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Articles contre la bureaucratie stalinienne

samedi 2 janvier 2010, par Robert Paris

Lénine en 1922

Mieux vaut moins mais mieux

(...) en ce qui concerne l’appareil d’Etat, nous devons tirer de l’expérience passée cette conclusion qu’il vaut mieux procéder plus lentement.

Les choses vont si mal avec notre appareil d’Etat, pour ne pas dire qu’elles sont détestables, qu’il nous faut d’abord réfléchir sérieusement à la façon de combattre ses défauts ; ces derniers ne l’oublions pas, remontent au passé, lequel, il est vrai, a été bouleversé, mais n’est pas encore aboli ; il ne s’agit pas d’un stade culturel révolu depuis longtemps. le pose ici la question précisément de la culture, parce que dans cet ordre de choses, il ne faut tenir pour réalisé que ce qui est entré dans la vie culturelle, dans les mœurs, dans les coutumes. Or, chez nous, ce qu’il y a de bon dans notre organisation sociale est saisi à la hâte, on ne peut moins médité, compris, senti, vérifié, éprouvé, confirmé par l’expérience, consolidé, etc. Il ne pouvait certes en être autrement à une époque révolutionnaire et avec un développement tellement vertigineux qui nous a amenés, en cinq ans, du tsarisme au régime des Soviets.

Il est temps de devenir raisonnable. Il faut se pénétrer d’une méfiance salutaire envers un élan inconsidéré, envers toute espèce de vantardise, etc. ; il faut songer à vérifier les dispositions que nous proclamons à chaque heure, que nous prenons à chaque minute et dont nous démontrons ensuite à chaque seconde la faiblesse, le caractère inconsistant et inintelligible. Le plus nuisible, ici, ce serait la précipitation. Le plus nuisible serait de croire que le peu que nous savons suffit, ou encore que nous possédons un nombre plus ou moins considérable d d’éléments pour édifier un appareil vraiment neuf, et qui mérite véritablement le nom d’appareil socialiste, soviétique, etc.

Non, cet appareil, nous ne l’avons pour ainsi dire pas, et même nous possédons ridiculement peu d’éléments qui permettent de le créer. Et nous ne devons pas oublier que pour le mettre en place, il ne faut pas ménager son temps, et que cela prendra beaucoup, beaucoup, beaucoup d’années.

Quels éléments possédons‑nous pour créer cet appareil ? Deux seulement. En premier lieu, les ouvriers exaltés par la lutte pour le socialisme. Ils ne sont pas suffisamment instruits. Ils voudraient bien nous donner un appareil meilleur. Mais ils ne savent pas comment s’y prendre. Ils ne peuvent pas le faire. Ils ne sont pas assez formés, ils n’ont pas le niveau de culture requis. Or, pour ce faire, il faut justement avoir de la culture. Ici, l’on ne peut s’en tirer par un coup d’audace ou un assaut, avec de l’énergie ou du cran, ou, en général, par une des meilleures qualités humaines, quelle qu’elle soit. En second lieu, nous possédons des éléments de connaissance, d’instruction, d’enseignement, mais ridiculement peu par rapport à tous les autres pays.

Et il ne faut pas oublier que nous sommes encore trop enclins à vouloir suppléer à ce savoir (ou à nous imaginer que l’on peut y suppléer) par le zèle, la précipitation, etc.

Pour rénover notre appareil d’Etat, nous devons à tout prix nous assigner la tâche que voici : premièrement, nous instruire ; deuxièmement, nous instruire encore ; troisièmement, nous instruire toujours. Ensuite, avoir soin que le savoir ne reste pas chez nous lettre morte ou une phrase à la mode (ce qui, avouons‑le, nous arrive bien souvent) ; que le savoir pénètre vraiment dans l’esprit, devienne partie intégrante de notre vie, pleinement et effectivement. Bref, il nous faut exiger autre chose que ce qu’exige la bourgeoisie de l’Europe occidentale, savoir ce qu’il est digne et convenable d’exiger pour un pays qui se propose de devenir un pays socialiste.

Conclusion : nous devons faire de l’Inspection ouvrière et paysanne, instrument d’amélioration de notre appareil d’Etat, une institution vraiment exemplaire.

Pour qu’elle puisse atteindre au niveau voulu, il faut s’en tenir à la règle : vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.

Pour cela, il faut que tout ce qu’il y a de vraiment meilleur dans notre régime social soit mis en œuvre avec le maximum de prudence, de réflexion et de compétence, en vue de créer ce nouveau Commissariat du peuple.

Pour cela, il faut que les meilleurs éléments de notre régime social, à savoir : les ouvriers avancés, d’abord, et, en second lieu, les éléments vraiment instruits, pour lesquels on peut se porter garant qu’ils ne croiront rien sur parole et qu’ils ne diront pas un mot qui soit contraire à leur conscience, ne craignent pas de prendre conscience des difficultés, quelles qu’elles soient, et ne reculent devant aucune lutte pour atteindre le but qu’ils se seront sérieusement assigné.

Voilà cinq ans que nous nous évertuons à perfectionner notre appareil d’Etat. Mais ce n’a été là qu’une agitation vaine qui, en ces cinq ans, nous a montré simplement qu’elle était inefficace, ou même inutile, voire nuisible. Cette vaine agitation nous donnait une apparence de travail ; en réalité, elle encrassait nos institutions et nos cerveaux.

Il faut enfin que cela change.

Il faut adopter cette règle : mieux vaut moins, mais mieux. Il faut adopter cette règle : mieux vaut dans deux ans ou même dans trois ans, que précipiter les choses sans aucun espoir de former un bon matériel humain.

Je sais qu’il sera difficile d’observer cette règle et de l’appliquer dans notre situation. Je sais que la règle contraire se frayera un chemin par mille tours et détours. Je sais qu’il faudra opposer une résistance formidable, qu’il s’agira de faire preuve d’une persévérance prodigieuse ; que ce travail, dans les premières années du moins, sera diablement ingrat. Et cependant je suis persuadé que c’est seulement ainsi que nous parviendrons à notre but et saurons, une fois ce but atteint, fonder une république réellement digne du nom de République socialiste, soviétique, etc., etc., etc.

Il est probable que beaucoup de lecteurs aient trouvé trop insuffisants les chiffres que j’ai cités à titre d’exemple dans mon premier article [1]. Je suis sûr que l’on peut produire bien des calculs pour montrer l’insuffisance de ces chiffres. Mais je pense que par‑dessus tous les calculs possibles et imaginables, nous devons mettre une chose : une qualité vraiment exemplaire.

J’estime que le moment est justement venu où nous devons nous occuper comme il convient, avec tout le sérieux voulu, de notre appareil d’Etat, et où la précipitation serait peut­-être ce qui causerait le plus grand tort. Aussi je tiens à mettre en garde contre un accroissement de ces chiffres. Bien au contraire, je pense qu’ici il faut se montrer particulièrement avare de chiffres. Parlons net. Le Commissariat du peuple de l’Inspection ouvrière et paysanne ne jouit pas à l’heure actuelle d’une ombre de prestige. Tout le monde sait qu’il n’est point d’institutions plus mal organisées que celles relevant de notre Inspection ouvrière et paysanne, et que dans les conditions actuelles on ne peut rien exiger de ce Commissariat. Il nous faut bien retenir cela si nous voulons vraiment arriver à constituer, d’ici quelques années, une institution qui, premièrement, sera exemplaire, deuxièmement, inspirera à tous une confiance absolue, et troisièmement, montrera à tous et à chacun que nous avons réellement justifié les activités de cette haute institution qu’est la Commission centrale de contrôle. Toutes les normes générales du personnel de ses administrations doivent, à mon avis, être bannies d’emblée et sans recours. Nous devons choisir les cadres de l’Inspection ouvrière et paysanne avec un soin particulier, en leur faisant subir le plus rigoureux examen, pas autrement. En effet, à quoi bon fonder un Commissariat du Peuple où le travail se ferait tant bien que mal, qui, derechef, n’inspirerait pas la moindre confiance, et dont l’opinion n’aurait qu’une infime autorité ? Je pense que notre tâche principale est de l’éviter lors de la réorganisation que nous projetons actuellement.

Les ouvriers que nous désignons comme membres de la Commission centrale de contrôle doivent être des communistes irréprochables, et je pense qu’il faudra leur consacrer un long effort pour leur apprendre les méthodes et les objectifs de leur travail. Ensuite, il devra y avoir un nombre déterminé de secrétaires comme auxiliaires à qui l’on aura soin de faire subir un triple contrôle avant de les admettre. Enfin, ceux des postulants que nous aurons décidés, à titre d’exception, d’engager d’emblée à l’Inspection ouvrière et paysanne, devront répondre aux conditions ci‑après :

premièrement, ils seront recommandés par plusieurs communistes ;

deuxièmement, ils subiront une épreuve attestant qu’ils connaissent notre appareil d’Etat ;

troisièmement, ils subiront une épreuve attestant qu’ils connaissent les éléments de la théorie relative à notre appareil d’Etat, les principes de la science administrative, les écritures, etc ;

quatrièmement, ils devront œuvrer en bonne intelligence avec les membres de la Commission centrale de contrôle et avec leur propre secrétariat, de façon que nous puissions répondre du bon fonctionnement de l’appareil tout entier.

Je sais que ce sont là des conditions hors de pair, et je crains fort que la majorité des « praticiens » de l’Inspection ouvrière et paysanne ne les déclarent irréalisables, ou ne les accueillent avec un sourire dédaigneux. Mais je demande à n’importe lequel des dirigeants actuels de l’Inspection ouvrière et paysanne ou des personnes rattachées à ce Commissariat : peut‑il me dire franchement quelle est l’utilité pratique de ce Commissariat du Peuple qu’est l’Inspection ouvrière et paysanne ? Je pense que cette question lui permettra de trouver le sens de la mesure. Ou bien il ne vaut pas la peine de procéder à la réorganisation nous en avons tant vu ‑ de cette entreprise désespérée qu’est l’Inspection ouvrière et, paysanne ; ou bien il faut vraiment se donner comme tâche de créer par un effort lent, difficile, inaccoutumé, non sans recourir à de nombreuses vérifications, quelque chose de vraiment exemplaire, susceptible d’inspirer le respect à tous et à chacun, non pas seulement parce que titres et grades obligent.

Si l’on ne s’arme pas de patience, si l’on ne consacre pas à cette œuvre plusieurs années, mieux vaut ne pas l’entreprendre.

Je pense que parmi les établissements que nous avons déjà enfantés, en fait d’instituts supérieurs du travail etc., il faut choisir un minimum, vérifier s’ils sont organisés avec tout le sérieux requis, et continuer le travail, mais seulement de façon qu’il soit réellement à la hauteur de la science moderne, qu’il nous fasse bénéficier de toutes ses acquisitions. Dès lors, ce ne sera pas une utopie d’espérer avoir, dans quelques années, une institution qui sera en mesure de s’acquitter de sa tâche, c’est‑à‑dire de perfectionner notre appareil d’Etat avec méthode, sans défaillance, en jouissant de la confiance de la classe ouvrière, du Parti communiste de Russie et de toute la population de notre République.

L’action préparatoire pourrait commencer dès maintenant. Si le Commissariat de l’Inspection ouvrière et paysanne acceptait le plan de cette réforme, il pourrait entamer tout de suite les préparatifs et continuer d’agir systématiquement pour les faire aboutir, sans se presser et sans refuser de refaire ce qui aura été fait une fois.

Les demi‑mesures seraient ici nuisibles au plus haut point. Toutes les considérations d’un autre ordre que l’on pourrait émettre au sujet des effectifs de l’Inspection ouvrière et paysanne, seraient en réalité fondées sur les vieux principes bureaucratiques, sur les vieux préjugés, sur ce qui a déjà été condamné et qui provoque la risée publique, etc.

Somme toute, la question se pose ainsi :

Ou bien montrer, dès à présent, que nous avons acquis des connaissances sérieuses en matière de construction de l’Etat (il n’est pas défendu d’apprendre quelque chose en cinq ans) ; ou bien nous ne sommes pas encore mûrs pour cela, et alors, il ne vaut pas la peine de s’en charger.

Je pense qu’avec le matériel humain dont nous disposons, il ne sera pas immodeste de présumer que nous en savons déjà assez pour pouvoir reconstruire à neuf, avec méthode, au moins un seul Commissariat du peuple. Il est vrai que ce seul Commissariat doit donner la mesure de l’ensemble de notre appareil d’Etat.

Ouvrir immédiatement un concours pour la rédaction de deux manuels ou plus, traitant de l’organisation du travail en général, et spécialement de l’administration. On pourrait prendre pour base le livre de Iermanski, encore que, soit dit entre parenthèses, cet auteur sympathise manifestement avec le menchévisme et soit incapable de rédiger un manuel pouvant convenir au pouvoir des Soviets. Ensuite, on pourrait prendre pour base l’ouvrage récemment paru de Kerjentsev ; enfin, on pourrait aussi mettre à profit quelques autres manuels traitant divers aspects de la question.

Envoyer quelques personnes averties et consciencieuses en Allemagne ou en Angleterre pour recueillir la documentation et étudier le problème. J’ai dit l’Angleterre pour le cas où le voyage en Amérique ou au Canada serait impossible.

Nommer une commission chargée d’élaborer le programme préliminaire des examens à faire subir aux personnes qui sollicitent une place à l’Inspection ouvrière et paysanne ; de même pour les postulants aux postes de membres de la Commission centrale de contrôle.

Ces activités et autres analogues ne gêneront, bien entendu, ni le commissaire du peuple, ni les membres du collège de l’Inspection ouvrière et paysanne, ni le présidium de la Commission centrale de contrôle.

Parallèlement, il faudra désigner une commission préparatoire chargée de trouver des candidats aux postes de membres de la Commission centrale de contrôle. J’espère que pour ces postes nous aurons aujourd’hui un nombre de candidats plus que suffisant, tant parmi les collaborateurs expérimentés des administrations que parmi les étudiants de nos écoles soviétiques. Il ne serait guère rationnel d’exclure à l’avance telle ou telle catégorie. Il nous faudra probablement donner la préférence à un personnel varié pour cette institution, où nous devons rechercher une synthèse de nombreuses qualités, de mérites divers. De sorte qu’il y aura à fournir un gros effort pour dresser la liste des candidats. Il serait indésirable au plus haut point que ce nouveau Commissariat soit formé d’après un standard unique, mettons, le type de fonctionnaire, ou en en éliminant le type d’agitateur, ou les hommes dont le trait distinctif est la sociabilité ou la faculté de pénétrer dans des milieux guère familiers à ce genre de collaborateurs, etc.

Il me semble que je traduirai mieux ma pensée en comparant mon plan à des institutions de caractère académique. Les membres de la Commission centrale de contrôle seront tenus, sous la direction de leur présidium, d’examiner régulièrement tous les dossiers et documents du Bureau politique. D’autre part, ils devront répartir rationnellement leur temps entre les divers travaux de vérification des écritures dans nos institutions, depuis les plus petites et les moins importantes jusqu’aux grandes administrations de l’Etat. Enfin, ils devront aussi étudier la théorie, c’est‑à-dire la théorie de l’organisation du travail auquel ils ont l’intention de se consacrer ; ils auront de même à effectuer des exercices pratiques sous la direction soit de camarades expérimentés, soit de professeurs des instituts supérieurs de l’organisation du travail.

Mais je pense qu’ils n’auront pas lieu de se borner à cette activité purement académique. Il leur faudra se préparer, en outre, à des fonctions que je n’hésiterais pas à appeler préparation à la chasse, je ne dirais pas aux filous, mais à quelque chose dans ce genre, et invention de ruses destinées à dissimuler leurs campagnes, leurs marches et contre-marches, etc.

Dans les institutions de l’Europe occidentale, de pareilles propositions auraient provoqué une indignation inouïe, un sentiment de révolte morale, etc. ; mais j’espère que nous ne sommes pas encore bureaucratisés à ce point‑là. La NEP chez nous ne s’est pas encore acquis une réputation telle que l’on puisse se formaliser à l’idée d’attraper quelqu’un. Notre République des Soviets a été édifiée depuis si peu de temps, et il y a là un tel bric‑à‑brac que personne ne songera à s’offusquer à l’idée que l’on puisse, dans ce fatras, opérer des fouilles à l’aide de certaines ruses et de coups de sonde visant quelquefois des sources assez éloignées, ou s’effectuant par des voies assez détournées. Et si même quelqu’un y songeait, on peut être certain que nous en ririons tous de bon cœur.

Notre nouvelle Inspection ouvrière et paysanne, nous l’espérons, laissera loin derrière elle cette qualité que les Français dénomment pruderie [2], et que nous pourrions appeler affectation ridicule ou ridicule ostentation, et qui fait supérieurement le jeu de toute notre bureaucratie, tant de nos institutions soviétiques que des organisations du Parti, car, soit dit entre parenthèses, la bureaucratie existe chez nous dans les unes comme dans les autres.

