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La révolution défigurée, la révolution trahie, la révolution étranglée

mercredi 21 mars 2018, par Robert Paris

Révolution chinoise : la révolution étranglée de Léon Trotsky

J’ai malheureusement lu Les Conquérants avec un retard de dix-huit mois ou de deux ans. Le livre est consacré à la Révolution chinoise, c’est-à-dire au plus grand sujet de ces cinq dernières années. Un style dense et beau, l’œil précis d’un artiste, l’observation originale et hardie, tout confère au roman une importance exceptionnelle. Si j’en parle ici, ce n’est pas parce que le livre est plein de talent, bien que ce fait ne soit pas négligeable, mais parce qu’il offre une source d’enseignements politiques de la plus haute valeur. Viennent-ils de Malraux ? Non, ils découlent du récit même, à l’insu de l’auteur, et témoignent contre lui, ce qui fait honneur à l’observateur et à l’artiste, mais non au révolutionnaire. Cependant, nous sommes en droit d’apprécier également Malraux de ce point de vue : en son nom personnel et surtout au nom de Garine, son second moi, l’auteur ne marchande pas ses jugements sur la révolution.

Le livre s’intitule roman. En fait, nous sommes en face de la chronique romancée de la Révolution chinoise dans sa première période, celle de Canton. La chronique n’est pas complète. La poigne sociale fait parfois défaut. En revanche, passent devant le lecteur, non seulement de lumineux épisodes de la révolution, mais encore des silhouettes nettement découpées qui se gravent dans la mémoire comme des symboles sociaux.

Par petites touches colorées, suivant la méthode des pointillistes, Malraux donne un inoubliable tableau de la grève générale, non pas certes comme elle est en bas, non comme on la fait, mais comme elle est aperçue d’en haut : les Européens n’ont pas leur déjeuner, les Européens étouffent de chaleur -les Chinois ont cessé de travailler aux cuisines et de faire fonctionner les ventilateurs. Ceci n’est pas un reproche à l’adresse de l’auteur : l’étranger-artiste n’aurait sans doute pas pu aborder son thème autrement. Mais on peut lui faire un autre grief qui, lui, est d’importance : il manque au livre une affinité naturelle entre l’écrivain, malgré tout ce qu’il sait et comprend, et son héroïne, la Révolution.

Les sympathies, d’ailleurs actives, de l’auteur pour la Chine insurgée sont indiscutables. Mais elles sont corrodées par les outrances de l’individualisme et du caprice esthétique. En lisant le livre avec une attention soutenue, on éprouve parfois un sentiment de dépit, lorsque dans le ton du récit, on perçoit une note d’ironie protectrice à l’égard des barbares capables d’enthousiasme. Que la Chine soit arriérée, que certaines de ses manifestations politiques aient un caractère primitif, personne n’exige qu’on le passe sous silence. Mais il faut une juste perspective qui mette tous les objets à leur place. Les événements chinois, sur le fond desquels se déroule le "roman" de Malraux, sont incomparablement plus importants, pour les destins futurs de la culture humaine, que le tapage vain et pitoyable des parlements européens et que les montagnes de produits littéraires des civilisations stagnantes. Malraux semble éprouver une certaine timidité à s’en rendre compte.

Dans le roman, il est des pages, belles par leur intensité, qui montrent comment la haine révolutionnaire naît du joug, de l’ignorance, de l’esclavage et se trempe comme l’acier. Ces pages auraient pu entrer dans l’Anthologie de la Révolution si Malraux avait abordé les masses populaires avec plus de liberté et de hardiesse, s’il n’avait pas introduit dans son étude une petite note de supériorité blasée, semblant s’excuser de sa liaison passagère avec l’insurrection du peuple chinois, aussi bien peut-être auprès de lui-même que des mandarins académiques en France et des trafiquants d’opium de l’esprit.

Borodine représente l’Internationale communiste et occupe le poste de conseiller près du gouvernement de Canton. Garine, le favori de l’auteur, est chargé de la propagande. Tout le travail se poursuit dans les cadres du Kuomintang. Borodine, Garine, le "général" russe Gallen, le Français Gérard, l’Allemand Klein constituent une originale bureaucratie de la révolution, s’élevant au-dessus du peuple insurgé et menant sa propre "politique révolutionnaire" au lieu de mener la politique de la révolution.

Les organisations locales du Kuomintang sont ainsi définies : "La réunion de quelques fanatiques, évidemment braves, de quelques richards qui cherchent la considération ou la sûreté, de nombreux étudiants, de coolies..." (cf. pp. 29 et 30). Non seulement les bourgeois entrent dans chaque organisation mais ils mènent complètement le parti. Les communistes relèvent du Kuomintang. On persuade aux ouvriers et aux paysans de n’accomplir aucun acte qui puisse rebuter les amis venus de la bourgeoisie. "Telles sont ces sociétés que nous contrôlons (plus ou moins d’ailleurs, ne vous y trompez pas)..." (cf. p. 29). Edifiant aveu ! La bureaucratie de l’internationale communiste a essayé de "contrôler" la lutte de classe en Chine, comme l’internationale bancaire contrôle la vie économique des pays arriérés. Mais une révolution ne peut se commander. On peut seulement donner une expression politique à ses forces intérieures. Il faut savoir à laquelle de ces forces on liera son destin.

"Les coolies sont en train de découvrir qu’ils existent, simplement qu’ils existent" (cf. p. 31). C’est bien visé. Mais pour sentir qu’ils existent, les coolies, les ouvriers industriels et les paysans doivent renverser ceux qui les empêchent d’exister. La domination étrangère est indissolublement liée au joug intérieur. Les coolies doivent, non seulement chasser Baldwin ou Macdonald, mais renverser encore la classe dirigeante. L’un ne peut se réaliser sans l’autre. Ainsi, l’éveil de la personnalité humaine dans les masses de la Chine -qui dépassent dix fois la population de la France- se fond immédiatement dans la lave de la révolution sociale. Spectacle grandiose !

Mais ici Borodine entre en scène et déclare :

"Dans cette révolution, les ouvriers doivent faire le travail des coolies pour la bourgeoisie [1]". L’asservissement social dont il veut se libérer, le prolétaire le trouve transposé dans la sphère de la politique. A qui doit-on cette opération perfide ? A la bureaucratie de l’lnternationale communiste. En essayant de "contrôler" le Kuomintang, elle aide, en fait, le bourgeois qui recherche "considération et sécurité" à s’asservir les coolies qui veulent exister.

Borodine qui, tout le temps, reste à l’arrière plan se caractérise dans le roman comme un "homme d’action" comme un "révolutionnaire professionnel", comme une incarnation vivante du bolchevisme sur le sol de la Chine. Rien n’est plus erroné ! Voici la biographie politique de Borodine : en 1903 à dix-neuf ans, il émigre en Amérique ; en 1918 il revient à Moscou où, grâce à sa connaissance de l’anglais, "il travaille à la liaison avec les partis étrangers" ; il est arrêté en 1922 à Glasgow ; ensuite, il est délégué en Chine en qualité de représentant de l’Internationale communiste. Ayant quitté la Russie avant la première révolution et y étant revenu après la troisième, Borodine apparaît comme un représentant accompli de cette bureaucratie de l’Etat et du parti, qui ne reconnut la révolution qu’après sa victoire. Quand il s’agit de jeunes gens, ce n’est quelquefois rien de plus qu’une question de chronologie. A l’égard d’hommes de quarante à cinquante ans, c’est déjà une caractéristique politique. Que Borodine se soit brillamment rallié à la révolution victorieuse en Russie, cela ne signifie pas le moins du monde qu’il soit appelé à assurer la victoire de la révolution en Chine. Les hommes de ce type s’assimilent sans peine les gestes et les intonations des "révolutionnaires professionnels". Nombre d’entre eux, par leur déguisement, trompent non seulement les autres mais eux-mêmes. Le plus souvent, l’inflexible audace du bolchevik se métamorphose chez eux en ce cynisme du fonctionnaire prêt à tout. Ah ! avoir un mandat du comité central ! Cette sauvegarde sacro-sainte, Borodine l’avait toujours dans sa poche.

