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Ady Endre

dimanche 25 août 2019, par Robert Paris

Ady Endre

AU LIEU DU TITRE DE PROPRIÉTÉ : « Tous droits de reproduction réservés ».

Ce volume passe directement de mes mains dans le domaine public ; je demande à tout futur éditeur de prélever sur ses bénéfices la plus forte somme possible pour aider les organisations authentiquement d’extrême-gauche et irréductiblement antifascistes ; ceci implique qu’en aucun cas ce travail ne pourra être édité par quiconque fera des concessions aux communistes, le Parti Communiste (quel communisme ?) étant l’âme de l’entreprise d’asservissement actuellement tentée contre les travailleurs de tous les pays. Ce travail poétique ne doit être cité élogieusement par aucun journal, aucune radio, aucune revue littéraire, bref aucun organisme officiellement ou officieusement chargé de tromper ; il ne doit être l’objet d’aucune approbation de la part d’aucun « intellectuel », à moins qu’il ne puisse prouver son absolue non-coopération avec toute forme d’oppression présente ou future.

La poésie n’ayant plus droit d’existence en Europe et en Russie que si elle est utilisée et « truquée » par les partis politiques ou par les gouvernants et l’indépendance de l’Esprit devant être maintenue envers et contre tout, je demande à tout éditeur de publier, en même temps que le texte des poèmes d’Ady, cet avant-propos et la préface qui suit ; ainsi cette oeuvre restera à l’abri des exploiteurs et des salisseurs.

Armand Robin, 2 mai 1946, jour où les journaux de BudaPest annoncent des cas d’anthropophagie dans cette ville.

L’UN DES AUTRES QUE JE FUS

Je me réfugiai sauvagement dans le travail de me traduire en ADY à l’heure où je perçus QUE PLUS PERSONNE NE POUVAIT DÉSORMAIS RIEN DIRE, QUE LE POUVOIR D’EXPRESSION VENAIT DE DISPARAITRE DE LA SURFACE DU GLOBE ; l’homme continuait à remuer les lèvres, mais on venait de lui voler l’usage de la parole ; désastre inouï frappant les consciences par surprise et à leur insu ; désastre fondamental, puisqu’il impliquait, tout nom étant détruit, l’impossibilité de le nommer.

Certaines expressions, que les peuples rencontrèrent dans cet état de somnambulisme qui fut quelques instants avant la totale mort leur condition au 20e siècle portaient en elles, très diffus, les éléments d’une terrifiante révélation ; tout se passa comme si, le temps d’une seconde, NOTRE PROFONDE FATALITE (c’est-à-dire la mort au milieu d’une apparente vie continuant sans rien) avait daigné, par une dérision suprême affleurer dans nos cerveaux en quelques mots dont nous ne pouvions propager que le sens le plus dégradé. Ainsi, soixante millions d’hommes de tous pays, au moment de leur assassinat corporel dans cette guerre, perçurent que cette chose tuante ainsi nommée guerre n’était encore qu’une apparence couvrant une guerre bien plus implacable ; instinctivement et obscurément avertis, ces millions trouvèrent L’INSPIRATION de nommer « drôle de guerre » l’énorme chose qui par erreur les écrasait ; ce fut la DERNIERE expression d’avant L’ERE DES EXPRESSIONS TUEES, où nous sommes.

Contre une telle guerre, il n’est pas trop d’avoir pour abris tous les temps et tous les pays où quelque chose de l’homme fut tellement en vie que cela restera une vie, même si viennent les temps où tous les vivants se hâteront d’applaudir à leur mort. Dans l’ERE DES MOTS TOUS TUES, il n’est pas trop d’avoir pour alliés dans toute ère dans tout pays TOUS LES MOTS en trente langues apparemment différentes qui ont formé une seule et même langue, la langue lance-flammes de l’Esprit.

C’est là pourquoi une fois de plus je fus un autre. Si je ne loge pas chez moi, laquelle des perditions pourrait-elle m’atteindre ? – il se trouva que je rencontrai ADY, c’est-à-dire le poète européen qui, avec Essénine, avait il y a vingt ans déjà le mieux perçu de QUELLE guerre il s’agit dans notre ère.

Par sa vie saccagée, en butte aux attaques de tous, par sa destruction par lui contre lui chaque jour assurée, par sa mort insultée, le hongrois ADY fut au-delà de toutes les patries ma patrie. Son corps carré et cabré, son regard très loin projeté et cependant invinciblement retranché, l’audacieuse pudeur de ses gestes illimités, ses épaules avancées en défi trapu, c’est là le refuge que je me choisis. Je pris bras dans ses bras ; dépersonnalisé, je fus sa personne ; dans tous ses mots apparemment je me suis tu ; je me servis de sa vie pour vivre sans moi un instant de plus.

Les traductions qui suivent sont ABSOLUMENT LITTERALES : même toute syllabe répétée en français fut, d’abord la même syllabe répétée en hongrois. Etienne LAJTI, directeur de l’institut hongrois de Paris, Aurélien SAUVAGEOT, professeur des langues finno¬-ougriennes à l’Ecole des Langues Orientales, Ladislas DOBOSSY, répétiteur de hongrois à l’Ecole des Langues Orientales, ont surveillé chaque mot, chaque sonorité de mon texte avec l’impitoyable sévérité nécessaire ; qu’ils en soient ici très chaudement remerciés.

Armand Robin

Ce texte constitue une version préparatoire de la préface des poèmes d’Ady publiés en mai 1946 aux Editions anarchistes, et qui sera modifiée à nouveau pour les éditions du Seuil en 1951. Il a été publié dans la Revue Internationale en janvier-février 1946 avec une présentation d’Ady par Aurélien sauvageot, et 6 poèmes figurant dans l’édition anarchiste, mais avec parfois des variantes assez importantes, comme si le travail de traduction n’était pas encore arrivé à son terme.

ANDRE ADY

Voici plus de quarante ans, en février 1904, un grand garçon brun, au type exotique, emprunté comme le paysan arraché à sa terre, débarquait à Paris, venu tout droit. de Nagyvarad, ville du fond de la Hongrie. Il était journaliste, avait pour tout bagage quelques poèmes publiés naguère dans sa province et avait plein la tête d’espoir en l’avenir, en l’amour et en Paris où il posait le pied avec la vénération du pèlerin parvenu au sanctuaire de la divinité.

