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	<title>Mati&#232;re et R&#233;volution</title>
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	<description>Contribution au d&#233;bat sur la philosophie dialectique du mode de formation et de transformation de la mati&#232;re, de la vie, de l'homme et de la soci&#233;t&#233;. Ce site est compl&#233;mentaire de https://www.matierevolution.org/</description>
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		<title>Mati&#232;re et R&#233;volution</title>
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		<title>Dans la soci&#233;t&#233; primitive, psychanalyse et sociologie</title>
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		<dc:date>2008-03-13T12:37:05Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Lire &#233;galement : &lt;br class='autobr' /&gt;
2&#8211;I-0 Les neurosciences peuvent-elles r&#233;pondre &#224; la question : Freud avait-il raison ? &lt;br class='autobr' /&gt; 2&#8211;I&#8211;1 Relire Freud aujourd'hui &lt;br class='autobr' /&gt;
2-I-2 Psychanalyse et physiologie &lt;br class='autobr' /&gt;
2&#8211;I-3 Les neurosciences peuvent-elles nous &#233;clairer sur la validit&#233; de la notion de l'inconscient freudien ? &lt;br class='autobr' /&gt;
2-I-4 Psychanalyse et dialectique &lt;br class='autobr' /&gt;
2-I-5 Psychisme et discontinuit&#233; &lt;br class='autobr' /&gt;
2-I-6 Psychanalyse et chaos d&#233;terministe &lt;br class='autobr' /&gt;
2-I-7 Freud, la religion et l'id&#233;ologie sociale &lt;br class='autobr' /&gt;
2-I-8 Comment fonctionnent la (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique118" rel="directory"&gt;Psychanalyse et sociologie, d'apr&#232;s Malinovsky&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Lire &#233;galement :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.matierevolution.fr/spip.php?article115&#034;&gt;2&#8211;I-0 Les neurosciences peuvent-elles r&#233;pondre &#224; la question : Freud avait-il raison ?&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.matierevolution.fr/spip.php?article187&#034;&gt;2&#8211;I&#8211;1 Relire Freud aujourd'hui&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.matierevolution.fr/spip.php?article188&#034;&gt;2-I-2 Psychanalyse et physiologie&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.matierevolution.fr/spip.php?article189&#034;&gt;2&#8211;I-3 Les neurosciences peuvent-elles nous &#233;clairer sur la validit&#233; de la notion de l'inconscient freudien ?&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.matierevolution.fr/spip.php?article193&#034;&gt;2-I-4 Psychanalyse et dialectique&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.matierevolution.fr/spip.php?article192&#034;&gt;2-I-5 Psychisme et discontinuit&#233;&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.matierevolution.fr/spip.php?article191&#034;&gt;2-I-6 Psychanalyse et chaos d&#233;terministe&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.matierevolution.fr/spip.php?article206&#034;&gt;2-I-7 Freud, la religion et l'id&#233;ologie sociale&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.matierevolution.fr/spip.php?article357&#034;&gt;2-I-8 Comment fonctionnent la conscience et l'inconscience ?&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.matierevolution.fr/spip.php?article270&#034;&gt;2-I-9 Psychanalyse et sociologie, d'apr&#232;s Malinovsky&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.matierevolution.fr/spip.php?article430&#034;&gt;2-1-10 Totem et tabou : psychanalyse et anthropologie&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bronislaw Malinowski (1921),&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;dans &lt;strong&gt;&#171; La sexualit&#233; et sa r&#233;pression dans les soci&#233;t&#233;s primitives &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; LA S&#201;PARATION ENTRE PSYCHANALYSE ET SOCIOLOGIE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La th&#233;orie psychanalytique du complexe d'&#338;dipe a &#233;t&#233; formul&#233;e, tout d'abord, sans qu'on ait tenu compte des donn&#233;es sociologiques ou culturelles. Rien de plus naturel cependant, vu que la psychanalyse ne voulait &#234;tre au d&#233;but qu'une simple technique th&#233;rapeutique, fond&#233;e sur l'observation clinique. Mais peu &#224; peu son champ d'application fut &#233;tendu : elle devint, tout d'abord, une th&#233;orie g&#233;n&#233;rale des n&#233;vroses, puis une th&#233;orie des processus psychologi&#173;ques de toute nature et, finalement, un syst&#232;me destin&#233; &#224; expliquer toutes les manifestations du corps et de l'esprit, de la soci&#233;t&#233; et de la culture. Ces pr&#233;tentions &#233;taient manifestement trop exorbitantes, mais la r&#233;alisation, m&#234;me partielle, des buts que s'assignait la psychanalyse exigeait une coop&#233;ration intelligente et exempte de toute arri&#232;re-pens&#233;e entre des sp&#233;cialistes en psychanalyse et des repr&#233;sentants d'autres sp&#233;cialit&#233;s. Initi&#233;s aux principes de la psycha&#173;nalyse, ces derniers auraient vu s'ouvrir devant eux de nouveaux domaines de recherches et auraient pu, &#224; leur tour, faire b&#233;n&#233;ficier les psychanalystes de leurs connaissances et m&#233;tho&#173;des particuli&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malheureusement, la nouvelle doctrine n'avait pas re&#231;u d&#232;s l'abord un accueil bienveillant et intelligent : au contraire, la plupart des sp&#233;cialistes crurent devoir ignorer ou combattre la psychanalyse. Celle-ci r&#233;agit en s'enfermant dans un isolement rigide et &#233;sot&#233;rique, tandis que ses adversaires se condamn&#232;rent volontairement &#224; l'ignorance de ce qui constitue, sans doute, une tr&#232;s importante contribution &#224; la psychologie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous tentons, dans cet essai, d'&#233;tablir une collaboration entre l'anthropologie et la psycha&#173;nalyse. Des tentatives du m&#234;me genre ont d&#233;j&#224; &#233;t&#233; faites par des psychanalystes, et je citerai comme exemple de ces tentatives un int&#233;ressant article du Dr Ernest Jones 1. Cet article pr&#233;sente m&#234;me pour nous un int&#233;r&#234;t particulier, puisqu'il est une critique de la premi&#232;re partie de cet essai, qui avait paru, sous la forme de deux articles pr&#233;liminaires, en 1924 2. L'essai du Dr Jones illustre d'une fa&#231;on typique certaines diff&#233;rences de m&#233;thode qui s&#233;parent anthropo&#173;logues et psychanalystes quant &#224; leur mani&#232;re d'aborder et de traiter les probl&#232;mes de la soci&#233;t&#233; primitive. Et il permet d'autant plus de faire ressortir ces diff&#233;rences que, dans sa mani&#232;re d'interpr&#233;ter le droit maternel tel qu'il existe chez les M&#233;lan&#233;siens et de comprendre la complexit&#233; de leur syst&#232;me juridique et l'organisation de leur parent&#233;, l'auteur r&#233;v&#232;le une connaissance approfondie de certaines questions difficiles de l'anthropologie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Commen&#231;ons par donner un bref r&#233;sum&#233; des id&#233;es de M. Jones. Il s'est propos&#233;, dans son essai, de donner une explication psychanalytique de l'institution du droit maternel et de l'ignorance de la paternit&#233; chez certains peuples primitifs. En tant que psychanalyste, il croit que ces deux ph&#233;nom&#232;nes ne doivent pas &#234;tre jug&#233;s d'apr&#232;s leurs simples apparences. En exposant leurs id&#233;es sur la procr&#233;ation, dit-il, les primitifs ont recours &#224; un symbolisme suffisamment pr&#233;cis pour permettre de conclure qu'ils poss&#232;dent &#171; une connaissance tout au moins incon&#173;sciente de la v&#233;rit&#233; &#187;. Et cette connaissance r&#233;prim&#233;e de la paternit&#233; se ratta&#173;cherait intimement aux caract&#233;ristiques du droit maternel, puisque aussi bien cette r&#233;pression que le droit maternel se rattachent au m&#234;me mobile : le d&#233;sir de d&#233;tourner la haine que le gar&#231;on, &#224; mesure qu'il grandit, &#233;prouve pour son p&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'appui de cette hypoth&#232;se, le Dr Jones cite de nombreux faits emprunt&#233;s &#224; la vie des insulaires trobriandais, mais arrive &#224; des conclusions qui diff&#232;rent des miennes, surtout en ce qui concerne le th&#232;me central, celui notamment dans lequel j'affirme que le complexe de famille nucl&#233;aire est d&#233;termin&#233; par la structure sociale du groupement qu'on observe. Le Dr Jones accepte sans r&#233;serves la th&#233;orie de Freud, d'apr&#232;s laquelle le complexe d'Oedipe serait un ph&#233;nom&#232;ne fondamental et, en fait, primordial. Il estime que, des deux &#233;l&#233;ments dont se compose ce complexe, amour pour la m&#232;re, haine contre le p&#232;re, ce dernier joue le r&#244;le le plus important dans le processus de la r&#233;pression. On croit pouvoir &#233;chapper &#224; cette haine, en niant tout simplement la participation du p&#232;re &#224; la procr&#233;ation : &#171; En refusant au p&#232;re toute part dans le co&#239;t et la procr&#233;ation, on pense adoucir et d&#233;tourner la haine qu'on nourrit &#224; son endroit &#187; (p. 122). Mais on ne r&#233;ussit pas ainsi &#224; supprimer le p&#232;re, qui reste toujours l&#224;, Les &#171; attitudes de crainte, de terreur, de respect et d'hostilit&#233; sourde, qui sont ins&#233;parables de l'image du p&#232;re &#187;, ayant leur source dans &#171; l'ambivalence obsessionnelle des primitifs &#187;, ne subissent pas la moindre att&#233;nuation ; on les reporte sur l'oncle maternel : celui-ci devient une sorte de bouc &#233;missaire auquel on fait expier tous les p&#233;ch&#233;s commis par le m&#226;le plus &#226;g&#233; dans l'exercice de son autorit&#233;, alors que le p&#232;re lui-m&#234;me continue &#224; mener une existence agr&#233;able dans sa maison, dans des rapports d'amiti&#233; avec tous les siens. C'est ainsi que &#171; le v&#233;ritable p&#232;re a subi pour ainsi dire un d&#233;doublement : il est repr&#233;sent&#233;, d'une part, en ce qui concerne les qualit&#233;s de douceur, d'indulgence, par le mari de la m&#232;re et, d'autre part, en ce qui con&#173;cerne la s&#233;v&#233;rit&#233;, la rigoureuse direction morale, par l'oncle maternel &#187; (p. 125). En d'autres termes, la coexistence du droit maternel et de l'ignorance de la paternit&#233; physiolo&#173;gique a pour effet de mettre aussi bien le fils que le p&#232;re &#224; l'abri de l'hostilit&#233; engendr&#233;e par la rivalit&#233; dont la m&#232;re est l'enjeu. Le complexe d'&#338;dipe serait donc, pour le Dr Jones, d'une importance fondamentale, et &#171; le syst&#232;me matriarcal, avec son complexe avunculaire, appa&#173;ra&#238;t... comme un moyen de d&#233;fense contre les tendances qui se r&#233;sument dans le complexe d'Oedipe &#187; (p. 128).