Garine n’est pas un fonctionnaire, il est plus original que Borodine, et peut-être même plus près du type du révolutionnaire. Mais il est dépourvu de la formation indispensable : dilettante et vedette de passage, il s’embrouille désespérément dans les grands événements et cela se révèle à chaque instant. A l’égard des mots d’ordre de la Révolution chinoise, il se prononce ainsi : "...bavardage démocratique, droits du peuple, etc." (cf. p. 36). Cela a un timbre radical, mais c’est un faux radicalisme. Les mots d’ordre de la démocratie sont un bavardage exécrable dans la bouche de Poincaré, Herriot, Léon Blum, escamoteurs de la France et geôliers de l’Indochine, de l’Algérie et du Maroc. Mais lorsque les Chinois s’insurgent au nom des "droits du peuple", cela ressemble aussi peu à du bavardage que les mots d’ordre de la révolution française du XVIII° siècle. A Hong-Kong, les rapaces britanniques menaçaient, au temps de la grève, de rétablir les châtiments corporels. "Les droits de l’homme et du citoyen", cela signifiait à Hong-Kong le droit pour les Chinois de ne pas être fustigés par le fouet britannique. Dévoiler la pourriture démocratique des impérialistes, c’est servir la révolution ; appeler bavardage les mots d’ordre de l’insurrection des opprimés, c’est aider involontairement les impérialistes.

Une bonne inoculation de marxisme aurait pu préserver l’auteur des fatales méprises de cet ordre. Mais Garine, en général, estime que la doctrine révolutionnaire est un "fatras doctrinal". Il est, voyez-vous, l’un de ceux pour qui la révolution n’est qu’un "état de choses déterminé". N’est-ce pas étonnant ? Mais, c’est justement parce que la révolution est un "état de choses" -c’est-à-dire un stade du développement de la société conditionné par des causes objectives et soumis à des lois déterminées- qu’un esprit scientifique peut prévoir la direction générale du processus. Seule l’étude de l’anatomie de la société et de sa physiologie permet de réagir sur la marche des événements en se basant sur des prévisions scientifiques et non sur des conjectures de dilettante. Le révolutionnaire qui "méprise" la doctrine révolutionnaire ne vaut pas mieux que le guérisseur méprisant la doctrine médicale qu’il ignore ou que l’ingénieur récusant la technologie. Les hommes qui, sans le secours de la science essayent de rectifier cet "état de choses" qui a nom maladie s’appellent sorciers ou charlatans et sont poursuivis conformément aux lois. S’il avait existé un tribunal pour juger les sorciers de la révolution, il est probable que Borodine, comme ses inspirateurs moscovites, aurait été sévèrement condamné. Garine lui-même, je le crains, ne serait pas sorti indemne de l’affaire.

Deux figures s’opposent l’une à l’autre dans le roman, comme les deux pôles de la révolution nationale : le vieux Tcheng-Daï, autorité spirituelle de l’aile droite du Kuomintang -le prophète et le saint de la bourgeoisie, et Hong, chef juvénile des terroristes. Tous deux sont représentés avec une force très grande. Tcheng-Daï incarne la vieille culture chinoise traduite dans la langue de la culture européenne ; sous ce vêtement raffiné, il "ennoblit" les intérêts de toutes les classes dirigeantes de la Chine. Certes, Tcheng-Daï veut la libération nationale, mais il redoute plus les masses que les impérialistes ; la révolution, il la hait plus que le joug posé sur la nation. S’il marche au-devant d’elle, ce n’est que pour l’apaiser, la dompter, l’épuiser. Il mène la politique de la résistance sur deux fronts, contre l’impérialisme et contre la révolution, la politique de Gandhi dans l’Inde, la politique qu’en des périodes déterminées et selon telle ou telle forme la bourgeoisie mena sous toutes les longitudes et sous toutes les latitudes. La résistance passive naît de la tendance de la bourgeoisie à canaliser les mouvements des masses et à les confisquer.

Lorsque Garine dit que l’influence de Tcheng-Daï s’élève au-dessus de la politique, il n’y a plus qu’à hausser les épaules. La politique masquée du "juste", en Chine comme dans l’Inde, exprime, sous la forme sublime et abstraitement moralisante, les intérêts conservateurs des possédants. Le désintéressement personnel de Tcheng-Daï ne se trouve nullement en opposition avec sa fonction politique : les exploiteurs ont besoin de "justes" comme la hiérarchie ecclésiastique a besoin de saints.

Qui gravite autour de Tcheng-Daï ? Le roman répond avec une précision méritoire : un monde "de vieux mandarins, contrebandiers d’opium ou photographes, de lettrés devenus marchands de vélos, d’avocats de la faculté de Paris, d’intellectuels de toute sorte" (cf. p. 125). Derrière eux se tient une bourgeoisie solide, liée à l’Angleterre et qui arme le général Tang contre la révolution. Dans l’attente de la victoire, Tang s’apprête à faire de Tcheng-Daï le chef du gouvernement. Tous deux, Tcheng-Daï et Tang, continuent néanmoins d’être membres du Kuomintang que servent Borodine et Garine.

Lorsque Tang fait attaquer la ville par ses armées et qu’il se prépare à égorger les révolutionnaires en commençant par Borodine et Garine, ses camarades de parti, ces derniers, avec l’aide de Hong, mobilisent et arment les sans-travail. Mais après la victoire remportée sur Tang, les chefs essaient de ne rien changer à ce qui existait auparavant. Ils ne peuvent rompre leur accord avec Tcheng-Daï parce qu’ils n’ont pas confiance dans les ouvriers, les coolies, les masses révolutionnaires. Ils sont eux-mêmes contaminés par les préjugés de Tcheng-Daï dont ils sont l’arme de choix.

Pour ne pas rebuter la bourgeoisie, il leur faut entrer en lutte avec Hong. Qui est-ce, et d’où sort-il ? -"De la misère" (cf. p. 41). Il est de ceux qui font la révolution et non de ceux qui s’y rallient quand elle est victorieuse. Ayant abouti à l’idée qu’il lui faut tuer le gouverneur anglais de Hong-Kong, Hong ne se soucie que d’une chose : "Quand j’aurai été condamné à la peine capitale, il faudra dire aux jeunes gens de m’imiter" (cf. p. 40). A Hong, il faut donner un programme net : soulever les ouvriers, les souder, les armer et les opposer à Tcheng-Daï, comme à leur ennemi. Mais la bureaucratie de l’Internationale communiste cherche l’amitié de Tcheng-Daï, repousse Hong et l’exaspère. Hong tue banquiers et marchands, ceux-là mêmes qui "soutiennent le Kuomintang". Hong tue les missionnaires : "...Ceux qui enseignent aux hommes à supporter la misère doivent être punis, prêtres chrétiens ou autres..." (cf. p. 174). Si Hong ne trouve pas sa juste voie, c’est la faute de Borodine et de Garine, qui ont placé la révolution à la remorque des banquiers et des marchands. Hong reflète la masse qui déjà s’éveille, mais qui ne s’est pas encore frotté les yeux ni amolli les mains. Il essaye par le revolver et le poignard d’agir pour la masse que paralysent les agents de l’Internationale communiste. Telle est, sans fard, la vérité sur la Révolution chinoise.

