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Accueil du site > 02 - Livre Deux : SCIENCES > Coeur, cerveau et rythmes biologiques > Le cerveau, ou le pilotage du chaos des interactions neuronales > Qu’est-ce que l’intelligence émotionnelle ?

Qu’est-ce que l’intelligence émotionnelle ?

jeudi 20 février 2020, par Robert Paris

Qu’est-ce que l’intelligence émotionnelle ?

Le système limbique, appelé parfois cerveau limbique ou cerveau émotionnel, est le nom donné à un groupe de structures de l’encéphale jouant un rôle très important dans le comportement et en particulier, dans diverses émotions comme l’agressivité, la douleur morale, la peur, le plaisir ainsi que la formation de la mémoire.

On considère généralement que les principales composantes du système limbique sont les structures du cortex cérébral et subcorticales suivantes :

• l’hippocampe, notamment impliqué dans la formation de la mémoire à long terme ;

• l’amygdale, notamment impliquée dans l’agressivité et la peur ;

• la circonvolution (ou gyrus) cingulaire ;

• le fornix ;

• l’hypothalamus. •

Le cortex associatif préfrontal est le siège de la vie émotionnelle, consciente, de la possibilité de remise en activité des informations stockées en mémoire, de la mémorisation de longue séquence, de la réalisation de tâches.

« Le sentiment conscient d’une émotion n’est certainement pas indispensable au fonctionnement des systèmes émotionnels. La plupart des réactions émotionnelles sont générées inconsciemment. Freud avait parfaitement raison de comparer la conscience avec la partie émergée de l’iceberg mental. » Le neurologue Joseph LeDoux dans « Le cerveau émotionnel »

Joseph LeDoux écrit dans son article "Aborder le cerveau par la porte de derrière" de l’ouvrage collectif de Bear, Connors et Paraidso intitulé "Neurosciences, à la découverte du cerveau" qui récapitule l’ensemble des découvertes récentes de ce domaine : "L’une des choses les plus intéressantes que j’ai découverte est que l’apprentissage des émotions implique des informations sensorielles se projetant sans passer par le cortex sur l’amygdale latérale. La plupart des chercheurs pensaient que le traitement des informations au niveau cortical était indispensable pour prendre conscience de ces processus intentionnels. J’ai pu montrer que les informations sensorielles traitées au niveau sous-cortical était suffisant pour proposer que l’amygdale puisse être le siège d’une forme de mémoire émotionnelle de carractère inconscient. Ainsi, votre cerveau en sait probablement plus sur le monde qui nous entoure que vous ne l’imaginiez."

"Nous avons montré que des mémoires émotionnelles peuvent être supprimées en deux étapes par des mécanismes neuronaux : d’abord la suppression du message par le gyrus frontal inférieur droit agissant sur des régions qui sont concernées par les comportements sensoriels de la représentation de la mémoire (cortex visuel, thalamus) suivi par une deuxième étape dans laquelle le gyrus front médial droit contrôle des régions concernant le comportement émotionnel de la représentation de la mémoire (hippocampe, amygdale) (...)" Extrait de "Les régions préfrontales orchestrent la suppression de mémoires émotionnelles en deux phases" par Brendan, Depue, Curran et Banich

Antonio R. Damasio rapporte le lien entre émotion et amygdale et le lien entre conscience et émotion : « Il y a près de dix ans, une jeune femme, que je désignerai par S, attira mon attention en raison de ce que faisait apparaître la tomodensitométrie de son cerveau. De manière tout à fait inattendue, son scanner révélait que les deux amygdales étaient presque entièrement calcifiées. (…) Tout autour des deux amygdales, le cerveau de S était parfaitement normal. (…) D’un côté S n’avait aucune difficulté à apprendre les faits. (…) D’un autre côté, son comportement social démontrait une déviation constante par rapport à sa tonalité émotionnelle dominante. C’est comme si les émotions négatives telles que la peur et la colère avaient disparu de son vocabulaire affectif, laissant les émotions positives dominer sa vie. (…) Toutes ces suppositions devaient se transformer en faits lorsque Ralph Adolphs me rejoignit au laboratoire. En faisant appel à toute une série de techniques (…) fut en mesure de suggérer que la déviation affective était la plupart du temps causée par la détérioration d’une émotion : la peur. En utilisant une technique d’échelle multidimensionnelle, voici ce que montra Adolphs : S est en permanence incapable de lire l’expression de la peur sur le visage d’une autre personne (…) » Il est remarquable que la santé consiste en l’existence d’émotions positives et négatives, l’état pathologique consiste à l’inhibition de la moitié de ces émotions, de leurs contradictions, de la diminution du nombre de paramètres de l’attracteur et la trop grande régularité qui en découle.

