English German Espagnol Portugese Chinese Japanese Arab Rusian Italian Norvegian Dutch Hebrew Polish Turkish Hindi
Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 4ème chapitre : Révolutions prolétariennes jusqu’à la deuxième guerre (...) > Encore et à nouveau sur Makhno

Encore et à nouveau sur Makhno

samedi 4 décembre 2021, par Robert Paris

Encore et à nouveau sur Makhno

« Pour comprendre ce qui se passa en Ukraine, il nous faut revenir en arrière, du début de 1917 à avril 1918, dont Makhno nous a laissé dans sa Révolution russe en Ukraine une description détaillée du point de vue de la paysannerie. Makhno était un paysan qui avoue lui-¬même dans son livre : « J’étais vivement préoccupé par l’insuffisance de mon éducation théorique et par mon ignorance des données positives qui m’eussent permis de résoudre les problèmes sociaux et politiques du point de vue anarchiste. Certes je savais que tel était le cas, neuf fois sur dix, dans nos milieux anarchistes, et que ce triste état de choses est dû au manque, chez nous, de toute organisation et aussi d’écoles anarchistes. Je n’en sentais pas moins profondément cette lacune et ne cessais d’en souffrir. » En fait, cet anarchisme doubla sa limitation paysanne d’incompréhension de la révolution et de l’action révolutionnaire du Parti bolchevik et du pouvoir soviétique, car les intellectuels de ce courant, tels Piotr Archinov et Voline, les deux auteurs acteurs anarchistes de ce premier temps de la révolution, restaient bloqués dans leur utopie de réalisation du socialisme sans transition, et de lutte révolutionnaire sans organisation centralisée de l’action. La conséquence en était pour eux de considérer la direction bolchevique comme une « élite » étrangère au prolétariat, le pouvoir soviétique comme un État comme n’importe quel autre État, et donc comme une structure ennemie.

L’anarchisme de Makhno fut essentiellement du communisme national paysan. Il comprit, « après avoir cherché fébrilement l’idée directrice dans les écrits anarchistes de Bakounine, de Kropotkine et de Malatesta [...] que notre groupe de paysans anarchistes—communistes de Goulaï-¬Polé ne pouvait ni imiter le mouvement anarchiste des villes ni obéir à ses lois », et la nécessité de l’organisation, par la « coordination de l’activité des différents groupes dans la lutte révolutionnaire en cours ». Son Union des Paysans de Goulaï-¬Polé ne compta d’abord que des paysans. Puis ils y admirent les instituteurs. Leurs ennemis premiers étaient évidemment les grands propriétaires terriens et les koulaks, et leur objectif : la terre aux paysans travailleurs ! Comme le gouvernement de Kerenski condamna le commencement de réalisation de cet objectif par leur soviet, cela les conduisit à étendre leur lutte contre les agents gouvernementaux. De leur isolement local, ils passèrent à la recherche de l’aide auprès des ouvriers d’Alexandrovsk. Mais ceux-¬ci étaient alors sous le contrôle des mencheviks et des S.-¬R. de droite. En revanche, ils gagnèrent les soldats qui étaient là, et il s’en fallut de peu que cela ne se réglât dans le sang. Ils formèrent un Soviet et s’organisèrent en communes. Leur espace était la seule Ukraine, et cela fut positif dans leur opposition au gouvernement de Kerenski, du fait de sa volonté de continuer la guerre. Ils désarmèrent les bourgeois et les officiers qui revenaient du front et furent consternés de voir Kropotkine, rentré en Russie, participer en août 1917 à la Conférence démocratique panrusse, avec ces mêmes mencheviks et S.-¬R. qui, en Ukraine, participaient à la formation de la Rada. Makhno ignora qu’à Kiev le prolétariat était déjà gagné au bolchevisme. On en était là en Octobre.