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les lecteurs des deux premi&#232;res parties de cet essai trouveront dans les id&#233;es du Dr Jones que nous venons d'exposer un &#233;cho de ce qu'ils savaient d&#233;j&#224; et conviendront que, pour l'essentiel, ces id&#233;es s'appuient sur une base solide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne puis souscrire sans r&#233;serves &#224; la principale affirmation du Dr Jones, d'apr&#232;s laquelle le droit maternel et l'ignorance de la paternit&#233; ne serviraient qu'&#224; &#171; faire d&#233;vier la haine que le gar&#231;on, &#224; mesure qu'il grandit, &#233;prouve pour son p&#232;re &#187; (p. 120). A mon avis, cette affirma&#173;tion aurait besoin d'&#234;tre &#233;tay&#233;e &#224; l'aide d'arguments emprunt&#233;s aux diff&#233;rentes branches de l'anthropologie. Mais cette mani&#232;re de voir me para&#238;t s'accorder parfaitement avec tous les faits que j'ai observ&#233;s en M&#233;lan&#233;sie et avec quelques autres syst&#232;mes de parent&#233; dont je ne poss&#232;de qu'une connaissance indirecte. Si des recherches ult&#233;rieures viennent un jour confir&#173;mer l'hypoth&#232;se du Dr Jones (et j'esp&#232;re qu'il en sera ainsi), la valeur de mes propres contri&#173;bu&#173;tions s'en trouvera consid&#233;rablement rehauss&#233;e, car il sera prouv&#233; qu'au lieu d'avoir attir&#233; l'attention sur une constellation de faits purement accidentels, j'ai d&#233;couvert un ph&#233;nom&#232;ne d'une port&#233;e universelle, tant au point de vue &#233;volutionniste que g&#233;n&#233;tique. Je trouve que, dans une certaine mesure, l'hypo&#173;th&#232;se du Dr Jones constitue une extension hardie et originale de mes propres conclusions, &#224; savoir : que dans les soci&#233;t&#233;s de droit maternel le complexe familial doit diff&#233;rer du complexe d'Oedipe ; que, dans les familles de lign&#233;e maternelle, la haine est d&#233;tourn&#233;e du p&#232;re, pour &#234;tre report&#233;e sur l'oncle maternel ; que toutes les tentations incestueuses ont pour objet la s&#339;ur, plut&#244;t que la m&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le Dr Jones ne se contente pas d'adopter un point de vue plus compr&#233;&#173;hensif que je suis tout pr&#234;t &#224; partager : il formule aussi une certaine conception causale ou m&#233;taphysique, puisqu'il voit dans le complexe la cause, et dans toute la structure sociologique l'effet. Dans J'essai du Dr Jones, comme dans la plupart des interpr&#233;tations psychanalytiques du folklore, de coutumes et d'institutions, le complexe d'&#338;dipe est envisag&#233; comme s'il &#233;tait ind&#233;pendant du type de culture, de l'organisation sociale et des id&#233;es concomitantes. Toutes les fois qu'on trouve dans un folklore des allusions &#224; une haine que deux m&#226;les nourrissent l'un &#224; l'&#233;gard de l'autre, on en conclut aussit&#244;t que l'un de ces m&#226;les symbolise le p&#232;re, et l'autre le fils, sans se pr&#233;occuper de savoir si, dans la soci&#233;t&#233; &#224; laquelle appartient ce folklore, le p&#232;re et le fils ont des raisons de se ha&#239;r r&#233;ciproquement. De m&#234;me, on voit dans toute passion r&#233;prim&#233;e ou illicite qu'on trouve d&#233;peinte dans une trag&#233;die mythologique l'expression de l'amour inces&#173;tueux qu'&#233;prouvent l'un pour l'autre la m&#232;re et le fils, alors m&#234;me qu'il est facile de prouver que les tentations de ce genre sont incompatibles avec l'organisation de la soci&#233;t&#233; en question. Dans son article que je viens de citer, le Dr Jones dit que, bien que mes conclusions soient correctes &#171; sur le plan purement descriptif &#187;, la corr&#233;lation entre la psychologie et la sociologie, sur laquelle j'insiste, est &#171; extr&#234;mement douteuse &#187; (p. 127). Et encore, &#171; si l'on concentre toute l'attention sur les aspects sociologiques des donn&#233;es constat&#233;es &#187;, ma mani&#232;re de voir peut appara&#238;tre &#171; comme une suggestion tr&#232;s ing&#233;nieuse, voire tr&#232;s plau&#173;sible &#187;, mais, &#171; n'ayant pas pr&#234;t&#233; une attention suffisante aux aspects g&#233;n&#233;tiques du probl&#232;me &#187;, je me serais &#171; mis dans l'impossibilit&#233; d'obtenir une perspective dimensionnelle, c'est-&#224;-dire de soumettre les faits &#224; une interpr&#233;tation fond&#233;e sur une connaissance intime de l'incon&#173;scient &#187; (p. 128). Et le Dr Jones arrive &#224; cette conclusion, peu flatteuse pour moi : &#171; C'est la conception oppos&#233;e &#224; celle de M. Malinowski qui se rap&#173;proche davantage de la v&#233;rit&#233; &#187; (ibid.).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne crois pas qu'on puisse admettre cette s&#233;paration radicale entre la psychanalyse, d'une part, l'anthropologie et la sociologie empirique, de l'autre, qui est postul&#233;e dans les passa&#173;ges que nous venons de citer. Il me d&#233;plairait de voir la psychanalyse se s&#233;parer de la science empi&#173;rique des cultures et l'anthropologie descriptive se priver de l'aide de la th&#233;orie psychanalytique. Je ne crois pas avoir exag&#233;r&#233; l'importance des facteurs sociologiques. J'ai seulement essay&#233; d'introduire ces facteurs dans la formule du complexe nucl&#233;aire, sans dimi&#173;nuer en quoi que ce soit l'importance de facteurs biologiques, psychologiques ou incon&#173;scients.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;UN &#171; COMPLEXE R&#201;PRIM&#201; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma principale th&#232;se a &#233;t&#233; bri&#232;vement et correctement r&#233;sum&#233;e par le Dr Jones, lorsqu'il l'a d&#233;finie comme &#171; une conception d'apr&#232;s laquelle le complexe de famille nucl&#233;aire varie d'une communaut&#233; &#224; l'autre, en rapport avec la structure familiale propre &#224; chacune d'elles. D'apr&#232;s lui (c'est-&#224;-dire d'apr&#232;s Malinowski), lorsque, pour des raisons sociales et &#233;cono&#173;mi&#173;ques inconnues, la famille se constitue en adoptant le r&#233;gime matrilin&#233;aire, le complexe nucl&#233;aire r&#233;prim&#233; est celui de l'attraction que fr&#232;re et s&#339;ur &#233;prouvent l'un pour l'autre et de la haine que neveu et oncle nourrissent l'un &#224; l'&#233;gard de l'autre ; l&#224; o&#249; le r&#233;gime patrilin&#233;aire rem&#173;place celui de structure matrilin&#233;aire, le complexe nucl&#233;aire prend la forme du complexe d'Oedipe &#187; (p. 127 et 128). Cette interpr&#233;tation de ma mani&#232;re de voir est parfaitement exacte, bien que le Dr Jones aille un peu au-del&#224; des conclusions que j'ai publi&#233;es pr&#233;c&#233;dem&#173;ment. Enqu&#234;teur sur le terrain, je m'&#233;tais maintenu dans mon essai sur le &#171; plan purement descriptif &#187;, mais cette fois je profite de l'occasion pour exposer mes id&#233;es sur le probl&#232;me g&#233;n&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi que je l'ai d&#233;j&#224; dit, la clef de la difficult&#233; doit &#234;tre cherch&#233;e dans le fait que, pour le Dr Jones et d'autres psychanalystes, le complexe d'&#338;dipe repr&#233;sente quelque chose d'absolu, la source primordiale ou, pour nous servir de son expression, la fons et origo de toutes choses. En ce qui me concerne, je vois, au contraire, dans le complexe de famille nucl&#233;aire une formation fonctionnelle, d&#233;pendant de la structure et de la culture d'une soci&#233;t&#233; donn&#233;e. Il est n&#233;ces&#173;sai&#173;rement d&#233;termin&#233; par le r&#233;gime de restrictions en vigueur dans la soci&#233;t&#233; et par le mode de r&#233;partition de l'autorit&#233;. Il m'est impossible de voir dans le complexe la cause premi&#232;re de toutes choses, la source unique de la culture, de l'organisation sociale et des croyances ; une entit&#233; m&#233;taphysique, cr&#233;atrice, mais incr&#233;&#233;e, ant&#233;&#173;rieure &#224; toute chose, mais conditionn&#233;e par aucune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me permets de citer quelques-uns des passages les plus significatifs de l'article du Dr Jones, afin de mieux faire ressortir les obscurit&#233;s et contradictions auxquelles j'avais fait allu&#173;sion. Rien ne saurait donner une id&#233;e plus exacte du genre d'arguments dont les psycha&#173;nalystes orthodoxes se servent dans les discussions sur les coutumes des primitifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors m&#234;me qu'il est impossible de d&#233;celer leur existence, comme c'est le cas des soci&#233;t&#233;s matriarcales de la M&#233;lan&#233;sie, &#171; les tendances primordiales qui constituent le complexe d'&#338;dipe &#187; n'en r&#244;dent pas moins dans l'ombre : &#171; C'est au fond la m&#232;re qui est l'objet de l'amour d&#233;fendu et inconscient qu'on porte &#224; la s&#339;ur, et l'oncle n'est qu'un simple truchement du p&#232;re &#187; (p. 128). En d'autres termes, le complexe d'&#338;dipe est seulement masqu&#233; par un autre ou se pr&#233;sente sous des couleurs l&#233;g&#232;rement diff&#233;rentes qu'il emprunte &#224; un autre. En fait, le Dr Jones se sert d'une terminologie plus pr&#233;cise, puisqu'il parle de la &#171; r&#233;pression (refoulement) du complexe &#187; et des &#171; divers moyens compliqu&#233;s &#224; l'aide desquels on obtient et maintient cette r&#233;pression &#187; (p. 120). Ici nous nous heurtons &#224; la premi&#232;re obscurit&#233;. J'ai toujours cru qu'un complexe correspondait &#224; une organi&#173;sa&#173;tion r&#233;elle de comportements et de sentiments, les uns patents, les autres refoul&#233;s, mais existant r&#233;ellement dans l'inconscient. Empiriquement, un tel complexe peut toujours &#234;tre mis en &#233;vidence &#224; l'aide des m&#233;thodes de la psychanalyse pratique, par l'&#233;tude du folklore, de la mythologie et d'autres mani&#173;fes&#173;tations culturelles de l'inconscient. Mais puisque le Dr Jones semble admettre que les attitudes typiques du complexe ne peuvent &#234;tre trouv&#233;es ni dans le conscient ni dans l'inconscient ; puisqu'il n'en existe pas la moindre trace dans le folklore trobriandais, dans