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L’homme ne vit pas que de politique

mercredi 16 septembre 2015, par Robert Paris

L’homme ne vit pas que de politique

Cette idée toute simple, il faut que nous la comprenions une bonne fois pour toutes, et que nous ne l’oubliions jamais dans notre propagande, orale ou écrite. Chaque époque a ses chansons. L’histoire pré-révolutionnaire de notre parti fut une histoire de politique révolutionnaire. La littérature de parti, les organisations de parti, tout se trouvait soumis au mot d’ordre de "politique", au sens le plus étroit du terme. La révolution et la guerre civile augmentèrent encore l’acuité et l’intensité des tâches et des intérêts politiques. Durant cette période, le parti rassembla dans ses rangs les éléments politiquement les plus actifs de la classe ouvrière. Cependant, les conclusions politiques fondamentales de ces années sont claires pour la classe ouvrière dans son ensemble. Une répétition mécanique de ces conclusions ne lui apportera rien de plus ; elle effacera plutôt dans sa conscience les leçons du passé. Après la prise du pouvoir et sa consolidation à la suite de la guerre civile, nos tâches fondamentales se sont déplacées au domaine de la construction économique et culturelle ; elles sont devenues plus complexes, elles se sont parcellisées, elles ont acquis un caractère plus détaillé et, semble-t-il, plus "prosaïque". Mais en même temps, nos luttes antérieures, avec leur cortège d’efforts et de sacrifices, ne trouveront leur justification que dans la mesure où nous parviendrons à poser correctement et à résoudre les tâches particulières, journalières, celles qui relèvent du "militantisme culturel".

En effet, qu’est-ce que la classe ouvrière a précisément gagné, qu’a-t-elle obtenu au cours de ses luttes antérieures ? 1. La dictature du prolétariat (par l’intermédiaire d’un Etat ouvrier et paysan dirigé par le parti communiste). 2. L’Armée Rouge, en tant qu’appui matériel de la dictature du prolétariat. 3. La nationalisation des principaux moyens de production, sans laquelle la dictature du prolétariat serait une forme vide, sans contenu. 4. Le monopole du commerce extérieur, condition nécessaire de la construction socialiste dans un environnement capitaliste.

Ces quatre éléments, dont la conquête est définitive, constituent l’armature d’acier de tout notre travail. Grâce à elle, grâce à cette armature, chacun de nos succès dans le domaine économique ou culturel, – si c’est un succès réel et non-imaginaire -, devient nécessairement un élément constitutif de la construction socialiste.

En quoi consiste aujourd’hui notre tâche, que devons-nous apprendre en premier lieu, vers quoi devons-nous tendre ? Il nous faut apprendre à bien travailler, – avec précision, avec propreté, avec économie. Nous avons besoin de développer la culture du travail, la culture de la vie, la culture du mode de vie. Après une longue préparation, et grâce au levier de l’insurrection armée, nous avons renversé la suprématie des exploiteurs. Mais il n’existe pas de levier qui puisse d’un seul coup élever la culture. Un lent processus d’auto-éducation de la classe ouvrière, et parallèlement de la paysannerie, est ici nécessaire. Le camarade Lenine, dans un article sur la coopération, évoque ce changement de direction de notre attention, de nos efforts, de nos méthodes :

"... Nous sommes forcés, – dit-il -, de reconnaître une transformation radicale de notre point de vue sur le socialisme. Cette transformation radicale vient de ce qu’autrefois nous placions, et nous devions placer, le centre de gravité de notre activité dans le combat politique, la révolution, la conquête du pouvoir, etc. Aujourd’hui, ce centre de gravité a tellement varié qu’il s’est déplacé vers un travail organisationnel, pacifique, "culturel". Je serais prêt à dire que, pour nous, le centre de gravité s’est déplacé vers le "militantisme culturel", s’il n’y avait pas les relations internationales, ni, l’obligation de défendre notre situation à l’échelle internationale. Mais si nous laissons cela de côté et si nous nous limitons aux relations économiques intérieures, alors aujourd’hui le centre de gravité se ramène effectivement au "militantisme culturel". [1]

