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Introduction à la « Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt » par Karl Marx

dimanche 10 septembre 2017, par Robert Paris

Introduction à la « Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt » par Karl Marx

Chacun se souvient que l’internationale socialiste, ou deuxième internationale encore appelée social-démocratie, s’est revendiquée d’un parrainage de Marx et Engels et a affirmé être marxiste, en particulier en ce qui concerne sa direction allemande et la majorité des sections qu’elle influençait (par exemple, la section russe), avec deux exceptions importantes (française et anglaise). On a souvent laissé entendre que c’était les sociaux-démocrates allemands qui avaient fait triompher le point de vue marxiste au sein du mouvement ouvrier et socialiste, alors que ceux de France et d’Angleterre, les deux autres grandes sections socialistes et ouvrières, connaissaient à peine l’existence de Marx et Engels. On a affirmé également que les défauts opportunistes de la social-démocratie ne dataient que de la première guerre mondiale. On se souvient beaucoup moins que Marx et Engels, s’ils n’ont pas cessé de peser politiquement sur les choix des dirigeants social-démocrates allemands (dont certains étaient des proches comme Bebel, Bracke ou Kautsky) par des courriers personnels politiques, n’ont pas du tout participé de la direction de la social-démocratie, ni allemande, ni anglaise, ni internationale, n’ont pas du tout cautionné les choix de celles-ci, notamment lors de la fondation par fusion avec les lassaliens et ont même choisi à deux reprises marquantes de désavouer publiquement les choix programmatiques de celles-ci, lors des congrès de la social-démocratie allemande de Gotha (1875) et Erfurt (1895).

On remarquera également que, tout au long de leur vie, Marx et Engels se sont écrit en se félicitant de « ne pas avoir adhéré à la social-démocratie » dont ils disaient que déjà le nom, choisi par refus du nom de communiste, est le mariage de la démocratie bourgeoise et du socialisme, de l’eau et du feu.

Quels points Marx et Engels estiment-ils si défavorables, dans les attendus proposés au programme par le congrès social-démocrate allemand, que le programme tout entier serait entaché de réformisme et d’opportunisme ?

Ce sont essentiellement des points qui ont trait à la nature bourgeoise de la société, du travail, de la démocratie, de l’Etat, nature bourgeoise plus ou moins cachée derrière un verbiage démocratique destiné à engluer dans un même discours les opinions petites-bourgeoises de gauche et ouvrières, se gardant de faire la distinction entre illusions réformistes et perspectives communistes.

Marx et Engels reprochent essentiellement à ces programmes de ne pas opposer clairement socialisme et capitalisme, de ne pas opposer clairement démocratie bourgeoise et démocratie prolétarienne, de ne pas opposer clairement l’idéal de l’artisan et celui du prolétaire communiste, de ne pas opposer clairement réforme et révolution, de chercher d’abord et avant tout le succès immédiat (opportunisme) plutôt que de préparer l’avenir des confrontations de classe. En somme, ils affirment par avance que la social-démocratie a reculé dès le début devant les pressions bourgeoises et petites-bourgeoises et s’est préparé à reculer encore dès que les confrontations de classe vont se radicaliser, en particulier à partir des années 1900. Cela se confirmera en 1914, la social-démocratie basculant avec toute sa direction dans le chauvinisme guerrier et la contre-révolution. Dès le début des années 1900, des militants révolutionnaires comme Rosa Luxemburg relèveront que la social-démocratie allemande a commencé à justifier les crédits militaires, à pactiser au parlement avec les choix bourgeois, à se détourner de la grève de masse, à se méfier de l’auto-organisation des travailleurs, à cautionner les trahisons des appareils syndicaux réformistes qui étaient intégrés au parti social-démocrate allemand et en représentaient la majorité des adhérents…

Si la politique consistant à obtenir des succès, politiques, sociaux, associatifs et syndicaux, au sein de la démocratie bourgeoise, a été tentée, c’est bien la social-démocratie qui l’a fait et elle a surtout montré que, loin de préparer des équipes militantes aux futures confrontations révolutionnaires de classe, elle a préparé l’échec de celles-ci en Europe et est ainsi la principale responsable de l’isolement de la révolution russe et de sa trahison par la bureaucratie.

« Le travail est la source de toute richesse. »

Cette phrase rebattue se trouve dans tous les abécédaires, et elle n’est vraie qu’à condition de sous-entendre que le travail est antérieur, avec tous les objets et procédés qui l’accompagnent. Mais un programme socialiste ne saurait permettre à cette phraséologie bourgeoise de passer sous silence les conditions qui, seules, peuvent lui donner un sens. Et ce n’est qu’autant que l’homme, dès l’abord, agit en propriétaire à l’égard de la nature, cette source première de tous les moyens et matériaux de travail, ce n’est que s’il la traite comme un objet lui appartenant que son travail devient la source des valeurs d’usage, partant de la richesse. Les bourgeois ont d’excellentes raisons pour attribuer au travail cette surnaturelle puissance de création : car, du fait que le travail est dans la dépendance de la nature, il s’ensuit que l’homme qui ne possède rien d’autre que sa force de travail sera forcément, en tout état de société et de civilisation, l’esclave d’autres hommes qui se seront érigés en détenteurs des conditions objectives du travail. Il ne peut travailler, et vivre par conséquent, qu’avec la permission de ces derniers. Mais laissons la proposition telle qu’elle est, ou plutôt telle qu’elle boite. Quelle conclusion en devrait-on attendre ? Evidemment celle-ci : « Puisque le travail est la source de toute richesse, nul dans la société ne peut s’approprier des richesses qui ne soient un produit du travail. Si donc quelqu’un ne travaille pas lui-même, il vit du travail d’autrui et, même sa culture, il la tire du travail d’autrui. » Au lieu de cela, à la première proposition, on en ajoute une seconde par le moyen du mot-cheville : « et comme » pour tirer de la seconde, et non de l’autre, la conséquence finale. DEUXIÈME PARTIE DE LA PROPOSITION : « Le travail productif n’est possible que dans la société et par la société. » D’après la première proposition, le travail était ta source de toute richesse et de toute culture, donc pas de société possible sans travail. Et voilà que nous apprenons au contraire que le travail « productif » n’est pas possible sans société. On aurait pu dire, tout aussi bien, que c’est seulement dans la société que le travail inutile, et même socialement nuisible, peut devenir une branche d’industrie, que c’est seulement dans la société qu’on peut vivre de l’oisiveté, etc., etc. - bref recopier tout Rousseau [2]. Et qu’est-ce qu’un travail « productif » ? Ce ne peut être que le travail qui produit l’effet utile qu’on se propose. Un sauvage, - et l’homme est un sauvage après avoir cessé d’être un singe -, qui abat une bête d’un coup de pierre ; qui récolte des fruits, etc., accomplit un travail « productif ». TROISIÈMEMENT, LA CONSEQUENCE : « Et comme le travail productif n’est possible que dans la société et par la société, son produit appartient intégralement, par droit égal, à tous tes membres de la société. » Belle conclusion ! Si le travail productif n’est possible que dans la société et par la société, son produit appartient à la société, et, au travailleur individuel, il ne revient rien de plus que ce qui n’est pas indispensable au maintien de la société, « condition » même du travail. En fait, cette proposition a toujours été défendue par les champions de l’ordre social existant, à chaque époque. En premier viennent les prétentions du gouvernement, avec tout ce qui s’ensuit, car le gouvernement est l’organe de la société chargé du maintien de l’ordre social ; puis viennent les prétentions des diverses sortes de propriété privée qui, toutes, sont le fondement de la société, etc. On le voit, ces phrases creuses peuvent être tournées et retournées dans le sens qu’on veut. Il n’y a de lien logique entre la première et la seconde partie du paragraphe que si l’on adopte la rédaction suivante : « Le travail n’est la source de la richesse et de la culture que s’il est un travail social », ou, ce qui revient au même : « que s’il s’accomplit dans la société et par elle ». Cette proposition est incontestablement exacte, car le travail isolé (en supposant réalisées ses conditions matérielles), s’il peut créer des valeurs d’usage, ne peut créer ni richesse ni culture. Non moins incontestable cette autre proposition : « Dans la mesure où le travail évolue en travail social et devient ainsi source de richesse et de culture, se développent, chez le travailleur, la pauvreté et l’abandon, chez le non-travailleur, la richesse et la culture. » Telle est la loi de toute l’histoire jusqu’à ce jour. Au lieu de faire des phrases générales sur le « travail » et la « société », il fallait donc indiquer ici avec précision comment, dans la société capitaliste actuelle, sont finalement créées les conditions matérielles et autres qui habilitent et obligent le travailleur à briser cette malédiction sociale. Mais, en fait, tout ce paragraphe, aussi manqué au point de vue de la forme que du fond, n’est là que pour qu’on puisse inscrire sur le drapeau du Parti, tout en haut, comme mot d’ordre, la formule lassalienne du « produit intégral du travail ». Je reviendrai plus loin sur le « produit du travail », le « droit égal », etc., car la même chose reparaît sous une autre forme un peu différente. (…)J’arrive maintenant à la partie démocratique. A.- « Libre fondement de l’Etat ». Tout d’abord, d’après ce qu’on a vu au chapitre Il, le Parti ouvrier allemand cherche à réaliser l’« Etat libre ». L’Etat libre, qu’est-ce à dire ? Faire l’Etat libre, ce n’est nullement le but des travailleurs qui se sont dégagés de la mentalité bornée de sujets soumis. Dans l’Empire allemand, I’« Etat » est presque aussi « libre » qu’en Russie. La liberté consiste à transformer l’Etat, organisme qui est mis au-dessus de la société, en un organisme entièrement subordonné à elle, et même de nos jours les formes de l’Etat sont plus ou moins libres ou non libres selon que la « liberté de l’Etat » s’y trouve plus ou moins limitée. Le Parti ouvrier allemand - du moins s’il fait sien ce programme montre que les idées socialistes ne sont pas même chez lui à fleur de peau ; au lieu de traiter la société présente (et cela vaut pour toute société future) comme le fondement de l’Etat présent (ou futur pour la société future), on traite au contraire l’Etat comme une réalité indépendante, possédant ses propres fondements intellectuels, moraux et libres. Et maintenant, pour combler la mesure, quel horrible abus le programme ne fait-il pas des expressions « Etat actuel », « société actuelle » et quel malentendu, plus horrible encore, ne crée-t-il pas au sujet de l’Etat auquel s’adressent ses revendications ! La « société actuelle », c’est la société capitaliste qui existe dans tous les pays civilisés, plus ou moins expurgés d’éléments moyenâgeux, plus ou moins modifiée par l’évolution historique particulière à chaque pays, plus ou moins développée. L’ « Etat actuel », au contraire, change avec la frontière. Il est dans l’Empire prusso-allemand autre qu’en Suisse, en Angleterre autre qu’aux Etats-Unis. L’ « Etat actuel » est donc une fiction. Cependant, les divers Etats des divers pays civilisés, nonobstant la multiple diversité de leurs formes, ont tous ceci de commun qu’ils reposent sur le terrain de la société bourgeoise moderne, plus ou moins développée au point de vue capitaliste. C’est ce qui fait que certains caractères essentiels leur sont communs. En ce sens, on peut parler d’« Etat actuel » pris comme expression générique. Par contraste avec l’avenir où la société bourgeoise, qui lui sert à présent de racine, aura cessé d’exister. Dès lors, la question se pose : quelle transformation subira l’Etat dans une société communiste ? Autrement dit quelles fonctions sociales s’y maintiendront analogues aux fonctions actuelles de l’Etat ? Seule la science peut répondre à cette question ; et ce n’est pas en accouplant de mille manières le mot Peuple avec le mot Etat qu’on fera avancer le problème d’un saut de puce. Entre la société capitaliste et la société communiste, se place la période de transformation révolutionnaire de celle-là en celle-ci. A quoi correspond une période de transition politique où l’Etat ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat [1]. Le programme n’a pas à s’occuper, pour l’instant, ni de cette dernière, ni de l’Etat futur dans la société communiste. Ses revendications politiques ne contiennent rien de plus que la vieille litanie démocratique connue de tout le monde : suffrage universel, législation directe, droit du peuple, milice populaire, etc. Elles sont simplement l’écho du Parti populaire bourgeois [2], de la Ligue de la paix et de la liberté. Rien de plus que des revendications déjà réalisées, pour autant qu’elles ne sont pas des notions entachées d’exagération fantastique. Seulement, l’Etat qui les a réalisées, ce n’est nullement à l’intérieur des frontières de l’Empire allemand qu’il existe, mais en Suisse, aux Etats-Unis, etc. Cette espèce d’ « Etat de l’avenir », c’est un Etat bien actuel, encore qu’il existe hors du « cadre » de l’Empire allemand. Mais on a oublié une chose. Puisque le Parti ouvrier allemand déclare expressément se mouvoir au sein de l’« Etat national actuel », donc de son propre Etat, l’empire prusso-allemand, - sinon ses revendications seraient en majeure partie absurdes, car on ne réclame que ce qu’on n’a pas, -le Parti n’aurait pas dû oublier le point capital, à savoir toutes ces belles petites choses impliquent la reconnaissance de ce qu’on appelle la souveraineté du peuple, et ne sont donc à leur place que dans une république démocratique. Puisqu’on n’ose pas - et on fait bien de s’abstenir, car la situation commande la prudence, - réclamer la République démocratique, comme le faisaient, sous Louis-Philippe et Louis-Napoléon, les ouvriers français dans leurs programmes, il ne fallait pas non plus recourir à cette supercherie aussi peu « honnête » que respectable qui consiste à réclamer des choses qui n’ont de sens que dans une République démocratique, à un Etat qui n’est qu’un despotisme militaire, à armature bureaucratique et à blindage policier, avec un enjolivement de formes parlementaires, avec des mélanges d’éléments féodaux et d’influences bourgeoises et, par-dessus le marché, à assurer bien haut cet Etat, que l’on croit pouvoir lui imposer pareilles choses « par des moyens légaux ». La démocratie vulgaire elle-même, qui, dans la République démocratique, voit l’avènement du millénaire et qui ne soupçonne nullement que c’est précisément sous cette dernière forme étatique de la société bourgeoise que se livrera la suprême bataille entre les classes, la démocratie elle-même est encore à cent coudées au-dessus d’un démocratisme de cette sorte, confiné dans les limites de ce qui est autorisé par la police et prohibé par la logique. Que par « Etat » l’on entende, en fait, la machine gouvernementale, ou bien l’Etat en tant que constituant par suite de la division du travail un organisme propre, séparé de la société c’est déjà indiqué par ces mots : « Le Parti ouvrier allemand réclame comme base économique de l’Etat un impôt unique et progressif sur le revenu, etc. ». Les impôts sont la base économique de la machinerie gouvernementale, et de rien d’autre. Dans l’Etat de l’avenir, tel qu’il existe en Suisse, cette revendication est passablement satisfaite. L’impôt sur le revenu suppose des sources de revenu différentes de classes sociales différentes, donc la société capitaliste. Par conséquent, il n’y a rien de surprenant si les financial reformers de Liverpool, - des bourgeois ayant à leur tête le frère de Gladstone [3], - formulent la même revendication que le programme. B.- Le Parti ouvrier allemand réclame comme base intellectuelle et morale de l’Etat : 1.- EDUCATION GENERALE, LA MEME POUR TOUS, DU PEUPLE par l’Etat. Obligation scolaire pour tous, instruction gratuite. Education au peuple, la même pour tous ? Qu’est-ce qu’on entend par ces mots ? Croit-on que, dans la société actuelle. (et l’on n’a à s’occuper que d’elle), l’éducation puisse être la même pour toutes les classes ? Ou bien veut-on réduire par la force les classes supérieures à ne recevoir que cet enseignement restreint de l’école primaire, seul compatible avec la situation économique non seulement des ouvriers salariés, mais encore des paysans ? « Obligation scolaire pour tous. Instruction gratuite ». La première existe même en Allemagne, la seconde en Suisse et aux Etats-Unis pour les écoles primaires. Si, dans certains Etats de ce dernier pays, des établissements d’enseignement supérieur sont également « gratuits », cela signifie seulement qu’en fait ces Etats imputent sur les chapitres du budget général les dépenses scolaires des classes supérieures. Incidemment, il en va de même de cette « administration gratuite de la justice », réclamée à l’article 5. La justice criminelle est partout gratuite ; la justice civile roule presque uniquement sur des litiges de propriété et concerne donc, presque uniquement, les classes possédantes. Vont-elles soutenir leurs procès aux frais du trésor public ? Le paragraphe relatif aux écoles aurait dû tout au moins exiger l’adjonction à l’école primaire d’écoles techniques (théoriques et pratiques). Une « éducation du peuple par l’Etat » est chose absolument condamnable. Déterminer par une loi générale les ressources des écoles primaires, les aptitudes exigées du personnel enseignant, les disciplines enseignées, etc., et, comme cela se passe aux Etats-Unis, surveiller, à l’aide d’inspecteurs d’Etat, l’exécution de ces prescriptions légales, c’est absolument autre chose que de faire de l’Etat l’éducateur du peuple ! Bien plus, il faut proscrire de l’école au même titre toute influence du gouvernement et de l’Eglise. Bien mieux, dans l’Empire prusso-allemand (et qu’on ne recoure pas à cette échappatoire fallacieuse de parler d’un certain « Etat de l’avenir » nous avons vu ce qu’il en est), c’est au contraire l’Etat qui a besoin d’être éduqué d’une rude manière par le peuple. D’ailleurs, tout le programme, en dépit de tout son drelindrelin démocratique, est d’un bout à l’autre infecté par la servile croyance de la secte lassallienne à l’Etat ou, ce qui ne vaut pas mieux, par la croyance au miracle démocratique ; ou plutôt c’est un compromis entre ces deux sortes de foi au miracle, également éloignées du socialisme. « Liberté de la science », dit un paragraphe de la Constitution prussienne. Pourquoi alors ici ? « Liberté de conscience ! » Si on voulait, par ces temps de Kulturkampf [4], rappeler au libéralisme ses vieux mots d’ordre, on ne pouvait le faire que sous cette forme : « chacun doit pouvoir satisfaire ses besoins religieux et corporels, sans que la police y fourre le nez ». Mais le Parti ouvrier avait là, l’occasion d’exprimer sa conviction que la bourgeoise « liberté de conscience » n’est rien de plus que la tolérance de toutes les sortes possibles de liberté de conscience religieuse, tandis que lui s’efforce de libérer les consciences de la fantasmagorie religieuse. Seulement on se complaît à ne pas dépasser le niveau « bourgeois ». Me voici à la fin, car l’appendice qui accompagne le programme n’en constitue pas une partie caractéristique. Aussi serai-je ici très bref. 2.- Journée normale de travail. En aucun autre pays, le parti ouvrier ne s’en est tenu à une revendication aussi imprécise, mais toujours il assigne à la journée de travail la durée qu’il considère comme normale, compte tenu des circonstances. 3.- Limitation du travail des femmes et interdiction du travail des enfants. La réglementation de la journée de travail doit impliquer déjà la limitation du travail des femmes, pour autant qu’elle concerne la durée, les pauses, etc., de la journée de travail ; sinon cela ne peut signifier que l’exclusion des femmes des branches d’industrie qui sont particulièrement préjudiciables à leur santé physique où contraires à la morale au point de vue du sexe. Si c’est ce qu’on avait en vue, il fallait le dire. « Interdiction du travail des enfants ! » : il était absolument indispensable d’indiquer la limite d’âge. Une interdiction générale du travail des enfants est incompatible avec l’existence même de la grande industrie ; elle n’est donc qu’un vœu naïf et sans portée. La réalisation - si elle était possible - serait réactionnaire, car une étroite réglementation du temps de travail selon les âges étant assurée, ainsi que d’autres mesures de protection des enfants, le fait de combiner de bonne heure le travail productif avec l’instruction est un des plus puissants moyens de transformation de la société actuelle. 4.- Surveillance par l’Etat du travail dans les fabriques, les ateliers et à domicile. Etant donné l’Etat prusso-allemand, il fallait incontestablement demander que les inspecteurs ne fussent révocables que par les tribunaux ; que tout ouvrier pût les déférer à la justice pour manquement à leurs devoirs ; qu’ils fussent pris dans le corps médical. 5.- Réglementation du travail dans les prisons. Revendication mesquine dans un programme général ouvrier. Quoi qu’il en soit, il fallait dire clairement qu’on n’entend pas que les criminels de droit commun, par crainte de leur concurrence, soient traités comme du bétail et qu’on n’a pas l’intention de leur retirer ce qui est précisément leur unique moyen d’amendement, le travail productif. C’était bien le moins qu’on dût attendre de socialistes. 6.- Une loi efficace sur la responsabilité [5]. Il fallait dire ce qu’on entend par une loi « efficace » sur la responsabilité. Remarquons en passant qu’à propos de la journée normale du travail, on a oublié la partie de la législation des fabriques qui concerne les règlements sur l’hygiène et les mesures à prendre contre les risques, etc. La loi sur la responsabilité entre en application dès que ces prescriptions sont violées. Bref, cet appendice se distingue également par sa rédaction boiteuse. Dlxi et salvavi animam meam [6].

Notes [1]Déjà en 1852, Marx écrit, dans une lettre à Wiedemeyer, que « la lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat ». [2]Le Parti populaire allemand ou Parti démocrate. fondé en 1865, groupait la petite bourgeoisie des petits et moyens Etats d’Allemagne. Elle s’opposait à la politique bismarckienne en revendiquant la création d’une République démocratique. [3]Gladstone (1809-1898) : Homme d’Etat anglais, chef de la bourgeoisie libérale. [4]Après 1870, Bismarck, sous le nom de kulturkampf, mènera l’offensive contre le parti catholique allemand, le parti du « Centre », au moyen de persécutions policières. [5]En matière d’accidents. [6]J’ai dit et j’ai sauvé mon âme.

Les textes :

Critique du programme de Gotha de Karl Marx

Critique du programme d’Erfurt de Karl Marx

Texte de Marx en anglais

Le programme d’Erfurt en anglais

Les discussions autour de ces textes :

Lettre d’accompagnement de Marx à Bracke, 1875

Lettre d’Engels à A. Bebel, 1875

Lettre d’Engels à W. Bracke, 1875

Lettre d’Engels à A. Bebel, 1875

Lettre d’Engels à K. Kautsky, 1891

Deuxième lettre d’Engels à K. Kautsky, 1891

Troisième d’Engels à K. Kautsky, 1891

Lettre d’Engels à F.-A. Sorge

Quatrième lettre d’Engels à K. Kautsky, 1891

Encore une lettre d’Engels à Sorge, 1891

Encore une lettre d’Engels à Kautsky, 1981

Toujours à Sorge, 1891

Lettre d’Engels à Bebel, 1891

Fusion du Parti Social-Démocrate Allemand

Engels à August Bebel, 20 juin 1873.

