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Révolution et contre révolution en Iran (1978-1980)

jeudi 25 mars 2010, par Alex

Le régime iranien actuel ne peut en aucun cas attirer la sympathie ni des travailleurs ni des femmes. Pourtant il est issu de la révolution de 1979 dont les travailleurs iraniens furent une des forces majeures. Comment est-ce possible ?

L’ayatollah Khomeini à la tête du clergé chiite iranien a pris le pouvoir le 11 février 1979, à l’issue de cette révolution, mettant en place la dictature encore en place près de 30 ans après.

Cette prise de pouvoir par Khomeini fut le produit non de la révolution mais de la contre-révolution qui fut menée en réaction par la bourgeoisie iranienne et les puissances impérialistes (France, USA) contre cette révolution qui eut un caractère populaire, ouvrier.

La contre-révolution a été victorieuse et elle est issue de la direction de la révolution. Tel est le diagnostic de révolutionnaires iraniens qui tirent les leçons de cette occasion manquée par le prolétariat iranien dans la brochure intitulée « Révolution et contre-révolution en Iran. »

Lutte des ouvriers de l’industrie pétrolière, lutte des paysans, lutte des nationalités opprimées, lutte des femmes : tous les combats que seule la classe ouvrière peut faire aboutir ont été les ingrédients de la révolution iranienne. L’absence d’une politique indépendante de la classe ouvrière, due au suivisme de la gauche et des révolutionnaire iraniens, telle est la raison de l’échec de cette révolution. C’est un diagnostic juste, implacable lorsqu’on sait que ces militants de gauche qui ont mis Khomeiny au pouvoir sont souvent morts dans ses prisons. Afin qu’ils ne soient pas morts en vain, voici ce texte des camarades iraniens de l’époque, qui tirent les leçons, à lire et à faire lire :

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Socialisme et Révolution est une revue qui se donne comme tache de créer un nouveau regroupement des socialistes révolutionnaires iraniens. la présente brochure donne le point de vue d’une des tendances engagées dans la publication de cette revue

Cinq ans après le renversement du régime du Chah, les traits fondamentaux de l’état actuel de la révolution iranienne indiquent tous un repli complet du mouvement révolutionnaire. Les résultats sont clairs : tous les acquis des masses exploitées et laborieuses ont été perdus ; une dictature brutale, plus barbare que le régime du Chah, s’est rétablie ; un "ordre" capitaliste sans merci est réapparu ; et l’économie iranienne s’est réintégrée dans le système impérialiste mondial.

1. LA SITUATION DU MOUVEMENT DE MASSE

a ) La révolution iranienne a été marquée en premier lieu par le fait qu’elle représentait le début d’une période d’intervention directe des masses, par millions, dans la détermination de l’ordre social qui devait s’instaurer. L’étendue et la profon­deur de ce phénomëne n’avait de précédent ni dans toute la période historique antérieure en Iran, ni, d’ailleurs dans aucune des révolutions de l’his­toire moderne. Ainsi la révolution iranienne restera toujours une illustration excellente de la capacité d’un mouvement de masse en expansion d’abattre le pouvoir politique et militaire d’une dictature brutale de la bourgeoisie. Le soulèvement révolutionnaire donna naissance à de nombreuses formes d’auto-organisa­tion des masses. Le destin de la révolution allait dépendre de l’extention et du développement de ces organes, à savoir les shoras (conseils) d’ouvriers, de paysans et de soldats, les comités de quartier, etc. De nombreux secteurs de la population qui étaient restés longtemps inactifs, ont été entraînés dans les luttes, notamment le mouvement des femmes pour l’égalité des droits, le mouvement des nationalités opprimées pour l’auto-détermination, les luttes des chômeurs pour l’emploi et la sécurité sociale, le mouvement étudiant pour le contrôle du système éducatif et son indépendance de l’Etat, etc.

Aujourd’hui, tous ces mouvements et institutions indépendants ont été éliminés, soit qu’ils aient été brutalement détruits, soit qu’ils aient été convertis en instruments de répression de l’Etat en dehors de tout contrôle des masses.

Le mouvement des shoras qui malgré ses faiblesses était le plus significatif d’entre eux et résista le plus longtemps aux assauts de la contre-révolution, est désormais complètement écrasé. Son destin "légal" a été remis à une décision future de l’Assemblée islamique qui a déjà réduit ses pouvoirs par le biais de la constitution à ceux d’un organe "islamique", "consultatif" et "coopérateur" (avec les patrons) avec participation des patrons et placé sous le contrôle direct de l’Etat. S’ils étaient ressuscités dans ce cadre restrictif, ils ne seraient de toute évidence guère différents des "syndicats" corporatistes du Chah, c’est-à-dire des instruments de répression capitaliste dans les entreprises. De toute façon, aucune organisation ouvrière n’existe ou n’est autorisée par les lois de la République islamique.

b ) De par ses objectifs de classe fonda­mentaux, la révolution a été une révolte contre les injustices de la "révolution blanche" du Chah et contre la crise économique qui l’accompagna à la fin des années 1970. Cette révolution apporta immédia­tement d’importants gains sociaux et économiques aux masses dans leur grande majorité. Les ouvriers se saisirent effectivement des plus larges secteurs de l’industrie privée et de la grande industrie étatisée, et l’on assista au début de l’imposition d’un contrôle ouvrier sur la production et la distri­bution sans égal dans les révolutions récentes surve­nues dans des économies capitalistes sous-développées. L’occupation de la plupart des grand domaines par les paysans, les distributions de terre par des comités de village indépendants, l’établissement de coopératives paysannes et le contournement des entremetteurs, usuriers et autres profiteurs, ont également marqué la période révolutionnaire. Ces traits ont continué à se manifester dans les dynamiques des luttes révolutionnaires qui se poursuivirent après la chute du régime du Chah.

Aucun de ces acquis n’a été consolidé. On peut affirmer aujourd’hui qu’aucune couche d’exploi­tés ou d’opprimés ne pense qu’elle ait gagné quoi que ce soit dans cette "révolution". Même les progrès élémentaires du niveau de vie des masses -à savoir l’augmentation plus ou moins générale des bas salaires, la réduction de la semaine de travail, l’amélioration de la couverture sociale, le logement des pauvres, etc.- ont été mangés ou éliminés. A leur place, on assiste à l’inflation galopante, au chômage massif, au rallongement de la durée du travail, à l’accrois­sement des sans-abris et a un exode toujours croissant de la campagne vers les villes.

La profonde misère de la plus grande partie des masses est sans égale au cours même des pires années des trois décennies précédentes.

c ) Le modèle politique qui se dégage des montées révolutionnaires survenues dans l’histoire moderne de l’Iran, indique que les revendications centrales des masses ont toujours tourné autour de la question des droits démocratiques. L’insurrection de février a conquis de nombreux droits démocratiques qui ont ensuite suscité des luttes qui ont marqué toute l’histoire des mouvements politiques des 80 dernières années. Pour la première fois les masses iraniennes jouissaient de droits fondamentaux de libre parole et de libre association, de la liberté d’engager des activités politiques, de manifester, du droit de grève, du droit d’élire ses administra­teurs, etc.

Tous ces acquis ont été brutalement éliminés. Ils ne sont même pas présents dans la nouvelle constitution islamique "révolutionnaire". Le niveau des libertés démocratiques actuellement exercées ou reconnues par l’Etat n’est comparable qu’à la situation qui existait avant le début du XXème siècle. Le seul "droit" reconnu par le pouvoir clérical est le droit de la soumission de tout et de tous à la volonté arbitraire des mollahs.

Cette forme d’Etat "républicain" est si répressive qu’elle permet désormais aux nouvelles fractions bourgeoises au pouvoir d’intervenir jusque dans la vie privée des citoyens. C’est l’Etat qui décide ce que les masses croiront, mangeront ou boiront. La revendication centrale de la révolution iranienne d’une assemblée constituante authentiquement démocratique et représentant la volonté du peuple n’a pas été réalisée. A sa place, il s’est instauré un Conseil islamique des gardiens nommé par le clergé et jouissant de la faculté d’annuler tout décision qu’il considère contradictoire au code islamique. L’Iran n’a certainement pas été gouverné de façon aussi anti-démocratique depuis près d’un siècle.

Le fait que l’Etat islamique est bien plus répressif qu’une quelconque dictature capitaliste apparaît pleinement dans le traitement des femmes en Iran. On ne saurait expliquer les attaques religieuses réactionnaires contre les droits les plus élémentaires des femmes uniquement par la crise du capitalismse. Elles ont bien plus avoir avec ce pouvoir clérical particulier et son idéologie archaïque.

2. LA RECONSTRUCTION DE L’ETAT BOURGEOIS

a ) Le régime actuel qui a remplacé la dictature du Chah et tient désormais les rênes du pouvoir, s’est montré plus volontiers disposé et mieux équipé pour la tâche de déchaîner la répres­sion la plus barbare et inhumaine contre les masses opprimées et laborieuses.

La tâche historique de démocratisation de l’Etat qui incombait à la révolution iranienne a été écartée par un régime dont même l’expression démagogique "légale" affirme ouvertement qu’un seul homme, complètement en dehors de tout contrôle laïc, est le dépositaire de tout pouvoir. Dans la "républi­que" de Khomeini, aucun organe représentatif ne peut prendre de décisions qui contredise la volonté de Khomeini ou des hauts faqhih. Khomeini a le droit de décider qui peut se présenter comme candidat aux élections, d’annuler le résultat des élections, de modifier toutes les institutions sociales et politiques, de contrôler toutes les ressources socia­les, etc.

En lieu et place de la dictature monarchi­que, il existe maintenant en Iran une dictature cléri­cale qui revendique un pouvoir "divin" absolutiste et bien plus illimité. La séparation de la mosquée et de l’Etat, revendication la plus élémentaire du mouvement pour la démocratie depuis plus d’un siècle, est désormais plus éloignée qu’elle ne l’était avant la révolution constitutionnelle de !907-1909.

Le capitalisme, après avoir retiré au clergé chiite certaines des fonctions de l’Etat pendant sa période de croissance en Iran sous la dynastie des Pahlavi, a aujourd’hui recours à un régime de forme théocratique pour s’opposer à la révolution. La République islamique n’est rien d’autre qu’une forme du gouvernement dans laquelle une secte cléricale se considérant au-dessus du contrôle basse­ment "temporel" des masses, s’est proclamée maître suprême du destin de la société.