Si j’ai écrit plus haut que nous devions nous instruire et encore nous instruire dans les écoles supérieures d’organisation du travail, etc., cela ne veut pas dire le moins du monde que je conçoive cet « enseignement » à la façon scolaire, ou que je me borne à l’idée d’un enseignement scolaire. J’espère qu’un vrai révolutionnaire ne me soupçonnera pas d’avoir renoncé ici à entendre par « enseignement » une farce mi‑plaisante, une ruse, un bon tour ou quelque chose dans ce genre. Je sais que dans un Etat grave et compassé de l’Europe occidentale, cette idée aurait vraiment provoqué l’horreur ; aucun fonctionnaire qui se respecte n’aurait consenti même à la discuter. Mais j’espère que nous ne sommes pas encore bureaucratisés à ce point, et que la discussion de cette idée ne provoque chez nous que de la bonne humeur.

En effet, pourquoi ne pas joindre l’agréable à l’utile ? Pourquoi ne pas profiter d’une farce plaisante ou mi‑plaisante pour surprendre quelque chose de ridicule, quelque chose de nuisible, ou de semi‑ridicule, de semi‑nuisible, etc. ?

Il me semble que notre Inspection ouvrière et paysanne gagnera beaucoup à tenir compte de ces considérations, et que la liste des cas où notre Commission centrale de contrôle ou ses collègues de l’Inspection ouvrière et paysanne ont remporté quelques‑unes de leurs plus brillantes victoires, s’enrichira de nombreux exploits de nos futurs inspecteurs et contrôleurs, en des endroits qu’il n’est guère commode de mentionner dans des manuels décents et graves.

Comment peut‑on réunir une institution du Parti à une administration soviétique ? N’y a‑t‑il pas là quelque chose d’inadmissible ?

Je ne pose pas cette question en mon nom, mais au nom de ceux auxquels j’ai fait allusion plus haut, en disant que nous avons des bureaucrates non seulement dans nos administrations soviétiques, mais aussi dans les organisations du Parti.

En effet, pourquoi ne pas réunir les unes et les autres quand l’intérêt de la chose le commande ? Est‑ce que personne n’a jamais remarqué, par exemple, que dans un Commissariat du Peuple comme celui des Affaires étrangères, une semblable réunion est extrêmement utile et se pratique dès sa fondation ? Le Bureau politique ne discute‑t‑il pas, du point de vue du Parti, quantité de questions, grandes et petites, relatives à nos « contre‑manœuvres » en réponse aux « manœuvres » des puissances étrangères, afin de prévenir, disons, quelque ruse de leur part, pour être poli ? L’alliance souple de l’élément administratif et de l’élément du Parti n’est‑elle pas une source d’énergie immense dans notre politique ? Je crois que ce qui a fait ses preuves, s’est consolidé dans notre politique extérieure, et qui est entré dans les mœurs au point de ne plus provoquer le moindre doute en la matière, serait non moins opportun (et même beaucoup plus, à mon avis) dans l’ensemble de notre appareil d’Etat. Or, l’Inspection ouvrière et paysanne doit justement prendre en considération notre appareil d’Etat tout entier, et son activité doit porter sur toutes les institutions de l’Etat sans aucune exception, locales, centrales, commerciales, purement administratives, scolaires, théâtrales, archives, etc., en un mot, toutes, sans la moindre exception.

Pourquoi donc pour une institution de cette envergure et qui demande, en outre, une souplesse extraordinaire des formes de son activité, ‑ pourquoi donc ne pas admettre pour elle une fusion particulière de l’organisme de contrôle du Parti avec celui de l’Etat ?

Pour moi je n’y verrais aucun inconvénient. Bien plus je crois que cette fusion est le seul gage d’une activité féconde. Je pense que tous les doutes à cet égard émanent des recoins les plus poussiéreux de notre appareil d’Etat, et qu’ils ne méritent qu’une chose, c’est d’être tournés en ridicule.

Autre doute : convient‑il d’associer les études à l’exercice d’une fonction ? Il me semble que non seulement cela convient, mais que c’est nécessaire. En général, malgré toute notre attitude révolutionnaire à l’égard des principes qui régissent les Etats d’Occident, ceux‑ci ont réussi à nous inoculer une série de préjugés des plus nuisibles et ridicules. Dans une certaine mesure, cette contagion nous vient aussi de nos aimables bureaucrates qui nous l’ont passée sciemment, dans l’espoir de pouvoir souvent pêcher dans l’eau trouble de ces préjugés. Et ils ont pêché dans cette eau trouble au point que seuls les aveugles impénitents parmi nous n’ont pas remarqué combien largement cette pêche était pratiquée.

Dans toute la sphère des rapports sociaux, économiques et politiques nous sommes « terriblement » révolutionnaires. Mais en ce qui concerne la hiérarchie, le respect des formes et des usages de la procédure administrative, notre « révolutionnarisme » fait constamment place à l’esprit de routine le plus moisi. On peut ici constater un phénomène du plus haut intérêt, savoir que dans la vie sociale le plus prodigieux bond en avant s’allie fréquemment à une monstrueuse indécision devant les moindres changements.

Cela se conçoit, parce que les pas en avant les plus audacieux relevaient, depuis fort longtemps, du domaine de la théorie, d’un domaine cultivé principalement, voire presque exclusivement, sur le plan théorique. Ecœuré par l’abominable réalité bureaucratique, le Russe soulageait son cœur chez lui en échafaudant des systèmes éminemment audacieux ; et c’est pourquoi ces systèmes éminemment audacieux prenaient chez nous un caractère extraordinairement étroit. On voyait coexister chez nous la hardiesse dans les constructions d’ordre général et une timidité surprenante devant la plus insignifiante des réformes administratives. L’idée d’une prodigieuse révolution agraire universelle était élaborée avec une audace inconnue dans les autres pays ; et à côté de cela, on manquait d’imagination pour réaliser une réforme administrative de dixième ordre ; on manquait d’imagination ou de patience pour appliquer à cette réforme les principes généraux qui, touchant les problèmes d’ordre général, donnaient de si « brillants » résultats.

Voilà pourquoi notre vie présente réunit en elle de façon saisissante des traits d’audace stupéfiante et une indécision de pensée devant les changements les plus insignifiants.

Je crois qu’il n’en a jamais été autrement dans toutes les révolutions vraiment grandes, car elles naissent des contradictions entre l’ancien, la tendance à remanier l’ancien, et la tendance la plus abstraite vers ce qui est nouveau, nouveau au point de ne plus contenir un seul grain du passé.

Et plus cette révolution est radicale, plus longtemps subsisteront ces contradictions.

Le trait général caractérisant notre vie actuelle est celui‑ci : nous avons détruit l’industrie capitaliste, nous nous sommes appliqués à démolir à fond les institutions moyenâgeuses, la propriété seigneuriale, et sur cette base, nous avons créé la petite et très petite paysannerie qui suit le prolétariat, confiante dans les résultats de son action révolutionnaire. Cependant, avec cette confiance à elle seule, il ne nous est pas facile de tenir jusqu’à la victoire de la révolution socialiste dans les pays plus avancés ; car la petite et la toute petite paysannerie, surtout sous la NEP, reste, par nécessité économique, à un niveau de productivité du travail extrêmement bas. Au demeurant, la situation internationale fait que la Russie est aujourd’hui rejetée en arrière ; que dans l’ensemble la productivité du travail national est maintenant sensiblement moins élevée chez nous qu’avant la guerre. Les puissances capitalistes de l’Europe occidentale, partie sciemment, partie spontanément, ont fait tout leur possible pour nous rejeter en arrière, pour profiter de la guerre civile en Russie en vue de ruiner au maximum notre pays. Précisément une telle issue à la guerre impérialiste leur apparaissait, bien entendu, comme offrant des avantages sensibles ; si nous ne renversons pas le régime révolutionnaire en Russie, nous entraverons du moins son évolution vers le socialisme, voilà à peu près comment ces puissances raisonnaient, et de leur point de vue, elles ne pouvaient raisonner autrement. En fin de compte elles ont accompli leur tâche à moitié. Elles n’ont pas renversé le nouveau régime instauré par la révolution, mais elles ne lui ont pas permis non plus de faire aussitôt un pas en avant tel qu’il eût justifié les prévisions des socialistes, qui leur eût permis de développer à une cadence extrêmement rapide les forces productives ; de développer toutes les possibilités dont l’ensemble eût formé le socialisme ; de montrer à tous et à chacun nettement, de toute évidence, que le socialisme implique des forces immenses et que l’humanité est passée maintenant à un stade de développement nouveau, qui comporte des perspectives extraordinairement brillantes.

Le système des rapports internationaux est maintenant tel qu’en Europe, un Etat, l’Allemagne, est asservi par les vainqueurs. Ensuite, plusieurs Etats, parmi les plus vieux d’Occident, se trouvent, à la suite de la victoire, dans des conditions qui leur permettent d’en profiter pour faire certaines concessions à leurs classes opprimées, concessions qui, bien que médiocres, retardent le mouvement révolutionnaire dans ces pays et créent un semblant de « paix sociale ».

Par ailleurs, bon nombre de pays, ceux d’Orient, l’Inde, la Chine, etc., précisément du fait de la dernière guerre impérialiste, se sont trouvés définitivement rejetés hors de l’ornière. Leur évolution s’est orientée définitivement dans la voie générale du capitalisme européen. La fermentation qui travaille toute l’Europe y a commencé. Et il est clair maintenant, pour le monde entier, qu’ils se sont lancés dans une voie qui ne peut manquer d’aboutir à une crise de l’ensemble du capitalisme mondial.

Nous sommes donc à l’heure actuelle placés devant cette question : saurons‑nous tenir avec notre petite et très petite production paysanne, avec l’état de délabrement de notre pays, jusqu’au jour où les pays capitalistes d’Europe occidentale auront achevé leur développement vers le socialisme ? Mais ils ne l’achèvent pas comme nous le pensions auparavant. Ils l’achèvent non par une « maturation » régulière du socialisme chez eux, mais au prix de l’exploitation de certains Etats par d’autres, de l’exploitation du premier Etat vaincu dans la guerre impérialiste, exploitation jointe à celle de tout l’Orient. D’autre part, précisément par suite de cette première guerre impérialiste, l’Orient est entré définitivement dans le mouvement révolutionnaire, et a été définitivement entraîné dans le tourbillon du mouvement révolutionnaire mondial.

Quelle tactique cette situation impose‑t‑elle à notre pays ? Evidemment la suivante : nous devons faire preuve de la plus grande prudence, afin de conserver notre pouvoir ouvrier, de maintenir sous son autorité et sous sa direction notre petite et toute petite paysannerie. Nous avons pour nous cet avantage que le monde entier est entraîné d’ores et déjà dans un mouvement qui doit engendrer la révolution socialiste universelle. Mais nous avons aussi ce désavantage que les impérialistes sont parvenus à scinder le monde en deux camps ; et cette scission se complique du fait que l’Allemagne, pays où le capitalisme est réellement évolué, ne saurait que très difficilement se relever aujourd’hui. Toutes les puissances capitalistes de ce qu’on appelle l’Occident la déchiquètent et l’empêchent de se relever. D’autre part, l’Orient tout entier, avec ses centaines de millions de travailleurs exploités, réduits à la dernière extrémité, est placé dans des conditions où ses forces physiques et matérielles ne sauraient aucunement soutenir la comparaison avec les forces physiques, matérielles et militaires de n’importe quel Etat, fût‑il beaucoup plus petit, de l’Europe occidentale.

Pouvons‑nous conjurer le choc futur avec ces pays impérialistes ? Pouvons‑nous espérer que les antagonismes et les conflits internes entre les pays impérialistes prospères d’Occident et les pays impérialistes prospères d’Orient nous laisseront une trêve pour la deuxième fois, comme ils l’ont fait la première fois, lorsque la croisade entreprise par la contre‑révolution occidentale pour venir en aide à la contre‑révolution russe échoua par suite des contradictions qui existaient dans le camp des contre­révolutionnaires d’Occident et d’Orient, dans celui des exploiteurs orientaux et des exploiteurs occidentaux, dans celui du Japon et de l’Amérique ?

Il me semble qu’à cette question il faut répondre que la solution dépend ici d’un trop grand nombre de facteurs ; ce qui permet, en somme, de prévoir l’issue de la lutte, c’est le fait qu’en fin de compte, le capitalisme lui‑même instruit et éduque pour la lutte l’immense majorité de la population du globe.

L’issue de la lutte dépend finalement de ce fait que la Russie, l’Inde, la Chine, etc., forment l’immense majorité de la population du globe. Et c’est justement cette majorité de la population qui, depuis quelques années, est entraînée avec une rapidité incroyable dans la lutte pour son affranchissement ; à cet égard, il ne saurait y avoir une ombre de doute quant à l’issue finale de la lutte à l’échelle mondiale. Dans ce sens, la victoire définitive du socialisme est absolument et pleinement assurée.

Mais ce qui nous intéresse, ce n’est point cette inévitable victoire finale du socialisme. Ce qui nous intéresse, c’est la tactique que nous devons suivre, nous, Parti communiste de Russie, nous, pouvoir des Soviets de Russie, pour empêcher les Etats contre‑révolutionnaires de l’Europe occidentale de nous écraser. Pour que nous puissions subsister jusqu’au prochain conflit militaire entre l’Occident impérialiste contre‑révolutionnaire et l’Orient révolutionnaire et nationaliste, entre les Etats les plus civilisés du monde et les pays arriérés comme ceux de l’Orient, et qui forment cependant la majorité, il faut que cette majorité ait le temps de se civiliser. Nous non plus, nous ne sommes pas assez civilisés pour pouvoir passer directement au socialisme, encore que nous en ayons les prémisses politiques. Il nous faut suivre cette tactique, ou bien adopter pour notre salut la politique suivante.

Nous devons nous efforcer de construire un Etat où les ouvriers continueraient à exercer la direction sur les paysans, garderaient la confiance de ces derniers, et par une économie rigoureuse, banniraient de tous les domaines de la vie sociale jusqu’aux moindres excès.

Nous devons réaliser le maximum d’économie dans notre appareil d’Etat. Nous devons en bannir toutes les traces d’excès que lui a laissées en si grand nombre la Russie tsariste, son appareil capitaliste et bureaucratique.

Est‑ce que ce ne sera pas le règne de la médiocrité paysanne ?

Non. Si nous conservons à la classe ouvrière sa direction sur la paysannerie, nous pourrons, au prix d’une économie des plus rigoureuses dans la gestion de notre Etat, employer la moindre somme économisée pour développer notre grande industrie mécanisée, l’électrification, l’extraction hydraulique de la tourbe, pour achever la construction de la centrale hydro‑électrique du Volkhov [3], etc.

Là, et là seulement, est notre espoir. Alors seulement nous pourrons, pour employer une image, changer de cheval, abandonner la haridelle du paysan, du moujik, renoncer aux économies indispensables dans un pays agricole ruiné, et enfourcher le cheval que recherche et ne peut manquer de rechercher le prolétariat, à savoir, la grande industrie mécanisée, l’électrification, la centrale hydro‑électrique du Volkhov, etc.

Voilà comment je rattache dans mon esprit le plan d’ensemble de notre travail ; de notre politique, de notre tactique, de notre stratégie, aux tâches de l’Inspection ouvrière et paysanne réorganisée. Voilà ce qui justifie à mes yeux le souci exceptionnel, l’attention soutenue que nous devons porter à l’Inspection ouvrière et paysanne, en la plaçant à une hauteur exceptionnelle, en conférant à ses dirigeants les droits du Comité central, etc., etc.

En voici la justification : c’est seulement en épurant au maximum notre appareil, en réduisant au maximum tout ce qui n’est pas absolument nécessaire, que nous pourrons nous maintenir à coup sũr. Et cela, non pas au niveau d’un pays de petite agriculture paysanne, non pas au niveau de cette étroitesse généralisée, mais à un niveau qui s’élève de plus en plus vers la grosse industrie mécanisée.

Telles sont les grandes tâches dont je rêve pour notre Inspection ouvrière et paysanne. Voilà pourquoi je projette pour elle la fusion de l’organisme suprême du Parti avec un « simple » Commissariat du Peuple.

Le 2 mars 1923.

Notes

[1] Voir « Comment réorganiser l’Inspection Ouvrière et Paysanne ? », 23.1.1923. (N. R.)

[2] En français dans le texte. (N. R.)

[3] Il s’agit de la première centrale hydroélectrique soviétique. Sa construction commença dès 1918 mais ne fut achevée qu’en qu’en 1926.

Lénine, 4 janvier 1923

Post-scriptum au "testament de Lénine"

Staline est trop brutal, et ce défaut, pleinement supportable dans les relations entre nous, communistes, devient intolérable dans la fonction de secrétaire général. C’est pourquoi je propose aux camarades de réfléchir au moyen de déplacer Staline de ce poste et de nommer à sa place un homme qui, sous tous les rapports, se distingue de Staline par une supériorité - c’est-à-dire qu’il soit plus patient, plus loyal, plus poli et plus attentionné envers les camarades, moins capricieux, etc. Cette circonstance peut paraître une bagatelle insignifiante, mais je pense que pour prévenir une scission, et du point de vue des rapports entre Staline et Trotsky que j’ai examinés plus haut, ce n’est pas une bagatelle, à moins que ce ne soit une bagatelle pouvant acquérir une signification décisive.