Je réponds d’abord à votre lettre, parce que celle de Liebknecht est encore chez Marx qui ne peut la retrouver pour le moment. Ce qui nous a fait craindre qu’à l’occasion de votre emprisonnement les dirigeants - par malheur entièrement lassalléens - du parti n’en profitent pour transformer le Volksstaat en un « honnête » Neuer Social - demokrat [1], ce n’est pas Hepner, mais bien plutôt la lettre du comité directeur signée par Yorck. Celui-ci a manifesté clairement son intention, et comme le comité se targue de nommer et de démettre les rédacteurs, le danger était certainement assez grand. L’expulsion imminente de Hepner ne pouvait que faciliter encore cette opération. Dans ces conditions, il nous fallait absolument savoir où nous en étions, d’où cette correspondance [2]. Vous ne devez pas oublier que Hepner et, à un degré beaucoup moindre, Seiffert, Blos, etc., n’ont pas du tout la même position face à Yorck que vous et Liebknecht, les fondateurs du parti, sans parler du fait que si vous ignorez purement et simplement leurs appréhensions, vous ne faites que leur rendre les choses plus difficiles. La direction du parti a de toute façon un certain droit formel de contrôle sur l’organe du parti. Or, l’exercice de ce droit dépend toujours de vous, mais l’on a tenté indubitablement cette fois - ci de l’orienter dans un sens nuisible au parti. Il nous est donc apparu qu’il était de notre devoir de faire tout notre possible afin de contrecarrer cette évolution [3]. Hepner peut avoir fait, dans les détails, quelques fautes tactiques, dont la plupart faites après réception de la lettre du comité, mais en substance nous devons résolument lui donner raison. Je ne peux pas davantage lui reprocher des faiblesses, car si le comité lui fait clairement entendre qu’il doit quitter la rédaction et ajoute qu’il devra travailler sous les ordres de Blos, je ne vois pas quelle résistance il puisse encore opposer. Il ne peut se barricader dans la rédaction pour tenir tête au comité. Après une lettre aussi catégorique des « autorités » qui sont au - dessus de lui, je trouve même que sont excusables les remarques de Hepner dans le Volksstaat, remarques que vous m’avez citées et qui m’avaient fait, déjà avant cela, une impression désagréable [4]. De toute façon, il est certain que, depuis l’arrestation de Hepner et son éloignement de Leipzig, le Volkstaat est devenu bien plus mauvais : le comité, au lieu de se quereller avec Hepner, aurait mieux fait de lui apporter tout le soutien possible. Le comité est allé jusqu’à demander que le Volksstaat soit rédigé autrement, que les articles les plus théoriques (scientifiques) soient écartés, afin d’être remplacés par des éditoriaux à la Neuer Sozial - demokrat : il envisagea un éventuel recours à des mesures directes de contrainte. Je ne connais absolument pas Blos, mais si le comité l’a nommé à ce moment - là, on peut bien supposer qu’il a choisi un homme cher à son cœur. Maintenant, en ce qui concerne la position du parti face au lassalléanisme, vous pouvez certainement juger mieux que nous de la tactique à suivre, notamment dans les cas d’espèce. Mais il faut tout de même tenir compte d’une chose qui mérite réflexion. Quand on se trouve comme vous, d’une certaine manière, en posture de concurrent face à l’Association générale des ouvriers allemands, on est trop facilement porté à tenir compte de ce concurrent, et l’on s’habitue à penser avant tout à lui. En fait, l’Association générale des ouvriers allemands aussi bien que le Parti ouvrier social-démocrate, et même tous deux pris, ensemble, ne forment encore qu’une infime minorité de la classe ouvrière allemande. Or, d’après notre conception, confirmée par une longue pratique, la juste tactique dans la propagande n’est pas d’arracher ou de détourner çà et là à l’adversaire quelques individus, voire quelques - uns des membres de l’organisation adverse, mais d’agir sur la grande masse de ceux qui n’ont pas encore pris parti. Une seule force nouvelle que l’on tire à soi de son état brut vaut, dix fois plus que dix transfuges lassalléens qui apportent, toujours avec eux le germe de leur fausse orientation dans le parti. Et encore, si l’on pensait attirer à soi les masses sans que viennent aussi les chefs locaux, le mal ne serait pas si grave ! Mais il faut toujours reprendre à son compte toute la masse de ces dirigeants qui sont liés, par toutes leurs déclarations et manifestations officielles du passé, sinon par leurs conceptions actuelles, et qui doivent prouver avant tout qu’ils n’ont pas abjuré leurs principes, mais qu’au contraire le Parti ouvrier social-démocrate prêche le véritable lassalléanisme. Tel a été le malheur à Eisenach. Peut-être n’était-ce pas facile d’éviter alors ; mais il est incontestable que ces éléments ont nui au parti. Je ne sais pas si nous ne serions pas au moins aussi forts aujourd’hui si ces éléments n’avaient pas adhéré à notre organisation ? Mais, en tout cas, je tiendrais pour un malheur que ces éléments trouvent un renfort. Il ne faut pas se laisser induire en erreur par les appels à l’ « Unité ». Les plus grands facteurs de discorde, ce sont justement ceux qui ont le plus ce mot à la bouche. C’est ce que démontrent les Jurassiens bakouninistes de Suisse, fauteurs de toutes les scissions, qui crient maintenant le plus fort pour avoir l’unité. Ces fanatiques de l’unité sont ou bien des petites têtes qui veulent que l’on mélange tout en une sauce indéterminée dans laquelle on retrouve les divergences sous forme d’antagonismes encore plus aigus dès qu’on cesse de la remuer, ne serait-ce que parce qu’on les trouve ensemble dans une seule marmite (en Allemagne, vous en avez un bel exemple chez les gens qui prêchent la fraternisation entre ouvriers et petits bourgeois), ou bien des gens qui n’ont aucune conscience, politique claire (par exemple, Mühlberger), ou bien des éléments qui veulent sciemment brouiller et fausser les positions. C’est pourquoi, ce sont les plus grands sectaires, les plus grands chamailleurs et filous, qui crient le plus fort à l’unité dans certaines situations. Tout au long de notre vie, c’est toujours avec ceux qui criaient le plus à l’unité que nous avons eu les plus grands ennuis et reçu les plus mauvais coups. Toute direction d’un parti veut, bien sûr, avoir des résultats - et c’est normal. Mais il y a des circonstances où il faut avoir le courage de sacrifier le succès momentané à des choses plus importantes. Cela est surtout vrai pour un parti comme le nôtre, dont le triomphe final doit être complet et qui, depuis que nous vivons, et, sous nos yeux encore, se développe si colossalement que l’on n’a pas besoin, à tout prix, et toujours, de succès momentanés. Prenez, par exemple, l’Internationale après la Commune, elle connut un immense succès, Les bourgeois, comme frappés par la foudre, la croyaient toute - puissante. La grande masse de ses membres crut que cela durerait toujours. Nous savions fort bien que le ballon devait crever. Toute la racaille s’accrochait à nous. Les sectaires qui s’y trouvaient devenaient insolents, abusaient de l’Internationale dans l’espoir qu’on leur passerait les pires bêtises et bassesses. Mais nous ne l’avons pas supporté. Sachant fort bien que le ballon crèverait tout de même, il ne s’agissait pas pour nous de différer la catastrophe, mais de nous préoccuper de ce que l’Internationale demeure pure et attachée à ses principes sans les falsifier, et ce jusqu’à son terme. Le ballon creva au congrès de la Haye, et vous savez que la majorité des membres du congrès rentra chez elle, en pleurnichant de déception. Et pourtant, presque tous ceux qui étaient si déçus, parce qu’ils croyaient trouver dans l’Internationale l’idéal de la fraternité universelle et de la réconciliation, n’avaient - ils pas connu chez eux des chamailleries bien pires que celles qui éclatèrent à la Haye ! Les sectaires brouillons se mirent alors à prêcher la réconciliation et nous dénigrèrent en nous présentant comme des intraitables et des dictateurs. Or, si nous nous étions présentés à la Haye en conciliateurs, et si nous avions étouffé les velléités de scission, quel en eût été le résultat ? Les sectaires - notamment les bakouninistes - auraient disposé d’un an de plus pour commettre, au nom de l’Internationale, des bêtises et des infamies plus grandes encore ; les ouvriers des pays les plus avancés se seraient détournés avec dégoût. Le ballon au lieu d’éclater se serait dégonflé doucement sous l’effet de quelques coups d’épingles, et au congrès suivant la crise se serait tout de même produite, mais au niveau le plus bas des querelles personnelles, puisqu’on avait déjà quitté le terrain des principes à la Haye. C’est alors que l’Internationale avait effectivement péri, péri à cause de l’unité ! Au lieu de cela, à notre honneur, nous nous sommes débarrassés des éléments pourris. Les membres de la Commune qui ont assisté à la dernière réunion décisive ont dit qu’aucune réunion de la Commune ne leur avait laissé un effet aussi terrible que cette séance du tribunal jugeant les traîtres au prolétariat européen. Nous les avions laissés pendant dix mois se dépenser en mensonges, calomnies et intrigues - et qu’en est-il résulté ? Ces prétendus représentants de la grande majorité de l’Internationale déclarent eux-mêmes à présent qu’ils n’osent plus venir au prochain congrès. Pour ce qui est des détails, ci - joint mon article destiné au Volksstaat [5]. Si c’était à refaire, nous agirions en somme de la même façon, étant entendu qu’on peut toujours commettre des erreurs tactiques. En tout cas, je crois que les éléments sains parmi les Lassalléens viendront d’eux-mêmes à vous au fur et à mesure, et qu’il ne serait donc pas sage de cueillir les fruits avant qu’ils soient mûrs, comme le voudraient les partisans de l’unité. Au reste, le vieil Hegel disait déjà : un parti éprouve qu’il vaincra en se divisant - et supportant la scission. Le mouvement du prolétariat passe nécessairement par divers stades de développement. A chaque stade, une partie des gens reste accrochée et ne réussit pas à passer le cap. Ne serait - ce que pour cette raison, on voit que la prétendue solidarité du prolétariat se réalise en pratique par les groupements les plus divers de parti qui se combattent à mort, comme les sectes chrétiennes dans l’Empire romain, et ce en subissant toutes les pires persécutions... De même, nous ne devons pas oublier que si, par exemple, le Neuer Sozial-demokrat a plus d’abonnés que le Volksstaat, toute secte est forcément fanatique et obtient, en raison même de ce fanatisme, des résultats momentanés bien plus considérables, surtout dans des régions où le mouvement ne fait que, commencer (par exemple, l’Association générale des ouvriers allemands au Schleswig-Holstein). Ces résultats dépassent ceux du parti qui, sans particularités sectaires, représente simplement le mouvement réel. En revanche, le fanatisme ne dure guère. Je dois finir, car le courrier va partir. En hâte simplement ceci : Marx ne peut s’occuper de Lassalle [6] tant que la traduction française du Capital n’est pas achevée (vers fin juillet), sans compter qu’il a besoin de repos, car il est très surmené. Fort bien que vous ayiez stoïquement tenu le coup en prison et même étudié. Nous nous réjouissons tous de vous revoir ici l’année prochaine. Salutations cordiales à Liebknecht. Sincèrement à vous. F. Engels.

Engels à August Bebel, 18 - 28 mars 1875. Vous nous demandez notre avis sur toute cette histoire de fusion [7]. Nous en sommes, hélas, exactement au même point que vous : ni Liebknecht ni qui que ce soit d’autre ne nous en avait soufflé le moindre mot, et nous n’en savons donc pas plus que ce qui se trouve dans les journaux. Or, jusqu’à la semaine dernière - lorsque fut publié le projet de programme - , il ne s’y trouvait rien [8]. En tout cas, ce projet ne nous a pas peu surpris. Notre parti avait si souvent tendu la main aux Lassalléens pour une réconciliation, ou du moins leur avait offert de coopérer, il s’était heurté si souvent à un refus dédaigneux des Hasenclever, Hasselmann et Tölcke, que n’importe quel enfant eût dû tirer la conclusion suivante : si ces messieurs font eux-mêmes le pas aujourd’hui et nous offrent la réconciliation, c’est qu’ils doivent être dans un sacré pétrin. Or, comme nous connaissons ces gens - là, il est de notre devoir d’exploiter le fait qu’ils se trouvent dans une mauvaise passe pour que ce ne soit pas aux dépens de notre parti qu’ils se tirent d’affaire et renforcent de nouveau leurs positions ébranlées aux yeux des masses ouvrières. Il fallait les accueillir avec le maximum de fraîcheur, leur témoigner la plus grande méfiance et faire dépendre la fusion de leur plus ou moins grande disposition à abandonner leurs positions sectaires et leurs idées sur l’aide de l’État et de leur acceptation, pour l’essentiel, du programme d’Eisenach [9] de 1869 ou de son édition améliorée eu égard à la situation actuelle. Notre parti n’a absolument rien à apprendre des Lassalléens au point de vue théorique, c’est-à-dire pour ce qui est décisif dans le programme ; en revanche, il en va autrement pour les Lassalléens. La première condition de l’unification est qu’ils cessent d’être des sectaires, des Lassalléens, et qu’ils abandonnent donc la panacée de l’ « aide de l’État », ou du moins n’y voient plus qu’une mesure transitoire et secondaire, parmi tant d’autres. Le projet de programme démontre que les nôtres dominent de très haut les dirigeants lassalléens dans le domaine théorique, mais qu’ils sont loin d’être aussi malins qu’eux sur le plan politique. Ceux qui sont « honnêtes » ce sont une fois de plus fait cruellement duper par les « malhonnêtes [10] ». On commence par accepter la phrase lassalléenne ronflante, mais historiquement fausse, selon laquelle : face à la classe ouvrière, toutes les autres classes forment une seule masse réactionnaire. Cette formule n’est vraie que dans quelques cas exceptionnels : dans une révolution du prolétariat - la Commune, par exemple - ou dans un pays où non seulement la bourgeoisie a imprimé son image à l’État et à la société, mais où, à son tour, la petite bourgeoisie démocratique a parachevé sa transformation jusque dans ses dernières conséquences [11]. Si, en Allemagne, par exemple, là petite bourgeoisie démocratique faisait partie de cette masse réactionnaire, comment le Parti ouvrier social-démocrate eût - il pu, des années durant, marcher la main dans la main avec le Parti populaire [12] ? Comment se fait - il que le Volksstaat puise presque toute sa rubrique politique de la Gazette de Francfort dans l’organe de la petite bourgeoisie démocratique ? Et comment se fait - il que pas moins de sept revendications de ce même programme correspondent presque mot pour mot au programme du Parti populaire et de la démocratie petite - bourgeoise ? J’entends les sept revendications politiques des articles 1 à 5 et de 1 et 2 [13], dont il n’en est pas une qui ne soit pas démocrate bourgeoise. Deuxièmement, le principe de l’internationalisme du mouvement ouvrier est pratiquement repoussé dans son entier pour le présent, et ce, par des gens qui, cinq ans durant et dans les conditions les plus difficiles, ont proclamé ce principe de la manière la plus glorieuse [14]. Si des ouvriers allemands sont à la tête du mouvement européen, ils le doivent essentiellement à leur attitude authentiquement internationaliste au cours de la guerre. Aucun autre prolétariat n’aurait pu aussi bien se comporter. Or, aujourd’hui que partout à l’étranger les ouvriers revendiquent ce principe avec la même énergie que celle qu’emploient les divers gouvernements à réprimer toute tentative de s’organiser, c’est à ce moment qu’ils devraient le renier en Allemagne ! Que reste -t-il dans tout ce projet de l’internationalisme du mouvement ouvrier ? Pas même une pâle perspective de coopération future des ouvriers d’Europe en vue de leur libération ; tout au plus une future « fraternité internationale des peuples » - les « États-Unis d’Europe » des bourgeois de la Ligue de la paix. Naturellement, il n’était pas indispensable de parler de l’Internationale proprement dite. Mais à tout le moins ne devait - on pas aller en deçà du programme de 1869, et fallait - il dire : bien que le parti ouvrier allemand soit contraint pour l’heure d’agir dans les limites des frontières que lui trace l’État - il n’a pas le droit de parler au nom du prolétariat européen et encore moins d’avancer des thèses fausses - , il est conscient de sa solidarité avec les ouvriers, de tous les pays et sera toujours prêt à remplir, comme par le passé, les devoirs que lui. impose cette solidarité. Ces obligations existent même si l’on ne se proclame ni ne se considère expressément comme faisant partie de l’Internationale, par exemple, apporter sa contribution lors des grèves, empêcher le recrutement d’ouvriers destinés à prendre la place de leurs frères en grève, veiller à ce que les organes du parti tiennent les ouvriers allemands au courant du mouvement à l’étranger, faire de l’agitation contre la menace ou le déchaînement effectif de guerres ourdies par les cabinets, et se comporter comme on l’a fait de manière exemplaire en 1870 et 1871, etc. Troisièmement, les nôtres se sont laissé octroyer la « loi d’airain » de Lassalle qui se fonde sur une conception économique parfaitement dépassée, à savoir que l’ouvrier moyen ne touche que le minimum de salaire pour son travail, et ce du fait que, d’après la théorie de la population de Malthus, les ouvriers sont toujours en surnombre (c’était effectivement le raisonnement de Lassalle). Or, dans Le Capital, Marx a amplement démontré que les lois qui régissent les salaires sont très complexes et que, selon les circonstances, c’est tantôt tel facteur et tantôt tel autre qui prédomine ; bref, que cette loi n’est pas d’airain, mais au contraire fort élastique, et qu’il est impossible par conséquent de régler l’affaire en quelques mots, comme Lassalle se le figurait. Dans son chapitre sur l’accumulation du capital [15], Marx a réfuté dans, le détail le fondement malthusien de la loi que Lassalle a empruntée à Malthus et Ricardo (en falsifiant ce dernier), et qu’il expose, par, : exemple, dans son Arbeiterlesebuch, page 5, où il se réfère lui-même à un autre de ses ouvrages [16]. En adoptant la « loi d’airain » lassalléenne, on a reconnu à la fois une thèse fausse et son fondement erroné. Quatrièmement, le programme présente, sous sa forme la plus crue, une seule revendication sociale, empruntée à Buchez par Lassalle : l’aide de l’État. Et ce, après que Bracke en ait prouvé si clairement toute l’inanité [17] et après que tous les orateurs de notre parti, ou presque, aient été obligés de prendre position contre elle dans leur lutte contre les Lassalléens ! Notre parti ne pouvait s’infliger à lui-même pire humiliation ! L’internationalisme dégradé au niveau de celui d’un Amand Goegg, et le socialisme à celui d’un républicain bourgeois Buchez qui opposait cette revendication aux socialistes pour les confondre ! Dans le meilleur des cas, l’ « aide de l’État », au sens de Lassalle, n’était qu’une mesure parmi de nombreuses autres pour atteindre le but, défini ici par la formule délavée que voici : « pour préparer la voie à la solution de la question sociale », comme s’il y avait encore pour nous, au plan théorique, une question sociale qui n’ait pas été résolue ! En conséquence, si l’on dit : le parti ouvrier allemand tend à l’abolition du salariat et, par là, des différences de classe, en organisant la production coopérative à l’échelle nationale dans l’industrie et l’agriculture, et il appuie toute mesure qui puisse contribuer à atteindre ce but - aucun Lassalléen n’aurait à y redire quelque chose. Cinquièmement, il n’est question nulle part de l’organisation de la classe ouvrière en tant que classe par le moyen des syndicats professionnels. Or, c’est là un point tout à fait essentiel, puisqu’il s’agit au fond d’une organisation du prolétariat en classe au moyen de laquelle il mène sa lutte quotidienne contre le capital et fait son apprentissage pour la lutte suprême, d’une organisation qui, de nos jours, même en plein déferlement de la réaction (comme c’est aujourd’hui le cas à Paris après la Commune), ne peut plus être détruite. Étant donné l’importance prise par cette organisation en Allemagne aussi, nous estimons qu’il est absolument indispensable de lui consacrer une place dans le programme et, si possible, de lui donner son rang dans l’organisation du parti. Voilà tout ce que les nôtres ont concédé aux Lassalléens pour leur être agréables. Et ceux-ci, qu’ont - ils donné en échange ? L’inscription dans le programme d’une masse confuse de revendications purement démocratiques, dont certaines sont uniquement dictées par la mode, comme la législation directe qui existe en Suisse et y fait plus de mal que de bien, si tant est qu’elle y fasse quelque chose : administration par le peuple, cela aurait quelque sens. De même, il manque la condition première de toute liberté, à savoir que, vis-à-vis de chaque citoyen, tout fonctionnaire soit responsable de tous ses actes devant les tribunaux ordinaires et selon le droit commun. Je ne veux pas perdre un mot sur des revendications telles que liberté de la science, liberté de conscience, qui figurent dans tout programme bourgeois libéral et ont quelque chose de choquant chez nous. Le libre État populaire est mué en État libre. Du point de vue grammatical, un État libre est celui qui est libre vis-à-vis de ses citoyens, soit un État gouverné despotiquement. Il conviendrait de laisser tomber tout ce bavardage sur l’État, surtout depuis la Commune qui n’était déjà plus un État au sens propre du terme [18]. Les anarchistes nous ont, suffisamment jeté à la tête l’État populaire, bien que déjà l’ouvrage de Marx contre Proudhon [19], puis le Manifeste communiste aient exprimé sans ambages que l’État se défera au fur et à mesure de l’avènement de l’ordre socialiste pour disparaître enfin. Comme l’État n’est en fin de compte qu’une institution provisoire, dont on se sert dans la lutte, dans la révolution, pour réprimer par la force ses adversaires, il est absurde de parler d’un libre État populaire : tant que le prolétariat utilise encore l’État, il ne le fait pas dans l’intérêt de la liberté, mais de la coercition de ses ennemis, et dès qu’il pourra être question de liberté, l’État, comme tel, aura cessé d’exister. Nous proposerions, en conséquence, de remplacer partout le mot « État » par Gemeinwesen, un bon vieux mot allemand, que le mot français « commune » traduit à merveille. « Élimination de toute inégalité sociale et politique » est une formule douteuse pour « abolition de toutes les différences de classe ». D’un pays à l’autre, d’une province à l’autre, il y aura toujours une certaine inégalité dans les conditions d’existence : on pourra certes les réduire à un minimum, mais non les faire disparaître complètement. Les habitants des Alpes auront toujours d’autres conditions de vie que les gens des plaines. Se représenter la société socialiste comme le règne de l’égalité est une conception unilatérale de Français, conception s’appuyant sur la vieille devise Liberté, Égalité, Fraternité, et se justifiant, en ses temps et lieu, comme phase de développement ; mais, de nos jours, elle devrait être dépassée comme toutes les visions unilatérales des vieilles écoles socialistes, car elle ne fait qu’embrouiller les esprits et doit donc être remplacée par des formules plus précises et mieux adaptées aux choses. Je m’arrête, bien que chaque mot ou presque soit à critiquer dans ce programme sans sève ni vigueur. C’est si vrai qu’au cas où il serait adopté, Marx et moi nous ne pourrions jamais reconnaître comme nôtre ce nouveau parti, s’il s’érige sur une telle base ; nous serions obligés de réfléchir très sérieusement à l’attitude que nous prendrions - publiquement aussi - vis-à-vis de lui. Songez qu’à l’étranger on nous tient pour responsables de toutes les déclarations et actions du Parti ouvrier social-démocrate allemand. Bakounine, par exemple, nous impute dans son État et Anarchie chaque parole inconsidérée que Liebknecht a pu dire et écrire depuis la création du Demokratisches Wochenblatt. On s’imagine que nous commandons à tout le mouvement à partir de Londres, alors que vous savez, aussi bien que moi, que nous ne sommes pratiquement jamais intervenus dans les affaires intérieures du parti, et lorsque nous l’avons fait, ce n’était jamais que pour éviter que l’on fasse des bévues, toujours d’ordre théorique, ou pour qu’on les redresse si possible. Vous comprenez bien que ce programme marque un tournant, qui pourrait très facilement nous obliger à décliner toute responsabilité vis-à-vis du parti qui l’a fait sien. En général, le programme officiel d’un parti importe moins que sa pratique. Cependant, un nouveau programme est toujours comme un drapeau que l’on affiche en public, et d’après lequel on juge ce parti. Il ne devrait donc en aucun cas être en retrait par rapport au précédent, celui d’Eisenach en l’occurrence. Et puis il faut réfléchir aussi a l’impression que ce programme fera sur les ouvriers des autres pays, et à ce, qu’ils penseront en voyant tout le prolétariat socialiste d’Allemagne ployer ainsi les genoux devant le lassalléanisme. Je suis d’ailleurs persuadé qu’une fusion sur cette base ne tiendrait pas un an. Peut - on concevoir que les hommes les plus conscients de notre parti se prêtent à la comédie qui consiste à réciter des litanies de Lassalle sur la loi d’airain du salaire et l’aide de l’État ? Vous, par exemple, je voudrais vous y voir ! Et si vous le faisiez tous, votre auditoire vous sifflerait. Or, je suis sûr que les Lassalléens tiennent autant à ces parties - là du programme que le juif Shylock à sa livre de chair. Il se produira, une scission, mais dans l’intervalle nous aurons de nouveau « lavé de leurs fautes » les Hasselmann, Hasenclever, Tölcke et consorts ; nous sortirons de la scission plus faibles et les Lassalléens plus forts. En outre, notre parti aura perdu sa virginité politique, et ne pourra plus s’opposer franchement aux phrases de Lassalle, puisque nous les aurons inscrites pendant un certain temps sur notre propre étendard. Enfin, si les Lassalléens prétendent alors qu’ils sont le seul parti ouvrier et que les nôtres sont des bourgeois, le programme sera là pour le démontrer : toutes les mesures socialistes y sont les ; leurs, et tout ce que notre parti y a ajouté, ce sont des revendications de la démocratie petite bourgeoise que ce même programme qualifie par ailleurs de fraction de la « masse réactionnaire » ! J’ai tardé à vous faire parvenir cette lettre, puisque vous ne deviez être libéré que le 1° avril [20], en l’honneur de l’anniversaire de Bismarck, et je ne voulais pas risquer de la voir saisie en cherchant à vous la faire parvenir en contrebande. Or, voici justement que je reçois une lettre de Bracke [21] qui, lui aussi, a les plus vives appréhensions à propos de ce programme et nous demande ce que nous en pensons. Je lui envoie donc cette lettre afin qu’il en prenne connaissance et vous la transmette ensuite, afin que je n’aie pas à écrire deux fois toutes ces salades. En outre, j’ai mis les choses au clair pour Ramm [22] aussi et me suis contenté d’écrire brièvement à Liebknecht [23]. Je ne peux lui pardonner de ne pas nous avoir écrit un seul mot de toute cette affaire jusqu’à ce qu’il ait été pratiquement trop tard. (alors que Ramm et d’autres croyaient qu’il nous avait scrupuleusement tenus au courant). C’est d’ailleurs, ainsi qu’il agit depuis toujours, d’où la masse de correspondance désagréable que Marx et moi nous avons eue avec lui. Cependant, cela passe les bornes cette fois, et nous sommes fermement décidés à ne plus marcher. Tâcher de prendre vos dispositions afin de venir ici cet été. Vous logerez naturellement chez moi, et si le temps le permet, nous pourrons aller nous baigner quelques jours à la mer : cela vous fera le plus grand bien après votre long séjour en prison.

Marx à W. Bracke, 5 mai 1875. Ayez la bonté, après les avoir lues, de porter à la connaissance de Geib, Auer, Bebel et Liebknecht les gloses marginales au programme de fusion ci - jointes [24]. Nota bene : le manuscrit doit revenir entre vos mains, afin qu’il reste à ma disposition si nécessaire [25]. Je suis surchargé de travail et obligé de dépasser largement ce que m’autorise le médecin. Aussi n’ai - je éprouvé aucun « plaisir » à écrire ce long papier. Il le fallait cependant, afin que les positions que je pourrais être amené à prendre par la suite ne soient pas mal interprétées par les amis du parti auxquels cette communication est destinée. Après le congrès de fusion, nous publierons, Engels et moi, une brève déclaration dans laquelle nous dirons que nous n’avons absolument rien de commun avec ce programme de principes et que nous gardons nos distances vis-à-vis de lui. C’est d’autant plus indispensable que l’on entretient à l’étranger l’idée, soigneusement exploitée parles ennemis du parti, bien qu’elle soit parfaitement erronée, qu’à partir de Londres nous dirigeons en secret le mouvement du parti dit d’Eisenach. Ainsi, dans un ouvrage en russe tout récemment paru, Bakounine, par exemple, m’attribue la responsabilité non seulement de tous les programmes, etc., de ce parti, mais encore de chaque fait et geste de Liebknecht depuis sa collaboration avec le Parti populaire. A part cela, c’est mon devoir de ne pas reconnaître - fût-ce par un silence diplomatique - un programme qui, j’en suis convaincu, est absolument condamnable et démoralisateur pour le parti. Tout pas en avant du mouvement réel vaut plus qu’une douzaine de programmes. Si l’on ne pouvait pas, à cause des circonstances présentes, aller plus loin que le programme d’Eisenach, il fallait se contenter tout simplement de conclure un accord pour l’action contre l’ennemi commun [26]. En revanche, si l’on élabore un programme de principes (qu’il vaut mieux remettre à un moment où une longue activité commune en aura préparé le terrain), c’est pour poser des jalons qui signalent, aux yeux du monde entier, à quel niveau en est le mouvement du parti. Les chefs des Lassalléens sont venus à nous sous la pression des événements. Si d’emblée on leur avait fait savoir qu’on n’accepterait aucun marchandage sur. les principes, ils eussent dû se contenter d’un programme d’action ou d’un plan d’organisation pour agir en commun. Au lieu de cela, on leur permet d’arriver armés de mandats, dont on reconnaît soi-même la force obligatoire, et l’on se rend ainsi à la merci de gens qui, eux, ont besoin de nous. Pour couronner le tout, ils tiennent un nouveau congrès avant le congrès de compromis, alors que notre propre parti tient le sien post festum. On a manifestement cherché ainsi à escamoter toute critique et ne pas donner à notre parti le temps de réfléchir. On sait que le seul fait de l’unité satisfait les ouvriers, mais l’on se trompe si l’on pense que ce succès du moment n’est pas trop chèrement payé. Au surplus, ce programme ne vaut rien, même abstraction faite de la canonisation des articles de foi lassalléens.