Néanmoins, le gouvernement de Canton "oscille en s’efforçant de ne pas tomber de Garine et Borodine, qui tiennent police et syndicats, à Tcheng-Daï, qui ne tient rien du tout mais n’en existe pas moins" (cf. p. 7). Nous avons un tableau presque achevé du duumvirat. Les représentants de l’Internationale communiste ont pour eux les syndicats ouvriers de Canton, la police, l’école des Cadets de Wampoa, la sympathie des masses, l’aide de l’Union soviétique. Tcheng-Daï a une "autorité morale", c’est-à-dire le prestige des possédants mortellement affolés. Les amis de Tcheng-Daï siègent dans un gouvernement impuissant, bénévolement soutenu par les conciliateurs. Mais n’est-ce pas là le régime de la révolution de Février, le système de Kerensky et de sa bande, avec cette seule différence que le rôle des mencheviks est tenu par de pseudo-bolcheviks ! Borodine ne s’en doute pas, parce qu’il est grimé en bolchevik et qu’il prend son maquillage au sérieux.

L’idée maîtresse de Garine et de Borodine est d’interdire aux bateaux chinois et étrangers faisant route vers le port de Canton de faire escale à Hong-Kong. Ces hommes qui se considèrent comme des révolutionnaires réalistes espèrent, par le blocus commercial, briser la domination anglaise dans la Chine méridionale. Mais ils n’estiment nullement qu’il soit nécessaire de renverser au préalable le gouvernement de la bourgeoisie de Canton qui ne fait qu’attendre l’heure de livrer la révolution à l’Angleterre. Non, Borodine et Garine frappent chaque jour à la porte du "gouvernement" et, chapeau bas, demandent que soit promulgué le décret sauveur. L’un des leurs rappelle à Garine qu’au fond ce gouvernement est un fantôme. Garine ne se trouble pas. "Fantôme ou non, réplique-t-il, qu’il marche, puisque nous avons besoin de lui." Ainsi le pope a besoin des reliques qu’il fabrique lui-même avec de la cire et du coton. Que se cache-t-il derrière cette politique qui épuise et avilit la révolution ? La considération d’un révolutionnaire de la petite bourgeoisie pour un bourgeois d’un conservatisme solide. C’est ainsi que le plus rouge des extrémistes français est toujours prêt à tomber à genoux devant Poincaré.

Mais les masses de Canton ne sont peut-être pas encore mûres pour renverser le gouvernement de la bourgeoisie ? De toute cette atmosphère il se dégage la conviction que, sans l’opposition de l’internationale communiste, le gouvernement fantôme aurait depuis longtemps été renversé sous la pression des masses. Admettons que les ouvriers cantonnais soient encore trop faibles pour établir leur propre pouvoir. Quel est, d’une façon générale, le point faible des masses ? -Leur manque de préparation pour succéder aux exploiteurs. Dans ce cas, le premier devoir des révolutionnaires est d’aider les ouvriers à s’affranchir de la confiance servile. Néanmoins, l’œuvre accomplie par la bureaucratie de l’Internationale communiste a été diamétralement opposée. Elle a inculqué aux masses cette notion qu’il faut se soumettre à la bourgeoisie et elle a déclaré que les ennemis de la bourgeoisie étaient les siens.

Ne pas rebuter Tcheng-Daï ! Mais si Tcheng-Daï s’éloigne quand même, ce qui est inévitable, cela ne signifiera pas que Garine et Borodine se seront délivrés de leur vassalité bénévole à l’égard de la bourgeoisie. Ils auront seulement choisi, comme nouvel objet de leur tour de passe-passe, Tchang Kaï-chek, fils de la même classe et frère cadet de Tcheng-Daï. Chef de l’Ecole militaire de Wampoa, que fondent les bolcheviks, Tchang Kaï-chek ne se borne pas à une opposition passive, il est prêt à recourir à la force sanglante, non sous sa forme plébéienne -celle des masses- mais sous une forme militaire et seulement dans les limites qui permettront à la bourgeoisie de conserver un pouvoir illimité sur l’armée. Borodine et Garine, en armant leurs ennemis, désarment et repoussent leurs amis. Ainsi préparent-ils la catastrophe.

Cependant, ne surestimons-nous pas l’influence de la bureaucratie révolutionnaire sur les événements ? Non. Elle s’est montrée plus forte qu’elle-même ne le pensait, sinon pour le bien, du moins pour le mal. Les coolies qui ne font que commencer à exister politiquement ont besoin d’une direction hardie. Hong a besoin d’un programme hardi. La révolution a besoin de l’énergie des millions d’hommes qui s’éveillent. Mais Borodine et ses bureaucrates ont besoin de Tcheng-Daï et de Tchang Kaï-chek. Ils étouffent Hong et empêchent l’ouvrier de relever la tête. Dans quelques mois, ils étoufferont l’insurrection agraire pour ne pas rebuter toute la gradaille bourgeoise de l’armée. Leur force, c’est qu’ils représentent l’Octobre russe, le bolchevisme, l’Internationale communiste. Ayant usurpé l’autorité, le drapeau et les subsides de la plus grande des révolutions, la bureaucratie barre la voie à une autre révolution qui avait, elle aussi, toutes les chances d’être grande.

Le dialogue de Borodine et de Hong (cf. p. 181-182) est le plus effroyable réquisitoire contre Borodine et ses inspirateurs moscovites. Hong, comme toujours, est à la recherche d’actions décisives. Il exige le châtiment des bourgeois les plus en vue. Borodine trouve cette unique réplique : "Il ne faut pas toucher à ceux qui paient." "La révolution n’est pas si simple", dit Garine de son côté. "La révolution, c’est payer l’armée", tranche Borodine. Ces aphorismes contiennent tous les éléments du nœud dans lequel fut étranglée la Révolution chinoise. Borodine préservait la bourgeoisie qui, en récompense, faisait des versements pour la "révolution". L’argent allait à l’armée de Tchang Kaï-chek. L’armée de Tchang Kaï-chek extermina le prolétariat et liquida la révolution. Etait-ce vraiment impossible à prévoir ? Et la chose n’a-t-elle pas été prévue en vérité ? La bourgeoisie ne paye volontiers que l’armée qui la sert contre le peuple. L’armée de la révolution n’attend pas de gratification : elle fait payer. Cela s’appelle la dictature révolutionnaire. Hong intervient avec succès dans les réunions ouvrières et foudroie les "Russes" porteurs de la ruine de la révolution. Les voies de Hong lui-même ne mènent pas au but, mais il a raison contre Borodine. "Les chefs des Taï-Ping avaient-ils des conseillers russes ? Et ceux des Boxers ?" (cf. p. 189). Si la Révolution chinoise de 1924-1927 avait été livrée à elle-même, elle ne serait peut-être pas parvenue immédiatement à la victoire, mais elle n’aurait pas eu recours aux méthodes du hara-kiri, elle n’aurait pas connu de honteuses capitulations et aurait éduqué dés cadres révolutionnaires. Entre le duumvirat de Canton et celui de Petrograd, il y a cette différence tragique qu’en Chine il n’y eut pas, en fait, de bolchevisme : sous le nom de "trotskysme", il fut déclaré doctrine contre-révolutionnaire et fut persécuté par tous les moyens de la calomnie et de la répression. Où Kerensky n’avait pas réussi pendant les journées de juillet, Staline réussit en Chine dix ans plus tard.

