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La discussion d’une orientation fondamentale de Lutte Ouvrière exprimée en novembre 1994 dans le texte "La situation du mouvement ouvrier révolutionnaire"

vendredi 14 novembre 2014, par Robert Paris

La situation du mouvement ouvrier révolutionnaire, revue et corrigée par l’organisation française Lutte Ouvrière

Nous discutons ici un texte d’orientation de novembre 1994, intégralement cité à la fin, de l’organisation française Lutte Ouvrière, texte écrit par Muro (également appelé Georges Kaldy), actuel principal dirigeant de Lutte Ouvrière depuis le décès de l’ancien dirigeant Hardy-Barcia.

Ce texte, déjà un peu ancien, est une tentative de donner un cadre un peu théorique à la compréhension de « la situation du mouvement ouvrier révolutionnaire » et à la particularité de la réponse de cette organisation, qui la démarquerait des autres courants de l’extrême gauche révolutionnaire du monde. voir ici

On pourrait penser que, fondamentalement, ce texte affirme quelque chose de juste : le prolétariat est toujours la force révolutionnaire de notre époque. Les échecs n’y ont rien changé et ils ne s’expliquent pas par une incapacité du prolétariat de jouer son rôle historique. En cause plutôt dans ces échecs la responsabilité des directions politiques qui se sont imposées à la tête du prolétariat mondial : les staliniens et les sociaux-démocrates.

Là encore, on pourrait penser que ce constat est indiscutable et pourtant...

Pourtant, nous relevons déjà, un « oubli » de taille : le rôle contre-révolutionnaire des centrales syndicales partout dans le monde. Ce sont elles qui font en sorte que la classe ouvrière ne soit pas organisée politiquement, que les fractions politiques révolutionnaires ne gagnent pas du poids au sein des masses, que leurs propositions soient discréditées, que ces fractions soient contraintes, pour être acceptées ou avoir des responsabilités même locales dans ces syndicats, de renoncer à une politique et même à un discours véritablement révolutionnaire. Les syndicats sont et ont été la principale force d’intégration au capitalisme et absolument pas une école ouvrière du socialisme. Ne pas le dire, plus exactement le cacher dans un texte qui prétend revoir où en est le mouvement ouvrier mondial, c’est plus qu’un choix politique, c’est une trahison politique ! Et ce n’est pas la seule, comme nous allons le montrer, que nous trouvions dans ce texte de fond qui repasse rapidement l’ensemble de l’histoire du mouvement ouvrier et son bilan. Le deuxième point que nous voudrions souligner, c’est la conclusion de ce texte et que l’on peut résumer ainsi : ce n’est pas la classe ouvrière qui a échoué au travers de toutes ces défaites et de ces trahisons, c’est la couche sociale des intellectuels de la petite bourgeoisie. Ce serait cette dernière qui se serait détournée de l’orientation du vrai communisme révolutionnaire internationaliste. Ce serait pourtant une couche indispensable à la construction de la perspective prolétarienne communiste et indispensable à la formation des partis et de l’internationale communiste. Ce seraient ces intellectuels petits-bourgeois qui auraient permis la formation des internationales, des partis social-démocrates et communistes quand ils étaient des partis ouvriers révolutionnaires. Telle est du moins la thèse de Lutte Ouvrière exprimée ainsi par Muro. Ce n’est absolument pas celle de Marx, ni celle d’Engels, ni celle de Lénine ni encore celle de Trotsky !

Certes, les dirigeants que nous venons de citer provenaient de la petite-bourgeoisie intellectuelle (ou même de couches intellectuelles de la grande bourgeoisie) mais la nécessité de quelques dirigeants issus de ce milieu ne signifie pas le rôle historique de la couche de la petite-bourgeoisie intellectuelle qu’imagine Lutte Ouvrière par la plume de Muro.

Examinons les affirmations de ce texte sur cette question. Citons les, elles servent de conclusion à l’article :

« Cette vague révolutionnaire (de l’après deuxième guerre mondiale) avait cependant des limites de classe. Ces limites ne venaient pas des masses mises en mouvement elles-mêmes, mais de leurs directions politiquement jacobines, appuyées sur la petite bourgeoisie paysanne ou intellectuelle mais fondamentalement bourgeoises, qui ont appris à s’appuyer à l’occasion sur les masses, mais aussi à canaliser leurs luttes pour les limiter à la perspective de l’indépendance nationale avec, au maximum, comme en Chine, l’éradication de certaines relations sociales féodales…. Dans la réalité, la catégorie sociale qui a failli à sa tâche au cours des décennies passées est bien plus celle des intellectuels que le prolétariat. Aussi bien la Première Internationale que la Deuxième, puis la Troisième ont été constituées par la rencontre entre la fraction la plus avancée de l’intelligentsia avec le mouvement ouvrier. Cet apport des intellectuels a été de tout temps un élément constitutif du mouvement communiste révolutionnaire depuis ses origines, depuis Marx et Engels. Le bolchévisme lui-même résultait de la fusion entre une génération d’intellectuels entièrement dévouée à la cause de la transformation communiste de la société, avec un courage et des méthodes forgés dans la lutte contre l’autocratie et ayant acquis une vaste culture théorique et politique, et les meilleurs éléments d’un prolétariat jeune, combatif et concentré dans les grandes entreprises modernes que les impérialistes avaient construites en Russie. La classe ouvrière elle-même, soumise au poids de l’exploitation, n’accède pas facilement et spontanément à la conscience politique à la compréhension de l’évolution des sociétés et des moyens de transformer celles-ci. De leur côté, les intellectuels les plus sincèrement opposés à la société capitaliste et les plus déterminés à oeuvrer pour sa transformation révolutionnaire ne peuvent rien sans avoir l’appui du prolétariat, la seule classe nombreuse, concentrée dans les lieux de production, capable d’accomplir le bouleversement social en profondeur qu’implique le remplacement de la société capitaliste par une nouvelle société. La constitution de la Première Internationale s’est faite ainsi. La Deuxième Internationale, en tout cas ses partis les plus puissants, se renforcèrent de la même façon. Et il en fut de même pour tous les partis de la Troisième Internationale, Parti bolchevik compris. La constitution de véritables partis communistes révolutionnaires, capables de jouer leur rôle dans toutes les crises sociales afin de tenter de les amener vers une issue révolutionnaire, nécessite tout à la fois qu’une fraction des intellectuels se détache de l’emprise de la bourgeoisie pour passer dans le camp du prolétariat, comme il nécessite qu’il y ait un courant parallèle de la part du prolétariat. C’est essentiellement l’intelligentsia qui n’a pas joué, durant les décennies précédentes, le rôle qui devait être le sien. Pire, c’est bien souvent elle qui a été le vecteur principal de la dégénérescence des organisations ouvrières… Or, si la dégénérescence bureaucratique de l’Union soviétique a eu des raisons sociales profondes, liées au découragement d’une classe ouvrière russe qui avait beaucoup donné et qui s’est retrouvée isolée, la transformation de tous les partis communistes, sans exception, en partis staliniens a été, en revanche, largement imputable au fait qu’il n’y a pas eu, parmi les intellectuels de ces partis communistes, des gens capables de voir l’éloignement de la bureaucratie des idéaux communistes et pire encore le courage de s’y opposer. Sans parler de ceux qui en ont été les principaux complices. Autant l’intégration des grands partis de la Deuxième Internationale dans la société bourgeoise a été en partie le fait d’une aristocratie ouvrière, autant la dégénérescence stalinienne des différents partis communistes dans les années trente n’a pas dû grand-chose à l’intégration d’une couche d’ouvriers - les militants ouvriers du Parti communiste ne pouvaient s’attendre qu’à des coups à cette époque, pas à une promotion sociale - mais a dû beaucoup à la trahison des intellectuels, voire à leur intégration dans la société. Et après la guerre, dans les pays pauvres ébranlés par des soubresauts révolutionnaires, même quand l’intelligentsia fournissait des chefs révolutionnaires, elle fournissait des Mao ou des Castro, des Ho Chi Minh ou des Che Guevara, mais pas de Marx, d’Engels, de Lénine, de Rosa Luxembourg ou de Trotsky. Mais bien plus souvent, elle ne fournissait que des cadres arrivistes, pour qui les masses exploitées n’étaient que des fantassins, utiles seulement pour obtenir de l’oppresseur impérialiste cet État indépendant dans lequel ils pourraient occuper postes et positions. La fraction militante de l’intelligentsia a choisi, dans les pays pauvres, le combat nationaliste, tiers-mondiste, etc. et, dans les pays développés, la mouvance social-démocrate, voire même stalinienne, dispensatrice de postes, électoraux ou non, de positions, mais sans espoir de faire avancer la cause du communisme ! Même la fraction la plus dévouée des intellectuels révolutionnaires des pays impérialistes s’est, pendant des années, mise à la remorque de ces courants nationalistes à la mode, a fait le succès du maoïsme et s’est détournée du mouvement trotskyste ou l’a contourné. » L’intelligentsia petite-bourgeoise et ses faiblesses sont ainsi présentées comme la clef de l’énigme des défaites et trahisons du prolétariat communiste révolutionnaire et c’est une thèse aussi absurde que risible que nous allons étudier point par point.

Ce n’est nullement un texte isolé et ancien.

L’organisation Lutte Ouvrière reprend cette thèse dans son « Cercle Léon Trotsky » du 4 mars 2011 : Voir ici le texte cité ci-dessous Dont nous donnons ici des extraits :

La trahison de l’intelligentsia Et comment aurait-il pu en être autrement ? Comment ces jeunes prolétaires qui s’éveillaient tout juste à la conscience auraient-ils pu deviner que ceux qui les dirigeaient n’étaient pas réellement des communistes ? Ah, peut-être qu’ils auraient pu bénéficier de l’aide de l’intelligentsia, d’intellectuels marxistes qui auraient pu mesurer et expliquer le fossé séparant le stalinisme, dans ses différentes variantes nationalistes, et le marxisme ? Mais non. Car à cette époque, l’écrasante majorité des intellectuels se sont ralliés à ces trahisons, et sont allés jusqu’à théoriser que les idées d’un Mao ou d’un Castro pouvaient avantageusement remplacer celles de Marx et de Lénine. Et même s’il n’est guère réjouissant de le constater, bien des courants trotskystes, enthousiasmés par l’ampleur de ces révoltes du Tiers monde, mais incapables, par opportunisme, de se démarquer des organisations nationalistes, ont fini eux aussi par leur inventer des vertus bolcheviques, voire par s’y dissoudre. Il est frappant de constater, après coup, à quel point l’intelligentsia s’est adaptée aux différentes phases que je viens de décrire : au 19e siècle, les intellectuels ont été portés par la vague ascendante du mouvement ouvrier, ce qui a donné, d’une part, des Marx, des Rosa Luxembourg, des Lénine et des Trotsky. Et ce qui a même permis d’attirer des intellectuels du monde artistique et littéraire, des Anatole France et des Gorki. Et puis, plus tard, les intellectuels ont épousé sans broncher le recul du mouvement ouvrier. Jusqu’aux artistes, à l’image d’un Aragon, d’un Picasso ou d’un Éluard, auteur entre autres de ces impérissables vers, en 1950 : « Et Staline pour nous est présent pour demain, et Staline dissipe aujourd’hui le malheur, La confiance est le fruit de son cerveau d’amour. » Lorsque la confiance dans le cerveau d’amour de Staline s’est un peu émoussée, après 1956, les intellectuels se sont tournés vers Mao et Che Guevara, ont proclamé que ce recueil d’âneries qu’est Le petit livre rouge de Mao était le nouveau Manifeste communiste. Et l’on a vu, en France, un Serge July appeler depuis la place de la Sorbonne à construire des bases rouges de la guérilla paysanne… en Corrèze. Et un Jean-Paul Sartre, écrivant dans son journal, quelques années après les millions de morts de la « révolution culturelle » en Chine : « Mao, contrairement à Staline, n’a commis aucune faute. » Mentir aux travailleurs, c’est-à-dire les mépriser, voilà la seule chose dont a été capable la fine fleur des intellectuels de gauche des pays riches dans les décennies récentes. C’est bien un véritable rouleau compresseur qui est passé sur la société pendant des dizaines d’années, pour écraser les luttes du prolétariat d’abord, pour les empêcher ensuite, pour asséner encore et toujours que le prolétariat n’avait plus aucun rôle politique à jouer. Ce rouleau compresseur a fini par atteindre son but – c’est-à-dire à ôter de l’esprit du prolétariat ce que le mouvement ouvrier des débuts y avait implanté : à la fin des années 1970, de nouveau, le prolétariat n’était plus en mesure de se considérer autrement que comme une force d’appoint aux luttes d’autres couches sociales. Paradoxalement, la remontée des luttes ouvrières des années 1980 a peut-être été le symptôme de ce recul de la conscience. Lorsqu’en 1980 en Pologne, par exemple, se sont exprimées des forces politiques hostiles à la mainmise de l’Union soviétique sur ce pays, elles n’ont pas eu peur de s’appuyer sur une puissante grève générale. Dépourvue de conscience de la nécessité de son indépendance politique, ne risquant plus de lutter pour son propre compte, la classe ouvrière polonaise a été un auxiliaire efficace pour le syndicat catholique et réactionnaire Solidarnosc. Soixante ans de reculs et de trahisons du mouvement ouvrier avaient anéanti la conscience du prolétariat. »

Déjà dire, comme le fait LO dans son texte sur « La situation du mouvement ouvrier révolutionnaire » que « Cette vague révolutionnaire (de l’après deuxième guerre mondiale) avait cependant des limites de classe. Ces limites ne venaient pas des masses mises en mouvement elles-mêmes, mais de leurs directions politiquement jacobines, appuyées sur la petite bourgeoisie paysanne ou intellectuelle mais fondamentalement bourgeoises… » est complètement faux car, par exemple au Vietnam, de sont des dirigeants trotskystes, et pas trotskystes en paroles comme Lutte Ouvrière, qui dirigeaient la lutte du prolétariat du Vietnam et les dirigeants trotskystes vietnamiens (les Ta Thu Thau, les Tran Van Tach, les Huynh Van Phuong, les Phan Van Chanh, les Hoang Khoa Khoi, les Hoàng Dôn Tri et les Ngo Van) étaient d’authentiques dirigeants communistes révolutionnaires tout en étant issus de l’intelligentsia petite bourgeoise !!! Leur défaite ne provient nullement du fait qu’ils se seraient détournés de la voie prolétarienne ! Ils ont été assassinés et écrasés comme l’ensemble des soviets ouvriers vietnamiens, dont les trotskystes avaient pris la tête, par l’armée nationaliste et stalinienne de Ho chi Minh. Prétendre que de tels dirigeants intellectuels n’auraient pas existé est une injure scandaleuse.

LO se garde bien d’ailleurs d’étudier les mouvements révolutionnaires prolétariens au Vietnam ou en Corée, préférant ne citer que Chine et Indonésie pour mieux s’en tenir à sa thèse sur le manque d’intellectuels choisissant le prolétariat communiste. D’ailleurs, en Chine comme en Indonésie, il y avait des dirigeants intellectuels révolutionnaires, des dirigeants trotskystes comme les Tchen Duxiu, les Peng Shuzi

C’est d’ailleurs cette absence d’études sérieuses des défaites du prolétariat révolutionnaire qui est la plus grave pour un courant prétendant reconstruire une perspective historique pour ce prolétariat. Il ne peut suffire de se donner l’air de combattre à contre-courant de tous les opportunismes pour assurer que l’on dispose d’une capacité politique à répondre aux futures situations et pour s’y préparer.

Il est remarquable de plus qu’alors que l’organisation Lutte ouvrière reproche justement aux autres courants de l’extrême gauche révolutionnaire d’avoir théorisé le rôle d’autres couches sociales que le prolétariat révolutionnaire communiste, prétendre que ce qui a manqué au courant révolutionnaire des ces dernières décennies serait le soutien de la couche des intellectuels de la petite-bourgeoisie, c’est justement attribuer à cette couche non prolétarienne un rôle historique.

