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Karl Marx et Friedrich Engels contre le réformisme petit-bourgeois dans la social-démocratie

lundi 1er mai 2017, par Robert Paris

LETTRE CIRCULAIRE DE MARX ET ENGELS

À AUGUST BEBEL, WILHELM LIEBKNECHT, WILHELM BRACKE ET AUTRES

(Extrait)

LE MANIFESTE DES TROIS DE ZURICH

Entre-temps nous est parvenu l’annuaire de Hœchberg qui contient un article intitulé « Coup d’œil rétrospectif sur le mouvement socialiste en Allemagne », fruit de la collaboration, comme me l’a dit Hœchberg lui-même, des trois membres du comité de Zurich.

[K. Hœchberg, E. Bernstein et K. A.Schramm.(N.R.).]

Nous avons ici leur critique authentique du mouvement passé et, partant, leur programme authentique de l’attitude du nouvel organe, pour autant que cette attitude dépende d’eux. On lit dès le début :

« Le mouvement, que Lassalle considérait comme purement politique, auquel il invitait non seulement les ouvriers, mais aussi tous les démocrates honnêtes et à la tête duquel devraient marcher les représentants indépendants de la science et tous les hommes pénétrés d’un véritable sentiment d’humanité, s’est abaissé, sous la présidence de Johann Baptist Schweitzer, au niveau d’une lutte étroite des ouvriers industriels pour leurs intérêts. »

Je n’entre pas dans la question de savoir s’il en est ainsi historiquement ou à quel degré il en est ainsi. Le reproche essentiel qu’on a adressé là à Schweitzer consiste en ce qu’il a abaissé le lassallianisme — qu’on représente ici comme un mouvement philanthropique bourgeois et démocratique — au niveau d’une lutte exclusive d’intérêts des ouvriers industriels, et cela par le fait qu’il a approfondi le sens de ce mouvement en y soulignant la lutte de classe des ouvriers industriels contre les bourgeois. Ensuite, on lui reproche « d’avoir repoussé la démocratie bourgeoise ». Mais qu’est-ce que la démocratie bourgeoise vient faire dans la social-démocratie ? Si elle est composée d’« hommes honnêtes », elle peut ne pas vouloir entrer dans le mouvement et si elle le veut tout de même, c’est seulement pour y semer la discorde.

Le parti lassallien « préférait se comporter exclusivement comme un parti ouvrier ». Les messieurs qui écrivaient ceci sont eux-mêmes membres d’un parti qui se comporte exclusivement comme un parti ouvrier, ils y occupent maintenant des postes et y tiennent un rang honorable. C’est là une incompatibilité absolue. S’ils croient à ce qu’ils écrivent, ils doivent abandonner le parti, ou au moins renoncer à leurs postes et à leur rang. S’ils ne le font pas, ils avouent par là qu’ils ont l’intention, en leur qualité de fonctionnaires, de faire abus d’autorité, en contestant le caractère prolétarien du parti. Le parti se trahit ainsi lui-même en leur conservant leurs fonctions.

Donc, de l’avis de ces messieurs, le parti social-démocrate ne doit pas être un parti exclusivement ouvrier, mais un parti large, groupant « tous les hommes pénétrés d’un véritable sentiment d’humanité  ». Il devrait avant tout le prouver en faisant fi des grossières passions prolétariennes, et en se mettant sous la férule des bourgeois-philanthropes instruits, en vue de « se former un bon goût » et d’apprendre le « bon ton » (p. 85). La « conduite abominable » de certains leaders devra alors, elle aussi, céder le pas à la « conduite bourgeoise » bienséante (comme si la conduite en apparence abominable des personnes auxquelles on fait allusion ici n’était pas la moindre chose qu’on puisse leur reprocher).

Alors, de « nombreux adhérants, issus du milieu des classes instruites et possédantes, y entreraient volontiers. Mais ceux-ci ne pourront être acquis à la cause que... quand l’agitation aura donné des résultats sensibles  ». Le socialisme allemand « a fait trop de cas de la nécessité de gagner les masses et a, partant, négligé celle de gagner les couches dites supérieures par une propagande énergique (!) ». « Encore manque-t-il au parti des hommes capables de le représenter au Reichstag ». Et cependant « il est désirable et nécessaire de confier les mandats aux gens qui ont eu assez de possibilité et de temps pour se familiariser à fond avec les matières correspondantes. Les simples ouvriers et artisans... n’ont pour cela — sauf quelques rares exceptions — aucun loisir. »

Faites donc élire des bourgeois !