L’incompréhension de la révolution d’Octobre tint à un pur a priori idéologique. Les mots d’ordre justes des bolcheviks, c’était une ruse de Lénine qui lui faisait gagner les masses grâce à la « disposition de papier » (sic), tandis que les anarchistes, « désorganisés, ne trouvaient même pas le moyen de faire voir aux masses le mensonge et la pauvreté de ces deux partis politiques [bolcheviks et S.-¬R. de gauche] qui, pour s’emparer de la Révolution, se servaient de formules essentiellement antigouvernementales, contraires à leurs idées gouvernementales ». La vieille ânerie anarchiste allait mener ces forces révolutionnaires à se tenir sans cesse entre révolution et contre-¬révolution, et à leur perte finale. En Ukraine, cela commença par l’opposition aux élections de l’Assemblée constituante. Makhno ne put que constater : « Malgré qu’il y eût en Ukraine de nombreuses listes de candidats, seules trois d’entre elles attirèrent les travailleurs : la liste n° 3, celle des socialistes—révolutionnaires, la liste n° 5 l’“ukrainienne”, ramassis inextricable de socialistes chauvinistes et de nationalistes, et la liste n° 9, la bolchevique. Les listes des S.-¬R. et des bolcheviks eurent un énorme succès là où les travailleurs avaient pris une part active à la campagne électorale. La liste n° 5, l’“ukrainienne” eut, sur la rive gauche du Dniepr, moins de succès que les deux précédentes. Le succès des partis socialistes de gauche dans les élections s’explique par le fait que les travailleurs ukrainiens, non déformés par la politique des chauvinistes, conservèrent leur esprit révolutionnaire bien à eux, et votèrent pour les partis révolutionnaires et cet autre fait que le “mouvement de la libération ukrainienne” restait entièrement enfermé dans les cadres chauvinistes. » Il poursuit plus loin : « J’affirme que pendant les deux premiers mois après le Coup d’État d’octobre, c’est-¬à-¬dire novembre et décembre, les travailleurs ukrainiens ne firent que se réjouir de ce Coup d’État et ne modifièrent en rien leur propre activité locale, quoique reconnaissant qu’à la base de ce Coup d’État étaient les idées de véritable Révolution, venant des profondeurs mêmes des villages asservis et des villes opprimées, enfin réveillés. » Mais il ajoute que « la région de Goulaï-¬Polé avait toujours cherché à imprimer à la Révolution un caractère aussi profond et aussi déterminé que possible, et complètement indépendant de toute idée de gouvernement ». L’unité qui se fit des bolcheviks et des S.-¬R. obligea les anarchistes à les reconnaître « comme des révolutionnaires, pour leur grande activité dans la Révolution [et] nous les saluons en tant que lutteurs hardis ». Plus loin, il observe que les deux groupes « non seulement s’allièrent mais encore, chacun dans leur cadre, ils observèrent une unité d’action parfaite. Ceci les mit davantage en évidence dans les rangs des travailleurs et leur valut d’être réunis sous un seul nom “les bolcheviks”, nom sous lequel furent souvent réunis avec eux les anarchistes »…