Engels à Bracke, 11 octobre 1875. Nous sommes tout à fait du même avis que vous : dans sa hâte à obtenir à tout prix l’unité, Liebknecht a fourvoyé toute l’entreprise [27]. On peut vouloir quelque chose à tout prix, mais il ne faut pas pour autant le dire ou le montrer à l’autre partenaire. Par la suite il faut alors justifier une faute après une autre. Après avoir mis en oeuvre le congrès de fusion sur une base erronée et proclamé qu’il ne devait échouer à aucun prix, on était obligé à chaque fois de tâcher du lest sur tous les points essentiels. Vous avez tout à fait raison : cette fusion porte en elle le germe de la scission, et si elle se produit, je souhaite qu’elle éloigne de nous uniquement les fanatiques incorrigibles, mais non la masse de ceux qui sont par ailleurs capables et susceptibles de se redresser à bonne école. Cela dépendra du moment et des conditions où cela se produira inévitablement. Dans sa réaction définitive, le programme se divise en trois parties : 1. Des phrases et des slogans lassalléens qu’il ne fallait accepter à aucune condition. Lorsque deux fractions fusionnent, on reprend dans le programme les points sur lesquels on est d’accord, et non les points en litige. En acceptant cependant de le faire, les nôtres sont passés sous les fourches caudines ; 2. Une série de revendications propres à la démocratie vulgaire, rédigées dans le style et l’esprit du Parti populaire ; 3. Un certain nombre de phrases prétendument communistes, empruntées la plupart au Manifeste, mais réécrites de sorte que, si on les examine de près, on s’aperçoit qu’elles contiennent toutes sans exception des âneries horribles. Si l’on ne comprend rien à ces choses, il ne faut pas y toucher, et se contenter de les recopier littéralement d’après ceux qui les connaissent. Par chance, le programme a eu un sort meilleur qu’il ne le méritait. Ouvriers, bourgeois et petits bourgeois croient y lire ce qui devrait effectivement y figurer, mais n’y figure pas, et il n’est venu à l’esprit de personne dans les divers camps d’examiner au grand jour le véritable contenu de ces phrases merveilleuses. C’est ce qui a permis que nous fassions le silence sur ce programme [28]. Au surplus, on ne peut traduire ces phrases dans une autre langue sans être obligé ou bien d’en faire quelque chose qui devienne franchement idiot, ou bien de leur substituer un sens communiste ; or, amis comme ennemis adoptent le second procédé, et c’est ce que j’ai dû faire moi-même pour une traduction destinée à nos amis espagnols. Nous n’avons pas lieu de nous réjouir de l’activité qu’a déployée jusqu’ici le comité directeur. Ce fut d’abord les mesures contre vos écrits et ceux de B. Becker [29] : si elles ont échoué, ce n’est certes pas à cause du comité. Ensuite, Sonnemann - que Marx a rencontré lors de son passage à Londres - a raconté qu’il avait proposé à Vahlteich d’accepter cette offre ! C’est plus que de la censure, et je ne comprends pas pourquoi Vahlteich s’est soumis à une telle interdiction. En plus, c’est parfaitement maladroit. Vous vous préoccupez de ce qu’au contraire la Frankfurter soit fournie entièrement par les nôtres en Allemagne. Enfin, il me semble que les membres lassalléens n’ont pas agi très correctement lors de la création de l’imprimerie coopérative de Leipzig [30]. Après que les nôtres eurent, en toute confiance, reconnu le comité directeur comme comité de contrôle de l’imprimerie de Leipzig, il a fallu contraindre les Lassalléens à cette acceptation à Berlin. Cependant, je ne suis pas encore au courant des détails. En attendant, c’est une bonne chose que ce comité ne déploie guère d’activité et se contente, comme dit C. Hirsch qui était ici il y a quelques jours, de végéter en tant que bureau de correspondance et d’information. Toute intervention active de sa part précipiterait la crise, et on semble s’en rendre compte. Et de quelle faiblesse avez - vous fait montre en acceptant que trois Lassalléens siègent au comité directeur, avec deux des nôtres seulement [31] ? En fin de compte il semble cependant que l’on s’en soit tout de même tiré, même si c’est avec un bel œil au beurre noir. Espérons qu’on en restera là et que notre propagande agira auprès des Lassalléens dans l’intervalle. Si l’on tient jusqu’aux prochaines élections, cela pourra aller. Mais ensuite les policiers et juges Stieber et Tessendorf entreront en scène [32], et c’est alors que l’on s’apercevra de ce que les lassalléens Hasselmann et Hasenclever nous auront apporté... Écrivez - nous à l’occasion. W. Liebknecht et A. Bebel sont trop engagés dans cette affaire pour nous dire crûment la vérité, et aujourd’hui moins que jamais les affaires intérieures du parti parviennent au grand jour.

Engels à August Bebel, 12 octobre 1875. (D’après August Bebel : Aus meinem Leben, 2. Teil, Stuttgart 1911) Votre lettre confirme entièrement notre opinion que la fusion a été précipitée de notre part et porte en elle le germe d’une scission future. Si nous parvenons à éviter cet éclatement jusqu’aux prochaines élections au Reichtag, alors ce serait déjà bien... Le programme, tel qu’il est conçu actuellement, se compose de trois parties : 1. Les principes et slogans lassalléens, dont l’acceptation restera une honte pour notre parti. Lorsque deux fractions font l’unité sur un programme commun, elles s’efforcent d’y inclure les points sur lesquels elles sont d’accord et ne touchent pas ceux où elles ne le sont pas. L’aide de l’État lassalléenne figurait certes au programme d’Eisenach, mais seulement comme l’une dès nombreuses mesures de transition et, pour autant que je le sache, elle aurait été définitivement écartée par une motion de Bracke au congrès de cette année, si cette fusion ne s’était pas produite. Or voilà qu’elle y figure maintenant comme la panacée à tous les maux sociaux, à l’exclusion de toutes les autres mesures. En se laissant imposer la « loi d’airain des salaires » et autres slogans lassalléens, notre parti a subi une terrible défaite morale. Il s’est converti à la religion lassalléenne. C’est absolument indéniable à l’heure actuelle. Cette partie du programme représente les fourches caudines sous lesquelles notre parti est passé pour la plus grande gloire de saint Lassalle. 2. Des revendications démocratiques rédigées entièrement dans le sens et le style du Parti Populaire [33]. 3. Des revendications vis-à-vis de l’ « État actuel » (si bien qu’on ne sait plus à qui les autres « revendications » peuvent bien être adressées) qui sont non seulement confuses mais encore tout à fait illogiques. 4. Des propositions générales, empruntées pour la plupart au Manifeste communiste et aux statuts de l’Internationale, mais qui ont été remaniées au point qu’elles sont ou bien absolument fausses ou bien tout à fait ineptes, comme Marx l’a prouvé en détail dans l’écrit que vous savez [34]. Le tout est au plus haut point désordonné, confus, incohérent, illogique et honteux. S’il existait dans la presse bourgeoise un seul esprit critique, il se serait emparé de ce programme pour l’examiner phrase à phrase et réduire chacune d’elles à son véritable contenu. Il aurait mis en évidence alors toutes ses contradictions et ses insanités dans le domaine économique (par exemple, le passage disant que les instruments de travail sont aujourd’hui le « monopole de la classe capitaliste », comme s’il n’y avait pas de propriétaires fonciers ! Ensuite tout le bavardage sur l’ « affranchissement dit travail », alors qu’il ne peut être question que de l’affranchissement de la classe ouvrière, le travail, lui, étant aujourd’hui précisément trop libre déjà). Bref, il n’aurait aucun mal à faire sombrer notre parti dans le ridicule. Au lieu de cela, ces ânes de journalistes bourgeois ont pris ce programme tout à fait au sérieux, et ils y ont lu ce qui ne s’y trouvait pas, l’interprétant même comme communiste. Les ouvriers semblent faire de même. C’est cette circonstance seule qui noue a permis, à Marx et à moi, de ne pas nous désolidariser publiquement de ce programme : tant que nos adversaires et aussi les ouvriers prêteront nos intentions à ce programme, nous pourrons nous taire. Si vous êtes satisfait du résultat pour la question des personnes, c’est que nos exigences ont dû baisser considérablement : deux des nôtres et trois Lassalléene ! Ainsi donc, sur ce plan aussi, les nôtres ne sont pas traités en alliés jouissant des mêmes droits, mais en vaincus qui sont mis d’emblée en minorité. L’action du comité, pour autant que nous en sachions, n’est pas non plus édifiante : décision de ne pas mettre sur la liste des écrits du parti les deux ouvrages de Bracke et de B.. Becker sur Lassalle [35] ; si elle est révoquée, ce n’est pas de la faute du comité [36], pas plus que celle de Liebknecht ; défense faite a Vahlteich d’accepter le poste de correspondant de la Frankfurter Zeitung. C’est Sonnemann lui-même qui l’a raconté à Marx, lors de son passage en Allemagne. Ce qui m’étonne encore plus que l’arrogance du Comité et la complaisance avec laquelle Vahlteich s’y est soumis au lieu de passer outre, c’est la bêtise monumentale de cette décision. Le comité devrait, au contraire, s’efforcer qu’un journal comme la Frankfurter ne marche qu’avec nos gens [37]... Vous avez cependant parfaitement raison de dire que toute cette affaire nous servira de leçon et qu’elle peut même donner de bons résultats dans certaines circonstances. La fusion en soi est un grand pas, à condition qu’elle tienne deux ans, mais il ne fait pas de doute qu’on aurait pu l’obtenir à meilleur compte. Frédéric Engels

Notes [1] Cette lettre porte sur la série d’événements qui conduisirent à l’unification proprement dite du parti social-démocrate allemand. La fusion entre les Eisenachiens, proches de Marx-Engels, et les Lassalléens détermina dans une très forte mesure tout le cours ultérieur de la social-démocratie allemande et, partant, tout le mouvement ouvrier de l’époque. Ce n’est qu’après la guerre de 1914 - 1918 que nous aurons de véritables partis communistes. La distinction établie par Marx entre parti formel et parti historique (celui-ci étant représenté par Marx-Engels) subsistera donc encore largement, et alimentera les différentes polémiques entre la direction officielle de la social-démocratie allemande et Marx-Engels. [2] A cette occasion, Engels avait également envoyé une lettre à Liebknecht. Mais celle-ci, comme tant d’autres, a été égarée. [3] Depuis 1871, le comité exécutif du parti d’Eisenach se trouvait à Hambourg. Geib et Yorck y disposaient d’une influence croissante, et Yorck fit de tels compromis avec les Lassalléens que Hepner s’insurgea. Il écrivit à Engels, le 11 avril 1873 : « Yorck est d’un lassalléanisme si borné qu’il hait tout ce qui ne ressemble pas au Neuer Sozial - demokrat... Liebknecht, par « sa tolérance bienveillante » - qui le plus souvent est déplacée - , n’est pas le moins responsable du fait que Yorck émerge à ce point. Or, lorsque j’en parle à Liebknecht, il prétend que je vois des fantômes, que la chose n’est pas si grave. Mais en réalité, c’est comme je le dis. » La menace lassalléenne dans le parti devait s’aggraver du fait que les meilleurs éléments eisenachéens étaient pourchassés par la police. En raison de son « activité en faveur de l’Internationale » et de sa participation au Congrès de La Haye, Hepner fut emprisonné, puis persécuté par la police, et dut s’installer à Breslau, à l’autre bout de l’Allemagne ; Liebknecht fut emprisonné du 15 juin 1872 au 15 avril 1874, et Bebel du 8 juillet 1872 au 14 mai 1874. [4] Bebel lui-même s’efforçait alors de convaincre Marx-Engels que toute l’affaire avait été gonflée par des informations erronées de Hepner : « Il saute aux yeux que Hepner a fortement noirci le tableau de la situation de nos affaires de parti, et notamment l’influence et les intentions de Yorck. Cela ne m’étonne pas de la part de Hepner, qui est, certes, un camarade parfaitement fidèle et brave, mais facilement obstiné... Il vous est impossible à distance de juger vraiment de nos conditions, et Hepner manque absolument de sens pratique... L’influence de Yorck est insignifiante, à n’est rien moins que dangereux, de même que le lassalléanisme n’est pas du tout répandu dans le parti. S’il faut prendre des égards, c’est uniquement à cause des nombreux ouvriers honnêtes, mais fourvoyés, qui, si l’on agit avec adresse, seront sûrement de notre côté... J’espère qu’après ces différends vous n’hésiterez pas à poursuivre votre collaboration au Volksstaat. Rien ne serait pire que de vous retirer. » Cette lettre permet de situer l’action de Marx-Engels face à la social-démocratie allemande. Même leurs partisans les plus fidèles - Bebel, Liebknecht, etc. - , sur lesquels ils devaient agir pour exercer une influence sur le parti, étaient loin d’avoir une conception aussi rigoureuse qu’eux, et c’est le moins qu’on puisse dire. Cependant ; il était difficile de leur faire la leçon, les conseils arrivant toujours après les gaffes et les susceptibilités devant être ménagées. [5] Engels fait allusion à son article « Nouvelles de l’Internationale » publié le 2 août 1873 dans le Volksstaat, après la lettre de Hepner (Volksstaat, 7 - 05 - 1873). Engels tout seul, devant la défaillance de la rédaction du Volksstaat et de la direction du parti eisenachéen, poursuivit la polémique en Allemagne contre les éléments anarchistes de l’Internationale, puisque pour plaire aux Lassalléens, les Eisenachéens avaient interrompu cette lutte. [6] Liebknecht avait écrit le 16 mai 1873 à Marx : « Lassalle t’a pillé, mal compris et falsifié - c’est à toi de le lui démontrer : nul autre ne peut le faire aussi bien que toi, et personne ne saurait en prendre ombrage parmi les éléments honnêtes du lassalléanisme (que nous devons ménager). C’est pourquoi, je t’en prie, écris vite les articles en question pour le Volksstaat, et ne te laisse pas arrêter par d’autres considérations, par exemple, le fait que Yorck en soit le rédacteur. » De même, Bebel écrivit à Marx, le 19 mai 1873 : « Je partage entièrement le souhait de Liebknecht, à savoir que vous soumettiez les écrits de Lassalle à une analyse critique. Celle-ci est absolument nécessaire. » Le même jour, Bebel écrivait à Engels : « Le culte de Lassalle recevrait un coup mortel, si l’ami Marx réalisait le souhait de Liebknecht - que je partage entièrement - et mettait en évidence les erreurs et les lacunes des théories de Lassalle dans une série d’articles présentés objectivement. » [7] Bebel avait écrit à Engels : « Que pensez - vous - vous et Marx - du problème de la fusion ? Je n’ai pas de jugement complet et valable, car on ne me tient absolument pas au courant et je ne sais que ce qu’en disent les journaux. J’attends avec un vif intérêt de voir et d’entendre comment les choses se présenteront lorsque je sortirai de prison le 1° avril. » [8] Le Volksstaat et le Neuer Sozial - Demokrat publièrent simultanément, le 7 mars 1875, un appel à tous les sociaux-démocrates d’Allemagne, ainsi qu’un projet de programme et des statuts communs élaborés, lors d’une pré - conférence tenue les 14 et 15 février 1875, entre Eisenachéens et Lassalléens. [9] Le congrès général des ouvriers sociaux-démocrates allemands adopta son programme à Eisenach les 7 - 9 août 1869, lors de la fondation du Parti ouvrier social-démocrate . Bebel, avec l’aide de W. Liebknecht, de W. Bracke, d’A. Geib, avait élaboré le projet de programme, en se fondant sur le préambule des statuts de l’A.I.T. écrit Marx. Il y subsistait de larges vestiges du lassalléanisme et de la démocratie vulgaire. Le projet de Bebel fut approuvé par le congrès à quelques modifications mineures près. [10] Engels ironise ici sur un mot lancé par des Lassalléens lors d’une polémique surgie à la suite d’un manifeste de Liebknecht et Bebel en juin 1869 : « Nous verrons qui vaincra de la corruption ou de l’honnêteté. » [11] Cette, tactique frontale s’oppose à celle d’alliance à employer dans les pays où la bourgeoisie est encore progressive, c’est-à-dire l’Europe occidentale avant l’ère de la systématisation nationale bourgeoise en 1871 ou, plus tard, en Asie et dans les autres pays où la bourgeoisie n’est pas encore effectivement au pouvoir. Une conséquence facile à déduire de cette distinction, c’est, par exemple, qu’en Europe, depuis 1871, le parti ne soutient plus aucune guerre d’État. En Europe, depuis 1919, le parti n’aurait plus dû participer aux élections en s’appuyant sur les électeurs ou partis petits - bourgeois. En revanche, en Asie et dans les autres continents de couleur, aujourd’hui encore le parti appuie, dans la lutte, les mouvements révolutionnaires démocratiques et nationaux, et l’alliance du prolétariat avec d’autres classes, y compris la bourgeoisie elle - même. La tactique n’est donc nullement dogmatique et rigide, mais se base sur les tâches à accomplir dans les grandes aires historiques et géographiques qui s’étendent sur des moitiés de continent et des moitiés de siècle, sans qu’aucune direction de parti n’ait le droit de les proclamer changées d’une année à l’autre, du moins tant qu’elles ne sont pas réalisées. Cf. Dialogue avec les morts, pp. 114-115. [12] Le Parti populaire allemand surgit au cours des années 1863 - 1866, en opposition à la politique d’hégémonie prussienne et au libéralisme bourgeois à la prussienne. Il s’implanta notamment en Allemagne du Centre et du Sud - Ouest ; il se proposait un État de type fédératif et démocratique s’étendant à toute l’Allemagne. Certains éléments étaient ouverts à l’idée d’une révolution populaire pour, réaliser leurs buts. Ces éléments fondèrent le Parti populaire saxon, composé essentiellement de travailleurs : sous l’influence de Liebknecht et de Bebel, il évolua vers le socialisme et finit par adhérer en grande partie, en août 1869, au Parti ouvrier social-démocrate d’Eisenach. Des liaisons continuèrent de subsister après 1869, notamment avec le groupe de Leopold Sonnemann, le directeur de la Frankfurter Zeitung. Engels explique l’évolution social-démocrate du parti par des conditions d’immaturité économique et sociale, notamment en Saxe, dans sa lettre du 30 novembre 1881 à Bernstein, où il annonce un type de parti nouveau, lié au développement des conditions économiques et sociales du capitalisme pur. Cf. la lettre d’Engels à Gerson Trier sur les différences de tactique entre partis des pays développés et non développés, in : Le Parti de classe, vol. IV, p. 16-20. [13] Engels fait allusion aux points suivants du projet de programme : 1. Suffrage universel, égal, direct, secret et obligatoire pour tous les citoyens âgés d’au moins 21 ans et pour toutes les élections générales et communales ; 2. Législation directe par le peuple, avec le droit de rejet et de proposition des lois ; 3. Obligation militaire pour tous. Substitution de la milice populaire à l’armée permanente. Décision par la représentation du peuple dans toutes les questions de guerre et de paix ; 4. Abolition de toutes les lois d’exception, notamment dans le domaine de la presse, de l’association et de la réunion ; 5. Juridiction populaire. Assistance juridique gratuite. Le Parti ouvrier social-démocrate réclame « comme base spirituelle et morale » de l’État : 1. Éducation universelle et égale du peuple par l’État. Obligation scolaire générale. Enseignement gratuit. 2. Liberté de conscience et liberté de la science. Il convient de bien délimiter, à l’instar d’Engels, les revendications prolétariennes, les seules valables dans les pays de plein capitalisme, des revendications démocratiques-bourgeoises qui sont inhérentes à l’époque sociale-démocrate. [14] Cf. Le Capital, I, Éditions Sociales, tome III, p. 58 et suivantes. [15] Cf. Le Capital, I, Éditions Sociales, tome III, p. 58 et suivantes. [16] A la page 5 de son Arbeiterlesebuch, Lassalle cite « la loi d’airain qui, en économie régit le salaire », d’après sa brochure Lettre ouverte au comité central pour la convocation du Congrès de Leipzig, 1863. [17] Dans son ouvrage Der Lassalle’ sche Vorschlag - Ein Wort an den 4. Congress der sozial - demokratischen Arbeiterpartei (1873), Wilhelm Bracke avait exigé que l’on remplaçât ce point du programme (aide de l’État aux coopératives de production avec garanties démocratiques) par « des points ouvertement socialistes correspondant au mouvement de classe », à savoir « la nécessité d’une vaste organisation syndicale », l’ « élimination de la propriété privée de ce que l’on appelle aujourd’hui capital » et la « communauté internationale du prolétariat ». [18] Pour la raison essentielle que cet État est capable de dépérir, contrairement à tous les États des classes exploiteuses qu’il faut abattre par la force. Cf. à ce propos le commentaire de Lénine sur la question de l’État en traduction française dans Marx-Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt, Éditions Sociales, 1950, pp. 109-120. [19] Allusion à la Misère de la philosophie, publiée en 1847 (Paris - Bruxelles). [20] En mars 1872, A. Bebel et W. Liebknecht avaient été condamnés à deux ans de forteresse au cours du procès de Leipzig de haute trahison pour leur appartenance à l’Association internationale des travailleurs et leurs convictions politiques. En avril 1872, au cours d’un nouveau procès pour insulte à l’Empereur, Bebel fut condamné à neuf mois de prison supplémentaires et il fut déchu de son mandat parlementaire. Liebknecht fut donc libéré le 15 avril 1874, et Bebel le 1er avril 1875. [21] Le 25 mars 1875, Bracke avait écrit à Engels : « Le programme signé par Liebknecht et Geib pour le « congrès de fusion » m’oblige à vous écrire cette lettre. Il m’est impossible d’approuver ce programme, et Bebel est du même avis ». Bracke en voulait surtout au passage sur l’introduction de coopératives de production grâce à l’aide de l’État, et de conclure : « Comme Bebel semble décidé à livrer bataille, le moins que je me sente obligé de faire, c’est de le soutenir de toutes mes forces. Mais je souhaiterais cependant savoir auparavant ce que vous - vous et Marx - pensez de cette affaire. Votre expérience est bien plus mûre et votre vision des choses bien meilleure que la mienne. » [22] Cette lettre a été perdue. Hermann Ramm répondit, le 24 mai 1875 : « Votre lettre, tout comme celle de Marx à Bracke, a aussitôt fait la ronde, et vous verrez en lisant les tractations du congrès que, pour notre part, nous avons tenté de tenir compte de vos intentions ainsi que de celles de Marx ; il nous est plus facile de le faire au congrès - dont Liebknecht écrit en ce moment que tout se passe remarquablement bien - qu’il y a deux mois... Il en va autrement en ce qui concerne notre attitude sur le plan tactique. Là, il ne fait absolument aucun doute que si nous n’avions pas fait de concessions décisives, les gens de Hasselmann eussent été dans l’impossibilité de faire accepter l’idée de fusion à leur société - au reste grâce à la sclérose des esprits qui est le fruit d’une demi - douzaine d’années de propagande de ces gaillards. » [23] Cette lettre a été perdue, le 21 avril 1875, Liebknecht répondit à Engels : « Les lacunes du programme auxquelles tu fais allusion existent indubitablement, et d’emblée nous les connaissions fort bien nous - mêmes. Mais elles étaient inévitables à la conférence ; si l’on ne voulait pas que les négociations en vue de la fusion fussent rompues. Les lassalléens avaient juste auparavant tenu une réunion de leur comité directeur, et sont arrivés en étant liés par mandat impératif sur les quelques points les plus criticables. Nous devions leur céder d’autant plus qu’il ne faisait pas le moindre doute pour aucun de nous (et même de chez eux) que la fusion signifierait la mort du lassalléanisme. » (Cet argument - décisif aux yeux de Liebknecht - est maintenant faux comme le montre d’ailleurs Engels dans la présente lettre, lorsqu’il dit que la fusion referait une virginité aux dirigeants lassalléens compromis.) [24] Les gloses marginales auxquelles Marx fait allusion forment ce que l’on appelle la critique du programme de Gotha (1875). Nous ne les reproduisons pas ici, mais le lecteur les trouvera dans l’une des éditions suivantes : MARX-ENGELS, Programmes socialistes, Critique des projets de Gotha et d’Erfurt, Programme du parti ouvrier français (1880), éd. Spartacus, pli. 15 - 39 ; Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt, Éd. sociales, pp. 17-39 ; Karl MARX, Oeuvres. Économie, I, La Pléiade, pp. 1413-1434. [25] Marx était parfaitement conscient des manœuvres des dirigeants sociaux-démocrates - notamment de Liebknecht - pour escamoter son texte. Qui plus est, il savait parfaitement que sa critique ne serait pas utilisée pour modifier le programme en question. C’est donc pour sauver les principes - et avec eux l’avenir du mouvement - qu’il a écrit son texte. Dans sa lettre du 1er mai 1891 à Bebel, Engels dit lui-même à ce sujet : « Quelle était la situation alors ? Nous savions aussi bien que la Frankfurter Zeitung du 9 mars 1875, par exemple, que j’ai retrouvée, que l’affaire était tranchée depuis le moment où ceux qui avaient été chargés par le parti d’établir le programme avaient accepté le projet (du programme de Gotha). C’est en ayant conscience que Marx écrivit son texte pour sauver son âme, sans aucun espoir de succès : comme on le sait, il a terminé son document qui n’était plus dès lors qu’un témoignage par la formule : Dixi et salvavi animam meam (J’ai parlé et j’ai sauvé mon âme). » [26] Ce paragraphe a été largement exploité par Bernstein et autres révisionnistes pour démontrer qu’aux yeux de Marx un progrès immédiat était préférable à un principe, bref qu’il faut sacrifier le socialisme (lointain) à une conquête immédiate. En fait, c’est abuser des mots du texte. Un accord contre l’ennemi commun implique : 1. que le programme et les principes ne soient pas l’objet de l’accord, et ne soient donc pas sacrifiés à cause de lui, autrement dit pas de concession des principes à l’allié ; 2. que l’allié lutte vraiment contre l’ennemi commun, et ne soit pas déjà passé dans les rangs de l’ennemi (comme ce fut le cas, par exemple, de la social-démocratie au cours de la guerre impérialiste en 1914 en Allemagne, et plus encore, si l’on peut dire, après l’assassinat de Rosa Luxemburg et la répression spartakiste faite sous le règne de cette même social-démocratie). [27] Engels analyse maintenant les premiers effets de la fusion sur l’opinion en général et au plan des réalisations. [28] Un programme dont le sort le plus heureux est de rester ignoré, justifie le jugement de Marx : « Tout pas en avant du mouvement réel vaut mieux qu’une douzaine de programmes. » [29] Dans sa lettre du 7 juillet 1875, Bracke avait informé Engels que la direction de Hambourg - formée en majorité de lassalléens - avait décidé de mettre à l’index de la littérature du parti les ouvrages de critique du lassalléanisme : W. BRACKE, Der LassaIle’sche Vorschlag, 1873 ; Bernard BECKER, Geschichte der Arbeiter - Agitation Ferdinand Lassalle, 1874, et Enthüllungen über den tragischen Tod Ferdinand Lassalles (1868). Cette décision fut finalement annulée après une protestation énergique. [30] L’assemblée générale de la coopérative d’imprimerie de Berlin élut, le 29 août 1875, les lassalléens W. Hasselmann, F.W. Fritzsche et H. Rackow au comité directeur, qui agit en tant que comité de contrôle. [31] Le comité se composait de trois lassalléens (Hasenclever, Hasselmann, Derossi) et de deux Eisenachéens (Geib, Auer). [32] A l’avance, Engels indique à la social-démocratie allemande les grandes lignes du combat qu’elle aura à mener (d’abord contre l’ennemi au sein de la classe ouvrière et de l’organisation même, contré le lassalléanisme ; puis contre la répression judiciaire et policière, culminant dans la loi antisocialiste de 1879) avant de pouvoir mener l’assaut révolutionnaire contre le pouvoir politique de la bourgeoisie. [33] Le Parti populaire allemand surgit au cours des années 1863 - 1866, en opposition à la politique d’hégémonie prussienne et au libéralisme bourgeois à la prussienne. Il s’implanta notamment en Allemagne du Centre et du Sud - Ouest ; il se proposait un État de type fédératif et démocratique s’étendant à toute l’Allemagne. Certains éléments étaient ouverts à l’idée d’une révolution populaire pour réaliser leurs buts. Ces éléments fondèrent le Parti populaire saxon, composé essentiellement de travailleurs : sous l’influence de Liebknecht et de Bebel, il évolua vers le socialisme et finit par adhérer en grande partie, en août 1869, au Parti ouvrier social-démocrate d’Eisenach. Des liaisons continuèrent de subsister après 1869, notamment avec le groupe de Leopold Sonnemann, le directeur de la Frankfurter Zeitung. Engels explique l’évolution social-démocrate du parti par des conditions d’immaturité économique et sociale, notamment en Saxe, dans sa lettre du 30 novembre 1881 à Bernstein, où il annonce un type de parti nouveau, lié au développement des conditions économiques et sociales du capitalisme pur. Cf. la lettre d’Engels à Gerson Trier sur les différences de tactique entre partis des pays développés et non développés, in : Le Parti de classe, vol. IV, p. 16 - 20. [34] Les gloses marginales auxquelles Marx fait allusion forment ce que l’on appelle la critique du programme de Gotha (1875). [35] Dans sa lettre du 7 juillet 1875, Bracke avait informé Engels que la direction de Hambourg - formée en majorité de lassalléens - avait décidé de mettre à l’index de la littérature du parti les ouvrages de critique du lassalléanisme : W. BRACKE, Der LassaIle’sche Vorschlag, 1873 ; Bernard BECKER, Geschichte der Arbeiter - Agitation Ferdinand Lassalle, 1874, et Enthüllungen über den tragischen Tod Ferdinand Lassalles (1868). Cette décision fut finalement annulée après une protestation énergique. [36] L’assemblée générale de la coopérative d’imprimerie de Berlin élut, le 29 août 1875, les lassalléens W. Hasselmann, F.W. Fritzsche et H. Rackow au comité directeur, qui agit en tant que comité de contrôle. [37] Le comité se composait de trois lassalléens (Hasenclever, Hasselmann, Derossi) et de deux Eisenachéens (Geib, Auer).