les r&#234;ves, les visions et autres manifestations de nos indig&#232;nes, qui nous r&#233;v&#232;lent, au contraire, l'autre complexe, o&#249; devons-nous donc chercher le complexe d'&#338;dipe ? Existerait-il par hasard un sub-inconscient, situ&#233; au-dessous de l'inconscient et que signifierait la r&#233;pression d'une r&#233;pres&#173;sion ? Il est certain que ces questions nous entra&#238;nent au del&#224; de la doctrine psychana&#173;lytique courante, dans des r&#233;gions tout &#224; fait inconnues ; je soup&#231;onne m&#234;me que ce sont les r&#233;gions de la m&#233;taphysique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Consid&#233;rons maintenant les moyens &#224; l'aide desquels on obtient la r&#233;pression du com&#173;plexe. D'apr&#232;s le Dr Jones, il existerait une tendance &#224; op&#233;rer une s&#233;paration nette et tranch&#233;e entre la parent&#233; r&#233;elle et la parent&#233; sociale, tendance qui trouve son expression dans les diff&#233;rentes coutumes qui &#233;quivalent &#224; la n&#233;gation de la naissance naturelle, dans l'institution de naissances rituelles, dans l'affectation de l'ignorance de la paternit&#233;, et ainsi de suite. Je tiens &#224; dire sans tarder que sur ces points je suis pleinement d'accord avec le Dr Jones, et ne fais de r&#233;serves que sur quelques d&#233;tails. Je me demande, en effet, s'il y a bien lieu de parler d'une &#171; n&#233;gation tendancieuse de la paternit&#233; physique &#187;, &#233;tant donn&#233; qu'&#224; mon avis et d'apr&#232;s tout ce que je sais, l'ignorance de ces processus physiolo&#173;giques compliqu&#233;s est, chez les primitifs, aussi naturelle que l'ignorance des processus de la digestion, de la s&#233;cr&#233;tion, de l'&#233;puisement progressif de l'orga&#173;nisme, bref de tout ce qui se passe dans le corps humain. Rien ne nous autorise &#224; admettre que des gens ayant un niveau de culture tr&#232;s bas aient re&#231;u de bonne heure des r&#233;v&#233;lations sur certaines donn&#233;es de l'embryologie, alors que dans les autres branches des sciences naturelles ils ne savent &#224; peu pr&#232;s rien des relations causales des ph&#233;nom&#232;nes. Il n'en reste pas moins, et c'est ce que je vais essayer de montrer un peu longue&#173;ment, que le divorce entre les rapports biologiques et les rapports sociaux ou, tout au moins, l'autonomie relative des uns et des autres constitue un des traits les plus importants de la soci&#233;t&#233; primitive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je trouve cependant une l&#233;g&#232;re contradiction dans les id&#233;es du Dr Jones relatives &#224; l'ignorance de la paternit&#233;. Nous lisons en effet, dans un passage de son article, qu'il existe &#171; des rapports collat&#233;raux tr&#232;s &#233;troits entre l'ignorance de la procr&#233;ation paternelle, d'une part, et l'institution du droit maternel, de l'autre. A mon avis (c'est toujours le Dr Jones qui parle) ces deux ph&#233;nom&#232;nes se laissent ramener &#224; la m&#234;me cause ; quant &#224; savoir lequel des deux est ant&#233;rieur ou post&#233;rieur &#224; l'autre, c'est une autre question dont nous aurons &#224; nous occuper plus tard. La cause commune aux deux ph&#233;nom&#232;nes est d'ordre physique : il s'agit de d&#233;tourner la haine que le gar&#231;on, &#224; mesure qu'il grandit, &#233;prouve de plus en plus pour son p&#232;re &#187; (p. 120). C'est l&#224; un point capital et, cependant, le Dr Jones ne para&#238;t pas tr&#232;s s&#251;r du fait, car il nous dit dans un autre passage du m&#234;me article qu' &#171; il n'y a pas de raisons d'admettre que l'ignorance dans laquelle se trouve le primitif en ce qui concerne la procr&#233;a&#173;tion paternelle, ou plut&#244;t le refoulement qu'il fait subir &#224; la connaissance des faits qui s'y rapportent, constitue un corollaire n&#233;cessaire du droit maternel ; on peut cependant admettre que cette ignorance ou ce refoulement a contribu&#233; dans une grande mesure, concurremment avec le mobile que nous avons d&#233;crit plus haut, &#224; provoquer l'institution du droit mater&#173;nel &#187; (p. 130). Le rapport entre les deux propositions que je viens de citer n'est pas bien clair ; la derni&#232;re ne me para&#238;t m&#234;me pas tr&#232;s correcte ; quant &#224; la premi&#232;re, on pourrait &#224; la rigueur y souscrire, si l'auteur avait pris soin de nous dire ce qu'il entend par &#171; rapports collat&#233;raux tr&#232;s &#233;troits &#187;. Faut-il entendre par l&#224; que l'ignorance et le droit maternel sont tous deux les effets n&#233;cessaires de la cause principale, c'est-&#224;-dire du complexe d'&#338;dipe, ou bien qu'ils ne s'y rattachent que par des liens plus ou moins l&#226;ches ? Dans cette derni&#232;re &#233;ventualit&#233;, quelles sont les conditions requises pour que la n&#233;cessit&#233; de masquer le complexe d'Oedipe aboutisse au droit maternel et &#224; l'ignorance et quelles sont celles o&#249; la m&#234;me n&#233;cessit&#233; peut ne pas aboutir aux m&#234;mes effets ? A d&#233;faut de ces donn&#233;es concr&#232;tes, la th&#233;orie du Dr Jones n'aura jamais que la valeur d'une vague suggestion&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s avoir examin&#233; les moyens, nous allons nous occuper de la &#171; cause primordiale &#187;. Cette cause, nous le savons d&#233;j&#224;, est constitu&#233;e par le complexe d'&#338;dipe, con&#231;u comme un fait absolu et, au point de vue g&#233;n&#233;tique, transcen&#173;dantal. Dans leurs travaux anthropologi&#173;ques, les psychanalystes se sont en effet attach&#233;s &#224; rechercher les origines premi&#232;res du complexe d'&#338;dipe. Et la con&#173;clusion &#224; laquelle ils sont arriv&#233;s est que ces origines remontent au fameux crime tot&#233;mique commis par la horde primitive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LA &#171; CAUSE PRIMORDIALE DE LA CULTURE &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La th&#233;orie de Freud sur les origines dramatiques du tot&#233;misme et du tabou, de l'exogamie et du sacrifice constitue une des contributions les plus importantes que la psychanalyse ait apport&#233;es &#224; l'anthropologie. Impossible de la passer sous silence dans un essai comme celui-ci, qui se propose de mettre les conceptions psychanalytiques en harmonie avec les d&#233;cou&#173;vertes de l'anthropologie. Aussi profiterons-nous de cette occasion pour soumettre la th&#233;orie de Freud &#224; un examen critique assez d&#233;taill&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans son livre Totem et Tabou 3, Freud montre que le complexe d'&#338;dipe fournit &#224; la fois une explication du tot&#233;misme et de l'interdiction qui frappe les rapports avec la belle-m&#232;re, du culte des anc&#234;tres et de la prohibition de l'inceste, de l'identification de l'homme avec son animal tot&#233;mique et de l'id&#233;e de Dieu le P&#232;re. En fait, les psychanalystes, nous le savons d&#233;j&#224;, voient dans le complexe d'&#338;dipe la source de toute culture, un fait ant&#233;rieur &#224; toute culture, et, dans le livre dont nous nous occupons, Freud s'attache pr&#233;cis&#233;ment &#224; formuler une hypoth&#232;se relative &#224; la naissance de ce complexe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il prend pour point de d&#233;part les travaux de deux illustres pr&#233;d&#233;cesseurs : Darwin et Robertson Smith. A Darwin il emprunte l'id&#233;e de la &#171; horde primitive &#187; ou de ce qu'Atkinson a appel&#233; plus tard la &#171; famille cyclop&#233;enne &#187;. D'apr&#232;s la mani&#232;re de voir de ces deux auteurs, la famille ou la soci&#233;t&#233; primitive se composait d'un petit groupe dirig&#233; et domin&#233; par un m&#226;le m&#251;r qui avait sous sa d&#233;pendance un certain nombre de femmes et d'enfants. A un autre grand savant, Robertson Smith, Freud a emprunt&#233; l'id&#233;e de l'importance du sacrement tot&#233;&#173;mique. D'apr&#232;s Robertson Smith, l'acte religieux le plus primitif consistait en un repas c&#233;r&#233;moniel au cours duquel les membres du clan mangeaient en commun l'animal tot&#233;mique. Ce repas tot&#233;mique a donn&#233; naissance plus tard au sacrifice, acte religieux universel et, cer&#173;tai&#173;ne&#173;ment, le plus important. Le tabou interdisant de manger en temps ordinaire de l'animal tot&#233;mique ou d'un animal de la m&#234;me esp&#232;ce que le totem constitue le c&#244;t&#233; n&#233;gatif de la communion rituelle. A ces deux hypoth&#232;ses Freud ajoute la sienne : l'identification de l'hom&#173;me avec le totem constitue un trait propre &#224; la mentalit&#233; infantile, &#224; celle des primitifs et &#224; celle des n&#233;vros&#233;s et d&#233;coule de la tendance &#224; identifier le p&#232;re avec quelque animal d&#233;sagr&#233;able.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui, tout d'abord, nous int&#233;resse ici, c'est le c&#244;t&#233; sociologique de la th&#233;orie, et nous citerons en entier le passage de Darwin sur lequel Freud construit cette th&#233;orie. &#201;coutons d'abord Darwin : &#171; D'apr&#232;s ce que nous savons de la jalousie de tous les mammif&#232;res m&#226;les, dont beaucoup sont m&#234;me arm&#233;s d'organes sp&#233;ciaux, destin&#233;s &#224; leur faciliter la lutte contre des rivaux, nous pouvons conclure... qu'une promiscuit&#233; g&#233;n&#233;rale des sexes &#224; l'&#233;tat de nature est un fait extr&#234;mement peu probable... Mais si, remontant le cours du temps assez loin en arri&#232;re, nous jugeons les habitudes humaines d'apr&#232;s ce qui existe actuellement, la conclusion paraissant la plus probable est que les hommes ont v&#233;cu primitivement en petites soci&#233;t&#233;s, chaque homme ayant g&#233;n&#233;ralement une femme, parfois, s'il &#233;tait puis&#173;sant, en poss&#233;dant plusieurs, qu'il d&#233;fendait jalousement contre tous les autres hommes. Ou bien, sans &#234;tre un animal social, il n'en a pas moins pu vivre, comme le gorille, avec plusieurs femmes qui n'appar&#173;te&#173;naient qu'&#224; lui : c'est qu'en effet tous les naturels se ressemblent en ce qu'un seul m&#226;le est visible dans un groupe. Lorsque le jeune m&#226;le devient grand, il entre en lutte avec les autres pour la domination, et c'est le plus fort qui, apr&#232;s avoir chass&#233; ou tu&#233; tous les concurrents, devient le chef de la soci&#233;t&#233; (Dr Savage, dans Boston Journal of Natural History, vol. V, 1845-1847). Les jeunes m&#226;les, ainsi &#233;limin&#233;s et errant d'endroit en endroit, se feront &#224; leur tour un devoir, lorsqu'ils auront enfin r&#233;ussi &#224; trouver une femme, d'emp&#234;cher les unions consanguines trop &#233;troites entre membres d'une seule et m&#234;me famille &#187; 4.