L’Etat ultra-centralisé qui avait été formé avec l’aide des puissances impérialistes après la révolution russe dans le but de bloquer les progrès du bolchévisme, avait dû s’appuyer sur un système accordant des privilèges nationaux aux Farsis en même temps qu’il éliminait complètement les droits nationaux des autres nationalités. Or, les maîtres islamiques actuels qui prétendent que l’Islam ne connaît ni frontières sacrées ni nationalités, ont fidèlement suivi la voie tracée par les Pahlavi en ce qui concerne les droits des nationalités oppri­mées de l’Iran. Dans leur conception, toute victoire des luttes de ces nationalités pour leur droit natio­naux représente une menace grave pour l’appareil d’Etat centralisé. Les Kurdes iraniens qui défendent héroïquement leur droit à l’auto-détermination, ont été menacés d’anéantissement physique total. De l’occupation militaire des zones Kurdes, le régime de Téhéran est passé au bombardement (notamment par bombes chimiques) des villages et à la destruction des récoltes, laissant des régions entière dévastées.

b ) L’importance ainsi accordée aux "appa­reils idéologiques d’Etat" n’a pas empêché le renforce­ment des instruments de répression dans des propor­tions vertigineuses. La destruction de la police secrète du Chah, de l’armée, des tribunaux militaires, etc., avaient été les objectifs les plus immédiats du mouvement révolutionnaire. Même avant le renverse­ment du régime du Chah, ses instruments de répression se sont affaiblis et désintégrés sous le coup des mobilisations de masse. Or, cinq ans après, on assiste non seulement à leur rétablissement à un niveau presque égal à celui qu’ils avaient avant la révolu­tion, mais aussi à l’apparition de nouveaux instruments de répression encore plus formidables et qui prétendent tirer une légitimité du fait qu’ils sont "issus de la révolution". Outre l’armée et la police secrète reconstruites, il y a désormais tout un réseau d’institutions soi-disant révolutionnaires (nahads) d’une brutalité sans commune mesure avec ce qui avait cours auparavant. L’armée islamique des Pasdarans les Comités de l’Imam (police de quartier), les Andjomans islamiques (associations opérant dans toutes les entreprises et institutions), les tribunaux islamiques, la force para-militaire des Hezbolahs (adhérents au "parti de Dieu"), etc., ont leurs forces pour infliger la répression dure qu’on ait vue dans l’histoire le monde.

Toute opposition à "l’unité de la parole" (la parole de Khomeini) peut entraîner l’exécution du coupable. Au cours des deux seules dernières années, le régime islamique a exécuté 50 fois plus de militants de gauche que le régime du Chah pendant ses trente années au pouvoir. Le nombre des prisonniers politiques a été multiplié au moins par dix, la plupart étant détenus sans chef d’accusations et sans que l’on connaisse leur lieu de détention. La destruction morale, psychologique et physique de ses adversaires politiques mise en oeuvre par le régime de Khomeini à rarement été surpassée.

c ) La taille et le pouvoir énorme de la bureaucratie d’Etat a toujours été une des cibles des luttes populaires en Iran. Ses dimensions ont atteint un point sans précédent sous le régime du Chah. En réalité, la plus grande partie de la richesse sociale était engloutie par la bureaucratie, de manière improductive. De nombreuses institution furent créées dans le seul but de légitimer les pots-de-vin "offi­ciels" qui nourrissaient la "base sociale" de la dictature. Aujourd’hui, la taille de cette bureaucratie nourrie aux dépens des masses a doublé.

L’intégration des instruments du pouvoir clérical à l’appareil d’Etat reconstruit a abouti à l’une des plus grosses bureaucraties existant dans les pays arriérés. Outre les 1,5 million d’emp­loyés "normaux" de l’Etat, il existe désormais une base clientéliste de 1,2 million de mercenaires payés par le régime. Par ailleurs, outre la soi-disant "base de masse révolutionnaire" du régime (consistant de plus 200 000 Pasdarans, 300 000 membres de comités et autres associations plus fermement établies comme les Bassidj et les islamiques), une forte proportion du clergé lui-même avec tout son réseau de suivants commensaux des mosquées, est également plus payée par 1’Etat.

L’Iran se trouve désormais dans une situation absurde caractérisée par le fait que bien que les revenus pétroliers soient remontés à un niveau élevé(23 millions de dollars l’année dernière), et bien qu’on ait mis fin à une grande partie de la consommation la plus ouvertement corrompue de l’appareil militaro-policier du Chah, les sommes réellement investies pour le développement ont décliné d’un cinquième par rapport à la période pré-révolution­naire. En même temps, les diverses fondations chari­tables des mollahs détournent deux fois cette somme pour le bien-être du clergé et de son entourage.

3. LE RETOUR A L’ORDRE CAPITALISTE

a ) On peut dire que ce qui distingue cette révolution des autres qu’a connues l’Iran réside dans son caractère social anticapitaliste évident. La plus grande partie du capital indigène a été expropriée après la révolution. Cinq ans plus tard, plus de 60% de la grande industrie iranienne reste "nationalisée". L’élimination du mouvement de masse et le rétablissement de l’appareil d’Etat bourgeois bureaucratique a néanmoins créé les condi­tions nécessaires à un retour rapide à un "ordre" capitaliste plus impitoyable, plus exploiteur, plus corrompu et plus arriéré qu’auparavant.

Une nouvelle couche de profiteurs capita­listes a emménagé et remplacé l’entourage du Chah. Cette couche, avec le soutien du clergé (avec lequel elle entretient des relations politiques et socio-familiales) et par les canaux de l’Etat a rapidement amassé une fortune immense. Ces nouvelles fractions capitalistes au pouvoir, qui se distinguent par une mentalité particulièrement bornée, sont issues des marchands du Bazaar et révèlent un penchant pour l’accaparement et la spéculation. "Profiter vite" est le credo de cette nouvelle bourgeoisie "nationaliste". Elle ne montre aucun scrupule à utiliser des formes d’accumulation barbares dans son avidité à mettre à profit les occasions dont elle était privée sous le Chah.

La pénurie des articles de première nécessité, l’inflation galopante et la surexploitation des ouvriers et des paysans pauvres sont les seules caractéristiques évidentes de ce "nouveau" capitalisme islamique. Sous l’étendard de l’Islam, les pires aspects du capitalisme attardé iranien sont devenus des lois "sacrées" et inviolables.

Le projet de nouveau code du travail laisse les mains libres aux capitalistes dans la fixation de la durée de la journée de travail, du moment que l’ouvrier individuel y a consenti par un "contrat". Le seul fait qu’il existe maintenant plus de quatre millions de chômeurs signifie que le capitalisme peut extraire autant de plus-value de ses ouvriers individuels qu’il le désire. Un comité où siègent un représentant du patron et un représentant du Ministère du Travail, aux côtés d’un "représentant" des travailleurs (qui n’est pas élu librement par ces derniers), peut annuler un contrat à la demande du patron. Aucune forme de négociation collective n’est considérée comme islamique.

Le Conseil des Gardiens de la Constitution islamique a proclamé la propriété privée, capitaliste et terrienne, comme sacro-sainte et libre de toute limitation. Les lois de réforme agraire tant vantées, mais bien maigre en réalité, lois qui instituaient la vente obligatoire de terrains des grands domaines aux paysans sans terre, ont donc été annulées car considérées comme contraires à l’Islam. Déjà, l’évacu­ation des paysans des terres qu’ils avaient occupées après la révolution, est plus ou moins achevée par la force.

Les autres propositions également démago­giques de nationalisation du commerce extérieur se sont transformées en une loi qui facilite le monopole d’un groupe de capitalistes favorables au régime sur le commerce extérieur et intérieur. Recevoir une licence d’importation est le plus sûr moyen de devenir un membre de la clique capitaliste au pouvoir. A eux seuls les bénéfices tirés de la différence entre le taux de change "officiels" et les prix du marché réels suffisent à faire du dernier des colporteurs un mécène.

Le régime islamique de Khomeini, quels que soient les griefs qu’il puisse arborer à l’égard de divers groupements capitalistes spécifiques, démontre au jour le jour qu’il est au service de la propriété privée et d’un pouvoir de classe fondé sur l’exploitation de la majorité par une poignée de profiteurs réactionnaires. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’aujourd’hui la concentration de la propriété et le taux d’exploitation sont plus forts que jamais.

b- La rhétorique anti-impérialiste démago­gique du régime iranien a souvent attiré l’attention. Mais la réalité montre que sa dépendance économique, politique et militaire de l’impérialisme est au­jourd’hui aussi profonde, sinon plus qu’avant. Le pouvoir islamique a démontré qu’il était prêt à être aussi servile qu’il le fallait, et à payer le prix, aussi élevé qu’il fût pour rester au gouver­nement.

Un seul de tous les traités secrets oppresseurs et exploiteurs signés par les régimes Pahlavi avec diverses puissances impérialistes, un traité connu du public et massivement haï, a de fait été annulé par le nouveau régime. Mais même dans ce cas, le contenu effectif du traité n’a toujours pas été publié. Pour ne pas irriter l’impérialisme U.S., le régime iranien a fait plus. Il a annulé en même temps un traité de nature complètement diffé­rente : le traité de 1921 avec Union soviétique.

Le régime islamique a accordé des compen­sations généreuses à l’excès à tous les capitaux étrangers qu’il a été forcé de nationaliser. Et cela, bien que la plupart des compagnies concernées devaient aux banques iraniennes des sommes équivalentes à plusieurs fois leurs avoirs. Le régime a également abandonné tous les soi-disant "prêts" consentis par le Chah à des amis américains, et valant à eux seuls neuf milliards de dollars. Il n’a pas sérieu­sement cherché à faire respecter ses droits dans le contrat d’achats d’armes de vingt milliards de .dollars, conclu avec les Etats Unis, somme que le Chah avait déjà payé. Il a capitulé devant les exi­gences exorbitantes de nombreuses sociétés américaines, notamment de la Chase Manhattan Bank qui doit trois milliards de dollars à l’Iran. On estime qu’en raison de la seule occupation de l’ambassade américaine à Téhéran, Khomeini "1’antl-impérialiste" a déboursé jusqu’à neuf milliards de dollars.