Prélude au programme d’Erfurt :

La publication de la critique du programme de Gotha par Marx

Engels à Karl Kautsky, 7 janvier 1891. Hier je t’ai envoyé en recommandé le manuscrit de Marx [1] que tu auras certainement lu avec plaisir. Je doute qu’il puisse paraître tel quel dans le Saint Empire germanique. Considère le texte sous cet angle, et où cela peut aller laisse de côté les passages délicats et remplace-les par des points. Là où la liaison en souffre, veux-tu être assez aimable pour me signaler les passages dans les épreuves et, si tu le veux bien, m’indiquer les raisons pour lesquelles tu estimes qu’ils pourraient soulever des difficultés. Je ferai alors mon possible. Je placerai les passages modifiés entre crochets et je dirais dans ma note introductive que ce sont là des passages modifiés. Je te prie donc de m’envoyer les épreuves en placard. Il se peut fort bien, d’ailleurs qu’outre les hautes sphères de la police, d’autres gens aussi s’offusquent de cette publication. Si tu jugeais nécessaire de prendre des gants ici aussi, je te prierais d’envoyer le manuscrit en recommandé à Adler. Là-bas à Vienne, il peut certainement être imprimé dans sa totalité (sauf, hélas, le magnifique passage sur les besoins religieux) mais de toute façon il sera imprimé. Je veux admettre que la ferme détermination dont je viens de te faire part te donne pleine couverture contre toutes les récriminations possibles. En effet, comme vous ne pouvez tout de même pas empêcher la publication de ce texte, il vaut mieux qu’il paraisse en Allemagne même, dans l’organe du parti spécialement créé pour ce genre de choses - la Neue Zeit.

Engels à Karl Kautsky, 15 janvier 1891. Tu constateras d’après les épreuves ci - jointes que je ne suis tout de même pas un monstre, puisque j’ai même glissé, dans mon Introduction un petit peu de morphine et de bromure de potassium pour calmer les douleurs. Cela suffira peut-être à produire un effet sédatif sur l’humeur élégiaque de notre ami Dietz. J’écrirai aujourd’hui encore à Bebel [2]. Je ne lui ai rien dit de l’affaire jusqu’ici, parce que je n’ai pas voulu le mettre dans l’embarras vis-à-vis de Liebknecht : il eût été obligé de lui en parler, et Liebknecht qui, au congrès de Halle, avait cité des passages du manuscrit dans son discours sur le programme du parti, aurait remué ciel et terre pour en empêcher la publication [3]. Si le passage « pour satisfaire leurs besoins religieux aussi bien que corporels » ne peut vraiment être maintenu, raye les mots en italique et remplace-les par des points [4]. L’allusion n’en sera que plus transparente tout en restant suffisamment compréhensible. Il faut espérer qu’après cela il n’y aura plus d’objections. Par ailleurs, j’ai fait tout ce que vous m’avez demandé, Dietz et toi, pour vous satisfaire, et comme tu le vois davantage même.

Engels à Karl Kautsky, 3 février 1891. Crois - tu qu’on nous bombarde de lettres à cause de l’article de Marx [5]. C’est tout le contraire : personne ne bouge ni ne souffle mot. La Neue Zeit n’étant pas arrivée samedi, j’ai tout de suite pensé qu’il s’était encore produit un incident. Dimanche j’ai eu la visite de Bernstein, qui m’a transmis ta lettre. J’ai pensé alors que le coup de la suppression avait tout de même réussi. Enfin le numéro est arrivé lundi et peu après j’en découvrais également la reproduction dans le Vorwärts [6]. Après que les tentatives d’agir à la manière de la loi anti-socialiste eussent échoué, ce bond audacieux était ce que ces gens pouvaient faire de mieux. Au reste, il a l’avantage de combler une bonne partie de l’abîme difficile à franchir dont Bebel parlait dans sa première frayeur. En tout cas, cette frayeur reposait essentiellement sur la préoccupation de savoir quel parti nos adversaires pouvaient en tirer. En publiant le texte dans l’organe officiel, on coupe court à son exploitation par l’adversaire, et l’on se met même en position de dire : voyez, comme nous nous critiquons nous-mêmes - essayez donc d’en faire autant ! Et c’est au fond la juste position que les, nôtres auraient dû adopter d’emblée. Dans ces conditions, il sera également difficile de mettre en scène des mesures contre toi. Je t’avais demandé d’envoyer éventuellement le texte à Adler pour faire pression sur Dietz et couvrir aussi ta responsabilité, en te forçant la main en quelque sorte. J’ai également écrit à Bebel [7] que je prenais toute la responsabilité sur moi. S’il devait y avoir encore quelque autre responsable, ce serait Dietz. Or celui-ci sait qu’en l’occurrence je me suis toujours montré très coulant. Non seulement j’ai satisfait tous ses désirs d’atténuation, mais encore j’ai émoussé le texte au-delà de ce qu’il réclamait. S’il avait signalé plus de passages, je les aurais également pris en considération. Mais pourquoi eus-je dû ne pas laisser passer ce qui n’a pas choqué notre Dietz ? Au demeurant, à part Liebknecht, la plupart d’entre vous devraient, une fois la première frayeur passée, m’être reconnaissants d’avoir publié ce texte. Il rend impossible toute insuffisance et toute phraséologie dans le prochain programme et fournit des arguments irrésistibles que la plupart d’entre vous n’auraient sans doute pas eu le courage de présenter de leur propre chef. Qu’ils n’aient pas changé leur mauvais programme sous le régime de la loi anti-socialiste, parce qu’ils ne le pouvaient pas, on ne saurait le leur reprocher. Mais à présent qu’ils l’ont abandonné eux-mêmes, ils peuvent vraiment avouer sans se gêner qu’ils se sont comportés comme des empotés il y a quinze ans et se sont faits rouler par les Hasselmann et Cie. En tout cas, les trois points suivants de l’ancien programme - 1. le lassalléanisme spécifique ; 2. la démocratie vulgaire de Parti Populaire, et 3. les insanités qui n’ont pas été améliorées, parce qu’elles ont été conservées dans le vinaigre pendant quinze ans comme programme officiel du parti - si l’on ne peut pas s’en défaire ouvertement aujourd’hui, quand le pourra-t-on ? Si tu apprends du nouveau, fais-le moi savoir, s’il te plait. Bien des choses. Ton F.E.

Engels à Fr.-A. Sorge, 17 janvier et 11 février 1891. Dans le numéro 17 de la Neue Zeit éclate une bombe : la critique du projet de programme de 1875 par Marx. Tu te réjouiras, mais plus d’un en sera indigné et enragera en Allemagne. Tu auras lu l’article de Marx dans la Neue Zeit. Il a commencé par susciter chez les socialistes qui ont la direction en Allemagne, un grand courroux qui semble cependant s’être apaisé déjà quelque peu ; en revanche, il a été accueilli avec beaucoup de joie par le parti lui-même - exception faite des vieux Lassalléens. Le correspondant berlinois de l’Arbeiter Zeitung de Vienne, que tu recevras par le prochain courrier, me remercie littéralement pour le service que j’ai rendu au parti (je pense que c’est Adolf Braun [8] le gendre de Victor Adler et le rédacteur-adjoint du Vorwärts de Liebknecht). Naturellement Liebknecht est furieux, étant donné que toute la critique lui est directement adressée puisqu’il est le père qui a engendré - avec l’enculé de Hasselmann - ce programme pourri [9]. Je comprends que ces gens aient commencé à prendre peur, eux qui tenaient jusqu’ici à ce que l’on ne s’adresse aux « camarades » qu’avec les ménagements les plus extrêmes. Voici qu’ils sont maintenant traités à ce point sans façon et qu’on révèle que leur programme est une pure absurdité. K. Kautsky, qui a fait montre dans toute cette affaire d’un très grand courage, vient de m’écrire [10] que la fraction parlementaire social-démocrate avait l’intention de lancer une déclaration annonçant que le texte a été publié à son insu et qu’il la désapprouve. Ce plaisir ils peuvent se l’offrir. Cependant il n’en sera peut-être rien non plus, si les approbations émanant du parti continuent à. se multiplier et qu’ils s’aperçoivent que les criailleries faites autour de « cette arme contre nous-mêmes mise ainsi entre les mains de nos adversaires » n’a aucune portée. En attendant, ces messieurs me boycottent - ce qui me convient parfaitement, car cela m’épargne de perdre mon temps avec eux. Mais cela ne durera sans doute pas bien longtemps.

Article de la rédaction du « Vorwärts » de Liebknecht, Vorwärts, 26 février 1891, p. 3, col. I, dans la rubrique : « Panorama politique ». Le Berliner Tageblatt et le Volks Zeitung publient aujourd’hui la note suivante : « On s’est demandé à plusieurs reprises comment il était possible que l’écrit de Fr. Engels avec la critique du programme socialiste par Marx aient pu être publiés dans la Neue Zeit. Pour expliquer ce fait, on a même affirmé qu’au fond la fraction avait souhaité la chose. Et cette hypothèse a reçu une sorte de confirmation par le correspondant milanais du Vorwärts. L’histoire est infiniment plus simple. Monsieur Engels a envoyé la lettre à la rédaction de la Neue Zeit. Monsieur Kautsky, le rédacteur de la NZ est, en effet, de la plus stricte observance marxiste. La voie était libre pour qu’elle soit publiée. Mais il n’en était pas de même de Monsieur Dietz, l’éditeur. On envoya donc la lettre à Monsieur Bebel pour y voir clair. Mais Monsieur Bebel qui avait juste à faire avec le mariage de sa fille, laissa l’affaire en suspens. On admit en conséquence à Stuttgart, qu’il n’avait rien à y objecter, et c’est ainsi que l’écrit de Marx et d’Engels parut dans la Neue Zeit ». Cette présentation est erronée sur un point essentiel. Lorsque Bebel eut l’occasion de lire l’article de Marx - et il faut remarquer une fois de plus ici que Bebel ne connaissait absolument pas jusqu’à ce jour le contenu de la lettre de Marx et de la critique qui y était jointe, car il n’avait encore jamais vu ces deux textes, puisqu’à l’époque de la communication de ces documents il était en prison [11] - le numéro de la Neue Zeit était déjà terminé ; un télégramme envoyé le lendemain à Dietz après avoir pris langue avec celui-ci, donnait l’ordre dé suspendre l’édition, mais il arriva trop tard., Nous pouvons déclarer expressément au nom de Bebel que si ces documents lui avaient été envoyés à temps, ils n’auraient très probablement pas été acceptés dans la forme où ils furent publiés.

Engels à Karl Kautsky, 11 février 1891. Meilleurs remerciements pour tes deux lettres [12]. Je te retourne ci - joint celles de Bebel et de Schippel. Les Berlinois continuent de me boycotter. Je ne reçois pas la moindre lettre : ils n’ont probablement pas encore pris parti [13]. En revanche, le Hamburger Echo a publié un éditorial qui était très convenable, si l’on considère que ces gens - là ont encore une forte imprégnation lassalléenne et jurent même par le Système des Droits Acquis. J’ai lu aussi dans ce journal, ainsi que dans la Frankfurter Zeitung, que l’assaut de la presse adverse bat son plein, s’il n’est pas déjà épuisé. Dès qu’il sera surmonté - et pour autant que j’ai pu en juger il a été très modéré jusqu’ici - nos gens se remettront de leur première frayeur. En revanche, le correspondant berlinois d’Adler (A. Braun ?) me remercie littéralement pour cette publication. Encore quelques voix de ce genre, et la résistance cessera. Que ce document ait été intentionnellement escamoté et caché à Bebel en mai-juin 1875, c’est ce qui m’était devenu clair, lorsqu’il m’indiqua la date de sa libération de prison - le 1° avril. Je lui ai écrit [14] aussi qu’il devait l’avoir vu, s’il ne « s’était rien passé d’irrégulier ». S’il le faut, je lui demanderai en temps utile de me répondre sur ce point. Le document a été longtemps entre les mains de Liebknecht, et ce n’est qu’à grand-peine que Bracke a pu le récupérer : Liebknecht voulait le garder purement et simplement pour lui tout seul, afin de l’utiliser lors de la rédaction définitive du programme. De quelle façon, on le voit ! Envoie-moi en recommandé et sous bande, comme manuscrit, l’article de Lafargue : je me charge de régler cette affaire [15]. Au reste, son article sur Padlewski était tout à fait bien et très utile, face aux déformations que subissent dans le Vorwärts les comptes-rendus sur la politique française. En somme, Liebknecht joue de malchance : il met partout en valeur la République française, et le correspondant qu’il a engagé spécialement pour cela - Guesde - la démolit partout et toujours. La déclaration de la fraction parlementaire annoncée par Schippel me laisse complètement froid. S’ils le désirent, je leur confirmerai que je n’ai pas l’habitude de leur demander des autorisations. Que cette publication leur plaise ou non, c’est ce qui me laisse complètement indifférent. Je veux bien qu’ils prennent un air protecteur pour parler de tel ou tel sujet. Il ne me vient même pas à l’idée de leur répondre - à moins que l’affaire ne prenne une tournure telle que je sois absolument obligé d’intervenir. Attendons donc ! Je n’écrirai pas non plus à Bebel à ce sujet. En effet, 1. il faudra d’abord qu’il me dise lui-même quelle est son opinion en définitive ; 2. chaque résolution du groupe parlementaire n’est-elle pas signée par tous, qu’ils l’aient voté ou non ? Au reste Bebel se trompe, s’il croit que je me laisserai entraîner dans une polémique ayant un goût d’amertume. Pour cela il faudrait tout d’abord qu’ils avancent quelques contre-vérités etc., que je ne pourrais pas laisser passer. À l’inverse, je suis littéralement imbibé d’esprit de conciliation ; je n’ai aucune raison d’avoir de l’animosité et je brûle du désir de jeter par-dessus l’abîme ou le gouffre hypothétique de Bebel tous les ponts que l’on voudra - ponton, pont en bois, en pierre, en fer, voire en or ! C’est étrange. Voici que Schippel parle dans sa lettre des nombreux vieux Lassalléens qui sont fiers de leurs lassalleries. Or, quand ils m’ont rendu visite, ils affirmèrent unanimement qu’il n’y avait plus de Lassalléens en Allemagne ! C’était là une des raisons principales qui a balayé chez moi certaines réserves. Et voici qu’arrive aussi Bebel, qui trouve qu’un grand nombre de camarades, et des meilleurs, sont gravement blessés. Dans ces conditions, il eût fallu me présenter les choses telles qu’elles étaient. Au reste, si aujourd’hui, quinze ans après, on n’a pas le droit de parler ouvertement des insanités théoriques de Lassalle et de son prophétisme, quand pourra-t-on jamais le faire [16] ? Le parti lui-même, le Comité central, la fraction parlementaire et tutti quanti ne sont-ils pas, du fait de la loi anti-socialiste, à l’abri de tout reproche, exception faite de celui d’avoir adopté un tel programme (et celui-là, ils ne peuvent l’éluder) ? Tant que régnait cette loi, toute révision était en effet exclue. Or dès qu’elle est abrogée, ils mettent sa révision à l’ordre du jour. Que veut - on de plus ? Et qu’enfin les gens cessent une fois pour toutes de mettre des gants devant les fonctionnaires du parti - leurs propres serviteurs ! Il n’y a pas de raison de se mettre au garde-à-vous devant des bureaucrates infaillibles, alors qu’il s’agit de faire leur critique.

Engels à Karl Kautsky, 23 février 1891. Entre nous Cher Kautsky, Comme tu m’as envoyé la lettre de Bebel et qu’une amabilité en appelle une autre, j’ai arrangé la lettre ci-jointe de telle sorte que tu puisses l’envoyer aussi à Bebel, au cas où tu le jugerais souhaitable dans l’intérêt de la paix. Je m’en rapporte entièrement à toi [17]. Tes notes à l’article du Vorwärts sont excellentes. De même ton dessein de rappeler à Bebel l’indifférence avec laquelle on a laissé passer les attaques de Schramm contre Marx. En toute hâte - cinq minutes avant la levée postale.

Engels à Karl Kautsky, 23 février 1891. Cher Kautsky, Les vives félicitations que je t’ai envoyées avant-hier te seront sans doute déjà parvenues. Aussi revenons à nos moutons, la lettre de Marx. La crainte qu’elle puisse fournir une arme à l’adversaire était dénuée de fondement. Ne fait-on pas à tout propos de méchantes insinuations ? En somme, l’effet produit sur l’adversaire a été celui de la stupéfaction la plus complète devant cette impitoyable autocritique, et ce sentiment : quelle force intérieure ce parti doit-il avoir pour se permettre cela ! C’est ce qui ressort de la lecture des journaux adverses que tu m’as envoyés (merci !) ou que je reçois d’habitude. Et, à vrai dire, c’était aussi dans cette intention que j’ai publié le document. Qu’il ait pu toucher certains très désagréablement tout à fait au début, c’est ce que je savais, mais c’était inévitable, et le contenu réel du document le compensait amplement à mes yeux. Au reste, je savais que le parti était vraiment assez fort pour supporter cela, et je l’estime aujourd’hui capable de digérer le franc-parler tenu quinze ans auparavant. Ne doit-on pas considérer cette épreuve de force avec une légitime fierté, et dire : quel autre parti pourrait se permettre semblable audace ? Cependant on a laissé ce soin aux Arbeiter Zeitung de Vienne et de Saxe ainsi qu’à la Züricher Post ! C’est très aimable à toi d’assumer dans le numéro 21 de la Neue Zeit la responsabilité de la publication, mais n’oublie pas que je suis à l’origine de cette initiative et qu’au surplus je t’ai tout de même quelque peu forcé la main. Aussi j’en revendique la responsabilité principale pour moi-même. Il peut, naturellement, y avoir des divergences d’opinion sur les points de détail. J’ai biffé et modifié tout ce qui aux yeux de Dietz et de toi-même, pouvait soulever une objection, et si Dietz avait signalé encore plus de choses, je me serai montré là encore aussi coulant que possible. Je n’ai jamais manqué de vous donner des preuves de ma bonne volonté. Mais voici l’essentiel : j’avais le devoir de publier ce texte dès que le programme était mis en discussion. Or dès lors que Liebknecht s’appropriait, dans son exposé de Halle, comme sa chose propre, des extraits entiers de ce document et critiquait le reste sans mentionner ses sources, Marx n’aurait pas manqué d’opposer l’original à cette version - et c’était mon devoir de faire la même chose à sa place. Malheureusement je n’étais pas alors en possession de ce document, que je n’ai trouvé que beaucoup plus tard après de longues recherches. Tu dis que Bebel t’a écrit que la façon dont Marx a traité Lassalle avait excité la colère des vieux Lassalléens. C’est bien possible. Or ces gens ne connaissent pas la véritable histoire, et il semble que l’on ait rien fait pour les éclairer sur ce point [18]. Ce n’est pas de ma faute si ces gens ignorent que toute la grandeur de Lassalle provient de ce que Marx lui a permis de se parer des années durant des résultats de recherches effectuées par ce dernier, comme s’il s’agissait des siennes propres et avec cela de les dénaturer étant donné le manque de préparation de Lassalle dans le domaine économique. Or je suis l’exécuteur testamentaire des écrits de Marx et, comme tel, j’ai des responsabilités. Lassalle appartient à l’histoire depuis vingt-six ans. Si l’on a évité sous la loi d’exception de lui faire subir une critique historique, il est enfin temps que celle-ci reprenne ses droits - et que la lumière soit faite sur la position de Lassalle vis-à-vis de Marx. La légende qui contrefait et porte aux nues la véritable figure de Lassalle ne peut tout de même pas servir d’article de foi au parti. Quelque haute opinion on puisse avoir des mérites de Lassalle vis-à-vis du mouvement, son rôle historique est équivoque. Le démagogue Lassalle suit le socialiste Lassalle comme son ombre. Partout et toujours l’animateur du procès de Hafzfeldt transparaît chez l’agitateur et l’organisateur Lassalle, facilement reconnaissable au même cynisme dans le choix de ses moyens, au même goût de s’entourer de personnages corrompus et douteux que l’on peut employer ou laisser tomber comme de simples instruments. Jusqu’en 1862, c’était dans la pratique un démocrate vulgaire, marqué par ses origines prussiennes et de fortes tendances bonapartistes [19] (je viens de parcourir ses lettres à Marx) ; il changea brusquement pour des motifs purement personnels, et il commença son agitation : deux ans ne s’étaient pas écoulés qu’il demandait aux ouvriers de s’unir au parti royaliste contre la bourgeoisie et intriguait avec Bismarck auquel son caractère l’apparentait, d’une façon qui l’eût conduit à une véritable trahison du parti. s’il n’avait pas - heureusement pour lui - été tué à temps. Dans ses écrits destinés à l’agitation, Lassalle mêle les vérités qu’il emprunte à Marx de façon si étroite et systématique à ses propres élucubrations qu’il devient pratiquement impossible de séparer ce qui est juste de ce qui est faux. Ceux des travailleurs qui se sentent blessés par le jugement de Marx ne connaissent de Lassalle que ses deux années d’agitation, et encore ne les voient - ils qu’à travers des lunettes roses. Or le critique historique ne peut s’arrêter, le chapeau à la main, jusqu’à la fin des jours, devant de tels préjugés. C’était mon devoir de faire place nette entre Marx et Lassalle. C’est ce que j’ai fait. Pour l’heure je peux m’en tenir là. J’ai d’ailleurs d’autres chats à fouetter en ce moment. La publication du. sévère jugement de Marx sur Lassalle produira à lui tout seul son effet, et donnera à d’autres du courage. Cependant si l’on m’y obligeait, je n’hésiterai pas : je ruinerai une fois pour toutes la légende de Lassalle. Que des voix se soient élevées dans la fraction parlementaire pour placer la Neue Zeit sous censure, voilà qui est joli. Est-ce le fantôme de la dictature de la fraction parlementaire du temps de la loi anti-socialiste (qui alors était certes nécessaire et fonctionnait remarquablement) ou sont-ce des réminiscences de la stricte organisation d’antan de von Schweitzer) ? En fait, c’est une idée brillante que de placer le socialisme scientifique, libéré de la loi anti-socialiste de Bismarck, sous une nouvelle loi anti-socialiste fabriquée et exécutée par les fonctionnaires mêmes du parti social-démocrate [20]. Au reste, nous veillerons à ce que ces velléités ne se transforment pas en réalité. L’article du Vorwärts ne m’émeut pas. J’attendrai que Liebknecht ait raconté l’histoire de cette affaire, et je répondrai alors à l’un et à l’autre de la manière la plus amicale possible. Dans l’article du Vorwärts, il n’y a guère que quelques erreurs à rectifier (par exemple que nous n’aurions pas voulu l’unité, que les événements auraient donné tort à Marx) et quelques points évidents à confirmer. Avec cette réponse, j’espère avoir clos le débat pour ma part, à moins que je sois forcé d’aller plus loin si on lance de nouvelles attaques et des affirmations inexactes. Dis à Dietz que je suis en train de remanier l’Origine. Mais voilà que Fischer m’écrit aujourd’hui pour me réclamer trois nouvelles préfaces [21].

