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	<title>Mati&#232;re et R&#233;volution</title>
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	<description>Contribution au d&#233;bat sur la philosophie dialectique du mode de formation et de transformation de la mati&#232;re, de la vie, de l'homme et de la soci&#233;t&#233;. Ce site est compl&#233;mentaire de https://www.matierevolution.org/</description>
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		<title>Souvenirs de Klara (ou Louise), militante trotskyste</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Barta</dc:subject>
		<dc:subject>IV&#176; Internationale</dc:subject>
		<dc:subject>trotskisme</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Klara Feigenbaum &lt;br class='autobr' /&gt;
Souvenirs de &#034;M&#233;m&#233;&#034; &lt;br class='autobr' /&gt;
5 d&#233;cembre 1993 &lt;br class='autobr' /&gt;
Roumanie &lt;br class='autobr' /&gt;
Quand j'avais 13-14 ans, vers 1934, on disait dans l'entourage de mon p&#232;re que je serai une future Rosa Luxembourg. Il y avait &#224; peine quinze ans que Rosa avait &#233;t&#233; assassin&#233;e pendant l'insurrection spartakiste &#224; Berlin, mais pour moi elle &#233;tait au firmament lointain, dans les limbes de l'histoire, parmi les h&#233;ros morts dans le combat pour les opprim&#233;s et les offens&#233;s. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans sa jeunesse, mon p&#232;re &#233;tait militant (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique81" rel="directory"&gt;4- Ce qu'est le socialisme et ce qu'il n'est pas&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?mot91" rel="tag"&gt;Barta&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?mot105" rel="tag"&gt;IV&#176; Internationale&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?mot312" rel="tag"&gt;trotskisme&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Klara Feigenbaum&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Souvenirs de &#034;M&#233;m&#233;&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5 d&#233;cembre 1993&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Roumanie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand j'avais 13-14 ans, vers 1934, on disait dans l'entourage de mon p&#232;re que je serai une future Rosa Luxembourg. Il y avait &#224; peine quinze ans que Rosa avait &#233;t&#233; assassin&#233;e pendant l'insurrection spartakiste &#224; Berlin, mais pour moi elle &#233;tait au firmament lointain, dans les limbes de l'histoire, parmi les h&#233;ros morts dans le combat pour les opprim&#233;s et les offens&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans sa jeunesse, mon p&#232;re &#233;tait militant socialiste. La guerre de 14, dont il avait v&#233;cu les horreurs comme soldat de l'arm&#233;e austro-hongroise, l'avait amen&#233; en Bucovine, province de l'empire, o&#249; il avait rencontr&#233; ma m&#232;re. Lui &#233;tait ouvrier m&#233;canicien fils unique d'un artisan juif de Graz, ville imp&#233;riale, elle &#233;tait la fille a&#238;n&#233;e de petits commer&#231;ants ais&#233;s de Radautz.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon p&#232;re contestait la monarchie, ma m&#232;re v&#233;n&#233;rait le nom de Fran&#231;ois-Joseph &#233;mancipateur des Juifs. La guerre avait ruin&#233; l'Autriche, r&#233;duite apr&#232;s son d&#233;membrement &#224; la mis&#232;re et &#224; la mendicit&#233;. Gr&#226;ce &#224; ses qualifications, mon p&#232;re trouva du travail en Bucovine, annex&#233;e par les vainqueurs &#224; la Roumanie. C'est &#224; la campagne pr&#232;s de Radautz que je suis n&#233;e par un rude matin d'hiver, un 16 janvier 1920. La sage-femme, une paysanne, se r&#233;conforta avec un verre d'alcool puis lan&#231;a le contenu d'un deuxi&#232;me sur les vitres givr&#233;es, en guise de pr&#233;sage de bonheur et d'une grande destin&#233;e. Mon p&#232;re m'inscrivit &#224; l'&#233;tat civil sous le nom de Clara, fille de Regina Wolf et d'Emmanuel Feigenbaum. J'ignore pourquoi on me choisit ce nom. Bien plus tard, ma m&#232;re m'a racont&#233; qu'une de ses cousines, Clara Wolf, avait &#233;t&#233; cantatrice &#224; l'op&#233;ra de Vienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai retenu de ma m&#232;re quelques r&#233;cits de cette &#233;poque. Par ces temps d'apr&#232;s-guerre et de famine les policiers traquaient dans les trains le petit &#034;march&#233; noir&#034;. Il arriva &#224; ma m&#232;re de se faire t&#226;ter le ventre, comme toutes les femmes enceintes, car parfois la &#034;grossesse&#034; dissimulait du ravitaillement. Le pain &#233;tait fait &#224; la maison ; on p&#233;trissait pendant des heures la p&#226;te dans un bac en bois qu'on couvrait ensuite pour lui laisser le temps de lever. On s'&#233;clairait avec des lampes &#224; p&#233;trole. J'&#233;tais fascin&#233;e par la vari&#233;t&#233; des formes du vase et des tuyaux de verre, par le fait qu'en baissant ou en remontant la m&#232;che on variait l'intensit&#233; de la lumi&#232;re. Ma m&#232;re eut un jour une grande frayeur, j'avais disparu et elle m'appelait en vain. Elle imagina avec horreur que j'avais pu &#234;tre mang&#233;e par la truie. Mais je m'&#233;tais seulement gliss&#233;e sous le lit o&#249; &#233;taient stock&#233;es des pommes pour l'hiver et m'&#233;tais endormie gris&#233;e par leur parfum.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mes parents essayaient de me familiariser un peu avec leur vie pass&#233;e, d'un monde d&#233;sormais r&#233;volu. Ma m&#232;re me parlait des bals avant la guerre, des toilettes pour lesquelles il fallait serrer sa taille dans un corset, des cheveux qu'on coiffait en grandes boucles avec le fer &#224; friser. Elle &#233;voquait aussi un souvenir &#233;mouvant au milieu des mis&#232;res de la guerre. Au moment o&#249; les Russes avaient occup&#233; le pays, un jour un soldat de haute stature &#233;tait venu &#224; la maison. Eux parlant l'allemand et lui le russe, ils ne pouvaient &#233;videmment communiquer. Il prit un enfant sur ses genoux, et se mit &#224; jouer un air gai sur son accord&#233;on tout en s'accompagnant de la voix. Qu'est devenu par la suite ce soldat ? Mon p&#232;re &#233;voquait le cauchemar des tranch&#233;es, les assauts &#224; la ba&#239;onnette en hurlant, les gaz, le camarade tomb&#233; &#224; ses c&#244;t&#233;s le cr&#226;ne emport&#233; par un obus. Il m'apprit &#224; chanter &#034;Ich hatt' einen Kameraden, einen besseren findest Du nicht&#034; (j'avais un camarade, de meilleur tu n'en trouves pas), un chant de combat du d&#233;but du 19&#176; si&#232;cle, et que les troupes hitl&#233;riennes rendirent odieux pendant la deuxi&#232;me guerre. Mais il m'apprit bien d'autres rondes enfantines, toujours vivantes, et je m'&#233;merveillais de son &#034;yodeln&#034;, le chant tyrolien que je n'arrivais pas &#224; imiter. J'admirais son courage lorsqu'il me racontait qu'&#224; cause de la vente du journal socialiste dans la rue il lui arrivait de coucher la nuit au poste de police. En ce temps-l&#224; d&#233;j&#224; certains de ses camarades ne regrettaient pas cette occasion de manger un peu mieux que quand ils &#233;taient en libert&#233;. Peu de temps apr&#232;s la guerre, &#224; Radautz, mon p&#232;re voulut associer celle qu'il courtisait &#224; ses ventes &#224; la cri&#233;e. Mais la jeune fille de bonne famille, celle qui devint ma m&#232;re, n'osa pas &#034;s'exposer&#034; dans la rue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Socialiste, ath&#233;e et exempt de pr&#233;jug&#233;s, mon p&#232;re &#233;tait loin d'&#234;tre une exception dans la population juive de l'empire germanique. L&#233;nine soulignait ce trait dans un texte de 1910 sur la question nationale : &#034;La culture nationale juive, c'est le mot d'ordre de nos ennemis. Mais il est d'autres &#233;l&#233;ments dans la culture juive et dans l'histoire juive. Sur les dix millions et demi de Juifs existant dans le monde entier, un peu plus de la moiti&#233; habitent la Galicie et la Russie, pays arri&#233;r&#233;s, &#224; demi sauvages, qui maintiennent les Juifs par la contrainte dans la situation d'une caste. L'autre moiti&#233; vit dans le monde civilis&#233;, o&#249; il n'y a pas de particularisme de caste pour les Juifs et o&#249; se sont clairement manifest&#233;s les nobles traits universellement progressistes de la culture juive : son internationalisme, son adh&#233;sion aux mouvements progressifs de l'&#233;poque (la proportion des Juifs dans les mouvements d&#233;mocratiques et prol&#233;tariens est partout sup&#233;rieure &#224; celle des Juifs dans la population en g&#233;n&#233;ral).&#034; En Bucovine la population citadine parlait l'allemand. Les paysans qui venaient &#224; la ville pour vendre leurs produits &#233;taient en majorit&#233; des Roumains, mais aussi des Ukrainiens (Ruth&#232;nes).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon p&#232;re &#233;tait fier de moi, parce qu'avec l'esprit d'observation propre aux enfants, je savais distinguer, sans doute d'apr&#232;s le v&#234;tement, une Roumaine d'une Ukrainienne et que selon le cas, en enfant bien &#233;lev&#233;e, je leur disais bonjour dans leur propre langue. Cette diversit&#233; n'&#233;veillait en moi ni curiosit&#233;, ni interrogation. Allemands, Roumains, Ruth&#232;nes, Tsiganes, Juifs, Russes, il y avait des gens habill&#233;s diff&#233;remment, parlant diff&#233;remment, pour moi tous &#233;taient simplement des &#234;tres humains. Je fus d&#233;pouill&#233;e d&#232;s l'enfance de tout sens de nationalit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'&#233;tait la Roumanie des ann&#233;es vingt ? Un pays qui avait doubl&#233; de superficie avec le d&#233;membrement principalement de l'empire austro-hongrois. Entr&#233;e en guerre aux c&#244;t&#233;s de la Triple alliance (en 1916) son arm&#233;e s'&#233;tait pourtant fait battre au premier affrontement. Elle &#233;tait riche en c&#233;r&#233;ales, en fruits, l&#233;gumes, vignes, en p&#233;trole, en minerais, mais la paysannerie et le prol&#233;tariat &#233;taient mis&#233;rables. C'&#233;tait d&#251; &#224; l'h&#233;ritage d'un pass&#233; semi-f&#233;odal et &#224; l'existence d'une f&#233;roce oppression de classe. L'imp&#233;rialisme fran&#231;ais lui octroya, en m&#234;me temps que les nouvelles provinces (la Bucovine, la Transylvanie, la Bessarabie, la Dobroudja) un statut de semi-colonie. La banque centrale &#233;tait gouvern&#233;e par un haut-fonctionnaire fran&#231;ais. L'hymne national, appris &#224; l'&#233;cole, commen&#231;ait par &#034;Vive le roi&#034;... L'Allemand Ferdinand de Hohenzollern avait inaugur&#233; la dynastie en 1914 ; son fils Carol, qui r&#233;gnait de mon temps, vivait publiquement avec sa ma&#238;tresse, Mme Lupescu. Un cousin de mon p&#232;re appel&#233; au Palais pour des r&#233;parations de plomberie, nous racontait que les robinets des salles de bain &#233;taient en or ! Dans la ville de Radautz, que nous avions quitt&#233;e, vivait encore la famille de ma m&#232;re. J'y allais souvent en vacances. J'aimais porter le &#034;dirndel&#034;, la petite robe &#224; fleurs traditionnelle en Autriche. Je retrouvais le bistrot o&#249; les paysans venaient boire les jours de march&#233;, la boutique* de ma grand-tante avec les tonneaux de conserves, les pains de sucre et les pains de sel, et les d&#233;licieux wafferl que je pouvais manger &#224; volont&#233;. Les chevaux &#233;taient un riche th&#232;me de conversation, il y avait &#224; leur sujet mille anecdotes, sur leur intelligence, leur sagacit&#233;, leur fid&#233;lit&#233;. Ma grand'm&#232;re racontait que jeune veuve, elle entendit une nuit sa m&#232;re, qui n'&#233;tait plus de ce monde, l'appeler : r&#233;veille toi ma fille, on vole tes chevaux. Le hennissement des chevaux lui fit sans doute faire ce mauvais r&#234;ve, mais quand elle se r&#233;veilla, un cheval manquait en effet dans l'&#233;curie. Elle et sa s&#339;ur aimaient bien raconter des histoires de revenants. Le soir dans mon lit j'&#233;coutais le tic-tac r&#233;gulier de la pendule, attendant le message de quelque au-del&#224;. Mais je n'en re&#231;us jamais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La campagne &#233;tait toute proche. Il y avait &#034;l'idiot du village&#034; que nous aimions beaucoup.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous le suivions en bande, dansant et chantant &#034;rote Hoserl gr&#252;ne Banderl, oh Marianderl du bist mein Schatz&#034;. Il ne connaissait que cette ritournelle, mais elle nous ravissait. C'est avec effroi que j'assistai un jour au spectacle d'une paysanne sortant ivre du bistrot et s'&#233;croulant dans le caniveau, des bouff&#233;es de vapeur bleue s'&#233;chappant de sa bouche. On pr&#233;tendait que les paysans, une fois leur marchandise vendue, d&#233;pensaient leur argent &#224; boire. Ce dont j'&#233;tais t&#233;moin, c'est qu'ils arrivaient pieds nus &#224; la ville, tenant &#224; la main leurs sandales tress&#233;es, et qu'ils se nourrissaient surtout de &#034;mamaliga&#034;, bouillie de farine de ma&#239;s (la polenta en italien), qui, comme je l'appris plus tard &#224; l'&#233;cole, causait la pellagre. Une cousine de ma m&#232;re avait fait un mariage riche ; elle habitait une maison luxueuse o&#249; j'&#233;tais bien re&#231;ue et o&#249; je jouais avec mes petits-cousins. Mais j'&#233;tais moins &#233;merveill&#233;e par ces richesses que par la boutique d'un vieil artisan juif qui fabriquait des peignes en corne. Il y avait une odeur tr&#232;s sp&#233;ciale un peu suffocante dans son atelier sombre, mais c'&#233;tait fascinant de le voir travailler pench&#233; sur ses outils. C'est &#224; Radautz aussi que j'entendis parler pour la premi&#232;re fois de Paris. Une des cousines r&#233;cemment rentr&#233;e de son voyage de noces, parlait avec enthousiasme de la &#034;Eiffel Turm&#034; (prononc&#233; A&#239;fel). Des ann&#233;es plus tard je d&#233;couvris avec surprise la v&#233;ritable prononciation de cette merveille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand les vacances finies, je retournais dans la capitale, la comparaison n'&#233;tait pas &#224; l'avantage de celle-ci. A Radautz, qui avait pourtant souffert de la guerre, la mis&#232;re et la crasse &#233;taient moins apparentes qu'&#224; Bucarest. Mon p&#232;re avait perdu sa place, bien qu'ayant &#233;t&#233; pr&#233;venu par le truchement d'un messager envoy&#233; &#224; ma m&#232;re, de ne pas faire de &#034;propagande&#034; dans l'usine. Ce fut la raison de notre d&#233;m&#233;nagement &#224; Bucarest ; sa qualification lui permit de trouver du travail, et j'entendais les ouvriers l'appeler &#034;meister&#034; (ma&#238;tre).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce pays pauvre, aux grandes in&#233;galit&#233;s sociales, le langage populaire &#233;tait farci de jurons grossiers. Les gens des couches sociales plus ais&#233;es traitaient avec morgue les gens du peuple et les tutoyaient, m&#234;me sans les conna&#238;tre. J'ai commenc&#233; &#224; aller &#224; l'&#233;cole de bonne heure, &#224; cinq ans. Mon p&#232;re concevait l'&#233;ducation de fa&#231;on s&#233;v&#232;re, et se servait du martinet pour punir la d&#233;sob&#233;issance. Ma m&#232;re n'approuvait pas cette m&#233;thode, elle avait recours &#224; la morale et aux dictons. Il y en avait pour toutes les occasions : la parole est d'argent, le silence est d'or ; ne remets pas &#224; demain ce que tu peux faire aujourd'hui, dont l'&#233;quivalent en allemand &#233;tait assez dr&#244;le : &#034;morgen, morgen, nur nicht heute, sagen alle faule Leute&#034; (demain, demain, pas aujourd'hui, disent tous les paresseux). La politesse, la bonne tenue avaient aussi beaucoup d'importance. Passe encore, pensais-je, de manger la bouche ferm&#233;e, mais c'est bien difficile d'en faire autant pour bailler. Ma grand'm&#232;re paternelle, veuve, habitait chez nous ; elle &#233;tait la f&#233;e du logis. Petite, effac&#233;e, travailleuse, habill&#233;e de noir, un fichu sur la t&#234;te, elle &#233;tait mon idole et j'&#233;tais sa prot&#233;g&#233;e. Elle connaissait des rem&#232;des pour toutes les maladies de l'enfance et racontait des contes que je ne me lassais pas d'&#233;couter, cent fois les m&#234;mes. Mon amie &#233;tait aussi notre servante, une paysanne comme il y en avait tant qui venaient travailler &#224; la ville ;* elle avait laiss&#233; au village ses enfants et son mari &#224; qui elle envoyait l'argent de sa paye. Elle me confiait des &#233;pisodes de sa vie ; ainsi l'humiliation qu'elle ressentit le lendemain de sa nuit de noces, quand, selon la coutume, on exposa les draps pour t&#233;moigner de sa virginit&#233;. Encore jeune, v&#234;tue d'une ample jupe longue et les cheveux serr&#233;s dans un fichu, elle ne laissait voir que son beau visage. Quand elle s'&#233;tait pr&#233;sent&#233;e chez nous cherchant une place de domestique, elle avait remis &#224; ma m&#232;re son livret de travail. Tout salari&#233; en avait un obligatoirement. Sa pr&#233;c&#233;dente patronne, une enseignante (par hasard mon professeur de roumain), avait marqu&#233; sur le livret &#034;communiste&#034;. La paysanne ne savait pas lire et on se garda de lui traduire cette inscription &#034;infamante&#034; ; elle s'int&#233;gra loyalement dans notre famille, alors qu'elle avait par n&#233;cessit&#233; fait le sacrifice d'abandonner la sienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'un caract&#232;re plus hautain et plus s&#233;v&#232;re (&#034;moi, Beila Wolf&#034;, aimait-elle souligner), la grand'm&#232;re maternelle venait chez nous seulement en visite. Elle me laissa un souvenir d&#233;sagr&#233;able le jour o&#249; elle m'emmena dans un sauna et m'imposa un bain de vapeur. Plus on montait de marches, plus je criais, moins elle l&#226;chait ma main. Elle avait deux autres filles (ma m&#232;re &#233;tait l'a&#238;n&#233;e) : H&#233;l&#232;ne avait d&#233;j&#224; &#233;migr&#233; au Canada, tandis que Ida, la plus jeune, habitait chez nous en attendant de partir &#224; son tour. Toutes les deux nous avons &#233;t&#233; enr&#244;l&#233;es dans les activit&#233;s th&#233;&#226;trales de mon p&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car il ne se contentait pas de la vie au jour le jour, il avait besoin d'une vie sociale. Je l'accompagnais au club de lecture et de discussion (gr&#226;ce &#224; quoi je lui pardonnais sa s&#233;v&#233;rit&#233; p&#233;dagogique). M&#234;me si je ne comprenais pas grand'chose aux d&#233;bats, le jeu me passionnait ; ainsi, pourquoi ce participant approuvait-il toujours avec conviction, dans une discussion contradictoire, le dernier qui avait parl&#233; ? Dans ce cercle d'amis, un personnage m'impressionnait particuli&#232;rement : hongrois, il avait perdu une jambe pendant l'insurrection de 1919 &#224; Budapest ; il avait connu Bela Kun et avait fui la r&#233;pression apr&#232;s l'&#233;chec de la r&#233;volution. Il y avait d'autres Hongrois parmi les gens que je c&#244;toyais, notamment des ouvriers, ravis quand je pronon&#231;ais quelques mots dans leur langue. Notre ami, tailleur, chantait d'une voix superbe, comme sa fille, une enfant orpheline de m&#232;re. H&#233;las, le p&#232;re s'&#233;tait remari&#233; avec une blonde mar&#226;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le groupe de th&#233;&#226;tre amateur &#233;tait tr&#232;s actif. A la veille d'un des spectacles mon p&#232;re m'avait pr&#233;venu qu'un personnage de la pi&#232;ce allait faire semblant d'&#234;tre tu&#233;, et que le sang qu'on allait voir couler n'&#233;tait que de l'encre rouge. Mais pour moi l'acteur mourait v&#233;ritablement, c'&#233;tait son vrai sang, la fiction &#233;tait plus forte que la r&#233;alit&#233;. Cette activit&#233; extra-scolaire contrariait ma m&#232;re, qui insistait qu'un enfant devait se coucher de bonne heure. En vain : mon p&#232;re voyait en moi une future grande actrice et voulait mettre en valeur mon talent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'aimais d&#233;clamer, et en classe je n'en voulais pas aux petites filles qui se moquaient de moi parce que je mettais du pathos dans la r&#233;citation et la lecture &#224; haute voix. Il en fut autrement un jour o&#249; ma voix s'&#233;trangla et des larmes brouill&#232;rent ma vue. C'&#233;tait &#224; la lecture d'un passage de &#034;Cuore&#034;, le roman d'une enfance de d'Amicis, traduit en roumain ; j'ai d&#251; passer mon tour et personne ne rit ce jour-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais le rire aussi facile que les larmes. Ce n'&#233;taient pas les &#034;blagues&#034; des adultes, mais des situations qu'eux ne trouvaient pas dr&#244;les qui me faisaient rire aux &#233;clats ; ma m&#232;re s'en inqui&#233;tait, m'expliquant que les gens pouvaient prendre ce rire pour de la b&#234;tise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De mon &#233;cole primaire j'ai gard&#233; le souvenir d'une ma&#238;tresse m&#233;chante, qui tirait les oreilles des petites filles, frappait avec une r&#232;gle les paumes de la main, nous faisait mettre au coin &#224; genoux. Il fallait bien calligraphier les lettres, et c'&#233;tait difficile de tracer un rond bien rond et un trait bien droit. Lors d'une &#233;pid&#233;mie de poux, toutes les petites filles (les &#233;coles n'&#233;taient* pas mixtes) se retrouv&#232;rent en classe le cr&#226;ne ras&#233;, pour notre plus grand amusement. Les maladies d'enfants &#233;taient fr&#233;quentes. Je me souviens d'une &#233;pid&#233;mie de scarlatine : on &#233;tait d'office hospitalis&#233; et maintenu en quarantaine. Les parents pouvaient nous voir seulement &#224; travers la vitre. Au plus fort de ma fi&#232;vre, j'assistais comme dans un cauchemar au vol de mon orange par une autre gamine. Les oranges &#233;taient une friandise, qu'on ne distribuait qu'&#224; No&#235;l.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'une fa&#231;on g&#233;n&#233;rale, les enfants &#233;taient soign&#233;s &#224; la maison avec des moyens traditionnels : tisanes (tilleul, camomille, verveine, guimauve, queues de cerises), compresses, cataplasmes, &#224; l'occasion l'huile de ricin, et chaque hiver la d&#233;sagr&#233;able cure d'huile de foie de morue, d'un go&#251;t tellement d&#233;plaisant qu'on retenait sa respiration pour avaler, et qu'on m&#226;chait apr&#232;s une olive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En guise de rem&#232;des ma grand'm&#232;re pratiquait aussi la magie. Ainsi, elle versait dans de l'eau froide une cuiller&#233;e d'&#233;tain en fusion et interpr&#233;tait les figures form&#233;es par le m&#233;tal refroidi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un jour o&#249; j'avais de la fi&#232;vre, elle m'enveloppa &#224; l'insu de ma m&#232;re dans une couverture et alla me &#034;vendre&#034; &#224; la voisine : le mauvais &#339;il qui &#233;tait entr&#233; dans notre maison ne pouvait plus m'atteindre. Puis elle me reprit aussit&#244;t. J'en gardai le souvenir comme d'un conte surr&#233;aliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle me d&#233;fendait aussi de toucher &#224; notre chat noir qui sommeillait toute la journ&#233;e sur une soba (nom russe du po&#234;le, adopt&#233; en roumain). Le chat &#233;tait para&#238;t-il un animal sournois et elle me racontait des histoires terrifiantes, &#224; la Edgar Allan Poe, qui m'&#233;tait alors inconnu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans tous les r&#233;cits de ma grand-m&#232;re il y avait un climat fantastique ou inqui&#233;tant. Un pauvre tsigane qui avec ses compagnons traversait la for&#234;t dans une charrette, apercevant des loups se mit &#224; jouer fr&#233;n&#233;tiquement de son violon ; la musique tenait les loups &#224; distance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais arriv&#233; sain et sauf au village, il ne pouvait plus s'arr&#234;ter de jouer. La peur lui avait &#244;t&#233; la raison. La &#034;sorcellerie&#034; de ma grand-m&#232;re &#233;tait pour moi un monde enchant&#233;. Mais mon p&#232;re appelait cela de la superstition, une maladie incurable. La preuve : il se souvenait qu'&#224; l'&#233;poque o&#249; il &#233;tait encore enfant, sa m&#232;re partie faire des courses &#224; la tomb&#233;e du jour, revint hors d'haleine, terrifi&#233;e d'avoir vu un fant&#244;me au coin de la rue. Son &#233;poux, arm&#233; d'un b&#226;ton, la prit par le bras et l'entra&#238;na jusqu'au &#034;fant&#244;me&#034; qui n'&#233;tait qu'un tonneau peint en blanc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Voil&#224; ce que je fais de ton fant&#244;me&#034;, dit-il en frappant le tonneau de son b&#226;ton. Le surnaturel avait cependant un grand attrait. J'ai vu &#224; la maison des amis de mes parents se r&#233;unir autour d'une table, y poser leurs mains &#224; plat et invoquer les disparus. Je regardais cela d'un &#339;il sceptique, d'autant plus que le comportement de mes parents d&#233;mentait toute croyance au surnaturel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ath&#233;e, mon p&#232;re n'allait pas &#224; la synagogue, ne parlait jamais de religion. Mais &#224; P&#226;ques il nous r&#233;unissait autour d'un repas solennel et s'adressant selon la tradition &#224; sa fille a&#238;n&#233;e nous racontait la sortie d'Egypte du peuple juif. J'aimais le go&#251;t du pain azyme, comme j'aimais la brioche de la p&#226;que chr&#233;tienne. Ma grand'm&#232;re allumait des bougies dans un cand&#233;labre le vendredi soir. Elle me racontait que pendant la guerre, elle allumait chaque jour une bougie invoquant Dieu pour qu'il &#233;pargne la vie de son fils unique. Que l'homme ne vit pas seulement de pain, je l'appris d&#232;s ma petite enfance. Mais je v&#233;cus la spiritualit&#233; sous de multiples facettes, et ne fis un choix que vers mes treize ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les ann&#233;es vingt le charleston et le tango &#233;taient &#224; la mode ; d&#233;monstration &#224; l'appui, ma m&#232;re disait que la polka et la mazurka &#233;taient bien plus jolies, et je pensais qu'elle avait raison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le gramophone &#034;La Voix de son Ma&#238;tre&#034; &#233;tait orn&#233; d'un haut parleur en forme d'une grande corolle ouverte, et on remontait &#224; la manivelle le disque qui s'essoufflait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A aucun prix je n'aurais manqu&#233; ma s&#233;ance hebdomadaire de cin&#233;ma. Je v&#233;cus la transition du film muet au parlant sans y voir un &#233;v&#233;nement. Le Tombeau hindou &#233;tait d'autant plus troublant qu'on n'y parlait pas, quant &#224; Laurel et Hardy, ou &#224; Charlot, accompagn&#233;s au piano dans la salle, leur mimique en disait plus que les mots, et on comprend que Charlot ait longtemps h&#233;sit&#233; &#224; franchir le pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'occasion de quelque festivit&#233;, autour de la table chacun son tour devait pousser une chanson ou dire une anecdote. Ce fut pour moi un grand moment d'&#233;motion quand mon p&#232;re f&#234;ta avec ses amis la chance d'avoir &#233;chapp&#233; &#224; la mort : &#224; l'usine, le foulard qu'il portait autour du cou s'&#233;tait pris dans une machine, et c'est de justesse qu'il avait &#233;vit&#233; l'&#233;tranglement. On accrocha l'&#233;charpe au plafond dans la pi&#232;ce o&#249; tout le monde &#233;tait r&#233;uni pour la f&#234;te. Mon p&#232;re savait tout faire de ses mains : plomberie, menuiserie, m&#233;canique et le reste. C'est lui qui fendait &#224; la hache les b&#251;ches pour faire provision de bois, qui construisait en hiver l'abri de paille autour de la pompe &#224; eau dans la cour ; et je n'ai jamais eu de plus beaux jouets que les meubles miniature fabriqu&#233;s par lui - chaises, table, armoire, lit - qu'il m'offrit pour un anniversaire. C'est peut-&#234;tre de l&#224; que datent mon respect et mon admiration pour les gens travaillant de leurs mains. C'est aussi une poup&#233;e de chiffon qui &#233;tait ma pr&#233;f&#233;r&#233;e, car je l'ai vue na&#238;tre des mains de ma grand'm&#232;re. Les poup&#233;es en porcelaine n'avaient pas d'&#226;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le credo de ma m&#232;re &#233;tait la propret&#233;, l'ordre et le travail. Les draps, les serviettes, le linge &#233;taient rang&#233;s dans la grande armoire, attach&#233;s en pile avec des rubans. Les cuivres &#233;taient polis r&#233;guli&#232;rement, et les &#233;tag&#232;res recouvertes de napperons blancs sur lesquels &#233;taient brod&#233;s des objets et des dictons. Elle n'avait pas de pratique religieuse, mais son parler &#233;tait &#233;maill&#233; de &#034;dieu merci, si dieu le veut, &#224; la gr&#226;ce de dieu&#034; ; des ann&#233;es plus tard, &#233;tant en correspondance avec ma tante Ida au Qu&#233;bec, elle m'avoua son &#233;tonnement de n'avoir jamais trouv&#233; dans mes lettres l'expression &#034;Gott sei Dank&#034;. De ma m&#232;re aussi j'appris qu'il existait quelque part un pays de cocagne : d'une personne privil&#233;gi&#233;e, on disait qu'elle vivait &#034;wie Gott in Frankreich&#034; (comme Dieu en France), une expression qui remontait sans doute au 18&#176; si&#232;cle. Mais ce n'est que bien plus tard que j'ai d&#233;chiffr&#233; l'origine de &#034;schank-und-tan&#034; : il s'agissait de payer &#034;argent comptant&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Indulgente, ma m&#232;re me dispensait des courses dans les magasins et achetait sans moi mes v&#234;tements et m&#234;me mes chaussures. Je d&#233;testais le marchandage et le bakchich, pratique incontournable dans ce pays aux m&#339;urs levantines. Ne disait-on pas en roumain aux enfants turbulents : si tu n'es pas sage j'appelle les Turcs ? Souvenir d'une &#233;poque o&#249; la Valachie faisait partie de l'empire ottoman ; gouvern&#233;e par des &#233;missaires grecs, la province subissait sans doute p&#233;riodiquement des raids de punition, quand la Sublime Porte ne recevait pas la d&#238;me pr&#233;lev&#233;e sur la malheureuse population et empoch&#233;e par les Phanariotes. Il faut lire &#224; ce sujet les romans de Pana&#239;t Istrati, vagabond et &#233;crivain de g&#233;nie, fils d'une paysanne roumaine et d'un contrebandier grec.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vers mes six ans, ma m&#232;re eut son deuxi&#232;me enfant, Erika. Puis suivirent Lili et Suzi, rien que des filles au grand dam de mon p&#232;re. La petite Suzi, qu'il ne voulut pas voir &#224; sa naissance, se r&#233;v&#233;la un vrai diablotin, vive et espi&#232;gle, et mon p&#232;re chantonnait avec humour la lamentation d'un paysan ukrainien : &#034;nous avons quatre filles, quatre filles nous avons&#034;. Ma m&#232;re nous lavait les cheveux avec une d&#233;coction de camomille, pour entretenir notre blondeur, mais nous avions droit aussi au p&#233;trole, pour &#233;loigner les poux ! Avec mes joues rondes et mes nattes, j'avais l'air, me disait-on, d'une &#034;babouchka&#034;. Erika, au regard bleu ciel, &#233;tait timide, un peu renferm&#233;e ; Lili, &#233;nergique et d&#233;termin&#233;e, ressemblait &#224; notre m&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En pays &#233;tranger et dans des conditions si diff&#233;rentes de sa jeunesse, mon p&#232;re ne s'engagea plus politiquement. Mais sa sympathie allait nettement &#224; la Russie des soviets. En Roumanie le parti communiste &#233;tait ill&#233;gal. Les militants arr&#234;t&#233;s &#233;taient tortur&#233;s et jet&#233;s en prison pour de longues ann&#233;es. Il y avait parmi ces militants pas mal de juifs et il courait &#224; ce sujet une anecdote : quand des brutes polici&#232;res arr&#234;tent un juif ils le battent &#224; mort en hurlant, &#034;sale juif, &#231;a t'apprendra &#224; &#234;tre communiste dans notre pays&#034;. Mais quand ils arr&#234;tent un Roumain, ils le battent &#224; mort en hurlant, &#034;t'as pas honte d'&#234;tre communiste, &#231;a t'apprendra de trahir la patrie&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'antis&#233;mitisme &#233;tait enracin&#233; dans le langage populaire : on ne disait pas 'evreu' (juif), mais 'jidan' (youpin). La pr&#233;tendue d&#233;mocratie n'&#233;tait qu'une parodie et les &#233;lections &#233;taient truqu&#233;es. J'entendais dire que dans les bureaux de vote on triait les &#233;lecteurs : &#034;ceux qui sont pour le gouvernement, mettez-vous &#224; droite, ceux qui sont contre alignez vous &#224; gauche&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait &#224; peine une boutade. Des sentinelles veillaient le long du Dniestr (Nistru en roumain) qui marquait la fronti&#232;re avec l'URSS (la Bessarabie, partie de la Moldavie qui avait appartenu &#224; l'empire tsariste, avait &#233;t&#233; annex&#233;e &#224; la Roumanie). Il arrivait fr&#233;quemment que des t&#233;m&#233;raires essayant de passer soient abattus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le climat continental de la Roumanie, les saisons &#233;taient tranch&#233;es. Le printemps arrivait brusquement, comme par enchantement, et tout se mettait &#224; fleurir avec une d&#233;bauche de parfums, muguet, &#339;illets, violettes, ch&#232;vrefeuille, roses, tilleuls, et surtout le lilas que je pr&#233;f&#233;rais entre tous. L'&#233;t&#233; &#233;tait torride, avec des pluies abondantes, mais aussi une abondance de fruits. Je n'ai pas de souvenir particulier de l'automne, mais l'hiver &#233;tait une saison terriblement rude. Le matin il fallait d&#233;blayer la neige avant de pouvoir ouvrir la porte. A la maison nous &#233;tions &#224; l'abri du froid, avec les sobas, ces grands po&#234;les en c&#233;ramique, artistement d&#233;cor&#233;s, qui chauffaient les pi&#232;ces. Mais il n'en &#233;tait pas de m&#234;me pour tout le monde. Un ami de mon p&#232;re qui organisait des loisirs pour les enfants pauvres, nous interrogea sur les saisons. Les enfants, mal v&#234;tus, mal nourris, trouvaient l'hiver triste. Alors il nous parla des bonhommes de neige, des glissades sur la glace, des sapins de No&#235;l... A sa mani&#232;re de peindre la vie, il nous fit rire de bon c&#339;ur et oublier les mis&#232;res. Il y avait un moment joyeux &#224; No&#235;l : munis d'un b&#226;ton auquel &#233;taient fix&#233;es des clochettes et une &#233;toile en papier colori&#233; au sommet, les enfants allaient de porte en porte chantant &#034;joyeux No&#235;l&#034;, en &#233;change de quoi ils recueillaient des friandises et de l'argent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mendiants &#233;taient l&#233;gion. Je m'interrogeais, pourquoi cette d&#233;ch&#233;ance d'&#234;tres humains pareils &#224; moi ? Malades, mutil&#233;s, en haillons, couch&#233;s par terre, qu&#233;mandant d'un ton suppliant, ils suscitaient en moi un sentiment de douleur et de r&#233;volte. Leur donner une pi&#232;ce de monnaie ne changeait pas leur condition ; il fallait trouver le moyen de changer cet &#233;tat de choses. Ma grand-m&#232;re avait son pauvre attitr&#233;, qui lui rendait visite chaque semaine : elle lui pr&#233;parait un sac de provisions, de vieux v&#234;tements, passait un moment avec lui. Il me paraissait que les toilettes, les bijoux, &#233;taient une insulte &#224; cette humanit&#233; mis&#233;reuse. Je voulais me d&#233;barrasser de mes boucles d'oreilles (toutes les filles en portaient) et j'imaginai le stratag&#232;me d'en &#034;perdre&#034; une. Au bout de deux ou trois fois de ce man&#232;ge, ma m&#232;re qui n'&#233;tait pas dupe, renon&#231;a de m'en acheter d'autres. Je ne portais donc plus de bijoux, sauf un jour par an le &#034;martsisor&#034;, une coutume remontant peut-&#234;tre aux Romains : chaque ann&#233;e le 1er mars les petites filles recevaient en cadeau un collier pour f&#234;ter l'arriv&#233;e du printemps. Pour les plus modestes c'&#233;tait une simple cordelette avec une petite m&#233;daille au bout. C'est &#224; peu pr&#232;s &#224; la m&#234;me saison qu'arrivaient les f&#234;tes de P&#226;ques. Les enfants faisaient provision d'&#339;ufs durs peints et colori&#233;s, et nous jouions &#224; cogner l'&#339;uf contre celui d'un autre. Le jeu &#233;tait de garder le sien intact ; je disais en m&#234;me temps, comme le voulait la coutume, &#034;le Christ a ressuscit&#233;&#034; et on me r&#233;pondait, &#034;en v&#233;rit&#233; il a ressuscit&#233;&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pays &#233;tait orthodoxe, c'est-&#224;-dire qu'il y avait les rites et les coutumes de l'&#233;glise byzantine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le clerg&#233;, les popes n'&#233;taient pas aim&#233;s. Entre enfants, nous disions que croiser un pope portait malheur, et nous imitions le cri du corbeau sur son passage. Il faut dire que les popes &#233;taient des sangsues, car ils se faisaient payer tous les actes religieux par ces pauvres paysans qui n'auraient pas pu supporter de na&#238;tre ou de mourir sans l'assistance de l'&#233;glise. 90% ou peut-&#234;tre plus d'entre eux &#233;taient analphab&#232;tes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre partie pauvre de la population &#233;taient les tsiganes, de plus m&#233;pris&#233;s. Ferblantiers, chaudronniers, vivant dans des roulottes, on les traitait de voleurs, et je devais m'en m&#233;fier parce qu'ils volaient aussi des enfants ! Moi j'enviais les petits tsiganes qui, tout nus, prenaient des douches sous la pluie torrentielle en &#233;t&#233;. A force de supplication, j'avais obtenu de ma m&#232;re la permission d'en faire autant, mais dans la cour de notre maison, &#224; l'abri des regards.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(A peu pr&#232;s &#224; la m&#234;me &#233;poque en France, comme me l'a racont&#233; plus tard une coll&#232;gue de travail, la petite bretonne catholique qu'elle &#233;tait devait fermer les yeux en se d&#233;shabillant et murmurer : &#034;mon Dieu gardez-moi l'innocence de mon enfance&#034;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les tsiganes jouaient du violon dans les f&#234;tes et c'est sur leur musique que les paysans dansaient la &#034;hora&#034;. Ils &#233;taient aussi montreurs d'ours, un spectacle qui attirait les adultes et amusait les enfants. Mais de m&#234;me que je n'aimais pas le cirque, je m'affligeais &#224; la vue de ce pauvre ours attach&#233; par les narines &#224; une cha&#238;ne et r&#233;duit en esclavage. Il me faisait piti&#233; et je d&#233;testais la cruaut&#233; des hommes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par contre, je ne m'apitoyais pas sur les oies gav&#233;es par ma grand-m&#232;re. Je n'imaginais pas qu'on leur infligeait ainsi une torture. Nous vivions dans la familiarit&#233; des animaux domestiques. La truie qui nourrissait une quantit&#233; de porcelets, la chienne-berger qui avait mis bas en m&#234;me temps et ne repoussait pas les petits cochons voraces, les pigeons dont on exaltait la fid&#233;lit&#233; : un pigeon s'&#233;tait laiss&#233; p&#233;rir de faim apr&#232;s la mort de sa compagne. Les mouches, un fl&#233;au en &#233;t&#233;, se laissaient prendre au pi&#232;ge sur les grandes bandes collantes qui pendaient au plafond &#224; leur intention. Comme les autres enfants, je m'amusais &#224; les capturer du revers de la main. Je n'&#233;crasais pas les fourmis ni les araign&#233;es, dont j'admirais la toile magique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les conditions de vie de ma famille &#233;taient besogneuses, mais nous ne manquions de rien. Ma grand'm&#232;re faisait la cuisine, pr&#233;parait les yaourts, p&#233;trissait la p&#226;te qui lui servait &#224; confectionner les nouilles et des g&#226;teaux de toute sorte. Le d&#233;licieux strudel, qui demandait une longue pr&#233;paration, &#233;tait d'origine autrichienne, le baklava, le halva et le chichkebab &#233;taient turcs. Les &#034;mititei&#034; (brochettes de viande) et le fromage de brebis &#233;taient roumains, le goulache hongrois, et la bi&#232;re Pilsen que buvait mon p&#232;re venait de Boh&#234;me. On pourrait allonger la liste. Les activit&#233;s saisonni&#232;res &#233;taient bien r&#233;gl&#233;es. Pendant l'&#233;t&#233; ma m&#232;re pr&#233;parait, en pr&#233;vision de l'hiver, des conserves et des confitures, les cornichons marin&#233;s dans la saumure aux plantes odorantes, les cerises &#224; l'eau de vie qu'elle servait aux invit&#233;s en m&#234;me temps que le sorbet et le caf&#233; turc ; on lisait l'avenir dans le marc de caf&#233;. Mais &#224; toutes ces bonnes choses je pr&#233;f&#233;rais les fruits ; les pommes encore vertes avaient un d&#233;licieux go&#251;t sur, je mangeais m&#234;me la fleur sucr&#233;e de l'acacia. A la fin de l'&#233;t&#233; le raisin arrivait en abondance, et des marchands ambulants vendaient des noix d&#233;cortiqu&#233;es conserv&#233;es dans des bocaux. La past&#232;que avait un double usage : nous d&#233;coupions au sommet un couvercle pour &#233;vider et manger la pulpe fra&#238;che et sucr&#233;e ; puis nous percions quelques trous sur le pourtour, fixions une bougie &#224; l'int&#233;rieur, et le soir nous nous promenions dans la rue avec notre lanterne. Pour les jeux un peu plus sportifs, glissades, saut &#224; la corde, je me tenais prudemment &#224; l'&#233;cart.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mes parents ne faisaient rien pour corriger ce d&#233;faut ; il en serait all&#233; autrement si j'avais &#233;t&#233; un gar&#231;on...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma m&#232;re aurait aim&#233; me donner le go&#251;t des activit&#233;s m&#233;nag&#232;res, indispensables pour la tenue du foyer, comme la virginit&#233; pour le mariage. En vain ; j'&#233;tais trop occup&#233;e &#224; observer et &#224; &#233;couter autour de moi. Ainsi les confidences entre femmes du peuple : &#034;vous savez, une telle, son mari ne la bat plus, c'est qu'il ne doit plus l'aimer&#034;, une contradiction qui me laissait perplexe. Mes parents prenaient rarement des vacances. Je me souviens d'un &#233;t&#233; que je passai avec ma m&#232;re sur les bords de la Mer Noire. Non loin de Constantza, le lieu d'exil d'Ovide, il y avait une station baln&#233;aire (Mamaia) o&#249; les curistes, hommes et femmes s&#233;par&#233;s, prenaient des bains de boue. Une vraie joie : le corps nu, enduit de vase, on se laissait s&#233;cher lentement &#224; l'air et au soleil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1929 le krach de la Bourse de New-York se fit sentir aussi &#224; Bucarest. L'entreprise o&#249; mon p&#232;re travaillait ferma ses portes. C'&#233;tait il me semble une grande scierie et j'avais souvent jou&#233; &#224; cache-cache avec mes petits camarades derri&#232;re les piles de planches. La maison o&#249; nous habitions appartenait &#224; l'entreprise. Le temps de se retourner, mes parents me mirent en pension chez des missionnaires luth&#233;riennes. Dans la chambre o&#249; on m'installa, seule, je passais la premi&#232;re nuit en sanglots ; puis mon regard se fixa sur deux images au mur, repr&#233;sentant, comme l'indiquait la l&#233;gende, les sept vierges sages et les sept vierges folles. La m&#233;ditation adoucit mon chagrin. Les s&#339;urs &#233;taient gentilles. Celle qui s'occupait de moi, me voyant maladroite, m'aidait &#224; fabriquer, dans le secret de ma chambre, les cadeaux de No&#235;l que nous devions imaginer et confectionner de nos mains. Chaque semaine les s&#339;urs accueillaient des femmes pauvres autour d'un go&#251;ter et leur offraient une aum&#244;ne. Je fus tr&#232;s &#233;tonn&#233;e de les entendre dire du mal des religieuses. Vaste sujet de r&#233;flexion sur l'ingratitude envers la charit&#233;. On murmurait que le pasteur, qui &#233;tait mari&#233; et avait des enfants, faisait la cour aux filles. Tout cela ne me d&#233;tourna pas de ma r&#233;solution : j'allais &#234;tre missionnaire, peut-&#234;tre dans des pays lointains, et me vouer aux d&#233;sh&#233;rit&#233;s. Jamais je n'&#233;galerai le sacrifice de J&#233;sus-Christ pour l'humanit&#233;. Mais au bout d'une ann&#233;e, je retournai chez mes parents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec ses &#233;conomies, mon p&#232;re avait rachet&#233; &#224; la p&#233;riph&#233;rie de la ville une station d'essence en faillite. Ma m&#232;re et lui eurent vite fait de la remonter, peut-&#234;tre aussi le pays sortait-il de la crise. La maison d'habitation &#233;tait spacieuse, avec plusieurs chambres et la cuisine ; au fond une remise pour les travaux domestiques : lessive, pr&#233;paration des conserves, etc. ; une cour cl&#244;tur&#233;e nous s&#233;parait de la station d'essence, qui donnait sur la rue. En plus de la vente des carburants il y avait l'atelier de m&#233;canique, et les autobus de la ville venaient s'approvisionner chez nous. Mon p&#232;re attirait la sympathie et les chauffeurs l'appelaient famili&#232;rement par un diminutif, Manoul&#233;. Des femmes et des enfants achetaient du p&#233;trole au litre, pour l'&#233;clairage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous, nous avions l'&#233;lectricit&#233; et l'eau courante. Mais pas de salle de bains. Je me baignais dans une grande cuve, une fois par semaine, bien &#224; l'abri des regards.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma nouvelle &#233;cole, tenue par une mission anglicane, &#233;tait install&#233;e dans un immeuble bourgeois en ville et nous n'&#233;tions qu'une dizaine par classe. Pour m'y rendre je devais prendre le tram, et en hiver, malgr&#233; le manchon de fourrure, le froid me pin&#231;ait les doigts. Nous portions l'uniforme &#224; la mode anglaise : jupe, chemisier, cravate et chapeau. Des enseignantes, et un seul homme, le pasteur. Un jour j'osai lui demander pourquoi on nous apprenait que l'homme descend du singe, alors que c'est Dieu qui cr&#233;a Adam et Eve. En me r&#233;pondant que je ne devais pas poser ce genre de questions, il se discr&#233;dita &#224; mes yeux &#224; jamais. Pourtant je ne connaissais pas &#224; l'&#233;poque cette belle formule de Diderot : &#034;Si la raison est un don du ciel et que l'on puisse dire autant de la foi, le ciel nous a fait deux pr&#233;sents incompatibles et contradictoires&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;coles missionnaires ne manquaient pas, certaines &#233;taient fran&#231;aises. L'&#233;cole secondaire anglicane n'&#233;tait pas l'&#233;quivalent du lyc&#233;e. On enseignait &#224; peine les sciences et les maths, mais largement la litt&#233;rature, les langues, et la Bible. Les moins ennuyeuses &#233;taient les enseignantes anglaises. Une dissertation sur Paradise Lost de John Milton n'&#233;tait pas incompatible avec des jeux et des chansons. On oublie plus facilement les noms des &#233;pouses de Henri VIII, que le texte et la m&#233;lodie de &#034;I married a woman, she was worse than the first&#034;, ou &#034;Pull him away the drunken sailor&#034;, et ainsi de suite. La directrice, Miss Boyd, ses nattes autour de la t&#234;te et des poils au menton, remettait chaque fin de semaine, &#224; la classe la plus m&#233;ritante, l'&#233;cusson &#034;Amor vincit omnia&#034;. Fr&#228;ulein Roth, professeur d'allemand, aimait la po&#233;sie : Goethe, Schiller, Heine... Je ne pouvais m'emp&#234;cher d'apprendre d'une traite de longs po&#232;mes. Comment s'arr&#234;ter en chemin avec la &#034;Lorelei&#034; : &#034;Ich weiss nicht was soll es bedeuten dass ich so traurig bin, ein M&#228;rchen aus alten Zeiten das kommt mir nicht aus dem Sinn&#034; ? (Je ne sais ce que signifie ma tristesse, un conte des temps anciens ne quitte pas mon esprit). Un jour la prof m'interrompt au milieu de la r&#233;citation ; nous voil&#224; dans une autre classe, o&#249; elle demande &#224; sa coll&#232;gue la permission de me faire r&#233;citer devant ses &#233;l&#232;ves. Et je d&#233;clame &#224; ma mani&#232;re, en trag&#233;dienne, le &#034;Erlk&#246;nig&#034; (Le roi des Aulnes) : &#034;Wer reitet so sp&#228;t durch Nacht und Wind ? Es ist der Vater mit seinem Kind&#034;... (Qui chevauche si tard dans la nuit et le vent, c'est le p&#232;re avec son enfant). Je n'aimais cependant pas la comp&#233;tition ; au risque d'une punition, je m'arrangeais m&#234;me pour que ma voisine puisse discr&#232;tement copier sur moi dans les interrogations &#233;crites. Bien des ann&#233;es plus tard, je lisais dans une enqu&#234;te men&#233;e par des &#233;ducateurs am&#233;ricains en Alaska, que les enfants eskimos ignoraient l'esprit de comp&#233;tition et s'entraidaient dans leur travail scolaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La prof de fran&#231;ais, une Mademoiselle, fille d'ambassadeur dont j'ai oubli&#233; le nom, vieille fille aux allures aristocratiques, nous faisait la lecture d'un journal r&#233;actionnaire &#034;Le Petit Parisien&#034; (alors qu'on trouvait dans les kiosques le magazine bourgeois de gauche &#034;Marianne&#034;). Elle nous parlait vaguement de Voltaire et de Rousseau, mais c'est seulement des ann&#233;es plus tard, en France, que je d&#233;couvris le nom de Diderot. La prof de math, indiff&#233;rente, dormait quasiment en classe, ne nous manifestant aucun int&#233;r&#234;t ; celle de sciences aurait voulu bien faire, mais disposait de si peu d'heures. Je trouvais pourtant merveilleux le monde des sciences naturelles et la g&#233;ologie. Nous avions aussi l'&#233;ducation m&#233;nag&#232;re ; c'est ma m&#232;re qui faisait l'ouvrage de broderie ou de tricot que nous devions pr&#233;senter en fin d'ann&#233;e, et la prof gentiment fermait les yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mes camarades de classe me paraissaient futiles, &#224; parler toujours de robes et de gar&#231;ons (il est vrai qu'elles avaient un ou deux ans de plus que moi). Dans mon entourage familial il y avait des pr&#233;occupations sociales, un d&#233;bat d'id&#233;es. C'est de l&#224; que me vint de tr&#232;s bonne heure le go&#251;t de la lecture. Enfant je me plongeais dans les magazines &#233;quivalents de B&#233;cassine ou autres Pieds nickel&#233;s, dont je n'&#233;tais pas priv&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Adolescente, je lisais de la &#034;vraie&#034; litt&#233;rature. Mais j'adorais aussi le cin&#233;ma, et ne d&#233;daignais pas les films mi&#232;vres, allemands ou am&#233;ricains, des ann&#233;es 30. Je pastichais m&#234;me les chansons sirupeuses de Jan Kiepura et Martha Eggert (&#034;Meine Liebe, Deine Liebe sind ja beide gleich&#034;), ou celles de Fred Astaire et Ginger Rogers (&#034;Darling, never, never change&#034;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En f&#233;vrier 1933 un &#233;v&#233;nement tragique eut un grand retentissement. L'arm&#233;e tira sur des cheminots en gr&#232;ve, au d&#233;p&#244;t des chemins de fer de Grivitza. Pendant qu'on entendait hurler les sir&#232;nes que les gr&#233;vistes avaient d&#233;clench&#233;es, je composais un po&#232;me que je leur d&#233;diais (je ne l'ai pas gard&#233;). Dans l'entourage de mon p&#232;re il y avait des sympathisants et des militants communistes. Quelques sionistes aussi, mais on plaisantait &#224; leur sujet : &#034;qu'est-ce qu'un sioniste ? c'est un juif qui fait la qu&#234;te aupr&#232;s d'un autre juif pour en envoyer un troisi&#232;me en Palestine.&#034; Mais en Russie, en Pologne et ailleurs il y avait aussi une culture &#034;yiddish&#034; qui n'avait rien de sioniste ; il suffit, pour s'en rendre compte, de lire les &#034;M&#233;moires d'un r&#233;volutionnaire&#034; de Hersch Mendel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En librairie on trouvait plus facilement des livres en fran&#231;ais qu'en roumain. Je d&#233;couvris ainsi Andr&#233; Malraux, Pearl Buck, l'Introduction &#224; la psychanalyse de Sigmund Freud dont on parlait beaucoup, Ilya Ehrenbourg, F&#233;dor Gladkov, Isaac Babel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je lisais &#224; voix haute des pages de La M&#232;re de Gorki, cette paysanne illettr&#233;e reprenant le combat clandestin de son fils emprisonn&#233;. Fini le temps o&#249; dans les spectacles scolaires de fin d'ann&#233;e j'interpr&#233;tais avec ferveur les premiers r&#244;les, d&#233;sormais je voulais jouer un r&#244;le &#224; la hauteur des r&#233;alit&#233;s. Quelques dizaines d'ann&#233;es plus tard, je me reconnaissais dans ces lignes de Man&#232;s Sperber (&#034;Le Pont inachev&#233;&#034;) : &#034;la conscience d'avoir une mission &#224; remplir &#233;tait &#224; ma mesure, comme c'est le cas pour tant de jeunes gens qui, &#224; une &#233;poque de grandes catastrophes, cherchent leur chemin, et, pour le trouver, s'associent &#224; des mouvements qui pr&#233;tendent accomplir une t&#226;che historique : lib&#233;rer telle race, tel peuple, telle classe, l'humanit&#233; enti&#232;re.&#034; Pour moi, l'avenir de l'humanit&#233; devait &#234;tre une soci&#233;t&#233; sans classes, c'est- &#224;-dire sans privil&#232;ges ni d&#233;sh&#233;rit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pris clandestinement contact avec des militants communistes. On me confia, comme c'&#233;tait l'usage, des petites t&#226;ches : transmettre du mat&#233;riel de propagande &#224; un ouvrier &#224; la p&#233;riph&#233;rie de la ville. J'ignorais quels &#233;taient les salaires ou les conditions de travail des ouvriers. Mais il m'arrivait de voir en passant devant une fabrique, &#224; la belle saison &#224; l'heure de midi, les ouvriers accroupis par terre, avec leur casse-cro&#251;te : un quignon de mamaliga (pain de ma&#239;s) et un oignon cru. Je me souviens confus&#233;ment avoir travers&#233; un terrain vague et d&#233;sol&#233; avant d'arriver &#224; l'adresse indiqu&#233;e et de frapper &#224; la porte d'une masure. L'ouvrier, d'aspect mis&#233;rable, &#233;tait assis &#224; une table sur laquelle il y avait une lampe &#224; p&#233;trole. Il ne me reste aucun souvenir de notre entretien, peut-&#234;tre me suis-je content&#233;e de lui remettre ce que j'avais &#224; lui donner. Je me vois aussi allant &#224; un rendez-vous sous une pluie diluvienne, qui avait immobilis&#233; les trams. Inqui&#232;te, je me demandais s'il &#233;tait &#034;juste&#034; de se d&#233;placer dans des conditions aussi exceptionnelles. Mais mon camarade &#233;tait au rendez-vous ; moralit&#233;, on ne doit pas reculer devant les difficult&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais &#224; peine entam&#233;, &#224; l'insu de mes parents, cette relation, qu'eut lieu en ao&#251;t 1936 le proc&#232;s de Moscou. Staline faisait juger par un tribunal, sur r&#233;quisitoire d'un procureur ex-menchevik, un nomm&#233; Vychinski, les anciens dirigeants du parti bolchevik et de la r&#233;volution d'Octobre pour trahison &#224; la solde de Hitler, et les condamnait &#224; mort. L'accusation &#233;tait &#233;norme et inattendue, car je ne savais rien du r&#233;gime stalinien. J'interpellais mon entourage, et la r&#233;ponse &#233;tait : est-ce que tu sais mieux que Staline ? Pourtant je ne pouvais douter : Staline commettait un crime, ses complices &#233;taient des usurpateurs. Trotski avait &#233;t&#233; banni, Zinoviev, Kamenev et quatorze autres bolcheviks de la premi&#232;re heure furent fusill&#233;s. Je ne savais pas que des milliers d'autres, plus obscurs, avaient d&#233;j&#224; subi le m&#234;me sort, sans proc&#232;s. Partout dans le monde, des militants pr&#234;ts &#224; donner leur vie pour la r&#233;volution, ne voulaient pas ou ne pouvaient pas ouvrir les yeux. Pour eux, l'URSS &#233;tait le pays du socialisme et se confondait avec ses dirigeants. Je vis, pour la premi&#232;re fois, ce qu'un engagement pouvait comporter d'aveuglement. J'assistai &#224; une controverse entre l'ami de mon p&#232;re et une militante communiste ; l'entretien tourna court quand elle lui dit : je ne peux pas te croire, parce que ce serait renier ma vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un mois plus t&#244;t, en juillet 36, une grande lueur s'&#233;tait lev&#233;e &#224; l'ouest : le soul&#232;vement ouvrier victorieux de Madrid contre le putsch du g&#233;n&#233;ral Franco. C'&#233;tait le d&#233;but de la guerre civile, l'espoir de la r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la m&#234;me &#233;poque je m'&#233;tais li&#233;e d'amiti&#233; &#224; la seule camarade de classe avec qui je me trouvais une affinit&#233;. Nous discutions sans fin en nous raccompagnant l'une l'autre apr&#232;s la classe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle me parla de son cousin, un communiste &#034;diff&#233;rent&#034;. Nelu Grinberg, un gar&#231;on fris&#233; &#224; lunettes, &#233;tait ins&#233;parable de son ami Delu (D&#233;lou, diminutif de David) K&#246;rner, &#226;g&#233; de 22 ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Militants trotskistes, ils avaient d&#233;cid&#233; de partir pour l'Espagne insurg&#233;e ; ils nous expliqu&#232;rent le bien-fond&#233; de cette d&#233;marche. Ma camarade de classe ne voulait pas se lancer dans l'aventure. Un ami de mon p&#232;re et sa compagne, qui partageaient nos convictions, jugeaient plus utile de rester au pays. Quant &#224; moi, ma r&#233;ponse fut imm&#233;diate, j'&#233;tais volontaire pour l'Espagne. En moi-m&#234;me je me demandais comment j'allais pouvoir servir, avec mon gabarit de 1 m.50 et mes 45 kg. Ce n'&#233;tait pas une question d'&#226;ge (j'avais 16 ans et demi), des jeunes de 15 et 16 ans &#233;taient enr&#244;l&#233;s dans les milices. Je me disais que, de toute fa&#231;on ils avaient besoin l&#224;-bas de &#034;main-d'&#339;uvre&#034;, cantini&#232;res ou autres aides, et qu'on allait bien trouver &#224; m'employer. Le sort de l'humanit&#233; se jouait en Espagne, on avait beau se trouver &#224; des milliers de kilom&#232;tres, l'enjeu &#233;tait &#233;vident, terrible, et du monde entier des volontaires accouraient pour aider la r&#233;volution ou pour vaincre le fascisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne pensais pas &#224; la peine que je pouvais faire &#224; mes parents, &#224; ma grand'm&#232;re ; ma conscience et mes convictions me dictaient d'accomplir mon devoir. Dans la suite toute ma famille allait p&#233;rir avec des millions d'autres, du fait d'une barbarie que nous voulions alors combattre et d&#233;truire. Chacun sait que l'horreur a d&#233;pass&#233; ce que les r&#233;volutionnaires les plus endurcis pouvaient imaginer. Je garde en m&#233;moire les derni&#232;res images, celle de ma grand-m&#232;re, reportant sa tendresse sur ses trois petites-filles, ma m&#232;re un peu alourdie, toujours sur la br&#232;che, mon p&#232;re us&#233; par le travail, avec son pince-nez pour lire et sa montre attach&#233;e au gousset. Un an avant mon d&#233;part il fut tr&#232;s malade et nous craignions de le perdre. Ma m&#232;re restant aupr&#232;s de lui, j'assumais &#224; mes heures libres les fonctions de caissi&#232;re, et les chauffeurs qui venaient payer leur essence (la &#034;benzine&#034;) voyaient mon visage baign&#233; de larmes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour m&#233;nager mes parents, mes nouveaux camarades proc&#233;d&#232;rent avec tact. Ils mirent en sc&#232;ne une demande en mariage de la part de Delu, qui partait, disions-nous, faire ses &#233;tudes &#224; Paris. Son premier voyage &#224; Paris datait de 1933 (il avait 19 ans) et il s'&#233;tait effectivement inscrit &#224; la Facult&#233; de droit, o&#249; il ne mit jamais les pieds. Les bacheliers roumains avaient l'&#233;quivalence avec le bachot fran&#231;ais et pouvaient donc s'inscrire &#224; l'universit&#233;. C'est ainsi qu'un de ses cousins, Solo, que j'allais bien conna&#238;tre par la suite, faisait ses &#233;tudes de m&#233;decine &#224; Montpellier. Delu &#233;tait un gar&#231;on cultiv&#233;, de &#034;bonne famille&#034;, qui ne pouvait que faire bonne impression &#224; mes parents. D'ailleurs en tant que mineure je n'aurais pas pu quitter l&#233;galement le pays, je me souviens que nous avons voyag&#233; avec un passeport commun. Un petit incident se produisit &#224; la mairie le jour du mariage, dont je n'eus l'explication que plus tard, &#224; Paris. Mes parents commen&#231;aient &#224; s'inqui&#233;ter de l'absence du futur mari&#233;, qui n'arriva qu'avec quelque retard. Aussit&#244;t mari&#233;s, nous part&#238;mes sans autres festivit&#233;s &#224; destination de Paris, o&#249; nous devions recevoir des directives de l'organisation. Nous n'&#233;tions que quatre &#224; quitter la Roumanie ; Nelu et sa compagne voyag&#232;rent de leur c&#244;t&#233;, sans doute par mesure de prudence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le voyage fut agr&#233;able, avec une longue halte &#224; Venise. Dans le train nous partagions le compartiment avec un couple de petits bourgeois qui se gavaient de bonnes choses, sans avoir la politesse de nous en offrir. A notre surprise, nous les v&#238;mes remonter dans le train &#224; Venise avec des visages tum&#233;fi&#233;s par les piq&#251;res de moustiques. Nous deux avions &#233;t&#233; pr&#233;venus par la brave logeuse, qui nous donna des fumig&#232;nes pour chasser les insectes. Il y avait une justice immanente. Delu ne me d&#233;clara pas sa flamme, mais me fit bient&#244;t comprendre qu'un mariage fictif n'emp&#234;chait pas une idylle vraie. Pouvais-je d&#233;daigner un gar&#231;on intelligent, avec de beaux yeux et une volont&#233; r&#233;volutionnaire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Paris&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous d&#233;barqu&#226;mes un matin, le 3 octobre 1936, &#224; la gare de Lyon, dans un Paris encore tout fr&#233;missant de la victoire de Juin remport&#233;e par les humbles sur les puissants. Telle n'avait pas &#233;t&#233; en son temps l'impression de Jaur&#232;s, arrivant tout jeune &#224; Paris de son Tarn natal : &#034;...Il me semblait que les milliers et les milliers d'hommes qui passaient sans se conna&#238;tre, foule innombrable de fant&#244;mes solitaires, &#233;taient d&#233;li&#233;s de tout lien. Et je me demandais avec une sorte de terreur impersonnelle comment tous ces &#234;tres acceptaient l'in&#233;gale r&#233;partition des biens et des maux, comment l'&#233;norme structure sociale ne tombait pas en dissolution.&#034; Pour moi, un tout autre sentiment devant ces rues anim&#233;es, &#233;tonnement aussi devant la noirceur des immeubles. Au bistrot en face de la gare, ambiance gaie, odeurs de caf&#233; et de croissants chauds. &#034;Qu'est-ce que je te sers mon vieux ?&#034; Traduit automatiquement en roumain, ce &#034;mon vieux&#034; insolite adress&#233; &#224; un jeune gar&#231;on me fit presque &#233;clater de rire. Il fallut d'ailleurs faire le sacrifice de notre langue. Dans le but d'un apprentissage rapide et efficace, &#224; partir de ce moment nous ne devions plus nous adresser la parole qu'en fran&#231;ais. D&#233;sormais je m'appelais Louise, le nom que m'a donn&#233; Delu ; lui &#233;tait d&#233;j&#224; connu dans le mouvement trotskiste sous le pseudonyme de Barta. Il avait fait plusieurs aller-et-retour entre Bucarest et Paris, y avait v&#233;cu les &#233;v&#233;nements de f&#233;vrier 34, le combat pour le Front unique contre le fascisme, l'entr&#233;e dans la SFIO. C'est l'organisation qui devait d&#233;cider de notre sort et de notre action.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous nous rend&#238;mes au local du POI (Parti Ouvrier Internationaliste), passage Dubail, non loin de la gare de l'Est. Une ruelle &#233;troite, un local peu soign&#233; en haut d'un escalier. La camarade Suzanne Charpy offrit de nous h&#233;berger pour quelques nuits, elle habitait seule un appartement. Brave Suzanne, les larmes coulaient sur son joli visage : Fred Zeller venait de la quitter pour une autre aventure. Venus tous deux des Jeunesses socialistes, ils avaient rejoint les b.-l. (bolcheviks l&#233;ninistes) fin 34 et en avaient &#233;t&#233; exclus en m&#234;me temps qu'eux &#224; l'&#233;t&#233; 35.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fred Zeller, ancien secr&#233;taire des Jeunesses SFIO, &#233;tait une vedette, et me donnait l'impression de se comporter comme telle. Suzanne avait tout ce que j'imaginais d'attrayant de la midinette. Je fus d'autant plus surprise de voir le peu de confort et l'hygi&#232;ne sommaire dont elle se contentait ; ce qui me fut r&#233;v&#233;l&#233; par la suite comme un trait g&#233;n&#233;ral de ce pays civilis&#233; et admir&#233; : pas de salle de bains dans les appartements bourgeois, pas de douches dans les usines, pas d'eau courante dans les logements ouvriers, sans parler de la crasse &#224; la campagne ... et jusque dans les wc des caf&#233;s de Paris. Au bout de quelques jours les camarades trouv&#232;rent &#224; nous loger dans un petit appartement provisoirement inoccup&#233;, dans le 19&#176;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nelu et sa compagne &#233;taient arriv&#233;s en m&#234;me temps. Et &#224; mon &#233;bahissement, ce fut la s&#233;paration. Delu mit &#034;cartes sur table&#034; : j'appris qu'apr&#232;s m'avoir propos&#233; de faire partie de leur &#233;quipe pour l'Espagne, Nelu &#233;mit l'id&#233;e de ne pas m'emmener (je n'&#233;tais qu'une &#034;oie blanche&#034;), tout en prenant l'argent que j'avais subtilis&#233; par petites sommes &#224; mes parents &#034;pour la bonne cause&#034;. Je d&#233;couvrais ainsi la raison du retard de derni&#232;re minute &#224; la c&#233;r&#233;monie de mariage ! Delu trouvait cette logique immorale au point de d&#233;cider la rupture, et partagea notre &#034;magot&#034; en deux parts &#233;gales. Mais nous ne part&#238;mes pas pour l'Espagne ! J'ai rapidement appris que la situation se d&#233;gradait en Espagne du fait de l'emprise stalinienne sur le gouvernement r&#233;publicain. Ici les ouvriers criaient en vain &#034;des canons, des avions pour l'Espagne&#034;, L&#233;on Blum (&#224; la t&#234;te du gouvernement fran&#231;ais) restait &#034;neutre&#034; et verrouillait la fronti&#232;re ; c'&#233;tait la politique franco-anglaise de la &#034;non-intervention&#034; pendant que les fascistes de Mussolini intervenaient ouvertement &#224; c&#244;t&#233; de Franco et que les escadrilles de Hitler bombardaient Guernica. Les Russes envoyaient quelques avions et quelques armes contre de l'or, en &#233;change leurs s&#233;ides du PC espagnol et leurs agents &#233;trangers (Andr&#233; Marty en faisait partie) assassinaient en toute impunit&#233; les militants r&#233;volutionnaires, Erwin Wolf, Andr&#232;s Nin, Kurt Landau et tant d'autres. Apr&#232;s le premier proc&#232;s de Moscou la Pravda &#233;crivait &#034;qu'en Catalogne l'&#233;limination des trotskistes et des anarcho-syndicalistes a d&#233;j&#224; commenc&#233; et se poursuivra avec la m&#234;me &#233;nergie qu'en URSS&#034;. Le POUM et ses milices, tax&#233;s de trotskisme, &#233;taient en butte &#224; une pers&#233;cution f&#233;roce. L'organisation trotskiste proprement dite &#233;tait extr&#234;mement faible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trotski mettait tous ses espoirs dans la mont&#233;e du mouvement ouvrier en France : &#034;le destin de la classe ouvri&#232;re europ&#233;enne pour les d&#233;cennies &#224; venir est en train de se d&#233;cider en France. Il nous faut soutenir de toutes nos forces notre section fran&#231;aise&#034;, &#233;crivait-il en juillet 36. En juin la vague de gr&#232;ves avec occupation des usines avait d&#233;ferl&#233; sur le pays comme un raz-de-mar&#233;e. &#034;La r&#233;volution fran&#231;aise a commenc&#233;&#034; affirmait Trotski en t&#234;te d'un article envoy&#233; de son exil en Norv&#232;ge. Et c'en &#233;tait une, si l'on pense &#224; ce qu'&#233;tait la condition ouvri&#232;re avant juin 36. Pour s'en faire une id&#233;e il suffit de lire, sous ce titre, le livre &#233;crit par Simone Weil, cette intellectuelle qui &#233;tait all&#233;e au peuple et s'&#233;tait fait embaucher comme ouvri&#232;re en usine (pendant que sa condisciple Simone de Beauvoir d&#233;couvrait l'existence du prol&#233;tariat par le releveur du compteur &#224; gaz : voir son livre &#034;M&#233;moires d'une jeune fille rang&#233;e&#034;). Le parti communiste &#233;tait l&#233;gal ; mais ses militants ne pouvaient pas s'afficher ouvertement comme tels &#224; leur travail. Trotski citait l'exemple d'un ouvrier malade jet&#233; &#224; la porte du sana o&#249; il &#233;tait soign&#233;, parce qu'il avait &#233;t&#233; surpris &#224; lire l'Humanit&#233;. Et ce vieil ouvrier alg&#233;rien de chez Citro&#235;n, qui racontait avec fiert&#233;, &#224; la gamine que j'&#233;tais sans doute &#224; ses yeux, comment il avait milit&#233; dans la clandestinit&#233;, seul ouvrier communiste dans l'usine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et voil&#224; que des dizaines de milliers d'adh&#233;rents affluent maintenant au PC, des millions &#224; la CGT enfin unifi&#233;e. Finies les queues de ch&#244;meurs et les charges des flics, ceux &#224; pied et ceux &#224; cheval. Les ouvriers pouvaient se sentir enfin ma&#238;tres des usines et ma&#238;tres de la rue o&#249; ils manifestaient par centaines de milliers au chant de l'Internationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ma part, en m&#234;me temps que je d&#233;couvrais qu'on distinguait le prol&#233;taire avec sa casquette du bourgeois qui portait le chapeau, je v&#233;cus en cet automne 36, la trahison du Front populaire : une alliance au sommet entre le PCF de Thorez et Duclos, la SFIO de Blum et le parti radical bourgeois des Herriot et Daladier, une alliance pourrie rendue possible apr&#232;s le tournant stalinien dict&#233; par Moscou et le pacte Laval-Staline de 1935. Avec son &#034;il faut savoir terminer une gr&#232;ve&#034; Thorez imposait la collaboration de classe et vendait la classe ouvri&#232;re &#224; ses ennemis. Alors qu'en Allemagne, jusqu'&#224; l'arriv&#233;e de Hitler au pouvoir, les staliniens traitaient les socialistes de &#034;social-fascistes&#034; et refusaient le front unique, il avait fallu en France les &#233;v&#233;nements du 6 f&#233;vrier 34, l'attaque des Croix-de-Feu, pour que sous la pouss&#233;e d'en bas ait lieu le l2 f&#233;vrier l'immense cort&#232;ge unitaire. Et c'est cette alliance ouvri&#232;re que le PC pervertit, sur ordre de Moscou, en &#034;front populaire&#034; avec des politiciens bourgeois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais &#224; la base on ne sentait que l'euphorie et la liesse populaire apr&#232;s les grandes conqu&#234;tes de juin, les conventions collectives, des salaires augment&#233;s, les cong&#233;s pay&#233;s, les d&#233;l&#233;gu&#233;s d'atelier. Quels immenses cort&#232;ges de foules ouvri&#232;res d&#233;filaient dans la rue, quelle bonne humeur r&#233;gnait parmi les ouvriers, quelle libert&#233; d'expression ! Je voyais de mes yeux la r&#233;volution en marche. Mais quel laisser aller aussi dans l'organisation trotskiste. On allait et venait au gr&#233; de chacun, aucune discipline n'&#233;tait impos&#233;e. Nous avions le privil&#232;ge de c&#244;toyer des hommes d'une haute culture, totalement engag&#233;s, Pierre Naville, Jean Rous, Roger Clair, Blasco (Pietro Tresso), de plus jeunes comme Yvan Craipeau, Marcel Hic ; mais nous n'avions pas le sentiment qu'ils &#233;taient &#224; la barre d'un navire naviguant vers un cap. Je d&#233;couvrais chez certains une faconde pour moi fascinante, j'apprenais le jargon parisien. Mais le jour o&#249;, ayant enrichi mon vocabulaire, j'utilisais &#224; mon tour l'adjectif &#034;con&#034;, je d&#233;clenchai un rire hom&#233;rique ; sans doute n'y avais-je pas mis le ton ad&#233;quat. Pourtant ce mot, &#224; c&#244;t&#233; de &#034;merde&#034;, je l'entendais cent fois par jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens de mon premier hiver, o&#249; c'est en janvier seulement que quelques flocons &#233;pars tomb&#232;rent sur la ville. Quelle chose extraordinaire, un hiver sans gel et sans neige ! Le jour de mes 17 ans je me pris pour Rastignac (sans avoir encore lu Balzac) : je ne me dis pas &#034;&#224; nous deux Paris&#034;, mais &#034;maintenant tu dois donner ta mesure&#034;. Ce discours &#233;tait tout int&#233;rieur, car nous ne f&#234;tions pas nos anniversaires. Je changeai aussi d'allure ; depuis peu je portais des lunettes, et &#224; peine arriv&#233;e je fis couper mes nattes : peigner et tresser les longs cheveux aurait &#233;t&#233; du temps gaspill&#233;. Plus de futilit&#233;s ! Un jour o&#249; nous &#233;tions all&#233;s chez Marcel Hic, qui habitait avec sa compagne un modeste appartement dans le 14e arrondissement, je m'&#233;tonnai de voir sur la table des fleurs dans un vase. Exc&#232;s de &#034;romantisme r&#233;volutionnaire&#034; ? Dans ses souvenirs sur Rosa Luxembourg, Louise Kautsky raconte : &#034;habitu&#233;e qu'elle &#233;tait aux mani&#232;res des &#233;tudiantes russes, je lui causai une d&#233;ception cruelle, ainsi qu'elle l'avoua en riant par la suite. 'La femme de Karl Kautsky porte tablier ! quelle surprise, quelle &#233;pouvantable d&#233;couverte ! ce n'est qu'une de ces m&#233;nag&#232;res allemandes &#224; l'esprit born&#233; !'&#034; Pour l'heure, mon activit&#233; militante n'&#233;tait qu'un apprentissage. Remplir et coller des enveloppes, aller aux r&#233;unions et dans les meetings... C'est dans une immense salle pleine de monde que j'entendis pour la premi&#232;re fois p&#233;rorer Thorez. Comment un pareil d&#233;magogue boursoufl&#233;, me disais-je, peut-il &#234;tre un dirigeant accept&#233; par la classe ouvri&#232;re ? J'avais encore beaucoup &#224; apprendre. Un jour o&#249; j'allais voir un ouvrier &#224; qui je vendais le journal, nous parl&#226;mes longuement de la duperie du Front populaire. Il semblait tout &#224; fait d'accord avec moi. A la fin il me dit : &#034;mais Edouard Herriot, c'est quand m&#234;me quelqu'un de bien&#034;. Ce politicien radical-socialiste de la bourgeoisie fourbe lui en imposait. Je restai sans voix. Avec les militants communistes, la discussion &#233;tait m&#234;me impossible : nous &#233;tions l'ennemi, les &#034;hitl&#233;ro-trotskistes&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'&#233;tude des textes de Trotski (Cours Nouveau, Thermidor et bonapartisme, La R&#233;volution trahie) je compris comment la r&#233;volution russe, parce qu'elle ne pouvait survivre isol&#233;e, dans la Russie arri&#233;r&#233;e et d&#233;vast&#233;e par l'intervention &#233;trang&#232;re et la guerre civile, sans que la r&#233;volution allemande et le prol&#233;tariat d'Europe viennent &#224; son secours, avait &#233;t&#233; r&#233;cup&#233;r&#233;e et d&#233;voy&#233;e par une bureaucratie, caste de profiteurs du &#034;socialisme dans un seul pays&#034;. Mais aussi comment l'immense retentissement qu'avait eu cette r&#233;volution sur les masses travailleuses du monde entier, pouvait permettre &#224; cette m&#234;me bureaucratie usurpatrice de les tromper, derri&#232;re le masque d'h&#233;riti&#232;re de L&#233;nine et du bolchevisme, et de devenir le frein le plus puissant de la r&#233;volution dans les autres pays. Les moyens que leur donnait le pouvoir de l'Etat, leur permettaient non seulement de falsifier et de dissimuler les textes, notamment ceux de L&#233;nine, mais de faire na&#238;tre une l&#233;gende haineuse pouss&#233;e jusqu'au crime &#224; l'&#233;gard des opposants et notamment de Trotski. La calomnie et les pers&#233;cutions staliniennes faisaient rage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; pourquoi nous avions tant de mal &#224; nous faire entendre par les ouvriers qui croyaient militer pour le communisme. Comme devait l'&#233;crire plus tard, dans son livre &#034;Sept ans aupr&#232;s de L&#233;on Trotski&#034;, Van Heijenoort (que nous appelions famili&#232;rement Van) : &#034;il ne faut pas oublier les difficult&#233;s de ces ann&#233;es terribles. Comment faire revivre aujourd'hui, pour ceux qui ne les ont pas connues, les ann&#233;es 30 ?&#034; Je devais apprendre &#224; m'accommoder d'autres contradictions, il est vrai plus frivoles. D'un c&#244;t&#233; les r&#233;citals de Fr&#233;hel ou de Damia, Jacques Pr&#233;vert, le groupe Octobre, &#034;Paris-Irun&#034; ; de l'autre la chansonnette de Tino Rossi qui contredisait l'id&#233;e que je me faisais du peuple fran&#231;ais. D&#232;s les premiers jours j'avais &#233;t&#233; subjugu&#233;e par le prolo parisien (nous &#233;tions il est vrai en 1936) : l'humour, le franc parler, la ga&#238;t&#233; et m&#234;me le manque de vulgarit&#233; dans le langage. Mais je d&#233;couvris aussi le chauvinisme, m&#234;me si chez les ouvriers il n'&#233;tait pas de m&#234;me nature que celui des Croix de feu et de la bourgeoisie r&#233;actionnaire. Le terme &#034;m&#233;t&#232;que&#034; &#233;tait couramment employ&#233; et, &#224; l'ext&#233;rieur de l'organisation, je n'&#233;tais pas &#224; l'aise quand, &#224; cause de mon accent, on me demandait d'embl&#233;e mon origine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Paris &#233;tait encore la ville des marchands ambulants, des chiffonniers, de la voiture &#224; bras, des allumeurs de r&#233;verb&#232;res, du crottin de cheval et du dernier tramway. Dans la rue je m'&#233;tonnais de voir les passants prendre leur journal sur un tr&#233;teau, sans vendeur, et d&#233;poser l'argent. De bonne heure le matin, dans le m&#233;tro, j'observais les visages des gens mal r&#233;veill&#233;s, fatigu&#233;s avant d'avoir commenc&#233; leur journ&#233;e de travail. Les conversations &#233;taient rares. Quelques-unes cependant se sont grav&#233;es dans ma m&#233;moire : un ouvrier se vantait de n'avoir jamais manqu&#233; un jour &#224; son travail ; un autre, bien que vieux parisien, ne connaissait pas la place de la Concorde. La r&#233;clame &#034;Du beau, du bon, Dubonnet&#034; dans le tunnel du m&#233;tro m'amusait, mais je n'aimais pas les affiches &#034;Y'a bon Banania&#034; montrant un n&#232;gre hilare. Delu m'emmena &#224; l'op&#233;ra. Quel bel et impressionnant &#233;difice ! Mais les vigiles nous firent faire demi tour &#224; cause des pantalons de golf, tenue &#224; la mode mais non admise &#224; l'op&#233;ra, m&#234;me au poulailler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est en tenue &#034;correcte&#034; que nous sommes revenus pour l'enchanteur &#034;Lac des cygnes&#034; de Tcha&#239;kovski. Sur les grands boulevards il y avait des boutiques o&#249; l'on pouvait, casque sur les oreilles, &#233;couter des disques. Fascin&#233;e j'entendis l&#224; la Rhapsodie hongroise de Liszt.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En &#233;t&#233; nous partions sac au dos en faisant de l'auto-stop, souvent en compagnie de notre camarade Henri Kunstlinger, mort plus tard en d&#233;portation. Je me mettais en avant-poste et quand une voiture s'arr&#234;tait (elles &#233;taient assez rares &#224; l'&#233;poque) les deux gar&#231;ons se montraient aussi ; l'astuce marchait toujours. Pour la premi&#232;re fois dans l'histoire du peuple, les jeunes comme leurs a&#238;n&#233;s, pouvaient partir en vacances, d&#233;couvrir le pays, ou simplement se reposer. Tr&#232;s fr&#233;quent&#233;es, les Auberges de jeunesse (cr&#233;&#233;es par le socialiste L&#233;o Lagrange) offraient un h&#233;bergement peu co&#251;teux et amical. Elles ne m'enthousiasmaient gu&#232;re ; j'aimais la compagnie des gar&#231;ons et des filles, mais je d&#233;plorais leur ignorance, leur na&#239;vet&#233;. Une chanson stalinienne &#224; la mode &#233;tait &#034;Allons au-devant de la vie, allons au-devant de l'amour&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fascisme planait sur l'Europe, la guerre se profilait &#224; l'horizon, mais on ne pr&#233;parait pas cette jeunesse &#224; faire face.