Il est d’ailleurs faux que les intellectuels (de la petite, de la moyenne, de la grande bourgeoisie ou du prolétariat) aient manqué dans les milieux militants communistes. Ils n’ont nullement manqué aux côtés des trotskystes, y compris quand « il était minuit dans le siècle », quand le stalinisme imposait sa dictature au mouvement ouvrier. Ce n’est jamais toute la couche sociale intellectuelle petite bourgeoise (si tant est qu’on puisse dire qu’elle existe en tant que telle, ce qui est faux car la petite bourgeoisie n’est ni intellectuelle ni pas intellectuelle) ni une fraction notable de celle-ci qui a participé au mouvement ouvrier révolutionnaire mais cela n’a rien d’étonnant. Il y a belle lurette (depuis 1848) que la petite bourgeoisie en tant que classe sociale (intellectuelle ou pas) n’a plus d’intervention autonome et dynamique dans la lutte des classes. Lire ici

« La social-démocratie allemande est-elle réellement infectée de la maladie parlementaire et croit-elle que, grâce au suffrage universel, le Saint-Esprit se déverse sur ses élus, transformant les séances des fractions parlementaire en conciles infaillibles et les résolutions des fractions en dogmes inviolables ? (…) A en croire ces Messieurs, le parti social-démocrate ne doit pas être un parti exclusivement ouvrier mais un parti universel, ouvert à « tous les hommes remplis d’un véritable amour pour l’humanité ». Il le démontrera avant tout en abandonnant les vulgaires passions prolétariennes et en se plaçant sous la direction de bourgeois instruits et philanthropes « pour répandre le bon goût » et « apprendre le bon ton ». (…) Bref, la classe ouvrière par elle-même, est incapable de s’affranchir. Elle doit donc passer sous la direction de bourgeois « instruits et cultivés » qui seuls « ont l’occasion et le temps » de se familiariser avec les intérêts des ouvriers. (…) Le programme ne sera pas abandonné mais seulement ajourné – pour un temps indéterminé. (…) Ce sont les représentants de la petite-bourgeoisie qui s’annoncent ainsi, de crainte que le prolétariat, entraîné par la situation révolutionnaire, « n’aille trop loin ». (…) C’est un phénomène inévitable, inhérent à la marche de l’évolution, que des individus issus de la classe dominante se joignent au prolétariat en lutte et lui apportent des éléments constitutifs. Nous l’avons dit dans « Le Manifeste communiste », mais ici deux observations s’imposent : 1°) Ces individus, pour être utiles au mouvement prolétarien, doivent vraiment lui fournir des éléments constitutifs d’une valeur réelle (…) 2°) Lorsque ces individus venant d’autres classes se joignent au mouvement prolétarien, la première chose à exiger est qu’ils n’y fassent pas entrer les résidus de leurs préjugés bourgeois, petits-bourgeois, etc, mais qu’ils fassent leurs, sans réserve, les conceptions prolétariennes. (…) Quant à nous, eu égard à tout notre passé, une seule voie nous reste ouverte. Nous avons, depuis presque quarante ans, signalé la lutte des classes comme le moteur de l’histoire le plus décisif et nous avons notamment montré que la lutte sociale entre la bourgeoisie et le prolétariat était le grand levier de la révolution sociale moderne. Nous ne pouvons donc, en aucune manière, nous associer à des gens qui voudraient retrancher du mouvement cette lutte de classes. Nous avons formulé, lors de la création de l’Internationale, la devise de notre combat : l’émancipation de la classe ouvrière sera l’œuvre de la classe ouvrière elle-même. Nous ne pouvons, par conséquent, faire route commune avec des gens qui déclarent ouvertement que les ouvriers sont trop incultes pour se libérer eux-mêmes. (…) » Lettre circulaire de Karl Marx (1879)

Rosa Luxemburg relève dans « La crise de la social-démocratie » :« Le démocrate » (c’est-à-dire le petit-bourgeois révolutionnaire) dit Marx, « sort de la défaite la plus honteuse aussi pur et innocent que lorsqu’il a commencé la lutte : avec la conviction toute récente qu’il doit vaincre, non pas qu’il s’apprête, lui et son parti, à réviser ses positions anciennes, mais au contraire parce qu’il attend des circonstances qu’elles évoluent en sa faveur. »

Voilà ce que disent Marx et Engels de l’influence petite-bourgeoise des intellectuels de la social-démocratie dans « Crétinisme parlementaire et opportunisme » (1879) :

« A en croire ces messieurs, le parti social-démocrate ne doit pas être un parti exclusivement ouvrier mais un parti universel, ouvert à « tous les hommes remplis d’un véritable amour pour l’humanité ». Il le prouvera avant tout en abandonnant les vulgaires passions prolétariennes et en se plaçant sous la direction de bourgeois instruits et philanthropes « pour répandre le bon goût » et « pour apprendre le bon ton » (…) Alors viendront s’y joindre de « nombreux partisans appartenant aux sphères des classes instruites et possédantes. Il faut d’abord gagner ceux-ci à notre cause, avant que notre agitation obtienne des résultats tangibles ». Le socialisme allemand « s’est trop préoccupé de gagner les masses, négligeant de faire une propagande énergique (!) dans les soi-disant couches supérieures de la société ». Car le parti « manque encore d’homme capables de le réprésenter au parlement ». Il est pourtant « désirable et nécessaire de confier les mandats à des hommes qui disposent de suffisamment de temps pour se familiariser pleinement avec les principaux sujets. le simple ouvrier et le petit artisan… n’en ont que très rarement le loisir nécessaire ». Donc, votez pour les bourgeois ! Bref : la classe ouvrière, par elle-même, est incapable de s’affranchir. Elle doit donc passer sous la direction de bourgeois “instruits et aisés” qui seuls “ont l’occasion et le temps” de se familiariser avec les intérêts des ouvriers. Puis, il ne faut à aucun prix combattre la bourgeoisie, mais, au contraire, il faut la gagner par une propagande énergique… Pour enlever à la bourgeoisie la dernière trace de peur, on doit lui prouver clairement que le spectre rouge n’est vraiment qu’un spectre, qu’il n’existe pas. Mais qu’est-ce que le secret du spectre rouge si ce n’est la peur de la bourgeoisie de l’inévitable lutte à mort qu’elle aura à mener avec le prolétariat ? La peur du résultat fatal de la lutte de classe moderne ? Qu’on abolisse la lutte de classe, et la bourgeoisie et “tous les hommes indépendants” ne craindront plus “de marcher avec les prolétaires, la main dans la main” ! Ceux qui seront alors les dupes, c’est justement les prolétaires (…) Le programme ne sera pas abandonné mais simplement ajourné – pour un temps indéterminé. On l’adopte, mais non pas pour soi-même et pour le présent, mais à titre posthume, comme un legs destiné aux générations futures. En attendant, on emploie “toute sa force et toute son énergie” pour toutes sortes de bricoles et de rafistolages de la société capitaliste, pour faire croire qu’il se passe quand même quelque chose et pour que la bourgeoisie n’en prenne pas peur (…) Ce sont les représentants de la petite-bourgeoisie qui s’annoncent ainsi, de peur que le prolétariat, entraîné par sa situation révolutionnaire, “n’aille trop loin”. Au lieu d’une franche opposition politique : négociation générale ; au lieu de la lutte contre le gouvernement et la bourgeoisie : la tentative pour les gagner et les persuader ; au lieu d’une résistance énergique à toutes les violences venant d’en haut : la soumission humble et l’aveu de mériter le châtiment. Tous les conflits historiquement nécessaires sont interprétés comme des malentendus et toutes les discussions se terminent par la constatation du parfait accord des parties. Les gens qui en 1848 se considéraient comme des démocrates, peuvent maintenant tout aussi bien s’appeler social-démocrates. Pour les premiers, c’était la république démocratique qui était infiniment loin ; pour les seconds, c’est le renversement du système capitaliste et cet objectif n’a par conséquent aucune importance pour la pratique politique du présent ; on peut donc négocier, faire des compromis, agir en philanthropes, à cœur joie. Il en est de même de la lutte de classe entre le prolétariat et la bourgeoisie. On la reconnaît sur le papier, puisqu’on ne peut pas la nier, mais dans la pratique on cherche à la camoufler, à l’effacer, à l’affaiblir. Le parti social-démocrate ne doit pas être un parti ouvrier, il ne doit pas s’attirer la haine de la bourgeoisie ou de qui que ce soit ; il doit avant tout faire une propagande énergique parmi la bourgeoisie ; au lieu de s’appesantir sur des objectifs lointains qui effrayent les bourgeois et qui pourtant sont irréalisables dans notre génération, le parti préfère employer toute sa force et son énergie aux réformes petites-bourgeoises de rapiécetage, qui sont autant de nouveaux soutiens de l’ancien ordre social et qui risquent peut-être de transformer la catastrophe finale en un processus de dissolution lent, fragmentaire et paisible (…) Quand on écarte la lutte de classe comme un phénomène pénible et “vulgaire”, il ne reste plus au socialisme que de se fonder sur le “vrai amour de l’humanité” et les phrases creuses sur la “justice”. C’est un phénomène inévitable, inhérent à la marche de l’évolution, que des individus appartenant à la classe dominante viennent se joindre au prolétariat en lutte et lui apportent des éléments constitutifs. Nous l’avons déjà dit dans le Manifeste communiste, mais il y a ici deux observations à faire : Premièrement : ces individus, pour être utiles au mouvement prolétarien, doivent vraiment lui apporter des éléments constitutifs d’une valeur réelle. Ce n’est pourtant pas le cas de la grande majorité des convertis bourgeois allemands. Ni l’Avenir ni la Société Nouvelle [1] n’ont rien apporté qui eût fait avancer d’un pas notre mouvement. Les éléments constitutifs d’une réelle valeur pratique et théorique y font totalement défaut. Au lieu de quoi, des tentatives pour mettre en harmonie les idées socialistes superficiellement assimilées avec les opinions théoriques les plus diverses que ces messieurs ont ramenées de l’université ou d’ailleurs, et dont l’une est plus confuse que l’autre, grâce au processus de décomposition que traverse actuellement ce qui reste de la philosophie allemande. Au lieu d’étudier sérieusement la nouvelle science, chacun préfère l’arranger pour la faire concorder avec ses opinions apprises, se fabriquant sans cérémonie une science privée et affichant aussitôt la prétention de l’enseigner aux autres. C’est pourquoi il y a parmi ces messieurs à peu près autant de points de vue que de têtes… Deuxièmement : lorsque ces individus venant d’autres classes se joignent au mouvement prolétarien, la première chose à exiger est qu’il n’y fassent pas entrer les résidus de leurs préjugés bourgeois, petits-bourgeois, etc., mais qu’ils fassent leurs, sans réserve, les conceptions prolétariennes (…) Quant à nous, d’après tout notre passé, une seule voie nous reste ouverte. Nous avons, depuis presque quarante ans, signalé la lutte de classe comme le moteur de l’histoire le plus décisif et nous avons notamment désigné la lutte sociale entre la bourgeoisie et le prolétariat comme le grand levier de la révolution sociale moderne. Nous ne pouvons donc, en aucune manière, nous associer à des gens qui voudraient retrancher du mouvement cette lutte de classe. Nous avons formulé, lors de la création de l’Internationale, la devise de notre combat : l’émancipation de la classe ouvrière sera l’œuvre de la classe ouvrière elle-même. Nous ne pouvons, par conséquent, faire route commune avec des gens qui déclarent ouvertement que les ouvriers sont trop incultes pour se libérer eux-mêmes, et qu’ils doivent être libérés par en haut, c’est-à-dire par des grands et petits bourgeois philanthropiques. »

« On remarquera que, dans tous ces écrits, et notamment dans ce dernier, je ne me qualifie jamais de social-démocrate, mais de communiste... Pour Marx, comme pour moi, il est donc absolument impossible d’employer une expression aussi élastique pour désigner notre conception propre... » écrit F. Engels en 1894.

Bien entendu, Marx et Engels n’ont jamais considéré que les partis ouvriers devaient exclusivement comporter des membres de la classe ouvrière au sens sociologique mais aussi tous ceux qui choisissent socialement les perspectives révolutionnaires de cette classe. voir ici

Par contre, la présence en masse, comme groupe social, de cette petite bourgeoisie intellectuelle et son poids politique dans la social-démocratie, loin d’apparaître comme une force supplémentaire des partis ouvriers, est apparue à Marx et Engels comme une principale faiblesse de ceux-ci, faiblesse exprimée d’ailleurs par le terme même de « social-démocratie » qui prétend mélanger harmonieusement le socialisme prolétarien et la démocratie bourgeoise, qui prétend que le socialisme serait seulement un progrès au sein de la société capitaliste, au sein de l’Etat bourgeois, sans révolution en somme. Ces illusions petites bourgeoises et ce poids des couches petites bourgeoises au sein de la direction de la social-démocratie (notamment ses journalistes, ses dirigeants syndicaux, ses parlementaires, ses dirigeants politiques) ont mené la social-démocratie à sa trahison en août 1914 dans le basculement dans la guerre mondiale et la participation des dirigeants social-démocrates à l’Etat bourgeois en guerre. Il n’y avait aucune illusion théorique dans la tendance de la société bourgeoise à mener à des massacres de masse. Le colonialisme en donnait déjà une bonne idée. Marx et Engels avaient déjà compris que le développement du capitalisme, s’il menait au développement du prolétariat, des syndicats et des partis socialistes, menait du coup à une grande conflagration mondiale, les classes dirigeantes utilisant la guerre comme bouclier contre la révolution prolétarienne. On trouve énormément (un livre entier) de textes de Marx et Engels contenant des courriers aux dirigeants social-démocrates pour les pousser à ne pas subir la pression politique et sociale des petits bourgeois intellectuels, de ne pas craindre même de rompre avec eux. Et, curieusement, loin de trouver que la social-démocratie aurait dû rompre avec ces éléments dangereux, Lutte ouvrière les regrette !!!

Choisir véritablement le camp du prolétariat communiste révolutionnaire, de manière consciente et militante, de manière organisée, a toujours été le fait d’une infime minorité des intellectuels de la petite bourgeoisie. Quand Marx et Engels ont fait ce choix social et militant, ils n’ont quasiment été suivis d’aucun des intellectuels qui les avaient suivi jusque là en Allemagne comme ailleurs. Ces intellectuels ne comprenaient même pas que Marx et Engels fassent un tel choix de classe. C’est ce que rappelle Engels dans son introduction à « La situation de la classe laborieuse en Angleterre » s’adresse à ces intellectuels allemands et montre combien ces derniers étaient loin d’un tel choix. Voir ici

Voici comment Karl Marx proposait de combattre la pression petite bourgeoise, intellectuelle ou pas, au sein de la social-démocratie et accusait ses dirigeants d’y céder

Il est exact que, lorsque la société bourgeoise a détruit les illusions petites bourgeoises, elles se sont facilement effondrées. C’est ce qui s’est produit lors de la première guerre mondiale. voir ici

Mais il y avait eu bien d’autres crises des intellectuels avant : voir ici

En fait à chaque fois que ces intellectuels perdaient confiance dans les perspectives historiques comme dans le courant romantique qui a suivi les révolutions bourgeoises…

Cette couche sociale rejoignait-elle le prolétariat dans la révolution russe ?

Voici comment Trotsky posait la question des intellectuels et du socialisme

Il y avait plus d’intellectuels révolutionnaires du temps de Lénine semble dire Lutte Ouvrière ?