Il était né en 1877 à Ermindszent, dans ce pays vallonné de Szilagy que ses poèmes baptisent Sylvanie et qui conduit de la plaine hongroise aux monts de Transylvanie. Il était issu d’une famille de petits propriétaires nobles accrochés depuis des siècles à leur terroir. Il avait été élevé au lycée de Zilah, puis il avait fait des études de droit à Debrecen, la capitale du calvinisme hongrois. L’amour des lettres l’avait appelé à Nagyvarad où il avait trouvé une place de rédacteur à l’un des journaux du lieu.

Il y avait mené la vie à la fois monotone et tapageuse du journaliste de province roulant dans les cafés et les quelques boîtes de nuit de la ville, épatant les bourgeois par ses excentricités et de temps, en temps par quelque menu scandale de mœurs. Il y avait fait aussi apprécier son jeune talent de pamphlétaire et de poète en quête d’innovation.

Il y avait été découvert par une femme, Léda, venue de Paris, où était établi son mari, pour rendre visite à ses proches. C’était une juive de la bonne société, mariée à un commerçant cossu. Elle était élégante et ses robes apportaient dans leurs plis un peu des parfums mystérieux de la Ville ; elle était instruite, oisive, férue de littérature et d’art. Ady l’avait trouvée belle et elle lui avait donné la révélation de la vie raffinée ; des amours compliquées, des voluptés, et des douleurs subtiles. Fasciné, il avait cédé à ses instances et s’était résolu à solliciter une bourse de voyage du comitat (c’est-à-dire du département) pour aller la rejoindre à Paris.

Il savait à peine balbutier quelques mots de français, Il lisait notre langue avec peine ; il ignorait tout de la France et ce qu’il venait chercher à Paris, c’était tout simplement une vie nouvelle, plus fastueuse et plus belle, où il atteindrait -à une plénitude qu’il n’avait pu connaître dans son petit pays d’au-delà la Tisza.

Léda prit son amant par la main et lui montra Paris ou plutôt ce qu’elle prenait, pour Paris : les Boulevards, le Bois, les théâtres, les revues, sans parler des cafés où les snobs et les bohèmes du monde entier se coudoyaient. Elle lui épela aussi les rudiments de la poésie française qu’elle connaissait : Baudelaire, Verlaine et... Jehan Rictus. Quant à lui, dès qu’il la quittait, c’était pour errer dans les cafés et les bistrots où il rejoignait des compatriotes ou pour rester dans sa chambre d’hôtel, penché durant de longues heures sur les journaux qu’il recevait régulièrement de Hongrie et qu’il lisait avec passion jusqu’à la dernière ligne, comme si, dans l’odeur si âcre de leur papier il avait voulu humer les vestiges des senteurs de la terre natale. Il avait réussi à se faire embaucher au Budapesti Naplo, l’un des grands quotidiens du Budapest d’alors et il y envoyait des « Lettres de Paris », encore aujourd’hui touchantes par l’ignorance qu’elles révèlent chez cet Ougrien égaré dans une civilisation qui lui demeurait impénétrable. Mais il se grisait de Paris, avec avidité, avec violence, comme s’il avait eu peur de ne jamais pouvoir se rassasier d’une ivresse qui le transportait au royaume de poésie où, détaché de toute entrave, il voguait sur des « eaux vierges » vers des « horizons neufs ».

C’est à Paris qu’Ady est devenu lui-même, que sa voix encore incertaine s’est muée brusquement pour articuler des accents que la poésie hongroise n’avait encore jamais entendus et dont l’écho ne cessera de retentir tant qu’il sera parlé hongrois de par ce bas-monde. C’est en 1905 que parut à Budapest le recueil intitulé « Poèmes neufs » qui fit d’un seul coup connaître le nom d’Ady pour le vouer à l’admiration de la jeunesse et à l’exé-cration des bourgeois rassis. Un second volume : Or et Sang mit le comble à l’enthousiasme comme au scandale. Dès lors Ady ne connut plus de repos. Ses publications, allaient se succéder : Sur le Char d’Elie (1908), J’aimerais qu’on m’aime (1909), La vie qui fuit (1912), Notre amour à nous (1913), Qui m’a vu ? (1914).

A partir de 1908, il avait écrit dans la revue Nyugat « Occi- dent », dont il était devenu l’inspirateur et le porte-drapeau. On se battait pour la nouvelle poésie. Autour de lui, les meilleurs de la jeune génération firent leurs premières armes, les Michel Babits, Désiré Kostolanyi, Sigismond Moricz, Marguerite Kaffka, Oscar Gellért et tant d’autres illustrations de la littérature hongroise contemporaine. Il revint de Paris en Hongrie, la mort dans l’âme. Il retourna à Paris, se réfugier dans l’immense et anonyme ville qu’il appelait son « maquis », il en revint le cœur insatisfait, l’âme inquiète, comme si le charme du premier séjour s’était rompu. Le grand amour pour Léda avait fini par s’user, la maladie qu’il devait au « baiser fatal » d’une de ses premières maîtresses à Nagyvarad faisait des progrès, l’insomnie et les ennuis, de toutes sortes, le tracassaient., Il était toujours en quête d’argent, toujours prompt à prodiguer follement les maigres sommes qui lui tombaient entre les mains. Sa vie à Budapest était perpétuellement comprise entre les nuits de beuverie dans les cafés où il vaticinait, entouré d’un groupe de fidèles, et les longues journées de lassitude passées dans son lit d’hôtel, car Ady était un éternel errant qui ne se sentait chez lui que dans la maison de ses parents. Partout ailleurs, il était déraciné, il campait.

Quand il avait trop abusé des boissons et des soporifiques ; souvent aussi de facilités amoureuses que lui valaient le pres-tige de son nom, sa belle prestance et son charme personnel, il s’effondrait littéralement et se laissait emmener dans quelque maison de santé qu’il quittait avant seulement que la cure fût terminée. Et la vie infernale recommençait avec ses nuits agitées et ses journées « de plus en plus longues. »

Une jeune fille du monde, fille d’un gentilhomme de province, Berta Boncza lui avait un beau jour écrit du fond de son pensionnat de Suisse où on l’avait envoyée apprendre, le français et l’allemand. Le poète désespéré et sa jeune admiratrice firent connaissance et l’ardeur juvénile de la pensionnaire gagna l’homme usé. Ils finirent par se marier en dépit des obstacles opposés par la famille de la jeune Berta, Ady ne trouva pas seulement une épouse, dévouée mais un foyer où il put se réfugier, à Csucsa, dans le manoir que possédait son beau-père.