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une nuit, arriv&#233;s tard, nous &#233;chou&#226;mes dans un camping sans avoir d'&#233;quipement. Chacun se casa au hasard et &#224; l'aveuglette sous une tente, et je me retrouvai entre deux gar&#231;ons, dormant comme des souches. Mon &#233;ducation me retenait de me blottir contre l'un d'entre eux pour me r&#233;chauffer. Au petit jour, je rampais dehors, grelottant et appelant d'une voix faible mes deux compagnons de route. Ils me firent avaler un verre d'alcool, pour me remettre. C'est la premi&#232;re fois de ma vie que je go&#251;tais un tel breuvage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; notre absence de &#034;titres&#034;, nous avions acc&#232;s &#224; la Biblioth&#232;que Nationale que nous fr&#233;quentions journellement, ainsi que d'autres camarades. David Rousset en faisait partie ; rondouillard, portant des lunettes sombres, il avait la plaisanterie facile. Je ne fus cependant pas vex&#233;e de l'entendre dire &#224; la ronde : &#034;Barta et sa femme de douze ans&#034;. C'est peut-&#234;tre lui aussi qui lan&#231;a un jour : &#034;Nadeau et sa femme de poche&#034;. Marthe, une bien jolie fille, &#233;tait toute petite &#224; c&#244;t&#233; de son compagnon. A la pause caf&#233;, nous allions en groupe au &#034;Poccardi&#034;, &#224; quelques pas de la B.N. Il faut croire que le petit caf&#233; n'&#233;tait pas cher, pour nos finances indigentes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les ann&#233;es 30 &#233;taient l'&#226;ge d'or du roman qui n'avait rien de proustien. Marx avait appr&#233;ci&#233; Balzac, parce que mieux que tout historien ou sociologue, il mettait &#224; nu la soci&#233;t&#233; de son temps. Nous lisions au fur et &#224; mesure de leur parution les volumes des &#034;Hommes de bonne volont&#233;&#034; de Jules Romains ; &#034;Pr&#233;lude &#224; Verdun&#034; et &#034;Verdun&#034; sont un r&#233;quisitoire terrible contre la boucherie de 14. Il y avait Erich-Maria Remarque (A l'ouest rien de nouveau), Ignazio Silone (Fontamara), Knut Hamsun (La faim), Andr&#233; Malraux (Les Conqu&#233;rants, La condition humaine), les am&#233;ricains Hemingway, Traven, Upton Sinclair, Sinclair Lewis, et des dizaines d'autres. Victor Serge, avec notamment &#034;S'il est minuit dans le si&#232;cle&#034; et &#034;L'affaire Toulaev&#034;, &#233;tait l'&#233;crivain phare dans le combat contre le stalinisme. Dans &#034;Ville conquise&#034; son personnage Zvereva &#233;tait devenu pour nous embl&#233;matique de la mentalit&#233; born&#233;e et du pouvoir arbitraire de la bureaucratie qui se mettait en place. Les meilleurs &#233;crivains russes prenaient le chemin de la &#034;dissidence&#034;, du samizdat et de l'exil (comme Victor Serge). Pour comprendre et nous ouvrir au monde, nous avions autant besoin de cette litt&#233;rature que des livres d'&#233;tude. C'&#233;tait une litt&#233;rature pr&#233;occup&#233;e avant tout d'un monde secou&#233; de convulsions et de crises, qui allait bient&#244;t s'ab&#238;mer dans la guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je dois ici avouer un p&#233;ch&#233; d'orgueil. Des ann&#233;es plus tard, quand furent publi&#233;es des lettres adress&#233;es &#224; Trotski par Denise Naville, je d&#233;couvris mon nom mentionn&#233; dans l'&#233;quipe qui, &#224; la B.N., devait consulter des livres sur l'histoire de la r&#233;volution fran&#231;aise, pour extraire des citations qui &#233;clairent le rapport entre la personnalit&#233; et le milieu. Le Vieux en avait besoin pour son livre sur Staline, qu'il &#233;crivait &#224; Mexico, et rest&#233; inachev&#233; au moment de son assassinat. Combien modeste devait &#234;tre ma contribution !! Peut-&#234;tre Denise Naville avait-elle de la sympathie pour ma jeunesse et mon &#034;s&#233;rieux&#034;. Avec nos a&#238;n&#233;s, j'&#233;tais une &#233;l&#232;ve attentive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Intellectuelle et militante, Denise tenait aussi la biblioth&#232;que de pr&#234;t au local de l'organisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sa s&#233;v&#233;rit&#233; &#224; exiger la modeste cotisation du lecteur m'&#233;tonnait, je compris plus tard seulement qu'elle refusait ainsi l'amateurisme et l'indiscipline. En 1887 (d&#233;j&#224; !) Clara Zetkin &#233;crivait &#224; propos des organisations fran&#231;aises, aussi bien politiques que syndicales : &#034;comment une organisation politique peut-elle exister si elle n'impose aucune obligation mat&#233;rielle &#224; ses membres, si elle n'exige pas le paiement des cotisations ?&#034; Comme dans tout courant non conformiste, il y avait dans le sillage de l'organisation des boh&#234;mes ; la compagne de Blasco, qui avait milit&#233; sous le fascisme italien, les d&#233;sapprouvait et disait qu'un militant devait &#034;gagner sa vie&#034;. Ce raisonnement m'&#233;tonnait, je ne le comprenais pas. &#034;V&#233;rit&#233; en-de&#231;a, mensonge au-del&#224;&#034;. C'est au local aussi que j'entendis r&#233;sonner la belle voix de baryton de Blasco, chantant en duo avec Barta des airs d'op&#233;ra italiens : la dona e mobile... Blasco &#233;tait le pseudonyme de Pietro Tresso, un ancien dirigeant du PC italien. Il m'impressionnait par sa taille et sa prestance. Pierre Naville, totalement engag&#233; dans la vie militante, restait distant et s'exprimait comme un intellectuel. Clair, avec son accent parisien, semblait plus proche du peuple. Je me souviens d'un matin dans un bistro, revenant de l'imprimerie, et Clair disant &#224; Barta &#034;je te paie une tomate&#034;. Pauvre Barta, qui n'aimait pas l'alcool et qui s'attendait &#224; un jus de tomate. Il avala le breuvage en grima&#231;ant, mais accepta la plaisanterie. C'est encore Clair qui, alors que nous d&#233;jeunions dans un petit resto ouvrier, me posa une devinette en pronon&#231;ant tr&#232;s vite les mots : &#034;trou s'y fit rat s'y mit&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'arrivai pas &#224; la d&#233;chiffrer et Barta non plus ! C'&#233;tait quand m&#234;me une bonne fa&#231;on d'assimiler la langue. Ce genre de devinettes, mon p&#232;re me les posait jadis, mais en allemand.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec Clair, fier d'&#234;tre un vieux parisien du 11&#232;me arrondissement, nous d&#233;ambulions dans la rue et je l'&#233;coutais confier &#224; Barta ses id&#233;es utopiques sur les moyens de renflouer les finances de l'organisation. D'une mani&#232;re g&#233;n&#233;rale, les r&#233;sultats obtenus n'&#233;tant pas &#224; la hauteur des efforts, tout le monde critiquait tout le monde. Mais le jour o&#249; je crus pouvoir &#233;mettre devant Barta une critique &#224; l'&#233;gard de Rous, il m'arr&#234;ta tout net : je ne pouvais pas me permettre de juger les autres, aussi longtemps que je n'aurai pas fait moi-m&#234;me mes preuves. C'est dans cet esprit qu'il prit un jour une d&#233;cision. Notre journal &#233;tait &#034;La Lutte Ouvri&#232;re&#034;. A chaque parution, hebdomadaire, les bonnes volont&#233;s s'offraient au local pour faire l'exp&#233;dition, dans la paga&#239;e et la bonne humeur. Aussi la direction recevait-elle sans cesse des lettres d'abonn&#233;s de province protestant contre l'irr&#233;gularit&#233; des envois. Barta demanda &#224; &#234;tre charg&#233; de l'administration du journal. A partir de ce moment, il allait chercher le journal &#224; l'imprimerie, et &#224; nous deux nous faisions l'exp&#233;dition. Une partie de mon travail &#233;tait d'&#233;crire les adresses sur les bandes qui enveloppaient le journal ; j'appris ainsi rapidement par c&#339;ur les noms des quatre-vingt dix d&#233;partements (il n'y avait pas de code postal &#224; l'&#233;poque) avec leurs pr&#233;fectures, sous-pr&#233;fectures et chef-lieux. Le travail disciplin&#233; &#233;tant efficace, la direction ne re&#231;ut plus de r&#233;clamations. Mais personne ne s'int&#233;ressait de savoir comment nous nous y prenions. Ni m&#234;me si j'avais de quoi m'acheter un ticket de m&#233;tro, ce qui n'&#233;tait justement pas le cas. Je me d&#233;pla&#231;ais donc &#224; pied. Notre p&#233;cule &#233;tait si maigre que nous faisions attention &#224; chaque sou d&#233;pens&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il m'arrivait d'acheter la baguette de pain avec la consigne de la bouteille de lait que je rendais, de d&#233;jeuner d'une tasse de caf&#233; au lait avec du pain ou d'une tranche de foie de porc, c'est ce qu'il y avait de moins cher. La concierge, &#224; qui rien n'&#233;chappait, s'aper&#231;ut de notre pauvret&#233; et vint un jour frapper &#224; ma porte, pour m'offrir un plat de poireaux &#224; la vinaigrette. Je la remerciais d'un regard reconnaissant mais intrigu&#233;, car je n'avais jamais mang&#233; de poireaux ainsi accommod&#233;s. &#034;Mangez ma petite, me dit-elle, vous verrez, c'est bon&#034;. Une autre fois (il n'y eut que cette fois-l&#224;) un jeune camarade italien m'offrit deux artichauts cuits. Nous nous d&#233;lect&#226;mes avec les feuilles, sans deviner que sous la barbe de l'artichaut il y avait le c&#339;ur ; on le jeta. C'&#233;tait une bien maigre nourriture pour un tel volume. Quel ne fut mon &#233;bahissement le jour o&#249;, d&#233;jeunant dans un petit restaurant v&#233;g&#233;tarien pr&#232;s de la BN, un convive &#233;tait justement en train de manger... un c&#339;ur d'artichaut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nos r&#233;serves tiraient &#224; leur fin et nous d&#233;cid&#226;mes de rentrer au pays pour nous &#034;refaire une sant&#233;&#034;. C'&#233;tait pendant l'&#233;t&#233; 38. H&#233;las, l'argent qui nous restait nous permettait de payer le train jusqu'&#224; Budapest seulement. Barta avait son id&#233;e. En dernier ressort, nous pouvions aller au consulat et raconter qu'on nous avait vol&#233; le portefeuille avec les billets. En attendant il tenta sa chance sur le quai de la gare ; quand l'Orient-Express s'arr&#234;ta il monta dans le train, et tomba justement sur un ami de la famille, un m&#233;decin qui revenait ou allait &#224; quelque congr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans h&#233;siter il lui pr&#234;ta l'argent qui nous permit d'acheter le billet jusqu'&#224; Bucarest. Nous voil&#224; revenus &#034;en vacances&#034;, &#224; la joie de mes parents. Ma m&#232;re, qui ignorait bien s&#251;r mon style de vie, fut bien surprise de me voir arriver avec des cheveux courts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce furent des vacances agr&#233;ables, nous nous sommes requinqu&#233;s, et en partant je ne pensais pas que je voyais mes parents pour la derni&#232;re fois. Un petit &#233;pisode comique m&#233;rite le d&#233;tour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arriv&#233;e &#224; Paris du fin fond des Balkans o&#249; les gens pratiquent des jurons grossiers et des blagues cochonnes, mais affichent publiquement la pruderie, j'avais &#233;t&#233; tr&#232;s &#233;tonn&#233;e de voir les jeunes s'embrasser dans la rue, se tenir serr&#233;s l'un contre l'autre dans le m&#233;tro. A Bucarest 18, Delu voulut m'offrir une d&#233;monstration : un jour dans le tram il fit mine de m'embrasser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aussit&#244;t le wattman stoppa le tram et nous intima rudement l'ordre de descendre imm&#233;diatement. Ce que nous f&#238;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette fois je fis la connaissance de ma belle-s&#339;ur Matilda, la s&#339;ur de Delu, de deux ans son a&#238;n&#233;e, une tr&#232;s belle femme, mari&#233;e &#224; un jeune homme de famille riche, marchands de textiles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle se refusait cependant de subventionner son fr&#232;re : il devait, selon elle, assumer les cons&#233;quences de la voie qu'il avait librement choisie. Ex-pensionnaire des &#034;s&#339;urs de Notre-Dame du Sacr&#233; C&#339;ur&#034;, elle parlait parfaitement le fran&#231;ais. (Les &#233;coles missionnaires &#233;taient nombreuses dans le pays). Je fis aussi le voyage en train &#224; Buhusi, une petite ville de Valachie, lieu de naissance de Delu o&#249; vivaient sa m&#232;re, son p&#232;re, des cousins et des cousines. De la gare je pris un fiacre attel&#233; d'un cheval fourbu, &#224; l'image du cocher. Dans ce bourg o&#249; ses parents tenaient un petit commerce, il n'y avait sans doute pas de lyc&#233;e ; Delu avait donc fait ses &#233;tudes &#224; Ploesti, une importante ville p&#233;troli&#232;re, o&#249; il vivait en famille chez des parents proches. Il m'a racont&#233; plus tard qu'il avait pass&#233; son bac de justesse ; en classe il pr&#233;f&#233;rait lire Alexandre Dumas plut&#244;t que d'&#233;couter le prof.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre s&#233;jour &#224; Bucarest devait surtout nous permettre, gr&#226;ce aux relations de Delu, d'obtenir le divorce. Je pourrai ensuite &#233;pouser un Fran&#231;ais et avoir ainsi le droit de travailler. C'&#233;tait une pratique courante dans les milieux immigr&#233;s. L'organisation obtint l'accord d'un jeune camarade de 23 ans, postier dans la Sarthe. Je dois faire ici un petit retour en arri&#232;re. Quelque temps apr&#232;s notre arriv&#233;e en 1936, j'allai demander &#224; un parent de Delu, m&#233;decin &#224; Aubergenville (une commune de ce qui &#233;tait &#224; l'&#233;poque le d&#233;partement de Seine-et-Oise) de m'aider &#224; trouver du travail. Il me recommanda &#224; un chirurgien, install&#233; avenue de l'Observatoire : le Dr. Pierre Rouqu&#232;s &#233;tait patron d'un service &#224; l'h&#244;pital de Cr&#233;teil, mais aussi membre du Comit&#233; central du PC. Les probl&#232;mes des &#233;trangers, des r&#233;fugi&#233;s, lui &#233;taient connus, et il ne posa pas de questions indiscr&#232;tes &#224; la petite &#233;trang&#232;re que j'&#233;tais. Mais quel emploi me proposer ? Il en inventa un : certains jours de la semaine j'allais l'accompagner &#224; l'h&#244;pital o&#249; il me dicterait les compte-rendus de ses interventions. Je fis connaissance avec le milieu des malades, des infirmi&#232;res, des internes et de leurs blagues de carabins. A la premi&#232;re op&#233;ration &#224; laquelle le chirurgien me demanda d'assister, je tournais naturellement de l'&#339;il. Il soignait aussi, dans un dispensaire &#224; Paris, les bless&#233;s des Brigades internationales rapatri&#233;s d'Espagne. Et plus d'une fois, malgr&#233; l'hommage que je rendais &#224; leur sacrifice, mon c&#339;ur se serrait &#224; la vue de ces hommes jeunes, revenus invalides et trahis par ceux en qui ils mettaient leur confiance. Le Dr. Rouqu&#232;s &#233;tait un homme g&#233;n&#233;reux. Mais la g&#233;n&#233;rosit&#233; ne met pas &#224; l'abri des pires errements. Le docteur avait un ami bulgare, que j'ai rencontr&#233; ; m&#233;decin, communiste, il &#233;tait r&#233;fugi&#233; politique en France. Un jour il disparut et des bruits suspects de trahison circulaient &#224; son sujet. Qui sait quel sort le GPU lui aura r&#233;serv&#233;. Le Dr. Rouqu&#232;s encaissa cette ignominie, et il n'&#233;tait pas le seul.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'automne 1938, quand nous sommes revenus de Bucarest, j'allai demander au Dr Rouqu&#232;s de me faciliter mon mariage. Cela n'avait pour lui rien d'insolite. Il prit contact avec le maire communiste de Bonneuil-sur-Marne et tout fut arrang&#233; le plus l&#233;galement du monde (domiciliation, bans, etc.). Le jour du mariage j'attendais devant la porte de la Mairie, avec &#224; la main un exemplaire du &#034;Temps&#034; (le journal du Comit&#233; des forges comme nous l'appelions et que nous lisions quotidiennement). Marcel Baufr&#232;re, mon promis, devait avoir le m&#234;me signe de reconnaissance. En m'apercevant il eut un regard &#233;tonn&#233; et h&#233;sita un instant ; je ne faisais pas mes 18 ans (voir la blague de Rousset). Nous nous pr&#233;sent&#226;mes devant M. le maire et nous voil&#224; unis pour le meilleur et pour le pire. En grande partie du moins, cela &#233;tait vrai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec ma nouvelle citoyennet&#233;, je pouvais chercher un travail correctement r&#233;mun&#233;r&#233;. Le Dr Rouqu&#232;s s'&#233;tonna que je veuille &#233;changer la libert&#233; contre l'esclavage et, malgr&#233; quelques r&#233;flexions ironiques, convint qu'il fallait bien &#034;gagner son pain &#224; la sueur de son front&#034;. Mais de quelle mani&#232;re ? Mon atout &#224; l'&#233;poque, o&#249; on ne cultivait pas du tout en France les langues &#233;trang&#232;res, &#233;tait de conna&#238;tre l'allemand et l'anglais. Je postulai, en cherchant dans les petites annonces, un emploi de secr&#233;taire. Le patron d'une entreprise de roulements &#224; billes m'embaucha pour un salaire modeste. En plus d'une petite usine qu'il avait en banlieue, il importait des roulements &#224; billes d'une grande firme allemande (Kugelfischer). Je commen&#231;ai donc, rue Br&#233;guet dans le 11&#232;me arrondissement, mes activit&#233;s de secr&#233;taire st&#233;nodactylo que je pr&#233;tendais &#234;tre. Le patron me demanda de venir au bureau un samedi (on travaillait le matin) pour faire connaissance avec les lieux et de prendre mes fonctions le lundi. A la fin du mois je constatai que la comptable avait &#233;tabli ma fiche de paye &#224; partir du lundi ; sur mon salaire mensuel il y avait donc un manque &#224; gagner de deux jours, samedi et dimanche. J'allai r&#233;clamer aupr&#232;s du patron, qui convoqua la comptable, une vieille fille, et lui donna tort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait bien la peine, me disais-je, d'&#234;tre le chien fid&#232;le du patron. Mais en fait de chiens fid&#232;les, j'eus des exemples plus ex&#233;crables. L'ing&#233;nieur, centralien, jovial, donc au premier abord sympathique, nous raconta un jour des souvenirs de son service militaire en Alg&#233;rie. En riant, comme s'il avait &#233;voqu&#233; une d&#233;ratisation, encore que cela n'aurait rien eu de dr&#244;le, il raconta comment ils (les Fran&#231;ais) mettaient le feu &#224; des grottes o&#249; s'&#233;taient r&#233;fugi&#233; des Alg&#233;riens, bouchaient la sortie et les enfumaient &#034;comme des rats&#034;. Je l'&#233;coutais avec horreur, mais restai muette. Je le regrette encore. Mon patron me &#034;pr&#234;ta&#034; pour quelque temps &#224; l'usine Timken ; je partageais le bureau avec la secr&#233;taire de direction, qui ne connaissait pas de langues &#233;trang&#232;res. Devant moi, sans g&#234;ne, le directeur &#233;changeait avec sa secr&#233;taire des commentaires sur les rapports des mouchards appoint&#233;s. Chaque ouvrier &#233;tait fich&#233;. C'est ainsi que je d&#233;couvris sur le vif l'existence de la surveillance polici&#232;re et l'espionnage exerc&#233;s contre les ouvriers, dans ce pays tout &#224; fait d&#233;mocratique. Les petits employ&#233;s avaient une mentalit&#233; assez r&#233;actionnaire. Heureusement qu'&#224; proximit&#233; du bureau (dans le 11&#232;me) il y avait un petit bistrot o&#249; j'allais d&#233;jeuner pour 4 francs, en compagnie de prolos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entretemps la r&#233;volution espagnole trahie &#233;tait d&#233;faite. En mai 37 le soul&#232;vement ouvrier de Barcelone est r&#233;prim&#233; ; George Orwell bless&#233;, de retour en Angleterre, &#233;crit son magnifique livre &#034;Hommage &#224; la Catalogne&#034; ; le POUM est interdit, son journal &#034;La Batalla&#034; supprim&#233;, ses dirigeants arr&#234;t&#233;s, Nin assassin&#233;. En septembre 38 le gouvernement r&#233;publicain ordonne le retrait des brigades internationales. D&#233;but 39, c'est la capitulation, les r&#233;fugi&#233;s franchissent en masse la fronti&#232;re et la plupart sont intern&#233;s dans des camps, dans les pires conditions, sous la garde de militaires. En Espagne les r&#233;volutionnaires &#233;taient tomb&#233;s victimes du GPU. Mais en France m&#234;me, le GPU assassinait Rudolf Klement, militant allemand secr&#233;taire du Vieux et du Secr&#233;tariat international, L&#233;on Sedov, le fils de Trotski, et attirait dans un guet-apens en Suisse, Ignace Reiss, un fonctionnaire du GPU qui avait rompu avec staliniens et adh&#233;r&#233; publiquement &#224; la IVe Internationale. Il faut lire &#034;L&#233;on S&#233;dov, le fils, le militant, l'ami&#034;, ce texte poignant que Trotski d&#233;diait &#224; la jeunesse de tous les pays apr&#232;s la mort de son fils, deux ans et demi avant que lui-m&#234;me ne soit abattu par un agent stalinien au Mexique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s Munich, la guerre La gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale de novembre 1938, manifestation tardive de col&#232;re et de d&#233;ception, fut un terrible &#233;chec. Je revois les visages constern&#233;s de Rous et d'Agostini, sa compagne, au cours d'une r&#233;union. De gros nuages s'accumulaient &#224; l'horizon. Apr&#232;s le pacte de Munich entre Hitler, Chamberlain et Daladier, analysant la situation dans un article (&#034;Apr&#232;s Munich&#034;), Trotski fixait presque au mois pr&#232;s l'&#233;clatement de la deuxi&#232;me guerre mondiale. Des foules avaient acclam&#233; &#224; sa descente d'avion Daladier (il apportait la paix), qui aurait murmur&#233; &#034;les cons !&#034; (voir Sartre &#034;Les chemins de la libert&#233;&#034;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma tante Ida nous offrit l'asile au Qu&#233;bec. L'horreur de la guerre, la menace d'une victoire de Hitler, pesait sur nos t&#234;tes. Mais apr&#232;s avoir d&#233;lib&#233;r&#233; et r&#233;fl&#233;chi, nous d&#233;cid&#226;mes, Barta et moi, de vivre ici notre engagement jusqu'au bout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les forces de notre organisation n'augmentaient pas, mais d&#233;clinaient plut&#244;t. Fin 38 un nouveau parti, fort de quelques milliers d'adh&#233;rents, &#233;tait n&#233; d'une scission de la SFIO. Issu de la Gauche prol&#233;tarienne, le PSOP (Parti ouvrier et paysan) avait &#224; sa t&#234;te des personnalit&#233;s comme Marceau Pivert, Michel Collinet, ou encore Daniel Gu&#233;rin, proche de Trotski. Des camarades, sous la direction de Rous et de Craipeau, se pronon&#231;aient pour l'entr&#233;e dans le nouveau parti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trotski, qui avait si souvent s&#233;v&#232;rement critiqu&#233; les insuffisances et l'incapacit&#233; de l'organisation de se lier aux masses, revenait sur ce sujet en avril 39, dans une interview avec des camarades am&#233;ricains : &#034;notre organisation fran&#231;aise souffre de la m&#234;me maladie, le mal fran&#231;ais traditionnel, cette incapacit&#233; d'organisation et, bien entendu, en m&#234;me temps, de l'absence de conditions qui lui permettraient l'improvisation&#034;. De m&#234;me qu'en 1934 pour la SFIO, il pr&#233;conisait l'entr&#233;e au PSOP, comme une chance de trouver un milieu favorable pour la diffusion de nos id&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s d'&#226;pres d&#233;bats - James Cannon, un dirigeant de la section am&#233;ricaine (le Socialist Workers Party), &#233;tait m&#234;me venu &#224; Paris pour soutenir les th&#232;ses du Vieux - une fraction du POI adh&#233;ra au PSOP en f&#233;vrier 39, avec toute libert&#233; d'expression et la possibilit&#233; d'avoir son propre organe, un mensuel &#034;La Voie de L&#233;nine&#034;. Barta y collaborait. Naville, Hic et quelques autres ne nous suivirent pas. Pour moi, ce tournant fut tout &#224; fait rentable. Je fus affect&#233;e &#224; la 3&#232;me section des Jeunesses (JSOP), quartier de la R&#233;publique, o&#249; il y avait un bon nombre de filles et de gar&#231;ons dont les parents &#233;taient de petits artisans juifs. Le quartier &#233;tait vivant et les jeunes pleins de bonne volont&#233;. Avec ma &#034;culture trotskiste&#034; je pris aussit&#244;t de l'ascendant : l'esprit d'&#233;quipe, la discipline, l'&#233;ducation, cela leur convenait tout &#224; fait. On avait un ordre du jour strict et on v&#233;rifiait l'ex&#233;cution de nos t&#226;ches : prospection du quartier, recensement des commissariats et des casernes, collage de papillons et d'affiches, compte-rendus de lecture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On allait aussi en groupe &#224; des s&#233;ances de cin&#233;ma, dont on d&#233;battait ensuite. Les r&#233;sultats se firent sentir et me valurent les f&#233;licitations du comit&#233; central de notre fraction ! Cependant l'esprit de discipline devait aller de pair avec le respect de l'individu et de la d&#233;mocratie. J'en fis la preuve le jour o&#249; Foirier, un militant connu du groupe Molinier vint, apr&#232;s d'autres, nous expliquer avec emphase les raisons de son adh&#233;sion au PSOP. D&#232;s qu'il e&#251;t fini son discours, je demandai &#224; Fanny, une jeune camarade nouvelle dans la section, de nous dire &#224; son tour les raisons de son adh&#233;sion : en quelques mots, elle parla de fa&#231;on simple et fort bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'int&#233;r&#234;t pour moi &#233;tait de passer enfin du simple apprentissage - dans le POI je m'&#233;tais le plus souvent content&#233;e d'&#233;couter - &#224; une activit&#233; pratique de recrutement et d'&#233;ducation. Les JSOP avaient leur journal, la Jeune Garde. Ma seule contribution, sur l'insistance d'un camarade, fut un article sur la presse f&#233;minine. J'achetai, pour me documenter, tous les magazines de la presse du c&#339;ur, avec leurs images de princes charmants &#233;pousant des midinettes. L'article parut, je ne sais pas s'il &#233;tait bien &#233;crit, je ne l'ai pas conserv&#233;. Pour une courte p&#233;riode je fus charg&#233;e de la tr&#233;sorerie. Notre tr&#233;sorier, appel&#233; au service militaire, me repassa la casquette.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai revu Louis Bonnel seulement des dizaines d'ann&#233;es plus tard &#224; une f&#234;te de Lutte Ouvri&#232;re ; malgr&#233; les outrages du temps il m'a reconnue, et c'est lui qui vint &#224; ma rencontre pour me rappeler ce vieux souvenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est au JSOP que je recrutai notre camarade Fanny avec qui je devais rester li&#233;e pour la vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans son souvenir (moi-m&#234;me j'ai oubli&#233; cet &#233;pisode) je l'abordai au local : &#034;quel &#226;ge as-tu ?&#034; A cette question qui lui parut un peu insolente venant d'une &#034;fillette&#034; elle me r&#233;pondit : &#034;et toi ?&#034; Nous nous d&#233;couvr&#238;mes le m&#234;me &#226;ge, &#224; quelques mois pr&#232;s : 19 ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le local du PSOP se trouvait Bd. Rochechouart ; il y venait beaucoup de monde et selon les bonnes habitudes, on y discutait beaucoup. Un jour, exc&#233;d&#233;e, je me pris de bec avec un jeune qui p&#233;rorait avec d&#233;magogie, &#224; mon sens d'une fa&#231;on indigne pour un militant trotskiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'appris des dizaines d'ann&#233;es plus tard que le jeune Boussel n'&#233;tait autre que le futur Lambert, l'h&#233;ritier politique de Molinier. Ce groupe ne manquait pas de d&#233;magogues. Pour moi, un militant n'est pas un pr&#234;cheur, encore moins un bateleur. C'est un homme, une femme parmi d'autres, essayant d'&#233;lever son savoir et sa conscience &#224; la hauteur du combat pour l'&#233;mancipation du genre humain. &#034;L'&#233;mancipation des travailleurs sera l'&#339;uvre des travailleurs eux-m&#234;mes&#034;. En m&#234;me temps nous savions que &#034;le capitalisme condamne les travailleurs &#224; l'ignorance, limitant &#224; l'avant-garde du prol&#233;tariat la possibilit&#233; de d&#233;passer ses difficult&#233;s pour arriver &#224; une claire compr&#233;hension des t&#226;ches de la classe ouvri&#232;re&#034;. D&#232;s ma premi&#232;re prise de conscience, bien avant d'avoir lu ce texte du Vieux &#233;crit en 1929, c'est &#224; ce r&#244;le que j'identifiais l'engagement du militant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le PSOP, qualifi&#233; par nous de parti centriste, allait avoir une existence br&#232;ve. En ao&#251;t 1939 le pacte germano-sovi&#233;tique &#034;de non agression&#034;, avec une clause secr&#232;te de partage de la Pologne, &#233;tait sign&#233; par Ribbentrop pour l'Allemagne et Molotov pour l'URSS. La France et l'Angleterre qui n'avaient pas bronch&#233; au moment de l'Anschluss de l'Autriche, de l'annexion des Sud&#232;tes, puis de l'occupation de Prague par Hitler, cri&#232;rent &#224; la trahison sovi&#233;tique. Les staliniens, bien entendu, la justifi&#232;rent. Daladier en prit pr&#233;texte pour dissoudre par d&#233;cret le PC et, dans la foul&#233;e, toutes les organisations d'extr&#234;me-gauche. D'ailleurs, aussit&#244;t apr&#232;s, en riposte &#224; l'occupation par les Allemands de Danzig, enclave polonaise en Prusse, la guerre &#233;tait d&#233;clar&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les militants se dispers&#232;rent, certains &#233;taient mobilis&#233;s, ceux qui restaient ne pouvaient plus avoir d'activit&#233; l&#233;gale. Rous demanda &#224; me voir et, m'expliquant la situation, me chargea de garder les contacts avec les camarades dans toute la mesure du possible. Mais ce possible &#233;tait r&#233;duit &#224; n&#233;ant. (Barta a pr&#233;cis&#233; par ailleurs dans une note, comment il a &#233;t&#233; amen&#233; &#224; quitter le groupe apr&#232;s une r&#233;union avec des camarades &#034;responsables&#034; au jardin du Luxembourg).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous entrions dans l'&#232;re de la &#034;dr&#244;le de guerre&#034;. Des millions d'hommes &#233;taient mobilis&#233;s, mais rien ne se passait. Nous vivions avec le couvre-feu, le camouflage des fen&#234;tres, les masques &#224; gaz en bandouli&#232;re, les affiches &#034;Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts&#034; et &#034;Les oreilles ennemies nous &#233;coutent&#034;. Pour la premi&#232;re fois je pouvais contempler la lune et les &#233;toiles dans le ciel sombre de Paris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Petite Roquette J'avais maintenu des relations avec des jeunes de mon secteur des JSOP. Ce fut suffisant pour d&#233;cider Barta &#224; sortir une feuille polycopi&#233;e, intitul&#233;e &#034;L'Ouvrier&#034;. Une camarade du POI, Julie, me permit d'utiliser sa machine &#224; &#233;crire ; je tapais les textes sur des stencils, et nous nous r&#233;partissions au mieux les feuilles &#224; diffuser. La police daladi&#233;riste arr&#234;tait en masse les militants communistes, ceux qui n'acceptaient pas de d&#233;savouer le parti et le fameux pacte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Thorez prit la poudre d'escampette &#224; Moscou. Mais dans la foul&#233;e, la police ne s'en prenait pas seulement au PC. C'est ainsi que fut arr&#234;t&#233; aussi en ao&#251;t 39 notre camarade Marcel Baufr&#232;re, et incarc&#233;r&#233; &#224; Fresnes. Seule la famille pouvait rendre visite au prisonnier. Il n'en avait pas &#224; Paris, &#224; part son &#034;&#233;pouse&#034;. J'allais donc chaque semaine lui rendre visite &#224; Fresnes, o&#249; les d&#233;tenus vivaient dans les plus mauvaises conditions. L'hiver ils n'&#233;taient pas chauff&#233;s, et je vois encore ses mains enfl&#233;es, des engelures aux doigts. La nourriture &#233;tait infecte. Le d&#233;tenu parlait &#224; son visiteur &#224; travers une double grille et sous la surveillance d'un gardien. Le r&#233;confort que je lui apportais fut de courte dur&#233;e. J'ignorais qu'un des gar&#231;ons de notre cercle &#233;tait en relations avec des militants du groupe Molinier. Quand ils furent arr&#234;t&#233;s, ce jeune indiqua aux policiers l'adresse o&#249; nous devions nous rencontrer. C'est ainsi qu'un soir o&#249; nous &#233;tions r&#233;unies, trois filles, Fanny, Rachel et moi, nous v&#238;mes d&#233;barquer trois inspecteurs malabars qui demand&#232;rent qui d'entre nous &#233;tait Louise. Bien s&#251;r, nous ne connaissions pas de Louise, mais ils nous embarqu&#232;rent quand m&#234;me. Dans la voiture qui nous emmenait au commissariat, les flics demand&#232;rent aux deux filles qui portaient un nom &#224; consonance &#233;trang&#232;re, de tourner la t&#234;te pour voir si elles avaient un profil juif. Et on n'&#233;tait pas encore sous l'occupation nazie ! L'arrestation ne suscita en moi aucun sentiment de panique. &#034;Voil&#224;, c'est arriv&#233;&#034;. Victor Serge a bien d&#233;crit ce moment dans un de ses romans (Les hommes dans la prison).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur ma carte d'identit&#233; j'&#233;tais domicili&#233;e &#224; l'adresse de Baufr&#232;re, dans le 1er arrdt. (il &#233;tait &#224; ce moment employ&#233; &#224; la Poste du Louvre). Les flics m'y emmen&#232;rent donc ; je demandai la cl&#233; &#224; la concierge, qui me connaissait, et nous voil&#224; dans le petit appartement qui &#233;tait rest&#233; en l'&#233;tat, c'est-&#224;-dire dans le plus grand d&#233;sordre, depuis l'arrestation de Marcel, cinq mois avant. Les flics renonc&#232;rent &#224; la perquisition, avec cette r&#233;flexion d&#233;daigneuse : &#034;vous ne faites pas souvent le m&#233;nage&#034;. Nous pass&#226;mes un temps au commissariat, en attendant nos d&#233;positions, assises c&#244;te &#224; c&#244;te sur des chaises dans un couloir et surveill&#233;es par nos flics en civil ; au moment o&#249; ils sommeillaient dodelinant de la t&#234;te, Fanny chuchota : &#034;Louise&#034;. Un moment d'angoisse ! Heureusement les flics n'avaient rien entendu. Ensuite nous f&#251;mes transf&#233;r&#233;es &#224; la Conciergerie pour les formalit&#233;s d'usage. Je passai une nuit dans une cellule avec une d&#233;tenue de droit commun qui se lamentait ; mais quand elle aper&#231;ut deux petites souris sorties de leur trou, elle se mit &#224; pousser des cris d'&#233;pouvante. J'essayais de la raisonner, tout en trouvant la sc&#232;ne comique. Enfin, mesur&#233;es, pes&#233;es, &#233;tiquet&#233;es, nous f&#251;mes embarqu&#233;es dans le panier &#224; salade pour la Petite Roquette, en d&#233;tention pr&#233;ventive. Le lendemain de mon arriv&#233;e &#224; la prison fut aussi celui de mon 20&#232;me anniversaire. J'avais une forte migraine et obtins d'une bonne s&#339;ur un cachet d'aspirine. Les gardiennes &#233;taient toutes des religieuses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour se prot&#233;ger, en tant qu'&#233;tranger, Barta avait r&#233;ussi &#224; se faire embaucher comme ouvrier &#224; l'usine Hispano. Du fait de la mobilisation, les patrons et les fabricants d'armes manquaient de main-d'&#339;uvre ; on en exempta donc et on maintint au travail un certain nombre d'ouvriers, &#034;affect&#233;s sp&#233;ciaux&#034;. Un vieil ouvrier parisien enseigna au nouvel apprenti l'ajustage et l'invitait le dimanche &#224; partager en famille le gigot haricots. Nous habitions &#224; l'&#233;poque Bd. Serrurier une chambre de bonne, sans eau courante, avec seulement un robinet sur le palier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette adresse resta inconnue aux flics. Le jour de mon arrestation, en partant &#224; ma r&#233;union j'avais laiss&#233; un mot sur la table : &#034;le lait est bouilli&#034;. Ce fut le dernier message qu'il eut de moi (il s'en rappelait encore des ann&#233;es apr&#232;s) et nous ne communiqu&#226;mes plus jusqu'&#224; ma lib&#233;ration. En fait de &#034;message&#034;, les flics en avaient trouv&#233; un dans mon sac : une lettre inachev&#233;e, destin&#233;e &#224; un jeune camarade mobilis&#233; dont j'&#233;tais la &#034;marraine&#034; et l'informant que je lui envoyais &#034;Le Temps&#034;. C'&#233;tait s&#251;rement un mot de code cach&#233; ! Il me fallut argumenter pour les persuader que c'&#233;tait tout simplement un journal, le grand quotidien du soir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la Petite Roquette nous &#233;tions assises en rangs serr&#233;s dans une immense salle, sur des chaises basses, et sous la surveillance d'une religieuse juch&#233;e sur un pupitre qui nous imposait le silence. Pour nous parler, nous devions donc chuchoter. La nuit, qui tombait t&#244;t, on nous enfermait dans nos cellules. Elles &#233;taient pr&#233;vues pour une personne, nous &#233;tions trois dans la mienne ; je la partageais avec une ouvri&#232;re des presses et l'&#233;pouse d'un maire, toutes les deux communistes, comme le reste des d&#233;tenues. L'hiver &#233;tait rigoureux et les cellules n'&#233;taient pas chauff&#233;es. Je passai ma premi&#232;re nuit &#224; grelotter. Mais d&#232;s le lendemain mes compagnes d'infortune m'apprirent comment faire mon lit &#034;en portefeuille&#034; et tout alla bien par la suite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tr&#232;s t&#244;t le matin, au r&#233;veil, nous &#233;tions align&#233;es en file, seins nus, pench&#233;es sur des robinets d'o&#249; coulait une eau glaciale. La s&#339;ur nous surveillait d'un regard s&#233;v&#232;re. La nourriture &#233;tait plus qu'infecte. Des vers grouillaient dans le riz charan&#231;onn&#233;, plat exclusif. Mais la plupart d'entre nous recevaient de l'argent du dehors et se nourrissaient &#224; la cantine. Ce n'&#233;tait qu'un modeste menu, un seul plat, mais mangeable, souvent du hachis parmentier. On allait le chercher &#224; la cuisine et on mangeait &#224; notre place. J'exigeai de Fanny qu'elle ne picore pas dans le plat sur le trajet - il fallait traverser toute la salle - notre dignit&#233; ne devait-elle pas se manifester dans chaque geste ? Pour ma part je ne recevais pas d'argent. Fanny &#233;tait bien soutenue par ses parents et partageait tout avec moi. Son p&#232;re, ouvrier tailleur immigr&#233; de Pologne, avait &#233;t&#233;, comme tant d'autres de sa g&#233;n&#233;ration, li&#233; au mouvement socialiste. Ne voyant pas rentrer sa fille, il prit aussit&#244;t la pr&#233;caution de cacher tout ce qui pouvait &#234;tre &#034;subversif&#034;, et les flics venus perquisitionner ne trouv&#232;rent rien. Par chance ils n'aper&#231;urent pas non plus une brochure rest&#233;e par m&#233;garde bien en vue sur la table ! Nous avons souvent repens&#233; &#224; &#034;La lettre vol&#233;e&#034; d'Edgar Allan Poe... Rachel se tenait &#224; l'&#233;cart, d&#233;cid&#233;e &#224; ne plus recommencer pareille aventure. Gr&#226;ce sans doute &#224; un bon avocat, elle fut la premi&#232;re &#224; &#234;tre rel&#226;ch&#233;e. Chaque jour nous avions droit &#224; la promenade, nous tournions en rond dans la cour, comme dans la gravure de Gustave Dor&#233; (reprise par Van Gogh). Des moineaux grassouillets &#233;taient les seuls messagers d'un monde au-del&#224; des murs. Dimanche, au moment de la promenade, la bonne s&#339;ur arrivait avec un chaudron fumant et nous tendait &#224; chacune, au passage, un morceau de viande de pot-au-feu au bout de sa fourchette.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre grande chance fut l'existence d'une biblioth&#232;que. A longueur de journ&#233;e, nous lisions les romans de Balzac et les commentions (entre nous) &#224; voix basse. Quel monde extraordinaire, nous en oubliions nos mis&#232;res. &#034;Je suis plus libre que beaucoup de ceux qui se prom&#232;nent &#224; ciel ouvert&#034;, avait &#233;crit Louise Michel dans sa prison de St. Lazare ; &#034;ceux-l&#224; sont prisonniers par la pens&#233;e, ils sont encha&#238;n&#233;s par leur propri&#233;t&#233;, par leurs int&#233;r&#234;ts d'argent, par leur stricte n&#233;cessit&#233; de vie, absorb&#233;s au point de ne pouvoir vivre en &#234;tre humains, en &#234;tres pensants.&#034; Fanny essaya aussi de m'apprendre &#224; tricoter. J'y mettais de la bonne volont&#233;, sans succ&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle finit par tricoter elle-m&#234;me le beau pull en laine bleu-roi qu'elle m'offrit, et qui pour moi entra dans la l&#233;gende. La messe dominicale &#233;tait peu fr&#233;quent&#233;e. Sur les fiches d'&#233;tat civil qu'on nous demanda de remplir &#224; notre arriv&#233;e &#224; la Petite Roquette, figurait aussi, &#224; mon grand &#233;tonnement, la religion. A l'insistance de la gardienne nous oppos&#226;mes un obstin&#233; &#034;sans religion&#034;. Pour nous &#233;viter d'&#234;tre mises en quarantaine par les d&#233;tenues staliniennes, ce qui est arriv&#233; &#224; nos camarades trotskistes (du groupe Molinier), nous nous pr&#233;sentions comme des syndicalistes. Je n'ai d'ailleurs jamais entendu ces femmes &#233;changer des r&#233;flexions politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elles parlaient de recettes de cuisine, de faits divers, ou se faisaient lire les lignes de la main.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On nous pr&#233;venait &#224; l'avance du jour o&#249; nous devions passer devant le juge d'instruction. Au Palais de Justice l'attente &#233;tait longue. Dans la cellule o&#249; on nous enfermait d&#232;s le matin, barbouill&#233;e d'inscriptions ad hoc, on avait droit aussi &#224; un livre correspondant au niveau extr&#234;mement bas qu'on nous supposait. Notre tactique consistait &#224; jouer les na&#239;ves. Menant les interrogatoires &#224; la cha&#238;ne, le juge Rousselet demanda &#224; Fanny : &#034;enfin, vous, qu'est-ce que vous &#234;tes ?&#034;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &#034;St&#233;nodactylo, monsieur le juge...&#034; Quant &#224; moi, devant mon air innocent, il s'&#233;tonna que je ne sois pas &#224; Fresnes, avec les mineures. Nous pouvions nous permettre ce jeu, &#233;tant donn&#233; qu'il n'y avait contre nous aucune preuve ; m&#234;me un livre politique aurait suffi, mais chez Fanny les parents avaient intelligemment fait le m&#233;nage, et chez moi, c'est-&#224;-dire &#224; mon adresse, les flics avaient tourn&#233; les talons. Un jour, ce fut la seule fois, je fus moi aussi appel&#233;e au parloir, &#224; mon grand &#233;tonnement. Je parlai &#224; travers la grille &#224; une jeune femme qui se pr&#233;senta comme la s&#339;ur de Marcel ; elle &#233;tait venue de la Sarthe pour voir son fr&#232;re &#224; Fresnes, et le premier souci de Marcel fut de lui demander de me rendre visite &#224; la Petite Roquette.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avions &#233;t&#233; arr&#234;t&#233;es pour &#034;atteinte &#224; la s&#251;ret&#233; de l'Etat&#034; ; mais faute de preuves nous fin&#238;mes par obtenir un non-lieu. Quel &#233;blouissement de se trouver un matin de printemps dans la rue, sur le trottoir, devant les grilles du Palais de justice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais j'avais devant moi un grave probl&#232;me &#224; r&#233;soudre et je m'empressai d'aller consulter un m&#233;decin de notre bord, qui bravait les lois contre l'avortement en vigueur. Dans la situation o&#249; nous &#233;tions et devant les &#233;v&#233;nements qui se pr&#233;paraient, il n'h&#233;sita pas &#224; me faire hospitaliser dans une clinique pour une intervention qui se d&#233;roula dans de bonnes conditions. Je ne nourrissais aucun d&#233;sir d'avoir des enfants, et encore moins quand nous avions devant nous, et nous le savions, les plus dures &#233;preuves. L'exode &#233;tait proche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Forte de mon non-lieu, je retournai voir mon ancien employeur. Il me re&#231;ut avec sympathie et me fit une authentique le&#231;on de d&#233;mocratie. Je m'entendis dire &#224; peu pr&#232;s ceci : &#034;c'est bien que vous soyez de retour parmi nous, mais &#224; l'avenir sachez qu'en France on a le droit de tout dire, mais pas de faire&#034;. Ce m&#234;me mois de mai les chars allemands, les &#034;Panzerdivisionen&#034;, d&#233;ferl&#232;rent sur la Belgique, sur le nord de la France et se dirigeaient sans obstacle sur Paris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La ligne Maginot contourn&#233;e, les soldats &#233;taient fait prisonniers par dizaines de milliers, les officiers d&#233;sertaient &#224; l'approche de Hitler, que beaucoup d'ailleurs admiraient dans leur for int&#233;rieur. Parmi la population, c'&#233;tait l'indiff&#233;rence devant l'impasse, un &#034;d&#233;faitisme passif&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout le monde &#224; Paris parlait d'&#233;vacuation. Mon employeur proposa au personnel de nous replier avec lui par camion en province, ou de verser une indemnit&#233; &#224; ceux qui voulaient se d&#233;brouiller par eux-m&#234;mes. Je choisis bien s&#251;r la derni&#232;re solution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec ce p&#233;cule, nous voil&#224; quittant un Paris d&#233;sert, par un beau temps ensoleill&#233; de juin, un balluchon &#224; la main, pour une longue randonn&#233;e &#224; travers la France. Files interminables de gens de tous &#226;ges, avec ou sans v&#233;hicule, charg&#233;s de toutes sortes d'objets, s'&#233;grenant sur les routes, fuyant le danger. C'&#233;tait l'exode. Nous n'avons pas &#233;t&#233; t&#233;moins de bombardements, que certains r&#233;fugi&#233;s ont subi. On couchait parfois dans des granges ou des &#233;tables, plus ou moins bien accueillis, parfois en plein champ. Devant un verger d'abricotiers, que nous regardions avec convoitise, le paysan nous encouragea d'en cueillir. Les probl&#232;mes de ravitaillement ne se posaient pas encore. Et c'est ainsi que, dans notre tour de France, nous arriv&#226;mes &#224; Perpignan, belle ville ensoleill&#233;e, trop m&#234;me. Heureusement il y avait la fra&#238;cheur des jardins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai pas le souvenir que nous ayons fait tout ce long chemin autrement qu'&#224; pied ; mais la m&#233;moire peut &#234;tre d&#233;faillante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des tirailleurs s&#233;n&#233;galais, en costume militaire et ch&#233;chia rouge, stationnaient dans la ville, sans doute en instance de d&#233;part. Comme chacun sait, ils avaient pris part &#224; la &#034;d&#233;fense de la patrie&#034;. M'&#233;tant approch&#233;e d'un petit groupe, l'un d'entre eux interpr&#233;ta &#224; sa mani&#232;re ma curiosit&#233; et me proposa le mariage, une belle vie en Afrique. Les malheureux tirailleurs s&#233;n&#233;galais laissaient malgr&#233; eux un bien triste souvenir : ils avaient servi comme gardiens dans les camps o&#249; &#233;t&#233; parqu&#233;s les r&#233;fugi&#233;s espagnols apr&#232;s la victoire de Franco.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jours paisibles en Savoie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La guerre &#233;tait finie, l'armistice sign&#233; par le mar&#233;chal P&#233;tain, le &#034;h&#233;ros de Verdun&#034;. Nous pr&#238;mes le chemin du retour. Me payant d'audace, j'allai &#224; la mairie de Perpignan demander une aide pour le retour. &#034;Vous les Parisiens, vous croyez qu'on est riches et qu'on peut donner de l'argent &#224; tout le monde&#034;. Dite avec l'accent du Roussillon cette remarque me surprit et me fit aussi plaisir : je me voyais trait&#233;e de parisienne, moi &#224; qui on demandait toujours &#224; Paris &#034;d'o&#249; j'&#233;tais&#034;. Je n'eus pas de subvention. Delu connaissait l'adresse de son cousin, Solo K&#246;rner, m&#233;decin &#224; Epierre, un village de Savoie non loin de Chamb&#233;ry. Ce sera notre premi&#232;re &#233;tape.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arriv&#233;s &#224; Epierre, nous apprenons que le docteur avait &#233;t&#233; mobilis&#233;, mais qu'il avait donn&#233; de ses nouvelles et serait bient&#244;t de retour. Sans m&#233;fiance on nous ouvrit la maison, une vieille demeure spacieuse, avec un grand jardin. De hautes montagnes se dressaient &#224; l'horizon, autour de nous tout &#233;tait vert, le jardin regorgeait de l&#233;gumes et de fruits en ce mois d'ao&#251;t, les vaches rentraient le soir &#224; l'&#233;table en faisant tinter leurs clochettes, nous allions chercher le lait et le fromage &#224; la ferme. La guerre n'&#233;tait pas pass&#233;e par l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le docteur ne tarda pas &#224; rentrer. Il faisait partie des notables, et le maire, qui essayait sans succ&#232;s de le marier &#224; sa fille, nous invitait souvent dans sa maison, et nous r&#233;galait d'excellentes liqueurs de fruits. Le docteur &#233;tait bien int&#233;gr&#233; et tr&#232;s appr&#233;ci&#233; comme m&#233;decin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut dire qu'il avait commenc&#233; sa carri&#232;re au village de Termignon, non loin de Modane, et c'est &#224; dos de mulet qu'il grimpait dans la montagne pour porter secours aux malades, qui en g&#233;n&#233;ral appelaient le m&#233;decin en derni&#232;re extr&#233;mit&#233;. C'&#233;tait un plaisir de l'&#233;couter raconter des anecdotes dr&#244;les ; il ne s'&#233;pargnait pas lui-m&#234;me et avouait qu'&#233;tudiant il avait r&#233;pondu dans un examen que la maladie du charbon &#233;tait une affection des mineurs. En 1940 il y avait encore dans cette r&#233;gion des hameaux o&#249; les maisons n'avaient pas de fen&#234;tres et les paysans goitreux &#233;taient nombreux. Le changement ne vint que plus tard, avec l'installation de l'industrie dans la vall&#233;e de la Maurienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour me rendre utile, le docteur ayant d&#233;j&#224; une femme de m&#233;nage, j'offris de faire la cuisine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait un pari p&#233;rilleux, puisque je ne savais rien faire. A Paris, pour faire cuire des p&#226;tes, ne les avais-je pas plong&#233;es dans l'eau froide ? Mais au village il y avait une ambiance tr&#232;s sociable. Je demandai donc de l'aide &#224; une jeune femme qui me conseilla volontiers. C'est ainsi que je r&#233;ussis m&#234;me &#224; faire des flans pour le dessert, dont on jouait les parts &#224; la belote ; j'avais toujours la plus petite part, ce qui de toute fa&#231;on n'&#233;tait que justice. Je m'attaquai aussi &#224; la soupe de l&#233;gumes, avec les l&#233;gumes du jardin. Prudente, je montrai d'abord ma cueillette au docteur : malheur, ce que j'avais pris pour des poireaux &#233;taient des tiges d'iris ; j'avais failli nous empoisonner. La &#034;blague&#034; eut beaucoup de succ&#232;s et nous en parlions encore longtemps apr&#232;s. Se moquer d'autrui, n'est-ce pas le propre de l'homme ? A condition de respecter les limites : &#034;&#234;tre saoul comme un Polonais&#034; par exemple, valut &#224; Solo une s&#233;v&#232;re le&#231;on de morale de la part de Delu. Cependant, je fus d&#233;&#231;ue par un geste de pingrerie chez ce brave Solo. Mon unique paire de chaussures, avec laquelle j'&#233;tais partie de Paris, &#233;tait maintenant en piteux &#233;tat. Or il y avait au village un cordonnier qui fabriquait des chaussures rustiques &#224; bas prix. Mais le docteur refusa de me donner l'argent pour les acheter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il &#233;tait maintenant temps de songer &#224; remonter sur Paris. Delu avait l'adresse d'un camarade, que nous avons connu en 39 &#224; Paris. A cette &#233;poque il &#233;tait amoureux &#233;conduit d'une jolie rousse, fille d'une &#034;pacifiste&#034; amie de Jean Giono. C'est gr&#226;ce &#224; elle que j'ai d&#233;couvert la musicalit&#233; de la langue fran&#231;aise : comme le parler de cette fille &#233;tait m&#233;lodieux, comme son accent &#233;tait charmeur et raffin&#233; ! A partir de ce jour je d&#233;cr&#233;tai que le fran&#231;ais &#233;tait la langue la plus belle au monde et n'en d&#233;mordrai plus. (&#034;Gott beh&#252;te&#034; (que Dieu nous garde), comme aurait dit ma m&#232;re, qu'on ne l'entende un jour &#233;ruct&#233;e par un Hitler national).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En cet &#233;t&#233; 40, Jacques Ramboz &#233;tait instituteur en Is&#232;re. Enfourchant un v&#233;lo, Barta alla lui proposer de se joindre &#224; nous pour &#034;nous remettre au travail&#034;. Sur le chemin du retour, p&#233;dalant derri&#232;re un camion dans une c&#244;te, il fit une chute en tendant machinalement le bras pour attraper la corde qu'on lui lan&#231;ait. Rentr&#233; avec une clavicule cass&#233;e, il &#233;tait heureusement entre de bonnes mains chez le docteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 21 ao&#251;t 1940 un entrefilet dans un journal local nous apprit l'assassinat de Trotski &#224; Mexico. J'&#233;clatai en sanglots de d&#233;sespoir. Mais la tragique nouvelle ne faisait que renforcer ma d&#233;termination de lutter, &#224; avec mes moyens, jusqu'&#224; la mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, d&#233;but septembre, nous f&#238;mes nos adieux pour rentrer &#224; Paris. L'arm&#233;e allemande avait occup&#233; la moiti&#233; nord de la France, la moiti&#233; au sud de la Loire &#233;tait &#034;zone libre&#034;, sous l'autorit&#233; du gouvernement de Vichy. Entre les deux il y avait une &#034;ligne de d&#233;marcation&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arriv&#233;s &#224; cette ligne, des contr&#244;leurs allemands v&#233;rifiaient si les voyageurs dans le train &#233;taient en r&#232;gle, tout en scrutant leur faci&#232;s. Nous pass&#226;mes sans encombre. Il me semble que c'est par notre camarade Ramboz, qui avait sans h&#233;siter quitt&#233; son poste d'instituteur et nous avait suivi &#224; Paris, que nous avons pu nous loger rue de la Grande Chaumi&#232;re, dans le quartier Montparnasse, au dernier &#233;tage d'un vieil immeuble. Un Am&#233;ricain, un de ces nombreux intellectuels ou artistes fr&#233;quentant Paris, avait habit&#233; l&#224; ce petit appartement meubl&#233;, d'une pi&#232;ce cuisine. Tout &#233;tait rest&#233; en l'&#233;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un pari sur l'avenir Paris occup&#233; &#233;tait paisible. L'entreprise o&#249; j'avais travaill&#233; avait repris son activit&#233; sous le contr&#244;le des Allemands ; j'y fus r&#233;embauch&#233;e. Le rationnement &#233;tait institu&#233; pour l'alimentation, le tabac, les textiles. Tout le monde devait s'inscrire &#224; la mairie, qui distribuait les cartes de ravitaillement. Les rations, pour les denr&#233;es essentielles, &#233;taient en dessous du minimum vital, et le march&#233; noir se mit en route. En m&#234;me temps des mesures discriminatoires &#233;taient &#233;dict&#233;es contre les Juifs ; habitu&#233;s au respect de la l&#233;galit&#233;, peu de gens les transgressaient. J'avais une gentille coll&#232;gue de travail, n&#233;e en France de parents polonais. Quand le port de l'&#233;toile jaune fut d&#233;cr&#233;t&#233;, je lui expliquai qu'elle courait moins de dangers &#224; ne pas la porter. Mais, me r&#233;pondit-elle, tout le monde dans le quartier nous conna&#238;t (elle habitait le 11&#232;me). Elle venait donc au bureau avec l'&#233;toile jaune, jusqu'au jour o&#249; on ne la revit plus. L'inspecteur allemand, un monsieur de haute taille, en civil, venait r&#233;guli&#232;rement voir mon patron et j'assistais souvent &#224; ces entretiens, pour prendre des notes. Courtoisement, me parlant en allemand, il releva un jour mon &#034;accent autrichien&#034;. Etait-il dupe ? Je ne le pense pas. Cet Allemand n'&#233;tait certainement pas nazi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous &#233;tions rentr&#233;s avec l'intention de reprendre le travail dans l'ill&#233;galit&#233;, mais nous formions une &#233;quipe bien maigre : &#224; part nous, Ramboz et ma camarade Fanny, que j'avais retrouv&#233;e &#224; son domicile, chez ses parents. Le hasard faisant parfois bien les choses, Barta rencontra un jour Bd. Montparnasse, un camarade du POI, Sabas, qui travaillait dans le cin&#233;ma. Il apprit par lui que des militants s'&#233;taient retrouv&#233;s et avaient reconstitu&#233; un groupe sous le nom de &#034;Comit&#233; pour la 4&#232;me Internationale&#034;. Sous le choc de la d&#233;faite fulgurante, de millions de prisonniers, de l'exode des populations et de l'occupation du pays par l'arm&#233;e allemande, des militants, parmi lesquels Marcel Hic et Jean Rous, &#233;taient tomb&#233;s dans le pi&#232;ge du nationalisme allant jusqu'&#224; pr&#233;coniser une alliance avec &#034;les bourgeois pensant fran&#231;ais&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Barta se mit sur le champ au travail pour d&#233;fendre les id&#233;es fondamentales du texte-manifeste &#034;La Quatri&#232;me Internationale et la guerre&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rappelant simplement les pronostics du Vieux, Barta &#233;crivait en novembre 40 (nous &#233;tions encore &#224; huit mois de l'invasion de l'URSS par Hitler) qu'Hitler aurait en Russie le m&#234;me sort que Napol&#233;on, et que son r&#232;gne &#034;mill&#233;naire&#034; ne durerait pas dix ans. C'&#233;tait reprendre ce que Trotski avait &#233;crit le 30 juin 1940 dans son texte &#034;Notre voie reste inchang&#233;e&#034;. Ainsi vit le jour la brochure de novembre 40 &#034;La lutte contre la deuxi&#232;me guerre imp&#233;rialiste&#034; ; sur la page de couverture Ramboz avait grav&#233; un poing lev&#233; au-dessus des chemin&#233;es d'usine. Le texte &#233;tait tap&#233; au stencil et polycopi&#233; avec de l'encre et un rouleau sur un &#034;plat&#034;. Il fallait faire attention en marchant dans la pi&#232;ce, partout sur le plancher les feuilles fra&#238;chement tir&#233;es &#233;taient pos&#233;es pour s&#233;cher. On peut dire que cette brochure qui d&#233;fendait les th&#232;ses sur la guerre telles que Trotski les avait d&#233;velopp&#233;es maintes fois, mais que les trotskistes sous le choc des &#233;v&#233;nements avaient tout d'un coup oubli&#233;es, resta &#034;confidentielle&#034;, c'est-&#224;-dire qu'elle eut une diffusion infime. Cette guerre ne connut pas son Zimmerwald. Par la suite seulement, la brochure devait conna&#238;tre un sort meilleur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En juin 1941 l'attaque de Hitler contre l'URSS modifia le paysage politique. Les staliniens qui en 1939 avaient retourn&#233; leur veste apr&#232;s la poign&#233;e de main Molotov-Ribbentrop - en 1940 Duclos avait m&#234;me demand&#233; aux Allemands l'autorisation de faire para&#238;tre l'Humanit&#233; - firent une nouvelle volte-face et redevinrent farouches patriotes fran&#231;ais. Nous savions que le sort de la guerre allait se jouer en URSS. Radio-Londres, que tout le monde &#233;coutait en sourdine (&#034;ici Londres, ici Londres, les Fran&#231;ais parlent aux Fran&#231;ais&#034;) &#233;tait notre seule source d'information. Barta &#233;pingla au mur une carte de l'URSS sur laquelle il d&#233;pla&#231;ait des &#233;pingles en m&#234;me temps que se d&#233;pla&#231;aient les fronts. D&#232;s la nouvelle de l'attaque, on diffusa un tract intitul&#233; &#034;Vive l'arm&#233;e rouge&#034;. Nous continu&#226;mes &#224; publier d'autres tracts, dans lesquels nous nous adressions surtout aux militants communistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avions d&#233;cid&#233; de ne pas rechercher le contact avec d'anciens militants, mais de recruter des &#233;l&#233;ments neufs et de construire un noyau. Notre premi&#232;re recrue fut Mathieu Bucholz ; c'est comme si nous avions d&#233;croch&#233; une &#233;toile du firmament. Ramboz avait &#233;t&#233; &#233;l&#232;ve au lyc&#233;e Michelet, y avait milit&#233; aux JC et anim&#233; un club culturel ; c'est l&#224; qu'il connut Mathieu, de quelques ann&#233;es son cadet. En 1941 Ramboz n'eut pas de mal &#224; le gagner &#224; notre cause.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beau, intelligent, courageux, Mathieu avait de par ses dons plus d'une corde &#224; son arc. Il commen&#231;a par gagner son jeune fr&#232;re, puis deux autres recrues ; ancien camarade de classe de l'&#233;cole primaire de Goussainville, JC &#233;galement, Pierre Bois rejoignit aussit&#244;t notre groupe, avec son fr&#232;re cadet Jean. La machine &#233;tait lanc&#233;e. Jouant au r&#233;sistant, Mathieu sut nous procurer de vraies-fausses cartes d'identit&#233;, des cartes de ravitaillement, des exemptions du STO, le service de travail obligatoire pour l'Allemagne. De proche en proche nous recrutions d'autres jeunes ; parmi eux un gar&#231;on que nous appelions &#034;petit Paul&#034;, parce qu'il vivait chez sa m&#232;re, veuve, et lui &#233;tait tr&#232;s attach&#233;. Je me souviens de mon &#233;tonnement en apprenant qu'ils habitaient leur logement depuis plus de vingt ans, une &#233;ternit&#233; ! Avec le temps, bien s&#251;r, ma perception de la dur&#233;e devait se modifier totalement. Pour obtenir une &#034;permission&#034; pour petit Paul, parti en STO en Allemagne, je pr&#233;sentai &#224; la Kommandantur des papiers ad&#233;quats de mariage ; il rentra effectivement, mais ne devint pas militant. A quelque temps de l&#224; je retournai &#224; la Kommandantur, je ne me souviens plus sous quel autre pr&#233;texte. Je n'avais pas pr&#233;vu que j'allais me trouver en face de la m&#234;me employ&#233;e : elle me regarda, me dit d'une voix calme quelque chose comme &#034;vous &#234;tes d&#233;j&#224; venue&#034; ou &#034;je vous ai d&#233;j&#224; vue&#034;. C'&#233;tait la fin... Mais l'employ&#233;e mit les cachets n&#233;cessaires sur les papiers et me dit au revoir. Ce genre de complicit&#233; devenait, avec le temps, de plus en plus courant. Les &#233;tudiants b&#233;n&#233;ficiant d'un r&#233;gime de sursis pour le STO, Mathieu (que nous appelions d&#233;sormais Pamp) eut l'id&#233;e de munir certains camarades de cartes d'&#233;tudiant. Il s'adressa &#224; un professeur &#224; la Sorbonne ; apeur&#233;, celui-ci pr&#233;tendit ne rien pouvoir faire. Pamp expliqua alors carr&#233;ment l'enjeu au concierge, et obtenait d&#233;sormais autant de cartes en blanc qu'il voulait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean Bois, muni d'une carte d'&#233;tudiant en philosophie, l'orthographia avec un &#034;y&#034;. Je revois Pamp riant de bon c&#339;ur, la t&#234;te un peu pench&#233;e sur le c&#244;t&#233;, comme il en avait l'habitude quand la moquerie &#233;tait fraternelle. D'o&#249; lui venait son pseudonyme ? Du fait de la p&#233;nurie, on avait mis sur le march&#233; un ersatz (le mot allemand &#233;tait entr&#233; dans le langage) de th&#233;, le &#034;Mat&#233; Pamp&#233;ro&#034;, sorte de tisane. De Mathieu &#224; Pamp il n'y avait qu'un pas. Et Pamp est entr&#233; dans l'histoire, dans notre c&#339;ur et notre souvenir. Il distribua quelques autres pseudonymes astucieux. Pierre Bois travaillait comme employ&#233; aux chemins de fer ; il devint &#034;Vic&#034;, puisque le syndicat des cheminots russes en Octobre 17 (menchevik d'ailleurs) s'appelait Vikjel. Jean &#233;tant son fr&#232;re, il devint Lef&#232;vre. Le fr&#232;re cadet de Pamp travaillait comme laborantin &#224; l'Institut catholique, rue N.D. des Champs ; il devint Labb&#233;. Soit dit en passant, notre &#034;abb&#233;&#034; nous fabriqua au labo du savon (on en manquait totalement) qui avait bien l'aspect d'un savon, mais faute d'huile ne moussait pas. Les pseudonymes que nous nous &#233;tions donn&#233; nous-m&#234;mes &#233;taient ternes. Barta &#233;tait d&#233;sormais Albert, moi j'&#233;tais devenue Ir&#232;ne, Ramboz &#233;tait Lucien, Fanny s'appelait Lucienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nos r&#232;gles de vie &#233;taient tr&#232;s strictes, impos&#233;es par le danger. Vic &#233;tant venu avec &#224; peine quelques minutes de retard &#224; son premier rendez-vous, Pamp lui recommanda d'&#234;tre ponctuel au prochain rendez-vous et, en guise de le&#231;on, prit cong&#233;. Une des relations bourgeoises de Pamp mit son appartement &#224; sa disposition ; on convint de s'y r&#233;unir, en recommandant &#224; tous d'avoir une tenue de circonstance. Vic avait m&#234;me mis un chapeau ; mais Ramboz, qui n'avait peut-&#234;tre pas bien retenu la consigne &#224; cause de sa surdit&#233;, arriva en tenue de campeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aussit&#244;t la concierge entreb&#226;illa la porte de sa loge, pour lui demander o&#249; il allait. Il bredouilla une r&#233;ponse et passa. Les concierges n'&#233;taient pas toujours du mauvais c&#244;t&#233;. Ainsi, le concierge de l'immeuble o&#249; Ramboz occupait une mansarde, le pr&#233;vint du passage de la police venue enqu&#234;ter ; pour le remercier, Ramboz lui offrit un paquet de papier &#224; cigarettes (encore fallait-il trouver le tabac). Bien s&#251;r, la p&#233;nurie &#233;tait grande, malgr&#233; tout la modestie de ce &#034;cadeau&#034; nous a sembl&#233; quelque peu d&#233;risoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pamp jugea que nous n'&#233;tions pas en s&#233;curit&#233; rue de la Grande Chaumi&#232;re. Il trouva &#224; louer &#224; mon nom un studio confortable dans le 15&#232;me arrdt, ce qui nous rapprochait de lui ; il habitait chez ses parents, &#224; Issy-les-Moulineaux. La Grande Chaumi&#232;re fut un temps occup&#233;e par le camarade Raptis. Barta le connaissait du temps du POI ; c'&#233;tait un militant grec de vieille date, architecte de profession, qui avait fait de la prison comme trotskiste dans son pays, et s'&#233;tait exil&#233;, avec sa compagne, en France. C'est le hasard qui nous l'a fait rencontrer sous l'occupation, et pendant quelque temps Raptis milita dans notre groupe. Les jeunes camarades &#224; l'&#233;poque eurent la chance de s'instruire dans ses cours d'&#233;ducation, d'un haut niveau. Notre s&#233;paration eu lieu sur un diff&#233;rend politique. Il pensait que nous devions rejoindre les trotskistes regroup&#233;s, alors que Barta voulait conserver notre ind&#233;pendance, pour les raisons qu'il a d&#233;velopp&#233;es en 1943 dans son &#034;Rapport sur l'organisation&#034;. Cette s&#233;paration n'emp&#234;cha pas bien s&#251;r de lui laisser l'usage du logement, tout en le pr&#233;venant qu'il n'&#233;tait pas s&#251;r.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme son s&#233;jour se prolongeait, Barta m'envoya en &#034;service command&#233;&#034; lui dire qu'il devait d&#233;m&#233;nager. Bien nous en prit : peu de jours apr&#232;s son d&#233;part, la concierge m'arr&#234;tait au bas de l'escalier pour me pr&#233;venir que la Gestapo (ou la police) &#233;tait pass&#233;e la veille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne trouvait plus de litt&#233;rature marxiste. Tous les livres &#034;subversifs&#034; avaient &#233;t&#233; rafl&#233;s au moment de la vague d'arrestations de 39-40 ; je me souviens avoir vu, dans la nuit pass&#233;e au commissariat (en janvier 40), les livres s'empiler dans un grand tas au fur et &#224; mesure que les heures passaient. Ils ont d&#251; faire l'objet d'un trafic, car par la suite on en trouvait &#224; acheter sur les quais. Pendant les ann&#233;es de clandestinit&#233;, et m&#234;me quelque temps apr&#232;s la fin de la guerre, nous &#034;&#233;ditions&#034; et diffusions des extraits d'ouvrages classiques que nous avions ou que nous nous procurions. J'ai conserv&#233; des copies p&#226;lies de quelques-unes de ces pages que je tapais &#224; la machine. Pamp r&#233;cup&#233;rait des livres chez des &#233;migr&#233;s allemands, publi&#233;s dans les ann&#233;es vingt en caract&#232;res gothiques ; c'est ainsi que j'ai h&#233;rit&#233; d'une vieille &#233;dition de &#034;l'Origine de la famille et de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e&#034; d'Engels et de &#034;l'Origine du christianisme&#034; de Kautsky.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Biblioth&#232;que Nationale nous avait &#224; nouveau ouvert ses portes. Nous y allions tous, une fonctionnaire complaisante nous d&#233;livrait des cartes d'entr&#233;e bien qu'aucun d'entre nous n'avait de titre universitaire, et tous les livres interdits dans les librairies ou les biblioth&#232;ques &#233;taient l&#224;, &#224; notre disposition. Lors l'une des pauses pendant lesquelles nous arpentions le couloir, dans ce fastueux immeuble de la rue de Richelieu, Ramboz fit l'objection qu'on consacrait trop de temps aux livres, au lieu de passer &#224; l'action. &#034;Mets ce r&#233;pit &#224; profit pour t'instruire&#034;, lui r&#233;pondit Barta, &#034;tu en auras bien besoin pour l'action le moment venu&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'action pour l'action n'&#233;tait pas notre but. Il ne s'agissait pas &#233;videmment du travail clandestin de propagande, que nous faisions &#224; notre mesure de diverses fa&#231;ons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les temps &#233;taient durs. Un jour, Fanny s'approcha de Barta, pench&#233; sur son livre sous la lampe &#224; abat-jour vert de la BN, pour lui montrer discr&#232;tement un &#339;uf qu'elle avait r&#233;ussi &#224; se procurer. Mais selon Barta, ce n'&#233;tait vraiment pas le lieu ! Nous avions encore un pot de confiture &#233;paisse de cerises noires, qui nous restait d'un colis envoy&#233; par ma m&#232;re (avant que les liaisons ne soient pour toujours interrompues). Je revois la sc&#232;ne o&#249;, assis &#224; quatre autour de la table, rue de la Grande Chaumi&#232;re, Barta nous sert &#224; chacun une portion. Apr&#232;s avoir mang&#233; les cerises avec d&#233;lice, nous comptons les noyaux. Un ouf ! de soulagement et une s&#233;ance de rigolade : chacun avait dans son assiette le m&#234;me nombre de noyaux ! Les tickets de ravitaillement, cens&#233;s donner droit au &#034;minimum vital&#034;, &#233;taient en r&#233;alit&#233; bien en-dessous de ce minimum. Les jeunes d'une certaine tranche d'&#226;ge avaient des cartes &#034;J3&#034; et b&#233;n&#233;ficiaient de suppl&#233;ments, ainsi que les &#034;travailleurs de force&#034;. Les hommes recevaient des tickets de tabac, que les non-fumeurs &#233;changeaient contre d'autres tickets. Le rationnement portait sur tout, pain, viande, beurre, etc. Hiver comme &#233;t&#233;, avant m&#234;me le lever du jour, des queues s'allongeaient devant les boutiques. Le rutabaga, jadis r&#233;serv&#233; aux b&#234;tes, &#233;tait devenu un l&#233;gume familier, et objet de plaisanterie. En &#233;t&#233;, heureusement il y avait des arrivages de fruits. Ceux qui avaient de l'argent se procuraient de tout au &#034;march&#233; noir&#034; et au-del&#224; de leurs besoins : confirmation par l'absurde que dans le socialisme, o&#249; il y aura suffisamment pour tous, personne ne convoitera le superflu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En hiver les maisons n'&#233;taient pas chauff&#233;es, et malgr&#233; le brasero qu'on avait au bureau, j'avais des engelures &#224; tous mes doigts. Nous n'avions pas non plus d'eau chaude, l'&#233;lectricit&#233; fonctionnait avec des coupures ; un bain-douches &#233;tait ouvert dans le quartier &#224; proximit&#233;, o&#249; nous allions une fois par semaine. Le soir nous nous calfeutrions dans la petite entr&#233;e du studio pour travailler, lire, &#233;crire. On en oubliait les soucis, au point qu'un soir, ayant mis au four &#233;lectrique un lapin, dans la minuscule cuisine, je l'y laissai toute la nuit ; consternation de le trouver carbonis&#233; le lendemain matin. Pour prendre la mesure du drame, il faut dire que le lapin, que Pamp nous avait apport&#233;, provenait d'un troc que sa m&#232;re faisait avec la campagne (tricots contre ravitaillement) et que nous n'en avons jamais eu d'autre. Une fois nous sommes all&#233;s nous ravitailler &#224; la campagne dans une ferme, recommand&#233;s par la m&#232;re de Pamp.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait l'&#233;t&#233;, nous campions et &#233;tions heureux. Comme la p&#233;nurie portait aussi sur le papier de toilette, on s'offrit de bonnes tranches de rire en lisant &#224; haute voix dans Rabelais - que nous avions par co&#239;ncidence dans notre sac - la description des mille et une mani&#232;res de se torcher le derri&#232;re dans la nature. On prolongeait la s&#233;ance de rigolade en demandant &#224; Fanny de nous chanter, avec des tr&#233;molos, &#034;Malbrough s'en va-t-en guerre...&#034; Je ne me souviens malheureusement pas des noms et des visages des jeunes que nous avions &#034;en liaison&#034;. Je leur faisais des cours d'&#233;ducation, pour lesquels je puisais ma &#034;science&#034; dans les livres en prenant consciencieusement des notes. Mon cours de morale sur le mensonge, tout &#224; fait improvis&#233; celui-l&#224;, me parut tr&#232;s convaincant. Aura-t-il convaincu les autres, notamment le jeune ouvrier de chez Gnome-et-Rh&#244;ne qu'il visait particuli&#232;rement ? Je ne r&#233;ussis pas &#224; le gagner au militantisme. Nos forces en tout cas &#233;taient suffisantes pour d&#233;cider, fin 1942, de sortir r&#233;guli&#232;rement un &#034;journal&#034;. L'ing&#233;niosit&#233; de Pamp fit merveille. D&#233;guis&#233; en vieux professeur un peu vo&#251;t&#233;, muni de documents d'un sanatorium pour tuberculeux de l'Is&#232;re, il acheta dans un magasin de la rue de Richelieu une machine &#224; &#233;crire Vary-typer, et tout ce qu'il fallait pour la frappe et le tirage des stencils. La vente de ce genre de mat&#233;riel &#233;tait &#233;videmment interdite, sauf dans des cas sp&#233;ciaux, comme celui que Pamp avait mis en sc&#232;ne. La vary-typer fonctionnait avec une navette, ce qui permettait de varier les caract&#232;res (gras, italiques, etc.) et de justifier les marges. En tant que dactylo j'ai d&#251; me recycler dans cette nouvelle technique, non sans quelque mal au d&#233;but. Et &#224; partir d'octobre 42 nous sortions r&#233;guli&#232;rement &#034;La Lutte de Classes&#034;, une feuille recto-verso, sur deux colonnes, et une mise en page &#034;professionnelle&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre activit&#233; prenant de l'ampleur, je d&#233;cidai de donner ma d&#233;mission de l'entreprise o&#249; j'&#233;tais employ&#233;e &#224; temps complet, pour consacrer plus de temps au travail militant. Je recommandai au patron ma camarade Julie, qui me rempla&#231;a. Notre inconfort mat&#233;riel &#233;tait largement compens&#233; par notre jeunesse et la force de notre engagement. On &#233;tait confin&#233;s dans Paris, mais en &#233;t&#233;, par le m&#233;tro, on pouvait facilement aller le dimanche prendre l'air dans le bois de St. R&#233;my de Chevreuse. Les camarades comblaient mes lacunes culturelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vic m'apprit la chanson des troufions, &#034;le caporal c'est une l&#233;gume... etc... &#231;a ne sait m&#234;me pas &#233;crire son nom, c'est plus b&#234;te qu'un cochon&#034;. Un &#233;tudiant chartiste et norv&#233;gien, m'enseignait &#034;j'ai mal occup&#233; ma jeunesse&#034; en &#233;tirant les syllabes, ou &#034;dans un amphith&#233;&#226;tre y'avait un macchab&#233;e&#034;, et encore d'autres. Sans doute y &#233;taient-ils encourag&#233;s par ma mine, qui a fait dire &#224; notre camarade Blondet, des ann&#233;es plus tard en r&#233;ponse &#224; la curiosit&#233; de sa fille, que j'avais l'air d'une &#034;&#233;l&#232;ve du pensionnat de Saint Cucufa&#034;. Loin de m'en offusquer, je m'amusais de ces plaisanteries grivoises. Car la vulgarit&#233; n'est pas dans les mots mais dans l'usage qu'on en fait et les attitudes entre les &#234;tres humains. Diderot a &#233;crit &#034;Les bijoux indiscrets&#034; et Balzac &#034;Les contes drolatiques&#034;, et nous ne nous privions pas d'y faire r&#233;f&#233;rence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pratiquement nous &#233;tions tous dans la ligne de Barta, sans aucune divergence sur ses &#233;crits et ses prises de position. Il faut dire qu'il avait une exp&#233;rience, une culture et une pens&#233;e politique ; de plus, le don d'aller &#224; l'essentiel, ce que j'avais remarqu&#233; depuis longtemps en contraste avec tant d'autres qui avaient surtout le don de la rh&#233;torique, ou au pire du bavardage. Les articles de La Lutte de Classes, quasiment tous r&#233;dig&#233;s par lui, conservent toute leur force. (Gr&#226;ce au travail d'un camarade de la g&#233;n&#233;ration d'apr&#232;s-guerre, Richard Moyon, cette collection des ann&#233;es 1942-1945, a &#233;t&#233; r&#233;&#233;dit&#233;e en 1992).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut vivre avec peu, des millions de gens le font, mais ce n'est pas par amour de l'art. Pour am&#233;liorer notre ordinaire, nous avions trouv&#233; un arrangement avec Fanny : nous prenions ensemble notre repas de midi, chez elle, rue Castagnary, ce qui n'&#233;tait pas loin de chez nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fanny, d'un naturel loquace, ne pouvait s'emp&#234;cher de raconter ses prouesses, elle &#233;tait fi&#232;re de trouver du beurre, denr&#233;e rarissime, et elle en parlait. Au point qu'un jour Barta imposa une r&#232;gle : d&#233;sormais le beurre s'appellerait &#034;L&#233;on&#034;. Fanny en rit franchement et en parla par la suite beaucoup moins. Je ne sais pas comment nous faisions pour nous v&#234;tir. Je me souviens seulement avoir port&#233; pendant l'hiver 42 ou 43 un chaud manteau en fausse fourrure, r&#233;cup&#233;r&#233; par Pamp. Cela faisait de l'effet ! La tenue des gens ordinaires &#233;tait assez us&#233;e et tout le monde portait des chaussures &#224; semelles de bois. La coquetterie ne perdant pas ses droits, les femmes peignaient sur leurs mollets un trait vertical simulant la couture des bas, qu'elles n'avaient pas. Le temps de &#034;l'honn&#234;tet&#233;&#034; &#233;tait r&#233;volu ; il n'&#233;tait pas question de laisser sa bicyclette dans la rue, m&#234;me cadenass&#233;e elle &#233;tait aussit&#244;t vol&#233;e. Le carburant pour les voitures n'&#233;tait accessible qu'aux privil&#233;gi&#233;s. Des alertes avaient lieu de temps &#224; autre, mais malgr&#233; le hurlement des sir&#232;nes nous ne descendions plus &#224; la cave, on avait compris que Paris n'&#233;tait pas une cible de la RAF. Il fallait &#234;tre vigilant et garder son sang froid quand en sortant du m&#233;tro on apercevait les flics aux aguets en haut des marches et surtout ne pas avoir le r&#233;flexe de faire demi-tour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La population parisienne vaquait &#224; ses affaires, tout le monde &#233;coutait Radio-Londres et attendait la victoire des alli&#233;s. Les rafles et les arrestations faisaient partie du paysage ; certains passaient indiff&#233;rents, d'autres s'arr&#234;taient pour lire les affiches sur les murs annon&#231;ant l'ex&#233;cution d'otages &#224; la suite de tel ou tel attentat. La plus connue reste celle de f&#233;vrier 44 concernant l'ex&#233;cution des &#034;terroristes&#034; du groupe Manouchian, militants communistes de la MOI (main d'&#339;uvre immigr&#233;e). La direction stalinienne ne les avait pas &#034;livr&#233;s&#034; &#224; la Gestapo, mais les avait sacrifi&#233;s. Dans la Lutte de Classes n&#176; 25, sous le titre &#034;D&#233;fense des terroristes&#034;, Barta &#233;crivait : &#034;vingt-quatre &#034;terroristes&#034; s&#233;lectionn&#233;s viennent d'&#234;tre livr&#233;s &#224; la publicit&#233; par la Gestapo. La classe ouvri&#232;re est r&#233;solument pour ceux qui ont pris les armes contre les bourreaux fran&#231;ais et allemands qui martyrisent les peuples. Mais elle ne comprend pas pourquoi des militants qui autrefois combattaient sans compromis la bourgeoisie de tous les pays, m&#232;nent actuellement la lutte sous le drapeau tricolore et au b&#233;n&#233;fice des arm&#233;es de Washington, de Londres et d'Alger. Servir la classe ouvri&#232;re, c'est lutter pour les Etats-Unis socialistes d'Europe, pour la transformation de la guerre imp&#233;rialiste en guerre civile, pour le socialisme. Lutter pour le triomphe de la soi-disant d&#233;mocratie contre le fascisme, c'est renouveler la trahison de 1914.&#034; (Alger &#233;tait le si&#232;ge du gouvernement provisoire gaulliste, avec la participation de ministres &#034;communistes&#034;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tel &#233;tait le leitmotiv de notre propagande, repris dans le num&#233;ro sp&#233;cial du 9 juin 44, au moment du d&#233;barquement des troupes alli&#233;es en Normandie : &#034;la m&#234;l&#233;e &#224; l'ouest est une m&#234;l&#233;e imp&#233;rialiste ; vive les Etats-Unis socialistes d'Europe... Il faut profiter de toutes les circonstances pour nous armer, surtout en provoquant la d&#233;composition des arm&#233;es imp&#233;rialistes par la fraternisation avec les soldats sous quelque uniforme qu'ils soient.&#034; Et encore le 22 juin (n&#176; 31) : &#034;la question de savoir qui de la bourgeoisie ou du prol&#233;tariat l'emportera, se r&#233;sume &#224; celle-ci : qui l'emportera du chauvinisme ou de l'internationalisme ; la parole est aux travailleurs.&#034; Rien de tel ne se produisit, et les soldats allemands accul&#233;s r&#233;sist&#232;rent le dos au mur un an encore, au sacrifice de leurs vies et de la destruction du pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une propagande internationaliste, pour la fraternisation, a &#233;t&#233; men&#233;e &#224; ce moment par l'organisation trotskiste en liaison avec des camarades allemands ; s'adressant aux soldats allemands le journal &#034;Arbeiter und Soldat&#034; eut une vie br&#232;ve ; des camarades fran&#231;ais, dont les &#233;poux Fili&#226;tre, furent d&#233;port&#233;s, Widelin, le responsable allemand, liquid&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'on a su par la suite que les Alli&#233;s &#233;taient au courant de l'emplacement des camps d'extermination, qu'ils n'ont cependant jamais bombard&#233;s et sur lesquels ils gardaient le silence. C'est seulement au retour des quelques survivants que nous appr&#238;mes ce que furent les camps de concentration et l'&#233;tendue de l'horreur, d&#233;crits par les livres de rescap&#233;s, David Rousset, Primo Levi, Charlotte Delbo. Plus tard aussi, ce que furent les batailles, les morts et les souffrances des peuples de Russie, et la r&#233;sistance de Stalingrad, immortalis&#233;e par le livre de Vassili Grossman &#034;Vie et Destin&#034; (confisqu&#233; par le KGB mais publi&#233; en occident).