Damasio écrit dans « L’erreur de Descartes » : « Comme vous l’avez vu, j’ai combattu dans ce livre à la fois la conception dualiste de Descartes selon laquelle l’esprit est distinct du cerveau et du corps et ses variantes modernes : selon l’une de ces dernières, il existe bien un rapport entre l’esprit et le cerveau, mais seulement dans le sens où l’esprit est une espèce de programme informatique pouvant être mis en œuvre dans une espèce d’ordinateur appelé cerveau. (…) « Je pense, donc je suis », cette formule peut-être la plus célèbre de l’histoire de la philosophie, apparaît en français dans la quatrième partie du « Discours de la Méthode » (1637), et en latin (« Cogito, ergo sum ») dans les « Principes de philosophie » (1644). Prise à la lettre, cette formule illustre précisément le contraire de ce que je crois être la vérité concernant l’origine de l’esprit et les rapports entre esprit et corps. Elle suggère que penser, et la conscience de penser, sont les fondements réels de l’être. Et puisque nous savons que Descartes estimait que la pensée était une activité complètement séparée du corps, sa formule consacre la séparation de l’esprit, la « chose pensante » et du corps non pensant qui est caractérisé par une « étendue » et des « organes mécaniques ». (…) Descartes précise sa conception sans ambiguïté : « Je connus de là que j’étais une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser et qui, pour être, n’a besoin d’aucun lieu ni d’aucune chose matérielle, en sorte que ce moi, c’est-à-dire l’âme par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps. » C’est là qu’est l’erreur de Descartes : il a instauré une séparation catégorique entre le corps, fait de matière, doté de dimensions, mû par des mécanismes, d’un côté, et l’esprit, non matériel, sans dimensions et exempt de tout mécanisme, de l’autre ; il a suggéré que la raison et le jugement moral ainsi qu’un bouleversement émotionnel et une souffrance provoquée par une douleur physique pouvaient exister indépendamment du corps. Et spécifiquement, il a posé que les opérations de l’esprit les plus délicates n’avaient rien à voir avec l’organisation et le fonctionnement d’un organisme biologique. (…) L’erreur de Descartes continue d’exercer une grande influence. (…) Il est intéressant de noter que, de façon paradoxale, de nombreux spécialistes des sciences cognitives qui estiment que l’on peut étudier les processus mentaux sans recourir à la neurobiologie, ne se considèrent sans doute pas comme des dualistes. On peut aussi voir un certain dualisme cartésien (posant une séparation entre le cerveau et le corps) dans l’attitude des spécialistes des neurosciences qui pensent que les processus mentaux peuvent être expliqués seulement en termes de phénomènes cérébraux, en laissant de côté le reste de l’organisme, ainsi que l’environnement physique et social – et en laissant aussi de côté le fait qu’une certaine partie de l’environnement est lui-même le produit des actions antérieures de l’organisme ».