Bref : la classe ouvrière est incapable de s’affranchir par ses propres forces. Pour pouvoir le faire, elle doit se mettre sous la férule des bourgeois « instruits et possédants » qui, seuls, « ont la possibilité et le temps » d’apprendre à fond ce qui peut profiter aux ouvriers. Et, en second lieu, la bourgeoisie ne peut aucunement être vaincue, elle peut seulement être gagnée à la cause par une propagande énergique. Toutefois, si l’on veut gagner à la cause les couches supérieures de la société, ou au moins ses éléments le mieux inspirés, on ne doit à aucun prix les effrayer. Les Trois de Zurich croient avoir fait ainsi une découverte tranquillisante :

« Justement de nos jours, sous la pression de la loi contre les socialistes le parti montre qu’il n’est pas disposé à entrer dans la voie de la révolution sanglante et violente, mais qu’il est décidé... à prendre la voie de la légalité, c’est-à-dire des réformes ».

Donc, si les 5 à 600 000 électeurs social-démocrates, c’est-à-dire le dixième ou le huitième du nombre total des électeurs qui, de plus, sont éparpillés dans tout le vaste pays, sont à tel point sages qu’ils ne veulent pas enfoncer les murs avec leurs têtes en essayant une « révolution sanglante », se trouvant à un contre dix, cela prouve qu’ils font vœu de ne jamais profiter d’un événement violent de politique étrangère, d’une subite poussée révolutionnaire consécutive et même de la victoire du peuple gagnée dans la collision ainsi survenue. Si un jour Berlin se montre de nouveau si mal élevé pour faire un 18 mars, les social-démocrates, au lieu de prendre part à la lutte en qualité de « canailles brûlant de monter sur les barricades » (p. 88), devront alors plutôt « prendre la voie de la légalité », enlever les barricades et, si besoin est, marcher au pas avec les troupes glorieuses contre les masses exclusives, brutales et illettrées. Si ces messieurs viennent affirmer qu’ils en tendent par là autre chose, qu’est-ce donc qu’ils entendent alors ?

Mais il y a mieux encore.

« Plus le parti mettra de calme, de fond et de raison dans la critique des événements contemporains et dans ses propositions pour y parer, et moins il sera possible de répéter l’opération, réussie actuellement (sous la loi contre les socialistes), par laquelle la réaction consciente a pu plier la bourgeoisie en quatre en jouant sur sa terreur devant le spectre rouge » (p.88).

Pour que dorénavant la bourgeoisie n’ait même pas une ombre de crainte, il faut lui assurer d’une façon claire et probante que le spectre rouge n’est en fait pas autre chose qu’un fantôme, qui n’existe pas dans la réalité. Mais en quoi consiste donc le mystère du spectre rouge sinon dans la frousse de la bourgeoisie devant la lutte inévitable et impitoyable entre elle et le prolétariat ? la frousse devant l’issue inéluctable de la lutte de classe contemporaine ? Qu’on supprime la lutte de classes et alors la bourgeoisie et « tous les hommes indépendants » n’auront pas peur de « marcher la main dans la main avec les prolétaires ». Or, ce sont justement les prolétaires qui seront alors dupés.

Que le parti démontre donc, par sa conduite humble et soumise, qu’il en a fini une fois pour toutes avec « les inconvenances et les extravagances » qui ont servi de prétexte à la promulgation de la loi contre les socialistes. S’il promet de bon gré de ne pas sortir des cadres de cette loi, Bismarck et les bourgeois auront bien la complaisance de l’abroger vu son inutilité dans ces conditions.

« Qu’on nous comprenne bien », nous ne voulons pas « renoncer à notre parti ni à notre programme, mais nous pensons que nous avons assez de travail pour bien des années si nous employons toute notre force, toute notre énergie pour arriver à certains objectifs plus rapprochés de nous, que nous devons atteindre coûte que coûte avant de pouvoir penser à la réalisation des fins plus éloignées. »

Alors viendront aussi en masses se joindre à nous les gros et petits bourgeois, ainsi que les ouvriers qui, « à l’heure qu’il est, sont effarouchés par nos revendications extrêmes ».

Le programme ne doit pas être rejeté, mais seulement remis... aux calendes grecques. On l’accepte non pour soi-même et non pour la durée de sa vie, mais comme un programme posthume pour le laisser en héritage à ses enfants et aux enfants de ses enfants. Entre-temps, on applique « toute sa force et toute son énergie » à toutes sortes de bagatelles et au raccommodage du régime capitaliste, pour avoir l’air de faire quelque chose sans effrayer, chemin faisant, la bourgeoisie. Après cela, je commence à estimer le communiste Miquel qui, pour démontrer sa conviction inébranlable en ce que la société capitaliste va inévitablement crouler dans quelques centaines d’années d’ici, spécule ferme là-dessus, contribue ainsi de son mieux à la crise de 1873 et fait ainsi effectivement quelque chose pour hâter l’écroulement de l’ordre actuel.