Ainsi, seul le problème de notre situation internationale nous détourne du militantisme culturel, et ceci en partie seulement, comme nous allons le voir tout de suite. Le facteur principal de notre situation internationale, c’est la défense nationale, c’est-à-dire l’Armée Rouge. Or, dans ce domaine fondamental, nos tâches se ramènent encore une fois, pour les neuf dixièmes, au militantisme culturel ; élever le niveau de l’armée, mener à bien sa complète alphabétisation, lui apprendre à utiliser les guides, les livres, les cartes, l’habituer à la propreté, à l’exactitude, à la ponctualité, à l’observation. Il n’existe pas de remède miracle qui permette de résoudre immédiatement ces problèmes. A la fin de la guerre civile, alors que nous abordions une nouvelle phase de notre activité, la tentative de créer une "doctrine militaire prolétarienne" fut l’expression la plus nette et la plus criante de l’incompréhension des tâches de l’époque nouvelle. Les orgueilleux projets qui visent à créer une "culture prolétarienne" en laboratoire relèvent de la même incompréhension. Dans cette quête de la pierre philosophale notre désespoir devant notre retard s’unit à une croyance au miracle, qui est elle-même signe de ce retard. Mais nous n’avons aucune raison de désespérer, et il est grand temps de nous défaire de cette croyance aux miracles, de ces pratiques puériles de guérisseurs, du genre "culture prolétarienne" ou doctrine militaire prolétarienne. Pour affermit la dictature du prolétariat, il est nécessaire de développer un militantisme culturel quotidien, qui seul garantira un contenu socialiste aux conquêtes fondamentales de la révolution. Quiconque n’a pas compris cela joue un rôle réactionnaire dans l’évolution de la pensée et du travail du parti.

Quand le camarade Lénine affirme que nos tâches ne sont aujourd’hui pas tant politiques que culturelles, il est nécessaire de s’entendre sur la terminologie afin de ne pas interpréter faussement sa pensée. Dans un certain sens, la politique domine tout. Le conseil du camarade Lénine de transférer notre attention du domaine politique au domaine culturel est un conseil politique. Lorsqu’un parti ouvrier, dans tel ou tel pays, décide qu’il est nécessaire, à un moment donné, de placer au premier plan les exigences économiques, et non politiques, cette décision a un caractère "politique". Il est parfaitement évident que le mot "politique" est utilisé ici dans deux sens différents – en premier lieu, dans un sens large, matérialiste-dialectique, englobant l’ensemble des idées directives, des méthodes, des systèmes .qui orientent l’activité de la collectivité dans tous les domaines de la vie sociale ; en second lieu, dans un sens étroit, spécialisé, caractérisant une certaine partie de l’activité sociale, étroitement liée à la lutte pour le pouvoir, et opposée au travail économique, culturel, etc. Lorsque le camarade Lénine écrit que la politique c’est de l’économie concentrée, il envisage la politique au sens large, philosophique. Lorsque le camarade Lénine dit : "un peu moins de politique, un peu plus d’économie", il envisage la politique au sens étroit et spécialisé du terme. Les deux emplois sont également valables, puisque légitimés par l’usage. Il importe seulement de bien comprendre de quoi on parle dans chacun des cas.

L’organisation communiste est un parti politique au sens large, historique, ou si l’on veut, philosophique du terme. Les autres partis actuels sont politiques uniquement au sens où il font de la (petite) politique. Que notre parti transfère son attention au domaine culturel ne signifie pas du tout qu’il affaiblisse son rôle politique. Historiquement, le rôle dirigeant (c’est-à-dire politique) du parti se manifeste précisément dans ce déplacement logique de son attention au domaine culturel. C’est seulement après de longues années d’activité socialiste, menée avec succès à l’intérieur, et garantie à l’extérieur, que le parti pourra peu à peu se libérer de sa coquille partisane pour se mêler à la communauté socialiste. Mais cela est encore si lointain qu’il est inutile d’anticiper sur l’avenir... Pour l’immédiat, le parti doit conserver totalement ses caractères fondamentaux : cohésion idéologique, centralisation, discipline et, corrélativement, combativité. Mais précisément ces qualités inestimables de l’"esprit de parti" [2] communiste ne peuvent se maintenir et se développer dans des conditions nouvelles que si l’on satisfait les exigences et les besoins économiques et culturels de façon plus complète, plus habile, plus exacte et plus détaillée. Conformément à ces tâches qui doivent aujourd’hui jouer un rôle prépondérant dans notre politique, le parti regroupe, distribue ses forces et éduque la jeune génération. Autrement dit, la grande politique exige qu’à la base du travail d’agitation, de propagande, de répartition des forces, d’instruction et d’éducation, l’on place aujourd’hui des tâches et des exigences économiques et culturelles et non des exigences "politiques", au sens étroit du terme.