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ao&#251;t 44 a lieu la lib&#233;ration de Paris. L'Humanit&#233; para&#238;t avec un titre &#233;norme en premi&#232;re page : &#034;A chacun son Boche&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les staliniens sont en toute premi&#232;re ligne pour la mise en sc&#232;ne d'un spectacle ignoble et &#233;c&#339;urant. La police, qui op&#233;rait au service de l'occupant arrestations et rafles, passe en bloc du c&#244;t&#233; de la &#034;r&#233;sistance&#034;. On fait la chasse aux &#034;collaborateurs&#034;, pr&#233;texte &#224; r&#232;glements de comptes. Je vois dans la rue, sous les hu&#233;es et les quolibets, des jeunes femmes &#224; qui on a ras&#233; le cr&#226;ne, pour avoir, dit-on, &#034;couch&#233;&#034; avec des Allemands, spectacle r&#233;pugnant d'un moyen- &#226;ge. Dans des villes et m&#234;me dans des villages on exhibait des femmes torse nu, t&#234;te ras&#233;e, des croix gamm&#233;es trac&#233;es sur le cr&#226;ne ou la poitrine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'atmosph&#232;re &#233;tait litt&#233;ralement empest&#233;e. C'est au milieu de cette honteuse mascarade de &#034;lib&#233;ration&#034; que j'avais rendez-vous, un jour de septembre, chez une militante communiste du 19&#232;me arrdt. Je l'avais connue &#224; la Petite Roquette. Sans m'&#234;tre pr&#233;sent&#233;e comme trotskiste, la propagande que nous faisions, alors qu'elle et ses amis avaient perdu le contact avec l'appareil, convenait tout &#224; fait &#224; leurs aspirations. Beaucoup de communistes (et c'est pour cela que nous nous adressions &#224; eux) en leur for int&#233;rieur n'avaient pas reni&#233; l'Internationale. (Le Komintern avait &#233;t&#233; dissous en 1943).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce jour j'ignorais qu'entre-temps, c'est-&#224;-dire dans un tr&#232;s court intervalle de temps, des &#034;responsables&#034; avaient repris en mains ce secteur. Le m&#233;tro &#233;tant arr&#234;t&#233;, Pamp, qui se servait d'un v&#233;lo ce qui n'&#233;tait pas mon cas, proposa de me remplacer. De ce rendez-vous, o&#249; l'attendaient les tueurs staliniens des FTP, il n'est pas revenu. Nos moyens &#233;taient beaucoup trop faibles pour essayer de le retrouver ou de le sauver. Une de nos sympathisantes qui connaissait Georges Cogniot, un stalinien haut plac&#233; dans l'appareil, s'&#233;tait propos&#233;e de le solliciter (je ne sais pas si elle l'a fait). La police ne voulait pas s'attaquer aux staliniens, trop contente de jouer le jeu de &#034;l'&#233;puration&#034;, se mettant ainsi elle-m&#234;me &#224; l'abri. Le corps martyris&#233; de Pamp a &#233;t&#233; retrouv&#233; dans la Seine, et ses parents m&#234;me n'ont pas pu obtenir l'ouverture d'une enqu&#234;te. Pierre et Jean Bois ont &#233;t&#233; arr&#234;t&#233;s de la m&#234;me fa&#231;on, pour les m&#234;mes motifs, propagande aupr&#232;s de jeunes communistes (les J.C. de Suresnes). Mais ils eurent plus de chance ; l'astuce et le hasard aidant, ils purent s'&#233;chapper, chacun de son c&#244;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mort de Pamp fut pour moi une trag&#233;die. Des semaines, des mois durant je croyais encore le voir marcher dans la rue, entendre sa voix, je n'arrivais pas &#224; admettre qu'il fut mort, et dans des conditions aussi atroces. Le nom de Pamp, notre Pamp, s'ajoutait &#224; la longue liste des martyrs r&#233;volutionnaires victimes de la terreur stalinienne. Nous perdions un ami cher &#224; notre c&#339;ur, et surtout un militant de grande valeur ; &#034;un jeune qui devint tout courage et volont&#233; par les effets d'une pens&#233;e riche et g&#233;n&#233;reuse&#034; devait &#233;crire Barta, en lan&#231;ant l'appel &#224; un comit&#233; d'enqu&#234;te, qui n'aboutit jamais. &#034;Les criminels qui l'ont supprim&#233; ont fait plus que nous enlever &#224; nous notre meilleur camarade. Ils ont enlev&#233; une t&#234;te &#224; la classe ouvri&#232;re, une t&#234;te de talent, et les talents, faisait remarquer L&#233;nine, ne surgissent pas par centaines&#034;. (Lutte de Classes n&#176; 67, 18 septembre 1946).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous &#233;tions maintenant dans la l&#233;galit&#233; ; m&#234;me si dans un premier temps nous n'avons pas pu obtenir l'autorisation de publier un journal et une allocation de papier (il fallait pour cela justifier d'actes de r&#233;sistance), nous n'en avons pas tenu compte. Nous avons m&#234;me reproch&#233; aux trotskistes du PCI de se justifier comme r&#233;sistants devant le gouvernement gaulliste. Un militant de l'Union Communiste (c'&#233;tait le nom de notre groupe) &#233;tait ouvrier typo &#224; l'Imprimerie Nationale. Jour apr&#232;s jour il sortait des caract&#232;res d'imprimerie, cach&#233;s sous son imperm&#233;able. On se procura une presse, qu'on installa dans un appartement bourgeois de Bourg-la-Reine, non habit&#233;. Il appartenait aux parents d'un jeune camarade m&#233;decin. La Lutte de Classes commen&#231;a ainsi &#224; para&#238;tre sur une feuille petit format, imprim&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Espoirs nouveaux Notre groupe se d&#233;veloppait rapidement. Nous avions des contacts dans quelques entreprises, Gnome &amp; Rh&#244;ne, Thomson, Carnaud, Citro&#235;n, etc. C'&#233;tait notre objectif num&#233;ro un, nous avions &#233;t&#233; trop marqu&#233;s par le manque de liaison avec la classe ouvri&#232;re dans le pass&#233;. Chez Renault nous avions un camarade, Renard, qui prit le nom de Goupil. Vic, qui avait travaill&#233; comme ma&#231;on dans son adolescence, puis, apr&#232;s avoir r&#233;ussi le concours, comme employ&#233; &#224; la SNCF, reprit la vie d'ouvrier chez Citro&#235;n, puis chez Renault. Impri (notre typo de l'Imprimerie Nationale) avait recrut&#233; un camarade de travail qui prit le pseudonyme de Tallerdin. Ma curiosit&#233; fut bien r&#233;compens&#233;e quand je lui demandai le pourquoi : &#034;eh bien, parce que j'ai l'air d'un...&#034; Dans la nouvelle fourn&#233;e militante il y avait aussi des provinciales venues faire des &#233;tudes &#224; Paris : Denise, de Bayonne, Fran&#231;oise, fille de fromagers de Lorraine, Dani&#232;le, du Limousin. Nous faisions du &#034;porte &#224; porte&#034;, des ventes &#224; la cri&#233;e, des r&#233;unions, bref le travail militant habituel. Ramboz installa son domicile dans un atelier d'art &#224; deux niveaux, impasse du Rouet, dans le 14&#232;me : nous y tenions une permanence, Ramboz donnait des cours d'&#233;ducation, on avait une biblioth&#232;que de pr&#234;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans se consacrer &#224; l'art, Ramboz aimait peindre et sculpter. Une figurine en bois de sa femme nue, enceinte, &#233;tait une vraie &#034;V&#233;nus callipyge&#034;. Pour le b&#233;b&#233; &#224; venir, il &#233;crivit une fable chinoise sur les personnages &#233;go&#239;stes de &#034;Ki-Ha-Gr&#244;&#034; et &#034;Ki-Ha-Otan&#034;. Elle &#233;tait moins r&#233;ussie que sa sculpture. J'avais fait d&#233;couvrir &#224; Barta le mus&#233;e Rodin (nous ne connaissions avant que sa statue de Balzac, &#224; Vavin). Mais c'est davantage la musique qui faisait partie de notre culture &#034;collective&#034;. Aux concerts Colonne (place du Ch&#226;telet) on pouvait, la veille du concert, assister gratuitement &#224; la r&#233;p&#233;tition g&#233;n&#233;rale ; du haut du poulailler on voyait la calvitie du chef d'orchestre Eug&#232;ne Bigot. Nous fr&#233;quentions aussi de temps en temps la salle Pleyel ; en sortant d'un concert apr&#232;s le triple concerto de Beethoven, je manifestai une telle ivresse qu'on me surnomma &#034;violoncelle&#034;. (Surnom vite abandonn&#233; pour celui de &#034;Jiminy&#034;, l'insecte qui dans le film de Walt Disney &#233;tait la conscience morale de Pinocchio).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Assise &#224; un concert &#224; c&#244;t&#233; de Lis&#233; (un tout jeune camarade d'origine modeste), je le vis piquer du nez et ronfler doucement ; il ne se d&#233;couragea pas pour autant et continua &#224; participer &#224; nos sorties musicales. Nous n'avions rien invent&#233; en ce domaine. Raptis nous avait racont&#233;, qu'en prison en Gr&#232;ce, il avait r&#233;ussi &#224; introduire dans sa cellule un tourne-disque et des disques. Il se r&#233;jouissait de faire &#233;couter &#224; ses camarades la musique de Beethoven. H&#233;las, apr&#232;s un moment un des d&#233;tenus s'impatienta : &#034;tu ne peux pas nous faire jouer quelque chose de plus gai ?&#034; Aimer le beau, c'est aussi une question d'&#233;ducation, telle &#233;tait la le&#231;on.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'on appelait la &#034;lib&#233;ration&#034;, n'avait am&#233;lior&#233; en rien les conditions mat&#233;rielles d'existence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La p&#233;nurie, le rationnement et le march&#233; noir ne disparurent pas comme par enchantement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle aubaine le jour o&#249; je re&#231;us de ma tante Ida du Qu&#233;bec, un gros colis avec des v&#234;tements, du lait, des &#339;ufs en poudre, du chocolat. On se r&#233;unit &#224; plusieurs pour festoyer. Ma tante entreprit aussi des recherches aupr&#232;s de la Croix-Rouge en Europe pour retrouver la trace de mes parents. Ce fut sans r&#233;sultat. J'appris plus tard, par la s&#339;ur de Barta, qu'ils avaient quitt&#233; Bucarest pour retourner en Bucovine, rattach&#233;e &#224; l'URSS en juin 1940. Mes parents jug&#232;rent sans doute qu'ils y seraient plus &#224; l'abri. Mais les atroces p&#233;rip&#233;ties de la guerre eurent vite fait de les pr&#233;cipiter dans la tourmente. Je ne saurai jamais quelle fut leur destin. A cette &#233;poque je ne portai pas leur deuil. Mon &#233;tat d'esprit &#233;tait enti&#232;rement &#224; la lutte, non pas dans l'euphorie, mais dans la tension des forces et la volont&#233; de vaincre. Le Vieux, dans toute sa vie d'exil&#233;, nous avait inspir&#233; cette foi en l'avenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est cette force de conviction, plus que mes capacit&#233;s intellectuelles, qui entra&#238;nait les jeunes que je voulais gagner &#224; notre combat. Comme aimait &#224; le dire Pamp : &#034;il faut faire bouger les gens d'un millim&#232;tre&#034;. Isabelle, la compagne de notre camarade L&#233;glise, m&#233;decin, m'avoua que ce qui la touchait ce n'&#233;tait pas tant ce que je lui disais, mais ma fa&#231;on de le dire. Elle avait &#233;t&#233; coiffeuse de madame Say, et &#224; ce titre log&#233;e au ch&#226;teau avec une nombreuse domesticit&#233; ; les souvenirs qu'elle retenait de cette &#233;poque ne manquaient pas de sel. J'avais aussi une relation amicale avec le fils d'un artisan italien, le camarade Davas, farouchement anti-militariste ; il m'a racont&#233; plus d'une anecdote sur la vie &#224; la caserne, et les bagarres entre &#034;ceux de Lille&#034; et &#034;ceux de Marseille&#034;. Un jour il me demanda : &#034;qu'est-ce qui te pousse &#224; militer avec des ouvriers ?&#034; -&#034;J'aime les gens&#034;. Ma r&#233;ponse spontan&#233;e ne le satisfaisait pas ; pour lui, les hommes &#233;taient &#233;go&#239;stes, m&#233;chants, ils avaient trop de faiblesses. Le hasard nous fit nous rencontrer bien des ann&#233;es plus tard, &#224; un meeting, et apr&#232;s quelques mots &#233;chang&#233;s il m'embrassa. Le souvenir des temps difficiles ne s'&#233;tait pas effac&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1945 Marcel Baufr&#232;re est revenu de Buchenwald et nous avons divorc&#233;, pour lui permettre d'&#233;pouser sa compagne. Nous restions camarades et amis. Il me parla de sa vie dans le camp ; s'il &#233;tait encore de ce monde, me dit-il, c'est gr&#226;ce au prisonnier qui lui fit manger une gousse d'ail le jour o&#249; il n'avait plus la force de se lever (ce qui signifiait la mort).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'assistai &#224; un meeting o&#249; Roland et Yvonne Fili&#226;tre qui eux aussi revenaient de d&#233;portation, &#233;taient &#224; la tribune. Yvonne, que j'avais connue active et volubile, avait le regard d'une revenante d'outre-tombe. David Rousset a bien racont&#233; cette existence entre la vie et la mort, qu'il avait partag&#233;e, dans &#034;L'univers concentrationnaire&#034; et &#034;Les jours de notre mort&#034;. Quand je parlai &#224; Marcel du travail que nous avions entrepris et dans quelle perspective, il me dit que nous &#233;tions irr&#233;alistes. Lui-m&#234;me reprit sa vie de militant avec ses anciens camarades au PCI et au journal &#034;La V&#233;rit&#233;&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la fin de la guerre, en rachat des pers&#233;cutions endur&#233;es par les juifs, un d&#233;cret autorisa les changements de nom, par un jugement de tribunal. Le mien &#233;tant d'une prononciation difficile, j'en profitai pour le franciser. De plus, on ne peut jamais exclure un retour de l'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Illustration de l'&#233;tat d'esprit de l'&#233;poque : l'avou&#233; qui fit pour moi les d&#233;marches, refusa d'&#234;tre pay&#233;. Je n'ai que m&#233;pris pour les gens qui, le danger pass&#233;, exhibent leur jud&#233;it&#233;. Ainsi Clara Malraux, qui se vantait de ses origines, alors que pendant la guerre elle avait par pr&#233;caution fait baptiser sa fille. On sait que beaucoup de familles, pour sauver leurs enfants de la d&#233;portation et de la mort, les avaient &#224; bon escient cach&#233;s dans des institutions catholiques ou protestantes. &#034;Au revoir les enfants&#034;, le film de Louis Malle, en est un beau t&#233;moignage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1945 c'est la fin de la guerre ; c'est aussi le bombardement de Dresde et de Berlin, et la bombe atomique sur Hiroshima et Nagasaki. Pourtant, les &#034;alli&#233;s&#034; ont perp&#233;tr&#233; ces massacres alors qu'ils avaient d&#233;j&#224; gagn&#233; la guerre. En France, les intellectuels versatiles se prosternent devant le PCF, qui se dit le &#034;parti des 75.000 fusill&#233;s&#034; ; ils ferment les yeux sur le r&#233;pugnant chauvinisme des staliniens, qui interdiront aux ouvriers fran&#231;ais de donner un morceau de pain ou d'&#233;changer une parole avec les prisonniers allemands r&#233;quisitionn&#233;s, leurs compagnons de travail. Picasso lui-m&#234;me adh&#232;re au PCF et lui offre comme embl&#232;me sa c&#233;l&#232;bre &#034;colombe de la paix&#034;. De Gaulle amnistie Thorez, d&#233;serteur en 1939 et rentr&#233; de Moscou, et le nomme vice-premier ministre. En &#233;change de leur participation au gouvernement, les staliniens d&#233;sarment les milices patriotiques (les vieux militants en pleuraient), enterrent les JC devenues UJRF (union des jeunesses r&#233;publicaines de France). Le 1er mai 1945 la CGT donne aux ouvriers la consigne de travailler, mais doit s'incliner devant leur refus. Les d&#233;put&#233;s &#034;communistes&#034; votent les cr&#233;dits pour la guerre d'Indochine, et Charles Tillon ministre de l'air, endosse les bombardements sur S&#233;tif en Alg&#233;rie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s le partage du monde entre &#034;Grands&#034; &#224; Yalta (en f&#233;vrier 45) qui mettait des garde-fous &#224; la r&#233;volution et octroyait &#224; la Russie la main-mise sur la moiti&#233; de l'Europe, les bureaucrates staliniens ne pouvaient-ils pas r&#234;ver de faire la loi comme en &#034;d&#233;mocratie populaire&#034; ? Au moment m&#234;me o&#249; la classe ouvri&#232;re n'avait ni logements, ni v&#234;tements, ni nourriture et o&#249; le patronat, sous pr&#233;texte de se remettre &#224; flot, exigeait de longues heures de travail pour de bas salaires, les staliniens assum&#232;rent ouvertement le r&#244;le de gardes-chiourme contre les ouvriers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'&#233;tait pas &#034;il faut savoir terminer une gr&#232;ve&#034; comme en 36. Non, c'&#233;tait mieux que cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;La gr&#232;ve est l'arme des trusts&#034;. &#034;Produire d'abord, revendiquer ensuite&#034;. Tels &#233;taient leurs slogans officiels. Dans les Houill&#232;res nationalis&#233;es Thorez exhortait les mineurs du nord &#224; la &#034;bataille du charbon&#034;, au d&#233;passement des normes. (Trois ans plus tard les mineurs gr&#233;vistes s'affrontaient &#224; la police, aux CRS et aux paras de Massu envoy&#233;s par le ministre &#034;socialiste&#034; Jules Moch).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'en &#233;tait trop pour une classe ouvri&#232;re sortant de cinq ann&#233;es de mis&#232;re, croyant qu'enfin on allait pouvoir vivre mieux. C'&#233;tait l'occasion ou jamais pour nous de d&#233;masquer la vraie nature de la bureaucratie stalinienne et r&#233;formiste, de faire rena&#238;tre une avant-garde r&#233;volutionnaire au sein de la classe ouvri&#232;re. Mais dans ce combat sans merci il y avait un contraste &#233;vident entre notre politique et celle des trotskistes du PCI. Dans leur journal &#034;La V&#233;rit&#233;&#034; on appelait les bureaucrates &#034;camarades&#034; (voir notre &#034;Lettre ouverte contre la propagande pivertiste dans le mouvement trotskiste&#034;, de juillet 1945). Nos militants travaillant en usine diffusaient clandestinement des tracts (d'une demi-page ou d'un quart de page) sign&#233;s &#034;un groupe d'ouvriers&#034;. La CGT r&#233;gnait en ma&#238;tre et un ouvrier surpris &#224; diffuser un tract &#233;tait d&#233;nonc&#233; et mis &#224; la porte. Les militants, gar&#231;ons ou filles, qui vendaient &#034;La Lutte de Classes&#034; &#224; la porte de l'usine ou aux sorties du m&#233;tro &#233;taient agress&#233;s physiquement ; ils ne se laissaient pas intimider et ripostaient, d'autant plus que les ouvriers d&#233;sapprouvaient ces agissements. Mais les trotskistes du PCI, qui s'obstinaient &#224; consid&#233;rer le PCF comme le parti de la classe ouvri&#232;re, pr&#233;tendaient qu'il ne fallait pas donner pr&#233;texte &#224; la provocation et se battre entre ouvriers ! Celui qui ne veut pas voir est aveugle. Voici tel qu'il me l'a racont&#233; plus tard, un &#233;pisode v&#233;cu &#224; l'&#233;poque par notre camarade Rival : &#034;Avec une camarade, au m&#233;tro La Motte-Picquet Grenelle, nous vendions la Lutte de Classes, lorsque quelqu'un s'est approch&#233; et nous a demand&#233; &#224; voir le journal : 'Vous &#234;tes des hitl&#233;ro-trotskistes, des salauds, je vais envoyer la police'. On a pris &#231;a &#224; la rigolade, mais quelques minutes apr&#232;s deux inspecteurs de police nous ont demand&#233; le permis de colportage, l'autorisation de vendre sur la voie publique. Ils nous ont emmen&#233;s au commissariat, le stalinien t&#233;moignait : 'moi, monsieur, je fais partie du PC fran&#231;ais, je suis un patriote, ces gens sont contre la reconstruction de la France'. Ce qui reste grav&#233; dans ma m&#233;moire, c'est la r&#233;flexion du commissaire de police : 'j'ai jamais vu &#231;a, des rouges qui font arr&#234;ter des plus rouges qu'eux', quelque chose qui voulait dire, ils vont se battre entre eux, on n'aura plus besoin de faire la chasse aux communistes.&#034; (Ils furent quittes pour 300 francs d'amende). Le patronat appr&#233;ciait l'aubaine qui leur venait des staliniens, sans que la bourgeoisie leur en sut gr&#233; pour autant. Les patrons &#233;taient les gagnants dans cette collaboration. PCF et PS &#233;taient au gouvernement avec un parti de droite (MRP), et un parti d'extr&#234;me-droite se d&#233;veloppait sous l'&#233;gide de de Gaulle, qui avait d&#233;missionn&#233; en janvier 46.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant tout il nous fallait atteindre la classe ouvri&#232;re. D&#232;s octobre 45 nous f&#238;mes para&#238;tre &#034;La Voix des Travailleurs&#034;, un journal petit format portant en sous-titre &#034;bulletin de l'Opposition syndicale lutte de classe (CGT)&#034;. En m&#234;me temps la Lutte de Classes, notre journal de propagande et d'&#233;ducation politique qui traitait de probl&#232;mes nationaux et internationaux, des luttes d'&#233;mancipation dans les colonies, des combats ouvriers dans d'autres pays, continuait de para&#238;tre. Non sans difficult&#233;s financi&#232;res. Je me souviens que notre camarade Fran&#231;oise (Marguerite Bongrain), qui avait fait l'&#233;cole de la Croix-Rouge, s'embaucha pour un temps comme infirmi&#232;re de nuit dans une usine. Cela lui permettait de militer dans la journ&#233;e et une partie de son salaire allait &#224; l'organisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans La Voix des Travailleurs une grande place &#233;tait laiss&#233;e aux &#034;&#233;chos&#034;, aux articles envoy&#233;s par nos camarades ou sympathisants ouvriers. Des gens &#224; qui on ne donnait jamais la parole, m&#234;me dans les r&#233;unions syndicales, parlaient de leurs conditions de travail, des horaires trop longs, de l'ins&#233;curit&#233;, de la nourriture insuffisante, des conflits avec la ma&#238;trise et les bureaucrates (de vrais &#034;suppl&#233;tifs&#034;), de leur vie en dehors de l'usine, de leurs griefs et de leurs aspirations. C'&#233;tait un journal vivant, passionnant m&#234;me. Mais au bout de douze num&#233;ros nous avons d&#251; y renoncer, pour ne pas mettre en p&#233;ril La Lutte de Classes. C'est dire que les appuis venant de l'ext&#233;rieur &#233;taient maigres. D&#233;sormais les &#233;chos d'usine paraissaient au verso de notre journal politique, organe de l'Union Communiste (trotskiste).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est vers cette &#233;poque (1946) que Goupil, notre principal militant chez Renault, s'avisa que son travail ne menait &#224; rien et donna sa d&#233;mission. Nous avions tort, selon lui, de tout miser sur le travail ouvrier, il fallait viser plus loin, discuter de &#034;la nature de l'URSS&#034;. C'&#233;tait un vieux d&#233;bat ressass&#233; dans le mouvement trotskiste. Pourtant la r&#233;flexion politique ne manquait pas &#224; l'UC. Trois ans auparavant d&#233;j&#224; (Lutte de Classes n&#176;10 du 28.2.43) Barta &#233;crivait : &#034;l'arm&#233;e peut vaincre, mais l'URSS succombera en tant qu'Etat ouvrier si le capitalisme sort indemne de la guerre.&#034; Et dans le N&#176;13 (24.5.43) : &#034;le rapport de forces changera chaque jour davantage en faveur du capitalisme et provoquera l'effondrement brusque de toutes les conqu&#234;tes socialistes qui subsistent encore en URSS.&#034; En mars 1949, dans une r&#233;union, Barta rappelait : &#034;en avan&#231;ant hors du territoire de l'URSS la bureaucratie a inaugur&#233; une politique de pillage des pays occup&#233;s ; c'est en 1944, en exigeant le retrait de toutes les troupes d'occupation, que nous avons marqu&#233; la rupture avec la d&#233;fense de l'URSS.&#034; Souvent des camarades trotskistes nous faisaient ce reproche : &#034;o&#249; sont vos th&#232;ses ?&#034; qu'on avait fini par tourner en plaisanterie. Nous apportions le plus grand s&#233;rieux &#224; notre instruction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'organisation recommandait l'&#233;tude des classiques, r&#233;&#233;ditait des brochures, des camarades ouvriers fr&#233;quentaient p&#233;riodiquement la Biblioth&#232;que nationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans sa lettre ouverte de juillet 45 au PCI (d&#233;j&#224; cit&#233;e) Barta &#233;crivait : &#034;l&#224; se r&#233;sume tout le programme de notre travail. Comment faire bien comprendre la situation &#224; une centaine d'ouvriers, les gagner corps et &#226;me &#224; la politique r&#233;volutionnaire, en faire des cadres de la classe ouvri&#232;re et du trotskisme, c'est par eux que nous pourrons appara&#238;tre aux masses comme leur seuls d&#233;fenseurs, dans ce moment o&#249; elles n'ont que des ennemis. Ce sont l&#224; les probl&#232;mes de la construction du parti, de sa prol&#233;tarisation, de l'attitude envers les questions th&#233;oriques, du lien entre la th&#233;orie et la pratique.&#034; Nos &#034;th&#232;ses&#034; c'&#233;tait d'apprendre &#224; gagner la confiance des ouvriers. Trotski l'avait maintes fois exig&#233; de la part des militants ; nous essayions d'appliquer son conseil : &#034;en premier lieu une bonne oreille et seulement en second une bonne langue&#034; (Oeuvres compl&#232;tes, 10.X.1937). Il y avait une note comique dans notre volont&#233; de rendre compte de cette &#233;coute dans le d&#233;tail : &#034;il m'a dit... alors je lui ai dit... alors il m'a r&#233;pondu...&#034; On s'impatientait parfois : &#034;abr&#232;ge, r&#233;sume...&#034; Mais tout en plaisantant, nous attachions une grande importance &#224; ce dialogue, et le journal en &#233;tait le reflet. Nous &#233;tions dans la bonne tradition socialiste, celle qu'illustre cette pens&#233;e de Jaur&#232;s : &#034;tout progr&#232;s vient de la pens&#233;e ; il faut donner d'abord aux travailleurs le temps et la force de penser&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s la d&#233;fection de Goupil, et compte tenu de la situation, il fut d&#233;cid&#233; d'investir toutes nos forces sur un seul point strat&#233;gique, le bastion ouvrier de Renault Billancourt, avec ses 30.000 travailleurs et son aura des luttes men&#233;es dans le pass&#233;. &#034;Concentrer les forces pour un certain temps sur une certaine t&#226;che, sur un certain quartier, sur une certaine usine m&#234;me&#034;, tel avait d&#233;j&#224; &#233;t&#233; le conseil de Trotski aux militants en 1937. Huit militants formaient notre &#034;commando&#034; (que les staliniens dans leur rage devaient estimer plus tard &#224; 200). Les fr&#232;res Bois, Pierre et Jean, respectivement 24 et 22 ans en 1946, fils d'ouvrier ma&#231;on communiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre devait devenir le leader, ou le capitaine du navire comme s'exprimera plus tard Barta, et dont le nom restera associ&#233; &#224; la gr&#232;ve d'avril-mai 47. Henri Durieux, qu'on appelait Blondet parce qu'il &#233;tait blond, 24 ans, d'une famille ouvri&#232;re de l'est. Schwartzman, fils d'artisan de la rue des Rosiers, dont le pseudonyme Lis&#233; rappelait sa boulimie des livres... qu'il oubliait de rendre. Jules Pichot (Gaston), fils de ma&#231;on d'Antony, apprenti p&#226;tissier. Gustave Gel&#233; (Tatave) fils d'ouvrier tulliste et militant communiste de Calais, 19 ans, travaillant en usine tout en poursuivant des &#233;tudes en cours du soir au CNAM. Andr&#233;e Hardy (Claire), une bien jolie rousse, apprentie couturi&#232;re, et enfin le seul qui n'&#233;tait pas d'origine ouvri&#232;re, Labb&#233;, le fr&#232;re cadet de Pamp. Ils avaient chacun leur personnalit&#233; propre, mais leur trait commun &#233;tait une soif illimit&#233;e d'apprendre, d'&#234;tre digne du nom d'avant-garde ouvri&#232;re. Tatave s'&#233;tait fait embaucher avec son vrai CAP d'&#233;lectricien ; ce m&#234;me certificat, maquill&#233;, servit aussi &#224; faire embaucher Pichot et Labb&#233;, qui n'avaient pas de r&#233;f&#233;rences professionnelles. Ils eurent vite fait de s'adapter &#224; un autre poste que celui d'&#233;lectricien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre propagande en usine se faisait toujours &#034;sous le manteau&#034;. Une fois concert&#233;e, l'&#233;quipe marchait comme un seul homme, et &#034;l'intendance&#034;, dont je faisais partie, suivait. Je connaissais assez bien l'argot ouvrier (apr&#232;s dix ans d'apprentissage), et pourtant ! Un jour o&#249; je tapais un texte manuscrit de Vic, je m'arr&#234;tai perplexe devant une phrase que je d&#233;chiffrai comme &#233;tant : &#034;nous voulons du vin et pas de la bibine !&#034; L'&#233;criture n'&#233;tait pas assez nette, je n'avais aucun moyen de joindre Vic et le travail pressait. Il fallait se lancer ; dans l'angoisse de l'incertitude, allons-y pour bibine. Quel soulagement le lendemain de savoir qu'il s'agissait bien de ce mot, en l'occurrence une bi&#232;re de mauvaise qualit&#233; qu'on servait &#224; la cantine, le reste du menu n'&#233;tant pas mieux. Le journal avait d'ailleurs une rubrique r&#233;guli&#232;re sur les cantines et le ravitaillement dont, noblesse oblige, Fanny (Lucienne) &#233;tait la sp&#233;cialiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A part ce travail de dactylo, je prenais en st&#233;no les compte-rendus des discussions dans les r&#233;unions, surtout des expos&#233;s de Barta qui &#233;taient de v&#233;ritables cours d'instruction politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autodidacte en st&#233;no (du temps o&#249; je travaillais chez un patron), j'en imposai &#224; tout le monde par la rapidit&#233; de mes hi&#233;roglyphes. Les notes, tap&#233;es &#224; la machine, &#233;taient distribu&#233;es aux camarades. Gr&#226;ce &#224; ces compte-rendus, conserv&#233;s, on peut retracer l'&#233;laboration de notre travail. Ainsi cette r&#233;union o&#249; nous discutions de la possibilit&#233; d'aller vendre le journal devant Gnome &amp; Rh&#244;ne. Allons-nous devoir tenir t&#234;te, dans cette bo&#238;te nationalis&#233;e, &#224; 300 nervis staliniens, chiffre suppos&#233; des membres du PC, comme le craignaient certains camarades ? ou, comme le supposait Barta, les militants abrutis et cogneurs ne pouvaient pas &#234;tre plus de 30 ; ce qui allait s'av&#233;rer juste. Ou encore cette discussion &#224; propos des agressions staliniennes : Blondet avait &#233;crit dans un tract &#034;&#339;il pour &#339;il, dent pour dent&#034;. Faux, disait Barta, nous voulons imposer la d&#233;mocratie ouvri&#232;re, pas la vengeance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La ponctualit&#233;, le travail impeccable en temps et en heure, &#233;taient des qualit&#233;s indispensables &#224; notre force de frappe. J'y veillais. N'&#233;tais-je pas la plus ancienne, celle qui avait milit&#233; avant la guerre ? Cela me valut aussi, pour peu de temps heureusement, le sobriquet de &#034;petit Staline&#034;, traduisez &#034;secr&#233;taire g&#233;n&#233;ral&#034;. Cependant les probl&#232;mes d'organisation &#233;taient enti&#232;rement subordonn&#233;s &#224; la r&#233;flexion et au d&#233;bat sur nos perspectives politiques. J'avais eu maintes fois l'occasion de v&#233;rifier la hauteur de vues et la lucidit&#233; de celui dont je partageais la vie et le travail militant, et qui &#233;taient la source de notre moral &#233;lev&#233; (de notre &#034;f&#233;licit&#233;&#034; selon l'expression de Barta dans sa brochure de 43). Et cette richesse de pens&#233;e ne pouvait pas ne pas &#234;tre contagieuse pour tous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Souvent il s'inspirait jusque dans le d&#233;tail des &#233;crits du Vieux, sans les avoir sous les yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi dans l'article pol&#233;mique &#034;Qu'est-ce qu'un gouvernement ouvrier et paysan&#034; (du 14 novembre 1945) il cite le h&#233;ros shakespearien du Songe d'une nuit d'&#233;t&#233;, le menuisier Snug qui rev&#234;tu d'une peau de lion promet aux belles dames de rugir comme une colombe. Or on trouve cette m&#234;me &#034;parabole&#034; dans un article de Trotski du 23 mars 1934, &#034;Encore une fois sur le centrisme&#034;. Les &#233;ditoriaux du journal &#233;taient r&#233;dig&#233;s par Barta, ainsi que des articles qu'il signait d&#233;sormais. Mais il n'&#233;tait plus le seul r&#233;dacteur, tout le monde devait prendre sa plume ; selon le cas, les camarades signaient d'un pseudonyme, ou de leur nom quand ils &#233;taient devenus publiquement connus. Certains avaient du talent journalistique ; h&#233;las, ce n'&#233;tait pas mon cas. Mais j'y allais quand m&#234;me de mon article dans chaque num&#233;ro, m'aidant de mes lectures et de nos discussions. Comme il ne contenait rien d'original, je refusais de le signer malgr&#233; l'insistance de Barta. Souvent j'allais travailler chez Fanny. Elle m'interrogeait : &#034;alors, qu'est-ce que tu veux dire ?&#034; -&#034;Eh bien...&#034; suivait mon expos&#233;. -&#034;Ecris-le, comme tu l'as dit.&#034; La m&#234;me angoisse, cependant, me reprenait &#224; la veille de chaque num&#233;ro.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis fi&#232;re, r&#233;trospectivement, d'avoir r&#233;dig&#233; dans le n&#176; 53 du journal, &#034;Le soleil luit de l'Orient&#034;, qui t&#233;moigne de notre pers&#233;v&#233;rante propagande anti-colonialiste. Elle ne se manifestait pas seulement par de nombreux articles, et &#224; l'occasion des tracts. Nous avions un militant vietnamien, Tho, d'un bon niveau politique, qui &#233;tait en relation avec les travailleurs indochinois parqu&#233;s dans les camps d'internement - pendant que la France faisait la guerre en Indochine - ce qui nous permettait de r&#233;v&#233;ler r&#233;guli&#232;rement les informations sur les traitements auxquels ils &#233;taient soumis. Il est remarquable que dans nos listes de souscription pour le journal, les sommes vers&#233;es par les ouvriers des camps, vivant avec une d&#233;risoire allocation, &#233;taient plus &#233;lev&#233;es que celles que nous recueillions par ailleurs. En 1949 l'UC publia une brochure, r&#233;dig&#233;e par Ramboz. Tho finit par rentrer au Vietnam.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien qu'absorb&#233;s par notre travail, Barta et moi ne vivions pas en nous ignorant. Nos go&#251;ts &#233;taient communs, il n'y avait entre nous le moindre accroc. Nous discutions beaucoup du travail, de l'orientation politique, et Barta se plaignait que sa pens&#233;e aille plus vite que le temps n&#233;cessaire pour l'exprimer. Quoi qu'il en soit, ses articles, &#224; mon sens, &#233;taient forts parce qu'ils &#233;taient concis, sans digressions, allant droit au but.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ann&#233;e 46, marqu&#233;e par un intense effort d'agitation, de propagande, d'&#233;ducation, a &#233;t&#233; aussi celle d'un m&#233;morable pied de nez aux bureaucrates. Notre camarade Rival, &#226;g&#233; de 26 ans &#224; l'&#233;poque, travaillait chez Thomson, dans le 15&#232;me arrdt., et y sortait r&#233;guli&#232;rement un bulletin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prot&#233;g&#233; par des camarades, il portait seul, haut et ferme, dans le d&#233;fil&#233; du 1er mai, une pancarte &#034;Echelle mobile des salaires&#034; : c'&#233;tait une de nos revendications essentielles, interdite par les staliniens. Rival raconte lui-m&#234;me cet &#034;exploit&#034; dans ses souvenirs (non publi&#233;s).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est ici qu'il faut sauter &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est en 1947 que notre commando chez Renault allait montrer de quoi il &#233;tait capable. Il est vrai que la conjoncture s'y pr&#234;tait. Encore fallait-il la comprendre. Car comme l'avait dit Trotski dans sa conf&#233;rence de Copenhague en 1932 : &#034;Le soul&#232;vement des masses n'est pas une entreprise isol&#233;e que l'on peut d&#233;clencher &#224; son gr&#233;. Il repr&#233;sente un &#233;l&#233;ment objectivement conditionn&#233; dans le d&#233;veloppement de la soci&#233;t&#233;. Mais les conditions du soul&#232;vement existent-elles, on ne doit pas attendre passivement la bouche ouverte : dans les affaires humaines aussi, il y a comme le dit Shakespeare, des flux et des reflux : 'there is a tide in the affairs of men which taken at the flood, leads on to fortune'.&#034; (Il y a une mar&#233;e dans les affaires humaines qui, prise au flot montant, m&#232;ne &#224; la fortune). A mainte et mainte reprise le Vieux avait rappel&#233; ce devoir de vigilance. C'est ainsi que dans mes notes de lecture je retrouve cette phrase extraite de son Histoire de la R&#233;volution russe : &#034;la logique de la lutte de classes ne nous dispense pas d'employer notre logique subjective. Celui qui ne sait pas trouver d'espace pour son initiative, son &#233;nergie, son talent et quelque h&#233;ro&#239;sme dans les cadres de la n&#233;cessit&#233; &#233;conomique, celui-l&#224; ne poss&#232;de point le secret philosophique du marxisme.&#034; Il faut savoir saisir l'occasion, il faut aussi s'y pr&#233;parer. Les staliniens y allaient trop fort, la mis&#232;re &#233;tait grande (le plan Marshall n'avait pas encore &#233;t&#233; lanc&#233;), les ouvriers en avaient ras-le-bol. Mais les explosions spontan&#233;es ici ou l&#224; restaient sans lendemain. La gr&#232;ve des ouvriers de la presse, qui avait eu un certain retentissement bien que calomni&#233;e par Croizat, ministre stalinien du Travail, n'avait pas entra&#238;n&#233; les ouvriers de l'industrie. La gr&#232;ve d'avril-mai chez Renault, d&#233;clench&#233;e dans le secteur Collas o&#249; travaillait Pierre Bois, &#233;clata comme un coup de tonnerre. Pierre Bois a racont&#233; l'&#233;v&#233;nement, sous son aspect anecdotique, dans une brochure &#233;dit&#233;e par &#034;Lutte Ouvri&#232;re&#034; en 1971. En juin 1947 d&#233;j&#224; la &#034;R&#233;volution Prol&#233;tarienne&#034; avait publi&#233; un article de Bois. Mais pour l' analyse politique de la gr&#232;ve il faut se reporter &#224; la s&#233;rie d'articles &#233;crits par Barta (il signait A. Mathieu) en 1948 dans &#034;La Voix des Travailleurs&#034; sous le titre &#034;Il y a un an&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel &#233;pisode exaltant pour nous tous ! C'&#233;tait la bataille de David contre Goliath. La premi&#232;re image que j'ai retenue, c'&#233;tait &#224; midi, place Nationale, le lundi 28 avril (la gr&#232;ve avait commenc&#233; le vendredi 25, confirm&#233;e par le comit&#233; de gr&#232;ve et le vote des ouvriers le lundi suivant). Je sortais du m&#233;tro, seule, le c&#339;ur battant. Y aura-t-il du monde ? Les ouvriers de toute l'usine r&#233;pondront-ils &#224; l'appel du Comit&#233; de gr&#232;ve Collas ? La place Nationale &#233;tait noire de monde ! Je me m&#234;le &#224; la foule, pr&#232;s d'un groupe de femmes. Bois, d&#233;j&#224; juch&#233; sur ce qui me semble &#234;tre une tribune, harangue les ouvriers. Une ouvri&#232;re dit &#224; sa voisine : &#034;tu vois, le gars qui parle c'est un des n&#244;tres&#034;. Paroles pour moi inoubliables. En d'autres mots : maintenant nous allons pouvoir dire ce que nous avons sur le c&#339;ur. Dans les jours qui ont suivi je suis all&#233;e quotidiennement &#224; Billancourt. On tenait une permanence, au caf&#233; Le Terminus, plus tard au Bon Accueil. Je discutais avec les ouvriers, aucun ne m'a jamais demand&#233; qui j'&#233;tais, d'o&#249; je venais. J'&#233;tais l&#224; pour les aider, je parlais leur langage (m&#234;me si c'&#233;tait avec un &#034;accent&#034;), cela leur suffisait. Un jour au bistrot, un ouvrier des forges, plus tout jeune, me prend &#224; t&#233;moin de la trahison des bureaucrates : Linet, qui se pr&#233;tend m&#233;tallurgiste, ne travaille plus de ses mains depuis des d&#233;cennies, et pr&#233;tend dicter aux ouvriers ce qu'ils doivent faire. Il trouvait utiles les petits tracts anonymes que nous diffusions avant la gr&#232;ve ; ne sachant pas &#224; qui en demander, il en avait copi&#233; un &#224; la main en sept exemplaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Berthemin nous est rest&#233; fid&#232;le jusqu'au bout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour le 1er mai de cette ann&#233;e l&#224;, le Comit&#233; de gr&#232;ve Renault lan&#231;ait un appel &#224; la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale. Le tract, r&#233;dig&#233; par Barta et imprim&#233; gratuitement &#224; 100.000 exemplaires par les ouvriers de l'imprimerie de presse R&#233;aumur (t&#233;moignage &#233;loquent de leur soutien) &#233;tait diffus&#233; dans le cort&#232;ge de la manifestation, en d&#233;pit des injures et des bagarres provoqu&#233;es par 40 les staliniens. Tatave faisait office de garde du corps attitr&#233; et discret de Ramboz ; dangereusement vuln&#233;rable d'une oreille, il n'aurait malgr&#233; cela pas accept&#233; d'&#234;tre absent de l'&#233;v&#233;nement. Le 4 mai, les staliniens craignant d'&#234;tre &#034;d&#233;pass&#233;s sur la gauche&#034; (selon l'expression de Duclos) se laiss&#232;rent &#233;jecter du gouvernement du &#034;socialiste&#034; Ramadier. Mais les c&#233;g&#233;tistes man&#339;uvr&#232;rent pour saboter la gr&#232;ve. Faute d'hommes et de femmes &#233;duqu&#233;s, capables de tenir t&#234;te partout, localement, &#224; la pression des petits bureaucrates aux ordres des bonzes syndicaux, les ouvriers ne dirigeaient pas eux-m&#234;mes leur lutte. Partie sur une revendication de 10 francs sur le taux de base, l'usine reprit avec une &#034;prime&#034; de 3 francs. Les ouvriers n'avaient pas de r&#233;serves pour tenir longtemps ; mais la solidarit&#233; aurait pu jouer, la gr&#232;ve pouvait &#234;tre contagieuse. Plus tard Barta se reprochait une erreur de tactique : nous n'aurions pas d&#251; accepter le vote pour la prime de 3 frs impos&#233; par la CGT apr&#232;s la deuxi&#232;me semaine de gr&#232;ve, alors que le vote apr&#232;s la premi&#232;re semaine avait donn&#233; une majorit&#233; pour la continuation de la gr&#232;ve jusqu'&#224; l'obtention des 10 frs. Bois r&#233;cusait cette pr&#233;tention : il n'&#233;tait pas en notre pouvoir de nous y opposer ! Mais la gr&#232;ve elle-m&#234;me d&#232;s le d&#233;part, son succ&#232;s ou son &#233;chec n'ont-ils pas d&#233;pendu d'une strat&#233;gie ? Au d&#233;but Bois et ses camarades ne se sont-ils pas violemment oppos&#233;s aux staliniens, se r&#233;pandant dans les ateliers, arr&#234;tant les machines que les nervis remettaient en marche ? Je me souviens d'un &#233;pisode interne &#224; l'organisation : les militants du PCI chez Renault se proposaient de cr&#233;er des &#034;comit&#233;s de lutte&#034; et Bois fut pressenti la veille de la gr&#232;ve d'en faire partie. Je vois encore Barta, dont les interventions &#233;taient toujours calmes et pos&#233;es, marteler ses paroles (que je retiens de m&#233;moire) : &#034;si nous entrons dans ces combines la gr&#232;ve est fichue, nous devons avancer seuls&#034;. Ainsi fut fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#244;le que nous avons tenu dans cette gr&#232;ve allait nous plonger dans un oc&#233;an de probl&#232;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les ouvriers combatifs, mais minoritaires, avaient rompu consciemment les amarres avec les bureaucrates et refusaient de reprendre leur carte &#224; la CGT. D&#233;j&#224; dans les mois pr&#233;c&#233;dents, alors que nous voulions rester dans le syndicat et y imposer la d&#233;mocratie, une majorit&#233; d'ouvriers montraient leur d&#233;saffection en ne payant plus leur timbre syndical ; ils s'&#233;tonnaient m&#234;me que Vic le fasse. Ces quelques centaines d'ouvriers devaient-ils &#234;tre laiss&#233;s inorganis&#233;s, leur exemple n'allait-il pas &#224; la longue faire tache d'huile ? Un comit&#233; d'action ne pouvait &#234;tre qu'un organisme &#233;ph&#233;m&#232;re. D'o&#249; l'id&#233;e du SDR, Syndicat D&#233;mocratique Renault, une organisation des ouvriers &#224; la base. Dans un premier temps m&#234;me l'ex-secr&#233;taire de la Commission ex&#233;cutive CGT &#224; Collas (une nouvelle CE &#233;lue par les ouvriers n'avait pas &#233;t&#233; reconnue par la centrale) adh&#233;ra au SDR, ainsi que plusieurs centaines d'ouvriers de la CGT ou de la CFTC (le syndicat chr&#233;tien). Le SDR ne fut &#233;videmment pas reconnu par la direction et une bataille de proc&#233;dure, qui devait durer deux ans, commen&#231;a pour la reconnaissance de sa &#034;repr&#233;sentativit&#233;&#034;. La l&#233;gislation institu&#233;e en 45 &#224; l'instigation des staliniens avait supprim&#233; toute d&#233;mocratie dans l'&#233;lection des d&#233;l&#233;gu&#233;s d'atelier. Seuls les syndicats &#034;reconnus&#034; pour faits de r&#233;sistance pouvaient pr&#233;senter une liste bloqu&#233;e sur l'ensemble de l'usine ; ainsi, dans beaucoup d'ateliers les ouvriers ne connaissaient m&#234;me pas leurs d&#233;l&#233;gu&#233;s &#034;&#233;lus&#034;, en r&#233;alit&#233; impos&#233;s d'en haut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La gr&#232;ve impuls&#233;e par nos militants et l'existence du SDR, &#233;pine au pied des bureaucrates, chang&#232;rent d'une mani&#232;re spectaculaire la vie quotidienne &#224; l'usine. Un vent de libert&#233; soufflait, tout au moins dans le comportement des ouvriers avec la hi&#233;rarchie. Plus question de se laisser insulter par la chiourme patronale ou c&#233;g&#233;tiste, plus question de se cacher pour diffuser un tract. Il suffit de rappeler que dans notre journal, avant la gr&#232;ve, un &#233;cho &#034;O&#249; va se nicher la d&#233;mocratie&#034;, avait relev&#233; des inscriptions hostiles aux bonzes syndicaux dans... les WC. Mais quand le rapport de forces eut chang&#233;, le chef d'atelier qui un jour a surpris Gus 41 assis &#224; lire un livre sur le lieu de travail, lui fit simplement une observation polie. En d'autres temps cela pouvait valoir une mise &#224; la porte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maintes revendications mineures furent impos&#233;es gr&#226;ce au SDR. Le bulletin du syndicat avait aussi un r&#244;le &#233;ducatif, donnant un point de vue sur le r&#244;le du Comit&#233; d'entreprise (on y participait &#224; titre d'observateurs) et sur d'autres probl&#232;mes d'ordre g&#233;n&#233;ral. Des slogans contre les heures suppl&#233;mentaires, tels que &#034;accomplir aujourd'hui le travail de demain c'est faire de toi un ch&#244;meur certain&#034;, &#233;taient relay&#233;s par La Voix des Travailleurs. La cr&#233;ation, non orthodoxe aux yeux du PCI, du syndicat a &#233;t&#233; expliqu&#233;e et argument&#233;e dans plusieurs articles de la Voix. L'argument qui nous &#233;tait ass&#233;n&#233; de bonne ou de mauvaise foi &#233;tait : &#034;vous &#234;tes des diviseurs&#034;. Or voici ce qu'on pouvait lire dans la Voix des Travailleurs du 20 ao&#251;t 1947, sous le titre &#034;Unit&#233; d'action&#034;, &#224; propos d'une simple revendication sur les prix de la cantine : &#034;...si le SDR, en agissant pour la cantine, a oblig&#233; la CGT &#224; en faire autant sous peine de se discr&#233;diter, n'a-t-il pas r&#233;alis&#233;, en m&#234;me temps, l'unit&#233; ? On aurait pu rester longtemps encore tous &#034;unis&#034; derri&#232;re la CGT sans que, pour cela, quoi que ce soit change dans l'usine. Mais les ouvriers conscients qui, en s'organisant ind&#233;pendamment, sont pass&#233;s &#224; l'action sans se soucier des accusations des bonzes, avec confiance dans la force des ouvriers et en se mettant &#224; l'apprentissage de leurs t&#226;ches syndicales, sont, eux, les v&#233;ritables r&#233;alisateurs de l'unit&#233; dans l'action de d&#233;fense des revendications ouvri&#232;res - comme l'ont &#233;t&#233; les camarades du SDR depuis le d&#233;but de leur existence.&#034; On pouvait certes rappeler l'opposition du Vieux &#224; la cr&#233;ation de petits syndicats. Mais Trotski n'enseignait pas des dogmes. Dans le Programme de Transition (1938) il &#233;crivait : &#034;S'il est criminel de tourner le dos aux organisations de masse pour se contenter de fictions sectaires, il n'est pas moins criminel de tol&#233;rer passivement la subordination du mouvement r&#233;volutionnaire des masses au contr&#244;le de cliques bureaucratiques ouvertement r&#233;actionnaires ou conservatrices masqu&#233;es (&#034;progressistes&#034;). Le syndicat n'est pas un but en soi, mais seulement un des moyens &#224; employer dans la marche &#224; la r&#233;volution prol&#233;tarienne.&#034; Cependant la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale sur laquelle nous avions mis&#233; ne se produisit pas. Les mois suivants virent seulement des mouvements sporadiques, en juin aux chemins de fer, dans le m&#233;tro, dans quelques usines. La CGT avait repris un langage revendicatif (on entrait dans l'&#232;re de la guerre froide) : en novembre 47 elle d&#233;clencha une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale arbitrairement, sans consulter les ouvriers, et sans revendication s&#233;rieuse. La gr&#232;ve finit en queue de poisson au bout d'un mois. Le tournant op&#233;r&#233; par les staliniens ne changeait en rien leur nature. Nos camarades devaient se garder contre leurs provocations &#224; l'int&#233;rieur de l'usine, et d&#233;fendre notre droit &#224; la parole physiquement contre leurs nervis &#224; l'ext&#233;rieur, dans les meetings, ou dans la rue. Relevons pour l'histoire que le PCI, loin de nous soutenir, accusait Bois, dans &#034;La V&#233;rit&#233;&#034;, d'&#234;tre &#034;li&#233; &#224; des &#233;l&#233;ments jaunes au service de Lefaucheux&#034; !! Le SDR ne gagnait pas en effectifs. Le chiffre de vente du journal, qui &#233;tait de quelque 2.000 au d&#233;but, stagnait, puis baissait. Les cercles d'&#233;ducation n'attiraient que peu d'ouvriers. Dans une r&#233;union du Conseil syndical, peu de mois apr&#232;s la gr&#232;ve, Bois d&#233;plorait l'absence de cette conscience de classe dont s'enorgueillissait la vieille g&#233;n&#233;ration. &#034;La raison du manque d'&#233;cho &#224; notre politique r&#233;volutionnaire, devait ajouter Barta (r&#233;union du 25.9.49), s'explique par le retard de la conscience r&#233;volutionnaire des masses et par cons&#233;quent l'absence d'une avant-garde, qui ne peut pas se cr&#233;er tant qu'il n'y a pas un courant r&#233;volutionnaire authentique dans toutes les classes. Dans le meilleur des cas les ouvriers posent &#224; leurs dirigeants des probl&#232;mes d'ordre syndical.&#034; Les ouvriers s'en remettaient &#224; nouveau &#224; la &#034;grande CGT&#034;, une fois que celle-ci ne leur montrait plus ouvertement un visage ennemi. En fonction de la volte-face c&#233;g&#233;tiste, notre tactique changea aussi. A c&#244;t&#233; de la CGT et de la CFTC, un autre syndicat &#233;tait apparu, FO (Force Ouvri&#232;re) apr&#232;s la scission fin 47 au sein de la bureaucratie syndicale, entre Frachon et les staliniens d'un c&#244;t&#233;, Jouhaux et les r&#233;formistes de l'autre. Le SDR militait pour imposer l'unit&#233; d'action et sa participation dans le cartel des syndicats avec le droit de libre expression ; c'&#233;tait le seul moyen de mettre les bureaucrates au pied du mur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En mai 47 paraissait &#034;La Voix des Travailleurs-Renault&#034; imprim&#233;e. Il nous fallut en revanche renoncer, faute de moyens, &#224; la publication de la Lutte de Classes. Dans le dernier num&#233;ro dat&#233; du 15 mai, sous le titre &#034;Qui l'emportera ?&#034;, Barta dressait le bilan de la gr&#232;ve : &#034;ils (les ouvriers) sont en gr&#232;ve contre la volont&#233; des dirigeants c&#233;g&#233;tistes et c'est &#224; ces derniers que revient, dans beaucoup de secteurs, la direction d'un mouvement dont ils ne veulent pas. C'est l&#224; que commencent les &#034;victoires&#034; de la CGT.&#034; Un an apr&#232;s, en mai 1948, La Voix des Travailleurs (devenue &#034;organe de lutte de classe&#034;) cessa &#224; son tour de para&#238;tre. Pourtant, cela n'avait pas &#233;t&#233; une mince satisfaction pour nous de lire dans la lettre que Sedova nous adressait le 22 octobre 1947 : &#034;ce journal est bien fait, le ton est combatif et la position prise juste&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous n'avions plus de journal quand se produisit la rupture de Tito avec Staline. Barta fit oralement, en r&#233;union, une analyse de l'&#233;v&#233;nement, dont j'ai gard&#233; les notes. Il expliquait le caract&#232;re nationaliste du PC yougoslave et de la politique de Tito, alors que les autres trotskistes le portaient d&#233;j&#224; aux nues comme un chef &#034;r&#233;volutionnaire&#034;. L'histoire devait confirmer enti&#232;rement le caract&#232;re fantaisiste des appr&#233;ciations du PCI. Barta ne savait pas &#224; l'&#233;poque que son analyse rejoignait enti&#232;rement celle de Sedova. En septembre 1951, la &#034;R&#233;volution Prol&#233;tarienne&#034; publiait une lettre sign&#233;e Natalia Trotski, dat&#233;e de Mexico, le 9 mai 1951, et adress&#233;e au Comit&#233; ex&#233;cutif de la Quatri&#232;me Internationale. J'en extrais ces lignes : &#034;Il m'est impossible de vous suivre dans la question yougoslave. ...Il faudrait tirer avantage des concessions que le r&#233;gime de Tito se trouve &#224; pr&#233;sent oblig&#233; de faire &#224; son peuple. Mais ce qu'on trouve dans tous vos &#233;crits, c'est une id&#233;alisation inexcusable de la bureaucratie titiste... Cette bureaucratie n'est qu'une r&#233;plique, sous une nouvelle forme, de la vieille bureaucratie stalinienne ; elle s'est form&#233;e dans les id&#233;es, la politique et la morale du Gu&#233;p&#233;ou ; fondamentalement, son r&#233;gime ne diff&#232;re en rien de celui de Staline, et il serait absurde de croire ou d'enseigner qu'une direction r&#233;volutionnaire du peuple yougoslave pourra sortir de cette bureaucratie, ou autrement que de la lutte contre elle.&#034; Sedova rompait avec la direction de la 4&#176; Internationale sur un d&#233;saccord fondamental : &#034;Obs&#233;d&#233;s par de vieilles formules p&#233;rim&#233;es&#034;, &#233;crivait-elle dans cette lettre, &#034;vous continuez de consid&#233;rer l'Etat stalinien comme un Etat ouvrier. Je ne peux ni ne veux vous suivre sur ce point.&#034; D&#232;s 1948 un malaise s'&#233;tait install&#233; dans notre organisation ; nous sentions le besoin de faire sortir des camarades de l'usine, notamment Bois, pour leur faire reprendre des forces ; on parlait de redonner sa place au travail politique, qui &#233;tait pass&#233; au second plan &#224; cause des t&#226;ches syndicales. Or notre objectif &#233;tait d'apporter aux ouvriers une conscience politique, car l'action syndicale, indispensable pour pr&#233;server leur dignit&#233; d'hommes, &#233;tait insuffisante pour leur &#233;mancipation. Mais nous &#233;tions entra&#238;n&#233;s par le courant et chaque petit succ&#232;s nous faisait une obligation de continuer. Ce dilemme &#233;tait devenu un leitmotiv : retourner &#224; l'instruction de cadres pour un travail en dehors de l'usine, tout en maintenant notre acquis dans l'usine. Barta r&#233;p&#233;tait sans cesse &#034;on a le choix entre deux genres de mort&#034; : renoncer au travail ouvrier pour revenir au journalisme &#233;tait un genre de mort, c'en &#233;tait un aussi de continuer &#224; se cantonner dans ce travail, faute de forces militantes nouvelles. Il se plaignait de sa solitude, du manque d'&#233;changes &#224; son niveau. Je pensais pour ma part que nous aurions d&#251; faire une retraite strat&#233;gique, impos&#233;e par le rapport de forces. Mais je ne formulai pas ouvertement ce point de vue, et je n'&#233;tais plus dans les m&#234;mes rapports quotidiens avec Barta pour en d&#233;battre avec lui. Plus tard, en revenant sur cette p&#233;riode, Barta se proposait d'&#233;crire un texte intitul&#233; &#034;Efficacit&#233; et limites de l'initiative r&#233;volutionnaire&#034;. Il ne fit que l'&#233;baucher, mais telles quelles les notes qu'il me confia &#233;clairent bien les obstacles sur lesquels nous avons tr&#233;buch&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela vaut la peine d'en citer ces quelques lignes : &#034;Appuy&#233;s sur la volont&#233; de r&#233;sistance ouvri&#232;re aux conditions morales et &#233;conomiques que la bourgeoisie imposa &#224; la &#034;lib&#233;ration&#034; aux travailleurs avec l'aide des staliniens et des social-d&#233;mocrates, une poign&#233;e de militants agissant sur des bases r&#233;volutionnaires put infliger des coups s&#233;rieux aux social-tra&#238;tres et arracher partiellement les ouvriers &#224; leur influence, dans certaines usines parisiennes. Cette action efficace culmina dans la gr&#232;ve Renault d'avril-mai 1947. Mais la volont&#233; ouvri&#232;re fit compl&#232;tement d&#233;faut &#224; la cr&#233;ation de nouvelles organisations prol&#233;tariennes.&#034; C'&#233;tait l'impasse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut subir une d&#233;faite parce qu'on a suivi une politique radicalement fausse. Mais on peut aussi, avec une politique juste, &#234;tre victime d'un rapport de forces d&#233;favorable, &#233;crivait Trotski en mars 1934.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre engagement militant &#233;tait bas&#233; sur une volont&#233; qui avait ses racines dans l'histoire du mouvement ouvrier : celle de contribuer &#224; former une avant-garde instruite et capable de s'&#233;lever &#224; la hauteur de ses t&#226;ches. Nous &#233;tions tous sur la br&#232;che. On affichait, pour pouvoir en rire, la devise : &#034;il est interdit de tomber malade ou de mourir sous peine d'exclusion&#034;. Aux r&#233;unions hebdomadaires du conseil syndical assistaient une vingtaine d'ouvriers et Barta y participait parfois ; malgr&#233; les r&#233;ticences de Bois il expliquait les raisons qui nous dictaient une nouvelle orientation : apr&#232;s le tournant stalinien nous devions agir dans le sens d'un front unique de tous les syndicats et faire admettre notre pr&#233;sence dans leur cartel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Claire, notre militante aux presses, donna sa d&#233;mission dans une lettre o&#249; elle adoptait le point de vue du PCI et nous reprochait la cr&#233;ation du syndicat. J'eus de la peine, car j'aimais cette fille du peuple intr&#233;pide et franche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour prendre quelques jours de repos, Pichot, Labb&#233;, Barta &#224; tour de r&#244;le, allaient &#224; Calais o&#249; les parents de Tatave les accueillaient &#224; bras ouverts dans leur coron. Gustave le p&#232;re, ouvrier communiste d&#232;s sa jeunesse, &#233;tait rest&#233; internationaliste et ouvert &#224; la discussion avec les camarades trotskistes de son fils. Plus tard Gus m'a racont&#233; comment, marchant avec Barta pendant des heures, celui-ci &#233;valuait les qualit&#233;s des uns et des autres, cherchant une issue &#224; nos difficult&#233;s. Les camarades organis&#232;rent, &#224; l'intention des militants du SDR, un voyage en Italie et pour la plupart ce fut leur premier voyage &#224; l'&#233;tranger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce m&#234;me &#233;t&#233; 48 Denise m'invita pour une semaine chez ses parents &#224; Bayonne. De condition modeste, ils habitaient non loin de la cath&#233;drale, dont la cloche sonnait les heures. Le p&#232;re &#233;tait taciturne, la m&#232;re volubile et d'une grande gentillesse. Fille unique, Denise &#233;tait venue &#224; Paris pour faire des &#233;tudes, comme &#233;l&#232;ve de la Croix-Rouge. &#034;J'ai mauvaise conscience &#224; l'&#233;gard de ma m&#232;re&#034;, m'avait-elle dit un jour o&#249; elle se voyait engag&#233;e dans le travail militant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Pense &#224; toutes les m&#232;res&#034; : ma remarque, inspir&#233;e de Gorki, lui convenait. Je n'ai jamais oubli&#233; cette m&#232;re qui m'a si cordialement accueillie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Naufrage&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle ann&#233;e terrible que cette ann&#233;e 48 ! Les militants en usine s'&#233;puisaient &#224; la t&#226;che. Barta lui-m&#234;me &#233;tait dans un &#233;tat de grande fatigue. Souvent quand des camarades venaient chez nous pour le travail, ils le trouvaient allong&#233; une compresse froide sur le front ; sans doute s'interrogeaient-ils sur cette d&#233;faillance. Et voil&#224; qu'au beau milieu de nos soucis et peut-&#234;tre &#224; cause d'eux, Barta avait cherch&#233; refuge dans une relation amoureuse avec une camarade. Ce fut pour moi un coup tr&#232;s rude.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N'ayant d'autres ressources que mon salaire, je travaillais alors quelques heures par semaine chez le caricaturiste Jean Effel. Ses dessins avaient du succ&#232;s. Un exemple d'humour de l'&#233;poque : dans un caf&#233; fr&#233;quent&#233; par les &#034;existentialistes&#034; (comme on appelait &#224; l'&#233;poque Sartre et sa cour), la &#034;dame-pipi&#034; renseigne un curieux : &#034;ce sont les excr&#233;mentialistes&#034;. J'eus droit aussi &#224; ma caricature, en petit ange ail&#233;, figure et lunettes rondes. Tous ses dessins, c&#233;l&#232;bres &#224; l'&#233;poque, portaient &#224; c&#244;t&#233; de sa signature une petite marguerite ; c'&#233;tait le nom de sa femme. Ce qui ne l'emp&#234;chait pas d'&#234;tre &#034;galant&#034; par ailleurs. J'&#233;tais loin de ce genre de pr&#233;occupations ! Nous &#233;tions un petit groupe, nous nous c&#244;toyions tous les jours, la situation cr&#233;&#233;e par Barta &#233;tait pour moi intenable ; il essaya de m'expliquer que malgr&#233; tout nous restions unis &#034;comme les deux doigts de la main&#034;. Mais peut-on raisonner dans ces cas ? Je me souvenais avec amertume qu'en 1938 j'avais rapport&#233;e dans ma valise un joli corsage roumain brod&#233;. Je le portais justement un jour o&#249;, sans malice, je racontais &#224; Barta que notre camarade Baufr&#232;re aimait m'entendre prononcer avec l'accent du &#034;terroir&#034; certains mots roumains relev&#233;s dans les romans en fran&#231;ais de Pana&#239;t Istrati : &#034;dor&#034; par exemple, l'&#233;quivalent intraduisible de nostalgie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans dire un mot Barta vint vers moi et d&#233;chira en deux mon corsage. M&#233;dus&#233;e, je restai sans voix et l'incident fut enterr&#233; sans commentaire. Et certainement oubli&#233; par lui. Dans les &#034;Nouvelles de nulle part&#034; William Morris imagine un monde parfait, libre et harmonieux, o&#249; la jalousie reste le seul d&#233;faut dont les hommes ne se sont pas d&#233;barrass&#233;s. Pouvais-je, moi seule, faire exception ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne rel&#226;chai pas l'activit&#233; qui &#233;tait ma vraie raison de vivre, mais peut-&#234;tre les camarades s'apercevaient-ils que je n'&#233;tais plus tout &#224; fait la m&#234;me &#034;Ir&#232;ne&#034;. D&#233;but 49 (de f&#233;vrier &#224; avril) nous sort&#238;mes trois cahiers polycopi&#233;s de La Lutte de Classes ; l'article &#034;Qui unifiera l'Europe ?&#034; m&#233;rite encore d'&#234;tre lu aujourd'hui. En avril 49 nous re&#231;&#251;mes une grande nouvelle : la reconnaissance d&#233;finitive par le juge de paix, apr&#232;s deux ans de d&#233;marches l&#233;gales et de luttes men&#233;es dans l'usine, de la repr&#233;sentativit&#233; du SDR. C'est aussi le dernier jour de ce mois d'avril 1949 qu'est venu au monde mon fils Mathieu. Barta releva la co&#239;ncidence de ces deux &#034;&#233;v&#233;nements&#034; heureux. Mais nous n'habitions d&#233;j&#224; plus ensemble, et je m'&#233;tais rendue seule &#224; la maternit&#233; Tarnier, rue d'Assas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le m&#233;decin ami qui m'avait suivie et dirig&#233;e vers cette maternit&#233;, m'avait &#034;tir&#233;e d'affaire&#034; en d'autres occasions et l'aurait fait cette fois, si je le lui avais demand&#233;. Mais la force morale m'avait manqu&#233; et inconsciemment, sans raisonner, je pense que je voyais en cet enfant un lien qui me rattacherait encore &#224; son p&#232;re perdu comme compagnon. Quand le nouveau-n&#233; ouvrit pour la premi&#232;re fois les yeux, je fus &#224; la fois &#233;tonn&#233;e et &#233;merveill&#233;e. Etonn&#233;e, parce que j'avais gard&#233; le souvenir de mes petites s&#339;urs aux yeux clairs, et les siens &#233;taient sombres ; &#233;merveill&#233;e par son regard lumineux, rayonnant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une nouvelle vie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain de l'accouchement, le 1er mai donc, j'eus la visite de Barta et de Tatave. Ag&#233; alors de 22 ans, il avait v&#233;cu avec nous toutes les temp&#234;tes depuis 46 ; il nous &#233;tait attach&#233; sentimentalement, et dans le conflit entre Bois et Barta, il &#233;tait du c&#244;t&#233; de celui-ci parce qu'il lui donnait raison. Je demandai &#224; sortir avant le d&#233;lai pr&#233;vu de cet h&#244;pital o&#249; je partageais une salle avec une vingtaine d'accouch&#233;es, les berceaux au pied du lit, les pleurs et le bruit nuit et jour. Un patron plein de morgue faisait son tour le matin dictant aux infirmi&#232;res des ordres aberrants. D&#232;s que je fus sortie Marguerite Bongrain arriva avec un trousseau complet de layette de l'assistance publique. J'entrai dans mon nouveau r&#244;le : pr&#233;paration de biberons, langes, visites au dispensaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est encore Marguerite qui nous m&#233;nagea des vacances d'&#233;t&#233;. Une de ses s&#339;urs, Madeleine, religieuse des Missions d'Orient, faisait une retraite &#224; Pau, dans une maison superbement install&#233;e dans un parc. Me voil&#224; donc partie avec le b&#233;b&#233; de deux ou trois mois &#224; Pau. La m&#232;re sup&#233;rieure m'accueille et me demande si l'enfant est baptis&#233;. Constern&#233;e devant ma r&#233;ponse n&#233;gative, elle m'exhorte d'accepter la b&#233;n&#233;diction du cardinal Sali&#232;ge qui se trouve justement l&#224;. (Ainsi l'enfant irait au paradis, s'il venait &#224; mourir. Sinon...) Pour moi c'&#233;tait l'occasion ou jamais de voir de pr&#232;s un cardinal. Ce court s&#233;jour fut en tout cas b&#233;n&#233;fique. L'humeur joyeuse de l'enfant &#233;tait contagieuse : quand je le soulevais en l'air il riait aux &#233;clats, r&#233;clamant encore et encore cet exercice d'envol.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour nos militants l'ann&#233;e 49 fut marqu&#233;e pour la premi&#232;re fois par la participation du SDR aux &#233;lections de d&#233;l&#233;gu&#233;s sur l'ensemble de l'usine, ce qui nous valut d'avoir des d&#233;l&#233;gu&#233;s &#233;lus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais pour Barta notre grand succ&#232;s fut, en novembre 49, la r&#233;union dans un meeting commun du cartel des syndicats (CGT, CFTC, FO) o&#249; le SDR avait impos&#233; sa pr&#233;sence, avec libert&#233; d'expression. Ce ne fut pas acquis sans mal. Les c&#233;g&#233;tistes agressent constamment nos militants quand ils s'adressent aux ouvriers, quand ils distribuent un tract. Au d&#233;partement 50, le d&#233;l&#233;gu&#233; c&#233;g&#233;tiste refuse la parole &#224; un ouvrier espagnol, parce qu'il est &#233;tranger ! Le 1er mai 49 la CGT conteste au SDR le droit de participer &#224; la manifestation. L'ann&#233;e pr&#233;c&#233;dente la m&#234;me interdiction avait &#233;t&#233; faite &#224; un groupe nord-africain. Dans ce contexte, notre participation au meeting du cartel &#233;tait de toute &#233;vidence une victoire strat&#233;gique ; mais le syndicat ne repr&#233;sentait plus qu'une force morale, sans troupes. Le levier manquait pour transformer notre politique en action. A la fin de la m&#234;me ann&#233;e la scission de l'organisation &#233;tait accomplie, dans un climat de m&#233;fiance et de conflit entre les camarades. Je trouvais cette situation absurde, et je ne voyais pas comment on aurait pu l'&#233;viter. Aux &#233;lections de d&#233;l&#233;gu&#233;s de juin 1950, o&#249; le SDR ne recueillait que 500 voix, il avait pratiquement cess&#233; d'exister. Si l'on pouvait comparer des &#233;v&#233;nements de m&#234;me nature &#224; des &#233;chelles diff&#233;rentes, je citerais cette phrase am&#232;re de Rosmer : &#034;Ainsi va l'histoire. Le prol&#233;tariat d'Europe a laiss&#233; les Russes seuls&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En janvier 50 Barta reprenait la publication de la Lutte de Classes, une feuille imprim&#233;e petit format. C'est dans le premier num&#233;ro de ce modeste bulletin qu'il &#233;crivait : &#034;Dans l'&#233;tat actuel de dispersion des groupes et des individus se r&#233;clamant d'un socialisme authentique... nous devons nous r&#233;signer &#224; ce qui nous est possible... En tout cas, la d&#233;fense des masses contre leurs oppresseurs est toujours r&#233;aliste quelle que soit la petitesse des moyens mis en &#339;uvre&#034;.&lt;br class='autobr' /&gt;
(&#034;Nouvelle Etape&#034;, Lutte de Classes n&#176; 1, 12 janvier 1950).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le bulletin du SDR Bois se d&#233;marquait de notre journal. Sans organisation, sans diffusion possible, il n'alla pas au-del&#224; de neuf num&#233;ros. Quand &#233;clata, fin 50, la guerre de Cor&#233;e, Barta adressa une lettre &#224; quelques camarades de l'ex-UC pour leur proposer une collaboration politique, sans lien organisationnel. Mais cette d&#233;marche n'eut pas de suite. Tandis que la guerre froide mena&#231;ait 46 de devenir la guerre tout court, les autres groupes trotskistes connaissaient aussi un recul et m&#234;me une d&#233;sagr&#233;gation ; le PCF de son c&#244;t&#233; cessait d'&#234;tre &#034;le&#034; grand parti de masse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une note qu'il m'adressait l'&#233;t&#233; 50, Barta &#233;crivait : &#034;le malheur, c'est qu'il faut qu'une s&#233;rie de conditions existent ensemble pour entamer un travail. Mais parmi ces conditions, celles qui d&#233;pendent de nous, donc r&#233;alisables, seront-elles r&#233;alis&#233;es ? Avant je ne voyais que les c&#244;t&#233;s positifs de ce que j'entreprenais, les c&#244;t&#233;s n&#233;gatifs ne se pr&#233;sentaient qu'abstraitement &#224; mon esprit, et c'est cela qui faisait ma force et me poussait &#224; entreprendre. Maintenant, les obstacles, bien qu'ils ne m'effraient pas, se pr&#233;sentent dans toute leur r&#233;alit&#233; et me font douter.&#034; Peut-&#234;tre aurions nous d&#251; reconna&#238;tre notre &#233;chec avant d'en venir &#224; des querelles qui me semblaient humiliantes, que nous aurions d&#251; &#233;viter. Des ann&#233;es apr&#232;s notre d&#233;faite, je m&#233;ditais sur ces lignes d'El&#233;anor Marx, &#233;crites en 1883, &#224; propos de la Premi&#232;re Internationale transf&#233;r&#233;e &#224; New-York apr&#232;s la d&#233;faite de la Commune : &#034;Il (Marx) dit que sa vraie t&#226;che avait &#233;t&#233; accomplie, que nous ne devions pas nous survivre et nous effondrer lamentablement ; que la fin devait &#234;tre volontaire et d&#233;cente&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment reconstituer par la m&#233;moire ce qui &#233;tait pour moi un double naufrage ? Je vivais avec une profonde douleur, et ne me confiais &#224; personne. La s&#339;ur de Delu qui allait arriver cette ann&#233;e &#224; Paris, fut tr&#232;s choqu&#233;e par notre s&#233;paration. Matilda, Tildica, &#233;tait venue une premi&#232;re fois en 1947 pour une cure &#224; Vichy. A l'arriv&#233;e du nouveau r&#233;gime &#034;communiste&#034; en Roumanie, elle avait essay&#233; de s'int&#233;grer dans une activit&#233; sociale. Mais elle avait vite d&#233;chant&#233;. En 1950, gr&#226;ce &#224; ses relations, en laissant aux bureaucrates l'appartement, des bijoux et de l'argent, elle put quitter le pays avec son mari et sa m&#232;re, la &#034;m&#233;m&#233;&#034; de Mathieu, qui reste vivante dans mon souvenir. Tildica me proposa de prendre l'enfant chez elle ; la famille &#233;tait confortablement install&#233;e dans un appartement non loin du Sacr&#233;-C&#339;ur et je pouvais y venir tous les soirs, apr&#232;s le travail. On y f&#234;ta le premier anniversaire de Mathieu, il apprit &#224; marcher (il ne se tra&#238;na jamais &#224; quatre pattes) et &#224; parler. M&#233;m&#233;, qui ne connaissait pas le fran&#231;ais et n'avait plus tellement l'&#226;ge d'apprendre, l'apprit quand m&#234;me pour pouvoir parler &#224; l'enfant : c'&#233;tait la consigne de Tildica. A l'heure du repas elle l'installait sur sa chaise haute et lui donnait &#224; manger au son de percussions, c'est-&#224;-dire qu'elle tambourinait sur une casserole avec une cuill&#232;re, et lui donnait la bouillie avec l'autre. M&#233;m&#233; me donna &#224; sa fa&#231;on une le&#231;on de sagesse. Comme je la voyais faire la vaisselle en trempant ses mains dans l'eau bouillante, je lui sugg&#233;rai de se servir d'une lavette &#224; manche. Ayant l'esprit ouvert et indulgent, elle accepta de faire un essai. Mais elle revint rapidement &#224; la vieille m&#233;thode.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maintes fois j'y ai repens&#233; depuis, me voyant agir de la m&#234;me fa&#231;on.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous les jours Mathieu avait droit &#224; sa promenade, gr&#226;ce &#224; quoi il apprit &#224; parler avec l'accent des gamins du quartier, pronon&#231;ant cependant les mots en entier, avec &#034;distinction&#034;, &#224; la mani&#232;re de sa tante. Quel champ d'observation qu'un enfant ! La pu&#233;riculture, une de mes premi&#232;res et &#233;ph&#233;m&#232;res vocations, m'aurait certainement passionn&#233;e. J'observai un jour le petit jouant avec d'autres b&#233;b&#233;s au square, et le voil&#224; qui donne son jouet &#224; un autre, qui le regarde &#233;tonn&#233;, ou incr&#233;dule. Je me pose la question : aurait-il ce besoin de partage qu'on observe rarement chez les enfants ? C'est aussi avec satisfaction que je constatai tr&#232;s t&#244;t son sens de l'orientation, qui me manquait h&#233;las totalement. On n'h&#233;rite pas de tous les d&#233;fauts de ses parents et heureusement de quelques-unes de leurs qualit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'aide et la pr&#233;sence de Tildica &#233;taient pour moi inappr&#233;ciables. Quand elle est arriv&#233;e &#224; Paris, mon d&#233;sarroi &#233;tait tel que je pleurais &#224; tout bout de champ. Je d&#233;cidai, avant de chercher du travail, de me prendre d'abord en main. Au contr&#244;le m&#233;dical de la S&#233;curit&#233; sociale, une doctoresse, sans m&#234;me me poser une question, m'accorda une prise en charge m&#233;dicale d'un mois dans une maison de repos &#224; Grasse ! A part les charlatans, ceux qui ont besoin de croire aux miracles de la Ste Vierge, &#224; Lourdes, ou ailleurs, sont des gogos. Il m'a suffi de ce printemps m&#233;ridional, baign&#233; de parfums d'orangers, pour que d&#232;s le premier soir, au lieu de mouiller mon oreiller de larmes, je m'endorme apais&#233;e : j'&#233;tais gu&#233;rie de ma m&#233;lancolie. La maison &#233;tait r&#233;serv&#233;e aux femmes, la plupart jeunes, avec des probl&#232;mes de surmenage, de d&#233;prime, etc. J'y ai rencontr&#233; des filles qui faisaient d'interminables journ&#233;es de travail, des m&#232;res de famille qui assuraient la double journ&#233;e. A plusieurs, selon les affinit&#233;s, nous nous promenions dans cette belle campagne, et j'y fis m&#234;me une petite r&#233;volution. Sur une terrasse o&#249; nous pouvions prendre des bains de soleil &#224; l'abri des regards, je me mis un jour toute nue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les autres n'attendaient que cet exemple, comme quoi il faut toujours que quelqu'un commence ! J'appris que les fleurs d'oranger servaient &#224; faire du parfum, mais que les odeurs dans une distillerie n'avaient rien d'agr&#233;able. Je n'eus pas l'occasion de le v&#233;rifier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour me m&#233;nager du temps libre, j'avais le plus souvent travaill&#233; de fa&#231;on intermittente avec des horaires r&#233;duits ; les offres d'emploi ne manquaient pas, et leur vari&#233;t&#233; enrichissait mon exp&#233;rience. Ainsi ce laboratoire m&#233;dical qui offrait, par petite annonce, un emploi temporaire de st&#233;nodactylo. Rue de la Glaci&#232;re, une femme professeur &#224; la facult&#233; de m&#233;decine, chef du laboratoire de contr&#244;le des produits pharmaceutiques, m'accueille. D'un abord sympathique, elle m'explique qu'elle va me dicter les textes pour une tourn&#233;e de conf&#233;rences en province. Je d&#233;couvre le laboratoire, les souris blanches en cage et les grenouilles d&#233;pec&#233;es dont les pattes continuent de remuer, les blouses blanches qui manipulent tout cela. Le (la) professeur contr&#244;le et dirige le travail. C'est dans ses moments de pause que je lui deviens utile : alors elle s'installe et commence &#224; dicter. Souvent elle d&#233;jeune d'un caf&#233; au lait et de tartines. Elle est membre du PC et pr&#233;pare une tourn&#233;e de conf&#233;rences pour d&#233;fendre les th&#232;ses de Lyssenko ! Autrefois je m'&#233;tonnais que des hommes de science puissent croire au bon dieu et aller &#224; l'&#233;glise, puis j'avais lu une interpr&#233;tation plausible dans un texte de Lafargue, qui soulignait le lien entre l'&#233;glise et l'int&#233;gration sociale de l'individu. Eh bien cette femme m&#233;decin, int&#233;gr&#233;e au courant &#224; la mode des intellectuels dits communistes, d&#233;fendait des th&#232;ses reconnues absurdes sur la s&#233;lection artificielle et l'h&#233;r&#233;dit&#233;, invent&#233;es par un certain Mitchourine, reprises par Lyssenko et qui avaient l'heur de plaire &#224; Staline.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autre &#233;pisode instructif : une organisation juive de secours aux enfants (OSE) dans le 7&#232;me ardt., o&#249; j'avais des relations tr&#232;s amicales avec mes coll&#232;gues, des jeunes femmes. Un jour, &#224; la cantine o&#249; nous d&#233;jeunions d'habitude, un convive voisin de table me parle de sa haine des Arabes. Je prends une mine constern&#233;e : &#034;comment, vous, le rescap&#233; des chambres &#224; gaz, vous &#234;tes raciste ?&#034; Le monsieur reste muet. Trois fois h&#233;las, il n'&#233;tait pas seul de son esp&#232;ce. Je ne connaissais pas &#224; l'&#233;poque la r&#233;putation en Isra&#235;l de Yechayahou Leibovitz, opposant au r&#233;gime et auteur de l'expression les &#034;jud&#233;o-nazis&#034;, &#224; qui on doit cette formule : &#034;&#224; partir du moment o&#249; le nationalisme devient une valeur l'homme tourne &#224; la b&#234;te sauvage&#034;. C'est aussi &#224; l'OSE que le hasard me fit rencontrer bri&#232;vement l'Espagnol Julian Gorkin, ancien dirigeant du POUM, et Jozef Kruk, un des dirigeants isra&#233;liens du MAPAM (l'aile gauche du parti socialiste). Gorkin m'invita m&#234;me en t&#234;te &#224; t&#234;te dans un caf&#233;, mais nous n'&#233;change&#226;mes que quelques banalit&#233;s. Il m'a sembl&#233;, peut-&#234;tre &#224; tort, qu'il &#233;tait un personnage tr&#232;s ordinaire ; sans doute parce que les temps n'&#233;taient plus les m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant je devais d&#233;sormais envisager un travail r&#233;mun&#233;r&#233; &#224; temps complet. J'ai trouv&#233; un emploi de secr&#233;taire dans un bureau &#034;import-export&#034; rue Ste Anne. Tous les jours je passais devant la BN, h&#233;las sans y entrer. En fait d'export, les margoulins envoyaient en Afrique des babioles, des caisses de montres bon march&#233; qui ne marchaient pas. Je n'ai pas pu supporter ce commerce d'escrocs, m&#234;me si les relations entre employ&#233;s &#233;taient bonnes. Je changeai de patrons, cette fois des juifs new-yorkais marchands de ferraille, qui avaient un bureau &#224; Paris, sur les Champs-Elys&#233;es. Le directeur technique, M. Teplitz, n&#233;gociait au t&#233;l&#233;phone la tonne de cuivre ou de quelque autre m&#233;tal en mentant d'une fa&#231;on si &#233;vidente, que je m'en &#233;tonnai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est convenu, m'expliquait-il, l'autre ment aussi, mais on se comprend. Il y avait donc un code du mensonge. Ce brave homme, d'origine polonaise, qui avait travaill&#233; dans un kibboutz, se demandait ce que deviendraient les ouvriers s'il n'y avait pas de patrons. Nos patrons &#224; nous (ils &#233;taient deux fr&#232;res) n'avaient d'autre souci quand ils venaient &#224; Paris que d'aller voir les filles. Le directeur commercial, un Fran&#231;ais avec un nom &#224; particule, leur servait de guide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant &#224; ma coll&#232;gue, une gentille et modeste dactylo, je n'ai pu conna&#238;tre son salaire qu'en lui r&#233;v&#233;lant d'abord le mien ; telles &#233;taient les m&#339;urs inculqu&#233;es, m&#234;me &#224; ce humble niveau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;but 54 je me pr&#233;sentai rue de Longchamp, pr&#232;s du bois de Boulogne, au si&#232;ge de l'ATIC, une d&#233;pendance des Charbonnages de France. A l'&#233;poque on pouvait n&#233;gocier le salaire et j'exigeai un bar&#232;me sup&#233;rieur &#224; celui que le chef du personnel m'attribuait. Quant aux horloges pointeuses, il m'expliqua qu'elles n'&#233;taient l&#224; que pour la forme. N'emp&#234;che que tout le monde, &#224; commencer par le directeur, avait son petit carton. On &#233;tait aux d&#233;buts de la CECA (Communaut&#233; Europ&#233;enne du Charbon et de l'Acier) et mon travail &#233;tait de traduire des documents allemands en fran&#231;ais. J'appris que les int&#233;r&#234;ts des patrons fran&#231;ais dans la Ruhr (et vice-versa en Lorraine) n'avaient pas &#233;t&#233; touch&#233;s par la guerre. Ce qui &#233;tait une confirmation de ce que nous disions dans notre propagande d&#232;s le d&#233;but de la guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On importait du charbon de Pologne. Le directeur de l'Agence, charg&#233; des int&#233;r&#234;ts charbonniers fran&#231;ais, s'int&#233;ressait pour son compte au p&#233;trole, misant ainsi sur tous les tableaux. Le monsieur qui m'avait fait passer mon test d'embauche &#233;tait un colonel &#224; la retraite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les collaborateurs plus jeunes &#233;taient des cadres sortis des grandes &#233;coles, Sciences-po et autres, &#224; la fois comp&#233;tents et born&#233;s. L'un racontait des blagues stupides et expliquait que les ouvriers d&#233;pensent leur argent au bistrot (sous-entendu pas la peine de leur en donner trop).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un autre ne comprenait pas pour quelles raisons l'Angleterre avait bien pu accorder l'ind&#233;pendance &#224; l'Inde ! Une agr&#233;g&#233;e de lettres s'&#233;tait li&#233;e d'amiti&#233; avec moi et nous nous promenions &#224; l'heure de midi au bois de Boulogne. J'entrepris de la convaincre, avec succ&#232;s, que Balzac &#233;tait un grand &#233;crivain ! Balzac, dans ces ann&#233;es-l&#224;, n'&#233;tait pas &#224; la mode.