Rita Carter explique dans « Le cerveau » : « Dans certaines circonstances, la psychothérapie donne de bons résultats. Mais c’est probablement moins parce qu’elle libère nos émotions que parce qu’elle nous permet de les remonter dans le cortex où elles peuvent être traitées de manière consciente. (…) Parler, réfléchir sur nos émotions nous permet de les contrôler, de nous défaire de leur emprise. » Rita Carter examine notamment les mécanismes cérébraux des peurs irrationnelles : « Selon Freud, ces peurs irrationnelles apparaissent parce que l’objet de phobie se substitue de manière symbolique à une entité réellement effrayante, mais qui est, pour une raison ou une autre, trop gênante ou trop horrible pour être reconnue. (…) Afin de mieux comprendre ce phénomène, nous allons examiner le parcours d’une information potentiellement effrayante lorsqu’elle pénètre dans le cerveau. (…) Toutes les information sensorielles parviennent d’abord au thalamus (…) Dans le cas des stimuli émotionnels, (…) l’information est conduite à l’amygdale (système d’alarme du cerveau et générateur de réponses émotionnelles). L’itinéraire numéro un conduit à l’arrière du cerveau, au cortex visuel qui analyse l’information et transmet ses conclusions. (…) Cet itinéraire numéro un est long, sinueux et implique de nombreux arrêts. (…) C’est ici qu’intervient l’itinéraire numéro deux. Le thalamus se situe près de l’amygdale, à laquelle il est relié par un épais faisceau de neurones. L’amygdale, à son tour, est étroitement reliée à l’hypothalamus qui contrôle la réponse corporelle – affrontement ou fuite. (…) L’information circule des yeux au corps en quelques millièmes de secondes. » De ces remarques de Rita Carter, nous déduisons d’abord qu’il existe des circuits cérébraux conscients qui passent pas le cortex et des circuits cérébraux non conscients qui n’y passent pas. Nous remarquons ensuite que les différents circuits fonctionnent généralement en même temps. Le conscient ne s’oppose pas au non-conscient. Enfin, nous remarquons que le circuit non-conscient est de loin le plus rapide. Enfin, une dernière remarque qui est tout aussi générale : le non-conscient lié à un mécanisme de refoulement freudien implique généralement l’amygdale. Rita Carter rapporte ainsi : « Des recherches récentes indiquent que les souvenirs inconscients seraient conservés dans l’amygdale – une aire cérébrale dont jamais, jusqu’alors, on n’avait imaginé qu’elle pouvait être un lieu de stockage de mémoire. Selon LeDoux, l’amygdale enregistrerait les souvenirs inconscients de la même manière que l’hippocampe enregistre les souvenirs conscients. (…) Si le souvenir activé par l’amygdale est suffisamment intense, il peut devenir incontrôlable et déclencher des réactions corporelles si spectaculaires que la personne revit le traumatisme réel avec toutes ses manifestations sensorielles. Cet état psychique – un désordre posttraumatique – est manifestement lié à une expérience particulièrement terrifiante. Il arrive toutefois que ces souvenirs inconscients émergent de l’amygdale sans que surgissent simultanément les souvenirs conscients qui pourraient les associer à un événement particulier. La peur irrationnelle alors ressentie peut rester vague – et générer une simple angoisse diffuse – ou exploser soudainement – et donner une crise de panique. Si le sentiment est provoqué par un stimulus conscient, il peut se révéler être une phobie. Les souvenirs inconscients se forment plus facilement lors d’événements particulièrement stressants, car les hormones et les neurotransmetteurs qui se libèrent alors excitent l’amygdale – et affectent également le traitement des souvenirs conscients. (…) LeDoux a montré – du moins, chez le rat – qu’un stimulus conditionné (générateur de peur) n’est pas nécessairement enregistré au niveau conscient. » Rita Carter cite l’ouvrage du neurologue Joseph LeDoux intitulé « Le cerveau émotionnel » : « Le sentiment conscient d’une émotion n’est certainement pas indispensable au fonctionnement des systèmes émotionnels. La plupart des réactions émotionnelles sont générées inconsciemment. Freud avait parfaitement raison de comparer la conscience avec la partie immergée de l’iceberg mental. (…) Les connexions reliant les systèmes émotionnels aux systèmes cognitifs sont plus puissants que celles allant en sens inverse. »

Paul Janet, dans « Le Cerveau et la Pensée » :

« D’après les phrénologues (et en cela les physiologistes leur donnent raison), les affections, les émotions, les passions, ont leur siège dans le cerveau : or il ne nous arrive jamais de les localiser là ; nous n’avons pas conscience d’aimer par la tête, mais par le cœur. Ce n’est cependant pas dans le cœur qu’est le siège de l’affection. »

Joseph LeDoux dans « Le cerveau des émotions » :

« Plusieurs notions liées à la nature des émotions émergeront et reviendront…

La première est qu’une fonction psychologique s’étudie au mieux lorsqu’elle peut être représentée dans le cerveau. Ce qui conduit à une conclusion qui peut paraître étrange de prime abord, à savoir que le mot « émotion » est juste une étiquette, un moyen pratique de parler de certains aspects du cerveau ou de l’esprit.