Engels à Karl Kautsky, 17 mars 1891. Pas une ligne de Bebel - mais je ne suis pas pressé non plus. Sorge pense que je ne dois pas réagir à l’article confus du Vorwärts. Qu’en penses-tu ? Je commence à incliner aussi à une telle attitude. Le passage de ma précédente lettre sur la responsabilité était entièrement écrit à l’intention de Bebel. Si j’avais pu penser qu’il te blesserait en quoi que ce soit, je l’aurais supprimé - pareille chose ne me viendrait pas à l’esprit. Je n’ai absolument pas pensé à ta note sur l’oukase de la fraction parlementaire. Je considérais simplement qu’il était de mon devoir vis-à-vis des Berlinois de te décharger autant que possible de la responsabilité de ce que j’avais fait, pour le cas où tu leur expédierais la lettre. Voilà tout... Je trouve aussi de plus en plus que cette affaire n’a absolument pas suscité d’indignation dans le parti lui-même, et qu’il n’y a que ces messieurs de Berlin qui se sentent blessés pour telle ou telle raison, Et ceux-là aussi semblent se rendre compte que les flèches du Vorwärts sont restées au point de chute sans produire le moindre effet - tombées à plat, comme disent les Français. Autrement ils n’auraient pas manqué de venir sonner chez moi. Tes plaintes au sujet du Vorwärts (depuis quand cette chose-là est-elle du sexe masculin ?) recueillent ici toute notre sympathie. On n’a jamais vu de journal pareil. Je m’étonne de ce qu’il soit supporté aussi longtemps.

Engels à Fr.-A. Sorge, 4 et 21 mars et 8 avril 1891. J’ai bien reçu ta lettre du 19 février. Dans l’intervalle, tu auras sans doute appris davantage sur la grande indignation de la fraction parlementaire sociale-démocrate à la suite de la publication de la lettre-programme de Marx dans la Neue Zeit. L’affaire se poursuit. Pour l’heure, je laisse les gens se ridiculiser, et à ce niveau Liebknecht a réalisé des prouesses dans le Vorwärts. Lorsque le moment sera venu je répondrai naturellement, cependant sans chamaillerie inutile, mais sans doute faudra-t-il une touche d’ironie. Naturellement tous ceux qui ont l’esprit quelque peu théorique sont de mon côté - je ne dois excepter que Bebel, qui n’a pas tort de se sentir blessé par moi, mais c’était inévitable. Je n’ai pu lire la Volkszeitung depuis un mois, parce que je suis surchargé de travail ; je ne sais donc pas s’il y a eu des répercussions en Amérique - en Europe les restes de Lassalléens écument, et vous n’en manquez pas là-bas. Je ne sais pas encore si je répondrai ou non à l’article du Vorwärts, mais je commence à pencher de ton côté [22]. A vrai dire, je devrais aborder certains sujets, mais peut-être puis-je faire la chose autrement. Je dois assurer la réédition ou écrire de nouvelles préfaces aux trois textes suivants, que le parti allemand veut publier avec un tirage de 10 000 : 1. la Guerre civile en France, 2. gTravail salarié et Capital de Marx ; 3 . Socialisme utopique et socialisme scientifique. Ma réponse à Brentano sortira d’ici 8-10 jours chez Meissner ; tu en auras aussitôt un exemplaire. Ensuite je dois assurer la réédition de l’Origine de la famille, etc. (5 000 vendus !), et alors je passerai irrémédiablement et sans plus me laisser arrêter au livre III du Capital. Singer et Bebel m’ont écrit très aimablement [23]. Les Allemands ne peuvent toujours pas s’habituer à - ce qu’un personnage « qui exerce une fonction et une dignité » ne puisse prétendre à des égards plus tendres que le commun des mortels. C’était au fond ce qui explique principalement qu’ils aient été si vexés. Comme je n’ai pas répondu au pompeux factum de Liebknecht et que je n’ai pas réagi le moins du monde à toutes leurs flèches, Liebknecht se sera imaginé qu’il a remporté une grande victoire sur moi. Je lui laisse ce plaisir. Il rédige le Vorwäris de telle manière qu’il le ruine rapidement, et tous de rouspéter. Il n’y a rien à faire avec Liebknecht, comme cela se voit aussi au fait qu’il semble continuer d’intriguer avec Rosenberg en Amérique. C’est de plus en plus Bebel qui joue le rôle décisif dans le parti - et c’est très bien. Bebel a l’esprit pondéré et clair, et il s’est développé au niveau théorique de manière toute différente de celle de Liebknecht. Mais il se trouve qu’on ne peut pas se débarrasser de Liebknecht : il produit toujours un grand effet dans les réunions populaires à cause de ses belles phrases et de la sentimentalité de ses propos - et c’est ce qui donne lieu à toutes sortes de compromis... En France, grâce à la scission parmi les possibilistes, les nôtres semblent tenir les rênes à Paris aussi. D’abord les Allemanistes (d’après Lafargue, la majorité à Paris, ce dont je doute cependant) ont envoyé des délégués à la commission préparant la manifestation du 1° mai, puis ce furent aussi les Broussistes - ils se contentent donc d’exécuter une résolution marxiste [24]. Et comme les Allemanistes veulent jeter dehors les Broussistes, nos gens se trouvent dans la situation de surgir comme les défenseurs de droits égaux pour les Broussistes !!! Le mieux serait que nos Français suivent vis-à-vis des possibilistes exactement la tactique conseillée par Marx aux Eisenachiens vis-à-vis des Lassalléens. Elle a toujours conduit jusqu’ici au succès.

Engels à August Bebel, 1er mai 1891. Je réponds aujourd’hui à tes deux lettres du 30 mars et du 25 avril. C’est avec joie que j’ai appris que vos noces d’argent se sont si bien déroulées et qu’elles vous ont donné envie de fêter plus tard vos noces d’or. Je souhaite de tout cœur que vous puissiez le faire. Nous aurons besoin de toi encore longtemps, après que le diable m’aura emporté - pour parier comme le vieux Dessauer (Léopold, prince de Anhalt-Dessau). Il me faut revenir - et j’espère que ce sera pour la dernière fois - sur la critique du programme par Marx. Je suis obligé de contester que « nul ne s’est élevé contre la publication elle-même ». Liebknecht n’a jamais donné son assentiment et a tout mis en œuvre pour empêcher la publication. Cette critique lui pèse sur l’estomac depuis 1875, et dès qu’il est question de « programme », elle lui remonte. Tout son discours de Halle y tourne autour. Son grandiloquent article du Vorwärts n’est que l’expression de sa mauvaise conscience, toujours à cause de cette critique. De fait, il était dirigé en premier lieu contre elle. Nous avons vu en Liebknecht - et je continue devoir en lui - le père du programme d’unification, et de tout ce qu’il y a de pourri en lui. C’est le point qui m’a décidé à intervenir unilatéralement. Si j’avais pu discuter en détail de toute l’affaire avec toi seul, puis envoyer le texte à Kautsky pour l’imprimer aussitôt, alors nous eussions pu nous mettre d’accord en deux heures. Cependant j’ai estimé qu’au niveau personnel aussi bien qu’au niveau du parti tu avais le devoir d’en délibérer aussi avec Liebknecht. Dès lors je savais ce qui allait se passer : Ou bien, l’affaire était étouffée, ou bien c’était la querelle ouverte, du moins pour un certain temps, même avec toi, si je persistais néanmoins dans mon dessein. Que je n’aie pas tort, c’est ce que démontre le simple fait suivant : étant donné que tu es sorti de prison le 1° avril 1875 et que le document n’a été fait qu’à la date du 5 mai, il est clair - jusqu’à plus ample informé - que le texte t’a été escamoté à dessein, et ce n’est que Liebknecht qui a pu le faire. Mais pour l’amour de la chère paix, tu permets qu’il mente à tout le monde, en affirmant que tu n’as pu voir le document parce que tu étais en prison. Ainsi tu as eu des égards pour lui avant même l’impression, afin d’éviter le scandale au Comité central. Je trouve cela compréhensible, mais j’espère qu’à ton tour tu comprendras que j’ai agi en tenant compte de ce que les choses évolueraient ainsi selon toute vraisemblance. Je viens de relire le texte. Il est possible que l’on eût pu en écarter encore quelques passages, sans nuire à l’ensemble. Pas beaucoup en tout cas. Qu’elle avait été la situation en 1875 ? Nous savions aussi bien que la Frankfurter Zeitung du 9 mars 1875, par exemple, que j’ai retrouvée, que l’affaire était tranchée depuis le moment où ceux qui avaient été chargés par le parti d’établir le programme avaient accepté le projet (du programme de Gotha). C’est en en ayant conscience que Marx écrivit son texte pour sauver son âme, sans aucun espoir de succès : comme on le sait, il a terminé son document, qui n’était plus dès lors qu’un témoignage, par la formule : Dixi et salvavi animam meam (J’ai parlé et j’ai sauvé mon âme). Dès lors la forfanterie de Liebknecht avec son « non catégorique » n’est donc que pâle vantardise - et il le sait aussi. Or donc, si dans le choix de vos chargés de programme vous avez commis une gaffe colossale et que pour ne pas compromettre toute l’unification vous avez été obligés d’avaler le programme (de 1875), vous ne pouvez vraiment pas vous opposer à ce que l’on publie maintenant, au bout de quinze années, l’avertissement que nous vous avions adressé avant l’ultime décision. Cela ne vous stigmatise ni comme imbéciles, ni comme gredins, à moins que vous ne revendiquiez l’infaillibilité pour vos actes officiels. De toute façon, tu n’as pas lu l’avertissement (de 1875). C’est ce qui a aussi été publié, et tu te trouves en conséquence dans une position exceptionnellement favorable par rapport aux autres qui l’ont lu et se sont néanmoins accommodés du projet. Je considère que la lettre d’accompagnement est extrêmement importante, car la seule politique juste s’y trouve exposée : action commune ou mieux parallèle pendant une période probatoire [25]. Voilà la seule chose qui eût pu vous sauver du marchandage des principes. Mais Liebknecht ne voulait à aucun prix se voir privé de la gloire d’avoir réalisé l’unité et, dans ces conditions, c’est encore miracle qu’il ne soit pas allé plus loin dans les concessions. Il a rapporté de la démocratie bourgeoise une véritable frénésie d’unification, et il l’a toujours conservée. Dans la forme - modérée que l’on a choisi d’adopter aujourd’hui il n’est pas possible de dire que les Lassalléens sont venus parce qu’ils étaient obligés de le faire, parce que tout leur parti s’en allait en morceaux, parce que leurs dirigeants étaient, ou bien des gredins, ou bien des ânes que les masses ne voulaient plus suivre. Leur « stricte organisation » finissait tout naturellement par se dissoudre complètement. Il est donc ridicule pour Liebknecht d’excuser l’adoption en bloc des articles de foi lassalléens, en affirmant que les Lassalléens avaient sacrifié leur « stricte organisation » en contrepartie - ils n’avaient plus rien à sacrifier ! Tu te demandes d’où viennent les phrases obscures et confuses du programme ? Mais elles sont tout simplement l’incarnation de Liebknecht lui-même, et c’est à cause d’elles que nous nous disputons depuis des années avec lui, tandis qu’il est en extase devant elles. Sur le plan théorique, il a toujours eu des idées confuses, et notre façon tranchante de formuler les positions est aujourd’hui encore pour lui une abomination. En tant qu’ancien membre du Parti Populaire, il aime toujours les phrases ronflantes, avec lesquelles on peut penser ce que l’on veut, ou même ne rien penser du tout. Si, dans le temps, des Français, des Anglais et des Américains à l’esprit peu clair parlaient de « l’émancipation du travail » au lieu de classe ouvrière, parce qu’ils n’en savaient pas davantage ; si même dans les documents de l’Internationale il fallait employer parfois la langue que parlaient alors les gens, c’était là, pour Liebknecht, une raison suffisante pour ramener de force ta position du parti allemand à un niveau qu’il avait surmonté depuis longtemps. On ne peut absolument pas dire qu’il l’ait fait « en sachant que c’était faux », car en fait il n’en savait pas plus long - et je me demande si ce n’est pas encore le cas aujourd’hui. En tout cas, il replonge aujourd’hui à pleines mains dans cette vieille façon confuse de s’exprimer qu’il est assurément plus facile d’utiliser pour des effets oratoires. Comme il tenait aux revendications démocratiques fondamentales, qu’il croyait comprendre, au moins autant qu’aux principes économiques qu’il n’a jamais compris clairement, il a certainement été honnête et a pensé conclure une brillante affaire quand il a troqué les articles de l’arsenal démocratique contre les dogmes lassalléens [26]. Comme je vous l’ai dit, ce qui était essentiel pour moi, c’était les attaques contre Lassalle. En adoptant TOUTES les revendications et les phrases essentielles de Lassalle, ceux du parti d’Eisenach étaient en fait devenus des lassalléens, pour ce qui concerne le programme au moins. Les Lassalléens n’avaient rien sacrifié, mais rien du tout, à part ce qu’ils n’avaient plus [27]. Pour compléter leur victoire, vous avez adopté comme chant de votre parti les phrases creuses et moralisantes, mises en rimes par Monsieur Audorf pour fêter Lassalle [28]. Pendant les quinze ans que dura la loi anti-socialiste, il n’était évidemment pas possible de réagir contre le culte de Lassalle au sein du parti. Or il fallait mettre fin à cette situation - et c’est ce que j’ai provoqué. Je ne permettrai plus que la fausse gloire de Lassalle se maintienne aux dépens de Marx et qu’elle soit prêchée de nouveau. Les gens qui ont eux-mêmes connu Lassalle et l’ont adoré sont peu nombreux aujourd’hui, et chez tous les autres le culte de Lassalle est un article de pure fabrication, qui se maintient parce que nous le tolérons tacitement, bien que nous sachions combien il est faux : il ne se justifie donc même pas par le dévouement personnel. En publiant la chose dans la Neue Zeit, on a eu suffisamment d’égards pour ceux qui n’ont pas encore d’expérience et pour les nouveaux adhérents. Mais je ne puis absolument pas admettre que, sur de pareils sujets, la vérité historique soit obligée - après quinze années de patience et de dévotion moutonnière - de céder le pas aux convenances de quelques-uns ou à la crainte de choquer certains dans le parti. Il est inévitable de heurter à chaque fois de braves gens dans ce genre d’affaire, et de les faire grogner. Cela ne me touche absolument pas, lorsqu’ils racontent que Marx a été jaloux de Lassalle et que des journaux allemands et même (!?!) le Vorbote de Chicago (qui écrit pour plus de Lassalléens spécifiques à Chicago, qu’il n’en existe dans toute l’Allemagne) se joignent au chœur. On nous a jeté bien d’autres choses à la tête - et nous sommes passés outre. L’exemple est déjà donné ! Marx a traité saint Ferdinand Lassalle avec rudesse, et cela nous suffit pour l’heure. Enfin une chose encore : depuis que vous avez tenté d’empêcher de force la publication de l’article et que vous avez lancé des avertissements à la Neue Zeit en la menaçant, en cas de récidive, de l’étatiser éventuellement au nom du parti et de la placer sous censure, la prise de possession de toute votre presse par le parti m’apparaît nécessairement sous un jour bien singulier. Qu’est-ce qui vous distingue de Bismarck, si vous introduisez une loi anti-socialiste dans vos propres rangs ? Cela ne peut guère me toucher personnellement, car aucun parti, dans quelque pays que ce soit, ne peut me réduire au silence, si je suis résolu à parler. Mais je voudrais tout de même vous demander de considérer, si vous ne feriez pas mieux d’être un peu moins susceptibles et de vous montrer dans vos actes un peu moins... prussiens. Vous - le parti - vous avez besoin de la science socialiste, et celle-ci ne peut pas vivre sans liberté de mouvement. Et là il faut bien s’accommoder des inconvénients qui en découlent. Le mieux, c’est de le faire avec décence, sans broncher. Une tension, même minime et, à plus forte raison, une fissure entre le parti allemand et le socialisme scientifique allemand seraient certainement un malheur et un discrédit sans pareil pour vous. Que le comité central, voire toi-même, vous avez et devez avoir une large influence morale sur la Neue Zeit et aussi sur tout ce qui se publie dans le pays, c’est ce qui est évident. Mais cela doit - et peut - vous suffire. Dans le Vorwärts, on vante toujours l’inviolable liberté de discussion, mais on n’en observe guère la pratique. Vous n’avez pas idée de l’effet que produit cette manie de tout régenter par des mesures de force ici à l’étranger, où l’on est habitué à voir que les plus vieux chefs de parti sont impitoyablement appelés à rendre des comptes à leur propre parti (par exemple, le gouvernement conservateur par lord Randolph Churchill). Et puis vous ne devez pas oublier non plus que la discipline ne peut pas être aussi stricte dans un grand parti que dans une petite secte, et que nous ne sommes plus sous la loi anti-socialite, qui a soudé en un bloc les Lassalléens et les Eisenachéens (pour Liebknecht, c’est bien sûr, son formidable programme qui a eu cet effet !) et a rendu nécessaire que l’on se serre les coudes. Ouf ! Me voilà débarrassé de ces vieilles histoires, parlons d’autres choses maintenant. Dans les hautes sphères, les choses vont joyeusement leur train chez vous [29]. Mais c’est très bien ainsi. Nous pouvons avoir besoin de ce désordre général qui s’installe dans la machinerie de l’État. Si la paix pouvait seulement durer grâce à la peur de l’issue d’une guerre ! En effet, à présent que Moltke est mort, le dernier obstacle est tombé : la désorganisation de l’armée peut commencer par des nominations fantaisistes au poste de commandant-en-chef, et chaque année peut contribuer maintenant à ce que la victoire devienne plus incertaine et la défaite plus probable. Je ne souhaite pas plus de nouveaux Sedan que des victoires des Russes et de leurs alliés même, s’ils sont républicains et ont par ailleurs des raisons de se plaindre de la paix de Francfort. La peine que vous vous êtes donné pour obtenir la révision des lois sur les métiers n’a pas été vaine. On ne saurait imaginer de meilleure propagande. Nous avons suivi ici l’affaire avec grand intérêt et nous avons pris plaisir à vos discours percutants [30]. La formule de Frédéric Il m’est revenue à la mémoire : « au reste, le génie de nos soldats consiste en l’attaque, et c’est très bien ainsi ». Or quel parti peut présenter un nombre égal de députés solides et d’orateurs habiles à porter des coups ? Bravo a vous ! La grève du charbon dans la Ruhr [31] vous sera certainement fatale, mais que faire à présent ? La voie habituelle par laquelle nous arrivent de nouvelles grandes couches ouvrières, c’est celle de grèves spontanées, menées avec plus de passion que de réflexion. Ce fait semble ne pas avoir suffisamment retenu l’attention de ceux qui en ont rendu compte dans le Vorwärts. Liebknecht ne connaît pas les touches en, demi-teintes, c’est ou bien complètement noir, ou bien complètement blanc, et lorsqu’il se croit obligé de démontrer au monde entier que notre parti n’a pas poussé à cette grève ni l’a fomentée, alors que Dieu ait pitié de ces pauvres grévistes : on prend si peu d’égards avec eux qu’il semble qu’on ne souhaite pas qu’ils viennent bientôt à nous. Mais ils viendront tout de même. Au reste, qu’est-ce qui se passe avec le Vorwärts ?