La puissante unité sociale que représente le prolétariat apparaît dans toute son ampleur aux époques de lutte révolutionnaire intense. Mais à l’intérieur de cette unité, nous remarquons en même temps une incroyable diversité, et même une grande hétérogénéité. Du berger obscur et inculte au machiniste hautement spécialisé s’échelonne toute une variété de qualifications, de niveaux culturels, d’habitudes de vie. Enfin chaque couche sociale, chaque atelier d’entreprise, chaque groupe est constitué d’individus d’âge et de caractère différents, au passé diversifié. Si cette diversité n’existait pas, le travail du parti communiste dans le domaine de l’éducation et de l’unification du prolétariat serait tout simple. Mais au contraire, l’exemple de l’Europe nous prouve combien ce travail est en réalité difficile. On peut dire que plus l’histoire d’un pays, et donc l’histoire de la classe ouvrière elle-même, est riche, plus on y trouve de souvenirs, de traditions, d’habitudes, plus les groupements sociaux y sont anciens, plus il est difficile de réaliser l’unité de la classe ouvrière. Notre prolétariat n’a presque pas d’histoire ni de traditions. Cela a sans aucun doute facilité sa préparation à la Révolution d’octobre. Mais cela rend par contre plus difficile sa construction après Octobre. Notre ouvrier (à l’exclusion de la couche supérieure) ignore jusqu’aux habitudes culturelles les plus élémentaires (il ne connaît par exemple ni la propreté, ni l’exactitude, il ne sait ni lire ni écrire, etc.). L’ouvrier européen a peu à peu acquis ces habitudes dans le cadre du régime bourgeois : c’est pourquoi, – on le voit dans les couches supérieures -, il est si fortement attaché à ce régime, avec sa démocratie, sa liberté de presse et autres biens du même genre. Chez nous, un régime bourgeois tardif n’a presque rien donné à l’ouvrier : c’est bien pour cela qu’en Russie, le prolétariat a pu rompre et renverser plus facilement la bourgeoisie. Mais c’est aussi pour la même raison que notre prolétariat, dans sa majorité, est obligé d’acquérir aujourd’hui, c’est-à-dire dans le cadre d’un gouvernement socialiste ouvrier, les habitudes culturelles les plus simples. L’histoire ne donne rien gratuitement : si elle fait un rabais sur une chose, sur la politique, elle le récupère ailleurs, sur la culture. Plus il a été facile (relativement s’entend) au prolétariat russe de faire la révolution, plus il lui sera difficile de réaliser la construction socialiste. Mais par contre l’armature de notre nouvelle société, forgée par la révolution et caractérisée par les quatre éléments fondamentaux cités au début de ce chapitre, donne un caractère objectivement socialiste à tous les efforts conscients et rationnels dans le domaine de l’économie et de la culture. Dans le régime bourgeois, l’ouvrier, sans le vouloir et sans même le savoir, enrichissait la bourgeoisie et il l’enrichissait d’autant plus qu’il travaillait mieux. Dans l’Etat soviétique l’ouvrier consciencieux, même sans y penser ni s’en préoccuper (s’il est sans parti et apolitique), accomplit un travail socialiste, augmente les moyens de la classe ouvrière. C’est là précisément tout le sens de la Révolution d’octobre, que la N.E.P. n’a en rien modifié.