Borodine et "tous les bolcheviks de sa génération -nous affirme Garine- ont été marqués par leur lutte contre les anarchistes". Cette remarque était nécessaire à l’auteur pour préparer le lecteur à la lutte de Borodine contre le groupe de Hong. Historiquement, elle est fausse : si l’anarchisme n’a pas pu dresser la tête en Russie, ce n’est pas parce que les bolcheviks ont lutté avec succès contre lui, c’est parce qu’ils avaient auparavant creusé le sol sous ses pas. L’anarchisme, s’il ne demeure pas entre les quatre murs de cafés intellectuels ou de rédactions de journaux, s’il pénètre plus profondément, traduit la psychologie du désespoir dans les masses et représente le châtiment politique des tromperies de la démocratie et des trahisons de l’opportunisme. La hardiesse du bolchevisme à poser les problèmes révolutionnaires et à enseigner leurs solutions n’a pas laissé de place au développement de l’anarchisme en Russie. Mais, si l’enquête historique de Malraux n’est pas exacte, son récit, en revanche, montre admirablement comment la politique opportuniste de Staline-Borodine a préparé le terrain au terrorisme anarchiste en Chine.

Poussé par la logique de cette politique, Borodine consent à prendre un décret contre les terroristes. Les solides révolutionnaires rejetés dans la voie de l’aventure par les crimes des dirigeants moscovites, la bourgeoisie de Canton nantie de la bénédiction de l’Internationale communiste les déclare hors la loi. Ils répondent par des actes de terrorisme contre les bureaucrates pseudo-révolutionnaires, protecteurs de la bourgeoisie qui paye. Borodine et Garine s’emparent des terroristes et les exterminent, défendant non plus les bourgeois mais leur propre tête. C’est ainsi que la politique des accommodements glisse fatalement au dernier degré de la félonie.

Le livre s’intitule Les Conquérants. Dans l’esprit de l’auteur, ce titre à double sens, où la révolution se farde d’impérialisme, se réfère aux bolcheviks russes ou plus exactement à une certaine fraction d’entre eux. Les Conquérants ? Les masses chinoises se sont soulevées pour une insurrection révolutionnaire, sous l’influence indiscutable du coup d’Etat d’Octobre comme exemple et du bolchevisme comme drapeau. Mais les Conquérants n’ont rien conquis. Au contraire, ils ont tout livré à l’ennemi. Si la Révolution russe a provoqué la Révolution chinoise, les épigones russes l’ont étouffée. Malraux ne fait pas ces déductions. Il ne semble pas même y penser. Elles ne ressortent que plus clairement de son livre remarquable.

Prinkipo, 9 février 1931.

Notes

[1] Cf. Lettre de Tchen Dou-siou. La lutte de classe, n° 25-26, p. 676.

Extrait de « La révolution permanente » de Léon Trotsky

La Révolution défigurée de Léon Trotsky

Avant-propos

Le présent volume retrace les étapes de la lutte de six années que la fraction dirigeante poursuit actuellement dans l’U. R. S. S. contre l’Opposition de gauche (bolchévik-léniniste) en général, et contre l’auteur de ce livre en particulier.

Une grande partie de ce volume est consacrée à réfuter les accusations et les calomnies grossières dirigées contre moi personnellement. Quelle est donc la raison qui m’autorise à importuner l’attention du lecteur avec ces documents ? Le fait que ma vie est assez étroitement liée aux événements de la Révolution ne saurait par lui-même justifier la publication de ce livre. Si la lutte de la fraction Staline contre moi n’était qu’une lutte personnelle pour le pouvoir, l’histoire de cette lutte ne renfermerait rien de bien instructif : l’histoire parlementaire abonde en luttes de groupes et d’individus pour le pouvoir au nom du pouvoir. La raison est tout autre, elle vient de ce que la lutte des individus et des groupes dans l’U. R. S. S. fait indissolublement corps avec les diverses étapes de la Révolution d’Octobre.

Le déterminisme historique ne se manifeste jamais avec autant de force qu’en période révolutionnaire ; celle-ci, en effet, met à nu les rapports de classes et porte les problèmes et les contradictions à leur plus haut degré d’acuité. En de telles périodes, la lutte des idées devient l’arme la plus directe des classes ennemies ou des fractions d’une seule et même classe. C’est précisément ce caractère qu’a revêtu, dans la Révolution russe, la lutte contre le trotskysme ». Le lien qui relie des raisonnements parfois essentiellement scolastiques aux intérêts matériels de certaines classes ou couches sociales est apparu, en l’espèce, tellement évident, qu’un jour viendra où cette expérience historique fera l’objet d’un chapitre spécial dans les manuels scolaires du matérialisme historique.

La Révolution d’Octobre se divise, par la maladie et la mort de Lénine, en deux périodes qui se différencieront d’autant plus nettement l’une de l’autre que nous nous en éloignerons davantage. La première période fut l’époque de la conquête du pouvoir, de l’institution et de l’affermissement de la dictature du prolétariat, de sa défense militaire, des actes essentiels auxquels elle dut recourir pour déterminer sa voie économique. L’ensemble du Parti a conscience, à ce moment, d’être le pilier de la dictature du prolétariat ; c’est dans cette conscience qu’il puise son assurance interne.

La deuxième période est caractérisée par des éléments croissants d’un dualisme du pouvoir dans le pays. Le prolétariat qui a conquis le pouvoir en Octobre, par suite d’une série de causes matérielles et morales, d’ordre intérieur et extérieur, est écarté, refoulé à l’arrière-plan. À côté de lui, derrière lui, parfois même devant lui, se hissent d’autres éléments, d’autres couches sociales, des fractions des autres classes qui accaparent une bonne part, sinon du pouvoir, du moins d’influence certaine sur celui-ci. Ces autres couches : les fonctionnaires de l’État, des syndicats professionnels et des coopératives, les gens de profession libérale et les intermédiaires, forment de plus en plus un système de vases communiquants. En même temps, par leurs conditions d’existence, par leurs habitudes et leur façon de penser, ceux-ci sont séparés du prolétariat ou s’en séparent de plus en plus. Là, en définitive, doivent être également rangés les fonctionnaires du Parti, pour autant qu’ils forment une caste fortement constituée qui, moins par des moyens intérieurs de Parti que par les moyens de l’appareil[1] d’État, assure sa propre inamovibilité. Par son origine et ses traditions, par les sources de sa force actuelle, le pouvoir soviétique continue à s’appuyer sur le prolétariat, bien que sous une forme de moins en moins directe. Mais, par le canal des couches sociales ci-dessus énumérées, il tombe de plus en plus sous l’influence des intérêts bourgeois. Cette pression se fait d’autant plus sensible qu’une grande partie non seulement de l’appareil d’État, mais aussi de l’appareil du Parti, devient sinon l’agent conscient, du moins l’agent bénévole des conceptions et des espérances bourgeoises. Quelle que soit la faiblesse de notre bourgeoisie intérieure, elle a conscience, avec juste raison, d’être une fraction de la bourgeoisie mondiale, et elle constitue le mécanisme de transmission de l’impérialisme mondial. Mais même la base intérieure de la bourgeoisie est très loin d’être négligeable. Dans la mesure où l’économie rurale se développe sur les bases individuelles du marché, elle fait fatalement sortir de son sein une nombreuse petite bourgeoisie rurale. De moujik enrichi ou le moujik qui ne cherche qu’à s’enrichir et qui se heurte aux barrières de la législation soviétique, est l’agent naturel des tendances bonapartistes. Ce fait, démontré par toute l’évolution de l’histoire moderne, s’est une fois de plus vérifié dans l’expérience de la République soviétique. Telles sont les origines sociales des éléments de dualité du pouvoir qui caractérisent le deuxième chapitre, postérieur à la mort de Lénine, de la Révolution d’Octobre.

