’on a appelé à tort son époque héroïque ne peut plus honnêtement passer que pour le vagissement d’un être qui commence seulement à faire connaître son désir à travers nous et qui, si l’on admet que ce qui a été pensé avant lui - « classiquement » -était le bien, veut incontestablement tout le mal.

Quelle qu’ait été l’évolution du surréalisme dans le domaine politique, si pressant que nous en soit venu l’ordre de n’avoir à compter pour la libération de l’homme, première condition de l’esprit, que sur la Révolution prolétarienne, je puis bien dire que nous n’avons trouvé aucune raison valable de revenir sur les moyens d’expression qui nous sont propres et dont à l’usage il nous a été donné de vérifier qu’ils nous servaient bien. Passe qui voudra condamnation sur telle image spécifiquement surréaliste que j’ai pu, au hasard d’une préface, employer, on n’en sera pas quitte pour cela avec les images. « Cette famille est une nichée de chiens » (Rimbaud). Quand, avec un tel propos distrait de son contexte, on aura fait beaucoup de gorges chaudes, on n’aura réussi à grouper que beaucoup d’ignorants. On ne sera pas parvenu à accréditer, aux dépens des nôtres, des procédés néo- naturalistes, c’est-à-dire à faire bon marché de tout ce qui, depuis le naturalisme, a constitué les plus importantes conquêtes de l’esprit. Je rappelle ici quelle réponse j’ai faite, en septembre 1928, à ces deux questions qui m’avaient été posées : 1° Croyez-vous que la production artistique et littéraire soit un phénomène purement individuel ? Ne pensez-vous pas qu’elle puisse ou doive être le reflet des grands courants qui déterminent l’évolution économique et sociale de l’humanité ? 2° Croyez-vous à l’existence d’une littérature et d’un art exprimant les aspirations de la classe ouvrière ? Quels en sont, selon vous, les principaux représentants ?

1° Assurément, il en va de la production artistique et littéraire comme de tout phénomène intellectuel en ce sens qu’il ne saurait à son propos se poser d’autre problème que celui de la souveraineté de la pensée. C’est dire qu’il est impossible de répondre à votre première question par l’affirmative ou la négative et que la seule attitude philosophique observable en pareil cas consiste à faire valoir « la contradiction (qui existe) entre le caractère de la pensée humaine que nous nous représentons comme absolue et la réalité de cette pensée en une foule d’êtres humains individuels à la pensée limitée : c’est là une contradiction qui ne peut être résolue que dans le progrès infini, dans la série au moins pratiquement infinie des générations humaines successives. En ce sens la pensée humaine possède la souveraineté et ne la possède pas ; et sa capacité de connaître est aussi illimitée que limitée. Souveraine et illimitée par sa nature, sa vocation, en puissance, et quant à son but final dans l’histoire ; mais sans souveraineté et limitée en chacune de ses réalisations et en l’un quelconque de ses états ». (Engels : La Morale et le Droit. Vérités éternelles.) Cette pensée, dans le domaine où vous me demandez d’en considérer telle expression particulière, ne peut qu’osciller entre la conscience de sa parfaite autonomie et celle de son étroite dépendance. De notre temps, la production artistique et littéraire me paraît toute entière sacrifiée aux besoins que ce drame, au bout d’un siècle de philosophie et de poésie vraiment déchirantes (Hegel, Feuerbach, Marx, Lautréamont, Rimbaud, Jarry, Freud, Chaplin, Trotsky) a de se dénouer. Dans ces conditions, dire que cette production peut ou doit être le reflet des grands courants qui déterminent l’évolution économique et sociale de l’humanité serait porter un jugement assez vulgaire, impliquant la reconnaissance purement circonstancielle de la pensée et faisant bon marché de sa nature foncière : tout à la fois inconditionnée et conditionnée, utopique et réaliste, trouvant sa fin en elle- même et n’aspirant qu’à servir, etc.

2. Je ne crois pas à la possibilité d’existence actuelle d’une littérature ou d’un art exprimant les aspirations de la classe ouvrière. Si je me refuse à y croire, c’est qu’en période pré- révolutionnaire l’écrivain ou l’artiste, de formation nécessairement bourgeoise, est par définition inapte à les traduire. Je ne nie pas qu’il puisse s’en faire idée et que, dans des conditions morales assez exceptionnellement remplies, il soit capable de concevoir la relativité de toute cause en fonction de la cause prolétarienne. J’en fais pour lui une question de sensibilité et d’honnêteté. Il n’échappera pas pour cela au doute remarquable, inhérent aux moyens d’expression qui sont les siens, qui le force à considérer, en lui-même et pour lui seul, sous un angle très spécial l’oeuvre qu’il se propose d’accomplir. Cette oeuvre, pour être viable, demande à être située par rapport à certaines autres déjà existantes et doit ouvrir, à son tour, une voie. Toutes proportions gardées, il serait aussi vain de s’élever, par exemple, contre l’affirmation d’un déterminisme poétique, dont les lois ne sont pas impromulgables, que contre celle du matérialisme dialectique. Je demeure, pour ma part, convaincu que les deux ordres d’évolution sont rigoureusement semblables et qu’ils ont, de plus, ceci de commun qu’ils ne pardonnent pas. De même que les prévisions de Marx, en ce qui concerne presque tous les événements extérieurs survenus de sa mort à nos jours, se sont montrés justes, je ne vois pas ce qui pourrait infirmer une seule parole de Lautréamont, touchant aux événements qui n’intéressent que l’esprit. Par contre, aussi fausse que toute entreprise d’explication sociale autre que celle de Marx est pour moi tout essai de défense et d’illustration d’une littérature et d’un art dits « prolétariens », à une époque où nul ne saurait se réclamer de la culture prolétarienne, pour l’excellente raison que cette culture n’a pu encore être réalisée, même en régime prolétarien. « Les vagues théories sur la culture prolétarienne, conçues par analogie et par antithèse avec la culture bourgeoise, résultent de comparaisons entre le prolétariat et la bourgeoisie, auxquelles l’esprit critique est tout à fait étranger... Il est certain qu’un moment viendra, dans le développement de la société nouvelle, où l’économique, la culture, l’art, auront la plus grande liberté de mouvement - de progrès. Mais nous ne pouvons nous livrer sur ce sujet qu’à des conjectures fantaisistes. Dans une société qui se sera débarrassée de l’accablant souci du pain quotidien, où les blanchisseries communales laveront bien le bon linge de tout le monde, où les enfants, - tous les enfants -bien nourris, bien portants et gais, absorberont les éléments de la science et de l’art comme l’air et la lumière du soleil, où il n’y aura plus de « bouches inutiles », où l’égoïsme libéré de l’homme - puissance formidable -ne tendra qu’à la connaissance, à la transformation et à l’amélioration de l’univers, - dans cette société le dynamisme de la culture ne sera comparable à rien de ce que nous connaissons par le passé. Mais nous n’y arriverons qu’après une longue et pénible transition, qui est encore presque toute devant nous. » (Trotsky, « Révolution et culture », Clarté, 1er novembre 1923.) Ces admirables propos me semblent faire justice, une fois pour toutes, de la prétention des quelques fumistes et des quelques roublards qui se donnent aujourd’hui en France, sous la dictature de Poincaré, pour des écrivains et des artistes prolétariens, sous prétexte que dans leur production tout n’est que laideur et que misère, de ceux qui ne conçoivent rien au-delà de l’immonde reportage, du monument funéraire et du croquis de bagne, qui ne savent qu’agiter sous nos yeux le spectre de Zola, Zola qu’ils fouillent sans parvenir à rien lui soustraire et qui, abusant ici sans vergogne tout ce qui vit, souffre, gronde et espère, s’opposent à toute recherche sérieuse, travaillent à rendre impossible toute découverte, et, sous couleur de donner ce qu’ils savent être irrecevable : l’intelligence immédiate et générale de ce qui se crée, sont, en même temps que les pires contempteurs de l’esprit, les plus sûrs contre-révolutionnaires.

