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Les neurosciences de l’imagerie cérébrale et de la simulation informatique neuronale et cérébrale peuvent-elles remplacer la psychologie, la psychanalyse et la médecine des maladies mentales ?

mardi 7 octobre 2014, par Robert Paris

Les neurosciences de l’imagerie cérébrale et de la simulation informatique neuronale et cérébrale peuvent-elles remplacer la psychologie, la psychanalyse et la médecine des maladies mentales ?

C’est une thèse à la mode dans certains milieux scientifiques prompts à remplacer nombre de domaines par des simulations informatiques, de la technologie de l’imagerie et de la robotisation dans tous les domaines scientifiques, qu’il s’agisse du cerveau, des étoiles ou des particules de la physique.

Certes, les progrès technologiques sont considérables et « on voit le cerveau penser » par imagerie médicale mais cela ne signifie pas que l’on ait décrypté le mécanisme du cerveau car le message neuronal ne se laisse toujours pas percer et ne se voit pas. On ne comprend pas plus comment on passe de l’influx nerveux de la cellule à l’ensemble de l’influx nerveaux et de celui-ci aux commandes données au cerveau ou par le cerveau au reste du corps. Certes, on parvient de plus en plus à connaître le fonctionnement d’une cellule nerveuse mais on ne sait pas comment les neurones s’assemblent en groupes pour former des circuits neuronaux et pourquoi tel ou tel influx les parcourt mais pas tel autre. On ne sait pas pourquoi tel message atteint telle zone et pas telle autre. Or, il s’avère que c’est ce qui est déterminant dans le fonctionnement du cerveau. Les partisans du tout informatique et du tout technologique pour comprendre le cerveau nous disent : « on ne comprend pas, raison de plus pour tout modéliser par informatique, raison de plus pour tirer nos informations de l’imagerie médicale et pas des disciplines médicales du cerveau ». Ces gens-là estiment dépassées les domaines comme la psychanalyse, la psychologie, la psychiatrie même parfois, toutes les disciplines médicales du cerveau, des maladies mentales. Ils pensent que les technosciences n’ont qu’à modéliser le mécanisme cérébral et on trouvera dans ce modèle toutes les caractéristiques des maladies en question, les moyens de les diagnostiquer et éventuellement de les soigner….

Bien entendu, le cerveau physique est le fondement de la pensée humaine et bien des maladies nerveuses ont pour base des dysfonctionnements du mécanisme cérébral. Cela ne signifie pas que tout le mécanisme des pensées humaines se retrouve en observant le seul cerveau : les maladies ont aussi des origines psychologiques ou physiologiques, liées aux accidents de la vie passée de l’individu, doivent être soignés en tenant compte de l’univers social et psychologique et pas uniquement de la physiologie du cerveau.

Le cerveau n’est nullement indépendant du reste du corps et pas non plus des événements de la vie physiologique et psychologique de l’individu, à commencer par l’environnement, humain ou pas, de celui-ci.

Tout d’abord, il faut rappeler que le cerveau n’est pas construit de manière préprogrammée mais, au contraire, de manière émergente, au sein des interactions entre centre nerveux en formation et corps en formation, lors du développement de l’embryon. Cela signifie qu’il n’existe pas de programme indiquant au cerveau quels neurones il doit former et comment les connecter ou pas entre eux. Les formations de neurones et les liaisons se font au hasard. C’est l’interaction entre le corps et le cerveau en formation tous les deux qui indiquent quelles liaisons s’activent et les liaisons et neurones qui ne sont pas activés périssent par autodestruction (apoptose). La construction du réseau neuronal du cerveau se fait pas destruction des inutiles et non pas choix des utiles. Le corps joue un rôle essentiel pour la construction du cerveau. Autant le corps humain ne peut pas rester en vie sans sa liaison avec le cerveau, autant le cerveau ne peut exister s’il n’est pas formé en liaison avec un corps en formation. Quant aux pensées, aux ordres cérébraux, ils ne peuvent pas naître si le cerveau n’a pas appris à fonctionner en liaison avec le corps, n’a pas appris à recevoir des informations du corps et à piloter ce corps. Les capacités cérébrales ne sont donc pas seulement le produit du cerveau et observer le cerveau ne peut suffire à comprendre le fonctionnement et les dysfonctionnements ou maladies dites nerveuses. Cela signifie que rechercher le mécanisme fondamental du cerveau en étudiant seulement le cerveau, isolément du corps, ou même modéliser le fonctionnement du cerveau isolément d’un modélisation du corps, c’est aller vers une impasse. L’imagerie cérébrale et la modélisation informatique du cerveau ne peuvent pas à eux deux remplacer les disciplines médicales des maladies nerveuses.