Les manuels de psychologie décomposent souvent l’esprit en parties fonctionnelles telles que la perception, la mémoire et l’émotion. Elles sont utiles pour classer l’information en grands domaines de recherche mais ne renvoient pas à des fonctions réelles. Par exemple, le cerveau n’a pas de système dévolu à la perception. Le mot « perception » décrit d’une façon générale ce qui arrive dans de nombreux systèmes neuronaux spécifiques : nous voyons, entendons et sentons le monde avec nos systèmes visuel, auditif et olfactif. Chacun d’entre eux a évolué pour résoudre un problème auquel les animaux étaient confrontés.

Dans un même ordre d’idées, les différentes classes d’émotions passent par des systèmes neuronaux différents qui ont évolué pour différentes raisons. Celui utilisé pour se défendre contre un danger est différent de celui requis pour procréer, et les sentiments résultant de l’activation de ces systèmes, la peur et le plaisir sexuel, n’ont pas une origine commune.

Il n’y a pas de faculté de type « émotion », pas plus qu’il n’y a de système cérébral unique consacré à cette fonction imaginaire.

Si nous nous intéressons à la compréhension des différents phénomènes auxquels se réfère le terme « émotion », nous devons nous concentrer sur des classes spécifiques d’émotions. Nous ne devons donc pas mélanger les résultats de l’étude d’émotions dont les origines sont différentes. C’est malheureusement ce qu’ont fait la plupart des travaux de psychologie et de neurosciences.

Une deuxième notion est que les systèmes cérébraux à l’origine des comportements émotionnels ont été très bien conservés au cours de l’évolution. Tous les animaux, homme compris, devaient satisfaire certaines conditions pour survivre et répondre à l’exigence biologique de transmettre leurs gènes à leur descendance. Il leur fallait au minimum de la nourriture, un abri, se protéger de dommages corporels, et procréer… Et parmi les animaux dotés d’une colonne vertébrale et d’un cerveau (poissons, amphibiens, reptiles, oiseaux et mammifères, dont l’homme), l’organisation nerveuse des systèmes de comportements émotionnels – comme ceux de la peur, du sexe ou de la prise de nourriture – semble très proche d’une espèce à l’autre. Cela ne veut pas dire que toutes les espèces ont le même cerveau. Mais plutôt que notre compréhension de l’humain passe par une appréciation de la manière dont nous nous rapprochons, ou différons, des autres animaux.

Une troisième notion est que si ces systèmes fonctionnent chez un animal pourvu de conscience, des sentiments émotionnels conscients peuvent aussi se produire. C’est ce qui se passe à l’évidence chez l’homme, mais personne n’est certain que d’autres animaux aient une telle capacité… Si nous n’avons pas besoin d’invoquer des sentiments conscients pour expliquer des comportements que nous dirions émotionnels chez certains animaux, alors nous n’en avons pas besoin non plus pour les expliquer chez l’homme. Les réponses émotionnelles sont, dans une large mesure, inconscientes. Freud avait parfaitement raison quand il décrivait la conscience comme le sommet de l’iceberg mental.

La quatrième notion est une conséquence directe de la précédente. Les sentiments conscients qui nous permettent d’appréhender et d’aimer (ou de haïr) nos émotions ne peuvent que nous tromper ou nous détourner de leur étude. Ce sera sûrement difficile à admettre à première vue. Car, après tout, qu’est-ce qu’une émotion si ce n’est un sentiment conscient ? Supprimez le registre subjectif de la peur et il ne reste plus grand-chose de l’expérience d’un danger. Pourtant, je commencerai par essayer de montrer que cette idée est fausse, qu’une expérience émotionnelle est beaucoup plus que ce que l’on peut imaginer à première vue.

Les sentiments de peur, par exemple, ne représentent qu’une part de la réaction globale au danger. Ils n’en sont pas plus centraux que les réponses comportementales ou physiologiques, elles aussi présentes, telles que le tremblement, la fuite, la transpiration et les palpitations cardiaques.

Nous n’avons pas tant besoin d’élucider l’état conscient de peur ou les réponses qui l’accompagnent que le système à l’origine de la détection du danger. Les sensations de peur et de cœur qui cogne sont toutes deux causées par l’activité de ce système qui agit à notre insu, avant même que nous nous sachions réellement en danger. Le système qui détecte le danger est le mécanisme fondamental de la peur et les manifestations comportementales, physiologiques et conscientes n’en sont que les réponses de surface. Cela ne veut pas dire que les sentiments n’ont pas d’importance, mais que si nous voulons les comprendre il nous faut creuser un peu plus profond.

