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Appel au prolétariat mondial

mardi 12 septembre 2017, par Robert Paris

L’Opposition communiste en U.R.S.S.

A. Tarov

Appel personnel au prolétariat mondial

Des centaines et des milliers de bolchéviks-léninistes languissent dans les prisons staliniennes, Hier encore, j’étais avec eux, et ensemble nous partagions toutes sortes de tourments que nous infligeaient les gardes-chiourmes staliniens. Aujourd’hui je me trouve dans un pays semi-capitaliste, en "liberté". Hélas, il me semble que pour un révolutionnaire, il n’y a pas de place libre sur notre planète. En tout cas, aujourd’hui j’ai la possibilité de prononcer publiquement une parole de protestation contre les usurpateurs staliniens. Le devoir révolutionnaire m’oblige à faire appel au prolétariat mondial, en lui demandant son aide pour libérer des prisons staliniennes les révolutionnaires dévoués, les martyrs - les bolchéviks-léninistes. Que le prolétariat mondial sache que le pays des Soviets, comme tel, est en train de périr imperceptiblement, car le pouvoir soviétique sans communistes actifs et indépendants est impossible. C’est pourquoi la lutte pour un véritable parti communiste, la lutte contre les usurpateurs et contre le régime plébiscitaire, est la lutte pour la libération du système soviétique de sa dégénérescence tragique.

Pour faire connaître au prolétariat la situation des bolchéviks-léninistes en U.R.S.S. sous le régime stalinien, j’écrirai purement et simplement quelques mots de ma propre expérience. Le 30 juin 1934, je me suis enfui de ma déportation en Andijan, en me fixant comme tâche d’aller à Moscou, et de me présenter personnellement au C.C. pour parler de mon cas avec les gens qualifiés. Encore en mars 1934 j’ai fait connaître par télé­gramme au C.C. qu’étant oppositionnel, partisan de Trotsky, je cessais mon travail idéologique et organisationnel contre la direction du parti, et que j’étais prêt à remplir avec dévouement toutes les tâches du parti dans sa lutte pour la défense des conquêtes d’Octobre et la construction socia­liste, en soulignant en même temps la nécessité de l’action commune de tous les communistes contre l’offensive de la réaction fasciste. Ayant envoyé cette dépêche au C.C. j’attendis une réponse annulant l’application à mon cas du paragraphe 58 [1] et me restituant mes droits de membre du parti. Juridiquement, évidemment, aucun juge ne m’a condamné selon ce paragraphe. Mais en fait j’ai été condamné à la prison et à la déportation perpétuelles. J’ai été quatre ans en prison et trois ans en déportation. Pendant tout ce temps je n’ai vu personne sauf le juge d’instruction du G.P.Ou. et le garde-chiourme. D’habitude le juge d’instruction m’interrogeait pour la forme et le garde-chiourme ouvrait et fermait la porte de ma cellule, quand c’était nécessaire. J’étais condamné à ce sévère isolement sans qu’il y ait une preuve matérielle quelconque contre moi. Trois fois on a perquisitionné chez moi, on n’a trouvé absolument rien. Mais on m’a arrêté quand-même et emprisonné. Si tu es trotskyste, tu dois être en prison ou en déportation… Si tu renonces à l’opposition, tu reçois le "minus" [2]. Ça sera jusqu’à un certain point une peine moins grave. Par exemple on peut te transporter de la Sibérie du Nord dans la Sibérie du Sud… Les simples oppositionnels, on les torture sans pitié, en leur proposant de renoncer à leurs opinions. Après l’interrogatoire, le juge d’instruction, avant de lire le verdict, te propose de renoncer à tes opinions et s’il reçoit comme réponse un refus catégorique, tu entends dans le verdict les paroles les plus effrayantes : "pour un travail anti-soviétique, anti-communiste, contre-révolutionnaire," etc... Ma dernière condamnation - trois ans d’incarcération dans les pri­sons centrales du G.P.Ou.-, je l’ai terminée le 22 janvier 1934 ; mais quand même je n’ai été "libéré" qu’après 14 jours de grève de la faim, c’est-à-dire que j’ai été déporté...