Il était grand temps. Les années de lutte, de débauche et de travail avaient complètement épuisé Ady. La guerre acheva de l’accabler. II en avait pressenti les affres avant même qu’elle éclatât, au cours de cette étrange nuit d’été qui avait précédé le grand incendie. Il avait sursauté de douleur à la nouvelle de l’assassinat de Jaurès II souffrait à toute heure de se sentir perdu, abandonné, seul homme dans l’océan d’inhumanité où le monde entier semblait devoir sombrer. De tout temps, il avait identifié son destin à la destinée de sa patrie et de sa race. Il pensait incarner le Hongrois avec toutes ses grandeurs et aussi toutes ses faiblesses. Constamment il évoquait l’épopée des conquérants magyars qui avaient librement parcouru les vastes espaces entre l’Europe et l’Asie. Son sang nomade pétillait au souvenir des grandes chevauchées folles qui avaient porté ses ancêtres depuis le fond de l’Orient jusqu’aux rives du Ponant. Il souffrait à la pensée des servitudes où gémissait le Hongrois, le fier Hongrois d’antan, réduit à n’être plus que le serf qui arrache péniblement à la glèbe une chiche bouchée de pain. Il se révoltait contre les iniquités sociales qu’il apercevait autour de lui, il trépignait de honte et d’impatience quand il découvrait les méfaits du féodalisme attardé de la société hongroise. Affranchi de tout préjugé, animé par l’esprit d’indépendance que lui avait légué ses ancêtres, hommes libres et nobles, il détestait tout ce qui sentait la servilité, tout ce qui était mesquin, gris, conformiste.

A mesure que la grande guerre se déployait, Ady entra pour ainsi dire en agonie, une agonie qui moralement et physiquement se prolongea jusque sur son lit de mort. Après avoir publié un dernier recueil de poèmes au titre significatif d’En tête des morts, il expira le 27 janvier 1919 à Budapest, dans une maison de santé où il avait été transporté in extremis. La nation en pleine fièvre révolutionnaire, lui fit des obsèques ’grandioses que vinrent troubler des désordres scandaleux. On dirait que le destin hongrois, qu’Ady avait invectivé avec tant de véhémence, avait voulu s’acharner sur sa dé-pouille au moment même où la Hongrie ensevelissait en même temps que son grand fils tant d’autres gloires et tant d’autres fastes.

André Ady laisse une œuvre immense. Non seulement par son ampleur, par la multiplicité de ses aspects, par la qualité poétique de sa forme, mais aussi par ce qu’elle a d’insolite et d’unique. Il a été le poète inspiré. Sous l’effet de l’alcool, de la passion ou de tout autre excitant, il se lançait perpétuellement dans ces voyages au pays trouble de l’extase, d’où, pareil au chamane finno-ougrien, son ancêtre, il redescendait sur terre, épuisé et désespéré. Il n’a pour ainsi dire vécu que pour s’acquitter de sa mission de poète. Tout en lui se transformait en incantation. Non seulement il a retrouvé les mêmes sentiers superstitieux, les rêves primitifs du sorcier lointain dont il se croyait issu, mais il a fait ressurgir dans ses vers, des rythmes, où revivent les antiques mélopées qui ont chanté, ’les supplications ou les imprécations des premiers Hongrois.

Et pourtant il a été l’homme de son temps. Non seulement il accomplit comme tant d’autres de ses compatriotes le pèlerinage rituel à Paris, mais il connut les splendeurs de Venise et le luxe de Nice. Il voyageait en Allemagne et en Autriche. Il était trop journaliste pour ne pas être informé de ce qui se passait autour de lui. Si sa culture était maigre en substance littéraire, elle n’en était que plus riche en expérience vécue. Nul plus que lui n’a eu conscience des dangers que courait la Hongrie, dans ces premières années d’un siècle voué aux plus grandes catastrophes politiques et nationales. Rendu furieux par l’incompréhension de la bourgeoisie et par la hautaine indifférence des aristocrates, il a ravivé dans son cœur les vieux souvenirs mal oubliés de la jacquerie de Dozsa, il s’est précipité dans une lutte inexpiable contre Etienne Tisza dans lequel il dénonçait le démolisseur de la patrie. Socialiste sans doctrine mais passionné franc-maçon en quête de mystérieuses initiations, Ady a été une nature plutôt révoltée que révolutionnaire et mystique plutôt que religieuse. Il niait et confessait Dieu tour à tour, selon ses humeurs et selon les degrés de son désespoir, car il était calviniste, nourri de la Bible et il a uni en sa personne la psalmiste de l’Ecriture et le devin finno-ougrien. André Ady n’est ni symboliste ni romantique ni classique, il est le prophète possédé ou le mage qui s’exprime dans des rythmes mystérieux, au pouvoir irrésistible, mais dont personne n’a su analyser la véritable nature. Il n’a pas eu de prédécesseur, comme il s’est écrié fièrement une fois, et il n’aura pas de successeur. Il avait d’ailleurs pleinement conscience de la grandeur de sa personnalité et cette conscience lui inspirait à certains moments la résignation nécessaire pour supporter l’existence infernale, à laquelle la fatalité du sage et des circonstances l’avaient condamné. Il croyait alors que ses souffrances et la poésie qui en jaillissait rachetaient sa vie de désordre et d’incohérence. Il se voulait le. chantre des jeunes dans le cœur desquels il savait qu’il se survivrait. Par delà la mort, il était sûr d’une résurrection qui ferait de son œuvre un corps glorieux promis à la vénération des foules hongroises de l’avenir. La mort dans le corps et dans l’âme, il n’a jamais désespéré de la destination finale de sa race.