Trou dans l’information ou la mémoire de Makhno, c’est ce qui se passa à Kiev à la mi-¬janvier : le travail s’arrêta complètement, et sans attendre l’arrivée annoncée de l’Armée rouge, les travailleurs de l’Arsenal s’insurgèrent. La bataille avec les forces de la Rada dura cinq jours, au terme desquels les 1 500 ouvriers étaient morts, les survivants de la bataille fusillés. « Les ouvriers de l’Arsenal s’étaient soulevés une semaine trop tôt ;; six jours plus tard, ils auraient pris la ville sans effusion de sang », a écrit Alexandre Barmine, témoin alors adolescent des événements. L’armée de Mouraviev entra en effet alors dans Kiev désertée des troupes de Petlioura. En représailles du massacre des ouvriers, 400 officiers prisonniers furent fusillés à leur tour. Telle était cette guerre. Mais l’Armée rouge ne tint la ville que cinq semaines. Elle dut se replier devant une armée austro-¬allemande de 200 000 hommes. À la fin avril, celle-¬ci tenait toute l’Ukraine et entrait en Crimée et au pays des Cosaques du Don. La Rada, « république nationale », trop « socialiste » pour les généraux du Kaiser, était dispersée, et l’hetman Skoropadski, monarchiste, homme des agrariens, installé en maître. Cela accrut le chaos. Makhno ne put comprendre, ni le Traité de Brest-¬Litovsk (une trahison bolchevique pour lui), ni pourquoi le pouvoir soviétique avait dû reconnaître la Rada, dans l’espoir que, par nationalisme, elle s’opposerait à l’entrée des troupes allemandes en Ukraine. Mais la Rada, au contraire, avait traité avec les Allemands et désigné le bolchevisme comme son ennemi principal. Jusqu’en avril, les gardes rouges, sous le commandement d’Egorov, tinrent, ne reculant que pas à pas, contre les forces réactionnaires unies. Makhno finit par s’unir à elles, recevant des armes d’eux. Le dernier chapitre du livre de Makhno, relatant les événements d’avril 1918, est significativement titré : « Centralisation des détachements – Formation d’un front unique avec le bloc bolcheviks-¬S.-¬R. de gauche », ce qui dénonçait par avance les mensonges qu’allait écrire Archinov sur ces événements. La défaite de la révolution était totale dans toute l’Ukraine. Les représailles de la caste militaire et des agrariens contre les paysans des centaines de villages soulevés, dont bien entendu Goulaï-¬Polé, furent effroyables : schlagués, fusillés en masse, tout leur avoir brûlé. Et cela dura jusqu’en août 1918. En juin, Makhno était à Moscou. En ce mois de tension politique et militaire, Makhno n’y a rencontré que « quelques révolutionnaires [...] qui vivaient et continuaient à vivre en n’agissant pour ainsi dire pas ou presque pas. Ils vivaient en se faisant passer pour des combattants dignes qui avaient lutté avec succès contre des ennemis infiniment plus puissants qu’eux….

La victoire contre les pétliouriens et contre la première offensive de Denikine avait été obtenue par une alliance avec Makhno. Mais celui-¬ci la considérait comme conjoncturelle, et l’Armée rouge comme un ennemi potentiel prochain. Il s’était d’abord lié avec les forces d’un certain Grigoriev, ex-¬officier tsariste, auparavant allié de Petlioura, avec qui il venait de rompre pour offrir son ralliement aux Soviétiques. C’est lui qui avait libéré le gouvernement de Kherson et repris Odessa. Mais ce fut aussitôt après pour se retourner contre ses alliés révolutionnaires, qui durent consacrer leurs forces à détruire les siennes. Pendant ce temps, les missions militaires française et anglaise traitaient avec Denikine, et en faisaient le chef suprême des armées russes. Ils lui donnèrent les moyens financiers, qui devaient être remboursés plus tard sur les revenus du territoire. Il devint ainsi l’adversaire le plus difficile à vaincre.

Pendant ce temps, le front Sud s’effondrait. Ce n’est pas seulement l’importance des forces de Denikine qui rendit son avance comme irrésistible, et lui permit, dès le 23 mai, de passer le Donetz, puis le 25 juin d’entrer dans Kharkov, enfin d’occuper le 30 à la fois Ékaterinoslav, Tsaritsyne, Konstantinegrad et Liski, mais le chaos ukrainien du côté révolutionnaire. Ce fut d’abord le comportement de Makhno qui jeta la confusion devant l’offensive de Denikine. Le leader paysan ne voyait pas au-¬delà de la défense de sa « Région libre » par son « mouvement insurrectionnel ». Les tentatives d’intégration de ses forces aux troupes rouges échouèrent. Ce n’aurait été pour lui que soumission à leur dictature. L’aide en armement, munitions et ravitaillement qu’il en recevait lui semblait toujours d’une insuffisance qu’il attribua à une volonté de le désarmer, et bien entendu, toute idée de repli de ses seules forces devant celles de Denikine était pour lui pur et simple abandon déterminé par la politique « étatiste ». Ce qu’il raconta à Archinov, et que reprit intégralement Voline, au milieu de purs délires laisse comprendre ce qui se passa vraiment. Il avoue la ruse qui lui fit annoncer au commandement supérieur soviétique qu’il abandonnait son poste, et il alla en même temps avertir « les régiments des insurgés, transformés en régiments rouges et demeurés sous les ordres de leurs chefs habituels [qui] continuèrent à tenir tête aux troupes de Denikine,…