Les oppositionnels emprisonnés dans l’isolateur de Verchne-Ouralsk, au nombre de 150 (nous y étions 485, mais on transporta beaucoup d’entre nous dans les autres prisons après quoi nous sommes restés 150) ont déclaré la grève de la faim contre la prolongation des peines, car avant la grève, en été 1932, une commission quelconque avec une certaine Andréïéva en tête, était arrivée de Moscou à Verchne-Ouralsk pour adoucir "la situation matérielle" des communistes emprisonnés. Elle prolongea leur peine à tous ceux qui l’avaient terminée dans l’isolation. 103 camarades reçurent de nouvelles peines de deux ans. C’est la seule chose que fît cette commission pour adoucir "la situation matérielle" des bolchéviks-léninistes emprisonnés dans l’isolateur de Verchne-Ouralsk. Jusqu’alors aucune commission n’était jamais venue. Cette commission, nous l’avions exigée nous-mêmes contre le traitement bestial de l’administration de la prison. On nous frappait souvent, on nous guettait, la garde tirait dans les fenêtres, à la suite de quoi un de nos camarades, Iesaïan, fut blessé à la poitrine. Nous demandâmes la commission, mais selon l’habitude on nous la refusa. Alors 485 communistes emprisonnés déclarèrent la grève de la faim qui dura 18 jours. La commission arriva, dispersa les "emprisonnés actifs" dans les autres isolateurs, et le blessé Iésaïan fut envoyé en Sibérie. C’est ainsi qu’elle "adoucit" notre situation. Et voilà que l’année suivante une nouvelle commission arrive et prolonge nos peines. C’est pourquoi en 1933 nous fûmes obligés de déclarer la grève de la faim de tous les communistes emprisonnés dans l’isolateur de Verchne-Ouralsk contre cette injustice inouïe. Nous commençâmes la grève le 11 décembre 1933. Le 20 décembre on transporta sur les bras les grévistes d’une cellule dans l’autre. Cela, pour perquisitionner dans les cellules. Puis on commença à nous alimenter par la force. Ce fut un spectacle inoubliable ; des vraies batailles eurent lieu entre les grévistes et les gardes-chiourmes. Naturellement les premiers furent battus. Épuisés, nous fûmes alimentés par la gorge avec des pompes appropriée. Les tourments furent inouïs, on nous introduisit dans la gorge de gros tuyaux en caoutchouc, on traîna les grévistes comme les chiens crevés dans la "cellule d’alimentation", personne ne capitula séparément. Le 15° jour de la grève notre comité de grève décida de la terminer à midi car beaucoup de grévistes avaient essayé de se suicider. Un des collaborateurs du G.P.Ou. vint chez nous dans l’isolateur du district d’Ouralsk et commença à menacer les grévistes de les envoyer dans les "solovki". Nos camarades le chassèrent naturellement de leurs cellules. La décision du comité de grève fut acceptée par tous les grévistes à l’unanimité. le représentant du G.P.Ou. dût verbalement (il ne voulait pas pour des raisons inconnues le faire par écrit) promettre de libérer ceux qui avaient terminé leur peine. C’est ainsi que le 22 janvier 1934, ma peine se terminant, on me transporta dans la cellule des "libérables".

Le 22 janvier je fus par conséquent "libéré". Sous une garde sévère on m’envoya en Asie Centrale, Nous arrivâmes à Tachkent, nous étions deux, moi et le camarade Jantniev. A Tachkent on nous mit sous les verrous. Le deuxième jour après de nombreuses protestations, on nous envoya sans jugement : Jantniev à Frounzé, moi à Andijan. Et voilà qu’en mars j’envoie le télégramme au C.C. exprimant mon abandon de l’activité oppositionnelle. Deux mois passent sans aucune réponse. J’envoie une lettre spéciale au C.C. Encore deux mois sans réponse. Dans le télégramme comme dans la lettre je ne disais rien de mes opinions. Mes opinions et ma position, je ne les considérais pas comme "contre-révolutionnaires", mais je soulignais ma renonciation à la lutte idéologique et organisationnelle contre la direction. En un mot, d’après mes lettres au C.C. et à la G.P.Ou., on pouvait conclure que la direction sous la pression de l’opposition n’avait pas trahi la révolution et même dans certains cas avait réparé ses fautes. Et maintenant, l’important c’était de nettoyer l’appareil du parti du bureaucratisme et avec les forces unies de tous les communistes et les forces révolutionnaires de l’U.R.S.S. et du monde entier, lutter contre l’offensive du fascisme. Il était certainement malaisé pour la Direction bureaucratique de répondre à cette lettre. Aucune réponse de Moscou. Le G.P.Ou. local pendant ce temps m’envoya ses gens qui me posèrent les questions suivantes : "Dites-nous, s’il-vous-plait, considérez-vous vos opinions comme contre-révolutionnai­res ou non ? L’opposition et son activité, les estimez-vous contre-révolu­tionnaires ou non ? Considérez-vous par exemple Trotsky comme le chef de l’avant-garde de la bourgeoisie contre-révolutionnaire ou non ? " En réponse, j’ai développé ma conception de l’opposition ayant à sa tête Trotsky et à mon tour j’ai posé les questions suivantes : "Et vous, cher camarade, selon vous, ces opinions sont contre-révolutionnaires ? Notre travail oppositionnel de 1923 jusqu’en 1930 contre le courant droitier-opportuniste dans le parti, vous le trouvez contre-révolutionnaire ? Pourtant en 1930 le centrisme lui aussi a commencé à lutter contre les droitiers. Alors cette lutte aussi on peut la considérer comme contre-révolutionnaire ? Et en ce qui concerne Trotsky je le considère comme un révolutionnaire intransigeant, le plus dévoué à la cause du prolétariat mondial. Je le considère comme mon ami idéologique et comme mon camarade. Je ne veux pas tromper le parti, je ne peux pas considérer les opinions révolutionnaires de l’opposition comme des opinions contre-révolutionnaires." Mon interlocuteur se tût, la tête penchée. C’était d’ailleurs un bon garçon, qui comprenait. Mais, visiblement, il avait peu entendu les oppositionnels, au contraire, il avait entendu beau­coup de choses sur eux, des sources officielles. La même conversation eut lieu entre moi et un des représentants de la G.P.Ou. locale. J’ai remarqué à cette occasion : "Et que dites-vous sur cette injustice : Me voici depuis six mois en déportation sans aucun jugement après trois ans de prison. En réponse, le sous-chef de la G.P.Ou. sortit du tiroir de la table un papier et me lut un nouveau verdict comportant une peine de 3 ans de déportation. Mais pour une raison inconnue il me refusa de lire moi-même le verdict. C’était naturellement une combinaison habituelle des membres de l’appareil. Ils voulaient m’effrayer, probablement, par une nouvelle condamnation, pour que je commence à calomnier l’opposition. Là, je me suis définitivement convaincu que les misérables membres de l’appareil ont depuis bien longtemps cessé d’être des communistes, que c’est une bande de bureaucrates résolus qui n’arriveront jamais à comprendre la vérité d’une sincère parole révolutionnaire. Ils cherchent consciemment à vous faire mentir. Mais, quand même, je me suis décidé à partir pour Moscou et à parler personnellement avec le sommet de l’appareil pour savoir enfin ce qu’il représente ; quelle espèce de gens sont ceux qui parlent de révolution, de socialisme, de communisme et m’obligent à considérer mes opinions purement communistes comme des opinions contre-révolutionnaires. Au mois de mai, j’envoyai un télé­gramme au C.C. demandant l’autorisation de venir à Moscou pour traiter personnellement mon affaire. Cette fois, j’expédiai un télégramme-réponse payée. Vainement - aucune réponse. Mes tentatives pour avoir l’autorisation d’aller à Moscou n’eurent pas de succès. Je décidai, alors, d’y aller sans autorisation. En cours de route, il devint clair qu’à Moscou personne ne m’écouterait et que j’y serais arrêté pour avoir fui de la déportation. Je n’avais aucune autre issue que de traverser la frontière.