Il va sans dire que même la première période — 1917-1923 — n’est pas homogène d’un bout à l’autre. Da aussi, il y a eu non seulement des mouvements en avant, mais des reculs. Là aussi, la Révolution a fait d’importantes concessions : d’une part à la classe paysanne, d’autre part à la bourgeoisie mondiale. Brest-Litovsk fut le premier recul de la Révolution victorieuse. Après quoi, la Révolution reprit sa marche en avant. Da politique de concessions commerciales et industrielles, si modestes que soient jusqu’à présent ses résultats pratiques, constitua en principe une sérieuse manœuvre de recul. Cependant, le plus grand recul fut, d’une façon générale, la nouvelle politique économique (la Nep). Bn rétablissant le marché, la Nep a, par cela même, recréé des conditions susceptibles de faire revivre la petite bourgeoisie et de convertir certains de ses éléments et de ses groupes en moyenne bourgeoisie. En somme, la Nep recélait des possibilités de dualité du pouvoir. Mais elles n’existaient encore que dans le potentiel économique. Elles ne déployèrent une force réelle que dans le deuxième chapitre de l’histoire d’Octobre, dont en général le point de départ se trouve dans la maladie et la mort de Lénine et le début de la lutte concentrée contre le « trotskysme ».

Il va sans dire que, par elles-mêmes, les concessions aux classes bourgeoises ne sont pas encore une violation de la dictature du prolétariat. En général, il n’existe pas, dans l’histoire, de domination de classe d’une pureté chimique. La bourgeoisie domine en s’appuyant sur les autres classes, en se les assujettissant, en les corrompant ou en les intimidant. Les réformes sociales en faveur des ouvriers ne constituent nullement en elles-mêmes une violation de la souveraineté absolue de la bourgeoisie dans un pays. Chaque capitaliste en particulier peut, certes, avoir l’impression de ne plus être complètement maître chez lui — c’est-à-dire à l’usine — obligé qu’il est de tenir compte des limites législatives de sa dictature économique. Mais ces limites n’ont d’autre but que de maintenir et de soutenir le pouvoir de classe dans son ensemble. Les intérêts du capitaliste isolé entrent à tout moment en contradiction avec les intérêts de l’État capitaliste, non seulement dans les questions de législation sociale, mais aussi dans les questions d’impôts, de dette publique, de guerre et de paix, etc. L’avantage reste aux intérêts de l’ensemble de la classe. Bile seule décide quelles réformes elle peut faire et dans quelle mesure elle peut les faire sans ébranler les bases de sa domination.

La question se pose d’une façon analogue pour la dictature du prolétariat. Une dictature d’une pureté chimique ne saurait exister que dans un espace immatériel. Le prolétariat dirigeant est obligé de compter avec les autres classes et, selon la proportion des forces à l’intérieur du pays ou sur l’arène internationale, de faire des concessions aux autres classes afin de maintenir sa domination. Toute la question repose dans les limites de ces concessions et dans le degré de connaissance consciente avec laquelle elles sont faites.

La nouvelle politique économique revêtait deux aspects. Premièrement, elle découlait de la nécessité pour le prolétariat lui-même d’utiliser, en vue de la direction de l’industrie et, en général, de l’économie tout entière, les méthodes élaborées par le capitalisme. Deuxièmement, elle était une concession à la bourgeoisie, à la petite bourgeoisie en premier lieu, pour autant qu’elle lui permettait de conduire son économie dans les formes, qui lui sont essentiellement propres, de la vente et de l’achat. En Russie, en raison d’une population rurale prédominante, ce deuxième aspect de la Nep a été d’une importance décisive. Devant l’arrêt du développement révolutionnaire des autres pays, la Nep, en tant que recul profond et durable, était inévitable. Nous l’avons appliquée sous la direction de Lénine, en pleine unanimité. Ce recul fut appelé un recul au vu et au su de tout le monde. Le Parti, et par lui la classe ouvrière, en comprirent fort bien le sens d’une façon générale. La petite bourgeoisie acquit, dans certaines limites, la possibilité d’accumuler. Mais le pouvoir et, par conséquent, le droit de déterminer les limites de cette accumulation, restèrent comme auparavant entre les mains du prolétariat.

Nous avons dit plus haut qu’il y a une analogie entre les réformes sociales que la bourgeoisie dirigeante se voit contrainte de faire dans l’intérêt du prolétariat, et les concessions que le prolétariat dirigeant fait aux classes bourgeoises. Cependant, si nous voulons éviter des erreurs, il faut situer cette analogie dans des cadres historiques bien définis. Le pouvoir bourgeois existe depuis des siècles, il a un caractère mondial, il s’appuie sur d’immenses accumulations de richesses, il dispose d’un puissant système d’institutions, de liaison et d’idées. Des siècles de domination ont créé une sorte d’instinct de domination qui fut maintes fois, dans des conditions difficiles, un guide sûr pour la bourgeoisie. Les siècles de domination bourgeoise furent pour le prolétariat des siècles d’oppression. Il n’a ni traditions historiques de domination ni, à plus forte raison, l’instinct du pouvoir. Il est arrivé au pouvoir dans un des pays les plus pauvres et les plus arriérés de l’Europe. Cela veut dire que dans les conditions historiques présentes, dans la présente étape, la dictature du prolétariat est infiniment moins protégée que le pouvoir bourgeois. Une politique juste, une appréciation réaliste de ses actes et, notamment, des inévitables concessions aux classes bourgeoises, sont pour le pouvoir soviétique une question de vie ou de mort.

Le chapitre, postérieur à la mort de Lénine, de la Révolution d’Octobre, est caractérisé tant par le développement des forces socialistes que par celui des forces capitalistes de l’économie soviétique. De leur proportion dynamique dépend la solution. Le contrôle de cette proportion est fourni, moins par la statistique que par l’évolution quotidienne de la vie économique. La profonde crise actuelle, qui a pris la forme paradoxale d’une disette de produits agricoles dans un pays agraire, est la preuve objective et certaine que les proportions économiques essentielles sont rompues. Dès l’automne 1923, au XIIe Congrès du Parti, l’auteur de ce livre avait mis en garde contre les conséquences auxquelles peut aboutir une fausse direction économique : le retard de l’industrie provoque les « ciseaux », c’est-à-dire la disproportion entre les prix des produits industriels et agricoles, ce qui, à son tour, entraîne l’arrêt du développement de l’agriculture. Le fait que ces conséquences se soient réalisées ne signifie nullement en soi l’inéluctabilité ou, à plus forte raison, l’imminence de la chute du régime soviétique. Il signifie uniquement — mais de la façon la plus impérative — la nécessité d’un changement de politique économique.

Dans un pays où les forces productives essentielles sont la propriété de l’État, la politique de la direction étatique constitue un facteur direct et, pour une étape déterminée, un facteur décisif de l’économie. Dès lors, toute la question est de savoir si ladite direction est capable de comprendre la nécessité d’un changement de politique, et si elle est en état de le réaliser pratiquement. Nous revenons ainsi à la question de savoir dans quelle mesure le pouvoir d’État se trouve encore entre les mains du prolétariat et de son parti, c’est-à-dire dans quelle mesure il continue à être le pouvoir de la Révolution d’Octobre. On ne peut répondre à cette question a priori. La politique ne possède pas de règles mécaniques. Les forces des classes et des partis se révèlent dans la lutte. Et la lutte est encore tout entière à venir.

La dualité du pouvoir, c’est-à-dire l’existence parallèle du pouvoir ou du semi-pouvoir de deux classes antagonistes — comme par exemple dans la période de Kérensky — ne peut s’éterniser longtemps. Une telle situation critique doit se résoudre dans un sens ou dans l’autre. L’assertion des anarchistes ou des anarchisants, que l’U. R. S. S. serait d’ores et déjà un pays bourgeois, est on ne peut mieux réfutée par l’attitude que la bourgeoisie elle-même, intérieure et étrangère, adopte à ce sujet. Aller plus loin que reconnaître l’existence d’éléments de dualité du pouvoir serait théoriquement faux, politiquement dangereux ; ce serait même un acte de suicide. Le problème de la dualité du pouvoir consiste donc, dans le moment présent, à savoir dans quelle mesure les classes bourgeoises se sont enracinées dans l’appareil d’État soviétique et dans quelle mesure les idées et les tendances bourgeoises se sont enracinées dans l’appareil du parti du prolétariat. Car, de ce degré, dépendent la liberté de manœuvre du Parti et la possibilité pour la classe ouvrière de prendre les mesures nécessaires de défense et d’attaque.