Il est regrettable, je commençais à le dire plus haut, que des efforts plus systématiques et plus suivis, comme n’a pas encore cessé d’en réclamer le surréalisme, n’aient été fournis dans la voie de l’écriture automatique, par exemple, et des récits de rêves. Malgré l’insistance que nous avons mise à introduire des textes de ce caractère dans les publications surréalistes et la place remarquable qu’ils occupent dans certains ouvrages, il faut avouer que leur intérêt a quelquefois peine à s’y soutenir ou qu’ils y font un peu trop l’effet de « morceaux de bravoure ». L’apparition d’un poncif indiscutable à l’intérieur de ces textes est aussi tout à fait préjudiciable à l’espèce de conversion que nous voulions opérer par eux. La faute en est à la très grande négligence de la plupart de leurs auteurs qui se satisfirent généralement de laisser courir la plume sur le papier sans observer le moins du monde ce qui se passait alors en eux, - ce dédoublement étant pourtant plus facile à saisir et plus intéressant à considérer que celui de l’écriture réfléchie -ou de rassembler d’une manière plus ou moins arbitraire des éléments oniriques destinés davantage à faire valoir leur pittoresque qu’à permettre d’apercevoir utilement leur jeu. Une telle confusion est, bien entendu, de nature à nous priver de tout le bénéfice que nous pourrions trouver à ces sortes d’opérations. La grande valeur qu’elles présentent pour le surréalisme tient, en effet, à ce qu’elles sont susceptibles de nous livrer des étendues logiques particulières, très précisément celles où jusqu’ici la faculté logique, exercée en tout et pour tout dans le conscient, n’agit pas. Que dis-je ! Non seulement ces étendues logiques restent inexplorées, mais encore on demeure aussi peu renseigné que jamais sur l’origine de cette voix qu’il ne tient qu’à chacun d’entendre, et qui nous entretient le plus singulièrement d’autre chose que ce que nous croyons penser, et parfois prend un ton grave alors que nous nous sentons le plus légers, ou nous conte des sornettes dans le malheur. Elle n’obéit pas, d’ailleurs, à ce simple besoin de contradiction... Tandis que je suis assis devant ma table, elle m’entretient d’un homme qui sort d’un fossé sans me dire, bien entendu, qui il est ; si j’insiste elle me le représente assez précisément : non, décidément je ne connais pas cet homme. Le temps de noter cela, et déjà cet homme est perdu. J’écoute, je suis loin du « Second manifeste du surréalisme »... Il ne faut pas multiplier les exemples : c’est elle qui parle ainsi... Parce que les exemples boivent... Pardon, moi non plus je ne comprends pas. Le tout serait de savoir jusqu’à quel point cette voix est autorisée, par exemple pour me reprendre : il ne faut pas multiplier les exemples (et l’on sait, depuis Les Chants de Maldoror, de quel merveilleux délié peuvent être ses interventions critiques). Quand elle me répond que les exemples boivent (?) est- ce une façon pour la puissance qui l’emprunte de se dérober, et alors pourquoi se dérobe-t-elle ? Allait-elle s’expliquer à l’instant où je me suis hâté de la surprendre sans la saisir ? Un tel problème n’est pas seulement d’intérêt surréaliste. Nul ne fait, en s’exprimant, mieux que s’accommoder d’une possibilité de conciliation très obscure de ce qu’il savait avoir à dire avec ce que, sur le même sujet, il ne savait pas avoir à dire et que cependant il a dit. La pensée la plus rigoureuse est hors d’état de se passer de ce secours pourtant indésirable du point de vue de la rigueur. Il y a bel et bien torpillage de l’idée au sein de la phrase qui l’énonce, quand bien même cette phrase serait nette de toute charmante liberté prise avec son sens. Le dadaïsme avait surtout voulu attirer l’attention sur ce torpillage. On sait que le surréalisme s’est préoccupé, par l’appel à l’automatisme, de mettre à l’abri de ce torpillage un bâtiment quelconque : quelque chose comme un vaisseau-fantôme (cette image, dont on a cru pouvoir se servir contre moi, si usée soit-elle, me paraît bonne et je la reprends).

