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Ferons-nous tomber toutes les dictatures ?

samedi 13 avril 2019, par Robert Paris

édito

Ferons-nous tomber toutes les dictatures ?

La liste des dictateurs qui chutent s’allonge : après Bouteflika en Algérie, c’est Omar el Béchir au Soudan. Une fois de plus, c’est la mobilisation de masse dans la rue qui a eu raison du dictateur. Par contre, on a constaté que les élections dites démocratiques ont laissé en place Nétanyahou, que May et Macron, eux, s’accrochent au pouvoir. C’était encore la révolte populaire qui avait fait chuter précédemment les dictateurs Ben Ali en Tunisie et Moubarak en Egypte, mais aussi Moussa Traore au Mali ou Ne Win en Birmanie, ou le Shah d’Iran. Cependant, la dictature ne chute pas simplement parce que son chef a quitté le pouvoir. C’est la nature même du pouvoir qui en cause.

C’est d’ailleurs exactement ce qu’affirment les peuples algérien et soudanais : ils ne veulent pas qu’on change seulement le pantin qui est tout en haut de l’édifice mais l’ensemble de la structure et de son rôle. En effet, lors de tous ces effondrements de dictatures, la vraie ossature de la dictature, l’armée, a déclaré être l’artisan de la décision de démettre le chef de l’Etat et en a profité pour ne pas être atteinte par le soulèvement populaire. Les généraux ont donc gardé tout leur pouvoir et la dictature n’a fait qu’empirer comme on l’a vu en Egypte, en Libye ou en Afghanistan.

Ainsi, au peuple algérien qui réclame aussi la chute du chef d’Etat-Major, ce dernier affirme que c’est la ligne rouge, au-delà de laquelle, si on le comprend bien, les forces de l’ordre seront en droit d’intervenir violemment. Les chefs de l’armée du Soudan disent exactement la même chose. Ni les uns ni les autres n’ont convaincu le peuple travailleur soulevé, fier de son mouvement et de sa force nouvelle, et qui n’est pas prêt à écouter des nouveaux discours mensongers.

Mais cela ne signifie pas que le peuple travailleur sache comment faire pour en finir de manière réelle et durable avec la dictature, ni même sur quoi elle repose. Ce que le peuple a su faire, en se mobilisant en masse, c’est retrouver sa propre identité, sa fierté, son unité, sa confiance en soi, c’est détruire momentanément les divisions, les oppositions, les peurs, la soumission. Et, du coup, le peuple travailleur ne veut plus des anciens gouvernants, des anciennes institutions, et il veut gouverner lui-même. Mais comment y parvenir ?

Que le Haut Etat-major soudanais, algérien comme iranien, malien ou birman balancent le chef de l’Etat, y compris quand il était chef des armées, c’est clairement pour préserver la hiérarchie militaire et sauver l’Etat dictatorial dans ses fondements principaux. Cela rappelle que l’Etat c’est d’abord l’armée permanente obéissant à une hiérarchie qui n’est élue par personne et qui n’est pas soumise aux parlements et sur laquelle les peuples n’ont aucun pouvoir. Le maintien au pouvoir d’Etat de cette hiérarchie militaire n’est pas négociable, même face à un soulèvement populaire de masse : c’est du moins ce qu’ont affirmé les chefs d’Etat-Major soudanais comme algérien. C’est aussi ce qu’a affirmé le général Haftar de Libye qui y réclame la totalité du pouvoir, en pratiquant un nouveau bain de sang.

En Libye, cependant, les grandes puissances craignaient tellement de laisser le peuple faire chuter le dictateur qu’elles sont intervenues, France de Sarkozy en tête, pour le faire elles-mêmes avant. Comme cela avait été le cas aussi avec la chute de Ceaucescu en Roumanie.

Les grandes puissances n’ont pas non plus laissé les peuples travailleurs renverser les dictateurs d’Irak ou de Syrie, craignant trop les soulèvements des peuples travailleurs. Elles ont préféré transformer la révolution populaire pacifique en barbarie sanglante. Et ce n’est pas par solidarité avec Saddam Hussein, vaincu militairement, que Bush père l’avait laissé disposer de son armée pour écraser la révolution kurde et chiite.