Citons sur les intellectuels le camarade Lénine :

« Nul n’osera nier, que ce qui caractérise, d’une façon générale, les intellectuels en tant que couche sociale particulière, dans les sociétés capitalistes contemporaines, c’est justement l’individualisme, et l’inaptitude à la discipline et à l’organisation. C’est ce qui, entre autres, distingue désavantageusement cette couche sociale d’avec le prolétariat. C’est aussi ce qui explique la veulerie et l’instabilité de la gent intellectuelle, dont le prolétariat a si souvent à se ressentir. Et cette particularité des intellectuels est intimement liée aux conditions ordinaires de leur vie, à leurs conditions de gain, qui se rapprochent sous bien des rapports des conditions d’existence de la petite-bourgeoisie. »

Il n’est pas exact qu’il y ait eu un plus grand détournement des intellectuels petits bourgeois après la révolution russe qu’avant. On peut même dire que la révolution d’Octobre a attiré un grand nombre d’intellectuels qui ont sympathisé avec la révolution de Lénine et Trotsky : tous les Romain Rolland, tous les Einstein, tous les Chaplin, etc…

D’ailleurs, il conviendrait, avant d’interpréter toutes les défaites du prolétariat par la trahison de la petite bourgeoisie intellectuelle après la défaite de la vague révolutionnaire en Europe, d’expliquer pourquoi le prolétariat a été défait lors de cette vague révolutionnaire, ce que Lutte ouvrière se garde de faire, que ce soit dans ce texte ou dans un autre. Lire ici une telle étude : Pourquoi la vague révolutionnaire de 1917-1920 en Europe a échoué ?

Cela nécessite d’étudier une par une les révolutions de cette vague révolutionnaire en Europe, en examinant systématiquement les situations : en Irlande, en Finlande, en Bavière, en Hongrie, en Pologne, en Italie, etc… Cela éviterait d’ailleurs le raccourci facile et faux selon lequel « il a manqué un parti » qui sert d’explication générale et ne correspond à aucune des situations révolutionnaires précédemment citées. Il y avait des partis révolutionnaires dans chacun de ces pays… On ne trouvera pas une phrase d’analyse de ces situations révolutionnaires de 1917-1923 dans ce texte et pas d’analyse sérieuse dans d’autres textes parce que LO tient, comme élément central d’explication, le « il n’y avait pas de parti ». Cela évite d’expliquer quelle politique le prolétariat aurait pu mener dans telle ou telle situation, ce qui était la véritable attitude de Trotsky. En fait, les dirigeants de LO ne voient pas quelle politique il aurait fallu mener et n’en défendent aucune. Ils se contentent de montrer que les partis sur place n’en avaient pas ou étaient en fait contre-révolutionnaires. Les dirigeants de LO ne voient même pas vraiment ce qu’est une situation révolutionnaire. Bien des fois, ils se refusent à en voir une et pas seulement dans l’Algérie de 1988 ou dans la révolution récente du Maghreb et du monde arabe. C’est également vrai pour la montée révolutionnaire de 1923 en Allemagne. Et pour cause : Hardy, l’ancien dirigeant de LO estime, contre toutes les analyses de Trotsky, que la situation n’était pas mure en Allemagne en 1923 pour une révolution prolétarienne. Trotsky, sur le moment comme par la suite, a toujours défendu l’inverse de ce qu’affirme Hardy et ce dernier ne s’explique pas sur cette divergence… Le texte que nous étudions ici ne cite même pas la situation en Allemagne en 1923, défaite sans combat que Trotsky estime pourtant être la cause fondamentale de l’isolement du prolétariat russe qui va laisser les mains libres à la bureaucratie contre-révolutionnaire. Ce silence, c’est déjà un choix politique !

Il n’est même pas exact que le stalinisme a représenté une période où ceux qui se détournaient complètement du véritable communisme révolutionnaire, trotskyste, seraient les intellectuels. C’est quasiment le contraire. Nombre d’intellectuels d’origine petite bourgeoise parviennent à trouver la force personnelle de se confronter à la fois au stalinisme et à la bourgeoisie. Et cela dans le monde entier. C’est d’ailleurs leur principale faiblesse : d’être coupés des larges masses du prolétariat, qui restent sous la coupe des social-démocrates et des staliniens qui sont tous deux entièrement passés du côté de l’ordre bourgeois. Ce n’est donc nullement parce qu’ils ne souhaitaient pas rejoindre le camp révolutionnaire ou n’en étaient pas capables que les trotskystes vont échouer.

Le but du texte de LO, c’est que leur courant apparaisse comme le seul digne héritier de la tradition communiste révolutionnaire et comme le seul qui ne renonce pas au rôle communiste révolutionnaire du prolétariat. Mais c’est seulement se draper dans un mythe car le contenu communiste de la révolution prolétarienne au sens de Marx n’y est pas.

En effet, pour Marx, ce rôle n’est pas un slogan, pas une doctrine, mais une conséquence des faits objectifs, c’est-à-dire de la réalité des contradictions existantes au sein de la société bourgeoise, de l’incapacité de la classe capitaliste de développer les forces productives tout en maintenant la propriété privée des moyens de production, contradiction principale entre le caractère social de la production et des échanges capitalistes et de la détention privée du capital, contradiction entre le caractère illimité de l’augmentation de la productivité du travail et le caractère limité des capacités dans le cadre du profit privé.

Loin d’étudier systématiquement comment les contradictions objectives du capitalisme, leurs hauts et leurs bas, ont été déterminantes pour le prolétariat et quelle manière ont eu les capitalistes et leurs Etats pour faire face aux situations critiques entraînées par ces contradictions, Lutte Ouvrière n’y fait aucune allusion.

Par exemple, on y admet qu’il y avait une situation révolutionnaire après la première guerre mondiale mais pas juste avant ! LO ne l’imagine même pas, ignorant ainsi que c’est la situation révolutionnaire juste avant 1914 qui explique le choix de la guerre mondiale par les classes dirigeantes. voir ici

Donc LO n’étudie pas les conditions objectives des révolutions, s’en tenant aux conditions subjectives et, même en leur sein, seulement au parti révolutionnaire (sans étudier quelle doit être sa politique dans chaque situation révolutionnaire).

Par exemple, parmi les conditions de la révolution, LO omet l’étude des mouvements soviétiques, de la mise en place des conseils ouvriers, de leur influence, de leur intervention, de leur poids face aux appareils réformistes, etc… Ce n’est pourtant pas un élément secondaire dans la situation révolutionnaire.

C’est en fait la situation révolutionnaire elle-même que LO omet d’étudier. Et ce groupe a des positions erronées sur ce point, opposant les périodes de montée et celles de recul (celle où nous serions actuellement) : voir ici

Il est remarquable que le moment actuel où le capitalisme subit sa plus grave crise économique et la plus grave crise de sa domination mondiale du point de vue objectif, sans qu’on sache encore comment le prolétariat y fera face, apparaisse à LO comme une « période de recul » pour la classe ouvrière…

Le but de Lutte ouvrière, dans ce texte, peut sembler exact : il s’agirait de montrer que le rôle révolutionnaire communiste du prolétariat est toujours valide. Mais ce n’est pas un tel raisonnement qui permet de le dire.

Ce qu’il faudrait plutôt c’est montrer comment toutes les politiques de la bourgeoisie mondiale prouvent qu’elle craint toujours un tel rôle communiste révolutionnaire. Voir par exemple ici notre texte : Pourquoi avons-nous confiance dans les capacités révolutionnaires du prolétariat ?

Le communisme est dépassé, nous dit-on. La révolution prolétarienne est périmée. La lutte de classe n’existe plus. Voilà la thèse dominante aujourd’hui et qui infecte bien des travailleurs. Non seulement ils ne croient pas que leur classe pourrait prendre la tête de la société mais beaucoup considèrent que les horreurs du stalinisme sont dues à la tentative des travailleurs de diriger la société. Certains vont même jusqu’à remettre en cause la réalité des classes sociales dans le monde actuel. Pourquoi vouloir s’assimiler une science et une philosophie révolutionnaire puisque le monde ne connaîtra plus de révolutions prolétariennes ? En réalité, la révolution prolétarienne reste la préoccupation centrale de la bourgeoisie et de l’impérialisme. C’est cette obsession qui guide leurs choix fondamentaux Nous allons le montrer sur des exemples comme l’alliance URSS/USA de Yalta, la décolonisation, les guerres civiles (Iran, Yougoslavie), les terreurs blanches (Rwanda, Algérie) et les dictatures militaires, la fin de l’apartheid et de la politique des blocs est/ouest. Mais, avant d’étudier les formes que prend la lutte des classes actuelle, il nous faut nous représenter, autant que faire se peut, comment les luttes et les révolutions ont marqué l’histoire du passé.

Le prolétariat est-il toujours une classe révolutionnaire ? La classe ouvrière joue-t-elle, 80 ans après la révolution d’octobre, le même rôle historique de transformation sociale, capable de menacer le système que celui des prolétaires de Petrograd ? Est-elle encore le fossoyeur de l’ordre bourgeois que Marx avait entrevu ? Bien des commentateurs affirment que ce n’est plus là qu’un vieux mythe, inadapté à un monde moderne dans lequel la classe ouvrière ne serait même plus indispensable économiquement, du fait du progrès technique et de la croissance des services. Même si les licenciements massifs ont effectivement réduit considérablement le nombre de prolétaires actifs, ils n’ont pas réduit leur importance pour l’économie. Quant à dire que l’on pourrait parler moins d’un prolétariat qu’à l’époque de Marx où l’industrie n’existait qu’en Angleterre, où que dans la révolution russe où les ouvriers n’étaient que 3% de la population, c’est carrément une plaisanterie !

Depuis la deuxième guerre mondiale on n’aurait plus, selon eux, assisté une révolution prolétarienne et la crainte de celle-ci ne servirait plus nulle part de base à la politique mondiale. En somme, l’histoire ne serait plus celle de lutte des classes. La chute de l’URSS, celle du régime des pays de l’est comme celle de la Chine et leur réintégration économique dans le marché capitaliste mondial comme leur alignement politique sur les pays occidentaux, toujours selon eux, sonnerait le glas d’un autre mythe : celui du socialisme devant succéder au capitalisme puisque les dirigeants de ces pays se font aujourd’hui eux-mêmes les pourfendeurs de l’idée du socialisme et les meilleurs défenseurs du capitalisme.

Cela ne signifie pas, bien entendu, que ces commentateurs se seraient fait autrefois les défenseurs du marxisme ni des intérêts du prolétariat ni de son rôle révolutionnaire ! Mais, quand même, ils trouvent qu’il y a eu une époque, disons les débuts de la société bourgeoise, où cette perspective était beaucoup plus crédible et même où le prolétariat a été une réelle menace révolutionnaire comme en 1848 et en 1871 à Paris, en 1905, en février et en octobre 1917 en Russie, en 1925-27 en Chine et en 1936 en Espagne. Selon eux, depuis il n’y a plus rien ! Ils admettent que la révolution russe a été le début d’une vague révolutionnaire internationale qui a bien failli emporter l’Europe bourgeoise et même le monde à peine sortie de la première guerre mondiale. La révolution ouvrière partie de Russie où elle a donné le pouvoir aux organisations ouvrières de masse, les soviets, et le pouvoir politique central au parti ouvrier révolutionnaire, bolchevik, s’est étendue à la Finlande, la Hongrie, l’Allemagne, l’Italie, ... et les bourgeoisies de France, d’Angleterre ont dû retirer leurs troupes de Russie, sous la menace de les voir se mutiner et la révolution s’étendre à leur propre métropole. Le dirigeant anglais Lloyd George déclarait même au conseil de quatre grandes puissances en janvier 1919 : « si j’envoie un seul soldat de plus en Russie, j’ai un soviet au pouvoir à Londres ! » Dans le monde entier des insurrections étaient marquées par cette vague révolutionnaire même quand ces luttes étaient dirigées par des petites bourgeoisies nationales car ce qui menaçait les bases mêmes de la domination impérialiste c’était la révolution contre le pouvoir capitaliste débutée en Russie. Aujourd’hui, on nous dit que tout cela est bel et bien fini et ne se reproduira plus.

Les défenseurs ouverts du capitalisme, comme les politiciens qui prétendent le réformer, qu’ils se rangent à droite ou à gauche (même le dirigeant prétendument encore « communiste » français Robert Hue ne veut plus parler de prolétariat mais « des gens » !), prétendent que l’on n’a plus vu intervenir depuis la deuxième guerre mondiale et prédisent que nous ne risquons plus de revoir la révolution prolétarienne. Il ne nous resterait plus en somme qu’à admettre le capitalisme comme éternel et à chercher à l’améliorer.

Est-ce que la bourgeoisie méprise tant ses thuriféraires (qu’ils soient économistes, journalistes, politiciens ou historiens) pour ne tenir aucun compte de leurs avis ou sait-elle parfaitement faire la part de la pure propagande, d’ailleurs payée par ses soins ? En tout cas, elle ne tient aucun compte de telles sornettes et toute sa politique continue de tenir compte comme d’un facteur de première importance du risque de révolution prolétarienne. Même dans un pays riche comme la France, elle maintient des troupes chargées uniquement de s’entraîner à la prise des villes, dans le massif central avec du matériel anti-émeute. Est-ce uniquement pour aider ses confrères des pays pauvres ? L’Etat américain, même s’il est le plus riche du monde, craint lui aussi les émeutes, en particulier du fait d’une fraction particulière du prolétariat : celle des ghettos noirs ! Et elle aussi se prépare en permanence à les affronter. L’accroissement spectaculaire des inégalités entre riches et pauvres est seulement un peu plus spectaculaire aux USA. Malgré un discours anti-communiste relativement efficace selon lequel la menace est disparue, la bourgeoisie américaine n’est pas si rassurée qu’elle le prétend. Et dans le reste du monde, la politique de l’impérialisme ne peut s’expliquer que par la crainte du prolétariat. Elle seule permet de comprendre l’alliance USA/URSS, non seulement pour faire face à l’Allemagne pendant la guerre, mais aussi, à l’après-guerre. C’est elle qui a donné sa durabilité à la bureaucratie russe, et à la politique des blocs qui a suivi. C’est l’impérialisme qui a préféré que se maintienne l’URSS et cela pour la même raison que depuis le début de l’époque stalinienne et du « socialisme dans un seul pays » : du fait de la double faiblesse de l’impérialisme et du prolétariat. Ni l’un ni l’autre n’ont été en état de l’emporter finalement et la bourgeoisie a fonctionné sans cesse avec l’idée d’ « endiguer le communisme », sauf que le communisme, ce n’était pas l’URSS mais une troisième grande puissance mondiale : le prolétariat potentiellement menaçant. Au contraire, le stalinisme était un des puissants moyens politiques et militaires pour faire face aux risques communistes dus au prolétariat. Et cette menace due au prolétariat n’a pu se réaliser qu’en l’absence d’une organisation révolutionnaire du prolétariat, absence due en grande part à l’action internationale et contre-révolutionnaire du stalinisme.