Toutes les fonctions complexes du cerveau vont au-delà de fonctionnements produits par la physiologie du cerveau humain. Par exemple, le langage humain, même s’il est une capacité dont la potentialité existe dans certaines zones cérébrales, ne peut entrer en fonction sans un environnement humain, social, culturel, relationnel. Sans ces relations avec d’autres hommes, l’enfant ne parlera pas. Isoler un individu et tenter de trouver comment le cerveau de cet individu peut acquérir les capacités intellectuelles de l’homme, c’est l’isoler de ce qui permet à ces capacités de s’activer. Pas plus qu’on ne peut isoler un cerveau du corps en liaison avec lequel il a été produit, on ne peut isoler un individu humain de l’environnement humain en liaison avec lequel il a été produit. L’isolement d’un individu ne produit pas d’être humain pas plus que l’isolement du cerveau d’avec le corps ne produit d’être vivant.

Ceux qui isolent le cerveau, puis pour étudier le cerveau isolent la cellule nerveuse (ou le réseau de cellules nerveuses) ont une conception réductionniste si étroite qu’elle les amène à avoir la même démarche que celle d’un historien qui, pour comprendre l’empire romain, étudierait un citoyen romain isolément… ou, pour étudier le système capitaliste, étudierait un citoyen du monde actuel. Cette caricature n’en est même pas une puisqu’il est véridique que ces « modélisateurs » du cerveau humain prétendent partir d’une modélisation de la cellule nerveuse et « intégrer » ensuite ce modèle du neurone pour développer un modèle cérébral…Additionner 86 milliards de neurones ne peut pas donner un cerveau. Pas davantage qu’additionner des millions d’habitants du monde capitaliste ne peut donner le système capitaliste, ni en simulation informatique ou robotique, ni en réalité. Ce serait oublier que l’addition n’est pas construction des interactions et des structures issues de ces interactions…

Or les réseaux neuronaux, et le cerveau qui les intègre, sont le produit des interactions entre neurones et pas des seules propriétés particulières de ces neurones. Et c’est encore loin d’être la seule différence entre le fonctionnement neuronal et le fonctionnement des réseaux informatiques, nous le verrons plus loin.

Le fait que les simulations des différents domaines des sciences soient très loin de mener à une image ressemblant à la réalité ne semble pas avoir suffi pour pousser à la modestie les simulateurs qui se voient bien détrônant de leurs sièges tous les spécialistes des maladies nerveuses et détectant toutes ces maladies directement sur leurs ordinateurs sans même recevoir ni discuter longuement avec le malade…

L’une des idées « géniales » de ces simulateurs du cerveau consiste non seulement à remplacer le cerveau humain réel par un cerveau virtuel informatique mais même à remplacer le neurone réel par une « puce neuromorphique », un circuit intégrant des composants électroniques analogiques miniaturisés, notamment des résistances, censés reproduire exactement les variations du potentiel électrique du neurone. Manque de chance, le fonctionnement neuronal ne se contente pas de la transmission d’un potentiel électrique et transmet également des neurotransmetteurs par interaction chimique !!! Et cela n’est pas remplacé ni remplaçable par des composants électroniques !!!! Dommage aussi, le fonctionnement neuronal n’est pas fondé sur le oui-non (ou zéro-un) de l’électronique mais sur des relations conflictuelles de type dialectique, c’est-à-dire l’opposé du diamétral zéro-un !!! Mais ce n’est parce qu’on ne comprend pas le cerveau qu’il faut renoncer à la modélisation informatique, au contraire !!! Comme aime à le répéter Henry Markram, de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne qui coordonne le Human Brain Project : « Ce n’est pas parce qu’on ne comprend pas le fonctionnement du cerveau qu’il ne faut pas le modéliser, c’est parce qu’on ne le comprend pas qu’il faut le modéliser. »

La revue La Recherche rapporte, sous le titre « Un cerveau plus vrai que nature », la tentative de modéliser le cerveau humain sur ordinateur :

« Lancé en 2013 par l’Union européenne, le Humain Brain Project a pour objectif de modéliser le fonctionnement d’un cerveau humain dans les moindres détails. Mais comment modéliser ce qu’on ne connaît pas, ou mal ?