De deuxième chapitre de la Révolution d’Octobre n’est pas simplement caractérisé par le développement des positions économiques de la petite bourgeoisie des villes et des campagnes, mais par un processus infiniment plus dangereux et plus aigu de désarmement théorique et politique du prolétariat, s’opérant parallèlement à un accroissement de la confiance des couches sociales bourgeoises en elles-mêmes. Conformément au stade par lequel passent ces processus, l’intérêt politique des classes petites bourgeoises grandissantes a consisté et consiste encore à masquer autant que possible leur avance, à camoufler leurs progrès sous une couleur soviétique protectrice et à représenter leurs points d’appui comme des parties intégrantes de l’édification socialiste. Certains progrès, d’ailleurs importants, de la bourgeoisie sur la base de la Nep, étaient inévitables, ils étaient d’autre part nécessaires aux progrès du socialisme lui-même. Mais des gains économiques identiques de la bourgeoisie peuvent acquérir une toute autre importance et constituer un degré de danger bien différent, selon la mesure où la classe ouvrière et, avant tout, son parti se font une idée juste des processus et des déplacements qui s’opèrent dans le pays, et tiennent solidement en mains le gouvernail. La politique est une économique concentrée. Dans la présente étape, la question économique de la République soviétique se résoud plus que jamais du point de vue politique.

Le vice de la politique postérieure à Lénine n’est pas tant d’avoir fait de nouvelles concessions importantes aux diverses couches sociales de la bourgeoisie à l’intérieur du pays, en Occident et en Asie. Certaines de ces concessions furent nécessaires ou inévitables, ne fût-ce qu’en raison des fautes antérieures. Telles les nouvelles concessions qui furent faites au koulak en avril 1925 : le droit d’affermer la terre et d’occuper de la main-d’œuvre. Certaines autres furent en elles-mêmes erronées, nuisibles, voire funestes. Telles la capitulation devant les agents bourgeois du mouvement ouvrier britannique et la capitulation pire encore devant la bourgeoisie chinoise. Mais le principal crime de la politique postérieure à Lénine, et anti-léniniste, a été de présenter de graves concessions comme des succès du prolétariat, les reculs comme des progrès, d’interpréter l’accroissement des difficultés intérieures comme une avance victorieuse vers une société socialiste nationale.

Cette besogne, traîtresse au fond, de désarmement théorique du Parti et d’étouffement de la vigilance du prolétariat, a été accomplie au cours des six dernières années sous le couvert de la lutte contre le « trotskysme ». Les pierres angulaires du marxisme, les méthodes essentielles de la Révolution d’Octobre, les principales leçons de la stratégie léniniste furent soumises à une rude et violente révision, dans laquelle l’impatient besoin d’ordre et de tranquillité du fonctionnaire petit bourgeois renaissant trouva son expression. L’idée de la révolution permanente, c’est-à-dire du lien indissoluble et réel du sort de la République soviétique avec la marche de la révolution prolétarienne dans le monde entier, eut le don d’irriter par-dessus tout les nouvelles couches sociales conservatrices, intimement convaincues que la Révolution les ayant élevées au premier rang, elle avait de ce fait accompli sa mission.

Mes critiques du camp social-démocrate et démocrate m’expliquent, avec beaucoup d’autorité, que la Russie n’est pas « mûre » pour le socialisme, et que Staline a tout à fait raison de la ramener par des zigzags dans la voie du capitalisme. Il est vrai que ce que les social-démocrates appellent, avec une réelle satisfaction, la restauration du capitalisme, Staline l’appelle édification du socialisme national. Mais comme ils ont en vue le même processus, la différence de terminologie ne doit pas voiler à nos yeux l’identité du fond. En admettant même que Staline accomplisse sa besogne en connaissance de cause, ce qui, pour l’instant, ne saurait être le cas, il serait quand même obligé, afin d’atténuer les frictions, d’appeler socialisme le capitalisme. Or, moins il comprend les problèmes historiques essentiels, plus il procède ainsi avec assurance. Sa cécité lui épargne en l’espèce la nécessité de mentir.

Cependant, la question n’est nullement de savoir si la Russie est capable, par ses propres moyens, d’édifier le socialisme. Pour le marxisme en général, cette question n’existe pas. Tout ce qui a été dit à ce sujet par l’école stalinienne relève, au point de vue théorique, du domaine de l’alchimie et de l’astrologie. Le stalinisme, en tant que doctrine, est bon tout au plus à figurer dans un musée théorique d’histoire naturelle. L’essentiel est de savoir si le capitalisme est capable de sortir l’Europe de l’impasse historique. Si les Indes sont capables de s’affranchir de l’esclavage et de la misère sans déborder des cadres d’un progrès capitaliste pacifique. Si la Chine est capable d’atteindre le niveau de culture de l’Amérique et de l’Europe sans révolution et sans guerres. Si les États-Unis sont capables de venir à bout de leurs propres forces productives sans ébranler l’Europe et sans préparer une effroyable catastrophe guerrière à l’humanité tout entière. Voilà comment se pose la question du sort ultérieur de la Révolution d’Octobre. Si l’on admet que le capitalisme continue à être une force historique progressive, qu’il est capable de résoudre, par ses méthodes et ses moyens, les problèmes essentiels qui sont à l’ordre du jour de l’Histoire et de faire monter l’humanité de quelques échelons encore, dès lors il ne saurait plus être question de transformer la République soviétique en pays socialiste. Dès lors, la structure socialiste de la Révolution d’Octobre serait vouée fatalement à être détruite pour ne laisser en héritage que les conquêtes agraires démocratiques. Ce mouvement de descente de la révolution prolétarienne à la révolution bourgeoise serait-il exécuté par la fraction Staline, ou par une fraction de cette fraction, ou bien une — voire plus d’une — relève politique générale serait-elle nécessaire ? Ce sont là des questions secondaires. J’ai déjà écrit maintes fois que la forme, politique de ce mouvement de descente serait, selon toutes probabilités, le bonapartisme — et nullement la démocratie. Or, l’essentiel est de savoir si, en tant que système mondial, le capitalisme est encore progressif ? C’est précisément là que nos adversaires social-démocrates font preuve d’un utopisme pitoyable, archaïque, impuissant — d’un utopisme de réaction, et non de progrès.

La politique de Staline est un « centrisme », c’est-à-dire une tendance qui balance entre la social-dëmocratie et le communisme. Les principaux efforts « théoriques » de l’école de Staline, laquelle n’est apparue qu’après la mort de Lénine, ont tendu à séparer le sort de la République soviétique du développement révolutionnaire mondial en général. Cela équivalait à vouloir affranchir la Révolution d’Octobre de cette Révolution elle-même. Le problème théorique des épigones a revêtu la forme d’une opposition du trotskysme au léninisme.