Il y a énormément d’ouvriers sans parti profondément dévoués à la production, à la technique, à la machine. Il faut parler avec réserve de leur "apolitisme", c’est-à-dire de leur absence d’intérêt pour la politique. Aux moments difficiles et importants de la révolution, ils se sont trouvés à nos côtés. Dans leur grande majorité, Octobre ne les a pas effrayés, ils n’ont ni déserté, ni trahi. Lors de la guerre civile, nombre d’entre eux étaient au front, les autres travaillaient pour équiper l’armée, puis ils sont revenus à un travail pacifique. On les dit apolitiques, et ce n’est pas sans fondement, parce qu’ils placent leur travail ou leur intérêt familial plus haut que l’intérêt politique, du moins pendant les périodes "calmes". Chacun d’entre eux veut devenir un bon ouvrier, se perfectionner, s’élever à un niveau supérieur, tant pour améliore la situation de sa famille qu’en raison d’un amour-propre professionnel légitime. Chacun d’entre eux, l’avons déjà dit, accomplit un travail socialiste, même s’il ne se l’est pas fixé comme but. Mais ce qui nous intéresse, nous, le parti communiste, c’est que ces ouvriers-producteurs aient conscience du lien existant entre leur production quotidienne particulière et les buts de la construction socialiste dans son ensemble. Les intérêts du socialisme seront ainsi mieux garantis, et ces producteurs individuels en retireront une satisfaction morale beaucoup plus grande.

Mais comment y parvenir ? Il est difficile d’entretenir ce type d’ouvrier sur des questions de politique pure. Il a déjà entendu tous les discours. Il n’est pas attiré par le parti. Sa pensée ne s’éveille que lorsqu’il est auprès de sa machine, et pour le moment, ce qui ne le satisfait pas, c’est l’ordre qui existe dans l’atelier, dans l’usine, dans le trust. Ces ouvriers tentent d’aller aussi loin que possible dans leur réflexion ; ils sont souvent réservés ; on voit sortir de leurs rangs des inventeurs autodidactes. Ce n’est pas de politique qu’il faut leur parier, du moins ce n’est pas cela qui les passionnera au premier abord, mais par contre, on peut et on doit leur parler de production et de technique.

L’un des participants à la réunion des agitateurs moscovites, le camarade Koltsov (du quartier de Krasnaïa Presnia) souligna le manque énorme de manuels, de livres d’étude, d’ouvrages consacrés à des spécialités techniques ou à d’autres métiers particuliers. Les vieux livres sont épuisés ; certains d’entre eux ont d’ailleurs vieilli au plan technique, tandis qu’au plan politique ils sont généralement imprégnés d’un esprit capitaliste servile. Quant aux nouveaux manuels, il en existe un ou deux au maximum ; il est difficile de se les procurer car ils sont édités à des moments différents par des maisons ou des services divers, en dehors de tout plan général. Ils ne sont pas toujours valables techniquement : ils sont souvent trop théoriques, académiques ; tandis que politiquement, ils sont généralement dépourvus de toute marque, n’étant au fond qu’une traduction d’ouvrages étrangers. Nous avons besoin d’une série de nouveaux manuels de poche : pour le serrurier soviétique, pour le tourneur soviétique, pour l’électricien soviétique, etc. Ces manuels doivent être adaptés à notre technique et à notre économie actuelles, ils doivent tenir compte de notre pauvreté ainsi que de nos immenses possibilités, ils doivent viser à développer dans notre industrie des procédés et des habitudes nouveaux beaucoup plus rationnels. Ils doivent, dans une plus ou moins large mesure, dégager les perspectives socialistes du point de vue des nécessités et des intérêts de la technique même (c’est ici que se placent les problèmes de normalisation, d’électrification, d’économie planifiée). Dans de tels ouvrages, les idées et les conclusions socialistes doivent s’intégrer à la théorie pratique de tel ou tel secteur d’activité. Elles ne doivent en aucune façon être une agitation superflue et importune. En ce qui concerne ces éditions, la demande est énorme. Elle découle d’un besoin en ouvriers qualifiés et du désir, chez les ouvriers eux-mêmes, d’élever leur qualification. Cette demande est accentuée par la baisse de la productivité enregistrée au cours des guerres civile et impérialiste. Nous avons ici une tâche extrêmement importante et utile à accomplir.