Encore aujourd’hui, la critique hongroise demeure embarrassée devant le miracle de cet art à la fois si authentiquement barbare et si raffiné de civilisation. Et pourtant n’est-il pas comme le symbole de la Hongrie elle-même qui exprime par des mots, éclos au bord de l’Oural et de la grande steppe d’Asie, toute la pensée de l’Europe moderne ? Les quelques poèmes réunis ci-contre sont les premières traductions poétiques d’Ady parues en français. La tâche de les rendre dans notre langue de civilisés d’Occident pouvait paraître désespérée. Quiconque sait à la fois le hongrois et le français jugera si, comme nous le pensons, notre ami Armand Robin y a réussi.

AURÉLIEN SAUVAGEOT

NOUVEAU CHANT DE MOISSONNEURS (En tête des morts)

Sur le chaume, des croix !

Au cimetière, des croix !

Sur l’épaule, sur notre cœur, des croix !

Loin sur les plaines, des croix !

Et seul le maître de la Croix n’est nulle part !

Sur la terre entière des croix !

Sur les tours, sur les poitrines, des croix !

Sur les biens de ce monde, des croix !

Et dans le ciel une voix : " Je l’ai bien mérité :

La croix, pourquoi pour eux l’ai-je portée ? "

André Ady, Traduction Armand Robin, Le Libertaire, 19 avril 1946

POÈME DU FILS DU PROLÉTAIRE

Mon père à moi de l’aube à la nuit

Vite, vite, trime, travaille ;

Mon père à moi, pas d’homme meilleur

Où qu’on aille.

Mon père à moi va en veste usée,

Mais m’achète un habit flambant

Et me parle d’un futur tout beau

Amoureusement.

Mon père à moi est captif des riches,

Ils le broyent, le ploient, le pauvre gars,

Lui, le soir, il rentre, du bon espoir

Plein les bras.

Mon père à moi, sa fierté, sa force,

Il nous les donne, ce lutteur, ce grand,

Mais lui-même jamais ne s’abaisse

Devant l’argent.

Mon père à moi est un pauvre, un sauvage ;

S’il n’avait de regard pour son gars,

Il arrêterait cette immense farce

D’ici-bas.

Mon père à moi, s’il le décidait,

Les riches tous seraient détruits,

Tous mes petits camarades seraient

Comme je suis.

Mon père à moi, s’il disait un seul mot,

Ha, on en verrait des peureux,

Ils seraient moins nombreux, les noceurs,

Les heureux.

Mon père à moi, travailleur, batailleur,

Peut-être c’est lui, le roi des rois ;

Oui, plus que le Roi, c’est lui le fort,

Mon père à moi.

SOUVENANCE D’UNE NUIT D’ÉTÉ

Du haut du ciel un ange toute colère tambourina

Une alarme pour la morne terre,

Une centaine au moins de jeunes gens se détraqua.

Une centaine au moins d’étoiles se décrocha,

Une centaine au moins de coiffes de vierges tomba :

Étrangeté,

Étrangeté fut cette nuit d’été.

Il prit feu, notre vieux rucher,

Notre plus beau poulain se cassa la jambe,

Dans un rêve que je fis les morts étaient vie,

Bourkouch, notre bon chien, s’égara

Et Maria, notre servante, la muette,

Brusquement en stridentes notes partit :

Étrangeté,

Étrangeté fut cette nuit d’été.

Les hommes du néant crânaient, traînant leurs sabres

Les hommes du vrai se tenaient blottis,

Même les bandits du beau monde se montraient bandits

Étrangeté,

Étrangeté fut cette nuit d’été.

Nous savions que l’homme est faillible

Et qu’immense est son retard aux échéances de l’amour :

Vain savoir : ce fut malgré tout bizarrerie,

Ce retournement du monde qui eut vie, fut vie.

La lune jamais ne fut si grosse raillerie,

Jamais l’homme en nul temps ne fut si petit

Qu’il le fut cette nuit :

Étrangeté,

Étrangeté fut cette nuit d’été.

Sur l’âme l’atrocité

Avec une liesse mauvaise se baissa ;

Dans tout homme emménagea

La clandestine fatalité de tous ses aïeux ;

Vers une noce de sang, de terreur

Avinée s’ébranla dame Pensée,

Hautaine servante de l’homme,

Qui, voyez, n’était plus que du néant, qu’une éclopée :

Étrangeté,

Étrangeté fut cette nuit d’été.

Ce que je crus voici, ce qu’alors je crus, voici :

L’un quelconque des dieux délaissés

Reprenait vie et vers la mort m’emportait.

Et, voici, jusqu’au jour d’aujourd’hui je vis

Tel exactement que me fit cette nuit,

Et moi, guetteur de Dieu, je suis

Souvenance d’une nuit d’épouvante

Engloutissant un monde :

Étrangeté,

Étrangeté fut cette nuit d’été.

AVIS AUX VEILLEURS

VEILLEURS, AIGUISEZ VOTRE GUET,

Dans les nuits à semailles d’étoiles,

Les lucioles de Saint Jean dans le verger,

Les souvenances d’étés décédés

- Étés de Florence mêlés

Aux adieux d’un Lido d’automne -,

Les souvenances d’aurore embuée

Sur le luxe fripé d’une salle de danse,

Les beautés surgies, vécues, dépassées

Et qui jamais ne pourront être des trépassées,

Les vivants et des morts par nous gardés,

Les ensouriements lointainement venus des cœurs,

Tous, orphelins, vous regardent, angoissés :

VEILLEURS, AIGUISEZ VOTRE GUET.

VEILLEURS, AIGUISEZ VOTRE GUET :

La Vie, elle est vie et vivre elle veut ;

Elle n’a pas donné toutes ces beautés

Pour qu’aujourd’hui sur elles viennent danser

De sanglantes, stupides férocités.

Chose si désolée est d’être un homme,

Chose si monstrueuse l’évangile de l’animal-héros,

Mais les nuits à semailles d’étoiles

Même aujourd’hui interdisent qu’on oublie

La foi en l’homme, Beauté sur le métier !

Donc, ô vous qui toujours veillez, désertés,

VEILLEURS, AIGUISEZ VOTRE GUET.

HOMME DANS LA NON-HUMANITÉ

Mon cœur, la crosse d’un fusil l’a broyé,

Mes yeux, mille terreurs les ont charcutés,

Sur ma hautaine gorge s’est juché un djinn muet,

Sur mon cerveau la Démence a cogné.