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ferai remarquer tout d'abord que, dans ce passage, Darwin parle de l'homme et du go&#173;rille indistinctement. En tant qu'anthropologues, nous n'avons aucune raison de lui reprocher cette confusion, car le moins que la science puisse faire, c'est de nous d&#233;pouiller de toute vanit&#233; quant &#224; nos origines, de nous apprendre &#224; ne pas avoir honte de nos fr&#232;res inf&#233;rieurs. Mais si, au point de vue philosophi&#173;que, la diff&#233;rence entre l'homme et le singe est insigni&#173;fiante, la distinction entre la famille telle qu'elle existe chez les singes anthropo&#239;des et la famille humaine organis&#233;e est, pour le sociologue, de la plus grande importance. Il doit dis&#173;tin&#173;guer nettement entre la vie animale &#224; l'&#233;tat de nature et la vie humaine &#224; l'&#233;tat de culture. Pour Darwin, qui cherchait des arguments biologiques &#224; opposer &#224; l'hypoth&#232;se de la promis&#173;cuit&#233;, cette distinction &#233;tait sans importance. Il aurait cependant &#233;t&#233; oblig&#233; d'en tenir le plus grand compte, s'il avait port&#233; ses recherches sur les origines de la culture, s'il avait voulu saisir le moment de sa naissance. Freud qui, ainsi que nous le verrons, s'efforce r&#233;ellement de remonter au &#171; grand &#233;v&#233;nement qui avait marqu&#233; les d&#233;buts de la culture &#187;, &#233;choue totalement dans sa tentative, parce qu'il perd de vue la distinction dont nous parlons et situe la culture dans des conditions dans lesquelles ex hypothesi, elle ne peut pas exister. En outre, Darwin parle seulement des femmes du chef de la horde, mais d'aucune autre. Il pr&#233;tend encore que les jeunes m&#226;les &#233;limin&#233;s finissent par trouver, eux aussi, des partenaires, apr&#232;s quoi ils se d&#233;sint&#233;ressent de la famille des parents. Sur ces deux points, Freud fait subir aux hypoth&#232;ses de Darwin des modifications importantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici, &#224; l'appui de mes remarques critiques, les paroles textuelles du ma&#238;tre de la psycha&#173;nalyse : &#171; Il va sans dire que la th&#233;orie darwinienne n'accorde pas la moindre place aux d&#233;buts du tot&#233;misme. Un p&#232;re violent, jaloux, gardant pour lui toutes les femelles et chassant ses fils, &#224; mesure qu'ils grandissent : voil&#224; tout ce qu'elle suppose &#187; 5. On le voit : le vieux m&#226;le est cens&#233; garder pour lui toutes les femelles, les fils chass&#233;s demeurant quelque part dans le voisinage, r&#233;unis en bande, se tenant pr&#234;ts pour l'&#233;v&#233;nement hypoth&#233;tique. En effet, un crime se trame sous nos yeux, aussi sanglant qu'il est hypoth&#233;tique. Mais ce crime, joue un r&#244;le d'une importance capitale dans l'histoire de la psychanalyse, sinon dans celle de l'humanit&#233; ! C'est que, d'apr&#232;s Freud, ce crime a servi de point de d&#233;part &#224; toute la civilisation future. Il est &#171; le grand &#233;v&#233;nement par lequel la civilisation a d&#233;but&#233; et qui, depuis lors, n'a pas cess&#233; de tourmenter l'humanit&#233; &#187; 6. Au commencement &#233;tait le crime, acte m&#233;morable qui a donn&#233; naissance &#224; l'organisation sociale, aux restrictions morales et &#224; la religion. Mais &#233;coutez l'histoi&#173;re de cette cause primordiale de toute civilisation :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Un jour, les fr&#232;res chass&#233;s se sont r&#233;unis, ont tu&#233; et mang&#233; le p&#232;re, ce qui a mis fin &#224; l'existence de la horde paternelle. Une fois r&#233;unis, ils sont devenus entreprenants et ont pu r&#233;aliser ce que chacun d'eux, pris individuellement, aurait &#233;t&#233; incapable de faire. Il est possi&#173;ble qu'un nouveau progr&#232;s de la civilisation, l'invention d'une nouvelle arme leur aient procur&#233; le sentiment de leur sup&#233;riorit&#233;. Qu'ils aient mang&#233; le cadavre de leur p&#232;re, il n'y a &#224; cela rien d'&#233;tonnant, &#233;tant donn&#233; qu'il s'agit de sauvages cannibales. L'a&#239;eul violent &#233;tait certainement le mod&#232;le envi&#233; et redout&#233; de chacun des membres de cette association frater&#173;nelle. Or, par l'acte de l'absorption ils r&#233;alisaient leur identification avec lui, s'appro&#173;priant chacun une partie de sa force. Le repas tot&#233;mique, qui est peut-&#234;tre la premi&#232;re f&#234;te de l'hu&#173;ma&#173;nit&#233;, serait la reproduction et comme la f&#234;te comm&#233;&#173;morative de cet acte m&#233;mo&#173;rable &#187; 7.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tel serait l'acte originel de la civilisation humaine, et cependant l'auteur parle dans sa description d'un &#171; nouveau progr&#232;s de la civilisation &#187;, de l' &#171; invention d'une nouvelle arme &#187;, &#233;quipant ainsi ses animaux, avant toute civilisation, de certains objets et armes qui sont pr&#233;cis&#233;ment des produits de la civilisation. Une culture mat&#233;rielle est inconcevable, sans l'exigence concomitante d'une organisa&#173;tion, d'une morale, d'une religion. J'esp&#232;re pouvoir montrer que ceci n'est pas un simple argument de chicane, mais qu'il atteint le noyau m&#234;me de la question. Nous verrons que la th&#233;orie de Freud et de Jones cherche &#224; expliquer les origines de la civilisation par un processus qui implique d&#233;j&#224; l'existence d'une civilisation. Elle tourne ainsi dans un cercle vicieux. Un examen critique de cette th&#233;orie nous facilitera l'analyse du processus de la civilisation et la mise en lumi&#232;re de son fondement biologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LES CONS&#201;QUENCES DU PARRICIDE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant d'entreprendre une analyse d&#233;taill&#233;e de cette th&#233;orie, armons-nous de patience et &#233;coutons tout ce que Freud a &#224; nous dire sur ce sujet, car il m&#233;rite tou&#173;jours d'&#234;tre &#233;cout&#233; : &#171; ... la bande fraternelle, en &#233;tat de r&#233;bellion, &#233;tait anim&#233;e, &#224; l'&#233;gard du p&#232;re, des sentiments contradictoires qui, d'apr&#232;s ce que nous savons, forment le contenu ambivalent du complexe paternel chez chacun de nos enfants et de nos n&#233;vros&#233;s. Ils ha&#239;ssaient le p&#232;re, qui s'opposait si violemment &#224; leur besoin de puissance et &#224; leurs exigences sexuelles, mais, tout en le ha&#239;ssant, ils l'aimaient et l'admiraient. Apr&#232;s l'avoir supprim&#233;, apr&#232;s avoir assouvi leur haine et r&#233;alis&#233; leur identification avec lui, ils ont d&#251; se livrer &#224; des manifestations affectives d'une tendresse exag&#233;r&#233;e. Ils le firent sous la forme du repentir ; ils &#233;prouv&#232;rent un sentiment de culpabilit&#233; qui se confond avec le sentiment du repentir commun&#233;ment &#233;prouv&#233;. Le mort devenait plus puissant qu'il ne l'avait jamais &#233;t&#233; de son vivant ; toutes choses que nous constatons encore aujourd'hui dans les destin&#233;es humaines. Ce que le p&#232;re avait emp&#234;ch&#233; autrefois, par le fait m&#234;me de son existence, les fils se le d&#233;fendaient &#224; pr&#233;sent eux-m&#234;mes, en vertu de cette &#171; ob&#233;issance r&#233;trospective &#187;, caract&#233;ristique d'une situation psychique que la psychanalyse nous a rendue famili&#232;re. Ils d&#233;savouaient leur acte, en inter&#173;disant la mise &#224; mort du totem, substitution du p&#232;re, et ils renon&#231;aient &#224; recueillir les fruits de cet acte, en refusant d'avoir des rapports sexuels avec les femmes qu'ils avaient lib&#233;r&#233;es. C'est ainsi que le sentiment de culpabilit&#233; a engendr&#233; les deux tabous fondamentaux du tot&#233;misme qui, pont cette raison, devaient se confondre avec les deux d&#233;sirs r&#233;prim&#233;s du complexe d'&#338;dipe. Celui qui agissait &#224; l'encontre de ces tabous se rendait coupable des deux seuls crimes qui int&#233;res&#173;saient la soci&#233;t&#233; primitive &#187; 8.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi que, le meurtre accompli, les fils parricides s'empressent d'&#233;dicter des lois et des tabous religieux, de cr&#233;er une organisation sociale, bref, d'intro&#173;duire dans leur vie les premiers &#233;l&#233;ments de l'&#233;tat civilis&#233; qui, d&#233;sormais, se transmettront de g&#233;n&#233;ration en g&#233;n&#233;ra&#173;tion, &#224; travers tout l'histoire de l'humanit&#233;. Et ici nous nous trouvons en pr&#233;sence du m&#234;me probl&#232;me que nous avons d&#233;j&#224; signal&#233; plus haut : ou les mat&#233;riaux bruts de la culture exis&#173;taient d&#233;j&#224;, auquel cas ce n'est pas le &#171; grand &#233;v&#233;nement &#187; dont parle Freud qui lui a donn&#233; naissance, ou aucune trace de culture n'existait encore &#224; l'&#233;poque de l'&#233;v&#233;nement, auquel cas on ne voit pas comment les fils ont pu instituer des sacrements, &#233;tablir des lois, fixer des coutumes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Freud n'ignore pas tout &#224; fait ce d&#233;tail, mais il ne semble pas en entrevoir l'importance capitale. Il pr&#233;voit la question qu'on pourrait lui poser quant aux possibilit&#233;s d'une influence durable du crime originel ; comment, en effet, a-t-il pu exercer une action incessante &#224; travers toutes les g&#233;n&#233;rations successives de l'humanit&#233; ? Pour faire face aux objections possibles, Freud a recours &#224; une autre hypoth&#232;se : &#171; ... il n'a sans doute &#233;chapp&#233; &#224; personne que nous postulons l'exis&#173;tence d'une &#226;me collective dans laquelle s'accomplissent les m&#234;mes processus que ceux ayant leur si&#232;ge dans l'&#226;me individuelle &#187; 9. Mais ce postulat de l'&#226;me collective ne suffit pas ; il faut encore attribuer &#224; cette vaste entit&#233; une m&#233;moire &#224; peu pr&#232;s illimit&#233;e : &#171; ... nous admettons ... qu'un sentiment de responsabilit&#233; a persist&#233; pendant des mill&#233;naires, se trans&#173;mettant de g&#233;n&#233;ration en g&#233;n&#233;ration et se rattachant &#224; une faute tellement ancienne qu'&#224; un moment donn&#233; les hommes n'ont plus d&#251; en conserver le moindre souvenir. Nous admettons qu'un processus affectif, tel qu'il n'a pu na&#238;tre que chez une g&#233;n&#233;ration de fils ayant &#233;t&#233; maltrait&#233;s par leur p&#232;re, a pu subsister chez de nouvelles g&#233;n&#233;rations qui &#233;taient, au contraire, soustraites &#224; ce traitement, gr&#226;ce &#224; la suppression du p&#232;re tyranni&#173;que &#187; 10.