C’est cela qui a dicté à l’impérialisme sa nouvelle politique de la fin des années 80 qui a rendu possible la réintégration pacifique de la Russie dans le giron impérialiste et, avec la chute de l’URSS, celle des pays de l’Est. C’est cela qui dicte la volonté de l’impérialisme de désamorcer les conflits. C’est cela aussi qui l’amène dans les zones à risques à laisser et même à souhaiter que des forces ultra-réactionnaires se chargent de faire le sale boulot de massacrer les masses pauvres quand celles-ci deviennent menaçantes. Les génocides se multiplient ces dernières années (Libéria, Somalie, Rwanda, Congo, Sierra Leone, Tchétchénie, Bosnie, Kosovo, Timor, ....). Alors que la chute de l’URSS aurait semblé » stabiliser le monde, on n’a jamais eu autant de conflits avec autant de massacres aux quatre coins du monde. Les interventions impérialistes armées, elles aussi se sont multipliées force internationale puis américaine dans la guerre du Golfe au Koweït puis contre l’Irak à partir de 1991 et bombardements américains jusqu’en 1999, France au Tchad et au Rwanda, ONU en Bosnie en 1995, USA et ONU en Haïti en 97, ONU en République centrafricaine en 1998, ECOMOG (force internationale africaine) au Sierra Leone en 1998, forces opposées de cinq pays africains (manipulées par la France et les USA) au Congo, OTAN au Kosovo, Kfor ensuite, force internationale dirigée par l’Australie au Timor. Et cette liste ignore les interventions financières ou militaires indirectes comme la France et les USA en Angola, en Ethiopie (en guerre contre l’Erythrée). La nécessité d’interventions violentes soutenues par l’impérialisme, ne provient pas, contrairement à ce que voudrait faire croire la propagande de l’ « intervention humanitaire » de la nécessité de faire face à des tyrans locaux assassins et dangereux pour l’ordre mondial. C’est toujours la même chose qui est dangereux : le vide du pouvoir suscité par des crises politiques et sociales de la domination de la bourgeoisie, vide dans lequel le prolétariat pourrait s’engouffrer. Les guerres entre bourgeoisies ont maintes fois ouvert ce genre de risques (guerre franco-allemande donnant naissance à la commune, guerre russo-japonaise donnant naissance à la révolution russe de 1905, guerre mondiale entraînant la révolution mondiale). L’impérialisme intervient, non du fait d’un danger inhérent à des gens comme les Khadaffi, les Milosevic ou les Saddam Hussein (d’ailleurs des gens formés par lui), mais parce que les conflits engendrent des risques révolutionnaires. Et effectivement n’ont pas manqué, comme on va le voir, les occasions où le prolétariat a été menaçant même si, faute de direction politique, on lui a volé sa victoire : Chili 1973, Liban 1975, Pologne 1980, Afrique du sud 1980, Algérie 1988, Mali 1990. On peut aussi citer la vague actuelle des révolutions qui répond à la crise mondiale du capitalisme…

Au travers de ces exemples concrets, je voudrai souligner trois points sur l’actualité de la révolution prolétarienne :

1°) La division en classe continue de marquer la politique de la direction de la société et celle-ci raisonne toujours en fonction des « risques révolutionnaires » même si elle fait tout ce qu’elle peut pour éviter que les classes populaires ne raisonnent ainsi. Et la lutte de classe quand elle prend un caractère exacerbé entraîne des risques révolutionnaires que la classe dirigeante n’omet jamais de prendre en compte. Même si le prolétariat, faute d’une organisation de classe suffisamment conséquente, n’a pas conscience de sa force et de son rôle, la classe dirigeante n’est jamais portée à en minimiser le danger. Toute sa politique le montre.

2°) La classe ouvrière est une force qui est toujours considérable face à la bourgeoisie. Même si idéologiquement elle se considère comme affaiblie par la chute de l’URSS que l’on a présenté comme la fin du mythe du pouvoir prolétarien, même si les licenciements et le chômage rognent sa force et son moral, le prolétariat reste la seule force capable de menacer la bourgeoisie dans ses bastions, les villes, les trusts et de s’attaquer à son Etat pour le renverser.

3°) Lorsque la société est en crise, toute autre politique que révolutionnaire est un piège sanglant. Et la bourgeoisie ne pardonne pas à une classe révolutionnaire qui a représenté une menace même potentielle. Le bain de sang attend les peuples qui ont commencé à développer des soulèvements risquant de mener à la révolution et qui ne vont pas au bout de leur lutte.

Pourquoi penser que la classe ouvrière est toujours une classe révolutionnaire, c’est-à-dire capable d’entrer dans des luttes mettant en cause le système mondial lui-même ? Beaucoup d’auteurs affirment que l’horizon capitaliste est désormais indépassable et que le prolétariat n’intervient plus comme une classe indépendante mais comme un des éléments du système, divisé sociologiquement de plus entre jeunes et vieux, entre précaires et salariés en fixe, entre salariés des pays riches et salariés des pays pauvres, etc… Cela repose sur de nombreux mensonges et le premier est une fausse image de l’époque où la classe ouvrière apparaissait pour indépendante du système. Elle ne l’était déjà pas du fait que la social-démocratie, les syndicats et le stalinisme ne l’étaient pas. Quant à son existence indépendante, c’est exactement ce qui lui a fait défaut dans la plupart des grands événements où elle a participé. La connaissance du passé nous montre qu’il n’y a pas eu moins d’épisodes de grandes luttes que dans les débuts de la classe ouvrière. En témoignent les événements de 1945 en Asie, ceux de 1947 en d’Afrique, de 1948 en Grèce, de 1952 en Bolivie, de 1953 en Allemagne de l’Est, de 1956 en Hongrie, de 1961 en Belgique, de 1964 aux USA, de 1968 en France, en Italie et en Tchécoslovaquie, de 1970 en Pologne, de 1971 en Jordanie, de 1973 au Chili, de 1975 au Liban et au Portugal, de 1976 en Thaïlande, de 1979 en Iran, de 1980 en Pologne, en Corée du sud, en Afrique du sud, de 1986 en Haïti, de 1988 en Algérie, de 1989-91 en Afrique noire, de 1989 en Chine, de 2001 en Argentine, de 2005 en Equateur et Bolivie, de 2006-2007 en Guinée, … etc

Des situations où le pouvoir est déstabilisé et où la classe ouvrière est des éléments essentiels de la lutte n’ont pas manqué. Imaginons la révolution russe de 1917 sans l’intervention des militants bolcheviks. Les événements auraient-ils pris le caractère de classe qu’ils ont clairement aujourd’hui à nos yeux ? L’absence d’une direction révolutionnaire communiste dans les événements de la fin des années 1900, absence qui n’a rien de spontané et est due en grande partie à l’intervention contre-révolutionnaire consciente du stalinisme, a marqué la suite de l’Histoire. La menace prolétarienne, l’un des moyens de mesurer à quel point elle reste d’actualité est de comprendre les choix de politique de l’impérialisme et des bourgeoisies. Leurs choix politiques et sociaux restent marqués principalement par cette crainte. Il n’est pas possible de comprendre ces choix politiques et sociaux sans intégrer la menace qu’exerce le prolétariat. L’année 1936 avait rappelé cette menace dans quasiment toutes les régions du monde, de l’Espagne à la France, de la Syrie aux grèves ouvrières aux USA. La guerre n’a pas changé la donne. L’impérialisme a laissé le fascisme prendre le pouvoir en Allemagne parce que celui-ci sauvait le monde de la principale menace révolutionnaire : celle du prolétariat allemand. Les historiens s’interrogent encore que l’aveuglement des bourgeoisies « démocratiques » allant jusqu’à laisser faire l’occupation de l’Autriche et à signer l’occupation de la Tchécoslovaquie (accords de Munich) par Hitler, l’aveuglement de Staline s’accordant avec Hitler pour dépecer la Pologne et se la partager. Ce n’est nullement de l’aveuglement mais des choix de classe. L’impérialisme et le stalinisme ont en commun leur haine de la révolution prolétarienne et c’est ce qui va les unir, bien plus que le combat contre l’Allemagne. Et qui va les unir bien plus tard que la chute d’Hitler. En 1943, alors que le fascisme allemand est encore bien solide, celui d’Italie s’effondre sous les coups d’une révolte dans laquelle le prolétariat italien joue le rôle principal. Loin de s’appuyer sur cette révolte, l’impérialisme aimerait sauver ce qui reste de l’Etat italien et de son chef fasciste Badoglio. La raison en est justement la menace prolétarienne que font peser ces villes ouvrières italiennes en révolte. La réponse de l’impérialisme va être de bombarder ces villes et de laisser ensuite le fascisme y rétablir l’ordre. C’est un avant-goût de ce que sera la politique impérialiste dans les pays vaincus à la fin de la guerre, comme le devine déjà le dirigeant trotskyste français Barta. De nombreux pays comme l’Allemagne et le Japon, mais aussi la France, la Belgique, la Finlande, la Hongrie vont voir les quartiers ouvriers de leurs villes bombardées, rasées. La crainte d’une vague révolutionnaire à la fin de la deuxième guerre mondiale dans les pays vaincus, comme en avaient connu les pays vaincus de la première guerre mondiale, est commune à l’impérialisme et au stalinisme, et les unit. Et ce d’autant que la révolte des peuples colonisés ne peut plus être contenue. Cette crainte va s’avérer fondée, puisque l’Asie explose à peine la guerre terminée avec le Japon, en 1945. Ces révoltes et révolutions vont devoir être détournées et écrasées, avec l’appui des forces staliniennes au Vietnam, en Corée, aux Philippines, et, en 1947, en Inde et au Pakistan. Avec l’aide des dirigeants nationalistes, le prolétariat est privé d’une perspective propre, et son combat est mis à la remorque de perspectives bourgeoises. En Inde, la révolte est même contrée par une vague de massacres inter-religieux. Les Gandhi et les Jinnah craignent le prolétariat autant que les craignent les impérialismes. En Afrique noire, contrairement à l’image qui en est souvent donnée, c’est le prolétariat, et non la petite bourgeoisie nationale, qui a donné le signal de la lutte contre l’impérialisme. En 1947, ce sont les travailleurs de Madagascar qui se révoltent. Au Cameroun, en 1948, ce sont encore les travailleurs que l’impérialisme français doit écraser. Ce sont encore les ouvriers qui, en 1947-48, bloquent toute l’Afrique de l’ouest « française », du Sénégal à la Haute Volta, du mali à la Guinée, en passant par la Côte d’Ivoire, en se mobilisant autour de la grève générale des chemins de fer. Travailleurs des docks, petits boulots des villes, chômeurs, femmes sont mobilisés avec les cheminots et les travailleurs des ports. Dans cette même période, toute l’Afrique noire connaît une vaste mobilisation qui entraîne des grèves, remplit brutalement les syndicats, menace l’ordre colonial. La radicalité des travailleurs tranche avec la modération des dirigeants de la petite bourgeoisie noire. Les grèves de cheminots se multiplient dans toute l’Afrique : en 1945, de Matadi à Léopoldville, en Afrique centrale, en 1945-46 à Douala (Cameroun) et en 1947 au Zaïre. On atteint alors le sommet de la mobilisation, avec à la fois la grève générale de 11 jours au Kenya, la mobilisation de 15.000 ouvriers à Mombasa, celle de 10.000 cheminots soudanais, celle des cheminots et mineurs de Gold Coast, avec une émeute populaire à Abidjan, en Côte d’Ivoire, luttes qui se déroulent en pleine grève générale des cheminots de la ligne du Dakar-Niger. Cette mobilisation ouvrière dure jusque dans les années 1950 dans toute l’Afrique, entraînant un développement syndical jusque là inconnu. Des grèves générales la marquent : 1950 à Nairobi, 1955 au Nigeria et 1956 à Abidjan. Souvent l’armée réprime violemment faisant des dizaines de morts. Les organisations ouvrières sont détruites. Dans les années 50, c’est le prolétariat des « pays de l’Est » qui prend la suite, en 1953 en Allemagne de l’Est et en Tchécoslovaquie, en 1956 en Pologne, à Poznan, et surtout en Hongrie, avec la révolution des conseils ouvriers. Le chef du pouvoir, Gerö, avait répondu : « Nous ne tolérerons pas les revendications de la classe ouvrière. » En réponse, les manifestants ouvriers de Hongrie assiègent la radio, les commissariats. Le pays se couvre de conseils ouvriers révolutionnaires. Les combats ont lieu à Budapest, la capitale, les 23 et 24 octobre 1956 – l’Octobre hongrois. Parce que l’armée hongroise et la police hongroise ont volé en éclats, pour écraser le prolétariat, il faut faire appel à l’armée russe et elle ne parvient pas à ses fins que le 30 octobre… Et encore a-t-il fallu faire venir des milliers d’hommes, des troupes fraîches venues d’Asie qui ne parlent pas le Russe ainsi que 2000 chars, car les soldats russes sont sensibles à la révolution et se mutinent ! L’insurrection n’est définitivement vaincue que le 4 novembre. Et ce n’est pas dû au rapport de forces militaire, mais à l’absence d’organisation politique révolutionnaire du prolétariat. Dans les années 60, les pays impérialistes eux-mêmes sont touchés par des mouvements de contestation dans lesquels la classe ouvrière joue un rôle. En 1961, c’est la classe ouvrière de Belgique qui mène une importante grève générale face à une grave crise politique et sociale du pays. Cette lutte est déviée, détournée, trahie par les directions syndicales. En 1964, c’est la principale métropole impérialiste, les USA, qui est menacée. La population noire des grandes villes, une population ouvrière et chômeuse, celle des ghettos et des usines, est mobilisée dans de grandes manifestations, dans une poussée d’organisations politiques et syndicales. La colère explose ici et là. Des dizaines de milliers de militants noirs radicaux, hostiles au système, apparaissent, s’organisent, cherchent des perspectives, s’affirment hostiles au capitalisme et à l’impérialisme, pour le renversement de l’Etat bourgeois. Ils ne renouent pas cependant avec le programme communiste révolutionnaire de Karl Marx que les organisations ouvrières réformistes, staliniennes et syndicalistes ont abandonné elles-mêmes depuis longtemps. En 1964, le pouvoir prend au sérieux la menace que cette direction révolutionnaire noire devienne un danger pour le pouvoir : elle paie des tueurs professionnels pour les éliminer un par un. Le mouvement noir est lié à la lutte des peuples colonisés comme le peuple vietnamien. Cependant, la perspective communiste révolutionnaire n’a pas progressé à la suite de ces combats. Dans les pays du monde dit « communiste », la révolution hongroise a entraîné des tentatives d’éviter les risques prolétariens : les Cent Fleurs en Chine puis, en 1968, c’est le printemps de Prague en Tchécoslovaquie : une tentative de la bureaucratie stalinienne de réformer et de libéraliser le système pour éviter l’explosion. Dans les deux cas, l’échec est flagrant. En Chine s’ouvre un nouveau cycle dans lequel le prolétariat chinois s’émancipe de sa tutelle « socialiste » et renoue avec les luttes. En Tchécoslovaquie, les travailleurs se mobilisent et doivent faire face aux troupes russes, mais ne disposent d’aucune indépendance politique car ils sont à la merci des fausses perspectives des réformistes staliniens (celles du « Printemps de Prague »). En 1973, c’est en Amérique latine, au Chili, que la population ouvrière est mobilisée derrière trois grandes organisations politiques ouvrières, le Parti communiste (stalinien), le Parti socialiste (réformiste) et le MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire – d’extrême-gauche). On connaît le bilan de ce mouvement : le coup d’Etat militaire d’extrême-droite du général Pinochet, aidé par l’impérialisme américain. Mais c’est la politique des organisations ouvrières qui a détourné le début de montée révolutionnaire des travailleurs chiliens et l’a désarmée, politiquement comme physiquement. Au début des années 70, la bourgeoisie du Moyen Orient est menacée par la montée d’un lien entre le mouvement palestinien – né de leur expulsion des terres d’Israël – et le mouvement ouvrier de la région (Egypte en 1968, puis Jordanie en 1971, puis Liban en 1975). Jamais les dirigeants palestiniens et arabes se revendiquant de l’extrême gauche, et qui ne rompent pas avec les perspectives démocratiques bourgeoises et nationalistes, n’ont permis à ces mouvements de développer des perspectives prolétariennes qui existaient pourtant bel et bien. La classe ouvrière, même quand elle a commencé par triompher comme au Liban en 1975, n’a pas pu mettre en avant ses propres objectifs et ses formes d’organisations de classe. Un leader dit « progressiste » comme Yasser Arafat ne voulait surtout pas d’une action prolétarienne contre les régimes bourgeois de toute la région, y compris les plus pro-impérialistes. En juin 1975, il déclarait à propos de la mobilisation révolutionnaire au Liban autour de la résistance palestinienne : « Tout ce qui se passe au Liban est injustifiable. La révolution palestinienne sait pour sa part que le véritable champ de bataille se trouve en Palestine et qu’elle ne peut tirer aucun bénéfice d’une bataille marginale qui la détournerait de son véritable chemin. » La liaison avec la révolution des masses opprimées du monde arabe, Arafat n’en voulait surtout pas. Des situations de crise, le monde capitaliste entré en crise après 1970 en a connu de nombreuses : localement comme la crise de domination d’une ancienne puissance coloniale comme le Portugal de 1975, internationalement comme la défaite impérialiste en Indochine, ou mondialement comme la fin de la politique des blocs et le tournant politique international des années 80. Ce tournant mondial a été causé par la crainte du prolétariat, exactement comme la politique des blocs avait trouvé sa source dans la crainte de la révolution prolétarienne après la deuxième guerre mondiale. A la fin des années 70 et au début des années 80, c’est justement dans les pays piliers de la politique des blocs (1979 en Iran, 1980 en Pologne, en Corée du sud, en Turquie et en Afrique du sud) que la classe ouvrière menait des luttes importantes contre des régimes usés maintenus à bout de bras par les deux blocs. Cette politique, qui avait permis de stabiliser le monde depuis la fin de la guerre mondiale, entraînait des conséquences qui devenaient plus dangereuses que ses avantages. C’est l’impérialisme qui a fait les pas nécessaires pour en finir et qui a montré que les bureaucraties staliniennes des appareils d’Etat de l’Est et de Russie ne demandaient pas mieux que d’être réintégrées dans le giron du marché mondial. L’impérialisme en a profité pour proposer « une nouvelle donne » aux « bourgeoisies émergentes » appelée la mondialisation. Au lieu de s’opposer à l’organisation capitaliste de la société, la jeunesse qui s’est alors mobilisée l’a fait contre des conséquences du système : conséquences sociétales, environnementales ou distribution des richesses. La question de la division de la société en classes est systématiquement évitée par ces courants, qu’ils soient humanitaires, anti-mondialisation ou écologistes. C’est dire que ce n’est certainement pas leur développement qui peut offrir une perspective au prolétariat révolutionnaire. Si les situations révolutionnaires ou pré-révolutionnaires, dans lesquelles le prolétariat pouvait jouer son rôle et ne s’y refusait pas, n’ont pas manqué – comme les révolutions bolivienne de 1952, hongroise de 1956 ou iranienne de 1979 pour ne citer que celles-là -, le grand absent c’est une politique communiste révolutionnaire au sein du prolétariat. A la suite du « Printemps de Prague et du « Mai 68 » français, les années 60 ont redonné vie à un courant révolutionnaire séparé du stalinisme, mais les événements eux-mêmes ne pouvaient suffire à redonner vie à une analyse et une politique vraiment révolutionnaires. La mode était plutôt au guévarisme et au maoïsme qu’à un renouveau du marxisme révolutionnaire. C’est cette tâche qui reste indispensable pour que les nouvelles luttes du prolétariat révolutionnaire disposent d’une politique et d’une organisation à la hauteur.