Les succès de ses opérations « coups de poing » furent célébrés par lui, et plus encore par Archinov et Voline, pour faire de lui le vainqueur de Denikine, ce que dément le fait qu’à la fin de l’année son corps de troupes était isolé au sud de Kharkov alors que le front de Denikine s’étendait de Kiev à Kharkov, et de là sur tout le Sud, et allait approcher d’Astrakan sur la Caspienne. Certes, Makhno avait d’abord désorganisé le front par ses méthodes de guérilla, mais les forces qu’il en avait distraites avaient manqué aussi bien pour la défense de Kiev qu’au Sud. En effet, les forces rouges ukrainiennes, étaient coupées de l’Armée rouge. Leur « État ukrainien » établi à Kiev, siège du gouvernement soviétique présidé par Rakovski, et dans quelques villes, n’était constitué – nous raconte le témoin Alexandre Barmine – que d’une petite armée de mineurs du Donetz et d’ouvriers de Kharkov, sous la direction d’Antonov-¬Ovseenko, qui protégeaient leurs soviets avec très peu d’armes et de munitions, « tandis que les bandes paysannes commandées par des atamans tenaient la campagne avoisinante, que les Pétliouriens soulevaient la banlieue de Podolsk, que les Polonais étaient à Korostène, à 140 kilomètres à l’ouest de Kiev. Les atamans Strouk, Zélényi, Sokolovski, Mazourenko égorgeaient les juifs dans les petites villes. Makhno et Grigoriev conduisaient les bandes anarchistes, le général Denikine commençait une offensive au Midi ». Cela en février. Alors que Denikine tournait les Soviétiques par le sud, ils se battaient avec les atamans (dont Makhno ne parle pas). Ils tinrent ainsi jusqu’en août où Denikine, après Petlioura, s’empara de Kiev. Pavlov, qui commandait alors la place, recula pas à pas avec « des régiments fondus à vue d’œil, où restaient à peine quelques centaines d’hommes ». Mais où était l’Armée rouge ? Trotsky ne décolérait pas devant le chaos du front Sud. À la fin de 1918, il avait concédé à Lénine de nommer Staline membre du Comité de guerre de ce front, avec la bande de Vorochilov à Tsaritsyne. Mais rien ne changea ! Il avait donc obtenu en décembre qu’un nouveau comité de guerre révolutionnaire soit envoyé là avec un nouveau commandant, et que Vorochilov soit envoyé en Ukraine. Mais là, cela n’alla pas mieux. L’anarchie y régnait tant que Trotsky, dans ses appels publics du bulletin En route, la dénonçait par la présence dans l’armée d’aventuriers, parasites, filous, dont un de ses titres donne bien le souci principal : Un sévère nettoyage est indispensable. Il ignora peut-¬être toujours la responsabilité de Vorochilov dans le conflit avec Makhno. Archinov révèle que « Vorochilov avait en mains un ordre signé de Trotsky, lui prescrivant de s’emparer de Makhno et de tous les autres chefs responsables de la maknovschina, de désarmer les troupes des insurgés et de fusiller sans merci ceux qui tenteraient quelque résistance. Vorochilov n’attendait que le moment propice pour exécuter sa mission ». Un tel ordre émanant de Trotsky est un faux évident, tant par la stupidité que cela aurait constitué que par sa contradiction avec les méthodes militaires de Trotsky, et tout le comportement des dirigeants soviétiques qui avaient précédé là Vorochilov…