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N'&#233;tant pas tout &#224; fait certain de la validit&#233; de cette hypoth&#232;se, Freud recourt aussit&#244;t &#224; un argumentum ad hominem. Tout en convenant que son hypoth&#232;se peut para&#238;tre quelque peu audacieuse, il s'en excuse en disant : &#171; ... nous ne sommes pas les seuls &#224; porter la responsabilit&#233; de cette audace &#187;. Mais il va plus loin, jusqu'&#224; formuler cette r&#232;gle universelle, &#224; l'usage des anthropologues et des sociologues : &#171; Sans l'hypoth&#232;se d'une &#226;me collective, d'une continuit&#233; de la vie psychique de l'homme, qui permet de ne pas tenir compte des interruptions des actes psychiques r&#233;sultant de la disparition d'existences individuelles, la psycho&#173;logie collective, la psychologie des peuples ne saurait exister. Si les processus psychiques d'une g&#233;n&#233;ration ne se transmettaient pas &#224; une autre, ne se conti&#173;nuaient pas dans une autre, chacune serait oblig&#233;e de recommencer l'appren&#173;tis&#173;sage de la vie, ce qui exclurait la possibilit&#233; de tout progr&#232;s et de tout d&#233;veloppe&#173;ment &#187; 11. Ici nous touchons &#224; un point tr&#232;s important : la n&#233;cessit&#233; m&#233;thodolo&#173;gique de la fiction d'une &#226;me collective. C'est un fait, qu'il n'est pas de nos jours d'anthropologue comp&#233;tent qui admettre l'existence d'une &#171; psych&#233; collective &#187;, ou la transmission h&#233;r&#233;ditaire de &#171; dispositions psychiques &#187; acquises, ou une &#171; continuit&#233; psychique &#187; d&#233;passant les limites de l'&#226;me individuelle 12. En revanche, les anthro&#173;po&#173;logues sont &#224; m&#234;me d'indiquer avec pr&#233;cision le milieu dans lequel chaque g&#233;n&#233;ration d&#233;po&#173;se et accumule ses exp&#233;riences, &#224; l'usage de la g&#233;n&#233;ration suivante. Ce milieu est consti&#173;tu&#233; par l'ensemble des objets mat&#233;riels, des traditions, de processus mentaux st&#233;r&#233;o&#173;typ&#233;s que nous appelons civilisation. Il est supra-individuel, mais non psychologique. Il est fa&#231;onn&#233; par l'homme qu'il fa&#231;onne &#224; son tour. C'est le seul milieu dans lequel l'homme peut ext&#233;rioriser ses impulsions cr&#233;atrices et ajouter ainsi sa part &#224; la masse commune des valeurs humaines. Il forme le seul r&#233;servoir dans lequel l'individu peut puiser, lorsqu'il veut utiliser les exp&#233;&#173;rien&#173;ces des autres pour son profit personnel. L'analyse plus approfondie de la civilisation &#224; laquelle nous allons nous livrer nous r&#233;v&#233;lera le m&#233;canisme &#224; l'aide duquel elle est cr&#233;&#233;e, maintenue et transmise. Cette analyse nous montrera &#233;galement que le complexe est un sous-produit naturel, une cons&#233;quence secondaire de la naissance de la civilisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En lisant l'article du Dr Jones, on s'aper&#231;oit facilement qu'il adh&#232;re sans r&#233;serves &#224; la th&#233;orie de Freud sur les origines de la civilisation humaine. Il ressort des passages que nous avons cit&#233;s que lui aussi voit dans le complexe d'Oedipe l'origine de toutes choses. Il serait donc une formation ant&#233;rieure &#224; toute civilisa&#173;tion. Dans les passages suivant, le Dr Jones s'av&#232;re encore plus explicitement partisan de la th&#233;orie de Freud : &#171; Loin de me sentir dispo&#173;s&#233;, apr&#232;s l'examen de la question, &#224; suivre l'exemple de Malinowski, c'est-&#224;-dire &#224; abandon&#173;ner ou &#224; r&#233;viser la conception freudienne de la &#171; horde primitive &#187; (&#171; famille cyclop&#233;enne &#187; d'Atkinson), je trouve que cette conception fournit l'explication la plus satisfai&#173;sante des probl&#232;mes compliqu&#233;s qui nous int&#233;ressent &#187; (p. 130). Le Dr Jones accepte &#233;galement l'hypoth&#232;se du souvenir racial du crime originel, puisqu'il parle de &#171; transmission h&#233;r&#233;ditaire d'impulsions dont l'origine remonte &#224; la horde primitive &#187; (p. 121).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ANALYSE DE L'HYPOTH&#200;SE DU PARRICIDE ORIGINEL&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Examinons maintenant, point par point, les hypoth&#232;ses de Freud et de Jones. A l'hypo&#173;th&#232;se de la &#171; horde primitive &#187;, comme telle, l'anthropologue n'a gu&#232;re d'objections &#224; opposer. Nous savons que la famille fond&#233;e sur le mariage avec une ou plusieurs femelles constitue la forme la plus primitive de la parent&#233; humaine et pr&#233;-humaine. En acceptant la conception darwinienne de la parent&#233;, la psycha&#173;nalyse a fait justice de l'hypoth&#232;se de la promiscuit&#233; primitive, du mariage de groupe et du communisme sexuel, ce qui lui a valu l'approbation de tous les anthropologues comp&#233;tents. Mais Darwin, nous l'avons vu, n'a pas fait de distinction explicite entre l'&#233;tat humain et l'&#233;tat animal, et l'&#233;bauche de distinction qui se trouvait dans la conception darwinienne &#224; l'&#233;tat implicite a &#233;t&#233; totalement effac&#233;e par Freud dans sa tentative de reconstitution de l'hypoth&#232;se du grand naturaliste. Nous avons donc &#224; nous enqu&#233;rir de la constitution de la famille au p&#244;le anthropo&#239;de de l'&#233;volution humaine. Les questions qui se posent &#224; ce propos sont celles-ci : quels liens rattachaient les uns aux autres les membres de la famille, avant que celle-ci dev&#238;nt humaine, et de quelle nature &#233;taient-ils apr&#232;s l'humanisation de la famille ? Quelles sont les diff&#233;rences qui s&#233;pa&#173;rent la parent&#233; animale de la parent&#233; humaine, la famille anthropo&#239;de &#224; l'&#233;tat de nature, du type le plus primitif, de la famille humaine &#224; l'&#233;tat de culture ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les membres de la famille anthropo&#239;de pr&#233;-humaine &#233;taient rattach&#233;s les uns aux autres par des liens instinctifs ou inn&#233;s, auxquels l'exp&#233;rience individuelle pouvait imprimer des modifications, mais qui &#233;chappaient &#224; l'influence de la tradition, vu que les animaux ne poss&#232;dent ni langage, ni lois, ni institutions. A l'&#233;tat de nature, le m&#226;le et la femelle sont entra&#238;n&#233;s l'un vers l'autre par l'impulsion sexuelle s&#233;lective qui agit &#224; l'&#233;poque du rut, et rien qu'&#224; cette &#233;poque. Apr&#232;s l'impr&#233;gnation de la femelle, une nouvelle impulsion pousse le cou&#173;ple &#224; s'organiser en une vie commune, le m&#226;le assumant le r&#244;le de protecteur et de gardien pendant la dur&#233;e de la grossesse. A la naissance du petit, la m&#232;re sent s'&#233;veiller en elle les instincts maternels, le besoin d'allaiter, de soigner, de caresser sa descendance, pendant que le m&#226;le fait face &#224; la nouvelle situation en s'occupant du ravitaillement de la famille, en veillant &#224; sa s&#233;curit&#233;, en engageant, s'il le faut, de dangereux combats pour la d&#233;fendre. &#201;tant donn&#233; la longue dur&#233;e de la croissance et de la maturation de l'individu chez les singes anthro&#173;po&#239;des, il est indispensable, pour la conservation de l'esp&#232;ce, qu'un sentiment d'affec&#173;tion se forme aussi bien chez le m&#226;le que chez la femelle, avant la naissance de la prog&#233;&#173;niture, et persiste apr&#232;s la naissance, jusqu'&#224; ce que le nouvel individu soit &#224; m&#234;me de se tirer d'affaire par ses propres moyens. D&#232;s qu'il a atteint la maturit&#233;, le besoin biologique de maintenir la coh&#233;sion de la famille dispara&#238;t. Ainsi que nous le verrons cependant plus loin, se besoin subsiste chez les hommes vivant &#224; l'&#233;tat de culture, o&#249; les membres de la famille doivent rester unis en vue de la coop&#233;ration. Mais dans la famille cyclop&#233;enne pr&#233;-humaine les enfants m&#226;les et femelles quittent naturellement la horde, d&#232;s qu'ils deviennent ind&#233;pen&#173;dants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Telles sont les constatations empiriques qu'on peut faire en observant n'importe quelle esp&#232;ce simiesque. Comme les faits que nous venons de signaler sont conformes aux int&#233;r&#234;ts de l'esp&#232;ce, on peut les consid&#233;rer comme ayant une port&#233;e g&#233;n&#233;rale. Ils s'accordent en outre avec ce que nous pouvons d&#233;duire de nos connaissances relatives aux instincts animaux. Chez la plupart des mammif&#232;res sup&#233;rieurs on voit &#233;galement le m&#226;le, devenu vieux et ayant perdu sa vigueur, abandonner le foyer pour faire place &#224; un gardien plus jeune. Ceci est d'une grande utilit&#233; pour l'esp&#232;ce, car, tout comme chez l'homme, le caract&#232;re de l'animal ne s'am&#233;&#173;liore pas avec l'&#226;ge, et un vieux chef, outre qu'il rend moins de services, est plus susceptibles de cr&#233;er des conflits. Tout cela nous montre que le fonctionnement des instincts &#224; l'&#233;tat de nature s'effectue sans complications sp&#233;ciales, sans conflits int&#233;rieurs, sans &#233;motions refou&#173;l&#233;es ou &#233;v&#233;nements tragiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi que chez les esp&#232;ces animales sup&#233;rieures la vie de famille est ciment&#233;e et gou&#173;ver&#173;n&#233;e par des attitudes affectives inn&#233;es. Toutes les fois que na&#238;t un besoin biologique, on voit se produire les r&#233;actions mentales appropri&#233;es. Le besoin disparaissant, l'attitude affective dispara&#238;t &#224; son tour. En d&#233;finissant l'instinct comme un mode de comportement se manifestant &#224; titre de r&#233;ponse directe &#224; une situation donn&#233;e, r&#233;ponse accompagn&#233;e de senti&#173;ments de plaisir, on peut dire que la vie de famille animale est d&#233;termin&#233;e par une s&#233;rie d'instincts, rattach&#233;s les uns aux autres comme les anneaux d'une cha&#238;ne : d&#233;marches amou&#173;reu&#173;ses, accouplement, vie en commun, tendresse pour la prog&#233;niture, et aide mutuelle des