Les importations Iraniennes en provenance des grands pays Impérialistes sont revenues, en valeur, au plus haut niveau qu’elles avaient atteint sous le Chah. Elles représentent maintenant plus de 90% du total. La plus grandes partie de ces dépenses est consacrée à l’achat de matières premières et d’aliments plutôt que de machines. Les sociétés mixtes avec l’impérialisme fleurissent de nouveau. Tous les biens de consommation presque sans exception produits en Iran sous licence des monopoles Internatio­naux sont payés comme sous le Chah. Seuls les noms des produits ont changé. De nombreux capitalistes étrangers ne cachent pas leur joie devant les occasions d’immenses et rapides bénéfices existant en Iran. Le seul élément qui ralentit dans une certaine mesure la pénétration des sociétés impérialistes est la situation qui reste instable, notamment à cause de la guerre entre l’Iran et l’Irak.

Il est bien connu que l’Iran dépend de l’impérialisme pour ses armes. Outre les fournis­seurs habituels américains et européens, il y a Israël, l’Afrique du Sud et la Corée du Sud. Il est clair que même pendant la "crise des otages", l’approvisionnement en armes et en pièces détachées américaines ne s’est jamais Interrompu.

c- La politique étrangère du régime Iranien est le meilleur révélateur de ses alliances internationales. Toutes les mesures concrètes qu’il a prise sur la scène Internationale allant au-delà de sa rhétorique creuse, se sont placés dans le cadre de la défense des intérêts de la réaction. Il a publiquement offert un front unique anticommu­niste à la Turquie et au Pakistan. Le régime iranien collabore déjà avec ces dictatures militaires dans le combat contre les mouvement kurdes et balouches. Il a offert des accords commerciaux juteux à ces deux plus importants alliés de l’impérialisme U.S. pour les encourager à ressuciter l’ancien traité qui liait ces trois pays sous le Chah. La politique "ni à l’est ni à l’ouest" a signifié au Moyen-Orient une convergence de la politique iranienne, malgré ses aspects contradictoires, et des intérêts de certaines puissances impérialistes. Au sein de l’OPEC, les Iraniens sont en accord total avec les Britanniques. Au sein du mouvement des non-alignés, ils se situent avec le bloc anticommuniste.

Cependant, certaines fractions nationa­listes petites-bourgeoises au sein du régime iranien ont adopté une position qui, outre leur profonde haine du communisme et de l’URSS, appelle à la non-intervention des Etats-Unis dans la région et rejette toutes les "valeurs occidentales", y compris la démocratie. Ceci a produit une tendance à l’agitation et aux campagnes contre le "Grand Satan" (les USA) et ses alliés au Moyen-Orient, tendance qui a influencé certaines des activités dirigées contre les Etats Unis, l’Arabie Saoudite et certains des Emirats du Golfe, notamment au Liban. Cependant, celles-ci ont été publiquement condamnées par Khomeini lui-même, comme ce fut le cas dans l’affaire du prétendu minage de la mer Rouge.

Sa "guerre sainte" contre le régime irakien présenté comme instrument de l’impérialisme américain et dupe des sionistes, est le dernier justificatif au nom duquel le régime de Khomeini se revendique de 1’anti-impërialisme. Or cette guerre sert au mieux les intérêts des Etats-Unis et d’Israël, qui fournissent tous les deux l’Iran, directement ou indirectement, en armes, en munitions et en pièces détachées. La présence militaire de 1’impérialisme US dans la région est directement liée à cette guerre. Grâce au régime de Khomeini, les Etats-Unis ont pu construire quatre bases mili­taires dans cette région et collaborent ouvertement par le biais de manoeuvres militaires conjointes avec les cheikhs réactionnaires du Golfe. Cette [guerre] a également joué un rôle dans le renforcement de la position d’Israël qui, après la chute du Chah, est devenu le seul allié stratégique de l’impérialisme U.S.

La consolidation de l’Etat bourgeois en Iran et le renforcement politique du régime baassiste en Irak sont tous les deux des conséquences de la guerre. La destruction des vies humaines et de ressources économiques a profondément affaibli ces deux pays, tandis que l’impérialisme engrangeait les atouts. C’est ainsi que chaque régime est approvi­sionné dans la mesure qui lui permettra de poursuivre la guerre sans qu’on lui permette pour autant de remporter une supériorité décisive. Quatre années de guerre ont fait pencher l’équilibre des forces régionales de manière décisive en faveur de l’impéria­lisme. A l’heure actuelle c’est le régime iranien qui est le principal architecte de cette situation.

L’intérêt d’une poursuite de la guerre du point de vue de Khomeini est clair : elle justifie la militarisation de la vie sociale, la répression de toutes les légitimes revendications des masses, la consolidation des fractions cléricales les plus cyniques au sein du régime et, surtout, le retour à une situation de régime capitaliste dépendant sous couvert de la nécessité d’accepter l’aide quelle que soit son origine.

Cinq ans après le renversement du régime du Chah, les traits fondamentaux de l’état actuel de la révolution iranienne indiquent tous un repli complet du mouvement révolutionnaire. Les résultats sont clairs : tous les acquis des masses exploitées et laborieuses ont été perdus ; une dictature brutale, plus barbare que le régime du Chah, s’est rétablie ; un "ordre" capitaliste sans merci est réapparu ; et l’économie iranienne s’est réintégrée dans le système impérialiste mondial.

DEUXIEME PARTIE LES LEÇONS DE LA REVOLUTION

La réalité de la situation actuelle en Iran indique que le mouvement révolutionnaire de masse est retombé, incapable de s’affronter à la contre-révolution, que celle-ci tient complétement les rênes du pouvoir grâce a un Etat bourgeois répres­sif reconstruit et encore plus formidable, et que le nouveau régime est rapidement en train de créer les conditions nécessaires au rétablissement d’un ordre encore plus corrompu et exploiteur, intégré au système impérialiste mondial.

Comment la révolution iranienne en est-elle arrivée là ?

1. LA VICTOIRE DE LA CONTRE-REVOLUTION

a- La contre-révolution au pouvoir est en réalité issue de la révolution elle-même. Ce sont précisément les forces qui ont revendiqué la direction du soulèvement de février qui ont maintenant la charge de l’Etat répressif et la direction de la campagne contre-révolutionnaire de la bourgeoisie iranienne et de l’impérialisme mondial. Nulle confusion n’est permise à ce sujet. Les impérialistes, les fractions bourgeoises évincées du pays et les forces intérieures de l’ancienne dictature n’ont pu intervenir et influencer le cours des événements qu’indirectement et par le biais de la direction Khomeini. C’est lui qui dirige et qui a dirigé pendant toute cette période la contre-révolution.

Prétendre que parce que le régime de Khomeini irrite l’impérialisme, les révolutionnaires doivent lui accorder leur soutien , serait donc une grave erreur . La logique d’une telle position aboutirait inévitablement à la capitulation face à la contre-révolutio" en cours dans la réalité.

De même, prétendre que parce que le régime issu de la révolution n’a pas encore été renversé par l’impérialisme ou la bourgeoisie monarchiste, et que la révolution continue donc, même si c’est sous une forme déformée, équivaudrait à porter un jugement complètement faux sur la réelle campagne de la contre-révolution khomeiniste en cours.

La contre-révolution a été victorieuse et elle est issue de la direction de la révolution.

C’est un fait désormais parfaitement clair et bien documenté qu’avant l’insurrection de février, des secteurs importants de l’armée, de la police secrète et de la bureaucratie sont passés dans le camp de Khomeini. L’impérialisme américain est également intervenu directement pour susciter des négociations entre les chefs des forces armées et la direction de Khomeini. Sans Sans parler des très nombreux entrepreneurs bourgeois qui ont versé à Khomeini des sommes énormes pour organiser sa "direction".

Etant donné l’ampleur du mouvement de masse et son radicalisme, le seul moyen qu’avait la contre-révolution pour vaincre la révolution consistait à se "joindre" à cette dernière. Cela n’était possible qu’en soutenant une fraction au sein de l’opposition large contre le Chah, capable d’assurer une mesure de contrôle sur les masses. Ce fut là un des facteurs les plus importants, sinon le plus important, qui fit que Khomeini fut placé à la tête du mouvement de masse.

Les raisons qui ont fait que le clergé chiite, notamment sa fraction Khomeini, était particu­lièrement apte à cette tâche, devraient être évidentes. Le clergé a toujours été une importante institution de l’Etat bien rodée à la défense de la société de classes et de la propriété privée. Après tout, c’est la hiérarchie chiite qui avait été le principal pilier idéologique de l’Etat. Khomeini lui-même provenait d’une fraction qui avait déjà fait les preuves de sa loyauté à l’égard de la classe dominante en soutenant le coup d’Etat de 1953. C’était également la partie de l’Etat la moins haïe parce qu’elle ne faisait pas partie de la structure même de ce qu’elle soutenait. Au cours de la période de développement capitaliste qui suivit la révolution blanche en particulier, le clergé avait été relégué à une position secondaire. C’est précisément pour cela qu’une fraction croissante de la hiérarchie avait été poussée à s’opposer au régime du Chah. Cela pouvait alors être utilisé comme carte d’identité au sein du mouve­ment de masse.

Vu la faiblesse de l’opposition bourgeoise qui n’avait pas été autorisée à fonctionner sous le Chah, le clergé avec son réseau national de mollahs et de mosquées offrait le puissant instrument accompa­gné d’un parti nécessaire à "l’organisation" et à la canalisation du mouvement de masse spontané. Il fournissait aussi le type de vague idéologie populiste qu’il fallait pour émousser les revendica­tions radicales des masses et les unir autour d’un programme bourgeois aux termes voilés. Vu la prépondé­rance de la petite bourgeoisie urbaine et de la migration paysanne dans les premières phases du mouvement de masse, l’appel du clergé à la "justice islamique", au "capitalisme islamique", à "l’armée islamique" et à "l’Etat islamique", a pu immédiatement trouver une base de masse consentante.

Nier encore aujourd’hui que le déclen­chement de la campagne contre-révolutionnaire de Khomeini à coïncidé avec ses tentatives de prendre la tête de la révolution, reviendrait à contredire des faits connus aujourd’hui de millions d’Iraniens ; Nier aussi que ses tentatives reçurent d’emblée l’aide des classes dominantes et de ses soutiens impérialistes équivaudrait à ne pas comprendre le fil principal des événements de la révolution ira­nienne.

b- Ce serait donc une mystification totale que de caractériser la révolution iranienne de "révolution populaire anti-impérialiste mais dirigée par des forces nationalistes bourgeoises". Ce serait passer complètement à côté du rôle contre-révolutionnaire spécifique de la bourgeoisie et de son instrument politique au sein de la révolution.