Ma renonciation à la lutte oppositionnelle était honnête. Et encore aujourd’hui, j’ai le même point de vue. Depuis 1933, après la victoire du fascisme en Allemagne, j’avais le point de vue de l’union à tout prix de toutes les forces communistes et révolutionnaires du prolétariat mondial contre la réaction fasciste, sans prêter attention aux divergences inté­rieures des organisations prolétariennes, indépendamment de leur importance Ce point de vue, je le défendais aussi parmi mes camarades. Mais à aucun prix je ne voulais me solidariser avec la bureaucratie, comme je l’ai souligné dans ma lettre au C.C. d’avril 1934. Je suis resté toujours et je reste sur la position d’une lutte dure et sans merci contre la bureaucra­tie insolente, qui usurpa les droits de notre parti. Ma lettre sincère et le télégramme au C.C. et à la G.P.Ou. ont été considérés pourtant par la bureaucratie comme un premier pas vers une capitulation honteuse. Le misé­rable bureaucrate a pensé que, fatigué par de longues années de prison et de déportation, loin de mes parents, de ma femme et de mes enfants, je ne pouvais plus résister et que j’allais me mettre à genoux devant la G.P.Ou. en demandant pardon. Le misérable bureaucrate n’avait pas remarqué que dans ma lettre je ne demandais pas un pardon, mais que j’exigeais la restitution de mes droits de membre du parti, le misérable bureaucrate n’avait accordé, semble-t-il, aucune valeur à mes paroles quand je disais : "Je ne peux pas mentir au parti, je ne suis pas un individu quelconque, je suis un révolutionnaire, je ne peux pas servir passivement mon ventre. J’ai été un communiste actif, je le suis et je le serai ; personne et rien au monde ne peut m’arracher mes véritables convictions communistes. Je considérais et je considère les opinions de Trotzki et de ses partisans comme des opinions vraiment communistes. Ces opinions sont une continuation directe des opinions de Marx et de Lénine.

Jamais dans ma vie je n’ai vu un fonctionnaire aussi astucieux et cynique que l’adjoint au commandant de la section locale de la G.P.Ou., Margolin, qui après avoir lu mon télégramme au C.C. et à la G.P.Ou. se tournait vers moi en disant : "Que pouvez-vous me raconter à propos de votre organisation ? Qui était le chef du mouvement oppositionnel en Caucase ? Où avez-­vous travaillé directement ? Il faut botter les fesses à ces trotskystes !" Le misérable fonctionnaire se sentit très embarrassé quand il entendit mon refus catégorique. Je disais : "Jusqu’à présent je luttais contre le C.C. et je luttais selon toutes les règles d’une lutte oppositionnelle et je prends mes responsabilités pour cette lutte. Je cesse la lutte oppositionnelle contre la direction non pas pour des causes purement personnelles et égoïstes, mais ayant en vue la nécessité d’une lutte unie de toutes les forces révolutionnaires du prolétariat contre l’offensive de la contre-révolution. Je cesse la lutte non pas parce que je suis d’accord avec les opinions opportunistes du sommet bureaucratique du parti, mais parce que j’espère que le parti saura encore recouvrer ses droits après avoir chassé les insolents usurpateurs."