Cours Nouveau (1923)

Léon Trotsky

LE BUREAUCRATISME ET LA RÉVOLUTION

1. - Les conditions essentielles qui non seulement entravent la réalisation de l’idéal socialiste, mais encore sont parfois pour la révolution une source de pénibles épreuves et de graves dangers, sont suffisamment connues. Ce sont : a) les contradictions sociales intérieures de la révolution qui, sous le communisme de guerre, étaient automatiquement comprimées, mais qui, sous la nep, se déploient fatalemen

Appel des déportés à l’Internationale communiste

Léon Trotsky

13 janvier 1928

Nous soussignés, exclus des rangs du parti communiste de l’Union soviétique avant le XV° congrès de ce parti ou par décision de ce congrès, avons estimé nécessaire de faire appel en temps utile de cette exclusion auprès de l’organe suprême du mouvement communiste international, à savoir le VI° congrès du l’Internationale communiste . Cependant, sur ordre du G.P.U. (ou en partie sur résolution du comité central du parti), nous, vieux‑bolcheviks, sommes exilés dans les régions les plus éloignées d’Union soviétique sans qu’aucune accusation soit portée contre nous, dans le but unique d’empêcher notre liaison avec Moscou et les autres centres ouvriers, et, par conséquent, avec le VI° congrès mondial. Nous estimons donc nécessaire, à la veille de notre départ forcé vers des régions lointaines de l’Union, d’adresser la déclaration présente au présidium du comité exécutif de l’Internationale communiste, en le priant de le porter à la connaissance des comités centraux de tous les partis communistes.

1. Le G.P.U. nous exile sur la base de l’article 58 du Code criminel, c’est‑à­-dire pour « propagande ou agitation en faveur du renversement, de la sape ou de l’affaiblissement du pouvoir soviétique ou pour commettre des actes individuels contre-révolutionnaires ». Avec un calme dédain, nous rejetons la tentative d’appliquer cet article à des dizaines de bolcheviks‑léninistes qui ont beaucoup fait pour établir, défendre et consolider le pouvoir soviétique dans le passé et, qui, à l’avenir aussi, consacreront toutes leurs forces à défendre la dictature du prolétariat. 2. La déportation administrative de vieux militants, sur ordre administratif du G.P.U., est tout simplement un nouveau maillon de la chaîne des événements qui ébranlent le P.C. soviétique. Ces événements auront une importance historique immense pour une série d’années. Les divergences de vues actuelles sont parmi les plus importantes de celles que connut l’histoire du mouvement révolutionnaire international. Il s’agit en substance de savoir comment ne pas mener à sa perte la dictature du prolétariat qui fut conquise en octobre 1917. La lutte dans le P.C. de l’U.R.S.S. se déroule dans le dos de l’I.C. ; celle­-ci n’y participe pas, elle l’ignore même. Les documents principaux de l’Opposition consacrés aux grandes questions de notre époque continuent à être inconnus de l’Internationale communiste. Les partis communistes sont toujours placés devant le fait accompli et ne font qu’apposer leur estampille sur des décisions adoptées d’avance. Nous estimons qu’une telle situation est issue du régime absolument faux en vigueur dans le P.C. de l’U.R.S.S. et dans l’I.C. tout entière. 3. L’âpreté exceptionnelle de la lutte au sein du parti, qui a amené notre exclusion de celui‑ci (et actuellement notre exil, sans qu’aucun fait nouveau puisse être invoqué pour le motiver), trouve précisément sa cause dans notre aspiration à faire connaître notre point de vue au parti et à l’I.C. Tant que Lénine était là, une telle activité était considérée comme normale et logique Les discussions se développaient à cette époque sur la base de la publication et de l’examen intégral de tous les documents concernant les questions litigieuses. Faute d’un tel régime l’I.C. ne peut devenir ce qu’elle doit être. La lutte pour le pouvoir du prolétariat international contre la bourgeoisie, extrêmement puissante, est encore entièrement devant lui. Cette lutte présuppose, du côté des partis communistes, une direction forte, jouissant d’une autorité morale, et capable d’agir par elle-même. Une telle direction ne peut être créée qu’au cours de nombreuses années, en sélectionnant les représentants les plus fermes, les plus aptes à déterminer leur action d’une façon autonome, les plus conséquents, les plus vaillants de l’avant‑garde du prolétariat. Dans l’exécution de leur tâche, des fonctionnaires, même les plus consciencieux, ne peuvent remplacer les guides de la Révolution. La victoire de la révolution prolétarienne en Europe et dans le monde entier dépend, dans une très large mesure, de la solution du problème de la direction révolutionnaire. Le régime intérieur de l’I.C. empêche de choisir et d’éduquer une pareille direction. Cela se manifeste surtout de façon éclatante par l’attitude des partis communistes étrangers en présence des procédures internes du P.C. de l’U.R.S.S. dont le sort est intimement lié au destin de l’I.C. 4. Nous, Oppositionnels, nous avons brisé les normes de la vie du parti. Pourquoi ? Parce que nous avons été dépouillés illégalement de la possibilité d’exercer nos droits normaux de membres du parti. Pour porter notre point de vue à la connaissance du congrès, nous avons été contraints de prendre sur nous d’utiliser une imprimerie d’État. Pour réfuter devant la classe ouvrière la falsification de notre point de vue, et, en particulier, la vile calomnie relative à notre prétendue liaison avec un officier de Wrangel [1] et la contre‑révolution en général, nous avons arboré, à la manifestation du X° anniversaire, des pancartes portant les inscriptions suivantes :

« Feu à droite, contre les Koulaks, les Nepmen et les Bureaucrates ! »

« Réalisons les dernières volontés de Lénine ! »

« Pour une véritable démocratie dans le Parti ! »

Ces mots d’ordre, incontestablement bolcheviques, furent déclarés non seulement hostiles au parti, mais contre‑révolutionnaires. De nombreux signes montrent qu’il faut s’attendre également, dans l’avenir, à des tentatives de créer de toutes pièces de prétendus liens entre l’Opposition et les organisations de gardes-blancs et de mencheviks dont nous sommes plus éloignés que quiconque. Pour forger un tel amalgame, point n’est besoin de donner de motifs, pas plus d’ailleurs que pour nous déporter. 5. Dans la déclaration que nous avons adressée au XV° congrès, signée des camarades Smilga , Mouralov , Rakovsky et Radek , nous avons annoncé notre soumission aux décisions du XV° congrès et notre détermination à cesser le travail fractionnel. Néanmoins, on nous a exclus et l’on nous déporte à cause de nos opinions. Mais, par‑dessus tout, nous avons déclaré, et nous répétons ici, que nous ne pouvons pas renoncer aux opinions exprimées dans nos thèses et dans notre plate‑forme, car le cours des événements confirme leur justesse. 6. La théorie de la construction du socialisme dans un seul pays conduit inéluctablement à séparer le sort de l’U.R.S.S. de celui de la révolution prolétarienne internationale dans son ensemble. Poser ainsi la question, c’est saper, dans le domaine théorique et politique, les fondements même de l’internationalisme prolétarien. La lutte contre cette nouvelle théorie foncièrement anti‑marxiste, inventée en 1925 ‑ c’est‑à‑dire notre lutte pour les intérêts fondamentaux de l’I.C.‑ c’est ce qui a amené notre exclusion du parti et notre déportation administrative. 7. La révision du marxisme et du léninisme, dans la question fondamentale du caractère international de la révolution prolétarienne, provient du fait que la période de 1923 à aujourd’hui a été marquée par de dures défaites de la révolution prolétarienne internationale (1923 en Bulgarie et en Allemagne, 1925 en Estonie, 1926 en Angleterre, 1927 en Chine et en Autriche [2] ). Ces défaites ont créé à elles seules la possibilité de ce qu’on a nommé la stabilisation du capitalisme, car elles ont consolidé provisoirement la situation de la bourgeoisie mondiale ; par la pression renforcée de celle‑ci sur l’U.R.S.S., ces défaites ont ralenti l’allure de l’édification socialiste ; elles ont renforcé les positions de notre bourgeoisie à l’intérieur ; elles ont donné à celle‑ci la possibilité de se lier plus fortement à beaucoup d’éléments de l’appareil d’État soviétique ; elles ont accru la pression de cet appareil sur celui du parti, et elles ont conduit à l’affaiblissement de l’aile gauche de notre parti. Au cours de ces mêmes années, il s’est produit en Europe une renaissance provisoire de la social-démocratie, un affaiblissement provisoire des partis communistes, et un renforcement de l’aile droite à l’intérieur de ces derniers. L’Opposition dans le P.C.R., en tant qu’aile gauche ouvrière, a subi des défaites en même temps que s’affaiblissaient les positions de la révolution prolétarienne mondiale. 8. Si les partis de l’I.C. n’ont eu aucune possibilité d’apprécier exactement la signification historique de l’Opposition, la bourgeoisie mondiale, en revanche, a déjà émis son jugement sans ambiguïté. Tous les journaux bourgeois plus ou moins sérieux, dans tous les pays, considèrent l’Opposition du P.C.R. comme leur mortelle ennemie et envisagent au contraire la politique de la majorité actuellement dirigeante comme une transition nécessaire à l’U.R.S.S. vers le monde « civilisé », c’est‑à‑dire capitaliste. Le présidium de l’I.C. devrait, selon nous, rassembler les opinions exprimées par les chefs politiques et par les organes principaux de la bourgeoisie, en ce qui concerne la lutte intérieure du P.C.R., afin de permettre au VI° congrès la possibilité de tirer les conclusions politiques nécessaires sur cette question primordiale. 9. L’issue et les leçons de la révolution chinoise, révolution qui constitue un des plus grands événements de l’histoire mondiale, ont été tenus dans l’obscurité, écartés de la discussion, et n’ont pas été assimilés par l’opinion publique de l’avant‑garde prolétarienne. En réalité, le comité central du P.C.R. a interdit la discussion des questions relatives à la révolution chinoise. Mais, sans l’étude des fautes commises, fautes classiques de l’opportunisme, il est impossible de ­concevoir dans l’avenir la préparation révolutionnaire des partis prolétariens d’Europe et d’Asie ! Indépendamment de la question de savoir sur qui retombe la responsabilité immédiate de la direction des événements de décembre à Canton [3] , ces événements fournissent un exemple frappant de putschisme lors du reflux de la vague révolutionnaire. Dans une période révolutionnaire, une déviation vers l’opportunisme est souvent le résultat de défaites dont la cause immédiate réside dans une direction opportuniste. L’Internationale communiste ne peut faire aucun nouveau pas en avant sans avoir tiré préalablement les leçons de l’expérience de l’insurrection de Canton, en corrélation avec la marche d’ensemble de la révolution chinoise. C’est là une des tâches essentielles du VI° congrès mondial. Les mesures de répression prises contre l’aile gauche, non seulement ne répareront pas les fautes déjà commises, mais, ce qui est plus grave, n’apprendront rien à personne. 10. La contradiction la plus flagrante et la plus menaçante de la politique du P.C.U.S. et de l’I.C. tout entière est constituée par le fait suivant : après quatre années de processus de stabilisation équivalant à un renforcement des tendances de droite dans le mouvement ouvrier, le feu continue à être, comme auparavant, surtout dirigé contre la Gauche. Dans la période qui vient de s’écouler, nous avons été témoins de fautes et de déviations opportunistes monstrueuses dans les partis communistes d’Allemagne, d’Angleterre, de France, de Pologne, de Chine, etc. Entre‑temps, l’aile gauche de l’I.C. a été l’objet d’un travail d’anéantissement qui se poursuit encore. Il est incontestable qu’actuellement les masses ouvrières d’Europe s’orientent politiquement vers la gauche, en raison des contradictions inhérentes au processus de stabilisation. Il est difficile de prédire à quelle allure se déroulera ce développement vers la gauche et quelle forme il prendra dans le proche avenir. Mais la campagne permanente contre les éléments de gauche prépare, pour le moment où s’aggravera la situation révolutionnaire, une nouvelle crise de direction semblable à celle que nous avons connue ces dernières années en Bulgarie, en Allemagne, en Angleterre, en Pologne, en Chine, etc., etc. ! Peut‑on exiger que des révolutionnaires, des léninistes, des bolcheviks, se taisent devant de telles perspectives ? 11. Nous n’estimons pas nécessaire de réfuter à nouveau l’affirmation absolument fausse que nous nierions le caractère prolétarien de notre Etat, la possibilité de l’édification socialiste, ou même la nécessité de la défense inconditionnelle de la dictature prolétarienne contre ses ennemis de classe de l’intérieur et de l’extérieur. Ce n’est pas là‑dessus que porte la discussion ; elle porte sur l’appréciation des dangers qui menacent la dictature du prolétariat, sur les méthodes pour combattre ces dangers, et comment distinguer entre les véritables et faux amis, les véritables et faux ennemis. Nous affirmons qu’au cours des dernières années, sous l’influence de causes intérieures et internationales, le rapport des forces s’est modifié d’une manière défavorable pour le prolétariat ; que la place tenue par lui dans l’économie, dans la vie politique, économique et culturelle du pays, s’est amoindrie au lieu de grandir ; nous affirmons que, dans le pays, les forces de réaction thermidorienne se sont consolidées, et qu’en sous-estimant les dangers qui en découlent, ces dangers s’aggravent dans une proportion extraordinaire. En chassant l’Opposition du parti, l’appareil, inconsciemment, mais avec d’autant plus d’efficacité, rend service aux classes non prolétariennes qui ont tendance à se renforcer et à se consolider aux dépens de la classe ouvrière. C’est de ce point de vue que nous nous plaçons pour juger notre déportation, et nous ne doutons pas que dans un avenir prochain, l’avant‑garde du prolétariat mondial portera sur cette question le même jugement que nous. 12. Les représailles contre les Oppositionnels coïncident avec une nouvelle aggravation des difficultés économiques sans précédent dans les dernières années. La pénurie de produits industriels, la perturbation de la collecte des grains après trois bonnes récoltes, la menace grandissante contre le système monétaire ‑ tout cela ralentit le développement des force productives, affaiblit évidemment les éléments socialistes de l’économie et empêche d’améliorer les conditions de vie du prolétariat et des paysans pauvres. Dans les conditions d’une aggravation de la situation en ce qui concerne les biens de consommation sur le marché, les ouvriers repoussent inévitablement les tentatives de réviser les conventions collectives dans le sens d’une baisse des salaires. Le G.P.U. assure que ces échecs colossaux du cours qui prévaut actuellement relèvent de la responsabilité criminelle des Oppositionnels exilés, dont le véritable crime a été de prédire à plusieurs reprises, au cours des dernières années, que toutes les difficultés actuelles seraient l’inévitable conséquence d’un cours économique erroné, et d’avoir réclamé à temps un changement de ce cours. 13. La préparation du XV° congrès du parti ‑ convoqué après un intervalle d’un an et demi, en violation des statuts du parti ‑ a été elle-même une manifestation éclatante et grave de la violence croissante de l’appareil, s’appuyant de plus en plus sur des mesures de répression gouvernementale. De son côté, sans délibération et en brusquant les débats, le XV° congrès a adopté une résolution selon laquelle les congrès se réuniront dorénavant tous les deux ans. Dans un pays de dictature prolétarienne, dont le parti communiste est l’expression, il est apparu nécessaire, dix ans après la révolution d’Octobre, d’arracher au parti son droit élémentaire de contrôler, au moins une fois par an, l’activité de ses organes et avant tout de son comité central. Même dans les conditions les plus défavorables créées par la guerre civile et par la famine, les congrès se réunissaient parfois deux fois par an, mais jamais moins d’une fois. Alors le parti délibérait et décidait réellement, sur toutes les questions, ne cessant jamais d’être maître de son propre sort. Quelles forces contraignent donc maintenant à considérer les congrès comme un mal nécessaire qu’on cherche à réduire au minimum ? Ces forces ne sont pas celles du prolétariat. Elles sont la résultante d’une pression étrangère à celui‑ci, exercée par son avant‑garde. Cette pression a conduit à l’exclusion de l’Opposition et à la déportation des Vieux­-bolcheviks en Sibérie et dans d’autres pays perdus. 14. Nous repoussons l’accusation d’aspirer à créer un nouveau parti. Nous disons par avance que les éléments d’un dit deuxième parti se rassemblent en réalité à l’insu des masses du pli parti et avant tout de leur noyau prolétarien, au point de rencontre des éléments dégénérés de l’appareil du parti et de l’Etat et des nouveaux propriétaires. Les pires représentants de la bureaucratie, munis ou non de la carte du parti, n’ayant absolument rien de commun avec la révolution prolétarienne internationale, se groupent toujours davantage, créant ainsi des points d’appui pour un deuxième parti qui commence à se dessiner et qui, au cours de son développement, peut devenir l’aile gauche des forces thermidoriennes. L’accusation selon laquelle, nous, les défenseurs de la ligne historique du bolchevisme, aspirerions à créer un deuxième parti, sert en réalité inconsciemment à couvrir le profond travail souterrain des forces historiques hostiles au prolétariat. En face de ces processus, nous mettons l’I.C. en garde ; tôt ou tard, un jour viendra où ces processus seront évidents pour tous, mais chaque jour perdu compromet incontestablement le succès de la résistance. 15. Il faut préparer le VI° congrès de l’I.C. selon les voies et moyens selon lesquels les congrès étaient préparés du temps de Lénine : publier tous les documents principaux se rapportant aux questions litigieuses, en finir avec la persécution des communistes coupables seulement d’avoir exercé leur droit de membres du parti ; dans la discussion d’avant congrès, poser dans toute son ampleur la question du rapport des forces à l’intérieur du P.C. R., ainsi que la question de la ligne politique suivie par ce dernier. Les questions litigieuses ne seront pas réglées par de nouvelles méthodes de répression. De telles mesures peuvent jouer un grand rôle positif lorsqu’elles servent à soutenir une ligne politique juste et à liquider plus facilement les groupements réactionnaires. En tant que bolcheviks, nous connaissons la valeur des mesures de répression révolutionnaires, et nous les avons appliquées à plusieurs reprises contre la bourgeoisie et ses agents, les s.r. et les mencheviks. Aussi ne pensons‑nous pas un seul instant à renoncer à ces mesures contre les ennemis du prolétariat. Mais nous nous souvenons avec fermeté que la répression dirigée par les partis ennemis contre les bolcheviks est demeurée impuissante. En fin de compte, c’est la politique juste qui est décisive. Pour nous, soldats de la révolution, compagnons d’armes de Lénine, notre déportation est l’expression la plus claire des changements dans le rapport des forces de classes dans ce pays et de la dérive opportuniste de la direction. En dépit de tout cela, nous demeurons fermement convaincus que la base du pouvoir soviétique est encore le prolétariat. Il est encore possible, au moyen d’un changement décisif dans la ligne de la direction, en corrigeant les erreurs déjà commises, par de profondes réformes, sans un nouveau soulèvement révolutionnaire, de renforcer et de consolider le système de la dictature prolétarienne. Cette possibilité peut devenir réalité si l’Internationale communiste intervient de façon décisive. Nous en appelons à tous les partis communistes et au VI° congrès de l’Internationale, demandant avec instance l’examen de toutes ces questions, ouvertement, et avec la participation de tous les membres du parti. Le Testament de Lénine n’a jamais paru plus prophétique qu’en ce moment. Personne ne sait combien de temps le cours des événements historiques va nous laisser pour corriger les erreurs qui ont été commises. Nous soumettant à la force, nous quittons nos postes dans le parti et les soviets pour un exil absurde et futile. Ce faisant, nous ne doutons cependant pas une minute que chacun d’entre nous et nous tous serons encore nécessaires au parti et qu’il aura besoin de nous, mais encore qu’à l’heure des grandes batailles qui sont devant nous, nous retrouverons tous nos places dans les rangs combattants du parti.