Maintenant, malgré tout, lève-toi, ma force,

Une nouvelle fois soulève-toi de dessus la Terre.

Fait-il point du jour, ou bien minuit d’enfer ?

Pas d’importance, ne songe qu’à t’élever, par tout danger

Ainsi qu’il y a longtemps, longtemps tu le faisais.

Moi, l’altier Hongrois, cent cieux, cent enfers jamais

N’ont su me donner ces plus belles beautés :

L’humanité dans la non-humanité,

La magyarité dans la magyarité persécutée,

La vie-nouveauté, dans la mort mort révoltée.

Sur une grand’route foulée d’atrocités,

Sur la cime qu’encore une fois veut ma volonté,

Je traverse en transe la ligne des horreurs :

Oh quelle détresse échoit au Hongrois

Et comme Dieu est défaillant quelquefois.

Or il faut en ce moment qu’il vive, un mort si mort,

Un souffrant si véritablement souffrant,

Un mi-vant avec son cœur ravagé vivotant.

Dedans son cœur en loques bâtissant un cantonnement

Pour un très grand trésor menacé de brigands

Et croyant qu’il préserve un plus bel antan.

Vous, tous les endeuillements, oh je vous comprends,

Vous, tous les avenirs, oh pour vous la peur me prend

(Tant pis si pour un mort resurgi c’est malséant)

J’ai tant pitié de mon espèce sauve-qui-peut s’ensauvant.

S’échappant hors mon cœur malmené,

Me survint souvenance, me revint ressouvenance :

Mon cœur, la crosse d’un fusil l’avait broyé,

Mes yeux, mille terreurs les avaient charcutés,

Sur ma hautaine gorge un djinn muet s’était juché,

Sur mon cerveau la Démence avait cogné.

Et de nouveau, je vis, pour les autres je crie :

HOMME DANS LA NON-HUMANITE.

SURGISSEMENT DU SEIGNEUR

A l’heure qu’on me quitta,

A l’heure que mon âme fut très bas dans mes bras,

En tapinois, sans que je prévoie,

Dieu me prit dans ses bras.

Avec trompettes ? Non pas !

Avec embrassement de muets, réels bras.

Par un midi tout beauté, tout brasier ? Non pas !

Par un minuit tout combat.

Et tout s’enténébra

Dans mes yeux de vanité.

Mon jeune âge sombra,

Mais lui, le tout éclat, le tout sommet d’éclat,

Pour toujours je le vois.

PRIÈRE APRÈS GUERRE

Mon Seigneur, retour de combat me voilà,

C’est fini, fini, tout combat :

Crée paix de moi à Toi, de moi à moi,

Puisque la Paix, c’est toi.

Vois : enflure en flamme est mon cœur

Et rien qui apporte repos.

Baise un baiser sur mon cœur

Pour qu’il soit, un peu, feu moins gros.

Mes sauvages, grands yeux ont clos

Leur compte avec l’ici-bas,

Maintenant n’est à eux rien qu’ils voient,

Toi, c’est rien que toi qu’ils voient.

Mes deux pieds bondisseurs d’autrefois

Ont eu comme boue du sang jusqu’aux genoux

Et maintenant vois, mon Seigneur : il n’y a plus de pieds à moi

Il n’y a que des genoux, il n’y a que des genoux ;

A bas les combats, à bas les baisers ;

Mes lèvres, les voilà, desséchées,

Mes deux bras desséchés, les voilà, bâtons desséchés,

Mon Seigneur, de haut en bas tu peux me regarder.

Mon Seigneur, moi aussi, aperçois-moi,

C’est fini, fini, tout combat,

Crée paix de moi à Toi, de moi à moi,

Puisque la Paix, c’est Toi.

SOUS LE MONT SION

Avec sa hirsute, blanche barbe de Dieu,

Tout lacéré, frileusement soufflait, courait

Mon Seigneur, le très vieil oublié,

Par un moite, aveugle, automnal avant-jour

Sous le mont Sion quelque part.

Énorme cloche était son paletot,

Rapetassé d’un rouge abcd ;

Il était bien bas, bien râpé, le vieux Seigneur,

Il tapait, frappait le brouillard,

Carillonnait pour un Orate.

Je tenais une lanterne dans mes tremblants doigts

Et dans mon âme en loques je tenais la Foi

Et je tenais dans mon esprit les jours jeunes d’autrefois

A mes narines parfum de Dieu parvint

Et justement je cherchais quelqu’un.

Là, sous le mont Sion, il m’attendait

Et les pierres étaient flamme, étaient feu,

Il carillonnait, me caressait,

Ses pleurs sur ma face pleuraient,

Il était bon, il était clément, le vieux.

J’ai baisé ses mains de vieux, toutes ridées,

Avec des hurlements j’ai brisé ma raison :

« Comment t’appelle-t-on, beau Seigneur si vieux

« Vers qui j’ai dit tant d’oraisons ?

« O souffrance, souffrance, souffrance, j’ai oublié.

« O seulement savoir enfantine oraison !

« C’est en mort que je fais retour vers ta maison,

« Moi, le vivant en pleine vie sa damnation. »

Lui me regardait, regard navré,

Et carillonnait, carillonnait.

« O seulement savoir ton nom toute perfection »

Lui, il attendit, attendit, puis en mont bondit,

En chacun de ses bonds un répons de psaume,

De psaume pour un mort. Et moi me voilà, toujours assis

Sanglotant, sous le mont Sion.

JE CROIS INCRÉDULEMENT EN DIEU

Je crois incrédulement en Dieu,

Parce que croire je veux,

Parce que jamais n’y fut réduit si fort

Un vivant, un mort.

Ils vont couler hors mon cœur écrasé,

Les vocables d’âcreté,

Qui déjà l’an dernier étaient des décédés,

De la vanité enjolivée.

Aujourd’hui tout, tout s’est fait prière ;

Aujourd’hui tout est une massue

Qui frappe mon corps, mon âme, mon cœur ;

Soif de la Grâce est cette massue.

Beauté, Pureté, Vérité,

Mots qu’humilient les éclats de rire,

Oh si seulement j’étais mort quand je vous ai

Humiliés par mes éclats de rire.