Il fallut sept mois pour repousser Wrangel dans la Crimée dont il était parti et où il fut finalement écrasé en décembre. Comme toujours, Trotsky avait abandonné ce front dès que la victoire s’était dessinée pour rejoindre le Nord où le péril apparaissait. Mais en Ukraine orientale, l’Armée rouge avait retrouvé Makhno, et à nouveau il lui fut proposé d’y unir ses forces. Celui-¬ci l’accepta, mais selon sa même tactique qu’en 1919, à savoir, dans la perspective inévitable d’un affrontement. Wrangel ennemi n° 1, les bolcheviks, ennemi n° 2. À côté de combats communs, pénétrer les troupes rouges avec le dessein de les désintégrer. Trotsky n’accordait aucune confiance à Makhno, mais ce fut d’abord Vorochilov qui traita avec lui comme en 1919. Voline a repris textuellement, dans sa Révolution inconnue, la plupart des pages du livre d’Archinov, lequel rapporte qu’après avoir abandonné Ékaterinoslav et reculé jusqu’entre les villes de Mélitopol, Nicopol et Aleksandrov, c’est « dans cette dernière ville que l’état-¬major makhnoviste fut rejoint par le haut commandement de plusieurs divisions de l’Armée rouge descendues sur les traces de Denikine », et que la « rencontre fut en tout point semblable à plusieurs autres qui la précédèrent, amicale – et même cordiale – en apparence ; elle devait réserver toutefois – et on s’y attendait – des surprises et des orages. Sans aucun doute, les bolcheviks se souvenaient avec amertume et rancune du coup que certains régiments makhnovistes leur avaient porté récemment, en quittant les rangs de leur armée et en emmenant plusieurs régiments rouges. Sans le moindre doute, également, ils ne pourraient tolérer longtemps la présence à leurs côtés d’une armée libre, ni le voisinage d’un mouvement indépendant, de toute une région qui ne reconnaissait pas leur autorité. Tôt ou tard, des conflits seraient inévitables. Et, à la première occasion, les bolcheviks n’hésiteraient pas à attaquer. [...] Cependant, les soldats des deux armées se saluèrent amicalement, fraternellement. [...] Huit jours après, l’orage éclata ». En guise de preuve de la décision d’une volonté bolchevique d’anéantissement des troupes paysannes, Archinov et son copiste Voline se trahissent en postdatant de la fin de 1919 un prétendu ordre de la 14e armée de « diriger l’Armée insurrectionnelle sur le front polonais », qui n’exista que près d’un an plus tard. Les deux textes sont suivis de développements différents, mais le refus d’accepter cet ordre se termine semblablement chez les deux auteurs : « Cette réponse était accompagnée d’un appel aux soldats de l’Armée rouge les engageant à ne pas être dupes des manœuvres provocatrices de leurs chefs. Ceci fait, les makhnovistes levèrent le camp et se mirent en marche vers Goulaï-¬Polé. Ils y arrivèrent sans encombre et sans incidents en route. Les soldats de l’Armée rouge ne manifestaient aucun désir de faire opposition à ce mouvement. [...] Vers la mi-¬janvier 1920, les bolcheviks déclarèrent Makhno et les combattants de son armée hors la loi pour leur refus de se rendre sur le front polonais. » Cette falsification grossière des événements est suivie de pages confuses d’accusations, non seulement invérifiables mais souvent absurdes…