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre-temps un changement &#233;tait intervenu dans ma vie quotidienne. Ioji, le mari de Tildica, n'ayant pu obtenir le d&#233;blocage de ses fonds d&#233;pos&#233;s dans des banques anglaises, ils durent renoncer &#224; leur projet de s'installer en France. Mathieu n'avait pas encore trois ans quand ils &#233;migr&#232;rent en Australie. A cet &#226;ge on acceptait d&#233;j&#224; les enfants &#224; la maternelle, et je m'arrangeai pour qu'il y aille &#224; demi-journ&#233;e ; &#224; midi une vieille dame du quartier allait le chercher, le faisait manger et s'occupait de lui en attendant mon retour du travail. Un matin, comme je l'accompagnais &#224; la maternelle, rue St. Lambert, il me dit d'un ton d&#233;cid&#233; qu'il &#233;tait assez grand pour y aller tout seul. Il y avait deux rues &#224; traverser ; aussi pendant quelque temps je l'ai suivi, un peu en retrait. Il &#233;tait si attentif &#224; bien faire, qu'il ne surprit pas ma ruse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re fois que Gus l'emmena &#224; Calais il avait deux ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une petite photo, qui ne m'est pas rest&#233;e, les montrait juch&#233;s en pyramide, lui tenant sur un bras l'enfant, qui &#224; son tour tient son nounours qui ne le quittait jamais. Mouchka, comme l'appelaient affectueusement ses trois fils, accueillit avec affection le &#034;p'tit malheureux&#034;. A peine arriv&#233; il r&#233;clama des pommes frites (Mouchka comprit &#034;bonnes&#034; frites) et proposa &#224; la famille un spectacle, qui devint c&#233;l&#232;bre. Il demanda une bo&#238;te d'allumettes, en prit une, l'alluma, la pr&#233;senta au public, puis souffla dessus : le spectacle &#233;tait termin&#233;. N'est-ce pas un spectacle merveilleux que cette flamme surgissant d'un bout de bois ? Ce m&#234;me &#233;t&#233; 51 je traversai la Manche pour passer quelques jours de vacances en pension au bord de la mer, pr&#232;s de Brighton. Nullement g&#234;n&#233; par la diff&#233;rence du langage, Mathieu s'adressait aux autres enfants sur le terrain de jeux, en fran&#231;ais, qui lui r&#233;pondaient aussi naturellement en anglais ; et &#231;a n'avait pas l'air d'un dialogue de sourds. Le patron du man&#232;ge l'appelait Froggy, puisque c'est bien connu, les Fran&#231;ais mangent des grenouilles, et lui offrit m&#234;me des tours gratuits. Pour celui qui arrive en Angleterre pour la premi&#232;re fois, la surprise est le d&#233;paysement, dans un pays pourtant si proche. Tout est diff&#233;rent, la langue, les habitudes, la nourriture, l'habitat. Je fus &#233;tonn&#233;e par exemple de voir les gens faire la queue &#224; l'autobus sans essayer de tricher (nous avions pris pendant la guerre de mauvaises habitudes).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le plaisir des voyages est d'ailleurs dans ce d&#233;paysement, qui confirme la formule des biologistes : &#034;tous parents, tous diff&#233;rents&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vie &#224; Paris n'&#233;tait pas facile. Mais je passais de bons moments quand, apr&#232;s la journ&#233;e de travail, l'enfant couch&#233; dans la pi&#232;ce unique, je recevais dans la minuscule cuisine tant&#244;t Jeannette (la s&#339;ur de Marguerite), tant&#244;t Rival, qui &#233;tait employ&#233; aux chemins de fer, ou encore Gus, qui s'&#233;tait embauch&#233; comme &#034;agent technique&#034; dans une autre usine, et que nous discutions de longs moments sur les affaires du monde. J'avais gard&#233; aussi l'amiti&#233; de Fanny (Lucienne) qui travaillait encore chez Renault, dans les bureaux, et avait deux jeunes enfants, une fille, Denise, et un gar&#231;on, Jacques, de l'&#226;ge de Mathieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous n'avons pas eu la 3&#232;me guerre mondiale, que nous n'&#233;tions pas les seuls &#224; penser in&#233;vitable, mais la r&#233;action et le maccarthysme au pays de la chasse aux sorci&#232;res. Einstein demandait en 1953 au pr&#233;sident Eisenhower la gr&#226;ce des &#233;poux Rosenberg, soi-disant espions, mais ne r&#233;ussit pas &#224; les sauver de la chaise &#233;lectrique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En mars 1953 Staline mourait. En juin &#224; Berlin les ouvriers se soulev&#232;rent contre la dictature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils furent r&#233;prim&#233;s, et Bertolt Brecht interrogeait les bureaucrates : &#034;puisque, par sa faute, le peuple avait perdu la confiance du gouvernement, ne serait-il pas plus simple que le gouvernement dissolve le peuple et en &#233;lise un autre ?&#034; Les deux blocs, dont les fronti&#232;res avaient &#233;t&#233; dessin&#233;es par les accords de Yalta pour museler les peuples, se dressaient l'un contre l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mars 1954 voyait la d&#233;faite fran&#231;aise de Dien Bien Phu et la fin, provisoire, de la guerre d'Indochine (les Am&#233;ricains allaient prendre plus tard le relais) ; en novembre commen&#231;ait la guerre d'Alg&#233;rie, sans que la classe ouvri&#232;re r&#233;agisse contre cette nouvelle exp&#233;dition coloniale. Le PCF &#233;tait pour l'Alg&#233;rie fran&#231;aise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Interm&#232;de australien&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est alors que Tildica, qui avait du mal &#224; s'adapter &#224; l'environnement australien et avait la nostalgie de l'Europe, me proposa de venir la rejoindre avec l'enfant. Quelque temps auparavant ma tante du Qu&#233;bec m'avait &#233;galement invit&#233;e de lui rendre visite, mais il fut impossible d'obtenir le visa canadien. Par ces temps de guerre froide, mon casier judiciaire, malgr&#233; un non-lieu, r&#233;v&#233;lait ma malfaisance communiste. Il n'en fut pas de m&#234;me du c&#244;t&#233; australien. Tildica paya mon voyage &#224; je ne sais quelle association pour &#233;migrants, qui s'occupa du reste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais un retournement inattendu s'&#233;tait produit, comme nous en r&#233;serve parfois le sort. Je n'allais plus vivre seule. Gus, le camarade et l'ami proche, allait devenir mon compagnon pour les 38 ann&#233;es qui lui restaient &#224; vivre. Gus, aujourd'hui disparu, dont j'emporterai dans la mort l'image de tendresse et d'infinie g&#233;n&#233;rosit&#233;. J'&#233;tais aussi sensible &#224; son charme physique : grand, mince, le cheveu noir boucl&#233;, le front haut, des yeux couleur noisette dans un visage aux traits fins et r&#233;guliers, facilement souriant. Fils de la classe ouvri&#232;re, acharn&#233; &#224; s'instruire et avide de culture, il &#233;tait communiste, &#034;partageux&#034; dans l'&#226;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les conditions o&#249; nous vivions &#224; l'&#233;poque, il e&#251;t &#233;t&#233; dommage de renoncer &#224; l'occasion unique de faire le voyage en Australie. Il fut d&#233;cid&#233; que s'il valait la peine d'y faire un long s&#233;jour, ou peut-&#234;tre m&#234;me de s'y installer, Gus viendrait me rejoindre. Me voil&#224; donc avec Mathieu &#224; G&#234;nes, pr&#234;ts &#224; embarquer sur un bateau de la Flotta Lauro. Le quartier du port semblait assez mis&#233;rable. Je m'apitoyais sur le sort d'un jeune homme en train de bricoler devant un camion, quand il se mit &#224; chanter d'une belle voix avec entrain ; je trouvai ma commis&#233;ration ridicule. Dans l'autobus, une femme &#226;g&#233;e c&#232;de sa place &#224; un jeune freluquet en soutane, qui l'accepte ! J'en &#233;tais sid&#233;r&#233;e. C'est la premi&#232;re fois que je voyais se manifester sous cette forme la d&#233;votion religieuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin nous embarquons, et des centaines d'&#233;migrants italiens avec nous. Je me retrouve, comme les autres, &#224; fond de cale, dans la promiscuit&#233;, sans lumi&#232;re, dans des odeurs naus&#233;abondes. Le voyage qui devait durer un mois dans ces conditions ne me disait rien. Je d&#233;cide de d&#233;barquer &#224; Naples, premi&#232;re escale, &#224; la grande d&#233;ception de Mathieu. A Naples, l'employ&#233; de la compagnie &#224; qui je donne, en fran&#231;ais, quelques explications, m'assure que le billet me reste acquis pour entreprendre ce voyage ult&#233;rieurement. Et pour me manifester sa sympathie, il m'offre... un plan de Paris. Magie de la ville lumi&#232;re ! Je devais reprendre le m&#234;me bateau deux mois plus tard (le temps de son aller et retour). En payant une diff&#233;rence qui n'avait rien d'excessif, nous voyagions cette fois dans une cabine &#224; deux lits, une douche, et un hublot laissant passer la lumi&#232;re du jour. Les repas &#233;taient servis par des hommes en veste blanche et n&#339;ud papillon, dans une &#233;l&#233;gante salle &#224; manger. Le capitaine et les officiers y avaient leur table. Au d&#238;ner, ces messieurs dames &#233;taient en tenue de soir&#233;e. J'ai toujours pens&#233; que l'argent rendait le comportement des gens riches grotesque. La nourriture &#233;tait surabondante, comme s'il avaient peur d'en manquer le lendemain. Le commissaire de bord, qui avait fait de Mathieu sa coqueluche et le promenait partout, me fit visiter la salle des machines, un enfer de bruit et de chaleur. Je passais mes journ&#233;es sur le pont, &#224; contempler l'eau et le ciel. Jamais je n'aurais pens&#233; que cela pouvait &#234;tre un spectacle aussi vari&#233;, aussi changeant. Les nuages qui se faisaient et se d&#233;faisaient dessinaient dans le ciel des figures que l'imagination pouvait interpr&#233;ter et redessiner &#224; l'infini. Quand je portais mon attention sur l'oc&#233;an, le bruit et le mouvement des vagues, les petits poissons volants ou de temps &#224; autre le plongeon d'un c&#233;tac&#233;, il me semblait que j'aurais bien pass&#233; ma vie &#224; naviguer. Les matelots partageaient en quelque sorte mon sentiment ; quand ils avaient trim&#233; pendant un bout de temps sur le bateau, ils avaient h&#226;te, me disaient-ils, de se retrouver chez eux ; mais aussit&#244;t apr&#232;s il leur tardait de retrouver la mer. A l'approche des escales, des myriades d'oiseaux accompagnaient le bateau, et surtout, dans la zone australe, ces superbes, magnifiques albatros.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre route passait par le canal de Suez, l'oc&#233;an Indien en longeant les c&#244;tes d'Arabie, de l'Inde, de la Malaisie, enfin l'Australie du sud. Je d&#233;couvrais des lieux o&#249; je n'aurais jamais r&#234;v&#233; pouvoir aller. Sur la c&#244;te ceylanaise le bateau fit escale &#224; Colombo. L&#224;, dans une for&#234;t proche, nous avons vu l'&#233;l&#233;phant compagnon de travail de l'homme ; il portait sur sa trompe d'&#233;normes troncs d'arbres et l'homme l'accompagnait vers l'endroit o&#249; il devait les d&#233;poser. A nouveau je pensai que le zoo &#233;tait vraiment une invention perverse de l'homme. Nous visit&#226;mes une pagode, o&#249; les moines en robe jaune et cr&#226;ne ras&#233;, tournaient en rond. Un immense Bouddha, aux pieds et aux oreilles d&#233;mesur&#233;s, tr&#244;nait devant l'entr&#233;e de la pagode.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mathieu en fut tr&#232;s impressionn&#233;. Un jour o&#249; je lui parlais du dilemme de choisir une religion puisque toutes, catholique, protestante, juive, se valent, l'enfant r&#233;fl&#233;chit : &#034;alors je serai bouddhiste&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici enfin Sydney, son immense baie et le pont qui l'enjambe. La ville avait un centre commercial et financier moderne, avec ses gratte-ciel, ses monuments et ses jardins, puis une s&#233;rie de quartiers r&#233;sidentiels o&#249; la population se groupait par origine et niveau social. La famille &#233;tait install&#233;e &#224; Dover Heights, un de ces quartiers fortun&#233;s, en haut d'une falaise d'o&#249; l'on descendait en pente douce vers l'oc&#233;an proche. La maison &#233;tait spacieuse, entour&#233;e d'un jardin. Nous arrivions juste pour le sixi&#232;me anniversaire de Mathieu, fin avril, et il eut droit &#224; une belle f&#234;te et des cadeaux. Il retrouvait aussi sa m&#233;m&#233;, qui avait maintenant aussi deux petites-filles : Janine, 4 ans, n&#233;e &#224; Paris, et Ir&#232;ne, un b&#233;b&#233; d'un an. De ce c&#244;t&#233;-ci de l'h&#233;misph&#232;re on &#233;tait en automne et les enfants commen&#231;aient une nouvelle ann&#233;e scolaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mathieu, le nouveau, se vit entour&#233; d'une nu&#233;e d'enfants lui posant tous la m&#234;me question : &#034;what's your name ?&#034;, ce qui avec l'accent australien donnait quelque chose comme &#034;what's your na&#239;m&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tildica portait la nostalgie de l'Europe dans son c&#339;ur. Elle refusait de m'accompagner dans mes promenades, ainsi &#233;galement le jour o&#249; j'allai dans un quartier d'aborig&#232;nes, qu'elle ne connaissait pas. On sait le sort qui leur avait &#233;t&#233; r&#233;serv&#233; par la colonisation. Dans les ann&#233;es 50 l'immigration &#233;tait ouverte seulement aux blancs. Les asiatiques, g&#233;ographiquement tout proches, en &#233;taient exclus. Tous les blancs n'&#233;taient pas riches. Ceux qui arrivaient avec de l'argent s'enrichissaient un peu plus, ceux qui n'avaient que leurs bras restaient des travailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais j'avais l'impression qu'ils subissaient ici une exploitation moins f&#233;roce, surtout quand je voyais les terrassiers appuy&#233;s sur leur pelle ou leur pioche, &#224; la &#034;pause caf&#233;&#034;. Pour ne pas rester oisive, je m'embauchai comme employ&#233;e dans un bureau dont j'ai compl&#232;tement oubli&#233; le genre d'activit&#233;. Je fr&#233;quentais aussi, en auditrice libre, l'universit&#233;, o&#249; un ma&#238;tre de conf&#233;rences, un immigr&#233;, me fit bient&#244;t une proposition de mariage ; la population comptait, para&#238;t-il, beaucoup plus d'hommes que de femmes. Ce brave homme vint me dire adieu, sur le bateau, un bouquet de fleurs &#224; la main.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tildica aurait aim&#233; nous voir rester &#224; Sydney, o&#249; nous &#233;tions en famille. La nature &#233;tait belle, luxuriante m&#234;me. Mais je me rendais compte que nous ne pourrions pas faire peau neuve, que nous risquions de v&#233;g&#233;ter coup&#233;s de notre milieu culturel, de nos camarades d'id&#233;es. En juillet je fis donc mes adieux. Cette fois sur le bateau il n'y avait plus d'immigrants, mais des touristes, pas besoin de prendre un billet de 1&#232;re classe, tout &#233;tait am&#233;nag&#233; en fonction de cette client&#232;le. Mathieu menait joyeuse vie. On franchit l'&#233;quateur en faisant la f&#234;te, avec grandes plong&#233;es dans la piscine. Sous les auspices de Neptune, l'enfant fut baptis&#233; &#034;sardine&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et je ne fus pas peu flatt&#233;e quand un Australien, d'origine anglaise, me demanda s'il &#233;tait mon petit fr&#232;re. Deux &#233;tudiantes asiatiques, embarqu&#233;es &#224; je ne sais plus quelle escale, m'avou&#232;rent leur perplexit&#233; : comment pouvait-on supporter ces hommes blancs avec leur poitrine et leurs bras velus, &#231;a devait &#234;tre plut&#244;t d&#233;sagr&#233;able...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Me voil&#224; de retour &#224; Paris. Une page &#233;tait tourn&#233;e. Sans que nos convictions, nos esp&#233;rances ou notre volont&#233; d'agir aient chang&#233;, par la force des choses nous devions organiser diff&#233;remment notre vie. En attendant l'ouverture de l'&#233;cole, j'emmenai Mathieu en Savoie, o&#249;, comme chaque &#233;t&#233;, il retrouvait son copain Guy, le plus jeune fils de &#034;maman H&#233;l&#232;ne&#034;, et les autres gamins du village. Il revenait toujours de ces vacances, fort appr&#233;ci&#233;es, en parlant avec un vrai accent savoyard. H&#233;l&#232;ne Etellin, une avenante et gentille m&#232;re de famille, vivait &#224; Aiguebelle (non loin d'Epierre) avec son &#233;poux et ses quatre gar&#231;ons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Naissance d'un &#034;leader&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai revu les camarades, qui avaient l'ambition de reconstruire l'organisation. Bois avait d'abord repris une activit&#233; avec des militants qui appartenaient au groupe Socialisme et barbarie. Entre-temps il avait demand&#233; son transfert dans les bureaux et la direction le lui avait accord&#233; ; c'&#233;tait pour elle, une fa&#231;on de le neutraliser. Hardy entreprit de reconstituer un groupe avec l'aide de Denise. Fils d'ouvrier espagnol et de m&#232;re fran&#231;aise, venu &#224; l'UC en 1944 &#224; l'&#226;ge de 17 ans, il n'avait pas v&#233;cu le s&#233;isme de la gr&#232;ve de 47 ; il &#233;tait soign&#233; &#224; l'&#233;poque d'une tuberculose contract&#233;e sous l'occupation. Gus et moi nous fr&#233;quentions aussi le cercle d'&#233;ducation politique, o&#249; Hardy avait r&#233;uni des jeunes du lyc&#233;e Condorcet, certains venant des jeunesses sionistes socialistes, Hashomer Haza&#239;r.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hardy pensait que ce qui nous avait fait &#233;chouer, c'est de nous &#234;tre fix&#233; des buts qui &#233;taient au-dessus de nos forces. Pour agir il fallait d'abord b&#226;tir la maison, brique par brique. Je n'approuvais pas ce raisonnement simpliste. On reprochait ainsi aux bolcheviks d'avoir pris le pouvoir en octobre 17 puisqu'ils ont &#224; la longue &#233;chou&#233;. Rosa Luxembourg qui avait eu un point de vue critique &#224; l'&#233;gard de L&#233;nine et de Trotski, approuva pourtant en ces termes leur pari : &#034;ils sont jusqu'ici les seuls qui puissent s'&#233;crier avec Ulrich de Hutten : 'j'ai os&#233;'. ...C'est ce qui est essentiel et ce qui reste de la politique des bolcheviks.&#034; (La R&#233;volution russe, brochure &#233;crite en prison). &#034;Notre&#034; Rosa, comme disait L&#233;nine, raisonnait en r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marx avait eu la m&#234;me r&#233;action devant la Commune de Paris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Graduellement Hardy &#233;mergeait comme le dirigeant du groupe, que Bois avait rejoint. Ce n'&#233;tait pas sa vision politique, mais son temp&#233;rament et son caract&#232;re qui lui valaient ce r&#244;le ; il savait &#034;diriger&#034;, tenir les r&#234;nes. Il se permettait aussi une certaine vulgarit&#233; dans le langage ; pour se disculper il me disait, avec humour, qu'enfant il avait v&#233;cu rue Quincampoix au voisinage des filles de la rue Saint-Denis. L'ennui c'est que son style trouva beaucoup d'imitateurs. En 1956 il entreprit la publication d'une feuille ron&#233;otyp&#233;e intitul&#233;e Lutte de Classes. Bient&#244;t parurent &#224; nouveau des bulletins d'usine, sous le titre la Voix Ouvri&#232;re. En octobre de cette ann&#233;e les chars russes entraient &#224; Budapest pour mater la r&#233;volte ouvri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gus, qui travaillait maintenant chez Thomson &#224; Gennevilliers, avait gard&#233; des relations amicales avec un ouvrier &#233;lectricien du service d'entretien chez Renault. Il habitait &#224; Houilles, o&#249; nous allions lui rendre visite ; par ailleurs je le voyais &#224; Billancourt pour r&#233;diger avec lui le texte de son bulletin de d&#233;partement. Publi&#233;s r&#233;guli&#232;rement, ces bulletins &#233;taient indispensables pour d&#233;noncer les conditions de travail, pour entretenir le sentiment de solidarit&#233; et d'int&#233;r&#234;t collectif. Les distributions de tracts ou la vente du journal &#233;taient soigneusement organis&#233;es et j'&#233;tais souvent de &#034;l'&#233;quipe de guet&#034;. Nous observions les alentours pour pr&#233;venir aussit&#244;t les diffuseurs &#224; la moindre alerte. Ce n'&#233;tait plus tellement les stals &#224; l'&#233;poque qu'on avait &#224; craindre, mais les flics. J'ai assist&#233; pendant un temps aux r&#233;unions de la cellule Renault, qui s'&#233;tait reconstitu&#233;e avec Vic bien s&#251;r, et aussi avec de nouveaux militants. C&#233;dar (surnom lui venant de ses cheveux en brosse, allusion au balai O'C&#233;dar), ancien anarchiste, &#233;tait outilleur au d&#233;partement 37, o&#249; travaillait &#233;galement le futur bureaucrate stalinien Halbeher, qui &#224; l'&#233;poque, avant d'avoir suivi l'&#233;cole du parti, avait plut&#244;t un profil bas. C&#233;dar apporta un jour &#224; l'usine plusieurs exemplaires des &#034;Dix jours qui &#233;branl&#232;rent de monde&#034; de John Reed, mis sous le boisseau par les staliniens, et qui venait d'&#234;tre r&#233;&#233;dit&#233;. Les c&#233;g&#233;tistes furent tourn&#233;s devant tout le monde en ridicule : &#034;ce n'est pas un livre pour vous, Pif le Chien vous suffit&#034; (un magazine alors &#233;dit&#233; par le PC). Il organisa &#224; l'usine un meeting avec la participation de Mme Weill-Hall&#233;, une femme m&#233;decin qui militait en faveur de la contraception, pendant que Jeannette Vermeersch, l'&#233;pouse de Thorez, d&#233;fendait les valeurs de la famille. Avec son humour de bon aloi, C&#233;dar annon&#231;a le meeting en pr&#233;cisant que les &#034;p&#232;res lapins&#034; adeptes de Mme Vermeersch pouvaient y assister. Une camarade nous rapporta que dans une &#034;bo&#238;te&#034; o&#249; les ouvriers souffraient gravement des nuisances du bruit, les techniciens en ergonomie avaient imagin&#233; un test : ils install&#232;rent des lapins en cage dans les ateliers, afin d'observer leurs r&#233;actions. Au d&#233;but les pauvres bestioles affol&#233;es s'agitaient en tous sens, mais assez vite elles se calm&#232;rent et rongeaient tranquillement leur herbe. Le hic, c'est qu'il fallut constater que les lapins &#233;taient devenus sourds.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais &#224; part ces joyeux cours de p&#233;dagogie, les discussions politiques manquaient totalement dans nos r&#233;unions. On passait son temps &#224; pr&#233;ciser dans les moindres d&#233;tails les probl&#232;mes de vente, de diffusion, de tr&#233;sorerie et ainsi de suite. J'avais essay&#233; en vain de faire remarquer que tout cela pouvait se r&#233;gler entre les gens concern&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le groupe se d&#233;veloppait, la nouvelle strat&#233;gie &#233;tait apparemment payante. &#034;Qui va piano va sano&#034; ; mais surtout ne vous fatiguez pas &#224; r&#233;fl&#233;chir (d'autres le font pour vous). Un jour dans une r&#233;union Hardy me parla sur un ton tellement violent, que stup&#233;faite je me levai et quittai la r&#233;union. Motif de l'engueulade : avoir pris l'initiative de r&#233;diger un tract pour Renault, ce qui n'avait d'ailleurs pas &#233;t&#233; une initiative ; des camarades &#233;taient venus me demander de suppl&#233;er &#224; l'absence du militant &#034;responsable&#034;. Je ne saurai jamais si j'ai eu tort dans ce tract de traiter le patron de voleur, ou de court-circuiter le responsable, ou les deux. Une sorte de caporalisme s'instituait, avec une hi&#233;rarchie &#224; galons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici un autre exemple de ce &#034;cours nouveau&#034;. C'est un souvenir qui remonte &#224; 1963. Nous &#233;tions r&#233;unis dans une salle de bistrot, au premier &#233;tage, avec des ouvriers de chez Renault.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mineurs de certains puits de Lorraine venaient de se mettre en gr&#232;ve, et dans le contexte de l'&#233;poque on pouvait penser que cette gr&#232;ve ne resterait pas sans &#233;cho. Je demande donc, au d&#233;but de la r&#233;union, qu'on mette cette gr&#232;ve &#224; l'ordre du jour. Vic m'arr&#234;te : nous sommes ici pour discuter des affaires de Renault, et pas d'autres sujets. L'autorit&#233; ayant parl&#233;, personne ne soutient ma proposition. Quelques jours plus tard, la gr&#232;ve se g&#233;n&#233;ralise, des mineurs de toutes les r&#233;gions montent manifester en masse &#224; Paris. &#034;Voix Ouvri&#232;re&#034; envoie enfin des militants prospecter dans les r&#233;gions mini&#232;res o&#249; ils r&#233;ussissent d'ailleurs &#224; &#233;tablir des contacts durables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lulu &#233;tait alors d&#233;l&#233;gu&#233;e du personnel CFDT et par elle nous avons eu l'adresse d'une famille de mineurs pr&#232;s de Valenciennes, que Gus et moi sommes all&#233;s voir. Ces gens ne demandaient qu'&#224; parler et &#224; faire conna&#238;tre leur situation, leur travail malsain et ext&#233;nuant dans les mines m&#233;canis&#233;es. Le mineur encore jeune qui nous accueillait, nous montrait ses mains d&#233;form&#233;es par le marteau piqueur. Son beau-p&#232;re &#233;tait malade de la silicose. Mais ils b&#233;n&#233;ficiaient du privil&#232;ge d'&#234;tre log&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La disponibilit&#233; et la discipline des militants en imposaient aux autres groupes rest&#233;s dans la vieille tradition fran&#231;aise. Une coll&#232;gue de travail, militante au PSU me faisait part de l'&#233;tonnement de ses camarades de voir les gars de L.O. (&#034;Voix Ouvri&#232;re&#034; &#233;tait devenue &#034;Lutte Ouvri&#232;re&#034; en 1968) &#234;tre toujours &#224; l'heure au rendez-vous ! En 1970 les deux organisations menaient en commun une campagne contre l'augmentation du prix des transports dans le m&#233;tro. Mais la formule &#034;militer avec ses pieds&#034;, qui avait cours, &#233;tait pour moi nouvelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais fini par comparer cette organisation &#224; une PME prosp&#232;re avec un bon &#034;business man&#034; &#224; sa t&#234;te. Pour moi, il y manquait le sel de la terre. O&#249; &#233;tait la libert&#233; de l'individu ? Comment s'&#233;panouir sans la possibilit&#233; de prendre des initiatives, de r&#233;fl&#233;chir par soi-m&#234;me ? Le stalinisme n'avait-il pas d&#233;j&#224; an&#233;anti les efforts de g&#233;n&#233;rations de militants en les soumettant aux ordres ? C'est vers cette &#233;poque que Barta essaya de reprendre contact avec &#034;Voix Ouvri&#232;re&#034;. Il avait d&#233;j&#224; collabor&#233; au bulletin &#034;Lutte de Classes&#034; pendant une courte p&#233;riode en 1956 (ce que j'ignorais). Mais cette nouvelle et derni&#232;re tentative &#233;choua ; le comit&#233; de r&#233;daction du journal se r&#233;unissait seulement le samedi matin, jour o&#249; Barta, ma&#238;tre auxiliaire dans l'enseignement, ne pouvait pas se rendre disponible. A la lettre de Bois qui lui signifiait cet obstacle apparemment incontournable, Barta r&#233;pondait (le 11 mars 1965) : &#034;Je suis pr&#234;t &#224; examiner toute proposition qui permettrait une collaboration efficace. Mais plut&#244;t que des obstacles mat&#233;riels ce sont, je crois, des obstacles politiques qui emp&#234;chent cette collaboration. Les probl&#232;mes fondamentaux de la construction du parti (et c'est l'objectif principal que vous faites figurer en t&#234;te de votre journal) sont surtout d'ordre qualitatif. Pour vous, c'est maintenant une question de vie et de mort. Rien ne sera r&#233;solu par la simple r&#233;p&#233;tition ou l'accroissement du travail de la veille (en ce qui concerne la direction, bien entendu).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Continuer ainsi c'est la scl&#233;rose d&#233;finitive, quel que puisse &#234;tre l'accroissement quantitatif. La construction d'un parti oblige &#224; passer d'une &#233;tape &#224; l'autre quels que soient les risques. Sinon vous serez un groupe parmi d'autres, dont le ciment sera les relations et les convenances personnelles beaucoup plus que l'attitude politique.&#034; Cette lettre n'eut pas de suite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais des griefs contre mes anciens camarades, mais je m'en sentais solidaire. Malgr&#233; tout, le groupe comptait &#224; son actif des r&#233;sultats valables &#224; mon sens, ne fut-ce que d'avoir int&#233;ress&#233; beaucoup de jeunes aux probl&#232;mes politiques. Et c'est avec une certaine amertume que je cessai &#224; cette &#233;poque (vers 1965) ma collaboration &#224; l'organisation. Gus avait depuis longtemps pris ses distances. Son temp&#233;rament ne lui aurait pas permis de militer dans ces conditions ; cependant sur son lieu de travail, &#224; l'usine, il r&#233;ussissait quelquefois &#224; motiver des jeunes &#224; prendre contact avec l'organisation et &#224; s'instruire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si &#224; quelque chose malheur est bon, ce tournant nous a permis de d&#233;couvrir d'autres horizons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me si nous avions une origine et un pass&#233; diff&#233;rents, notre conception du monde nous rendait tr&#232;s proches. Nous avions la m&#234;me sensibilit&#233; pour l'art, la musique, la litt&#233;rature, le m&#234;me d&#233;sir de d&#233;couvrir des ailleurs, de voyager. Si dans la vie quotidienne je chicanais parfois sur des v&#233;tilles (par p&#233;ch&#233; de rigorisme), cela ne portait pas &#224; cons&#233;quence. Quand Gus est mort, et que les souvenirs de m&#233;lodies, de lectures, d'&#233;pisodes v&#233;cus revenaient p&#234;le-m&#234;le, j'ai relu le texte du Vieux d&#233;di&#233; &#224; son fils L&#233;on S&#233;dov, mort assassin&#233;, et j'ai relev&#233; avec une intense &#233;motion ce passage : &#034;&#224; un &#339;il superficiel, il pourrait sembler que nos rapports &#233;taient empreints de s&#233;v&#233;rit&#233; et de distance. Mais sous cette apparence vivait et br&#251;lait la flamme d'un profond attachement mutuel, fond&#233; sur quelque chose d'incomparablement plus grand que les liens du sang : la solidarit&#233; des id&#233;es et des jugements, des sympathies et des antipathies, des joies et des souffrances v&#233;cues ensemble, et des grandes esp&#233;rances qui nous &#233;taient communes.&#034; J'ai souvent trouv&#233; un r&#233;confort dans les &#233;crits de Trotski, notre ma&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une t&#226;che bien difficile de reconstituer, pour sauvegarder les traces du souvenir, pr&#232;s de quarante ann&#233;es de vie commune. En rentrant d'Australie il m'a fallu d'abord chercher du travail. Une voisine dans l'immeuble, fonctionnaire &#224; l'Unesco, l'antenne culturelle de l'ONU, me conseilla d'y tenter ma chance. J'y voyais un double avantage : ce n'&#233;tait pas une n-i&#232;me bo&#238;te commerciale, et on y avait six semaines de vacances. Apr&#232;s un test en fran&#231;ais et en anglais, je fus embauch&#233;e comme dactylo, au m&#234;me salaire &#224; peu pr&#232;s qu'aux Charbonnages (ici on ne n&#233;gociait pas !). Les bureaux &#233;taient install&#233;s dans un ancien h&#244;tel avenue Kl&#233;ber, avant de d&#233;m&#233;nager plus tard dans un immeuble neuf, d'architecture moderne, place Fontenoy.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Organisation ou bureaucratie internationale ? Ce nouvel univers me faisait une impression &#233;trange. En me confiant &#224; Jeanne, une survivante de Ravensbr&#252;ck et une des deux seules amies fid&#232;les, avec Madeleine, que je me suis faite l&#224; en 25 ann&#233;es de carri&#232;re, je comparais la maison &#224; un aquarium, o&#249; les poissons glissent, se c&#244;toient, paisibles mais voraces, avec un langage &#224; eux seuls compr&#233;hensible. J'y plongeais chaque matin pour en &#233;merger heureusement &#224; 6 heures du soir jusqu'au lendemain 9 heures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait un monde cosmopolite d'hommes et de femmes venant des quatre coins du globe et parlant toutes les langues. Dans la cat&#233;gorie dite &#034;professionnelle&#034; (je faisais partie des &#034;services g&#233;n&#233;raux&#034;) il y avait des universitaires, des scientifiques de diverses disciplines, des &#233;crivains. Mais tout grands cerveaux qu'ils &#233;taient, ils &#233;taient avant tout des fonctionnaires travaillant dans la neutralit&#233;, traduisez la soumission, impos&#233;e par en haut. Les fonctionnaires venus d'URSS se distinguaient par leur &#034;r&#233;serve&#034; ; ils avaient sans doute l'ombre du KGB &#224; leurs trousses. Ce monde si divers et si riche, qui aurait pu &#234;tre passionnant, devenait ainsi terne et fade.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait quelques exceptions. J'ai rencontr&#233; l&#224; Roger Caillois, qui a r&#233;ussi &#224; faire conna&#238;tre et publier (sous l'&#233;gide de l'Unesco) la pl&#233;iade des &#233;crivains latino-am&#233;ricains : Miguel Angel Asturias, Octavio Paz, Ciro Alegria (Vaste est le monde), Gabriel Garcia Marquez (Cent ans de solitude), Alejo Carpentier, Jorge Icaza (La fosse aux Indiens), Jorge Luis Borges. D'autres, comme Julio Cortazar par ailleurs &#233;crivain, se contentaient de fournir le travail &#034;alimentaire&#034; qui leur &#233;tait demand&#233;. L'Anglais Ennals d&#233;missionna pour s'atteler &#224; la cr&#233;ation, dans les ann&#233;es 60, de l'organisation &#034;Amnesty International&#034;. Quand je lui rendis visite &#224; Londres, il &#233;tait install&#233; dans de modestes locaux, avec un personnel r&#233;duit. Les murs &#233;taient tapiss&#233;s d'affiches &#233;loquentes d&#233;non&#231;ant les exactions des dictatures dans le monde. Leur action pour la d&#233;fense des prisonniers politiques prenait de l'ampleur, mais &#224; l'Unesco elle n'avait qu'un faible &#233;cho.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien des noms sont tomb&#233;s pour moi dans l'oubli. Mais je me souviens du cas de Jeanne Hersch, une universitaire suisse, que le directeur de l'&#233;poque, Ren&#233; Maheu, avait engag&#233; pour cr&#233;er un d&#233;partement &#034;philosophie&#034;. Femme dynamique, elle rassembla en un temps record une impressionnante anthologie de maximes et citations de grands penseurs &#224; travers les &#226;ges, sur les droits de l'homme. Mais elle publia aussi un article dans le bulletin de l'association du personnel (notre pseudo syndicat) dans lequel elle jugeait pour le moins incoh&#233;rent le fait que l'Unesco m&#232;ne des campagnes d'alphab&#233;tisation dans le monde, et se d&#233;sint&#233;resse des hommes et des femmes illettr&#233;s (en majorit&#233; des immigr&#233;s africains ou arabes) qui font le m&#233;nage dans la maison. L'article fit du bruit. Cela valut &#224; Jeanne Hersch le non renouvellement de son contrat de deux ans. Ainsi le d&#233;partement philosophie ne vit pas le jour, et les analphab&#232;tes rest&#232;rent analphab&#232;tes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Unesco envoyait dans les pays o&#249; s&#233;vissait l'analphab&#233;tisme des experts en &#233;ducation. Un jour nous re&#231;&#251;mes &#224; la r&#233;daction de notre bulletin de presse (&#034;Informations Unesco&#034;) une lettre am&#232;re d'un expert en mission au Mexique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment pouvez-vous parler d'alphab&#233;tisation, &#233;crivait-il, quand je ne dispose ici ni de livres, ni de papier, ni de crayons, ni m&#234;me de bancs pour faire asseoir les enfants ? Le seul r&#233;sultat positif &#224; grande &#233;chelle avait &#233;t&#233; obtenu par la mobilisation populaire &#224; Cuba, sous le r&#233;gime de Castro. Mais l'Unesco soutenait &#224; grand renfort de publicit&#233; la campagne d'alphab&#233;tisation lanc&#233;e en Iran par la s&#339;ur du chah, et dont les r&#233;sultats &#233;taient nuls.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La diversit&#233; des gens, leur &#034;identit&#233; culturelle&#034; comme on aimait dire &#224; l'Unesco, m'a certainement permis de supporter ces mornes ann&#233;es de bureau, mieux que dans quelque administration fran&#231;aise aux couleurs grises de l'uniformit&#233;. Comment ne pas se rappeler le burlesque de ce conflit entre un responsable de publications sud-am&#233;ricain sollicitant une promotion bien m&#233;rit&#233;e pour sa secr&#233;taire espagnole, et le chef administratif anglais qui la lui refuse ? Le sud-am&#233;ricain (qui avait une grand'm&#232;re noire) pasticha dans la langue m&#234;me de Shakespeare, la harangue de Marc-Antoine contre Brutus devant le cadavre de Jules C&#233;sar.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais &#224; la place du c&#233;l&#232;bre &#034;but Brutus is a honourable man&#034;, il y avait &#034;but Tom Flann is a honourable man&#034;. Il fit circuler son libelle et en moins de temps qu'il n'a fallu pour que tout le monde le lise, Mercedes obtenait sa promotion. On pourrait raconter mainte anecdote de ce genre, et d'autres moins dr&#244;les. Ainsi cet exemple d'&#034;anti-f&#233;minisme&#034; d'un m&#233;decin femme : le docteur Rasch, du service m&#233;dical de l'Unesco, refusait d'accorder &#224; Jeanne, enceinte de son deuxi&#232;me enfant, une prolongation du cong&#233; de grossesse. &#034;Et si j'&#233;tais un monsieur avec un gros ventre cirrhotique, vous me l'auriez accord&#233; ?&#034; Devant cette remarque, madame le docteur c&#233;da. On trouve, noblesse oblige, des arguments semblables dans le livre d'August Bebel, &#034;La femme et le socialisme&#034; ; et bien avant lui chez Condorcet, qui r&#233;clame le droit de vote pour les femmes : &#034;Pourquoi un groupe d'&#234;tres humains - seulement parce qu'elles peuvent &#234;tre enceintes et se sentir occasionnellement indispos&#233;es - ne pourrait-il pas exercer les droits dont on n'a jamais priv&#233; ceux qui chaque hiver souffrent de la goutte et s'enrhument un peu ?&#034; Les conditions de travail en revanche &#233;taient agr&#233;ables. Pas d'horloge pointeuse, un petit chariot qui v&#233;hiculait dans les couloirs le caf&#233; et le th&#233; du matin et de l'apr&#232;s-midi, une bonne cantine, une coop&#233;rative o&#249; on pouvait aller, dans certaines limites, m&#234;me pendant les heures de travail. C'&#233;tait un peu le meilleur des mondes de Huxley, avec en plus les intrigues et les rivalit&#233;s propres &#224; toute bureaucratie. Un tel a eu de l'avancement, tel autre l'attend toujours, etc. J'avais du mal &#224; convaincre Jeanne qu'&#224; l'Unesco, tous tant que nous &#233;tions, nous brassions du vent. Il faut se rappeler qu'en ces ann&#233;es 50 les illusions n'&#233;taient pas encore dissip&#233;es. L'Organisation des Nations Unies (l'ONU) cr&#233;&#233;e &#224; New-York au sortir de la guerre, promettait de ne pas &#234;tre une nouvelle SDN (Soci&#233;t&#233; des Nations) qui entre les deux guerres avait jou&#233; un r&#244;le si lamentable. La D&#233;claration universelle des droits de l'homme affichait d'admirables principes, et une s&#233;rie d'agences internationales furent mises sur pied.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'organisation m&#233;t&#233;orologique internationale, l'organisation internationale du travail (le BIT existait d&#233;j&#224; avant la guerre &#224; Gen&#232;ve), l'organisation pour l'agriculture et l'alimentation (FAO), l'agence atomique, etc... et l'Unesco, sigle anglais de l'organisation des nations unies pour l'&#233;ducation, la science et la culture. Install&#233;e &#224; Paris, elle devait &#234;tre le lien, le trait d'union d'une coop&#233;ration internationale dans ces domaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais croire aux bonnes volont&#233;s, c'est s'interdire de comprendre que dans un monde domin&#233; par l'imp&#233;rialisme, aucune de ces belles r&#233;solutions n'&#233;tait r&#233;alisable. C'est seulement au cocktail d'adieu offert pour sa retraite anticip&#233;e (&#224; 56 ans) que Jeanne, qui croyait &#224; la mission de l'Unesco, fit une critique si pertinente et si s&#233;v&#232;re de la bureaucratie, que je regrette toujours qu'il ne soit pas rest&#233; trace de ce discours. C'&#233;tait une illustration du m&#233;canisme qui tient les hommes dans un &#233;tat de d&#233;pendance, prisonniers de petits et grands privil&#232;ges.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques jours avant ce cocktail, ses amis avaient organis&#233; pour elle une petite f&#234;te &#034;intime&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait pas mal de monde, vingt &#224; trente hommes et femmes d'Europe, du Moyen Orient, d'Am&#233;rique du sud et d'ailleurs. Je les observais, m&#233;dus&#233;e. Aucun d'eux n'avait le visage et le langage de la personne que je connaissais depuis des ann&#233;es. C'&#233;tait tout d'un coup, d&#233;barrass&#233;s de leur masque de hauts fonctionnaires, des gens intelligents, ayant un pass&#233;, des opinions. O&#249; &#233;taient pass&#233;s les zombis ? C'est &#224; l'Unesco aussi que je me liai d'une longue amiti&#233; avec Madeleine. Fille d'un p&#232;re fran&#231;ais et d'une m&#232;re anglaise, elle avait v&#233;cu quelques ann&#233;es en Afrique. A la torpeur de la bureaucratie elle pr&#233;f&#233;ra bient&#244;t se chercher un autre emploi, passa le concours du CAPES et entra dans l'enseignement, avant de se consacrer d&#233;finitivement &#224; la peinture. Pendant son passage &#224; l'Unesco, nos discussions l'amen&#232;rent &#224; adh&#233;rer &#224; &#034;Voix Ouvri&#232;re&#034; o&#249; elle milita pendant quelque temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jeannette, une jolie rousse parisienne, nous chantait souvent &#034;Comme un coquelicot mon &#226;me&#034; la chanson du franco-kabyle Mouloudji. Elle-m&#234;me &#233;tait mari&#233;e &#224; un Alg&#233;rien kabyle, dont un proche parent s'est tu&#233; &#224; Alger en sautant par une fen&#234;tre pour &#233;chapper aux tortionnaires fran&#231;ais. Apr&#232;s la guerre d'ind&#233;pendance leur retour au pays fut un &#233;chec : pour Jeannette et sa fille Leila le r&#244;le impos&#233; &#224; la femme &#233;tait insupportable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens aussi de Marie, une Libanaise taciturne. Inspir&#233;e sans doute par son expression d'ennui et de spleen, un jour je me mis &#224; r&#233;citer comme pour moi-m&#234;me, &#224; voix haute : &#034;le ciel est par-dessus le toit, si bleu si calme, un arbre par-dessus le toit berce sa palme&#034;... et Marie d'encha&#238;ner aussit&#244;t : &#034;mon dieu mon dieu, la vie est l&#224;, simple et tranquille, cette paisible rumeur l&#224; vient de la ville...&#034; Verlaine, de sa prison, avait ouvert le dialogue entre nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans mes d&#233;buts je travaillais avec Jeanne dans le m&#234;me service, dont la t&#226;che &#233;tait de viser des documents que d'autres services avaient r&#233;dig&#233;s. Fille d'&#233;migr&#233;s juifs allemands, elle &#233;tait venue en France en 1933 vers l'&#226;ge de dix ans. Arr&#234;t&#233;e &#224; dix-huit ans pour activit&#233;s politiques avec un groupe de trotskistes autrichiens, en zone libre, elle a &#233;t&#233; transf&#233;r&#233;e en zone occup&#233;e puis d&#233;port&#233;e au camp de concentration de Ravensbr&#252;ck. Cultiv&#233;e, courageuse, g&#233;n&#233;reuse, s'engageant dans maint combat, telle &#233;tait Jeanne, morte &#224; 61 ans d'un cancer. Quand nous nous sommes connues elle avait une fillette, H&#233;l&#232;ne, du m&#234;me &#226;ge que Mathieu ; les deux devinrent naturellement copains de jeux et parfois de vacances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'enfant, une personne &#224; part enti&#232;re&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Etais-je une bonne m&#232;re pour Mathieu ? Je ne le sais pas. Quant &#224; Gus, il r&#233;unissait en lui une &#226;me d'enfant et un d&#233;vouement de p&#232;re. Tout au long de son existence il a donn&#233; mainte et mainte preuve de sa sensibilit&#233; &#224; l'&#233;gard des enfants. Cette communication passait par les jeux, les promenades du dimanche, et aussi par la litt&#233;rature. Ainsi la lecture &#224; haute voix de la &#034;Ch&#232;vre de M. Seguin&#034;, si jolie &#034;avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, ses sabots noirs et luisants, ses cornes z&#233;br&#233;es et ses longs poils qui lui faisaient une houppelande !&#034; L'enfant n'aimait pas la fin vaillante, mais trop triste, de la petite ch&#232;vre... Apr&#232;s un mois de scolarit&#233; en CP Mathieu savait lire et &#233;crire. Son jeune ma&#238;tre, M. Morel, &#233;tait digne de la grande tradition des instituteurs de la r&#233;publique ; la lettre &#034;i&#034; &#233;tait identifi&#233;e au cri de la petite souris, et la fess&#233;e qu'il faisait semblant d'administrer au chahuteur &#233;tait rythm&#233;e par toute la classe au chant des Trois jeunes tambours qui s'en allaient en guerre. Il nous expliquait, dans la cour de r&#233;cr&#233;ation, qu'il &#233;tait illusoire de priver les enfants de jouets guerriers ; &#224; d&#233;faut de revolver, ils braquaient sur l'adversaire deux doigts point&#233;s en avant. Chaque No&#235;l Mathieu recevait un tank en cadeau de maman H&#233;l&#232;ne, et il n'y avait pas d'enfant plus pacifique. Dans la petite rue du 15&#232;me o&#249; nous habitions il y avait encore des terrains vagues o&#249; les enfants pouvaient jouer, et &#224; la cantine o&#249; les menus laissaient &#224; d&#233;sirer, les gosses m&#226;chaient le m&#234;me chewing-gum &#224; tour de r&#244;le sans se soucier de l'hygi&#232;ne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours &#233;l&#233;mentaire (CE1) la ma&#238;tresse m'expliqua que le temp&#233;rament de Mathieu &#233;tait de ceux qui ont besoin d'&#234;tre stimul&#233;s ; elle me conseillait de lui faire sauter une classe. Mais voil&#224;, le directeur avait des principes : chez lui on ne sautait pas de classe, autrement dit, nivelons par le bas. J'allai solliciter le directeur d'une &#233;cole rue Falgui&#232;re, celle que fr&#233;quentait la fille de Jeanne. Ici le directeur avait l'esprit plus ouvert. Pour voir s'il pouvait faire passer l'enfant en cours moyen (CM1) il allait d'abord lui faire passer des tests. Le soir Mathieu nous annonce : &#034;demain je passe le bac&#034;. On en a ri pendant longtemps. Que s'&#233;tait-il pass&#233; ? Pour juger dans quel groupe on pouvait l'int&#233;grer, on lui fit faire plusieurs op&#233;rations et il s'&#233;tait retrouv&#233; en fin de parcours au niveau le plus &#233;lev&#233;. Il n'&#233;tait pas peu fier ! Une excellente institutrice, Mme Gabriel, adepte des m&#233;thodes Freinet, enseignait dans ce CM1. Elle aussi &#233;tait fi&#232;re de me raconter que Mathieu, neuf ans, lui avait expos&#233; les th&#233;ories de Copernic. Il faut dire qu'il &#233;tait un lecteur assidu de litt&#233;rature scientifique pour enfants et fr&#233;quentait r&#233;guli&#232;rement le Palais de la D&#233;couverte. Les s&#233;ances du Plan&#233;tarium, dirig&#233;es par un monsieur grisonnant en blouse blanche, la vo&#251;te c&#233;leste tournant aux accents d'une musique de Wagner, avaient quelque chose de magique et l'enfant en connaissait le d&#233;roulement par c&#339;ur. Pendant un temps il installa un th&#233;&#226;tre de marionnettes &#224; domicile ; des pommes de terre servaient &#224; fabriquer la t&#234;te des personnages et le texte &#233;tait aussi de sa composition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mathieu avait eu droit &#224; sa premi&#232;re sortie au cin&#233;ma &#224; l'&#226;ge de quatre ans. Une salle, avenue de l'Op&#233;ra, &#233;tait sp&#233;cialis&#233;e en dessins anim&#233;s pour enfants. Au bout de trois s&#233;ances du m&#234;me programme nous avons d&#251; l'arracher &#224; son fauteuil : &#034;Vas-y Pedro, vas-y Pedro&#034;, le petit avion, un jeune courrier postal, traversait pour la premi&#232;re fois seul dans la temp&#234;te la Cordill&#232;re des Andes. Avec les ann&#233;es, Gus sera encore souvent son &#034;complice&#034;, sans moi, pour voir &#034;Ben Hur&#034;, &#034;Les canons de Navarrone&#034; et autres p&#233;plums pour un bon carnet scolaire ou autre pr&#233;texte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Adolescent, Mathieu pouvait &#233;videmment sortir le soir sans restriction. Quand le t&#233;l&#233;phone sonna en pleine nuit pour nous pr&#233;venir, de l'h&#244;pital, qu'il venait d'avoir un accident de mobylette (sans gravit&#233;, heureusement), Gus ne dormait pas : il appelait &#034;pressentiment&#034; ce qui &#233;tait son extr&#234;me sensibilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 57, gr&#226;ce &#224; nos deux salaires nous avons pu acheter une 2 CV. Jusque l&#224; Gus voyageait en Lambretta, le c&#233;l&#232;bre scooter italien ; il n'aimait pas le train, un mauvais souvenir du temps de la guerre. Quelle voiture spacieuse et luxueuse que cette populaire 2 CV ! Cet &#233;t&#233; nous mettons le cap sur le midi ; en passant par les gorges du Tarn, Carcassonne et Perpignan, l'ancienne capitale de la Catalogne, nous nous arr&#234;tons entre Elne et Argel&#232;s. Les campings des plages sont bond&#233;s. Le propri&#233;taire d'un mas nous permet d'installer notre tente sur son terrain, un paradis entour&#233; de p&#234;chers aux fruits m&#251;rs. Cela nous donne aussi l'occasion de bavarder avec le couple de cultivateurs (on peut &#224; peine les appeler paysans) ; la femme nous conte en riant l'anecdote d'une jeune citadine, qui s'&#233;tonne de voir dans la basse-cour des poules au cou nu : &#034;pourquoi les avait-on plum&#233;es ?&#034; Tous les jours nous faisons les quelques km pour aller &#224; la mer. Avec un ma&#238;tre nageur Mathieu apprend en quatre le&#231;ons &#224; nager, &#224; moi il m'en faut nettement plus, mais j'y r&#233;ussis. Etant donn&#233; mes ant&#233;c&#233;dents, je craignais d'&#233;chouer : dans les ann&#233;es 40 Labb&#233; s'&#233;tait propos&#233; de m'apprendre &#224; monter &#224; v&#233;lo, chose utile pour notre travail. Tentative d&#233;sesp&#233;r&#233;e ! Lui qui pensait que le langage &#233;tait un casset&#234;te et qu'on aurait bien assez de 300 mots, se lamentait : il est tout de m&#234;me plus facile de travailler de ses jambes que de sa t&#234;te ! H&#233;las pour moi, les jambes et la t&#234;te &#231;a va ensemble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et je ne sais toujours pas faire du v&#233;lo.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ann&#233;e d'avant nous avions pass&#233; un mois en Bretagne &#224; camper en itin&#233;rants, sous une pluie incessante, Mathieu fier de notre paratonnerre (une pomme de terre piqu&#233;e en haut du m&#226;t de la tente), et de la bo&#238;te en t&#244;le qui servait de r&#233;chaud. Nous n'avions pas encore de butane, ni ce &#034;Primus&#034; qu'on voyait chez les touristes allemands. La Bretagne n'est pas un pays qu'on fuit &#224; cause de la pluie. Elle a cette magie qu'on retrouve chez les &#034;cousins&#034; au Pays de Galles, ou en Cornouailles, aussi en Ecosse, ces pays o&#249; le ciel n'est pas toujours bleu, o&#249; veillent les menhirs et naissent les l&#233;gendes myst&#233;rieuses dans les ch&#226;teaux hant&#233;s. L'ann&#233;e o&#249; nous sommes all&#233;s en Ecosse, notre 2 CV a fait sensation, on la regardait sous tous les angles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quels originaux ces Fran&#231;ais ! Le syst&#232;me anglais &#034;bed and breakfast&#034; nous permettait de loger chez l'habitant, c'&#233;tait &#224; la fois plus confortable et plus instructif. La pluie n'emp&#234;chait pas les promenades sur les petits chemins de la lande, ni la compagnie des troupeaux de moutons &#224; t&#234;te noire ou de bovins &#224; longue robe laineuse. On mangeait nos cornflakes au lait et on buvait du th&#233;, comme les Anglais, qui s'arr&#234;taient sur la route, qu'il pleuve ou qu'il vente, pour le &#034;five o'clock tea&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un soir, dans un coin perdu, nous trouvons un g&#238;te chez une dame plus toute jeune. Elle vivait seule, avec son chien de garde ; le soir m&#234;me elle nous raconte longuement sa vie, photos &#224; l'appui. Elle avait &#233;t&#233; actrice de cabaret dans sa jeunesse, s'&#233;tait mari&#233;e sur le tard avec un monsieur qui, en ce moment, &#233;tait en d&#233;placement pour son travail &#224; quelques kilom&#232;tres de l&#224;, et elle aimerait bien aller le voir, si seulement nous avions la gentillesse de l'y emmener. Le lendemain il fait un beau soleil. Madame met quand m&#234;me son manteau de fourrure, appelle son chien, et en route. Arriv&#233;s sur les lieux, nous d&#233;couvrons dans une &#233;quipe de terrassiers un pauvre vieux pioche &#224; la main, pas du tout content de notre visite. On ne s'attarde pas. Sur le chemin de retour, madame nous demande de l'arr&#234;ter devant un pub et de lui accorder une demi-heure, pour se reposer et faire provision de quelques bouteilles de bi&#232;re. Le temps d'une promenade, et nous la retrouvons ivre morte. Assise sur le si&#232;ge avant de la 2 CV elle s'agrippe &#224; Gus et tient des propos incoh&#233;rents. Sur le si&#232;ge arri&#232;re, moi et le molosse qui veille sur sa ma&#238;tresse. Arriv&#233;s &#224; la maison, nous d&#233;cidons de repartir aussit&#244;t. Mais voil&#224;, pour avoir l'heure au bistrot elle avait emprunt&#233; la montre-bracelet de Gus ; impossible de la lui enlever, le chien veillait pr&#232;s du lit o&#249; elle &#233;tait allong&#233;e et ne laissait personne approcher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que faire ? Je me mets &#224; lui parler, tout en m'approchant &#224; petits pas, elle me r&#233;pond par des borborygmes que le chien interpr&#232;te comme un dialogue, je peux enfin doucement lui prendre le poignet et enlever la montre. Nous nous &#233;clipsons en laissant l'argent de la pension et un mot d'adieu. Et voil&#224; l'histoire de notre rencontre avec Maisy Desmond, au cours de notre seule journ&#233;e sans pluie, au pays de Arthur Conan Doyle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien en avance sur la France, dans certaines villes anglaises des quartiers ouvriers neufs ont surgi gr&#226;ce au programme de reconstruction du gouvernement travailliste de M. Attlee. A Newcastle nous avons m&#234;me log&#233; dans une de ces maisons individuelles avenantes, re&#231;us en &#034;amis&#034; chez des inconnus ! Arriv&#233;s dans cette grande ville industrielle, nous nous arr&#234;tons au hasard sur une place, dans un quartier ouvrier ; un homme, pour qui nous sommes visiblement des &#233;trangers, nous aborde : si nous cherchons un g&#238;te, il peut nous h&#233;berger. Je pense &#224; un &#034;bed and breakfast&#034;, nous acceptons. Il est mari&#233;, sans enfants. Je n'ai pas retenu quel travail il faisait, il me semble qu'il &#233;tait au ch&#244;mage. Sa femme nous fait la d&#233;monstration d'un dialogue avec son perroquet. Le lendemain matin, apr&#232;s le petit d&#233;jeuner, notre h&#244;te refuse d'accepter un paiement : nous &#233;tions ses invit&#233;s. Il nous accompagne m&#234;me au pub pour nous offrir une bi&#232;re. Deux &#233;normes chopes sont servies aux hommes, apr&#232;s quoi Gus offre sa tourn&#233;e. Mais &#224; peine la deuxi&#232;me chope vid&#233;e, l'Anglais veut payer une nouvelle tourn&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Heureusement Gus peut invoquer, pour refuser, la sobri&#233;t&#233; au volant ! Puisque nous avions une voiture, il &#233;tait logique, pensais-je, que j'apprenne &#224; conduire. Apr&#232;s la s&#233;rie de le&#231;ons impos&#233;e, le jour de l'examen arrive. Mon moniteur &#233;tait sceptique, disons plut&#244;t s&#251;r de l'&#233;chec ; moi je prenais l'&#233;preuve pour une formalit&#233;, j'avais de toute fa&#231;on pay&#233; les le&#231;ons. Quelle ne fut la stup&#233;faction du moniteur de me voir sortir de la voiture avec le petit billet rose donnant droit au permis ! Comble de l'injustice, juste avant moi un jeune homme, sachant r&#233;ellement conduire, s'&#233;tait vu refuser le m&#234;me billet rose. L'examinateur avait peut-&#234;tre &#233;t&#233; tromp&#233; par mon &#034;sang-froid&#034; bien qu'il m'ait dit, tout en remplissant le papier convoit&#233; : &#034;quand vous conduirez il faudra aussi passer de temps en temps la troisi&#232;me&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;H&#233;las ! Je fis quelques kilom&#232;tres au volant de notre 2 CV, &#224; c&#244;t&#233; de Gus ; puis un jour, en n'appuyant pas assez &#233;nergiquement sur la p&#233;dale de frein, je heurtai l'arri&#232;re d'une camionnette, qui ne s'en aper&#231;ut m&#234;me pas. Mais Gus, scrupuleux et intransigeant, d&#233;cr&#233;ta que si je devais conduire une voiture, je serais un &#034;danger public&#034;. Et l&#224; s'arr&#234;ta ma carri&#232;re, d'autant plus facilement qu'&#224; l'&#233;poque je n'avais qu'un quart d'heure de trajet pour me rendre au travail. Je devais le regretter am&#232;rement plus tard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vaste est le monde&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaque p&#233;riode de vacances &#233;tait l'occasion d'une nouvelle d&#233;couverte. La premi&#232;re fois o&#249; nous sommes all&#233;s en Alsace (et nous y sommes retourn&#233;s souvent), je fus &#233;tonn&#233;e... de l'&#233;tonnement de Gus : &#224; Strasbourg, dans les bistrots, les boulangeries, dans la rue, les gens parlaient tous l'allemand (c'&#233;tait bien s&#251;r le dialecte alsacien) ! Pour Gus, instruit &#224; l'&#233;cole de la 3&#232;me r&#233;publique, l'Alsace &#233;tait fran&#231;aise. Oui, mais &#224; la fronti&#232;re du monde germanique, qui s'&#233;tendait sur une bonne partie de l'Europe. Ici, au pays de &#034;l'ami Fritz&#034;, je retrouvais les po&#234;les en fa&#239;ence et la literie de mon enfance, non pas le lit bord&#233; avec une couverture, mais un bon &#233;dredon au duvet d'oie. A Colmar o&#249; nous &#233;tions h&#233;berg&#233;s chez l'habitant, notre logeuse s'indignait de ce qu'on n'enseign&#226;t pas l'allemand &#224; l'&#233;cole. Les choses ont semble-t-il chang&#233; depuis, gr&#226;ce en partie aux efforts du grand dessinateur alsacien (franco-allemand) Tomi Ungerer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les ann&#233;es 50 on pouvait voyager en Allemagne, en pleine reconstruction, avec un mark qui valait 80 centimes. En Espagne, la c&#244;te n'&#233;tait pas encore barr&#233;e par un mur de b&#233;ton.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Italie &#233;tait un lieu id&#233;al pour le farniente, et on n'avait pas toujours &#224; craindre les voleurs et les filous qui donnaient au pays si mauvaise r&#233;putation. Une nuit dans la r&#233;gion de Barletta (les Pouilles), nous &#233;tions couch&#233;s tous trois dans un champ de vignes, enroul&#233;s dans nos couvertures. A l'aube nous entendons les voix des paysans venus travailler : &#034;son turisti, son turisti&#034;. Un bien agr&#233;able r&#233;veil. Mais &#224; une autre occasion, &#224; peine &#233;tions nous endormis que les phares et le bruit des tracteurs nous firent nous sauver. A cause de la chaleur accablante, les paysans travaillaient leur champ la nuit. Sur la c&#244;te calabraise, en juillet, on ne craignait pas la foule. De jeunes campeurs italiens, et Mathieu avec eux, sautaient comme des dauphins dans les vagues, tout en chantant le succ&#232;s du jour : &#034;sapore de sale, sapore de mare, sapore de te&#034; ! Mais d&#232;s le d&#233;but d'ao&#251;t il fallait prendre le large, devant le peuple napolitain et sa nombreuse prog&#233;niture. Un jour, arrivant de bon matin dans une ville, nous voyons partout inscrit sur les murs et les magasins &#034;sciopero&#034;. Nous ne connaissions pas ce mot. Une banderole en t&#234;te d'une manif' nous en fournit bient&#244;t la traduction ; d&#233;sormais nous savons dire &#034;gr&#232;ve&#034; en italien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Yougoslavie le tourisme montait en fl&#232;che. Etatis&#233;, il &#233;tait remarquablement bien organis&#233; et d&#233;centralis&#233;. Les gens du pays se comportaient avec une grande dignit&#233; et on avait l'impression qu'il y avait chez eux l'espoir dans l'avenir. Je me souviens des paroles de cette jeune femme de chambre dans un h&#244;tel nouvellement am&#233;nag&#233; ; elle parlait un allemand hach&#233;, une langue qui avait de vieilles traditions dans cette r&#233;gion croate : ma fille va &#224; l'&#233;cole, moi je n'ai pas eu cette chance, on n'envoyait pas les enfants pauvres &#224; l'&#233;cole, aujourd'hui tout est chang&#233;. Mais quand nous traversions en voiture un bourg ou un village sur des routes qui n'&#233;taient pas encore pav&#233;es, il arrivait que les enfants nous jettent des pierres : une vieille habitude, l'expression du ressentiment envers les riches. Au fil des ann&#233;es, le tourisme se mit au go&#251;t d'une certaine client&#232;le, et nous ne m&#238;mes plus les pieds dans les h&#244;tels, m&#234;me si, avec notre devise, ils &#233;taient bon march&#233; ; les serveurs &#224; n&#339;ud papillon m'&#233;taient insupportables, et de plus j'aurais manqu&#233; l'&#233;pisode suivant qui me prouvait encore une fois qu'il faut rester avec les siens. Dans un camping de l'&#238;le de Cres notre tente &#233;tait install&#233;e &#224; c&#244;t&#233; de celle d'un couple allemand, bien &#233;quip&#233; pour vivre &#224; l'aise, y compris de fauteuils prot&#233;g&#233;s par des housses. Mais on ne saurait penser &#224; tout. L'homme avait oubli&#233; son tournevis et il s'adressa &#224; Gus, en lui expliquant par des gestes de quoi il avait besoin. &#034;C'est un tournevis cruciforme&#034;, lui dit Gus (qui avait &#233;videmment l'objet dans la bo&#238;te &#224; outils). &#034;Ja, ja&#034;, lui r&#233;pond l'autre, tout content ; et nous voil&#224; devenus amis, l'Allemand expliquant qu'il travaillait chez Krupp, mais maintenant ils fabriquaient des casseroles, plus question de faire de l'armement. L&#224; aussi, c'&#233;tait encore le temps des illusions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s que le soir tombait les rues devenaient grouillantes de monde. Jeunes filles et gar&#231;ons, les moins jeunes aussi, se prom&#232;nent, rient, bavardent. L'animation est contagieuse. Nous observons les m&#234;mes habitudes en Italie. Mais pas en Allemagne, o&#249; les rues devenaient d&#233;sertes d&#232;s que les magasins fermaient et que les gens rentraient chez eux apr&#232;s leur journ&#233;e de travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est en Turquie que nous avons fait le dernier voyage avec Mathieu, avant qu'il ne vole de ses propres ailes et que les copains ne remplacent d&#233;finitivement les parents comme compagnons de route. Ceux qui aiment voyager ne cesseront jamais de s'&#233;merveiller. Nous traversons quelques pays d'Europe, nous voil&#224; &#224; l'autre bout de la Bulgarie, un pas de plus et nous sommes en Turquie. C'est toujours l'Europe, mais le d&#233;cor a chang&#233; comme par magie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Edirne surgit brusquement avec ses minarets innombrables, les hommes et les femmes ne sont pas v&#234;tus de la m&#234;me fa&#231;on, n'ont pas la m&#234;me d&#233;marche. Nous d&#233;laissons les h&#244;tels destin&#233;s aux touristes. Malgr&#233; quelque r&#233;ticence de la part de mes deux hommes, je me sens en s&#233;curit&#233; avec eux et nous voil&#224; log&#233;s dans un caravans&#233;rail, comme les Turcs. Les chambres, dispos&#233;es autour d'une cour int&#233;rieure, sont propres, &#233;quip&#233;es de lits m&#233;talliques (pour mieux &#233;loigner les punaises) et il y a une douche &#224; l'&#233;tage. Quand il y a beaucoup de monde, on met des lits aussi dans le couloir. Une lune immense, comme je n'en ai jamais vue, se l&#232;ve derri&#232;re la montagne. Des paysans nous proposent, et nous refusons, ce que nous supposons &#234;tre du hachisch. Les bistrots sont tapiss&#233;s d'images de femmes provocantes &#224; demi-nues ; mais dans la rue beaucoup sont v&#234;tues de noir de la t&#234;te aux pieds.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les chats fam&#233;liques, qui ont appris &#224; se m&#233;fier de l'homme, se tiennent &#224; bonne distance m&#234;me quand on leur lance de la nourriture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Istanbul aux mille merveilles, semble une ville laiss&#233;e &#224; l'abandon, mal entretenue, d&#233;labr&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A nouveau, &#233;tonnement du profane : au zoo des cochons dans un enclos sont montr&#233;s au public. Bien s&#251;r, nous sommes en pays musulman, les paysans n'&#233;l&#232;vent pas de cochons. On visite une mosqu&#233;e, chef-d'&#339;uvre d'architecture et de d&#233;coration. Les touristes femmes sont admises, il suffit, avant d'entrer de se d&#233;guiser avec la robe et le foulard de rigueur. Et voil&#224; que nous tombons nez &#224; nez, dans ce lieu saint, avec Arnoux, un jeune camarade de &#034;Voix Ouvri&#232;re&#034;, et sa copine ; je me r&#233;jouis, &#224; voix basse : &#034;bonjour, qu'est-ce que vous faites-l&#224; ?&#034; -&#034;On fait de l'entrisme&#034;, me r&#233;pond Arnoux avec son humour habituel. Il &#233;tait en vacances chez son oncle, juif d'Istanbul. Le monde est petit. La circulation dans cette ville est chaotique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'&#224; cela ne tienne, Gus &#034;s'assimile&#034; et, comme les Turcs, zigzague dans tous les sens en klaxonnant. Pourtant nous ne sommes t&#233;moins d'aucun accident.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A quelques kilom&#232;tres seulement d'Erdek, une station estivale grouillante de monde, nous installons notre tente en bord de mer dans un coin tranquille Il y a l&#224; une buvette tenue par Ahmed, tr&#232;s accueillante dans la journ&#233;e pour les baigneurs. La nuit tomb&#233;e, dans une mare proche les grenouilles d&#233;clenchent leur concert monotone. Je me r&#233;signais d&#233;j&#224; &#224; l'id&#233;e de d&#233;camper le lendemain. Mais cette musique se r&#233;v&#233;la comme la meilleure des berceuses, que nous attendions chaque soir pour nous endormir paisiblement. De bon matin l'&#226;ne nous r&#233;veille avec son hi-han. Nous l'avons vu au travail, trottant en t&#234;te d'une file de chameaux, le paysan fermant la marche. On nous dit que l'&#226;ne poss&#232;de un bon sens de l'orientation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#232;re des HLM Nous avions, en ces ann&#233;es-l&#224;, un s&#233;rieux probl&#232;me de logement. Malgr&#233; nos deux salaires, qui n'&#233;taient pas des plus mis&#233;rables, nous restions confin&#233;s dans un espace exigu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Allemagne avait une politique de reconstruction et se relevait rapidement de ses ruines. En France, o&#249; le b&#226;timent stagnait depuis des ann&#233;es, il y avait une grave &#034;crise du logement&#034;. On &#233;tait dans un cercle vicieux : pour maintenir les bas salaires, exig&#233;s par le patronat, le gouvernement avait bloqu&#233; le prix des loyers et les promoteurs ne trouvaient plus leur int&#233;r&#234;t &#224; b&#226;tir. Les panneaux d'antan : &#034;appartement &#224; louer&#034; avaient d&#233;finitivement disparu. A la longue les promoteurs trouv&#232;rent une astuce pour &#034;investir dans la pierre&#034;. Ils construisaient des immeubles, dont les appartements &#233;taient vendus en copropri&#233;t&#233;. La p&#233;nurie &#233;tait telle que ceux qui disposaient de la somme n&#233;cessaire, le plus souvent en empruntant, achetaient leur appartement &#034;sur plan&#034;, avant m&#234;me que la maison fut achev&#233;e. Plus on descendait dans l'&#233;chelle, plus les gens &#233;taient vol&#233;s sur la marchandise (insonorisation, &#233;tanch&#233;it&#233;, hauteur des plafonds, etc.). Nous n'avions pas les moyens d'acheter ni personne aupr&#232;s de qui emprunter. Finalement la solution vint du c&#244;t&#233; de l'Unesco, qui s'apercevant de la gravit&#233; du probl&#232;me prit une mesure sociale : des pr&#234;ts en proportion du salaire, &#224; 4% sur dix ans. Pour y avoir droit, on remplissait un questionnaire et les plus mal lotis avaient, cela va de soi, la priorit&#233;. C'est ce que je pensais. Mon exp&#233;rience de &#034;contestataire&#034; ne m'avait pas d&#233;pouill&#233;e de toutes les illusions. J'attendais en vain un avis favorable de la commission charg&#233;e d'examiner les demandes, lorsque je d&#233;couvris un passe-droit flagrant : une coll&#232;gue c&#233;libataire, qui en tant qu'&#233;trang&#232;re touchait une indemnit&#233; de logement, avait, elle, obtenu un pr&#234;t. Je me voyais oblig&#233;e de faire ce qu'on fait h&#233;las dans notre soci&#233;t&#233; de classe et de bureaucratie : intervenir au bon endroit, plaider et menacer. Le pr&#234;t me fut accord&#233;. Mais &#224; force d'avoir perdu du temps, la conjoncture s'&#233;tait retourn&#233;e contre moi. Les pieds noirs revenaient en masse d'Alg&#233;rie, faisant monter les prix, et avec l'argent qui m'aurait permis, six mois avant, d'acheter un logement dans le 15&#232;me, &#224; l'&#233;poque encore quartier populaire, nous d&#251;mes pour un m&#234;me deux-pi&#232;ces, nous expatrier en banlieue. Et comme la loi du profit ne conna&#238;t pas de limites, nous e&#251;mes pour notre argent un logement de 65 m2 aux murs sans enduits et sans peinture. Gus s'attela &#224; l'ouvrage, y consacrant des soir&#233;es et ses fins de semaine, pendant que nous continuions &#224; loger, en attendant, dans le studio du 15&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le dimanche, Mathieu et moi nous venions lui tenir compagnie. On appr&#233;ciait le calme, les petits pavillons, la verdure, le jardin qui longeait notre b&#226;timent de deux &#233;tages. Quelle surprise quand nous avons emm&#233;nag&#233; ! Comment n'y avions-nous pas pens&#233; ? Ce calme &#233;tait r&#233;serv&#233; au dimanche ; en semaine des centaines de voitures roulaient, transportant les banlieusards au travail et les ramenant, tandis que le train passait sur le pont. On dormait mal la nuit et cela nous semblait au d&#233;but insupportable ; mais on finit par s'y habituer. Et voil&#224; comment nous sommes devenus, comme des centaines de milliers d'autres, des banlieusards &#034;m&#233;tro, boulot, dodo&#034;. Encore n'habitions nous pas une HLM, une de ces tours et barres hideuses construites &#224; la h&#226;te dans les ann&#233;es 60, qui surgissaient de terre autour des grandes villes en m&#234;me temps que les patrons importaient de plus en plus de main-d'&#339;uvre &#034;&#233;trang&#232;re&#034;. On y relogeait ainsi dans de meilleures conditions d'espace et d'hygi&#232;ne les familles qui s'entassaient par milliers dans les taudis des sordides bidonvilles (comme celui devenu c&#233;l&#232;bre de Nanterre).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lulu, qui avec ses deux enfants habitait aux Halles un logement sans WC et sans douche, obtint gr&#226;ce au &#034;1% patronal&#034; de Renault (contribution &#224; la construction) un appartement plus confortable &#224; Meudon-la-For&#234;t. Pour &#233;riger les tours on avait ras&#233; de grandes &#233;tendues bois&#233;es, et dans leur avidit&#233; de gain les promoteurs avaient trac&#233; des rues et des trottoirs si &#233;troits, qu'on avait &#224; peine la place de circuler entre les voitures. On &#233;tait entr&#233;s dans l'&#232;re de la bagnole, car si les ouvriers n'avaient pas les moyens de bien se loger, ils pouvaient gr&#226;ce &#224; la productivit&#233; qui abaissait les prix, s'acheter une auto. C'est &#224; l'&#233;poque que M. Dreyfus, directeur de la R&#233;gie entreprise nationalis&#233;e, fut interrog&#233; par un journaliste : &#034;pourquoi ne construisez-vous pas plut&#244;t des logements qui manquent tant ?&#034; -&#034;Ce n'est pas mon affaire, je dirige une usine d'automobiles et mon souci c'est d'en vendre.&#034; Des urbanistes et des architectes qui participaient &#224; cette pagaille, &#233;crivaient par ailleurs des articles la d&#233;non&#231;ant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En vain. L'argent &#233;tait roi, la sp&#233;culation sans frein aussi, comme du temps de Zola et d'Haussmann, pire encore. Quand des manifestations ouvri&#232;res encadr&#233;es par la CGT d&#233;filaient, on entendait psalmodier lamentablement : &#034;Pompidou des sous&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La bourgeoisie fran&#231;aise poursuivait la reconqu&#234;te de son empire colonial : apr&#232;s huit ann&#233;es de guerre en Indochine (46-54) devaient suivre huit ann&#233;es de guerre en Alg&#233;rie (54-62). Ces guerres se d&#233;roulaient dans l'indiff&#233;rence de la classe ouvri&#232;re. La mentalit&#233; des ouvriers &#233;tait loin d'&#234;tre anti-colonialiste. Des jeunes appel&#233;s refusaient de monter dans les trains, se couchaient sur les rails, mais il n'y eut pas de manifestations populaires pour les soutenir. Les &#034;porteurs de valises&#034;, comme on appelait ceux qui aidaient le mouvement nationaliste alg&#233;rien, &#233;taient une minorit&#233; d'intellectuels dont le chef de file &#233;tait Francis Jeanson. Le PCF avait depuis longtemps oubli&#233; son opposition &#224; la guerre du Rif et c'est nous, l'U.C. (4&#232;me Internationale), qui avions r&#233;&#233;dit&#233; en juillet 45 une brochure d'avril 1926 du PC (qui n'&#233;tait pas encore PCF), intitul&#233;e : le P.C. et la guerre du Maroc - &#034;On croit se battre pour la patrie, on meurt pour les industriels et les banquiers&#034; (Anatole France). Une brochure o&#249; l'on pouvait lire : &#034;nous disons aux soldats fran&#231;ais : &#034;fraternisez avec les Rifains !&#034; et aux ouvriers et paysans : &#034;dressez vous pour soutenir la fraternisation des soldats !&#034; Rien de semblable dans les ann&#233;es cinquante : le PCF &#233;tait d&#233;sormais pour l'Alg&#233;rie fran&#231;aise. Pour mener une propagande contre le chauvinisme, il n'y avait aucune organisation ayant l'oreille des masses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La guerre d'Alg&#233;rie n'emp&#234;cha pas la bourgeoisie fran&#231;aise de se lancer en 1956 aux c&#244;t&#233;s des Anglais (et avec la participation d'Isra&#235;l) dans une exp&#233;dition contre l'Egypte, pour abattre Nasser qui avait nationalis&#233; le canal de Suez ; exp&#233;dition stopp&#233;e net sur l'injonction des Am&#233;ricains. La m&#234;me ann&#233;e les chars russes &#233;crasaient l'insurrection ouvri&#232;re de Budapest.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les staliniens fran&#231;ais, qui avaient ni&#233; l'existence du &#034;rapport secret&#034; sur les crimes de Staline r&#233;v&#233;l&#233;s par Khrouchtchev au 20&#232;me congr&#232;s du PC russe, approuvaient par contre sans r&#233;serve la r&#233;pression sanglante de Budapest, et traitaient les ouvriers hongrois de fascistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 58 de Gaulle fut rappel&#233; au pouvoir pour mettre fin &#224; la guerre aux moindres frais pour la bourgeoisie. Mais du c&#244;t&#233; des Alg&#233;riens l'heure n'&#233;tait plus au compromis, et de tractations en tergiversations la guerre dura encore quatre ans. Apr&#232;s le putsch manqu&#233; des g&#233;n&#233;raux &#224; Alger en avril 1961, les bandes d'&#034;ultras&#034; de l'OAS (Organisation de l'arm&#233;e secr&#232;te) qui s&#233;vissaient d&#233;j&#224; en Alg&#233;rie, d&#233;clench&#232;rent une s&#233;rie d'attentats en France. C'est alors seulement que la population se mit &#224; r&#233;agir par des manifestations de rue. Celle rest&#233;e dans les m&#233;moires, eut lieu en r&#233;ponse &#224; un attentat de l'OAS qui avait arrach&#233; un &#339;il &#224; une fillette de 4 ou 5 ans, la petite Delphine Renard. Je me souviens bien de ce morne d&#233;fil&#233; de deuil d'un demi-million de personnes (auquel j'ai particip&#233;), portant les portraits des gens assassin&#233;s au m&#233;tro Charonne : des manifestants qui, chass&#233;s par la police, s'&#233;taient simplement r&#233;fugi&#233;s dans le m&#233;tro et que les flics pi&#233;tin&#232;rent &#224; mort. C'&#233;tait en f&#233;vrier 62. (Dix ans plus tard un d&#233;fil&#233; tout aussi nombreux allait avoir lieu pour la mort du jeune mao&#239;ste Pierre Overney, assassin&#233; par les flics de la R&#233;gie Renault, mais dans un tout autre climat). La tuerie du m&#233;tro Charonne venait quatre mois apr&#232;s le massacre sauvage, &#224; Paris, le 17 octobre 61, de manifestants alg&#233;riens dont les cadavres furent jet&#233;s &#224; la Seine et dont on ne parla gu&#232;re &#224; l'&#233;poque. Pendant que les patrons commen&#231;aient &#224; importer massivement de la main-d'&#339;uvre &#233;trang&#232;re, l'OAS s'attaquait aussi aux locaux syndicaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est finalement la guerre coloniale men&#233;e par les Am&#233;ricains au Vietnam qui mobilisa la jeunesse. De jeunes Am&#233;ricains, qui refusaient d'aller se faire tuer pour une mauvaise cause, d&#233;sertaient de l'arm&#233;e ; des manifestations monstre, &#224; Washington devant la Maison Blanche, et partout ailleurs, s'affrontaient aux policiers, la jeunesse s'insurgeait contre la guerre et contestait cette soci&#233;t&#233;. Parmi les &#233;tudiants naissait le mouvement beatnik et hippie. &#034;The times they are changing&#034; chantait Bob Dylan ; une chanson qui se voulait proph&#233;tique. Ce &#034;gulf stream&#034; venant d'Am&#233;rique r&#233;chauffa l'Europe. A Paris les jeunes manifestaient aux cris de &#034;Ho-Ho-Ho-Chi-Minh&#034; et &#034;Che-Che-Guevara&#034;, au grand dam des staliniens auxquels souvent ils s'affrontaient. Les &#034;gauchistes&#034; qu'on n'appelait pas encore ainsi, et qui allaient devenir les &#034;enrag&#233;s&#034;, &#233;taient n&#233;s. J'ai conserv&#233; une coupure de journal avec une photo o&#249; Mathieu, lyc&#233;en &#224; Buffon, est aux premiers rangs d'une manifestation. Une tr&#232;s large fraction de la jeunesse se sentait concern&#233;e, dans tous les pays. En Allemagne, Rudi Dutschke, le leader &#233;tudiant, &#233;tait mortellement bless&#233; par un &#034;fanatique&#034; le 11 avril 1968.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une soci&#233;t&#233; en pleine croissance &#233;conomique, la contestation &#233;tudiante n'inqui&#233;tait pas trop la bourgeoisie, dont beaucoup de ces jeunes &#233;taient d'ailleurs issus. Cependant, si de jeunes ouvriers se laissaient aller &#224; avoir les cheveux longs, comme c'&#233;tait la mode, ils &#233;taient brim&#233;s et il y a m&#234;me eu des cas extr&#234;mes de pers&#233;cution. Les filles n'&#233;taient pas admises en classe en pantalons. J'ai m&#234;me d&#251; expliquer &#224; Vic, qui sermonnait une jeune militante, qu'une fille en pantalons n'avait rien de bourgeois ni de choquant, et qu'on allait vite s'y habituer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant &#224; moi, je pris avec un certain retard le train des Beatles, mais nous avons aim&#233; d'embl&#233;e la chanson de Bob Dylan sur la &#034;bonne conscience&#034; de l'Am&#233;ricain moyen. Mai 68 n'&#233;tait pas loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une r&#233;volution ? Non, une r&#233;volte Bien que plus d'un signe avant-coureur aurait pu la pr&#233;sager, l'explosion de mai au Quartier latin, dont la fac de Nanterre avait allum&#233; la m&#232;che, prit bien des gens au d&#233;pourvu. Occup&#233;e par les &#233;tudiants, la Sorbonne &#233;tait &#233;vacu&#233;e le 3 mai par la police et les CRS au prix de brutalit&#233;s et d'arrestations. Quelques jours avant les affrontements du 3 mai aux cris de &#034;lib&#233;rez nos camarades !