Mais à qui parles-tu ? La bureaucratie de l’appareil a bien compris naturellement mes lettres et mes télégrammes. Et c’est pourquoi elle n’a pas voulu répondre à mon appel. Je suis resté en déportation sans une nouvelle condamnation. Il était quand-même difficile à l’Etat de condamner un de ses citoyens à une peine quelconque en l’absence d’arguments même faux. La tâche de la bureaucratie du parti consiste seulement dans l’isolation et dans la torture des oppositionnels jusqu’à ce qu’ils deviennent publiquement des chiffons, c’est-à-dire de malheureux sujets apolitiques. Justement le bureaucrate ne veut pas que tu sois un communiste véritable. Il n’a pas besoin de ça, Pour lui c’est nuisible et mortellement dangereux. Le bureaucrate ne veut pas de communistes indépendants, il veut de misérables serviteurs, des égoïstes et des citoyens du dernier ordre. De cela, il a besoin. Il ne veut pas de parti communiste, il ne veut que son nom, pour l’utiliser en vue de ses intentions usurpatrices. Hélas, très souvent la bureaucratie a réalisé ses buts. Beaucoup d’oppositionnels n’ont pas résisté à la sévère et interminable isolation, et ont capitulé. Mais pour moi la bureaucratie s’est trompée. Et dans les prisons, et en déportation et à l’étranger, je suis resté le même, je suis resté communiste. Je suis resté un défenseur dévoué du pouvoir soviétique et de la construction socialiste. Le pays des Soviets c’est mon pays dans le sens socialiste du mot. Sous un autre régime, sous un régime des ennemis du prolétariat, il est étranger pour moi. Je suis toujours prêt jusqu’à la dernière minute de ma vie à lutter pour le pays des Soviets. Serait-il possible que sous un véritable pouvoir prolétarien la lutte contre la bureaucratie, contre les voleurs et brigands qui s’approprient impudemment le bien soviétique et qui sont la cause de la perte de centaines de milliers d’hommes par le froid et par la famine ; serait-il possible qu’une lutte ou une simple protestation contre ces misérables soit considérée comme un crime contre-révolutionnaire ? Je luttais pourtant pour une démocratie prolétarienne à l’intérieur du parti, je luttais pour un programme et un statut léninistes dans notre parti, je luttais et je lutterai contre l’autocratie des personnes et des cliques dans l’appareil du parti. Pourtant, selon les statuts de notre parti, les organismes élus du parti, des syndicats et des soviets doivent être changés chaque année de la base jusqu’au sommet. Qu’est-ce qu’on voit aujourd’hui ? Le poste du secrétaire du parti est devenu une espèce de métier. Un certain Kakhiïani par exemple étant pendant 8 ans secrétaire du C.C. géorgien, et le parti finissant par ne plus pouvoir le supporter non seulement comme secrétaire du C.C. de la Georgie, mais même comme membre du parti, - alors notre spécialiste dans le métier de secrétaire général abandonne Tiflis - naturellement sur le bon conseil de l’instance supérieure - et part pour Alma-Ata en qualité encore de secrétaire général du C.C. de Kazakstane. Et Mirzoïane, de même espèce que Kakhiïani, part de Bakou pour Ouralsk en qualité de secrétaire du comité du rayon. Et c’est justement à cause de ça que la direction du parti se considère comme absolument irresponsable devant la masse du parti qui l’a élu. Elle accepte seulement l’instance supérieure dans l’appareil du parti. D’où une servitude honteuse et des cliques impudentes dans les sommets bureaucratiques. Dans une situation pareille la masse du parti ne peut pas avoir confiance dans sa direction. Et en ce qui concerne la masse ouvrière non organisée, elle ne voit que l’appareil du parti et n’a pas confiance du tout dans le parti. D’où une pression administrative sur le parti et sur la classe ouvrière. C’est pourquoi toutes les prisons, les solovki et les lieux de déportations sont à présent remplis par les ouvriers organisés et inorganisés. Sans parler des paysans.

Je ne veux pas entrer dans les détails des divergences entre l’opposition et la direction, mais je trouve qu’il est nécessaire de dire quelques mots sur la question de la lutte contre le bureaucratisme sur laquelle la presse officielle écrit tant et sur laquelle les officiels font tant de bruit - comme s’ils étaient enclins à lutter contre la bureaucratisme. En réalité, essayer de montrer du doigt un bureaucrate - ce qui vous attend, c’est ou bien la prison ou bien la déportation, ou au moins le chômage. Et savez-vous ce que veut dire le chômage dans le régime actuel ? Ça veut dire la ruine complète de la famille du chômeur. Il va dans toutes les entreprises et partout on le refuse bien que partout il y ait du travail. On embauche tout le monde, même les escrocs et les vauriens. Mais un homme qui tient tête à la bureaucratie, on ne l’embauche pas.

Dans les réunions du parti et des ouvriers, une passivité absolue de la part des présents. C’est presque de force qu’on les amène aux réunions. Non seulement les inorganisés mais même les membres du parti vont aux réunions très mécontents. Dans les réunions ne peuvent parler "courageuse­ment" que les perroquets du parti et des syndicats. Ils peuvent courageusement, partout et à tout propos, faire l’éloge de la direction, en premier lieu de Staline et ensuite des autres selon les grades. Après on vote une résolution et on commence à effrayer les présents en appelant contre-révolutionnaires ceux qui oseraient voter contre même un seul point de la résolution. Evidemment, une telle situation fait discréditer l’autorité du pouvoir soviétique et de la révolution. La direction du parti a terrorisé despotiquement tout le parti. Il manque dans le parti cette discipline consciente qui était dans le temps la fierté de notre parti. Dans le parti règne l’esprit militaire, l’exécution mécanique des ordres. D’où on comprend pourquoi dans l’appareil du parti, des syndicats, des soviets tout coquin et tout charlatan et tous les divers individus obscurs - les voleurs du type "civilisé" - sont bien à leur aise et considèrent comme leur devoir patriotique de regarder le bien soviétique comme leur "propre" bien. Et qui les contrôlera ? Qui peut les punir pour le vol du bien du peuple ? Les communistes de la base ? Hélas, ces derniers sont effrayés par les prisons et par les solovki où les communistes et les inorganisés les plus courageux souffrent pendant de longues années sous les verrous et derrière les grilles de fer. Le prolétariat mondial peut-il se taire quand dans le pays des Soviets, lors des fêtes d’Octobre, les communistes emprisonnés étalent derrière les grilles des drapeaux rouges et les gardes-chiourmes les déchirent avec des râteaux ?