Cinquièmement, si sentiments et réponses émotionnelles sont vraiment dus à l’activité d’un système commun sous-jacent, alors nous pouvons utiliser les secondes, mesurées de façon objective, pour explorer leur mécanisme en coulisse et avoir un aperçu du système responsable de la génération des sentiments conscients.

Le système cérébral à l’origine des réponses émotionnelles étant similaire chez les animaux et les hommes, les études chez ceux-là seront aussi une étape cruciale dans la compréhension des mécanismes émotionnels chez ceux-ci.

L’étude des bases nerveuses de l’émotion est difficile, voire impossible chez l’homme pour des raisons à la fois éthiques et pratiques. L’expérimentation chez l’animal est donc utile et nécessaire si nous voulons comprendre ce que sont les émotions dans le cerveau humain. Cette compréhension est à l’évidence importante quand on sait que la plupart des troubles mentaux sont aussi des troubles émotionnels.

Sixièmement, les sentiments conscients tels qu’être effrayé, en colère, content, amoureux ou dégoûté, ne sont en un sens pas différents d’autres états de conscience, comme le fait de se rendre compte que l’objet arrondi et plutôt rouge devant soi est une pomme, que la phrase que l’on vient d’entendre était une langue étrangère donnée, ou que l’on vient juste de trouver la solution d’un problème de mathématiques auparavant insoluble.

La prise de conscience se produit quand le système de la conscience a connaissance de l’activité qui se déroule dans les systèmes de traitement inconscient.

Ce qui diffère entre l’état où nous sommes effrayés et celui où nous percevons la couleur rouge n’est pas le système qui représente le contenu conscient (la peur ou la couleur rouge), mais celui qui fournit les signaux au système de la prise de conscience. Ce dernier est unique et peut être occupé par des choses aussi bien anodines qu’à forte teneur émotionnelle.

Les émotions chassent rapidement les faits insignifiants, mais ne sont pas facilement remplacés par ce qui n’est pas émotionnel, comme les pensées : il ne suffit pas de souhaiter que l’anxiété ou la dépression s’en aillent pour que cela soit le cas.

Septièmement, les émotions sont des phénomènes qui nous arrivent plutôt qu’ils ne dépendent de notre volonté. Bien que les gens se donnent en permanence des occasions d’influer sur leurs émotions – aller au cinéma ou dans un parc d’attractions, faire un bon repas, consommer de l’alcool ou d’autres substances psychotropes -, les événements extérieurs sont simplement prévus pour assurer la présence des stimuli qui déclencheront automatiquement les émotions. Notre contrôle direct des réactions émotionnelles reste faible… Si le contrôle conscient de nos émotions est limité, celles-ci peuvent par contre submerger notre conscience. Car notre cerveau est à un point de son évolution où les connexions des systèmes émotionnels vers ceux de la cognition sont plus fortes que dans le sens inverse.

Finalement, une fois les émotions produites, elles deviennent de puissants motivateurs pour de futurs comportements. Elles balisent le cours de nos actions, que celles-ci soient dans l’instant ou à plus long terme. Elles peuvent aussi nous poser des problèmes. Quand la peur devient de l’anxiété, que le désir cède la place à l’avidité ou l’ennui à la colère, la colère à la haine, l’amitié à l’envie, l’amour à l’obsession, ou le plaisir à la dépendance, nos émotions se mettent à jouer contre nous. La santé mentale est maintenue par une hygiène émotionnelle et les problèmes mentaux traduisent dans une large mesure la rupture de cet équilibre émotionnel. Les émotions peuvent avoir des conséquences aussi utiles que pathologiques…

Les émotions sont pour nous des expériences conscientes. Mais quand nous commençons à les étudier dans le cerveau, nous les considérons comme une partie, pas nécessairement centrale, des systèmes qui les engendrent…

Avec l’amygdale et ses connexions d’entrée et de sortie, le cerveau est préprogrammé pour détecter les dangers – ceux éprouvés par nos ancêtres et ceux appris par chacun d’entre nous – et produire des réponses protectrices qui sont les plus efficaces pour le corps dont nous disposons et dans les anciennes conditions où elles ont été sélectionnées.