&#034;, Voix Ouvri&#232;re (journal dit trotskiste) expliquait que le mouvement &#233;tudiant &#233;tant petit-bourgeois, il n'y avait pas grand'chose &#224; en attendre. Les staliniens y &#233;taient bien s&#251;r violemment oppos&#233;s. Je me souviens bien de l'entretien &#224; distance transmis par la radio (tout le monde &#224; cette &#233;poque avait l'oreille coll&#233;e au &#034;transistor&#034;) entre Georges S&#233;guy, le boursoufl&#233; bureaucrate en chef de la CGT, et les gr&#233;vistes des chantiers de St. Nazaire, qu'il voulait persuader de reprendre le travail. C'est l&#224; qu'il prof&#233;ra au sujet du porte-drapeau le plus populaire du mouvement &#233;tudiant, sa phrase devenue c&#233;l&#232;bre : &#034;Cohn-Bendit connais pas&#034;. Quelques jours plus tard, devant la forte &#233;motion populaire suscit&#233;e par la nuit des barricades, le 10 mai au Quartier latin, S&#233;guy &#233;tait oblig&#233; de d&#233;filer, le 13 mai, avec 500.000 manifestants Cohn-Bendit en t&#234;te. La nuit des barricades s'&#233;tait sold&#233;e par 367 bless&#233;s et 500 arrestations. Le 24 mai on comptait en France dix millions de gr&#233;vistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans toutes les villes, jour apr&#232;s jour, du matin au soir et tard dans la nuit, des dizaines de milliers de jeunes, bras dessus bras dessous, en rangs serr&#233;s, avancent au pas de course, parfois en sautillant hop hop - &#034;ce n'est qu'un d&#233;but, continuons le combat&#034; ; ce slogan r&#233;sonnait dans toutes les oreilles. C'est ce printemps de la jeunesse, sa solidarit&#233;, sa r&#233;sistance devant la r&#233;pression (&#034;CRS-SS&#034;), sa d&#233;monstration de force et de d&#233;termination qui servirent d'exemple et d&#233;clench&#232;rent finalement une vague de gr&#232;ves, puis la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale, brisant les r&#233;sistances des dirigeants staliniens et c&#233;g&#233;tistes. L'irr&#233;sistible vent de la libert&#233; entra&#238;na des intellectuels et des artistes &#224; suivre le mouvement. Qu'est devenu Evariste, math&#233;maticien, auteur de l'inoubliable chanson &#034;La r&#233;volution&#034; : &#034;ah, si tu travailles comme &#231;a j'ai peur, qu'tu passes pas dans la classe sup&#233;rieure&#034; dit le p&#232;re ; &#034;les diff&#233;rences de classe nous les supprimerons, c'est pour &#231;a qu'on fait la r&#233;volution&#034;, r&#233;pond le fils. On parle aujourd'hui des &#233;tudiants qui ayant fait par la suite carri&#232;re sont rentr&#233;s dans le rang. Mais on ne parle bien s&#251;r pas de ceux, sans doute bien plus nombreux, qui n'ont pas suivi cette voie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La police exer&#231;ait sa brutalit&#233; et ses s&#233;vices sur les &#233;tudiants, des cars entiers prenaient la direction de l'h&#244;pital Beaujon, mais le gouvernement h&#233;sitait encore &#224; faire couler le sang. La r&#233;pression ne prenait plus du tout de gants quand elle s'exer&#231;ait contre les ouvriers ; c'est ainsi que venu soutenir les ouvriers &#224; Flins, l'&#233;tudiant Gilles Tautin pourchass&#233; par les flics se noya dans la Seine ; c'est ainsi que la police tira et tua deux ouvriers chez Peugeot &#224; Sochaux, soixante-sept autres &#233;taient bless&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous v&#233;c&#251;mes intens&#233;ment ces quelques semaines, non seulement &#224; travers Mathieu, mais en participant le plus souvent aux manifestations de rue. Gus &#233;tait en gr&#232;ve avec le coll&#232;ge ; moi j'allais au bureau, mais &#224; pied, les transports &#233;tant arr&#234;t&#233;s. Nous habitions d&#233;j&#224; &#224; Vanves et de l&#224; jusqu'&#224; la place Fontenoy, dans le 7&#232;me, j'organisais mon trajet pour faire le tour des usines en gr&#232;ve ; il n'&#233;tait pas n&#233;cessaire de conna&#238;tre leur adresse, sur toutes flottait le drapeau rouge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la Thomson-CSF d'Issy-les-Moulineaux je m'arr&#234;tai longuement pour recopier un po&#232;me affich&#233; au mur, manifestement compos&#233; par un ouvrier dans le m&#234;me esprit que la r&#233;volte des jeunes. Leur principal slogan n'&#233;tait-il pas &#034;il est interdit d'interdire&#034; ? Ne clamaient-ils pas &#034;ouvriers, &#233;tudiants, m&#234;me combat&#034; ? Quai de Javel devant Citro&#235;n, j'assistai &#224; une v&#233;h&#233;mente joute oratoire entre des &#233;tudiants venus soutenir les gr&#233;vistes, et un bonze syndical, qui n'eut pas le dessus. Pr&#232;s du lyc&#233;e Buffon, lui aussi en gr&#232;ve, je fus t&#233;moin d'un dialogue entre des mamans inqui&#232;tes et leur prog&#233;niture. N'&#233;taient-ils pas trop jeunes pour n&#233;gliger ainsi leurs &#233;tudes ? C'est alors qu'un gamin de 12-13 ans prit la parole, et me remplit d'aise : &#034;Madame, aux &#226;mes bien n&#233;es la valeur n'attend pas le nombre des ann&#233;es&#034;. On peut, madame, &#234;tre r&#233;volt&#233; et n&#233;anmoins bon &#233;l&#232;ve connaissant ses classiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La parole &#233;tait dans la rue. Mais pas seulement la parole. Partout des slogans inscrits sur les murs : &#034;Soyez r&#233;alistes, demandez l'impossible&#034; ; &#034;Il est interdit d'interdire&#034; ; &#034; Sous les pav&#233;s, la plage&#034; ; &#034;L'imagination prend le pouvoir&#034; ; &#034;Cours camarade, le vieux monde est derri&#232;re toi&#034;... ou encore un path&#233;tique &#034;j'ai quelque chose &#224; dire, mais je ne sais pas quoi&#034;. Les &#233;tudiants des Beaux-arts, organis&#233;s en &#034;collectifs&#034;, couvraient Paris et la banlieue de vraies &#339;uvres d'art : des affiches, qui se vendirent plus tard en Am&#233;rique, quand on en trouvait encore, au prix fort. Voyez ce CRS devant un micro au si&#232;ge de la t&#233;l&#233;vision (ORTF), bard&#233; de son bouclier et de matraque : &#034;La police vous parle tous les soirs &#224; 20 h.&#034; La radiot&#233;l&#233;vision &#233;tait en gr&#232;ve et occup&#233;e par la police. M&#234;me un L&#233;on Zitrone, chroniqueur des cours royales, &#233;tait devenu un contestataire ! Un jour je demandai &#224; Lulu : &#034;tu as vu les affiches des &#233;tudiants ?&#034; Non, mais elle eut aussit&#244;t une bonne id&#233;e : les &#233;tudiants des Beaux-arts tenaient portes ouvertes, comme ceux de la Sorbonne, et nous allions nous y rendre pour les voir travailler. Arriv&#233;es rue Jacob, Lulu se pr&#233;sente comme travaillant chez Renault. On lui fait f&#234;te ! Ce fameux jour du 16 mai o&#249; les ouvriers avaient d'eux-m&#234;mes d&#233;clench&#233; la gr&#232;ve et occup&#233; l'usine, les &#233;tudiants tant attendus n'arriv&#232;rent en cort&#232;ge &#224; Billancourt qu'assez tard le soir et furent accueillis avec des applaudissements par les jeunes ouvriers mass&#233;s sur les toits de l'usine. Un rire hom&#233;rique r&#233;pondit &#224; une jeune &#233;tudiante qui leur avait cri&#233; : &#034;vous avez faim ?&#034; Beaucoup de monde &#233;tait d&#233;j&#224; mass&#233; Place Nationale et les discussions &#233;taient anim&#233;es. J'entends un jeune ouvrier r&#233;p&#233;ter les saloperies c&#233;g&#233;tistes sur Cohn-Bendit. Je lui demande : &#034;tu connais Cohn-Bendit ?&#034; -&#034;Non&#034;. -&#034;Alors pourquoi tu en dis du mal ?&#034; Le jeune se tait, g&#234;n&#233;. D&#232;s l'arriv&#233;e du cort&#232;ge &#233;tudiant, les staliniens occupent l'estrade qui avait &#233;t&#233; pr&#233;par&#233;e, et un bureaucrate fra&#238;chement promu, Halbeher du d&#233;partement 37 (celui de C&#233;dar) prend le micro et monopolise la parole. Il ne se trouva personne pour le d&#233;loger, et malgr&#233; les protestations, les &#233;tudiants furent emp&#234;ch&#233;s de s'exprimer. Et voil&#224; que quelqu'un de chez Renault se pr&#233;sente chez eux, les &#233;tudiants des Beaux-Arts. Tout de suite ils d&#233;cident de faire une affiche. Plusieurs se mettent au travail, et leurs dessins sont soumis &#224; un vote. L'affiche retenue est placard&#233;e partout les jours suivants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;H&#233;las, le mouvement &#233;tait d&#233;j&#224; sur son d&#233;clin. Chez Renault les ateliers &#233;taient vides ; les commandos staliniens qui faisaient courir le bruit que les &#233;tudiants voulaient casser les machines, montaient la garde &#224; toutes les portes et ne laissaient personne approcher. Et personne n'osa les affronter. S&#233;guy s'&#233;tait fait huer une premi&#232;re fois par les gr&#233;vistes de Renault, avant que la CGT n'obtienne enfin par la n&#233;gociation et les &#034;accords de Grenelle&#034; (le 25 mai) des augmentations de salaires, surtout du SMIG, le salaire minimum de l'&#233;poque. La fusion entre la r&#233;volte &#233;tudiante et le mouvement gr&#233;viste ne s'&#233;tait pas faite, et les ouvriers reprirent le travail avec de maigres satisfactions. En m&#234;me temps le gouvernement prenait un arr&#234;t&#233; d'expulsion contre &#034;l'&#233;tranger&#034; Cohn-Bendit, fils de juifs allemands r&#233;fugi&#233;s en France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les jeunes manifestaient dans la rue aux cris de &#034;nous sommes tous des juifs allemands&#034;, &#034;les fronti&#232;res on s'en fout, Cohn-Bendit avec nous&#034;. Dany &#233;tait n&#233; en France, mais ses parents &#233;taient &#233;trangers, et lui-m&#234;me n'avait pas voulu faire son service militaire. Un jour, &#224; l'Unesco, mon amie Jeanne, qui habitait tout pr&#232;s, m'invite &#224; venir prendre le caf&#233;. Une surprise m'y attendait. Dany se cachait chez elle, en attendant une d&#233;cision. Ses parents et ceux de Jeanne, r&#233;fugi&#233;s en France en 1933, avaient &#233;t&#233; amis. Je connaissais Dany, avec sa tignasse rousse et ses yeux bleus, pour l'avoir vu grimper en haut d'un lampadaire et dominer la foule, pour l'avoir crois&#233; sur le boul'Mich', pour l'avoir vu entra&#238;ner les &#233;tudiants au Champ de Mars apr&#232;s la dislocation de l'immense manif populaire du 13 mai, pour avoir vu partout l'affiche qui le montrait narguant avec le sourire un CRS. Et voil&#224; que ce gar&#231;on de 23 ans, avec ses taches de rousseur et son regard p&#233;tillant, me tend la main ; dans l'autre il tenait &#034;Que faire&#034; de L&#233;nine. Les jeunes ne se contentaient pas de parler et de discuter, ils lisaient aussi beaucoup.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dany n'&#233;tait pas marxiste, ni l&#233;niniste (son fr&#232;re a&#238;n&#233; &#233;tait anarchiste), il n'&#233;tait pas non plus avec les mao&#239;stes qui, eux, &#034;&#233;tudiaient&#034; Le petit livre rouge de Mao.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai gard&#233; de cette &#233;poque des archives comme la collection de l'Enrag&#233; avec d'excellentes bandes dessin&#233;es - n'y aurait-il que celle de Cabu, &#034;La ch&#232;vre de M. S&#233;guy&#034; gambadant sur la montagne Ste Genevi&#232;ve -, des reproductions d'affiches, des coupures de journaux. Je me souviens m'&#234;tre dit plus d'une fois : si je venais &#224; mourir j'aurai au moins encore v&#233;cu cela ! Ce mois de mai avait &#233;clat&#233; en France &#034;&#224; la fran&#231;aise&#034;, dans la spontan&#233;it&#233;, l'improvisation, les extraordinaires s&#233;ances de d&#233;bats &#224; la Sorbonne &#224; nouveau occup&#233;e, sur laquelle flottait le drapeau rouge, la cr&#232;che avec l'aide des grand'm&#232;res du quartier pour permettre aux jeunes m&#232;res de participer et aux enfants de respirer l'air de la r&#233;volution, le lyrisme, le clin d'&#339;il permanent &#224; la vieille tradition r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un souvenir amusant de ce temps est le film am&#233;ricain de Milos Forman, &#034;Taking off&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cin&#233;aste tch&#232;que, auteur de &#034;l'As de pique&#034; et autres films satiriques, Forman s'&#233;tait exil&#233; aux Etats-Unis. &#034;Taking off&#034; &#233;tait une &#339;uvre &#224; la fois sarcastique et tendre sur le mouvement hippie. &#034;Hair&#034;, qui allait suivre, donnait la parole &#224; la jeunesse am&#233;ricaine contre la guerre du Viet-Nam.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ao&#251;t 68 les chars russes entraient &#224; Prague pour mater ceux qui voulaient un &#034;socialisme &#224; visage humain&#034;. Je me souviens de l'&#233;t&#233; o&#249; nous passions nos vacances dans un camping yougoslave, sur l'&#238;le de Cres. Nos voisins &#233;taient un couple de jeunes Anglais hippies, le gar&#231;on avec une longue chevelure rousse. Nous entamons une conversation avec un &#233;tudiant tch&#232;que, interdit d'&#233;tudes chez lui. &#034;Pourquoi les &#233;tudiants chez vous se r&#233;voltent-ils contre la d&#233;mocratie ? Ce n'est pas juste. Chez nous c'est la dictature, et vous ne nous avez pas aid&#233;s&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Difficile de lui expliquer que notre d&#233;mocratie, &#224; laquelle il aspire, est une fa&#231;ade trompeuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Difficile. Car eux, ils souffrent et nous, nous vivons dans &#034;l'abondance&#034;, la soci&#233;t&#233; de consommation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En octobre de l'ann&#233;e 68, les &#233;tudiants se font massacrer sur la Place des 3 Cultures &#224; Mexico, dans ce pays o&#249; les riches devenaient toujours plus riches, et les pauvres toujours plus pauvres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant en Europe m&#234;me, o&#249; les conditions de vie, dans certains pays, s'am&#233;lioraient rapidement, la prosp&#233;rit&#233; n'&#233;tait pas une manne c&#233;leste qui tombe du ciel pour tous. Comme le dit un dicton populaire anglais cit&#233; par George Orwell : &#034;The rain it raineth every day upon the just and unjust fellow, but more upon the just because the unjust has the just's umbrella&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(La pluie tombe sur l'homme juste et sur l'injuste, mais davantage sur le juste car c'est l'injuste qui a le parapluie du juste).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant le mouvement de mai 68 ne devait pas s'&#233;teindre comme un feu de paille. Cohn- Bendit &#233;tait expuls&#233;, et le drapeau rouge, qui avait remplac&#233; la serpilli&#232;re (c'est ainsi que les jeunes avaient surnomm&#233; le tricolore) ne flottait plus sur la Sorbonne. Mais des revendications avanc&#233;es par les &#233;tudiants avaient &#233;t&#233; satisfaites, tous les bacheliers de l'ann&#233;e 68 eurent leur bachot d'office, la notation dans les &#233;coles &#233;tait supprim&#233;e, des universit&#233;s furent cr&#233;&#233;es &#224; la p&#233;riph&#233;rie et m&#234;me une universit&#233; ouverte &#224; tous, &#224; Vincennes. L'&#034;Universit&#233; populaire&#034; avait &#233;t&#233; un des slogans des &#233;tudiants. Les enseignants, du secondaire jusqu'&#224; l'universit&#233;, avaient le profil bas. Ils avaient bien des choses &#224; faire oublier, ou &#224; se faire pardonner. Deux ans plus t&#244;t, au bachot 1966, 27% seulement des &#233;l&#232;ves de ce qu'on appelait les &#034;math &#233;l&#233;m&#034; &#233;taient re&#231;us. Mathieu &#233;tait dans le lot des recal&#233;s, avec une note &#233;liminatoire en physique, mati&#232;re dans laquelle il avait eu d'excellentes notes en cours d'ann&#233;e. Etonn&#233;e, j'allai sur le champ interroger l'examinateur. Son explication, laconique, &#233;tait en substance celle-ci (je n'ai pas retenu les mots exacts) : on m'a fait souffrir quand j'&#233;tais &#233;l&#232;ve, je fais souffrir &#224; mon tour. Ces petits despotes avaient tous bien m&#233;rit&#233; le retour de b&#226;tons de 68.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 67, quand Gus commen&#231;a sa carri&#232;re de professeur auxiliaire dans un CET, Coll&#232;ge d'enseignement technique d'&#233;lectricit&#233;, (&#224; 40 ans il tournait la page de plus de 20 ans de travail en usine), c'&#233;tait l'&#233;cole caserne : des jeunes de 15 &#224; 17 ans marchaient en rang et se faisaient &#224; l'occasion gifler par le directeur. Les staliniens qui avaient mis toutes leurs forces &#224; freiner le mouvement de 68 (Gus en fut t&#233;moin dans son coll&#232;ge) furent r&#233;compens&#233;s par une d&#233;faite cinglante aux &#233;lections de juillet 68, qui virent le triomphe de la droite. Les jeunes avaient beau crier &#034;&#233;lections pi&#232;ge &#224; cons&#034;, la France profonde prenait sa revanche dans les urnes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais parmi les jeunes le vent chaud de mai 68 allait souffler encore pendant plusieurs ann&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;t&#233; 69 les &#233;tudiants organis&#232;rent un peu partout dans le pays des camps d'&#233;tudes. Dans les quartiers et banlieues populaires ils montaient des spectacles de rue, ouvraient des maisons de la culture, que M. Malraux ministre allait fermer sous divers pr&#233;textes, pour cr&#233;er &#224; leur place, sous sa tutelle, les &#233;ph&#233;m&#232;res MJC. Il y a culture et culture ! Les feux de mai 68 La contestation contamina les &#233;coles d'apprentissage qu'on appelait les CET, coll&#232;ge d'enseignement technique, aujourd'hui les LEP, lyc&#233;e d'enseignement professionnel (&#034;lyc&#233;e&#034; au lieu de &#034;coll&#232;ge&#034; ne change cependant rien au contenu). Je me souviens d'une manifestation de ces &#034;coll&#233;giens&#034;, fils de familles ouvri&#232;res : ils avaient des entonnoirs sur la t&#234;te et criaient des slogans contre Michel Debr&#233;, auteur d'un projet de loi visant &#224; embrigader plus t&#244;t les jeunes dans l'arm&#233;e. C'&#233;tait en avril 73 et une mar&#233;e de jeunes envahissait les rues : &#034;chaud, chaud, le printemps sera chaud !&#034; &#034;Cinq ans d&#233;j&#224;, coucou nous revoil&#224; !&#034; Cette r&#233;f&#233;rence &#224; mai 68 devait revenir plus tard dans presque toutes les manifestations de jeunes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1971 le 100&#232;me anniversaire de la Commune fut marqu&#233; par une grande manifestation au P&#232;re Lachaise, des milliers de jeunes s'&#233;taient joints au cort&#232;ge organis&#233; par les trotskistes de &#034;Lutte Ouvri&#232;re&#034; (ancienne V.O.) et de la LCR (Ligue Communiste R&#233;volutionnaire). La m&#234;me ann&#233;e nous assistions &#224; Presles &#224; la premi&#232;re f&#234;te de L.O. &#224; laquelle particip&#232;rent dans la bonne humeur des gens comme Ariane Mnouchkine et son th&#233;&#226;tre de la Cartoucherie de Vincennes (cr&#233;ation dans le sillage de mai 68), ou la duchesse d'Albe, grande dame espagnole ennemie de Franco, qui avait &#233;crit un excellent livre intitul&#233; &#034;La gr&#232;ve&#034;. La f&#234;te attira par la suite des personnages comme le &#034;petit juge&#034; Pascal et bien d'autres. L'apr&#232;s mai 68 a vu na&#238;tre de nombreux mouvements de contestation : celui des conscrits (impuls&#233; par la Ligue) qui r&#233;clamaient le droit de se syndiquer, celui des d&#233;tenus contre leurs honteuses conditions de vie dans les prisons, le mouvement f&#233;ministe, et dans son sillage celui des prostitu&#233;es, le mouvement anti-nucl&#233;aire, pr&#233;curseur des &#233;cologistes. En 1972 la loi Veil pour la libert&#233; de l'avortement (avec certaines restrictions) fut enfin vot&#233;e, sous un gouvernement de droite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains intellectuels prenaient le parti du peuple, mais pas tous ; en tant que couche privil&#233;gi&#233;e ils restaient au service des nantis. En 1973 avait &#233;clat&#233; ce qu'on a appel&#233; la crise p&#233;troli&#232;re : par une entente des grandes compagnies les prix se mirent tout d'un coup &#224; flamber. On fit aussit&#244;t appel aux sp&#233;cialistes pour justifier le ph&#233;nom&#232;ne. J'&#233;tais bien plac&#233;e pour les entendre, car l'Unesco patronnait le &#034;Club de Rome&#034;, un panel d'experts et de savants qui expliqu&#232;rent preuves &#224; l'appui que les ressources min&#233;rales de la terre &#233;taient taries et que du p&#233;trole il n'y en aurait bient&#244;t plus. Comment osent-ils affirmer cela ? me disais-je dans mon ignorance, mais me doutant de leurs intentions. La Shell et autres Standard Oil, une fois qu'ils eurent r&#233;ussi leur man&#339;uvre, se mirent &#224; installer de gigantesques forages et &#224; d&#233;couvrir du p&#233;trole en Mer du Nord et au large du Mexique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En septembre 73 eut lieu la grande marche sur Besan&#231;on, qui rassembla 100.000 manifestants sous la pluie venus soutenir les ouvriers de Lip. La r&#233;sistance, depuis des mois, de ces ouvriers de l'horlogerie licenci&#233;s qui faisaient marcher l'usine - &#034;on fabrique, on vend, on se paye&#034; - avait un &#233;norme retentissement dans tout le pays. (Des acteurs pr&#233;sent&#232;rent m&#234;me &#224; Paris une pi&#232;ce de th&#233;&#226;tre tr&#232;s r&#233;ussie, mettant en sc&#232;ne &#034;le rapport de forces&#034;). Avec Gus je me trouvais sur la route quand, dans cette immense foule, nous rencontrons notre camarade Ramboz, que nous avions perdu de vue depuis des ann&#233;es. Nous &#233;changeons quelques mots, puis apercevant un petit groupe de Nord-africains il nous quitte : &#034;je vais avec eux&#034;. Et nous le perdons de vue &#224; nouveau. L'action exemplaire des Lip, qui se prolongea sur une longue p&#233;riode, avec la cr&#233;ation d'une coop&#233;rative, se termina sur un &#233;chec. Comme le disait l'un d'entre eux, face au patronat la coop&#233;rative ouvri&#232;re c'&#233;tait la lutte du pot de terre contre le pot de fer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette m&#234;me ann&#233;e 73 m'offrit l'occasion de renouer un contact avec des jeunes. Ceux des coll&#232;ges techniques, des lyc&#233;es en g&#233;n&#233;ral, restaient r&#233;ceptifs &#224; la contestation et par ce biais &#224; la politique. Gus &#233;tant prof au CET rue de la Roquette, Mathieu et quelques-uns de ses copains avaient l&#224; un filon tout trouv&#233;. Ils se r&#233;unirent en groupe, lanc&#232;rent une feuille hebdomadaire intitul&#233;e le Court-Circuit (titre oblig&#233; pour un CET d'&#233;lectricit&#233;), et au travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ah, les beaux jours de la Roquette ! Pour une imagination romantique, cela pouvait rappeler des pr&#233;c&#233;dents historiques, l'union de l'intelligentsia avec le peuple. Dans le groupe du &#034;Court-Circuit&#034; il y avait quatre polytechniciens, un centralien, une normalienne, deux ou trois autres en facult&#233; (dont un pion au CET) ; cela faisait beaucoup de monde pour un seul bahut, mais il y avait du travail pour tous, car tout en &#233;tant pr&#233;sents sur le terrain ils faisaient aussi leur propre culture marxiste, avec un programme d'&#233;tudes et de d&#233;bats. Ainsi, l'&#233;tude collective du Capital de Marx (avec &#224; la suite une brochure de vulgarisation), l'histoire du socialisme, ou d'autres th&#232;mes philosophiques ou scientifiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le contact avec les jeunes fut facile &#224; &#233;tablir et certains venaient r&#233;guli&#232;rement aux r&#233;unions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Court-Circuit devint &#034;l'organe officiel&#034; du coll&#232;ge, les profs autant que les &#233;l&#232;ves le lisaient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens d'une pol&#233;mique au sujet d'une collecte destin&#233;e &#224; sauver les oiseaux victimes d'une gigantesque mar&#233;e noire provoqu&#233;e par un p&#233;trolier, l'Amaco-Cadiz, sur les c&#244;tes bretonnes. Un prof avait envoy&#233; un article au bulletin, pour contredire notre point de vue ; mais il fallait bien dire la v&#233;rit&#233; : les capitalistes ont carte blanche pour saccager la plan&#232;te en se remplissant les poches, puis on fait appel au bon c&#339;ur du peuple (en l'occurrence les jeunes du coll&#232;ge) pour r&#233;parer quelques d&#233;g&#226;ts ; et on n'est m&#234;me pas s&#251;rs que les dons arrivent &#224; destination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment avais-je moi-m&#234;me &#233;t&#233; coopt&#233;e &#224; leur &#034;comit&#233;&#034; ? L'id&#233;e vint de D&#233;d&#233;, l'un de l'&#233;quipe ; il faut dire qu'ils adh&#233;raient tous au trotskisme, bien que n'appartenant &#224; aucune organisation. J'assistais donc aux r&#233;unions, apportant le point de vue de &#034;la vieille&#034; dans les d&#233;bats. Je ne sentais aucune barri&#232;re entre moi et les coll&#233;giens, tous de famille ouvri&#232;re. Au contraire, m&#234;me quand il m'arrivait de faire de la &#034;p&#233;dagogie&#034;. Ainsi, quand un de nos jeunes (avec son dr&#244;le de surnom &#034;Rocosnic&#034;) prit l'habitude de fumer, ce que ne faisaient pas les autres, je lui fis remarquer que la fum&#233;e du tabac m'incommodait. -&#034;Et ma libert&#233; alors ?&#034; objecta le fumeur. On transigea sur un compromis : une &#034;r&#233;cr&#233;&#034; pendant laquelle il pouvait sortir sur le balcon le temps de fumer une cigarette. Cela se passait dans le logement d'un jeune couple (faisant partie du groupe), dans une de ces horribles tours du 13&#232;me arrondissement, joyau de l'&#232;re Pompidou. Apr&#232;s la r&#233;union, D&#233;d&#233; qui me ramenait toujours en voiture, me reprocha d'avoir &#233;t&#233; trop s&#233;v&#232;re avec ce jeune. Mais ne lui avais-je pas appris ainsi &#224; distinguer entre libert&#233; et &#233;go&#239;sme ? La p&#233;dagogie, au sens large, faisait partie de nos pr&#233;occupations. J'avais lu en son temps (comme nous tous) &#034;Le chemin de la vie&#034; de Makarenko, le p&#233;dagogue russe qui avait pris en charge des &#034;bezprisorny&#034;, enfants vagabonds des ann&#233;es 20. Je venais aussi de d&#233;couvrir l'&#339;uvre de Janusz Korczak, m&#233;decin et p&#233;dagogue polonais, mort avec ses orphelins &#224; Auschwitz. Et j'appr&#233;ciais maintes r&#233;flexions de Bruno Bettelheim, dont j'avais lu les livres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sortis du coll&#232;ge, CAP (certificat d'aptitude professionnelle) en poche, les jeunes entraient dans la production ; c'&#233;taient les ann&#233;es de plein emploi. L'un de ceux-l&#224;, Maurice, fut embauch&#233; chez Citro&#235;n. Fid&#232;le au Court-Circuit, il &#233;crivit une chronique qui relatait comment on y traitait les jeunes ouvriers. Comment la chiourme et la flicaille de Citro&#235;n a-t-elle eu un de ces textes en main, comment a-t-elle su de qui ils &#233;manaient ? Toujours est-il que Maurice fut mis &#224; la porte et on ne lui en cacha m&#234;me pas la raison. Heureusement il fut embauch&#233; aux Postes o&#249; il eut une carri&#232;re moins p&#233;rilleuse, tout en participant &#224; quelques gr&#232;ves &#224; l'&#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Court-Circuit &#233;tait un pur produit de la r&#233;volte de 68. &#034;Oui papa, oui monsieur, oui chef, oui patron&#034; : c'est contre ce dressage, du berceau &#224; l'&#233;cole, de l'arm&#233;e &#224; l'usine, que s'insurgeaient les jeunes. Des enqu&#234;tes sur le travail, les transports, les loisirs, &#233;taient men&#233;es par l'IROP, lisez &#034;Institut Roquette d'Opinion Prol&#233;tarienne&#034;. Et voici un cours &#034;d'instruction civique&#034; (C.C. du 4.6.75) : Devoirs du Capitaliste par Paul Lafargue. Le capitaliste doit dire : la soci&#233;t&#233; c'est moi ; la morale, c'est mes go&#251;ts et mes passions ; la loi, c'est mon int&#233;r&#234;t. Il ne cherche pas si la Libert&#233; est bonne en soi ; il prend toutes les libert&#233;s pour n'en laisser que le nom aux salari&#233;s. Voler en grand et restituer en petit, c'est la philanthropie. Pr&#233;vert &#233;tait souvent &#224; l'honneur, mais on pouvait aussi se familiariser avec Balzac. Ainsi cet extrait du C.C. du 14.10.76 &#034;Le C.E.T. pour Balzac (1) Premi&#232;re rentr&#233;e : Les illusions perdues L'administration : Une t&#233;n&#233;breuse affaire La salle des profs : Le cabinet des antiques Les non-gr&#233;vistes : (Splendeur) et mis&#232;re des courtisanes Les vacances : La peau de chagrin Le premier boulot : Les illusions perdues (1) Balzac : &#233;crivain du 19&#176; si&#232;cle, auteur de la Com&#233;die humaine, le plus grand peintre de la soci&#233;t&#233; de son temps. Parmi ses &#339;uvres, celles cit&#233;es ci-dessus.&#034; (sign&#233; : Prolle) Le Court-Circuit (dont j'ai gard&#233; la collection, car ces textes m&#233;ritent encore d'&#234;tre lus aujourd'hui) eut une vie dense mais br&#232;ve, de cinq ann&#233;es. Les effectifs scolaires se renouvelant, le mouvement s'essoufflant, le journal contestataire de la Roquette cessa de vivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est &#224; la Roquette aussi que j'ai eu la d&#233;monstration comment un communiste pouvait &#234;tre un vrai p&#233;dagogue sans avoir fait d'&#233;tudes ni comme psychologue, ni comme enseignant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fallait pour cela &#234;tre issu de la classe ouvri&#232;re, &#234;tre altruiste et avoir une grande culture socialiste. Toutes qualit&#233;s que r&#233;unissait Gus. Je veux dire, sans emphase, qu'il aimait ses &#233;l&#232;ves et qu'ils le lui rendaient bien. R&#233;fl&#233;chir, avoir un esprit critique, &#234;tre fraternel, n'avoir pas de m&#233;pris pour les autres, &#234;tre conscient de sa dignit&#233; ouvri&#232;re, on pouvait enseigner tout cela en m&#234;me temps que son m&#233;tier. Il fallait &#234;tre Gus pour interrompre son cours par un air d'op&#233;ra chant&#233; &#224; pleine voix, pendant que les &#233;l&#232;ves commentaient entre eux le match de foot ; et devant leur &#233;tonnement - &#034;vous bavardez, alors moi je chante&#034; - obtenir ainsi le silence. Ou tourner en d&#233;rision un apprenti-raciste en lui faisant remarquer qu'il avait sans doute une ascendance arabe, puisqu'il s'appelait Fr&#232;re (les arabes ne s'interpellent-ils pas ainsi entre eux ?). Porter des jeans trop courts et se faire surnommer &#034;le rocker&#034;. Raconter sans cesse le t&#233;moignage v&#233;cu de terribles accidents du travail, pour mettre les jeunes en garde contre le laisser-aller ou le &#034;gain de temps&#034; au p&#233;ril de sa vie. Donner de mauvaises notes n'&#233;tait pas, selon lui, un rem&#232;de, encore moins un encouragement. Un &#233;l&#232;ve qui n'avait pas le c&#339;ur &#224; l'ouvrage lui confia que son d&#233;sir &#233;tait de faire du cirque, mais que son p&#232;re voulait qu'il apprenne l'&#233;lectricit&#233;, une profession bien cot&#233;e &#224; l'&#233;poque. &#034;Au cirque on a aussi besoin d'&#233;lectriciens, tu pourras faire les deux&#034;, lui sugg&#233;ra Gus ; &#224; partir de ce moment le jeune s'int&#233;ressa &#224; la classe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai gard&#233; de cette &#233;poque un &#233;chantillon de son humour qui devait se muer plus tard en inspiration po&#233;tique ; c'est une carte postale adress&#233;e &#224; Mathieu : &#034;La Louvesc (07), 13.2.69 H&#244;tel des Voyageurs Cher moine Matt&#233;o, M&#232;re sup&#233;rieure et ton serviteur St.Joseph que la providence a men&#233;s &#224; la Louvesc (prononcez La Louv&#233;) avons trouv&#233; St.R&#233;gis (patron des denteli&#232;res) absent. Pour nous consoler absorbons force petits jambons, saucissons exquis, omelette aux champignons d&#233;nomm&#233;s charbonniers (puisque St.Etienne n'est pas loin) et ce soir des endives au jambon cuites dans une b&#233;chamel digne de La Reyni&#232;re. Pour rendre gr&#226;ce &#224; notre seigneur de tous ces bienfaits terrestres nous r&#233;citons force Ave et Pater le long des routes tranquilles, de chapelle en crucifix, pour d&#233;couvrir une v&#233;ritable &#233;glise romane de l'an mille : Veyrines. Temps froid mais beau. A bient&#244;t. Bisous au clo&#238;tr&#233;.&#034; Malgr&#233; les journ&#233;es pass&#233;es au coll&#232;ge ou au bureau, et &#224; part le temps consacr&#233; &#224; la lecture, ou aux balades du dimanche &#224; la campagne, il nous restait encore un espace de libert&#233;, les vacances, que nous mettions souvent &#224; profit pour voyager et d&#233;couvrir &#034;grandeur nature&#034; ce que nous avions entrevu dans les livres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi ce bref s&#233;jour en Irlande. Voici la ville de Dublin. La pauvret&#233; &#233;tait l&#224; sous nos yeux : dans les pubs, des ouvriers aux v&#234;tements crasseux devant leur chope de bi&#232;re, vocif&#233;rant ; des enfants d&#233;guenill&#233;s ; des maisons d&#233;labr&#233;es. Jonathan Swift, d&#233;j&#224;, l'acerbe &#233;crivain et clergyman irlandais, ne conseillait-il pas aux riches (au d&#233;but du 18&#232;me si&#232;cle) de manger la chair tendre des petits enfants, pour qu'il reste ainsi moins de bouches &#224; nourrir ? Les jeunes ne connaissent cependant de lui que les &#034;Voyages de Gulliver&#034;. Le roman de O'Flaherty, &#034;Famine&#034;, relate l'histoire de l'&#233;migration irlandaise massive en Am&#233;rique, apr&#232;s la disette tragique de 1848. On n'en est plus l&#224;. Mais quand, dans le sud de l'Angleterre, je voyais des hommes mal v&#234;tus tra&#238;ner sur un banc une bouteille &#224; la main, je savais, on me l'avait dit, que c'&#233;taient des Irlandais. A Belfast, en Irlande du nord, une jeune femme &#233;mergeait sur la sc&#232;ne politique dans le sillage des ann&#233;es 60. Bernadette Devlin, qui &#233;tait socialiste et militait contre l'id&#233;ologie nationaliste et religieuse, acquit m&#234;me une certaine notori&#233;t&#233;. Avec le reflux, son nom est tomb&#233; dans l'oubli.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour la Tunisie, nous nous embarquons sur un paquebot &#224; Marseille. La compagnie (dont j'ai oubli&#233; le nom) offrait aux touristes des conditions de confort on ne peut plus agr&#233;ables. Les travailleurs tunisiens, qui rentraient chez eux, &#233;taient confin&#233;s sur le pont et n'avaient pas acc&#232;s au restaurant ou au salon. Apartheid du fric. Bien s&#251;r, comme toujours dans les voyages, notre curiosit&#233; fut combl&#233;e. Mais &#224; Sfax, la ville des phosphates, o&#249; se trouve un prestigieux mus&#233;e de mosa&#239;ques romaines (et aussi un camping moderne), je rev&#233;cus une sc&#232;ne de mon enfance : &#224; l'heure du d&#233;jeuner, adoss&#233;s au mur de leur usine, les ouvriers mangeaient un casse-cro&#251;te assis par terre. Plus affligeant encore, la horde d'enfants qui suivait les touristes en mendiant ou en proposant de laver le pare-brise de leurs voitures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Am&#233;rique, d'est en ouest En 1972 nous allons enfin &#224; la d&#233;couverte du Nouveau monde. Le &#034;coup de pouce&#034; fut le voyage que Mathieu, avec deux copains, avait fait l'ann&#233;e pr&#233;c&#233;dente, sillonnant le continent d'un bout &#224; l'autre en Greyhound, ces cars gr&#226;ce auxquels on pouvait m&#234;me se passer d'h&#244;tel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gus avait &#233;t&#233; d'abord r&#233;ticent &#224; quitter l'Europe, o&#249; il pouvait voyager sans contrainte, seul ma&#238;tre &#224; bord... de son volant. Mais une fois d&#233;barqu&#233;s d'avion en Am&#233;rique, nous retrouvions la m&#234;me libert&#233; en louant une voiture, et quelle voiture, une limousine Chrysler aupr&#232;s de laquelle notre Peugeot n'&#233;tait qu'une naine. C'est d'ailleurs la m&#234;me impression que nous firent, en comparaison avec notre belle France, les routes et les espaces, immenses, infinis. J'avais calcul&#233; que pour subsister un mois avec notre p&#233;cule, il ne fallait pas d&#233;passer 20 dollars par jour, tout compris. Une nuit d'h&#244;tel ordinaire valait ce prix. Mais nous n'en avions pas besoin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On couchait dans la voiture sur des terrains de camping, o&#249; on pouvait se laver, on mangeait des hamburgers dans les coffee-shops, et avec ce budget on couvrait m&#234;me les frais de la location et de l'essence, trois fois moins ch&#232;re qu'en France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En atterrissant &#224; New-York, nous allions pouvoir d&#233;couvrir l'Am&#233;rique &#034;en direct&#034;. Jeanne m'avait donn&#233; l'adresse de sa cousine (immigr&#233;e dans les ann&#233;es 40, mari&#233;e &#224; un Am&#233;ricain, tous deux trotskistes). Ils habitaient le Bronx, et Ruth nous offrit l'hospitalit&#233; pour quelques jours dans l'appartement de sa m&#232;re qui &#233;tait &#224; Cape Cod en vacances. Nous &#233;tions en juillet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la grande surprise de Gus, New-York &#233;tait une ville peupl&#233;e de noirs : dans le m&#233;tro, (o&#249; nous d&#233;couvrions les &#034;tags&#034;), dans les rues de Manhattan ou d'ailleurs. L'explication fut facile &#224; trouver : on &#233;tait en &#233;t&#233;, les blancs &#233;taient en vacances, loin de la ville. Sur l'immense plage de Long Island une foule joyeuse, install&#233;e pour la journ&#233;e en famille, en majorit&#233; des noirs aussi. Tentative infructueuse de visiter le Museum of modern art : devant l'entr&#233;e des employ&#233;s tournent en rond, des pancartes accroch&#233;es au cou. C'est le piquet de gr&#232;ve. Ils n'emp&#234;chent pas les gens d'entrer, mais il n'y a gu&#232;re qui le font. Dans l'autobus, le chauffeur et son coll&#232;gue discutent, eux aussi, d'une possible gr&#232;ve ; malgr&#233; leur accent j'en saisis assez pour comprendre qu'il s'agit de &#034;strike&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Detroit, o&#249; nous faisons une visite guid&#233;e des usines d'automobiles Ford, les ouvriers, des noirs surtout, sont au travail. C'est dans cette ville qu'habite une de mes cousines, fille d'une s&#339;ur de ma m&#232;re, &#233;migr&#233;e au Canada dans les ann&#233;es 20. Faigie, de douze ans plus jeune que moi, est mari&#233;e, ils ont deux filles. Elle est chef de rayon dans un magasin de luxe, lui vend des pneus pour autos. Ils habitent une maison confortable avec pelouse, sans cl&#244;ture, dans une sorte de banlieue &#233;loign&#233;e du centre. Rien que des blancs. Par contre, dans le centre de Detroit (le down town) nous croisons tout le temps des noirs, et apercevons les filles derri&#232;re les vitres qui attendent le client. Nous comprenons enfin que les gens ais&#233;s, les petits bourgeois en g&#233;n&#233;ral n'habitent jamais le centre, et que de toute fa&#231;on noirs et blancs ne se m&#233;langent pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Chicago c'est aussi dans une rue du centre que je m'adresse &#224; un colosse qui vend le journal des Panth&#232;res noires. Nous &#233;changeons quelques mots, ce n'&#233;tait pas commode, il m'aurait fallu un escabeau. Leur mouvement &#233;tait pers&#233;cut&#233;, par la suite la d&#233;mocratie am&#233;ricaine chargea ses tueurs d'&#233;liminer physiquement les militants. Dans cette ville impressionnante (pensez seulement au Rockefeller Center) le hasard nous m&#232;ne &#224; visiter un mus&#233;e consacr&#233; &#224; l'histoire des noirs d'Am&#233;rique. Nous n'en croyons pas nos yeux : c'&#233;tait un petit local meubl&#233; de quelques objets h&#233;t&#233;roclites, au point qu'il ne m'en reste pas de souvenir, je me souviens seulement de l'impression de d&#233;rision qui nous a saisis. Quel contraste avec le mus&#233;e prestigieux de Denver consacr&#233; aux Indiens d'Am&#233;rique. Sans doute devions nous chercher la raison dans le fait que ceux-ci &#233;taient morts (extermin&#233;s) et les autres encore bien vivants mais toujours consid&#233;r&#233;s comme des hommes de deuxi&#232;me zone. Quant au mus&#233;e sur la technique et l'industrie de Chicago, unique au monde, c'est le moins pour la riche et puissante Am&#233;rique, qui se savait admir&#233;e et envi&#233;e du monde entier. N'avons-nous pas &#233;t&#233; abord&#233;s, plus d'une fois, par des gens simples dans la rue - notre allure de touristes &#233;trangers &#233;tait sans doute &#233;vidente - qui nous demandaient : &#034;do you like America ?&#034; (aimez-vous l'Am&#233;rique ?).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, bien s&#251;r ! Dans les petites villes la banni&#232;re &#233;toil&#233;e &#233;tait visible partout, et pas seulement sur les b&#226;timents officiels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Washington nous faisons la m&#234;me exp&#233;rience qu'&#224; Detroit, dans le centre nous nous retrouvons parmi les noirs, il y en a m&#234;me un qui s'approche de Gus pour lui demander un joint (avec un &#233;tranger il pouvait se le permettre). &#034;No understand&#034; dit Gus, avec le sourire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous n'avons ici personne de notre connaissance, on se risque donc d'aller &#224; l'h&#244;tel, un h&#244;tel pour noirs : dix dollars seulement la chambre. L'h&#244;telier, derri&#232;re son guichet, nous d&#233;visage d'un regard &#233;tonn&#233;. Pas de tapis dans l'escalier, un ameublement rudimentaire, des douches sur le palier. Nous passons une nuit paisible. Notre deuxi&#232;me exp&#233;rience d'h&#244;tel fut &#224; Kansas-City.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224; l'h&#244;telier &#233;tait blanc, et l'h&#244;tel style 19&#232;me si&#232;cle far-west. L'ascenseur, manipul&#233; par un noir de haute et imposante stature, nous m&#232;ne &#224; notre chambre ferm&#233;e par une double porte ; nous sommes bien gard&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A bord de notre limousine nous traversons les campagnes, les for&#234;ts, les d&#233;serts. Une fois, dans le Kansas, nous embarquons m&#234;me un auto-stoppeur noir. Au fur et &#224; mesure que nous longeons les champs de culture ou les &#233;levages de b&#233;tail ou de volaille, il nous expliquait : tout ceci appartient &#224; un homme riche, &#034;a rich man, a rich man&#034; ; il l'a r&#233;p&#233;t&#233; bien des fois avant que nous ne le laissions &#224; bon port, dans une petite localit&#233;. Avan&#231;ant toujours vers l'ouest, nous tombons un jour sur ce que nous croyons &#234;tre une f&#234;te folklorique. Mais les gens avaient simplement leur aspect de tous les jours, c'&#233;taient des descendants d'Indiens, Navajos ou autres. L'ouest (Albuquerque, Santa F&#233;, Pueblo) gardait des traces compl&#232;tement disparues &#224; l'est. Combien d'impressions, que nous pouvions maintenant comparer avec ce que nous croyions savoir de nos lectures, qui nous aidaient aussi &#224; mieux comprendre ce que nous voyions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre int&#233;r&#234;t est devenu plus vif &#224; Pittsburgh (Pennsylvanie), gigantesque cit&#233; industrielle qui avait brass&#233; dans ses usines tant d'ouvriers venus de tous les coins d'Europe et connu un grand pass&#233; de luttes et de souffrances ouvri&#232;res. Dans un bistrot, &#224; l'heure de la pause, nous nous serions crus &#224; Billancourt. Qu'est-ce qui fait donc que les ouvriers d'ici et d'ailleurs se ressemblent tant ? En visitant un cimeti&#232;re, nous d&#233;couvrons que toutes les plaques portaient des noms polonais. Les Irlandais, qui avaient fourni aux magnats de Pittsburgh de forts contingents de prol&#233;taires, avaient aussi leur propre cimeti&#232;re. N'&#233;taient-ils pourtant pas, les uns et les autres, des catholiques ? Buffalo, au bord du lac Eri&#233;, est l'autre ville h&#233;riss&#233;e de chemin&#233;es d'usine qui nous a laiss&#233; un souvenir particulier. Le hasard nous a fait d&#233;ambuler dans une cit&#233; ouvri&#232;re, peupl&#233;e uniquement de noirs. Comme beaucoup semblaient d&#233;s&#339;uvr&#233;s, nous apprenons qu'il y avait &#034;crise&#034; et que la plupart &#233;taient au ch&#244;mage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'&#233;voquerai pas Boston, Los Angeles ou San Francisco, Salt Lake City la ville des Mormons, le Colorado et le Grand Canyon, il y aurait trop de choses &#224; dire que je ne saurais pas bien dire. Ce sont les coups de c&#339;ur qui me laissent les plus forts souvenirs. Ainsi ce petit cimeti&#232;re pr&#232;s d'une vieille &#233;glise &#224; Baltimore, o&#249; nous nous sommes recueillis devant la tombe d&#233;labr&#233;e de Edgar Allan Poe, pr&#232;s de celle de son grand-p&#232;re. Sur la plaque tombale &#233;tait grav&#233;e l'inscription &#034;never more&#034;. Nous connaissions pour ainsi dire par c&#339;ur ce &#034;jamais plus&#034; du po&#232;me Le Corbeau, traduit par Baudelaire, comme tout l'&#339;uvre de Poe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maintenant que Gus avait constat&#233; que l'Atlantique franchi, il pouvait retrouver son ind&#233;pendance et un volant, il proposa le Mexique pour les prochaines vacances. Etait-ce pour aller sur les traces de Zapata, ou plut&#244;t pour un p&#232;lerinage &#224; Coyoacan, o&#249; Trotski avait v&#233;cu les trois derni&#232;res ann&#233;es de sa vie et &#233;tait mort tragiquement ? Transform&#233;e en forteresse apr&#232;s la premi&#232;re tentative d'assassinat, la maison &#233;tait am&#233;nag&#233;e en mus&#233;e ouvert au public.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le jardin, une plaque rappelait que l&#224; reposaient les cendres de Trotski et de Natalia Sedova. L'int&#233;rieur de la maison, d'une grande simplicit&#233; : la pi&#232;ce o&#249; travaillait le Vieux, le bureau derri&#232;re lequel il &#233;tait assis quand le pic de l'assassin le frappa &#224; la t&#234;te ; la chambre &#224; coucher, o&#249; s'&#233;tait d&#233;roul&#233; de nuit le premier attentat, auquel avait particip&#233; avec d'autres staliniens, le peintre Siquieros. La maison de Diego Rivera, o&#249; Trotski exil&#233; d'Europe avait &#233;t&#233; accueilli &#224; son arriv&#233;e, &#233;tait &#233;galement ouverte au public. Nous y avons d&#233;couvert les tableaux de Frida Kahlo, la femme de Diego, elle aussi peintre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment parler du Mexique dans les limites de mon r&#233;cit, et de mes faibles moyens ? Les vestiges artistiques des Pr&#233;colombiens - Olm&#232;ques, Zapot&#232;ques, Azt&#232;ques, Mayas - sont inou&#239;s, malgr&#233; les saccages et les massacres perp&#233;tr&#233;s par les &#034;conquistadors&#034; venus d'Europe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mus&#233;e de Mexico, d'une grande richesse, t&#233;moigne des civilisations qui se sont succ&#233;d&#233; ou c&#244;toy&#233; sur cette terre avant la d&#233;couverte. Elles ont inspir&#233; les fresques grandioses de Diego Rivera et d'Orozco, qui couvrent les murs des &#233;difices publics, &#224; l'int&#233;rieur et souvent aussi &#224; l'ext&#233;rieur. L'invasion chr&#233;tienne, pour sa part, a cr&#233;&#233; des &#233;glises ruisselantes de dorures (le fameux or pill&#233; et transport&#233; en Espagne). Des monuments se dressent ici et l&#224; &#224; la m&#233;moire des h&#233;ros de la r&#233;volution des peones de 1911, Emiliano Zapata et Pancho Villa, mais les paysans sont toujours sans terre. Ce sont toujours les m&#234;mes Indios, avec leurs ponchos et leurs sombreros, habitant des villages en terre battue. Je remarque leur d&#233;marche indolente, leur fa&#231;on de cracher par terre. Simples touristes, un policier nous arr&#234;te sur la route : il s'agit, para&#238;t-il, d'un d&#233;passement de vitesse, il faut payer. Nous nous ex&#233;cutons, l'agent empoche, circulez... Pas m&#234;me un semblant de formalit&#233; de quittance. Ainsi fonctionne l'Etat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous &#233;tions en juillet, c'est la saison des pluies, et les riches &#034;gringos&#034; n'&#233;taient pas l&#224;. Seuls de jeunes Am&#233;ricains ou autres, sac au dos, escaladaient les marches &#233;troites jusqu'au sommet des pyramides. Selon notre habitude, nous n'allons pas dans les h&#244;tels pour touristes ; nous trouvons suffisamment d'auberges, o&#249; les chambres toujours dispos&#233;es autour d'une cour int&#233;rieure nous donnent de plus un aper&#231;u de la vie locale. Apr&#232;s Vera Cruz, Camp&#234;che, M&#233;rida et Chichen Itza, voici Acapulco, haut lieu du tourisme d'agr&#233;ment. Non loin de l&#224;, une sorte de village de bungalows pour vacanciers. Le gardien, un Mexicain d'allure paysanne, nous explique que nous avons le choix : tout est vide, ce n'est pas la saison touristique. Nous nous installons confortablement, au bord du Pacifique, o&#249; il n'est cependant pas question de se baigner, tellement les vagues hautes se brisent furieusement contre le rivage. J'essaie, sans conna&#238;tre l'espagnol, d'entamer une conversation avec notre gardien. &#034;Sommes nous des gringos ?&#034; -&#034;Non, nous venons de France.&#034; -&#034;C'est en Am&#233;rique, Francia ?&#034; -&#034;Non, c'est plus loin, en Europe.&#034; Il m'explique que ces bungalows sont la propri&#233;t&#233; d'une coop&#233;rative paysanne, dont il fait partie. Frustr&#233;e de ne pouvoir mieux m'exprimer, sur une inspiration subite je me mets &#224; lui chanter la Cucaracha, le chant de marche r&#233;volutionnaire que je connaissais en espagnol. Nous continuons, lui et moi en duo : &#034;La cucaracha, la cucaracha, Ya no puede caminar Porque le falta, porque no tiene, marijuana que fumar&#034;. Un grand moment pour moi. J'avais la preuve que Zapata restait vivant dans la m&#233;moire du peuple ; il n'&#233;tait pas mort, selon la l&#233;gende qui avait cours, et il reviendrait un jour. Je ne sais plus si c'est avant ou apr&#232;s cette &#034;fraternisation&#034; que nous avons eu droit &#224; une d&#233;licieuse soupe de tortue. Mais quand m&#234;me, d'avoir vu, avant, cette &#233;norme tortue vivante, avec un regard si triste comme si elle se doutait de son sort... Non loin de ce havre touristique vivaient des familles dans des conditions primitives. C'&#233;tait la saison de la p&#234;che au tuberon, sorte de petit requin. Les p&#234;cheurs allaient quasiment nus, dans le village erraient des chiens fam&#233;liques. Nous reprenons l'avion &#224; Mexico : adieu le Mexique, nous emportons nos souvenirs et un pincement au c&#339;ur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre ces deux voyages, &#233;chapp&#233;es sur le &#034;vaste monde&#034;, se situe un &#233;pisode qui me laisse encore aujourd'hui un go&#251;t amer : la d&#233;couverte que, chez des camarades, profession de foi et rectitude morale n'allaient pas forc&#233;ment de pair. J'avais signal&#233; &#224; Barta la parution d'une brochure, &#034;Les enfants du proph&#232;te&#034;, dans laquelle Jacques Roussel, un ex-militant de &#034;Lutte Ouvri&#232;re&#034;, faisait &#224; sa fa&#231;on l'historique de l'U.C. Cet opuscule m&#233;diocre suscita de la part de Barta (ao&#251;t 1972) une &#034;Mise au point&#034; adress&#233;e &#224; l'&#233;diteur de la brochure, Ren&#233; Lefeuvre (directeur des Cahiers Spartacus), et publi&#233;e &#224; compte d'auteur. Un texte s&#233;rieux, m&#234;me si pour de jeunes militants il avait un ton pessimiste, car il concluait sur ces lignes : &#034;quand la R&#233;volution est tarie &#224; la source, son ombre n'est plus refl&#233;t&#233;e que par des simulacres r&#233;volutionnaires&#034;. Quelques ann&#233;es plus tard, dans des entretiens avec J.P. Boussac, un &#233;tudiant sympathisant de Lutte Ouvri&#232;re, Barta devait compl&#233;ter ainsi sa pens&#233;e : &#034;l'histoire a pris un autre cours que celui qui &#233;tait entre 1914 jusqu'&#224; la deuxi&#232;me guerre ; que ce soit &#224; l'&#233;chelle nationale ou internationale, les probl&#232;mes se posent d'une autre fa&#231;on... il y a un retour vers des formes nationales, de solidarit&#233; nationale, de r&#233;action nationale.&#034; En 1972 (ann&#233;e de la Mise au point), Pierre Naville avait analys&#233; presque dans les m&#234;mes termes la situation d'apr&#232;s-guerre (dans sa pr&#233;face &#224; un recueil de textes de Trotski) : ...&#034;Ce qui triompha en d&#233;finitive, ce fut le nationalisme, que ce soit dans les &#034;d&#233;mocraties populaires&#034; de l'Est, ou dans les grands pays capitalistes de l'Ouest. La seconde guerre mondiale ne se terminait pas comme la premi&#232;re, par une c&#233;sure sociale d&#233;finitive comme l'avait &#233;t&#233; la r&#233;volution d'Octobre 1917.&#034; Barta avait toujours eu pour r&#232;gle d'appeler les choses par leur nom, et c'est ce qu'il avait essay&#233; d'enseigner &#224; ceux qui avaient milit&#233; avec lui. Mais parmi ces anciens militants, Hardy, qui &#233;tait le dirigeant incontest&#233; de Lutte Ouvri&#232;re, prit une plume venimeuse pour r&#233;pondre &#224; Barta dans un bulletin int&#233;rieur. Quand j'eus lu ce texte, que Jean-Pierre (le gendre de Lulu) m'avait donn&#233; bien que je ne f&#251;t plus dans l'organisation, ma consternation fut telle que je n'imaginai m&#234;me pas qu'il pouvait &#234;tre &#233;crit par Hardy. Pourtant il l'&#233;tait. Et ce &#034;libelle&#034;, qui rappelait &#224; chaque ligne les proc&#233;d&#233;s du stalinisme, il ne le signa pas de son nom, mais engagea l'organisation comme telle, en signant &#034;Lutte Ouvri&#232;re&#034; (octobre 1972). &#034;Nous dirons aussi, en ce qui concerne &#034;l'h&#233;ritage&#034;, qu'un pass&#233; auquel on renonce ne nous appartient plus&#034; : &#224; elle seule cette phrase qui visait Barta, provoqua chez moi un tel haut-le-c&#339;ur, que je me sentis oblig&#233;e d'intervenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ayant toujours eu des difficult&#233;s &#224; m'exprimer par &#233;crit, je me limitai &#224; une lettre de deux pages et demie, adress&#233;e &#224; quatre ou cinq dirigeants que je connaissais. Elle fut port&#233;e &#224; la connaissance de tous, et certains, qui ne savaient pas encore se moucher seuls, me trait&#232;rent de folle. Triste exp&#233;rience de l'esprit moutonnier de soumission, qui avait d&#233;j&#224; provoqu&#233; tant de ravages ; quelle ne fut pas ma surprise quand au meeting mensuel de L.O. &#224; la Mutualit&#233;, o&#249; j'allais r&#233;guli&#232;rement, les militants qui me connaissaient me tourn&#232;rent le dos, y compris P. Bois ! Ce m&#234;me Vic dont j'&#233;tais en quelque sorte la &#034;marraine&#034;. Cela me rappelait une sc&#232;ne que j'avais v&#233;cue en 1937 ou 38. Un jeune stalinien refusa de serrer ma main (trotskiste), apr&#232;s une discussion pourtant pacifique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'avais-je donc dit dans la lettre qui me valait ce traitement ? Je leur reprochais, faits &#224; l'appui, de falsifier l'histoire, en ajoutant : &#034;de pareils proc&#233;d&#233;s ont des pr&#233;c&#233;dents, nous appelons cela du stalinisme&#034;. Lulu donnait sa d&#233;mission en accusant la direction de L.O. de &#034;m&#233;thodes d&#233;lib&#233;r&#233;ment malhonn&#234;tes&#034; (sa lettre du 8.1.73). Mais son fils, militant de LO &#224; l'&#233;poque, ne demanda pas le pourquoi et le comment de ce qui avait amen&#233; sa m&#232;re, vieille militante depuis 1939, &#224; cette d&#233;marche. Gus trouvait cela intol&#233;rable. Tout jeune militant devrait conna&#238;tre cet avertissement donn&#233; par Trotski en 1928 devant la mont&#233;e du stalinisme : &#034;La discipline, n&#233;cessaire comme le sel aux aliments, s'est substitu&#233;e ces derni&#232;res ann&#233;es &#224; la nourriture elle-m&#234;me. Mais personne n'est encore arriv&#233; &#224; se nourrir de sel.&#034; (Oeuvres compl&#232;tes, tome II, page 220).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant toute mon enfance j'avais connu la neige en hiver, en ville comme &#224; la campagne, tombant en gros flocons des jours et des jours sans rel&#226;che, accompagn&#233;e d'un froid mordant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France je mis de longues ann&#233;es avant de la d&#233;couvrir, dans toute sa splendeur, &#224; la montagne. Gr&#226;ce &#224; mes six semaines de vacances, je pouvais m'octroyer le luxe de partir quelques jours &#224; No&#235;l, et Gus pouvait le faire d'autant plus facilement depuis qu'il &#233;tait enseignant. Ce ne sont pas les stations de sport d'hiver qui nous attiraient, nous les aurions plut&#244;t &#233;vit&#233;es. Il y avait tant de villages dans le Massif central, le Jura, les Vosges, qui n'&#233;taient pas &#233;quip&#233;s de remonte-pentes, mais o&#249; il y avait des petits h&#244;tels confortables et des chemins de promenade &#224; perte de vue. Nous avons commenc&#233; par le Doubs, Mathieu avait &#224; peine dix ans. C'est un choix au hasard qui nous emmena &#224; Mouthe, le bourg qui bat le record du froid en hiver. Mais quand le soleil brille faisant scintiller la neige givr&#233;e sur les branches, qu'on est v&#234;tu d'un bon anorak et qu'on revient d'une longue marche en for&#234;t, on est tout &#233;tonn&#233; de voir le thermom&#232;tre indiquer moins 35&#176;. Au fil des ann&#233;es nous avons ainsi d&#233;couvert un grand nombre de ces bourgs de montagne ; il ne se passait pas de jour que nous ne fassions entre 20 et 30 km de marche, parfois plus. Et ce qui ne g&#226;te rien, dans ces petits h&#244;tels de province, on y mangeait bien. Cela faisait surtout le bonheur de Gus qui, frugal en temps ordinaire, appr&#233;ciait fort &#224; cette occasion la bonne cuisine et le bon vin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;tais un pi&#232;tre convive, je mangeais peu et ne buvais pas. Comment expliquer ce fait, pensait Gus, si ce n'est par un regrettable manque de &#034;traditions fran&#231;aises&#034; ? En quoi il se trompait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout le monde sait que les &#233;trangers appr&#233;cient &#034;la bonne bouffe&#034;, exemple mon gentil coll&#232;gue anglais Jeremy, qui &#224; peine arriv&#233; &#224; Paris s'empressa d'acheter un guide des bons restaurants. J'&#233;tais simplement &#034;une petite nature&#034;. Mais nous &#233;tions souvent en bonne compagnie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'hiver 77 est le seul dont j'ai des traces dans mes archives, car nous ne prenions jamais de photos. Il en fut autrement cet hiver l&#224; ; nous &#233;tions &#224; Bagnols, dans le Puy-de-D&#244;me, un bourg paisible que nous connaissions d&#233;j&#224;, non loin de la Tour-d'Auvergne. Mathieu, qui avait servi pendant seize mois comme &#034;coop&#233;rant&#034; &#224; Montr&#233;al, venait de rentrer avec Brigitte et leur fille &#226;g&#233;e de quatre mois. Ils d&#233;cid&#232;rent de f&#234;ter ce retour avec deux anciens camarades de classe de Mathieu (et du Court-Circuit), leurs compagnes et leurs enfants, en nous rejoignant pour quelques jours &#224; Bagnols. Quelle joyeuse compagnie, &#224; table ou en promenade sur les petits chemins. Aujourd'hui je peux encore regarder la touchante image de Gus, assis sur une souche dans la neige, et tenant dans ses bras, bien emmitoufl&#233;e, la petite Zo&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il m'arrivait aussi, pour &#034;voler&#034; un peu de libert&#233;, de me faire octroyer un cong&#233; de cure thermale. En revanche je ne manquais jamais un jour par-ci, deux jours par-l&#224;, comme le faisaient la plupart sous divers pr&#233;textes. M&#234;me mes migraines (dites &#034;psycho-somatiques&#034;), un vrai calvaire, se d&#233;clenchaient toujours en fin de semaine. Ma cure, &#224; Plombi&#232;res, consistait &#224; prendre un bain le matin, le reste de la journ&#233;e &#233;tant libre pour la promenade, la lecture, et un peu pour rattraper mon retard dans les cours de russe. L'Unesco offrait &#224; son personnel des cours de langue, trois fois par semaine, de 13 h. &#224; 14 heures. M. Train, notre professeur de russe, &#233;tait un universitaire, disciple de Pierre Pascal. Je n'avais pas la chance, comme certains, de pouvoir &#233;tudier mes cours au bureau, ni non plus &#224; la maison, o&#249; j'avais d'autres pr&#233;occupations. Restait le quart d'heure du matin, le temps de descendre &#224; pied jusqu'au m&#233;tro ; en marchant je r&#233;citais &#224; voix basse, mais en y mettant le ton, des vers de Pouchkine, ou de Lermontov. J'en &#233;tais arriv&#233;e &#224; ce que notre r&#233;p&#233;titrice, Mme V&#233;rachaguine, m'assure que je pourrais me produire dans un r&#233;cital ! Il est vrai que pour les &#034;r&#034; j'avais tout &#224; fait l'accent. J'aimais cette langue ; car mis &#224; part les &#034;r&#233;f&#233;rences historiques&#034; (beaucoup de gens n'&#233;tudiaient-ils pas le fran&#231;ais pour les m&#234;mes raisons), sa sonorit&#233; ne le c&#233;dait en beaut&#233; (&#224; mes oreilles) qu'au fran&#231;ais, si on peut se permettre ce genre de comparaison. H&#233;las, je n'allai pas assez loin dans l'&#233;tude, et il ne m'en reste plus aujourd'hui que quelques notions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour tester nos connaissances, M. Train convoqua une fin de trimestre tous ses &#233;l&#232;ves &#224; un &#034;examen blanc&#034;. Mon &#034;chef hi&#233;rarchique&#034;, une femme qui suivait aussi les cours de russe, mais &#224; un niveau sup&#233;rieur, y participait. Le prof nous proposa une version (un th&#232;me aurait pr&#233;sent&#233; plus de difficult&#233;s) ; c'&#233;tait un texte de Dosto&#239;evsky, extrait, me semble-t-il, des Souvenirs de la Maison des Morts. Avec des mots que je ne connaissais pas, mais dont je devinais le sens d'apr&#232;s le contexte, ma traduction me valut un 16, note sup&#233;rieure d'un point &#224; celle de ma &#034;patronne&#034;. A la cafeteria, devant une tasse de caf&#233;, nous plaisantions tous au sujet de cet exercice scolaire... sauf Pierrette. Si malgr&#233; des conditions de travail privil&#233;gi&#233;es, j'en &#233;tais arriv&#233;e, au bout de vingt ans de carri&#232;re (ou de gal&#232;re) &#224; un point de saturation, Pierrette y &#233;tait pour quelque chose ; journaliste de m&#233;tier, comp&#233;tente sur le plan professionnel, elle avait un caract&#232;re ex&#233;crable et comme tous les &#034;chefs&#034; investis d'un pouvoir, elle s'entendait &#224; rendre la vie p&#233;nible &#224; tous les sans-grades, et m&#234;me aux autres. Je demandai donc, en 1974, un cong&#233; sabbatique (sans solde) pr&#233;vu dans les statuts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; The reds under the beds &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce fut l'occasion d'un s&#233;jour de deux mois en Angleterre. Je ne pouvais mieux choisir, car &#224; la m&#234;me &#233;poque le gouvernement conservateur de M. Edward Heath venait de tomber &#224; la suite d'une gr&#232;ve des mineurs, et les &#233;lections battaient leur plein. A Brighton, une agglom&#233;ration de quelque 150.000 habitants qui est &#224; la fois une station baln&#233;aire et une ville avec une grande banlieue industrielle, je plongeai de plein pied dans la politique. Tout d'abord, dans un meeting travailliste. A l'entr&#233;e on distribuait une feuille avec le texte de l'Internationale. Foule populaire, les familles avec leurs enfants. A la tribune, des vieux et des jeunes. On commence par le chant, puis viennent les discours. Une jeune femme, qui se pr&#233;sente comme membre du &#034;Militant&#034;, la fraction de gauche du Labour Party, est tr&#232;s applaudie. A la fin, un vieux &#224; la tribune prend la parole : pour faire peur &#224; la population, dit-il, les conservateurs nous menacent avec &#034;the reds under the beds&#034; (les rouges cach&#233;s sous le lit). Vous allez leur montrer ce que vous en pensez. Et le voil&#224; faisant la qu&#234;te, dans l'hilarit&#233; g&#233;n&#233;rale, avec un pot de chambre peint en rouge. C'est la premi&#232;re fois que je voyais ce style de propagande populaire. J'avais d&#233;j&#224; remarqu&#233; qu'en Angleterre, beaucoup plus qu'en France, on pouvait distinguer les classes sociales, par leurs v&#234;tements et leur allure. Ainsi, le meeting des conservateurs ressemblait presque &#224; une caricature. Tous ces messieurs-dames &#233;taient &#034;middle-class&#034;, des messieurs distingu&#233;s occupaient la tribune, et il ne m'est rien rest&#233; de leurs discours. Les travaillistes sortirent vainqueurs des &#233;lections, et avec un certain Harold Wilson comme premier ministre, men&#232;rent une fois de plus la politique de la bourgeoisie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'assistai aussi &#224; des r&#233;unions de diff&#233;rents groupes trotskistes, car dans ce pays aussi il y en avait au moins trois. Celui du &#034;Militant&#034; &#233;tait int&#233;gr&#233; au Labour party. Le plus influent &#233;tait le SWP (Socialist Workers Party), qui &#233;tait pr&#233;sent dans les quartiers populaires et avait un journal vivant, agr&#233;able &#224; lire. Je fis la connaissance d'un jeune couple de militants qui habitait avec leur b&#233;b&#233; en squatters dans une maison style Regency du secteur chic de la ville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'&#233;poque de nombreux squatters s'&#233;taient install&#233;s dans des maisons inoccup&#233;es, qui avaient besoin d'&#234;tre r&#233;nov&#233;es ; ils subissaient des brimades, par exemple des coupures d'eau &#224; certaines heures, mais on n'osait pas utiliser contre eux la m&#233;thode forte. La plus grande pagaille r&#233;gnait chez mes jeunes camarades, dont l'accueil &#233;tait chaleureux. Un autre couple de militants, des vieux, logeait dans les m&#234;mes conditions. En leur rendant visite, je trouvai le comportement de la femme plut&#244;t &#034;loufoque&#034;. D&#233;cid&#233;ment, apr&#232;s Maisie Desmond, il me fallait conclure que le terreau anglais &#233;tait propice aux personnages bizarres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En mars 1984, dix ans apr&#232;s la gr&#232;ve des mineurs qui avait fait tomber le conservateur Heath, 180.000 mineurs dans tout le Royaume Uni entraient &#224; nouveau en gr&#232;ve contre un plan de fermeture des puits. Malgr&#233; les privations et les affrontements avec la police, les mineurs vaillamment soutenus par les femmes, ont tenu un an avant de baisser pavillon devant le gouvernement de Mme Thatcher. Une d&#233;l&#233;gation de mineurs &#233;tait alors venue &#224; la f&#234;te de Pentec&#244;te de L.O. ; ils furent re&#231;us tr&#232;s discr&#232;tement par nos &#034;internationalistes&#034;, occup&#233;s &#224; faire leur propre publicit&#233;, et nous ne f&#251;mes que quelques dizaines &#224; assister au forum tenu par les mineurs et &#224; leur verser un soutien. Aux vacances de l'&#233;t&#233; 85, la gr&#232;ve &#233;tant finie, nous sommes all&#233;s au Pays de Galles et dans le Yorkshire. Tout &#233;tait rentr&#233; dans l'ordre, les rues d&#233;sertes, ambiance morne dans les pubs, un paysage de corons pauvres, par-ci par-l&#224; un mouton paissait l'herbe dans le jardinet devant la maison. Dans un h&#244;tel bon march&#233;, la patronne me dit que les choses vont mal parce que les ouvriers n'aiment pas travailler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;j&#224; lors de mon s&#233;jour &#224; Brighton, o&#249; l'&#233;cole que je fr&#233;quentais m'avait log&#233;e chez un couple de retrait&#233;s, ma logeuse m'expliquait que les ouvriers &#233;taient des paresseux. Mais qui a construit ici ces belles avenues et vos confortables maisons ? lui demandai-je poliment. Pas de r&#233;ponse. Cette vieille dame avec ses pr&#233;jug&#233;s, avait bon c&#339;ur, tous les jours elle remettait au lendemain la d&#233;cision d'abr&#233;ger l'existence de son vieux chien impotent, &#034;to put him to sleep&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les cours de langue &#233;taient suivis par des jeunes gens venant des pays du Moyen-Orient, d'Am&#233;rique latine, d'un peu partout. Malgr&#233; la diff&#233;rence d'&#226;ge ils me parlaient volontiers et je gagnai m&#234;me l'amiti&#233; d'une jeune sud-am&#233;ricaine, Lourdes. Son pr&#233;nom, m'expliqua-t-elle, &#233;tait un hommage &#224; sainte Bernadette et &#224; sa ville miracul&#233;e. Les &#233;l&#232;ves arabes &#233;taient tous fils de familles riches. L'un d'entre eux n'arr&#234;tait pas de bavarder pendant le cours, ce qui g&#234;nait tout le monde, y compris la prof qui n'osait pourtant pas le rappeler &#224; l'ordre. Je finis par demander poliment au bavard de se taire. L'arrogant jeune homme me r&#233;pondit avec impertinence, et une escrime verbale s'ensuivit, sans que personne n'intervienne. A partir de ce jour cependant nous e&#251;mes la paix ; je gagnai de plus la sympathie de la prof, qui m'invita chez elle et me fit conna&#238;tre sa m&#232;re et sa fillette. Elle &#233;tait mari&#233;e &#224; un sikh. C'est elle qui me fit d&#233;couvrir la richesse du th&#233;&#226;tre amateur anglais ; nous allions r&#233;guli&#232;rement voir des pi&#232;ces jou&#233;es par des groupes d'amateurs, &#224; Brighton ou dans les environs, &#224; l'universit&#233; du Surrey o&#249; les &#233;tudiants avaient aussi leur groupe de th&#233;&#226;tre. Londres n'&#233;tant qu'&#224; 80 km de Brighton par le train, j'y fis plusieurs fois le voyage. C'est ainsi que j'ai pu voir sur sc&#232;ne la c&#233;l&#232;bre actrice Vanessa Redgrave, membre d'une organisation trotskiste, le RWP (Revolutionary Workers Party).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Londres, o&#249; nous sommes revenus par la suite, il y avait de quoi occuper son temps, ne fut-ce que d'aller faire un tour dans les quartiers populaires, ou de parcourir Charing Cross o&#249; vous &#233;tiez s&#251;r de d&#233;nicher les livres que vous n'aviez pu trouver nulle part ailleurs. La librairie du SWP, dans un quartier nord de la ville, &#233;tait aussi bien fournie. Paddington et son march&#233; aux puces, la City avec ses messieurs &#224; chapeaux-melon, Hyde Park et ses orateurs improvis&#233;s, les quartiers bourgeois de l'ouest, et les quartiers p&#233;riph&#233;riques du peuple avec leur m&#233;lange de races, le cimeti&#232;re d&#233;saffect&#233; de Highgate et la tombe de Marx flanqu&#233;e d'un abominable buste d'architecture stalinienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;volution des &#339;illets&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ann&#233;e de &#034;l'alternance&#034; pacifique en Angleterre, 1974 fut celle du coup d'Etat qui au Portugal mit fin &#224; quarante ans de dictature sur le mod&#232;le fasciste, ce qu'on appelait le salazarisme. Des officiers de l'arm&#233;e enlis&#233;e depuis des ann&#233;es dans une guerre coloniale en Afrique (Angola, Mozambique), s'empar&#232;rent de l'appareil d'Etat qui tomba comme une pomme pourrie au signal d'une chanson diffus&#233;e par la radio de Lisbonne le 25 avril &#224; minuit. &#034;Grandola, villa morena, terra de fraternidade&#034; fut par la suite chant&#233;e et fredonn&#233;e sans cesse, tout le monde connaissait cette chanson forte, entr&#233;e dans l'histoire. Son auteur, Jos&#233; Afonso, en a compos&#233; bien d'autres, tout aussi fortes et belles, grav&#233;es sur des disques que j'ai conserv&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le coup d'Etat fut le d&#233;clic qui souleva un vent de r&#233;volte de tout le peuple contre l'ancien &#233;tat de choses. Accueillis avec des &#339;illets, soldats et officiers arboraient tous ce signe de ralliement : ce fut donc &#034;la r&#233;volution des &#339;illets&#034;. Son premier acte fut d'ouvrir les prisons et de l&#233;galiser les organisations ouvri&#232;res, partis, syndicats, journaux. D&#232;s l'&#233;t&#233; suivant la destination de nos vacances s'imposait : direction Lisbonne. Nous travers&#226;mes l'Espagne assoupie dans une morne attente : les jours de Franco et du franquisme &#233;taient compt&#233;s. En fin d'apr&#232;s-midi non loin de la fronti&#232;re, &#224; Badajos, dans un caf&#233; les ouvriers commentent un match quelconque. Quand nous arrivons de l'autre c&#244;t&#233;, &#224; Evora, il fait nuit. Tour de magie : les fen&#234;tres sont &#233;clair&#233;es, les gens d&#233;ambulent, des affiches sont placard&#233;es dans la rue, des voix fortes nous arrivent d'une maison aux fen&#234;tres ouvertes o&#249; se tient sans doute une r&#233;union. Comment est-ce possible, &#224; quelques kilom&#232;tres de distance, d'un c&#244;t&#233; les t&#233;n&#232;bres, le silence, de l'autre tout d'un coup la lumi&#232;re, la rumeur, la vie : ici le peuple a pris la parole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous arrivons le lendemain &#224; Lisbonne ; premier objectif, trouver un h&#244;tel pour la nuit. Ce sera chose facile, les h&#244;tels sont vides, les r&#233;volutions effraient les touristes. J'ai h&#226;te de m'arr&#234;ter, car j'ai mal aux pieds et je boite. Soudain, &#224; un tournant de rue, surgit une manif drapeaux rouges au vent, en t&#234;te des soldats en uniforme criant des slogans. L'h&#244;tel peut attendre, nous nous joignons aussit&#244;t &#224; eux, nous marchons avec entrain jusqu'&#224; ce que le cort&#232;ge se disloque. Et quand enfin nous nous remettons en qu&#234;te de l'h&#244;tel, je r&#233;alise que pendant tout ce temps je n'avais plus eu mal aux pieds. Que s'&#233;tait-il pass&#233; ? Quand je disais que nous aussi nous avons nos miracles...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lisbonne n'a plus l'aspect que nous lui avons connu il y a une dizaine d'ann&#233;es, quand la petite bonne en robe noire et tablier blanc, suivait &#224; distance ses ma&#238;tres dans la rue. La ville est d&#233;bordante de vie ; des comit&#233;s de locataires organisent l'installation des mal log&#233;s dans les immeubles vides ; des commissions de contr&#244;le d'ouvriers et d'employ&#233;s sont en place dans beaucoup d'entreprises. Nous en avons un exemple &#224; la banque o&#249; nous allons changer nos francs : des instructions sign&#233;es du comit&#233; d'employ&#233;s sont affich&#233;es. Dans le camping luxueux o&#249; nous sommes install&#233;s, il y a un restaurant et la t&#233;l&#233;vision ; les gens suivent attentivement les interviews et les reportages transmis en direct de la rue, des usines, des assembl&#233;es. Quand un leader consid&#233;r&#233; comme ti&#232;de et conciliant s'exprime, les campeurs vocif&#232;rent : fascista ! Il ne m&#233;rite peut-&#234;tre pas cet opprobre, mais ces gens craignent &#224; juste titre les tergiversations, la trahison, ils veulent aller le plus loin et le plus vite possible. Les enfants leur embo&#238;tent le pas : dans leurs jeux ils poursuivent le voleur en criant &#034;fascista, fascista&#034; ! Jusque tard dans la nuit les locaux des organisations politiques, MFA (Mouvement des forces arm&#233;es), communistes, socialistes, trotskistes, (la droite s'est ab&#238;m&#233;e dans le n&#233;ant), accueillent militants, sympathisants, passants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non loin de Lisbonne, les grands chantiers navals travaillent sous contr&#244;le d'un comit&#233; ouvrier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le midi, &#224; l'heure de la sortie des ateliers, la foule dense qui se d&#233;verse dans la rue est un spectacle qui nous est familier. Mais il y a une diff&#233;rence : nous sommes impressionn&#233;s, et le mot est faible, par l'attitude fi&#232;re de ces gens, leur chemise d'une propret&#233; impeccable, &#224; croire qu'ils sortent d'un salon. En est-il toujours ainsi au Portugal, ou est-ce encore un signe des temps ? Si les touristes habituels sont absents, nous rencontrons quand m&#234;me sur la plage un groupe de jeunes Allemands, assis en rond avec des jeunes Portugais, &#233;changeant questions et r&#233;ponses. Les Allemands ne connaissent visiblement pas le portugais, et r&#233;ciproquement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N'emp&#234;che, ils trouvent les mots pour se comprendre. Dans l'Alentejo, province de latifundia, les propri&#233;taires ont pris la fuite, et les paysans se sont organis&#233;s avec l'appui du MFA en coop&#233;ratives. Dans un village, notre regard toujours aux aguets, un homme vient vers nous : venez avec moi, je vais vous montrer ce que nous avons r&#233;alis&#233; dans notre coop&#233;rative. Je ne me souviens plus d'autre chose que de ce geste, ses explications dans une langue que je ne connaissais pas &#233;taient trop ardues. Nous &#233;tions en &#233;t&#233;, et la v&#233;g&#233;tation luxuriante apportait aussi une note de gaiet&#233; et d'espoir. Je garde aussi un souvenir fort de Portimao, le grand port de p&#234;che : nous avons observ&#233; longuement les p&#234;cheurs au travail, il nous semblait, par leur mani&#232;re de se parler, que chez eux aussi il y avait l'espoir dans un autre avenir. Et leur langue &#233;tait belle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment cet enthousiasme et cette explosion d'&#233;nergie ont-ils pu finir, deux ans seulement apr&#232;s la r&#233;volution des &#339;illets, par la reprise en main compl&#232;te du pays par la bourgeoisie, par le retour des propri&#233;taires fonciers, des anciens politiciens, l'emprisonnement des officiers insurg&#233;s du MFA ? Il faudrait pour le comprendre &#233;tudier de pr&#232;s ces &#233;v&#233;nements. Ce qui est certain, c'est qu'il n'y avait pas eu de prise du pouvoir par les conseils ouvriers, ni de parti r&#233;volutionnaire dirigeant, ni donc, de ce fait, une politique qui aurait pu mener jusqu'au bout la r&#233;volution. Les socialistes avec Mario Soares &#224; leur t&#234;te, majoritaires dans les &#233;lections, firent tout pour que les choses rentrent dans l'ordre, l'ordre des riches contre les pauvres. Il n'y a eu ni guerre civile, ni combats. Fin 1975 le MFA &#233;tait &#233;cart&#233; du pouvoir apr&#232;s la mise en sc&#232;ne d'un putsch.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant ce temps, en Espagne Franco &#233;tait &#224; l'agonie et le r&#233;gime franquiste expirant mettait &#224; mort cinq militants par le garrot. La barbarie de cette ex&#233;cution souleva l'indignation. A L'Unesco, &#224; l'initiative de quelques Espagnols, le personnel &#233;tait appel&#233; &#224; une minute de silence dans le hall. Nous &#233;tions &#224; peine r&#233;unis, nombreux, que l'ordre de dispersion vint de M. le directeur M'Bow, un noir mauritanien qui se targuait de tiers-mondisme. Nous ob&#233;&#238;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Unesco &#233;tait une organisation &#034;neutre&#034;, il ne fallait faire nulle peine &#224; un Etat membre. La m&#234;me attitude n'avait-elle pas d&#233;j&#224; &#233;t&#233; suivie vis-&#224;-vis de la France dans la guerre d'Alg&#233;rie ? Dans les &#034;Informations Unesco&#034; (le service de presse o&#249; j'&#233;tais employ&#233;e), si on parlait souvent, et tant mieux, de l'apartheid, l'Afrique du Sud n'&#233;tant pas membre de l'ONU, la guerre d'Alg&#233;rie n'existait tout simplement pas. Ma patronne ne se g&#234;nait pas de dire qu'elle &#233;crivait ce pour quoi elle &#233;tait pay&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il arrivait souvent que nous nous d&#233;cidions pour un voyage sur un &#034;coup de c&#339;ur&#034;, &#224; la suite d'une lecture, d'un &#233;v&#233;nement, d'une rencontre. C'est ainsi qu'un jour au d&#233;but d'ao&#251;t, apr&#232;s un r&#233;cit de D&#233;d&#233;, nous part&#238;mes au pied lev&#233; pour la Finlande.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre premi&#232;re halte est &#224; Tampere. C'est l&#224; que L&#233;nine, avec perruque et sous une fausse identit&#233;, s'&#233;tait cach&#233; apr&#232;s l'&#233;chec du soul&#232;vement ouvrier de juillet 1917 &#224; Petrograd.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Convaincu que le gouvernement de Kerenski dirigerait la r&#233;pression contre les bolcheviks (Trotski fut emprisonn&#233;), L&#233;nine, conscient de son r&#244;le dans la r&#233;volution, ne voulait pas courir le risque de tomber entre les mains de l'ennemi. En janvier 1919 Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht furent massacr&#233;s par des soudards sous l'autorit&#233; du gouvernement &#034;socialiste&#034; de Ebert et Scheidemann. Nous m&#233;ditons sur ce pass&#233; tout en d&#233;ambulant dans les rues, quand notre attention est attir&#233;e par d'&#233;normes poubelles jaunes, bien propres d'aspect.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La curiosit&#233; me pousse &#224; soulever un couvercle. Eberlu&#233;e, je le repose aussit&#244;t. En guise de d&#233;chets, dans la poubelle il y avait un clochard. Il avait bien de la chance d'&#234;tre en d&#233;mocratie, apparemment on lui fichait la paix. Nous avions lu &#034;Sainte Mis&#232;re&#034; de Sillanp&#228;&#228;, et d'autres romans &#224; contenu social, comme &#034;La faim&#034; de Knut Hamsun ; mais cette sc&#232;ne &#034;de mes yeux vue&#034; je ne l'avais pas rencontr&#233;e dans les livres. Je n'essaierai pas de d&#233;crire les lacs et les for&#234;ts de bouleaux, les Lapons et les rennes, les cr&#233;puscules de minuit, les saunas et les cabanes en bois o&#249; nous nous &#233;clairions &#224; la chandelle. Un couple de Suisses rencontr&#233; en route nous confiait leur ind&#233;cision &#224; rentrer : &#034;nous sommes envo&#251;t&#233;s&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les premiers jours de septembre 1976 nous nous trouvions &#224; Audierne. La ville et toutes les routes des environs &#233;taient couvertes d'inscriptions et d'affiches de protestation : les Bretons, avec le soutien d'&#233;cologistes et de gauchistes d'ici et d'ailleurs, &#233;taient en pleine campagne contre la construction d'une centrale nucl&#233;aire. Le gouvernement et l'EDF durent renoncer &#224; leur projet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; Audierne que nous avons appris, en t&#233;l&#233;phonant &#224; Paris, que Barta venait de d&#233;c&#233;der, alors qu'il passait avec sa femme et sa fille des vacances en Espagne. Il avait 62 ans. Il y avait tant d'ann&#233;es que nous &#233;tions s&#233;par&#233;s et que nous ne nous voyions pratiquement plus ! Les derniers temps d'ailleurs il vivait &#224; Limoges, au pays d'origine de sa femme. &#034;Rouge&#034;, le journal de la LCR, publia le 21 septembre une courte n&#233;crologie. A la suite, Lutte Ouvri&#232;re sortait &#224; l'usage de ses militants un texte pr&#233;tentieux et indigne, &#034;A propos de la mort de Barta&#034; qui finissait sur ces mots : &#034;...il ne nous para&#238;t pas indispensable de publier une notice n&#233;crologique...