À nous, disais-je donc, de chercher à apercevoir de plus en plus clairement ce qui se trame à l’insu de l’homme dans les profondeurs de son esprit, quand bien même il commencerait par nous en vouloir de son propre tourbillon. Nous sommes loin, en tout ceci, de vouloir réduire la part du démêlable et rien ne saurait s’imposer moins que nous renvoyer à l’étude scientifique des « complexes ». Certes le surréalisme, que nous avons vu socialement adopter de propos délibéré la formule marxiste, n’entend pas faire bon marché de la critique freudienne des idées : tout au contraire il tient cette critique pour la première et pour la seule vraiment fondée. S’il lui est impossible d’assister indifférent au débat qui met aux prises sous ses yeux les représentants qualifiés des diverses tendances psychanalytiques - tout comme il est amené, au jour le jour, à considérer avec passion la lutte qui se poursuit à la tête de l’Internationale -il n’a pas à intervenir dans une controverse qui lui paraît ne pouvoir longtemps encore se poursuivre utilement qu’entre praticiens. Ce n’est pas là le domaine dans lequel il entend faire valoir le résultat de ses expériences personnelles. Mais, comme il est donné de par leur nature à ceux qu’il rassemble de prendre en considération toute spéciale cette donnée freudienne sous le coup de laquelle tombe la plus grande partie de leur agitation en tant qu’hommes - souci de créer, de détruire artistiquement -je veux parler de la définition du phénomène de « sublimation (33) », le surréalisme demande essentiellement à ceux- ci d’apporter à l’accomplissement de leur mission une conscience nouvelle, de faire en sorte de suppléer par une auto-observation qui présente une valeur exceptionnelle dans leur cas à ce que laisse d’insuffisant la pénétration des états d’âmes dits « artistiques » par des hommes qui ne sont pas artistes mais pour la plupart médecins. Par ailleurs il exige que, par le chemin inverse de celui que nous venons de les voir suivre, ceux qui possèdent, au sens freudien, la « précieuse faculté » dont nous parlons, s’appliquent à étudier sous ce jour le mécanisme complexe entre tous de l’inspiration et, à partir du moment où l’on cesse de tenir celle-ci pour une chose sacrée, que, tout à la confiance qu’ils ont en son extraordinaire vertu, ils ne songent qu’à faire tomber ses derniers liens, voire - ce qu’on n’eut jamais encore osé concevoir -à se la soumettre. Inutile de s’embarrasser à ce propos de subtilités, on sait assez ce qu’est l’inspiration. Il n’y a pas à s’y méprendre ; c’est elle qui a pourvu aux besoins suprêmes d’expression en tout temps et en tous lieux. On dit communément qu’elle y est ou qu’elle n’y est pas et, si elle n’y est pas, rien de ce que suggèrent auprès d’elle l’habileté humaine qu’oblitèrent l’intérêt, l’intelligence discursive et le talent qui s’acquiert par le travail, ne peut nous guérir de son absence. Nous la reconnaissons sans peine à cette prise de possession totale de notre esprit qui, de loin en loin, empêche que pour tout problème posé nous soyons le jouet d’une solution rationnelle plutôt que d’une autre solution rationnelle, à cette sorte de court-circuit qu’elle provoque entre une idée donnée et sa répondante (écrite par exemple). Tout comme dans le monde physique, le court-circuit se produit quand les deux « pôles » de la machine se trouvent réunis par un conducteur de résistance nulle ou trop faible. En poésie, en peinture, le surréalisme a fait l’impossible pour multiplier ces courts-circuits. Il ne tient et il ne tiendra jamais à rien tant qu’à reproduire artificiellement ce moment idéal où l’homme, en proie à une émotion particulière, est soudain empoigné par ce « plus fort que lui » qui le jette, à son corps défendant, dans l’immortel. Lucide, éveillé, c’est avec terreur qu’il sortirait de ce mauvais pas. Le tout est qu’il n’en soit pas libre, qu’il continue à parler tout le temps que dure la mystérieuse sonnerie : c’est, en effet, par où il cesse de s’appartenir qu’il nous appartient. Ces produits de l’activité psychique, aussi distraits que possible de la volonté de signifier, aussi allégés que possible des idées de responsabilité toujours prêtes à agir comme freins, aussi indépendants que possible de tout ce qui n’est pas la vie passive de l’intelligence, ces produits que sont l’écriture automatique et les récits de rêves (34) présentent à la fois l’avantage d’être seuls à fournir des éléments d’appréciation de grand style à une critique qui, dans le domaine artistique, se montre étrangement désemparée, de permettre un reclassement général des valeurs lyriques et de proposer une clé qui, capable d’ouvrir indéfiniment cette boîte à multiple fond qui s’appelle l’homme, le dissuade de faire demi-tour, pour des raisons de conservation simple, quand il se heurte dans l’ombre aux portes extérieurement fermées de l’« au- delà », de la réalité, de la raison, du génie et de l’amour. Un jour viendra où l’on ne se permettra plus d’en user cavalièrement, comme on l’a fait, avec ces preuves palpables d’une existence autre que celle que nous pensons mener. On s’étonnera alors que, serrant la vérité d’aussi près que nous l’avons fait, nous ayons pris soin dans l’ensemble de nous ménager un alibi littéraire ou autre plutôt que, sans savoir nager, de nous jeter à l’eau, sans croire au phénix, d’entrer dans le feu pour atteindre cette vérité.

La faute, je le répète, n’en aura pas été à nous tous indistinctement. En traitant du manque de rigueur et de pureté dans lequel ont quelque peu sombré ces démarches élémentaires, je compte bien faire apercevoir ce qu’il y a de contaminé, à l’heure actuelle, dans ce qui passe, à travers déjà trop d’oeuvres, pour l’expression valable du surréalisme. Je nie, pour une grande part, l’adéquation de cette expression à cette idée. C’est à l’innocence, à la colère de quelques hommes à venir qu’il appartiendra de dégager du surréalisme ce qui ne peut manquer d’être encore vivant, de le restituer, au prix d’un assez beau saccage, à son but propre. D’ici là il nous suffira, à mes amis et à moi, d’en redresser, comme je le fais ici, d’un coup d’épaule la silhouette inutilement chargée de fleurs mais toujours impérieuse. La très faible mesure dans laquelle, d’ores et déjà, le surréalisme nous échappe n’est, d’ailleurs, pas pour nous faire craindre qu’il serve à d’autres contre nous. Il est, naturellement, dommage que Vigny ait été un être si prétentieux et si bête, que Gautier ait eu une vieillesse gâteuse, mais ce n’est pas dommage pour le romantisme. On s’attriste de penser que Mallarmé fut un parfait petit bourgeois, ou qu’il y eut des gens pour croire à la valeur de Moréas, mais, si le symbolisme était quelque chose, on ne s’attristerait pas pour le symbolisme, etc. De la même manière, je ne pense pas qu’il y ait grave inconvénient pour le surréalisme à enregistrer la perte de telle ou telle individualité même brillante, et notamment au cas où celle-ci qui, par là même, n’est plus entière, indique par tout son comportement qu’elle désire rentrer dans la norme. C’est ainsi qu’après lui avoir laissé un temps incroyable pour se reprendre à ce que nous espérions n’être qu’un abus passager de sa faculté critique, j’estime que nous nous trouvons dans l’obligation de signifier à Desnos que, n’attendant absolument plus rien de lui, nous ne pouvons que le libérer de tout engagement pris naguère vis-à-vis de nous. Sans doute je m’acquitte de cette tâche avec une certaine tristesse. À l’encontre de nos premiers compagnons de route que nous n’avons jamais songé à retenir, Desnos a joué dans le surréalisme un rôle nécessaire, inoubliable et le moment serait sans doute plus mal choisi qu’aucun autre pour le contester. (Mais Chirico aussi, n’est-ce pas, et cependant...) Des livres comme Deuil pour Deuil, La Liberté, ou l’Amour !, C’est les bottes de sept lieues cette phrase : Je me vois, et tout ce que la légende, moins belle que la réalité, accordera à Desnos pour prix d’une activité qui ne se dépensa pas uniquement à écrire des livres, militeront longtemps en faveur de ce qu’il est maintenant en posture de combattre. Qu’il suffise de savoir que ceci se passait il y a quatre ou cinq ans. Depuis lors, Desnos, grandement desservi dans ce domaine par les puissances mêmes qui l’avaient quelque temps soulevé et dont il paraît ignorer encore qu’elles étaient des puissances de ténèbres, s’avisa malheureusement d’agir sur le plan réel où il n’était qu’un homme plus seul et plus pauvre qu’un autre, comme ceux qui ont vu, je dis : vu, ce que les autres craignent de voir et qui, plutôt qu’à vivre ce qui est, sont condamnés à vivre ce qui « fut » et ce qui « sera ». « Faute de culture philosophique », comme il l’avance aujourd’hui ironiquement, faute de culture philosophique non pas, mais peut- être faute d’esprit philosophique et faute aussi, par suite, de savoir préférer son personnage intérieur à tel ou tel personnage extérieur de l’histoire - tout de même quelle idée enfantine : être Robespierre ou Hugo ! Tous ceux qui le connaissent savent que c’est ce qui aura empêché Desnos d’être Desnos -il crut pouvoir se livrer impunément à une des activités les plus périlleuses qui soient, l’activité journalistique, et négliger en fonction d’elle de répondre pour son compte à un petit nombre de sommations brutales en face desquelles, chemin faisant, le surréalisme s’est trouvé : marxisme ou antimarxisme, par exemple. Maintenant que cette méthode individualiste a fait ses preuves, que cette activité chez Desnos a complètement dévoré l’autre, il nous est cruellement impossible de ne pas déposer, à ce sujet, de conclusions. Je dis que cette activité dépassant à l’heure actuelle les cadres dans lesquels il n’était déjà pas très tolérable qu’elle s’exerçât (Paris-Soir, Le Soir, Le Merle) il y a lieu de la dénoncer comme confusionnelle au premier chef. L’article intitulé « Les Mercenaires de l’Opinion » et jeté en don de joyeux avènement à la remarquable poubelle qu’est la revue Bifur est suffisamment éloquent par lui-même : Desnos y prononce sa condamnation, et en quel style ! Les moeurs du rédacteur sont multiples. C’est en général un employé, relativement ponctuel, passablement paresseux, etc. On y relève des hommages à M. Merle, à Clemenceau et cet aveu, plus désolant encore que le reste, à savoir que le journal est un ogre qui tue ceux grâce auxquels il vit.