Notes

[1] Au congrès du parti social-démocrate de Halle (12 au 18 octobre 1890), lors de la discussion des questions d’organisation et de statut, Liebknecht fit un rapport sur les lignes essentielles d’un nouveau programme du parti. En traitant du programme d’avant la foi anti-socialiste, il utilisa, sans les citer expressément, les critiques de Marx-Engels du programme de Gotha et demanda que le nouveau programme soit à la hauteur d’un « parti qui se réclame à juste titre du socialisme scientifique ». Liebknecht proposa que le congrès charge le comité central du parti d’élaborer un nouveau programme, qui devait être soumis à la discussion des militants trois mois avant le congrès suivant (d’Erfurt, 14-20 octobre 1891). Engels fut amené - sans doute par le comportement de Liebknecht lui-même qui utilisait à sa façon la critique de Marx du programme de Gotha - à faire publier le texte de 1875 (qui alors avait été mis sous le boisseau par le même Liebknecht) pour servir de base de discussion au nouveau programme du congrès d’Erfurt. Comme Engels avait réussi finalement à s’appuyer sur Bernstein pour donner un cours révolutionnaire au Sozialdemokrat, il poussa maintenant Kautsky en avant pour donner un programme marxiste à la social-démocratie. Est-il besoin de dire que ces périodes furent les plus « marxistes » de Bernstein et de Kautsky ! Sur le programme d’Erfurt, voir les différents articles d’explication historique de Kautsky rassemblés dans son recueil Zu den Programmen der Sozialdemokratie, Verlag Jacob Hegner, Köln, 1968, pp. 29-34, 63-117. Il semble que les dirigeants sociaux-démocrates réussirent à tuer également par le silence la critique d’Engels du programme d’Erfurt, qui resta pratiquement ignorée de la masse des militants allemands et étrangers qui, ne lisaient pas la Neue Zeit, comme il ressort de l’extrait suivant du recueil établi par le Parti communiste allemand en 1928 (Marx-Engels, Kritiken der sozialdemokratischen Programm - Entwürfe von 1875 und 1891. Anhang 1. Marx und Engels gegen den sozialdemokratischen Opportunisme 2. Die soziaIdemokratischen Parteiprogramme 1863/1925, Internationaler Arbeiter - Verlag Berlin 1928) : « Lorsqu’il fut question d’établir le nouveau programme - celui d’Erfurt de 1891 - Engels tenta une fois de plus de s’opposer par une critique approfondie au cours de droite. Kautsky n’a publié cette critique que dix ans plus tard (1901). Comme les critiques de Marx du programme de Gotha, la critique d’Engels a été enterrée dans les pages de la Neue Zeit. Il fallut attendre 1920 pour que les camarades Kreibich et Alpary, et en 1922 le parti communiste allemand la publient en brochures populaires ». [2] Comme de nombreuses lettres écrites à un moment ou sur un point décisif, la lettre d’Engels à Bebel dont il est question ici n’a jamais été retrouvée. [3] Dans sa lettre à Engels du 18-2-1891 Kautsky brossait le tableau suivant de Liebknecht : « Monsieur Liebknecht peut toujours jouer les indignés : si Marx ne l’avait pas constamment soutenu avec ses lettres, il serait resté la grande nullité qu’il s’est de plus en plus révélé être depuis la mort de Marx. Liebknecht est un adroit feuilletoniste, mais n’est pas doué pour un sou - sur le plan tactique ou théorique : ce qu’il a fait comme tacticien et théoricien, il le doit aux lettres de Marx qu’il a exploité. Ensuite, comme pour l’en remercier et assurément aussi pour cacher cette collaboration secrète - il cria à qui voulait l’entendre : j’ai toujours dit à Marx qu’il ne comprenait rien aux affaires allemandes et que nous ne nous laissons pas commander à partir de l’étranger. C’est ce qu’il disait déjà dans les cercles du Parti avant la loi anti-socialiste. « Je suis persuadé, à en juger par la manière dont Liebknecht a dépecé la lettre de Marx dans son discours du congrès de Halle, et a déclaré ensuite avec indignation qu’il était fier de ce qu’il ne s’était jamais laissé influencer par Marx, que les choses se sont vraiment passées comme je viens de le décrire entre Marx et Liebknecht » (F. Engels’ Briefwechsel mit K. Kautsky, hrsg - von Benedikt Kautsky, Wien 1955, pp. 279-281). [4] Si l’on confronte ce passage qui témoigne de ce que la censure gouvernementale obligeait Engels a édulcorer ses critiques avec le passage antérieur de cette même lettre où l’épistolier constate que Liebknecht etc. remuent ciel et terre pour en empêcher toute la publication, on ne peut manquer de penser à ce que disaient souvent Marx-Engels, à savoir que les éléments petits-bourgeois dans, le parti social-démocrate ont eu une action convergente ou complémentaire à celle de, l’ennemi de classe. La combinaison de tous ces efforts a fait qu’Engels devait constater au début de la lettre suivante l’absence totale de réaction des militants à la publication de la critique de Marx-Engels du programme de Gotha : « personne ne bouge ni ne souffle mot ». [5] Le Vorwärts publia la critique de Marx du Programme de Gotha dans son supplément des 1° et 3 février 1891 en omettant l’Introduction d’Engels. [6] Allusion d’Engels aux tentatives de Liebknecht et d’autres chefs de la social-démocratie allemande d’empêcher la publication de la critique du programme de Gotha par Marx-Engels. [7] Cette lettre a également disparu. [8] Engels ne se trompait pas en l’attribuant à un proche de Victor Adler, à qui il avait projeté de confier la publication de la critique de Marx au cas où les sociaux-démocrates allemands auraient refusé le texte, cf. la lettre d’Engels à Kautsky du 7-01-1891. Dans l’édition horriblement mutilée des sociaux-démocrates de 1906 (Briefe und Auszüge aus Briefen von Joli. Phil. Lecker, Jos. Dietzgen, Friedrich Engels, Karl Marx u.A. an F.A. Sorge und Andere, Dietz Stuttgard) on lit à la place de Adolf Braun... August Bebel, et dans l’édition Costes et même l’édition Spartacus (Programmes socialistes, p. 62), on retrouve ce pieux mensonge. Le fils de Kautsky, qui édita et annota la correspondance de son père avec Engels (Friedrich Engels’ Briefwechsel mit Karl Kautsky, Danubia-Verlag, Vienne, 1955) ne manque pas de culot : à la phrase suivante de la lettre du 11-2-1891 d’Engels à Kautsky : « En revanche, le correspondant berlinois d’Adler (A. Braun ?) me remercie littéralement pour cette publication », il ajoute la note suivante : « En fait c’était Adolf Braun. Dans sa lettre du même jour à Sorge, Engels parlait d’un autre A.B. à savoir August Bebel », qui était sans doute, « le gendre de Victor Adler et le rédacteur-adjoint du Vorwärts de Liebknecht », comme le précisait Engels dans sa lettre à Sorge ! [9] Engels fait allusion au programme de fusion de Gotha (1875), qui fut un compromis entre Liebknecht et le dirigeant lassalléen Hasselmann. [10] Dans la correspondance de son père et d’Engels, Benedikt Kautsky ne publie qu’un fragment de cette lettre de Kautsky à Engels. Le voici : « Notre attente que la reproduction dans le Vorwärts inaugure une politique raisonnable vis-à-vis de l’article de Marx semble avoir été prématurée, la déclaration de la fraction [parlementaire sociale-démocrate] dont Schïppel parle dans sa lettre - que je te prie de me retourner - devait effectivement aboutir. Quoi qu’il en soit, on ne peut empêcher personne de se ridiculiser, si elle y tient, mais l’effet de l’article serait certainement terni, du moins momentanément. Pour cette raison et d’autres encore, je pense qu’il serait bon que tu te mettes en relation avec Bebel : 1. pour apprendre ce qui est effectivement arrivé, et 2. pour empêcher que, lui au moins, ne fasse une bêtise, Si la déclaration devait voir vraiment le jour, il faudrait peut-être lancer une contre-déclaration ». La fraction sociale-démocrate prit en effet position vis-à-vis de la critique du programme de Gotha de Marx dans un éditorial rédigé par Liebknecht dans le Vorwärts du 13 février 1891. Les crétins parlementaires s’en prirent à la critique que Marx avait adressée au programme de Gotha et se permirent de justifier, quinze ans après encore, le misérable programme de compromis, tout en affirmant que sa critique avait « une haute valeur actuelle » pour là social-démocratie allemande. [11] C’est pur mensonge, Puisque Bebel était sorti de prison de le avril 1875, et que la critique du programme de Gotha était datée du 5 mai 1875. En fait, Liebknecht, connaissant les réticences de Bebel à l’égard de son programme de fusion, avait craint qu’en lisant les critiques de Marx-Engels, il ne s’oppose encore davantage à son Programme, voire y mette son veto. Dans sa lettre à Engels du 6-02-1891, Kautsky rapporte les faits comme suit : « À l’occasion (de la publication de la critique du programme de Gotha en 1891), j’ai dû parler de cet article. August (Bebel) aurait pu me reprocher d’avoir agi sournoisement, si je ne l’avais pas fait. Je lui écrivis que tu lui avais sans doute appris qu’une lettre de Marx portant sur le programme de 1875 et qu’il connaissait certainement apparaîtrait dans la Neue Zeit. Il me répondit flegmatiquement quelques jours plus tard qu’il ne connaissait pas la lettre et attendait avec intérêt sa publication, la lettre étant arrivée alors qu’il était en prison (qu’il avait quitté le 1° avril). « Lorsque je lus cette lettre, je n’en crus pas mes yeux : en effet, la lettre était datée du 5 mai et Liebknecht la connaissait - comme le démontrent ses discours des congrès de Gotha et de Halle. Si Bebel ne la connaissait pas, ce n’était pas parce qu’il avait été en prison, mais parce qu’on lui avait soustrait la lettre, car on craignait qu’après sa lecture il refusât son accord au programme. « J’estimais que, dans ces conditions, il fallait dire toute la vérité à August (Bebel). Je lui en envoyai un extrait et je soulignai qu’il fallait tirer au clair qui avait escamoté la lettre. Mais notre Bebel n’a en tête que, le mariage de sa fille Frida, et ne lit même pas l’extrait. Mardi soir seulement, il le lit ; consterné, il court chez Liebknecht et, au lieu de le mettre au pied du mur à cause de la perfidie avec laquelle il lui avait caché une telle lettre, il laisse Liebknecht lui monter la tête contre nous. Le lendemain tous deux arrivent en trombe chez Dietz et l’intimidèrent si bien qu’il télégraphia de suspendre la diffusion de la Neue Zeit. Par chance c’était trop tard. » (Fr. Engels’ Briefwechsel mit K. Kaustsky, pp. 273 - 274). [12] Il s’agit sans doute des lettres de Bebel et de Schippel envoyées par Kautsky à Engels. [13] Dans sa lettre du 6-02-1891, Kautsky écrivait à ce propos à Engels : « Pour autant que j’ai pu le constater, l’article a, dans le parti ou bien suscité une vive joie ou du moins à fait une impression profonde, de sorte que ceux pour lesquels il est désagréable n’osent pas prendre position contre lui et font contre mauvaise fortune bon cœur. Jusqu’ici la presse du parti n’a soufflé mot. En dehors de Eichhoff [qui avait collaboré avec Marx pour son histoire de la I° Internationale] dans la Schwäbische Tagwacht qui a parlé de l’article et l’a présenté comme un document important que nul ne devait manquer de lire, et du Vorwärts, aucun journal du parti n’a signalé l’article, ni à plus forte raison n’en a parlé. Mon jugement sur l’esprit qui règne dans le parti s’appuie sur le fait qu’en dehors de Bebel et de Liebknecht, je n’ai entendu jusqu’ici aucune voix de désapprobation, mais plutôt une série d’approbations. » (l.c., p. 273). [14] Cette lettre n’a pas été retrouvée, et pour cause. [15] P. Lafargue avait envoyé à K. Kautsky un article intitulé La théorie de la valeur et de la plus-value de Marx et les économistes bourgeois (paru dans Le Socialiste n° 93 en 1892) pour qu’il soit publié dans la Neue Zeit, Kautsky avait trouvé que l’article, au titre prometteur, était superficiel voire bâclé et demandait à Engels de tirer un peu l’oreille à Lafargue qui, en général, était un précieux collaborateur de la Neue Zeit. Cf. la lettre d’Engels à Lafargue du 6-03-1891, in : Correspondance, tome III. 1891-1895, Éditions Sociales, p. 24. [16] La publication de la critique du programme de fusion avec les Lassalléens devait immanquablement remettre à l’ordre du jour la question des rapports du marxisme et du lassallisme dans la social-démocratie allemande. Ce n’est pas par hasard si Marx et Engels exprimèrent leur opposition à Lassalle de manière sans cesse plus tranchante au fur et à mesure que les années passaient. En effet, si les confusions et les insanités lassalléennes pouvaient passer tant que la grande industrie n’avait pas encore créé un véritable prolétariat moderne en Allemagne, où subsistaient alors une ambiance essentiellement petite bourgeoise, il ne pouvait en être de même dans les années 1880, où non seulement ce prolétariat existait, mais avait encore acquis une grande expérience de la lutte. Il s’agissait donc d’empêcher que le Parti lui-même injecte aux masses le poison lassalléen, au lieu de forger sa conscience révolutionnaire. [17] Kautsky envoya aussitôt la, seconde lettre du 23 février adressée à Kautsky mais destinée à Bebel ; le 21-03-1891 (un mois après !), il écrivit à ce sujet à Engels,. « Toujours rien de neuf d’Afrique, c’est-à-dire de Berlin, August (Bebel) ne m’a pas répondu non plus, bien que ma lettre posait plusieurs questions concernant la rédaction et qu’en général il réponde aussitôt aux lettres. Or il a bien reçu la lettre puisqu’il a réglé avec Dietz certains points concrets qui y étaient soulevés. Je ne le comprends pas ». Dans sa lettre à Kautsky, Engels écrivait le 2 avril 1891 : « Enfin reçu une lettre de Bebel, tout à fait amicale avec diverses réserves, mais tout à fait le vieux ton cordial, et le désir de voir clore l’affaire ». [18] Jamais la social-démocratie allemande n’aura vraiment éclairé les ouvriers allemands sur le véritable Lassalle, et elle continuera jusqu’à bout de s’appeler le parti de Marx et de Lassalle. Elle mettait ainsi en évidence sa dualité sociale-démocrate, non encore communiste. Le reproche d’Engels s’appliquait à Kautsky lui-même, celui-ci étant responsable de la revue théorique du parti, la Neue Zeit. Par exemple, dans son article Nos programmes paru dans la Neue Zeit n° 21, Kautsky fit tout pour diminuer l’effet des critiques de Marx et vanter les « grands services » rendus par Lassalle au mouvement, en écrivant par exemple : « L’attitude vis-à-vis de Lassalle est autre pour Marx que pour la social-démocratie, dont l’appréciation n’est pas celle de Marx... Pourrions-nous jamais oublier un homme, dont les œuvres — pour nous, les anciens du parti et aussi pour l’immense majorité des jeunes - guidèrent nos débuts dans notre étude du socialisme et allumèrent nos premiers enthousiasmes pour le socialisme ? Nous lisons attentivement et méditons tout ce que Marx a dit de son élève Lassalle, mais nous ne devons pas oublier que Lassalle fut également un de nos maîtres et un de nos meilleurs combattants » (un modèle pour Kautsky, qui devait lui aussi finir dans la trahison !). [19] Nous extrayons les données suivantes de l’ouvrage d’un Lassalléen « fervent » - n’écrit-il pas à l’intention des fonctionnaires et élèves du parti ? (Richard Lipinski, Die Sozialdemokratie von ihren Anfängen bis zur Gegenwart. Eine gedrängte Darstellung für Funktionäre und Lernende. Verlag J.H.W. Dietz Nachf. Berlin 1927) sur la manière dont Lassalle combina la création de « son », Association Générale des Ouvriers allemands. Trois de ses « admirateurs » lui écrivirent une lettre, afin qu’il daignât prendre la direction... du mouvement ouvrier allemand. Voici des passages de la supplique : « Le mouvement ouvrier qui s’est mis en avant avec une force irrésistible, qui subit des préjudices par l’erreur, mais ne peut être opprimé par aucune puissance, a besoin - s’il doit conduire à des résultats considérables et satisfaisants - de la direction la plus clairvoyante et la plus forte. Il a besoin de l’intelligence la plus élevée et d’un esprit absolument puissant dans lequel tout se concentre et duquel tout part.

« Tous trois qui sommes vos amis, nous nous sommes constitués spontanément en Comité - et nous nous sommes préoccupés de cette affaire ; nous ne trouvons en Allemagne qu’un homme que nous désirerions voir à la tête d’un mouvement aussi important, nous ne trouvons qu’un seul homme qui soit à la hauteur d’une tâche aussi difficile, qu’un seul homme à qui nous puissions avoir une confiance parfaite au point que nous désirions lui soumettre tout le mouvement afin qu’il en soit le Guide (Führer) et cet homme c’est vous... « Naturellement ces lignes sont de nature absolument privée et uniquement l’expression de notre attachement à vous. Nous ne pouvons rien d’autre que vous prier de vous mettre à la tête du mouvement et d’en prendre la direction en main. Mais nous pouvons et devons ajouter que la plus grande partie de ceux qui ont lu votre brochure pensent comme nous. Mais comme sa lecture a entraîné l’enthousiasme le plus tempétueux, elle (sic !) gagnera aussi les ouvriers dans toute l’Allemagne, et tous reconnaîtrons en vous leur Guide avec joie et confiance. » Et Lipinski de poursuivre : « Ils invitèrent Lassalle à parler à Leipzig. Lassalle répondit le 13 décembre qu’en général il était disposé à satisfaire leurs demandes et à prendre dans ses mains la direction du mouvement ouvrier. » (pp. 140-141). Tout cela n’a évidemment rien à voir avec le principe marxiste, selon lequel « l’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs eux - mêmes » (Statuts de la I° Internationale). [20] Pour utiliser la période de diffusion légale de la presse socialiste après l’interdiction des écrits de Marx-Engels en Allemagne, et pour contrecarrer les effets nocifs de la presse socialiste, vulgaire, duhringienne ou lassalléenne, voir les écrits petits bourgeois de la presse sociale-démocrate elle - même, Engels dut interrompre la publication des livres Il et lll du Capital pour publier des textes marxistes à l’intention des masses ouvrières. De mars à avril 1891 seulement, Engels réédita en Allemagne des travaux aussi fondamentaux que la Guerre civile en France, Travail salarié et Capital, Socialisme scientifique et le socialisme utopique. [21] À l’étranger, en Italie. par exemple, la publication de la critique du programme de Gotha prépara l’adoption ultérieure par, les partis européens du programme d’Erfurt, et Engels écrivait le 7 mars 1891 à F. Turati : « Je vous remercie non moins des sentiments bienveillants que vous avez bien voulu exprimer à l’occasion de la publication de l’article de Marx dans la Neue Zeit. Par cette publication j’ai rempli un simple devoir vis-à-vis de la mémoire de Marx, d’une part, et du parti allemand, de l’autre. » (Cf. Le ripercussioni in Italia della critica del programma di Gotha, in : Karl Marx, Friedrich Engels : Scritti italiani a cura di Gianni Bosio, Edizioni Avanti, 1955.) [22] Sorge avait donné le conseil suivant à Engels : Segui il tuo corso, e lascia dir le genti ! (Suis ton chemin et laisse dire les gens. Cf. Dante : La Divine Comédie. Purgatoire, chant I.) [23] Le 30 mars 1891, A. Bebel avait écrit à Engels : « Je signale expressément que nul ne s’est élevé contre la publication elle - même (la critique de Marx). » Il expliquait son long silence par le fait qu’après la publication du texte de Marx, il n’avait pas voulu écrire « parce que j’étais agacé par la forme dans laquelle cette publication s’était faite et, plus tard j’ai eu trop à faire avec le travail parlementaire. » [24] Allusion à la résolution du congrès de 1889 de la II° Internationale sur le 1° mai. [25] Dans sa lettre du 5 mai 1875 à Bracke, Marx avait défini la tactique suivante : « se contenter tout simplement de conclure un accord pour l’action contre l’ennemi commun. En revanche, si l’on élabore un programme de principe (qu’il vaut mieux remettre à un moment où une longue activité commune en aura préparé le terrain), c’est pour poser des jalons qui signalent, aux yeux du monde entier, à quel niveau en est le mouvement du parti ». [26] En conséquence, Engels écrivait : « Le malheur c’est qu’on ne peut écarter Liebknecht qu’en occasionnant des dommages encore plus grands que ceux qu’il cause actuellement. Je leur ai conseillé de le pensionner de manière aussi honorable que possible, mais il y oppose une résistance, sans parler des autres difficultés » (à Fr.-A. Sorge, 18-06-1892). [27] Engels montre que les principes ont une force sociale fondamentale. Les adversaires eux-mêmes ont compris l’importance des principes, puisque les Lassalléens, au prix de leur organisation réelle, ont tout sauvé en sauvant leurs principes. À ce propos : lors du Concordat signé avec l’État italien en 1928, l’État pontifical perdit pratiquement tous ses biens temporels, et un cardinal vint se lamenter auprès du pape. Celui-ci rétorqua très simplement : Mais homme de peu de foi, il nous reste tout le royaume des Cieux - et ce n’est pas rien ! » [28] Allusion à ce que l’on appelait non sans grandiloquence la « Marseillaise du travailleur allemand » composée par Jacob Audorf, dont le refrain disait : « Ne comptons pas les adversaires, ne comptons pas les périls ! Suivons seulement la carrière audacieuse, dans laquelle nous conduit Lassalle ! » C’est exactement le style du maître lui-même qui disait par exemple la veille de sa mort : « Sans la puissance suprême on ne peut rien faire, mais je suis trop vieux et trop grand pour des jeux d’enfant... Je crains que les événements se déroulent lentement, lentement, et mon âme de feu n’éprouve aucune joie à ces maladies d’enfant et ces procès chimiques ! » [29] Engels fait allusion à un scandale qui avait éclaté en mars 1891 : le secrétaire d’État Bötticher avait reçu 300 000 marks de Bismarck en paiement des dettes de son beau-père. Bismarck lui-même avait tiré cet argent du fonds constitué par les biens séquestrés de l’ancienne famille royale du Hanovre et destiné à corrompre les journalistes. Le Vorwärts publia à cette occasion plusieurs articles (24, 25 et 29 mars 1891) sur la corruption des classes dominantes. Engels tenait en grande estime l’ouvrage de Rudolph Meyer dénonçant en général, la corruption en Allemagne à l’époque héroïque &’développement bourgeois après 1871, livre qui fut - évidemment interdit par les autorités de l’époque : Politische Gründer und die Corruption in Deutschland, Verlag von E. Bidder 1877. Cet ouvrage est aujourd’hui pratiquement introuvable : l’exemplaire que nous avons pu, voir provient de l’ancienne bibliothèque de « l’Association nationale contre là social-démocratie ». Ce livre lui servait sans doute d’ « arme secrète » contre le mouvement ouvrier ! [30] Engels fait allusion aux discours au Reichstag des parlementaires sociaux-démocrates A. Bebel, P. Singer, Wilhelm Liebknecht, en février et avril 1891 lors des débats sur la loi dérogatoire sur la législation des métiers, qui représentait une partie constitutive de ce que le gouvernement prussien appelait « la législation de protection ouvrière ». La loi fut adoptée le 8 mai 1891, les sociaux-démocrates ayant voté contre. Bebel publia ensuite un article dans la Neue Zeit, où il soumettait la loi à une analyse critique et lui opposait les revendications que la social-démocratie avait posées à l’occasion des débats sur la législation de protection ouvrière, sapant ainsi la politique soi - disant ouvrière de l’Empereur et des couches. réactionnaires du gouvernement prussien, défenseurs contre la bourgeoisie industrielle du « socialisme féodal d’État ». [31] Engels fait allusion à la grande grève des mineurs de la Ruhr qui fut si mal comprise et mal conseillée par la social-démocratie allemande, mais ne fut pas sans effet sur la chute de Bismarck lui-même. Bebel, dont l’attitude fut un peu moins négative que celle de Liebknecht, pensait néanmoins que le moment choisi pour la grève était mauvais... parce que la crise économique sévissait alors (?!!), que les mineurs étaient mal organisés (alors que c’était justement le moment le plus favorable pour les amener au mouvement et les organiser) et que les patrons cherchaient manifestement l’occasion d’une provocation (ce qui n’était sûr de réussir, étant donné l’attitude anti-patronale et anti-bourgeoise en général des milieux du kaiser de l’époque auxquelles finalement certains grévistes s’adressèrent pour un compromis). La défaillance de la social-démocratie était particulièrement grave dans cette crise, décisive à bien des égards. Elle avait ici encore oublié l’enseignement de Marx, selon lequel les grèves et les luttes syndicales sont l’ « école de guerre » du socialisme ; cf. Marx-Engels, Le syndicalisme, Petite Collection Maspéro, tome 1°, pp. 36, 53, 99-100, 125, 131-132, 134, 138, et tome II, p. 165.

Dans sa lettre du 30-03-1891 à Kautsky, Engels déplorait que « nos gens à Berlin ne voient tout que de leur point de vue. Ils oublient ainsi qu’ils ne doivent pas exiger des mineurs une discipline telle qu’elle a été imposée aux vieux soldats du parti par la loi anti-socialiste et que tout nouveau bataillon d’ouvriers qui vient à nous l’est par des grèves menées avec passion, sans calculs, car nécessaires, voire inévitables dans les circonstances données. J’écrirai à Bebel à ce sujet [cette lettre n’a jamais pu être retrouvée]. On ne saurait recueillir uniquement les côtés agréables du mouvement, il faut accepter aussi les choses vouées sur le moment à l’échec ».

À propos de la rédaction du programme d’Erfurt Engels à Karl Kautsky, 29 juin 1891. Je me suis réfugié pour quelques jours chez la nièce de ma femme, car le flot des travaux qui me submergent allait m’étouffer. J’étais installé tout heureux à ma table pour, revoir le chapitre sur le mariage par groupe de l’Origine de la famille etc., quand le programme du parti me tombe sur le dos, et il fallut que je fasse quelque chose [1]. J’ai voulu tout d’abord essayer de rédiger de façon un peu plus énergique les considérants préliminaires, mais je n’ai pu y arriver faute de temps. Et puis il m’a paru plus important de mettre en lumière les défauts, en partie évitables, en partie inévitables, de la rubrique politique. J’y trouvai l’occasion de frapper sur l’opportunisme pacifiste du Vorwärts et sur la « transcroissance au socialisme » - si agréable, si fraîche, si joyeuse, si pieuse et si épanouie - de toute l’ancienne merde. Dans l’intervalle, j’apprends que tu leur as proposé une nouvelle introduction : tant mieux !

Engels à Karl Kautsky, 28 septembre 1891. Je voulais juste t’écrire aujourd’hui au sujet du Programme quand ta lettre est arrivée. Ton projet de programme est bien meilleur que le projet officiel, et j’apprends avec plaisir que Bebel veut en proposer l’adoption. Je ne manquerai pas de l’y encourager. Tu as éliminé l’erreur que tu avais commise dans ton premier projet - la longueur - et surpassé le projet officiel par la brièveté. Je voudrais cependant proposer les points suivants [2] : Première Section - p. 785-86 de la Neue Zeit, § 2, ligne 3 : Accroissement du produit du travail humain, au lieu du rendement. Marx a signalé combien est équivoque le terme de rendement qui peut aussi bien signifier le produit lui-même que sa valeur ou même la somme éventuellement réalisée par le prix. En outre : propriété privée des moyens de production en général. Cela signifie, certes, l’ensemble des moyens de production sociaux ou bien, en revanche, aussi bien ceux d’un individu déterminé qui travaille, paysan ou artisan - dans tous les cas très déterminé et, par conséquent, exigeant l’article. Sans l’article, on peut hésiter sur le sens du moins c’est ce qui m’arrive à moi. Deuxième Section : Neue Zeit, p. 788, le § 1 manque de vigueur. « Qui souffre dans les conditions actuelles » est vraiment trop mou. Il faudrait dire que l’antagonisme des classes mutile intellectuellement et moralement jusqu’aux classes dominantes, et même encore davantage que la classe opprimée. Si tu es d’accord, rédige cela au mieux. Sans force est aussi la phrase servant de conclusion : le prolétariat est la seule classe, dont l’intérêt etc... pousse. Je dirais : dont l’émancipation est impossible sans la socialisation des moyens de production, ou quelque chose de semblable. § 2 : Elle ne peut mener ses luttes économiques, et son organisation comme classe militante sans droits politiques (elle a besoin pour ses luttes économiques et son organisation comme classe militante d’une mesure, croissante avec ses succès, de liberté et d’égalité de droits politiques, n’est - ce pas ?) Le reste, comme dans le texte. Ce sont là de brèves indications ; je n’ai hélas pas assez de temps pour en faire davantage, étant donné que je suis surchargé de travail... Tu as raison d’aller au congrès. Les gens auront beaucoup à redire contre la Neue Zeit. Il faut s’y faire. Tu devrais tout écouter, répondre aussi peu que possible - et poursuivre ensuite ton chemin. Aussi longtemps que Bebel se trouve à la tête, tout rentrera de nouveau dans l’ordre.

Notes [2] Le 18 juin 1891, Richard Fischer, à l’instigation du Comité central du parti social-démocrate allemand, envoya à Engels les documents suivants relatifs au programme du parti préparé pour le congrès d’Erfurt, afin qu’à en prenne connaissance et donne son avis : 1. le projet élaboré par Liebknecht, le contre-projet de Bebel, le second projet de Liebknecht rédigé sur la base du contre - projet de Bebel, et enfin le projet proprement dit du Comité central qui était le résultat des travaux antérieurs et des discussions menées au cours de plusieurs séances du comité central. Ce projet qu’Engels jugea sévèrement dans ce que l’on appelle la Critique du projet de programme d’Erfurt (1891) n’a jamais été retrouvé bien qu’il ait été envoyé à plusieurs dirigeants sociaux-démocrates. Une variante en est parue dans le n° 153 du Vorwärts, mais celle-ci tient déjà compte de diverses remarques et critiques d’Engels. Celui-ci s’en prit essentiellement aux « incertitudes » du projet de Bebel et de Liebknecht sur la question de l’État. Après la publication du projet officiel dans le Vorwärts, une large discussion s’amorça dans le parti (l’on cite 400 réunions qui se tinrent sur ce sujet) ainsi que dans la presse. Des modifications et même de nouveaux projets furent proposés. La direction de la Neue Zeit élabora à son tour un projet de programme, dont Kautsky fut le principal auteur, Bernstein ayant rédigé les revendications pratiques. Tous deux firent appel à Engels, qui leur donna quelques indications critiques et jugea que ce projet était finalement meilleur que le projet officiel. Il se trouva que Bebel fut du même avis, et il appuya ce projet au congrès d’Erfurt du parti social-démocrate qui l’adopta définitivement à quelques modifications mineures près. [2] Cf. Neue Zeit de 1890-91, 2° vol., no 49-52 la série de quatre articles publiés sous le titre « Le projet du nouveau programme du Parti ». Kautsky en avait rédigé les trois premiers et Bernstein le dernier.