parents. Chacun de ces anneaux rend totalement inutile celui qui le pr&#233;c&#232;de, car ce qui caract&#233;rise cet encha&#238;nement de r&#233;ponses instinctives, c'est que chaque nouvelle situation exige un nouveau mode de comportement et une nouvelle attitude affective. Il importe d'avoir bien pr&#233;sent &#224; l'esprit ce fait psycho&#173;logique, d'une grande importance : chaque nou&#173;vel&#173;le r&#233;ponse efface enti&#232;rement l'attitude affective ant&#233;c&#233;dente ; on ne retrouve dans la nouvelle &#233;motion aucune trace de celle qui l'a pr&#233;c&#233;d&#233;e. Pendant qu'il est sous l'empire d'un instinct nouveau, l'animal est soustrait &#224; celui de l'instinct pr&#233;c&#233;dent. Remords, conflit men&#173;tal, &#233;motion ambivalente : autant de r&#233;actions culturelles, c'est-&#224;-dire humai&#173;nes, et non ani&#173;ma&#173;les. Le fonctionnement des instincts, le d&#233;roulement des manifestations instinctives peuvent se faire d'une fa&#231;on plus ou moins heureuse, avec plus ou moins de heurts et de frictions, mais ne donnent jamais lieu &#224; des &#171; trag&#233;dies endopsychiques &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle est la valeur de tous ces faits et quel est leur rapport avec l'hypoth&#232;se du crime originel ? J'ai rappel&#233; &#224; plusieurs reprises que c'est au seuil de la civilisation que Freud situait la Grande Trag&#233;die qui en constituerait l'acte inau&#173;gural. Sans recourir de nouveau &#224; des citations directes emprunt&#233;es &#224; Freud et &#224; Jones (citations que nous pourrions multiplier &#224; volont&#233;), nous pouvons dire qu'il s'agit l&#224; d'une affirmation indispensable &#224; leurs th&#233;ories. Toutes leurs hypoth&#232;ses s'&#233;crouleraient, sans le postulat du Parricide Tot&#233;mique. Pour le psychanalyste, le complexe d'&#338;dipe se trouve, nous le savons d&#233;j&#224;, &#224; la base de toute civilisation. Cela veut dire qu'&#224; leurs yeux ce complexe ne domine pas seulement toutes les manifestations de la vie civilis&#233;e, mais leur est encore ant&#233;rieur dans le temps. Il forme la fons et origo d'o&#249; ont jailli l'ordre tot&#233;mique, les premiers &#233;l&#233;ments du droit, les premiers rites, l'institution du droit maternel, en fait tout ce que le psychanalyste et l'anthropologue consid&#232;rent comme les premiers &#233;l&#233;ments de la vie civi&#173;lis&#233;e. Si le Dr Jones s'&#233;l&#232;ve contre ma tentative d'assigner au complexe d'Oedipe des causes tir&#233;es de la vie civilis&#233;e, c'est pr&#233;cis&#233;&#173;ment parce qu'il consid&#232;re ce complexe comme ant&#233;rieur &#224; toute civilisation. Mais il est &#233;vident que s'il en est ainsi, le crime tot&#233;mique qui est la cause du complexe devrait a fortiori &#234;tre encore plus ancien que le complexe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc, le complexe serait n&#233; avant toute civilisation ; mais alors nous sommes mis en pr&#233;&#173;sence de l'autre alternative de notre probl&#232;me : le crime tot&#233;mique a-t-il pu se produire chez des &#234;tres vivant &#224; l'&#233;tat de nature ? Peut-il avoir laiss&#233; des traces dans la tradition et dans la culture qui, ex hypothesi, n'existaient pas encore ? R&#233;pondre affirmativement &#224; ces question, c'est affirmer en m&#234;me temps qu'&#224; la suite du parricide collectif le singe a fait son entr&#233;e dans la vie civilis&#233;e et est devenu homme. Ou encore, qu'&#224; la suite du m&#234;me acte, il a acquis une m&#233;moire raciale, nouveau don supra-animal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Examinons ces choses d'un peu plus pr&#232;s. Dans la vie de famille des esp&#232;ces anthropo&#239;des pr&#233;-humaines, chaque anneau de la cha&#238;ne des instincts se d&#233;tache, d&#232;s qu'il cesse d'&#234;tre utile. Les attitudes instinctives pass&#233;es ne laissent aucune trace active, ce qui exclut toute possibi&#173;lit&#233; de conflits et de complexes. Je conviens que ces assertions auraient besoin d'&#234;tre corrobo&#173;r&#233;es par de nouvelles recherches de psychologie animale, mais, telles quelles, elles impli&#173;quent tout ce que nous savons sur ce sujet. S'il en est ainsi, nous sommes en droit de r&#233;cuser les pr&#233;misses de l'hypoth&#232;se freudienne concernant la famille cyclop&#233;enne. Pourquoi le p&#232;re chasserait-il les fils, &#233;tant donn&#233; que, naturellement et instinctivement, ceux-ci sont pouss&#233;s &#224; quitter la famille d&#232;s qu'ils n'ont plus besoin de la protection des parents ? Pourquoi man&#173;queraient-ils de femelles, &#233;tant donn&#233; que leur propre groupe et des groupes voisins com&#173;pren&#173;nent parmi leurs membres des enfants de l'autre sexe ? Pourquoi les jeunes m&#226;les resteraient-ils attach&#233;s &#224; la horde parentale, avec la haine du p&#232;re et le d&#233;sir de sa mort ? Nous savons d&#233;j&#224; que, trop heureux de se sentir libres, ils n'ont aucune envie de retourner &#224; la horde de leurs parents. Pourquoi enfin accompliraient-ils l'acte p&#233;nible et d&#233;sagr&#233;able qu'est le meurtre du vieux p&#232;re, alors qu'il leur suffit tout simplement d'attendre sa retraite, pour avoir libre acc&#232;s &#224; la horde, s'ils le d&#233;sirent ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il suffit de formuler ces questions, pour aussit&#244;t apercevoir l'inconsistance des affirma&#173;tions impliqu&#233;es dans l'hypoth&#232;se de Freud. En fait, Freud charge la famille cyclop&#233;enne d'un grand nombre de tendances, d'habitudes et d'attitudes mentales qui seraient tout simplement fatales &#224; n'importe quelle esp&#232;ce animale. Il est &#233;vident qu'au point de vue biologique une pareille conception est insoutenable. Impossible d'admettre l'existence &#224; l'&#233;tat de nature d'une esp&#232;ce anthropo&#239;de dont la fonction la plus importante, celle de la propagation, serait r&#233;gl&#233;e par un syst&#232;me d'instincts en opposition avec tous les int&#233;r&#234;ts de cette esp&#232;ce. Il est facile de voir qu'apr&#232;s avoir dot&#233; la horde primitive de tous les d&#233;fauts, de tous les travers, de toutes les inadaptations qui caract&#233;risent une famille europ&#233;enne des classes moyennes, Freud l'a lanc&#233;e dans la jungle pr&#233;historique o&#249; il la laisse d&#233;cha&#238;ner ses passions, conform&#233;ment &#224; une hypoth&#232;se tr&#232;s attrayante, certes, mais tout &#224; fait fantaisiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C&#233;dons cependant &#224; la s&#233;duction des sp&#233;culations de Freud et admettons, pour les besoins de notre argumentation, la r&#233;alit&#233; du crime originel. Les cons&#233;quences qu'il a pu entra&#238;ner pr&#233;sentent encore des difficult&#233;s insurmontables. On nous apprend que le crime tot&#233;mique a &#233;t&#233; suivi d'un sentiment de remords qui s'exprime dans le sacrement du repas tot&#233;mique endo-cannibale et dans l'institu&#173;tion du tabou sexuel. Ceci implique que les fils parricides sont dou&#233;s de conscience. Or la conscience est un produit de la civilisation, c'est-&#224;-dire un produit aussi peu naturel que possible. L'hypoth&#232;se implique &#233;galement que les fils avaient la possi&#173;bilit&#233; de l&#233;gif&#233;rer, d'&#233;tablir des valeurs morales, des c&#233;r&#233;mo&#173;nies religieuses et des liens sociaux ; affirmation purement gratuite portant sur des faits impossibles &#224; imaginer, pour la simple raison que, d'apr&#232;s l'hypoth&#232;se elle-m&#234;me, les &#233;v&#233;nements dont il s'agit se passent dans un milieu ant&#233;rieur &#224; toute civilisation et qu'une civilisation ne se cr&#233;e pas en un seul moment et par un seul acte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le passage de l'&#233;tat de nature &#224; l'&#233;tat de culture ne s'est pas fait d'un seul bond. Il s'agit d'un processus qui n'est rien moins que rapide et d'une transition plut&#244;t imperceptible. Nous devons nous repr&#233;senter le d&#233;veloppement primitif des premiers &#233;l&#233;ments de la civilisation, langage, tradition, inventions mat&#233;rielles, pens&#233;e conceptuelle, comme un processus tr&#232;s laborieux et tr&#232;s lent, comme des effets cumulatifs d'efforts infinis et infiniment petits, r&#233;par&#173;tis sur des intervalles de temps &#233;normes. Il nous est impossible de reconstituer ce processus dans tous ses d&#233;tails, mais nous pouvons relever les facteurs les plus importants de cette &#233;volution, analyser l'&#233;tat de la culture humaine primitive et d&#233;gager, jusqu'&#224; un certain degr&#233;, le m&#233;canisme qui a pr&#233;sid&#233; &#224; sa formation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour r&#233;sumer notre analyse critique, nous dirons donc que si l'on veut attacher une signi&#173;fi&#173;ca&#173;tion quelconque au crime tot&#233;mique, il faut le situer aux origines m&#234;mes de la civilisa&#173;tion, en faire la cause premi&#232;re de la culture en g&#233;n&#233;ral. Autrement dit, il faut admettre que le crime a &#233;t&#233; accompli et que ses cons&#233;&#173;quences se sont d&#233;roul&#233;es &#224; l'&#233;tat de nature, ce qui implique un certain nombre de contradictions. Nous constatons en premier lieu l'absence de tout mobile susceptible de justifier un parricide, &#233;tant donn&#233; que, dans les conditions de vie animale, les instincts fonctionnent toujours en parfaite conformit&#233; &#224; la situation ; qu'ils ne provoquent ni conflits, ni refoulements et que les fils n'ont aucune raison concr&#232;te de ha&#239;r leur p&#232;re, apr&#232;s qu'ils ont quitt&#233; la horde. Nous avons vu, en second lieu, qu'&#224; l'&#233;tat de nature tout moyen de fixer les cons&#233;quences du crime tot&#233;mique, sous la forme d'institutions cultu&#173;relles, fait d&#233;faut. A l'&#233;tat de nature, il n'existe aucun milieu culturel dans lequel on puisse incorporer le rite, les lois, la morale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous pouvons r&#233;sumer ces deux objections, en disant qu'il est impossible de concevoir les origines de la culture comme l'effet d'un acte cr&#233;ateur. La civilisa&#173;tion n'est pas sortie, toute arm&#233;e, de terre, &#224; la faveur d'un crime, d'un cataclysme ou d'une r&#233;bellion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne nous sommes occup&#233;s jusqu'&#224; pr&#233;sent que de ce que nous consid&#233;rons comme le vice fondamental de l'hypoth&#232;se freudienne, et les objec&#173;tions que nous avons formul&#233;es nous ont &#233;t&#233; dict&#233;es par notre mani&#232;re de concevoir la v&#233;ritable nature de la civilisation et des processus culturels. Il ne serait pas difficile d'opposer &#224; cette hypoth&#232;se un grand nombre d'autres objections, des objections de d&#233;tail, mais ce travail a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; fait par le professeur Kroeber qui, dans un excellent article, a fait ressortir, avec clart&#233; et conviction, tout ce que l'hypo&#173;th&#232;se de Freud avait d'inconsistant, au point de vue tant anthropologique que psycha&#173;nalytique 13.