La crise politique et économique de 1976-1978 qui servit d’arrière-plan au mécontentement des masses, relevait de facteurs divers et contradic­toires. A côté du mouvement de masse de protestation contre la dictature capitaliste dépendante du Chah, il existait aussi d’importantes ruptures au sein de la bourgeoisie dans son ensemble, tant entre les différents secteurs favorables au Chah, qu’entre les secteurs favorables et défavorables au Chah. Ces oppositions bourgeoises au pouvoir du Chah se sont transformées à mesure que la crise révolutionnaire s’amplifiait et s’approfondissait.

Il se dégagea en premier lieu un mouvement pour la réforme de l’Etat du Chah, parti de la haute bourgeoisie "moderniste" désirant limiter les pouvoirs absolus de la famille royale et favorable à une certaine nationalisation de l’Etat capitaliste. Les exigences de la poursuite du développement capitaliste elles-même nécessitaient ces réformes. Cette fraction s’était déjà constituée au sein du parti unique du Chah (le Rastakhiz) avant la crise révolutionnaire. Elle jouissait de l’appui d’un important secteur de technocrates et de bureaucrates en Iran, et de groupes influents au sein de 1’ Esta­blishment yanhee.

Avec l’approfondissement de la crise cette fraction s’est faite plus vociférante dans son opposition au Chah. Elle commença à brandir la menace du mouvement de masse comme argument dans ses marchandages avec le Chah. Le renvoi du gouverne­ment d’Hoveida et la formation du cabinet Amouzegar représentaient une concession à cette fraction. Mais, déjà, l’élargissement du mouvement de masse poussait d’autres oppositions bourgeoises au devant de la scène.

En effet, cette fraction a compris que pour survivre à la crise, elle devait se dissimuler derrière des politiciens bourgeois moins liés à la dictature du Chah. Nulle autre voie ne lui aurait permis de rallier un certain soutient dans le mouvement de masse. C’est à cette tendance qu’il faut attribuer la résurrection du cadavre baptisé Front National et l’apparition de nouveaux groupements bourgeois libéraux (comme le mouvement radical).

Il se dégagea également une opposition au Chah des secteurs plus traditionnels de la bourgeoi­sie (les grands marchands du bazaar et les capitalistes petits et moyens des secteurs plus traditionnels de l’industrie). La révolution blanche et le type de croissance capitaliste qu’elle avait suscité, avait aussi enrichi ces couches. Cependant, elles avaient été plus ou moins écartées des principaux canaux d’accumulation du capital soutenus par l’Etat (les positions monopolistiques dans la production de biens de consommation sous licence étrangère), et donc de la classe dominante.

La crise structurelle du capitalisme iranien au milieu des années 1970 a conduit l’Etat du Chah à durcir ses attaques contre ces couches qui contrôlait encore un secteur du marché national. Leur emprise devait être affaiblie afin de permettre aux monopoles de résoudre leur crise de surproduction. L’industrialisation orientée vers les biens de consom­mation et la dépendance technologique a impliqué une forte tendance au contrôle bureaucratique du marché national par le biais de l’Etat. Pour ces couches l’opposition au pouvoir du Chah était une question de vie ou de mort. Elles ne pouvaient trouver la moindre satisfaction dans les types de réformes proposées par les autres fractions. Elles ont réclamé un changement plus radical des structures politiques. Tandis que les fractions réformistes s’opposaient avec véhémence à tout changement radical qui aurait pu ébranler le pouvoir de la classe dominante toute entière, les intérêts de ces autres fractions n’étaient nullement gênés par la revendication maximum de l’élimination du régime du Chah.

Avec la croissance du mouvement de masse il devint évident que cette fraction pourrait complète­ment supplanter la première. Par le biais des liens traditionnels de l’économie du bazaar, elle pouvait s’attirer le soutient actif de la petite bourgeoisie urbaine et de l’énorme masse des pauvres urbains qui lui était liés. Cette fraction jouissait en plus de nombreux liens avec la puissante hiérarchie chiite. En effet, depuis la révolution blanche, la bourgeoisie traditionnelle et le clergé chiïte s’étaient de plus en plus rapprochés.

Une des leçons importantes qu’un secteur de la bourgeoisie avait tirée de sa défaite de 1953, consistait précisément dans le fait que sans une idéologie islamique et sans le soutien des mollahs, elle ne pourrait jamais acquérir un soutien de masse assez large pour lui permettre de se poser en alternative réaliste au Chah ou à la gauche. Le Mouvement de la Liberté de Bazargan et de Taleghani représentait cette tendance. Ce "parti" obtint alors sa chance de sauver la bourgeoisie à l’heure de sa crise.

La formation du cabinet Sharif Emami représentait une tentative du régime du Chah d’inclure également cette fraction dans les concessions qu’il se préparait à faire. Ce "gouvernement de conciliation nationale" n’a cependant pu ni satisfaire les deux fractions bourgeoises, ni assouvir le mouvement de masse qui avait acquis alors une vitalité nouvelle grâce à la grève générale qui commençait à se répandre. Khomeini était populaire parce qu’il semblait maintenir l’appel au renversement du Chah avec conséquence. Mais, à l’époque, il était prêt à se satisfaire d’un accord avec le régime. En fait, c’est précisément au cours de cette période, qu’avec l’aide du régime la direction de Khomeini fut installée dans le mouvement de masse. Dés septembre 1978, une certaine mesure de contrôle existait qui aurait pu permettre un accord au sommet. Cela fut empêché par le dévelop­pement de la grève générale.

Dès lors, les conditions étaient réunies pour l’ouverture de la période pré-révolutionnaire de septembre à février, période qui allait être marquée par l’isolement accru du régime du Chah, la démoralisation de l’armée et de la police, la radicalisation des masses et la paralysie complète de toute la société bourgeoise en raison de l’effica­cité de la grève générale.

c- L’impérialisme U.S. et la bourgeoisie favorable au Chah durent alors aller bien plus loin sur la voie des concessions au mouvement de masse. La mise à l’écart du Chah, et la désignation du gouverne­ment Bakhtiar étaient à l’époque en eux-même une concession très radicale de la dictature. Elle visait à renforcer la fraction réformiste qui apparaissait déjà plus acceptable, pour forcer la fraction plus radicale à accepter un compromis.

Mais il était déjà trop tard pour de tels compromis. En effet le mouvement de masse avait acquis une grande confiance en sa propre force ’et une majorité en son sein était acquise à l’idée de n’accepter rien de moins que l’éviction complète du Chah. Tout politicien qui cherchait un compromis avec le Chah perdait immédiatement tout soutien. De fait même le Front national fut forcé d’abandonner Bakhtiar. C’est cela qui explique la soi disant "intransigeance" de la position de Khomeini. En dénonçant Bakhtiar (avec lequel ses représentants en Iran conduisaient néanmoins des négociations secrètes) et en soutenant le mouvement de masse Khomeini renforçait ses cartes par rapport aux deux fractions de l’opposition bourgeoise. Il contraignait les figures les plus populaires de ces fractions .à accepter sa "direction" et les empêchait d’arriver à tout compromis auquel il ne participerait pas

Les cercles militaires et les impérialistes étaient alors disposés à renoncer à bien davantage. L’agitation se propageait au sein de l’armée. Les partisans irréductibles du Chah préparaient un putsch contre Bakhtiar. Cela aurait signifié la fin de l’armée, et avec elle des derniers espoirs de la bourgeoisie de maintenir son propre pouvoir de classe. Il devenait évident qu’un compromis avec Khomeini s’imposait. C’est exactement ce qui se produisit. Des négociations secrètes entre Beheshti et Bazargan d’une part, et les chefs de l’armée et de la police secrète de l’autre se tinrent à Téhéran. C’est le représentant des USA, le général Huyser, qui arbitrait, avec pour mission de s’assurer que l’armée tiendrait ses engagements. D’important secteurs de la bourgeoisie avaient été poussés par les événements et par les encouragements de Carter à accepter de partager le pouvoir avec l’opposition. On espérait un passage sans heurts au sommet vers un gouvernement Bazargan.

Bazargan était devenu l’alternative acceptable parce qu’il était seul capable de mettre sur pied une coalition entre les deux principales fractions de la bourgeoisie, tout en étant plus liés à la direction Khomeini désormais plus puissante . Khomeini fut également forcé d’accepter le marché parce qu’il fournissait la meilleure couverture aux visées sur le pouvoir du clergé. A l’époque, le clergé ne pouvait pas ouvertement revendiquer le pouvoir politique. Khomeini, pour calmer les craintes de la bourgeoisie et garder toutes ses options dans le mouvement de masse, rassurait constam­ment tout le monde qu’aussitôt que le Chah serait parti, il retournerait ê Qom à ses "devoirs religieux". C’est ainsi qu’il fut permis à Khomeini de retourner en Iran de son exil et que le gouvernement provisoire qu’il avait désigné put se préparer à remplacer Bakhtiar.

Mais l’insurrection de février ne faisait pas partie de l’accord. Certains chefs d’état-major des forces armées, partisans loyaux du Chah hostiles au compromis, agencé par les Etats-Unis, voulurent changer le tour des événements par un coup d’Etat militaire. Cette tentative entraîna une réaction de masse immédiate et une insurrection à laquelle Khomeini s’opposa d’abord. Mais il décida de s’y rallier pour ne pas perdre tout contrôle sur le mouvement de masse, et donc tcut espoir de sauver l’appareil d’Etat. Le seul moyen de détourner l’insur­rection était d’en prendre la tête. Les chefs de l’armée et la bureaucratie se montrèrent alors disposés à servir Khomeini et son Conseil islamique révolution­naire, seule voie capable de les protéger des masses insurgées. C’est ainsi que le Gouvernement provisoire révolutionnaire de Bazargan, car c’était son nom, remplaça celui de Bakhtiar.