Pour se débarrasser du caractère international du marxisme, tout en lui gardant fidélité en paroles jusqu’à nouvel ordre, il fallait, en premier lieu, tourner les armes contre ceux qui furent les soutiens des idées de la Révolution d’Octobre et de l’internationalisme prolétarien. En l’occurrence, la première place a appartenu à Lénine. Mais Lénine est mort à la lisière des deux étapes de la Révolution. Il n’a pu, dès lors, défendre l’œuvre de sa vie. Les épigones ont découpé ses livres en citations et c’est avec cette arme qu’ils se sont mis à combattre le Lénine vivant, en même temps qu’ils lui élevaient des tombeaux, non seulement sur la place Rouge, mais jusque dans la conscience du Parti. Comme s’il prévoyait le sort qui serait fait, à bref délai, à ses idées, Lénine commence son livre sur l’État et la Révolution par les paroles suivantes, consacrées au sort des grands révolutionnaires : « Après leur mort, on tente de les convertir en icônes inoffensives, de les canoniser pour ainsi dire, d’entourer leur nom d’une auréole de gloire pour la « consolation » des classes opprimées et pour leur duperie, en même temps qu’on émascule la substance de leur enseignement révolutionnaire, qu’on en émousse le tranchant, qu’on l’avilit. » (Édition russe, t. XIV, ch. II, p. 299.) Il faut seulement ajouter à ces paroles prophétiques que N. K. Kroupskaya[2] eut quelque jour l’audace de les jeter à la face de la fraction Staline.

La deuxième partie de la tâche des épigones consista à représenter la défense ultérieure et le développement des idées de Lénine comme une doctrine hostile à Lénine. Le mythe du « trotskysme » a rendu ce service historique. Est-il besoin de répéter que je n’ai jamais prétendu et que je ne prétends pas créer une doctrine particulière ? En théorie, je suis un élève de Marx. Pour ce qui est des méthodes de la révolution, j’ai passé par l’école de Lénine. Ou si l’on veut, le « trotskysme » est pour moi un nom sous lequel les idées de Marx et de Lénine sont désignées par des épigones désireux de s’affranchir coûte que coûte de ces idées mais n’osant pas encore le faire ouvertement.

Le livre que voici montre une partie du processus idéologique par lequel la direction actuelle de la République soviétique a changé son enveloppe théorique conformément au changement de sa nature sociale. Je montrerai comment les mêmes gens ont donné, du vivant de Lénine et après sa mort, des mêmes événements, des mêmes idées et des mêmes militants une opinion diamétralement opposée. Je suis obligé, dans ce livre, de faire un grand nombre de citations, ce qui, je le constate en passant, est à l’encontre de ma manière littéraire habituelle. Cependant dans la lutte contre les hommes politiques qui, précipitamment, astucieusement, renient leur passé le plus récent en même temps qu’ils lui jurent fidélité, il n’est pas possible de se passer de citations, car en l’espèce elles jouent le rôle de pièces à conviction évidentes et irréfutables. Si le lecteur impatient se plaint d’être obligé de faire une partie de sa route à petites journées, qu’il veuille bien considérer que s’il avait dû rassembler ces citations, en détacher les plus édifiantes, et établir entre elles le lien politique nécessaire, cela eût demandé infiniment plus de travail que de lire attentivement ces pièces maîtresses de la lutte entre deux camps à la fois si proches et si irréductiblement opposés.

La première partie de ce livre est une lettre à l’Institut historique du Parti et de la Révolution que j’ai écrite au moment du Xe anniversaire de la Révolution d’Octobre. En protestant, l’Institut m’a retourné mon manuscrit qui venait jouer le rôle d’un corps étranger dans la besogne de falsification historique inouïe à laquelle se livre cette institution dans sa lutte contre le trotskysme.

La deuxième partie du livre se compose de quatre discours que j’ai prononcés devant les plus hautes instances du Parti, de Juin à Octobre 1927, c’est-à-dire dans la période de lutte idéologique la plus intense entre l’Opposition et la fraction Staline. Si j’ai choisi, parmi les nombreux documents de dernières années, les sténogrammes de ces quatre discours, c’est parce qu’ils donnent, sous une forme condensée, un exposé suffisamment complet des conceptions en lutte et parce qu’à mon sens leur continuité chronologique permet au lecteur de se rapprocher du dynamisme dramatique de la lutte elle-même. J’ajouterai au surplus que de fréquentes analogies avec la Révolution française sont de nature à faciliter l’orientation historique du lecteur français.

J’ai fait dans le texte des discours d’importantes coupures pour le débarrasser de répétitions qui sont malgré tout plus ou moins inévitables. Je donne tous les éclaircissements nécessaires sous forme de notes introductives aux discours eux-mêmes qui sont publiés dans la présente édition pour la première fois. En U. R. S. S., ils continuent à être des écrits illicites.

Pour conclure, je donne un petit pamphlet que j’ai écrit en exil, à Alma-Ata, en 1928, en réponse à une lettre de remontrances provenant d’un adversaire bien disposé. Je pense que et document, dont le manuscrit a largement circulé, donne au livre tout entier la conclusion nécessaire, en initiant le lecteur au tout dernier stade de la lutte qui a directement précédé mon bannissement.

Ce livre englobe un passé tout récent, et cela dans le but unique de le relier au présent. Plus d’un processus dont il y est question n’est pas encore achevé, plus d’une question n’est pas encore résolue. Mais chaque jour qui vient apportera une vérification supplémentaire des conceptions en lutte. Ce livre est consacré à l’histoire courante, c’est-à-dire à la politique. Il considère uniquement le passé comme une introduction directe à l’avenir,

Constantinople, le 1er Mai 1929.

La suite de « La révolution défigurée »

La révolution trahie

Dans les premiers temps du régime soviétique, le parti servit de contrepoids à la bureaucratie. Elle administrait l’Etat, le parti la contrôlait. Veillant avec zèle à ce que l’inégalité ne passât point les limites du nécessaire, le parti était toujours en lutte ouverte ou voilée avec la bureaucratie. Le rôle historique de la fraction stalinienne fut de faire cesser cette dualité en subordonnant le parti à ses propres bureaux et en faisant fusionner les bureaux du parti et ceux de l’Etat. Ainsi s’est créé le régime totalitaire actuel. La victoire de Staline s’est trouvée assurée du fait du service définitif qu’il rendait à la bureaucratie.

Au cours des dix premières années, l’opposition de gauche eut en vue la conquête idéologique du parti sans entrer, contre lui, dans la voie de la conquête du pouvoir. Le mot d’ordre était : Réforme et non révolution. Dès alors, cependant, la bureaucratie était prête à n’importe quel coup d’Etat pour se défendre contre une réforme démocratique. Quand, en 1927, le conflit devint aigu, Staline, se tournant, au comité central, vers l’opposition, s’écria : "Ces cadres, vous ne les révoquerez que par la guerre civile !" Les défaites du prolétariat européen ont fait de cette menace une réalité historique. Le chemin de la réforme est devenu celui d’une révolution.

Les incessantes épurations du parti et des organisations soviétiques ont pour objet d’empêcher le mécontentement des masses de trouver une expression politique nette. Mais les répressions ne tuent pas la pensée, elles ne font que la refouler. Communistes et sans-parti ont deux convictions : l’officielle et la secrète. La délation et l’inquisition dévorent la société. La bureaucratie qualifie invariablement ses adversaires d’ennemis du socialisme. Usant de faux judiciaires au point que cet usage est entré dans les moeurs, elle leur impute à son gré les pires crimes. Elle extorque aux faibles, sous menace de mort, des aveux qu’elle leur dicte elle-même et dont elle se sert ensuite pour accuser ceux qui sont plus fermes.

La Pravda, commentant la constitution "la plus démocratique du monde", écrivait, le 5 juin 1936, qu’"il serait impardonnablement sot" de penser que, malgré la liquidation des classes, "les forces des classes hostiles au socialisme se sont résignées à leur défaite... La lutte continue". Quelles sont donc ces "forces des classes hostiles ?" Voici : "Le reste des groupes contre-révolutionnaires, des gardes-blancs de tout acabit et surtout de la variété trotskyste-zinoviéviste... Après l’inévitable mention de "l’espionnage et de l’action terroriste et destructrice" (des trotskystes et des zinovièvistes !), l’organe de Staline promet : "Nous continuerons à anéantir d’une main ferme les ennemis du peuple, les reptiles et les furies trotskystes, quel que soit leur habile camouflage." Ces menaces, répétées chaque jour par la presse, ne font qu’accompagner le travail de la Guépéou.