Pour conclure, je voudrai reprendre un propos de Trotsky dans "Réponse à des questions concernant les Etats Unis" (1940) :

« Avant tout, qu’est ce qui caractérise un parti prolétarien ? Personne n’est obligé de militer dans un parti révolutionnaire, mais, s’il le fait, il prend son parti au sérieux. Quand on ose appeler le peuple à un changement révolutionnaire de société, on porte une énorme responsabilité qu’il faut prendre très au sérieux. Et qu’est-ce que notre théorie, sinon, simplement l’outil de notre action ? Cet outil, c’est la théorie marxiste, parce que, jusqu’à présent, nous n’en avons pas trouvé de meilleur. Un ouvrier ne se livre à aucune fantaisie avec ses outils : si ce sont les meilleurs outils qu’il puisse avoir, il en prend grand soin ; il ne les abandonne pas et n’exige pas des outils fantaisistes, qui n’existent pas. »

Tant que des groupes comme Lutte Ouvrière n’accorderont de place qu’à l’activisme au détriment de l’élaboration théorique, ils ne pourront pas être le noyau de construction révolutionnaire qu’ils prétendent être. voir ici

Pour conclure :

On a envie de demander à Lutte Ouvrière (sans grand espoir de recevoir une réponse, vu la faible propension de ce groupe de discuter avec qui que ce soit) :

- quels enseignements LO tire-t-elle des révolutions du passé à part le leitmotiv souvent faux selon lequel il aurait manqué un parti alors qu’il a parfois manqué une politique, parfois une appréhension juste des lutte des classes et que, souvent, il a manqué des formes d’organisation du prolétariat que sont les conseils ouvriers, sans lesquels le meilleur des partis révolutionnaires ne peut pas remplacer l’auto-organisation des travailleurs ?

- quelle politique pour permettre au prolétariat, souvent sur la défensive au début des révolutions, souvent en minorité face aux masses populaires et des jeunes mobilisés, de devenir la force dirigeante de la révolution ?

- quel lien faire entre les conditions objectives de la crise de domination des classes dirigeantes et la prise de conscience du prolétariat ? Peut-on se refuser, comme LO, à exposer aux travailleurs les blocages du système est espérer que, par miracle, les travailleurs trouveront la voie de la conscience de leurs tâches historiques.

- quelle solution peut bien offrir LO au problème qu’il soulève (ou qu’il invente), la trahison de la petite bourgeoisie intellectuelle ? Est-ce la même chose que la crise de la direction politique du prolétariat ? Comment ne pas remarquer que ce ne sont pas des intellectuels qui ont dirigé les partis staliniens, que le niveau théorique de ces partis est particulièrement bas, que les organisations staliniennes ne sont nullement fondées sur ce que Marx appelait le mélange explosif des travailleurs et des idées révolutionnaires (ne pas confondre avec le mélange du prolétariat et de la couche sociale des intellectuels petits bourgeois). Les intellectuels qui choisissent le prolétariat n’ont plus rien à voir avec la petite bourgeoisie. Les travailleurs qui raisonnent en termes historiques ne sont pas des militants ouvriers classiques, des activistes politiques ou syndicaux.

- quelle solution théorique LO peut bien offrir à la crise de la direction politique, si, comme le proclamait son dirigeant Hardy, « nous ne sommes pas des théoriciens » alors que le prolétariat a besoin et réalise, par le parti, sa tête théorique ? Sans théorie révolutionnaire, pas de parti révolutionnaire, disaient Marx et Lénine sans parler de Trotsky.

- quand LO acceptera-t-elle que le travail révolutionnaire ne consiste pas à répéter la leçon des grands anciens mais à faire vivre le marxisme en effectuant un travail théorique ? voir ici

Georges Kaldy, aujourd’hui l’un des principaux chef de LO, évoque la préoccupation commune à l’ensemble de ses camarades. Kaldy se réfère spontanément à la silhouette du moine copiste en son atelier :

« Nous, on veut faire l’effort en permanence. Est-ce que cela se traduira par quelque chose ? On ne peut pas faire de prévisions, mais on pense que ça vaut le coup d’essayer. Les moines du Moyen Age, qui recopiaient des textes en pleine période de recul, il fallait parfois des siècles pour que cela serve à la Renaissance. Ceux-là ont fait quelque chose d’utile pour la société. C’est là où il y a des choix de vie. Nous, on travaille pour l’immédiat, à rendre les travailleurs le plus conscient possible. Mais, en même temps, on préserve des idées. On fait ce qui est nécessaire pour le petit filet qu’on est, qui continuera après nous, et dont on espère qu’il s’élargira à nouveau demain. Imaginons une maladie qui tuerait tous les savants : s’il fallait tout reconstituer à partir des bouquins, ce serait un sacré pari. Et bien dans le mouvement ouvrier, on a connu cette situation : des générations de révolutionnaires ont été massacrées par le stalinisme. En un sens, il faut redémarrer à zéro. Mais on a quand même hérité d’une bibliothèque… »

- quand LO estimera-t-elle que, pour concevoir politiquement, il faut discuter vraiment avec les autres militants ? voir ici

- pourquoi LO continue d’estimer qu’il y a eu rupture du cours progressif du mouvement ouvrier alors que ce cours régulier et continu n’a jamais existé que dans le développement d’un courant réformiste et bourgeois, la social-démocratie ? voir ici

- quand la LO admettra-t-elle que la social-démocratie n’était pas vraiment une création de Marx et Engels : voir ici

- quand acceptera-t-elle de reconnaître que la principale force contre-révolutionnaire, hostile à l’intervention politique de la classe ouvrière, violemment hostile à l’influence de l’influence des idées marxistes est l’appareil des syndicats ? Quand préviendra-t-elle les travailleurs et les militants contre l’influence des appareils syndicaux ?

- quand acceptera-t-elle que l’effondrement de l’influence stalinienne dans les entreprises, même si elle signifie qu’il y a infiniment moins de militants dans les entreprises, n’est nullement un recul, vu le rôle contre-révolutionnaire des staliniens ?

Bien sûr, avec LO, on est habitués : ils répondent qu’on sait tout cela, qu’on n’a pas plus d’illusion sur les syndicats que sur les sociaux-démocrates et les staliniens. Ah oui ! Pourquoi, dans un texte sur la situation du mouvement ouvrier révolutionnaire ne pointe-t-on pas la responsabilité des défaites sur les syndicats. Voir ici le rôle contre-révolutionnaire des syndicats

Mais ce n’est pas la propagande que diffuse LO dans les entreprises, ou leur activité syndicale qui est suiviste vis-à-vis des appareils syndicaux, qui permettront aux travailleurs de le savoir… voir ici

Or, comme le socialisme sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, il n’est pas pire trahison de faire passer des défaites pour des victoires et des directions faillies pour des véritables directions de la classe ouvrière (citation de Trotsky). Dire la vérité aux travailleurs sur leurs luttes, c’est autre chose : voir ici Seule cette vérité est un chemin révolutionnaire. On ne peut pas bâtir des organisations révolutionnaires sans former des militants qui fassent confiance dans les capacités révolutionnaires du prolétariat. Faire seulement confiance dans les capacités des organisations politiques ou syndicales, dans les capacités d’un Etat, ce n’est pas être révolutionnaire. L’Etat que mettra en place la révolution prolétarienne ne sera plus un Etat mais l’émanation des organisations ouvrières de base ou sinon il ne sera en rien révolutionnaire… Répéter que la classe ouvrière ne serait rien sans obéissance à un parti autoproclamé chef de la révolution, c’est encore croire que la classe ouvrière ne vaut rien si elle n’obéit pas à des chefs…. L’avenir est aux prolétaires qui ne se laissent mener par le bout du nez par personne fussent des grands révolutionnaires autoproclamés tels !

Il n’y aura pas de sauveur, pas de parti sauveur non plus. Un groupe militant qui veut aider à le construire doit donner les moyens aux travailleurs et aux autres militants d’évaluer sa compréhension des événements passés pour se donner le maximum de moyens d’agi consciemment et clairement à l’avenir. Si ce groupe s’isole, se refuse à l’examen contradictoire, c’est qu’il n’est pas sur le chemin de la révolution, pas même celui du parti révolutionnaire….


Voici le texte de Lutte Ouvrière dans son intégralité :

Texte de la Conférence nationale de Lutte Ouvrière - La situation du mouvement ouvrier révolutionnaire

Cinquante ans après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la question peut se poser de la profondeur du recul du mouvement révolutionnaire prolétarien. Durant ce demi-siècle, non seulement la révolution ne s’est pas produite, mais le problème de la construction de partis ouvriers révolutionnaires n’a toujours pas trouvé de solution.

Ces cinquante ans ont pourtant été riches d’événements, y compris d’événements révolutionnaires. Par ailleurs, le courant stalinien qui, à l’époque, dominait parmi les fractions les plus politisées du mouvement ouvrier est en train de s’effondrer sans que cet effondrement provoque des fractures amenant une partie des militants à renouer avec des traditions communistes que la direction stalinienne leur a fait oublier.

Ceux qui continuent à militer le font sur le terrain du réformisme et, avec la disparition de l’Union soviétique, ils ne se distinguent pratiquement plus des militants d’autres courants réformistes. Mais, bien plus nombreux sont ceux qui cessent de militer, et une partie considérable du capital militant du mouvement ouvrier disparaît purement et simplement.

Aucun militant ne peut éviter de se demander si les objectifs révolutionnaires sont toujours valables et comment ils pourraient se réaliser, en d’autres termes, quelles pourraient être les conditions du renouveau du mouvement communiste.

Le manifeste concluant le premier congrès de l’Internationale communiste, en mars 1919, faisant le bilan des soixante-douze ans passés depuis Le Manifeste communiste de Marx et Engels, constata que « pendant ces trois quarts de siècle, le développement du communisme a suivi des voies complexes, connaissant tour à tour les tempêtes de l’enthousiasme et les périodes de découragement, les succès et les durs échecs... L’heure de la lutte finale décisive est arrivée plus tard que ne l’escomptaient et ne l’espéraient les apôtres de la révolution sociale. Mais elle est arrivée ». Il ne s’agissait pas alors d’une anticipation optimiste. A l’échelle de la seule Europe, des dizaines de millions de prolétaires sortant de la première boucherie mondiale s’engageaient dans l’activité politique et, dans plusieurs pays, au plus haut degré politique : pour la conquête du pouvoir, les armes à la main.

Pour la première et, jusqu’à maintenant, unique fois, un mouvement révolutionnaire prolétarien menaçait de destruction l’ordre impérialiste mondial.

Deux ans plus tard cependant, le troisième congrès de l’Internationale communiste, en juin 1921, constatait qu’« il est absolument incontestable que la lutte révolutionnaire du prolétariat pour le pouvoir manifeste à l’heure actuelle, à l’échelle mondiale, un certain fléchissement, un certain ralentissement ». Cherchant à en donner l’explication, l’Internationale communiste constatait que « la révolution mondiale n’est pas un processus en ligne droite, c’est la dissolution lente du capitalisme, c’est la sape révolutionnaire quotidienne qui s’intensifie de temps à autre et se concentre en crises aiguës. Le cours de la révolution mondiale a été rendu encore plus traînant du fait que de puissantes organisations et partis ouvriers, à savoir les partis ainsi que les syndicats social-démocrates, fondés par le prolétariat pour guider sa lutte contre la bourgeoisie, se sont transformés pendant la guerre en instruments d’influence contre-révolutionnaire et d’immobilisation du prolétariat et sont restés tels après la fin de la guerre. C’est ce qui a permis à la bourgeoisie mondiale de surmonter facilement la crise de la démobilisation ; c’est ce qui lui a permis pendant la période de prospérité apparente de 1919-1920 d’éveiller dans la classe ouvrière un nouvel espoir d’améliorer sa situation dans le cadre du capitalisme, cause essentielle de la défaite des soulèvements de 1919 et du ralentissement des mouvements révolutionnaires en 1919-1920 ».

Ce qui apparaissait il y a presque trois quarts de siècle comme un fléchissement se révéla cependant être un recul grave. La défaite des soulèvements de Berlin, l’écrasement des pouvoirs ouvriers naissants en Bavière et en Hongrie, les difficultés de la Russie révolutionnaire subissant à la fois les troupes étrangères et celles de la contre-révolution, ont redonné l’initiative à la bourgeoisie. Les vieilles puissances impérialistes victorieuses ont fait payer par le traité de Versailles à l’impérialisme allemand sa prétention à un partage des chasses gardées coloniales. Versailles et les multiples traités subsidiaires, redessinèrent la carte du monde ; l’Europe fut hérissée de nouvelles frontières, de nouvelles douanes, dans un climat de nationalismes montants. « L’ordre » ainsi imposé n’était cependant que le premier pas vers la guerre mondiale suivante. Pendant une dizaine d’années encore après la révolution russe les soubresauts révolutionnaires du prolétariat firent encore trembler l’édifice impérialiste. Mais aucun de ces soubresauts n’a été victorieux.

C’est cependant la dégénérescence due à l’isolement du premier État ouvrier qui se révéla comme l’expression la plus grave de ce recul - parce qu’elle finit par atteindre de l’intérieur la capacité de combat et surtout la conscience de classe du prolétariat.