Une seule chose est sûre, c’est que l’on ne peut croire les invraisemblables accusations de félonie portées par Voline contre Rakovski, qui avait repris à Kharkov la présidence de l’Ukraine soviétique, connaissant par toute sa vie la droiture et l’intégrité de ce communiste héroïque. Ce que l’on sait, en revanche, c’est ce qu’était l’anarchie de Makhno, « le petit père », chef tout—puissant, décidant seul des confiscations, réquisitions, arrestations et exécutions. Il était à la fois un utopiste fort peu lettré et un aventurier, sous l’égide duquel se regroupaient toutes les sortes d’anarchistes, des plus simplistes utopistes venus de Russie aux paysans qui ne voyaient pas plus loin que le bout de leur champ, mais souvent antisémites, et jusqu’aux pires « individualistes » pillards et aux simples bandits. Leur exigence de créer une sorte d’État autonome sans État, mais avec une armée de plusieurs milliers d’hommes dans « deux ou trois départements de l’Ukraine », alors qu’ils dénonçaient le pouvoir soviétique comme un régime d’oppression, ne pouvait être autre chose qu’un centre d’une nouvelle lutte pour le pouvoir en Ukraine, et cela à la frontière encore brûlante de l’Ouest. Trotsky toléra mal les dirigeants rouges qui avaient traité avec Makhno. Tous, finalement, payèrent leurs concessions en devant lui livrer une guerre à outrance. Makhno la mena comme il l’avait fait avec Denikine, d’accrochages et coups de main, avec replis rapides, mouvements continus, vivant sur l’habitant, dans une sorte de guérilla dont il était devenu un maître, et qui ne se termina qu’en août 1921. Makhno, blessé, passa la frontière polonaise avec le peu de forces qui lui restaient. L’Ukraine sortit enfin du pire et du plus sanglant chaos de cette guerre. Cette prolongation – en fait véritable « guerre civile » dans la grande guerre de la Révolution contre l’impérialisme mondial – ne fut pas la seule, car le chaos de l’immense empire connut aussi de véritables petites armées de simples bandits, regroupés sous le nom de « Verts », que Boris Pilniak, dans son roman l’Année nue, nous a montrés comme les pires ennemis dans un village reculé du pays, et qu’il fallut du temps pour exterminer… »