Avec un budget estimé à 1,2 milliard d’euros sur les dix prochaines années, il implique 120 laboratoires européens, ainsi que des partenaires du monde entier. Son but : parvenir à modéliser le fonctionnement d’un cerveau entier de souris (71 millions de neurones) pour 2020, et le cerveau humain (86 milliards de neurones) pour 2024, en prenant en compte toutes les échelles de fonctionnement, du gène à la cognition.

L’argument justifiant cet investissement est médical : disposer d’un modèle de cerveau permettrait de manipuler des paramètres à loisir pour en observer les réactions, et notamment l’apparition de maladies mentales. Du coup, le classement des troubles mentaux pourrait reposer sur des critères « biologiques » au lieu de critères diagnostiques, ce qui permettrait de concevoir des traitements plus ciblés et plus efficaces.

Encore faut-il concevoir le cerveau virtuel permettant de se livrer à ces expériences ! Comment procéder, sachant que le fonctionnement du cerveau réel est encore, à bien des égards, une boîte noire ? C’est toute la beauté de l’exercice : il s’agit d’utiliser des « modèles » dont on sait qu’ils sont incomplets et réducteurs, pour faire émerger des pistes nouvelles, et notamment des principes généraux de fonctionnement qui manquent aujourd’hui cruellement.

Fin de la citation de la revue La Recherche de juillet-août 2014 (article « Un cerveau plus vrai que nature » de Anne Debroise)

Nous ne rajoutons pas de commentaire à la prétention du cerveau produit par l’informatique d’être « plus vrai que nature » et nous nous contenterons du fait qu’il n’est pas du tout le cerveau réel mais seulement une prétention virtuelle de quelques savants…

Mais cette prétention n’a pas le soutien de tous les savants, loin de là. Dans Le Monde diplomatique de septembre 2014, dans un article intitulé « Le cerveau ne pense pas tout seul », d’autres savants, Evelyne Clément, Fabrice Guillaume, Guy Tiberhien et Bruno Vivicorsi, s’insurgent contre cette nouvelle mode :

« (…) Certains auteurs bénéficiant de relais médiatiques importants laissent entendre que l’imagerie cérébrale permettrait de lire dans nos pensées, de deviner nos préférences politiques, de prédire nos compétences sociales et de dévoiler notre personnalité (par exemple, Michel Alberganti dans « Les neurosciences viennent à la rencontre de la psychiatrie », Le Monde, 19 septembre 2003)…

Si à toute activité humaine correspond une activité cérébrale, alors toutes les disciplines pourront bénéficier des images du cerveau, grâce à la « neuro-quelque chose » : neurosciences sociales, neuro-économie, neuromarketing, neurodroit, neuroéthique, neuroéducation, etc. Scanner les cerveaux permettrait d’évaluer les risques, de mieux comprendre les choix du citoyen, la personnalité du délinquant, les difficultés de l’élève et les décisions de l’agent économique, perspective qui ne manque pas d’inspirer chefs d’entreprise et pouvoirs publics.