Dès la consolidation de l’emprise de la bureaucratie sur l’État ouvrier aux alentours de 1924, son chef, Staline, annonça avec « le socialisme dans un seul pays » sa renonciation à la révolution mondiale. Sous la direction de la bureaucratie, l’Union soviétique se transforma de facteur révolutionnaire en facteur de stabilisation de l’ordre impérialiste, directement ou par partis staliniens interposés. Personne ne peut dire si la révolution chinoise de 1925-27, dernière de la vague révolutionnaire d’après 1917, se serait transformée en révolution prolétarienne, mais pour la première fois, l’élan révolutionnaire du prolétariat échoua en raison directe de la politique de collaboration de classe que lui imposa la bureaucratie soviétique.

Tout en parasitant les rapports économiques et sociaux créés par la révolution d’Octobre, la bureaucratie liquida physiquement l’avant-garde communiste en Union soviétique, la seule numériquement nombreuse et la plus formée, entraînant une rupture catastrophique de continuité, physique et politique, dans le mouvement communiste.

La retombée de la dizaine d’années de soubresauts révolutionnaires laissa alors les mains libres aux bourgeoisies impérialistes. Le système capitaliste ne s’est pas consolidé pour autant : de reprises poussives en dépressions plus ou moins longues, l’économie capitaliste s’achemina vers la grande crise de 1929. L’impérialisme fut affaibli par la crise de sa propre économie, sans que le prolétariat parvienne à donner à la crise une issue révolutionnaire.

L’arrivée au pouvoir des nazis en Allemagne représenta une défaite majeure du prolétariat à cette époque car le nazisme brisa le prolétariat le plus puissant d’Europe et liquida non seulement toutes les formes d’organisation du mouvement ouvrier, même les plus soumises à la démocratie bourgeoise, mais aussi la démocratie bourgeoise elle-même.

Le plus grave a été le fait que les deux principaux courants du mouvement ouvrier, la social-démocratie et le stalinisme, ont porté une énorme responsabilité dans la défaite sans combat du prolétariat allemand. Leurs faillites concomitantes privèrent le mouvement ouvrier de perspectives et sapèrent la confiance du prolétariat.

Le prolétariat eut cependant l’énergie de livrer de nouvelles batailles en 1936 en Espagne et en France, mais les partis réformistes et staliniens jouèrent encore le rôle de saboteurs de l’offensive révolutionnaire des masses, en substituant la politique des fronts populaires, la subordination organisée du prolétariat à la bourgeoisie, à la politique révolutionnaire.

En Allemagne face au fascisme, en Espagne dans le sursaut contre le coup d’État militaire, en France, lors de la montée gréviste, le rapport des forces a été gravement altéré en défaveur du prolétariat en raison de la politique de sa propre direction. « La situation mondiale dans son ensemble se caractérise avant tout par la crise historique de la direction du prolétariat » - résuma le Programme de Transition en 1938.

Analysant cette évolution désastreuse dans le dernier texte sur lequel il travaillait au moment de son assassinat, Trotsky constatait que « le prolétariat a été paralysé par les partis opportunistes. La seule chose qu’on puisse dire, c’est qu’il s’est présenté plus d’obstacles, plus de difficultés, plus d’étapes sur la route du développement révolutionnaire du prolétariat que les fondateurs du socialisme scientifique ne l’avaient prévu ».

En ces années trente décisives, la politique de la bureaucratie soviétique, directement ou par mouvement stalinien interposé, a été un des principaux sinon le principal obstacle « sur la route du développement révolutionnaire du prolétariat ». Empêché d’être en situation de donner une issue révolutionnaire à la crise, le prolétariat ne put redonner vie à la révolution en Union soviétique. Dès lors, il n’y avait pas d’obstacle devant l’évolution réactionnaire de la bureaucratie qui allait jouer un rôle de plus en plus contre-révolutionnaire sur la scène internationale et qui, à l’intérieur même de l’Union soviétique, renforçait ses privilèges en dénaturant de plus en plus la société, l’économie étatisée et planifiée, évolution réactionnaire qui, depuis les années trente, se poursuit sans discontinuité.

Si les directions du mouvement ouvrier, aussi bien social-démocrates que staliniennes, étaient définitivement pourries, le mouvement ouvrier lui-même, bien que défait et démoralisé, existait, comme existaient encore des centaines de milliers de militants se revendiquant, au sein de la classe ouvrière, de la nécessité de transformations sociales. Et, pour Trotsky, « le fascisme et la série de guerres impérialistes constituent une véritable école à travers laquelle le prolétariat doit se libérer des traditions petites-bourgeoises et des superstitions, doit se débarrasser des partis opportunistes, démocratiques et aventuristes, doit forger et éduquer l’avant-garde révolutionnaire et préparer ainsi la solution de cette tâche, en dehors de laquelle il n’est pas de salut pour le développement de l’humanité ».

La guerre constitue toujours un ébranlement social profond, où la bourgeoisie demande aux masses exploitées les sacrifices les plus grands tout en leur fournissant des armes dont elles sont susceptibles de se servir pour un tout autre usage que celui pour lequel elles leur ont été données. Cette crainte était renforcée par le souvenir de la vague révolutionnaire qui avait suivi la Première Guerre mondiale.

Malgré toutes les preuves données par la bureaucratie à la fin des années trente, la bourgeoisie n’avait aucune certitude ni quant aux intentions réelles de Staline, ni quant à la politique que les partis staliniens seraient susceptibles de mener (avec l’accord de Staline ou pas) sans être eux-mêmes débordés par les masses.

Or, c’est précisément la bureaucratie soviétique et le mouvement stalinien qui ont fourni la principale planche de salut à la bourgeoisie.

Avant même que l’écroulement de l’Allemagne nazie crée un dangereux vide du pouvoir en Europe, la politique stalinienne a mis la classe ouvrière à la remorque de la bourgeoisie. Le fondement de cette opération destinée à priver le prolétariat de perspectives propres a été de présenter la Deuxième Guerre mondiale, non pas comme un affrontement entre impérialismes rivaux, mais comme le combat entre le nazisme et le camp baptisé démocratique.

En prétendant que les deux camps impérialistes n’étaient pas équivalents et en en tirant comme conclusion que le prolétariat devait aider à la victoire du camp prétendument démocratique, en oubliant ses intérêts spécifiques de classe, le mouvement stalinien a dirigé vers une impasse funeste cette génération de militants du mouvement ouvrier et le prolétariat lui-même.

On mesure, aujourd’hui, les conséquences de cette politique. Pour infâme qu’ait été le nazisme comme phase monstrueuse de préservation de l’impérialisme, avec sa durée d’une douzaine d’années, il fut limité dans le temps. L’humanité a payé de millions de morts ce que le régime nazi avait de spécifique en tant qu’une des formes politiques de l’impérialisme. Mais elle n’a pas encore fini de payer de plus de morts encore la consolidation de l’impérialisme, même si elle s’est réalisée à travers la victoire du camp prétendument démocratique. Le nazisme, en tant que régime, fut certes vaincu, mais nullement l’impérialisme, pas même l’impérialisme allemand ou japonais qui n’ont pas tardé à reprendre leur place parmi les brigands impérialistes.

Alors qu’au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, la plupart des pays d’Europe, ex-alliés ou occupés auparavant par l’Allemagne, ne disposaient plus d’appareil d’État pour contenir et, en cas de nécessité, pour écraser les masses, grâce à la bureaucratie et au mouvement stalinien, l’impérialisme n’eut pas de difficultés majeures en Europe pour assurer la transition de la guerre à la paix impérialiste.

La bureaucratie prit même directement en charge le maintien de l’ordre dans les pays qui devinrent son glacis. Les accords de Téhéran, Yalta et de Potsdam l’ont même consacrée comme un des principaux gardiens de l’ordre impérialiste tel qu’il est sorti de la guerre.

Cet ordre fut cependant remis en cause par la vague de révolutions coloniales qui s’est développée, sous des formes et avec des profondeurs différentes, en Indochine, en Indonésie en 1945, en Inde en 1946 et, surtout, en Chine de 1946 à 1949, entraînant dans leur sillage bien d’autres mouvements d’émancipation nationale. Cette vague révolutionnaire a fait éclater les anciens empires coloniaux, remettant en cause les chasses gardées des vieilles puissances impérialistes, la Grande-Bretagne et la France en premier lieu.

Cette vague révolutionnaire avait cependant des limites de classe. Ces limites ne venaient pas des masses mises en mouvement elles-mêmes, mais de leurs directions politiquement jacobines, appuyées sur la petite bourgeoisie paysanne ou intellectuelle mais fondamentalement bourgeoises, qui ont appris à s’appuyer à l’occasion sur les masses, mais aussi à canaliser leurs luttes pour les limiter à la perspective de l’indépendance nationale avec, au maximum, comme en Chine, l’éradication de certaines relations sociales féodales. Nulle part, ces directions n’ont été concurrencées par des organisations se situant dans la perspective communiste. Au contraire, l’étiquette communiste a servi à Mao pour dissimuler l’élaboration et la mise en place d’un cadre organisationnel destiné à empêcher le prolétariat de s’organiser indépendamment et de représenter un danger pour la petite bourgeoisie nationaliste. Cadre qui a servi de modèle par la suite à bien d’autres directions nationalistes, issues du mouvement stalinien ou non.

La « révolution coloniale » a été la dernière grande vague révolutionnaire internationale qui aurait pu ébranler l’impérialisme si elle avait conflué avec des mouvements prolétariens dans les bastions impérialistes.

Comme dans les années trente, la possibilité d’une transformation sociale fondamentale, si elle a existé, a été bloquée par la « crise historique de la direction du prolétariat ».

La bourgeoisie a consolidé ainsi, de nouveau, son pouvoir sur le monde pour toute une période historique dont nous ne sommes pas encore sortis.

Mais la reconversion du capitalisme de l’économie de guerre à l’économie en temps de paix a été lente et pénible. Elle a eu pour condition sine qua non l’intensification de l’exploitation, l’abaissement des conditions d’existence de millions d’êtres humains au-dessous du minimum supportable que la bourgeoisie n’a pu imposer qu’avec la collaboration active des organisations ouvrières réformistes ou staliniennes.

La reconstruction de l’économie capitaliste dans une Europe ruinée n’aurait pas pu se faire sans une forte dose d’étatisme. Ce fut en quelque sorte la continuation de l’économie de guerre par d’autres moyens. Les bourgeoisies impérialistes soutenues par leurs États, le plus puissant des États, celui de l’impérialisme américain seul véritable vainqueur de la guerre, soutenant le tout et imposant le dollar comme monnaie universelle, voilà le nouvel ordre impérialiste sur le plan économique.

La reconstruction économique achevée, le commerce international n’a redémarré que de longues années après la fin de la guerre. Commencèrent alors les « Trente glorieuses » (qui n’ont duré en réalité qu’une quinzaine d’années), pendant lesquelles l’économie des pays impérialistes a connu un relatif essor, avec quelques retombées pour les couches supérieures de la classe ouvrière des pays impérialistes.

Mais cet essor tout relatif, entrecoupé d’ailleurs de périodes de dépression, en particulier aux États-Unis, n’a été rendu possible pour les pays impérialistes que par l’exploitation et le pillage des pays pauvres. Trotsky affirmait naguère que la « démocratie » impérialiste d’Angleterre ne pouvait fonctionner que parce qu’une dizaine d’esclaves des colonies travaillaient pour chaque citoyen anglais, prolétaires compris.

La fin de l’ère coloniale a donné aux bourgeoisies autochtones un certain rôle et une position sociale un peu meilleure dans le système impérialiste, mais elle n’a pas libéré les esclaves des ex-colonies. Ils ont seulement cessé d’être toujours attachés fondamentalement au même type de maîtres, mais y ont gagné des intermédiaires en plus à entretenir grassement.

Si la perte brutale ou progressive de leurs empires coloniaux a accentué le déclin des impérialismes français et anglais, ou encore belge ou hollandais, la décolonisation n’a nullement été préjudiciable à l’impérialisme le plus puissant de notre époque, les États-Unis. La fin des empires coloniaux a signifié la fin des barrières de toutes sortes, destinées à protéger les intérêts exclusifs des vieilles métropoles coloniales.

La plupart des pays devenus indépendants regagnèrent le marché mondial. L’impérialisme américain, qui dominait le marché mondial, avait désormais accès, pour ses marchandises comme pour ses capitaux, à des pays qui lui étaient auparavant plus ou moins fermés.

Au-delà des États-Unis, cette situation a favorisé également des puissances comme l’Allemagne ou le Japon, qui étaient privées d’empires coloniaux dans le passé.

La rivalité désormais libre des puissances impérialistes les plus dynamiques dans les ex-empires coloniaux a signifié un pillage plus intense et une exploitation à une plus grande échelle de ces pays.

Ainsi, les révolutions coloniales, dans la mesure où leurs directions les ont empêchées de se transformer en révolutions prolétariennes et de menacer le système impérialiste, ont finalement contribué à renforcer celui-ci. La fin des colonies n’a pas signifié un affaiblissement de l’impérialisme mais, au contraire, lui a offert une base économique élargie.

Seule, pendant un temps, la volonté de certains États ex-colonisés de s’entourer de barrières douanières et de protéger par des nationalisations une certaine possibilité de développement économique indépendant, la prétention en quelque sorte de réaliser le « socialisme dans un seul petit pays », a mis un obstacle à la pénétration des capitaux et des marchandises des puissances impérialistes les plus fortes. Obstacles tout relatifs d’ailleurs car, si l’étatisme économique de ces pays n’a pas conduit à leur développement, il a permis une certaine concentration des surplus sociaux dont ces pays ont souvent dû abandonner une partie plus ou moins grande aux capitaux impérialistes sur le marché international, en particulier des matières premières, dominé par ces derniers.

La raison fondamentale de cette toute relative stabilisation de l’impérialisme pendant cette trentaine d’années a été, sur le plan économique, l’exploitation plus « libre » et donc plus large des pays pauvres. Parallèlement, sur le plan politique, son règne n’a plus été contesté par le prolétariat. L’essor économique même limité de ces années a, en effet, accrédité, aux yeux de la masse des prolétaires des pays développés, l’idée qu’une certaine amélioration de leur sort dans le cadre du système capitaliste était possible, voire vraisemblable. Ce fut la base sociale de la politique des réformistes (les staliniens en étant seulement une variété).

Ce fut de toute façon une stabilisation dans le désordre, marquée par une multitude de guerres coloniales, de guerres locales, de guerres civiles, d’interventions militaires etc. - on aurait recensé 150 conflits armés divers depuis 1945, dont certains ont duré des années, voire des dizaines d’années ! Jusqu’à une période récente, ils semblaient se dérouler dans le cadre de l’affrontement entre les deux blocs, car de toute façon même s’ils n’y trouvaient pas leur point de départ, ils en étaient vite l’enjeu. Mais, depuis l’effondrement de l’Union soviétique, on voit qu’il n’y avait guère de rapport, car certains continuent tandis que d’autres apparaissent.« La guerre froide » entre les deux blocs a duré trente ans, voire quarante. Elle a connu des moments de tension aiguë : la première crise de Berlin en 1948-49, l’édification du mur de Berlin en 1961, la crise des fusées à Cuba (1962). La polique américaine du « containment » s’est traduite par deux guerres majeures aux confins des deux blocs : en Corée en 1950-53 et au Vietnam en 1963-75. L’antagonisme entre les deux blocs a donné aux dirigeants de certains États de pays pauvres, désireux d’obtenir une marge d’indépendance à l’égard des puissances impérialistes, la possibilité d’un certain soutien de l’URSS (économique, voire militaire). Ce choix les a amenés parfois à se proclamer « socialistes » comme à Cuba et dans un certain nombre de pays d’Afrique ou d’Asie.

La prétention socialiste, voire communiste, d’un certain nombre de régimes, dont Cuba n’était certes pas le pire, n’a pas peu contribué à diluer les idéaux socialistes et communistes en les détachant de tout lien avec le mouvement prolétarien.