Virginité, Bonté, sage Débonnaireté,

Hélas oh vous êtes une nécessité.

Je crois en un Christ, d’un Christ je suis attente,

Je suis malade, malade.

Je m’arrête en somnambule souvente fois

Et je veux reprendre mes sens,

Mais devant moi cent mystères tournoient

En de saints éblouissements.

Tout dans ce grand monde est mystère,

Dieu aussi, s’il existe, est mystère,

Et le mystère des mystères, c’est moi,

Mon pauvre, mon traqué moi.

Dieu, le Christ, la Vérité, et les autres demandes

Qui tour à tour sont toute ma demande,

Pourquoi les demandé-je ? Oh torture, voilà le mystère

Qui plus que moi-même est l’immense mystère.

SOUVENIR D’UN IMMENSE MORT

A la mémoire de Jean Jaurès

Venez, vous qui vraiment souffrez,

Qu’à vous mon cœur se fasse entendre,

Mon cœur, muets battements maudissants,

Qui voudrait remplacer un héros tué.

Écartons les guenilles de l’homme d’à présent,

Comptons ses conditions de tristesse, d’asservissement,

Soyons des amoureux d’un amour de fous

Pour lui, malgré ses fautes de fou.

Plus de cent sont les raisons du Hongrois

De proclamer partout tendre frère cet homme-là,

Plus de cent sont les deuils quand ce bras-là

En défendant la paix s’abat.

Mon cœur me fait bien mal, mon message est bien pesant,

Je ne vais pas pouvoir tout vous dire complètement,

Mais un immense mort, un frère assassiné

Dedans ma vie vit, semblable au Juste de la Pensée.

Les temps pesants détruisent les meilleurs

Dans le tendre cœur des faibles compagnons,

Mais ils demeurent, ceux-là qui face au temps

Restent droits, se chargent du Droit.

Venez, vous qui vraiment souffrez,

Qu’à vous mon cœur se fasse entendre,

Mon cœur, muets battements maudissants,

Écoutez-le maudire et bien fort maudissez.

MA FIANCÉE

Que m’importe qu’elle soit le rebut des coins de rues,

Pourvu qu’elle me soit jusqu’en ma tombe assidue !

Qu’elle se plante devant moi dans l’été brûlant, bouillant :

« Toi, je t’aime, c’est toi celui que j’attends. »

Oui, reniée, chassée à coups de pieds, débauchée !

Seulement, ô dans son cœur de temps en temps regarder !

Si de brutes bourrasques nous surprennent blasphémants,

Qu’ensemble nos pieds aillent croulant, s’écrasant.

Si à telle ou telle heure nos âmes sont des comblées,

Ne trouvons que sur nos lèvres nos saluts et voluptés.

Si je me vautre dans la poussière de la rue, là en bas,

Qu’elle se penche sur moi, me protège de ses bras.

De part en part si me purifie un saint brasier,

Survolons l’univers à coups d’ailes mêlés.

Qu’à jamais elle me baise, amante jamais changée,

Dans les larmes, l’ordure, la souffrance, la saleté.

Que tout règne où mes songes se sont anéantis

Me soit rendu par Elle : que soit Elle la Vie.

Je vois en visage d’ange son visage fardé :

Mon âme y gît, avec mes jours de vivant, de décédé.

Fracassant jusqu’au dernier décalogues, enchaînements,

Mortellement nous raillerions le monde grouillant.

Ensemble nous raillerions en signe d’ultime adieu ;

Nous péririons ensemble, l’un pour l’autre restant dieu.

Nous péririons avec ce cri :

« Crime et infamie est la vie,

Nous deux nous étions, seuls, propreté, neige blanche. »

LES BAISERS DANS LE PALAIS DORMANT

En deçà de la mort, au delà de la vie,

Seul un gars viril peut arriver là,

Seul un morne mâle peut arriver là.

Dans brumes, dans ténèbres somnole, somnole

Le palais du baiser.

Dans mille chambres mille femmes,

Blanches, belles femmes, en attente halètent,

Brûlantes, grandes femmes, en attente halètent.

Ton cœur à toi en tocsin d’incendie frémit,

Retentit, bondit.

Porte après porte, tu ouvres furtif :

Partout femmes et lits,

Parfums, femmes-flammes et lits,

Dédale du baiser avec mille femmes

Et mille « jamais ».

Là tu vas tournoyer pour l’éternité,

Peureux, frileux, sans baiser,

Fleuri de frimas, sans baiser.

Et sur tes bruns cheveux l’énorme Automne

Egouttera sa rosée de neige.

LE BUCHER PEUT FERMER SES YEUX

Le bûcher peut fermer ses yeux,

Mes yeux que voilà, tristes, vieux yeux,

Jamais n’en fixeront une autre que toi.

Tu peux me chasser, Léda :

De mes yeux de bon chien, fidèles, vieux yeux,

Jamais tu ne t’ensauveras.

Bûcher amoureux,

Peut-être à nouveau ton sang sera feu :

En vain, très vainement, il flambera.

Les fantômes s’en viendront :

Mes yeux que voilà, tristes, vieux yeux

Point ne te lâcheront. Ils te fixeront.

VAINEMENT ME TENTERA TA NEIGE DE BLANCHEUR

Je te souillerai, je te salirai

Par la nuit la plus belle, la plus enneigée :

Vainement me tentera ta neige de blancheur. .

Hors mon âme te forçant à monter,

Face à moi je manderai un jour

Ton ombre virginale aux blancs atours.

Vainement elle flottera, peureuse, frileuse :

Je l’éclabousserai toute de sanie,

D’encre, de sang, de larmes, de lie.

Elle tremblera vainement, vainement :

De soupçons, d’accusations je la tacherai,

De toxiques orties je la flagellerai.

Tout le temps qu’elle flottera, morose, amoureuse,

Sur ton ombre vagabonde mon rire éclatera,

Vers elle je soufflerai : « Va-t-en, je te renvoie. »

SUR UN SAUVAGE PRÉCIPICE DRESSÉS

Sur un sauvage précipice dressés,

Il y a nous deux : inertes, désertés,

Haut dressés, l’un dans l’autre tressés.

Pas un « ho », un sanglot, pas un mot :

Un seul soubresaut, nous tombons au tombeau.