Un autre crime contre les convenances consiste en « attaques exagérées contre les fondateurs » qui, paraît-il, n’étaient que les enfants de leur époque » ; « il aurait mieux fallu que les outrages portés à Strousberg et aux autres personnages pareils... n’eussent pas eu lieu ». Malheureusement, tous les humains sont des « enfants de leur époque » et si c’est là une raison suprême suffisante, il ne faut jamais attaquer personne, toute polémique, toute lutte de notre part doit cesser. Nous permettrons tranquillement à nos adversaires de nous marcher sur les pieds, car nous, les sages, nous savons qu’ils ne sont que « des enfants de leur époque » et qu’ils ne peuvent agir autrement. Au lieu de leur répondre avec usure, nous devrions plutôt nous apitoyer sur ces malheureux.

De même l’attitude du parti vis-à-vis de la Commune a eu le tort d’« avoir repoussé les gens qui, sur tous les autres points, sympathisent avec nous, et surtout d’avoir augmenté la haine de la bourgeoisie envers nous ». Ensuite, le parti n’est pas « sans partager la responsabilité de la loi d’octobre, car il a excité outre mesure la haine de la bourgeoisie ».

C’est là le programme des trois censeurs de Zurich. Il ne laisse plus rien à désirer — au moins pour nous qui connaissons très bien cette phraséologie depuis 1848. Nous avons devant nous des représentants de la petite bourgeoisie affirmant, pris de terreur, que le prolétariat peut « aller trop loin », poussé qu’il est par sa situation révolutionnaire. Au lieu de l’opposition politique résolue — esprit général de conciliation ; au lieu de lutte contre le gouvernement et les bourgeois — tentatives de les convaincre et les gagner à la cause ; au lieu de la résistance opiniâtre aux persécutions d’en haut — humble soumission et aveu que le châtiment est bien mérité. Tous les conflits historiquement inévitables sont présentés comme des malentendus et toute discussion se termine par cette formule : au fond, nous sommes tous d’accord. Les gens qui, en 1848, se déclaraient démocrates bourgeois, peuvent avec autant de raison s’appeler maintenant social-démocrates. Pour ceux-là l’avènement de la république démocratique était un fait d’un avenir très lointain ; il en est de même pour ceux-ci en ce qui concerne le renversement du régime capitaliste : cette question n’a donc aucune valeur pour la pratique politique journalière ; on peut concilier, entrer en compromis et faire de la philosophie tant qu’on veut. Il en est de même de la lutte de classes entre le prolétariat et la bourgeoisie. On la reconnaît sur le papier, car on ne peut faire autrement, mais en pratique on fait tout pour la voiler, l’effacer, l’émousser. Le parti social-démocrate ne doit pas être un parti ouvrier, il ne doit pas provoquer la haine de la bourgeoisie, ni aucune autre, il doit avant tout faire une propagande énergique parmi la bourgeoisie ; au lieu de poursuivre en premier lieu des fins éloignées terribles aux bourgeois et irréalisables par notre génération, il doit plutôt appliquer toute sa force et toute son énergie aux réformes petites-bourgeoises de rapiècement qui vont consolider le régime social actuel et peut-être transformer ainsi la catastrophe finale en un processus de désagrégation progressif et autant que possible paisible. Ce sont les mêmes gens qui, sous prétexte d’une activité sans répit, non seulement ne font rien eux-mêmes, mais cherchent encore à empêcher que quelque chose soit fait en général, sauf le verbiage ; les mêmes gens qui, en 1848 et 1849, par leur crainte d’accomplir un acte quelconque entravaient le mouvement à chaque pas et l’ont amené à la fin à la défaite ; les mêmes gens qui voient bien la réaction et s’étonnent énormément de s’apercevoir qu’ils sont dans une impasse où ni la résistance ni la fuite ne sont guère possibles ; les mêmes gens qui veulent faire entrer de force l’histoire dans leur horizon étroit de petits bourgeois, tandis que l’histoire s’y refuse et passe outre.

Pour ce qui est de leurs convictions socialistes, elles ont été suffisamment soumises à la critique dans le Manifeste du parti communiste, au chapitre intitulé « Le socialisme allemand ou « socialisme vrai ». Là où la lutte de classe est rejetée comme une chose « brutale », repoussante, il ne reste, en fait de base du socialisme, que le « véritable sentiment d’humanité » et les paroles en l’air sur la « justice ». On constate souvent ce fait inévitable résultant de l’évolution : même des gens ayant appartenu jusqu’alors à la classe dirigeante se rallient au prolétariat militant et lui fournissent des éléments instruits. Nous l’avons déjà indiqué clairement dans le Manifeste.