La bénédiction de Khomeini a donc assuré son instauration par dessus la tête du mouvement de masse. Il ressort clairement de tout ceci que ce qui est apparu comme la "direction de la révolution iranienne", a d’emblée joué essentiellement le rôle d’instrument de la contre-révolution politique bour­geoise, imposé d’en haut pour repousser les avancées des masses et sauver le plus d’éléments possibles de l’appareil d’Etat bourgeois dans la mesure où l’équilibre des forces de classe le permettait. La bourgeoisie ne se trouvait pas encore en état de recourir à une nouvelle vague de répression.

d- Mais Khomeini ne s’était pas adonné à toutes ses manoeuvres pour se contenter d’un rôle d’appoint. Il n’avait fait que préparer sa prise du pouvoir à un moment plus opportun. Il représentait en effet une fraction du clergé désirant faire jouer un rôle plus direct à la hiérarchie chiïte depuis la période de Mossadegh. Au début des années 1960 cette fraction avait, avec la collaboration du chef de la police secrète de l’époque déjà tenté de prendre le pouvoir, mais sans succès. L’histoire allait maintenant lui offrir une nouvelle occasion qu’elle ne pouvait se permettre de laisser échapper. C’était d’autant plus vrai que la classe bourgeoise était extrêmement affaiblie et nullement en mesure de lui résister. Cette classe avec l’accord de ses maîtres impérialistes, avait appelé le clergé à l’aider à l’aider à se tirer d’une passe difficile en partageant le pouvoir. Ce qui s’ensuivit au cours de la période post-révolutionnaire ne peut être compris qu’en tenant compte des visées du clergé sur le pouvoir.

Au départ, le clergé ne disposait pas des instruments nécessaires à l’exercice du pouvoir. La fraction Khomeini n’était même pas hégémonique au sein de la hiérarchie chiïte. De nombreux chefs cléricaux restaient hostiles à une participation du clergé à la politique. Celui-ci ne pouvait même pas s’appuyer sur les institutions existantes de l’Etat, complètement impropres à la domination cléri­cale. D’ailleurs, celles-ci étaient toutes hostiles au pouvoir clérical. Même le premier ministre qui avait été désigné, le plus "islamique" de tous les politiciens bourgeois, résistait à toutes les tentati­ves des mollahs de se saisir des fonctions de l’Etat. Une période de préparation était donc nécessaire.

Le premier geste de cette fraction fut d’organiser un parti politique, avec l’appui direct de Khomeini : le Parti républicain islamique. Il fut présenté simplement comme un parti nouvellement constitué parmi d’autres. Par la suite, cependant, ce parti devait dévorer tous les autres et remplacer le parti unique du Chah. Les réseaux des mollahs khomeinistes lui permirent d’établir une véritable organisation des comités de quartier et d’unités de Pasdarans censés aider le gouvernement à maintenir l’ordre et à résister à la contre-révolution monar­chiste. Des tribunaux islamiques révolutionnaires furent également établis pour punir les suppôts du Chah. Ces tribunaux exécutèrent rapidement certains éléments de l’ancien régime parmi les plus haïs, mais seulement pour en sauver la majorité de la colëre des masses. Les Comités de l’Imam, l’armée des Pasdarans et les tribunaux islamiques remplacèrent bientôt les instruments de répression du Chah.

A l’origine toutes ses mesures jouirent du soutien de la bourgeoisie qui avait compris que ces mesures seules lui permettraient d’en finir avec la révolution et d’entamer "la période de recons­truction". Les "institutions révolutionnaires" nouvel­lement crées servaient bien le gouvernement de Bazargan lui multipliant les professions de loyauté. Mais elle devinrent ensuite les instruments par lesquels le clergé chassa les politiciens bourgeois du pouvoir et assit sa domination directe sur l’appareil d’Etat.

Khomeini imposa également le tenue d’un référendum sur la nature du régime qui remplacerait le Chah, dans des délais très brefs : monarchie ou république islamique ? Grognant mais consentant, les politiciens bourgeois durent accepter cette méthode anti démocratique de décider de l’avenir de l’Etat car l’alternative aurait consisté à convoquer l’assemblée constituante promise. L’élection d’une telle assemblée en période révolutionnaire impliquait évidemment de grave de graves risques pour le pouvoir bourgeois. On prétendit par la suite que puisque 98% de la population avait voté pour une république islamique il fallait remplacer l’assemblée constituante par une assemblée des "experts" (khobregan) travaillant dans le cadre de la loi islamique. Naturellement la petite assemblée élue dans ce cadre fut composée d’une majorité de politiciens et de mollahs khomei-nistes qui édictèrent soudain une constitution confé­rant des pouvoirs dictatoriaux à Khomeini en tant qu’expert-en-chef. La clause du Velayat-é-Faghih (pouvoir du principal mollah) suscita lar ésistance des politiciens bourgeois, mais le clergé réussit à la faire passer par des appels démagogiques aux sentiments anti-impérialistes des masses, par les mobilisations de masse contrôlées, orchestrées autour de l’ambassade américaine, et en se prévalant du puissant culte de Khomeini.

Ainsi, la fraction cléricale de Khomeini a collaboré avec divers groupements bourgeois dans l’effort commun des classes dominantes visant à empêcher la destruction totale de l’Etat bourgeois En même temps, elle renforçait ses propres positions et cherchait à soumettre les autres fractions à son pouvoir. Elle s’est servie de sa position privilégiée au sein du mouvement de masse pour contourner l’Etat bourgeois chaque fois que cela pouvait être utile à sa propre fraction. Mais elle s’occupait en même temps de la création d’un nouvel appareil de répression qui fut graduellement intégré à l’Etat à mesure qu’elle sortit victorieuse de sa concur­rence avec les autres fractions.

2. LA DEFAITE DU MOUVEMENT DE MASSE

a- Malgré la contre-révolution islamique de Khomeini, le mouvement révolutionnaire des masses s’est encore développé et élargi après la chute du régime du Chah. La notion selon laquelle Khomeini tenait les masses sous son emprise totale est un autre mythe de la révolution iranienne. Le fait que Khomeini n’est jamais consenti à des élections libres, même immédiatement après l’insurrection c.’est-à-dire au zénith de sa popularité, démontre que même lui ne prenait pas ce mythe au sérieux. Certes, il avait bien une base de masse, et son noyau dur représentait le secteur des masses le mieux organisé et le plus actif. Mais celui-ci ne reflétait pas le mouvement de masse dans son ensemble.

La vaste majorité des masses révolution­naires savait pourquoi elle avait combattu le Chah et ce qui pourrait satisfaire ses aspirations. L’expé­rience de la révolution l’avait rendu consciente de sa propre force et de la nécessité de s’organiser. Même lorsqu’elle se soumit à la direction de Khomeini qui lui avait été imposée par la force dès avant l’insurrection, elle garda ses propres projets. Il serait extrêmement simpliste de présenter la conscience du mouvement de masse comme homogène dans sa confusion et sa confiance illusoire mais totale en Khomeini.

C’est malgré Khomeini que les ouvriers ont organisé les Shoras, chassé les capitalistes et leurs directeurs, y compris ceux qui avaient été nommés par le gouvernement de l’imam. Les paysans ont occupé les terres malgré les exhortations du Conseil révolutionnaire leur enjoignant d’attendre la permission de le faire. Les minorités nationales ont commencé à s’organiser malgré la répression ouverte du nouveau régime. Les femmes ont manifesté pour l’égalité des droits en opposition directe à Khomeini lui-même. Les étudiants ont pris le contrôle de tous les établissements de formation malgré les appels des "dirigeants" leur enjoignant de retourner à leurs études. Les masses n’ont pas rendu leurs armes malgré les instances de Khomeini lui-même. Les soldats ont résisté aux tentatives du nouveau régime de dissoudre leurs Shoras et ont commencé, de leur propre chef, la purgé des anciens officiers de 1 ’ armée.

Deux semaines à peine après l’insurrection, des manifestations de masse étaient organisées dans de nombreuses villes en opposition au gouvernement nommé par Khomeini. Plus de 300 000 personnes assis­tèrent à la première manifestation de La gauche à l’occasion du 1er mai à Téhéran. En quelques semai­nes, les Fedayines et les Modjaheddines, perçus par les masses comme se trouvant à gauche de la direction Khomeini, ont acquis une base de masse au moins comparable à celle de Khomeini et peut-être plus grande. Même les groupements libéraux bourgeois pouvaient se targuer d’une base considérable au début du processus. La base de masse de Khomeini se réduisit de plus en plus. En dehors des premières élections présidentielles, aucune des élections organisées par le régime n’ont dépassé les 40% de participants. Dès l’été 1979, Khomeini ne jouissait plus d’aucun soutien parmi les nationalités opprimées -qui représente la majorité de la population- et dans les provinces populeuses du Nord. Dans tous les grands centres industriels, comme Téhéran et Ahwaz, Khomeini ne jouissait que d’appuis minimes. Parmi les étudiants, le nouveau régime ne comptait que 10 à 15% de partisans, une situation comparable existait aux niveaux inférieurs de l’armée. Six mois avant la chute de Bani Sadr, plus de deux millions de personnes ont manifesté leur défiance à 1’encontre des forces de Khomeini à Téhéran, tandis que Beheshti ne rassemblait que moins de 150 000 personnes dans un rassemblement concurrent. Lors du premier tour des élections au Majlis, alors que la démagogie anti-impérialiste de Khomeini battait son plein et malgré le truquage des lieux de vote, la gauche reçut plus de 3,5 millions de voix. Les masses ont effectivement eu des illusions par rapport à Khomeini, mais pas pour longtemps et à aucun moment en ce qui concerne la majorité des couches en lutte : les ouvriers, les paysans pauvres, les minorités nationales, les femmes, les soldats, les étudiants, etc.

b- II faut chercher la source de la faiblesse du mouvement de masse révolutionnaire ailleurs, à savoir dans le fait que l’imposition de la direction de Khomeini provoqua immédiatement une scission en son sein. Le soulèvement populaire évolutionnaire avait été accompagné, après tout, par la contre-révolution islamique dirigée par Khomeini. Celle-ci, bien organisée et appuyée par l’appareil d’Etat, s’est mobilisée non seulement contre les forces de l’ancien régime, mais aussi contre la révolution. En particulier, dans les premières étapes, qui furent décisives, alors que la frontière entre elles n’apparaissait pas encore clairement, les masses révolutionnaires n’ont pas pu opposer la résistance nécessaire à ce qui apparais­sait à beaucoup d’entre elles comme partie prenante de leur mouvement. Bien entendu, le fait que la majorité des forces de gauche soit aussi tombée dans le piège n’a pas aidé les choses.