Comment s’étonner, après cela, de lire dans un journal quelconque ce stupide petit entrefilet : Robert Desnos, poète surréaliste, à qui Man Ray demanda le scénario de son film L’Étoile de mer, fit avec moi, l’an dernier, un voyage à Cuba. Et savez-vous ce qu’il me récitait sous les étoiles tropicales, Robert Desnos ? Des alexandrins, des a-le-xan-drins. Et (mais n’allez point le répéter, et couler ainsi ce charmant poète), quand ces alexandrins n’étaient pas de Jean Racine, ils étaient de lui. Je pense, en effet, que les alexandrins en question vont de pair avec la prose parue dans Bifur. Cette plaisanterie, qui a fini par ne plus même être douteuse, a commencé le jour où Desnos, rivalisant dans ce pastiche avec M. Ernest Raynaud, s’est cru autorisé à fabriquer de toutes pièces un poème de Rimbaud qui nous manquait. Ce poème, qui ne doute de rien, a paru malheureusement sous le titre : « Les Veilleurs, d’Arthur Rimbaud », en tête de La Liberté ou l’Amour !. Je ne pense pas qu’il ajoute rien, non plus que ceux du même genre qui ont suivi, à la gloire de Desnos. Il importe, en effet, non seulement d’accorder aux spécialistes que ces vers sont mauvais (faux, chevillés et creux) mais encore de déclarer que, du point de vue surréaliste, ils témoignent d’une ambition ridicule et d’une incompréhension inexcusable des fins poétiques actuelles.

Cette incompréhension, de la part de Desnos et de quelques autres, est d’ailleurs en train de prendre un tour si actif que cela me dispense d’épiloguer longuement à son sujet. Je n’en retiendrai pour preuve décisive que l’inqualifiable idée qu’ils ont eue de faire servir d’enseigne à une « boîte » de Montparnasse, théâtre habituel de leurs pauvres exploits nocturnes, le seul nom jeté à travers les siècles qui constituât un défi pur à tout ce qu’il y a de stupide, de bas et d’écoeurant sur terre : Maldoror.

« Il paraît que ça ne va guère, chez les surréalistes. Ces messieurs Breton et Aragon se seraient rendus insupportables en prenant des airs de haut commandement. On m’a même dit qu’on jurerait deux adjudants « rempilés ». Alors, vous savez ce que c’est ? Il y en a qui n’aiment pas ça. Bref, ils seraient quelques-uns à être d’accord pour avoir baptisé Maldoror un nouveau cabaret-dancing de Montparnasse. Ils disent comme ça que Maldoror pour un surréaliste c’est l’équivalent de Jésus-Christ pour un chrétien et que voir ce nom-là employé comme enseigne, ça va sûrement scandaliser ces messieurs Breton et Aragon. » (Candide, 9 janvier 1930.) L’auteur des précédentes lignes, qui s’est rendu sur les lieux, nous fait part sans plus de malice, et dans le style négligé qui convient, de ses observations : « ... À ce moment est arrivé un surréaliste, ce qui a fait un client de plus. Et quel client ! M. Robert Desnos. Il a beaucoup déçu en ne commandant qu’un citron pressé. Devant l’ahurissement général, il a expliqué d’une voix encombrée :

- J’peux prendre qu’ça. J’pas dessaoulé d’puis deux jours ! »

Quelle pitié !

Il me serait naturellement trop facile de tirer avantage de ce fait qu’on ne croit aujourd’hui pouvoir m’attaquer sans « attaquer » du même coup Lautréamont, c’est-à-dire l’inattaquable.

Desnos et ses amis me laisseront reproduire ici, en toute sérénité, les quelques phrases essentielles de ma réponse à une enquête déjà ancienne du Disque vert, phrases auxquelles je n’ai rien à changer et dont ils ne pourront nier qu’elles avaient alors toute leur approbation :

« Quoi que vous tentiez, très peu de gens se guident aujourd’hui sur cette lueur inoubliable : Maldoror et les Poésies refermés, cette lueur qu’il ne faudrait pas avoir connue pour oser vraiment se produire, et être. L’opinion des autres importe peu. Lautréamont un homme, un poète, un prophète même : allons donc ! La prétendue nécessité littéraire à laquelle vous faites appel ne parviendra pas à détourner l’Esprit de cette mise en demeure, la plus dramatique qui fut jamais, et, de ce qui reste et restera la négation de toute sociabilité, de toute contrainte humaine, à faire une valeur d’échange précieuse et un élément quelconque de progrès. La littérature et la philosophie contemporaines se débattent inutilement pour ne pas tenir compte d’une révélation qui les condamne. C’est le monde tout entier qui va sans le savoir en supporter les conséquences et ce n’est pas pour autre chose que les plus clairvoyants, les plus purs d’entre nous, se doivent au besoin de mourir sur la brèche. La liberté, Monsieur... »

Il y a, dans une négation aussi grossière que l’association du mot Maldoror à l’existence d’un bar immonde, de quoi me retenir dorénavant de formuler le moindre jugement sur ce que Desnos écrira. Tenons-nous-en, poétiquement, à cette débauche de quatrains. (35) Voilà donc où mène l’usage immodéré du don verbal, quand il est destiné à masquer une absence radicale de pensée et à renouer avec la tradition imbécile du poète « dans les nuages » : à l’heure où cette tradition est rompue et, quoi qu’en pensent quelques rimailleurs attardés, bien rompue, où elle a cédé aux efforts conjugués de ces hommes que nous mettons en avant parce qu’ils ont vraiment voulu dire quelque chose : Borel, le Nerval d’Aurélia, Baudelaire, Lautréamont, le Rimbaud de 1874-1875, le premier Huysmans, l’Apollinaire des « poèmes-conversations » et des « Quelconqueries », il est pénible qu’un de ceux que nous croyions être des nôtres entreprenne de nous faire tout extérieurement le coup du « Bateau ivre » ou de nous réendormir au bruit des « Stances ». Il est vrai que la question poétique a cessé ces dernières années de se poser sous l’angle essentiellement formel et, certes, il nous intéresse davantage de juger de la valeur subversive d’une oeuvre comme celle d’Aragon, de Crevel, d’Éluard, de Péret, en lui tenant compte de sa lumière propre et de ce qu’à cette lumière l’impossible rend au possible, le permis vole au défendu, que de savoir pourquoi tel ou tel écrivain juge bon, çà et là, d’aller à la ligne. Raison de moins pour qu’on vienne nous entretenir encore de la césure : pourquoi ne se trouverait-il pas aussi parmi nous de partisans d’une technique particulière du « vers libre » et n’irait-on pas déterrer le cadavre Robert de Souza ? Desnos veut rire : nous ne sommes pas prêts à rassurer le monde si facilement.