Malheureusement je n’ai pas la possibilité de décrire avec plus de détails toutes les saloperies qui ont lieu sous le régime des usurpateurs dans les prisons soviétiques. Je veux vous citer seulement un petit exemple dont j’étais témoin. Dans la prison de Pétropavlovsk, dans une petite cellule d’une surface de 25 m² sont enfermées 35 femmes dont 8 avec des nourrissons. L’air a accès dans la cellule par le judas. Oh, je n’oublierai jamais ces enfants, petits et maigres ; je les ai vus par le judas de notre cellule. Ils ont fait la queue dans les bras de leurs mères devant le judas pour avoir une misérable ration d’air frais. Que le prolétariat mondial voie cette tache honteuse sur les figures des garde-chiourmes du régime plé­biscitaire. Serait-il possible qu’il n’y ait pas eu de communistes dans la ville ? Serait-il possible qu’ils ne se soient pas intéressés aux prisons de leur ville où languissaient dans le froid, dans la famine et dans la boue des milliers d’êtres humains ? Serait-il possible qu’il n’y ait pas eu là de procureur ? J’ai honte de prononcer même ce nom ! Si, ils étaient tous là. Dans le même temps a même passé dans cette ville le membre du C.C. , Mikoïane. Son portrait figurait en première page du journal local. Mais Mikoïane c’est un homme de passage, son arrivée peut être seulement la cause de nouvelles arrestations de femmes avec leurs nourrissons. De Mikoïane on peut même ne pas parler. Mais qu’ont fait les communistes locaux ? Rien ! Ils n’ont pas une voix indépendante. Ils n’ont pas le droit de penser. A-t-on arrêté, par exemple, un nourrisson dans les bras d’une ouvrière ou d’une paysanne, alors il est coupable et il doit rester dans une petite cellule avec 35 femmes et dans les bras de sa mère faire la queue devant le judas pour avoir de l’air pour respirer.

La bureaucratie impudente dira que ces paroles sont contre-révolutionnaires. Qu’elle les appelle comme elle le voudra, je dois dire la vérité et rien que la vérité, car la vérité c’est la meilleure arme dans les mains du prolétariat contre ses ennemis. Oh ! si toutes les organisations ouvrières disaient la vérité et rien que la vérité, la victoire du prolétariat mondial sur ses ennemis serait depuis longtemps assurée.

Le 4 août 1935

Notes

[1] L’article 58 du code pénal soviétique est celui qui permettait la répression pour activité "contre-révolutionnaire".

[2] C’est-à-dire le droit de vivre en U.R.S.S. moins ("minus") tous les points les plus importants du pays.

Réponse de Trotsky :

La terreur de l’auto-conservation bureaucratique

26 septembre 1935

La lettre du camarade Tarov [1], un bolchevik-léniniste, un ouvrier mécanicien qui, conduit par les caprices du sort, se trouve actuellement hors d’Union Soviétique, constitue un docu­ment politique remarquable. Tarov a été arrêté en tant que membre de l’Opposition de gauche. Il a passé trois ans en déportation, quatre en prison dans d’atroces conditions d’isole­ment, puis, de nouveau, plusieurs mois en exil.

Quel crime Tarov a-t-il commis contre la révolution ? Apparemment, dès 1923, il a estimé que la révolution d’Octobre avait créé la possibilité d’une industrialisation infiniment plus rapide que cela n’avait été le cas dans les pays capitalistes. Avec d’autres Tarov, il avait prévenu que la politique qui misait sur le koulak devait conduire à une crise l’ensemble du système soviétique. Il exigeait qu’on se préoccupât du paysan pauvre, il réclamait la transformation systématique de l’agriculture dans le sens de la collectivisation. Tels furent ses principaux crimes au cours des années 1923-1926. Il voyait plus clair et plus loin que la couche supérieure dirigeante. En tout cas, tels étaient les crimes de la tendance dont Tarov était responsable.

En 1926 tous les Tarov exigèrent que les syndicats sovié­tiques mettent un terme à leur amitié politique avec le conseil général des trade-unions britanniques qui était en train de trahir en même temps la grève des mineurs et la grève générale c’est précisément pour ce service que Citrine, le chef du conseil général, l’ancien allié de Staline et de Tomsky, a été anobli par Sa Royale Majesté à l’occasion des manifestations du jubilé [2]. Avec d’autres léninistes, Tarov protesta en 1926 contre la théorie stalinienne d’un « État démocratique ouvrier et paysan » - une théorie qui détermina le parti communiste polonais à soutenir le coup d’État de Pilsudski. Mais les crimes de Tarov ne s’arrêtent pas là. En tant qu’internationaliste, il portait le plus vif intérêt au sort de la révolution chinoise. Il estimait criminelle la décision du Kremlin qui avait obligé le jeune et héroïque parti communiste chinois à entrer dans le Kuomintang et à se soumettre à sa discipline ; en outre, le Kuomintang lui-même, un parti purement bourgeois, fut admis dans l’Internationale communiste en tant qu’organisation « sym­pathisante ». Le moment arriva où Staline, Molotov et Boukharine [3] télégraphièrent de Moscou pour ordonner aux commu­nistes chinois de mettre fin au mouvement agraire des paysans afin de ne pas « effaroucher » Chang Kaï-chek et ses officiers [4]. Avec d’autres disciples de Lénine, Tarov considérait une telle politique comme une trahison de la révolution.

Les Tarov ont plusieurs autres crimes semblables à leur actif. A partir de 1923, ils ont réclamé le début de l’élaboration d’un plan quinquennal et quand, en 1927, l’ébauche du premier plan fut enfin achevée, ils démontrèrent que la croissance ne devait pas être fixée comme l’avait fait le bureau politique à 5,9 %, mais deux ou trois fois plus haut. Il est vrai que tout cela fut bientôt entièrement confirmé. Mais comme les Tarov, par leur pénétration, avaient révélé l’arriération de l’oligarchie dirigeante, ils étaient donc coupables d’avoir porté préjudice à la révolution - c’est-à-dire au prestige de la bureaucratie.