&#034; Puis, se ravisant, Lutte Ouvri&#232;re publia quand m&#234;me le 2 octobre, une dizaine de jours apr&#232;s Rouge, une n&#233;crologie aussi &#034;neutre&#034; que possible. D&#233;cid&#233;ment l'honn&#234;te Hardy, comme Macbeth, n'arrivait pas &#224; se d&#233;barrasser du spectre de Barta. Un article parut dans Le Monde, ainsi qu'une lettre de J.P. Boussac, qui avait &#233;t&#233; en relation avec Barta dans les derniers temps de sa vie (1975-1976). Comme quelques autres avant lui, il avait fait le 82 projet d'&#233;crire une histoire de l'U.C. Pour &#234;tre &#034;agr&#233;&#233;&#034;, Jean-Paul avait invoqu&#233; la m&#233;moire de son grand'p&#232;re, combattant des Brigades internationales en Espagne. Il avait eu avec Barta un &#233;change de lettres et plusieurs entretiens enregistr&#233;s sur cassette, documents d&#233;pos&#233;s par la suite aux archives du CERMTRI &#224; Paris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec Mathieu enfant, Barta n'avait pas entretenu des relations suivies. Les rencontres, &#233;pisodiques d'abord, s'espac&#232;rent puis bient&#244;t cess&#232;rent. Mathieu avait dans les 16 ans quand je pris l'initiative d'intervenir pour renouer les liens entre eux. A la mort de Barta, Mathieu se trouvait &#224; Montr&#233;al, comme &#034;coop&#233;rant&#034; dans un service d'informatique : c'est ce qui tenait lieu de service militaire &#224; la fin de son sursis comme &#233;tudiant. L'exp&#233;rience canadienne &#233;tait loin d'&#234;tre banale. Dans cette province du Qu&#233;bec, peupl&#233;e d'&#233;migr&#233;s fran&#231;ais depuis le d&#233;but du 17&#232;me si&#232;cle, devenue colonie anglaise vers la fin du 18&#232;me, c'est seulement entre 1974 et 1977 que le mouvement ind&#233;pendantiste imposa le fran&#231;ais comme langue officielle et professionnelle, &#224; la place de l'anglais. C'&#233;tait dr&#244;le de voir dans les grands magasins les vendeuses anglophones s'effor&#231;ant de s'adresser aux gens en fran&#231;ais. L'&#233;glise catholique, qui pendant des si&#232;cles avait pes&#233; sur la &#034;belle province&#034; comme une chape de plomb, perdit brusquement son emprise. Et comme souvent, apr&#232;s avoir trop endur&#233; on passe d'une extr&#234;me &#224; l'autre, beaucoup de femmes refusaient le mariage et certaines &#233;taient fi&#232;res d'&#234;tre &#034;filles-m&#232;res&#034;. C'&#233;tait l'&#233;poque de F&#233;lix Leclerc et de Gilles Vignault, des chansonniers qui mariaient le folklore &#224; la contestation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous savions qu'un enfant &#233;tait attendu : le 29 ao&#251;t 1977 Zo&#233; naissait. Gus fit aussit&#244;t sa valise et prit l'avion, puis, &#224; la rentr&#233;e scolaire, ce fut mon tour. Je tenais dans les bras un beau b&#233;b&#233;, nourri au sein. La famille &#233;tait confortablement log&#233;e pour un loyer modeste. Par contre Mathieu travaillait toute la journ&#233;e &#224; la lumi&#232;re &#233;lectrique. Pour se prot&#233;ger de l'hiver rigoureux, au centre ville bureaux et boutiques &#233;taient install&#233;s dans les immeubles en soussol. On pouvait parcourir des kilom&#232;tres sans voir le ciel. Brigitte et Mathieu s'&#233;taient facilement fait des amis, au travail ou &#224; l'universit&#233; o&#249; Brigitte suivait des cours. Gr&#226;ce &#224; ces relations on se familiarisait mieux avec la vie du pays. Une jeune femme, de p&#232;re b&#251;cheron, nous racontait que n&#233;e pr&#233;matur&#233;ment dans une famille nombreuse, le four de la cuisini&#232;re servit de couveuse. Mais les choses avaient bien chang&#233; depuis. Un gamin &#224; qui nous offrions un jus d'orange press&#233;, nous en demanda un &#034;vrai&#034;, vers&#233; d'une bouteille &#224; ingr&#233;dients chimiques ; la civilisation avait invers&#233; les valeurs. A la fin de cette ann&#233;e 77 le chapitre canadien &#233;tait clos. La vie, le travail, les soucis reprenaient &#224; Paris. Gus devint &#034;un merveilleux grand-p&#232;re&#034; (c'&#233;tait le titre d'un livre traduit du tch&#232;que que Zo&#233; a relu des dizaines de fois dans sa petite enfance) ; moi je m'appelais d&#233;sormais, pour tout le monde, &#034;m&#233;m&#233;&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'enfance est un monde en soi et c'est un privil&#232;ge de pouvoir l'approcher. Parfois Zo&#233; nous &#233;tait confi&#233;e pour la nuit, le plaisir &#233;tait alors double d'&#233;couter et de lui faire &#233;couter, pour l'endormir, une sonate de Schubert. Et combien il &#233;tait plus dr&#244;le d'&#233;couter les chansons &#034;anars&#034; en compagnie des enfants : Le matin du grand soir, Le m&#233;tingue du m&#233;tropolitain (&#034;le samedi soir apr&#232;s le turbin&#034;), Ils ont les mains blanches (&#034;ils n'ont pas travaill&#233;&#034;), Le conseil de r&#233;vision (&#034;je suis &#224; poil' et cependant je ne suis pas chez ma voisine&#034;) Le triomphe de l'anarchie (&#034;...l'heure est venue, il faut nous r&#233;volter... c'est reculer que d'&#234;tre stationnaire&#034;) et tant et tant d'autres. Il &#233;tait beau le chant de la fourmi rouge : &#034;adieu mes compagnes, j'ai trop travaill&#233;, je quitte la mine pour la libert&#233;&#034; ; h&#233;las le disque a voyag&#233; et s'est perdu, et je ne me souviens pas de son auteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gus po&#232;te Mais la &#034;divine surprise&#034; fut la r&#233;v&#233;lation chez Gus d'un talent po&#233;tique que nous ne lui connaissions pas. Son p&#232;re, qui avait pourtant quitt&#233; l'&#233;cole &#224; douze ans, aimait s'exprimer en vers (ses lettres en t&#233;moignent), faire des calembours et de bons mots. Si son fils a&#238;n&#233; avait h&#233;rit&#233; de ce don, il l'avait bien cach&#233;, ou peut-&#234;tre les pr&#233;occupations de sa jeunesse avaient-elles &#233;t&#233; telles que cette part de sa personnalit&#233; &#233;tait rest&#233;e en sommeil. Gustave Gel&#233;, le p&#232;re, ouvrier tulliste &#224; Calais, militant communiste combatif et cultiv&#233;, mort en 1955 &#224; l'&#226;ge de 50 ans, avait l&#233;gu&#233; au fils non seulement le talent qui &#233;tait rest&#233; si longtemps en friche, mais une magnifique tradition socialiste de droiture et de dignit&#233;, une exigence de culture et de connaissances, qui ont &#233;t&#233; la trame de la vie enti&#232;re de Gus, et de ses efforts pour changer le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;tincelle po&#233;tique chez Gus fut allum&#233;e par les enfants. Mais bient&#244;t tout son entourage alimentait son inspiration ; il d&#233;dia m&#234;me un po&#232;me dr&#244;le &#224; l'instituteur de CM2 de Zo&#233;, M. Martin, qui aimait m&#234;ler l'humour &#224; la p&#233;dagogie. Gus &#233;tait po&#232;te, mais f&#233;ministe aussi, pour imaginer ce conte d&#233;mystifiant la l&#233;gende du P&#232;re No&#235;l ; car le P&#232;re No&#235;l, semble-t-il, faisait faire toute la besogne &#224; la M&#232;re No&#235;l et s'en attribuait le m&#233;rite ! Il offrit le conte &#224; Ya&#235;lle, la fille de Bernadette, une de la &#034;bande des copains&#034;. De tr&#232;s bonne heure Zo&#233; commen&#231;a &#224; faire de la po&#233;sie, et ce furent d&#233;sormais de v&#233;ritables joutes po&#233;tiques. Gus donna un nom de plume &#224; la nouvelle po&#233;tesse : Zo&#233; Hochelaga, le nom indien de Montr&#233;al du temps o&#249; la ville n'&#233;tait qu'un village appartenant aux Iroquois. Cela se traduisait ainsi (un exemple choisi parmi d'autres) : Le vingt-neuf ao&#251;t mille neuf cent soixante-dix-sept la jolie Zo&#239;a, en la ville de Hochelaga que vouliez-vous qu'elle f&#238;t ? qu'elle naquit ! Bient&#244;t ses yeux &#233;tonn&#233;s d&#233;couvrirent la t&#233;l&#233; &#244; rage, &#244; d&#233;sespoir, &#244; trahison ! je ne veux pas, criait-elle, de ce poison t&#233;l&#233;, unique objet de mon ressentiment qui fait mourir lentement mon esprit et mes dons ! je te ha&#239;rai avec raison ! Courage, si le combat n'est pas facile c'est aussi la morale de l'histoire qu'&#224; vaincre sans p&#233;rils on triomphe sans gloire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gus Corneille&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous prenions &#224; c&#339;ur notre nouveau statut. Majorque &#233;tait un lieu de vacances que nous fr&#233;quentions depuis quelques ann&#233;es. Notre amie Fran&#231;oise avait fait l'acquisition d'une maison &#224; San Pedro, un village dans le nord de l'&#238;le. Contrairement aux plages du sud, la c&#244;te ici &#233;tait rocheuse et n'attirait pas la foule des touristes. Il n'y avait presque pas d'h&#244;tels, on s'int&#233;grait &#224; la vie du village. Sous un soleil sans &#233;clipse on pouvait aussi bien paresser sur une chaise longue avec un livre, se promener sur de petits chemins, ou se baigner dans la mer. Le temps ou les Espagnoles entraient dans l'eau tout habill&#233;es &#233;tait bien r&#233;volu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens d'un &#233;t&#233; o&#249; nous avions avec nous &#224; San Pedro, Zo&#233;, neuf ans, et Laetitia, huit ans et demi, la fille de nos amis de Dunkerque. Comment faire des vers si on ne trouve pas de rimes ? Je rassurai Laetitia : on peut aussi &#233;crire de la po&#233;sie en vers blancs. Elle s'int&#233;gra ainsi au club des po&#232;tes et trouva, avec le temps, des rimes. Les filles me d&#233;cern&#232;rent un certificat, sign&#233; en due forme, de laveuse &#233;m&#233;rite de vaisselle (je garde pr&#233;cieusement cet authentique dipl&#244;me). Gus &#233;tait le cuisinier, sous le nom de &#034;Boguse&#034;, et les filles se chargeaient de mettre artistiquement la table.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gus aimait f&#234;ter son anniversaire. C'&#233;tait la Toussaint, un jour f&#233;ri&#233;, pr&#233;cisait-il, pas le jour des morts, malgr&#233; les chrysanth&#232;mes que les gens d&#233;posaient sur les tombes. Pourtant quand il est n&#233;, le 1&#176; novembre 1927, Gus y avait &#233;chapp&#233; de peu. L'accouchement de la m&#232;re, long et &#233;puisant, n'aboutissait pas et la sage-femme finit par c&#233;der sa place au m&#233;decin ; il r&#233;ussit &#224; extraire au forceps le b&#233;b&#233;, le nouveau-n&#233; cria, et le p&#232;re s'est &#233;cri&#233; : &#034;tiens, il n'est pas mort celui-l&#224; !&#034; Ce fils, l'a&#238;n&#233; de trois, devint son pr&#233;f&#233;r&#233;, marchant dans les pas de son p&#232;re, prol&#233;taire et communiste. On appr&#233;ciait la bonne humeur de Gus &#224; l'occasion de cette &#034;f&#234;te&#034;, plut&#244;t intime. Mais un 1&#176; novembre, quand pour ses 47 ans Brigitte lui offrit un chaton, il se mit en col&#232;re, car il ne voulait pas d'animal domestique. Cependant cela me permit d'&#234;tre t&#233;moin d'une relation rare entre cet homme et l'animal. Pendant les neuf ann&#233;es de sa vie, Poussinet nous a accompagn&#233;s dans nos randonn&#233;es, sur les petits chemins, en for&#234;t, dans les dunes, sans jamais &#234;tre tenue en laisse, jouissant d'une grande libert&#233;, r&#233;pondant &#224; notre appel, dialoguant m&#234;me avec Gus : le chat avait son langage qui exprimait des reproches, des interrogations, du plaisir, de la complicit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les ann&#233;es 70 : Longwy, Le Creusot, Dunkerque L'&#233;crivain Jean-Pierre Chabrol dit dans un de ses textes : &#034;il y a ceux qui ont quelque chose &#224; dire mais ne savent pas le dire, et ceux qui n'ont rien &#224; dire mais savent si bien le dire&#034;. C'est vrai en temps ordinaire. Cependant, les ann&#233;es 70 ont fait exception &#224; la r&#232;gle. Le 1&#176; mai 74 le PC et le PS avaient annul&#233; le cort&#232;ge traditionnel pour cause d'&#233;lections ; mais 25.000 manifestants d'extr&#234;me-gauche se retrouvaient dans la rue. Le 1&#176; mai 76 le service d'ordre de la CGT emp&#234;chait un groupe de la &#034;Coordination femmes&#034; d'int&#233;grer le cort&#232;ge : mais les femmes se firent entendre bruyamment. Le 1&#176; mai 77 quelque deux cents soldats en uniforme d&#233;filaient masqu&#233;s ; depuis 1975 des militants animaient un &#034;Journal du Comit&#233; anti- militariste&#034;. En novembre 77 un collectif qui signait &#034;groupe Adret&#034; faisait la d&#233;monstration scientifique du g&#226;chis capitaliste, dans un opuscule intitul&#233; &#034;Travailler deux heures par jour&#034; : temps suffisant dans une soci&#233;t&#233; &#233;quilibr&#233;e, sans parasitisme et sans exploitation. Cent ans plus t&#244;t, d&#233;j&#224;, dans son c&#233;l&#232;bre pamphlet &#034;le Droit &#224; la paresse&#034;, Lafargue limitait &#224; trois heures la journ&#233;e de travail et d&#233;non&#231;ait le m&#234;me g&#226;chis. On comptait, en ce mois de Novembre 77, 1.500.000 ch&#244;meurs, et la &#034;crise &#233;conomique&#034; s'amplifiait de jour en jour. La sid&#233;rurgie &#233;tait mal en point. Alors que d'un c&#244;t&#233; les patrons encaissaient de l'Etat des milliards de subventions, de l'autre ils licenciaient en masse les ouvriers. Le bassin lorrain &#233;tait particuli&#232;rement touch&#233;. En 1978 les militants de la CFDT cr&#233;ent &#224; Longwy une station de radio &#034;SOS emploi&#034;. Telle &#233;tait sa popularit&#233; qu'une tentative des CRS pour d&#233;manteler la station &#233;choua. Devant le succ&#232;s de cette initiative, la CGT cr&#233;a de son c&#244;t&#233; &#034;Lorraine C&#339;ur d'Acier&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bernadette, syndiqu&#233;e CFDT &#224; l'EDF, organisa notre voyage &#224; Longwy. Hier encore centre sid&#233;rurgique, la ville, aux murs couverts d'affiches, avait un aspect sinistr&#233;. Ce n'est pas un hasard si le militant qui nous accueillit portait un nom italien, Bernardini. La randonn&#233;e que nous f&#238;mes par la suite nous r&#233;v&#233;la la forte implantation de l'immigration ouvri&#232;re italienne dans toute la r&#233;gion. La population &#233;tait tr&#232;s accueillante, les ouvriers ne demandaient qu'&#224; parler, &#224; faire conna&#238;tre l'existence qui leur &#233;tait faite. Les &#233;missions des deux nouvelles radios &#233;taient publiques. Nous nous rendions &#224; ces s&#233;ances o&#249; tout le monde prenait la parole. Je me souviens d'un jour o&#249; &#224; Lorraine C&#339;ur d'Acier il y avait beaucoup de monde. Une jeune fille d'une quinzaine d'ann&#233;es nous aborde : elle nous explique le r&#244;le de la radio, l'inqui&#233;tude des ouvriers, les raisons de les soutenir. Que n'avais-je le r&#233;flexe du journaliste ! j'aurais enregistr&#233; ses paroles, pris une photo qui m'aurait rappel&#233; pour toujours ce visage. Nous &#233;tions m&#234;l&#233;s &#224; la foule, avides de suivre ses r&#233;actions et guettant les rebondissements de l'action.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec son savoir-faire en la mati&#232;re la CGT prit le monopole de &#034;Lorraine C&#339;ur d'Acier&#034; et emp&#234;cha progressivement toute libert&#233; d'expression. Au local de la CFDT les discussions &#233;taient anim&#233;es. Une militante proposa de nous faire visiter le quartier qui avait &#233;t&#233; construit pour loger les ouvriers immigr&#233;s maghr&#233;bins. Maintenant qu'on licenciait en masse, on leur offrait une modeste somme de d&#233;part pour qu'ils retournent dans leur pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vers la m&#234;me &#233;poque nous avons fait une tourn&#233;e au Creusot, avec une &#233;quipe de la &#034;bande des copains&#034;. Visite obligatoire &#224; l'Ecomus&#233;e qui retrace l'histoire du r&#232;gne de la dynastie des Schneider sur la vie, du berceau au tombeau, des travailleurs de la r&#233;gion. Une histoire pr&#233;sent&#233;e davantage sous les couleurs de la &#034;bienfaisance&#034;, du paternalisme, et tr&#232;s peu sous celles des luttes ouvri&#232;res. Ici aussi les probl&#232;mes du ch&#244;mage et de la reconversion vers l'industrie des cuves nucl&#233;aires pour le baron Empain, &#233;taient &#224; l'ordre du jour. Nous &#233;tions log&#233;s dans un foyer ouvrier de la Sonacotra &#224; Montceau-les-Mines. Les chambres &#233;taient propres, mais d'une telle exigu&#239;t&#233; qu'il y avait tout juste la place pour le lit, une table, une chaise et un petit placard. Nous mangions &#224; la cantine du foyer, mal ; j'ai vu des r&#233;sidents prendre deux ou trois yaourts &#224; la place du plat principal. Au moment de quitter les lieux, poliment je fis part au &#034;g&#233;rant&#034; de mes observations. Et que croyez-vous qu'il me r&#233;pondit ? Que nous n'&#233;tions pas dans un h&#244;tel trois &#233;toiles ! Il re&#231;ut en r&#233;ponse une bonne douche froide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une inspiration de tribun (que je n'ai pas d'ordinaire) me fit trouver les mots pour le remettre &#224; sa place de valet et d&#233;noncer le syst&#232;me. Des ouvriers attir&#233;s par l'algarade nous entouraient, et j'eus la satisfaction au moment de partir de voir l'un d'eux, un nord-africain, me sourire comme pour me dire : c'est la v&#233;rit&#233;, bien parl&#233; ! L'histoire fit encore des bulles, puisque Bernadette re&#231;ut une lettre de sa correspondante de l'&#233;comus&#233;e pour lui reprocher notre ingratitude. C'est facile de dire que les ouvriers ne doivent pas courber l'&#233;chine ; encore faut-il qu'ils soient dans des conditions o&#249; leur solidarit&#233;, la confiance en eux-m&#234;mes leur permettent de r&#233;agir. Et l&#224; encore il faut un porte-parole, qui puisse dire tout haut ce que tout le monde pense.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la s&#233;rie de nos p&#233;r&#233;grinations, c'est notre s&#233;jour &#224; Dunkerque qui nous apporta le plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant plusieurs ann&#233;es des conflits durs avaient oppos&#233; au patronat les quelque 10.000 ouvriers qui travaillaient &#224; l'&#233;poque &#224; Usinor. Non seulement les conditions de travail &#233;taient p&#233;nibles dans cet enfer d'acier, avec de nombreux accidents graves et m&#234;me mortels, mais l'avant-garde ouvri&#232;re &#233;tait consciente aussi que la politique de licenciements men&#233;e ailleurs se retournerait un jour contre eux. &#034;On tue Denain, on tue Longwy, on tue Louvroil pour construire deux coul&#233;es continues &#224; Usinor-Dunkerque et &#224; Fos s/mer&#034; devait nous expliquer un aci&#233;riste. A plusieurs reprises les sid&#233;rurgistes &#233;taient descendus &#224; Paris pour manifester. A Usinor une &#233;quipe d'ouvriers combatifs venait de d&#233;missionner de la CGT apr&#232;s un conflit avec les &#034;chefs&#034;, et avait adh&#233;r&#233; &#224; la CFDT. Ils avaient d'abord d&#233;battu de l'opportunit&#233; de constituer un syndicat &#224; la base. Mais ils ne devaient se r&#233;soudre &#224; cette d&#233;marche que quelque temps plus tard, apr&#232;s s'&#234;tre heurt&#233;s &#224; la m&#234;me bureaucratie obtuse, cette fois &#224; la CFDT.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arriv&#233;s &#224; une quinzaine, avec des jeunes du CET, nous f&#251;mes log&#233;s dans un foyer tr&#232;s convenable. Une visite de l'usine fut organis&#233;e &#224; notre intention. Spectacle impressionnant, pour les jeunes et pour nous-m&#234;mes, les coul&#233;es du m&#233;tal en fusion, le bruit et la chaleur, le danger. Les ouvriers de &#034;l'opposition&#034; nous invit&#232;rent &#224; un d&#233;bat o&#249; ils nous expliqu&#232;rent la situation et les probl&#232;mes du moment. Gus, qui avait son exp&#233;rience de Renault, intervenait souvent pour poser des questions ou faire des observations, ce qui rendait plus anim&#233; l'expos&#233;, dont j'ai conserv&#233; les notes. Nos h&#244;tes lou&#232;rent un car et nous firent visiter la r&#233;gion industrielle de Dunkerque et le port p&#233;trolier, o&#249; se profilaient &#224; perte de vue les usines de la sid&#233;rurgie, de la chimie, du raffinage. Dans les bistrots, beaucoup de visages basan&#233;s. L&#224; comme ailleurs, beaucoup de main-d'&#339;uvre immigr&#233;e, et pas seulement d'Afrique du nord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un de nos guides, Pierre Suray, un aci&#233;riste tr&#232;s en pointe, &#233;tait un &#034;immigr&#233;&#034; blond des Ardennes, attir&#233; par les offres d'embauche. Des lotissements avaient &#233;t&#233; construits en masse &#224; Grande-Synthe, Petite-Synthe, etc... Quelques ann&#233;es apr&#232;s, les maisons vid&#233;es de leurs habitants ne trouvaient plus preneurs. Nous avons nou&#233; des relations d'amiti&#233; avec des ouvriers dont les id&#233;es &#233;taient tr&#232;s proches des n&#244;tres, et nous sommes retourn&#233;s &#224; plusieurs reprises &#224; Dunkerque. Mais les licenciements aidant, les gens se sont dispers&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En cette ann&#233;e 79 je voyais enfin approcher le moment o&#249; allaient s'ouvrir devant moi les portes de la libert&#233;... la retraite. Comment allais-je employer ces loisirs, tard retrouv&#233;s, mais ne dit-on pas qu'il n'est jamais trop tard pour bien faire ? Gus penchait pour un engagement aux c&#244;t&#233;s des &#233;cologistes. Si ce n'est en France, du moins au niveau international, c'&#233;taient eux qui menaient des actions contre le saccage de la plan&#232;te. En Allemagne le mouvement prenait de l'ampleur. Une de leurs affiches pastichait avec humour le po&#232;me tr&#232;s populaire de Heine, la Lorelei (devenu &#034;anonyme&#034; sous le r&#232;gne nazi) ; ce qui donnait ceci : &#034;Ich weiss nicht was soll es bedeuten dass ich so traurig bin, der Rhein so sauber vor Zeiten, jetzt stinkt er zum Himmel s'ist schlimm.&#034; (Litt&#233;ralement : comment dire ma tristesse, le Rhin si propre jadis, maintenant il empeste jusqu'au ciel, c'est grave). En France, Bombard, Cousteau, Ren&#233; Dumont (&#034;l'Afrique est mal partie&#034;), les anti-nucl&#233;aires, s'exprimaient de fa&#231;on plus percutante que les politiciens dits de gauche, mais ils n'avaient pas d'impact politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant je ne me sentais pas d'affinit&#233; avec les &#233;cologistes. En attendant j'essayais de mettre &#224; profit mes derniers jours dans le &#034;bocal&#034;. L'Unesco disposait d'une biblioth&#232;que de documentation, avec des dictionnaires, des encyclop&#233;dies et des ouvrages de r&#233;f&#233;rence de nombreux pays. Qui cherche trouve, dit le proverbe. Je remarquai dans un fichier le titre d'un ouvrage anglais, consacr&#233; &#224; la vie d'Eleanor Marx. L'auteur &#233;tait une femme, Yvonne Kapp.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Unesco pouvant obtenir les ouvrages en pr&#234;t, je me procurai les trois volumes de ce livre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait un travail remarquable, consacr&#233; tant &#224; la vie de la famille Marx, qu'&#224; la personnalit&#233; si peu connue d'El&#233;anor, la plus jeune des trois filles (n&#233;e en 1855) de Karl et Jenny Marx.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Militante socialiste et f&#233;ministe, elle a jou&#233; un r&#244;le &#233;minent dans le mouvement ouvrier anglais du 19&#232;me si&#232;cle. Il est bien dommage que seul le premier volume (Family life) ait &#233;t&#233; traduit aux Editions sociales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le coup du destin&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En janvier 1980 j'atteignais mes 60 ans. J'avais demand&#233; d'&#234;tre dispens&#233;e du traditionnel cocktail d'adieu, mais on ne m'&#233;couta pas, et pourquoi aurais-je d&#233;rog&#233; &#224; la tradition ? J'ai relu plus d'une fois la lettre que me glissa ce jour-l&#224; Jane, une jeune secr&#233;taire anglaise : &#034;I hope that now you'll have a chance to travel, to read and to enjoy life to the full. You deserve to Claire, I've always admired your patience and open-mindedness and I wish you a very happy future...&#034; (J'esp&#232;re que maintenant tu pourras voyager, lire, profiter pleinement de la vie. Tu le m&#233;rites Claire, j'ai toujours admir&#233; ta patience, ton ouverture d'esprit et je te souhaite un avenir heureux). Avais-je m&#233;rit&#233; cette appr&#233;ciation ? J'avais pens&#233; r&#233;unir &#224; cette occasion les jeunes de l'&#233;quipe de Mathieu pour leur raconter &#034;ma vie&#034;. Mais je n'osais pas, je craignais de ne pas &#234;tre &#224; la hauteur. Jeanne, &#224; qui je confiai mes &#233;tats d'&#226;me, me dit en plaisantant &#224; moiti&#233; : tu n'as qu'&#224; leur chanter un bout de &#034;la Grande Capitulation&#034; : &#034;Voil&#224; ce que je me disais dans la fleur de ma jeunesse : toi ma fille t'es pas pareille aux autres... t'as de l'allure et de l'ambition ! Le pinson dans la cour siffle : cause toujours !... Un deux, tout le monde dans le rang : l'homme propose, dieu dispose... Tout &#231;a c'est du flan !&#034; C'&#233;tait la complainte de M&#232;re Courage, tra&#238;nant sa carriole de cantini&#232;re au milieu des malheurs des guerres de religion. Nous aimions le th&#233;&#226;tre de Brecht, &#224; l'&#233;poque ses pi&#232;ces &#233;taient jou&#233;es &#224; Paris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce fut une ann&#233;e fertile en &#233;v&#233;nements, heureux et malheureux. Pour moi elle reste symbolis&#233;e par l'image d'une gravure de D&#252;rer : le Chevalier, la Mort et le Diable. L'ann&#233;e avait pourtant bien commenc&#233;. En m&#234;me temps que je retrouvais ma libert&#233;, Gus pr&#233;parait le concours pour passer du statut de ma&#238;tre auxiliaire &#224; celui de titulaire ; il allait pour cela mettre &#224; profit les vacances de P&#226;ques, que nous devions passer &#224; Fort Mahon. Cette petite station au bord de la Manche, entre la baie d'Authie et la baie de Somme, nous &#233;tait famili&#232;re, car depuis un premier s&#233;jour en 1970, nous y &#233;tions revenus bien des fois &#224; l'occasion d'un week-end ou de courtes vacances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces lieux de vill&#233;giature qui, avec un arri&#232;re-pays plat, s'&#233;grenaient le long du littoral devant une immense plage de sable, n'offraient alors qu'un confort rudimentaire et n'&#233;taient fr&#233;quent&#233;s que par les gens du peuple. En &#233;t&#233; il y avait foule : bruns, roux ou blonds, avec beaucoup d'enfants, ils se ressemblaient tous ; des &#034;clones&#034;, selon l'expression de Lulu, et le surnom leur resta. A l'&#233;t&#233; 39 des militants anglais de l'ILP (Independent Labour Party) avaient tenu un camp d'&#233;t&#233; &#224; Fort-Mahon ; l'&#233;quipe du Court-Circuit y installa quelquefois ses tentes pendant les vacances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre la mer, la plage et les dunes, on faisait ample provision de bon air. Nous descendions toujours au m&#234;me h&#244;tel sans pr&#233;tention et sans &#233;toile. Dans cette r&#233;gion o&#249; le ciel est si changeant - selon un dicton on voit les quatre saisons dans la m&#234;me journ&#233;e - ce mois d'avril 1980 &#233;tait exceptionnellement beau. Faute de place &#224; l'h&#244;tel, la fille du patron nous avait install&#233;s dans un petit appartement inhabit&#233;, qui lui appartenait ; et Gus potassait ses manuels assis au soleil sur le pas de la porte. J'avais toujours &#233;cart&#233; l'id&#233;e d'avoir ici un pied-&#224;-terre, comme Gus l'aurait souhait&#233;. Or justement ce printemps, tout &#224; fait en bord de mer, on mettait les fondations d'un petit immeuble dont les appartements se vendaient sur plan, les prix &#233;taient abordables, et on pourrait contempler de chez soi le vol des mouettes. Les d&#233;s en &#233;taient jet&#233;s. Le p&#233;cule de la retraite aidant, on signa l'achat d'un appartement d'une cinquantaine de m&#232;tres carr&#233;s, au troisi&#232;me et dernier &#233;tage, o&#249; nous allions pouvoir emm&#233;nager dans un an. Mathieu ayant fortement soutenu Gus dans son choix, je ne pus que m'incliner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au mois d'ao&#251;t nous appr&#238;mes que notre amie Jeannette &#233;tait rentr&#233;e du Kenya, o&#249; elle habitait depuis quelques ann&#233;es : Braz, son mari venait de mourir. Jeannette, la s&#339;ur de Marguerite Bongrain, notre ancienne camarade de l'UC, &#233;tait une amie de longue date ; nous avions aussi bien connu Braz, un Indien de la province de Goa, ing&#233;nieur architecte, mais aussi peintre et violoncelliste. Je d&#233;cidai de me rendre aupr&#232;s d'elle. Gus &#233;tait occup&#233; &#224; peindre sa chambre &#224; Vanves ; je lui d&#233;conseillai donc de m'accompagner. Mais chez lui, encore une fois, l'int&#233;r&#234;t c&#233;da le pas au sentiment. Laissant l&#224; peinture et pinceaux, nous voil&#224; &#224; la Tamiserie-Haute, &#224; la lisi&#232;re d'un bois, en pays p&#233;rigourdin. Aupr&#232;s de Jeannette il y avait d&#233;j&#224; sa s&#339;ur Marie-Th&#233;r&#232;se, une religieuse des Petites s&#339;urs de l'Assomption. La chaleur &#233;tait torride. Marchant dans l'herbe, Gus s'aper&#231;ut, bien que n'ayant pas ressenti de douleur, qu'il venait d'&#234;tre piqu&#233; &#224; la cheville par une vip&#232;re. La maison n'avait pas de t&#233;l&#233;phone, et elle &#233;tait loin de toute ferme. Aucune de nous savait conduire. Le temps d'arriver en voiture, par ses propres moyens, chez le m&#233;decin du village et d'&#234;tre transport&#233; par les pompiers &#224; l'h&#244;pital de P&#233;rigueux, Gus avait souffert une h&#233;morragie interne. Il subit trois transfusions de sang et resta environ une semaine &#224; l'h&#244;pital.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gr&#226;ce &#224; Marie-Th&#233;r&#232;se je logeais au foyer des religieuses pr&#232;s de la cath&#233;drale Saint-Front &#224; P&#233;rigueux. Soeur Joseph-Marie, une religieuse &#224; la retraite, me donnait tous les jours un petit m&#233;daillon b&#233;ni &#224; porter au malade. La souffrance, la maladie, le deuil, elle les connaissait. De famille paysanne, elle avait servi, jeune novice, comme infirmi&#232;re dans un h&#244;pital. Son p&#232;re tomba alors gravement malade, mais son engagement ne lui permettait pas de quitter son poste pour aller le voir. Et elle dispensait ses soins &#224; un ivrogne, qui la traitait de putain ! Nous nous en &#233;tions bien tir&#233;s, du moins je le croyais. Mais &#224; peine un mois plus tard Gus tombait malade avec une forte jaunisse. C'&#233;tait le premier sympt&#244;me d'une h&#233;patite virale, l'h&#233;patite C inocul&#233;e par les transfusions. A l'&#233;poque ce virus, non encore identifi&#233;, &#233;tait appel&#233; &#034;non A non B&#034; et la maladie &#233;tait incurable. Apr&#232;s trois mois de repos complet au lit, Gus reprit des forces et nous savions, tacitement, qu'il fallait pour vivre garder l'espoir. Il reprit son travail &#224; l'&#233;cole. Pendant notre s&#233;jour &#224; la Tamiserie nous avions fait la connaissance du P&#232;re Oxarango, un ami des Bongrain qui &#233;tait de passage. Ce pr&#234;tre d&#233;j&#224; &#226;g&#233;, plein d'humour et de sagesse, nous racontait qu'il avait &#233;t&#233; aum&#244;nier en Indochine, o&#249; un grad&#233; incapable de prononcer son nom l'appelait le p&#232;re Oscar. Dans son village il disait la messe en basque. Il nous avait d&#233;crit sous de si jolies couleurs le petit village d'Esteren&#231;uby, non loin de St.Jean-Pied-de-Port, que nous avons saisi la premi&#232;re occasion pour faire une vir&#233;e dans les Pyr&#233;n&#233;es, sur les sentiers de montagne o&#249; paissent les moutons au profil basque et o&#249; guettent les vautours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soul&#232;vement en Pologne Cette m&#234;me ann&#233;e 80, une diversion de taille nous d&#233;tourna de nos soucis et de notre angoisse : la r&#233;volte du prol&#233;tariat polonais et la vague de gr&#232;ves qui s'&#233;tendit &#224; toute la Pologne sous la banni&#232;re de &#034;Solidarnosc&#034; ; sorti de l'ill&#233;galit&#233;, le syndicat compta bient&#244;t dix millions d'adh&#233;rents ! D&#233;j&#224; dix ans auparavant, en d&#233;cembre 1970, des manifestations et des gr&#232;ves ouvri&#232;res avaient &#233;t&#233; r&#233;prim&#233;es sans piti&#233;, et avaient fait na&#238;tre le KOR, organisation d'opposants cr&#233;&#233;e par des intellectuels comme Jacek Kuron, Modzelewki, Adam Michnik, Kolakowski et d'autres. La gr&#232;ve d&#233;marra, comme en 70, aux chantiers navals de Gdansk. Le nouveau leader, l'&#233;lectricien Lech Walesa, encore inconnu au niveau national, gagna son prestige gr&#226;ce &#224; son flair et &#224; son opportunisme. Il avait d'abord accept&#233; la reprise &#224; Gdansk, la direction ayant c&#233;d&#233; sur les revendications. Mais devant la formidable pression des ouvriers des autres secteurs et la combativit&#233; de ceux de Gdansk, il prit la t&#234;te du mouvement qui d&#233;sormais d&#233;passait de loin les revendications de salaires. Dans certains secteurs m&#234;me, les dirigeants syndicaux mettaient en place des comit&#233;s de contr&#244;le de la production et de la distribution. Ce fut le cas &#224; Lodz. A l'occasion d'une r&#233;union organis&#233;e par des militants syndicaux &#224; l'EDF, j'ai pu entendre Zbigniew Kowalewki, un des dirigeants de Lodz ; j'appris plus tard qu'il &#233;tait aussi un militant trotskiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le courant de 1980-81 des d&#233;l&#233;gu&#233;s de Solidarnosc &#233;taient venus &#224; Paris prendre contact avec les syndicats fran&#231;ais. Contrairement &#224; la CGT, ouvertement hostile, la CFDT soutenait activement Solidarnosc. Des camions partaient r&#233;guli&#232;rement leur apporter une aide mat&#233;rielle et technique. C'est ce que faisaient d'ailleurs aussi les catholiques. L'&#233;glise polonaise n'avait jamais subi de pers&#233;cution dure de la part du pouvoir et pouvait ainsi plus facilement se payer le luxe de l'opposition. La bureaucratie au pouvoir faisait des concessions aux cur&#233;s plut&#244;t qu'aux militants ath&#233;es et socialistes, pers&#233;cut&#233;s. La classe ouvri&#232;re n'&#233;tait pas aussi attach&#233;e &#224; l'&#233;glise qu'on voulait bien le dire. Mais les intellectuels, m&#234;me ceux qui n'&#233;taient pas catholiques, accept&#232;rent cette confusion (alors que l'&#233;glise n'avait en rien int&#233;r&#234;t au succ&#232;s du mouvement ouvrier). Venant s'y ajouter la crainte d'une intervention russe, les dirigeants les plus en vue de Solidarnosc h&#233;sit&#232;rent, tergivers&#232;rent, au lieu de conduire le mouvement vers le seul objectif valable, la prise du pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fin de compte c'est donc Jaruzelski (chef du gouvernement et du parti) qui proclama &#034;l'&#233;tat de guerre&#034; en d&#233;cembre 81. Les syndicats furent suspendus, les militants par milliers emprisonn&#233;s, les gr&#232;ves de protestation r&#233;prim&#233;es par l'arm&#233;e. Cette p&#233;riode fut fertile en publications et beaucoup de livres ont paru en France. La revue &#034;L'Alternative&#034; publi&#233;e par Fran&#231;ois Masp&#233;ro, consacrait r&#233;guli&#232;rement &#224; la Pologne des articles, des interviews et des reportages du plus haut int&#233;r&#234;t. Pour nous, aller sur place comme nous l'aurions voulu, et sans doute fait en d'autres temps, n'&#233;tait plus envisageable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France : la grande illusion Pendant ce temps en France on se pr&#233;parait aux &#233;lections pr&#233;sidentielles. Avec Fran&#231;ois Mitterrand, qui avait &#233;t&#233; ministre de l'int&#233;rieur pendant la guerre d'Alg&#233;rie, et s'&#233;tait converti depuis 1971 au socialisme pour reprendre le fonds de commerce d'un PS moribond, on allait battre la droite, depuis plus de vingt ans au pouvoir. Giscard d'Estaing illustrait son fin de r&#232;gne par le &#034;scandale des diamants&#034;, un cadeau offert par l'empereur Bokassa, dictateur cannibale en R&#233;publique centrafricaine et ancien sergent de l'arm&#233;e fran&#231;aise. Parmi les meilleurs humoristes de l'&#233;poque, Desproges et Thierry le Luron pr&#233;sentaient un excellent sketch &#224; la t&#233;l&#233;vision. Interview&#233; par Desproges, dans le r&#244;le du journaliste stupide, le Luron imitant &#224; merveille la voix du Pr&#233;sident, saluait le public : &#034;mesdiams, messieurs, bonsoir&#034;. La libert&#233; de se moquer des &#034;grands&#034; est un privil&#232;ge de la d&#233;mocratie. Coluche, devenu tr&#232;s populaire, avait m&#234;me pr&#233;sent&#233; sa candidature aux &#233;lections pr&#233;sidentielles, soutenu par le Canard Encha&#238;n&#233; et Charlie-Hebdo. Dans les sondages sa cote montait &#224; vue d'&#339;il. Mais c'est ce qui l'amena justement &#224; arr&#234;ter le jeu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mai 81 vit le triomphe de Mitterrand. Le soir de son &#233;lection des dizaines de milliers de gogos en liesse se rassembl&#232;rent place de la Bastille. Se prenant pour Jules C&#233;sar, le pr&#233;sident se fit filmer par toutes les t&#233;l&#233;visions dans une c&#233;r&#233;monie au Panth&#233;on. L'assembl&#233;e nationale (&#233;lue en 78) fut dissoute et les nouvelles &#233;lections aboutirent &#224; un gouvernement socialiste avec la participation (&#233;ph&#233;m&#232;re) de quatre ministres &#034;communistes&#034;. Le peuple attendait un changement. La semaine l&#233;gale de travail fut ramen&#233;e de 40 &#224; 39 heures et le retraite fix&#233;e &#224; 60 ans. Gr&#226;ce &#224; Robert Badinter, nomm&#233; ministre de la justice, le parlement vota une mesure, qui n'&#233;tait d'ailleurs pas forc&#233;ment populaire : l'abolition de la peine de mort. Certaines entreprises et quelques banques furent nationalis&#233;es mais les actionnaires indemnis&#233;s, et les grands patrons continu&#232;rent de toucher des subventions, de sp&#233;culer, de d&#233;localiser, de licencier. Comme le pr&#233;c&#233;dent, le nouveau gouvernement envoya ouvertement en Afrique des militaires et des mercenaires, au Gabon pour soutenir le dictateur Bongo (garant de l'exploitation du bois, du p&#233;trole, de l'uranium, par les banques &#233;trang&#232;res), au Tchad pour aider tant&#244;t l'un tant&#244;t l'autre des chefs de clan en guerre, et en maint autres endroits. Pourtant d&#232;s 1962 Ren&#233; Dumont avait lanc&#233; l'avertissement &#034;L'Afrique noire est mal partie&#034; (titre de son livre). En Nouvelle-Cal&#233;donie la politique colonialiste et les int&#233;r&#234;ts capitalistes amen&#232;rent le gouvernement Rocard &#224; soutenir la guerre que les Caldoches (descendants des colonisateurs) menaient aux Canaques, la population autochtone. Pourtant, le mouvement ind&#233;pendantiste FLNKS (Front de lib&#233;ration nationale kanak et socialiste) se r&#233;clamait du socialisme, et son leader reconnu, Jean-Marie Tchibaou vint &#224; Paris chercher le soutien de ceux qui pr&#233;tendaient se r&#233;clamer des m&#234;mes principes. Mais les troupes fran&#231;aises envoy&#233;es dans l'&#238;le men&#232;rent une guerre sans merci aux Kanaks et tous leurs leaders, l'un apr&#232;s l'autre, furent assassin&#233;s. Tels furent les hauts faits de Mitterrand, et j'en oublie sans doute d'autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s sept ans de r&#232;gne, il fut quand m&#234;me r&#233;&#233;lu en 1988. Mais cinq ans plus tard les &#233;lections l&#233;gislatives donnaient une majorit&#233; &#233;crasante &#224; la droite. Et c'est ainsi que dans le syst&#232;me d&#233;mocratique, le peuple oscille entre blanc bonnet et bonnet blanc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De trois ans plus jeune que moi, Jeanne avait pris sa retraite &#224; 56 ans et s'&#233;tait inscrite &#224; l'universit&#233; pour des &#233;tudes de langue allemande. Elle disait vouloir prendre une revanche sur le sort qui lui avait fait quitter le lyc&#233;e &#224; 15 ans pour rapporter &#224; la maison un salaire. Si le th&#233;&#226;tre de Bertolt Brecht, d&#233;couvert en France seulement dans les ann&#233;es 60, &#233;tait connu, les noms de grands &#233;crivains comme Ernst Toller (suicid&#233; en 1935), Kurt Tucholsky (suicid&#233; en 1939), ou Alfred D&#246;blin &#233;taient ignor&#233;s, comme avait &#233;t&#233; occult&#233;e du reste en France toute la culture allemande d'entre les deux guerres. Je d&#233;couvris ces auteurs en m&#234;me temps que Jeanne qui m'en parlait. Satiriste et r&#233;volutionnaire, Kurt Tucholsky dans &#034;Apprendre &#224; rire sans pleurer&#034; ou &#034;Bonsoir r&#233;volution allemande&#034; tournait en d&#233;rision la soci&#233;t&#233; bourgeoise, exprimait sa haine de la caste militaire, des assassins de Rosa et de Karl. La mont&#233;e du fascisme dans &#034;Berlin Alexanderplatz&#034; d'Alfred D&#246;blin, la trilogie autobiographique de Elias Canetti, ou encore l'inclassable Thomas Bernhard, pourfendeur de l'Autriche bourgeoise, furent parmi nos d&#233;couvertes de l'&#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1981 Jeanne apprit qu'elle &#233;tait atteinte d'un cancer. Apr&#232;s une intense radioth&#233;rapie, elle me demanda de l'accompagner pour un court s&#233;jour de repos dans les C&#233;vennes. A l'unique h&#244;tel de Coubi&#233;rettes, notre village, la cuisine &#233;tait r&#233;gionale et les champignons, cueillis par les clients, accommod&#233;s de cent mani&#232;res. En fin d'apr&#232;s-midi, les hommes se r&#233;unissaient au caf&#233; pour une partie de cartes ; leur conversation se passait en dialecte c&#233;venol, pour nous herm&#233;tique. Nous &#233;tions en octobre. Dans la for&#234;t les arbres &#233;taient rev&#234;tus de toutes les couleurs de l'automne, du jaune au rouge, de l'&#233;carlate au brun ; de la terre montaient les odeurs de champignons et de toutes sortes de plantes dont Jeanne connaissait le nom et l'usage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous marchions sur les chemins d'un bon pas, devisant sur toutes choses, remontant dans le pass&#233;. Jeanne avait 13 ans en 1936, moi j'en avais 16, et ce court &#233;cart d'&#226;ge nous avait laiss&#233; une vision diff&#233;rente du pass&#233;. Elle avait gard&#233; un bon souvenir des faucons rouges (version la&#239;que des scouts) ; moi je lui disais combien j'avais d&#233;test&#233; l'optimisme de commande des staliniens pendant qu'ils assassinaient la r&#233;volution espagnole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ath&#233;e, elle se voulait tol&#233;rante pour la religion. Mais il n'y a pas de religion sans &#233;glise et l'&#233;glise est l'instrument du pouvoir qui nous opprime. Qui mieux que Marx a su d&#233;finir le sens de la religion, sa fonction spirituelle et sociale : &#034;la religion est le soupir de la cr&#233;ature accabl&#233;e, l'&#226;me d'un monde sans c&#339;ur, comme elle est l'esprit d'une existence sans esprit. Elle est l'opium du peuple. ...La critique de la religion est donc particuli&#232;rement la critique de la 91 vall&#233;e de larmes dont la religion est l'aur&#233;ole.&#034; L'ath&#233;isme et l'anti-cl&#233;ricalisme ne nous emp&#234;chaient pas d'admirer la splendeur des cath&#233;drales, et nous en connaissions beaucoup.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Celle de Laon, perch&#233;e sur une butte, au clocher entour&#233; de superbes statues de b&#339;ufs, hommage des artisans aux b&#234;tes de somme qui avaient charri&#233; les pierres de l'&#233;difice. Ou encore la cath&#233;drale de Chartres, sans doute une des plus somptueuses, qui &#233;tait souvent notre but de promenade. Mais quelle rigolade un jour, o&#249; &#233;tant entr&#233;s au moment d'un office, le cur&#233; chantait avec componction (bien s&#251;r devant un micro) : &#034;priez, priez sans cesse, prier c'est la jeunesse, prier c'est le bonheur&#034;... Nous avons souvent repris le refrain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ces ann&#233;es-l&#224;, ayant davantage le temps de lire, je pris l'habitude de noter les titres de mes lectures. Des milliers de livres paraissaient en librairie. &#034;La joie de lire&#034; de Masp&#233;ro avait h&#233;las p&#233;riclit&#233; victime des vols, cette retomb&#233;e frelat&#233;e d'un soi-disant esprit libertaire post 68.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Masp&#233;ro avait &#233;t&#233; un des premiers &#233;diteurs &#224; publier en plusieurs volumes la correspondance de Rosa Luxembourg.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi les nombreux auteurs sovi&#233;tiques publi&#233;s et qu'on appelait &#034;dissidents&#034; parce qu'interdits chez eux, il y avait Soljenitsyne (n'aurait-il &#233;crit qu'&#034;Une journ&#233;e dans la vie d'Ivan Denissovitch&#034; !) ; mais aussi Vladimir Vo&#239;novitch (Les aventures singuli&#232;res du soldat Tchonkine, dignes de celles que v&#233;cut, sous Fran&#231;ois-Joseph, le Brave soldat Chveik de Karl Hasek), Erofeev, Chalamov, A&#239;tmatov, Sevela (&#034;Arr&#234;tez l'avion je veux descendre&#034;), Natalia Baranska&#239;a, et tant d'autres. Tous ces &#233;crivains utilisaient l'arme de la d&#233;rision. Ils avaient de qui tenir et l'h&#233;ritage &#233;tait de taille : Gogol (le Revizor, les Ames mortes), Tch&#233;khov, Gontcharov (Oblomov !), etc... A l'exemple du traditionnel humour juif, les Sovi&#233;tiques aussi savaient qu'il valait mieux rire de ses malheurs pour ne pas avoir &#224; en pleurer. Ainsi cette devinette : &#034;De quelle nationalit&#233; &#233;taient Adam et Eve ? - Sovi&#233;tiques. Parce qu'ils vivaient nus, n'avaient qu'une pomme &#224; se partager, et qu'ils se croyaient au paradis.&#034; (L'Arme du rire, &#233;d. Ramsay, 1979). Cependant il me semble qu'une mention particuli&#232;re revient &#224; Vassili Grossman pour son chef-d'&#339;uvre &#034;Vie et destin&#034;, qui doit tenir sans conteste dans l'histoire une place &#233;gale &#224; &#034;Guerre et paix&#034; de Tolsto&#239;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les ann&#233;es de &#034;prosp&#233;rit&#233;&#034; les &#233;diteurs, des plus grands aux plus modestes, rivalisaient d'imagination dans les publications de toute sorte. Aujourd'hui j'ai quelques dizaines de livres &#224; port&#233;e de la main sur des &#233;tag&#232;res. Mais dix fois plus sont rang&#233;s dans des bo&#238;tes en carton.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me reproche souvent leur &#034;rel&#233;gation&#034;, due &#224; mon besoin de vivre dans un espace aussi nu et d&#233;pouill&#233; que possible. Je ne sais comment expliquer ce besoin d'&#034;aust&#233;rit&#233;&#034;, qui remonte loin dans mes jeunes ann&#233;es. Des murs nus, aucune recherche non plus dans les objets d'ameublement, presque tous d'ailleurs fabriqu&#233;s par Gus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour acheter une t&#233;l&#233;vision nous avions attendu que Mathieu termine le lyc&#233;e et c'est chez un cousin de Gus, &#224; Clamart, que nous avons v&#233;cu sur le petit &#233;cran l'exploit de Gagarine dans son spoutnik. Le cousin Tahon s'&#233;tonnait que nous n'ayions pas de t&#233;l&#233;. Mais le plus souvent, quand Gus allait &#224; Clamart, le programme &#233;tait mauvais, et il s'entendait dire : &#034;tu aurais d&#251; venir hier&#034;. On en avait fait un sujet de plaisanterie, dans le genre &#034;demain on rase gratis&#034;. A l'&#233;poque la bo&#238;te magique &#233;tait encore loin d'occuper la place qu'elle tient aujourd'hui. C'est plus tard que Fellini, ce magicien de l'image, devait dire &#224; une journaliste du Monde : &#034;la t&#233;l&#233;vision a mutil&#233; notre capacit&#233; de solitude... Encha&#238;n&#233;s par un rituel envahissant, nous fixons un cadre lumineux qui vomit des milliards de choses s'annulant les unes les autres, dans une spirale vertigineuse. ... D&#233;sormais, nous ne pouvons plus attendre de nous, au maximum, qu'une r&#233;action de spectateurs, annihilant toute vell&#233;it&#233; de r&#233;flexion et presque d'&#233;motion.&#034; Mais en d'autres mains la t&#233;l&#233;vision pourrait-elle jouer le m&#234;me r&#244;le qu'en son temps le cin&#233;ma, que le Vieux a appel&#233; le septi&#232;me art ? Combien de fois n'ai-je pleur&#233; ou ri aux larmes dans une salle obscure. Je me souviens d'une s&#233;ance &#224; l'unique cin&#233;ma-th&#233;&#226;tre de Vanves. On y passait en version originale &#034;Ay Carmela&#034;, un admirable film de Carlos Saura qui relate un &#233;pisode de la guerre d'Espagne ; l'h&#233;ro&#239;ne, aux deux sens du mot, est une actrice d'une petite troupe de th&#233;&#226;tre dans les rangs r&#233;publicains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait un apr&#232;s-midi, et &#224; l'initiative sans doute d'un professeur d'espagnol du lyc&#233;e, la salle &#233;tait remplie de jeunes. Quelques rares adultes seulement. Pendant la projection, des jeunes bavardaient entre eux, riaient aussi. Le film d'ailleurs n'&#233;tait pas morose. J'&#233;tais assise &#224; c&#244;t&#233; d'une femme &#226;g&#233;e. Quand la lumi&#232;re revint, elle me dit avec un sourire : j'ai v&#233;cu tout cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'aurais aim&#233; pouvoir lui dire : moi aussi, mais pas d'aussi pr&#232;s...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous nous &#233;tions en fin de compte r&#233;sign&#233;s &#224; la t&#233;l&#233; presque de la m&#234;me fa&#231;on qu'on ne pouvait se passer de t&#233;l&#233;phone (dont j'ai d&#251; pourtant plaider la n&#233;cessit&#233; aupr&#232;s de Gus), il en avait &#233;t&#233; autrement de la radio et de l'&#233;lectrophone. Pour ce dernier il lui fallait ce qu'il y avait de plus parfait. Nous avons achet&#233; un ensemble &#034;haut de gamme&#034; dans un magasin sp&#233;cialis&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel bonheur, &#224; en pleurer d'&#233;motion, d'&#233;couter telle symphonie, tel trio, telle sonate des compositeurs que nous aimions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; On ne peut mentir tout le temps &#224; tout le monde &#187; L'ann&#233;e 82 a &#233;t&#233; marqu&#233;e par un bref voyage &#224; Berlin. Devant nous, grandeur nature, une mise en sc&#232;ne d'un &#233;pisode des guerres de religion moins les massacres, puisqu'on ne tuait que de temps &#224; autre un transfuge qui escaladait &#034;le mur&#034;. Cette grande ville, ancienne capitale de l'Allemagne mais aussi du mouvement ouvrier social-d&#233;mocrate, &#233;tait coup&#233;e en deux et entre les deux se dressait un mur et un no man's land. D&#233;sormais capitale de l'Allemagne de l'est (RDA) sous contr&#244;le russe, la moiti&#233; ouest de la ville restait cependant sous contr&#244;le des alli&#233;s (Am&#233;ricains, Anglais, Fran&#231;ais) ; les Russes &#233;taient d&#233;sormais les ennemis. Pour aller de l'ouest &#224; l'est il fallait franchir la fronti&#232;re, montrer ses papiers, r&#233;pondre aux questions de policiers &#224; la trogne renfrogn&#233;e, et repartir le jour m&#234;me. La ville qui abritait de prestigieux mus&#233;es, aurait pu elle-m&#234;me en &#234;tre un, s'il n'y avait eu les nouveaux immeubles style HLM &#224; la p&#233;riph&#233;rie. Dans une salle de ce vaste mus&#233;e qui abrite les fouilles de Schliemann en Asie mineure, une gardienne, sans que nous l'ayons abord&#233;e, tient &#224; nous expliquer que le peuple vivait aujourd'hui bien mieux que sous l'ancien r&#233;gime. Dans la rue, une femme mendiait discr&#232;tement. Cependant, pas de pauvret&#233; visible, pas de queues devant les magasins. Au restaurant un pianiste joue de la musique d'ambiance, dans la tradition. A l'ouest musique aussi dans une brasserie, mais avec accord&#233;on et chanteuse. Ici des groupes de jeunes font concurrence aux Anglais pour la coupe et la coloration des cheveux. La ville ne manque pas de mus&#233;es modernes, de grands parcs, de belles avenues. Mais dans le m&#233;tro un jeune nous aborde : avez-vous &#233;t&#233; au Kreuzberg ? Non ? Il faut y aller. Nous d&#233;couvrons dans ce quartier un autre Berlin. Celui des squatters dans des immeubles qui n'ont pas encore &#233;t&#233; r&#233;nov&#233;s, des fresques et des inscriptions contestataires sur les murs, et une population bigarr&#233;e, due &#224; l'immigration turque. La plupart des restaurants sont turcs, on y mange bien, et la client&#232;le allemande ne les boude pas. Dans la rue beaucoup de fillettes la t&#234;te couverte d'un foulard, t&#233;moignage de la force des habitudes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce fut notre dernier &#034;vagabondage&#034;. Fin 84, pour la premi&#232;re fois, nous nous r&#233;signons &#224; &#234;tre &#034;pris en charge&#034; dans un voyage organis&#233; par les &#034;Amiti&#233;s franco-chinoises&#034;. Et pendant deux semaines nous allons d&#233;couvrir la Chine, ou plut&#244;t une infime partie de ses merveilles. Bien s&#251;r nous allions voir ce qu'il fallait montrer aux touristes, et rien d'autre. Mais si nous &#233;tions log&#233;s et nourris dans des h&#244;tels confortables pour &#233;trangers, si Canton, Guilin, Kunming et P&#233;kin n'&#233;taient pas toute la Chine, il y avait pourtant de quoi en prendre plein ses yeux et ses oreilles. Une foule dense, des vieux bus bond&#233;s, d'innombrables v&#233;los. Des balayeurs prot&#233;g&#233;s de la poussi&#232;re par un demi-masque. Des crachoirs dispos&#233;s un peu partout, mais les gens n'ont pas tous perdu l'habitude de cracher par terre. Une assez grande uniformit&#233; de v&#234;tements &#034;mao&#034;, pantalons et veste bleu fonc&#233;. Vestige du pass&#233;, quelques vieilles trottinent sur leurs petits pieds qu'on avait band&#233;s dans leur enfance. Une de nos jeunes guides nous dit qu'elle avait &#233;pous&#233; le gar&#231;on de son choix, et pas celui que lui d&#233;signaient ses parents : les temps ont chang&#233;. Mais un &#233;tudiant, faisant lui aussi office de guide, nous explique que le choix des &#233;tudes n'est pas libre. Les &#233;tudiants sont r&#233;partis selon les places disponibles dans telle ou telle universit&#233;. Nos guides nous offrent une halte dans un village, et nous tombons vraiment bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une noce venait d'&#234;tre c&#233;l&#233;br&#233;e, et les villageois r&#233;unis autour des jeunes mari&#233;s f&#234;taient l'&#233;v&#233;nement. Les mari&#233;s en costume mao avaient un ruban rouge &#224; la boutonni&#232;re. L'ambiance &#233;tait joyeuse, on servait aux invit&#233;s un simple verre d'eau chaude, le &#034;th&#233; du pauvre&#034;, et nous e&#251;mes droit au n&#244;tre. Les maisons &#233;taient en terre battue. Un vieux nous demanda de le prendre en photo avec ses petits enfants. Heureusement, pour la premi&#232;re fois nous voyagions avec un appareil de photo. Mais le vieux fut d&#233;&#231;u, car nous n'avions pas le d&#233;veloppement automatique, comme d'autres touristes. Sur les routes nous croisons sans cesse des charrettes et aussi des files d'hommes et de femmes portant des palanches.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A P&#233;kin nous pouvons p&#233;n&#233;trer dans la Cit&#233; interdite, avec ses pagodes, ses jardins, les appartements des concubines, les douves sur lesquelles glissent les patineurs, il y avait de quoi &#233;blouir les plus frustes comme les plus raffin&#233;s. Sur la place Tian An Men une longue file de curieux s'&#233;gr&#232;ne devant la momie de Mao Tse Toung, notre groupe s'empresse de faire la visite. Nous pr&#233;f&#233;rons parcourir les ruelles des quartiers populaires, fl&#226;ner sur les march&#233;s en plein air, o&#249; on trouve de tout y compris chiens et chats &#233;corch&#233;s, et aller ensuite d&#233;jeuner, avec les autres touristes, au &#034;Temple du soleil&#034;. Nous sommes log&#233;s &#224; la p&#233;riph&#233;rie dans un h&#244;tel construit dans les ann&#233;es 50 pour les experts sovi&#233;tiques. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'on les g&#226;tait. Nous avons droit &#224; une chambre &#224; coucher, un cabinet de travail avec t&#233;l&#233;vision, une salle de bains. Le soir, au th&#233;&#226;tre du &#034;Pont du ciel&#034;, le spectacle de danse et de musique est superbe, mais nous mod&#233;rons nos applaudissements, pour ne pas nous d&#233;marquer du public chinois qui manifeste son enthousiasme avec retenue. A l'h&#244;tel nous disposons d'un journal en anglais, le China Daily. On apprenait ainsi qu'en 1984, &#224; P&#233;kin, 17 h&#244;tels de luxe et 80.000 appartements nouveaux avaient &#233;t&#233; construits, mais que la surface moyenne par habitant &#233;tait de 6 m2. La politique de l'Etat, disait le journal, est de transformer l'&#233;conomie rurale auto-suffisante en &#233;conomie de march&#233;. Dans la rue des affiches avec les portraits d'hommes condamn&#233;s &#224; mort pour faits criminels, mais aucune information sur les d&#233;tenus politiques. Wei Jingsheng, le plus connu &#224; l'&#233;tranger, et ses camarades qui en 1979 avaient form&#233; &#034;l'alliance pour les droits de l'homme&#034; et avaient affich&#233; des dazibao (journaux muraux), &#233;taient toujours en prison. Nulle part leurs noms n'&#233;taient mentionn&#233;s. Presque dix ans plus tard une nouvelle explosion de la jeunesse &#233;tudiante et ouvri&#232;re, dont la t&#233;l&#233;vision &#233;trang&#232;re s'est fait le t&#233;moin sur la place Tian An Men, fit de nouvelles victimes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est justement au moment o&#249; se d&#233;roulait cette r&#233;volte &#233;tudiante &#224; P&#233;kin, que le sort nous r&#233;servait notre ultime d&#233;paysement, un voyage &#034;France-URSS&#034; d'une semaine, &#224; Moscou et &#224; L&#233;ningrad. Il n'avait jamais &#233;t&#233; question pour nous de faire un voyage au pays de la terreur stalinienne. Deux ans seulement avant le tournant de la &#034;glasnost&#034;, le caricaturiste Viatcheslav Sysso&#239;ev, qui se cachait pour &#233;chapper &#224; l'asile psychiatrique, &#233;tait arr&#234;t&#233; pour avoir dessin&#233; les bureaucrates avec des t&#234;tes au carr&#233; sans visage. (Masp&#233;ro publia ses dessins, avec une pr&#233;face de Sin&#233;). Mais depuis 1985 Gorbatchev, promu &#224; 54 ans au secr&#233;tariat g&#233;n&#233;ral apr&#232;s les r&#232;gnes brefs et la mort successive d'Andropov et de Tchernenko, se donnait pour mission de r&#233;ussir l&#224; o&#249; Khrouchtchev avait &#233;chou&#233; trente ans plus t&#244;t. Glasnost et perestro&#239;ka furent les deux slogans qu'il lan&#231;a pour sauver le pays de la d&#233;liquescence dans laquelle il s'enfon&#231;ait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Glasnost d'abord : laisser les gens s'exprimer librement, permettre la comp&#233;tition des id&#233;es, pour pouvoir ensuite faire sauter les verrous qui bloquaient l'&#233;conomie, r&#233;tablir la comp&#233;tition du march&#233;. Gorbatchev ne demandait pas au peuple de mettre &#224; bas la bureaucratie, de s'approprier le pouvoir dont il avait &#233;t&#233; spoli&#233;. Il s'adressait &#224; l'occident, demandait l'aide du capital &#233;tranger, de l'imp&#233;rialisme am&#233;ricain en premier. Dans les d&#233;buts, la glasnost suscita un grand &#233;lan surtout parmi les intellectuels, qui pouvaient de nouveau se r&#233;unir ouvertement, tenir des colloques, publier des livres et des journaux. Mais les trente millions de bureaucrates, surtout les plus privil&#233;gi&#233;s, firent &#233;chouer l'entreprise, entra&#238;nant le pays dans le chaos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme devait le d&#233;clarer le &#034;Comit&#233; des nouveaux socialistes de Moscou&#034; en avril 90 : &#034;le march&#233; dans les mains du bureaucrate revient &#224; &#233;changer &#224; un barbare sa massue contre une mitraillette&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand nous sommes arriv&#233;s &#224; Moscou, en juin 89, nous avons d&#233;couvert une ville &#224; l'aspect morne. La pauvret&#233; ne s'&#233;talait pas dans la rue, mais il n'y avait pas abondance dans les magasins. Log&#233;s dans un h&#244;tel pour touristes, nos menus &#233;taient tr&#232;s modestes. Le personnel proposait discr&#232;tement l'&#233;change de devises contre des roubles, offrant un change dix fois sup&#233;rieur &#224; celui fix&#233; par la banque, par exemple 100 roubles contre 10 francs, au lieu de la parit&#233; 100 contre 100. L'absence d'affiches publicitaires dans les rues nous frappe agr&#233;ablement. (Tout le contraire du sentiment amer que nous avons ressenti dans une de nos banlieues, &#224; Malakoff, o&#249; un supermarch&#233; a recouvert impun&#233;ment de sa publicit&#233; hideuse une belle fresque murale, r&#233;alis&#233;e par les enfants d'une &#233;cole). L'immense, et impressionnant, parc d'exposition des r&#233;alisations scientifiques est tr&#232;s visit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Leningrad nous cherchons &#224; retrouver les traces de l'&#233;pop&#233;e de 1917. De l'h&#244;tel Moskva, place Alexandre Nevski, nous prenons le m&#233;tro pour nous rendre au mus&#233;e de la r&#233;volution d'Octobre. A c&#244;t&#233; de nous, un &#233;tudiant nous parle en fran&#231;ais des difficult&#233;s de la vie, rien n'a encore chang&#233; ; sans doute pense-t-il que nous nous faisons des illusions sur le &#034;nouveau&#034; r&#233;gime. Il nous indique la station (marqu&#233;e en lettres cyrilliques) et demande &#224; une personne qui descend au m&#234;me arr&#234;t de nous accompagner jusqu'au mus&#233;e ; ce qui est fait avec une grande gentillesse. Le mus&#233;e, install&#233; au palais Ktechinska&#239;a, est &#233;galement tr&#232;s visit&#233;. Enfin le nom de Trotski est r&#233;tabli aux diff&#233;rentes &#233;tapes de la r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Leningrad est une belle ville aux innombrables palais. Les &#233;glises ne sont pas encore rendues au culte, et dans la cath&#233;drale St. Isaac le guide nous explique que Pierre le Grand fit b&#226;tir cette merveille (et d'autres) au prix de la vie de dizaines de milliers de moujiks serfs, morts &#233;puis&#233;s dans ces murs. On nous fait visiter la forteresse Pierre-et-Paul, et aussi le quartier Narva o&#249; se trouvaient jadis les usines Poutilov, bastion du prol&#233;tariat r&#233;volutionnaire, rebaptis&#233;es usines Kirov. Ni le mus&#233;e de la r&#233;volution, ni la salle de concerts o&#249; fut jou&#233;e dans la ville assi&#233;g&#233;e la symphonie Leningrad de Chostakovitch (signal&#233;e par une plaque &#224; sa m&#233;moire) ne faisaient partie des visites guid&#233;es. Chostakovitch avait compos&#233; et dirig&#233; cette musique dans la ville qui devait subir dans des conditions inhumaines trois ann&#233;es de si&#232;ge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La symphonie Leningrad, d'une puissance et d'une beaut&#233; rares, nous &#233;tait connue avant ce voyage ; Gus avait m&#234;me une sorte de culte pour Chostakovitch, qui nous apparaissait comme un personnage path&#233;tique, &#224; l'&#233;gal de Beethoven.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Certains sont plus &#233;gaux que d'autres &#187; Dans les ann&#233;es 80 Gus avait au coll&#232;ge une vie sociale. J'avais, pour ma part, quelques occupations de &#034;retrait&#233;e&#034;. C'est ainsi que je recevais chaque mercredi la fille de &#034;l'homme de peine&#034; de l'immeuble, une gamine de l'&#226;ge de Zo&#233;, que j'aidais &#224; faire ses devoirs et &#224; prendre go&#251;t &#224; la lecture. Orpheline de m&#232;re, avec un p&#232;re ayant quitt&#233; l'&#233;cole &#224; l'&#226;ge de 12 ans, elle avait beaucoup de difficult&#233;s &#224; raisonner dans l'abstrait. Son sort semblait trac&#233; par ce dessin paru dans le Court-Circuit du 5.12.74 : sous la l&#233;gende &#034;Non, l'&#233;galit&#233; des chances n'existe pas !&#034;, deux jeunes gar&#231;ons c&#244;te &#224; c&#244;te sur le starting bloc ; devant l'un, un ascenseur sur lequel est indiqu&#233; &#034;fils de cadres&#034;, devant l'autre un escalier o&#249; une fl&#232;che indique &#034;fils d'ouvriers&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avions pour voisins de palier un couple de militants PSU, lui ing&#233;nieur, elle anesth&#233;siste &#224; l'h&#244;pital. Avec leurs deux petites filles, ils d&#233;m&#233;nag&#232;rent bient&#244;t dans un pavillon &#224; Ch&#226;tillon-sous-Bagneux. Un jour, au t&#233;l&#233;phone, la jeune femme me raconte avec des larmes dans la voix qu'elle avait d&#233;cid&#233; de mettre ses filles dans une &#233;cole priv&#233;e ; elles prenaient trop de retard &#224; l'&#233;cole publique o&#249; le niveau &#233;tait trop bas. Je repense &#224; cette histoire v&#233;cue, chaque fois que j'entends plaider pour la &#034;libert&#233; de l'enseignement&#034; et des subventions &#224; l'&#233;cole priv&#233;e. Le dicton &#034;on ne pr&#234;te qu'aux riches&#034; devrait se dire &#034;on ne donne qu'aux riches&#034;. L'Etat bourgeois laissait l'&#233;cole la&#239;que se d&#233;labrer et venait en aide &#224; &#034;l'initiative priv&#233;e&#034;, &#224; la satisfaction d'une petite bourgeoisie &#233;litiste. Du temps de la scolarit&#233; de Gus, le lyc&#233;e n'&#233;tait tout simplement pas &#224; la port&#233;e des pauvres. Les jeunes entraient dans la production souvent d&#232;s l'&#226;ge de quinze ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant que Mathieu ne soit d'&#226;ge d'aller au lyc&#233;e, je r&#234;vais pour lui d'un enseignement diversifi&#233;, qui associerait travaux manuels et culture g&#233;n&#233;rale. Si de pareilles &#233;coles avaient exist&#233;, mais elles n'existaient pas, elles auraient permis de former des hommes accomplis. J'ai trouv&#233; dans &#034;l'Id&#233;ologie allemande&#034;, l'ouvrage abandonn&#233; par Marx et Engels &#224; &#034;la critique rongeuse des souris&#034;, cette projection de l'homme &#034;multi-culturel&#034; : &#034;Aussit&#244;t que le travail commence &#224; &#234;tre divis&#233;, chacun a un cercle d&#233;termin&#233; d'activit&#233; qui lui est impos&#233; et dont il ne peut sortir : il est et doit rester chasseur, p&#234;cheur, ou critique s'il ne veut pas perdre ses moyens de subsistance - tandis que dans la soci&#233;t&#233; communiste, o&#249; chacun n'a pas un cercle exclusif d'activit&#233;, mais peut s'entra&#238;ner dans n'importe quelle branche selon son d&#233;sir, la soci&#233;t&#233; r&#232;gle la production g&#233;n&#233;rale et rend ainsi possible pour moi de faire ceci aujourd'hui, cela demain, de chasser le matin, de p&#234;cher l'apr&#232;s-midi, d'&#233;lever du b&#233;tail dans la soir&#233;e et de critiquer apr&#232;s le d&#238;ner, exactement selon mon bon plaisir, sans jamais devenir chasseur, ou p&#234;cheur, ou critique.&#034; Il arrivait aussi qu'on me demande d'&#233;crire l'histoire de l'U.C. Je n'&#233;tais pas &#224; la hauteur d'une telle t&#226;che. Barta de son c&#244;t&#233; avait r&#233;pondu aux questions d'un certain nombre de militants ou d'historiens, Yvan Craipeau et Jacqueline Pluet notamment. Son t&#233;moignage n'est rest&#233; que dans l'interpr&#233;tation que lui ont donn&#233;e ses interlocuteurs dans leurs livres. Mais le hasard devait se frayer encore un autre chemin dans cette recherche du pass&#233;. C'&#233;tait &#224; une f&#234;te de &#034;Lutte Ouvri&#232;re&#034;. Gus et moi cheminions dans une all&#233;e parmi la foule, quand tout d'un coup quelqu'un s'arr&#234;te net devant nous : Louise ! s'exclame l'homme, tu me reconnais ? Non, je ne me souvenais pas de lui. Et pourtant, nous &#233;tions de la m&#234;me &#034;famille&#034; et ne nous &#233;tions pas revus depuis 45 ans. En 1939 Louis Bonnel et moi faisions partie de la tendance du POI qui avait adh&#233;r&#233; au PSOP. Appel&#233; au service militaire, il m'avait confi&#233; la tr&#233;sorerie des JSOP dont il &#233;tait responsable. Et le destin renouait les fils. Gr&#226;ce &#224; Bonnel j'ai fait la connaissance de Paolo. Ce jeune Italien trotskiste, en marge du militantisme commen&#231;ait &#224; se consacrer &#224; la recherche historique. Quand Bonnel me le pr&#233;senta, la r&#233;action de Paolo fut &#224; la fois touchante et dr&#244;le ; telle fut sans doute la r&#233;action des ap&#244;tres devant le Christ redescendu sur terre pour leur laisser son dernier message. &#034;Last but not least&#034;, c'est Bonnel qui me mit en relation avec Richard Moyon ; comme d'autres avant lui il avait quitt&#233; L.O. o&#249; il avait milit&#233; de nombreuses ann&#233;es et fini par avoir le sentiment de vivre, si ce n'est dans un carcan, du moins avec des &#339;ill&#232;res ; c'est ce qui le poussait &#224; vouloir creuser le pass&#233; de cette organisation qui se r&#233;clamait de la tradition &#034;glorieuse&#034; de l'U.C.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire interpr&#233;t&#233;e Et c'est ainsi que par les chemins du hasard, je repris &#224; partir du printemps 86 mon statut de &#034;secr&#233;taire&#034; dans une troisi&#232;me m&#233;tamorphose ; la premi&#232;re avait &#233;t&#233; &#224; l'UC pour la r&#233;volution, la deuxi&#232;me pour &#034;gagner des fafiots en allant au boulot&#034;, la troisi&#232;me enfin comme archiviste de l'histoire. Gus avait, de sa propre initiative, pris les devants. Profitant des facilit&#233;s qui lui &#233;taient offertes au coll&#232;ge, il avait photocopi&#233; tous les documents que nous conservions, journaux, proc&#232;s-verbaux, etc., tri&#233; et photocopi&#233; un &#224; un les articles par sujet, pour en faire des recueils th&#233;matiques. Je ne me rappelle pas ce qui a d&#233;cid&#233; Ramboz &#224; &#233;crire l'histoire de l'U.C. Il avait tir&#233; des conclusions assez n&#233;gatives de notre pass&#233;, et ne poss&#233;dait pas d'archives. Nous lui avons aussit&#244;t remis les collections compl&#232;tes des journaux et je m'attelais &#224; un minutieux travail de classement et de listage de tous nos documents, aussi bien les compte-rendus des r&#233;unions que les tracts ou les bulletins d'usine. Il y en avait pour des mois de travail ; en m&#234;me temps j'essayais de r&#233;concilier sa m&#233;moire avec une vision plus fid&#232;le de l'&#233;poque, h&#233;las sans y avoir vraiment r&#233;ussi. En 1988 Ramboz achevait son travail sous le titre &#034;Contribution &#224; l'histoire de l'Union Communiste (trotskiste) 1940-1950.&#034; Ce texte n'est pas sans m&#233;rite. Cependant, je ne pouvais que d&#233;sapprouver les remarques o&#249; il dit que la &#034;rigidit&#233; doctrinale (de l'UC) frappait sa strat&#233;gie de st&#233;rilit&#233;&#034;, que nous avions &#034;une conception messianique de la classe ouvri&#232;re&#034; ou que &#034;Trotski, champion d'un communisme libertaire, n'en a pas moins r&#233;prim&#233; l'insurrection libertaire de Kronstadt et militaris&#233; l'Arm&#233;e rouge&#034; (il ajouta quand m&#234;me, sur mon insistance, un erratum pour pr&#233;ciser qu'en 1921 Trotski &#034;est membre du gouvernement qui &#233;crase le soul&#232;vement libertaire de Kronstadt, sans participer personnellement &#224; la r&#233;pression&#034;). Ramboz, &#224; qui j'avais fourni les copies des lettres de Barta &#224; Boussac, aurait &#233;t&#233; bien inspir&#233; de m&#233;diter sur ces lignes : &#034;Il faut reconstruire le pass&#233; &#224; partir des probl&#232;mes, de la situation et des buts et espoirs (aussi) des protagonistes au moment historique o&#249; ils agissaient.&#034; (Lettre du 3.5.76). Ramboz appelait &#034;rigidit&#233; doctrinale&#034; l'espoir que nous entretenions dans un changement de soci&#233;t&#233;, &#034;de la nuit de la guerre voir na&#238;tre un jour nouveau&#034;. C'est un proc&#233;d&#233; banal et trop facile de jouer les proph&#232;tes apr&#232;s coup. Et beaucoup plus difficile d'analyser une situation nouvelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 8 novembre 1922, au cinqui&#232;me anniversaire de la r&#233;volution d'octobre, paraissaient dans &#034;l'Humanit&#233;&#034; ces lignes sous la signature d'Anatole France : &#034;N&#233;s dans l'indigence, grandis dans la famine et la guerre, comment les Soviets eussent-ils pu accomplir leur grand dessein et r&#233;aliser la justice int&#233;grale ? Du moins, ils en ont pos&#233; le principe, ils ont jet&#233; les semences qui, si les destins le favorisent, se r&#233;pandront sur la Russie et f&#233;conderont un jour l'Europe.&#034; Mais l'histoire prit un autre cours. Dix-huit ans plus tard, le 12 f&#233;vrier 1940 Trotski r&#233;pondait ainsi &#224; un journaliste qui lui demandait quelle aurait &#233;t&#233; sa politique s'il avait &#233;t&#233; le chef de l'Etat sovi&#233;tique : &#034;Je n'aurais pu &#234;tre le &#034;chef&#034; de l'Etat sovi&#233;tique actuel : seul Staline convient &#224; ce r&#244;le. Ce n'est pas moi personnellement qui ai perdu le pouvoir et ce ne fut pas par hasard, mais parce que la p&#233;riode r&#233;volutionnaire a fait place &#224; une &#233;poque r&#233;actionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s de longs efforts et d'innombrables victimes, les masses, fatigu&#233;es et d&#233;&#231;ues, ont reflu&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'avant-garde a &#233;t&#233; isol&#233;e. Une nouvelle caste privil&#233;gi&#233;e a concentr&#233; le pouvoir entre ses mains et Staline, qui ne jouait auparavant qu'un r&#244;le secondaire, est devenu son chef. La r&#233;action en URSS a progress&#233; parall&#232;lement &#224; la r&#233;action dans le monde.&#034; (Oeuvres compl&#232;tes, tome 23). Rappelons seulement encore cette phrase d'Engels (dans son livre sur Ludwig Feuerbach) : &#034;les hommes font leur histoire, quelque tournure qu'elle prenne, en poursuivant chacun leurs fins propres, consciemment voulues, et ce sont pr&#233;cis&#233;ment les r&#233;sultats de ces nombreuses volont&#233;s dans des sens diff&#233;rents, leurs r&#233;percussions vari&#233;es sur le monde ext&#233;rieur, qui constituent l'histoire.&#034; Le travail de notre nouvel ami Paolo fut par force moins ambitieux. Avec l'aide de Richard, qui r&#233;digea les introductions, il publia sous la forme de deux brochures du Centre d'&#233;tudes Pietro Tresso qu'il dirige, la correspondance de Barta avec Sedova et le Rapport d'organisation de 1943. Instruit par l'exp&#233;rience, Richard s'est attel&#233; &#224; un travail plus en profondeur. Il a r&#233;ussi &#224; faire &#233;diter par la Br&#232;che (imprimerie de la LCR) un premier volume contenant l'int&#233;gralit&#233; des Lutte de Classes d'octobre 1942 &#224; juillet 1945, avec une bonne introduction historique. L.O. a facilit&#233; financi&#232;rement l'entreprise en achetant mille exemplaires. Richard r&#233;ussit aussi &#224; faire publier dans la s&#233;rie des Cahiers L&#233;on Trotski dirig&#233;e par Pierre Brou&#233;, une brochure : Barta et l'Union Communiste pendant la guerre (n&#176;49, juillet 1993). La pr&#233;face de Richard, d'une quarantaine de pages, est un tr&#232;s bon aper&#231;u de l'histoire de l'UC. Il continue son travail de &#034;gal&#233;rien&#034; (&#034;pourquoi t'es tu embarqu&#233; dans cette gal&#232;re ?&#034; &#233;crivait Barta &#224; son jeune correspondant, Jean-Paul Boussac, en janvier 76). Je l'aide dans la mesure de mes moyens, techniquement, et aussi &#034;moralement&#034; ; de la vieille garde il n'en reste plus beaucoup parmi nous. Un deuxi&#232;me volume, avec des textes de l'UC de 1945 &#224; 1947 est pr&#234;t aujourd'hui, en d&#233;cembre 93 (un troisi&#232;me et dernier suivra). Mais j'ai encore fait un saut dans le futur, et il me faut revenir en arri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;H&#233;las, bient&#244;t la maladie qui avait lentement &#233;volu&#233;, commen&#231;a &#224; donner des signes inqui&#233;tants. En plus de la fatigue, Gus avait des difficult&#233;s &#224; respirer, et une longue s&#233;rie d'examens &#233;prouvants avec de brefs s&#233;jours r&#233;p&#233;t&#233;s &#224; l'h&#244;pital devaient assombrir sa vie. Mais nous avions encore un sursis. En 1985 nous d&#233;couvrions le livre d&#233;nonciateur de G&#252;nther Wallraff, &#034;T&#234;te de Turc&#034; publi&#233; par les &#233;ditions de la D&#233;couverte, successeur de Masp&#233;ro.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jusque l&#224; personne n'avait parl&#233; de cet &#233;crivain (n&#233; en 1942), alors qu'il &#233;tait connu en Allemagne depuis les ann&#233;es 60 pour ses actions d'&#233;clat, poursuivi par les tribunaux, menac&#233; de mort par les sbires du patronat ou de la presse v&#233;nale. Muni de faux papiers, d&#233;guis&#233; avec une perruque, des moustaches et des lentilles &#224; la place de ses lunettes, il s'&#233;tait fait embaucher comme ouvrier immigr&#233; turc chez Thyssen. Les conditions de vie et de travail, au m&#233;pris de toute norme de sant&#233; et de s&#233;curit&#233;, faisaient l'objet de son livre T&#234;te de Turc. &#034;Il faut tromper pour ne pas &#234;tre tromp&#233;, enfreindre les r&#232;gles du jeu pour divulguer les r&#232;gles secr&#232;tes de domination&#034;, r&#233;pondait-il &#224; ceux qui s'indignaient de son subterfuge. C'est tout le syst&#232;me de la soci&#233;t&#233; qu'il mettait en cause. &#034;Economie libre de march&#233; : terme ad&#233;quat, car les dirigeants de l'&#233;conomie sont v&#233;ritablement libres, et d'ailleurs presque les seuls &#224; l'&#234;tre dans ce pays : ils ont la libert&#233; de pratiquer l'usure et la fraude, le recel, le vol, l'intoxication, l'oppression... Ils empoisonnent nos fleuves et nos mers, nos malades, nos vieux, nos enfants dans les entrailles de leur m&#232;re, nos loisirs, nos familles, nos illusions, notre facult&#233; de faire confiance, d'aimer et de pleurer.&#034; Pour d&#233;noncer la soci&#233;t&#233; &#034;lib&#233;rale&#034; preuves &#224; l'appui, Wallraff avait successivement rev&#234;tu le r&#244;le d'un conseiller minist&#233;riel n&#233;gociant l'embauche d'unit&#233;s paramilitaires au service des patrons, servi de cobaye comme ouvrier &#233;tranger pour des tests de m&#233;dicaments dangereux, et travaill&#233; comme journaliste &#224; la r&#233;daction du journal &#224; scandales &#034;Bild&#034; du groupe Springer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette presse pourrie faisait la chasse au groupe Fraction Arm&#233;e Rouge les traitant de nazis, alors qu'elle cachait sous une stricte censure le pass&#233; d'ancien officier SS de Hans-Martin Schleyer, grand patron enlev&#233; puis tu&#233; par les terroristes.. (Tous ces militants furent condamn&#233;s &#224; la prison &#224; vie, certains s'y sont suicid&#233;s, ce qui n'a jamais &#233;t&#233; le cas pour les criminels nazis). L'&#233;crivain Heinrich B&#246;ll, qui avait stigmatis&#233; cette presse dans &#034;L'honneur perdu de Katharina Blum&#034; (publi&#233; en 1974) disait qu'il fallait &#034;cr&#233;er une douzaine de Wallraff&#034;. Les syndicats, qui avaient failli &#224; leur t&#226;che, se sentirent enfin oblig&#233;s de le soutenir et publi&#232;rent m&#234;me par tracts certains de ses reportages en usine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la f&#234;te de &#034;Lutte Ouvri&#232;re&#034; de 1986 Alain Brossat, le traducteur fran&#231;ais de &#034;T&#234;te de Turc&#034; pr&#233;senta le livre. Un ouvrier fran&#231;ais, militant de la LCR, parla &#224; cette occasion de son exp&#233;rience de mineur dans la Sarre, mais l'&#233;motion l'emp&#234;cha de finir son expos&#233; : il racontait qu'&#224; sa plus grande honte, les mineurs allemands lavaient le dos de leurs camarades comme c'&#233;tait l'usage, mais refusaient de le faire pour les mineurs turcs ! A l'&#233;chelle plan&#233;taire, l'&#233;v&#233;nement de cette ann&#233;e 86 fut l'explosion d'un r&#233;acteur nucl&#233;aire &#224; Tchernobyl, en Ukraine , qui entra&#238;na un d&#233;sastre dont nous ne pouvions mesurer l'ampleur, car aux &#233;chelons responsables on en cacha et minimisa les effets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France, en novembre 86 commen&#231;ait une gr&#232;ve dure des cheminots ; fait nouveau, elle &#233;tait dirig&#233;e par des &#034;coordinations&#034; &#233;lues, en opposition avec les dirigeants des syndicats hostiles &#224; la gr&#232;ve. Par une man&#339;uvre dont elle &#233;tait coutumi&#232;re - en d&#233;clenchant d'une gr&#232;ve de l'EDF impopulaire et mal contr&#244;l&#233;e - la CGT finit par casser le mouvement. Interrog&#233; &#224; la t&#233;l&#233;vision, un dirigeant des conducteurs de trains en pleurait de rage. Mais en m&#234;me temps la jeunesse se manifestait &#224; nouveau. Une &#233;ni&#232;me r&#233;forme d'un ministre de l'&#233;poque visant les &#233;tudiants, les avait soulev&#233;s en masse, entra&#238;nant les lyc&#233;ens. Avec entrain, ceux de Paris comme ceux des banlieues chantaient d'une seule voix dans la rue, sur un air connu : &#034;Devaquet si tu savais, ta r&#233;forme, ta r&#233;forme, Devaquet si tu savais ta r&#233;forme o&#249; on s'la met ; et ils encha&#238;naient : &#034;aucu, aucu, aucune h&#233;sitation&#034;. Pasqua, le flic-ministre de l'int&#233;rieur &#233;tait pri&#233; d'aller se faire voir ailleurs : &#034;libert&#233; pour Mandela, on vous envoie Pasqua&#034;, clamaient les jeunes. Les brutalit&#233;s de la police provoqu&#232;rent au Quartier latin la mort d'un jeune maghr&#233;bin, Malik Ouss&#233;kine. Le mouvement devait se prolonger avec des affrontements jusqu'&#224; la mi-d&#233;cembre et le ministre finit par mettre sa r&#233;forme au panier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En avril 88 nous &#233;tions nombreux au P&#232;re Lachaise pour rendre hommage &#224; la m&#233;moire de Daniel Gu&#233;rin ; un de ses camarades rappela qu'en 1986 Gu&#233;rin avait rencontr&#233; Dany sur le passage d'une manifestation de jeunes et l'avait interrog&#233; : &#034;alors, on l'aime toujours la r&#233;volution ?