Chaque jour nous apporte, dans l’ordre de la confiance et de l’espoir placés, à de rares exceptions près, beaucoup trop généreusement dans les êtres, une déception nouvelle qu’il faut avoir le courage d’avouer, ne serait-ce, par mesure d’hygiène mentale, que pour la porter au compte horriblement débiteur de la vie. Libre n’était pas à Duchamp d’abandonner la partie qu’il jouait aux environs de la guerre pour une partie d’échecs interminable qui donne peut-être une idée curieuse d’une intelligence répugnant à servir mais aussi - toujours cet exécrable Harrar -paraissant lourdement affligée de scepticisme dans la mesure où elle refuse de dire pourquoi. Bien moins encore convient-il que nous passions à M. Ribemont-Dessaignes de donner pour suite à L’Empereur de Chine une série d’odieux petits romans policiers, même signés : Dessaignes, dans les plus basses feuilles cinématographiques. Je m’inquiète enfin de penser que Picabia pourrait être à la veille de renoncer à une attitude de provocation et de rage presque pures, que parfois nous-mêmes avons trouvé difficile de concilier avec la nôtre, mais qui, du moins en poésie et en peinture, nous a toujours semblé se défendre admirablement : S’appliquer à son travail, y apporter le « métier » sublime, aristocratique, qui n’a jamais empêché l’inspiration poétique et, seul, permet à une oeuvre de traverser les siècles et de rester jeune... il faut faire attention... il faut serrer les rangs et ne pas chercher à se tirer dans les jambes entre « consciencieux... il faut favoriser l’éclosion de l’idéal, etc. Même par pitié pour Bifur où ces lignes ont paru, est-ce bien le Picabia que nous connaissons qui parle ainsi ?

Ceci dit, il nous prend par contre l’envie de rendre à un homme de qui nous nous sommes trouvés séparés durant de longues années cette justice que l’expression de sa pensée nous intéresse toujours, qu’à en juger par ce que nous pouvons lire encore de lui, ses préoccupations ne nous sont pas devenues étrangères et que, dans ces conditions, il y a peut-être lieu de penser que notre mésentente avec lui n’était fondée sur rien de si grave que nous avons pu croire. Sans doute est-il possible que Tzara qui, au début de 1922, époque de la liquidation de « Dada » en tant que mouvement, n’était plus d’accord avec nous sur les moyens pratiques de poursuivre l’activité commune, ait été victime de préventions excessives que nous avions, de ce fait, contre lui - il en avait aussi d’excessives contre nous -et que, lors de la trop fameuse représentation du Coeur à barbe, pour faire prendre le tour qu’on sait à notre rupture, il ait suffi de sa part d’un geste malencontreux sur le sens duquel il déclare - je le sais depuis peu -que nous nous sommes mépris. (Il faut reconnaître que la plus grande confusion a toujours été le premier objectif des spectacles « Dada », que dans l’esprit des organisateurs il ne s’agissait de rien tant que de porter, entre la scène et la salle, le malentendu à son comble. Or, nous ne nous trouvions pas tous, ce soir-là, du même côté). C’est très volontiers, pour ma part, que j’accepte de m’en tenir à cette version et je ne vois dès lors aucune autre raison de ne pas insister, auprès de tous ceux qui y ont été mêlés, pour que ces incidents tombent dans l’oubli. Depuis qu’ils ont eu lieu, j’estime que l’attitude intellectuelle de Tzara n’ayant pas cessé d’être nette, ce serait faire preuve d’étroitesse d’esprit que de ne pas publiquement lui en donner acte. En ce qui nous concerne, mes amis et moi, nous aimerions montrer par ce rapprochement que ce qui guide, en toutes circonstances, notre conduite, n’est nullement le désir sectaire de faire prévaloir à tout prix un point de vue que nous ne demandons pas même à Tzara de partager intégralement, mais bien plutôt le souci de reconnaître la valeur - ce qui est pour nous la valeur -où elle est. Nous croyons à l’efficacité de la poésie de Tzara et autant dire que nous la considérons, en dehors du surréalisme, comme la seule vraiment située. Quand je parle de son efficacité, j’entends signifier qu’elle est opérante dans le domaine le plus vaste et qu’elle est un pas marqué aujourd’hui dans le sens de la délivrance humaine. Quand je dis qu’elle est située, on comprend que je l’oppose à toutes celles qui pourraient être aussi bien d’hier et d’avant-hier : au premier rang des choses que Lautréamont n’a pas rendues complètement impossibles, il y a la poésie de Tzara. De nos oiseaux venant à peine de paraître, ce n’est fort heureusement pas le silence de la presse qui arrêtera sitôt ses méfaits.

Sans donc avoir besoin de demander à Tzara de se ressaisir, nous voudrions simplement l’engager à rendre son activité plus manifeste qu’elle ne put être ces dernières années. Le sachant désireux lui-même d’unir, comme par le passé, ses efforts aux nôtres, rappelons-lui qu’il écrivait, de son propre aveu, pour chercher des hommes et rien de plus. À cet égard, qu’il s’en souvienne, nous étions comme lui. Ne laissons pas croire que nous nous sommes ainsi trouvés, puis perdus.

Je cherche, autour de nous, avec qui échanger encore, si possible, un signe d’intelligence, mais non : rien. Peut-être sied-il, tout au plus, de faire observer à Daumal, qui ouvre dans Le Grand Jeu une intéressante enquête sur le Diable, que rien ne nous retiendrait d’approuver une grande partie des déclarations qu’il signe seul ou avec Lecomte, si nous ne restions sur l’impression passablement désastreuse de sa faiblesse en une circonstance donnée ? (36) Il est regrettable, d’autre part, que Daumal ait évité jusqu’ici de préciser sa position personnelle et, pour la part de responsabilité qu’il y prend, celle du Grand Jeu à l’égard du surréalisme. On comprend mal que ce qui tout à coup vaut à Rimbaud cet excès d’honneur ne vaille pas à Lautréamont la déification pure et simple. L’incessante contemplation d’une Évidence noire, gueule absolue, nous sommes d’accord, c’est bien à cela que nous sommes condamnés. Pour quelles fins mesquines opposer, dès lors, un groupe à un groupe ? Pourquoi, sinon vainement pour se distinguer, faire comme si l’on n’avait jamais entendu parler de Lautréamont ? Mais les grands anti-soleils noirs, puits de vérité dans la trame essentielle, dans le voile gris du ciel courbe, vont et viennent et s’aspirent l’un l’autre, et les hommes les nomment Absences. (Daumal : « Feux à volonté », Le Grand Jeu, printemps 1929.) Celui qui parle ainsi en ayant le courage de dire qu’il ne se possède plus, n’a que faire, comme il ne peut tarder à s’en apercevoir, de se préférer à l’écart de nous.