Lorsque la fraction de Khomeini imposa ses propres mots d’ordre aux manifestations de masse contre le Chah la gauche n’a pas protesté. Lorsque Khomeini a nommé son gouvernement provisoire révolu­tionnaire, les Fedayines, Les Modjaheddines, le Parti Toudeh et bien d’autres courants l’ont soutenu. Lorsque les tribunaux islamiques ont prononcé des sentences de mort contre les tenants de l’ancien régime au cours de procès secrets, la gauche a ap­plaudi. Lorsque le régime a commencé à s’attaquer aux droits des femmes sous le mot d’ordre de "à bas les prostituées occidentalisées", la gauche, au mieux fit la sourde oreille sous prétexte qu’il s’agissait d’une question secondaire. Lorsque la liberté de la presse fut attaquée, sous prétexte que cela n’affectait au départ que la presse bour­geoise, la gauche ne résista pas. Peu après, la presse de gauche était interdite.

Lorsque ce fut au tour de la classe ouvrière de subir ces attaques, elles furent menées sous couvert des "shoras islamiques". De nombreux militants ouvriers qui s’étaient radicalisés dans le cadre des premières mobilisations pour la guerre, dominées par la direction Khomeini, n’ont pas pu saisir exactement ce qui se passait sur la base de leur propre expérience. Ils n’ont pas résisté à ces assauts parce qu’une partie de la classe ouvrière y participait. La mémoire du mouvement de masse "uni" qui avait existé continuait de hanter leur conduite.

Lorsque les bandes de nervis organisés par le Parti républicain islamique ont commencé à s’attaquer ouvertement à toutes les manifestations et réunions indépendantes, la tactique qui leur fut habituellement opposée consistait à leur scander : "unité, unité, le secret de la victoire". Après tout, c’était des individus qui avaient participé à la lutte contre le Chah. Plus tard, lorsque les projets contre-révolutionnaires des forces de Khomeini sont apparus clairement aux yeux de tous, il allait être trop tard. Khomeini avait alors perdu la plus grande partie de sa base de masse, mais ce qui en restait était bien plus efficacement organisé et bien trempé pour la répression.

La fraction Khomeini, par ailleurs, ne fut jamais un observateur passif de l’érosion de sa base. Elle se servit de toute la puissance de l’Etat qu’elle contrôlait (les masses média complètement contrôlés, l’institution des prières du ven­dredi, les manifestations de masse taillées sur commande, etc.), pour susciter démagogiquement une effervescence sur la base d’une vague rhétorique anti-capitaliste et anti-impérialiste. L’occupation de l’ambassade américaine à Téhéran est probablement le meilleur exemple de cette méthode.

Battu au Kurdistan et devenu extrêmement impopulaire après huit mois d’attaques contre la révolution iranienne, le régime trouva une excellente couverture dans l’occupation de l’ambassade. La fraction de Khomeini attribua tous les maux à la politique pro-américaine de Bazargan, s’empara de l’Etat, et détourna l’attention des masses de leurs luttes réelles vers le spectacle qui se donnait devant l’ambassade américaine. Lorsque les ouvriers qui se battaient pour des shoras indépendantes furent forcés par d’autres ouvriers d’ abandonner la lutte dans leur entreprise pour aller écouter les dernières révélations sur les "libéraux" et les discours des mollahs Khomeinistes déclamés sur les lieux du "nid d’espion", il ne fut pas facile de résister.

C’est ainsi que les masses furent graduel­lement, secteur après secteur, sous l’effet des vagues successives d’assauts, forcées de se soumettre au pouvoir de l’Imam. Alors que les masses révolution­naires n’avaient pas de direction et n’étaient pas unies, les forces de la contre-révolution khomeiniste étaient dirigées à partir d’un centre bien placé et bien organisé, disposant de tous les moyens de répression et d’abrutissement. L’issue de la lutte ne faisait pas beaucoup de doute.

D’autant plus que de nombreuses organisations politiques qui se prévalaient de représenter les intérêts des masses, étaient en réalité les porte-voix de la contre-révolu­tion.

c- La composition même de la base de masse de Khomeini a aussi puissamment aidé à semer la confusion parmi les masses, contribuant à leur déroute. Les instruments de répression de Khomeini se nourrissaient des forces sociales les plus déshéri­tées et les plus bafouées. "Les soldats de Khomeini" ont été recrutés parmi les immenses couches de pauvres urbains (paysans migrants au chômage) et de la petite bourgeoisie paupérisée. En effet, la révolution blanche du Chah avait contraint de nombreux paysans à rechercher un emploi dans les centres urbains alors que l’industrialisation limitée ne permettait d’en absorber qu’un pourcentage restreint. L’industria­lisation orientée vers la production de biens de consommation avait aussi graduellement sapé la part du marché national desservie par la petite-bourgeoisie, contraignant celle-ci à puiser de plus en plus dans sa main-d’oeuvre familiale. La taille moyenne de la famille petite-bourgeoise urbaine était montée à 7,6 membres pendant les années 1970.

Ces deux couches représentaient une réserve immense pour les instruments de répression. Les pauvres urbains représentaient à eux seuls environ 20% de la population de la plupart des grandes villes. A Téhéran par exemple i1 y en avait plus de 700 000 en 1976. La petite-bourgeoisie iranienne constitue de loin la couche sociale la plus nombreuse. Sous le régime du Chah, ces couches étaient extrêmement atomisées et dépourvues de perspective sociale indépen­dante. Leurs vagues idées sur la justice sociale ont aisément été détournées par la démagogie chiîte. A leurs yeux mêmes les secteurs les plus pauvres du prolétariat industriel étaient privilégiés. La formule conçue par les bureaucrates du Chah pour désigner les taudis habités par les pauvres urbains, "hors-limites", pouvait tout aussi bien s’appliquer à leur statut social. Pour la dictature du Chah, plus de cinq millions d’individus vivaient au-delà des limites de la société "civile".

Pour de nombreux éléments de ces couches, même le recrutement par les bandes d’hezbolahi brutaux représentait une extraordinaire promotion sociale. En devenant un Pasdar armé, on devenait du même coup "roi du voisinage". L’incorporation dans les divers instruments de répression conférait le droit de "passer ces privilégiés de païens" à tabac et, par-dessus le marché, de toucher une paye pour l’ef­fort. Le régime islamique n’a guère amélioré la situation de la majorité de ces éléments. Mais la simple promotion de quelques individus par quartier, a suffi à donner l’espoir aux autres. Ces couches ont pendant longtemps accepté en masse et fanatiquement la démagogie de Khomeini.

Le seul moyen de les gagner au camp de la révolution aurait consisté à leur montrer une meilleure voie vers la satisfaction de leurs revendications. Cela exigeait des organisations indépendantes et une lutte contre l’Etat capitaliste. Cette perspective ne pouvait sortir de ces couches elles-mêmes. Il fallait leur donner l’exemple. Et la seule classe capable de ce faire était la classe ouvrière dirigée par un parti révolutionnaire.

Si la classe ouvrière avait pris l’initia­tive au sein du mouvement de masse, s’était affrontée à l’Etat et avait conquis certaines améliorations des conditions de vie, ces couches auraient pu recon­naître la voie pour aller de l’avant. Nulle nécessité sociale objective ne dictait qu’elles devinssent un instrument de Khomeini. Cela, d’autant plus que la classe ouvrière aurait repris à son compte leurs revendications sur le logement et l’emploi.

La classe ouvrière a démontré sa puissance objective et sa capacité à diriger la grande masse des travailleurs et des opprimés par une grève générale de quatre mois, grève qui fut l’élément qui brisa ’le façon décisive la dictature du Chah. Mais elle n’a créé ni sa propre organisation indépendante au niveau national ni une direction politique capable de prendre la tête des couches brimées. Au contraire, elle fut abattue par ces secteurs.

3. L’ECHEC DE LA GAUCHE

a- Néanmoins la cause fondamentale de l’échec de la révolution iranienne a été 1’absence d’une organisation prolétarienne révolutionnai re armée d’une stratégie et d’un programme révolutionnaires implantés dans les couches d’avant-garde. Il n’existait même pas une organisation révolutionnaire de la moindre importance adhérant à un programme qui eût traduit, même de façon déformée, les nécessités objectives de la révolution iranienne et fourni une perspective claire et conséquente aux masses révolutionnaires.

La leçon fondamentale de la révolution iranienne est que, si une telle organisation n’existe pas avant les bouleversements révolutionnaires, il est extrêmement peu probable qu’elle se développe au cours de la révolution elle-même. Etant donné la rapidité des changements et des transformations de la situation révolutionnaire, la complexité des formations sociales et des alliances de classe dans les plus développés des pays arriérés, et la force relative des formations bourgeoises, il est extrêmement difficile pour une force révolutionnaire de se dévelop­per à partir de la révolution elle-même, à moins de bénéficier d’implantations et de traditions déjà établies.

Certes, il existait des petits noyaux de révolutionnaires qui se sont battus pour un program­me révolutionnaire et ont même pu rapidement élargir leur influence et leur force au cours des premiers mois de la révolution. Mais c’était bien trop peu pour affecter le cours des événements. Avec chaque nouvelle vague de répression, chaque tournant brusque de la situation politique, les groupes révolutionnaires perdaient l’essentiel de ce qu’ils avaient accumulé au cours de la période précédente. Les premières attaques ouvertes du nouveau régime ont conduit à des déviations opportunistes et capitulationnistes. Presque tous les groupes révolutionnaires ont connu des scissions au cours de la première année.

Dans des pays comme l’Iran où les périodes révolutionnaires sont généralement prises en sandwich entre deux périodes de répression sévère prolongée au cours desquelles les organisations de masse ne peuvent pas se développer, l’importance d’une organi­sation révolutionnaire capable d’offrir une direction politique et organisationnelle aux masses est encore plus nette. Une organisation révolutionnaire qui n’a pas déjà établi une base au sein du mouvement de masse avant la révolution, ne pourra pas développer ses forces assez rapidement pour lui permettre d’aider les masses à s’organiser elles-mêmes.

L’organisation semi-stalinienne des Fédayines et les Modjaheddines néo-radicaux bourgeois, qui s’étaient battus contre le régime du Chah, ont grandi rapidement et se sont transformés en organisa­tions de masse aux dimensions énormes. Mais, ni l’une ni l’autre n’avaient de direction révolutionnaire fondée sur une stratégie révolutionnaire. Ni l’une ni l’autre n’étaient capables de comprendre la dynami­que réelle de la révolution iranienne. Toutes deux ont fini par trahir la révolution. La première est tombée victime de la stratégie contre-révolutionnaire de collaboration de classe du parti Toudeh, favorable à Moscou, l’autre est revenue à ses origines et a repris sa place comme partie prenante de l’opposition bourgeoise libérale.