&#034; Le livre post-68 &#233;crit par Cohn-Bendit s'intitulait &#034;Nous l'avons tant aim&#233;e&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes, 86 n'&#233;tait pas 68. En 86 les jeunes craignaient un avenir de ch&#244;meurs et restaient sur la d&#233;fensive ; en 68 la jeunesse voulait monter &#224; l'assaut du ciel et changer la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; cette &#233;poque qu'au retour d'un voyage chez Ramboz &#224; Uz&#232;s, nous sommes all&#233;s revoir notre vieux camarade Rival, install&#233; &#224; Carros, une cit&#233; populaire &#224; 20 km de Nice. Il &#233;tait toujours sur la br&#232;che et militait avec sa femme Mich&#232;le &#224; l'&#233;chelon local. Nous avions bien des souvenirs en commun. Quand j'y suis retourn&#233;e, apr&#232;s la mort de Gus, Rival me fit un bref r&#233;cit de sa vie, et je conserve ainsi une dizaine de pages r&#233;sumant l'itin&#233;raire de ce militant communiste, un &#034;partageux&#034; comme il devait l'&#233;crire dans un tr&#232;s bon article en 91, au moment de l'hyst&#233;rie d&#233;cha&#238;n&#233;e sur la &#034;mort du communisme&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;clin Quand Tildica (la tante de Mathieu) vint en visite &#224; Paris l'&#233;t&#233; 87, l'&#233;tat de sant&#233; de Gus fut un choc pour elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle avait pour lui une vraie affection, car il lui avait t&#233;moign&#233; &#224; chaque occasion une disponibilit&#233;, un accueil qui ne pouvaient que lui aller droit au c&#339;ur. C'est ainsi que, sur son insistance, en janvier 88 nous pr&#238;mes l'avion pour Sydney. L&#224;-bas c'&#233;tait l'&#233;t&#233; et on y f&#234;tait justement un bicentenaire que les aborig&#232;nes n'appr&#233;ciaient gu&#232;re : celui de la colonisation blanche (c'est-&#224;-dire l'installation des premiers bagnards anglais). Tildica habitait toujours la maison confortable, dans un beau quartier, que j'avais connue en 1955. Nous f&#251;mes int&#233;gr&#233;s dans la famille. Les deux filles &#233;taient maintenant adultes, et Janine l'a&#238;n&#233;e avait elle-m&#234;me une fille et un gar&#231;on. Le petit, &#226;g&#233; de 7 ans, avait un c&#339;ur grand comme la terre enti&#232;re ; chaque jour, en venant chez sa grand'm&#232;re, il apportait quelque menu cadeau &#224; Gus, et &#034;I love Gus&#034; avait sa r&#233;ciproque &#034;I love Ace&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un jour, me promenant avec lui sur la grande pelouse en haut de la falaise, on buta sur un petit h&#233;risson mort ; &#233;tait-il vraiment mort ? ne pouvions-nous pas essayer de le ranimer en le ramenant &#224; la maison ? Je r&#233;ussis &#224; convaincre le gamin qu'il fallait le laisser l&#224;, que le h&#233;risson retournait &#224; la m&#232;re nature. Bondi Beach, une magnifique plage de sable, n'&#233;tait pas loin et nous nous y rendions chaque jour par un court trajet en autobus. Gus commen&#231;ait d&#233;j&#224; &#224; l'&#233;poque &#224; souffrir d'une sensation permanente de froid, mais l&#224;, en plein soleil il pouvait exposer son maigre corps &#224; la chaleur et ressentir du bien-&#234;tre. Je rentrai &#224; Paris d&#233;but mars, Gus &#224; son tour d&#233;but avril. Ce s&#233;jour avait &#233;t&#233; un r&#233;pit b&#233;n&#233;fique. Un an apr&#232;s, en mars 89, nous devions apprendre la mort de Tildica ; elle allait avoir 77 ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France on f&#234;tait le bicentenaire de la R&#233;volution. Une abondante litt&#233;rature marqua l'&#233;v&#233;nement, des centaines de livres, mais Daniel Gu&#233;rin ne fut pas r&#233;&#233;dit&#233;. Il est vrai que sa &#034;Lutte de Classes sous la Premi&#232;re R&#233;publique&#034; (intitul&#233;e &#224; l'origine &#034;Bourgeois et bras nus&#034;) traitait des &#233;v&#233;nements de 1793 et qu'il avait mis en exergue cet extrait du Manifeste des Egaux de Babeuf : &#034;la R&#233;volution fran&#231;aise n'est que l'avant-courri&#232;re d'une autre r&#233;volution bien plus grande, bien plus solennelle et qui sera la derni&#232;re&#034;. Ce m&#234;me &#233;t&#233; nous avons d&#233;couvert, non loin de Calais, un curieux vestige de la guerre de 1940. Gus y avait v&#233;cu les bombardements, les &#034;feux d'artifice&#034; comme il disait, de la Royal Air Force, les destructions et la peur, la course au charbon et au ravitaillement, et l'omnipr&#233;sence des soldats allemands.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une trace de leur mal du pays &#233;tait conserv&#233;e : &#224; Wissant, au caf&#233; Nicole, sur toute la largeur d'un mur, deux soldats avaient peint une fresque repr&#233;sentant la cath&#233;drale de Cologne et le quartier autour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, le grand &#233;v&#233;nement de l'ann&#233;e 1989 fut la chute du mur de Berlin le 10 novembre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gus, alit&#233;, ne manifesta aucun enthousiasme, aucun d'entre nous d'ailleurs. Ce n'&#233;tait pas l&#224; l'effet d'une r&#233;volution, mais d'une d&#233;composition, qui nous faisait penser &#224; la nouvelle terrifiante de Poe, &#034;Le cas de Monsieur Valdemar&#034;. Malgr&#233; l'existence de groupes et de courants oppositionnels d'avant-garde en RDA (l'Allemagne de l'est), qui se manifestaient depuis des ann&#233;es, nous savions que dans la conjoncture pr&#233;sente, l'occident avec ses bienfaits et ses leurres allait s'emparer du pays et le mettre &#224; la botte du capital. Parmi les nombreux intellectuels de la RDA contestataires du r&#233;gime stalinien, Christoph Heym se retrouva doyen du Bundestag apr&#232;s l'unification ; or ce parlement d&#233;mocratique refusa d'ins&#233;rer au journal officiel son discours d'ouverture, parce que trop critique &#224; l'&#233;gard du r&#233;gime capitaliste... En d&#233;cembre nous regardions &#224; la t&#233;l&#233; le &#034;bal tragique&#034; de Bucarest, la mise &#224; mort du despote Ceausescu par ceux-l&#224; m&#234;me qui avaient ex&#233;cut&#233; ses basses oeuvres, tuant leur complice pour garder le pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela faisait de la peine de voir les forces de Gus d&#233;cliner. Si je me retourne sur ce pass&#233;, je me rends compte aujourd'hui seulement du courage de cet homme dans l'adversit&#233;. Il essayait de vivre aussi activement que possible, sans jamais se plaindre. Malgr&#233; sa volont&#233; de &#034;tenir&#034; jusqu'au bout, il avait d&#251; cesser le travail un an avant la retraite. Dans une lettre &#224; notre camarade Ramboz il relatait ainsi ce moment d'une &#034;fin de carri&#232;re&#034; : &#034;Je fais, depuis trois mois, partie du troisi&#232;me &#226;ge. C'est fort agr&#233;able s'il n'y avait cette paperasserie qui me d&#233;go&#251;te, pour toucher ces quelques sous que j'ai vers&#233;s pendant quarante-cinq ann&#233;es. Je n'ai encore rien per&#231;u. La semaine derni&#232;re, mes coll&#232;gues et le lyc&#233;e ont organis&#233;, comme c'est l'usage, une petite r&#233;ception pour mon d&#233;part et celui d'un copain &#034;vaccin&#233;&#034; mais qui est tr&#232;s humain et affectueux &#224; mon &#233;gard. Cela a &#233;t&#233; une f&#234;te comme je n'en ai jamais vu &#224; l'&#233;cole, un d&#238;ner de plats indiens pr&#233;par&#233;s par le nouveau cuistot de l'&#233;cole qui avait exerc&#233; ses talents pendant vingt ann&#233;es pour ces messieurs les officiers de Pondich&#233;ry. Apr&#232;s &#034;la bouffe&#034; et les discours, les prof' de fran&#231;ais nous ont r&#233;cit&#233; des po&#232;mes (les Conqu&#233;rants), lu des textes &#224; deux de Victor Hugo. Il m'a fallu r&#233;pondre de m&#233;moire en r&#233;citant le po&#232;me de Victor. Ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent.... ensuite on s'est mis &#224; chanter des chansons de marins, puis &#034;Le temps des cerises&#034;, le r&#233;pertoire &#034;Salut &#224; vous braves soldats du 17&#232;me&#034;, &#034;La butte rouge&#034;, les chansons r&#233;alistes du d&#233;but du si&#232;cle, pour encha&#238;ner avec &#034;La jeune garde&#034;, &#034;L'appel du Komintern&#034;, etc... celles de mai 68, et nous avons, apr&#232;s plus de quatre heures d'&#233;bats fraternels, debout poing lev&#233; conclu la soir&#233;e par une vibrante &#034;Internationale&#034;.&#034; Le copain &#034;vaccin&#233;&#034; dont parlait Gus &#233;tait un coll&#232;gue, p&#232;re de nombreuse famille, rest&#233; fid&#232;le au PC mais qui ne tenait pas rigueur &#224; Gus de son trotskisme, car il appr&#233;ciait l'homme, ses connaissances, ses rapports affectueux avec les jeunes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au printemps de 1990, quand sa sant&#233; s'&#233;tait d&#233;j&#224; s&#233;rieusement d&#233;grad&#233;e, nous sommes all&#233;s &#224; Troyes visiter le &#034;mus&#233;e de la pens&#233;e ouvri&#232;re&#034;, un vieux projet. Gus marchait p&#233;niblement, mais il prit un grand plaisir, lui qui aimait tant l'ouvrage bien faite, &#224; admirer l'extraordinaire vari&#233;t&#233; d'outils de toutes les &#233;poques, o&#249; l'utilit&#233; et la beaut&#233; de l'objet allaient de pair. La pens&#233;e socialiste pr&#244;ne l'abolition de la division du travail entre intellectuels et manuels. Les &#233;coles actuelles offrent l'exemple contraire ; d'un c&#244;t&#233; des lyc&#233;es o&#249; l'&#233;lite bachotte, de l'autre les &#233;coles techniques vers lesquelles on oriente les &#034;mauvais&#034; &#233;l&#232;ves, destin&#233;s &#224; trimer. Par le travail ali&#233;n&#233;, la m&#233;canisation, la robotique, le capital transforme l'ouvrier en outil. Appeler aujourd'hui un O.S. (ouvrier sp&#233;cialis&#233;) &#034;agent de production&#034;, et un contrema&#238;tre &#034;animateur d'&#233;quipe&#034; n'y change rien. Le mouvement ouvrier de la fin du 19&#232;me si&#232;cle et du d&#233;but du 20&#232;me s'&#233;tait justement donn&#233; pour t&#226;che d'&#233;lever le niveau culturel des travailleurs, de former des &#233;lites instruites &#224; travers des &#233;coles et des universit&#233;s du soir, des biblioth&#232;ques, etc., en vue de l'&#233;mancipation de la classe ouvri&#232;re. Le p&#232;re de Gus faisait partie de cette g&#233;n&#233;ration et Gus continuait la tradition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La maladie entretenait une sensation permanente de froid et de faiblesse, malgr&#233; consultations, examens et analyses, dont je commen&#231;ais &#224; penser qu'ils lui faisaient plus de tort que de bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais pouvait-on prendre le risque de se passer des m&#233;decins et de leur savoir ? Pendant les mois d'&#233;t&#233;, &#224; Fort-Mahon, il se reposait le plus souvent dans une chaise-longue sur le balcon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il essayait encore de se rendre utile ; quand il descendait pour faire quelques pas dans la rue, il prenait le balai pour d&#233;blayer le sable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ann&#233;e 91 fut celle de la guerre du Golfe (on devrait dire du p&#233;trole) men&#233;e par l'imp&#233;rialisme am&#233;ricain ; celle aussi de la chute de Gorbatchev et la fin de sa br&#232;ve carri&#232;re, non pas pour le meilleur mais pour le pire. Les &#233;v&#233;nements qui allaient suivre &#233;taient dans la logique de l'histoire. Trotski les pr&#233;voyait ainsi d&#232;s 1936, dans &#034;la R&#233;volution trahie&#034; : &#034;La chute du r&#233;gime sovi&#233;tique am&#232;nerait infailliblement celle de l'&#233;conomie planifi&#233;e et, d&#232;s lors, la liquidation de la propri&#233;t&#233; &#233;tatis&#233;e. Le lien oblig&#233; entre les trusts et entre les usines au sein des trusts se romprait. Les entreprises les plus favoris&#233;es seraient livr&#233;es &#224; elles-m&#234;mes. Elles pourraient devenir des soci&#233;t&#233;s par actions ou adopter toute autre forme transitoire de propri&#233;t&#233; telle que la participation des ouvriers aux b&#233;n&#233;fices. Les kolkhoses se d&#233;sagr&#233;geraient &#233;galement, plus facilement encore. La chute de la dictature bureaucratique actuelle sans son remplacement par un nouveau pouvoir socialiste annoncerait ainsi le retour au syst&#232;me capitaliste avec une baisse catastrophique de l'&#233;conomie et de la culture.&#034; Ainsi prenait fin aussi le long &#233;pisode de la guerre froide, et en 1990 un ministre russe d&#233;clarait : &#034;nous avons perdu la troisi&#232;me guerre mondiale sans avoir tir&#233; un seul coup de fusil&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant des foyers de vraie guerre devaient bient&#244;t s'allumer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous &#233;tions ce No&#235;l 91, avec Brigitte et Mathieu, dans une petite station en For&#234;t Noire. Gus ne sortait plus du tout, il se levait seulement pour venir &#224; table, o&#249; il ne mangeait presque pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il gardait son sourire. Marcher, respirer l'air, contempler le paysage, avait-il conscience de ce dont il &#233;tait d&#233;sormais priv&#233;, ou le peu de souffle qui lui restait suffisait-il pour le raccrocher &#224; la vie ? Plus tard, quand il m'est arriv&#233; de penser qu'il fallait l'aider &#224; abr&#233;ger une vie dont toutes les facult&#233;s &#233;taient annihil&#233;es, le m&#233;decin qui l'avait suivi pendant ces tristes ann&#233;es, et qui &#233;tait le beau-fr&#232;re de Brigitte, a eu cette parole de r&#233;confort qui m'a marqu&#233;e : tant qu'il y a dans l'&#234;tre encore un regard ou un sourire, il fait partie de notre vie. Je devais me souvenir qu'il en &#233;tait ainsi longtemps encore apr&#232;s sa mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ann&#233;e 92, la derni&#232;re de la vie de Gus, fut une ann&#233;e terrible et tragique. Depuis quelque temps, lui qui avait &#233;t&#233; un lecteur passionn&#233; ne pouvait plus concentrer son attention et fixer son regard sur un livre. Restait encore l'&#233;coute. Et telle &#233;tait sa passion pour la musique, que dans les premiers jours de f&#233;vrier il trouva des forces pour venir avec nous &#233;couter &#224; la Bastille l'op&#233;ra de Chostakovitch, Lady Macbeth de Minsk. Nous avions organis&#233; cette sortie &#224; son intention, et ce fut sa derni&#232;re. La faiblesse et la sensation de froid le tenaient clou&#233; au lit. &#034;Il fait 32&#176; &#224; la Martinique&#034; me disait-il, chaque jour. Il se raccrochait &#224; l'id&#233;e d'un s&#233;jour au soleil comme &#224; une planche de salut. Depuis toujours Gus avait &#233;t&#233; notre sp&#233;cialiste du temps qu'il fera ; il suivait dans Le Monde la rubrique m&#233;t&#233;o et le &#034;32&#176; &#224; Pointe-&#224;-Pitre&#034; (que Gus situait en Martinique au lieu de Guadeloupe) &#233;tait devenu comme une obsession.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;marches et formalit&#233;s accomplies, le 6 mars Gus prenait l'avion pour la Martinique, &#224; Cap Est o&#249; il y avait une maison de repos. J'ai eu tort de ne pas l'accompagner. Mais nous avions alors le sentiment qu'une courte s&#233;paration nous serait b&#233;n&#233;fique, car depuis des mois je le veillais jour et nuit. Apr&#232;s que Bernadette, qui l'avait accompagn&#233;, l'e&#251;t quitt&#233; au bout d'une semaine, son &#233;tat empira. La chaleur &#224; laquelle il avait tant aspir&#233; ne lui &#233;tait pas propice. Le 30 mars il &#233;tait transf&#233;r&#233; dans un &#233;tat de semi-coma &#224; l'h&#244;pital de Fort-de-France, et c'est l&#224; que nous l'avons retrouv&#233; le lendemain. J'avais demand&#233; &#224; Mathieu d'&#234;tre du voyage, c'&#233;tait peut-&#234;tre la derni&#232;re fois qu'il le verrait. Situ&#233; sur une colline au milieu d'une luxuriante verdure et entour&#233; de jardins, la Meynarde est un h&#244;pital moderne et bien &#233;quip&#233;. Gus prit encore une fois le dessus. En attendant de repartir, nous logions non loin de la mer chez des Martiniquais, un couple de gens du peuple d&#233;j&#224; &#226;g&#233;s, qui avaient leur petite maison pourvue de douches et de wc, avec une t&#233;l&#233;vision dans le s&#233;jour, et une cour o&#249; ils &#233;levaient des poules et des lapins ; &#224; l'aube nous &#233;tions r&#233;veill&#233;s au chant du coq. Ils n'&#233;taient pas parmi les plus pauvres, car dans certains quartiers de la ville nous avons travers&#233; des rues enti&#232;res o&#249; s'alignaient en guise de maisons des huttes et des baraques en planches. Nous savions qu'il y avait beaucoup de ch&#244;meurs. Mais pour le touriste, le soleil, le ciel bleu et la luxuriance du paysage l'emportaient sur tout le reste. Il y avait l&#224;, comme dans d'autres pays, ce contraste entre paradis terrestre et mis&#232;re humaine. Les visages de ces hommes et de ces femmes jeunes ou vieux (mais la plupart jeunes) &#233;taient beaux et leur allure n'avait rien de mis&#233;rable. Nous nous sommes bien amus&#233;s le jour o&#249; nous avons vu d&#233;barquer un groupe de touristes am&#233;ricains en croisi&#232;re ; avec leurs appareils de photo en bandouli&#232;re, leur bedaine, leurs lunettes de soleil et leurs chapeaux, ces messieurs et ces dames avaient vraiment un air ridicule. C'&#233;taient les m&#234;mes que Tomi Ungerer avait dessin&#233;s &#224; New-York.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre s&#233;jour fut bref. Le 4 avril nous prenions l'avion de retour, Gus sur une civi&#232;re, transf&#233;r&#233; d&#232;s notre arriv&#233;e &#224; l'h&#244;pital de la Cit&#233; universitaire. Il devait y rester trois semaines. Les conditions &#233;taient bonnes, les chambres spacieuses, un malade par chambre. Mais faute d'un traitement possible on devait envisager le d&#233;part. Par Jeannette j'appris que le p&#232;re Oxarango, celui qui nous avait fait d&#233;couvrir le pays basque, &#233;tait aum&#244;nier dans une maison de sant&#233; &#224; Cambo, &#224; quelques kilom&#232;tres de Bayonne. Nous nous install&#226;mes fin avril dans cette belle r&#233;sidence du 19&#232;me si&#232;cle, qui avait servi de sanatorium pour tuberculeux avant que cette maladie ne disparaisse. Les chambres avaient toutes un balcon et s'ouvraient sur un grand parc plant&#233; d'arbres centenaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous re&#231;&#251;mes des visites de Paris. Richard nous &#233;crivait r&#233;guli&#232;rement, nous tenant au courant de son travail opini&#226;tre pour faire publier les textes de l'U.C. Sans doute Gus appr&#233;ciait-il ces t&#233;moignages d'affection, mais il n'avait plus la force de le manifester. Le docteur Yammine, qui le voyait quotidiennement, me faisait part, avec son accent libanais, de son pessimisme ; il voulait me pr&#233;parer au pire. Mais cette fatalit&#233; on la repousse, on ne veut pas y croire, pas tout de suite en tout cas, le plus tard possible. Au bout de trois mois il fallut se r&#233;soudre &#224; partir, car la maison n'&#233;tait pas habilit&#233;e pour de longs s&#233;jours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;but ao&#251;t nous avions un rendez-vous &#224; l'h&#244;pital St.Antoine avec l'h&#233;patologue qui avait suivi Gus depuis le d&#233;but de sa maladie. Une greffe de foie &#233;tait peut-&#234;tre encore faisable, c'est ce que nous avait sugg&#233;r&#233; un m&#233;decin &#224; l'h&#244;pital universitaire. L'h&#233;patologue &#233;carta d'embl&#233;e cette possibilit&#233;, par contre il jugea que dans son &#233;tat Gus devait &#234;tre hospitalis&#233; : &#034;nous allons vous requinquer&#034;, tel fut son dernier mot avant que Gus ne fut couch&#233; sur un lit o&#249; devait commencer son calvaire. Je m'&#233;tais laiss&#233;e pi&#233;ger et Gus n'avait plus la force d'avoir ou d'exprimer une volont&#233; ; il se laissait faire. Bien s&#251;r, les h&#244;pitaux ne sont plus ce qu'ils &#233;taient du temps de St. Vincent de Paul, ou m&#234;me il y a encore quarante ans. Les malades ne sont plus align&#233;s &#224; trente ou quarante dans une m&#234;me salle. Gus avait sa chambre individuelle, mais il fut confi&#233; &#224; une interne et trait&#233; en cobaye. Je mis du temps &#224; r&#233;agir, car je croyais qu'il &#233;tait sous la surveillance du professeur qui l'avait hospitalis&#233;. Ce n'&#233;tait pas le cas. L'interne se lan&#231;a dans des examens r&#233;p&#233;t&#233;s et &#233;prouvants. Le personnel faisait son travail, mais dans de conditions telles, qu'un jour une infirmi&#232;re me dit : &#034;il va falloir nous remettre en gr&#232;ve&#034;. Une allusion aux mouvements de protestation qui avaient eu lieu r&#233;cemment contre le manque d'effectifs. Quand au bout de deux semaines j'exigeai sa sortie &#034;sous ma responsabilit&#233;&#034;, Gus &#233;tait au plus mal. J'envoyai une lettre au professeur h&#233;patologue dans laquelle je lui d&#233;crivais l'inhumanit&#233; du traitement auquel le malade avait &#233;t&#233; soumis. Sa r&#233;ponse exprimait &#034;regret&#034; et &#034;&#233;tonnement&#034; ! sans plus. Je r&#233;ussis &#224; obtenir une nouvelle hospitalisation &#224; l'h&#244;pital universitaire, o&#249; Gus reprit ses esprits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin il rentra &#224; la maison le 16 septembre. L'hospitalisation &#224; domicile accord&#233;e, une parfaite organisation de soins fut mise en place. Gus faisait preuve d'une &#233;mouvante bonne volont&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ses nuits &#233;taient de plus en plus agit&#233;es ; dans un &#233;tat de demi-inconscience, il essayait de s'&#233;chapper de sa prison. Je dus faire appel &#224; Michel qui venait dormir chez nous une nuit sur deux ou sur trois, pour me permettre de me reposer &#224; mon tour. Brusquement Gus eut un acc&#232;s brutal de fi&#232;vre. Nous &#233;tions le 11 novembre, jour f&#233;ri&#233;. Le docteur de &#034;SOS m&#233;decins&#034; d&#233;cida l'hospitalisation et nous dirigea en urgence sur B&#233;cl&#232;re, &#224; Clamart. Nous voil&#224; partis en ambulance &#224; l'h&#244;pital o&#249; Denise et Jean-Pierre sont venus nous rejoindre. Longue attente de Gus sur une civi&#232;re dans un couloir, puis longue attente dans une salle pour examen, et autre longue attente avant qu'il soit enfin install&#233; dans une chambre. Ce fut &#224; nouveau le cauchemar : &#224; nouveau des perfusions, &#224; nouveau des injections et des prises de sang. Le troisi&#232;me jour j'&#233;tais d&#232;s 9 heures du matin &#224; l'h&#244;pital pour demander le retour du malade chez lui ; j'ai d&#251; insister et attendre, attendre des heures. Brigitte &#233;tait aupr&#232;s de moi. Enfin l'ambulance se pr&#233;senta &#224; 13 h.30. Un jeune m&#233;decin se pencha sur Gus, allong&#233; sur la civi&#232;re : &#034;vous allez rentrer chez vous&#034;. Il r&#233;pondit d'une voix faible : &#034;c'est normal&#034;. Ce furent ses derni&#232;res paroles. A 14 heures nous &#233;tions &#224; la maison. C'&#233;tait un samedi apr&#232;s-midi, le 14 novembre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Brigitte alla aussit&#244;t &#224; la pharmacie chercher les antibiotiques prescrits &#224; l'h&#244;pital. J'&#233;tais pr&#232;s de Gus, je venais de le faire boire, j'&#233;coutais son souffle oppress&#233;. Brusquement sa t&#234;te s'inclina sur le c&#244;t&#233; et ce fut le silence, pour toujours. Quand je me pr&#233;cipitai pour appeler les services de secours, comme j'en avais l'habitude, il &#233;tait 16 heures. Les pompiers arriv&#232;rent 5 minutes plus tard, avec des infirmiers et un m&#233;decin, ils essay&#232;rent une r&#233;animation. Mais il &#233;tait mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme il m'est d&#233;j&#224; arriv&#233; dans le pass&#233;, je ne ressentis pas la douleur sur l'instant ; elle cheminait insidieusement. La tradition aust&#232;re dont j'&#233;tais p&#233;trie me commandait de ne pas me plaindre, de ne pas me confier. Les larmes coulaient en silence, dans la solitude. Les &#034;pompes fun&#232;bres&#034; fix&#232;rent au 19 novembre l'incin&#233;ration au P&#232;re Lachaise. Je passais, en attendant, les nuits chez Mathieu, et occupais mes journ&#233;es &#224; toute sorte de formalit&#233;s administratives. Au P&#232;re Lachaise nous avons attendu &#224; l'ext&#233;rieur le temps de la cr&#233;mation. Il y avait l&#224; tous nos proches, mais encore bien d'autres amis ou camarades. Certains dont il s'&#233;tait &#233;loign&#233; depuis longtemps : Vic, avec qui il avait &#233;t&#233; si li&#233; dans le dur combat des ann&#233;es 47 &#224; 49, Denise qu'il avait connue en premier &#224; l'U.C., Hardy qui venait sans doute rendre hommage &#224; un ancien. Et parmi ceux qui ne l'ont connu que dans ses derni&#232;res ann&#233;es, notre ami Richard ou notre vieux camarade Bonnel. Je ne connaissais aucun de ses coll&#232;gues du coll&#232;ge o&#249; il avait enseign&#233; pendant vingt ans ; ils sont venus nombreux et certains ont &#233;voqu&#233; les souvenirs qu'ils gardaient d'un bon camarade de travail. Gardien de la tradition, Bonnel, &#224; l'intention surtout des jeunes, nous emmena au Mur des f&#233;d&#233;r&#233;s avant que nous nous quittions. La journ&#233;e &#233;tait ensoleill&#233;e et nous faisions ce dernier adieu &#224; Gus sous un ciel bleu, parmi des tombes dont beaucoup portent des noms entr&#233;s dans l'histoire. Pour moi, la pr&#233;sence de ceux qui le respectaient, qui l'aimaient, &#233;tait un r&#233;confort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne voulais pas disperser les cendres au cimeti&#232;re, comme cela avait &#233;t&#233; fait l'ann&#233;e d'avant pour notre vieux camarade Fili&#226;tre. Mathieu m'accompagna &#224; Calais. L&#224;-bas au cimeti&#232;re &#233;taient enterr&#233;s les parents de Gus et son fr&#232;re G&#233;rard. Le 23 novembre nous y avons enterr&#233; aussi, pr&#232;s du caveau, l'urne contenant les cendres du fils a&#238;n&#233;. Nous &#233;tions une quinzaine r&#233;unis autour de la tombe ; dans ce pays o&#249; le ciel est si souvent pluvieux et gris, en ce jour d'automne il &#233;tait d'un bleu pur sous le soleil. Je m'attardai un peu devant le carr&#233; des croix de bois de la guerre de 14, et aussi devant le carr&#233; des familles anglaises install&#233;es depuis le 19&#232;me si&#232;cle &#224; Calais dans l'industrie de la dentelle. L'arri&#232;re grand-p&#232;re maternel de Gus avait &#233;t&#233; un de ceux-l&#224;, mais il n'&#233;tait pas mort &#224; Calais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De retour &#224; Paris, je sentis le besoin d'&#233;crire ce que Lulu devait appeler ma &#034;lettre de deuil&#034;, mais que je ne ressentais pas ainsi. C'&#233;tait plut&#244;t un r&#233;cit de la vie de Gus, de ce que je savais et connaissais de lui, que je voulais laisser pour que son souvenir demeure. L'&#233;criture n'est pas mon fort, j'ai souvent &#233;t&#233; contrari&#233;e par le d&#233;calage entre ce que je veux exprimer et les moyens de le faire. Les dix pages d&#233;di&#233;es &#224; Gus expriment avant tout le profond attachement que j'avais pour lui et qui restera. Pas un jour, pas un instant o&#249; il ne soit toujours pr&#233;sent &#224; mes c&#244;t&#233;s. Peu de temps apr&#232;s sa mort il me revint soudain en m&#233;moire un po&#232;me de Heine que j'avais appris &#224; l'&#233;cole, sans doute autour de mes 14 ou 15 ans, &#034;Die Wallfahrt nach Kevlaar&#034; (Le p&#233;lerinage &#224; Kevlaar) ; c'est le beau po&#232;me d'un c&#339;ur meurtri par la mort de l'&#234;tre cher et que seule la mort gu&#233;rit. (Je n'ai trouv&#233;, dans une &#233;dition bilingue, qu'une maigre traduction litt&#233;rale en fran&#231;ais).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne crois pas au ciel, ni &#224; aucune puissance surnaturelle, qui me viendrait en aide. Je dois vivre avec ma souffrance. D'autres avant moi l'ont fait et c'est dans leur exemple que je cherche du r&#233;confort. Le texte du Vieux &#233;crit &#224; la mort de L&#233;on S&#233;dov et qui lui &#233;tait d&#233;di&#233;, se termine par ses lignes : &#034;Jeunesse r&#233;volutionnaire de tous les pays, accepte de nous le souvenir de notre L&#233;on, adopte-le, comme ton fils, il en est digne, et que d&#233;sormais, il participe invisible &#224; tes luttes, puisque le sort lui a refus&#233; le bonheur de prendre part &#224; ta victoire finale.&#034; Plus d'un demi-si&#232;cle apr&#232;s que ces lignes furent &#233;crites, la jeunesse d'aujourd'hui n'est ni au seuil d'un monde nouveau, ni engag&#233;e dans un combat r&#233;volutionnaire. De la premi&#232;re guerre mondiale, dans laquelle mon p&#232;re a combattu et qui a mis l'Europe &#224; genoux, on disait qu'elle &#233;tait &#034;la der des der&#034;. Mais le d&#233;coupage de fronti&#232;res et les conditions de paix impos&#233;es par les vainqueurs, la France notamment, devaient engendrer vingt ans apr&#232;s une nouvelle guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s la deuxi&#232;me guerre mondiale, dans laquelle mes parents et mes s&#339;urs ont p&#233;ri et qui a atteint le degr&#233; absolu de l'horreur et de l'abjection, on avait dit : plus jamais &#231;a ! Alors l'h&#233;g&#233;monie de l'imp&#233;rialisme am&#233;ricain sur le monde et la mainmise de la Russie sur l'Europe de l'est et les Balkans ont engendr&#233; un autre genre de guerre, sous le signe de la bombe atomique, &#034;la guerre froide&#034;. Ennemis mais complices, tout a &#233;t&#233; fait par les vainqueurs pour emp&#234;cher la r&#233;volution, la chute du syst&#232;me qui &#034;porte en lui la guerre comme la nu&#233;e porte l'orage&#034;, selon la formule de Jaur&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui les pires fanatismes religieux, les haines nationalistes et chauvines attisent des guerres de clans, aliment&#233;es par les marchands d'armes. La France occupe une des premi&#232;res places dans l'exportation d'engins de mort. Dans l'ex-URSS &#233;clat&#233;e, les nostalgiques du tsar et des pogromes parlent haut et fort au nom de la &#034;Grande Russie&#034;. Dans l'Europe civilis&#233;e, la guerre en ex-Yougoslavie est une honte pour l'humanit&#233;, un remords pour chacun de nous qui assistons impuissants &#224; une guerre sauvage de &#034;purification ethnique&#034;. Les anciennes colonies d'Afrique sont &#224; la merci des multi-nationales qui entretiennent &#224; leur solde des dictateurs corrompus et sanguinaires. &#034;Tout le monde sait, &#233;crit sans ambages le Monde, qu'on ne peut pas faire d'affaires au Za&#239;re sans alimenter les caisses du g&#233;n&#233;ral Mobutu&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les pays capitalistes avanc&#233;s, plus d'un si&#232;cle apr&#232;s la cr&#233;ation de la Premi&#232;re Internationale, la classe ouvri&#232;re n'a plus de liens par-del&#224; les fronti&#232;res ; politiquement prostr&#233;e par les ravages du stalinisme, elle ne s'appuie plus sur de fortes organisations pour r&#233;sister &#224; l'exploitation capitaliste. La r&#233;alit&#233; est bien celle que montre le dessin de Plantu, o&#249; un patron bedonnant demande &#224; un ch&#244;meur : &#034;Qu'est-ce que vous pr&#233;f&#233;rez ? Un stage bidon, ou un emploi &#224; la con ?&#034; Dans les banlieues des grandes villes les jeunes sont aujourd'hui la r&#233;serve du nouveau lumpen-prol&#233;tariat. Jamais, dans pr&#232;s de soixante ann&#233;es de vie &#224; Paris, je n'ai vu autant de clochards et de mendiants, hommes et femmes, dans le m&#233;tro et dans la rue ; au point que j'en suis amen&#233;e &#224; donner ma petite pi&#232;ce, lamentable philanthropie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un texte de septembre 1939, &#034;l'URSS dans la guerre&#034;, Trotski &#233;crivait qu'en absence d'une r&#233;volution au cours de la guerre ou imm&#233;diatement apr&#232;s, si &#034;le prol&#233;tariat est partout rejet&#233; en arri&#232;re, sur tous les fronts, alors, nous aurons &#224; coup s&#251;r &#224; poser la question d'une r&#233;vision de notre conception de la pr&#233;sente &#233;poque et de ses forces motrices.&#034; Tout en &#233;crivant ces lignes Trotski n'a cess&#233; d'agir pour armer une avant-garde r&#233;volutionnaire, jusqu'au dernier jour de sa vie, celui o&#249; il fut assassin&#233;, le 20 ao&#251;t 1940. Car rien dans le cours de l'histoire n'est jamais d&#233;finitif. J'ai toujours v&#233;cu avec cet optimisme militant qui rend la vie supportable, et parfois belle. Point de retours sur le pass&#233;, de regrets ou de reproches. Ma passion &#233;tait de regarder vers l'avenir, de r&#233;fl&#233;chir &#224; ce qu'on allait pouvoir faire, le lendemain m&#234;me. D'ailleurs, si Gus avait &#233;t&#233; encore de ce monde, je n'aurais pas &#233;crit ces pages. Nous &#233;tions trop tourn&#233;s vers les autres, pour avoir envie de parler de nous. Mais le Vieux lui-m&#234;me n'a-t-il pas, au milieu de tant de combats et de travaux politiques, consacr&#233; du temps &#224; &#233;crire &#034;Ma Vie&#034;, non pas pour dresser un monument &#224; sa gloire, mais pour lutter contre l'imposture stalinienne. Ma vie militante fut br&#232;ve, une goutte dans l'oc&#233;an. Elle ne fut pas non plus h&#233;ro&#239;que. Mais j'esp&#232;re que ces quelques pages, dans lesquelles je raconte tant bien que mal mon itin&#233;raire, aideront au moins ceux qui les liront &#224; m&#233;diter sur la condition humaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ajoute que Richard a publi&#233; mon court r&#233;cit sur Gus, suivi d'un texte de Mathieu, sensible et juste. Les ann&#233;es passent, et je me sens comme un visiteur qui s'attarde. Il ne m'est sans doute pas donn&#233; de quitter la sc&#232;ne autrement que par la volont&#233; du destin. Et je finirai avec ces paroles de Heine : &#034;moi en tant qu'homme j'ai &#233;chou&#233;, mais les armes avec lesquelles j'ai combattu sont intactes&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;25.7. - 5.12.1993&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;IMAGINE (John Lennon)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Imagine there's no heaven it's easy if you try no hell below us above us only sky imagine all the people living for today... imagine there's no countries it isn't hard to do nothing to kill or die for no religion too imagine all the people living life in peace... imagine no possessions i wonder if you can no need for greed or hunger a brotherhood of man imagine all the people sharing all the world... you may say i'm a dreamer but i'm not the only one i hope some day you'll join us and the world will be as one.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Affiche manuscrite sur les murs de l'usine Thomson-CSF &#224; Issy-les-Moulineaux (mai-juin 1968) :&lt;br class='autobr' /&gt;
Matin, midi et soir, &#224; l'heure tu pointeras et sous aucun pr&#233;texte ta place ne quitteras tes absences sans arr&#234;t tu justifieras et tes arr&#234;ts de maladie &#224; notre contr&#244;le soumettras. De tes coll&#232;gues de travail tu te m&#233;fieras et ton salaire bien secr&#232;tement tu garderas sans r&#233;flexion ton travail ex&#233;cuteras et ta cadence continuellement augmenteras. Sur tes temps libres ton perfectionnement r&#233;aliseras et &#224; tout travail ta personne s'ex&#233;cutera pour fid&#233;lit&#233;, assiduit&#233;, &#224; des primes tu auras droit et qu'elles sautent sans cesse accepteras. De ta personne l'entreprise disposera et ton licenciement sans broncher accepteras pour toi l'entreprise pensera et d&#233;cidera et du confort bourgeois voulu par elle te r&#233;jouiras. Les vieux, les malades, les handicap&#233;s oublieras et de toutes les mis&#232;res jamais ne te pr&#233;occuperas le syndicat bien s&#251;r tu renieras pour ne penser qu'&#224; toi seul continuellement. Le reste par surcro&#238;t, l'entreprise te l'octroiera. Nous n'en voulons plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un texte de circonstance : Extraits du livre d'Emile Guillaumin, &#034;Le Syndicat de Baugignoux&#034; (syndicat paysan, d&#233;but du si&#232;cle).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;...Je fustige avec acrimonie, avec &#226;pret&#233; les absents ; je leur reproche leur inertie, assurant que, s'ils sont malheureux, c'est bien de leur faute. Et j'essaie de soulever, d'&#233;lectriser ceux qui sont l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Vous au moins, camarades, vous n'h&#233;siterez pas &#224; vous joindre &#224; nous ; vous viendrez grossir le bloc des audacieux et des vaillants qui sont d&#233;cid&#233;s &#224; l'effort n&#233;cessaire pour am&#233;liorer leur situation !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, la p&#233;riode finie, quand je les observe de sang froid, j'ai conscience de l'inutilit&#233; profonde de mes exhortations ; je sens que mes paroles glissent sur leur triple cuirasse d'ignorance, de m&#233;fiance et d'apathie. Je me dis :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Non, certes, ils ne marcheront pas...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au fond, pas plus que les absents, ils ne sont dispos&#233;s &#224; risquer une d&#233;marche grave pour un r&#233;sultat trop peu certain. Et quand je leur affirme que beaucoup sont pr&#234;ts &#224; la tenter, cette d&#233;marche, je m'illusionne moi-m&#234;me pour t&#226;cher de les entra&#238;ner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peine perdue, d'ailleurs...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au surplus, peut-&#234;tre vaut-il mieux qu'ils se tiennent tranquilles ! Sauraient-ils faire avec calme et dignit&#233;, comme je le con&#231;ois, le geste de fermet&#233; qu'on leur conseille ? Dans la lutte n&#233;cessaire pour le pain quotidien, ils font preuve d'une t&#233;nacit&#233;, d'une vaillance qui les ennoblit. Mais, sortis de l&#224;, ils sont &#233;go&#239;stes, faibles et grossiers...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;unis, ils sont, en plus, bruyants et un peu sauvages, et ils n'ont pas de vie int&#233;rieure...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi me harcelaient ces consid&#233;rations d&#233;courageantes ; et mon enthousiasme &#233;tait fictif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis, me sont apparues d'autres &#233;vidences qui me demeuraient encore voil&#233;es en ce temps-l&#224;. A l'heure qu'il est, je me demande si ce n'est pas un tr&#232;s grand malheur pour un homme du peuple d'avoir le go&#251;t du mieux social et du d&#233;veloppement intellectuel, ce qui l'am&#232;ne &#224; vivre en isol&#233; dans sa classe - parce que sa pens&#233;e n'est plus en harmonie avec celle de ses fr&#232;res de souffrance, dont il a cess&#233; d'&#234;tre le fr&#232;re d'ignorance.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/general/feigenbaum/works/1993/louise.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/general/feigenbaum/works/1993/louise.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire aussi :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4496&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4496&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.org/spip.php?article5580&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.org/spip.php?article5580&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article576&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article576&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5776&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5776&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://maitron.fr/korner-louise-dite-irene-dite-louise-barta-dite-klara-en-roumanie/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://maitron.fr/korner-louise-dite-irene-dite-louise-barta-dite-klara-en-roumanie/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/barta/1997/05/louise.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/barta/1997/05/louise.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Plate-forme de l'Opposition bolch&#233;vique unifi&#233;e (Trotsky-Zinoviev et l'essentiel des anciens dirigeants r&#233;volutionnaires bolcheviques)</title>
		<link>http://www.matierevolution.fr/spip.php?article6922</link>
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		<dc:date>2026-09-01T22:05:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Russie</dc:subject>
		<dc:subject>Stalinisme</dc:subject>
		<dc:subject>trotskisme</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Plate-forme de l'Opposition bolch&#233;vique unifi&#233;e (Trotsky-Zinoviev et l'essentiel des anciens dirigeants r&#233;volutionnaires bolcheviques) &lt;br class='autobr' /&gt;
I. Introduction &lt;br class='autobr' /&gt;
L&#233;nine, au dernier Congr&#232;s du Parti auquel il assistait, disait dans son discours : &#171; Voil&#224; encore une ann&#233;e de v&#233;cue ! L'&#201;tat est entre nos mains, mais dans le domaine de l'&#233;conomie politique, tout, durant cette ann&#233;e, n'a pas march&#233; selon notre volont&#233;. Nous ne voulons pas le reconna&#238;tre. Non ! Or, comment la machine a-t-elle fonctionn&#233; (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique81" rel="directory"&gt;4- Ce qu'est le socialisme et ce qu'il n'est pas&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?mot25" rel="tag"&gt;Russie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?mot99" rel="tag"&gt;Stalinisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?mot312" rel="tag"&gt;trotskisme&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Plate-forme de l'Opposition bolch&#233;vique unifi&#233;e (Trotsky-Zinoviev et l'essentiel des anciens dirigeants r&#233;volutionnaires bolcheviques)&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;I. Introduction&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#233;nine, au dernier Congr&#232;s du Parti auquel il assistait, disait dans son discours : &#171; Voil&#224; encore une ann&#233;e de v&#233;cue ! L'&#201;tat est entre nos mains, mais dans le domaine de l'&#233;conomie politique, tout, durant cette ann&#233;e, n'a pas march&#233; selon notre volont&#233;. Nous ne voulons pas le reconna&#238;tre. Non ! Or, comment la machine a-t-elle fonctionn&#233; ? La machine roule, non pas dans la direction dans laquelle nous la dirigeons, mais dans la direction o&#249; la dirige quelqu'un. Ce quelqu'un, c'est peut-&#234;tre les ill&#233;gaux, les irresponsables, les gens venus Dieu sait d'o&#249; : les sp&#233;culateurs, les capitalistes petits propri&#233;taires. Peut-&#234;tre les uns et les autres. La machine roule tout &#224; fait autrement, surtout autrement que celui qui est au volant se le repr&#233;sente. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces paroles indiquent comment il faut examiner les questions fondamentales de notre politique. O&#249; va la machine, o&#249; va l'&#201;tat, o&#249; va le pouvoir ? Vont-ils l&#224; o&#249;, nous autres communistes, qui exprimons les int&#233;r&#234;ts et la volont&#233; de la classe ouvri&#232;re et de l'immense majorit&#233; de la paysannerie, le voudrions, ou non, ou peut-&#234;tre pas tout &#224; fait par l&#224; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Durant les ann&#233;es qui se sont &#233;coul&#233;es depuis la mort de L&#233;nine, nous avons essay&#233; plus d'une fois d'attirer l'attention des institutions centrales du Parti et par la suite du parti tout entier, sur le fait qu'en raison d'une fausse politique, les dangers signal&#233;s par L&#233;nine se sont multipli&#233;s ; la machine ne va pas dans la direction o&#249; les int&#233;r&#234;ts des ouvriers et des paysans exigent qu'elle aille. A la veille du nouveau congr&#232;s du Parti nous pensons de notre devoir, malgr&#233; toutes les poursuites auxquelles nous sommes expos&#233;s, d'indiquer ceci au Parti, avec une force redoubl&#233;e, car nous sommes convaincus que cet &#233;tat de choses peut-&#234;tre corrig&#233; et qu'il peut-&#234;tre redress&#233; par le parti lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand L&#233;nine disait que la machine allait souvent l&#224; o&#249; elle &#233;tait dirig&#233;e par des forces hostiles, il voulait en m&#234;me temps attirer l'attention de nous tous sur deux circonstances les plus importantes. Premi&#232;rement, que dans notre structure sociale existent des forces hostiles &#224; notre cause : le koulak, le nepman, le bureaucrate qui utilisent, contre nous et notre &#201;tat arri&#233;r&#233;, les fautes de notre politique et qui s'appuient effectivement sur tout le capitalisme mondial. Deuxi&#232;mement : que ces forces hostiles ont une telle importance qu'elles peuvent pousser notre machine d'&#201;tat et notre machine &#233;conomique l&#224; o&#249; il ne faut pas qu'elles aillent et, dans l'avenir, m&#234;me essayer, sous une forme d'abord d&#233;guis&#233;e, de s'emparer du volant de cette machine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les paroles de L&#233;nine nous obligeaient tous :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#193; suivre attentivement la croissance des forces ennemies : le koulak, le nepman, le bureaucrate ;&lt;br class='autobr' /&gt; &#193; nous rendre compte que, dans la mesure du rel&#232;vement g&#233;n&#233;ral du pays, ces forces vont chercher &#224; s'assembler, &#224; apporter leurs &#171; modifications &#187; &#224; nos plans, &#224; renforcer leur pression sur notre politique, &#224; d&#233;fendre &#224; travers nos diff&#233;rents appareils leurs propres int&#233;r&#234;ts ;&lt;br class='autobr' /&gt; &#193; prendre les mesures n&#233;cessaires pour, de toute mani&#232;re, affaiblir la croissance, le rassemblement et la pression de ces forces ennemies en emp&#234;chant qu'elles puissent cr&#233;er une situation qui, tout en &#233;tant cach&#233;e, constitue n&#233;anmoins en fait une dualit&#233; de pouvoir vers laquelle elles aspirent ;&lt;br class='autobr' /&gt; &#193; faire part de ces processus de classes &#224; la classe ouvri&#232;re et &#224; dire l'enti&#232;re v&#233;rit&#233; &#224; tous les travailleurs. C'est en cela que consiste actuellement l'axe de la question en ce qui concerne le danger &#171; thermidorien &#187; et la lutte contre lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis que L&#233;nine a donn&#233; cet avertissement, beaucoup de choses se sont am&#233;lior&#233;es chez nous, mais beaucoup ont empir&#233;. L'influence de l'appareil d'&#201;tat grandit et avec lui grandissent les alt&#233;rations bureaucratiques de l'&#201;tat ouvrier. La croissance absolue et relative du capitalisme &#224; la campagne et sa croissance absolue &#224; la ville commencent &#224; entra&#238;ner l'accroissement chez les &#233;l&#233;ments bourgeois de notre pays de la conscience de leur force politique. Ces &#233;l&#233;ments cherchent &#224; d&#233;moraliser, souvent non sans succ&#232;s, m&#234;me une partie des communistes avec lesquels ils sont continuellement en contact, soit dans le travail, soit au cours de la vie quotidienne. Le mot d'ordre lanc&#233; par Staline, lors du XIV&#176; Congr&#232;s du Parti : Feu &#224; gauche ! n'a pu que faciliter le rassemblement des &#233;l&#233;ments de droite dans le Parti et des &#233;l&#233;ments bourgeois-oustrialovistes dans le pays. La question de savoir qui des deux aura le dessus se r&#233;sout par une lutte de classe continuelle sur tous les secteurs des fronts &#233;conomique, politique et culturel - pour un d&#233;veloppement socialiste ou pour un d&#233;veloppement capitaliste, pour la r&#233;partition du revenu national selon l'une ou l'autre voie emprunt&#233;e, pour la pl&#233;nitude du pouvoir prol&#233;tarien ou pour le partage de ce pouvoir avec la nouvelle bourgeoisie. Dans le pays, o&#249; l'&#233;crasante majorit&#233; de la population est constitu&#233;e par la petite et la toute petite paysannerie, et en g&#233;n&#233;ral, la toute petite propri&#233;t&#233;, les processus principaux de cette lutte s'accomplissent souterrainement &#231;a et l&#224;, de jour en jour, jusqu'&#224; ce que d'une mani&#232;re soudaine et inattendue, ils fassent irruption &#224; l'ext&#233;rieur. L'&#233;l&#233;ment capitaliste trouve avant tout son expression dans la diff&#233;renciation de la campagne et dans la croissance de, la propri&#233;t&#233; priv&#233;e. Les gros bonnets de la campagne, comme les &#233;l&#233;ments bourgeois des villes, s'entrelient plus &#233;troitement avec les diff&#233;rents cha&#238;nons de l'appareil &#233;conomique d'&#201;tat. Il arrive assez souvent que cet appareil permet &#224; la nouvelle bourgeoisie d'enve&#173;lopper dans des statistiques n&#233;buleuses sa lutte efficace en faveur de l'augmentation de sa part du revenu national.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'appareil commercial de l'&#201;tat, de la coop&#233;ration et des particuliers absorbe une immense partie du revenu national : plus d'un dixi&#232;me de la production brute. D'autre part, le capital priv&#233;, dans le roulement du capital de circulation industrielle, occupe ces derni&#232;res ann&#233;es sensiblement plus d'un cinqui&#232;me du roulement dont le chiffre total atteint plus de 5 milliards de recettes par an. Jusqu'&#224; maintenant, la masse des consommateurs re&#231;oit plus de 50 %. des produits de premi&#232;re n&#233;cessit&#233; des mains du commerce priv&#233;. C'est ici que le commerce priv&#233; trouve sa source de profits et d'accumulation. La diff&#233;rence (ciseaux) entre les prix de la production agricole et ceux de la production industrielle, la diff&#233;rence entre les prix de gros et de d&#233;tail, ce que l'on appelle la &#171; rupture &#187; des prix, selon les diverses branches de l'&#233;conomie rurale, selon les secteurs, selon les saisons, selon la diff&#233;rence entre les prix int&#233;rieurs et les prix mondiaux (contrebande), tout cela repr&#233;sente pour le capital priv&#233; une source continuelle d'enrichissements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le capital priv&#233; recueille un int&#233;r&#234;t usuraire sur les hypoth&#232;ques et s'enrichit sur les emprunts d'&#201;tat. Le r&#244;le de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e est aussi tr&#232;s important dans l'industrie. Si, ces derniers temps, il a une tendance &#224; diminuer d'une fa&#231;on relative, dans sa totalit&#233; il grandit. L'industrie capitaliste priv&#233;e, soumise au contr&#244;le de l'&#201;tat, a une production brute de 400 millions par an. La petite industrie &#224; domicile et l'artisanat ont une production annuelle de 1 800 millions. La production non &#233;tatique, prise dans son ensemble, repr&#233;sente plus de 20 % de toute la production industrielle marchande et pr&#232;s de 40 % des marchandises vendues sur l'ensemble du march&#233;. La grande masse de cette industrie est li&#233;e d'une fa&#231;on ou d'une autre au capital priv&#233;. Les formes multiples, aussi bien apparentes que cach&#233;es, de l'exploitation des masses artisanales par le capital commercial et par le capital de l'industrie &#224; domicile, sont la source, extr&#234;mement importante et toujours grandissante, de l'accumulation de la nouvelle bourgeoisie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les imp&#244;ts, les salaires, les prix, le cr&#233;dit sont, dans notre r&#233;gime, les leviers essentiels pour la r&#233;partition du revenu national, le renforcement de certaines classes et l'affaiblissement des autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'imp&#244;t agricole &#224; la campagne, en r&#232;gle g&#233;n&#233;rale, se r&#233;partit progressivement &#224; rebours : lourdement sur les pauvres, l&#233;g&#232;rement sur les paysans riches et les paysans &#233;conomiquement forts. D'apr&#232;s des calculs approximatifs, 34 % de l'&#233;conomie rurale pauvre de l'URSS (m&#234;me en dehors des r&#233;gions o&#249; la diff&#233;renciation est d&#233;j&#224; tr&#232;s accentu&#233;e, comme en Ukraine, dans le Caucase du Nord, en Sib&#233;rie) poss&#232;dent 18 % du revenu net conventionnel ; cette m&#234;me proportion de 18 % de revenus est poss&#233;d&#233;e par le groupe des paysans riches qui embrasse 7,5 % de l'&#233;conomie rurale, alors que chacun de ces groupes paie &#224; peu pr&#232;s la m&#234;me quantit&#233;, soit environ 20 % du total des imp&#244;ts. Il est clair que l'imp&#244;t p&#232;se beaucoup plus lourdement sur chaque &#233;conomie rurale pauvre que sur chaque &#233;conomie koulak, ou que sur chaque &#233;conomie de paysans ais&#233;s. Contrairement aux craintes des dirigeants du XlV&#176; Congr&#232;s, notre politique en mati&#232;re d'imp&#244;ts est loin de &#171; d&#233;shabiller &#187; le koulak et elle ne met nulle entrave &#224; la concentration entre ses mains de r&#233;serves en argent et en nature de plus en plus fortes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#244;le des imp&#244;ts indirects, dans notre budget, grandit de fa&#231;on mena&#231;ante aux d&#233;pens des imp&#244;ts directs. De ce fait m&#234;me, le poids des imp&#244;ts se d&#233;place automatiquement des couches sup&#233;rieures sur les couches inf&#233;rieures. Les imp&#244;ts sur les ouvriers ont &#233;t&#233;, en 1925-1926, deux fois plus &#233;lev&#233;s que dans l'ann&#233;e pr&#233;c&#233;dente, alors que les imp&#244;ts sur le reste de l&#224; population des villes ont diminu&#233; de 6 % ( Courrier financier, 1927, n&#176; 2, page 52) : l'imp&#244;t sur l'alcool est un fardeau de plus en plus insupportable, surtout dans les r&#233;gions industrielles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'augmentation du revenu par t&#234;te en 1926, par rapport &#224; 1925 est, d'apr&#232;s certains calculs approximatifs, pour les paysans de 19 % pour les ouvriers de 26 % pour les commer&#231;ants et industriels de 46 %. Si on divisait les &#171; paysans &#187; en trois groupes principaux, on d&#233;couvrirait de fa&#231;on indiscutable que chez le koulak le revenu s'est beaucoup plus accru que chez l'ouvrier Les revenus des commer&#231;ants et des industriels, qui sont calcul&#233;s d'apr&#232;s les donn&#233;es des imp&#244;ts sont, sans aucun doute, sous-estim&#233;s (en dessous de la r&#233;alit&#233;). Cependant, ces chiffres embellis t&#233;moignent clairement de l'accroissement des antagonismes de classes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;cart des prix entre les produits agricoles et industriels est devenu encore plus grand depuis un an et demi. Pour ses produits, le paysan ne recevait pas plus de 125 % des prix d'avant-guerre ; et pour les produits manufactur&#233;s, il ne payait pas moins de 220 % des prix d'avant-guerre. Le surplus que paye la paysannerie se r&#233;partit principalement sur les couches inf&#233;rieures et il s'est &#233;lev&#233;, pour l'ann&#233;e &#233;coul&#233;e, &#224; plus d'un milliard de roubles. Ceci entra&#238;ne non seulement l'aggravation des contradictions entre l'&#233;conomie rurale et l'industrie, mais accentue fortement la diff&#233;renciation de la campagne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;cart entre les prix de gros et de d&#233;tail occasionne des pertes &#224; l'&#201;tat et aux consommateurs ; il y a un tiers qui gagne, c'est le particulier, c'est-&#224;-dire le capitaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le salaire r&#233;el, en 1927, est dans le meilleur cas, au m&#234;me niveau que dans l'automne 1925. Mais ce qui est indiscutable c'est que, pendant ces deux ann&#233;es, notre pays s'est enrichi, le revenu g&#233;n&#233;ral s'est accru, les gros bonnets de la campagne, les koulaks, ont augment&#233; leurs r&#233;serves avec une rapidit&#233; &#233;norme. L'accumulation du capitalisme priv&#233;, du commer&#231;ant, du sp&#233;culateur grandit extraordinairement. Il est clair que la part de la classe ouvri&#232;re dans le revenu g&#233;n&#233;ral du pays diminue en m&#234;me temps que la part des autres classes grandit. C'est le fait le plus important pour l'appr&#233;ciation de la situation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut affirmer que fournir des indications publiques sur les contradictions du d&#233;veloppement et de l'accroissement des forces hostiles, c'est de la panique et du pessimisme ; le font ceux qui, au fond d'eux-m&#234;mes, trouvent que notre classe ouvri&#232;re et notre parti ne pourront pas surmonter les difficult&#233;s et les dangers. Nous ne partageons pas ce point de vue. Il faut voir clairement les dangers. Nous les indiquons avec pr&#233;cision pour lutter plus s&#251;rement contre eux et pour les vaincre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'&#233;poque de la Nep, un certain accroissement des forces qui nous sont hostiles - koulaks, nepmans, bureaucrates - est in&#233;vitable. Ces forces ne peuvent &#234;tre supprim&#233;es par des mesures administratives ou par une simple pression &#233;conomique. En instaurant la Nep et en la r&#233;alisant, nous avons nous-m&#234;mes fait une certaine place aux rapports capitalistes dans notre pays. Et, pendant un laps de temps encore assez long, nous devrons reconna&#238;tre que leur existence est in&#233;vitable. L&#233;nine n'a fait que rappeler une v&#233;rit&#233; banale et n&#233;cessaire aux ouvriers quand il a dit : &#171; Tant que nous vivrons dans un pays &#224; majorit&#233; petite paysanne, il existera toujours en Russie, pour le capitalisme, une base beaucoup plus solide que pour le communisme ; il est n&#233;cessaire de s'en souvenir... nous n'avons pas extirp&#233; les racines du capitalisme et le fondement et la base de l'ennemi int&#233;rieur ne sont pas &#233;branl&#233;s. &#187; (T. XVII, page 427). Ce fait social le plus important, indiqu&#233; par L&#233;nine, ne peut pas, comme il le dit, &#234;tre simplement ray&#233; d'un trait de plume, mais on peut surmonter les difficult&#233;s et les vaincre par une politique juste, syst&#233;matique et m&#233;thodique de la part de la classe ouvri&#232;re, s'appuyant sur la paysannerie pauvre et en s'alliant avec la paysannerie moyenne. Cette politique consiste principalement dans le renforcement de toutes les positions sociales du prol&#233;tariat, dans le rel&#232;vement aussi rapide que possible des positions de commandement du socialisme, en liaison la plus &#233;troite avec la pr&#233;paration et le d&#233;veloppement de la r&#233;volution prol&#233;tarienne mondiale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une politique l&#233;niniste juste comprend aussi l'utilisation de la man&#339;uvre dans la lutte contre les forces du capitalisme. L&#233;nine a us&#233; maintes fois du moyen des concessions particuli&#232;res afin de contourner l'ennemi, des reculs temporaires dans le but d'avancer avec plus de s&#251;ret&#233; par la suite. La strat&#233;gie de la man&#339;uvre est encore actuellement n&#233;cessaire. Il ne faut pas louvoyer, mais man&#339;uvrer l'ennemi quand on ne peut pas le renverser par une attaque directe. L&#233;nine est rest&#233; invariablement dans la ligne de la r&#233;volution prol&#233;tarienne. De son temps, le parti connaissait toujours les causes de la man&#339;uvre, le sens de celle-ci, les limites au-del&#224; desquelles on ne pouvait plus reculer et les positions d'o&#249; on recommencera l'offensive prol&#233;tarienne. La retraite du temps de L&#233;nine s'appelait la retraite, une concession une concession. Gr&#226;ce &#224; cela, l'arm&#233;e prol&#233;tarienne conservait toujours dans la man&#339;uvre sa formation compacte, son esprit combatif, et la compr&#233;hension du but &#224; atteindre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant cette derni&#232;re p&#233;riode, la direction du parti s'est &#233;cart&#233;e de la ligne trac&#233;e par L&#233;nine. Le groupe Staline m&#232;ne le parti &#224; l'aveuglette, cachant les forces de l'ennemi, donnant &#224; tout une apparence toute superficielle de succ&#232;s. Il ne donne aucune perspective au prol&#233;tariat, ou, ce qui est pire, il lui donne une perspective fausse. Il avance en zigzags, s'adaptant aux &#233;l&#233;ments hostiles, affaiblissant et embrouillant les forces de l'arm&#233;e prol&#233;tarienne. Il favorise la croissance et la passivit&#233;, la m&#233;fiance &#224; l'&#233;gard de la direction, la d&#233;fiance dans les forces de la r&#233;volution. Se r&#233;f&#233;rant &#224; la strat&#233;gie manoeuvri&#232;re de L&#233;nine, il cache ses oscillations sans principes et inattendues pour le Parti, oscillations qui d&#233;composent ce dernier et n'ont d'autre r&#233;sultat que de faire gagner du temps &#224; l'ennemi et de lui permettre de prendre de l'avance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;chantillons les plus &#171; classiques &#187; des man&#339;uvres de Staline, Boukharine et Rykov, sur l'ar&#232;ne internationale, sont la politique chinoise et la politique envers le Comit&#233; anglo-russe, et, &#224; l'int&#233;rieur du pays, leur politique envers le koulak. Dans toutes ces questions le parti et la classe ouvri&#232;re n'ont su la v&#233;rit&#233; ou une partie de celle-ci que lorsque se sont abattues sur leurs t&#234;tes les lourdes cons&#233;quences d'une ligne fausse &#224; sa base.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux ans apr&#232;s que le groupe Staline ait effectivement d&#233;termin&#233; la politique des institutions centrales du Parti, on petit consid&#233;rer comme compl&#232;tement prouv&#233; que la politique de ce groupe a &#233;t&#233; impuissante &#224; &#233;viter : 1&#176; la croissance d&#233;mesur&#233;e des forces qui veulent orienter le d&#233;veloppement de notre pays dans la voie capitaliste ; 2&#176; l'affaiblissement de la situation de la classe ouvri&#232;re et de la paysannerie pauvre en face de la force grandissante du koulak, du nepman et du bureaucrate ; 3&#176; l'affaiblissement de la situation g&#233;n&#233;rale de l'&#201;tat ouvrier dans sa lutte contre le capitalisme mondial, l'aggravation de la situation internationale de l'URSS&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La faute directe du groupe de Staline, c'est qu'au lieu de dire au Parti, &#224; la classe ouvri&#232;re et &#224; la paysannerie, toute la v&#233;rit&#233; sur la situation, il a cach&#233; cette v&#233;rit&#233; en pr&#233;sentant, sous une forme &#233;triqu&#233;e, la croissance des forces ennemies en fermant la bouche &#224; ceux qui r&#233;clamaient et d&#233;couvraient la v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La concentration du feu &#224; gauche alors que toute la situation est caract&#233;ris&#233;e par des dangers de droite, l'&#233;touffement grossi&#232;rement m&#233;canique de toute critique exprimant les craintes l&#233;gitimes du prol&#233;tariat quant &#224; la destin&#233;e de la r&#233;volution prol&#233;tarienne, l'acquiescement &#224; toute d&#233;viation de droite, l'affaiblissement de l'influence prol&#233;tarienne et du vieux noyau bolchevik dans le parti : tout ceci affaiblit et d&#233;sarme la classe ouvri&#232;re ait moment o&#249; l'activit&#233; du prol&#233;tariat, la vigilance et la coh&#233;sion du Parti, ainsi que la fid&#233;lit&#233; aux v&#233;ritables commandements de L&#233;nine, sont les plus n&#233;cessaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On d&#233;forme L&#233;nine, on le corrige, on l'interpr&#232;te, on le compl&#232;te selon les besoins de la cause pour couvrir les fautes successives. Depuis la mort de L&#233;nine, on a cr&#233;&#233; toute une s&#233;rie de nouvelles th&#233;ories, simplement pour justifier, th&#233;oriquement, l'&#233;loigne&#173;ment du groupe Staline de la voie de la r&#233;volution prol&#233;tarienne. Les mencheviks et la presse capitaliste voient et acclament, dans la politique et les nouvelles th&#233;ories de Staline-Boukharine-Martinov, une marche en avant selon la th&#233;orie d'Oustrialov &#171; plus en avant que L&#233;nine &#187;, la sagesse d'hommes d'&#201;tat, le &#171; r&#233;alisme &#187;, le renoncement aux &#171; utopies &#187; du bolchevisme r&#233;volutionnaire. Dans l'&#233;loignement de la direction du parti de toute une s&#233;rie de disciples de L&#233;nine, ils voient les premiers pas vers le passage &#224; une nouvelle voie et s'en f&#233;licitent ouvertement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant ce temps, le processus &#233;l&#233;mentaire de la Nep, non frein&#233;e et non dirig&#233;e par une ferme politique de classe, pr&#233;pare de nouveaux glissements dangereux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;25 millions de petites &#233;conomies rurales sont la source principale des tendances capitalistes. La couche sup&#233;rieure des koulaks qui na&#238;t de cette masse, r&#233;alise le processus de l'accumulation primitive du capitalisme qui mine profond&#233;ment les positions du socialisme. Le sort ult&#233;rieur de ce processus d&#233;pend en dernier lieu des rapports entre la croissance des &#233;conomies &#233;tatiques et des &#233;conomies priv&#233;es. Le retard de l'industrie augmente le rythme cl&#233; la diff&#233;renciation de la paysannerie et multiplie les dangers politiques qui en d&#233;coulent. &#171; Les koulaks, &#233;crivait L&#233;nine, ont plus d'une fois, dans l'histoire des autres pays, restaur&#233; le pouvoir des f&#233;odaux, des tzars, des cur&#233;s et des capitalistes. Il en fut ainsi dans toutes les r&#233;volutions europ&#233;ennes pass&#233;es, lorsque les koulaks, en raison de la faiblesse des ouvriers, r&#233;ussissaient &#224; faire r&#233;gresser la r&#233;publique vers la monarchie, le pouvoir des travailleurs vers la domination des exploiteurs, des riches, des parasites ! On peut tr&#232;s facilement r&#233;concilier le koulak avec les f&#233;odaux, les tzars et les cur&#233;s, m&#234;me s'ils s'&#233;taient querell&#233;s ant&#233;rieurement, mais avec la classe ouvri&#232;re, jamais. &#187; (L&#233;nine, Camarades ouvriers, marchons &#224; la lutte finale, &#233;dition de l'Institut L&#233;nine, pages 1 et 2). Celui qui n'a pas compris cela, celui qui pense que l'on peut &#171; int&#233;grer &#187; le koulak dans notre socialisme n'est capable que d'une seule chose : &#171; c'est de faire &#233;chouer la R&#233;volution &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le pays existent deux positions essentielles, s'excluant r&#233;ciproquement : l'une - position prol&#233;tarienne construisant le socialisme, l'autre - position de la bourgeoisie qui tend &#224; entra&#238;ner le d&#233;veloppement vers une voie capitaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le camp de la bourgeoisie, et des couches de la petite bourgeoisie qui sont &#224; sa remorque, met tous ses espoirs dans l'initiative priv&#233;e et l'int&#233;r&#234;t individuel. Ce camp mise sur le pays &#171; &#233;conomiquement fort &#187; afin que la coop&#233;ration, l'industrie et le commerce ext&#233;rieur servent ses propres int&#233;r&#234;ts. Ce camp consid&#232;re que l'industrie socialiste ne doit pas compter sur le budget d'&#201;tat. Le rythme du d&#233;veloppement de l'industrie ne doit pas contrecarrer les int&#233;r&#234;ts de l'accumulation capitaliste agraire. La lutte pour l'augmentation du rendement de la production signifie, pour la petite bourgeoisie qui se renforce quotidiennement, une pression sur les muscles et les nerfs des ouvriers. La lutte pour la baisse des prix signifie, pour elle, la diminution de l'accumulation de l'industrie socialiste dans l'int&#233;r&#234;t du capital commercial ; la lutte avec le bureaucratisme signifie, pour le petit-bourgeois, la dispersion de l'industrie, l'affaiblissement des d&#233;buts collectifs de l'industrie, la mise au dernier plan de l'industrie lourde, c'est-&#224;-dire l'adaptation aux paysans &#233;conomiquement forts, avec la perspective prochaine de la liquidation du monopole du commerce ext&#233;rieur. C'est le chemin des oustrialovistes. Cela s'appelle : le capitalisme &#224; &#233;ch&#233;ances. Cette tendance dans le pays influence m&#234;me certains cercles du parti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La voie prol&#233;tarienne est exprim&#233;e dans les paroles suivantes de L&#233;nine : &#171; La victoire du socialisme sur le capitalisme, l'affermissement du socialisme, peut &#234;tre seulement consid&#233;r&#233;e comme assur&#233;e quand le pouvoir gouvernemental prol&#233;tarien, ayant d&#233;finitivement r&#233;prim&#233; toute r&#233;sistance des exploiteurs, et assur&#233; son plein &#233;quilibre et son autorit&#233;, aura r&#233;organis&#233; toute l'industrie sur la base d'une grosse production collective et sur un nouveau fondement technique (&#233;lectrification dans toutes les branches principales de l'&#233;conomie). Cette r&#233;organisation peut seule donner la possibilit&#233; de fournir aux campagnes arri&#233;r&#233;es et dispers&#233;es, une aide radicale technique et sociale cr&#233;ant ainsi une base mat&#233;rielle pour un accroissement consid&#233;rable de la productivit&#233; du travail agricole et du travail g&#233;n&#233;ral &#224; la campagne, contraignant ainsi les petits cultivateurs, par la force de l'exemple et leur propre int&#233;r&#234;t, &#224; passer de la petite production &#224; la grande culture collective m&#233;canique. &#187; (R&#233;solution du II&#176; Congr&#232;s de l'IC). C'est sous cet angle que doit &#234;tre &#233;difi&#233;e toute la politique du Parti (imp&#244;ts, industries, &#233;conomies rurales, commerce ext&#233;rieur et int&#233;rieur, etc.). Telle est la position essentielle de l'Opposition. C'est le chemin vers le socialisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre ces deux positions, se trouve, toujours plus pr&#232;s de la premi&#232;re, la ligne de Staline, compos&#233;e de courts zigzags &#224; gauche et de larges zigzags &#224; droite. Le chemin de L&#233;nine signifie le d&#233;veloppement socialiste des forces productives dans la lutte continuelle contre les &#233;l&#233;ments capitalistes. La voie d'Oustrialov signifie le d&#233;veloppement sur des bases capitalistes, par le moyen de l'annulation progressive des conqu&#234;tes d'Octobre. Le chemin de Staline conduit en r&#233;alit&#233; &#224; freiner le d&#233;veloppement des forces productives, &#224; diminuer le poids sp&#233;cifique des &#233;l&#233;ments du socialisme et par l&#224; m&#234;me &#224; pr&#233;parer la victoire de la voie d'Oustrialov. Le cours de Staline est d'autant plus dangereux et d'autant plus n&#233;faste qu'il cache les d&#233;viations r&#233;elles sous des mots simples et des expressions courantes. L'accomplissement du processus de reconstruction a pos&#233; d'une fa&#231;on aigu&#235; les t&#226;ches essentielles du d&#233;veloppement &#233;conomique et, par l&#224; m&#234;me, sap&#233; la position de Staline, qui ne convient pas aux grandes questions ; que ce soit la question chinoise ou la reconstruction du capital de base de l'URSS.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; la tension de la situation, qui est rendue extr&#234;mement aigu&#235; par les fautes grossi&#232;res de la direction actuelle, cet &#233;tat de choses est tout &#224; fait r&#233;parable. Mais il faut, pour cela, changer radicalement la ligne de la direction du parti, dans le sens de la ligne trac&#233;e par L&#233;nine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;II. La situation de la classe ouvri&#232;re et les syndicats&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La R&#233;volution d'Octobre a, pour la premi&#232;re fois dans l'histoire, transform&#233; le prol&#233;tariat en classe dirigeante d'un immense pays. La nationalisation des moyens de production signifiait un premier pas d&#233;cisif vers la reconstruction socialiste de tout le syst&#232;me social b&#226;ti sur l'exploitation de l'homme par l'homme. L'introduction de la loi sur les huit heures a &#233;t&#233; un pas en avant dans la voie de la transformation compl&#232;te des conditions vitales et culturelles d'existence de la classe ouvri&#232;re. Malgr&#233; la pauvret&#233; du pays, le Code du Travail a &#233;tabli pour les ouvriers - et parmi eux pour les couches les plus arri&#233;r&#233;es qui, dans le pass&#233;, &#233;taient absolument sans d&#233;fense - des garanties juridiques qui n'avaient &#233;t&#233; et ne seront jamais accord&#233;es par l'&#201;tat capitaliste le plus riche. Les syndicats professionnels ont &#233;t&#233; &#233;lev&#233;s jusqu'au niveau de l'arme la plus importante entre les mains de la classe dirigeante ; ils ont re&#231;u la possibilit&#233;, d'une part, d'englober de larges masses qui, dans d'autres conditions sociales, leur auraient &#233;chapp&#233; et, d'autre part, d'influencer directement et sans interm&#233;diaire, toute la marche de la politique de l'&#201;tat ouvrier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La t&#226;che du Parti consiste &#224; assurer l'application de ces grandioses conqu&#234;tes historiques en leur donnant leur plein contenu. Le succ&#232;s dans cette voie d&#233;pend, d'une part, des conditions objectives nationales et internationales ; d'autre part, de la justesse de la ligne et du savoir-faire de la direction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;l&#233;ments d&#233;cisifs pour la marche de notre pays dans la voie socialiste et non capitaliste sont li&#233;s &#233;troitement aux am&#233;liorations dans le domaine de l'existence de la classe ouvri&#232;re. Ces am&#233;liorations doivent trouver leur expression dans le domaine mat&#233;riel : le nombre des ouvriers occup&#233;s dans les industries, le niveau du salaire r&#233;el, le caract&#232;re du budget ouvrier, les conditions locatives des travailleurs, l'assistance m&#233;dicale, etc. ; dans le domaine politique le Parti, les syndicats, les Soviets, les jeunesses ; enfin, dans le domaine culturel : l'&#233;cole, la litt&#233;rature, le journal, le th&#233;&#226;tre. La tendance &#224; repousser &#224; l'arri&#232;re-plan les int&#233;r&#234;ts vitaux des ouvriers et, sous le nom m&#233;prisant d'&#171; esprit d'atelier &#187;, &#224; les opposer aux aspirations historiques de leur classe repr&#233;sente une tendance th&#233;oriquement fausse et politiquement dangereuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'accaparement par l'&#201;tat prol&#233;tarien de la plus-value n'est &#233;videmment pas de l'exploitation. Mais nous avons : 1&#176; l'&#201;tat ouvrier avec des d&#233;formations bureaucratiques, l'appareil privil&#233;gi&#233; de direction d&#233;mesur&#233;ment grossi absorbant une tr&#232;s grande part de la plus-value ; 2&#176; la bourgeoisie grandissante qui, par le commerce et par suite de l'&#233;cart des prix, accapare une partie de la plus-value provenant de l'industrie d'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En g&#233;n&#233;ral, pendant la p&#233;riode de reconstruction, les effectifs des ouvriers et les conditions de leur existence grandissaient non seulement d'une fa&#231;on absolue, mais m&#234;me relativement &#224; la croissance des autres classes, alors que, dans la derni&#232;re p&#233;riode, c'est le contraire qui s'est produit : la croissance des effectifs ouvriers, l'am&#233;lioration de leur sort marquent un temps d'arr&#234;t, tandis que, pendant cette m&#234;me p&#233;riode, les forces ennemies continuent &#224; grandir d'une fa&#231;on acc&#233;l&#233;r&#233;e, ce qui non seulement fait empirer in&#233;vitablement la situation des ouvriers &#224; l'usine, mais diminue le poids du prol&#233;tariat dans la soci&#233;t&#233; sovi&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mencheviks, les agents de la bourgeoisie dans les milieux ouvriers montrent perfidement les difficult&#233;s mat&#233;rielles de nos ouvriers, essayant d'opposer le prol&#233;tariat &#224; l'&#201;tat sovi&#233;tique et d'amener les ouvriers &#224; accepter leurs th&#233;ories petites-bourgeoises et de &#171; marche arri&#232;re vers le capitalisme &#187;. Les fonctionnaires, contents d'eux-m&#234;mes, qui aper&#231;oivent le &#171; mench&#233;visme &#187; dans la fa&#231;on dont l'Opposition pose cr&#251;ment la question des conditions mat&#233;rielles des ouvriers, apportent de cette fa&#231;on le meilleur appui au mench&#233;visme, en poussant les ouvriers sous la banni&#232;re jaune de celui-ci.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour vaincre les difficult&#233;s, il faut les conna&#238;tre. Il faut v&#233;rifier consciencieusement et d'une fa&#231;on juste nos succ&#232;s et nos &#233;checs en examinant la v&#233;ritable situation des masses travailleuses.&lt;br class='autobr' /&gt;
La situation des ouvriers&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;poque de reconstruction fut l'&#233;poque d'une augmentation assez rapide du salaire jusqu'&#224; l'automne 1925. Une sensible diminution du salaire r&#233;el a commenc&#233; en 1926 et a &#233;t&#233; surmont&#233;e seulement au d&#233;but de 1927. Le salaire d'un mois, pendant le premier semestre de l'ann&#233;e &#233;conomique 1926-1927, repr&#233;sentait en moyenne, dans la grande industrie, en roubles conventionnels de la r&#233;gion de Moscou, 30 roubles 67 kopecks et 30 roubles 33 kopecks pendant l'automne 1925. Pendant le troisi&#232;me trimestre de l'ann&#233;e &#233;conomique, selon des pr&#233;visions approximatives, le salaire atteignait 31 roubles 62 kopecks. On voit de cette fa&#231;on que pendant cette ann&#233;e, le salaire r&#233;el marqua un temps d'arr&#234;t &#224; peu pr&#232;s au niveau du salaire de l'automne 1925.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est certain, d'une part, que le salaire et le niveau mat&#233;riel moyens de certaines cat&#233;gories d'ouvriers, dans certains districts, avant tout dans les capitales comme Moscou et Leningrad, sont d'une mani&#232;re indiscutable au-dessus du niveau moyen indiqu&#233; plus haut ; mais, d'autre part, le niveau mat&#233;riel moyen d'autres larges couches d'ouvriers est sensiblement au-dessous m&#234;me de ces chiffres modestes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes les donn&#233;es indiquent que l'augmentation du salaire ne suit pas l'augmentation du rendement. L'intensification du travail grandit, les mauvaises conditions de travail restent toujours les m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'augmentation du salaire est de plus en plus subordonn&#233;e &#224; l'intensification du rendement. Cette tendance qui ne peut s'accorder avec le cours socialiste a &#233;t&#233; confirm&#233;e par le CC dans sa fameuse r&#233;solution sur la rationalisation (Pravda, 25 mars 1927). Cette r&#233;solution a &#233;t&#233; adopt&#233;e par le IV&#176; Congr&#232;s des Soviets. Cette politique signifie que l'augmentation des richesses publiques, gr&#226;ce au d&#233;veloppement de la technique (le rendement des entreprises), n'entra&#238;ne en aucune fa&#231;on une augmentation des salaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La faible croissance des effectifs ouvriers diminue dans les m&#233;nages ouvriers le nombre de ceux qui travaillent. En roubles r&#233;els, le budget des d&#233;penses d'une famille ouvri&#232;re, depuis 1924-1925, s'est r&#233;tr&#233;ci. L'augmentation du prix des loyers oblige les ouvriers &#224; sous-louer une partie de leur logis. Les sans-travail, directement ou indirectement, p&#232;sent sur le budget ouvrier. La consommation grandissante des boissons alcooliques p&#232;se &#233;galement sur le budget ouvrier. En somme, tout ceci entra&#238;ne une diminution du niveau de vie des ouvriers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La rationalisation industrielle entra&#238;ne in&#233;vitablement l'aggravation du sort de la classe ouvri&#232;re, lorsqu'elle n'est pas accompagn&#233;e par un d&#233;veloppement de l'industrie des transports, etc., qui permette d'utiliser les ouvriers licenci&#233;s. Pratiquement, la rationalisation se traduit souvent par l'&#171; expulsion &#187; de certains groupes d'ouvriers et par l'aggravation du sort mat&#233;riel des autres. Ceci entra&#238;ne in&#233;vitablement une m&#233;fiance des ouvriers &#224; l'&#233;gard de la rationalisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsqu'une pression sur les conditions de travail est exerc&#233;e, ce sont toujours les groupes les plus faibles des travailleurs : man&#339;uvres, ouvriers saisonniers, femmes et jeunes, qui en p&#226;tissent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1926, dans presque toutes les branches de l'industrie, une diminution du salaire de l'ouvri&#232;re s'est produite par rapport &#224; celui de l'ouvrier. Dans maintes branches d'industrie, le salaire des man&#339;uvres femmes repr&#233;sentait, en mars 1926, 51,8 %, 61,7 %, 83 % du salaire de l'homme. Les mesures n&#233;cessaires de protection du travail f&#233;minin, dans les branches industrielles, comme l'exploitation de la tourbe, les travaux de d&#233;chargement et de chargement, etc., ne sont pas prises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le salaire des jeunes, par rapport aux salaires des ouvriers adultes, diminue continuellement : en 1923, il formait 47,19 % ; en 1924, 45 % ; en 1925, 43,4 % ; en 1926, 40,5 % du salaire de l'adulte (Revue de la situation &#233;conomique des jeunes en 1924-1925, 1925-1926). En mars 1926, 49,5 % des jeunes gagnaient moins de 20 roubles par mois (Bureau central de statistiques). Le nombre des jeunes sans travail augmente tous les jours.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les ouvriers agricoles&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le chiffre global de 3 millions et demi de la main-d'&#339;uvre agricole, les ouvriers et ouvri&#232;res agricoles sont au nombre de 1 600 000. Seulement 20 % de ceux-ci font partie d'organisations syndicales. L'enregistrement des contrats de travail, presque tous esclavagistes, est &#224; peine commenc&#233;. Le salaire des ouvriers agricoles est, habituellement et m&#234;me dans les entreprises &#233;tatiques, au-dessous du minimum fix&#233; par l'&#201;tat Le salaire actuel r&#233;el ne d&#233;passe pas, en moyenne, 63 % du salaire d'avant-guerre. La journ&#233;e de travail est rarement au-dessous de 10 heures ; en g&#233;n&#233;ral la journ&#233;e de travail des ouvriers agricoles n'est pas d&#233;limit&#233;e. Le salaire est pay&#233; irr&#233;guli&#232;rement et avec beaucoup de retard. La situation des plus difficiles dans laquelle se trouvent les ouvriers agricoles ne provient pas uniquement des difficult&#233;s de la construction socialiste dans un pays agricole arri&#233;r&#233;, mais provient aussi, certainement, d'un cours erron&#233; qui, en pratique, dans la vie et dans la triste r&#233;alit&#233;, se pr&#233;occupe surtout des couches favoris&#233;es de la campagne au lieu de s'occuper des couches d&#233;favoris&#233;es. Il est n&#233;cessaire de d&#233;fendre syst&#233;matiquement, partout, les int&#233;r&#234;ts des ouvriers agricoles contre les koulaks et contre les soi-disant paysans &#233;conomiquement forts.&lt;br class='autobr' /&gt;