Un certain Pétrov, membre du parti depuis 1918, combattant de la guerre civile, par la suite agronome soviétique et opposant de droite, s’étant évadé en 1936 de déportation et ayant réussi à passer à l’étranger, écrit sur les "trotskystes", dans un journal de l’émigration libérale, ce qui suit : "Eléments de gauche ? Psychologiquement, ce sont les derniers révolutionnaires. Authentiques, brûlants. Rien de l’affairisme grisaillant, pas de compromis. Des hommes admirables. Des idées idiotes... L’incendie de l’univers et ce genre de visions..." Laissons la question des "idées". Le jugement moral porté sur les éléments de gauche par leurs adversaires de droite est d’une éloquence spontanée. Ce sont justement ces "derniers révolutionnaires authentiques et brûlants" que les généraux et les colonels de la Guépéou accusent de... contre-révolution dans l’intérêt de l’impérialisme.

L’hystérie bureaucratique haineusement déchaînée contre l’opposition bolchevique acquiert une signification politique éclatante en présence de la levée des restrictions de droits édictées autrefois contre les personnes d’origine bourgeoise. Les décrets conciliants qui leur facilitent l’accès aux emplois et aux études supérieures procèdent de l’idée que la résistance des classes dominantes de jadis cesse, tandis que l’ordre nouveau se révèle inébranlable. "Ces restrictions sont devenues superflues", expliquait Molotov à la session de l’Exécutif de janvier 1936. Il apparaît au même moment que les pires "ennemis de classe" se recrutent parmi les hommes qui ont toute leur vie combattu pour le socialisme, à commencer par les collaborateurs les plus proches de Lénine, comme Zinoviev et Kamenev. A la différence de la bourgeoisie, les "trotskystes" sont, s’il faut en croire la Pravda, d’autant plus "exaspérés" que "les contours de la société socialiste sans classes s’esquissent plus lumineusement". Cette philosophie délirante, née de la nécessité de justifier de nouvelles situations au moyen de vieilles formules, ne peut naturellement pas donner le change sur le déplacement réel des antagonismes sociaux. D’une part, la création de "notables" ouvre les carrières aux rejetons les plus ambitieux de la bourgeoisie, car on ne risque rien à leur accorder l’égalité des droits. De l’autre, le même fait provoque le mécontentement aigu et très dangereux des masses et principalement de la jeunesse ouvrière. Et c’est ce qui explique la campagne contre "les reptiles et les furies trotskystes".

Le glaive de la dictature, qui frappait auparavant les partisans de la restauration bourgeoise, s’abat maintenant sur ceux qui s’insurgent contre la bureaucratie. Il frappe l’avant-garde prolétarienne et non les ennemis de classe du prolétariat. En relation avec la modification capitale de ses fonctions, la police politique, composée naguère des bolcheviks les plus dévoués, les plus disposés au sacrifice, devient l’élément le plus gangrené de la bureaucratie.

Les thermidoriens mettent à proscrire les révolutionnaires toute la haine que leur inspirent des hommes qui leur rappellent le passé et leur font craindre l’avenir. Les bolcheviks les plus fermes et les plus fidèles, la fleur du parti, sont dans les prisons, les coins perdus de la Sibérie et de l’Asie centrale, les nombreux camps de concentration. Dans les prisons mêmes et les lieux de déportation, les opposants sont encore en butte aux perquisitions, au blocus postal, à la faim. On arrache la femme à son mari, afin de les briser tous deux et de les contraindre aux abjurations. L’abjuration d’ailleurs n’est pas le salut : au premier soupçon ou à la première dénonciation, le repenti est doublement châtié. L’aide apportée aux déportés, même par leurs proches, est considérée comme un crime, l’entraide comme un complot.

La grève de la faim est, dans ces conditions, le seul moyen de défense laissé aux persécutés. La Guépéou y répond par l’alimentation forcée, à moins qu’elle ne laisse a ses prisonniers la liberté de mourir. Des centaines de révolutionnaires russes et étrangers ont été au cours des dernières années poussés à des grèves de la faim mortelles, fusillés ou acculés au suicide. En douze ans, le gouvernement a plusieurs fois annoncé l’extirpation définitive de l’opposition. Mais au cours de l’"épuration" des derniers mois de 1935 et du premier semestre de 1936, des centaines de milliers de communistes ont de nouveau été exclus du parti ; de ce nombre, plusieurs dizaines de milliers de "trotskystes". Les plus actifs ont été aussitôt arrêtés, jetés en prison ou envoyés dans les camps de concentration. Quant aux autres, Staline ordonna aux autorités locales, par le truchement de la Pravda, de ne point leur donner de travail. Dans un pays où l’Etat est le seul employeur, une mesure de ce genre équivaut à une condamnation à mourir de faim. L’ancien principe : "Qui ne travaille pas ne mange pas" est remplacé par cet autre : "Qui ne se soumet pas ne mange pas." Combien de bolcheviks ont été exclus, arrêtés, déportés, exterminés à partir de 1923, l’année où s’ouvre l’ère du bonapartisme, nous ne le saurons que le jour où s’ouvriront les archives de la police politique de Staline [1]. Combien demeurent dans l’illégalité, nous ne le saurons que le jour où commencera l’effondrement du régime bureaucratique.

Quelle importance peuvent avoir vingt ou trente mille opposants dans un parti de deux millions de membres ? Sur ce point, la simple confrontation des chiffres n’est pas parlante. Il suffit d’une dizaine de révolutionnaires dans un régiment pour le faire passer, dans une atmosphère surchauffée, du côté du peuple. Ce n’est pas sans raison que les états-majors ont une peur bleue des petits groupes clandestins et même des militants isolés. Cette peur-là, qui fait trembler la bureaucratie stalinienne, explique la cruauté de ses proscriptions et la bassesse de ses calomnies.

Victor Serge, qui a passé en U.R.S.S. par toutes les étapes de la répression, a apporté à l’Occident le terrible message de ceux qu’on torture pour fidélité à la révolution et résistance à ses fossoyeurs. Il écrit :

"Je n’exagère rien, je pèse mes mots je puis étayer chacun d’eux de preuves tragiques et de noms...

"Parmi cette masse de victimes et d’objecteurs, silencieux pour la plupart, une héroïque minorité m’est proche entre toutes, précieuse par son énergie, sa clairvoyance, son stoïcisme, son attachement au bolchevisme de la grande époque. Ils sont quelques milliers, communistes de la première heure, compagnons de Lénine et de Trotsky, bâtisseurs des républiques soviétiques quand existaient les soviets, à invoquer contre la déchéance intérieure du régime les principes du socialisme, à défendre comme ils peuvent (et ils ne peuvent plus que consentir à tous les sacrifices) les droits de la classe ouvrière...

"Les enfermés de là-bas tiendront tant qu’il faudra, jusqu’au bout, dussent-ils ne pas voir se lever sur la révolution une nouvelle aurore. Les révolutionnaires d’Occident peuvent compter sur eux : la flamme sera maintenue, ne serait-ce que dans les prisons. Ils comptent aussi sur vous. Vous devez, nous devons les défendre, pour défendre la démocratie ouvrière dans le monde, restituer à la dictature du prolétariat son visage de libératrice, rendre un jour à l’U.R.S.S. sa grandeur morale et la confiance des travailleurs..."

La suite de « La Révolution trahie » de Léon Trotsky

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