Les réponses préconditionnées ont été modelées par l’évolution et se produisent automatiquement ou, comme Darwin l’a fait remarquer, involontairement. Elles ont lieu avant que le cerveau ne commence à penser à ce qu’il faut faire. Penser prend du temps, mais répondre au danger exige souvent d’agir rapidement et de se décider sans trop d’hésitation…

Vous commencez à explorer les alentours quand vous repérez un lynx, que vous savez être un sérieux ennemi. Immédiatement, vous cessez tout mouvement. Si figer est un cadeau de l’évolution. Vous le faites sans avoir à peser votre décision. Cela se produit de soi-même. La vue ou le son du félin va directement à votre amygdale d’où sort la réponse d’immobilisation. Si vous aviez à prendre une décision délibérée sur ce quil faut faire, vous devriez considérer la probabilité de la réussite ou de l’échec de chaque choix possible et vous pourriez vous enliser dans le processus au point d’être mangé avant d’avoir décidé quoi que ce soit… »

Rita Carter dans « Atlas du cerveau » :

« Que sont exactement ces émotions ? Nous confondons souvent émotion et sentiment. En fait, ce dernier terme est trompeur car il ne décrit qu’une moitié du processus – la moitié qui est effectivement le sentiment. Par essence, les émotions sont, non pas les sentiments, mais un ensemble de mécanismes de survie enracinés dans notre corps et dont la fonction est de nous détourner du danger pour nous orienter vers ce qui peut nous être bénéfique.

La composante mentale – le sentiment – n’est qu’un perfectionnement de ce mécanisme de base. Pour reprendre la formule de Joseph LeDoux, spécialiste de la recherche sur les émotions à l’université de New York, cette composante est la « cerise sur le gâteau ».

Les émotions humaines semblent plutôt fonctionner comme les couleurs : il y aurait d’un côté un petit nombre d’émotions primaires, et de l’autre, une large palette d’émotions plus complexes obtenues par combinaison d’émotions primaires.

Selon certains chercheurs, ces émotions primaires seraient le dégoût, la peur, la colère et l’amour parental. Ce sont les réactions que manifestent pratiquement tous les êtres vivants dotés d’une certaine complexité. Les émotions primaires n’exigent aucune intervention de la conscience : elles peuvent amener une personne à foncer ou battre en retraite contre son propre gré. Avec, nous le verrons, un résultat parfois catastrophique.

Les émotions complexes, en revanche, sont des constructions cognitives sophistiquées qui résultent d’un travail considérable de l’esprit conscient et d’un échange complexe d’informations entre les aires corticales conscientes et le système limbique.

Considérez le plaisir mêlé de culpabilité, d’affection et d’irritation que vous pourriez ressentir en recevant une carte d’anniversaire d’un ami dont vous avez vous-même oublié de fêter l’anniversaire…

Les perceptions isolées qui déclenchent les émotions sont enregistrées au niveau conscient dans le cortex, où elles sont assemblées en un concept unique aux multiples facettes. Mais en lui-même, ce concept ne garantit pas l’apparition d’une émotion. Tant qu’il reste un assemblage purement cognitif, il constitue seulement de la connaissance. A ce stade du traitement émotionnel, une personne regardant la carte dirait : « Cela devrait produire un mélange de culpabilité, d’affection et d’irritation. » (…)

Pour que l’émotion apparaisse, il faut franchir une étape supplémentaire.

Dès que l’esprit conscient perçoit qu’une situation appelle une réaction émotionnelle, il envoie des signaux au système limbique – thalamus, amygdale, hippocampe, putamen, noyau caudé et hypothalamus pour l’essentiel - et exige une action appropriée. Ce dernier transmet alors des messages au corps (via l’hypothalamus) afin de provoquer certains changements. Des neurotransmetteurs sont libérés ou inhibés ; des hormones coulent à flot ; des processus vitaux tels que le rythme cardiaque et la pression artérielle sont altérés. Ces transformations sont ensuite enregistrées par l’hypothalamus, puis un message remonte au cortex : « Nous avons une émotion. »

Les changements produits dans le corps ne sont pas spécifiques de la combinaison culpabilité-affection-irritation élaborée dans le cortex. Selon la situation, une poussée d’adrénaline sera associée à la colère ou à la jubilation. Mais dès que le cerveau conscient enregistre les tremblements, les picotements, le trac, la respiration accélérée et la tension des muscles, il les interprète en fonction de ses propres préconceptions et se dit : « Je pense que je devrais ressentir de la colère », puis « Oui ! Il me semble que je ressens quelque chose », enfin : « Ce doit être de la colère. »