Il importe cependant d’y ajouter deux remarques.

Premièrement :

Ces gens pour être réellement utiles au mouvement, doivent bien fournir de véritables éléments d’instruction. Ce n’est pourtant pas le cas, le plus souvent, des bourgeois convertis allemands. Ni la Zukunft, ni la Neue Gesellschaft n’ont rien apporté qui ait pu faire avancer le mouvement d’un seul pas. Il y a là un manque absolu de véritables matériaux aussi bien pratiques que théoriques, concourant à l’instruction. Au lieu de cela, on essaie de concilier les idées socialistes à peine assimilées avec les différents points de vue théoriques que ces messieurs ont apportés avec eux de l’Université ou d’ailleurs et plus embrouillés les uns que les autres, à cause du processus de putréfaction que subissent maintenant les restes de la philosophie allemande. Au lieu d’étudier tout d’abord à fond la nouvelle science, chacun d’entre eux s’évertuait à la conformer aux points de vue apportés par lui, se formait à la hâte une science à lui et prétendait aussitôt l’enseigner. C’est pour cette raison qu’on trouve chez ces messieurs autant de points de vues que de têtes. Au lieu d’apporter de la clarté dans n’importe quelle question, ils n’ont fait qu’y mettre de la confusion — par bonheur presque exclusivement dans leur milieu. Le parti peut bien se passer d’éléments instruits de cet acabit, dont le premier principe est d’enseigner ce qu’ils n’ont pas appris.

Deuxièmement :

Quand des gens pareils issus des autres classes se rallient au mouvement prolétarien, la première chose qu’il faut exiger d’eux, c’est de n’apporter avec eux aucun reste de préjugés bourgeois ou petits-bourgeois, mais de s’assimiler sincèrement la conception prolétarienne. Or, ces gens, comme nous l’avons montré, sont imbus à satiété d’idées bourgeoises et petites-bourgeoises. Ces idées sont d’ailleurs bien justifiées dans un pays petit-bourgeois comme l’Allemagne, mais cela uniquement en dehors du parti social-démocrate. Si ces messieurs avaient créé un parti social-démocrate petit-bourgeois, c’aurait été leur droit absolu ; dans ce cas, nous aurions pu nous entendre avec eux, et même suivant les circonstances, faire bloc, etc. Mais dans un parti ouvrier ils constituent un élément étranger. S’il y a des raisons de les tolérer pendant un certain temps, nous sommes tenus à les tolérer seulement, à ne pas leur permettre d’avoir une influence quelconque sur la direction du parti et avoir toujours en vue que la rupture avec ces gens n’est qu’une question de temps. Ce moment semble d’ailleurs être venu. Nous ne comprenons pas comment le parti peut encore tolérer les auteurs de cet article. Mais si ces gens-là arrivent même à prendre plus ou moins entre leurs mains la direction du parti, ce dernier est de ce fait castré et privé à jamais de sa fougue prolétarienne.

En ce qui nous concerne, nous avons devant nous, vu tout notre passé, une seule voie à suivre. Depuis près de quarante ans, nous avons fait ressortir au premier plan la lutte de classes comme la force motrice directe de l’histoire, et en particulier, la lutte de classes entre la bourgeoisie et le prolétariat comme le plus puissant levier de la révolution sociale. Il nous est par conséquent impossible de marcher de concert avec des gens qui tendent à rayer du mouvement cette lutte de classes. En fondant l’Internationale, nous avons lancé en termes clairs son cri de guerre : « L’émancipation de la classe ouvrière sera l’œuvre de la classe ouvrière elle-même ». Nous ne pouvons donc pas marcher avec des gens déclarant à cor et à cri que les ouvriers sont trop peu instruits pour pouvoir s’émanciper eux-mêmes et qu’ils doivent être affranchis par en haut, par les philanthropes bourgeois et petits-bourgeois. Si le nouvel organe du parti prend une attitude qui correspond aux idées de ces messieurs, si cette orientation est bourgeoise et non prolétarienne, il ne nous restera plus autre chose à faire, si regrettable que ce soit pour nous, que de nous expliquer là-dessus ouvertement et de rompre la solidarité dont nous avons fait preuve jusqu’à présent, en qualité de représentants du parti allemand à l’étranger. Mais, les choses n’iront pas jusque-là, espérons-le. »

Rédigé par Marx et Engels les 17-18 septembre 1879.

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