Source : « Contre-révolution dans la révolution » de Michel Lequenne

Lire encore

Comment Makhno rapporte sa visite au Kremlin

LE MOUVEMENT MAKHNO

Léon Trotsky

Il y a la Grande Russie soviétique et l’Ukraine soviétique. Et à côté d’eux, il y a aussi un autre état peu connu, à savoir Gulyay-Polye. Ceci est gouverné par le siège d’un certain Makhno. Pour commencer, il avait un détachement de guérilla, puis une brigade, puis, apparemment, une division, et maintenant tout cela a été presque repeint en une « armée » insurrectionnelle spéciale. Contre qui les hommes de Makhno se rebellent-ils ? Cette question doit recevoir une réponse claire - une réponse en paroles et en actes. Makhno et ses plus proches co-penseurs se considèrent anarchistes et, sur cette base, ils « rejettent » le pouvoir d’État. Alors, ce sont des ennemis de la puissance soviétique ? De toute évidence, puisque le pouvoir soviétique est le pouvoir d’État des ouvriers et des paysans ouvriers. Mais les makhnovites ne peuvent se résoudre à dire ouvertement qu’ils sont contre le pouvoir soviétique. Ils dissimulent et prévarient : le pouvoir soviétique local qu’ils disent reconnaître, mais ils rejettent le pouvoir central. Mais tous les Soviétiques locaux d’Ukraine reconnaissent le pouvoir central qu’ils ont eux-mêmes élu. Par conséquent, les makhnovites rejettent en fait non seulement l’autorité centrale ukrainienne, mais aussi l’autorité de tous les soviets locaux d’Ukraine. Que reconnaissent-ils alors ? Ils reconnaissent l’autorité des soviets Gulyay-Polye makhnovites, c’est-à-dire l’autorité d’un cercle d’anarchistes là où celui-ci a temporairement réussi à s’établir. C’est en fait tout l’indice de la sagesse politique du mouvement Makhno. Cependant, l’« armée »makhnovite a besoin de cartouches, de fusils, de mitrailleuses, d’artillerie, de camions, de locomotives et d’argent. Toutes ces choses sont concentrées entre les mains du pouvoir soviétique, produites et distribuées sous sa direction. Les Makhnovites doivent donc se tourner vers ce pouvoir même qu’ils ne reconnaissent pas, pour demander de l’argent et des cartouches. Mais, comme les makhnovites craignent à juste titre que le pouvoir soviétique puisse les priver de tout ce sans quoi ils ne pourraient pas vivre, ils ont décidé d’assurer leur indépendance en s’emparant des grandes richesses du pays, pour ensuite entrer en relations de ’’traité’’ avec le reste de l’Ukraine. À Mariupol uyezd, il y a beaucoup de charbon et de céréales. Mais comme les Makhnovites sont assis sur l’embranchement ferroviaire de Marioupol, ils refusent de laisser partir le charbon et le grain sauf en échange d’autres approvisionnements. Il est arrivé que, tout en rejetant le ’’pouvoir d’État’’ créé par les travailleurs et les paysans de tout le pays, la direction makhnovite a organisé sa propre petite puissance semi-pirate, qui ose barrer la voie à la puissance soviétique de l’Ukraine. et de toute la Russie. Au lieu que l’économie du pays soit correctement organisée selon un plan et une conception généraux, et au lieu d’une distribution coopérative, socialiste et uniforme de tous les produits nécessaires, les makhnovites tentent d’établir la domination par les gangs et les bandes : quiconque a attrapé quelque chose est son propriétaire légitime, et peut alors l’échanger contre ce qu’il n’a pas. Il ne s’agit pas d’échange de produits mais de vol de marchandises. Les makhnovites crient : « A bas les partis, à bas les communistes, vive les soviets non partisans ». Mais c’est en fait un misérable mensonge. Makhno et ses compagnons d’armes ne sont pas du tout des non-partisans. Ils sont tous de la persuasion anarchiste et envoient des circulaires et des lettres convoquant les anarchistes à Gulyay-Polye afin d’y organiser leur propre pouvoir anarchiste. S’ils hissent le drapeau du "non-parti", ce n’est que pour jeter la poussière aux yeux des paysans les plus mal éclairés et les plus arriérés, qui ne comprennent rien aux partis. En fait, le drapeau "non-partie" sert de meilleure couverture possible pour les éléments koulak. Les koulaks n’osent pas admettre ouvertement qu’ils appartiennent au parti des Cent Noirs, car ils craignent d’être punis pour cela. Par conséquent, ils sont plus disposés à montrer qu’ils ne font pas partie du parti. À l’heure actuelle, les SR, la pire section des mencheviks, les cadets et tous les contre-révolutionnaires en général qui trouvent trop dangereux d’apparaître en public sous leur apparence naturelle se cachent derrière le « non-parti ». Les communistes ne cachent pas leurs visages et n’enroulent pas leurs bannières. Ils se présentent ouvertement aux travailleurs comme un parti. Les ouvriers et les paysans ont appris à connaître les communistes en action, par expérience et dans une lutte acharnée. C’est précisément pour cette raison que le parti des communistes-bolcheviks a acquis une influence décisive parmi les masses, et par là aussi dans les soviets.