L’expérience de la révolution iranienne a de nouveau confirmé le fait qu’à notre époque, une direction révolutionnaire qui ne se bat pas de façon conséquente pour une stratégie claire de pouvoir ouvrier, finit inévitablement dans le camp de la réaction. La collaboration de classe a sonné le glas de la révolution iranienne. En l’absence d’une stratégie prolétarienne anti-capitaliste, les compromis avec la contre-révolution bourgeoise -étaient inévitable.

La seule voie qui aurait pu gagner les masses laborieuses et opprimées à la révolution prolé­tarienne, consistait en ce que le prolétariat fasse lui-même la démonstration dans l’action qu’il était seul capable d’abattre la bourgeoisie. Or, la gauche iranienne a cherché à s’attirer la base de masse de Khomeini en diluant une franche lutte de classe et en offrant un compromis aux couches bourgeoises et petites-bourgeoises.

De tous les groupes, c’est le Parti Toudeh qui illustre le mieux cet enseignement. Ce groupe, le plus vieux et le plus riche en traditions avait divisé la révolution iranienne en trois étapes : le front populaire contre le Chah, le front démocrati­que anti-impérialiste et "la voie de développement" non-capitaliste qui devait mener pacifiquement au socialisme. Le Parti Toudeh qui s’était même préparé à inclure dans ses fronts des monarchistes anti-Chah, s’est retrouvé devant un aligement réel des forces de classe dans la révolution qui dépassait ses fantasmes les plus débridés. Il capitula immédiatement devant la coalition contre-révolutionnaire de la bourgeoisie et du clergé.

Lorsqu’une rupture se profila entre eux, il proclama la fraction de Khomeini authentique force révolutionnaire anti-impérialiste et lui accorda son soutien inconditionnel. Il rejeta les protestations des masses contre les pratiques anti-démocratiques du régime islamique, les qualifiant de "penchant libéral bourgeois pour la démocratie". Au moment où la contre-révolution bourgeoise affirmait son pouvoir en réprimant des masses, le Parti Toudeh acclamait l’emprisonnement temporaire de quelques employés de l’ambassade améri­caine comme la plus grande avancée de la révolution.

Sans l’appui actif du Parti Toudeh, avec ses nombreux professionnels, le clergé aurait eu bien plus de mal à écraser les mouvement de masse. Le Parti Toudeh fournit au clergé de nombreux directeurs et chefs d’équipe dans les industries nationalisées, de nombreux propagandistes dans les journaux, la télévision et la radio contrôlés par l’Etat, et même des interrogateurs politiques dans les geôles de Khomeini. Le sort qui échoit aujourd’hui au Parti Toudeh est la meilleure leçon de chose sur l’aboutissement d’une telle politique.

b- Dépourvue de stratégie révolutionnaire, la gauche iranienne n’a pu comprendre les forces motrices de la révolution iranienne et la nature forces qui s’affrontaient en son sein. A phase de l’évolution rapide de la révolution, elle commit des erreurs fondamentales. Ces erreurs assurè­rent une victoire facile de la contre-révolution au cours de la période initiale qui fut décisive.

Dans la période qui précéda l’insurrection de février, la gauche n’existait pas comme tendance indépendante au sein du mouvement de masse. Elle s’était simplement mêlée au mouvement dominé par Khomeini et mis à la traîne de sa direction réaction­naire. Le seul groupe de gauche iranien qui ait critiqué le gouvernement désigné par Khomeini a été le HKS. A part lui, aucune tendance de gauche ne se distingua de Khomeini. La gauche devait bien sûr lutter contre le gouvernement de Bakhtiar, mais elle n’aurait pas dû en même temps soutenir le Conseil islamique révolutionnaire secret désigné par Khomeini. Elle aurait dû appeler les masses à s’opposer à toute tentative de désignation d’un gouvernement par en haut. Elle n’aurait pas pu gagner cette bataille mais elle se serait trouvée en meilleure position dans les périodes suivantes.

Tout de suite après l’insurrection, la gauche a accepté les appels du commandement mili­taire unifié de l’armée et du clergé (qui s’avéra par la suite avoir été dirigé par un agent de la CIA). De nombreuses figures de l’ancien régime arrêtées par les masses furent remises au clergé. Les "tribunaux islamiques révolutionnaires" furent applaudis par la gauche. Les premières déclarations de la majorité des groupes de gauche acclamèrent l’imam Khomeini pour avoir guidé la révolution vers la victoire

Quelques mois plus tard, on vit avec une clarté parfaite quelle était la principale menace contre la révolution. Le gouvernement bourgeois s’empressait de démanteler les acquis des masses. La seule voie juste aurait consisté à organiser la défense et l’extention des droits démocratiques et la résistance à toute tentative du régime de les limiter. Le mot d’ordre central qui convenait à cette période était celui qui consistait à appeler à la convocation immédiate d’une assemblée constitu­ante. La plupart des groupes ont fermé les yeux sur tout cela. Il s’agissait pour eux de problèmes secondaires. Entretemps, les soi-disant "revendications de classe" étaient réduites à des réformes purement économiques et la contre-révolution réussissait à bloquer la dynamique anti-capitaliste de la révolu­tion iranienne en limitant précisément les droits démocratiques des masses.

De même, la gauche s’intéressa plus à l’organisation de ses propres groupes qu’à aider les organes indépendants d’auto-activité des masses. On ne vit guère d’effort réel dans l’organisation indépendante des masses, la lutte pour assurer la démocratisation de ces organes et la lutte pour empêcher que les partisans zélés du clergé en leur sein n’y imposent la volonté de la contre-révolution. La tradition stalinienne de la gauche iranienne ? La tradition stalinienne de la gauche iranienne, et sa démarche bureaucratique à l’égard du mouvement de masse, ont renforcé les tendances substitutionnistes au nom desquelles chaque groupe cherchait à former ses propres "organisations de masses, dont il gardait alors "la pureté" et "l’indépendance" contre tout mélange. Ainsi, au lieu d’intervenir patiemment et régulièrement dans le mouvement réel des shoras, de lutter pour leur unification au niveau national dans la perspective de créer la base d’une lutte plus générael pour un gouvernement ouvrier et paysan, tous les groupes importants ont, dans le meilleur des cas, cherché à créer leurs propres "vrais" shoras.

Cette attitude fut fatale pour la révolu­tion. Dans la période initiale, plus favorable, de la révolution le mouvement des shoras fut laissé à la merci des forces khomeinistes. Quand la nature contre-révolutionnaire du régime apparut clairement, les forces de la réaction avaient déjà consolidé un réseau national de ces shoras émasculés qu’elles utilisèrent pour écraser la résistance de la classe ouvrière.

La conception par étapes de la révolution iranienne à laquelle souscrivait la grande majorité de la gauche iranienne a entraîné celle-ci à passer le plus clair de son temps à la recherche d’alliances avec la bourgeoisie au lieu de concentrer ses efforts sur le renforcement de la force indépendante du prolétariat iranien. De fait, la gauche s’est mise à la remorque de la politique bourgeoise pendant toute la révolution. Elle s’est ralliée à Khomeini au cours de la lutte contre le Chah, et elle s’est ralliée à l’opposition bourgeoise au Chah dans la lutte contre Khomeini. Elle n’a jamais offert claire­ment un programme indépendant. C’est ainsi que chaque manoeuvre démagogique de la contre-révolution trouva la gauche désemparée. La prise de l’ambassade améri­caine, par exemple, prit la gauche complètement au dépourvu. Sans parler du chauvinisme hystérique qui noya la gauche dans les premières phases de la guerre entre l’Iran et l’Irak.

Aujourd’hui, on peut affirmer sans exagéra­tion qu’en ce qui concerne la lutte pour la démocratie, l’opposition libérale bourgeoise, et même les monar­chistes, apparaissaient plus radicaux que la gauche stalinienne. Tandis que sur le terrain de la revendi­cation anti-capitaliste, la contre-révolution de Khomeini est allé bien plus loin que la gauche qui restait collée à son programme minimum élaboré pour l’étape démocratique.

TROISIEME PARTIE : TACHES ET PERSPECTIVES

1. POUR LE RENVERSEMENT DU REGIME DE KHOMEINI

a- La consolidation du pouvoir clérical de Khomeini a correspondu à la défaite du mouvement révolutionnaire de masse. Il n’existe absolument aucune possibilité de relance de la révolution iranienne en dehors du renversement de ce régime. La direction de Khomeini à mesure qu’elle a établi le pouvoir de la contre-révolution et reconstruit l’Etat bour­geois, s’est complètement isolée. Tout ce qui reste de la révolution islamique aujourd’hui n’est qu’une dictature répressive et brutale haïe de l’immense majorité des ouvriers et paysans pauvres iraniens. La revendication politique centrale pour la grande majorité d’entre eux est le renversement du régime de Khomeini.

Cependant l’équilibre des forces actuel est extrêmement défavorable à la mise immédiate à l’ordre du jour de cette perspective. Il est clair qu’une période de travail de préparation politique et organisationnelle est nécessaire.

Cette préparation doit s’articuler autour des principales revendications non-satisfaites de la révolution iranienne qui, malgré sa défaite actu­elle, reste vive dans la mémoire des masses. La revendication d’une assemblée constituante démocrati­quement élue, exprimant la volonté des masses et basée sur leur auto-organisation, reste une revendica­tion centrale capable d’unifier la vaste majorité des masses laborieuses et opprimées dans l’action révolutionnaire. Elle doit être liée à la lutte pour la renaissance du mouvement des shoras qui incorpore l’expérience la plus immédiate des masses. Tous les gains de la révolution ont été engrangés par ce mouvement et perdus avec sa défaite.

La lutte contre la campagne belliciste réactionnaire de Khomeini et la revendication de la fin immédiate de la guerre avec l’Irak est une question clef de la situation politique actuelle qui traduit les intérêts de la vaste majorité des ouvriers et des paysans de l’Iran.

Ces revendications doivent également être liées à une série de mesures démocratiques, économiques et sociales spécifiques qui indiquent les tâches que la future assemblée constituante devra mettre à son ordre du jour. Parmi celles-ci, la revendication du droit des nationalités opprimées à l’autodétermination (et à des assemblées constituantes nationales), l’égalité pleine et entière des droits des femmes, le contrôle ouvrier et paysan sur la production et la distribution et un plan de solution à la crise actuelle.