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il importe de signaler une difficult&#233; plus grave encore que ces sp&#233;cula&#173;tions sur les origines tot&#233;miques cr&#233;ent &#224; la psychanalyse. Si la cause r&#233;elle du complexe d'&#338;dipe, et de la civilisation par-dessus le march&#233;, r&#233;side dans l'acte traumatique du parricide et si le com&#173;plexe a tout simplement surv&#233;cu dans la m&#233;moire raciale de l'humanit&#233;, pourquoi ne se serait-il pas effac&#233; avec le temps ? Si, d'apr&#232;s la th&#233;orie de Freud, on peut encore admettre que le complexe a &#233;t&#233; une terrible r&#233;alit&#233; au d&#233;but, un souvenir lancinant ensuite, comment se fait-il qu'il ne tende pas &#224; dispara&#238;tre dans les civilisations sup&#233;rieures ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224; une conclusion &#224; laquelle il est difficile d'&#233;chapper, mais point n'est besoin de la d&#233;truire dialectiquement, car le Dr Jones la formule lui-m&#234;me, avec toute la clart&#233; d&#233;sirable, et de la mani&#232;re la plus explicite, dans son article. A l'en croire, le patriarcat, l'organisation sociale des civilisations sup&#233;rieures, constitue en effet l'heureuse solution de toutes les difficult&#233;s qui s'attachent au crime originel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le syst&#232;me patriarcal, tel que nous le connaissons, signifie la reconnaissance de la supr&#233;matie du p&#232;re et, en m&#234;me temps, la volont&#233; d'accepter cette supr&#233;&#173;matie avec affection, sans avoir recours soit au syst&#232;me du droit maternel, soit &#224; des tabous compliqu&#233;s. Il signifie l'apprivoisement de l'homme, l'effacement graduel du complexe d'&#338;dipe. L'homme peut maintenant regarder en face son p&#232;re r&#233;el et vivre avec lui. Freud a eu raison de dire que la reconnaissance de la place que le p&#232;re occupe dans la famille devait &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme le progr&#232;s le plus important dans le d&#233;veloppement de la civilisation &#187; 14.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi que le Dr Jones et, &#224; l'en croire, Freud lui-m&#234;me, ont tir&#233; la cons&#233;quence in&#233;vi&#173;table. Ils admettent que la culture patriarcale, c'est-&#224;-dire celle qui s'&#233;loigne le plus des conditions premi&#232;res dans lesquelles &#233;tait n&#233; le complexe, est aussi celle de l'effacement d&#233;fi&#173;nitif du complexe d'&#338;dipe. Cette conclusion s'accorde d'ailleurs parfaitement avec le sch&#233;ma g&#233;n&#233;ral de Totem et Tabou. Mais s'accorde-t-elle, et comment, avec le sch&#233;ma g&#233;n&#233;&#173;ral de la psycha&#173;nalyse, et quelle lumi&#232;re est-elle susceptible de projeter sur l'anthropologie et ses probl&#232;mes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce qui concerne la premi&#232;re de ces questions, nous rappellerons tout d'abord que c'est dans nos soci&#233;t&#233;s patriarcales modernes qu'a &#233;t&#233; constat&#233; l'existence du complexe d'&#338;dipe, et qu'il ne se passe pas de jour sans qu'elle soit constat&#233;e &#224; nouveau au cours des innombrables psychanalyses qui se pratiquent dans notre monde patriarcal. Un psychanalyste devrait &#234;tre le dernier &#224; contester ces faits. Il ne semble pas que le complexe d'&#338;dipe soit si effac&#233; que cela. En admettant m&#234;me que les trouvailles des psychanalystes contiennent pas mal d'exag&#233;ra&#173;tions, l'observation sociologique n'en est pas moins l&#224; pour confirmer les assertions de la psychanalyse sur ce point. Le psychanalyste ne peut cependant pas, tout en traitant la plupart des maladies de l'esprit individuel et de la soci&#233;t&#233; par la m&#233;thode qui consiste &#224; faire remon&#173;ter &#224; la conscience des inadaptations familiales dont les causes &#233;taient refoul&#233;es dans le subconscient, soutenir, comme si de rien n'&#233;tait, que &#171; la supr&#233;matie du p&#232;re est pleinement reconnue dans notre soci&#233;t&#233; &#187; et &#171; m&#234;me accept&#233;e avec affection &#187;. En fait, ce sont les insti&#173;tu&#173;tions patriarcales les plus prononc&#233;es, celles dans lesquelles la patria potestas est pouss&#233;e &#224; son extr&#234;me limite, qui offrent les conditions les plus favorables &#224; la formation d'inadapta&#173;tions familiales. Les psychanalystes ne se lassent pas de nous le montrer, en invoquant Sha&#173;kes&#173;peare et la Bible, l'histoire romaine et la mytho&#173;logie grecque. Est-ce que le h&#233;ros &#233;pony&#173;me lui-m&#234;me du complexe (si une pareille extension du terme est permise) n'a par v&#233;cu dans une soci&#233;t&#233; &#233;minem&#173;ment patriarcale ? Et sa trag&#233;die ne repose-t-elle pas sur la jalousie &#224; l'&#233;gard du p&#232;re et sur la crainte superstitieuse que celui-ci inspirait, mobiles qui, soit dit en passant, sont d'ordre essentiellement sociologique ? Le mythe ou la trag&#233;die en question auraient-ils d&#233;roul&#233; devant nous les m&#234;mes cons&#233;quences violentes et fatales, si le h&#233;ros n'avait pas &#233;t&#233; une sorte de marionnette mue par les ressorts de la destin&#233;e patriarcale ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La plupart des n&#233;vroses modernes, les r&#234;ves des patients, nos litt&#233;ratures et nos croyances patriarcales ont &#233;t&#233; interpr&#233;t&#233;s dans les termes du complexe d'&#338;dipe, c'est-&#224;-dire avec le sous-entendu que, dans le droit paternel prononc&#233;, le fils ne reconna&#238;t jamais au p&#232;re la place qu'il occupe dans la famille, qu'il n'aime pas regarder en face son p&#232;re r&#233;el et qu'il est incapable de vivre avec lui en paix. Il est certain qu'en tant que th&#233;orie et pratique la psycha&#173;na&#173;lyse se maintient et tombe avec la v&#233;rit&#233; de la proposition selon laquelle notre civilisation souffrirait des inadaptations qu'implique le terme &#171; complexe d'Oedipe &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que peut et doit penser l'anthropologie de la conception optimiste exprim&#233;e dans le pas&#173;sa&#173;ge que nous venons de citer ? Si le r&#233;gime patriarcal signifie l'heureuse solution du com&#173;plexe d'&#338;dipe, s'il est de nature &#224; rendre cordiaux les rapports entre p&#232;re et fils, o&#249; donc devons-nous diriger nos recherches, pour le trouver sous sa forme non effac&#233;e ? Que, dans le r&#233;gime de droit maternel, il soit &#171; d&#233;tourn&#233; &#187;, c'est ce que nous avons montr&#233; dans les deux pre&#173;mi&#232;res parties de ce livre et c'est ce que le Dr Jones a proclam&#233; &#224; son tour, en dehors de toute influence de notre part. Le complexe d'Oedipe existerait-il dans toute sa splendeur dans une civilisation qui n'a pas encore fait l'objet d'une &#233;tude empirique ? Question oiseuse. Je ne me charge pas de pr&#233;dire ce qu'une telle &#233;tude pourrait r&#233;v&#233;ler ou ne pas r&#233;v&#233;ler. Mais il me semble lue nier le probl&#232;me, le masquer &#224; l'aide d'affirmations manifestement inad&#233;quates, reculer, comme on l'avait fait jusqu'&#224; pr&#233;sent, devant sa solution, c'est rendre un mauvais ser&#173;vice aussi bien &#224; l'anthropologie qu'&#224; la psychanalyse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons fait ressortir, en portant notre principal effort d'analyse critique sur l'int&#233;res&#173;sant travail du Dr Jones, tout un ensemble de contradictions et d'obscurit&#233;s qui vicient la mani&#232;re dont la psychanalyse s'applique &#224; traiter cette question. Signalons parmi les princi&#173;pales inconsistances : la conception d'un &#171; complexe r&#233;prim&#233; &#187; ; l'affirmation d'apr&#232;s laquelle il existerait une corr&#233;lation entre le droit maternel et l'ignorance de la paternit&#233;, qui seraient cependant ind&#233;pendantes l'une de l'autre ; la conception enfin d'apr&#232;s laquelle le patriarcat constituerait l'heureuse solution du complexe d'Oedipe, en m&#234;me temps que sa cause. Toutes ces contradictions se rattachent, &#224; mon avis, &#224; la doctrine qui voit dans le complexe d'&#338;dipe, non l'effet, mais la vera causa des ph&#233;nom&#232;nes sociaux et culturels ; qui le fait remonter au crime originel et enseigne qu'il a persist&#233; dans la m&#233;moire raciale sous la forme d'un syst&#232;me de tendances collectives et h&#233;r&#233;ditaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je tiens &#224; faire ressortir un point de plus. Comment doit-on s'imaginer le parricide primi&#173;tif, si on l'envisage comme un fait historique r&#233;el, c'est-&#224;-dire s'&#233;tant produit dans l'espace et dans le temps et dans des circonstances concr&#232;tes ? Devons-nous admettre qu'&#224; un moment donn&#233; du temps, dans un endroit donn&#233;, un crime a &#233;t&#233; commis dans une super-horde ? Que de ce crime est sortie la civilisation qui s'est aussit&#244;t &#233;tendue au monde entier, en vertu d'une force de diffusion immanente, en transformant les singes en hommes, partout o&#249; elle p&#233;n&#233;&#173;trait ? Il suffit de formuler ces suppositions pour qu'aussit&#244;t leur absurdit&#233; saute aux yeux. Non moins absurde serait la supposition d'une &#233;pid&#233;mie de parricides frappant le monde entier, chaque horde se dressant contre sa propre tyrannie et aboutissant au crime, g&#233;n&#233;rateur de civilisation. Plus on examine l'hypoth&#232;se d'un point de vue concret, plus on essaie de d&#233;velopper ses cons&#233;quences, et plus on se sent port&#233; &#224; ne voir en elle, pour nous servir de l'expression du professeur Kroeber, contre laquelle Freud lui-m&#234;me n'a pas cru devoir protester, qu'une &#171; histoire romanc&#233;e &#187; (&#171; Just so story &#187;) 15.