Même à ce stade, l’émotion n’est pas encore pleinement mature. Pour remplir son rôle de mécanisme de survie, elle doit être exprimée – ce qui nécessite un autre cycle de traitement cognitif. L’expression d’une émotion exige une action corporelle, par exemple un sanglot, un coup de poing, un mouvement de fuite ou simplement une infime inflexion de la voix dans une phrase au débit par ailleurs parfaitement neutre…

L’incapacité à exprimer les émotions ressenties résulte probablement d’une rupture des connexions neuronales reliant les aires corticales responsables du traitement conscient des émotions, aux aires cérébrales contrôlant l’expression faciale, la parole et les autres moyens physiques permettant d’exprimer les émotions…

Or, nos émotions se doivent précisément d’avoir un impact. Si les plus sommaires d’entre elles nous forcent à frapper, fuir ou hurler, celles que nous ressentons la plupart du temps ont toutefois comme principal objectif de susciter des changements émotionnels analogues dans notre entourage, afin de le pousser à agir dans un sens qui nous est bénéfique…

Pour exercer leur influence sur autrui, les émotions doivent être exprimées…

Sentez-vous la contraction de vos muscles faciaux ? Bien. Vous avez composé sur votre visage le sourire social, l’une des sept-mille et quelques expressions faciales du répertoire de l’espèce humaine. Leur combinaison nous fournit une formidable panoplie d’outils facilitant les relations sociales…

Si le cerveau conscient peut produire sur commande un large éventail d’expressions, celles-ci ne sont toutefois jamais tout à fait identiques à leurs équivalents automatiques : certains muscles faciaux échappent en effet au contrôle du cortex…

Dès leur naissance, pratiquement, les enfants réagissent de manière appropriée aux expressions faciales. Leurs réactions s’améliorent ensuite à mesure que s’opère la maturation des lobes frontaux – les aires corticales responsables des émotions.

Les expressions de peur sont collectées et identifiées par l’amygdale – un minuscule noyau de tissu enfoui dans l’aire limbique (inconsciente) du cerveau. La partie droite de l’amygdale réagit davantage aux expressions faciales, tandis que la partie gauche est plus sensible aux inflexions de la voix – aux tremblements révélateurs, par exemple, de colère ou de peur. Il s’ensuit qu’une amygdale hypersensible génère une personnalité plutôt irritable ou facilement meurtrie, tandis qu’une amygdale lente à réagir donne une personnalité effacée et indolente.

Le dégoût s’exprime distinctement par un froncement du nez, un plissement des yeux et une moue des lèvres. Une scanographie du cerveau montre que l’expression de dégoût active le cortex insulaire antérieur – une aire cérébrale également stimulée par les goûts désagréables. La vision d’une expression d’intense dégoût active également, dans le cerveau de l’observateur, un circuit reliant le cortex au système limbique. Cela suggère que lorsque vous voyez une personne exprimer un léger dégoût, vous enregistrez cette émotion dans votre seul cerveau conscient, tandis que si ce dégoût est une réelle répulsion, les aires émotionnelles du cerveau entrent en scène et vous font éprouver cette répulsion.

Certains gestes – hausser les épaules en signe de mépris, avancer le bassin en signe de défi, relâcher les épaules en signe de résignation – semblent déclenchés par les mêmes processus cérébraux qui gênent les expressions du visage et de la voix…

L’amygdale est le système d’alarme du cerveau – c’est elle qui génère les états mentaux qui se sont développés pour favoriser notre survie face aux menaces. Stimulez une région de l’amygdale, vous obtenez la réaction de peur typique : un sentiment de panique combiné à un désir de fuite. Stimulez une autre région, vous générez ce que certaines personnes décrivent comme un comportement chaleureux, aérien et excessivement amical – la conciliation. L’activation d’une troisième région provoque des accès de fureur.

La localisation des mécanismes déclencheurs de ces trois stratégies de survie fondamentales – la fuite, l’affrontement et la conciliation – dans un unique petit noyau tissulaire offre l’avantage de pouvoir passer rapidement de l’une à l’autre…

Contrôler les émotions et en prendre conscience sont deux processus exactement inverses. L’amygdale reçoit les premiers stimuli émotionnels par l’intermédiaire de ce que Joseph LeDoux nomme le « petit raccourci d’urgence », qui permet d’obtenir une réaction automatique presque instantanée – un sourire, un pas en arrière ou en avant. Un quart de seconde plus tard, toutefois, l’information atteint le cortex frontal qui la replace dans son contexte et conçoit un plan d’action rationnel pour en tenir compte.