C’est sur la base de tout ce qui vient d’être dit que nous demandons instamment au VI° congrès de l’Internationale communiste de nous réintégrer dans le parti.

Signatures : M . Alsky ‑ A. Beloborodov ‑ A. Ichtchenko - L. Trotsky ‑ K. Radek ‑ Kh. Rakovsky ‑ E. A. Préobrajensky ‑ I. N. Smirnov ‑ L. Sérébriakov ‑ I. Smilga - L Sosnovsky ‑ N. I. Mouralov ‑ G. Valentinov - Nevelson-Man ‑ V. Eltsine ‑ V. Vaganian ‑ V. Maliouta ‑ V. Kasparova ‑S. Kavtaradzé ‑ Vilenskij (Sibiriakov).

Notes

[1] Piotr N. Wrangel (1878‑1928), général du tsar, avait été le dernier chef de l’armée blanche avec le soutien du gouvernement français en 1920. L’épisode de « l’officier de Wrangel » s’était produit l’année précédente. Un individu prétendant se nommer Stroilov s’était présenté aux dirigeants de l’Opposition qui cherchaient les moyens d’imprimer la plate‑forme de cette dernière. Le G.P.U. « révéla » que Stroilov ‑ qui ne fut pas officiellement « retrouvé » ‑ était un ancien officier de l’armée Wrangel. Mais l’Opposition démontre sans réplique que cet ancien officier de Wrangel était aussi agent du G.P.U. en service. Selon les services secrets polonais, Stroilov aurait été en réalité le célèbre Oupeninch, dit Opperput, l’homme qui noyauta puis décapita les organisations d’émigrés blancs et construisit le Trust. (cf. P. Broué, « La Main-d’œuvre blanche de Staline », Cahiers Léon Trotsky n° 24).

[2] Trotsky fait allusion ici à différentes défaites de l’I.C. ou du mouvement ouvrier, dans lesquelles la responsabilité des dirigeants de Moscou était engagée différemment. En Allemagne, après s’être décidé très tard à admettre l’existence d’une situation révolutionnaire, après avoir contribué à freiner les masses par une politique de « grand soir », l’I.C. avait sous‑estimé l’ampleur du recul d’Octobre et de la renonciation à l’insurrection. En Bulgarie, elle avait fait préparer un putsch qui fut réprimé dans le sang ; la Lettonie fut aussi le théâtre d’une insurrection manquée en 1925 ; en 1926, la grève générale britannique fut écrasée sans que le P.C. de l’U.R.S.S. ait jugé bon de rompre les relations au sein d’un comité syndical anglo‑russe avec les dirigeants réformistes qui cautionnaient et avaient la responsabilité de cet écrasement ; en Chine, Tchiang Kaï‑chek avait massacré les communistes à partir du « coup de Shanghai » et les forces du gouvernement chrétien social de Vienne avaient mitraillé en pleine capitale des manifestants ouvriers, faisant plus de trente morts.

[3] Après avoir porté pendant des mois la responsabilité de la politique de soutien au Guomindang et d’alliance avec Tchiang Kaï‑chek, et, après le début de la répression de celui-ci, après avoir continué cette politique avec ce qu’elle appelait « le Guomindang de gauche », la direction Staline‑Boukharine avait fait un brutal virage à gauche, sans doute dans la perspective du XV° congrès et pour étouffer les critiques de l’Opposition. Une fois de plus, son « gauchisme » avait revêtu la forme du putschisme, les militants communistes, seuls, se soulevant le 11 décembre 1927 au nom d’un « soviet de Canton » désigné par l’appareil. L’insurrection, privée du soutien populaire par sa conception même, ne dura que trois jours mais fut suivie d’une répression féroce. Trotsky nuancera plus tard son appréciation, comme on le verra dans ce volume, notamment dans sa correspondance avec Préobrajensky.

Plate-forme pour le XV° congrès du PCUS

Opposition bolchévique unifiée

13 membres du CC et de la CCC soumettent au CC du PC de l’URSS la plate-forme ci-dessous des bolcheviks-léninistes (Opposition) pour le XV° Congrès du PC de l’URSS [1].

Ils se réservent le droit à la veille du Congrès et après un échange d’opinions dans la presse et dans les réunions du Parti de la préciser.

Notes

[1] Le texte avait été essentiellement rédigé par Trotsky et Zinoviev. Parmi ses signaitaires : Radek, Kamenev, Rakovsky, Preobrajensky, etc. 10 000 militants prirent position en faveur de ce texte ultérieurement.

(extrait) Les soviets

L’appareil bureaucratique de n’importe quel État bourgeois, indépendamment de sa forme, domine la population, lie étroitement la caste dirigeante, inculque aux travailleurs le respect et la peur du Gouvernement. La Révolution d’Octobre, qui remplaça l’ancienne structure de l’État par les Soviets des ouvriers, des paysans et des soldats, porta le coup le plus terrible qu’ait enregistré l’Histoire au gouvernement bureaucratique. Le programme du parti dit à ce propos :

Le PCR, en menant la lutte la plus énergique contre le bureaucratisme, pour vaincre complètement ce fléau, prend les mesures suivantes : 1° attirer chaque membre des soviets dans l’accomplissement d’un certain travail de direction de l’État ; 2° afin de familiariser les membres des soviets avec tous les domaines du travail de direction de l’État, chacun, à tour de rôle, occupera les différentes fonctions ; 3° attirer, petit à petit, toute la population laborieuse à la direction de l’État. L’application intégrale de ces différentes mesures nous donne la possibilité de faire un pas en avant dans la voie déjà t cée par la Commune de Paris, qui conduit à la simplification de l’appareil de direction au fur et à mesure que le niveau culturel des travailleurs s’élève ; ces mesures nous mènent vers la suppression du pouvoir étatique. »

Le bureaucratisme soviétique ne se manifeste pas exclusivement dans la lenteur administrative, le nombre exagéré des fonctionnaires, etc., mais il joue un rôle de classe, par ses liaisons, ses amitiés, sa force, ses privilèges, ses rapports avec le nepman et le manœuvre, l’intellectuel et l’illettré, la femme d’un « haut » fonctionnaire et la simple paysanne, etc. Qui est soutenu par le fonctionnaire ? Telle est la question primordiale qui se pose journellement devant des millions de travailleurs.

Encore à la veille de la Révolution d’Octobre, Lénine s’appuyant sur l’analyse faite par Marx de la Commune de Paris soutenait fortement cette idée que dans un État socialiste les gens occupant des fonctions publiques cesseront d’être des « bureaucrates », des « fonctionnaires », dans la mesure où on introduira, entre l’éligibilité, le droit d’être remplacé, à n’importe quel moment ; dans la mesure où on abaissera le salaire au niveau du salaire moyen des ouvriers ; dans la mesure où on remplacera les institutions parlementaires par des institutions qui édictent les lois et les appliquent elles-mêmes.

Quelle voie emprunte, dans ces derniers temps, le développement de l’appareil d’État soviétique ? Est-ce celle des simplifications, de la diminution des dépenses, de la prolétarisation, du rapprochement des travailleurs des villes et des campagnes, de la diminution de la « distance » entre les gouvernants et les gouvernés ? Où en est-on dans le domaine de l’égalité des conditions de vie, des droits et des devoirs ? Avons-nous, dans ce domaine, fait un pas en avant ? Il est clair qu’on ne petit répondre par l’affirmative à aucune de ces questions.

Il est évident quela réalisation de l’égalité complète et réelle n’est possible que dans les conditions de la disparition des classes. A l’époque de la Nep, la réalisation de l’égalité est plus difficile, elle est ralentie mais ne disparaît pas. La Nep, pour nous, est le chemin vers le socialisme et non vers le capitalisme ; par conséquent, une des tâches principales du parti reste, pendant la Nep, d’attirer progressivement au travail de direction de l’État toute la population laborieuse et de lutter systématiquement pour une égalité plus grande. Cette lutte ne sera victorieuse qu’à la condition que l’industrialisation du pays se développe et que le rôle dirigeant du prolétariat grandisse dans tous les domaines de l’édification économique et culturelle. La lutte pour une égalité plus grande n’exclut pas, dans la période transitoire actuelle, une rémunération plus grande des spécialistes de l’industrie, de même qu’elle n’exclut pas une meilleure rémunération des ouvriers qualifiés, l’élévation des conditions de vie à un niveau supérieur à celui des pays bourgeois, etc.

Il faut qu’on se rende compte clairement que, chez nous, ces derniers temps, l’armée des fonctionnaires a grandi et qu’elle se soude intérieurement, s’élève au-dessus des administrés, se lie aux couches aisées des villes et des campagnes.

En 1925, les « instructions » électorales accordant des droits électoraux à des éléments capitalistes fort nombreux, démontrent d’une manière éclatante la façon dont l’appareil bureaucratique, y compris sa tête, répond aux exigences des couches supérieures, des riches, de ceux qui accumulent et s’enrichissent. L’annulation de ces « instructions » qui, en fait, violaient la Constitution soviétique, a été prononcée - cela ne fait aucun doute - par suite des critiques de l’Opposition. Mais, déjà, les premières réélections qui se sont faites, selon les nouvelles instructions, ont démontré que, dans divers endroits, existe une tendance, encouragée d’en haut, à enlever au plus petit nombre possible des couches aisées les droits électoraux.

Mais ceci n’est plus le centre de la question. Le poids spécifique de la nouvelle bourgeoisie et des koulaks grandit sans cesse, ils se rapprochent des bureaucrates et, aidés par les fautes de la direction, le koulak et le nepman, même n’avant plus de droits politiques, gardent néanmoins la possibilité d’influencer, tout en restant derrière les coulisses, la composition et la politique des organes de base du pouvoir soviétique.

La pénétration des éléments koulaks, « sous-koulaks » et de la petite bourgeoisie des villes dans les soviets de base, pénétration qui a commencé en 1925 et fut partiellement arrêtée par la résistance de l’Opposition, représente un processus politique très important. Les conséquences les plus funestes pour la dictature du prolétariat peuvent résulter de la négligence ou de la dissimulation de ce processus.

Les soviets des villes, arme principale pour attirer les ouvriers et en général les travailleurs à la direction de l’État, s’éloignent, ces dernières années, de leur but, reflétant de cette façon un regroupement dans les rapports de classe aux dépens du prolétariat.

On ne peut combattre ces phénomènes par une « activisation » administrative des soviets, mais seulement par une ferme ligne de classe, en menant la lutte contre les nouveaux exploiteurs, en augmentant l’activité et l’influence du prolétariat et des paysans pauvres dans toutes les institutions soviétiques sans exception ainsi que dans tous les organes de l’État soviétique.

La « théorie » de Molotov, qui dit qu’on ne peut pas exiger le rapprochement des ouvriers de l’État et l’État des ouvriers car, dit-il, notre État est déjà un État ouvrier (Pravda, 13-12-1925), représente une formule malsaine du bureaucratisme, car elle couvre d’avance toutes les altérations bureaucratiques. La critique de la « théorie » anti-léniniste de Molotov, qui trouve un appui tacite de la part de larges cercles des administrations soviétiques, est représentée par le cours actuel comme une déviation social-démocrate, alors que la lutte la plus catégorique contre une telle « théorie » et des « théories » semblables est le seul moyen de lutter effectivement contre le bureaucratisme, non pas en transformant un certain nombre d’ouvriers en fonctionnaires, mais en rapprochant les couches inférieures des ouvriers et des pays de tout l’appareil d’État, dans toutes ses fonctions quotidiennes.

La lutte officielle contre le bureaucratisme, qui ne s’appuie pas sur l’activité de classe du prolétariat et qui essaie de la remplacer par les efforts de l’appareil lui-même, ne donne pas et ne peut donner de résultats appréciables et dans beaucoup de cas renforce le bureaucratisme existant.

Dans la vie intérieure des soviets se sont manifestés, pendant cette dernière période, divers processus à caractère négatif. Les soviets s’écartent de plus en plus des solutions des problèmes politiques, économiques et culturels essentiels, et deviennent des adjonctions aux Comités exécutifs et aux bureaux de ceux­-ci. Tout le travail de direction est concentré dans les mains de ces derniers. L’examen des questions dans les plénums des soviets n’a qu’un caractère de pure exhibition. En même temps, on prolonge les délais fixés par les réélections des organes soviétiques, on augmente l’indépendance de ces derniers vis-à-vis des larges masses ouvrières. Tout ceci renforce étrangement le poids des fonctionnaires dans les solutions des diverses questions.

Les camarades élus à des postes très importants sont remplacés, au premier différend avec le président du Soviet, et encore plus vite si ce différend se produit avec le secrétaire du Comité Régional du Parti ; de cette manière, l’éligibilité, en fait, est supprimée ; la responsabilité directe, vis-à-vis des ouvriers, diminue.

Il est nécessaire :

1. De prendre une ligne ferme, léniniste, dans la lutte contre le fonctionnarisme, en limitant les aspirations capitalistes de la nouvelle bourgeoisie et des koulaks, en introduisant progressivement la démocratie ouvrière dans le parti, les syndicats et les soviets. 2. D’appliquer le mot d’ordre de rapprochement des ouvriers, des ouvriers agricoles, des paysans pauvres et des paysans moyens de l’État, en subordonnant l’appareil d’État aux exigences vitales des larges masses travailleuses. 3. D’activer les soviets et d’élever l’activité politique de classe des ouvriers, des ouvriers agricoles, des paysans pauvres et moyens. 4. De transformer les soviets des villes en de véritables organes du pouvoir prolétarien, instruments destinés à entraîner les larges masses des travailleurs à la tâche de direction dans la construction socialiste. Réaliser, non en paroles, mais en fait le contrôle de la part des soviets des villes sur le travail du Comité Exécutif départemental et des organes qui leur sont subordonnés. 5. Cesser définitivement d’écarter des camarades élus aux postes de direction du travail soviétique, à l’exception des cas vraiment indispensables, susceptibles d’être compris par les électeurs. 6. De tenter d’arriver à ce que n’importe quel manœuvre ou n’importe quelle paysanne soient convaincus, l’expérience aidant, que dans n’importe quelle institution soviétique ils trouveront de l’attention, des conseils et un soutien.