Ces revendications et la lutte pour ce programme peuvent fournir les moyens de rassembler dans un mouvement unifié tous les secteurs des masses, mouvement qui entreprendrait la nécessaire pour le renversement du régime de Khomeini

b- Le régime de Khomeini, en réprimant la révolution et en réétablissant le pouvoir de l’Etat bourgeois répressif a créé les conditions nécessaires au retour au pouvoir bourgeois "normal". La contre-révolution islamique est en train de se transformer rapidement en campagne ouvertement capitaliste pour la stabilisation. Il en découle une situa­tion ou le pouvoir clérical de la fraction Khomeini est en train de devenir de plus en plus inacceptable pour la bourgeoisie. La direction de Khomeini a rendu un service historique à la bourgeoisie et à ses maîtres impérialistes. S’étant acquittée de cette tâche, elle est maintenant priée de se retirer et de laisser la voie libre au gouvernement direct de la bourgeoisie.

L’énormité de la crise économique, les ravages de la guerre, le chômage massif, l’effondrement de l’industrie et de l’agriculture iranienne, accompa­gnés de l’extrême impopularité du régime actuel, créent une atmosphère de plus en plus susceptible de mener au passage à une république bourgeoise ou même à un retour de la monarchie. Chaque jour du pouvoir de Khomeini rend la monarchie iranienne plus populaire.

Cependant, cette transformation avance -Je façon, contradictoire et parsemée de crises. Le pouvoir du clergé est fondamentalement incompatible avec le fonctionnement normal de l’Etat bourgeois. La bourgeoisie ne l’a accepté que comme mesure transi­toire et temporaire. Tandis que la fraction Khomeini du clergé n’est pas disposée à abandonner le pouvoir qu’elle a conquis si aisément. C’est dans ce contexte qu’il faut appréhender l’instabilité actuelle du régime islamique.

La résistance du clergé aux oppositions monarchiste et républicaine bourgeoise, de l’intérieur comme de l’extérieur, ne doit nullement être interpré­tée comme l’effet des pressions de la révolution iranienne. Elle représente simplement les tentatives du clergé de s’agripper au pouvoir aussi longtemps que possible.

Il ne faut pas concevoir le régime de Khomeini comme un régime bourgeois normal qui comprend clairement les besoins de la classe qu’il représente. Dans le meilleur des cas, c’est un instrument extrême­ment arriéré de la bourgeoisie dont celle-ci doit maintenant se débarasser. Par la force, si nécessaire. Les révolutionnaires ne doivent en aucune manière relâcher leur détermination de se battre pour le renversement de ce régime parce que des forces bour­geoises s’y opposent aussi. De fait, chaque jour du pouvoir de ce régime islamique barbare qui passe, rend plus populaire le pouvoir normal de la bour­geoisie. La stabilité du pouvoir bourgeois normal qui succédera éventuellement à Khomeini dépendra directement des luttes que les masses mènent au­jourd’hui pour le renversement de la république islamique. Si les masses ne s’organisent pas au­jourd’hui pour accomplir cette tâche, la bourgeoisie finira par établir un régime encore plus stable sur les ruines de la révolution iranienne.

2. RECONSTRUIRE LES ORGANISATIONS OUVRIERES

a- S’inspirant des traditions de combat et d’organisation de la classe ouvrière iranienne, les révolutionnaires doivent axer leurs efforts sur la stimulation de tous les facteurs favorables à la réorganisation du mouvement ouvrier.

L’expérience de la révolution iranienne et le rôle de la grève générale dans le soulèvement révolutionnaire des masses ont déjà montré, sans conteste, la place économique et sociale centrale du prolétariat iranien. La démonstration a été faite que la croissance du capitalisme au cours des dernières décennies a placé la classe ouvrière iranienne à la tête de tous les changements révolutionnaires en Iran. L’élément qui peut amener un rapport de force favorable face au régime islamique aujourd’hui réside dans l’organisation de la classe ouvrière. Si celle-ci lançait sa force organisée dans les luttes de la vaste majorité de la population contre Khomeini, rien n’empêcherait une renaissance de la situation révolutionnaire. En tous cas, c’est le seul moyen de mettre un terme aux rêves de retour au "bon vieux temps" caressés par la bourgeoisie.

b- malgré la répression, la possibilité pour la classe ouvrière de s’organiser et de résister à l’offensive capitaliste existe effectivement. La révolution, la longue période de contrôle ouvrier et le mouvement des shoras ont imprégné la classe ouvrière iranienne d’une expérience révolutionnaire qu’il faut mettre à profit dans l’organisation de la lutte aujourd’hui. Cette expérience, acquise au travers de luttes révolutionnaires actives, a dégagé toute une couche de militants ouvriers qui, bien que décapitée par la contre-révolution islamique, n’a pas été complètement détruite. Aujourd’hui, c’est à cette couche principalement qu’incombe la tâche de réorqanisation.

Et de fait, un tel mouvement existe déjà au sein de la classe ouvrière, sur la base de sa propre expérience. On assiste dans de nombreuses grandes industries à des tentatives de former des comités d’action ouvriers, clandestins, indépendants et combatifs, afin de préparer l’intervention dans les luttes quotidiennes. Dans de nombreuses usines, des cercles ou comités ouvriers clandestins existent déjà et mènent des activités. Le grand nombre de grèves organisées au cours des deux dernières années de la plus sévère répression indique le potentiel qui existe encore au sein de la classe ouvrière.

Les révolutionnaires doivent prendre appui sur ce courant et chercher à susciter, étendre et unifier le mouvement pour les comités d’usine. Cet objectif peut se réaliser dans des luttes pour des revendications immédiates et contre les nouvelles lois capitalistes privant la classe ouvrière de tous ses droits face à l’offensive capitaliste d’aug­mentation du taux d’exploitation.

Une campagne de propagande expliquant les tâches fondamentales de la révolution iranienne et les moyens de préparer la classe ouvrière a la grève générale pour des changements révolutionnaires, peut aménager le terrain en vue de la reprise de l’action de masse à plus grande échelle et fournir aux comités d’usine existants le cadre politique nécessaire à leurs activités.

c- Le principal allié du prolétariat, à savoir la paysannerie pauvre (notamment émigrée vers les villes), commence également à comprendre que la voie de la défense des acquis de la révolution passe par la lutte contre les attaques du nouveau régime. Les révolutionnaires doivent prendre note de la nouvelle attitude de ces couches, attitude favorisant la reconstruction et la renaissance de leurs propres organisations indépendantes (notamment les shoras paysannes et les comités de quartier). La vague montante des luttes contre le retour des grands zamindarans fournit une base nouvelle à la réorganisation des paysans pauvres. De même l’aggravation du problème du logement fournit une impulsion à la réorganisation des pauvres urbains en comités de quartier.

La reconstruction des organisations de tous les opprimés (paysans pauvres, soldats, femmes, jeunes) doit aller de pair avec les tentatives de liaison avec les comités d’usine. Les coopératives de producteurs et de consommateurs qui s’étaient développées au cours de la révolution (et qui sont devenues des instruments du système de rationnement de l’Etat) ont déjà apporté aux masses une riche expérience des moyens de tisser et de multiplier leurs liens avec d’autre couches sociales. Les luttes contre 1’émasculation des coopératives par le gouverne­ment central peuvent devenir une base pour l’unifica­tion de tous les opprimés dans une lutte commune contre le régime de Khorneini.

3. LA CONSTRUCTION DU PARTI REVOLUTIONNAIRE

a- La défaite de la révolution iranienne est particulièrement visible dans la décimation de toutes les forces de gauche. Quasiment toute la direction des organisations révolutionnaires a été ou bien physiquement détruite ou bien forcée à s’exiler. La grande majorité des cadres dirigeants les groupements opportunistes de collaboration de classe ont publiquement dénoncé le marxisme et proclamé leur soumission à "la ligne de l’imam".

Les erreurs, vacillements et franches trahisons de ces groupes ont entraîné un état de profonde démorali­sation dans l’avant-garde ouvrière et de méfiance généralisée à l’égard de la gauche. Une longue période de travail patient sera nécessaire pour reconstruire l’influence de la gauche dans le mouvement des ouvriers et des masses laborieuses en Iran.

Par contre, ces défaites ont également démontré la faillite complète du stalinisme et du populisme petit-bourgeois qui sont depuis longtemps les fléaux historiques de la gauche iranienne. C’est l’opportunisme et la collaboration de classe qui ont subi la défaite. Le socialisme révolutionnaire n’est nullement discrédité aux yeux de 1 ’avant-garde par l’expérience de la révolution iranienne.

Pour de nombreux militants, il a désormais été démontré que seule une stratégie socialiste révolutionnaire fournit le moindre espoir de construction d’une direction authentiqueraient révolutionnaire.

Les conditions idéologiques et politiques de la construction des fondations du noyau d’un parti ouvrier révolutionnaire sont donc mûres. Des courants socialistes révolutionnaires critiques des traditions opportunistes apparaissent dans de nombreuses organisations de gauche. Les dénonciations du stalinisme et de la théorie de la révolution par étapes sont maintenant partagées par de nombreux courants en cours de développement. C’est la révolution elle-même qui a clos le débat et mis fin aux doutes sur la centralité du rôle de la classe ouvrière iranienne. Ces éléments fournissent la base pour commencer la lutte pour la construction d’un parti révolutionnaire dans la situation actuelle.

b- II est donc clair que cette lutte doit prendre pour point de départ le regroupement de tous les courants révolutionnaires en cours de développement aujourd’hui. Cela facilitera et suscitera en même temps la formation de courants semblables dans d’autres organisations. Aujourd’hui, il faut absolument une démarche non-sectaire et patiente pour faire avancer le processus de regroupement de la gauche révolutionnaire en Iran, démarche qui comprendra la discussion franche et démocratique de tous les grands problèmes de la révolution iranienne, du bilan de la gauche et des enseignements à en tirer.

Ce processus doit s’accompagner d’une lutte résolue contre l’opportunisme et la collaboration de classe et d’une défense conséquente des principes révolutionnaires sur la base desquels une stratégie authentiquement révolutionnaire peut être édifié. Toutes les forces qui se disent révolutionnaires doivent en faire la preuve pratique en balayant d’abord devant leur porte. C’est la seule voie qui permettra à la gauche révolutionnaire de retrouver son influence dans l’avant-garde et de renouer ses liens avec le mouvement de masse.

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