Si le bon sens affirme que l’une des trois stratégies de survie est en fait appropriée, la réaction corporelle déjà amorcée continue. Mais si la décision rationnelle est de répondre verbalement plutôt que physiquement, le cortex envoie un ordre d’apaisement à l’hypothalamus, qui à son tour demande au corps de stopper ou d’inverser les réactions corporelles qu’il a amorcées. Une fois cette accalmie corporelle confirmée à l’hypothalamus, celui-ci transmet des messages inhibiteurs à l’amygdale, qui, à son tour, réduit son activité.

Ce mécanisme de contrôle des émotions par les fonctions cérébrales « supérieures » s’avère généralement efficace chez la plupart des gens. Pourquoi, alors, une minorité d’êtres humains subit-elle des explosions de colère apparemment incontrôlables ?

Le contrôle émotionnel est essentiellement exposé à deux défaillances. Soit les signaux transmis du cortex au système limbique sont trop faibles ou trop diffus pour endiguer l’activité se développant dans l’amygdale ; soit l’amygdale est activée par un stimulus externe qui n’active pas également le cortex.

La première défaillance est plus fréquente. C’est elle qui est à l’origine des spectaculaires emportements émotionnels des enfants. Cette absence de contrôle des émotions chez l’enfant s’explique pas le fait que les axones qui propagent les signaux du cortex au système limbique ne sont pas encore totalement développés. En outre, les cellules du lobe préfrontal, où s’effectue le traitement rationnel des émotions, n’atteignent leur pleine maturité qu’à l’âge adulte. L’amygdale en revanche est plus ou moins mature dès la naissance, et donc totalement opérationnelle. Avec un cortex immature et une amygdale en pleine possession de ses moyens, le jeune cerveau souffre donc d’un déséquilibre fondamental…

Une lésion de l’aire corticale responsable des émotions peut également réduire sa capacité à inhiber l’activité de l’amygdale…

Certaines peurs potentielles semblent inscrites dans nos cerveaux, comme des souvenirs très affaiblis de dangers remontant à un stade lointain de notre passé évolutif… En règle générale, les objets de phobie correspondent à ce qui, autrefois, a représenté les plus grands dangers du point de vue de l’espèce. Pour les êtres humains, cela concerne les reptiles, les araignées, les gros rapaces, les chiens et l’altitude.

L’enracinement de ces dangers dans notre passé évolutif est évident – les phobies associées aux dangers actuels (par exemple, les voitures et les armes à feu) sont bien plus rares…

Toutes les informations sensorielles parviennent d’abord au thalamus où elles subissent un tri avant d’être transmises vers les aires de traitement appropriées. Dans le cas des stimulu émotionnels – la vue d’un serpent dans l’herbe, par exemple -, l’information est dupliquée, puis emprunte deux itinéraires différents qui la conduisent à l’amygdale (système d’alarme du cerveau et générateur de réponses émotionnelles).

L’itinéraire numéro un conduit à l’arrière du cerveau, au cortex visuel qui analyse l’information et transmet ses conclusions. A ce stade, il ne s’agit que d’une information grossière – une chose longue, fine, avec des dessins sur le dos, qui se tortille, ici et maintenant. Les aires de reconnaissance du cerveau se mettent au travail afin d’identifier cette chose qui se tortille. L’information, maintenant baptisée « serpent », déclenche à sont tour le rappel de toutes les informations stockées sur les serpents – animal/ différentes espèces/danger ? – dans la mémoire à long terme. Ces informations combinées créent alors un message « Serpent ! Attention ! » immédiatement transmis à l’amygdale qui initie une réaction corporelle.

On le voit, cet itinéraire numéro un est long, sinueux, et implique de nombreux arrêts. Etant donné l’urgence du danger – il faut une réaction plus rapide. C’est ici qu’intervient l’itinéraire numéro deux. Le thalamus se situe près de l’amygdale, à laquelle il est relié par un épais faisceau de neurones. L’amygdale, à son tour, est étroitement liée à l’hypothalamus, qui contrôle la réponse corporelle – affrontement ou fuite. Ces connexions forment le « petit raccourci d’urgence » de Joseph LeDoux : l’information y circule des yeux au corps en quelques millièmes de seconde. »

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