Alchimie du verbe : ces mots qu’on va répétant un peu au hasard aujourd’hui demandent à être pris au pied de la lettre. Si le chapitre d’Une Saison en enfer qu’ils désignent ne justifie peut- être pas toute leur ambition, il n’en est pas moins vrai qu’il peut être tenu le plus authentiquement pour l’amorce de l’activité difficile qu’aujourd’hui seul le surréalisme poursuit. Il y aurait de notre part quelque enfantillage littéraire à prétendre que nous ne devons pas tant à cet illustre texte. L’admirable XIVe siècle est-il moins grand dans le sens de l’espoir (et, bien entendu, du désespoir) humain, parce qu’un homme du génie de Flamel reçut d’une puissance mystérieuse le manuscrit, qui existait déjà, du livre d’Abraham Juif, ou parce que les secrets d’Hermès n’avaient pas été complètement perdus ? Je n’en crois rien et j’estime que les recherches de Flamel, avec tout ce qu’elles présentent apparemment de réussite concrète, ne perdent rien à avoir été ainsi aidées et devancées. Tout se passe de même, à notre époque, comme si quelques hommes venaient d’être mis en possession, par des voies surnaturelles, d’un recueil singulier dû à la collaboration de Rimbaud, de Lautréamont et de quelques autres et qu’une voix leur eût dit, comme à Flamel l’ange : « Regardez bien ce livre, vous n’y comprenez rien, ni vous, ni beaucoup d’autres, mais vous y verrez un jour ce que nul n’y saurait voir. (37) » Il ne dépend plus d’eux de se ravir à cette contemplation. Je demande qu’on veuille bien observer que les recherches surréalistes présentent, avec les recherches alchimiques, une remarquable analogie de but : la pierre philosophale n’est rien autre que ce qui devait permettre à l’imagination de l’homme de prendre sur toutes choses une revanche éclatante et nous voici de nouveau, après des siècles de domestication de l’esprit et de résignation folle, à tenter d’affranchir définitivement cette imagination par le long, immense, raisonné dérèglement de tous les sens et le reste. Nous n’en sommes peut-être qu’à orner modestement les murs de notre logis de figures qui, tout d’abord, nous semblent belles, à l’imitation encore de Flamel avant qu’il eût trouvé son premier agent, sa « matière », son « fourneau ». Il aimait à montrer ainsi un Roy avec un grand coutelas, qui faisoit tuer en sa présence par des soldats, grande multitude de petits enfans, les mères desquels pleuroient aux pieds des impitoyables gendarmes, le sang desquels petits enfans, estoit puis après recueilly par d’autres soldats, et mis dans un grand vaisseau, dans lequel le Soleil et la Lune du ciel venoient se baigner et tout près il y avait un jeune homme avec des aisles aux talons, ayant une verge caducée en main, de laquelle il frapoit une salade qui lui couvroit la teste. Contre iceluy venoit courant et volant à aisles ouverts un grand vieillard, lequel, sur sa teste avoit une horloge attachée. Ne dirait-on pas le tableau surréaliste ? Et qui sait si plus loin nous n’allons pas, à la faveur d’une évidence nouvelle ou non, nous trouver devant la nécessité de nous servir d’objets tout nouveaux, ou considérés à tout jamais comme hors d’usage ? Je ne pense pas forcément qu’on recommencera à avaler des coeurs de taupes ou à écouter, comme le battement du sien propre, celui de l’eau qui bout dans une chaudière. Ou plutôt je n’en sais rien, j’attends. Je sais seulement que l’homme n’est pas au bout de ses peines et tout ce que je salue est le retour de ce furor duquel Agrippa distinguait vainement ou non quatre espèces. Avec le surréalisme, c’est bien uniquement à ce furor que nous avons affaire. Et qu’on comprenne bien qu’il ne s’agit pas d’un simple regroupement des mots ou d’une redistribution capricieuse des images visuelles, mais de la recréation d’un état qui n’ait plus rien à envier à l’aliénation mentale : les auteurs modernes que je cite se sont suffisamment expliqués à ce sujet. Que Rimbaud ait cru bon de s’excuser de ce qu’il appelle ses « sophismes » nous n’en avons cure ; que cela, selon son expression, se soit passé, voilà qui n’a pas le moindre intérêt pour nous. Nous ne voyons là qu’une petite lâcheté très ordinaire, qui ne présume en rien du sort qu’un certain nombre d’idées peuvent avoir. Je sais aujourd’hui saluer la beauté : Rimbaud est impardonnable d’avoir voulu nous faire croire de sa part à une seconde fuite alors qu’il retournait en prison. -« Alchimie du verbe » : on peut également regretter que le mot « verbe » soit pris ici dans un sens un peu restrictif et Rimbaud semble reconnaître, d’ailleurs, que la « vieillerie poétique » tient trop de place dans cette alchimie. Le verbe est davantage et il n’est rien moins pour les cabalistes, par exemple, que ce à l’image de quoi l’âme humaine est créée ; on sait qu’on l’a fait remonter jusqu’à être le premier exemplaire de la cause des causes ; il est autant, par là, dans ce que nous craignons que dans ce que nous écrivons, que dans ce que nous aimons.

Je dis que le surréalisme en est encore à la période des préparatifs et je me hâte d’ajouter qu’il se peut que cette période dure aussi longtemps que moi (que moi dans la très faible mesure où je ne suis pas encore en état d’admettre qu’un nommé Paul Lucas ait rencontré Flamel à Brousse au commencement du XVIIe siècle, que le même Flamel, accompagné de sa femme et d’un fils, ait été vu à l’Opéra en 1761, et qu’il ait fait une courte apparition à Paris au mois de mai 1819, (époque à laquelle on raconte qu’il loua une boutique à Paris, 22, rue de Cléry). Le fait est qu’à grossièrement parler ces préparatifs sont d’ordre « artistique ». Je prévois toutefois qu’ils prendront fin et qu’alors les idées bouleversantes que le surréalisme recèle apparaîtront dans un bruit d’immense déchirement et se donneront libre carrière. Tout est à attendre de l’aiguillage moderne de certaines volontés à venir : s’affirmant après les nôtres, elles se feront plus implacables que les nôtres. De toute manière nous nous estimerons assez d’avoir contribué à établir l’inanité scandaleuse de ce qui, encore à notre arrivée, se pensait et d’avoir soutenu - ne serait-ce que soutenu -qu’il fallait que le pensé succombât enfin sous le pensable.