Des agrafes de sang et de chair nous sauveront

Tout le temps que nous nous étreindrons :

Nos bleuâtres, tremblantes lèvres nous agraferont.

Tout le temps du baiser, pas un mot :

Au soubresaut d’un mot, nous tombons au tombeau.

TU PEUX RESTER, TU POURRAS M’AIMER

Avant elle et son corps féminin si frais

Du parfum pour l’annoncer viendrait,

Derrière elle tout délice viendrait,

Pudiquement elle saluerait.

Elle m’ignorerait, ne m’aurait vu jamais,

S’asseyant à mes pieds elle regarderait,

Regard dans mes regards, et des heures crouleraient

Et, craignant toute crainte, elle dirait :

« Je suis jeune fille, je suis étrangère, je suis pure,

Aucun garçon ne me vit jamais,

Je suis belle, je suis pauvre, je suis sans patrie,

J’aimerais vous aimer. »

Et moi, regard dans ses regards, je la regarderais,

La prenant pour malade ensauvagée, je lui dirais :

« Jeune fille, que soit faite ta volonté,

Tu peux rester, tu pourras m’aimer. »

PLAIE DE BRAISE ET D’ORTIES

Plaie de braise et d’orties je suis, et brasier,

Je suis torturé par la clarté, par la rosée,

Il faut que je t’aie, je viens te posséder,

Je veux plus de torture : il faut que je t’aie.

Que ta flamme brandilIe, brasille, blanchoie,

Les baisers supplicient, les désirs supplicient,

C’est toi ma torture, ma géhenne à moi,

Mes entrailles vers toi sont un cri, un tel cri.

Le désir m’a haché, le baiser m’a saigné,

Je suis plaie, braise, faim de neuves tortures,

Donne-moi des tortures, à moi l’affamé,

Je suis plaie, baise-moi, brûle-moi, sois brûlure.

LEDA DANS LE JARDIN

Dans un âpre jardin je te vois : rouge, l’escarpolette d’un hamac

Se balance pour te bercer.

Avec leurs larmoyants calices de languissantes fleurs

Font les pleureuses sur nos baisers.

Songeur, je te regarde : rouge, un couple de nuages

Par le ciel s’en va vogueur.

Ils échangent en se balançant des baisers faiblissants

Puis dans un feu de désirs se meurent.

Rouge couple de nuage, nous flottons. Notre embrasement

En flambée affamée flamboie.

Et voici qu’en bas, dans le jardin, même le coquelicot,

Rougeoiement rassasié, sur nous s’apitoie.

QUAND JE POSE MA TETE

Sur les genoux d’une femme quand je pose

Ma tête de satyre, énorme, morose,

J’ai souvenance.

En d’anciens jours, femme géante, j’allais errante

Par des sites lascifs, incandescents,

Rêveusement.

Lointainement, profondément dans le Temps

Je fus une femme : prestance prestigieuse,

Grande amoureuse.

Venaient derrière moi, tout souffreteux, de jeunes gars

Lisses, tout désirance, tout souffrance :

J’ai souvenance.

CAILLOU EN ÉLANLANCÉ

Caillou en élan lancé, vers ton sol repenché,

O mon pays si petit, répété,

Chez lui rentre ton fils.

Dans les lointaines tours il séjourne tour à tour,

Tourne pris de vertige, s’effarouche, croule au séjour

De poussière d’où il prit jet.

S’évadant chaque jour, nul jour il n’est sauvé

Des hongroises désirances, tantôt rapaisées,

Tantôt hérissées comme jamais.

Je reste chose à toi dans mon immense emportement,

Mon immense infidélité, mon amoureux tracassement

Magyar mornement.

Caillou en élan lancé, passivement sauvage,

O mon pays si petit, exemplaire image sur ton visage

S’abat ma ressemblance.

O douleur : vainement delà toute visée

En cent élans on me lancerait, mon vol retomberait

Même au centième élan, au tout dernier élan.

DESTIN D’ARBRE HONGROIS

Dans mon âme l’Arbre Hongrois

Et ses frondaisons succombent, tombent :

Il faut que de même façon

Je sombre en frondaison, floraison.

Hola, oh las, de la Sylvanie,

D’un lieu de sylves j’ai surgi :

Frondaisons au lieu d’oraisons,

Bien peu d’imploraisons.

A flot j’ai versé les fleurs,

Dans le bien, dans le mal je fus fleur :

D’autres eurent fruitières saisons,

Je n’eus que saisons de floraison.

Anciens sont mes jours, en païen

Je reste toujours refus d’oraison :

Ne soyez jusqu’à la mort que tombante saison,

Hongroises floraisons, frondaisons.

PARIS, MON MAQUIS

Je fais halte, haletant : ô Paris, Paris,

Broussailles humaines, fourré géant.

La horde de sbires du Danube braillard,

On peut la lancer après moi :

La Seine m’attend, le Maquis m’est abri.

Immense est mon péché : mon péché c’est mon âme.

Mon péché, c’est de voir lointainement, d’oser.

Je suis un renégat de la race d’Almos,

Au bûcher voudrait me porter,

Puante d’Iran, une armée scythe.

Qu’ils viennent : sur le cœur de Paris je suis blotti,

Tapi, abasourdi et libre, si libre.

Le dernier réfractaire des Huns

Est gardé par le Maquis rieur

Qui le jonche d’une tombe de fleurs.

Ici j’aurai ma mort et non sur le Danube.

Mes yeux ne seront pas fermés par des mains laides.

Un soir la Seine m’appellera : par une nuit muette,

Dans quelque grand, quelque géant néant,

Dans un sombre néant je sombrerai.

La tempête peut crier, la broussaille crisser,

La Tisza déferler sur la plaine hongroise,

Moi j’ai pour me couvrir la forêt des forêts,

Même mort je resterai caché

Par mon fidèle taillis-Maquis, mon immense Paris.

NOTRE CŒUR SAIGNANT, DÉLAISSÉ

Nos plaies ont eu pouvoir de se rouvrir cent fois,

Ainsi l’a loti la Vie :

Chaque fois bien au-dessus des plaies hongroises

Des abcès plus enflammés ont surgi

Et nous n’avons personne, nous sommes dans la poussière des gangrenés.