Les Tarov accordaient beaucoup d’attention à la jeunesse ouvrière. Ils estimaient qu’il fallait lui donner la possibilité de penser par elle-même, d’étudier, de se tromper, d’apprendre à se tenir sur ses jambes. Ils protestaient contre le fait que la direction révolutionnaire avait fait place à un régime caporaliste. Ils prédisaient que l’étouffement policier de la jeunesse conduirait à la démoraliser et à développer dans ses rangs des tendances franchement réactionnaires et simplement le « hooliganisme ». Leurs mises en garde furent stigmatisées comme des tentatives pour dresser la jeune génération contre la vieille, comme une mutinerie contre la « Vieille Garde » - cette même Vieille Garde que Staline, aidé de ses prétoriens, a calomniée, écrasée et jetée en prison ou démoralisée [5].

Tels sont les crimes de Tarov. Il faut y ajouter que les bolcheviks-léninistes, y compris Tarov, n’ont jamais essayé d’imposer leurs idées par la force. Ils n’ont pas appelé à un soulèvement contre la bureaucratie. Pendant une période de presque neuf ans, ils ont voulu et espéré convaincre le parti. Ils ont combattu avant tout pour leur droit de faire connaître au parti leurs critiques et leurs propositions. Mais la bureaucratie, qui s’est élevée au pouvoir autocratique sur les défaites du pro­létariat, a opposé aux bolcheviks-léninistes non la force de ses arguments, mais les détachements armés du G.P.U. Tarov se trouva parmi les plusieurs milliers de militants arrêtés au cours de l’écrasement thermidorien de l’Opposition en 1928 [6]. Par la suite, il passa plus de trois années en déportation et environ quatre en prison. Par son bref récit, le lecteur pourra connaître les conditions qui règnent dans ces prisons : injures, passages à tabac, une pénible grève de la faim de quatorze jours et, en réponse, l’alimentation forcée et de nouvelles injures. Tout cela parce que les bolcheviks-léninistes ont posé avant Staline le problème de la collectivisation, parce qu’ils avaient à temps mis en garde contre les conséquences de la perfide alliance avec Chang Kaï-chek et le futur Lord Citrine...

Puis éclata un nouveau coup de tonnerre : Hitler arriva au pouvoir en Allemagne. La politique de l’Internationale commu­niste lui avait frayé la voie. Quand Hitler se hissa en selle, c’était Staline, et personne d’autre, qui lui tenait l’étrier. Tous les flots d’éloquence du 7º congrès ne laveront jamais ces messieurs les chefs des tâches de ce crime historique. D’autant plus enragée fut la haine de la clique stalinienne contre ceux qui avaient prévu et prévenu à temps. Les léninistes emprisonnés devaient payer de leur peau pour cette politique meurtrière qui alliait l’ignorance à la perfidie : c’est précisément cette combi­naison qui constitue l’essence du stalinisme.

Cependant, alarmé par la victoire du national-socialisme, Tarov fit aux autorités de Moscou la proposition suivante : il s’engageait à abandonner son activité d’Oppositionnel, en échange de quoi lui, Tarov, aurait le droit de revenir dans les rangs du parti en tant que soldat discipliné et d’y mener le combat contre le danger fasciste.

Il n’est pas difficile de comprendre les raisons psycholo­giques de cette initiative prise par Tarov. Il n’est pas pour un révolutionnaire position pire que de rester pieds et poings liés pendant que la réaction impérialiste enlève une tranchée prolé­tarienne après l’autre. Mais, sur le plan politique, cette propo­sition de Tarov était doublement irréaliste. Premièrement, soutenir de façon non critique la « lutte » de Staline contre le fascisme, c’est en dernière analyse aider le fascisme - toute l’histoire des douze dernières années l’a démontré de façon irréfutable ; deuxièmement, la proposition de Tarov n’a pas été acceptée et ne pouvait pas être acceptée par la bureaucratie. Le fait qu’un seul léniniste remplisse avec désintéressement et courage les tâches qu’on lui assigne, aux yeux de tous, sans renier ses opinions, aurait constitué une réfutation muette de la légende du « trotskysme en tant que détachement d’avant-garde de la contre-révolution bourgeoise ». Cette légende stupide repose sur des bases branlantes qui doivent être quoti­diennement étayées. En outre, l’exemple de Tarov, en cas de succès, aurait inévitablement suscité des émules. On ne pouvait l’admettre. Il est impossible de réintégrer dans le parti des hommes courageux qui n’ont renoncé qu’à exprimer publique­ment leurs opinions. Non, ils doivent renoncer et à ce qu’ils pensent et à leur droit de penser en général. Ils doivent cracher sur des idées qui ont été confirmées par tout le cours des événe­ments.

Rien ne caractérise aussi bien le régime stalinien, sa corruption interne et son hypocrisie que son incapacité totale à assimiler un révolutionnaire sincère qui est prêt à servir avec obéissance mais refuse de mentir. Non ! Staline a besoin de pénitents, de renégats braillards, de gens qui soient prêts à dire sans vergogne que ce qui est blanc est noir, à frapper pathé­tiquement leurs poitrines vides, alors qu’en réalité ils pensent à la carte de ravitaillement, à l’automobile et à la station bal­néaire. L’appareil du parti et celui de l’État regorgent de semblables roublards, de faux jetons et de cyniques corrompus. On ne peut pas compter sur eux, mais ils sont indispensables : l’absolutisme bureaucratique, qui est entré en contradiction absolue avec les intérêts économiques et culturels de l’État ouvrier, a un besoin pressant de filous prêts à tout.