Les contre-révolutionnaires de toutes sortes détestent le Parti communiste. Les makhnovites partagent ce même sentiment envers les communistes. D’où la profonde sympathie ressentie par tous les pogromistes et les vauriens des Cent Noirs pour la bannière « non-partisane » des makhnovites. Les koulaks de Gulyay-Polye et les spéculateurs de Marioupol font écho avec enthousiasme aux propos des makhnovites : « Nous ne reconnaissons pas le pouvoir d’État qui exige du charbon et des céréales. Ce que nous avons saisi, nous le garderons. » A cet égard comme à tous les autres, les Makhnovites ne sont pas différents des Grigoriyevites ; Grigoriyev s’est également rebellé contre l’autorité centrale au nom des soviets locaux non partisans, c’est-à-dire contre la volonté organisée de toute la classe ouvrière, au nom de groupes et de bandes koulaks individuels. Ce n’est pas par hasard que Grigoriyev, quand il a brandi la bannière de la mutinerie sauvage et pogromiste et s’est mis à exterminer le communiste, a appelé le « baiko » Makhno à conclure une alliance de pogromistes avec lui. Il est vrai que Makhno a refusé. Mais pas du tout pour des raisons de principe. Au congrès anarchiste de Gulyay-Polye Makhno a ouvertement appelé à la révolte contre le pouvoir soviétique. S’il ne s’est pas révolté avec Grigoriyev, c’était uniquement parce qu’il avait peur, réalisant de toute évidence le désespoir total d’une révolte ouverte. L ’« armée » de Makhno est le guérillérisme de la pire espèce, même si elle contient pas mal de bons combattants de base. Aucune trace d’ordre et de discipline ne se trouve dans cette « armée ». Il n’y a pas d’organisation d’approvisionnement. La nourriture, les uniformes et les munitions sont saisis partout où ils se trouvent, et ils sont dépensés de la même manière imprudente. Cette « armée » se bat également quand elle en a envie. Il n’obéit à aucun ordre. Les groupes individuels avancent quand ils le peuvent, c’est-à-dire lorsqu’ils ne rencontrent aucune résistance sérieuse, mais à la première poussée ferme de l’ennemi, ils se dispersent dans toutes les directions, cédant des stations, des villes et du matériel militaire à un adversaire en petit nombre. Le blâme pour tout cela incombe entièrement aux commandants anarchistes à l’esprit confus et dissipés. Dans cette « armée », les commandants sont élus. Les makhnovites crient bruyamment : « A bas les commandants désignés ! » Ils ne le font que pour tromper l’élément ignorant parmi leurs propres soldats. On ne peut parler de personnes « nommées » que sous l’ordre bourgeois, lorsque des fonctionnaires tsaristes ou des ministres bourgeois nommaient à leur guise des commandants qui maintenaient les masses de soldats soumises aux classes bourgeoises. Aujourd’hui, il n’y a pas d’autre autorité en Russie que celle qui est élue par toute la classe ouvrière et la paysannerie ouvrière. Il s’ensuit que les commandants nommés par le gouvernement central soviétique sont installés à leurs postes par la volonté des millions de travailleurs. Mais les commandants makhnovites reflètent les intérêts d’un petit groupe d’anarchistes qui comptent sur les koulaks et les ignorants.

Le caractère anti-populaire du mouvement Makhno est le plus clairement révélé dans le fait que l’armée de Gulyay-Polye s’appelle en réalité « l’armée de Makhno ». Là, des hommes armés ne sont pas unis autour d’un programme, ni autour d’une bannière idéologique, mais autour d’un homme. C’était exactement la même chose avec Grigoriyev. En Ukraine soviétique et en Russie soviétique, les régiments et les divisions sont des armes aux mains de la classe ouvrière dans son ensemble. Dans l’Etat de Gulyay-Polye, les détachements armés sont des armes aux mains du citoyen Makhno. Nous avons vu à quoi cela mène. L ’« armée » privée de l’Ataman Grigoriyev est allée d’abord avec les pétlyuristes, puis a cédé la place au pouvoir soviétique, puis, dirigée par Grigoriyev, elle s’est rebellée au nom de Grigoriyev lui-même. Les masses armées, ignorantes et trompées par le slogan du « non-parti », deviennent un outil aveugle entre les mains des aventuriers. Tel est l’État de Gulyay-Polye et « l’armée » de Gulyay Polye. Grattez un Makhnovite et vous découvrirez un Grigoriyevite. Mais le plus souvent, il n’est même pas nécessaire de le gratter : un koulak frénétique ou un petit spéculateur qui aboie contre les communistes se donne franchement. Le pouvoir soviétique est la dictature de la classe ouvrière, qui a transformé le pouvoir d’État en un instrument de reconstruction socialiste. En même temps, le pouvoir soviétique doit protéger le pays socialiste des assauts enragés de la bourgeoisie. Est-il envisageable dans une telle situation de permettre sur le territoire de la république soviétique l’existence de bandes armées qui se forment autour des Atamans et des Batkos, des bandes qui ne reconnaissent pas la volonté de la classe ouvrière, qui s’emparent de ce qu’elles veulent et combattent avec qui que ce soit ? ils choisissent ? Non, il est temps d’en finir avec cette débauche anarcho-koulak, d’en finir fermement, une fois pour toutes, pour que personne ne veuille plus jamais se livrer à une telle conduite.

2 juin 1919

Kupyans Kharkov

En route, n ° 5

Léon Trotsky

Répondre à cet article

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0