Bien sûr, certains prétendent que ces pays sont des dictatures alors que les pays riches seraient des démocraties. Mais la seule manière dont les pays dits démocratiques interviennent militairement de manière sanglante pour les peuples dans tous ces pays en dit long sur l’épaisseur du vernis démocratique des pays riches !!! Et ce n’est pas les deux dernières guerres mondiales qui démontrent le contraire. Aucune guerre n’a jamais été contrôlée démocratiquement dans un pays démocratique. Par exemple, personne ne conteste que l’armée française puisse intervenir aux quatre coins du monde sans jamais rendre le moindre compte de ce qu’elle fait au peuple français ni aux peuples qu’elle prétend sauver, avec ou sans l’accord de leurs gouvernants…

L’Etat, c’est d’abord « un bande d’hommes en armes » soumis à une dictature hiérarchique indiscutable et incontrolable, y compris dans les plus démocratiques des républiques bourgeoises du monde. Rappelons-nous que la cinquième république qui gouverne aujourd’hui la France a été mise en place, sans élection, à la suite un coup d’Etat militaire des généraux d’Algérie en 1958 ! Rappelons-nous aussi que c’est en France que les chefs militaires ont le plus souvent affiché leur prétention au pouvoir, c’est la terre d’élection du « bonapartisme », celui des Napoléons et des Pétain ou De Gaulle. C’est aussi en France que des généraux ou anciens généraux ont affiché leur désir de voir le pays gouverné par des chefs militaires si les partis se discréditent trop et que le peuple travailleur, soulevé par exemple avec les Gilets jaunes, n’accepte plus d’obéir à l’Etat.

N’est-ce pas significatif que la France soit considéré comme l’une des plus grandes démocraties, alors que cet Etat a organisé, bien après ses grands massacres coloniaux, le plus grand génocide récent au Rwanda en 1994 en finançant, en armant, en organisant des forces génocidaires et en les protégeant ensuite… Et que les gouvernants actuels refusent toujours d’ouvrir au public les documents sur cette intervention sanglante !!!

En fait, le principal contresens des peuples consiste à croire que « l’Etat c’est le peuple ». On pourrait plutôt dire que l’Etat c’est justement la force la plus antidémocratique qui a été construite pour contrer le peuple travailleur quand il se soulève !

Ce qui a empêché les soulèments précédemment cités de changer véritablement l’ordre politique et social, c’est qu’ils n’ont pas renversé l’Etat pour mettre en place le nouveau, le pouvoir du peuple travailleur. Renverser l’Etat, cela ne signifie pas se heurter à mains nues à toutes les forces armées, ce ne serait qu’une simple boucherie sanglante au résultat connu d’avance. Non, cela veut dire appeler les petits soldats, les petits policiers, toute la base des forces de l’Etat à rejoindre le peuple et à s’organiser avec lui.

Mais, pour cela, il faudrait d’abord que l’insurrection elle-même s’organiser en un double pouvoir, à côté de l’ancien pouvoir, qu’elle se réunisse « en permanence », qu’elle devienne une véritable autorité pour le peuple travailleur, qu’elle discute tout, qu’elle se mette à décider elle-même. Il ne suffit pas de clamer « qu’ils partent tous », encore faut-il construire le type de régime que veulent les masses populaires.

Même en France, où les Gilets jaunes ont commencé de s’organiser eux-mêmes en groupes des ronds-points, en comités et assemblées, on n’en est pas encore à contester réellement les institutions politiques et sociales. Il arrive que les manifestants de France ou d’ailleurs proclament « tout le pouvoir au peuple » mais on n’en est pas encore à la mise en place d’un « pouvoir-commune », d’un pouvoir des comités, d’un pouvoir des conseils qui existe même parallèlement au pouvoir bourgeois.

Et il n’existe pourtant pas d’autre alternative que le renversement du pouvoir d’Etat bourgeois car sa démocratisation est pure illusion. Ce n’est certainement en pleine période de déconfiture du capitalisme mondial que l’Etat capitaliste va se démocratiser !!! Ce n’est certes pas quand le fossé entre riches et pauvres s’accroît partout dans le monde que le pouvoir va être plus pacifique, plus ouvert, plus prêt à entendre les aspirations des peuples !!!! Ce n’est pas quand le capitalisme a cessé d’être une force de développement et d’investissement productif et devient de plus en plus sangsue de la production de richesses que son pouvoir d’Etat va être une force de progrès !!!

Au contraire, on constate que toutes les anciennes démocraties tournent à la dictature, au fascisme, qu’elles suppriment progressivement les libertés, qu’elles répriment de plus en plus violemment, qu’elles suppriment de plus en plus les droits des peuples, qu’elles entraînent même leurs forces de répression à intervenir directement et de manière sanglante contre des manifestants pacifiques.

Il ne suffit donc pas de clamer qu’on veut la démission des chefs d’Etat-Major et de toutes les institutions de l’Etat si on ne a pas jusqu’au bout, c’est-à-dire à appeler les petits soldats à s’insurger et à affirmer que le peuple travailleur les défendra s’ils sont arrêtés sous inculpation de mutinerie, ce qui suppose que lui-même s’organise en masse comme pouvoir concurrent puis comme nouveau pouvoir !

Nous assistons aux débuts de la nouvelle époque des révolutions et contre-révolutions, époque inaugurée par l’effondrement capitaliste de 2007-2008. Si cette crise n’a pas immédiatement entraîné la chute complète de l’économie, cela n’est pas dû à la pérénité économique du système mais à des interventions purement artificielles et factices des Etats, interventions qui n’ont même eu comme comme résultat, (ni comme but !) la remise sur les rails du système, mais seulement, au prix d’une aggravation de la crise, un répit de dix ans pour la chute générale !