Ainsi, la tentative de Tarov pour réintégrer les rangs du « parti » officiel fut un échec total. Tarov ne trouva pas d’autre issue que de fuir l’Union soviétique. Cette expérience, qu’il a si chèrement payée, constitue une leçon précieuse, tant pour le prolétariat soviétique que pour le prolétariat mondial. La « Lettre ouverte » des organisations qui se sont placées sous le drapeau de la IVº Internationale trouve dans l’affaire Tarov une nouvelle confirmation plus nette encore. La « Lettre ouverte » déclare : « Par les persécutions, les falsifications, les amalgames et une sanglante répression, la clique dirigeante s’ef­force d’étouffer dans l’œuf toute manifestation de pensée marxiste. Nulle part au monde le léninisme véritable n’est per­sécuté aussi bestialement qu’en U.R.S.S. » [7].

Vues de façon superficielle, ces lignes peuvent paraître exagérées. Le léninisme n’est-il pas impitoyablement pourchassé en Italie et en Allemagne ? En fait, il n’y a aucune exagération dans la « Lettre ouverte ». Dans les pays fascistes, les léni­nistes sont persécutés en même temps que les autres ennemis du régime. Hitler, comme on sait, a fait preuve de la plus grande cruauté vis-à-vis des opposants qui étaient de vieux compagnons de parti, la « gauche », qui lui rappelait son propre passé [8]. C’est avec la même cruauté bestiale que la bureaucratie stali­nienne traite les bolcheviks-léninistes, les révolutionnaires authentiques qui incarnent les traditions du parti et de la révolution d’Octobre.

Les conclusions politiques qu’il faut tirer de l’affaire Tarov sont tout à fait claires. Ce serait pure folie que de songer à « réformer » ou à « régénérer » le parti communiste d’Union Soviétique d’aujourd’hui. Une machine bureaucratique qui sert avant tout à maintenir le prolétariat dans un étau ne peut pas être contrainte à servir les intérêts du prolétariat. La terreur révolutionnaire qui, pendant la période héroïque de la révolu­tion, était l’arme des masses en mouvement, contre leurs oppresseurs, et la sauvegarde directe du pouvoir du prolétariat, cette terreur révolutionnaire a été complètement supplantée par la terreur froide et cruelle de la bureaucratie qui se bat avec acharnement pour ses postes et ses rations, pour son règne autocratique incontrôlé et contre l’avant-garde prolétarienne. C’est précisément pourquoi le stalinisme est condamné !

Le 20 février 1889, Engels écrivait à Kautsky une lettre absolument remarquable - qui n’a été publiée que récem­ment - au sujet des rapports de classes à l’époque de la grande révolution française. Il y disait entre autres : « En ce qui concerne la Terreur, dans la mesure où elle avait un sens, c’était au fond une mesure de guerre. Elle servait non seulement à maintenir à la barre la classe, ou la fraction de la classe qui seule pouvait assurer la victoire de la révolution, mais lui assurait aussi la liberté de mouvement, les coudées franches [9], la possibilité de concentrer ses forces en un point décisif, c’est-à-dire aux frontières. » Mais, une fois les frontières pré­servées, grâce aux victoires militaires, et après la destruction de cette folle Commune qui avait voulu apporter la liberté aux autres peuples à la pointe des baïonnettes, la terreur en tant qu’arme de la révolution se survivait à elle-même. Il est vrai que Robespierre[10] était alors au faîte de sa puissance, mais, dit Engels, « désormais la terreur devint pour lui un moyen de sa propre préservation, et, du coup, elle devenait une absurdité » (souligné par Engels).

Ces lignes sont remarquables de simplicité et de profon­deur. Il est inutile de s’étendre ici sur les différences entre le passé et le présent : elles sont suffisamment connues. La diffé­rence entre le rôle historique de Robespierre et celui de Staline n’est pas moins claire ; le premier a assuré la victoire de la révolution sur ses ennemis de l’intérieur et de l’extérieur pen­dant la période la plus critique de son existence tandis qu’en Russie c’est sous la direction de Lénine que ce travail fut accompli. Staline n’est venu au premier plan qu’après la fin de cette période. Il est la vivante incarnation d’un Thermidor bureaucratique. Entre ses mains, la terreur a été et reste avant tout un instrument pour écraser le parti, les syndicats et les soviets et pour instaurer une dictature personnelle à laquelle il ne manque que... la couronne impériale. La terreur, qui a rempli sa mission révolutionnaire et est devenue un instrument des usurpateurs pour leur propre préservation se transforme ainsi en une « absurdité » pour employer l’expression d’Engels. Dans le langage de la dialectique, cela signifie qu’elle est vouée à un effondrement inévitable.

Les atrocités insensées qui ont été engendrées par les méthodes bureaucratiques de collectivisation comme les lâches représailles et les violences exercées contre les meilleurs élé­ments de l’avant-garde prolétarienne provoquent inévitablement l’exaspération, la haine, le désir de vengeance. Cette atmosphère engendre chez les jeunes des tendances au terrorisme individuel. Le petit Bonaparte ukrainien S. Kossior [11], célèbre pour son impudence, a dit il n’y a pas longtemps que « Trotsky appelle dans la presse à assassiner les dirigeants soviétiques », alors que Zinoviev et Kamenev - comme cela a été prouvé, à ce qu’il dit, par l’affaire Enoukidzé - ont participé directement à la préparation de l’assassinat de Kirov. Comme tout un chacun qui a accès aux écrits de Trotsky peut facilement vérifier s’il a ou non appelé à « assassiner les dirigeants soviétiques » - si toutefois l’on admet qu’il puisse exister des adultes qui aient besoin de vérifier pareilles inepties - cela jette une lumière suffisante sur la seconde partie du mensonge de Kossior, celle qui a trait à Zinoviev et Kamenev. Nous ignorons si l’on est en train aujourd’hui de fabriquer quelque document frauduleux avec l’aide de « consuls lettons » ou d’ « officiers de Wrangel » [12]. Les Kossior du régime bonapartiste peuvent encore traquer, étrangler et fusiller bien des révolutionnaires irrépro­chables, mais cela ne changera pas l’essentiel : leur terreur est une absurdité historique. Elle sera balayée avec ses organisa­teurs.