Il ne faut bien sûr pas ignorer combien il est difficile d’écrire ces manuels. Les ouvriers, même hautement qualifiés, ne savent pas écrire des livres. Les écrivains spécialisés qui s’attaquent à certains problèmes, en ignorent souvent la pratique. Enfin, parmi eux, il y a peu de gens qui ont une pensée socialiste. Cependant, ce problème ne peut trouver qu’une solution combinée et non pas "simple", c’est-à-dire routinière. Pour écrire un manuel, il faut réunir un collège de trois personnes (troïka) formé d’un écrivain spécialiste, techniquement informé, qui connaisse – ou qui soit capable de connaître – l’état de la branche correspondante de notre production, d’un ouvrier hautement spécialisé dans ce domaine, à l’esprit inventif, et d’un écrivain marxiste, d’un politique, ayant quelques connaissances dans le domaine de la technique, et dans celui de la production. Que l’on utilise cette solution ou des solutions analogues, il n’en reste pas moins nécessaire de mettre sur pied une bibliothèque exemplaire d’ouvrages techniques destinés aux ateliers, convenablement imprimés, convenablement reliés, de format pratique, et peu coûteux. Une telle bibliothèque jouerait un double rôle : elle favoriserait l’élévation de la qualification du travail et par conséquent le succès de la construction socialiste ; en même temps elle aiderait à relier un groupe d’ouvriers-producteurs extrêmement valables à l’économie soviétique dans son ensemble, et par conséquent, au parti communiste.

Bien sûr, on ne peut pas se limiter uniquement à une série de manuels d’étude. Si nous nous sommes arrêtés de façon si détaillée sur ce problème particulier, c’est parce qu’il offre, à ce qu’il nous semble, un exemple assez évident de l’approche nouvelle dictée par les problèmes de la période actuelle. La lutte pour la conquête idéologique des prolétaires "apolitiques" peut et doit être menée avec des moyens diversifiés. Il faut éditer des hebdomadaires ou des mensuels scientifiques et techniques spécialisés par secteur de production ; il faut créer des sociétés scientifiques et techniques destinées à ces ouvriers. C’est sur eux également que pour une bonne moitié doit s’aligner notre presse professionnelle, si tant est qu’elle ne veut pas être une presse destinée uniquement au personnel des syndicats. Mais l’argument politique le plus convaincant pour les ouvriers de ce type, ce sont chacun de nos succès pratiques dans le domaine industriel, chaque organisation réelle du travail à l’usine ou à l’atelier, chaque effort médité du parti dans cette direction.

On peut formuler de la manière suivante le point de vue politique de l’ouvrier-producteur qui nous intéresse présentement, et qui exprime rarement ses idées :

"pour ce qui est de la révolution et du renversement de la bourgeoisie, il n’y a rien à redire, on a eu raison de le faire. Nous n’avons pas besoin de la bourgeoisie. Nous n’avons pas besoin non plus de ses représentants mencheviks et autres. En ce qui concerne la "liberté de la presse" – ça n’est pas si important, là n’est pas le fond du problème. Mais comment allez-vous résoudre le problème de l’économie ? Vous, les communistes, vous avez pris la direction des affaires. Vos buts et vos plans sont valables, – nous le savons, inutile de le répéter, nous avons entendu, nous sommes d’accord, nous vous soutenons -, mais voilà, comment allez-vous résoudre pratiquement ces problèmes ? Jusqu’à présent, pas la. peine de le cacher, il vous est arrivé bien souvent de mettre le doigt là où il ne fallait pas. Nous savons qu’on ne peut pas faire bien du premier coup, qu’il faut apprendre, que les erreurs sont inévitables. C’est partout pareil. Et puisque nous avons pu supporter les crimes de la bourgeoisie, nous supporterons d’autant plus les erreurs de la révolution. Mais cela ne durera, pas éternellement. Parmi vous, les communistes, il y a aussi des gens différents, comme d’ailleurs parmi nous, pauvres pécheurs : certains étudient vraiment, font consciencieusement leur travail, essaient d’arriver à un résultat économique pratique, tandis que d’autres se contentent de baratiner. Et les baratineurs sont très nuisibles, car le travail leur file entre les doigts..."