Les dangers professionnels du pouvoir

Khristian Rakovsky

Une lettre sur les causes de la dégénérescence du parti et de l’appareil d’état

Cher camarade Valentinov,

Dans vos Réflexions sur les masses datées du 9 juillet, en soulevant la question de "l’activité" de la classe ouvrière vous abordez un problème-clé, celui de savoir comment conserver au prolétariat son rôle dirigeant dans notre Etat. Bien que toutes les revendications de l’Opposition tendent précisément vers ce but, je suis d’accord avec vous que tout n’a pas été dit sur cette question. Jusqu’à présent, nous l’avons toujours examinée en liaison avec l’ensemble du problème de la prise et de la conservation du pouvoir politique, alors que, pour l’éclairer davantage, il eût fallu lui réserver un sort particulier, la traiter comme une question spécifique et à part entière, caractère qu’en fait les événements se sont eux-mêmes chargés de lui donner.

L’Opposition a, en temps voulu, sonné l’alarme devant l’effroyable déclin du militantisme des masses travailleuses et leur indifférence croissante envers la destinée de la dictature du prolétariat et de l’Etat soviétique, et ce fait restera à jamais son mérite vis-à-vis du parti.

Dans le déferlement actuel de manifestations d’un arbitraire sans précédent, le fait le plus caractéristique, et qui en constitue le principal danger, tient précisément à cette passivité des masses (passivité plus grande encore parmi les communistes que chez les sans-parti) envers ces actes scandaleux. Des ouvriers en ont été témoins, mais, par crainte des puissants ou par indifférence politique, ils les ont laissé passer sans protester ou bien se sont contentés de ronchonner. Depuis l’affaire de Tchoubarovo (pour ne pas remonter plus haut) jusqu’aux tout derniers abus de Smolensk, d’Artemovka (1) , etc, on entend toujours le même refrain "Nous le savions depuis longtemps déjà".

Vols, prévarication, violences physiques, extorsion de fonds, abus de pouvoir inouïs, arbitraire illimité, ivrognerie, débauche : on parle de tout cela comme de faits déjà connus, non depuis des mois mais depuis des années, et que tout le monde tolère sans savoir pourquoi.

Je n’ai pas besoin d’expliquer que quand la bourgeoisie mondiale vocifère sur les vices de l’Etat soviétique, nous pouvons l’ignorer avec un tranquille mépris. Nous ne connaissons que trop la "pureté" de mœurs des gouvernements et parlements bourgeois du monde entier. Mais ce n’est pas sur eux que nous devons prendre modèle : chez nous, il s’agit d’un Etat ouvrier.

Aujourd’hui, nul ne peut nier les terribles ravages provoqués dans la classe ouvrière par son indifférence quant à la marche de la société.

Sous cet aspect, la question des causes de cette indifférence et des moyens pour l’éliminer s’avère essentielle.

Mais cela même nous oblige à la traiter en allant à la racine du problème, scientifiquement, et à en soumettre toutes les facettes à l’analyse. Ce phénomène mérite que nous lui accordions la plus extrême attention.

L’interprétation que vous en donnez est, indiscutablement, correcte : chacun de nous l’a déjà exposée dans ses interventions et elle a déjà en partie trouvé son expression dans notre Plate-forme (2). Néanmoins, ces explications et les remèdes proposés pour sortir d’une aussi grave situation ont eu et ont encore un caractère empirique ; ils se réfèrent à des cas particuliers sans résoudre le fond de la question.

A mon avis, cela provient de ce que cette question est, en soi, nouvelle. Jusqu’à présent nous avions connu un grand nombre de cas où l’esprit d’initiative de la classe ouvrière avait faibli, sombré non seulement dans une apathie petite-bourgeoise généralisée, mais même reculé jusqu’au stade de la réaction politique. Mais ces exemples nous étaient apparus en une période où, aussi bien ici qu’à l’étranger, le prolétariat luttait encore pour la conquête du pouvoir politique.

Nous ne pouvions pas avoir d’exemples de déclin de l’ardeur du prolétariat à une époque où il aurait déjà en le pouvoir, pour la simple raison que, dans l’histoire, nous nous trouvons pour la première fois dans un cas où le prolétariat a gardé le pouvoir aussi longtemps.

Jusqu’à présent, nous savions ce qui pouvait arriver au prolétariat, c’est-à-dire à quelles fluctuations pouvait être soumis son état d’esprit, quand il était une classe opprimée et exploitée. Mais c’est maintenant seulement que nous pouvons évaluer, sur la base des faits, les changements d’état d’esprit d’une classe ouvrière devenue une classe dirigeante.

Cette position politique (de classe dirigeante) n’est pas exempte de dangers ; ils sont, au contraire, très grands. Je n’entends pas ici les difficultés objectives dues à l’ensemble des conditions historiques (encerclement capitaliste à l’extérieur, pression petite-bourgeoise à l’intérieur du pays), mais les difficultés inhérentes à toute nouvelle classe dirigeante, en tant que conséquences de la prise et de l’exercice du pouvoir lui-même, et de la façon dont on sait ou pas s’en servir.

Vous comprenez que ces difficultés subsisteraient à un degré ou à un autre même si, un instant, nous admettions le pays uniquement habité par des masses prolétariennes et son environnement constitué d’États prolétariens. Ces difficultés, on pourrait les appeler les "dangers professionnels" du pouvoir.

En effet, la situation d’une classe qui lutte pour la prise du pouvoir diffère de celle d’une classe qui détient déjà le pouvoir depuis quelque temps et, répétons-le, j’envisage ici non pas ce qui différencie ces situations sous l’angle des rapports du prolétariat avec les autres classes, mais du point de vue des nouveaux rapports qui se créent dans la classe victorieuse elle-même.

Que représente une classe passant à l’offensive ? Un maximum d’unité et de cohésion. L’esprit corporatiste, les particularismes, sans parler de l’intérêt individuel, tout cela passe à l’arrière-plan. L’initiative est totalement entre les mains mêmes de la masse en lutte et de son avant-garde révolutionnaire, liée organiquement à cette masse de la façon la plus intime.

Quand une classe s’est emparée du pouvoir, une certaine partie de cette classe devient l’agent de ce pouvoir. C’est ainsi qu’apparaît la bureaucratie. Dans un Etat prolétarien, où l’accumulation capitaliste est interdite aux membres du parti dirigeant, cette différenciation commence par être fonctionnelle, par la suite elle devient sociale. Je ne dis pas de classe, mais sociale. Je pense ici à la position sociale d’un communiste qui dispose d’une voiture, d’un bon appartement, de vacances régulières, et qui perçoit le salaire maximum autorisé par le parti. Sa position diffère de celle du communiste qui travaille dans les mines de charbon et qui reçoit un salaire de 50 à 60 roubles par mois (parce que ce dont nous discutons ici, c’est des ouvriers et des employés, et vous savez qu’on les a classés en dix-huit catégories différentes) (3).

Cela a aussi pour effet que certaines des fonctions remplies autrefois par le parti tout entier, par la classe tout entière, sont désormais du ressort du pouvoir, c’est-à-dire de quelques personnes seulement dans ce parti et dans cette classe.

L’unité et la cohésion, auparavant conséquences naturelles de la lutte de classe révolutionnaire, ne peuvent plus maintenant être conservées que grâce à tout un système de mesures ayant pour but de préserver un équilibre entre les différents groupes de cette classe et de ce parti, et de subordonner ces groupes au but fondamental.

Mais cela constitue un processus long et délicat. Il consiste à éduquer politiquement la classe dominante, à lui faire acquérir l’art de prendre en main l’appareil de son Etat, de son parti, de ses syndicats, de les contrôler et de les diriger.

Je le répète . il s’agit bien là d’une question d’éducation. Aucune classe n’est venue au monde en possession de l’art de gouverner. Cet art s’acquiert seulement par l’expérience, en commettant des erreurs et en tirant les leçons de ses propres fautes. Aucune Constitution soviétique, fût-elle idéale, ne peut assurer à la classe ouvrière l’exercice sans obstacle de, sa dictature et de son contrôle de classe si cette classe ne sait pas utiliser les droits que lui accorde la Constitution.

L’inadéquation entre les capacités politiques d’une classe donnée, son habileté à gouverner et les formes juridico-constitutionnelles qu’elle établit à son usage après la prise du pouvoir, est un fait d’histoire. On peut l’observer dans le développement historique de toutes les classes, et tout particulièrement dans celui de la bourgeoisie. La bourgeoisie anglaise, par exemple, livra plus d’une bataille, non seulement pour remodeler la constitution en fonction de ses propres intérêts, mais aussi pour pouvoir profiter pleinement et sans entrave de ses droits, et en particulier de son droit de vote. Le roman de Charles Dickens, Les aventures de M. Pickwick, comprend bien des scènes de cette époque du constitutionnalisme anglais où la tendance dirigeante, assistée de son appareil administratif, renversait dans le fossé le coche amenant aux urnes les électeurs de l’opposition, afin que ceux-ci ne puissent arriver à temps pour voter.

Ce processus de différenciation est parfaitement naturel chez la bourgeoisie triomphante et qui a déjà remporté plus d’un succès. En effet, prise dans le plus large sens du terme, la bourgeoisie se présente comme une série de groupements et même de classes économiques. Nous connaissons l’existence de la grande, de la moyenne et de la petite bourgeoisies ; nous savons qu’il y a une bourgeoisie financière, une bourgeoisie commerçante, une bourgeoisie industrielle et une bourgeoisie agraire. A la suite de certains événements, tels que des guerres et des révolutions, des regroupements s’effectuent au sein même de la bourgeoisie ; de nouvelles couches apparaissent, commencent à jouer un rôle qui leur est propre, comme par exemple les propriétaires et les acquéreurs de biens nationaux, ceux que l’on appelle les "nouveaux riches" et qui font leur apparition après chaque guerre tant soit peu durable. Pendant la révolution française, sous le Directoire, ces nouveaux riches constituèrent un des facteurs de la réaction.

D’une façon générale, l’histoire de la victoire du Tiers Etat en France en 1789 est extrêmement instructive. En premier lieu, ce Tiers Etat était lui-même des plus disparates. Il englobait tous ceux qui n’appartenaient pas à la noblesse ou au clergé ; il comprenait ainsi non seulement toutes les variétés de la bourgeoisie, mais également les ouvriers et les paysans pauvres. Ce n’est que graduellement, après une longue lutte et des interventions armées répétées, que tout le Tiers Etat acquit en 1792 la possibilité légale de participer à l’administration du pays. La réaction politique, qui débuta avant Thermidor, consista en ceci que le pouvoir commença à passer à la fois formellement et effectivement dans les mains d’un nombre de citoyens de plus en plus restreint. Peu à peu, d’abord dans les faits puis légalement, les masses populaires furent éliminées de la direction du pays.

Il est vrai que, dans ce cas, la pression de la réaction s’exerça avant toute chose sur les coutures réunissant ces tissus de classe différents qui constituaient le Tiers Etat. Il est également vrai que si l’on examine une fraction particulière de la bourgeoisie, elle ne présente pas des contours de classe aussi vifs que ceux qui, par exemple, séparent la bourgeoisie et le prolétariat, c’est-à-dire deux classes jouant un rôle entièrement différent dans la production.

Mais, pendant la période de déclin de la révolution française, le pouvoir, en taillant dans le tissu social suivant ses lignes de différenciation, ne fit pas qu’écarter des groupes sociaux qui, hier encore, marchaient ensemble et étaient unis par le même but révolutionnaire ; il désintégra aussi une masse sociale jusqu’alors plus ou moins homogène. Des suites d’une spécialisation fonctionnelle qui vit une oligarchie dirigeante faite de fonctionnaires se séparer de cette classe, des fissures s’y produisirent qui allaient se transformer en gouffres béants sous la pression accrue de la contre-révolution. Cette contradiction eut pour résultat d’engendrer une lutte dans les rangs même de la classe dominante.

Les contemporains de la révolution française, ceux qui y participèrent et plus encore les historiens de l’époque suivante, furent préoccupés par la question des causes de la dégénérescence du parti jacobin.

Plus d’une fois, Robespierre avait mis en garde ses partisans contre les conséquences que l’ivresse du pouvoir pouvait entraîner. Il les avait avertis que, détenant le pouvoir, ils ne devraient pas céder à l’infatuation, en être enflés comme il disait, ou, comme nous le dirions maintenant, être infectés de "vanité jacobine". Mais, comme nous le verrons plus loin, Robespierre lui-même contribua largement à désaisir du pouvoir la petite bourgeoisie s’appuyant sur les ouvriers parisiens.

Nous ne citerons pas ici toutes les indications fournies par les contemporains concernant les diverses causes de la décomposition du parti des Jacobins, comme par exemple, leur tendance à s’enrichir, leurs liens avec les entreprises, leur participation aux contrats sur les fournitures, etc. Mentionnons plutôt un fait curieux et bien connu : l’opinion de Babeuf d’après laquelle la chute des Jacobins fut grandement facilitée par les nobles dames dont ils s’étaient tellement entichés. Il s’adressait aux Jacobins en ces termes - "Que faites-vous donc, pusillanimes plébéiens ? Aujourd’hui, elles vous serrent dans leurs bras, demain elles vous étrangleront !". (Si les automobiles avaient existé au temps de la révolution française, nous aurions eu aussi le facteur "harem,-automobile", dont le rôle - comme l’a montré le camarade Sosnovski – ne fut pas négligeable dans la formation de l’idéologie de notre bureaucratie des soviets et du parti).

Mais ce qui joua le rôle le plus important dans l’isolement de Robespierre et du Club des Jacobins, ce qui les coupa complètement des masses ouvrières et petites-bourgeoises, ce fut, outre la liquidation de tous les éléments de gauche, en commençant par les Enragés d’Hébert et de Chaumette (et de toute la Commune de Paris en général), l’élimination graduelle du principe électif et son remplacement par le principe des nominations.

L’envoi de commissaires aux armées et dans les villes où la contre-révolution relevait la tête, ou s’y essayait, n’était pas seulement légitime mais indispensable. Mais quand, petit à petit, Robespierre commença à remplacer les juges et les commissaires des différentes sections de Paris qui, jusqu’alors, avaient été élus ; quand il commença à nommer les présidents des comités révolutionnaires et en arriva même à substituer des fonctionnaires à toute la direction de la Commune, il ne pouvait, par toutes ces mesures que renforcer le bureaucratisme et tuer l’initiative populaire.

Ainsi, le régime de Robespierre, au lieu de développer l’activité révolutionnaire des masses, déjà bridée par la crise économique et en particulier par la crise alimentaire, ne fit qu’aggraver le mal et faciliter le travail des forces antidémocratiques.

Dumas, le président du Tribunal révolutionnaire, se plaignit à Robespierre de ne pas pouvoir trouver de jurés pour ce tribunal, personne ne voulant remplir de telles fonctions.

Mais Robespierre fit sur lui-même l’expérience de cette indifférence des masses parisiennes, le 10 thermidor, quand on lui fit traverser Paris, blessé et ensanglanté, sans nulle crainte que les masses populaires interviennent en faveur du dictateur de la veille.

De toute évidence, il serait ridicule d’attribuer la chute de Robespierre et la défaite de la démocratie révolutionnaire au principe des nominations.

Mais il accéléra, sans aucun doute, l’action d’autres facteurs. Parmi ceux-ci, le plus déterminant tenait aux difficultés de ravitaillement dues, en grande partie, à deux années de mauvaises récoltes (et aux perturbations engendrées par la transformation de la grande propriété féodale en petite exploitation paysanne) et au fait que, face à une hausse constante des prix du pain et de la viande, les Jacobins ne voulurent pas, au début, recourir à des mesures administratives pour réprimer l’avidité des paysans riches et des spéculateurs. Et quand, sous l’impétueuse pression des masses, ils se décidèrent enfin à faire voter la loi du maximum, celle-ci, dans les conditions de la liberté du marché et de la production capitaliste, ne pouvait être qu’un palliatif.

Passons maintenant à la réalité dans laquelle nous vivons. Je tiens pour avant tout nécessaire d’indiquer que, lorsque nous employons des expressions comme "le parti" et "les masses", nous ne devrions pas perdre de vue le contenu que l’histoire des dix dernières années a mis dans ces termes.

Ni la classe ouvrière ni le parti ne sont plus ni physiquement ni moralement ce qu’ils étaient voici une dizaine d’années. Je ne pense guère exagérer quand je dis que le membre du parti de 1917 aurait peine à se reconnaître en celui de 1928.

Un changement profond a eu lieu dans l’anatomie et dans la physiologie de la classe ouvrière.