Appelons-nous à assassiner les dirigeants soviétiques ? Si les bureaucrates, qui se sont déifiés eux-mêmes, s’imaginent sincèrement qu’ils font l’histoire, pour notre part, nous ne partageons absolument pas cette illusion. Staline n’a pas créé l’appareil, c’est l’appareil qui a créé Staline - à sa propre image. Le remplacement de Kirov par Jdanov n’a absolu­ment rien changé à la nature des choses. Contrairement aux « biens de consommation », il existe un assortiment illimité de Kossior : ils se distinguent les uns des autres par un ou deux centimètres de hauteur et quelques-uns de largeur. C’est tout ! Pour le reste, ils se ressemblent autant que leurs dithyrambes respectifs de Staline. Le remplacement de Staline lui-même par des Kaganovitch amènerait aussi peu de nouveauté que le remplacement de Kirov par Jdanov. Mais un Kaganovitch aurait-il assez d’ « autorité » ? Ne vous inquiétez pas : tous les Kossior, - le premier, le quinzième comme le mille et unième - lui procureraient tout de suite l’autorité nécessaire au moyen de la chaîne bureaucratique exactement comme ils ont créé l’« autorité » de Staline, c’est-à-dire leur « autorité », leur règne incontrôlé.

C’est pourquoi la terreur individuelle nous apparaît à ce point pitoyable et impuissante. Non, nous n’avons pas oublié l’A B C du marxisme. Non seulement le destin de la bureau­cratie soviétique, mais aussi le destin du régime soviétique dans son ensemble dépendent de facteurs d’une envergure historique mondiale. Seuls des succès du prolétariat international peuvent ,rendre au prolétariat soviétique sa confiance en soi. La condi­tion fondamentale de la victoire de la révolution est l’unification de l’avant-garde prolétarienne mondiale autour du drapeau de la IVº Internationale. La lutte pour ce drapeau doit être égale­ment menée en U.R.S.S. avec prudence, mais avec intransi­geance. L’absurdité historique d’une bureaucratie autocratique dans une société « sans classes » ne peut pas durer et ne durera pas éternellement. Le prolétariat qui a accompli trois révolu­tions redressera une fois de plus la tête. Mais l’ « absurdité » bureaucratique ne va-t-elle pas résister ? Le prolétariat trouvera un balai assez grand. Et nous l’aiderons.

Notes

[1] A. TAROV était le pseudonyme d’un ouvrier arménien, ancien officier de l’Armée rouge, Arpen TAVITIAN ou DAVITIAN, (1892-1944), dit également MANOUKIAN, qui venait de s’évader d’U.R.S.S. et se trouvait en Iran d’où il avait adressé au Biulleten un premier témoignage.

[2] Trotsky fait allusion à l’épisode du « comité syndical anglo-russe ». Walter Citrine était devenu Sir Walter, en récompense de ses bons et loyaux services, au lendemain de la dissolution de ce comité.

[3] A l’époque de la deuxième révolution chinoise, Staline, Molotov et Boukharine étaient les dirigeants de l’I.C.

[4] Chang Kaï-chek, chef de l’armée nationaliste du gouvernement de Canton et véritable patron du Kuomintang était, comme la plupart de ses officiers, lié à la classe des propriétaires fonciers, directement menacés par la révolution à la campagne.

[5] Les paragraphes ci-dessus constituent un résumé des positions défendues depuis 1923 par l’Opposition de gauche russe.

[6] C’est en 1928 que la masse des militants de l’Opposition de gauche avaient été arrêtés, certains condamnés à la prison et la majo­rité d’entre eux déportés.

[7] Cf. Œuvres 5, janvier-juin 1935, p. 351.

[8] Trotsky fait allusion au massacre des cadres des S.A. - dont leur chef d’état-major Ernst Röhm - et de l’aile « plébéienne » du parti nazi, pendant la « Nuit des Longs Couteaux » du 30 juin 1934.

[9] L’expression du texte original russe est anglaise : « elbow ­room ». (N.d.T.)

[10] Maximilien de ROBESPIERRE (1758-1795) dirigea le Comité de Salut public - gouvernement révolutionnaire - en France de juillet 1793 à 1794 et prolongea la Terreur, même après avoir assuré la situation militaire qui l’avait initialement justifiée.

[11] Stanislas V. Kossior (1889-1938), stalinien de choc, avait joué un rôle important dans l’élimination de l’Opposition de gauche en Ukraine et avait une réputation de férocité. Son frère, Vladimir V. Kossior (1891-1938), métallo, membre de l’Opposition de gauche, était en prison depuis 1928.

[12] Le « consul étranger » - vraisemblablement le consul de Lettonie Georg BISSENIEKS (1885-194 ?) - avait été introduit par le G.P.U. dans les « aveux » de Nikolaiev, l’assassin de Kirov, afin de « démontrer » qu’il existait un lien entre Trotsky et les terroristes. Trotsky avait démontré que le « consul » ne pouvait être qu’un agent du G.P.U. L’« officier de Wrangel » était un autre agent du G.P.U., Stroilov, ancien officier de l’armée blanche pendant la guerre, qui avait proposé en 1927 ses services à un jeune militant de l’Opposition, Chtcherbakov, afin de « démontrer » que l’Opposition était liée aux Blancs.

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