Le débat scientifique est loin d’être clos sur ce que l’on peut faire dire, ou non, à une neuro-image. Pourtant, les recherches mettant directement en relation les compétences ou les catégories sociales et l’activité du cerveau se multiplient. Certaines montrent par exemple, chez des sujets issus de milieux défavorisés, une activité cérébrale similaire à celle observée chez des patients souffrant de lésions localisées dans le lobe frontal. (Rajeev D.S. Raizada et Mark M. Kishiyama, « Effects of socioéconomicstatus on brain development, and how cognitive neuroscience may contribute to levelling the playing field », Frontiers in Human Neuroscience, vol 4, n°3, New York, 2011). D’autres soutiennent que le fonctionnement cerebral à l’âge adulte varie selon le type d’éducation parentale reçu pendant l’enfance. (sous la direction de Peter J. Gianaros, « Parental education predicts corticostriatal functionality in adulthood », Cerebral Cortex, vol 21, n°4, New York, 2011). On lit aussi que l’activité de l’amygdale, une region impliquée dans la reconnaissance et l’expression des emotions, est plus importante chez les enfants ayant grandi dans un milieu défavorisé que chez les autres. (sous la direction de Pilyoung Kim, « Effects of chidhood poverty and chronic stress on emotion regulatory brain function in adulthood », Proceeding of the National Academy of Sciences of the United States of America, vol 110, n°46, Washington DC, 2013). Même la géopolitique pourrait se lire dans les scanners. Une quipe de Haïfa, en Israël, a ainsi étudié les différences d’activité cérébrale entre les membres des communautés juive et arabe face à des images évoquant la douleur. (David Brooks, « The young and the neuro », The New York Times, 9 octobre 2009). L’imagerie peut ainsi naturaliser les causes et l’interprétation du conflit israélo-palestinien en évitant l’analyse politique…

Proposer des solutions simples fondées sur ces technologies complexes permet de trouver une oreille attentive auprès des pouvoirs publics, mais affirmer que les images du cerveau démontrent la validité d’une méthode pédagogique (Gilles de Robien, « Conférence de presse sur la lecture », 5 janvier 2006), d’un modèle économique ou d’une décision de justice présente un risque de dérives idéologiques, scientifiques, politiques et sociétales. Si la délinquance, l’échec scolaire ou la pauvreté peuvent se diagnostiquer à partir de neuro-images, à quoi bon continuer, par exemple, à investir dans de couteuses politiques d’éducation, de prévention ou d’insertion sociale ?

La « preuve par le cerveau » reproduit l’illusion individualiste, c’est-à-dire la croyance selon laquelle les individus ont d’abord une existence biologiquement déterminée sur laquelle vient se greffer un historique relativement accessoire. Elle naturalise l’esprit, le faisant apparaître comme une donnée intangible sur un écran plutôt que comme le produit d’une histoire et de circonstances ; elle gomme ainsi la contribution du contexte culturel et socio-historique au développement de la pensée et des sociétés…

Car le cerveau est le substrat matériel de notre activité mentale, mais il ne pense pas ; seule la personne pense. Et le contenu de ses pensées trouve son origine à l’extérieur du cerveau, dans son environnement interne et externe…

Voilà ce qu’écrivaient ces scientifiques, en même temps que l’on pouvait lire dans la « très sérieuse » revue scientifique française La Recherche les propos suivants :

« Comme les ordinateurs, il semble que son codage (celui du cerveau) soit binaire, la présence ou l’absence d’une impulsion électrique. »

Ou encore : « Le but de Human Brain Project (projet de simulation informatique du cerveau humain estimé à 1,2 milliards d’euros) est de parvenir à modéliser le fonctionnement d’un cerveau entier de souris pour 2020 et le cerveau humain pour 2024, en prenant en compte toutes les échelles de fonctionnement, du gène à la cognition. L’argument justifiant cet investissement est médical disposer d’un modèle de cerveau permettrait de manipuler des paramètres à loisir pour en observer les réactions, et notamment l’apparition de maladies mentales. Du coup, le classement des troubles mentaux pourrait reposer sur des critères « biologiques » au lieu de critères diagnostiques, ce qui permettrait de concevoir des traitements plus ciblés et plus efficaces. »

Ramener les capacités cognitives à des acquis biologiques est donc bel et bien dans les esprits de ces savants qui étudient le « cerveau virtuel » des systèmes ordinateurs. Mais les cerveaux virtuels qu’ils sont en train d’étudier ne sont nullement des cerveaux humains… et le fonctionnement du cerveau humain n’est pas du tout basé sur un codage binaire…

Quand à supprimer les disciplines cognitives, psychologiques, l’étude des maladies mentales, les études sociologiques, etc., l’informatique simulant le cerveau et l’imagerie médicale en sont très loin pour ne pas dire qu’elles ne s’en approchent même pas, sauf dans l’esprit de certains cerveaux binaires de savants un peu fous qui prennent au pied de la lettre la mode du tout technologique et qui espèrent que le goût des économies et de l’austérité va les propulser dans les hautes sphères du succès médiatique et scientifique…

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