Ce type d’ouvrier, voici quel il est : c’est un tourneur, un serrurier ou un fondeur zélé, habile, attentif à son travail ; il n’est pas enthousiaste, il est plutôt passif politiquement, mais il réfléchit, il a l’esprit critique ; il est quelquefois un peu sceptique, mais il est toujours fidèle à sa classe ; c’est un prolétaire de valeur. C’est vers ce type d’ouvriers que le parti doit actuellement diriger ses efforts. Notre degré d’implantation dans cette couche sociale – dans l’économie, dans la production, dans la technique – sera l’indice le plus sûr de nos succès en matière de militantisme culturel, envisagé dans son sens le plus large, au sens léniniste du terme.

Diriger nos efforts sur l’ouvrier consciencieux ne contredit nullement, bien entendu, l’autre tâche primordiale du parti qui consiste à encadrer la jeune génération du prolétariat, car cette jeune génération se développe dans des conditions précises ; elle se forme, elle forcit, elle s’endurcit en résolvant des problèmes déterminés. La jeune génération doit être avant tout une génération d’ouvriers consciencieux, hautement qualifiés, aimant leur travail. Elle croit prendre conscience que sa production sert en même temps le socialisme. L’attention portée à l’apprentissage, le désir d’acquérir une haute qualification augmentera, aux yeux de la jeunesse, l’autorité des "vieux ;" ouvriers qui, comme on l’a déjà dit, restent dans leur majorité en dehors du parti. Tout en dirigeant nos efforts sur l’ouvrier consciencieux et habile, nous devons en même temps nous appliquer à éduquer la jeunesse prolétaire. Sans cela, il serait impossible d’aller de l’avant, vers le socialisme.

Notes

[1] Il est utile de rappeler ici la définition du "militantisme culturel" que je donne dans mes "Pensées sur le Parti" :

"Au niveau de sa réalisation pratique, la révolution semble s’être "éparpillée" en tâches particulières ; : il faut réparer les ponts, enseigner la lecture et l’écriture, diminuer le prix de revient de la fabrication des bottes dans les usines soviétiques, lutter contre la saleté, capturer les escrocs, amener l’électricité dans les campagnes, etc. Quelques intellectuels grossiers qui ont les esprits à l’envers (c’est d’ailleurs la raison pour laquelle ils se considèrent comme des poètes et des philosophes) ont déjà parlé de la révolution avec une grandiose condescendance : on apprend, disent-ils, à vendre (que c’est drôle), et à recoudre des boutons (laissez-nous rire). Mais laissons ces cancaniers cancaner dans le vide. Accomplir un travail purement pratique et quotidien dans le domaine de l’économie et de la culture soviétiques – même dans celui du commerce de détail -, ne signifie nullement s’occuper de "choses mineures" et n’implique pas nécessairement une mentalité de grippe-sous. Des choses ,mineures sans grandes choses, il y en a autant qu’on veut dans la vie humaine. Mais en histoire, il ne se fait jamais de grandes choses sans petites choses. Plus précisément, les petites choses, à une grande époque, intégrées à une grande œuvre, cessent d’être des "petites choses".

Chez nous il s’agit de la construction de la classe ouvrière qui, pour la première fois, construit pour elle et selon son propre plan. Ce Plan historique, encore extrêmement imparfait et confus, doit englober, dans un ensemble créatif unique tous les éléments, même les plus insignifiants, de l’activité humaine. Toutes les tâches mineures et isolées – jusqu’au commerce soviétique de détail – sont partie intégrante de la classe ouvrière dominante qui cherche à surmonter sa faiblesse économique et culturelle.

La construction socialiste est une construction planifiée de grande envergure. A travers le flux et le reflux, les erreurs et les revirements, les méandres de la NEP, le parti poursuit son plan, éduque la jeunesse dans l’esprit de ce plan, apprend à chacun à relier son activité particulière à l’œuvre générale, qui exige aujourd’hui que l’on couse avec soin les boutons soviétiques, et qui demain demandera que l’on meure courageusement sous le drapeau du communisme.

Nous devons exiger, et nous exigerons de la part de notre jeunesse, une spécialisation supérieure et approfondie ; notre jeu elle devra donc se défaire du principal défaut de notre génération qui se targue de tout connaître et de tout savoir faire ; mais il s’agira d’une spécialisation au service du plan général pensé et accepté par chacun en particulier."

[2] En russe, "partijnost". (Note des traducteurs).

Léon Trotsky, « Les questions du mode de vie »

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