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;COMPLEXE OU SENTIMENT ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Retour &#224; la table des mati&#232;res&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai, jusqu'&#224; pr&#233;sent, employ&#233; le mot &#171; complexe &#187;, pour d&#233;signer les attitudes typiques envers des membres de la famille. Je l'ai m&#234;me int&#233;gr&#233; dans une nouvelle expression : &#171; Complexe de famille nucl&#233;aire &#187;, dans l'intention de g&#233;n&#233;&#173;raliser, de rendre applicable &#224; toute les civilisations le terme &#171; complexe d'Oedipe &#187; qui, tel quel, je le r&#233;p&#232;te, s'applique unique&#173;ment aux soci&#233;t&#233;s patriarcales. Cependant, dans l'int&#233;r&#234;t m&#234;me de la nomenclature scien&#173;tifique, je suis pr&#234;t &#224; sacrifier ma nouvelle expression, d'abord parce qu'en r&#232;gle g&#233;n&#233;&#173;rale on doit toujours s'abstenir de nouveau termes, et ensuite parce qu'il est toujours loua&#173;ble d'expurger la science de tous les intrus terminologiques, s'il peut &#234;tre prouv&#233; qu'ils doublent l'usage de termes d&#233;j&#224; &#233;tablis. J'estime que le mot &#171; complexe &#187; implique certaines choses qui le rendent inutilisable autrement que dans un sens scien&#173;tifique d&#233;termin&#233;, qu'il constitue ce que les Allemands appellent un &#171; Schlagwort &#187;. Nous devons d'ailleurs, en l'employant, ne jamais perdre de vue son sens consacr&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mot &#171; complexe &#187; date d'une certaine phase de la psychanalyse ; il remonte &#224; une &#233;poque o&#249; celle-ci &#233;tait encore &#233;troitement associ&#233;e &#224; la th&#233;rapeutique, n'&#233;tait en fait pas autre chose qu'une m&#233;thode de traitement des n&#233;vroses. Le mot &#171; complexe &#187; servait alors &#224; d&#233;signer l'attitude &#233;motionnelle pathog&#232;ne, refoul&#233;e, du patient. Mais aujourd'hui se pose la question de savoir s'il est possible de s&#233;parer et d'isoler la partie refoul&#233;e de l'attitude d'un homme &#224; l'&#233;gard d'une personne quelconque et de la traiter ind&#233;pendamment des &#233;l&#233;ments non refoul&#233;s. Nous avons constat&#233;, au cours de notre &#233;tude, que les diverses &#233;motions qui constituent l'attitude &#224; l'&#233;gard d'une personne sont li&#233;es et enchev&#234;tr&#233;es d'une fa&#231;on tellement &#233;troite qu'elles forment un syst&#232;me pour ainsi dire organique, un ensemble indissoluble. C'est ainsi qu'en ce qui concerne le p&#232;re, les sentiments de v&#233;n&#233;ration et d'id&#233;alisation sont li&#233;s &#224; des sentiments d'antipathie, de haine, de m&#233;pris, qui en sont le reflet et la contrepartie. Ces sentiments n&#233;gatifs apparais&#173;sent en effet, en grande partie, comme des r&#233;actions &#224; l'attitude exag&#233;r&#233;ment exalt&#233;e &#224; l'&#233;gard du p&#232;re, ils sont l'ombre que l'id&#233;alisation trop enthousiaste d'un p&#232;re, qui n'est rien moins qu'id&#233;al, projette dans l'inconscient. S&#233;parer cette ombre de ce qui se passe dans le &#171; pr&#233;conscient &#187;, creuser un foss&#233; entre celui-ci et l'inconscient, est chose impossible. Le psychanalyste, dans son cabinet de consultation, peut, &#224; la rigueur, n&#233;gliger les &#233;l&#233;ments manifestes, &#233;vidents de l'attitude, comme n'ayant pas jou&#233; un r&#244;le bien important dans la gen&#232;se de la maladie ; il peut isoler les &#233;l&#233;ments refoul&#233;s et les &#233;riger en une entit&#233;, qu'il appellera complexe. Mais d&#232;s qu'il quitte son patient et s'installe devant sa table de travail pour essayer de formuler une th&#233;orie psychologique g&#233;n&#233;rale, il d&#233;couvre aussit&#244;t que les complexes n'existent pas, qu'ils ne m&#232;nent certainement pas une existence ind&#233;pendante dans l'inconscient, qu'ils ne sont qu'une partie d'un tout organique dont les &#233;l&#233;ments essentiels n'ont pas subi le moindre refoulement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui m'int&#233;resse ici, en tant que sociologue, ce ne sont pas les r&#233;sultats pathologiques, mais leur base normale, ordinaire. Et tout en ayant retarde l'analyse th&#233;orique jusqu'&#224; pr&#233;sent, c'est-&#224;-dire jusqu'au moment o&#249; je puis enfin l'appuyer sur des faits, je n'ai pu m'emp&#234;cher, tout au long de ma description des influences familiales, d'insister aussi bien sur le &#171; pr&#233;conscient &#187; que sur les &#233;l&#233;ments inconscients. La psychanalyse a eu le grand m&#233;rite de montrer que les sentiments typiques envers le p&#232;re et la m&#232;re se composent d'&#233;l&#233;ments aussi bien n&#233;gatifs que positifs ; d'une couche refoul&#233;e aussi bien que d'une couche &#233;tal&#233;e &#224; la surface de la conscience. Mais tout ceci ne doit pas nous faire oublier que les deux couches ont une importance &#233;gale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puisqu'il appara&#238;t ainsi que la conception d'une attitude isol&#233;e et refoul&#233;e n'est d'aucune utilit&#233; en sociologie, essayons de voir comment on pourrait g&#233;n&#233;raliser cette conception, c'est-&#224;-dire quelles doctrines psychologiques nous pourrions rattacher &#224; ce que nous avons appel&#233; jusqu'&#224; pr&#233;sent &#171; complexe familial nucl&#233;&#173;aire &#187;, lequel se compose, en m&#234;me temps que d'&#233;l&#233;ments &#171; inconscients &#187;, d'&#233;l&#233;ments patents. J'ai d&#233;j&#224; montr&#233; l'affinit&#233; qui existe entre certaines tendances de la psychologie moderne et la psychanalyse. J'avais naturellement surtout en vue les progr&#232;s tr&#232;s importants que M. A. F. Shand a fait faire &#224; nos connais&#173;sances relatives &#224; notre vie &#233;motionnelle, par sa th&#233;orie des sentiments qui a &#233;t&#233; d&#233;velopp&#233;e plus tard par Stout, Westermarck, Mc Dougall et autres. M. Shand a &#233;t&#233; le premier &#224; se rendre compte que les &#233;motions ne pouvaient &#234;tre trait&#233;es comme des &#233;l&#233;ments dissoci&#233;s, sans connexion entre eux, inorganiques, flottant dans notre milieu mental, pour faire de temps &#224; autre une apparition purement accidentelle. Sa th&#233;orie, comme d'ailleurs tous les travaux modernes sur les &#233;motions, repose sur le principe qu'il a &#233;t&#233; le premier &#224; &#233;noncer, &#224; savoir qu'il existe une coordination pr&#233;cise entre nos &#233;motions et notre ambiance ; que nombre d'objets et de personnes provoquent en nous des r&#233;actions &#233;motionnelles. Autour de chaque personne ou objet les &#233;motions s'organisent en un syst&#232;me d&#233;fini : amour ou haine ou d&#233;&#173;voue&#173;ment pour les parents, pour un pays, pour une vocation. &#192; un tel syst&#232;me d'&#233;motions organis&#233;es M. Shand donne le nom de sentiment. Les liens qui nous rattachent aux diff&#233;rents membres de notre famille, le patriotisme, l'amour de la v&#233;rit&#233;, la loyaut&#233;, le d&#233;vouement &#224; la science : autant de sentiments. Et la vie de chaque homme est domin&#233;e par un nombre limit&#233; de ces sentiments. La th&#233;orie des sentiments a &#233;t&#233; tout d'abord &#233;bauch&#233;e par M. Shand dans un ou deux essais qu'on peut consid&#233;rer comme &#233;tant d'une importance capitale et qui ont &#233;t&#233; plus tard d&#233;velopp&#233;s de fa&#231;on &#224; former un gros volume 16. Dans ce livre, M. Shand admet une pr&#233;disposition inn&#233;e pour un petit nombre de syst&#232;mes, tels qu'amour et haine, dans la composition desquels il entre un certain nombre d'&#233;motions. Dans chaque &#233;motion M. Shand voit un type complexe de r&#233;action mentale &#224; une situation d&#233;finie, si bien que chaque &#233;motion aurait sous ses ordres un certain nombre de r&#233;actions instinctives. La th&#233;orie de M. Shand sera toujours d'une importance capitale pour le sociologue, &#233;tant donn&#233; que les liens sociaux, aussi bien que les valeurs culturelles, sont des sentiments qui ont subi un nivellement sous l'influence de la tradition et de la culture. En &#233;tudiant la vie familiale, telle qu'elle se d&#233;roule dans deux soci&#233;t&#233;s diff&#233;rentes, nous avons fait une application concr&#232;te de la th&#233;orie de M. Shand &#224; un probl&#232;me social d&#233;fini. Nous avons montr&#233; que l'attitude de l'enfant &#224; l'&#233;gard des &#233;l&#233;ments les plus importants de son milieu se constituait graduellement et nous avons analys&#233; les facteurs qui contribuent &#224; sa formation. La seule correction et addition que nous avons cru devoir apporter &#224; la th&#233;orie de M. Shand et qui nous a &#233;t&#233; sugg&#233;r&#233;e par la psychanalyse a consist&#233; &#224; tenir compte des &#233;l&#233;ments refoul&#233;s d'un sentiment. Mais ces &#233;l&#233;ments refoul&#233;s ne peuvent &#234;tre isol&#233;s et enferm&#233;s dans un compartiment &#233;tanche, et en tant que &#171; complexe &#187;, ils ne doivent pas &#234;tre consi&#173;d&#233;&#173;r&#233;s comme quelque chose de diff&#233;rent et de tout &#224; fait distinct du &#171; sentiment &#187;. C'est ainsi que la th&#233;orie de M. Shand nous appara&#238;t comme la seule base th&#233;orique solide sur laquelle nous puissions asseoir nos propres conclusions, si bien qu'au lieu de parler d'un &#171; complexe nucl&#233;aire &#187;, on devrait plut&#244;t parler de sentiments familiaux, de liens de parent&#233; caract&#233;ristiques d'une soci&#233;t&#233; donn&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les attitudes ou sentiments &#224; l'&#233;gard du p&#232;re, de la m&#232;re, du fr&#232;re, de la s&#339;ur, ne se d&#233;ve&#173;lop&#173;pent pas isol&#233;ment, ind&#233;pendamment les unes des autres. L'unit&#233; de la famille, organique, indissoluble, conditionne &#233;galement l'unit&#233; psychologique des attitudes que ses membres observent les uns envers les autres, attitudes qu'elle fonde &#233;galement en un syst&#232;me organi&#173;que. C'est ainsi que l'expression &#171; complexe familial nucl&#233;aire &#187; est l'&#233;quivalent de la con&#173;cep&#173;tion d'un syst&#232;me coordonn&#233; de sentiments ou, plus bri&#232;vement, d'une configuration de sentiments, propre &#224; une soci&#233;t&#233; matriarcale ou patriarcale.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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