A mon avis, il est nécessaire de concentrer notre attention sur l’étude des modifications survenues tant dans les tissus que dans leurs fonctions. L’analyse de ces changements aura à nous montrer la façon de sortir de la situation ainsi créée.

Je ne prétends pas le faire, en tout cas dans cette lettre ; je me bornerai à quelques remarques.

En parlant de la classe ouvrière il faudrait trouver une réponse à toute une série de questions, par exemple :

Quelle est la proportion d’ouvriers employés actuellement dans notre industrie qui y sont entrés après la révolution, et quelle est la proportion de ceux qui y travaillaient auparavant ?

Quelle est la proportion de ceux qui ont participé autrefois au mouvement révolutionnaire, à des grèves, ont été déportés, emprisonnés, ont pris part à la guerre civile ou combattu dans l’Armée rouge ?

Quelle est la proportion d’ouvriers employés dans l’industrie qui y travaillent sans interruption ? Combien d’entre eux n’y travaillent que provisoirement ?

Dans l’industrie, quelle est la proportion d’éléments semi-prolétariens, semi-paysans, etc ?

Si nous descendons et pénétrons dans les profondeurs même du prolétariat, du semi-prolétariat, et plus largement des masses travailleuses, nous tomberons sur des pans entiers de la population dont il est à peine question chez nous. Je ne veux pas parler ici uniquement des chômeurs (un phénomène constituant un danger toujours croissant que l’Opposition a, en tout cas, clairement indiqué), mais des masses réduites à la pauvreté ou à demi-paupérisées, subsistant grâce aux aides dérisoires de l’Etat, et qui se trouvent à la limite de la misère, du vol et de la prostitution.

Nous ne pouvons pas imaginer comment et quels gens vivent parfois à peine à quelques pas de nous. Il arrive à l’occasion qu’on se heurte à des phénomènes dont on n’aurait même pas pu soupçonner l’existence dans un Etat soviétique et qui donnent l’impression que l’on voit soudainement s’ouvrir un abîme. Bien sûr, cela existait déjà auparavant. Il ne s’agit pas de plaider la cause du pouvoir soviétique, en invoquant le fait qu’il n’a pas réussi à se débarrasser de ce qui reste encore le lourd héritage laissé par le régime tsariste et capitaliste. Non, mais à notre époque, sous notre régime, nous constatons l’existence, dans le corps de la classe ouvrière, de crevasses par où la bourgeoisie pourrait se forcer un passage.

Auparavant, sous le régime bourgeois, la partie consciente de la classe ouvrière entraînait à sa suite cette masse nombreuse, y compris les semi-vagabonds. La chute du régime capitaliste devait amener la libération de la classe ouvrière dans son entier. Les éléments semi-déclassés rendaient la bourgeoisie et l’Etat capitaliste responsables de leur situation et considéraient que la révolution devait apporter un changement à leur condition. Ces gens maintenant sont loin d’être satisfaits ; leur situation ne s’est pas améliorée ou guère. Ils commencent à considérer avec hostilité le pouvoir soviétique ainsi que la partie de la classe ouvrière qui a un emploi dans l’industrie. Ils deviennent surtout les ennemis des fonctionnaires des soviets, du parti et des syndicats. On les entend parfois parler des sommets de la classe ouvrière comme de la "nouvelle noblesse".

Je ne m’étendrai pas ici sur la différenciation que le pouvoir a introduite au sein de la classe ouvrière, et que j’ai qualifiée plus haut de "fonctionnelle". La fonction a introduit des modifications dans l’organe même, c’est-à-dire dans la psychologie de ceux qui sont chargés des diverses tâches de direction dans l’administration et l’économie étatiques, et cela à un point tel que, non seulement objectivement mais subjectivement, physiquement mais aussi moralement, ils ont cessé de faire partie de cette même classe ouvrière. Ainsi, un directeur d’usine jouant au "satrape" bien qu’il soit un communiste, n’incarnera pas aux yeux des ouvriers les meilleures qualités du prolétariat, et cela malgré son origine prolétarienne, malgré le fait qu’il travaillait peut-être à l’établi il y a quelques années encore. Molotov peut, aussi souvent qu’il le voudra, mettre un signe d’égalité entre la dictature du prolétariat et notre Etat avec ses déformations bureaucratiques et, qui plus est, avec ses brutes de Smolensk, ses escrocs de Tachkent et ses aventuriers d’Artemovka. Ce faisant il ne réussit qu’à discréditer la dictature du prolétariat sans désarmer le légitime mécontentement des ouvriers.

Si nous passons au parti lui-même, à la bigarrure que nous trouvons déjà dans la classe ouvrière, il convient d’ajouter la coloration que lui donnent les transfuges des autres classes. La structure sociale du parti est bien plus hétérogène que celle de la classe ouvrière. Il en a toujours été ainsi, naturellement avec cette différence que lorsque le parti avait une vie idéologique intense, il fondait cet amalgame social en un seul alliage grâce à la lutte d’une classe révolutionnaire en action.

Mais le pouvoir est une cause, aussi bien dans la classe ouvrière que dans le parti, de la même différenciation révélant les coutures qui existent entre les différentes couches sociales.

La bureaucratie des soviets et du parti constitue un phénomène d’un nouvel ordre. Il ne s’agit pas de faits isolés ou passagers, de lacunes individuelles, de défaillances dans la conduite de tel ou tel camarade, mais plutôt d’une nouvelle catégorie sociologique, à laquelle il faudrait consacrer tout un traité.

Au sujet du projet de programme de l’Internationale communiste (4), j’écrivais entre autres choses à Léon Davidovitch (Trotsky) :

"En ce qui concerne le chapitre IV (la période de transition). La façon dont est formulé le rôle des partis communistes dans la période de la dictature du prolétariat est tout à fait inconsistante. Il est probable que le brouillard dans lequel on noie la question du rôle du parti envers la classe ouvrière et l’Etat n’est pas un effet du hasard. On le voit bien dans la manière dont est posée l’antithèse démocratie prolétarienne-démocratie bourgeoise, sans qu’un seul mot vienne expliquer ce que le parti doit faire pour réaliser, concrètement cette démocratie prolétarienne. "Attirer les masses et les faire participer à la construction ", "rééduquer sa propre nature" (Boukharine se plaît à développer ce dernier point, entre autres, spécialement sous l’angle de la révolution culturelle) : ce sont des affirmations vraies du point de vue de l’histoire et connues depuis des lustres, mais qui se réduisent à des lieux communs si l’on n’y introduit pas l’expérience accumulée au cours de dix années de dictature du prolétariat en URSS. C’est ici que se pose avec toute son acuité la question des méthodes de direction, dont le rôle est tellement énorme.

Mais nos dirigeants n’aiment pas en parler, de peur qu’il ne devienne évident qu’eux-mêmes sont encore loin d’avoir "rééduqué leur propre nature".

Si j’avais eu à écrire un projet de programme pour l’Internationale communiste, j’aurais consacré beaucoup de place, dans ce chapitre (la période de transition), à la théorie de Lénine sur l’Etat pendant la dictature du prolétariat et au rôle du parti et de sa direction dans la création d’une démocratie prolétarienne, telle qu’elle devrait être au lieu de cette bureaucratie des soviets et du parti que nous avons actuellement.

Le camarade Préobrajenski a promis de consacrer un chapitre spécial, dans son livre Les conquêtes de la dictature du prolétariat en l’an XI de la révolution, à la bureaucratie soviétique. J’espère qu’il n’oubliera pas la bureaucratie du parti, qui joue un rôle bien plus grand dans l’Etat soviétique que sa soeur des soviets. Je lui ai exprimé l’espoir qu’il étudiera ce phénomène sociologique spécifique sous tous ses aspects. Il n’y a pas de brochure communiste qui, relatant la trahison de la social-démocratie allemande du 4 août 1914, n’indique en même temps quel rôle fatal les sommets bureaucratiques du parti et des syndicats ont joué dans l’histoire de la chute de ce parti. Mais très peu a été dit, et encore en termes très généraux, sur le rôle joué par notre bureaucratie des soviets et du parti, dans la décomposition du parti et de l’Etat soviétique. C’est un phénomène sociologique de la plus haute importance qui ne peut, cependant, être compris et saisi dans toute sa portée que si l’on examine quelles conséquences il a eues dans le changement d’idéologie du parti et de la classe ouvrière.

Vous demandez ce qu’il est advenu de l’esprit militant du parti et de notre prolétariat ? Où a disparu leur initiative révolutionnaire ? Où sont passés leur intérêt pour les idées, leur vaillance révolutionnaire, leur fierté plébéienne ? Vous vous étonnez qu’il y ait tant d’apathie, de bassesse, de pusillanimité, de carriérisme et tant d’autres choses que je pourrais ajouter moi-même. Comment se fait-il que des gens qui ont un riche passé de révolutionnaires, dont l’honnêteté personnelle ne fait aucun doute, qui ont donné maintes preuves de leur abnégation en tant que révolutionnaires, se soient transformés en de pitoyables bureaucrates ? D’où vient cette ambiance de servilité abjecte à la Smerdiakov (5) dont parle Trotsky dans sa lettre sur les déclarations de Krestinski et d’ Antonov-Ovseenko ?

Mais si l’on peut s’attendre à ce que des transfuges de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie, des intellectuels et, d’une façon générale, des gens habitués à faire "cavalier seul", glissent du point de vue des idées et de la moralité, comment expliquer que le même phénomène s’applique à la classe ouvrière ? Beaucoup de camarades ont noté le fait de sa passivité et ne peuvent dissimuler leur déception.

Il est vrai que d’autres camarades ont vu en une certaine campagne menée pour la collecte du blé (6), des symptômes d’une robuste santé révolutionnaire et la preuve que les réflexes de classe sont encore vivants dans le parti. Tout à fait récemment, le camarade Ichtchenko m’écrivait (ou plutôt, a écrit dans des thèses qu’il doit avoir envoyées à d’autres camarades aussi) que la collecte du blé et l’autocritique sont dues à la résistance de la fraction prolétarienne de la direction et du parti. Malheureusement, je dois dire que ce n’est pas exact. Ces deux faits résultent d’une combinaison manigancée dans les hautes sphères et ne doivent rien à la pression de la critique des ouvriers : c’est pour des raisons ayant un caractère politique et parfois même tendancieux ou, devrais-je dire, fractionnel, qu’une partie des sommets dirigeants s’est engagée dans cette ligne. Il n’y a qu’une seule pression prolétarienne dont on puisse parler : celle dirigée par l’opposition. Mais, on doit le dire clairement, cette pression n’a pas été suffisante pour ne serait-ce que maintenir l’Opposition à l’intérieur du parti et a fortiori pour changer la politique de ce dernier. Je suis d’accord avec Léon Davidovitch (Trotsky) qui a montré, par une série d’exemples irréfutables, le rôle révolutionnaire véritable et positif que certains mouvements révolutionnaires ont joué par leur défaite : la Commune de Paris, l’insurrection de décembre 1905 à Moscou. La première assura le maintien de sa forme républicaine au gouvernement de la France, la seconde a ouvert la voie à la réforme constitutionnelle en Russie. Cependant, les effets de ces défaites conquérantes sont de courte durée si une nouvelle vague révolutionnaire ne vient pas à leur rescousse.

Le fait le plus affligeant est l’absence de réactions de la part du parti et des masses. Pendant deux ans, une lutte exceptionnellement âpre s’est poursuivie entre l’Opposition et la majorité des hautes sphères du parti et, ces huit derniers mois, des événements se sont déroulés qui auraient dû ouvrir les yeux aux plus aveugles. Cela sans que, durant tout ce temps, la masse du parti n’intervienne et le fasse sentir.

Aussi, compréhensible est le pessimisme de certains camarades, celui-là même que je sens percer à travers vos questions.

Babeuf, regardant tout autour de lui après sa sortie de la prison de l’Abbaye, commença à se demander ce qu’étaient devenus ce peuple de Paris, ces ouvriers des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau qui, le 14 juillet 1789, avaient pris la Bastille, le 10 août 1792 les Tuileries, assiégé la Convention le 30 mai 1793, sans parler de leurs nombreuses autres interventions armées. Il résuma ses observations en une phrase dans laquelle on sent l’amertume du révolutionnaire : "Il est plus difficile de rééduquer le peuple dans l’amour de la Liberté que de la conquérir".

Nous avons vu pourquoi le peuple de Paris se déprit de la Liberté. La famine, le chômage, la liquidation des cadres révolutionnaires (nombre de leurs dirigeants avaient été guillotinés), l’élimination des masses de la direction du pays, tout cela entraîna une si grande lassitude morale et physique des masses que le peuple de Paris et du reste de la France eut besoin de trente-sept années de répit avant de commencer une nouvelle révolution.

Babeuf formula son programme en deux mots (je parle ici de son programme de 1794) : "La Liberté et une Commune élue".

Je dois ici faire un aveu : je ne me suis jamais laissé bercer par l’illusion qu’il suffisait aux leaders de l’Opposition d’apparaître dans les meetings du parti et dans les réunions ouvrières pour faire passer les masses du côté de l’Opposition. J’ai toujours considéré de tels espoirs, caressés par les dirigeants de Léningrad (Zinoviev et autres), comme une certaine survivance de la période où ils prenaient les ovations et les applaudissements officiels pour l’expression du véritable sentiment des masses en les attribuant à ce qu’ils imaginaient être leur popularité.

J’irai même plus loin : c’est cela qui explique pour moi le brusque revirement de leur conduite auquel nous venons d’assister.

Ils étaient passés à l’opposition dans l’espoir de prendre rapidement le pouvoir. C’est dans ce but qu’ils s’étaient unis à l’opposition de 1923 (7). Quand quelqu’un du "groupe sans leaders" (8) reprocha à Zinoviev et Kamenev d’avoir laissé tomber leur allié Trotsky, Kamenev répondit : "Nous avions besoin de Trotsky pour gouverner. Pour rentrer dans le parti, il est un poids mort".

Cependant, il aurait fallu toujours poser comme prémisse que l’oeuvre d’éducation du parti et de la classe ouvrière est une tâche longue et difficile, qu’elle l’est d’autant plus que les esprits doivent être tout d’abord nettoyés de toutes les impuretés introduites en eux par ce que sont réellement nos soviets et notre parti et par la bureaucratie de ces institutions.

On ne doit pas perdre de vue que la majorité des membres du parti (sans parler de ceux de la jeunesse communiste) a la conception la plus erronée des tâches, des fonctions et de la structure du parti, à savoir la conception que la bureaucratie leur enseigne par son exemple, sa façon d’agir et ses formules stéréotypées. Les ouvriers qui rejoignirent le parti après la guerre civile, dans leur écrasante majorité après 1923 (la promotion Lénine), n’ont aucune idée de ce qu’était autrefois le régime du parti. La majorité de ces ouvriers est dépourvue de cette éducation révolutionnaire de classe que l’on acquiert pendant la lutte, dans la vie, dans l’action consciente. Dans le temps, cette conscience de classe s’obtenait dans la lutte contre le capitalisme, aujourd’hui, elle doit se former en participant à la construction du socialisme. Mais, notre bureaucratie ayant réduit cette participation à une phrase creuse, les ouvriers n’ont nulle part où ils pourraient acquérir une telle conscience. J’exclus, bien entendu, comme un moyen anormal d’éduquer la classe le fait que notre bureaucratie, en abaissant les salaires réels, en aggravant les conditions de travail, en favorisant le développement du chômage, pousse les ouvriers à la lutte de classe et à se former une conscience de classe, mais sur une base alors hostile à l’Etat socialiste.

Selon la conception de Lénine et de nous tous, la tâche de la direction du parti consistait précisément à préserver le parti comme la classe ouvrière de l’influence corruptrice des privilèges, passe-droit et faveurs inhérents au pouvoir en raison de son contact avec les débris de l’ancienne noblesse et de la petite bourgeoisie ; à les prémunir contre l’influence néfaste de la NEP, contre la tentation de l’idéologie et de la morale bourgeoises.

Nous avions l’espoir que, en même temps, la direction du parti saurait créer un nouvel appareil, véritablement ouvrier et paysan, de nouveaux syndicats, vraiment prolétariens, une nouvelle morale de la vie quotidienne.

Il faut le reconnaître franchement, clairement et à haute voix : l’appareil du parti n’a pas accompli cette tâche qui était la sienne. Il a montré l’incompétence la plus complète dans cette double tâche de préservation et d’éducation, il a échoué et fait banqueroute.

Nous étions convaincus depuis longtemps - et les huit derniers mois auraient dû le prouver à chacun - que la direction du parti s’avançait sur le plus périlleux des chemins. Et elle continue à suivre cette route.

Les reproches que nous lui adressons ne concernent, pour ainsi dire, pas l’aspect quantitatif de son travail, mais son côté qualitatif. Ce point doit être souligné, sinon l’on va à nouveau nous submerger de chiffres sur les succès innombrables et intégraux obtenus par les appareils du parti et des soviets.

Il est grand temps de mettre fin à ce charlatanisme statistique.