L’ETAT ET LA REVOLUTION – LENINE

CHAPITRE I - "EXTINCTION" DE L’ETAT ET REVOLUTION VIOLENTE

Les formules d’Engels sur l’"extinction de l’Etat" jouissent d’une si large notoriété, elles sont si fréquemment citées, elle mettent si bien en relief ce qui fait le fond même de la falsification habituelle du marxisme accommodé à la sauce opportuniste qu’il est nécessaire de s’y arrêter plus longuement. Citons en entier le passage d’où elles sont tirées : "Le prolétariat s’empare du pouvoir d’Etat et transforme les moyens de production d’abord en propriété d’Etat. Mais par là, il se supprime lui-même en tant que prolétariat, il supprime toues les différences de classes et oppositions de classes et également en tant qu’Etat. La société antérieure, évoluant dans des oppositions de classes, avait besoin de l’Etat, c’est-à-dire, dans chaque cas, d’une organisation de la classe exploiteuse pour maintenir ses conditions de production extérieures, donc surtout pour maintenir par la force la classe exploitée dans les conditions d’oppression données par le mode de production existant (esclavage, servage, salariat). L’Etat était le représentant officiel de toute la société, sa synthèse en un corps visible, mais cela, il ne l’était que dans la mesure où il était l’Etat de la classe qui, pour son temps, représentait elle-même toute la société : dans l’antiquité, Etat des citoyens propriétaires d’esclaves ; au moyen âge, de la noblesse féodale ; à notre époque, de la bourgeoisie. Quand il finit par devenir effectivement le représentant de toute la société, il se rend lui-même superflu. Dès qu’il n’y a plus de classe sociale à tenir dans l’oppression ; dès que, avec la domination de classe et la lutte pour l’existence individuelle motivée par l’anarchie antérieure de la production, sont éliminés également les collisions et les excès qui en résultent, il n’y a plus rien à réprimer qui rende nécessaire un pouvoir de répression, un Etat. Le premier acte dans lequel l’Etat apparaît réellement comme représentant de toute la société, - la prise de possession des moyens de production au nom de la société, - est en même temps son dernier acte propre en tant qu’Etat. L’intervention d’un pouvoir d’Etat dans des rapports sociaux devient superflue dans un domaine après l’autre, et entre alors naturellement en sommeil. Le gouvernement des personnes fait place à l’administration des choses et à la direction des opérations de production. L’Etat n’est pas "aboli", il s’éteint. Voilà qui permet de juger la phrase creuse sur l’"Etat populaire libre", tant du point de vue de sa justification temporaire comme moyen d’agitation que du point de vue de son insuffisance définitive comme idée scientifique ; de juger également la revendication de ceux qu’on appelle les anarchistes, d’après laquelle l’Etat doit être aboli du jour au lendemain" (Anti-Dühring, Monsieur E. Dühring bouleverse la science, pp. 301-303 de la 3e édit. allemande). On peut dire, sans crainte de se tromper, que ce raisonnement d’Engels, si remarquable par sa richesse de pensée, n’a laissé, dans les partis socialistes d’aujourd’hui, d’autre trace de pensée socialiste que la notion d’après laquelle l’Etat "s’éteint", selon Marx, contrairement à la doctrine anarchiste de l’"abolition" de l’Etat. Tronquer ainsi le marxisme, c’est le réduire à l’opportunisme ; car, après une telle "interprétation", il ne reste que la vague idée d’un changement lent, égal, graduel, sans bonds ni tempêtes, sans révolution. L’"extinction" de l’Etat, dans la conception courante, généralement répandue dans les masses, c’est sans aucun doute la mise en veilleuse, sinon la négation, de la révolution. Or, pareille "interprétation" n’est qu’une déformation des plus grossières du marxisme, avantageuse pour la seule bourgeoisie et théoriquement fondée sur l’oubli des circonstances et des considérations essentielles indiquées, par exemple, dans les "conclusions" d’Engels que nous avons reproduites in extenso. Premièrement. Au début de son raisonnement, Engels dit qu’en prenant possession du pouvoir d’Etat, le prolétariat "supprime par là l’Etat en tant qu’Etat". On "n’a pas coutume" de réfléchir à ce que cela signifie. D’ordinaire, ou bien l’on en méconnaît complètement le sens, ou bien l’on y voit, de la part d’Engels, quelque chose comme une "faiblesse Hégélienne". En réalité, ces mots expriment en raccourci l’expérience d’une des plus grandes révolutions prolétariennes, l’expérience de la Commune de Paris de 1871, dont nous parlerons plus longuement en son lieu. Engels parle ici de la "suppression", par la révolution prolétarienne, de l’Etat de la bourgeoisie , tandis que ce qu’il dit de l’"extinction" se rapporte à ce qui subsiste de l’Etat prolétarien , après la révolution socialiste. L’Etat bourgeois, selon Engels, ne "s’éteint" pas ; il est "supprimé" par le prolétariat au cours de la révolution. Ce qui s’éteint après cette révolution, c’est l’Etat prolétarien, autrement dit un demi-Etat. Deuxièmement. L’Etat est un "pouvoir spécial de répression". Cette définition admirable et extrêmement profonde d’Engels est énoncée ici avec la plus parfaite clarté. Et il en résulte qu’à ce "pouvoir spécial de répression" exercé contre le prolétariat par la bourgeoisie, contre des millions de travailleurs par une poignée de riches, doit se substituer un "pouvoir spécial de répression" exercé contre la bourgeoisie par le prolétariat (la dictature du prolétariat). C’est en cela que consiste la "suppression de l’Etat en tant qu’Etat". Et c’est en cela que consiste l’"acte" de prise de possession des moyens de production au nom de la société. Il va de soi que pareil remplacement d’un "pouvoir spécial" (celui de la bourgeoisie) par un autre "pouvoir spécial" (celui du prolétariat) ne peut nullement se faire sous forme d’"extinction". Troisièmement. Cette "extinction" ou même, pour employer une expression plus imagée et plus saillante, cette "mise en sommeil", Engels la rapporte sans aucune ambiguïté possible à l’époque consécutive à la "prise de possession des moyens de production par l’Etat au nom de toute la société", c’est-à-dire consécutive à la révolution socialiste. Nous savons tous qu’à ce moment-là la forme politique de l’"Etat" est la démocratie la plus complète. Mais il ne vient à l’esprit d’aucun des opportunistes qui dénaturent sans vergogne le marxisme qu’il s’agit en ce cas, chez Engels, de la "mise en sommeil" et de l’"extinction" de la démocratie. Cela paraît fort étrange à première vue. Pourtant, ce n’est "inintelligible" que pour quiconque n’a pas réfléchi à ce fait que la démocratie, c’est aussi un Etat et que, par conséquent, lorsque l’Etat aura disparu, la démocratie disparaîtra également. Seule la révolution peut "supprimer" l’Etat bourgeois. L’Etat en général, c’est-à-dire la démocratie la plus complète, ne peut que "s’éteindre". Quatrièmement. En formulant sa thèse fameuse : "l’Etat s’éteint", Engels explique concrètement qu’elle est dirigée et contre les opportunistes et contre les anarchistes. Et ce qui vient en premier lieu chez Engels, c’est la conclusion, tirée de sa thèse sur l’"extinction" de l’Etat, qui vise les opportunistes. On peut parier que sur 10 000 personnes qui ont lu quelque chose à propos de l’"extinction" de l’Etat ou en ont entendu parler, 9 990 ignorent absolument ou ne se rappellent plus que les conclusions de cette thèse, Engels ne les dirigeait pas uniquement contre les anarchistes. Et, sur les dix autres personnes, neuf à coup sûr ne savent pas ce que c’est que l’"Etat populaire libre" et pourquoi, en s’attaquant à ce mot d’ordre, on s’attaque aussi aux opportunistes. Ainsi écrit-on l’histoire ! Ainsi accommode-t-on insensiblement la grande doctrine révolutionnaire au philistinisme régnant. La conclusion contre les anarchistes a été mille fois reprise, banalisée, enfoncée dans la tête de la façon la plus simpliste ; elle a acquis la force d’un préjugé. Quant à la conclusion contre les opportunistes, on l’a estompée et "oubliée" ! L’"Etat populaire libre" était une revendication inscrite au programme des social-démocrates allemands des années 70 et qui était devenue chez eux une formule courante. Ce mot d’ordre, dépourvu de tout contenu politique, ne renferme qu’une traduction petite-bourgeoise et emphatique du concept de démocratie. Dans la mesure où l’on y faisait légalement allusion à la république démocratique, Engels était disposé à "justifier", "pour un temps", ce mot d’ordre à des fins d’agitation. Mais c’était un mot d’ordre opportuniste, car il ne tendait pas seulement à farder la démocratie bourgeoise ; il marquait encore l’incompréhension de la critique socialiste de tout Etat en général. Nous sommes pour la république démocratique en tant que meilleure forme d’Etat pour le prolétariat en régime capitaliste ; mais nous n’avons pas le droit d’oublier que l’esclavage salarié est le lot du peuple, même dans la république bourgeoise la plus démocratique. Ensuite, tout Etat est un "pouvoir spécial de répression" dirigé contre la classe opprimée. Par conséquent, aucun Etat n’est ni libre, ni populaire. Cela, Marx et Engels l’ont maintes fois expliqué à leurs camarades de parti dans les années 70. Cinquièmement. Ce même ouvrage d’Engels, dont tout le monde se rappelle qu’il contient un raisonnement au sujet de l’extinction de l’Etat, en renferme un autre sur l’importance de la révolution violente. L’appréciation historique de son rôle se transforme chez Engels en un véritable panégyrique de la révolution violente. De cela, "nul ne se souvient" ; il n’est pas d’usage, dans les partis socialistes de nos jours, de parler de l’importance de cette idée, ni même d’y penser ; dans la propagande et l’agitation quotidiennes parmi les masses, ces idées ne jouent aucun rôle. Et pourtant, elles sont indissolublement liées à l’idée de l’"extinction" de l’Etat avec laquelle elles forment un tout harmonieux. Voici ce raisonnement d’Engels : "... que la violence joue encore dans l’histoire un autre rôle [que celui d’être source du mal], un rôle révolutionnaire ; que, selon les paroles de Marx, elle soit l’accoucheuse de toute vieille société qui en porte une nouvelle dans ses flancs ; qu’elle soit l’instrument grâce auquel le mouvement social l’emporte et met en pièces des formes politiques figées et mortes - de cela, pas un mot chez M. Dühring. C’est dans les soupirs et les gémissements qu’il admet que la violence soit peut-être nécessaire pour renverser le régime économique d’exploitation, - par malheur ! Car tout emploi de la violence démoralise celui qui l’emploie. Et dire qu’on affirme cela en présence du haut essor moral et intellectuel qui a été la conséquence de toute révolution victorieuse ! Dire qu’on affirme cela en Allemagne où un heurt violent, qui peut même être imposé au peuple, aurait tout au moins l’avantage d’extirper la servilité qui, à la suite de l’humiliation de la Guerre de Trente ans, a pénétré la conscience nationale ! Dire que cette mentalité de prédicateur sans élan, sans saveur et sans force a la prétention de s’imposer au parti le plus révolutionnaire que connaisse l’histoire !" (Anti-Dühring , p. 193 de la 3e édit. allemande, fin du chapitre IV, 2e partie.) Comment peut-on concilier dans une même doctrine ce panégyrique de la révolution violente qu’Engels n’a cessé de faire entendre aux social-démocrates allemands de 1878 à 1894, c’est-à-dire jusqu’à sa mort même, et la théorie de l’"extinction" de l’Etat ? D’ordinaire, on les concilie d’une manière éclectique, par un procédé empirique ou sophistique, en prenant arbitrairement (ou pour complaire aux détenteurs du pouvoir) tantôt l’un, tantôt l’autre de ces raisonnements ; et c’est l’"extinction" qui, 99 fois sur 100 sinon plus, est mise au premier plan. L’éclectisme se substitue à la dialectique : c’est, à l’égard du marxisme, la chose la plus accoutumée, la plus répandue dans la littérature social-démocrate officielle de nos jours. pareil substitution n’est certes pas une nouveauté : on a pu l’observer même dans l’histoire de la philosophie grecque classique. Dans la falsification opportuniste du marxisme, la falsification éclectique de la dialectique est celle qui trompe les masses avec le plus de facilité ; elle leur donne un semblant de satisfaction, affecte de tenir compte de tous les aspects du processus, de toutes les tendances de l’évolution, de toutes les influences contradictoires, etc., mais, en réalité, elle ne donne aucune idée cohérente et révolutionnaire du développement de la société. Nous avons déjà dit plus haut, et nous le montrerons plus en détail dans la suite de notre exposé, que la doctrine de Marx et d’Engels selon laquelle une révolution violente est inéluctable concerne l’Etat bourgeois. Celui-ci ne peut céder la place à l’Etat prolétarien (à la dictature du prolétariat) par voie d’"extinction", mais seulement, en règle générale, par une révolution violente. Le panégyrique que lui consacre Engels s’accorde pleinement avec de nombreuses déclarations de Marx (rappelons-nous la conclusion de la Misère de la philosophie et du Manifeste communiste proclamant fièrement, ouvertement, que la révolution violente est inéluctable ; rappelons-nous la critique du programme de Gotha en 1875, près de trente ans plus tard, où Marx flagelle implacablement l’opportunisme de ce programme). Ce panégyrique n’est pas le moins du monde l’effet d’un "engouement", ni une déclamation, ni une boutade polémique. La nécessité d’inculquer systématiquement aux masses cette idée - et précisément celle-là - de la révolution violente est à la base de toute la doctrine de Marx et Engels. La trahison de leur doctrine par les tendances social-chauvines et kautskistes, aujourd’hui prédominantes, s’exprime avec un relief singulier dans l’oubli par les partisans des unes comme des autres, de cette propagande, de cette agitation. Sans révolution violente, il est impossible de substituer l’Etat prolétarien à l’Etat bourgeois. La suppression de l’Etat prolétarien, c’est-à-dire la suppression de tout Etat, n’est possible que par voie d’"extinction". Marx et Engels ont développé ces vues d’une façon détaillée et concrète, en étudiant chaque situation révolutionnaire prise à part, en analysant les enseignements tirés de l’expérience de chaque révolution. Nous en arrivons à cette partie, incontestablement la plus importante, de leur doctrine.

(…)