Pendant que, dans les pays pauvres, le tiers-mondisme offrait une parodie de socialisme, dans les pays développés, le mouvement ouvrier déclinait au fur et à mesure que ses directions se déconsidéraient politiquement : la social-démocratie en raison de sa participation à toutes les crapuleries de l’impérialisme (Algérie, Suez, etc.) et le stalinisme en raison tout à la fois des crapuleries de la bureaucratie soviétique dans sa sphère d’influence mais aussi de l’intégration des partis staliniens dans le système politique de leur bourgeoisie. Sans même parler des directions syndicales qui ne dissimulaient même pas, comme aux États-Unis, leur soumission à la bourgeoisie impérialiste de leur pays.

Les militants, dégoûtés de la politique de leur parti, abandonnaient le terrain militant. Les électorats des partis dits de gauche reculaient et, quand cela n’était pas le cas, cela a été au prix de l’abandon des références, depuis longtemps usurpées, à la classe ouvrière, au socialisme ou au communisme.

La crise de pouvoir de la bureaucratie qui a conduit à l’effondrement de l’Union soviétique témoigne, à sa façon, que la bureaucratie elle-même a fini par craindre le prolétariat moins que dans le passé où cette crainte avait été l’une des principales raisons qui lui avait fait accepter pendant plusieurs décennies un régime qui était dictatorial y compris pour elle.

L’effondrement de l’Union soviétique et la désagrégation du mouvement stalinien - liés, mais en partie seulement - ont ouvert une nouvelle phase dans le recul du mouvement ouvrier. Les organisations staliniennes, là où elles regroupaient encore une fraction importante des éléments politisés de la classe ouvrière, n’ont pas été remplacées par d’autres. Le prolétariat est de moins en moins organisé. « La crise historique de la direction du prolétariat » n’est plus seulement une crise au niveau des directions. Avec la dislocation plus ou moins avancée des partis staliniens - depuis longtemps, dans le camp de la bourgeoisie en raison de leur direction, en raison de leur politique - se disloquent des structures organisées encore présentes dans la classe ouvrière et, dans une certaine mesure, sensibles aux pressions de celle-ci. La classe ouvrière en tant que telle pèse de moins en moins sur la vie politique.

C’est une des raisons du renforcement des nationalismes, de l’éveil de micro-nationalismes qui semblaient enterrés par l’histoire, d’une certaine emprise des intégrismes religieux sur de larges masses, des particularismes divers et multiples : de tous ces sous-produits de la pourriture du système impérialiste.

Il s’agit souvent de politiques, de sentiments et d’attitudes propagés d’en haut - en tout cas dans l’ex-Yougoslavie morcelée entre mini-États se combattant les uns les autres ou dans l’ex-Union soviétique où la décomposition du pouvoir de la bureaucratie prend, au Caucase ou en Asie Centrale, l’aspect d’affrontements nationalistes. Mais ils finissent, par endroits, par avoir une emprise plus ou moins grande sur des masses privées d’autres perspectives.

Cette balkanisation d’entités territoriales plus vastes est en elle-même une régression, car elle n’a même pas pour contrepartie de donner à des peuples nationalement opprimés la possibilité d’échapper à cette oppression.

Mais, plus grave encore, cette montée des nationalismes et des particularismes oblitère dans une mesure croissante toute idée de transformation globale de la société à l’échelle internationale.

Seule la renaissance d’un mouvement prolétarien politique, se situant sur le terrain de la lutte de classe et défendant l’internationalisme qui repose sur la certitude d’un avenir commun de l’humanité, pourrait jouer, de nouveau, un rôle unificateur entre prolétaires.

Personne n’est en mesure de dire aujourd’hui quand le recul du mouvement prolétarien, engagé depuis trois quarts de siècle, s’arrêtera. Il ne s’agit pas seulement de la reprise des luttes défensives, voire offensives, du prolétariat sur le seul terrain économique. Il s’agit surtout pour le prolétariat, à travers ces luttes, de s’élever au niveau des tâches politiques que l’histoire a placées devant lui.

L’histoire de plus d’un siècle de luttes du prolétariat n’a pas eu bien souvent l’occasion de montrer le rôle décisif qu’un authentique parti communiste joue dans la prise du pouvoir par le prolétariat. Mais, en revanche, elle a eu une multitude d’occasions de montrer comment des organisations réformistes, staliniennes, intégrées dans la société bourgeoise, ou d’autres simplement incapables de la combattre avec efficacité, peuvent contenir l’offensive révolutionnaire des masses, voire paralyser les luttes avant même qu’elles ne se transforment en offensives.

Bien que la domination de la bourgeoisie sur la société impérialiste ne soit pas depuis plusieurs décennies menacée par le prolétariat, l’impérialisme ne s’est pas consolidé à travers une nouvelle période d’essor.

L’économie impérialiste ne parvient pas à sortir de cet état de quasi-stagnation qui est le sien depuis plus de vingt ans. C’est ainsi que, depuis 1972, le monde capitaliste a connu trois récessions internationales, en 1974-75, en 1980-82 et en 1990-92, avec chaque fois une chute de la production industrielle. Chacune de ces récessions a représenté un immense gâchis pour la société.

Mais, au-delà de l’alternance des récessions et des reprises, la progression de la production a été nettement plus faible sur l’ensemble de ces vingt dernières années que pendant les vingt ans précédents. Les périodes dites de reprise ne l’ont été incontestablement que pour les profits, nettement moins pour la production de biens matériels, pratiquement pas pour les investissements productifs et, en Europe et en France en particulier, pas du tout pour ce qui est du chômage.

Les multiples interventions de l’État ont joué un rôle décisif même pour ces périodes de reprise toute relative. Ce sont les dépenses des États et, au-delà, le système des crédits qui suppléent de façon croissante la stagnation des marchés pour permettre à la classe capitaliste de dégager malgré tout un taux de profit acceptable.

Les déficits croissants des finances publiques en sont partout la contrepartie. Cela conduit à un gonflement incessant du capital financier au détriment du capital productif, mais aussi à l’accroissement incessant de la dette publique. L’accroissement continu des intérêts payés par les États reflète le parasitisme croissant du capital. Le grand capital a de moins en moins à se donner la peine de s’investir dans la production ou à dépendre pour son profit des aléas du marché. Les États y suppléent. Aux États ensuite et, au-dessus d’eux, à celui des États-Unis et aux institutions financières genre FMI ou Banque mondiale sous son contrôle, de faire payer le parasitisme du capital à l’ensemble de la population !

Le mécanisme de l’endettement n’est pas seulement une bouée de sauvetage pour le capitalisme et une source de profits pour le capital financier. C’est aussi le mécanisme qui incite sans cesse les capitaux à se détourner de la production au profit de la finance et de la spéculation.

Mais la rente usuraire payée par les États, les plus pauvres comme les plus riches, à la classe capitaliste en contrepartie de tous les emprunts, bons du Trésor, etc., a partout pour contrepartie la réduction drastique des dépenses publiques utiles. Chaque État ayant à consacrer une part croissante de ses recettes au paiement des intérêts de la dette publique, il y fait face en réduisant les dépenses sociales et ceux des investissements publics qui ne rapportent pas ou pas assez aux grands trusts, mais aussi en laissant se délabrer les infrastructures et en continuant à emprunter.

Au cours de ces vingt dernières années de stagnation du capitalisme, la bourgeoisie est partout parvenue, avec la collaboration des partis dits de gauche et la complicité des organisations ouvrières réformistes, à faire reculer le niveau de vie de la classe ouvrière, à abaisser la protection sociale. Cependant, même la reconstitution dans tous les pays impérialistes d’une forte armée de réserve du fait du chômage, même l’abaissement des salaires, y compris en valeur absolue, n’ont pas ouvert devant le capitalisme une nouvelle ère de croissance.

Pendant que journalistes et politiciens amusent la galerie chaque fois qu’une reprise semble relayer la récession, l’évolution qui se dessine derrière les fluctuations est catastrophique pour l’humanité.

Une « mondialisation » de l’économie, comme jamais auparavant ? Oui, mais l’accroissement important de la circulation des marchandises et des capitaux se limite pour l’essentiel au triangle formé par les États-Unis, les pays impérialistes d’Europe, le Japon et quelques comptoirs asiatiques de l’impérialisme mondial. Les échanges commerciaux entre ces trois pôles impérialistes, qui représentaient 58 % des échanges mondiaux en 1980, en représentaient 75 % en 1990. Ce qui signifie que le reste de la planète est laissé à l’écart et que le fossé entre pays développés et pays pauvres s’accroît.

Liens économiques entre nations plus resserrés que jamais, mesurés par l’accroissement sans précédent des transactions financières ? Oui, mais 97 % de ces transactions ne sont, justement, que financières et ne correspondent à aucune circulation de biens matériels. En outre, dans la circulation de biens matériels eux-mêmes, la part des déplacements entre différentes filiales nationales d’un même trust occupe une place sans cesse croissante. De ce fait, même le renforcement de la division du travail et de la coopération inévitable entre nations se réalise de façon artificielle, en fonction des seuls critères de rentabilité des grands trusts et nullement en fonction d’une répartition plus rationnelle des tâches productives entre différentes régions du monde.

Tentative de constitution d’entités économiques plus vastes : l’Europe unie dans une partie de ce continent, l’ALENA en Amérique du Nord, l’EAEC en Extrême-Orient ? Oui, mais ces entités n’ont pas pour perspective de supprimer les frontières, les monnaies et surtout les États nationaux qui constituent des obstacles devant tout développement économique rationnel, mais sont au contraire des tentatives pour les sauver. Toutes ces zones de libre-échange servent surtout à consacrer l’emprise de l’impérialisme dominant sa sphère d’influence - États-Unis pour l’ALENA ou le Japon pour l’EAEC - ou à organiser la rivalité entre les impérialismes anglais, français et surtout allemand pour la domination sur l’Europe.

Coopération sans précédent entre États capitalistes pour prévenir ou atténuer les crises monétaires, les krachs boursiers, un effondrement du système financier ? Oui, mais cet interventionnisme des organismes supranationaux de l’impérialisme, Banque mondiale, FMI, etc., ne fait qu’organiser le pillage de la planète au profit du système bancaire et, avant tout, au profit de l’impérialisme américain.

Apparition de nouveaux marchés, constitués de nouveaux produits - informatique, télématique, etc. - susceptibles de donner un nouveau souffle au capital ?

Oui, mais l’impérialisme sénile est de moins en moins désireux d’ouvrir de nouveaux marchés. Il y a une profonde tendance du capital à se dégager des secteurs productifs pour aller vers la finance. Les entreprises elles-mêmes sont considérées, dans une mesure croissante, comme de simples supports de produits financiers. Des continents entiers, comme l’Afrique, sont de plus en plus délaissés par le peu de capital productif qu’ils attiraient auparavant. Pendant que la tendance y est au désinvestissement en matière de production, le grand capital se tourne vers l’usure pour prélever une dîme croissante sur ce continent.

Indice plus évident encore de la sénilité du capitalisme impérialiste : son incapacité à profiter de l’effondrement de l’Union soviétique, de la disparition du monopole du commerce extérieur, pour ouvrir de nouveaux marchés pour ses produits et un nouveau champ d’investissement pour ses capitaux. Une des raisons fondamentales du fait que la société soviétique n’a été que très peu transformée au cours des dernières années, malgré la prétention des chefs politiques de la bureaucratie à présider à une contre-révolution sociale, réside dans le fait que le capitalisme n’a plus le dynamisme nécessaire pour occuper le terrain. Trotsky affirmait en 1940 déjà que « le Thermidor russe aurait certainement ouvert une nouvelle ère du règne de la bourgeoisie, si ce règne n’était devenu caduc dans le monde entier. »

Jamais la contradiction n’a été plus criante entre les possibilités techniques extraordinaires de l’humanité d’un côté et la misère généralisée de l’autre ; entre les repliements micro-nationalistes et l’internationalisation de l’économie, à un degré inimaginable non seulement au temps de Marx mais même à celui de Trotsky.

La nécessité objective de mettre fin à l’organisation capitaliste de la société demeure entière.

On peut regretter les délais entre la nécessité objective de mettre fin au capitalisme et la capacité du prolétariat à sécréter des partis capables de le conduire à la victoire.

Chaque génération de révolutionnaires a été amenée à constater que les délais annoncés par les générations précédentes étaient plus longs que prévus. Mais la transformation des rapports économiques et sociaux fondamentaux de la société a toujours été, dans le passé, une transformation longue et douloureuse. La bourgeoisie a mis des siècles pour imposer les rapports sociaux dont elle était porteuse et surtout imposer sa domination politique. Dans bien des pays d’ailleurs, elle n’y est pas parvenue complètement.

Alors personne ne peut prédire le temps qui sera nécessaire au prolétariat.

Se reposant, à l’approche de la guerre et dans une période de profond recul du prolétariat, la question de savoir où en étaient les trois conditions nécessaires aux yeux des générations de révolutionnaires depuis Marx pour qu’une nouvelle société puisse succéder à l’ancienne, Trotsky constatait que tant du point de vue du développement des forces productives que du point de vue du poids du prolétariat dans la société, les conditions étaient mûres, et de longue date. Mais, ajoutait-il : « La troisième condition est le facteur subjectif. Cette classe doit comprendre la position qu’elle occupe dans la société et posséder ses propres organisations visant le renversement de l’ordre capitaliste. C’est la condition qui manque actuellement du point de vue historique. Au point de vue social, ce n’est pas seulement une possibilité, mais une nécessité absolue dans le sens que ce sera ou le socialisme ou la barbarie. Voilà l’alternative historique ».

Plus de cinquante ans après que ces lignes ont été écrites, c’est encore la conclusion fondamentale à tirer de la situation actuelle.

En constatant que, pendant ces cinquante-quatre ans qui nous séparent de la mort de Trotsky, le prolétariat n’a pas fait la révolution ni à partir d’un pays développé, ni à partir d’un pays sous-développé et que, dans aucun pays, n’a pu émerger, en son sein, un parti ouvrier révolutionnaire, on peut se demander si le prolétariat est apte à remplir le rôle historique que Marx et tout le mouvement communiste révolutionnaire voyaient en lui.

Pour Marx et Engels, le prolétariat ne pouvait venir au pouvoir que par l’organisation en un parti incarnant la conscience à un niveau élevé des intérêts et du rôle de l’ensemble du prolétariat. Mais ce parti ne pouvait réunir les plus conscients et les plus déterminés que sur la base d’une élévation de la conscience, de la culture de ses plus larges couches, voire de la majorité. Voilà pourquoi, aussi bien Marx que, plus encore, Engels qui a vécu plus tard et qui a suivi de près les activités de la Deuxième Internationale, attribuaient tant d’importance à l’éducation du prolétariat et à la conquête des libertés démocratiques à l’intérieur même de la société capitaliste, permettant cette éducation politique large.

En fait, l’histoire a suivi un autre cours, et la seule révolution prolétarienne qui a eu lieu s’est produite dans un pays autocratique. Ce pays était, de surcroît, arriéré, et le prolétariat n’y représentait qu’une minorité au milieu d’une paysannerie vivant dans les conditions du Moyen Age, avec un niveau culturel en conséquence. Mais ce prolétariat russe était d’emblée concentré dans de grandes entreprises modernes, avec ce que cela pouvait donner comme sentiment de solidarité, comme éducation collectiviste et comme rôle décisif dans l’économie. En outre, la guerre a non seulement donné des armes à ce prolétariat mais lui a permis de se lier politiquement à la paysannerie en transformant la fraction la plus jeune et la plus dynamique de celle-ci en soldats, mêlés aux ouvriers d’abord dans la souffrance commune du front, puis dans l’agitation révolutionnaire des villes... et des casernes.

L’histoire n’a pas donné à ce prolétariat la possibilité de s’éduquer autrement qu’à travers et au moment de ses propres luttes. Il n’a pas pu profiter de conditions démocratiques pour préparer sa prise de pouvoir ; c’est, au contraire, lui-même qui a imposé les libertés démocratiques pour lui-même comme pour la société : de façon provisoire en 1905, puis à partir de février 1917, c’est-à-dire lorsqu’il était déjà aux portes du pouvoir.

Quels ont été au cours des cinquante dernières années, les changements internes au prolétariat, susceptibles de peser sur son aptitude révolutionnaire ?