Il est remarquable en effet que toutes les causes de la chute de 2007 sont empirées aujourd’hui, avec comme circonstance aggravante que toutes les banques centrales sont ruinées (et même pire, elles ont dépensé l’argent qu’elles ne possèdent pas !) ce qui n’était pas le cas à l’époque !!!

Les classes possédantes sont d’autant plus violentes contre les peuples partout dans le monde qu’elles savent que leur régime d’exploitation a fait plus que son temps, qu’il ne peut plus recueillir l’assentiment des peuples, qu’il n’a devant lui que « du sang et des larmes ». Le fait qu’un pays riche, dominant et impérialiste, que la prétendue « grande démocratie française », pays dominant de l’Europe, un des pays les plus interventionniste partout dans le monde au nom de la démocratie et des droits des peuples, ne trouve pas d’autre moyen, face aux plus démunis à « ceux qui ne finissent pas le mois », que de lancer contre des manifestants pacifiques des policiers qui arrachent des yeux, des joues, des nez, des dents, des bras, des jambes, brisent des vies, en dit long sur la pérénnité de la démocratie dans le monde capitaliste.

Le fait que les pays où la « démocratie française » est intervenue contre des dictatures, en Afrique, en Orient, en Yougoslavie, paient encore dans le sang le coût de ces interventions armées, sans qu’aucune démocratie ne soit sortie de ces interventions de banditisme armé, en dit long aussi.

Le peuple travailleur ne peut pas se contenter d’afficher sa volonté du pouvoir au peuple. Il lui faudra le construire lui-même. Il ne pourra sortir ni des élections au sein du régime, ni d’une institution de ce pouvoir. Il ne pourra se construire que contre les anciennes institutions des classes possédantes.

Et ce n’est pas seulement l’Etat que le peuple travailleur devra renverser, c’est tout l’ordre social. Cela signifie rompre moralement et idéologiquement avec des décennies de passiité, d’absence d’intervention des peuples travailleurs, en particulier d’absence d’organisation des travailleurs par eux-mêmes.

Mais le peuple travailleur du monde, qui nous a étonnés lors des printemps arabes, lors des insurrections algérienne et soudanaise, dans le mouvement des Gilets jaunes en France, a encore bien d’autres raisons de nous étonner demain, s’il veut réellement en finir avec un Etat au service du 1% de possédants ! Il lui reste à lancer la révolution sociale et mettre en cause le droit des possesseurs du grand capital d’exploiter les peuples. Le vieux monde des exploiteurs ne détient que des forces du passé, au peuple travailleur, celui des prolétaires, des femmes, des jeunes, de tous ceux qui n’exploitent personne, de représenter la force de l’avenir !

3 Messages de forum

  • En Algérie, pour la première fois, les forces de l’ordre ont employé la manière forte, la répression commence à frapper.

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  • A l’issue d’un huitième vendredi de contestation en Algérie, très largement suivi, des heurts ont éclaté à Alger, entre une centaine de jeunes et la police. Ces violences sont survenues en marge d’un gigantesque défilé durant lequel les participants ont réclamé le départ du président par intérim Abdelkader Bensalah, et celui du chef d’Etat-Major Ahmed Gaïd Salah après avoir obtenu la démission d’Abdelaziz Bouteflika le 2 avril dernier, après 20 ans au pouvoir.

    Le pouvoir n’est pas sorti d’affaire en se débarrassant de Bouteflika. Il n’a toujours pas d’issue pacifique possible.

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  • Devant la profondeur de la révolution au Soudan, l’armée essaie de reculer en ordre...

    Au lendemain de la destitution d’Omar el-Béchir au Soudan, le chef du conseil militaire de transition désormais aux commandes du pays a renoncé au pouvoir vendredi soir et nommé un autre militaire pour lui succéder, une décision accueillie par des scènes de joie des manifestants à Khartoum.

    Awad Ibn Ouf, le chef du Conseil militaire de transition, a annoncé dans un discours à la nation avoir renoncé à son poste, et nommé à sa place Abdel Fattah al-Burhan Abdelrahmane, inspecteur général des forces armées. Cette déclaration a été accueillie par de scènes de liesse dans la capitale soudanaise, selon des journalistes de l’AFP. « Le rôle du conseil militaire est de protéger la sécurité et la stabilité du pays », a déclaré plus tôt le général Omar Zinelabidine, membre du Conseil militaire, qui s’exprimait devant des diplomates arabes et africains. « Nous ouvrirons un dialogue avec les partis politiques pour examiner comment gérer le Soudan. Il y aura un gouvernement civil et nous n’interviendrons pas dans sa composition », a-t-il dit, répétant des assurances formulées plus tôt par les chefs militaires.

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