Il est permis de se demander qui Rimbaud, en menaçant de stupeur et de folie ceux qui entreprendraient de marcher sur ces traces, souhaitait au juste décourager. Lautréamont commence par prévenir le lecteur qu’à moins qu’il n’apporte dans sa lecture une logique rigoureuse et une tension d’esprit au moins égale à sa défiance, les émanations mortelles de ce livre - Les Chants de Maldoror - imbiberont son âme, comme l’eau le sucre, mais il prend soin d’ajouter que quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. Cette question de la malédiction, qui n’a guère prêté jusqu’ici qu’à des commentaires ironiques ou étourdis, est plus que jamais d’actualité. Le surréalisme a tout à perdre à vouloir éloigner de lui-même cette malédiction. Il importe de réitérer et de maintenir ici le « Maranatha » des alchimistes, placé au seuil de l’oeuvre pour arrêter les profanes. C’est même là ce qu’il me paraît le plus urgent de faire comprendre à quelques-uns de nos amis qui me paraissent un peu trop préoccupés de la vente et du placement de leurs tableaux, par exemple. J’aimerais assez, écrivait récemment Nougé, que ceux d’entre nous dont le nom commence à marquer un peu, l’effacent. Sans bien savoir à qui il pense, j’estime en tout cas que ce n’est pas trop demander aux uns et aux autres que de cesser de s’exhiber complaisamment et de se produire sur les tréteaux. L’approbation du public est à fuir par- dessus tout. Il faut absolument empêcher le public d’entrer si l’on veut éviter la confusion. J’ajoute qu’il faut le tenir exaspéré à la porte par un système de défis et de provocations.

Je Demande L’Occultation Profonde, Véritable Du Surréalisme. (38)

Je proclame, en cette matière, le droit à l’absolue sévérité. Pas de concessions au monde et pas de grâce. Le terrible marché en main.

À bas ceux qui distribueraient le pain maudit aux oiseaux.

Tout homme qui, désireux d’atteindre le but suprême de l’âme, part pour aller demander des Oracles, lit-on dans le Troisième Livre de la Magie, doit, pour y arriver, détacher entièrement son esprit des choses vulgaires, il doit le purifier de toute maladie, faiblesse d’esprit, malice ou semblables défauts, et de toute condition contraire à la raison qui la suit, comme la rouille suit le fer et le Quatrième Livre précise énergiquement que la révélation attendue exige encore que l’on se tienne en un endroit pur et clair, tendu partout de tentures blanches et qu’on n’affronte aussi bien les mauvais Esprits que les bons que dans la mesure de la « dignification » à laquelle on est parvenu. Il insiste sur le fait que le livre des mauvais Esprits est fait d’un papier très pur qui n’a jamais servi à quelque autre usage et qu’on nomme communément parchemin vierge.

Il n’est pas d’exemple que les mages aient peu tenu à l’état de propreté éclatante de leurs vêtements et de leur âme et je ne comprendrais pas qu’attendant ce que nous attendons de certaines pratiques d’alchimie mentale nous acceptions de nous montrer, sur ce point, moins exigeants qu’eux. Voilà pourtant ce qui nous est le plus âprement reproché et ce que, moins que tout autre, paraît disposé à nous passer M. Bataille qui mène à l’heure actuelle, dans la revue Documents, une plaisante campagne contre ce qu’il appelle « la soif sordide de toutes les intégrités ». M. Bataille m’intéresse uniquement dans la mesure où il se flatte d’opposer à la dure discipline de l’esprit à quoi nous entendons bel et bien tout soumettre - et nous ne voyons pas d’inconvénient à ce que Hegel en soit rendu principalement responsable -une discipline qui ne parvient pas même à paraître plus lâche, car elle tend à être celle du non-esprit (et c’est d’ailleurs là que Hegel l’attend). M. Bataille fait profession de ne vouloir considérer au monde que ce qu’il y a de plus vil, de plus décourageant et de plus corrompu et il invite l’homme, pour éviter de se rendre utile à quoi que ce soit de déterminé, « à courir absurdement avec lui - les yeux tout à coup devenus troubles et chargés d’inavouables larmes -vers quelques provinciales maisons hantées, plus vilaines que des mouches, plus vicieuses, plus rances que des salons de coiffure ». S’il m’arrive de rapporter de tels propos, c’est qu’ils ne me paraissent pas engager seulement M. Bataille mais encore ceux des anciens surréalistes qui ont voulu avoir leurs coudées libres pour se commettre un peu partout. Peut-être M. Bataille est-il de force à les grouper et qu’il y parvienne, à mon sens, sera très intéressant. Prenant le départ pour la course que, nous venons de le voir, M. Bataille organise, il y a déjà : MM. Desnos, Leiris, Limbour, Masson et Vitrac : on ne s’explique pas que M. Ribemont- Dessaignes, par exemple, ne soit pas encore là. Je dis qu’il est extrêmement significatif de voir à nouveau s’assembler tous ceux qu’une tare quelconque a éloignés d’une première activité définie parce qu’il est très probable qu’ils n’ont que leurs mécontentements à mettre en commun. Je m’amuse d’ailleurs à penser qu’on ne peut sortir du surréalisme sans tomber sur M. Bataille, tant il est vrai que le dégoût de la rigueur ne sait se traduire que par une soumission nouvelle à la rigueur.

Avec M. Bataille, rien que de très connu, nous assistons à un retour offensif du vieux matérialisme antidialectique qui tente, cette fois, de se frayer gratuitement un chemin à travers Freud. Matérialisme, dit-il, interprétation directe, excluant tout idéalisme, des phénomènes bruts, matérialisme qui, pour ne pas être regardé comme un idéalisme gâteux, devra être fondé immédiatement sur les phénomènes économiques et sociaux. Comme on ne précise pas ici « matérialisme historique » (et d’ailleurs comment le pourrait-on faire ?) nous sommes bien obligés d’observer qu’au point de vue philosophique de l’expression, c’est vague et qu’au point de vue poétique de la nouveauté, c’est nul.