CHAPITRE V : LES BASES ECONOMIQUES DE L’EXTINCTION DE L’ETAT L’étude la plus poussée de cette question est celle qu’en a faite Marx dans sa Critique du programme de Gotha (lettre à Bracke, du 5 mai 1875, imprimée seulement en 1891 dans la Neue Zeit , IX, 1, et dont il a paru une édition russe). La partie polémique de cette oeuvre remarquable, qui constitue une critique du lassallianisme, a pour ainsi dire rejeté dans l’ombre la partie positive de l’ouvrage, à savoir : l’analyse de la corrélation entre le développement du communisme et l’extinction de l’Etat. 1. COMMENT MARX POSE LA QUESTION Si l’on compare superficiellement la lettre de Marx à Bracke, du 5 mai 1875, et la lettre d’Engels à Bebel, du 28 mars 1875, examinée plus haut, il peut sembler que Marx soit beaucoup plus "étatiste" qu’Engels, et que la différence soit très marquée entre les conceptions de ces deux auteurs sur l’Etat. Engels invite Bebel à cesser tout bavardage sur l’Etat, à bannir complètement du programme le mot Etat, pour le remplacer par celui de "communauté" ; il va jusqu’à déclarer que la Commune n’était plus un Etat au sens propre. Cependant que Marx va jusqu’à parler de l’"Etat [Staatswesen-en allemand] futur de la société communiste", c’est-à-dire qu’il semble admettre la nécessité de l’Etat même en régime communiste. Mais cette façon de voir serait foncièrement erronée. Un examen plus attentif montre que les idées de Marx et d’Engels sur l’Etat et son extinction concordent parfaitement, et que l’expression citée de Marx s’applique précisément à l’Etat en voie d’extinction. Il est certain qu’il ne saurait être question de déterminer le moment de cette "extinction" future , d’autant plus qu’elle constituera nécessairement un processus de longue durée. La différence apparente entre Marx et Engels s’explique par la différence des sujets traités et des buts poursuivis par chacun d’eux. Engels se proposait de démontrer à Bebel d’une façon frappante, incisive, à grands traits, toute l’absurdité des préjugés courants (partagés dans une notable mesure par Lassalle) sur l’Etat. Cette question, Marx n’a fait que l’effleurer, car un autre sujet retenait son attention : l’évolution de la société communiste. Toute la théorie de Marx est une application au capitalisme contemporain de la théorie de l’évolution sous sa forme la plus conséquente, la plus complète, la plus réfléchie et la plus substantielle. On conçoit donc que Marx ait eu à envisager le problème de l’application de cette théorie à la faillite prochaine du capitalisme comme à l’évolution future du Communisme futur. A partir de quelles données peut-on poser la question de l’évolution future du communisme futur ? A partir du fait que le communisme procède du capitalisme, se développe historiquement à partir du capitalisme, résulte de l’action d’une force sociale engendrée par le capitalisme On ne trouve pas chez Marx l’ombre d’une tentative d’inventer des utopies, d’échafauder de vaines conjectures sur ce que l’on ne peut pas savoir. Marx pose la question du communisme comme un naturaliste poserait, par exemple, celle de l’évolution d’une nouvelle variété biologique, une fois connue son origine et déterminée la direction où l’engagent ses modifications. Tout d’abord, Marx écarte la confusion apportée par le programme de Gotha dans la question des rapports entre l’Etat et la société. "La "société actuelle", écrit-il, c’est la société capitaliste qui existe dans tous les pays civilisés, plus ou moins expurgée d’éléments moyenâgeux, plus ou moins modifiée par l’évolution historique particulière à chaque pays, plus ou moins développée. L’"Etat actuel", au contraire, change avec la frontière. Il est dans l’Empire prusso-allemand autre qu’en Suisse, en Angleterre autre qu’aux Etats-Unis. L’"Etat actuel" est donc une fiction. Cependant, les divers Etats des divers pays civilisés nonobstant la multiple diversité de leurs formes, ont tous ceci de commun qu’ils reposent sur le terrain de la société bourgeoise moderne, plus ou moins développée au point de vue capitaliste. C’est ce qui fait que certains caractères essentiels leur sont communs. En ce sens, on peut parler d’"Etat actuel", pris comme expression générique, par contraste avec l’avenir où la société bourgeoise, qui lui sert à présent de racine, aura cessé d’exister. Dès lors, la question se pose : quelle transformation subira l’Etat dans une société communiste ? Autrement dit : quelles fonctions sociales s’y maintiendront analogues aux fonctions actuelles de l’Etat ? Seule la science peut répondre à cette question ; et ce n’est pas en accouplant de mille manières le mot Peuple avec le mot Etat qu’on fera avancer le problème d’un saut de puce." Après avoir tourné ainsi en ridicule tous les bavardages sur l’"Etat populaire", Marx montre comment il faut poser la question et formule, en quelque sorte, une mise en garde en indiquant que l’on ne peut y donner une réponse scientifique qu’en se basant sur des données scientifiques solidement établies. Le premier point très exactement établi par toute la théorie de l’évolution, par la science en général, - point qu’oubliaient les utopistes et qu’oublient aujourd’hui les opportunistes qui craignent la révolution socialiste, - c’est qu’historiquement il doit sans aucun doute exister un stade particulier ou une étape particulière de transition du capitalisme au communisme. 2. LA TRANSITION DU CAPITALISME AU COMMUNISME "Entre la société capitaliste et la société communiste, poursuit Marx, se place la période de transformation révolutionnaire de celle-là en celle-ci. A quoi correspond une période de transition politique où l’Etat ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat." Cette conclusion repose, chez Marx, sur l’analyse du rôle que joue le prolétariat dans la société capitaliste actuelle, sur les données relatives au développement de cette société et à l’inconciliabilité des intérêts opposés du prolétariat et de la bourgeoisie. Autrefois, la question se posait ainsi : le prolétariat doit, pour obtenir son affranchissement, renverser la bourgeoisie, conquérir le pouvoir politique, établir sa dictature révolutionnaire. Maintenant, la question se pose un peu autrement : le passage de la société capitaliste, qui évolue vers le communisme, à la société communiste est impossible sans une "période de transition politique" ; et l’Etat de cette période ne peut être que la dictature révolutionnaire du prolétariat. Quels sont donc les rapports entre cette dictature et la démocratie ? Nous avons vu que le Manifeste communiste rapproche simplement l’une de l’autre ces deux notions : "transformation du prolétariat en classe dominante" et "conquête de la démocratie". Tout ce qui précède permet de déterminer plus exactement les modifications que subit la démocratie lors de la transition du capitalisme au communisme. La société capitaliste, considérée dans ses conditions de développement les plus favorables, nous offre une démocratie plus ou moins complète en république démocratique. Mais cette démocratie est toujours confinée dans le cadre étroit de l’exploitation capitaliste et, de ce fait, elle reste toujours, quant au fond, une démocratie pour la minorité, uniquement pour les classes possédantes, uniquement pour les riches. La liberté, en société capitaliste, reste toujours à peu près ce qu’elle fut dans les républiques de la Grèce antique : une liberté pour les propriétaires d’esclaves. Par suite de l’exploitation capitaliste, les esclaves salariés d’aujourd’hui demeurent si accablés par le besoin et la misère qu’ils se "désintéressent de la démocratie", "se désintéressent de la politique" et que, dans le cours ordinaire, pacifique, des événements, la majorité de la population se trouve écartée de la vie politique et sociale. La justesse de cette affirmation est peut-être le mieux illustrée par l’Allemagne, parce que c’est dans ce pays précisément que la légalité constitutionnelle s’est maintenue avec une constance et une durée étonnantes pendant près d’un demi-siècle (1871-1914), et parce que la social-démocratie a su, durant cette période, faire beaucoup plus que dans d’autres pays pour "mettre à profit la légalité" et organiser les ouvriers en un parti politique dans une proportion plus considérable que nulle part au monde. Quelle est donc cette proportion - la plus élevée que l’on observe dans la société capitaliste - des esclaves salariés politiquement conscients et actifs ? Un million de membres du parti social-démocrate sur 15 millions d’ouvriers salariés ! Trois millions de syndiqués, sur 15 millions ! Démocratie pour une infime minorité, démocratie pour les riches, tel est le démocratisme de la société capitaliste. Si l’on considère de plus près le mécanisme de la démocratie capitaliste, on verra partout, dans les "menus" (les prétendus menus) détails de la législation électorale (conditions de résidence, exclusion des femmes, etc.), dans le fonctionnement des institutions représentatives, dans les obstacles effectifs au droit de réunion (les édifices publics ne sont pas pour les "miséreux" !), dans l’organisation purement capitaliste de la presse quotidienne, etc., etc., - on verra restriction sur restriction au démocratisme. Ces restrictions, éliminations, exclusions, obstacles pour les pauvres paraissent menus, surtout aux yeux de ceux qui n’ont jamais connu eux-mêmes le besoin et n’ont jamais approché les classes opprimées ni la vie des masses qui les composent (et c’est le cas des neuf dixièmes, sinon des quatre-vingt-dix neuf centièmes des publicistes et hommes politiques bourgeois), - mais, totalisées, ces restrictions excluent, éliminent les pauvres de la politique, de la participation active à la démocratie. Marx a parfaitement saisi ce trait essentiel de la démocratie capitaliste quand il a dit dans son analyse de l’expérience de la Commune : on autorise les opprimés à décider périodiquement, pour un certain nombre d’années, quel sera, parmi les représentants de la classe des oppresseurs, celui qui les représentera et les foulera aux pieds au Parlement ! Mais la marche en avant, à partir de cette démocratie capitaliste, - inévitablement étriquée, refoulant sournoisement les pauvres, et par suite foncièrement hypocrite et mensongère, - ne mène pas simplement, directement et sans heurts "à une démocratie de plus en plus parfaite", comme le prétendent les professeurs libéraux et les opportunistes petits-bourgeois. Non. La marche en avant, c’est-à-dire vers le communisme, se fait en passant par la dictature du prolétariat ; et elle ne peut se faire autrement, car il n’est point d’autres classes ni d’autres moyens qui puissent briser la résistance des capitalistes exploiteurs. Or, la dictature du prolétariat, c’est-à-dire l’organisation de l’avant-garde des opprimés en classe dominante pour mater les oppresseurs, ne peut se borner à un simple élargissement de la démocratie. En même temps qu’un élargissement considérable de la démocratie, devenue pour la première fois démocratie pour les pauvres, démocratie pour le peuple et non pour les riches, la dictature du prolétariat apporte une série de restrictions à la liberté pour les oppresseurs, les exploiteurs, les capitalistes. Ceux-là, nous devons les mater afin de libérer l’humanité de l’esclavage salarié ; il faut briser leur résistance par la force ; et il est évident que, là où il y a répression, il y a violence, il n’y a pas de liberté, il n’y a pas de démocratie. Cela, Engels l’a admirablement exprimé dans sa lettre à Bebel, où il disait, comme le lecteur s’en souvient : "... tan que le prolétariat a encore besoin de l’Etat, ce n’est point pour la liberté, mais pour réprimer ses adversaires. Et le jour où il devient possible de parler de liberté, l’Etat cesse d’exister comme tel." Démocratie pour l’immense majorité du peuple et répression par la force, c’est-à-dire exclusion de la démocratie pour les exploiteurs, les oppresseurs du peuple ; telle est la modification que subit la démocratie lors de la transition du capitalisme au communisme. C’est seulement dans la société communiste, lorsque la résistance des capitalistes est définitivement brisée, que les capitalistes ont disparu et qu’il n’y a plus de classes (c’est-à-dire plus de distinctions entre les membres de la société quant à leurs rapports avec les moyens sociaux de production), c’est alors seulement que "l’Etat cesse d’exister et qu’il devient possible de parler de liberté ". Alors seulement deviendra possible et sera appliquée une démocratie vraiment complète, vraiment sans aucune exception. Alors seulement la démocratie commencera à s’éteindre pour cette simple raison que, délivrés de l’esclavage capitaliste, des horreurs, des sauvageries, des absurdités, des ignominies sans nombre de l’exploitation capitaliste, les hommes s’habitueront graduellement à respecter les règles élémentaires de la vie en société connues depuis des siècles, rebattues durant des millénaires dans toutes les prescriptions morales, à les respecter sans violence, sans contrainte, sans soumission, sans cet appareil spécial de coercition qui a nom : l’Etat. L’expression est très heureuse, car elle exprime à la fois la gradation du processus et sa spontanéité. Seule l’habitude peut produire un tel effet et elle le traduira certainement, car nous constatons mille et mille fois autour de nous avec quelle facilité les hommes s’habituent à observer les règles nécessaires à la vie en société quand il n’y a pas d’exploitation, quand il n’y a rien qui excite l’indignation, qui suscite la protestation et la révolte, qui nécessite la répression. Ainsi donc, en société capitaliste, nous n’avons qu’une démocratie tronquée, misérable, falsifiée, une démocratie uniquement pour les riches, pour la minorité. La dictature du prolétariat, période de transition au communisme, établira pour la première fois une démocratie pour le peuple, pour la majorité, parallèlement à la répression nécessaire d’une minorité d’exploiteurs. Seul le communisme est capable de réaliser une démocratie réellement complète ; et plus elle sera complète, plus vite elle deviendra superflue et s’éteindra d’elle-même. En d’autres termes : nous avons, en régime capitaliste, l’Etat au sens propre du mot, une machine spéciale d’oppression d’une classe par une autre, de la majorité par la minorité. On conçoit que pour être menée à bien, la répression systématique exercée contre une majorité d’exploités par une minorité d’exploiteurs exige une cruauté, une férocité extrêmes dans la répression, des mers de sang à travers lesquelles l’humanité poursuit sa route sous le régime de l’esclavage, du servage et du salariat. Ensuite, dans la période de transition du capitalisme au communisme, la répression est encore nécessaire, mais elle est déjà exercée sur une minorité d’exploiteurs par une majorité d’exploités. L’appareil spécial, la machine spéciale de répression, l’"Etat", est encore nécessaire, mais c’est déjà un Etat transitoire, ce n’est plus l’Etat proprement dit, car la répression exercée sur une minorité d’exploiteurs par la majorité des esclaves salariés d’hier est chose relativement si facile, si simple et si naturelle qu’elle coûtera beaucoup moins de sang que la répression des révoltes d’esclaves, de serfs et d’ouvriers salariés, qu’elle coûtera beaucoup moins cher à l’humanité. Elle est compatible avec l’extension de la démocratie à une si grande majorité de la population que la nécessité d’une machine spéciale de répression commence à disparaître. Les exploiteurs ne sont naturellement pas en mesure de mater le peuple sans une machine très compliquée, destinée à remplir cette tâche ; tandis que le peuple peut mater les exploiteurs même avec une "machine" très simple, presque sans "machine", sans appareil spécial, par la simple organisation des masses armées (comme, dirons-nous par anticipation, les Soviets des députés ouvriers et soldats). Enfin, seul le communisme rend l’Etat absolument superflu, car il n’y a alors personne à mater, "personne" dans le sens d’aucune classe ; il n’y a plus lutte systématique contre une partie déterminée de la population. Nous ne sommes pas des utopistes et nous ne nions pas du tout que des excès individuels soient possibles et inévitables ; nous ne nions pas davantage qu’il soit nécessaire de réprimer ces excès. Mais, tout d’abord, point n’est besoin pour cela d’une machine spéciale, d’un appareil spécial de répression ; le peuple armé se chargera lui-même de cette besogne aussi simplement, aussi facilement qu’une foule quelconque d’hommes civilisés même dans la société actuelle sépare des gens qui se battent ou ne permet pas qu’on rudoie une femme. Ensuite, nous savons que la cause sociale profonde des excès qui constituent une violation des règles de la vie en société, c’est l’exploitation des masses, vouées au besoin, à la misère. Cette principale cause une fois écartée, les excès commenceront infailliblement à "s’éteindre". Avec quelle rapidité et quelle gradation, nous l’ignorons ; mais nous savons qu’ils s’éteindront. Et, avec eux, l’Etat s’éteindra à son tour. Sans se lancer dans l’utopie, Marx a défini plus en détail ce qu’on peut définir maintenant de cet avenir, à savoir : la différence entre la phase (le degré, l’étape) inférieure et la phase supérieure de la société communiste. 3. PREMIERE PHASE DE LA SOCIETE COMMUNISTE Dans la Critique du programme de Gotha, Marx réfute minutieusement l’idée de Lassalle selon laquelle l’ouvrier, en régime socialiste, recevra le produit "non amputé" ou "le produit intégral de son travail". Il montre que de la totalité du produit social il faut défalquer : un fonds de réserve, un fonds destiné à accroître la production, un fonds destiné au remplacement des machines "usagées", etc. Puis, des objets de consommation, il faut encore défalquer : un fonds pour les frais d’administration, les écoles, les hôpitaux, les hospices de vieillards, etc. Au lieu de la formule nébuleuse, obscure et générale de Lassalle ("à l’ouvrier le produit intégral de son travail"), Marx établit avec lucidité comment la société socialiste sera tenue de gérer les affaires. Marx entreprend l’analyse concrète des conditions de vie dans une société où le capitalisme n’existera pas, et il s’exprime ainsi : "Ce à quoi nous avons affaire ici [à l’examen du programme du parti ouvrier], c’est à une société communiste non pas telle qu’elle s’est développée sur les bases qui lui sont propres, mais au contraire telle qu’elle vient de sortir de la société capitaliste ; une société par conséquent, qui, sous tous les rapport, économique, moral, intellectuel, porte encore les stigmates de l’ancienne société des flancs de laquelle elle est issue." C’est cette société communiste qui vient de sortir des flancs du capitalisme et porte dans tous les domaines les stigmates de la vieille société que Marx appelle la phase "première" ou phase inférieure de la société communiste. Les moyens de production ne sont déjà plus la propriété privée d’individus. Ils appartiennent à la société tout entière. Chaque membre de la société, accomplissant une certaine part du travail socialement nécessaire, reçoit de la société un certificat constatant la quantité de travail qu’il a fournie. Avec ce certificat, il reçoit dans les magasins publics d’objets de consommation une quantité correspondante de produits. Par conséquent, défalcation faite de la quantité de travail versée au fonds social, chaque ouvrier reçoit de la société autant qu’il lui a donné. Règne de l’"égalité", dirait-on. Mais lorsque, parlant de cet ordre social (que l’on appelle habituellement socialisme et que Marx nomme la première phase du communisme), Lassalle dit qu’il y a là "partage équitable", "droit égal de chacun au produit égal du travail", il se trompe et Marx explique pourquoi. Le "droit égal", dit Marx, nous l’avons ici, en effet, mais c’est encore le "droit bourgeois" qui, comme tout droit présuppose l’inégalité. Tout droit consiste dans l’application d’une règle unique à des gens différents , à des gens qui, en fait, ne sont ni identiques, ni égaux. Aussi le "droit égal" équivaut-il à une violation de l’égalité, à une injustice. En effet, chacun reçoit, pour une part égale de travail social fourni par lui, une part égale du produit social (avec les défalcations indiquées plus haut). Or, les individus ne sont pas égaux : l’un est plus fort l’autre plus faible ; l’un est marié, l’autre non ; l’un a plus d’enfants, l’autre en a moins, etc. ..."A égalité de travail, conclut Marx, et, par conséquent, à égalité de participation au fond social de consommation, l’un reçoit donc effectivement plus que l’autre, l’un est plus riche que l’autre, etc. Pour éviter tous ces inconvénients, le droit devrait être non pas égal, mais inégal." La justice et l’égalité, la première phase du communisme ne peut donc pas encore les réaliser ; des différences subsisteront quant à la richesse, et des différences injustes, mais l’exploitation de l’homme par l’homme sera impossible, car on ne pourra s’emparer, à titre de propriété privée, des moyens de production, fabriques, machines, terre, etc. En réfutant la formule confuse et petite-bourgeoise de Lassalle sur l’"égalité" et la "justice" en général, Marx montre le cours du développement de la société communiste, obligée de commencer par détruire uniquement cette "injustice" qu’est l’appropriation des moyens de production par des individus, mais incapable de détruire d’emblée l’autre injustice : la répartition des objets de consommation "selon le travail" (et non selon les besoins). Les économistes vulgaires, et parmi eux les professeurs bourgeois, "notre" Tougan y compris, font constamment aux socialistes le reproche d’oublier l’inégalité des hommes et d’en "rêver" la suppression. Ce reproche, on le voit, prouve simplement l’ignorance extrême de messieurs les idéologues bourgeois. Marx tient rigoureusement compte non seulement de l’inévitable inégalité des hommes entre eux, mais aussi du fait que la transformation des moyens de production en propriété commune de la société entière (le au sens habituel du mot) ne supprime pas à elle seule les défauts de la répartition et l’inégalité du "droit bourgeois", qui continue de régner, puisque les produits sont répartis "selon le travail ". "Mais, poursuit Marx, ces défauts sont inévitables dans la première phase de la société communiste, telle qu’elle vient de sortir de la société capitaliste, après un long et douloureux enfantement. Le droit ne peut jamais être plus élevé que l’état économique de la société et que le degré de civilisation qui y correspond." Ainsi, dans la première phase de la société communiste (que l’on appelle ordinairement socialisme), le "droit bourgeois" est aboli non pas complètement, mais seulement en partie, seulement dans la mesure où la révolution économique a été faite, c’est-à-dire seulement en ce qui concerne les moyens de production. Le "droit bourgeois" en reconnaît la propriété privée aux individus. Le socialisme en fait une propriété commune. C’est dans cette mesure, mais dans cette mesure seulement, que le "droit bourgeois" se trouve aboli. Il subsiste cependant dans son autre partie, en qualité de régulateur de la répartition des produits et de la répartition du travail entre les membres de la société. "Qui ne travail pas ne doit pas manger" : ce principe socialiste est déjà réalisé ; "à quantité égale de travail, quantité égale de produits" : cet autre principe socialiste est déjà réalisé, lui aussi. Pourtant. ce n’est pas encore le communisme et cela n’élimine pas encore le "droit bourgeois" qui, à des hommes inégaux et pour une quantité inégale (inégale en fait) de travail, attribue une quantité égale de produits. C’est là un "inconvénient", dit Marx ; mais il est inévitable dans la première phase du communisme, car on ne peut, sans verser dans l’utopie, penser qu’après avoir renversé le capitalisme les hommes apprennent d’emblée à travailler pour la société sans normes juridiques d’aucune sorte ; au reste, l’abolition du capitalisme ne donne pas d’emblée les prémisses économiques d’un tel changement. Or, il n’y a d’autres normes que celles du "droit bourgeois". C’est pourquoi subsiste la nécessité d’un Etat chargé, tout en protégeant la propriété commune des moyens de production, de protéger l’égalité du travail et l’égalité dans la répartition des produits. L’Etat s’éteint, pour autant qu’il n’y a plus de capitalistes, plus de classes et que, par conséquent, il n’y a pas de classe à mater. Mais l’Etat n’a pas encore entièrement disparu puisque l’on continue à protéger le "droit bourgeois" qui consacre l’inégalité de fait. Pour que l’Etat s’éteigne complètement, il faut l’avènement du communisme intégral. 4. PHASE SUPERIEURE DE LA SOCIETE COMMUNISTE Marx poursuit : "Dans une phase supérieure de la société communiste, quand auront disparu l’asservissante subordination des individus à la division du travail et, avec elle, l’opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel ; quand le travail ne sera pas seulement un moyen de vivre, mais deviendra lui-même le premier besoin vital ; quand, avec le développement multiple des individus, les forces productives se seront accrues elles aussi et que toutes les sources de la richesse collective jailliront avec abondance, alors seulement l’horizon borné du droit bourgeois pourra être définitivement dépassé et la société pourra écrire sur ses drapeaux : "De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins"." Maintenant seulement nous pouvons apprécier toute la justesse des remarques d’Engels, accablant de ses sarcasmes impitoyables cet absurde accouplement des mots "liberté" et "Etat". Tant que l’Etat existe, il n’y a pas de liberté. Quand il y aura la liberté, il n’y aura plus d’Etat. La base économique de l’extinction totale de l’Etat, c’est le communisme arrivé à un si haut degré de développement que toute opposition disparaît entre le travail intellectuel et le travail manuel et que, par conséquent, disparaît l’une des principales sources de l’inégalité sociale contemporaine, source que la seule socialisation des moyens de production, la seule socialisation des moyens de production, la seule expropriation des capitaliste ne peut en aucune façon tarir d’emblée. Cette expropriation rendra possible un essor gigantesque des forces productives. Et voyant comment le capitalisme, dès maintenant, entrave incroyablement cet essor, et combien de progrès l’on pourrait réaliser grâce à la technique moderne déjà acquise, nous sommes en droit d’affirmer, avec une certitude absolue, que l’expropriation des capitalistes entraînera nécessairement un développement prodigieux des forces productives de la société humaine. Mais quelle sera la rapidité de ce développement, quand aboutira-t-il à une rupture avec la division du travail, à la suppression de l’opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel, à la transformation du travail en "premier besoin vital", c’est ce que nous ne savons ni ne pouvons savoir. Aussi n’avons-nous le droit de parler que de l’extinction inévitable de l’Etat, en soulignant la durée de ce processus sa dépendance de la rapidité avec laquelle se développera la phase supérieure du communisme, et en laissant complètement en suspens la question des délais ou des formes concrètes de cette extinction. Car les données qui nous permettraient de trancher de tels problèmes n’existent pas. L’Etat pourra s’éteindre complètement quand la société aura réalisé le principe : "De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins", c’est-à-dire quand les hommes se seront si bien habitués à respecter les règles fondamentales de la vie en société et que leur travail sera devenu si productif qu’ils travailleront volontairement selon leurs capacités. chacun puisera librement "selon ses besoins". Du point de vue bourgeois, il est aisé de traiter un semblable régime social de "pure utopie", et de railler les socialistes qui promettent à chaque citoyen le droit de recevoir de la société, sans aucun contrôle de son travail, autant qu’il voudra de truffes, d’automobiles, de pianos, etc. C’est à des railleries de cette nature que se bornent aujourd’hui encore la plupart des "savants" bourgeois, qui révèlent ainsi leur ignorance et leur mentalité de défenseurs intéressés du capitalisme. Leur ignorance, car il n’est venu à l’esprit d’aucun socialiste de "promettre" l’avènement de la phase supérieure du communisme ; quant à la prévision de son avènement par les grands socialistes, elle suppose une productivité du travail différente de celle d’aujourd’hui, et la disparition de l’homme moyen d’aujourd’hui capable, comme les séminaristes de Pomialovski, de gaspiller "à plaisir" les richesses publiques et d’exiger l’impossible. En attendant l’avènement de la phase "supérieure"" du communisme, les socialistes réclament de la société et de l’Etat qu’ils exercent le contrôle le plus rigoureux , sur la mesure de travail et la mesure de consommation ; mais ce contrôle doit commencer par l’expropriation des capitalistes, par le contrôle des ouvriers sur les capitalistes, et il doit être exercé non par l’Etat des fonctionnaires, mais par l’Etat des ouvriers armés. La défense intéressée du capitalisme par les idéologues bourgeois (et leurs caudataires tels que les Tsérétéli, les Tchernov et cie) consiste précisément à escamoter, par des discussions et des phrases sur un avenir lointain, la question d’actualité brûlante de la politique d’aujourd’hui : l’expropriation des capitalistes, la transformation de tous les citoyens en travailleurs et employés d’un grand "syndicat" unique , à savoir : l’Etat tout entier, et la subordination absolue de tout le travail de tout ce syndicat à un Etat vraiment démocratique, à l’Etat des Soviets des députés ouvriers et soldats. Au fond, lorsqu’un savant professeur, et après lui le philistin, et après lui les Tsérétéli et les Tchernov parlent des utopies insensées, des promesses démagogiques des bolchéviks, de l’impossibilité d’"instaurer" le socialisme, ils songent précisément à ce stade ou à cette phase supérieure du communisme, que personne n’a jamais promis ni même eu le dessein d’"instaurer", car, d’une façon générale, il est impossible de l’"instaurer". Nous abordons ici la question de la distinction scientifique entre socialisme et communisme, effleurée par Engels dans le passage précédemment cité sur l’impropriété de l’appellation de "social-démocrate". Au point de vue politique la différence entre la première phase ou phase inférieure et la phase supérieure du communisme sera certainement considérable avec le temps ; mais aujourd’hui, en régime capitaliste, il serait ridicule d’en faire cas, et seuls peut-être quelques anarchistes pourraient la mettre au premier plan (si tant est qu’il subsiste encore parmi les anarchistes des gens qui n’aient rien appris à la suite de la métamorphose "plékhanovienne" des Kropotkine, des Grave, des Cornélissen et autres "étoiles" de l’anarchisme en social-chauvins ou en anarchistes-des-tranchées, suivant l’expression de Gay, un des rares anarchistes qui aient gardé honneur et conscience). Mais la différence scientifique entre socialisme et communisme est claire. Ce qu’on appelle communément socialisme, Marx l’a appelé la "première" phase ou phase inférieure de la société communiste. Dans la mesure où les moyens de production deviennent propriété commune , le mot "communiste" peut s’appliquer également ici, à condition de ne pas oublier que ce n’est pas le communisme intégral. Le grand mérite des explications de Marx est d’appliquer, là encore, de façon conséquente, la dialectique matérialiste, la théorie de l’évolution, et de considérer le communisme comme quelque chose qui se développe à partir du capitalisme. Au lieu de s’en tenir à des définitions "imaginées", scolastiques et artificielles, à de stériles querelles de mots (qu’est-ce que le socialisme ? qu’est-ce que le communisme ?), Marx analyse ce qu’on pourrait appeler les degrés de la maturité économique du communisme. Dans sa première phase, à son premier degré, le communisme ne peut pas encore, au point de vue économique, être complètement mûr, complètement affranchi des traditions ou des vestiges du capitalisme. De là, ce phénomène intéressant qu’est le maintien de l’"horizon borné du droit bourgeois ", en régime communiste, dans la première phase de celui-ci. Certes, le droit bourgeois, en ce qui concerne la répartition des objets de consommation, suppose nécessairement un Etat bourgeois, car le droit n’est rien sans un appareil capable de contraindre à l’observation de ses normes. Il s’ensuit qu’en régime communiste subsistent pendant un certain temps non seulement le droit bourgeois, mais aussi l’Etat bourgeois - sans bourgeoisie ! Cela peut sembler un paradoxe ou simplement un jeu dialectique de l’esprit, ce que reprochent souvent au marxisme ceux qui n’ont jamais pris la peine d’en étudier, si peu que ce soit, la substance éminemment profonde. En réalité, la vie nous montre à chaque pas, dans la nature et dans la société, des vestiges du passé subsistant dans le présent. Et ce n’est point d’une façon arbitraire que Marx a inséré dans le communisme une parcelle du droit "bourgeois" ; il n’a fait que constater ce qui, économiquement et politiquement, est inévitable dans une société issue des flancs du capitalisme. La démocratie a une importance énorme dans la lutte que la classe ouvrière mène contre les capitalistes pour son affranchissement. Mais la démocratie n’est nullement une limite que l’on ne saurait franchir ; elle n’est qu’une étape sur la route de la féodalité au capitalisme et du capitalisme au communisme. Démocratie veut dire égalité. On conçoit la portée immense qui s’attache à la lutte du prolétariat pour l’égalité et au mot d’ordre d’égalité, à condition de comprendre ce dernier exactement, dans le sens de la suppression des classes. Mais démocratie signifie seulement égalité formelle . Et, dès que sera réalisée l’égalité de tous les membres de la société par rapport à la possession des moyens de production, c’est-à-dire l’égalité du travail, l’égalité du salaire, on verra se dresser inévitablement devant l’humanité la question d’un nouveau progrès à accomplir pour passer de l’égalité formelle à l’égalité réelle, c’est-à-dire à la réalisation du principe : "De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins." Par quelles étapes, par quelles mesures pratiques l’humanité s’acheminera-t-elle vers ce but suprême, nous ne le savons ni ne pouvons le savoir. Mais ce qui importe, c’est de voir l’immense mensonge contenu dans l’idée bourgeoise courante suivant laquelle le socialisme est quelque chose de mort, de figé, de donné une fois pour toutes, alors qu’en réalité c’est seulement avec le socialisme que commencera dans tous les domaines de la vie sociale et privée un mouvement de progression rapide, effectif, ayant véritablement un caractère de masse et auquel participera d’abord la majorité, puis la totalité de la population. La démocratie est une forme de l’Etat, une de ses variétés. Elle est donc, comme tout Etat, l’application organisée, systématique, de la contrainte aux hommes. Ceci, d’une part. Mais, d’autre part, elle signifie la reconnaissance officielle de l’égalité entre les citoyens, du droit égal pour tous de déterminer la forme de l’Etat et de l’administrer. Il s’ensuit donc qu’à un certain degré de son développement, la démocratie, tout d’abord, unit le prolétariat, la classe révolutionnaire anticapitaliste, et lui permet de briser, de réduire en miettes, de faire disparaître de la surface de la terre la machine d’Etat bourgeoise, fût-elle bourgeoise républicaine, l’armée permanente, la police, la bureaucratie, et de les remplacer par une machine d’Etat plus démocratique, mais qui n’en reste pas moins une machine d’Etat, sous la forme des masses ouvrières armées, puis, progressivement, du peuple entier participant à la milice. Ici, "la quantité se change en qualité" : parvenu à ce degré, le démocratisme sort du cadre de la société bourgeoise et commence à évoluer vers le socialisme. Si tous participent réellement à la gestion de l’Etat, le capitalisme ne peut plus se maintenir. Et le développement du capitalisme crée, à son tour, les prémisses nécessaires pour que "tous" puissent réellement participer à la gestion de l’Etat. Ces prémisses sont, entre autres, l’instruction générale déjà réalisée par plusieurs des pays capitalistes les plus avancés, puis "l’éducation et la formation à la discipline" de millions d’ouvriers par l’appareil socialisé, énorme et complexe, de la poste, des chemins de fer, des grandes usines, du gros commerce, des banques, etc., etc. Avec de telles prémisses économiques, on peut fort bien, après avoir renversé les capitalistes et les fonctionnaires, les remplacer aussitôt, du jour au lendemain, pour le contrôle de la production et de la répartition, pour l’enregistrement du travail et des produits, par les ouvriers armés, par le peuple armé tout entier. (Il ne faut pas confondre la question du contrôle et de l’enregistrement avec celle du personnel possédant une formation scientifique, qui comprend les ingénieurs, les agronomes, etc. : ces messieurs, qui travaillent aujourd’hui sous les ordres des capitalistes, travailleront mieux encore demain sous les ordres des ouvriers armés.) Enregistrement et contrôle, tel est l’essentiel, et pour la "mise en route" et pour le fonctionnement régulier de la société communiste dans sa première phase. Ici, tous les citoyens se transforment en employés salariés de l’Etat constitué par les ouvriers armés. Tous les citoyens deviennent les employés et les ouvriers d’un seul "cartel" du peuple entier, de l’Etat. Le tout est d’obtenir qu’ils fournissent un effort égal, observent exactement la mesure de travail et reçoivent un salaire égal. L’enregistrement et le contrôle dans ce domaine ont été simplifiés à l’extrême par le capitalisme, qui les a réduits aux opérations les plus simples de surveillance et d’inscription et à la délivrance de reçus correspondants, toutes choses à la portée de quiconque sait lire et écrire et connaît les quatre règles d’arithmétique [Quand l’Etat réduit ses fonctions essentielles à un semblable enregistrement et à un contrôle de ce genre effectués par les ouvriers eux-mêmes, il cesse d’être un "Etat politique" ; les "fonctions publiques perdent leur caractère politique et se transforment en de simples fonctions administratives" (voir plus haut, chapitre IV.2 : "La polémique d’Engels avec les anarchistes").]. Quand la majorité du peuple procédera par elle-même et partout à cet enregistrement, à ce contrôle des capitalistes (transformés désormais en employés) et de messieurs les intellectuels qui auront conservé leurs pratiques capitalistes, alors ce contrôle sera vraiment universel, général, national et nul ne pourra s’y soustraire, de quelque manière que ce soit, "il n’y aura plus rien à faire". La société tout entière ne sera plus qu’un seul bureau et un seul atelier, avec égalité de travail et égalité de salaire. Mais cette discipline "d’atelier" que le prolétariat, après avoir vaincu les capitalistes et renversé les exploiteurs, étendra à toute la société n’est nullement notre idéal ni notre but final ; c’est seulement un échelon nécessaire pour débarrasser radicalement la société des vilenies et des ignominies de l’exploitation capitaliste, et assurer la marche continue en avant. Dès l’instant où tous les membres de la société, ou du moins leur immense majorité, ont appris à gérer eux-mêmes l’Etat, ont pris eux-mêmes l’affaire en main, "organisé" le contrôle sur l’infime minorité de capitalistes, sur les petits messieurs désireux de conserver leurs pratiques capitalistes et sur les ouvriers profondément corrompus par le capitalisme - dès cet instant, la nécessité de toute administration en général commence à disparaître. Plus la démocratie est complète, et plus proche est le moment où elle deviendra superflue. Plus démocratique est l’"Etat" constitué par les ouvriers armés et qui "n’est plus un Etat au sens propre", et plus vite commence à s’éteindre tout Etat. En effet, quand tous auront appris à administrer et administreront effectivement eux-mêmes la production sociale, quand tous procéderont eux-mêmes à l’enregistrement et au contrôle des parasites, des fils à papa, des filous et autres "gardiens des traditions du capitalisme", - se soustraire à cet enregistrement et à ce contrôle exercé par le peuple entier sera à coup sûr d’une difficulté si incroyable et d’une si exceptionnelle rareté, cela entraînera vraisemblablement un châtiment si prompt et si rude (les ouvriers armés ont un sens pratique de la vie ; ils ne sont pas de petits intellectuels sentimentaux et ne permettront sûrement pas qu’on plaisante avec eux) que la nécessité d’observer les règles, simples mais essentielles, de toute société humaine deviendra très vite une habitude. Alors s’ouvrira toute grande la porte qui permettra de passer de la première phase de la société communiste à sa phase supérieure et, par suite, à l’extinction complète de l’Etat.

Lire aussi :

Avant-propos de Engels, 1891

Programme de Gotha, 1875

Programme d’Erfurt, 1891

Marx et Engels ont-ils enfanté la social-démocratie

Friedrich Engels avait-il cautionné le légalisme petit-bourgeois de la social-démocratie allemande

Ainsi parlait Friedrich Engels, le compagnon de Karl Marx

Karl Marx et Friedrich Engels contre le réformisme petit-bourgeois dans la social-démocratie

Crétinisme parlementaire et opportunisme

Une continuité, de Marx à la social-démocratie ?

Introduction de Karl Korsch (en)

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