Pleurer nos propres pleurs jusqu’à leur fin de pleurs,

Des pleurs plus tapageurs

Jamais jusqu’aujourd’hui ne nous l’ont permis :

Contre nous surenchérit un madré,

Un inclément usurier : le destin d’autrui.

Quand une braise de nos combats ose sa flamme,

Des mondes tous feux dehors s’embrasent,

Jamais ne se pourra que jusqu’à la justice

Notre droit nous fasse parvenir :

Elle est Cendrillon, la souffrance hongroise.

N’importe, encore une fois : Haut les cœurs

En faveur de notre saignant cœur,

De notre souffrance, de notre crève-cœur,

De notre pauvre foi souffre-douleur,

Oui, quand bien même l’Univers serait tornade.

Notre combat, c’est contre l’Enfer hongrois,

Tout enjeu, pour cette joute-là nous le jouons,

C’est contre ce portail-là que nous ferraillons,

Pour ce combat-là, corps et âme, nous existons,

C’est là que nous perdrons ou triompherons : notre destin est là.

QUATRE, CINQ TETES HONGROISES

Quelque part par ici, quelque part par là-bas,

Avec têtes tombantes, belles, moroses,

Quatre, cinq hongrois ensemble se penchent ;

Au bord de leur narquoise souffrance s’épanche,

Jeune, ancestrale, une larme hongroise :

Et pourquoi ?

Vient après, comme averse,

Vient le reste de larmes :

Et pourquoi, pourquoi, pourquoi ?

Pas de fin pour les larmes et pour les « et pourquoi ? »

Au-dessus d’eux réponse : « Ha ha ha »,

Hahaha de ceux qui ne comprennent pas,

Ne se sont demandé, ne se demandent jamais des :

« Et pourquoi ? »

Et s’égouttent les larmes :

Et pourquoi, pourquoi, pourquoi ?

Et là-haut grand charroi de « ha ha »

Hahatant : « Pas une fois, pas une fois, pas une fois. »

Avec tant de chagrin, plein éclat,

Le Ciel même ouvrirait plein bras,

Là où seulement Ciel et sage hommage il y a :

Mais ici-bas cela ne suffit pas :

On ne veut qu’une chose, les larmes, ici-bas,

Et quelque part par ici, quelque part par là-bas,

Avec têtes tombantes, belles, moroses,

Quatre, cinq hongrois ensemble se penchent.

Et pourquoi, pourquoi, pourquoi ?

AMES AU PIQUET

Ils ont attaché mon âme au piquet,

Car en elle le feu d’un poulain caracolait,

Car en vain je la cravachais,

En vain je la chassais, la pourchassais.

Si sur le Champ hongrois vous voyez attachée

Une pouliche sanglante, écumeuse,

A l’instant tranchez-lui sa longe,

Car c’est une âme, une âme hongroise, sauvage.

JOURS PLUS LONGS CHAQUE JOUR

Seulement pour un seul jour me fait mal tout mal :

Vingt-quatre heures, puis ne vient nul pire mal,

Mais ce jour, unité-jour, chaque jour est plus long mal.

Déjà pal tout pointe est toute heure :

Noirs, des masques de fer, s’abattent, trembleurs,

Enfoncent pal à pal le mal dans mon cœur.

Je sais le destin passager des tortures

Et si court fut chaque jour jusqu’à ce jour :

Depuis les deuils jusqu’aux gaîtés jeu d’un bond très court.

La Joie, différemment aussi, je l’eus pour joie :

En plus coi, plus tapinois, meilleur aloi :

Dans mon sourire larme qui pour demain larmoie.

Troc splendide, avisé, j’ai troqué

La Cène de ma gaîté, le Cana de ma gaîté,

Instants faits de foudre en cette vie d’étrangeté.

Aujourd’hui je sais aussi : c’est vingt-quatre heures,

Puis après un jour torture pas de jour plus torture.

Oui, oh oui, mais ce jour est plus long chaque jour.

DANS LES JEUNES CŒURS J’AI VIE

Dans les jeunes cœurs j’ai vie et chaque jour pour plus longtemps

Vainement ils houspillent ma vie,

Les fripons envieillis, les sots méchants :

Elle est million de racines, ma vie.

Demeurer maître éternellement

Des saintes révoltes, des désirs, des croyances rajeunies

N’est donné qu’à ceux-là seulement

Qui dans le sang, dans l’authentique ont eu leur vie.

Oui, je serai vie, je serai conquérant

Tenant tous ses droits d’une immense, poignante vie ;

Déjà ne m’atteignent plus injures, salissements :

Le cœur des jeunes filles, des jeunes gars me défend.

Un destin d’éternel fleurissement est déjà mien,

Vainement ils houspillent ma vie,

- Destin ferme tel un cercueil, telle une tombe sainte saint

Et cependant fleurissement, Vie, éternelle vie.

J’AIMERAIS QU’ON M’AIME

Ni héritier, ni aïeul fortuné,

Ni souche de famille, ni familier,

Je ne suis à aucun,

Je ne suis à aucun.

Je suis ce qu’est tout homme : majesté,

Pôle nord, énigme, étrangeté,

Feu follet luisant loin,

Feu follet luisant loin.

Hélas, je ne sais pas ainsi rester,

J’ai envie que mon être soit manifesté,

Pour que me voie qui voit,

Que me voie qui voit.

Ma torture de moi par moi, mon poème,

Tout vient de là : j’aimerais qu’on m’aime

Et que quelqu’un m’aît,

Que quelqu’un m’aît.

SUR LA COUVERTURE DE MON NOUVEAU LIVRE

Aujourd’hui que dans un livre les voici, décédés,

Imprimés, brochés, vraiment je ne sais

Si c’est bien moi qui les ai chantés.

Ils pourraient être d’un quelconque étranger,

Tant ils sont étranges, éloignés,

Ces plaintes, cantiques, blasphèmes, versets.

Nul doute que ces chants de péché

Ne soient bafoués, redoutés

De ceux qui vivent la vie à moitié.

Nul doute que ce serait

Délice qu’un autre eût peiné

Ces peines et sur ces peines résonné.

Las ! ce fut moi, ce fut moi, ô tourment,

Votre farouche père, sombres, nouveaux chants ;

Pour vous j’ai déjà payé il y a longtemps.

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