Dans les pays sous-développés, le prolétariat a souvent été soumis à des dictatures plus féroces que ne le fut l’autocratie tsariste. Et, surtout, la pourriture de l’impérialisme fait que l’évolution économique sous-prolétarise des masses paysannes importantes, au sens qu’elle les chasse des campagnes, sans pouvoir leur offrir la condition de prolétaires dans les entreprises industrielles. Le sous-prolétariat des bidonvilles se développe avec une tout autre rapidité que le prolétariat industriel. La majorité de ce sous-prolétariat n’a aucune chance d’être intégrée dans la production, avec les liens, la solidarité, l’éducation et la conscience que cela implique. Et ce sous-prolétariat est, le plus souvent, encadré par toutes sortes d’organisations réactionnaires, religieuses, ethniques et, plus généralement encore, franchement mafieuses.

Le prolétariat industriel ou organisé dans ou autour d’un parti révolutionnaire pourrait bien entendu attirer derrière lui ce sous-prolétariat et en faire un allié dans son combat contre la bourgeoisie. Mais c’est précisément l’émergence d’un tel parti qui pose problème, tant le prolétariat industriel est minoritaire et non concentré au milieu du sous-prolétariat.

Dans les pays développés, la composition du prolétariat a subi des modifications découlant du rôle de plus en plus usuraire de son impérialisme, renforçant les structures dites tertiaires.

Durant la courte période de son essor, l’impérialisme a eu les moyens, matériels et politiques, de corrompre la couche supérieure de la classe ouvrière - mais il a surtout corrompu les appareils syndicaux et politiques en son sein. Les plus gros contingents du prolétariat mondial sont cependant toujours concentrés dans les grands pays impérialistes - ainsi qu’en Russie et dans l’est de l’Europe. Même dans les pays riches, la condition prolétarienne n’a pas véritablement changé pour la masse de la classe ouvrière. Avec le marasme de la dernière période, avec le chômage, la destruction des protections sociales, même le sort de la couche supérieure du prolétariat devient aléatoire.

A l’échelle du monde, il n’y a pas une régression numérique du prolétariat - il est proportionnellement au moins aussi nombreux par rapport à l’ensemble de la société qu’il l’avait été dans le passé. Il est de surcroît présent dans un certain nombre de pays où il n’existait que de façon embryonnaire au moment de la révolution russe. Il est toujours - et certainement plus qu’au temps de Marx - la classe exploitée la plus nombreuse, celle qui est concentrée au coeur de l’économie moderne et la seule qui, objectivement, n’a aucun intérêt de classe au maintien de la propriété privée des moyens de production et de la société capitaliste. Aucune des raisons pour lesquelles Marx voyait en lui la seule classe révolutionnaire de notre temps n’a disparu (rôle qu’il a joué bien des fois dans le passé, dans la réalité sociale et pas seulement dans les écrits des théoriciens du communisme).

Dans la réalité, la catégorie sociale qui a failli à sa tâche au cours des décennies passées est bien plus celle des intellectuels que le prolétariat.

Aussi bien la Première Internationale que la Deuxième, puis la Troisième ont été constituées par la rencontre entre la fraction la plus avancée de l’intelligentsia avec le mouvement ouvrier. Cet apport des intellectuels a été de tout temps un élément constitutif du mouvement communiste révolutionnaire depuis ses origines, depuis Marx et Engels. Le bolchévisme lui-même résultait de la fusion entre une génération d’intellectuels entièrement dévouée à la cause de la transformation communiste de la société, avec un courage et des méthodes forgés dans la lutte contre l’autocratie et ayant acquis une vaste culture théorique et politique, et les meilleurs éléments d’un prolétariat jeune, combatif et concentré dans les grandes entreprises modernes que les impérialistes avaient construites en Russie.

La classe ouvrière elle-même, soumise au poids de l’exploitation, n’accède pas facilement et spontanément à la conscience politique à la compréhension de l’évolution des sociétés et des moyens de transformer celles-ci.

De leur côté, les intellectuels les plus sincèrement opposés à la société capitaliste et les plus déterminés à oeuvrer pour sa transformation révolutionnaire ne peuvent rien sans avoir l’appui du prolétariat, la seule classe nombreuse, concentrée dans les lieux de production, capable d’accomplir le bouleversement social en profondeur qu’implique le remplacement de la société capitaliste par une nouvelle société.

La constitution de la Première Internationale s’est faite ainsi. La Deuxième Internationale, en tout cas ses partis les plus puissants, se renforcèrent de la même façon. Et il en fut de même pour tous les partis de la Troisième Internationale, Parti bolchevik compris.

La constitution de véritables partis communistes révolutionnaires, capables de jouer leur rôle dans toutes les crises sociales afin de tenter de les amener vers une issue révolutionnaire, nécessite tout à la fois qu’une fraction des intellectuels se détache de l’emprise de la bourgeoisie pour passer dans le camp du prolétariat, comme il nécessite qu’il y ait un courant parallèle de la part du prolétariat.

C’est essentiellement l’intelligentsia qui n’a pas joué, durant les décennies précédentes, le rôle qui devait être le sien. Pire, c’est bien souvent elle qui a été le vecteur principal de la dégénérescence des organisations ouvrières.

Nous avons retracé les différents moments, entre les deux guerres et aux lendemains de la dernière, où le prolétariat a été au rendez-vous, mais pas les organisations qui prétendaient le guider, si ce n’est comme obstacle devant ses élans révolutionnaires.

Or, si la dégénérescence bureaucratique de l’Union soviétique a eu des raisons sociales profondes, liées au découragement d’une classe ouvrière russe qui avait beaucoup donné et qui s’est retrouvée isolée, la transformation de tous les partis communistes, sans exception, en partis staliniens a été, en revanche, largement imputable au fait qu’il n’y a pas eu, parmi les intellectuels de ces partis communistes, des gens capables de voir l’éloignement de la bureaucratie des idéaux communistes et pire encore le courage de s’y opposer. Sans parler de ceux qui en ont été les principaux complices.

Autant l’intégration des grands partis de la Deuxième Internationale dans la société bourgeoise a été en partie le fait d’une aristocratie ouvrière, autant la dégénérescence stalinienne des différents partis communistes dans les années trente n’a pas dû grand-chose à l’intégration d’une couche d’ouvriers - les militants ouvriers du Parti communiste ne pouvaient s’attendre qu’à des coups à cette époque, pas à une promotion sociale - mais a dû beaucoup à la trahison des intellectuels, voire à leur intégration dans la société.

Et après la guerre, dans les pays pauvres ébranlés par des soubresauts révolutionnaires, même quand l’intelligentsia fournissait des chefs révolutionnaires, elle fournissait des Mao ou des Castro, des Ho Chi Minh ou des Che Guevara, mais pas de Marx, d’Engels, de Lénine, de Rosa Luxembourg ou de Trotsky. Mais bien plus souvent, elle ne fournissait que des cadres arrivistes, pour qui les masses exploitées n’étaient que des fantassins, utiles seulement pour obtenir de l’oppresseur impérialiste cet État indépendant dans lequel ils pourraient occuper postes et positions.

La fraction militante de l’intelligentsia a choisi, dans les pays pauvres, le combat nationaliste, tiers-mondiste, etc. et, dans les pays développés, la mouvance social-démocrate, voire même stalinienne, dispensatrice de postes, électoraux ou non, de positions, mais sans espoir de faire avancer la cause du communisme !

Même la fraction la plus dévouée des intellectuels révolutionnaires des pays impérialistes s’est, pendant des années, mise à la remorque de ces courants nationalistes à la mode, a fait le succès du maoïsme et s’est détournée du mouvement trotskyste ou l’a contourné.

Alors, l’humanité a perdu plusieurs décennies pendant lesquelles l’impérialisme a perduré, comme ont perduré et se sont aggravés les maux qu’il véhicule.

Mais on n’a perdu que du temps, et sur le fond, rien n’est perdu car nous avons la conviction qu’un jour ou l’autre, une génération d’intellectuels révolutionnaires rejoindra le prolétariat qui a, réellement, la capacité de changer le monde.

Les délais sont ce qu’ils sont, mais le capitalisme ne peut être la dernière forme de société que connaîtra l’humanité.

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8 Messages de forum

  • Dans ce texte de LO un leitmotiv :

    « Dans la réalité, la catégorie sociale qui a failli à sa tâche au cours des décennies passées est bien plus celle des intellectuels que le prolétariat. »

    Même si personne n’a "failli à sa tâche", la phrase est absolument fausse.

    Les intellectuels ont fait ce qu’ils ont pu ! Et ce qu’ils ont fait n’est pas plus mal que dans d’autres périodes historiques. Ce n’est pas d’eux que l’on attendait plus...

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  • Trotsky ne craignait pas que les intellectuels manquent au prolétariat ni au parti :

    « Des groupements purement intellectuels semblables à « Clarté » apparaissent comme très symptomatiques pour une époque pré-révolutionnaire, quand une petite et la meilleure partie des intellectuels bourgeois, pressentant l’approche d’une très profonde crise révolutionnaire, se détache des classes dominantes entièrement pourries et se met à la recherche d’une autre orientation idéologique. Conformément à leur nature intellectuelle, les éléments de cette sorte, naturellement enclins à l’individualisme, à la division en groupements séparés fondés sur les sympathies et les opinions personnelles, sont incapables de créer, et encore moins d’appliquer un système précis d’opinions révolutionnaires, et, par conséquent, ramènent leur travail à une propagande abstraite et purement idéaliste, teintée d’un communisme délayé par des tendances purement humanitaires. Sincèrement sympathiques au mouvement communiste de la classe ouvrière, les éléments de ce genre se détachent néanmoins souvent du prolétariat au moment te plus aigu, lorsque les armes de la critique sont remplacées par la critique des armes, pour restituer ensuite au prolétariat leurs sympathies, quand il aura la possibilité, ayant pris le pouvoir dans ses mains, de développer son génie créateur dans le domaine de la culture. La tâche du communisme révolutionnaire est l’explication aux ouvriers avancés de la valeur purement symptomatique des groupements de cette sorte, et la critique de leur passivité idéaliste et de leur médiocrité. Les ouvriers avancés ne peuvent en aucun cas se grouper en qualité de chœur attaché aux solistes intellectuels, — ils doivent créer une organisation autonome, qui fera son travail indépendamment du flux et du reflux des sympathies même de la meilleure partie des intellectuels bourgeois. »

    Sur le parti socialiste français, Conditions de l’admission dans la 3e Internationale, 22 juillet 1920

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  • LO entretient un véritable culte des intellectuels marxistes fondateurs (Marx, Engels, Lénine, Plekhanov, Luxembourg et Trotsky) qu’elle pare de toutes les vertus, afin de mieux les opposer aux intellectuels marxistes qui les ont suivis. De manière caricaturale, elle affirme ainsi que « l’intelligentsia a été le vecteur principal de la dégénérescence des organisations ouvrières » et que « dans les années trente la dégénérescence stalinienne des différents partis communistes n’a pas dû grand-chose à l’intégration d’une couche d’ouvriers (…) mais beaucoup à la trahison des intellectuels, voire à leur intégration dans la société ».

    Pourquoi LO démonise-t-elle ainsi les intellectuels, en général, et les charge-t-elle d’une culpabilité historique démesurée ? Quel est son objectif lorsqu’elle tord le bâton dans un sens et caricature ainsi ses propres positions ? Évidemment pas de fournir une explication solide de ce qu’il est convenu d’appeler la contre-révolution stalinienne ou les périodes de reflux du mouvement ouvrier. Non, il s’agit seulement d’un raisonnement à usage interne.

    En effet, ces accusations lui permettent d’ignorer ou de dévaloriser les contributions de tous les intellectuels marxistes critiques depuis les années 20, quitte à s’en inspirer, mais sans le dire, et à utiliser également les contributions d’intellectuels « bourgeois », mais sans jamais reconnaître sa dette à leur égard. L’opposition constante entre les bons intellectuels du passé (grosso modo jusque dans les années 20) et les méchants intellectuels du présent (depuis 80 ans !) contribue à figer tous les militants dans un respect rigide, à les infantiliser vis-à-vis d’un passé glorieux et mythique. En effet, qui sont-ils auprès des géants qu’étaient leurs ancêtres, ceux qui ont vécu et combattu durant la période ascendante du mouvement ouvrier ?

    Ce procédé bloque toute réflexion politique nouvelle au sein du groupe, toute remise en cause possible des écrits des pères fondateurs, et rend impossible tout approfondissement de la théorie révolutionnaire. Et cette technique permet enfin d’assurer la domination intellectuelle d’une minorité de dirigeants sur la masse des militants.

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  • La discussion politique collective devrait jouer un rôle essentiel de formation. Or, les militants de LO n’osent pas critiquer la direction, ou proposer une orientation nouvelle, car ils vivent dans la peur constante d’être « contaminés » par les idées petites-bourgeoises, concept creux et à contenu variable, mais fort pratique pour intimider tout contestataire. Ce devrait être, par exemple, le rôle d’une revue théorique révolutionnaire que de critiquer les théories « bourgeoises » qui modèlent la pensée des classes dominantes et dominées. Car après tout, pourquoi rassembler dans un même groupe des centaines d’hommes et de femmes, si ce n’est pour mettre leurs savoirs en commun et à partir de là progresser ensemble ? Mais LO a tellement peur que la discussion lui échappe, qu’elle néglige la polémique publique avec les grands idéologues bourgeois et préfère que ses militants gardent leurs connaissances pour eux, n’en fassent qu’un usage clandestin, privé. Un comble pour une organisation qui se réclame du collectivisme !

    La science prolétarienne, ce serait, grosso modo, celle des marxistes jusqu’à la mort de Trotsky en 1940 (mais en excluant tous les marxistes non orthodoxes, comme Bordiga, Lukacs, Pannekoek, Otto Rühle, Otto Bauer, Wilhelm Reich, et bien d’autres). Et cette science serait un bloc compact, indiscutable, valable jusqu’à ce que, tel le Messie revenant sur terre, un ou des intellectuels modestes et sincères se mettent au service du prolétariat et fassent avancer la théorie révolutionnaire.

    La science petite-bourgeoise, d’un autre côté, ce serait tous les marxistes depuis 1940 (voire avant), et évidemment tous les intellectuels non marxistes, dans toutes les sciences humaines depuis presque un siècle. Même une discipline comme la psychanalyse, qui intéressait fort Trotsky, et aux services desquels il a eu recours pour l’une de ses filles, n’est pas prise en compte par LO. Ne parlons pas de la sociologie, de la science politique, de l’ethnologie, de l’anthropologie, de la psychologie, de la psychanalyse, etc.

    Mais LO utilise aussi un autre argument que celui de la « trahison des intellectuels » : lorsqu’elle se refuse à développer son capital théorique, elle le fait au nom de la modestie. Cette modestie contraste d’ailleurs étrangement avec ses certitudes affichées publiquement dans presque tous les domaines et sur presque tous les sujets, et les leçons qu’elle donne à tous les autres groupes et partis. De plus, il est étonnant qu’un groupuscule qui prétend contribuer à sauver l’humanité de la barbarie, préparer une révolution mondiale, puisse se donner des airs modestes, vu les dimensions planétaires de son projet. Quoi qu’il en soit, ce thème de la modestie, de l’humilité, est essentiel pour comprendre le fonctionnement interne de LO.

    Tout individu qui critique ne serait-ce qu’un point de détail est remis à sa place au nom de la modestie ou poussé à définir sur-le-champ un contre-programme complet. Et s’il s’entête à poser des questions, à ruer dans les brancards, on le présente comme un petit-bourgeois prétentieux ou carriériste, ou tout simplement un emmerdeur. Il faut avoir une force de caractère peu commune, posséder déjà une personnalité affirmée avant d’intégrer l’organisation, pour rompre avec un tel endoctrinement. Et c’est en partie pourquoi il y a si peu de tendances, de fractions ou de scissions politiques à LO.

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