Ce qui est moins vague, c’est le sort que M. Bataille entend faire à un petit nombre d’idées particulières qu’il a et dont, étant donné leur caractère, il s’agira de savoir si elles ne relèvent pas de la médecine ou de l’exorcisme, car, pour ce qui est de l’apparition de la mouche sur le nez de l’orateur (Georges Bataille : « Figure humaine », Documents, n° 4), argument suprême contre le moi, nous connaissons l’antienne pascalienne et imbécile ; il y a longtemps que Lautréamont en a fait justice : L’esprit du plus grand homme (soulignons trois fois : plus grand homme) n’est pas si dépendant qu’il soit sujet à être troublé par le moindre bruit du Tintamarre qui se fait autour de lui. Il ne faut pas le silence d’un canon pour empêcher ses pensées. Il ne faut pas le bruit d’une girouette, d’une poulie. La mouche ne raisonne pas bien à présent. Un homme bourdonne à ses oreilles. L’homme qui pense, aussi bien que sur le sommet d’une montagne, peut se poser sur le nez de la mouche. Nous ne parlons si longuement des mouches que parce que M. Bataille aime les mouches. Nous, non : nous aimons la mitre des anciens évocateurs, la mitre de lin pur à la partie antérieure de laquelle était fixée une lame d’or et sur laquelle les mouches ne se posaient pas, parce qu’on avait fait des ablutions pour les chasser. Le malheur pour M. Bataille est qu’il raisonne : certes il raisonne comme quelqu’un qui a « une mouche sur le nez », ce qui le rapproche plutôt du mort que du vivant, mais il raisonne. Il cherche, en s’aidant du petit mécanisme qui n’est pas encore tout à fait détraqué en lui, à faire partager ses obsessions : c’est même par là qu’il ne peut prétendre, quoi qu’il en dise, s’opposer comme une brute à tout système. Le cas de M. Bataille présente ceci de paradoxal et pour lui de gênant que sa phobie de « l’idée », à partir du moment où il entreprend de la communiquer, ne peut prendre qu’un tour idéologique. Un état de déficit conscient à forme généralisatrice, diraient les médecins. Voici, en effet, quelqu’un qui pose en principe que l’horreur n’entraîne aucune complaisance pathologique et joue uniquement le rôle du fumier dans la croissance végétale, fumier d’odeur suffocante sans doute mais salubre à la plante. Cette idée, sous son apparence infiniment banale, est, à elle seule, malhonnête ou pathologique (il resterait à prouver que Lulle, et Berkeley, et Hegel, et Rabbe, et Baudelaire, et Rimbaud, et Marx, et Lénine se sont, très particulièrement, conduits dans la vie comme des porcs). Il est à remarquer que M. Bataille fait un abus délirant des adjectifs : souillé, sénile, rance, sordide, égrillard, gâteux, et que ces mots, loin de lui servir à décrier un état de choses insupportable, sont ceux par lesquels s’exprime le plus lyriquement sa délectation. Le « balai innommable » dont parle Jarry étant tombé dans son assiette, M. Bataille se déclare enchanté. (39) Lui qui, durant les heures du jour, promène sur de vieux et parfois charmants manuscrits des doigts prudents de bibliothécaire (on sait qu’il exerce cette profession à la Bibliothèque Nationale), se repaît la nuit des immondices dont, à son image, il voudrait les voir chargés : témoin cette Apocalypse de Saint-Sever à laquelle il a consacré un article dans le numéro 2 de Documents, article qui est le type parfait du faux témoignage. Qu’on veuille bien se reporter, par exemple, à la planche du « Déluge » reproduite dans ce numéro, et qu’on me dise si objectivement un sentiment jovial et inattendu apparaît avec la chèvre qui figure au bas de la page et avec le corbeau dont le bec est plongé dans la viande (ici M. Bataille s’exalte) d’une tête humaine. Prêter une apparence humaine à des éléments architecturaux, comme il le fait tout le long de cette étude et ailleurs, est encore, et rien de plus, un signe classique de psychasthénie. À la vérité, M. Bataille est seulement très fatigué et, quand il se livre à cette constatation pour lui renversante que l’intérieur d’une rose ne répond pas du tout à sa beauté extérieure, que si l’on arrache jusqu’au dernier les pétales de la corolle, il ne reste plus qu’une touffe d’aspect sordide, il ne parvient qu’à me faire sourire au souvenir de ce conte d’Alphonse Allais dans lequel un sultan a si bien épuisé tous les sujets de distraction que, désespéré de le voir succomber à l’ennui, son grand vizir ne trouve plus à lui amener qu’une jeune fille très belle qui se met à danser, chargée d’abord de voiles, pour lui seul. Elle est si belle que le sultan ordonne que chaque fois qu’elle s’arrête on fasse tomber un de ses voiles. Elle n’est pas plus tôt nue que le sultan fait encore signe, paresseusement, qu’on la dénude : on se hâte de l’écorcher vive. Il n’en est pas moins vrai que la rose, privée de ses pétales, reste la rose et d’ailleurs, dans l’histoire précédente, la bayadère continue à danser.

Que si l’on m’oppose encore le geste confondant du marquis de Sade enfermé avec les fous, se faisant porter les plus belles roses pour en effeuiller les pétales sur le purin d’une fosse, je répondrai que pour que cet acte de protestation perde son extraordinaire portée, il suffirait qu’il soit le fait, non d’un homme qui a passé pour ses idées vingt-sept années de sa vie en prison, mais d’un « assis » de bibliothèque. Tout porte à croire, en effet, que Sade, dont la volonté d’affranchissement moral et social, contrairement à celle de M. Bataille, est hors de cause, pour obliger l’esprit humain à secouer ses chaînes, a seulement voulu par là s’en prendre à l’idole poétique, à cette « vertu » de convention qui, bon gré, mal gré, fait d’une fleur, dans la mesure même où chacun peut l’offrir, le véhicule brillant des sentiments les plus nobles comme les plus bas. Il convient, du reste, de réserver l’appréciation d’un tel fait qui, même s’il n’est pas purement légendaire, ne saurait en rien infirmer la parfaite intégrité de la pensée et de la vie de Sade et le besoin héroïque qu’il eut de créer un ordre de choses qui ne dépendît pour ainsi dire pas de tout ce qui avait eu lieu avant lui.

Le surréalisme est moins disposé que jamais à se passer de cette intégrité, à se contenter de ce que les uns et les autres, entre deux petites trahisons qu’ils croient autoriser de l’obscur, de l’odieux prétexte qu’il faut bien vivre, lui abandonnent. Nous n’avons que faire de cette aumône de « talents ». Ce que nous demandons est, pensons-nous, de nature à entraîner un consentement, un refus total et non à se payer de mots, à s’entretenir d’espoirs velléitaires. Veut-on, oui ou non, tout risquer pour la seule joie d’apercevoir au loin, tout au fond du creuset où nous proposons de jeter nos pauvres commodités, ce qui nous reste de bonne réputation et nos doutes, pêle-mêle avec la jolie verrerie « sensible », l’idée radicale d’impuissance et la niaiserie de nos prétendus devoirs, la lumière qui cessera d’être défaillante ?

Nous disons que l’opération surréaliste n’a chance d’être menée à bien que si elle s’effectue dans des conditions d’asepsie morale dont il est encore très peu d’hommes à vouloir entendre parler. Sans elles il est pourtant impossible d’arrêter ce cancer de l’esprit qui réside dans le fait de penser par trop douloureusement que certaines choses « sont », alors que d’autres, qui pourraient si bien être, « ne sont pas ». Nous avons avancé qu’elles doivent se confondre, ou singulièrement s’intercepter, à la limite. Il s’agit, non d’en rester là, mais de ne pouvoir faire moins que de tendre désespérément à cette limite.

L’homme, qui s’intimiderait à tort de quelques monstrueux échecs historiques, est encore libre de croire à sa liberté. Il est son maître, en dépit des vieux nuages qui passent et de ses forces aveugles qui butent. N’a-t-il pas le sens de la courte beauté dérobée et de l’accessible et longue beauté dérobable ? La clé de l’amour, que le poète disait avoir trouvée, lui aussi, qu’il cherche bien : il l’a. Il ne tient qu’à lui de s’élever au-dessus du sentiment passager de vivre dangereusement et de mourir. Qu’il use, au mépris de toutes les prohibitions, de l’arme vengeresse de l’idée contre la bestialité de tous les êtres et de toutes les choses et qu’un jour, vaincu - mais vaincu seulement si le monde est monde -il accueille la décharge de ses tristes fusils comme un feu de salve.

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