Ouvrez les comptes rendus du XVème congrès du parti (9). Lisez le rapport de Kossior sur l’activité organisationnelle. Qu’y trouvez-vous ? Je le cite littéralement : "Le plus prodigieux développement de la démocratie dans le parti", "L’activité organisationnelle du parti s’est accrue de façon colossale ".

Et puis, bien entendu, pour renforcer tout cela : des chiffres, des chiffres et encore des chiffres. Et l’on nous dit cela alors qu’il y a dans les dossiers du Comité central des documents apportant la preuve de la pire corruption des appareils du parti et des soviets, de l’étouffement de tout contrôle des masses, de l’oppression la plus horrible, des persécutions, d’une terreur jouant avec la vie et l’existence des membres du parti et des ouvriers.

Voici comment la Pravda du 11 avril caractérise notre bureaucratie : "Un milieu de fonctionnaires hostiles, Paresseux, incompétents et pleins de morgue se trouve en mesure de chasser les meilleurs inventeurs soviétiques au delà des frontières de l’URSS, à moins qu’une bonne fois pour toutes un grand coup ne soit frappé contre ces éléments, de toute notre force, avec toute notre détermination et de manière impitoyable".

Connaissant notre bureaucratie, je ne serais cependant pas surpris d’entendre ou de lire à nouveau des discours sur "le développement prodigieux" et "colossal" de l’activité des masses du parti, du travail organisationnel du Comité central pour implanter la démocratie.

Je suis persuadé que la bureaucratie du parti et des soviets existant actuellement va continuer avec le même succès à cultiver autour d’elle des abcès purulents, malgré les bruyants procès de ces derniers mois. Cette bureaucratie ne changera pas par le fait qu’on la soumettra à une épuration. Je ne nie pas, bien entendu, l’utilité relative et l’absolue nécessité d’une telle épuration. Je désire simplement souligner le fait qu’il s’agit non pas uniquement de changer de personnel, mais de changer de méthodes.

A mon avis, la première condition pour rendre la direction de notre parti capable d’exercer un rôle éducatif, c’est de réduire la taille et les fonctions de cette direction. Les trois quarts de l’appareil devraient être licenciés et les tâches du quart restant devraient avoir des limites strictement déterminées. Cela devrait s’appliquer également aux tâches, aux fonctions et aux droits des organismes centraux. Les membres du parti doivent recouvrer leurs droits qui ont été foulés aux pieds et recevoir de solides garanties contre l’arbitraire auquel les cercles dirigeants nous ont accoutumés.

On peine à imaginer ce qui se passe dans les couches inférieures de l’appareil du parti. C’est spécialement dans la lutte contre l’Opposition que s’est manifestée l’indigence idéologique de ces cadres, ainsi que l’influence corruptrice qu’ils exercent sur la base ouvrière du parti. Si, au sommet, il existait encore une certaine ligne idéologique (bien qu’elle soit erronée, faite de sophismes et mêlée, il est vrai, à une forte dose de mauvaise foi), à l’échelon inférieur cette fois, on a surtout eu recours aux arguments de la plus effrénée des démagogies contre l’opposition. Les agents du parti n’ont pas hésité à user de l’antisémitisme, de la xénophobie, de la haine des intellectuels, etc.

Je suis persuadé que toute réforme du parti qui s’appuie sur la bureaucratie n’est qu’utopie.

Résumons-nous : tout en notant, comme vous, l’absence d’esprit militant révolutionnaire à la base du parti, je ne vois rien de surprenant à ce phénomène. Il résulte de tous les changements qui ont eu lieu dans le parti et dans la composition même de la classe ouvrière. Il convient de rééduquer les masses travailleuses et les masses du parti dans le cadre du parti et des syndicats. Ce processus est en soi long et difficile, mais il est inévitable et il a déjà commencé. La lutte de l’Opposition, l’exclusion de centaines et de centaines de camarades, les emprisonnements, les déportations, bien que n’ayant pas encore fait beaucoup pour l’éducation communiste de notre parti, ont, en tout cas, eu plus d’effets en ce sens que n’en a eu tout l’appareil pris ensemble. En fait, les deux facteurs ne peuvent même pas être comparés : l’appareil a gaspillé le capital du parti légué par Lénine, d’une façon non seulement inutile mais nuisible. Il a démoli tandis que l’Opposition construisait.

Jusqu’ici, j’ai raisonné en faisant "abstraction" des faits de notre vie économique et politique qui ont été soumis à l’analyse dans la Plate-forme de l’Opposition. Je l’ai fait délibérément, car tout mon propos était de souligner les changements intervenus dans la composition et la psychologie du prolétariat et du parti, en rapport avec la prise du pouvoir lui-même. Cela a peut-être donné un caractère unilatéral à mon exposé. Mais sans procéder à cette analyse préliminaire, il est difficile de comprendre l’origine des erreurs économiques et politiques fatales commises par notre direction en ce qui concerne tant les paysans que les ouvriers ou les problèmes de l’industrialisation, du régime intérieur du parti et, finalement, de la gestion de l’Etat.

Salutations communistes,

C Rakovsky

Astrakhan, le 6 août 1928.

Notes

(1) Scandales financiers et affaires de moeurs impliquant des Bureaucrates que venaient de révéler la presse et la justice soviétiques.

(2) La Plate-forme de l’opposition de Gauche fut signée par treize dirigeants du Parti Communiste de l’URSS et publiée, en 1927, pour le XVème Congrès du parti.

(3) Un certain égalitarisme des revenus s’était maintenu jusque vers 1927. La bureaucratie a ensuite fortement ouvert l’éventail des salaires pour trouver des appuis dans l’aristocratie ouvrière et justifier l’accroissement de ses propres privilèges.

(4) Les quatre premiers congrès de l’Internationale Communiste se déroulèrent sous la direction de Lénine et Trotsky. Le cinquième sous celle de Zinoviev, allié à Staline contre Trotsky. Le sixième congrès (été 1928) d’une Internationale désormais contrôlée par les seuls staliniens adopta ce programme que Trotsky critiqua dans un ouvrage connu sous le nom de L’Internationale Communiste après Lénine.

(5) Personnage particulièrement répugnant dans Les Frères Karazamov de Dostoievski.

(6) Campagne lancée au début de 1928 face aux difficultés croissantes de ravitaillement et à laquelle prirent part des ouvriers voulant en découdre avec les koulaks (paysans riches). Ce revirement de la fraction au pouvoir contre des koulaks dont elle avait favorisé l’enrichissement et qui devenaient menaçants pour le régime, fut le prélude au retournement de Staline contre ses alliés, Boukharine-Rykov, chantres de l’enrichissement des campagnes.

(7) Devenue l’opposition Unifiée en 1925 quand elle fut rejointe, pour un temps, Par Zinoviev et Kamenev que Staline était en train d’écarter du pouvoir et qui avaient fondé la Nouvelle Opposition.

(8) Zinoviévistes qui, en 1927, refusèrent de suivre Zinoviev-Kamenev dans leur ralliement à Staline après l’exclusion du parti des dirigeants oppositionnels.

(9) Le XVème congrès s’était tenu en décembre 1927.

Les trotskystes internés par le stalinisme au camp de Vorkouta

1937-38

Nous publions ci-dessous un article, signé M. B., intitulé « Les trotskystes à Vorkouta », qui a paru dans le numéro d’octobre-novembre 1961 de l’organe des mencheviks russes « Le Messager socialiste ». Ce récit correspond à des informations qui nous étaient parvenues d’autres sources et il ne peut y avoir de doute quant à l’authenticité des faits qu’il expose…

Milieu et fin des années 1930, les trotskystes formaient, à Vorkouta, un groupe assez disparate : une partie d’entre eux avait conservé son ancien nom de « bolcheviks-léninistes ». A la mine, ils étaient près de 500 personnes, au camp de Oukhto-Petchora, près d’un millier et, dans l’ensemble du rayon de Petchora, certainement plusieurs milliers.

Il s’agissait là de trotskystes orthodoxes, demeurés fidèles jusqu’au bout à leur plate-forme et à leurs dirigeants. En 1927, à la suite des résolutions du XV° Congrès du parti, ils furent exclus du Parti communiste et, en même temps, arrêtés. Se trouvant, depuis, en détention, ils continuaient toujours à se considérer comme communistes ; quant à Staline et ses partisans – « les hommes de l’appareil » – ils les qualifiaient de renégats du communisme.

Parmi ces « trotskystes » se trouvaient aussi des gens qui, formellement, n’avaient jamais appartenu au P.C. et qui ne rejoignirent l’Opposition de gauche – mais lièrent alors, jusqu’au bout, leur sort au sien – que lorsque la lutte de l’opposition prit un caractère aigu.

En plus de ces véritables trotskystes se trouvaient alors, dans les camps de Vorkouta et d’ailleurs, plus de 100.000 internés qui, membres du parti ou des jeunesses, avaient adhéré à l’opposition trotskyste puis, à différentes époques et pour diverses raisons (dont les principales furent, évidemment, les répressions, le chômage, les persécutions, l’exclusion des écoles et facultés, etc…) furent contraints de « se repentir de leurs fautes » et de s’éloigner de l’opposition.

Les trotskystes orthodoxes arrivèrent à la mine durant l’été 1936 et vivaient en masse compacte dans deux grandes baraques. Ils se refusèrent catégoriquement à travailler dans les puits ; ils ne faisaient que le travail de surface, et durant 8 heures seulement, et non pas 10 et 12 ainsi que le voulait le règlement et que le faisaient les autres internés. Ils le faisaient de leur propre autorité, d’une manière organisée, et ignoraient ouvertement les règlements du camp. Dans leur ensemble, il y avait déjà près de dix ans qu’ils étaient déportés. Au début, ils furent envoyés dans des isolateurs politiques, puis, ensuite, exilés à Solovka ; enfin, ils arrivèrent à Vorkouta. Les trotskystes formaient l’unique groupe des internés politiques qui critiquaient ouvertement la « ligne générale » stalinienne et offraient une résistance organisée aux geôliers. Les différents groupes trotskystes

Cependant, au sein de ce groupe, il y avait aussi des divergences.

Certains se comptaient comme disciples de Timothée Sapronov (ex-secrétaire du V.Z.I.K. [1]) et se faisaient appeler « sapronovistes » ou « démocrates-centralistes » (décistes). Ils affirmaient être plus à gauche que les trotskystes et estimaient que la dégénérescence bourgeoise de la dictature stalinienne s’était déjà accomplie à la fin des années 1920 et que le rapprochement d’Hitler et de Staline était très probable. Cependant, en cas de guerre, les « sapronovistes » se déclaraient pour la défense de l’U.R.S.S.

Parmi les « trotskystes » se trouvaient également des partisans des « droitiers », c’est-à-dire de Rykov et de Boukharine, ainsi que des adeptes de Chliapnikov et de sa plateforme « opposition ouvrière ».

Mais la grosse majorité du groupe était formée de vrais trotskystes, de partisans de L.D. Trotsky. Ils défendaient ouvertement la thèse dite de Clémenceau : « L’ennemi est dans notre pays. Il faut d’abord écarter le gouvernement réactionnaire de Staline et seulement après organiser la défense du pays contre l’ennemi extérieur » [2]. Quelques dirigeants

Malgré leurs divergences, tout ces groupes, à la mine, vivaient assez amicalement sous un seul dénominateur commun : « les trotskystes ». Leurs dirigeants étaient Socrate Guévorkian, Vladimir Ivanov, Melnaïs, V. V. Kossior et l’ex-secrétaire de Trotsky, Posnansky.

Guévorkian était un homme calme, bien équilibré, raisonnable, plein de bon sens. Il parlait sans se presser, pesant ses mots, fuyant toute affectation et tout geste théâtral. Jusqu’à son arrestation, il travaillait comme savant à l’Association russe des Centres de Recherches scientifiques de l’Institut des Sciences Humaines. C’était un arménien et, à cette époque, il avait sensiblement 40 ans. Son frère cadet était interné avec lui.

Melnaïs, un Letton, était un peu plus jeune que Guévorkian. Après avoir été membre du Comité central des Jeunesses communistes, il avait fait des études à la Faculté de Physique et de Mathématiques de l’Université de Moscou où, en 1925-27, il était à la tête d’un groupe fort important (quelques centaines de personnes) d’étudiants oppositionnels. Aux réunions de I’Université, quand Melnaïs intervenait, les staliniens soulevaient une tempête de bruits et de cris, l’empêchant de parler. Mais obstinément, opiniâtrement, Melnaïs attendait ; quand les hurleurs étaient à bout de souffle, fatigués et se taisaient, le président de l’assemblée, faisant tinter sa sonnette, lui déclarait : « Votre temps de parole est écoulé ! » – « Pardon, c’était votre temps. Vous vous êtes démenés comme de beaux diables et vous avez crié ; moi, je me suis tu. Maintenant, c’est à moi de parler », répondait Melnaïs qui, ensuite, s’adressait à l’auditoire.

Fin 1927, Melnaïs fut un des premiers opposants de l’Université à être arrêté. Son arrestation provoqua une explosion d’indignation parmi les étudiants. Dans les couloirs et les arnphithéâtres de l’université, on racontait les détails révoltants de l’arrestation. Melnaïs était marié et vivait dans un appartement privé. Sa femme, une étudiante également, était enceinte. Durant la nuit. les douleurs de l’accouchement commencèrent. Ayant appelé une ambulance par téléphone, Melnaïs allait et venait nerveusement dans l’appartement, attendant le médecin. Entendant sonner à la porte d’entrée, il ouvre vivement celle-ci et laisse entrer trois personnes habillées en civil : « Par ici, s’il vous plaît, ma femme est vraiment mal », dit-il, montrant le chemin. « Minute ! – l’arrêta un des hommes en civil – pour l’instant, nous ne nous intéressons pas à votre femme, mais à vous personnellement » ; et il lui exhiba un mandat de perquisition et d’arrèt. Très bientôt arrivaient le médecin et les infirmiers des secours rapides ; la femme de Melnaïs fut emmenée à l’hôpital... et lui-même à la Loubianka.

Depuis ce temps-là, Melnaïs était interné. Dans les isolateurs politiques et en exil, il travailla beaucoup sur les problèmes économiques et s’avéra bientôt un économiste éminent et de talent.

Vladimir Ivanov était un homme râblé, au visage rond et plein de gros marchand, aux grosses moustaches noires et aux yeux gris intelligents. Malgré ses 50 ans, on sentait en lui une grande volonté et une force d’ours. Vieux bolchevik et membre du Comité central, lvanov, jusqu’à son arrestation, dirigeait le chemin de fer sino-oriental. Il avait adhéré, ainsi que sa femme, au groupe des « centralistes démocrates » (décistes) et se rangeait du côté des partisans de Sapronov. Quand le XV° Congrès décida l’incompatibilité de l’appartenance à l’Opposition et de l’appartenance au P.C., Ivanov quitta les rangs de l’Opposition ce qui, malgré tout, ne le sauva pas : il fut arrêté après l’assassinat de Kirov.

Au camp, il était responsable du chemin de fer à voie étroite reliant la mine de Vorkouta à la rivière Oussa. En 1936, selon les directives du centre, la N.K.V.D. du camp manigança une affaire d’accusation dans laquelle Ivanov était accusé de sabotage de ce jouet de chemin de fer long de 60 kilomètres. Un jury spécial du haut tribunal de la République socialiste soviétique autonome des Komis vint au camp. Siégeant à huis-clos, après avoir lu I’acte d’accusation, il s’adressa à Ivanov : « Que pouvez-vous dire pour votre justification ? – Vous avez vos directives : vous avez pour mission de remplir toutes les formalités nécessaires et de sanctionner lâchement, par la peine de mort. Vous êtes obligés de remplir cette tâche. Ces accusations, vous le savez aussi bien que moi, sont forgées de toutes pièces et ont été préparées par les fonctionnaires complaisants de la police stalinienne. Alors ne vous compliquez pas la tâche ; faites votre affaire. Quant à moi, je me refuse de participer à votre comédie judiciaire. Demandez-leur donc – dit-il en montrant du doigt trois pseudo-témoins pris parmi les internés de droit commun – pour un paquet de makhorka, non seulement ils vous confirmeront que je suis un saboteur, mais également un parent du Mikado ».

Le tribunal ne put en obtenir rien de plus : il ne lui resta donc qu’à interroger les « témoins » commis. L’instruction à l’audience fut écourtée. Par contre, la délibération du jury dura fort longtemps : appel téléphonique, longue attente pour la réponse et, finalement, la sentence fut prononcée : « Mérite la peine la plus haute ; mais, tenant compte de ... et de..., celle-ci est commuée en 10 ans de réclusion ». Et le regard fuyant, n’osant regarder Ivanov, les jurés ramassèrent vivement leurs papiers et s’éloignèrent. Les faux témoins à charge, cherchant à se justifier, s’approchèrent, tremblants, d’lvanov. « Foutez-moi le camp, salauds ! », rugit-il ; et il se retira dans sa baraque.

Kossior était un homme d’âge moyen, de très petite taille (presque un nain) avec une grosse tête. Avant son arrestation, il avait un poste dirigeant à la direction des Pétroles. Son frère, Stanislas Kossior [3] siégeait alors au Bureau politique et, en même temps, était secrétaire du Comité central du Parti communiste ukrainien. Au camp, Kossior travaillait à la chaufferie, amenant avec une brouette le charbon nécessaire aux chaudières. Etaient égaIement au camp sa première femme, une Ukrainienne de qui il avait divorcé, et la seconde, une Russe qu’il avait épousée en déportation.

Posnanski, un beau brun bien bâti de 35-38 ans, était passionné de musique et du jeu d’échecs. Le deuxième secrétaire de Trotsky, Grigoriev, se trouvait alors quelque part le long de la Petchora. 1936 : à la suite des procès de Moscou

A l’automne 1936, aussitôt après les simulacres de procès contre les dirigeants de l’opposition : Zinoviev, Kamenev et les autres, tout le groupe des trotskystes « orthodoxes » se trouvant à la mine se réunit en vue de délibérer.

Ouvrant la réunion, Guevorkian s’adressa aux présents : « Camarades ! Avant de commencer notre réunion, je vous demande d’honorer la mémoire de nos camarades, guides et dirigeants, morts en martyrs par la main des staliniens traîtres à la révolution ». L’assemblée entière se leva. Puis, dans un bref discours très tranchant, Guevorkian expliqua qu’il s’agissait d’examiner et de résoudre le problème-clef : que faire et comment se comporter par la suite ? « II est maintenant évident que le groupe des aventuriers staliniens achève son coup d’Etat contre-révolutionnaire dans notre pays. Toutes les conquêtes progressives de notre révolution sont en danger de mort. Non seulement les ténèbres du crépuscule, mais ceux de la nuit noire et profonde, enveloppent notre pays.

Aucun Cavaignac n’a fait couler autant de sang des classes laborieuses que ne le fait Staline. Anéantissant physiquement tous les groupes oppositionnels du parti, il aspire à une dictature personnelle sans partage. Le parti et le peuple entier sont soumis à l’examen et à la justice sommaire de l’appareil policier. Les pronostics et les appréhensions les plus sombres de notre opposition se sont pleinement confirmés. La nation glisse irrésistiblement dans le marais thermidorien. C’est le triomphe des forces centristes petites-bourgeoises, dont Staline s’avère l’interprète, le porte-parole et l’apôtre. Aucun compromis avec les traîtres staliniens et les bourreaux de la révolution n’est possible. Demeurant jusqu’au bout des révolutionnaires prolétariens, nous ne devons nous nourrir d’aucune illusion en ce qui concerne le sort qui nous attend. Mais avant de nous anéantir, Staline cherchera à nous humilier le plus qu’il pourra. En mettant les internés politiques au même régime que les « droit commun », il s’efforce de nous disperser parmi les criminels et de dresser ceux-ci contre nous. Il ne nous reste qu’un unique moyen de lutte dans ce combat inégal : la grève de la faim. Avec un groupe de camarades, nous avons déjà ébauché la liste de nos revendications dont déjà beaucoup d’entre vous ont eu connaissance. Je vous propose donc, maintenant, d’en discuter tous ensemble et de prendre une décision ».

La réunion fut de courte durée, la question de la grève de la faim et des revendications concrètes étant déjà débattue depuis quelques mois par les trotskystes. Des groupes trotskystes se trouvant dans d’autres camps (station Oussa, Tchibiou, Kotchmess, etc...) en avaient également discuté et avaient envoyé Ieur accord de soutien des revendications et de participation à la grève de la faim. Ces revendications furent ratifiées par l’unanimité des présents. Elles stipulaient :

Abrogation de la décision illégale de la NKVD concernant le transfert de tous Ies trotskystes des camps administratifs dans des camps de concentration. Les affaires relatives à I’opposition politique au régime ne doivent pas être jugées par les tribunaux spéciaux du NKVD, mais dans des assemblées juridiques publiques ;

La journée de travail, au camp, ne doit pas dépasser 8 heures ;

L’alimentation des détenus ne doit pas dépendre de leur norme de rendement. Cette dernière ne doit pas être stimulée par la ration alimentaire, mais par une prime pécuniaire ;

Séparation, tant au travail que dans les baraquements, des détenus politiques et des condamnés de droit commun ;

Les invalides, vieillards et femmes détenus politiques doivent être transférés hors des camps polaires dans des camps où les conditions climatiques sont plus favorables.

Il avait été recommandé, lors de la réunion, que les malades, les invalides et les vieillards ne participent pas à la grève de la faim ; néanmoins, tous ceux-là repoussèrent énergiquement cette recommandation.

L’assemblée n’avait pas décidé du jour où commencerait cette grève de la faim ; une direction de 5 membres, avec à sa tête Guevorkian, en était chargée après en avoir informé les autres groupes trotskystes disséminés sur l’immense territoire des camps de Oukhto-Pétchora. La grève de la faim, son déroulement, son succès

Trois semaines plus tard, le 27 octobre 1936, commença la massive grève de la faim des détenus politiques. grève sans précédent et exemplaire dans les conditions des camps soviétiques. Le matin, au signal du réveil, dans presque chaque baraquement, il y eut des détenus se déclarant grévistes. Les baraquements dans lesquels étaient installés des trotskystes participèrent au mouvement en totalité. Même des plantons firent la grève. A cette tragédie, qui dura plus de quatre mois, participèrent près de mille détenus, dont la moitié était à la mine.

Les deux premiers jours, les grévistes demeurèrent à leurs places habituelles. Puis l’administration du camp se préoccupa de les isoler du reste des détenus, craignant que leur exemple n’entraîne ces derniers. Dans la toundra, à quarante kilomètres de la mine, sur Ies berges de la Syr-laga, il y avait des baraques primitives à moitié démolies qui, précédemment, avaient servi lors des sondages de recherche. De toute urgence, ces baraques furent tant bien que mal remises en état ; on fit appel à des habitants de la région qui, avec leurs attelages de rennes, y transportèrent les grévistes de la faim qui s’y trouvèrent bientôt dans les six cents. Les autres furent rassemblés non loin de Tchibiou.

Après avoir isolé les grévistes, le Guépéou prit les mesures nécessaires afin que le mouvement ne s’étende pas dans le pays et soit ignoré hors des frontières. Les détenus n’eurent plus le droit de correspondre avec leurs familles, les employés salariés du camp se virent supprimer leurs congés et leur droit de déplacement. Des tentatives furent faites de dresser les autres détenus contre les grévistes. A la mine, il n’y avait plus de réserves de vivres, plus de quoi nourrir ceux qui travaillaient aux puits ; l’administration du camp soutint qu’elle avait dû dépenser de grandes réserves de graisse et de sucre, stockées pour les travailleurs de fond, pour l’alimentation artificielle des trotskystes.

A la fin du premier mois de grève, un des participants était mort d’épuisement ; deux autres encore devaient mourir au cours du troisième mois. Ce même mois, deux grévistes, des trotskystes non-orthodoxes, cessèrent volontairement la grève. Enfin, juste quelques jours avant la fin de la grève, mourut encore un des participants. Ayant commencé fin octobre 1936, la grève de la faim avait duré 132 jours et ne s’est terminée qu’en mars 1937. Et elle ne prit fin que sur la victoire complète des grévistes, à qui il fut communiqué un radiogramme de la direction centrale de la NKVD rédigé en ces termes : « Faites savoir aux grévistes de la faim détenus aux mines de Vorkouta que satisfaction sera donnée à toutes leurs revendications ».

Les trotskystes furent donc ramenés à la mine, reçurent l’alimentation réservée aux malades et, au bout de quelque temps, reprirent le travail, mais uniquement en surface : certains d’entre eux même étaient dans les bureaux de direction de la mine, en qualité d’employés, de comptables, d’économistes, etc... Leur journée de travail ne dépassait pas 8 heures, leur ration alimentaire était indépendante de Ieur norme de rendement. En 1937, brutale et sanglante répression

Mais l’intérêt des autres détenus envers les grévistes commença peu à peu à s’éteindre. L’attention de tous était maintenant axée sur les nouveaux procès de Moscou dont la radio avait fait part ; d’ailleurs, dès la fin juin, arrivaient de nouveaux détenus. Leurs récits signalaient les arrestations massives, les injures, les exécutions sans procès derrière les murs de la N.K.V.D., et ceci dans tout le pays. Au début, personne ne voulait y croire, d’autant plus que les nouveaux arrivants n’en parlaient pas volontiers et plutôt sous forme d’allusion. Mais, petit à petit, les liens devinrent plus étroits et les conversations plus franches. Sans arrêt, de nouveaux détenus arrivaient de Russie ; d’anciens amis et connaissances se retrouvaient : il devenait impossible de ne plus les croire.

Malgré ces faits manifestes, un certain nombre de détenus attendaient avec impatience l’automne 1937 et le XX° anniversaire de la Révolution d’Octobre ; ils espéraient, à cette occasion, et à l’image de 1927, une large amnistie du gouvernement, d’autant plus que, peu auparavant, avait été adoptée la très prometteuse « Constitution stalinienne ». Mais l’automne n’amena qu’amères désillusions. Le dur régime des camps empira brusquement. Les brigadiers et chargés de l’ordre – des droit communs – ayant reçu de nouvelles directives de la direction du camp, s’armèrent de gourdins et matraquèrent impitoyablement les détenus. Les gardiens, des miradors à proximité des baraques, narguaient les détenus et se moquaient d’eux. La nuit, pour s’amuser, ils tiraient sur ceux qui se rendaient aux toilettes. Ou bien, ordonnant « couché », ils obligeaient les détenus à rester allongés, déshabillés, des heures sur la neige. Et puis, bientôt, ce furent des arrestations massives. Presque chaque nuit, les agents du Guepeou se présentaient dans les baraques, procédaient à l’appel de certains noms et emmenaient les appelés.

Certains trotskystes, dont V.I. lvanov, Kossior et le fils de L.D. Trotsky, Serge Sédov, un adolescent modeste et sympathique qui, imprudemment, avait refusé de suivre ses parents en exil en 1928 – furent emmenés en convoi spécial à Moscou. Il faut croire qu’il ne suffisait pas à Staline de les faire simplement abattre dans la toundra : sa nature sadique n’avait pas seulement soif de sang ; il voulait préalablement les humilier sans mesure et les mettre à la torture, les contraignant à de fausses auto-accusations. lvanov et Kossior disparurent sans laisser de traces derrière les murs de la Loubianka. Quant à Serge Sédov. après un « traitement » à la Loubianka, il fut « jugé » à Sverdlovsk où il avait travaillé comme ingénieur à la station électrique ; d’après les communiqués des journaux, « il reconnut s’être livré à des actes de sabotage » et autres « crimes » encore, ce pourquoi il fut condamné à être fusillé[4].

L’automne bien avancé, environ 1200 détenus se trouvaient concentrés à l’ancienne briqueterie, dont sensiblement la moitié était composée de trotskystes. Tous ces gens logeaient dans quatre grandes baraques ; leur ration alimentaire était de 100 grammes de pain par jour et pas de ravitaillement quotidien. Les baraques étaient entourées d’un réseau de fil de fer barbelé. Près de 100 gardiens fraîchement recrutés, nantis d’armes automatiques, surveillaient les prisonniers jour et nuit.

Les détenus arrêtés à la mine, à Oussa et dans les autres camps proches, furent conduits à une vieille briqueterie. Ceux qui furent arrêtés dans les camps plus lointains – à la Petchora, Ijmé, Kojvé, Tchibiou, etc... – furent concentrés à côté de Tchibiou.

Tout l’hiver 1937-38, des détenus, affamés, campant dans des baraques à la briqueterie, attendaient décision concernant leur sort. Enfin, en mars, arrivèrent en avion à Vorkouta, venant de Moscou, trois officiers de la NKVD, Kachketine en tête. S’étant présentés à la briqueterie, ils passèrent à l’interrogatoire des détenus. Trente à quarante internés étaient appelés chaque jour, interrogés superficiellement 3 à 10 minutes chacun, grossièrement injuriés, entendant injures et obscénités. Certains étaient gratifiés de coups de poing dans le visage ; à l’un d’eux, le vieux bolchevik Virab Virabov, ancien membre du Comité Central d’Arménie, le lieutenant Kachkétine porta lui-même plusieurs coups à la figure.

Fin mars, une liste de 25 personnes fut communiquée, parmi Iesquelles figuraient Guévorkian, Virabov, Slavine, etc... A chacun, il fut délivré un kilo de pain et ordonné de se préparer avec ses affaires pour un nouveau convoi. Après de chaleureux adieux avec leurs amis, les appelés quittèrent les baraques et après l’appel, le convoi quitta l’enceinte. Au bout de 15-20 minutes, pas loin de là, à un demi kilomètre, sur la rive escarpée de la petite rivière Verkhniaïa Vorkouta (Vorkouta Supérieure) une brusque salve retentit, suivie de coups de feu isolés et désordonnés : puis tout s’apaisa de nouveau. Bientôt, auprès des baraques, repassa l’escorte du convoi. Et il fut clair pour tous dans quelle sorte de convoi avaient été envoyés Ies détenus.

Le surlendemain, nouvel appel, cette fois de quarante noms. De nouveau, une ration de pain. Certains, d’épuisement, ne pouvaient déjà plus bouger ; à ceux-là, on promit de les installer dans une charrette. Retenant leur respiration, les détenus restés dans les baraques écoutaient le crissement de la neige sous les pas du convoi qui s’éloignait. Depuis longtemps, tous les bruits s’étaient tus ; mais tous, aux aguets, écoutaient toujours. Et, ainsi, près d’une heure passa. Mais de nouveau, les détonations retentirent dans la toundra ; cette fois. elles venaient de bien plus loin, en direction du chemin de fer à voie étroite passant à 3 kilomètres de la briqueterie. Ce deuxième « convoi » convainquit définitivement de leur condamnation irrémédiable ceux qui étaient restés.

Les exécutions dans la toundra durèrent encore tout le mois d’avril et une partie de mai. Généralement un jour sur deux, un jour sur trois, trente à quarante détenus étaient appelés. Il est caractéristique de noter que, chaque fois, quelques criminels de droit commun, récidivistes, y étaient inclus. Afin de terroriser les détenus, les guépeoutistes, de temps en temps, faisaient publiquement connaître, par la voie de la chaîne de radio locale, des listes de fusillés. Habituellement, ces retransmissions commençaient comme suit : « Pour agitation contre-révolutionnaire, sabotage, banditisme dans les camps, refus de travail, tentatives d’évasion, ont été fusillés... » et suivait une liste de noms où ceux des détenus politiques étaient mêlés à ceux de droit commun.

Une fois, en vue de les fusiller, c’est un groupe de près de cent détenus qui fut emmené, composé essentiellement de trotskystes. S’éloignant, les condamnés chantaient l’Internationale, soutenus par la voix des centaines de détenus restés au camp.

Début mai, c’est un groupe de femmes qui fut fusillé. Parmi elles, on dénombrait la communiste ukrainienne Choumskaïa, Smirnova (femme de I.N. Smirnov, bolchevik depuis 1898 et ex-commissaire du peuple ; la fille de Smirnov, Olga, une jeune fille apolitique passionnée de musique, avait été fusillée un an avant à Moscou), les femmes de Kossior, de Melnaïs, etc... Une de ces femmes se déplaçait avec des béquilles. Lors de l’exécution d’un oppositionnel, sa femme, internée, était automatiquement passible de la peine capitale ; et quand il s’agissait des oppositionnels les plus en vue, ses enfants de plus de douze ans étaient également passibles de l’exécution. En mai, quand il ne subsista à peine plus de cent détenus, les exécutions furent interrompues. Deux semaines passèrent, tranquilles ; puis tous les internés furent emmenés en convoi à la mine. Là, on apprit qu’Ejov avait été destitué et que sa place commençait à être assumée par Béria.

Parmi les rescapés de la vieille briqueterie ayant échappé à l’exécution se trouvaient quelques trotskystes orthodoxes. L’un d’entre eux, l’ingénieur R..., était très proche de Guévorkian et fut l’un des cinq membres dirigeants qui avaient organisé la massive grève de la faim. A la mine, on disait que R... avait eu la vie sauve au prix de la trahison de ses camarades ; ces soupçons paraissent probablement fondés puisqu’après les exécutions, R... a joui de la confiance de l’administration du camp et progressa dans l’échelle des postes dirigeants.

M. B.

Notes

[1] Soviet Suprême de l’U.R.S.S.

[2] L’auteur fait erreur sur ce point : La "thèse Clémenceau", énoncée en 1926-27 alors que l’opposition était encore dans le parti bolchevik, signifiait que celle-ci, même en temps de guerre, ne renonçait pas à lutter pour changer la ligne du Parti et de l’Etat.

[3] Ultérieurement liquidé par Staline.

[4] En réalité Serge Sédov ne fut jamais jugé publiquement.

Qu’est devenu le régime stalinien en 1933 ?

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