La question du logement&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La surface d'habitation pour les ouvriers est habituellement au-dessous de la moyenne de celle du reste de la population des villes. Les ouvriers des plus grandes villes industrielles sont la partie de la population la moins favoris&#233;e dans la question du logement. La r&#233;partition de la surface d'habitation, selon les groupes sociaux, dans les villes o&#249; un travail statistique a eu lieu, se traduit par les chiffres suivants : ouvriers, 5 &#224; 6 m&#232;tres carr&#233;s ; employ&#233;s, 6 &#224; 9 ; artisans, 7,6 ; professions lib&#233;rales, 10,9 ; &#233;l&#233;ments qui ne travaillent pas, 7,1. Ceci d&#233;montre que les ouvriers occupent la derni&#232;re place. La surface d'habitation des ouvriers diminue d'ann&#233;e en ann&#233;e. En m&#234;me temps, les couches non prol&#233;tariennes voient leur surface d'habitation augmenter. La situation g&#233;n&#233;rale, par rapport &#224; la construction des locaux d'habitation, menace le d&#233;veloppement futur de l'industrie. N&#233;anmoins, on reconna&#238;t, selon le plan quinquennal de construction de la Commission du plan d'&#201;tat, que d'ici 5 ans, la situation locative sera encore plus mauvaise qu'actuellement : la surface d'habitation moyenne vers la fin de 1926, qui &#233;tait de 11,3 m&#232;tres carr&#233;s, tombera, selon la Commission, vers la fin de 1931, &#224; 10,6.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le ch&#244;mage&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;veloppement lent de l'industrialisation se fait sentir surtout d'une fa&#231;on aigu&#235; dans la question du ch&#244;mage, qui a p&#233;n&#233;tr&#233; m&#234;me parmi les cadres les plus importants du prol&#233;tariat industriel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le nombre officiel des ch&#244;meurs enregistr&#233;s pour le 1&#176; avril 1927 est de 1 656 000, le nombre r&#233;el des ch&#244;meurs atteint en r&#233;alit&#233; le chiffre de 2 millions. Le nombre des ch&#244;meurs grandit incontestablement plus vite que le nombre des ouvriers absorb&#233;s par l'industrie. Le nombre des ch&#244;meurs augmente rapidement parmi les ouvriers industriels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon les pr&#233;visions du Plan quinquennal d'&#201;tat, l'industrie augmentera pendant cette p&#233;riode sa main-d'&#339;uvre de 400 000 ouvriers. &#201;tant donn&#233; l'afflux de la main&#173; d'&#339;uvre de la campagne, cela signifie que le nombre des ch&#244;meurs, vers la fin de 1931, s'accro&#238;tra pour atteindre au moins le chiffre de 3 millions. Les cons&#233;quences de cet &#233;tat de choses sont le d&#233;veloppement de la mendicit&#233;, de la prostitution et des sans-abri.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les ch&#244;meurs se plaignent &#224; juste titre de la fa&#231;on dont ils sont servis par les Caisses d'assurances. La moyenne des secours allou&#233;s est de 11,9 roubles (&#224; peu pr&#232;s 5 roubles d'avant-guerre). Les secours allou&#233;s par les syndicats &#224; leurs membres ne d&#233;passent pas 6,5 &#224; 7 roubles. Seulement 20 % des syndiqu&#233;s ch&#244;meurs b&#233;n&#233;ficient des secours allou&#233;s par les syndicats.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Code du Travail a &#233;t&#233; soumis &#224; une telle multitude d'explications que celles-ci d&#233;passent de plusieurs fois le nombre des paragraphes qui existaient primitivement et dont un nombre assez important est supprim&#233;. C'est la d&#233;fense juridique des ouvriers saisonniers qui a empir&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La campagne men&#233;e pour les Contrats collectifs se caract&#233;rise surtout presque partout par une diminution des garanties juridiques, une pression accrue sur le rendement et la fixation des prix. C'est ainsi que le droit accord&#233; aux organes &#233;conomiques de recourir &#224; l'arbitrage obligatoire a m&#234;me d&#233;truit dans son essence le contrat collectif, accord entre deux parties contractantes, qui devient une simple disposition administrative (Troud, 4 juillet 1927).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les sommes, allou&#233;es &#224; l'industrie pour la protection du travail, sont tout &#224; fait insuffisantes. Selon les donn&#233;es du Commissariat du Travail de la RSFSR, pendant l'ann&#233;e &#233;conomique 1925-1926, sur 1 000 ouvriers travaillant dans de grosses entreprises, il se produisait en moyenne 97,6 accidents de travail entra&#238;nant une incapacit&#233; de travail. Un ouvrier sur 10, au cours de l'ann&#233;e, est sujet &#224; un accident de travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les derni&#232;res ann&#233;es sont marqu&#233;es par une augmentation des conflits. La solution des conflits, en r&#233;alit&#233;, n'a pas un caract&#232;re de conciliation, mais au contraire plut&#244;t de contrainte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;gime int&#233;rieur dans les entreprises s'aggrave. L'administration cherche de plus en plus &#224; introduire dans les entreprises son pouvoir illimit&#233;. L'embauchage et le d&#233;bauchage, en fait, ne d&#233;pendent que de l'administration. Il n'est pas rare de voir entre les contrema&#238;tres et les ouvriers s'instaurer des rapports tout &#224; fait identiques &#224; ceux d'avant-guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les conf&#233;rences de production tendent &#224; dispara&#238;tre. La majeure partie des propositions pratiques des ouvriers concernant la production ne re&#231;oit aucune suite. Une partie des ouvriers est actuellement dress&#233;e contre ces conf&#233;rences de production, car les am&#233;liorations qui en r&#233;sultent entra&#238;nent la diminution du personnel. Tout ceci contribue &#224; une faible participation des ouvriers aux conf&#233;rences de production.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut faire ressortir dans le domaine des questions culturelles et d'existence les questions relatives &#224; l'&#233;cole. Il devient de plus en plus difficile aux ouvriers de donner &#224; leurs enfants non seulement des connaissances professionnelles, mais m&#234;me de leur fournir une instruction &#233;l&#233;mentaire. Dans presque tous les districts ouvriers, l'insuffisance des &#233;coles se fait sentir d'une fa&#231;on aigu&#235;. Ce syst&#232;me qui consiste &#224; prendre chez les parents des sommes destin&#233;es &#224; divers besoins de l'&#233;cole supprime pratiquement l'enseignement gratuit. Le manque d'&#233;coles et de jardins d'enfants laisse une grande partie des enfants ouvriers &#224; la merci de la rue.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les organisations syndicales. Les ouvriers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certaines divergences d'int&#233;r&#234;ts dans les questions des conditions de travail des entreprises (telles qu'elles furent reconnues dans une r&#233;solution du XI&#176; Congr&#232;s) ont grandi &#233;norm&#233;ment pendant les derni&#232;res ann&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant les derni&#232;res ann&#233;es, la politique du parti et des dirigeants syndicaux a amen&#233; les syndicats &#224; une situation telle que, m&#234;me de l'aveu du XIV&#176; Congr&#232;s du parti, &#171; les syndicats n'ont pas pu accomplir tout le travail qui leur &#233;tait fix&#233;, d&#233;montrant ainsi leur &#233;troitesse d'esprit, rel&#233;guant au second plan leurs t&#226;ches primordiales essentielles de d&#233;fense des int&#233;r&#234;ts &#233;conomiques des masses qu'ils englobent et de rel&#232;vement de leur niveau mat&#233;riel et moral &#187;. La situation apr&#232;s le XIV&#176; Congr&#232;s ne s'est pas am&#233;lior&#233;e, bien au contraire. La bureaucratisation des syndicats a fait un pas en avant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le nombre des ouvriers travaillant &#224; l'usine ou des militants sans parti est insignifiant dans les organes dirigeants d'une dizaine de syndicats industriels (12 &#224; 13 %). L'immense majorit&#233; des d&#233;l&#233;gu&#233;s, dans les congr&#232;s syndicaux, est faite d'&#233;l&#233;ments, qui ne travaillent plus &#224; l'usine (Pravda, 23 juillet 1927). Jamais la classe ouvri&#232;re et les syndicats n'ont &#233;t&#233; aussi &#233;loign&#233;s de la direction de l'industrie socialiste qu'en ce moment. L'activit&#233; propre des organisations syndicales, expression des larges masses ouvri&#232;res, est remplac&#233;e par l'accord entre le secr&#233;taire de la cellule, le directeur de l'usine et le pr&#233;sident du Comit&#233; d'usine. Les Comit&#233;s d'usines inspirent une certaine m&#233;fiance aux ouvriers. La participation de ceux-ci aux r&#233;unions est tr&#232;s faible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le m&#233;contentement que l'ouvrier ne peut exprimer au syndicat, l'oblige &#224; se taire. &#171; Il nous est d&#233;fendu d'&#234;tre trop actifs. Si tu veux manger du pain, parle le moins possible. &#187; Ces d&#233;clarations sont g&#233;n&#233;rales. (Documents du Comit&#233; r&#233;gional de Moscou. Les r&#233;sultats des larges conf&#233;rences ouvri&#232;res. Revue d'informations, p. 30 et autres). On enregistre actuellement des tendances parmi les ouvriers &#224; am&#233;liorer leur sort en dehors des organisations syndicales. Cela d&#233;j&#224; nous d&#233;montre qu'il faut changer radicalement le r&#233;gime actuel des syndicats.&lt;br class='autobr' /&gt;
Propositions concr&#232;tes les plus importantes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Dans le domaine de la situation mat&#233;rielle des ouvriers&lt;br class='autobr' /&gt; Couper court &#224; toute tentative d'allonger la journ&#233;e de travail (d&#233;fense des huit heures). Ne tol&#233;rer les heures suppl&#233;mentaires que dans les cas de n&#233;cessit&#233; absolue. Ne pas tol&#233;rer les abus dans l'embauche de la main-d'&#339;uvre auxiliaire et dans le d&#233;classement des ouvriers titulaires dans les cat&#233;gories dites auxiliaires. Interdire toutes les prolongations de la journ&#233;e de travail dans les industries insalubres, autoris&#233;es actuellement uniquement gr&#226;ce &#224; la r&#233;vision des anciennes lois.&lt;br class='autobr' /&gt; Une des premi&#232;res t&#226;ches, c'est d'augmenter les salaires, tout au moins en rapport avec le rendement industriel actuel. Il faut s'efforcer que l'augmentation syst&#233;matique du salaire r&#233;el marche de pair avec l'augmentation du rendement de l'industrie. Il est n&#233;cessaire d'effectuer un plus grand rapprochement entre les divers groupes des salaires ouvriers, en relevant continuellement les bas salaires, sans pouf cela baisser les salaires des groupes mieux pay&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt; Il est n&#233;cessaire d'arr&#234;ter les alt&#233;rations bureaucratiques dans le domaine de la rationalisalion. La rationalisation doit &#234;tre intimement li&#233;e &#224; un d&#233;veloppement cons&#233;quent de l'industrie, &#224; une r&#233;partition, selon un plan, de la main-d'&#339;uvre et &#224; la lutte contre le gaspillage des forces productives de la classe ouvri&#232;re, eu particulier contre la diss&#233;mination des cadres des ouvriers qualifi&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt; Pour adoucir les cons&#233;quences du ch&#244;mage, il faut : a) calculer les secours allou&#233;s aux ouvriers en fonction du salaire moyen de la r&#233;gion en question ; b) ne pas tol&#233;rer la diminution des versements (par l'industrie) pour les assurances sociales et mener une lutte pour emp&#234;cher que ces sommes ne soient pas pay&#233;es en fait aux int&#233;ress&#233;s ; c) supprimer les d&#233;penses des caisses d'assurances ouvri&#232;res au profit des caisses d'assurances publiques ; d) mener Une lutte &#233;nergique, contre les &#233;conomies faites sur le dos des assur&#233;s ; e) supprimer toutes les d&#233;cisions qui ont permis, pour divers motifs, d'enlever les secours et de rayer des listes d'inscription des Bourses du Travail de v&#233;ritables ch&#244;meurs ; f) tendre les efforts pour augmenter les secours allou&#233;s aux ch&#244;meurs, en premier lieu &#224; ceux de l'industrie.&lt;br class='autobr' /&gt; Il est n&#233;cessaire d'&#233;tudier m&#251;rement des travaux de longue dur&#233;e pour lesquels on pourrait utiliser les ch&#244;meurs, pour le plus grand bien du d&#233;veloppement &#233;conomique et culturel de notre pays.&lt;br class='autobr' /&gt; Il est n&#233;cessaire d'am&#233;liorer continuellement les conditions locatives des ouvriers. Dans ce domaine, il faut r&#233;solument appliquer une stricte ligne de classe. Il ne faut pas tol&#233;rer que les &#233;l&#233;ments non prol&#233;tariens am&#233;liorent leurs conditions locatives aux d&#233;pens des ouvriers. Il ne faut pas permettre l'expulsion de leur logement des ouvriers licenci&#233;s des entreprises.&lt;br class='autobr' /&gt; Il faut, par des moyens &#233;nergiques, am&#233;liorer la coop&#233;rative d'habitation. Il faut la mettre &#224; la port&#233;e des couches inf&#233;rieures des ouvriers. Il ne faut pas tol&#233;rer que les couches sup&#233;rieures des employ&#233;s accaparent les logements destin&#233;s aux ouvriers. Il faut repousser les pr&#233;visions du plan d'&#201;tat dans les questions de logement comme perspectives contredisant grossi&#232;rement la politique socialiste. Obliger les entreprises &#224; augmenter les d&#233;penses pour la construction de logements ouvriers. Augmenter dans le budget les sommes allou&#233;es &#224; ce chapitre afin d'arriver, d'ici cinq ans, &#224; un changement radical dans ce domaine, en am&#233;liorant les conditions de logement des ouvriers.&lt;br class='autobr' /&gt; Les contrats collectifs doivent &#234;tre r&#233;ellement discut&#233;s et accept&#233;s dans les assembl&#233;es ouvri&#232;res. Proposer au prochain congr&#232;s du Parti d'annuler toutes les d&#233;cisions accordant aux organes &#233;conomiques le droit de recourir &#224; l'arbitrage obligatoire. Le Code du Travail doit &#234;tre compris non comme le maximum, mais bien comme le minimum fixant les conditions de travail. Les contrats collectifs doivent servir en eux-m&#234;mes de garanties contre le licenciement possible d'une partie du personnel (les licenciements probables doivent &#234;tre mentionn&#233;es s&#233;par&#233;ment). La norme du rendement individuel doit &#234;tre fix&#233;e, non selon le rendement du meilleur ouvrier, mais selon les capacit&#233;s moyennes, et pour le laps de temps fix&#233; par les accords concernant les prix. Reconna&#238;tre comme inadmissible tout contrat collectif qui, en comparaison avec les pr&#233;c&#233;dents, aggrave la situation des ouvriers.&lt;br class='autobr' /&gt; Mettre sous le contr&#244;le plus &#233;troit des organisations syndicales et des ouvriers, l'activit&#233; des Bourses du Travail : mettre fin aux changements continuels dans la fixation des prix et du rendement individuel.&lt;br class='autobr' /&gt; Augmenter les sommes allou&#233;es pour la protection du travail et l'am&#233;lioration des conditions de travail. Augmentation des peines juridiques pour infraction aux lois concernant la protection du travail. Pour les ouvri&#232;res &#171; &#224; travail &#233;gal, salaire &#233;gal &#187;. &#201;lever la qualification du travail f&#233;minin.&lt;br class='autobr' /&gt; Il est inadmissible d'instaurer l'apprentissage non r&#233;tribu&#233;. Il faut mettre fin &#224; la diminution continuelle du salaire des jeunes. Prendre les mesures qui s'imposent pour l'am&#233;lioration des conditions de travail de la jeunesse laborieuse.&lt;br class='autobr' /&gt; Le r&#233;gime d'&#233;conomies ne doit pas se traduire dans la vie par une aggravation des int&#233;r&#234;ts vitaux des ouvriers. Il est n&#233;cessaire de rendre aux ouvriers les &#171; bagatelles &#187; supprim&#233;es (cr&#232;ches, billets de trams, vacances plus longues, etc.).&lt;br class='autobr' /&gt; Les syndicats doivent s'occuper un peu plus des ouvriers saisonniers.&lt;br class='autobr' /&gt; Augmenter les secours m&#233;dicaux &#224; l'usine (dispensaires, h&#244;pitaux, etc.).&lt;br class='autobr' /&gt; Dans les districts ouvriers, augmenter le nombre des &#233;coles pour les enfants des travailleurs.&lt;br class='autobr' /&gt; Renforcer, par divers mesures &#233;tatiques, la situation de la coop&#233;ration ouvri&#232;re.&lt;br class='autobr' /&gt; Dans le domaine du travail syndical.&lt;br class='autobr' /&gt; La valeur du travail accompli par les syndicats d&#233;pend avant tout du degr&#233; de leur d&#233;fense des int&#233;r&#234;ts &#233;conomiques et culturels de la classe ouvri&#232;re dans le cadre des possibilit&#233;s &#233;conomiques donn&#233;es.&lt;br class='autobr' /&gt; Les organisations du Parti, quand elles examinent les mesures &#224; prendre concernant les int&#233;r&#234;ts &#233;conomiques vitaux et les int&#233;r&#234;ts culturels des masses ouvri&#232;res, doivent pr&#234;ter l'oreille aux opinions &#233;mises sur ces questions par les fractions communistes des organisations syndicales.&lt;br class='autobr' /&gt; Les syndicats doivent proc&#233;der &#224; la d&#233;signation aux postes syndicaux, par des &#233;lections r&#233;elles, publiquement faites, dont ils doivent rendre compte et prendre la responsabilit&#233; &#224; tous les degr&#233;s de l'organisation.&lt;br class='autobr' /&gt; Tous les organes dirigeants de l'industrie doivent &#234;tre form&#233;s en accord r&#233;el avec les organisations syndicales correspondantes.&lt;br class='autobr' /&gt; Dans les congr&#232;s des syndicats industriels (m&#234;me de toute l'Union), dans tous les organes &#233;li&#173;gibles, m&#234;me &#224; la CE de la CGT, la majorit&#233; doit &#234;tre r&#233;serv&#233;e aux ouvriers qui travaillent &#224; l'usine.&lt;br class='autobr' /&gt; Il faut que les &#233;l&#233;ments ouvriers sans-parti parti&#173;cipent plus largement &#224; ces organes, de telle fa&#231;on qu'ils en constituent au moins un tiers.&lt;br class='autobr' /&gt; Il faut r&#233;guli&#232;rement renvoyer &#224; l'usine une certaine partie des membres de l'appareil syndical.&lt;br class='autobr' /&gt; Il faut, dans le travail syndical, employer un peu plus les camarades non r&#233;tribu&#233;s, utiliser les bonnes volont&#233;s, en attirant au travail syndical les ouvriers des usines.&lt;br class='autobr' /&gt; Il est inadmissible de d&#233;placer d'un poste syndical &#233;lu des camarades pour des d&#233;saccords int&#233;rieurs au Parti.&lt;br class='autobr' /&gt; Il faut assurer la pleine ind&#233;pendance des Comit&#233;s d'usines et des Comit&#233;s locaux vis-&#224;-vis des administrations. L'embauchage et le d&#233;bauchage ainsi que les changements de travail pour une dur&#233;e de plus de 15 jours ne doivent &#234;tre faits qu'en accord avec le Comit&#233; d'usine, Il faut lutter contre les abus dans ce domaine en utilisant le droit qu'&#224; le Comit&#233; d'usine de protester contre une d&#233;cision de l'adminis&#173;tration aupr&#232;s de l'organisation syndicale corres&#173;pondant aux commissions des conflits.&lt;br class='autobr' /&gt; Il faut garantir certains droits des corres&#173;pondants ouvriers et punir sans piti&#233; ceux qui les poursuivent pour des divulgations. Dans le code p&#233;nal, il faut introduire un paragraphe punissant comme crime contre l'&#201;tat n'importe quelle brimade contre les ouvriers pour cause de critique, de propo&#173;sition personnelle ou de vote.&lt;br class='autobr' /&gt; Il faut pratiquement &#233;largir le champ d'action des commissions de contr&#244;le des conf&#233;rences de pro&#173;duction, en leur donnant la possibilit&#233; de contr&#244;ler l'ex&#233;cution des d&#233;cisions et la sauvegarde et la d&#233;fense des int&#233;r&#234;ts de la classe ouvri&#232;re.&lt;br class='autobr' /&gt; Il faut laisser intactes les d&#233;cisions, inspir&#233;es par L&#233;nine au XI&#176; Congr&#232;s du parti concernant le droit de gr&#232;ve dans les industries d'&#201;tat. En ce qui concerne le droit de gr&#232;ve dans les industries conc&#233;d&#233;es, il faut le mettre sui, le m&#234;me plan que s'il s'agissait d'un particulier.&lt;br class='autobr' /&gt; Il faut v&#233;rifier et rajuster tout le syst&#232;me de la statistique du travail qui, dans son &#233;tat actuel, donne un faux tableau de la situation &#233;conomique .et de la vie de la classe ouvri&#232;re, emp&#234;chant ainsi m&#234;me tout le travail dans le domaine de la d&#233;fense des int&#233;r&#234;ts des ouvriers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La situation difficile de la classe ouvri&#232;re au X&#176; anniversaire de la R&#233;volution d'Octobre s'explique &#233;videmment aussi, en dernier lieu, par la pauvret&#233; du pays, fruit des interventions militaires, du blocus, et par la lutte du milieu capitaliste qui entoure le premier &#201;tat prol&#233;tarien. On ne peut pas changer la situation d'un coup de baguette magique. Mais on peut et on doit changer la situation en suivant une ligne juste. La t&#226;che des bolcheviks ne consiste pas &#224; se vanter et &#224; embellir les r&#233;sultats acquis (il en existe &#233;videmment), mais &#224; poser carr&#233;ment la question de ce qui n'est pas encore fait, de ce qu'il faut faire, de ce qu'on petit faire en avant une ligne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/4int/ogi/1928/07/ogi192807.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;La suite&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>La triste histoire des faux trotskistes</title>
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		<dc:date>2026-08-27T22:07:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Trotsky</dc:subject>
		<dc:subject>trotskisme</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;La triste histoire des faux trotskistes &lt;br class='autobr' /&gt; Les faux trotskystes ne se disent parfois m&#234;me plus trotskystes mais se revendiquent quand m&#234;me de Trotsky et de L&#233;nine. Par contre, ils sont opportunistes (autant que sectaires). Ils le sont dans leurs prises de positions politiques, dans leur action, dans les syndicats, dans les &#233;lections bourgeoises, dans leurs relations avec des forces oppos&#233;es aux travailleurs, ils n'ont rien &#224; voir avec la r&#233;volution permanente, ignorent la th&#233;orie, se jouent (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique113" rel="directory"&gt;12- Livre Douze : OU EN SONT LES GROUPES REVOLUTIONNAIRES ?&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?mot29" rel="tag"&gt;Trotsky&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?mot312" rel="tag"&gt;trotskisme&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La triste histoire des faux trotskistes&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les faux trotskystes ne se disent parfois m&#234;me plus trotskystes mais se revendiquent quand m&#234;me de Trotsky et de L&#233;nine. Par contre, ils sont opportunistes (autant que sectaires). Ils le sont dans leurs prises de positions politiques, dans leur action, dans les syndicats, dans les &#233;lections bourgeoises, dans leurs relations avec des forces oppos&#233;es aux travailleurs, ils n'ont rien &#224; voir avec la r&#233;volution permanente, ignorent la th&#233;orie, se jouent des programmes r&#233;volutionnaires, n'ont aucune notion de philosophie, soutiennent un internationalisme de fa&#231;ade, n'attaquent pas les religions, se refusent &#224; analyser la chute historique du capitalisme et surtout ne militent pas pour des soviets et leur prise du pouvoir !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'origine de ces &#171; faux trotskistes &#187;, il y a ceux d&#233;nonc&#233;s par Trotsky lui-m&#234;me : &lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1937/05/lt_19370526.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Molinier&lt;/a&gt; et &lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1935/12/lt_19351204.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Frank&lt;/a&gt; ! Or Molinier et Frank, politiquement et publiquement rejet&#233;s par Trotsky, sont les dirigeants qui ont fond&#233; le courant trotskiste mondial officiel de l'apr&#232;s deuxi&#232;me guerre mondiale !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a eu ensuite &lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/pablo/index.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Pablo&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
, &lt;a href=&#034;https://www-wsws-org.translate.goog/en/special/library/fi-17-12/15.html?_x_tr_sl=en&amp;_x_tr_tl=fr&amp;_x_tr_hl=fr&amp;_x_tr_pto=sc&amp;_x_tr_hist=true&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Mandel&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://www-wsws-org.translate.goog/en/special/library/healy/02.html?_x_tr_sl=en&amp;_x_tr_tl=fr&amp;_x_tr_hl=fr&amp;_x_tr_pto=sc&amp;_x_tr_hist=true&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Healy&lt;/a&gt; et &lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3738&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Lambert&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a eu &lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7566&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Hardy&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6723&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Krivine&lt;/a&gt;, etc...&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Quels sont ces groupes pseudo-r&#233;volutionnaires ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le Partido Obrero argentin&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www-wsws-org.translate.goog/es/articles/2019/08/07/alta-a07.html?_x_tr_sl=es&amp;_x_tr_tl=fr&amp;_x_tr_hl=fr&amp;_x_tr_pto=sc&amp;_x_tr_hist=true&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www-wsws-org.translate.goog/es/articles/2019/08/07/alta-a07.html?_x_tr_sl=es&amp;_x_tr_tl=fr&amp;_x_tr_hl=fr&amp;_x_tr_pto=sc&amp;_x_tr_hist=true&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le WRP en Grande Bretagne&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://en-m-wikipedia-org.translate.goog/wiki/Workers_Revolutionary_Party_(UK&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://en-m-wikipedia-org.translate.goog/wiki/Workers_Revolutionary_Party_(UK&lt;/a&gt;) ?_x_tr_sl=en&amp;_x_tr_tl=fr&amp;_x_tr_hl=fr&amp;_x_tr_pto=sc&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le groupe Militant au Royaume Uni&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://en-m-wikipedia-org.translate.goog/wiki/Militant_tendency?_x_tr_sl=en&amp;_x_tr_tl=fr&amp;_x_tr_hl=fr&amp;_x_tr_pto=sc&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://en-m-wikipedia-org.translate.goog/wiki/Militant_tendency?_x_tr_sl=en&amp;_x_tr_tl=fr&amp;_x_tr_hl=fr&amp;_x_tr_pto=sc&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le POR en Bolivie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1336&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1336&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lanka Sama Samaja au Sri Lanka&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.wsws.org/fr/articles/2018/09/25/lssp-s25.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.wsws.org/fr/articles/2018/09/25/lssp-s25.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La LIT au Br&#233;sil&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article252&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article252&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lutte ouvri&#232;re en France&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6976&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6976&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.wsws.org/francais/News/2004/juin04/260504_Schwarz6prn.shtml&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.wsws.org/francais/News/2004/juin04/260504_Schwarz6prn.shtml&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le groupe NPA en France&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Nouveau_Parti_anticapitaliste&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://fr.wikipedia.org/wiki/Nouveau_Parti_anticapitaliste&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le POI en France&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3738&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3738&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Extr&#234;me gauche de France&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article195&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article195&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7764&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7764&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6181&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6181&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?breve1210&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?breve1210&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7080&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7080&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5462&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5462&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article8252&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article8252&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Extr&#234;me gauche dans le monde&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7014&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7014&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3411&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3411&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et encore&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7843&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7843&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Liste&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://en-m-wikipedia-org.translate.goog/wiki/List_of_Trotskyist_organizations_by_country?_x_tr_sl=en&amp;_x_tr_tl=fr&amp;_x_tr_hl=fr&amp;_x_tr_pto=sc&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://en-m-wikipedia-org.translate.goog/wiki/List_of_Trotskyist_organizations_by_country?_x_tr_sl=en&amp;_x_tr_tl=fr&amp;_x_tr_hl=fr&amp;_x_tr_pto=sc&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://en-m-wikipedia-org.translate.goog/wiki/List_of_left_and_far-left_parties_in_Europe?_x_tr_sl=en&amp;_x_tr_tl=fr&amp;_x_tr_hl=fr&amp;_x_tr_pto=sc&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://en-m-wikipedia-org.translate.goog/wiki/List_of_left_and_far-left_parties_in_Europe?_x_tr_sl=en&amp;_x_tr_tl=fr&amp;_x_tr_hl=fr&amp;_x_tr_pto=sc&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une extr&#234;me gauche pseudo r&#233;volutionnaire et m&#234;me contre-r&#233;volutionnaire, ce n'est pas vraiment nouveau&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7914&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7914&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7100&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7100&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des pseudo-r&#233;volutionnaires li&#233;s aux appareils syndicaux et dans l'Union sacr&#233;e&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?breve1239&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?breve1239&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'y a-t-il &#224; critiquer dans l'extr&#234;me gauche officielle&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7843&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7843&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un slogan pseudo-r&#233;volutionnaire de Lutte Ouvri&#232;re : &#034;Il n'y aura pas d'issue sans un parti ouvrier communiste r&#233;volutionnaire &#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7846&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7846&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fausse radicalit&#233; du groupe dit de la &#171; R&#233;volution permanente &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?breve1037&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?breve1037&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une extr&#234;me gauche qui r&#233;cuse les Gilets jaunes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?breve968&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?breve968&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5209&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5209&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5204&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5204&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?breve958&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?breve958&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi une extr&#234;me gauche r&#233;volutionnaire aurait d&#251; soutenir et participer au mouvement des Gilets jaunes en France ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7369&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7369&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui caract&#233;rise des groupes vraiment trotskistes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article8008&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article8008&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article8277&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article8277&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article8113&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article8113&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi la Quatri&#232;me Internationale fond&#233;e par L&#233;on Trotsky a &#233;chou&#233;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4250&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4250&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Le mouvement bolchevik-l&#233;niniste (trotskiste)...</title>
		<link>http://www.matierevolution.fr/spip.php?article8349</link>
		<guid isPermaLink="true">http://www.matierevolution.fr/spip.php?article8349</guid>
		<dc:date>2026-08-26T22:11:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Russie</dc:subject>
		<dc:subject>Trotsky</dc:subject>
		<dc:subject>Stalinisme</dc:subject>
		<dc:subject>trotskisme</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Le mouvement bolchevik-l&#233;niniste (trotskiste) en URSS Le Centre Organisationnel de l'Opposition L&#233;niniste du PCUS(b), cr&#233;&#233; sur le territoire de l'URSS, s'adresse par la pr&#233;sente &#224; tous les bolcheviks-l&#233;ninistes (oppositionnels) en libert&#233;, dans les prisons et en exil : au cours des deux derni&#232;res ann&#233;es, le processus de consolidation des &#233;l&#233;ments de l'Opposition de gauche de l'Internationale communiste &#224; l'&#233;tranger s'est renforc&#233;. Sous la direction de L&#233;on Trotsky, un important travail (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique194" rel="directory"&gt;10 - Textes programmatiques de La Voix des Travailleurs&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?mot25" rel="tag"&gt;Russie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?mot29" rel="tag"&gt;Trotsky&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?mot99" rel="tag"&gt;Stalinisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?mot312" rel="tag"&gt;trotskisme&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le mouvement bolchevik-l&#233;niniste (trotskiste) en URSS&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le Centre Organisationnel de l'Opposition L&#233;niniste du PCUS(b), cr&#233;&#233; sur le territoire de l'URSS, s'adresse par la pr&#233;sente &#224; tous les bolcheviks-l&#233;ninistes (oppositionnels) en libert&#233;, dans les prisons et en exil : au cours des deux derni&#232;res ann&#233;es, le processus de consolidation des &#233;l&#233;ments de l'Opposition de gauche de l'Internationale communiste &#224; l'&#233;tranger s'est renforc&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Sous la direction de L&#233;on Trotsky, un important travail organisationnel a &#233;t&#233; accompli sur la base d'une d&#233;limitation id&#233;ologique. La r&#233;pression policie&#224;re et le joug bureaucratique ont emp&#234;che&#233; l'opposition russe de participer activement a&#224; l'unification internationale de la gauche. Par ce texte, nous affirmons notre appartenance a&#224; ce mouvement, ainsi que notre sympathie et notre soutien ardent &#224; ses id&#233;es et a&#224; son combat. Nous savons et ressentons l'interd&#233;pendance intrins&#232;que et le lien entre notre lutte et celle des camarades &#233;trangers. Chaque victoire des uns renforce notre combat pour la r&#233;forme du PCUS et l'&#233;tablissement d'une d&#233;mocratie prol&#233;tarienne.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce n'est que par l'unit&#233; et la lutte internationalistes du prol&#233;tariat que les conqu&#234;tes d'Octobre &#8211; aujourd'hui menac&#233;es &#8211; seront pr&#233;serv&#233;es, et que triomphera la r&#233;volution mondiale.&lt;br class='autobr' /&gt;
La r&#233;volution entre dans une p&#233;riode d'&#233;preuves colossales. Un tournant d&#233;cisif approche, o&#249; le sort de la dictature du prol&#233;tariat sera scell&#233;. Toutes les contradictions, enfouies par la pression administrative f&#233;roce de la bureaucratie stalinienne, refont surface. Le Parti n'est plus qu'un appendice impuissant et soumis a&#224; la clique bureaucratique. La faim et le de&#233;sespoir gagnent les masses prol&#233;tariennes et paysannes. Le pari de la collectivisation int&#233;grale a &#233;chou&#233; de fa&#231;on catastrophique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/rakovsky/works/1932/04/KR_00041932.pdf&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Document 1&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/4int/1970/00/Memoires_bolchevik-leniniste.pdf&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Document 2&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/4int/urss/1930/08/bl%20tactique%20taches.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Document 3&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/4int/ogi/corr_opp/isolateur.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Document 4&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1934/10/taches.pdf&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Document 5&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/broue/works/1980/00/broue_19800000g.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Document 6&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1929/10/maintenant_10_29.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Document 7&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/broue/works/1980/00/urss.pdf&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Document 8&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/broue/works/1980/00/broue_19800000a.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Document 9&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6875&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Document 10&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7667&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Document 11&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4789&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Document 12&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4804&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Document 13&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6483&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Document 14&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6273&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Document 15&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5490&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Document 16&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6476&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Document 17&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6921&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Document 18&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6926&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Document 19&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6863&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Document 20&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6397&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Document 21&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6575&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Document 22&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6299&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Document 23&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6390&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Document 24&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6256&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Document 26&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3088&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Document 27&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1934/08/340817.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Document 28&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>En 1945, la Quatri&#232;me Internationale officielle trahit le trotskysme</title>
		<link>http://www.matierevolution.fr/spip.php?article7715</link>
		<guid isPermaLink="true">http://www.matierevolution.fr/spip.php?article7715</guid>
		<dc:date>2026-08-16T22:40:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>IV&#176; Internationale</dc:subject>
		<dc:subject>trotskisme</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Lettre ouverte aux militants et sympathisants du PCI Barta &lt;br class='autobr' /&gt; Pour combattre la contrebande pivertiste au sein du Mouvement de la Quatri&#232;me Internationale &lt;br class='autobr' /&gt;
2 juillet 1945 &lt;br class='autobr' /&gt;
La V&#233;rit&#233; du 4 juin porte en titre &#034; La Parole aux Trotskystes &#034;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Elle fait suite &#224; la campagne entreprise pour disculper de l'accusation empoisonn&#233;e d' &#034;hitl&#233;risme&#034; lanc&#233;e par la bourgeoisie et les staliniens, le mouvement de la IV&#232;me Internationale. &lt;br class='autobr' /&gt;
Quelles que soient les m&#233;thodes que vous ayez jug&#233; bonnes pour (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique195" rel="directory"&gt;11- Organisation internationale des travailleurs r&#233;volutionnaires&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?mot105" rel="tag"&gt;IV&#176; Internationale&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?mot312" rel="tag"&gt;trotskisme&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Lettre ouverte aux militants et sympathisants du PCI&lt;br class='autobr' /&gt;
Barta&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour combattre la contrebande pivertiste au sein du Mouvement de la Quatri&#232;me Internationale&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2 juillet 1945&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La V&#233;rit&#233; du 4 juin porte en titre &#034; La Parole aux Trotskystes &#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle fait suite &#224; la campagne entreprise pour disculper de l'accusation empoisonn&#233;e d' &#034;hitl&#233;risme&#034; lanc&#233;e par la bourgeoisie et les staliniens, le mouvement de la IV&#232;me Internationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelles que soient les m&#233;thodes que vous ayez jug&#233; bonnes pour mener cette campagne, elles ne devraient en aucun cas servir de pr&#233;texte pour d&#233;figurer, afin de vous d&#233;fendre, les principes, le langage et l'enseignement r&#233;volutionnaire du trotskysme. Car si votre langage actuel correspond &#224; ce que vous &#234;tes, vous reniez le trotskysme ; ou alors vous essayez de vous faire passer pour ce que vous n'&#234;tes pas, et on en revient au raison&#173;nement stalinien, fatal &#224; l'esprit communiste : &#171; les intentions sont bonnes, mais la &#034; tactique &#034; exige des concessions... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre tendance, menant la lutte sans discontinuer depuis septembre 1939 pour d&#233;fendre le drapeau et le programme de la IV&#232;me Internationale dans le mouvement ouvrier, estime que la fa&#231;on dont vous avez entrepris cette campagne constitue un reniement de l'enseignement r&#233;volutionnaire du trotskysme et une concession &#224; l'id&#233;ologie bourgeoise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'intention d'ouvrir une discussion, nous soumettons devant tous les militants se r&#233;clamant du trotskysme la critique de la politique de votre organisation. &#201;tant donn&#233; que dans le pass&#233; cette discussion nous fut refus&#233;e, si ce n'est une de pure forme, nous vous rappelons que Trotsky faisait un des plus grands m&#233;rites au Parti bolch&#233;vik d'avoir trait&#233; avec le plus grand s&#233;rieux m&#234;me les organisations qui l'&#233;taient peu. Notre orga&#173;nisation ayant cependant montr&#233; sa continuit&#233; politique et le s&#233;rieux de son action pra&#173;tique, il serait criminel d'utiliser les faux-fuyants d&#233;j&#224; utilis&#233;s dans le pass&#233; (tel que : nous discuterons &#224; condition que vous entriez chez nous), et de continuer &#224; vouloir ignorer notre critique par des explications arbitraires donn&#233;es &#034;entre quatre yeux&#034;.&lt;br class='autobr' /&gt;
O&#249; est le reniement du trotskysme ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour vous d&#233;fendre contre la calomnie, vous revendiquez pour vous le titre de &#034;premiers r&#233;sistants&#034;. Or vous-m&#234;mes, dans le num&#233;ro 23 (7/4) de La V&#233;rit&#233;, &#233;crivez &#034; la r&#233;sistance elle-m&#234;me est bas&#233;e sur une duperie : la duperie de la collaboration de classes &#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;j&#224; sous le Front Populaire, la politique trotskyste consistait &#224; expliquer aux ouvriers la duperie de cette collaboration de classe, dont le prol&#233;tariat faisait les frais, et pour laquelle une partie de la bourgeoisie imp&#233;rialiste s'&#233;tait d&#233;guis&#233;e en &#034; d&#233;mocrate &#034;. Le Front Populaire pr&#233;tendait mener une politique en faveur des masses et avait comme mot-d'ordre d&#233;magogique la lutte contre les trusts. Pour les r&#233;volutionnaires ce mot-d'ordre &#233;tait un but r&#233;el ; mais la similitude des formules permettait-elle &#224; l'organisation r&#233;volutionnaire de se r&#233;clamer du Front Populaire, dans le but par exemple de ne pas se couper des masses ? C'e&#251;t &#233;t&#233; contribuer &#224; les duper. La politique trotskyste a consist&#233; &#224; se d&#233;limiter du front populaire et &#224; le combattre, malgr&#233; les calomnies staliniennes qui pr&#233;sentaient tous les adversaires du front populaire, surtout ceux de gauche (les trotskystes) comme des fascistes. Nous n'avons pas plus pr&#233;tendu &#224; l'&#233;poque &#234;tre les meilleurs ou les premiers &#034; front populaire &#034;, du fait que nous avons &#233;t&#233; les premiers &#224; pr&#233;coniser le front unique socialiste-communiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s 1940, les r&#233;volutionnaires devaient mener une politique de r&#233;sistance (c'est&#173;&#224;-dire de d&#233;fense des masses) vis-&#224;-vis de l'occupation imp&#233;rialiste allemande. Mais ils continuaient en m&#234;me temps l'opposition r&#233;volutionnaire vis-&#224;-vis de leur propre bourgeoisie et tenaient compte des int&#233;r&#234;ts du prol&#233;tariat fran&#231;ais aussi bien que des int&#233;r&#234;ts du prol&#233;tariat allemand, en ne renfor&#231;ant pas, comme la r&#233;sistance officielle, la domination de Hitler par le d&#233;cha&#238;nement chauvin. Cela ne nous emp&#234;chait pas de prendre &#034;les pommes de terre&#034; de l'imp&#233;rialisme anglo-saxon et de la bourgeoisie gaulliste, comme l'ont fait les bolch&#233;viks en 1918 dans la lutte contre l'imp&#233;rialisme allemand, en acceptant l'aide technique de la bourgeoisie de l'Entente. Mais il fallait par-dessus tout affirmer &#224; la face du monde entier que notre base politique restait la lutte de classe men&#233;e jusqu'au bout dans toutes les directions et que nous ne consid&#233;rions pas l'imp&#233;rialisme anglo-saxon comme un moindre mal par rapport &#224; l'imp&#233;rialisme fasciste, raisonnement stali&#173;nien qui entra&#238;nait automatiquement l'abandon de la lutte de classe en faveur de la lutte commune contre l'occupant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous, internationalistes, &#233;tions les seuls d&#233;fenseurs des int&#233;r&#234;ts des masses tout au long de cette guerre, avant et apr&#232;s l'occupation. Par contre, pour la bourgeoisie la r&#233;sis&#173;tance n'&#233;tait que l'opposition au capitalisme allemand ; elle lui a servi de mise sur le ta&#173;bleau imp&#233;rialiste anglo-am&#233;ricain ; par l'interm&#233;diaire des social-chauvins la bourgeoi&#173;sie a &#233;galement r&#233;alis&#233;, &#224; travers la &#034;r&#233;sistance&#034;, l'union sacr&#233;e et a prolong&#233; sa domi&#173;nation de classe. Comme le d&#233;non&#231;ait LaV&#233;rit&#233; elle-m&#234;me en 1943 et 44, la r&#233;sistance servait de camouflage m&#234;me aux organisations d'extr&#234;me-droite et aux partis fascistes. La r&#233;sistance, d'apr&#232;s le sens qu'a pris ce terme &#224; travers les &#233;v&#233;nements, est une organisation politique de la bourgeoisie imp&#233;rialiste. Le parti r&#233;volutionnaire peut-il s'en r&#233;clamer ? L'absurdit&#233; d'une r&#233;ponse affirmative saute aux yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En luttant pour votre l&#233;galisation, vous cherchez la cons&#233;cration de votre titre de &#034; r&#233;sistants &#034; par l'obtention d'un certificat public de la R&#233;sistance (personnifi&#233;e par les Bayet, Saillant, Frenay, Bidault, etc...). Au moment m&#234;me o&#249; les querelles entre l'Angle&#173;terre et la France montrent aux masses la vraie nature imp&#233;rialiste des alli&#233;s, au moment o&#249; les ouvriers ont d&#233;j&#224; eu le temps de se rendre compte que la r&#233;sistance s'est termin&#233;e par l'arriv&#233;e au pouvoir d'un gouvernement des trusts, au lieu de pouvoir en ce moment rehaus&#173;ser notre propre autorit&#233; morale pour avoir d&#233;nonc&#233; &#224; temps la duperie de la r&#233;sis&#173;tance, vous cherchez &#224; vous camoufler sous son masque r&#233;pugnant ! Une pareille l&#233;galisa&#173;tion ne serait pas une victoire remport&#233;e sur notre propre terrain, celui de l'internationa&#173;lisme et de la r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la lettre &#224; Bayet (18/9/44) le Comit&#233; central dit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; Il s'agit de savoir si la IV&#232;me R&#233;publique naissante reprendra l&#224; o&#249; avait sombr&#233; la III&#232;me R&#233;publique glissant vers l'autoritarisme r&#233;actionnaire de P&#233;tain, o&#249; si elle sera effectivement d&#233;mo&#173;cratique &#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui pense-t-on tromper par un pareil raisonnement ? C'est la besogne des staliniens et des r&#233;formistes de vouloir faire croire aux masses que nous sommes encore de&#173;vant la perspective : IV&#232;me R&#233;publique d&#233;mocratique ou r&#233;actionnaire. La t&#226;che des r&#233;volu&#173;tionnaires est de montrer aux ouvriers que, les social-chauvins les ayant illusionn&#233;s sur l'&#233;puration &#034;, ils ont laiss&#233; subsister les organes de l'&#201;tat gangren&#233; de la III&#232;me R&#233;publique qui a servi avec succ&#232;s &#224; Daladier aussi bien qu'&#224; P&#233;tain, et que nous nous trouvons sous de Gaulle en pleine dictature bureaucratico-polici&#232;re. Au moment o&#249; l'Humanit&#233; elle-m&#234;me d&#233;nonce le r&#233;gime dictatorial subi par la presse, pouvons-nous faire croire que la l&#233;galisation de La V&#233;rit&#233; serait le crit&#232;re d'une &#034;d&#233;mocratie effective&#034; ? La t&#226;che des r&#233;volutionnaires, enseignait Trotsky, est de nommer les choses par leur nom, et non de se faire les auxiliaires des &#034; d&#233;mocrates &#034; pourris qui s&#232;ment des illusions dans les masses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La V&#233;rit&#233;, en s'adressant aux r&#233;formistes et aux stalinistes, use constamment du terme &#034; camarade &#034;. Il suffit pourtant de se r&#233;f&#233;rer &#224; un texte de Trotsky pour d&#233;couvrir ce qu'il y a derri&#232;re cette terminologie. L.T. &#233;crit dans La r&#233;volution allemande et la bureaucratie stalinienne (Et Maintenant) (page 36) :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; L&#233;on Blum, le d&#233;fenseur des r&#233;parations, le comp&#232;re socialiste du banquier Oustric, est trait&#233; de &#034; camarade &#034; dans les pages des journaux de Seydewitz. Est-ce de la politesse ? Non, c'est un manque de principes, de caract&#232;re, de fermet&#233;. &#034; Des chicanes &#034;, dira un quelconque savant de cabinet. Non, dans ces chicanes, le fond politique se manifeste avec beaucoup plus de v&#233;rit&#233; et de clart&#233;, que dans la reconnaissance abstraite des soviets, non &#233;tay&#233;e par l'exp&#233;rience r&#233;volutionnaire. Il est inutile d'appeler Blum &#034;fasciste&#034;, en se rendant ridicule. Mais celui qui ne ressent pas du m&#233;pris et de la haine pour cette esp&#232;ce de politiciens, celui-l&#224; n'est pas un r&#233;volutionnaire &#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La V&#233;rit&#233; a pris maintenant l'habitude de parler &#224; chaque pas des &#034; d&#233;mocrates sinc&#232;res et honn&#234;tes &#034; et, &#224; l'occasion, des &#034;d&#233;mocrates apeur&#233;s&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;j&#224; sous la monarchie tsariste, les bolch&#233;viks (ils faisaient partie de la social-d&#233;mocratie), pour se distinguer l&#233;galement des autres d&#233;mocrates, mettaient souvent l'accent sur le fait qu'ils constituaient, en tant que parti du prol&#233;tariat, les seuls d&#233;mocrates cons&#233;quents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis 1934 Trotsky enseignait que dans les conditions de la d&#233;cadence capitaliste et de l'exacerbation de la lutte de classe la d&#233;mocratie bourgeoise &#233;tait d&#233;finitivement morte en France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici ce qu'&#233;crivait Trotsky dans O&#249; va la France (pages 16-17) :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; La soci&#233;t&#233; contemporaine se compose de trois classes : la grande bourgeoisie, la prol&#233;tariat et les &#034; classes moyennes &#034; ou petite-bourgeoisie. Les relations entre ces trois classes d&#233;terminent en fin de compte la situation politique dans le pays. Les classes fondamentales de la soci&#233;t&#233; sont la grande bourgeoisie et le prol&#233;tariat. Seules ces deux classes peuvent avoir une politique ind&#233;pendante, claire et cons&#233;quente. La petite bourgeoisie se distingue par sa d&#233;pendance &#233;conomique et son h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; sociale. Sa couche sup&#233;rieure touche imm&#233;diatement la grande bourgeoisie. La couche inf&#233;rieure se fond avec le prol&#233;tariat et tombe m&#234;me &#224; l'&#233;tat de lumpen-prol&#233;tariat. Conform&#233;ment &#224; sa situation &#233;conomique, la petite-bourgeoisie ne peut avoir de politique ind&#233;pendante. Elle oscille toujours entre les capitalistes et les ouvriers. Sa propre couche sup&#233;rieure la pousse &#224; droite ; ses couches inf&#233;rieures, opprim&#233;es et exploit&#233;es, sont capables, dans certaines conditions, de tourner brusquement &#224; gauche. C'est par ces relations contradic&#173;toires des diff&#233;rentes couches des &#034; classes moyennes &#034; qu'a toujours &#233;t&#233; d&#233;termin&#233;e la politique confuse et absolument inconsistante des radicaux, leurs h&#233;sitations entre le car&#173;tel avec les socialistes, pour calmer la base, et le bloc national avec la r&#233;action capitaliste, pour sauver la bourgeoisie. LA D&#201;COMPOSITION D&#201;FINITIVE DU RADICALISME COMMENCE AU MOMENT OU LA GRANDE BOURGEOISIE, ELLE-M&#202;ME DANS L'IMPASSE, NE LUI PERMET PLUS D'OSCILLER. &#034; (Soulign&#233; par nous.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;composition du r&#233;gime capitaliste met fin &#224; la d&#233;mocratie bourgeoise. Les repr&#233;sentants &#034; d&#233;mocratiques &#034; de la bourgeoisie n'ont plus qu'une phras&#233;ologie &#224; offrir. Dans ces conditions m&#234;me un de Gaulle arrive &#224; se pr&#233;tendre d&#233;mocrate. La t&#226;che n'est donc pas de chercher &#224; distinguer, par quelque introspection, les d&#233;mocrates honn&#234;tes et malhonn&#234;tes, mais de poser devant les ouvriers la question : qui donnera le ton ? La bourgeoisie par l'interm&#233;diaire de ses fascistes, r&#233;actionnaires, cur&#233;s, professeurs, d&#233;mocrates, ou le prol&#233;tariat qui en se d&#233;tachant de la bourgeoisie et de ses agents ralliera &#224; lui les autres couches opprim&#233;es ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me que, dans Et Maintenant, Trotsky &#233;tait le plus acharn&#233; d&#233;fenseur du front unique, mais m&#233;prisait ceux qui traitaient Blum de camarade, nous rappelons que dans la r&#233;volution espagnole nous d&#233;fendions les libert&#233;s d&#233;mocratiques des ouvriers contre le fascisme les armes &#224; la main, mais il ne serait venu &#224; l'id&#233;e d'aucun trotskyste d'analyser l'honn&#234;tet&#233; d'Azana ou de Negrin. Ils analysaient leur nature de classe et les qualifiaient d'agents de la bourgeoisie, par&#233;s du masque de la d&#233;mocratie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En donnant les &#233;tats de service des camarades du Comit&#233; directeur, La V&#233;rit&#233; dit de Demazi&#232;re : &#034; Il milite ill&#233;galement dans les rangs du PCI jusqu'&#224; la lib&#233;ration &#034;. Et de Baufr&#232;re : &#034; Il sait que la lutte ne s'arr&#234;te pas &#224; la chute de Hitler &#034;. Encore une fois, pouvons-nous, sous pr&#233;texte de nous d&#233;fendre, bafouer notre propre id&#233;ologie ? La V&#233;rit&#233; du 22/6/44 sous le titre &#034; Ils se valent &#034;, &#233;crivait : &#034; refuse de te faire mobiliser dans &#034; l'arm&#233;e de la lib&#233;ration &#034;. En mai 1944, un num&#233;ro sp&#233;cial de La V&#233;rit&#233; disait : &#034; Pas de lib&#233;ration possible sans les prol&#233;taires allemands et contre eux &#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais puisqu'il s'agit de d&#233;fendre les principes trotskystes, laissons la parole &#224; Trotsky lui-m&#234;me. Dans son &#233;tude Apr&#232;s la &#034;paix&#034; imp&#233;rialiste de Munich &#8211; une le&#231;on toute fra&#238;che, il &#233;crivait :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; Dans tous les cas o&#249; les forces contre-r&#233;volutionnaires tentent de revenir de &#034; l'&#201;tat d&#233;mocratique &#034; pourrissant, en arri&#232;re vers le particularisme provincial, vers la monarchie, la dic&#173;tature militaire, le fascisme, le prol&#233;tariat r&#233;volutionnaire, sans prendre sur lui la moindre responsabilit&#233; pour la &#034; d&#233;fense de la d&#233;mocratie &#034; (elle n'est pas d&#233;fendable !), opposera &#224; ces forces contre&#173;r&#233;volutionnaires une r&#233;sistance arm&#233;e, pour en cas de succ&#232;s, diriger son offensive contre la &#034; d&#233;mocratie &#034; imp&#233;rialiste. Cette politique n'est applicable, cependant, que pour ce qui concerne les conflits int&#233;rieurs, c'est-&#224;-dire dans le cas o&#249; l'enjeu de la lutte est v&#233;ritablement la question du r&#233;gime politique : c'est ainsi, par exemple, que s'est pr&#233;sent&#233;e la question en Espagne. La participation des ouvriers espagnols &#224; la lutte contre Franco &#233;tait leur devoir &#233;l&#233;mentaire. Mais c'est pr&#233;cis&#233;ment et uniquement parce que les ouvriers n'ont pas r&#233;ussi &#224; remplacer &#224; temps le pouvoir de la d&#233;mocratie bourgeoise par leur propre pouvoir, que la &#034;d&#233;mocratie&#034; a fait place au fascisme. Cependant, c'est pure tromperie et charlatanisme que de transporter m&#233;caniquement les lois et les r&#232;gles de la lutte des diff&#233;rentes classes d'une seule et m&#234;me nation dans la guerre imp&#233;rialiste, c'est-&#224;-dire la lutte d'une seule et m&#234;me classe de diff&#233;rentes nations. Actuellement, il n'est, semble-t-il, pas besoin de d&#233;montrer que les imp&#233;rialistes luttent l'un contre l'autre non pour des principes politiques, mais pour la domination sur le monde, sous le couvert des principes qui leur semblent bons &#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on pr&#233;sente la d&#233;faite d'Hitler comme une premi&#232;re &#233;tape gagn&#233;e dans la lutte (&#034; la lutte ne s'arr&#234;te pas l&#224; &#034;), on utilise un raisonnement purement stalinien : &#034; la lutte contre le fascisme ext&#233;rieur et ses prolongements &#224; l'int&#233;rieur &#034;. La d&#233;faite de Hitler venant &#224; la suite de la victoire d'un camp imp&#233;rialiste sur l'autre, n'a pas &#233;t&#233; une victoire du prol&#233;tariat allemand, fran&#231;ais, ou autre. Encore dans Apr&#232;s Munich Trotsky dit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; La question du sort des Tch&#232;ques, des Belges, des Fran&#231;ais, des Allemands, en tant que nations, nous ne la relions pas &#224; des d&#233;placements conjoncturels des fronts militaires lors d'une nou&#173;velle m&#234;l&#233;e des imp&#233;rialistes, mais &#224; l'insurrection du prol&#233;tariat et &#224; sa victoire sur tous les imp&#233;rialistes &#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous le drapeau de la lutte imp&#233;rialiste la chute de Hitler n'a &#233;t&#233; qu'un d&#233;placement conjoncturel des fronts militaires. De m&#234;me que la d&#233;faite de 1940 de la bourgeoisie fran&#173;&#231;aise n'a pas &#233;t&#233; la victoire du prol&#233;tariat uniquement parce que cette d&#233;faite n'a pas &#233;t&#233; acquise par l'activit&#233; r&#233;volutionnaire du prol&#233;tariat. Le langage communiste e&#251;t &#233;t&#233; de dire je continue la lutte parce que plus que jamais les masses se trouvent &#233;cras&#233;es par l'imp&#233;rialisme. Plus que jamais la lutte entre les brigands imp&#233;rialistes se poursuit sur le dos des masses. Imagine-t-on, en 1918, l'IC disant :&#034; La lutte ne s'arr&#234;te pas &#224; la chute du Kaiser ? &#034; La d&#233;faite de l'imp&#233;rialisme allemand &#233;tait-elle une &#233;tape dans la lutte prol&#233;tarienne ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La th&#233;orie r&#233;volutionnaire est l'expression et la garantie supr&#234;me de la nature de la direction d'une tendance prol&#233;tarienne. La fausse terminologie d&#233;veloppe le confusionnisme, rabaisse le niveau des cadres r&#233;volutionnaires et ouvre une br&#232;che &#224; l'id&#233;ologie en&#173;nemie [1].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici ce que dit encore Trotsky (IV&#232;me tome de la R&#233;volution Russe, page 229) : &#034; Les distances indispensables &#224; l'&#233;gard de l'id&#233;ologie bourgeoise &#233;taient maintenues dans le Parti par une vigilante intransigeance dont l'inspirateur &#233;tait L&#233;nine. Il ne cessait de travailler du scalpel, tranchant les liens que l'entourage petit-bourgeois cr&#233;ait entre le Parti et l'opinion publique offi&#173;cielle. En m&#234;me temps, L&#233;nine apprenait au Parti &#224; former sa propre opinion publique, s'appuyant sur la pens&#233;e et les sentiments de la classe qui montait. Ainsi, par s&#233;lection et &#233;ducation, dans une lutte continuelle, le Parti bolch&#233;vik cr&#233;e son milieu non seulement politique mais aussi moral, ind&#233;pen&#173;dant de l'opinion publique bourgeoise et irr&#233;ductiblement oppos&#233; &#224; celle-ci. C'est seulement cela qui permit aux bolch&#233;viks de surmonter les h&#233;sitations dans leurs propres rangs et de manifester la virile r&#233;solution sans laquelle la victoire d'Octobre e&#251;t &#233;t&#233; impossible. &#034;Comment se d&#233;fendre contre la calomnie ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec raison, La V&#233;rit&#233; dit que le but de la bourgeoisie est de nous &#233;touffer. Mais en m&#234;me temps (num&#233;ro du 4/6) elle met en demeure de Gaulle de choisir entre le camp fas&#173;ciste qui &#233;touffe les trotskistes, et le camp d&#233;mocratique (Angleterre, etc...) qui ne les &#233;touffe pas. Mesurez la hauteur de ce raisonnement !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La calomnie contre-r&#233;volutionnaire, comme l'antis&#233;mitisme et autres manifestations empoisonn&#233;es, &#233;lev&#233;es &#224; une &#233;chelle politique, font partie de la lutte de classe et ne s'&#233;l&#232;vent pas au-dessus d'elle. C'est pour cela que notre premi&#232;re t&#226;che, pour combattre la calomnie, c'est une offensive politique &#233;nergique men&#233;e en direction des masses pour d&#233;masquer politiquement les calomniateurs, afin que celles-ci puissent se convaincre que ceux qui nous calomnient ne sont pas leurs amis mais bien leurs ennemis. Il faut ensuite un travail suivi d'&#233;ducation socialiste dans les rangs ouvriers (&#233;dition de brochures populaires).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut aussi une lutte directe contre le gangst&#233;risme staliniste ; nous avions fourni en automne dernier &#224; votre direction une occasion pr&#233;cise d'une action &#224; entreprendre pour le d&#233;masquer publiquement [2]. Votre direction s'y est d&#233;rob&#233;e. Apr&#232;s avoir fui le combat, quel est le s&#233;rieux des d&#233;fis lanc&#233;s par La V&#233;rit&#233; invitant les staliniens &#224; des commissions compos&#233;es &#034; de toutes les tendances du mouvement ouvrier et de la r&#233;sistance &#034; ? Nous sommes pr&#234;ts &#224; fournir &#224; une commission de contr&#244;le de votre parti tous les d&#233;tails de cette affaire et de l'attitude criminelle de votre direction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce qui concerne l'&#233;ducation socialiste, t&#226;che fondamentale de travail commu&#173;niste, vous semblez l'ignorer. Dans les contacts que nos camarades ont pu avoir avec vous, il semble que m&#234;me pour les membres de l'organisation ce travail passe au troisi&#232;me plan (&#034; la r&#233;volution est l&#224;, ce n'est pas le moment de lire Marx &#034;). Comment voulez vous combattre l'obscurantisme et les pr&#233;jug&#233;s, si vous ne remplissez pas votre r&#244;le d'&#233;ducateurs socialistes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le plan politique, les efforts de l&#233;galisation se sont transform&#233;s en pi&#232;ge pour votre organisation. Voici deux mois que La V&#233;rit&#233; a abandonn&#233; toute propagande r&#233;volu&#173;tionnaire et qu'elle ne se fait plus le d&#233;fenseur des masses devant les mesures r&#233;actionnaires du gouvernement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous vous &#234;tes r&#233;fugi&#233;s dans des justifications vis-&#224;-vis de la bourgeoisie et les appels aux &#034; d&#233;mocrates &#034;. Ainsi La V&#233;rit&#233; du 4/6 dit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Nous ne sommes pas un groupe de conspirateurs... Nos t&#226;ches sont : &#233;clairer en &#233;duquant, guider en expliquant. Notre arme : c'est la propagande r&#233;volutionnaire, et rien d'autre&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce mensonge la bourgeoisie ne le croira pas et aux travailleurs nous n'avons pas le droit de mentir. Des centaines de fois L&#233;nine a expliqu&#233; aux militants : la r&#233;volution est une guerre. Une guerre se fait-elle seulement &#224; l'aide de la propagande ? Trotsky a &#233;crit un livre intitul&#233; : D&#233;fense du Terrorisme. Nous avons &#233;t&#233; les premiers et continuons &#224; &#234;tre les seuls d&#233;fenseurs des Milices ouvri&#232;res et de l'armement du prol&#233;tariat. Nous ap&#173;prouvons la devise de Blanqui : qui a du fer a du pain. Comment peut-on avec une pareille doctrine pr&#233;senter les r&#233;volutionnaires comme des pr&#234;cheurs et ap&#244;tres d'une propagande &#034; de la v&#233;rit&#233; et du progr&#232;s social &#034; (V&#233;rit&#233; 4/6). L&#233;nine a enseign&#233; au Parti r&#233;volution&#173;naire la plus grande m&#233;fiance envers tout gouvernement bourgeois, m&#234;me le plus d&#233;mocratique. Une partie de l'appareil de l'organisation doit toujours rester dans l'ill&#233;galit&#233; pour parer &#224; toute mesure arbitraire de la part du gouvernement bourgeois. Vous-m&#234;mes ne pr&#233;tendez pas livrer toute l'organisation &#224; la l&#233;galit&#233;, quelles que soient les mesures de l&#233;galisation dont vous ferez l'objet. N'est-ce pas dans ce cas renforcer la calomnie contre nous que d'affirmer : &#034; Nous ne sommes pas des conspirateurs &#034; ? Au moment o&#249; le rapport de forces nous impose la lutte clandestine pour pouvoir exprimer des id&#233;es r&#233;volutionnaires en faveur des masses, le raisonnement l&#233;niniste ne serait-il pas plut&#244;t de dire aux travailleurs : &#034; la bourgeoisie conspire, couverte de sa propre l&#233;galit&#233;, contre le niveau de vie et la vie m&#234;me des masses ? Nous, r&#233;volutionnaires, appelons les travailleurs conscients &#224; se pr&#233;parer, clandestinement s'il le faut, au renversement de la bourgeoisie. La propa&#173;gande ouverte n'est qu'une partie de notre travail. Demander aux ouvriers de cacher des armes, aux soldats de se r&#233;unir en cellules de caserne, aux ouvriers d'usine d'&#233;diter des organes d'opposition sans adresse et sans nom, tout cela, n'est-ce pas un travail de conspirateurs ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est inutile, nous l'esp&#233;rons, d'ajouter que cela n'a rien de commun avec le terrorisme anarchiste, lutte individuelle contre des repr&#233;sentants isol&#233;s de la classe capitaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En juillet 1917, le rapport de forces entre le prol&#233;tariat et la bourgeoisie a ouvert la voie &#224; la calomnie capitaliste et social-chauvine contre les bolch&#233;viks. Le regroupement des masses a fait sauter en l'air la calomnie quelques mois apr&#232;s. Combien r&#233;confortant pour les r&#233;volutionnaires est le raisonnement de ce soldat russe, que rapporte Kroupska&#239;a dans sa brochure de Souvenirs sur L&#233;nine : &#034; Sais-tu que ton L&#233;nine est un espion allemand ? dit un Monsieur instruit au soldat en faction. Non, je ne le sais pas, r&#233;pond celui-ci, je n'ai pas assez d'instruction pour &#231;a, mais ce que je sais, c'est que tout ce que L&#233;nine dit sur la terre est juste &#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais faut-il seulement s'en r&#233;f&#233;rer &#224; 1917 ? Les camarades voudront bien r&#233;fl&#233;chir &#224; des exemples plus r&#233;cents, que nous leur soumettons. A la fin du mois de mai, quand le gouvernement rejette les revendications pr&#233;sent&#233;es par la CGT &#224; la suite des mouvements de gr&#232;ve, les social-chauvins n'osent bien entendu pas r&#233;futer les arguments de la bourgeoisie dirig&#233;s contre les ouvriers. Notre organisation r&#233;pand quelques milliers de tracts, sign&#233;s par les trotskystes, par la IV&#232;me Internationale, pour prendre la d&#233;fense des ouvriers, d&#233;masquer les bureaucrates et indiquer nos solutions. De multiples endroits nous parvient l'&#233;cho d'ouvriers du rang, qui constituent la grande masse, approuvant le tract et le faisant circuler, sans s'inqui&#233;ter de la signature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une usine importante de la r&#233;gion parisienne, des camarades ouvriers entreprennent un travail d'opposition syndicale enti&#232;rement sur des bases communistes et r&#233;volutionnaires [3]. La bureaucratie social-chauvine r&#233;pand imm&#233;diatement le bruit qu'il s'agit de la 5&#232;me colonne. Ne c&#233;dant pas &#224; la pression des adversaires, le travail de l'opposi&#173;tion continue conspirativement, pour ne pas donner prise &#224; la r&#233;pression. N'est-ce pas &#224; nous de tenir bon, de d&#233;montrer aux ouvriers les n&#233;cessit&#233;s qui nous sont impos&#233;es par la lutte, ne s'apercevront-ils pas que ceux qui nous accusent les trahissent, mais que nous ne cesserons de les d&#233;fendre ? Le journal de l'opposition est le seul qui dans toutes les occasions prend intelligemment et avec continuit&#233; la d&#233;fense des ouvriers. Aussi le font-ils circuler, sans s'inqui&#233;ter des accusations des bureaucrates. Nos camarades organisent quelques ouvriers plus avanc&#233;s en noyau de l'opposition syndicale ; ils adoptent la conspiration comme une n&#233;cessit&#233; faisant partie de notre travail. L'opposition arrive &#224; imposer politiquement sa l&#233;galit&#233; : le repr&#233;sentant de la direction syndicale prend l'engagement de ne pas faire arr&#234;ter les repr&#233;sentants de l'opposition si ceux-ci se d&#233;masquent. Mais cette invitation manque son effet, car l'opposition ce n'est plus seulement un noyau isol&#233;, c'est un courant politique dans l'usine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes-nous r&#233;clam&#233;s pour ce travail de la r&#233;sistance ? Notre propagande est-elle tendancieuse dans le sens des pr&#233;jug&#233;s existants ? Nullement. En voici un exemple : un camarade qui fait un travail syndical d'usine avec notre concours, &#233;crit dans son projet de journal : la guerre &#233;tant finie rien ne s'oppose plus &#224; nos revendications. Notre camarade lui explique que cette fa&#231;on de s'exprimer peut laisser entendre aux ouvriers que la politique des bureaucrates ayant frein&#233; les ouvriers &#224; cause de la guerre (des capitalistes) pouvait se justifier. Or il ne faut en aucun cas utiliser de pareilles &#233;quivoques, parce que ce qui importe par dessus tout c'est d'&#233;lever la conscience des ouvriers. Notre camarade sympathisant convient de la justesse de ce raisonnement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais voici que le raisonnement ci-dessus &#233;cart&#233; d'un journal d'usine, nous le retrouvons dans l'organe central du PCI. La V&#233;rit&#233; du 4/6 dit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; Aujourd'hui la guerre est finie. Nous attendons du ministre l'autorisation de pa&#173;ra&#238;tre l&#233;galement. Rien ne justifie plus les mesures d'exception qui nous frappent &#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La guerre justifiait-elle donc les mesures d'exception ? Pendant la guerre la bourgeoisie prenait le pr&#233;texte de la &#034; d&#233;fense nationale &#034;. Mais aujourd'hui la bourgeoisie dit par la voix des social-chauvins et de tous ses partis : &#034; Nous avons gagn&#233; la premi&#232;re manche par tant de sacrifices, allons-nous maintenant tout compromettre ? Notre union qui &#233;tait n&#233;cessaire contre l'ennemi est n&#233;cessaire maintenant pour refaire la France &#034;. C'est &#224; l'aide de cette argumentation que les Thorez et Cie veulent imposer &#224; la classe ouvri&#232;re la politique du produire, produire, produire... Notre t&#226;che ce n'est pas de passer l'&#233;ponge sur le pass&#233; et l'opposer au pr&#233;sent, car pour sa politique actuelle la bour&#173;geoisie tire justement argument du pass&#233;. Si des mesures contre nous &#233;taient justifi&#233;es pendant la guerre, elles le sont encore aujourd'hui, parce que la guerre et la paix ne sont que la continuation de la politique de la bourgeoisie imp&#233;rialiste, axiome que Trotsky a si souvent rappel&#233; et que vous oubliez.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons voulu par ces quelques exemples d&#233;montrer aux camarades que pour combattre nos adversaires il ne faut pas se laisser imposer leur tactique et leur argumentation. C'est par une id&#233;ologie et une argumentation radicalement contraire &#224; celle de nos ennemis que nous pouvons imposer notre point de vue prol&#233;tarien, et non pas en acceptant les pr&#233;misses du raisonnement de la bourgeoisie, pour en tirer d'autres conclusions. Si nous engageons la lutte contre la calomnie sur le terrain de nos adversaires, nous sommes battus d'avance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi vous brandissez actuellement comme principal argument les morts de la r&#233;sistance. Mais le PC se r&#233;clame de ses dizaines de milliers de morts pour la r&#233;sis&#173;tance, connus dans tout le pays. C'est au nom de ces morts qu'il nous accuse et nous pourchasse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui fait notre force, c'est notre politique &#233;nergique de d&#233;fense des int&#233;r&#234;ts des masses, poursuivie sans h&#233;sitation et sans &#233;quivoque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais au lieu de cette intransigeance vous l&#226;chez prise dans chaque occasion grave, vous c&#233;dez &#224; la pression ennemie au moment o&#249; il faudrait le plus y r&#233;sister. Le 10 juin 1944 La V&#233;rit&#233; &#233;crivait :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; Les forteresses volantes et les tanks d'Eisenhower n'apporteront pas la lib&#233;ration des travailleurs de l'Europe. A la place de l'imp&#233;rialisme allemand qui s'&#233;croule, ils viennent imposer la domination du capital financier yankee et anglais &#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux mois apr&#232;s, au moment du plus grand d&#233;cha&#238;nement chauvin et du d&#233;ferlement de la &#034; lib&#233;ration &#034;, La V&#233;rit&#233; &#233;crit (le 11 Ao&#251;t) :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; Hitler s'effondre. Les Am&#233;ricains approchent de Paris. La classe ouvri&#232;re doit mettre &#224; profit la situation... &#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La V&#233;rit&#233; est-elle assez na&#239;ve pour croire qu'on pouvait transformer en insurrection prol&#233;tarienne une situation dont tout le cours ant&#233;rieur avait pr&#233;par&#233; les masses &#224; la &#034; lib&#233;ration nationale &#034;, notamment du fait du monopole d'influence des social-chauvins ? En r&#233;alit&#233;, La V&#233;rit&#233; a ploy&#233; sous la pression des &#233;v&#233;nements et le PCI a engag&#233; ses militants &#224; participer &#224; &#034; l'&#233;puration &#034;, duperie monstrueuse qui a permis &#224; l'&#201;tat bourgeois de traverser indemne les &#233;v&#233;nements (rappelons-nous &#034; l'insurrection &#034; de la police).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De la m&#234;me fa&#231;on, La V&#233;rit&#233; a d&#233;nonc&#233; sous l'occupation la r&#233;sistance d'union sacr&#233;e, mais l&#226;che prise maintenant devant l'opinion publique petite-bourgeoise et en arrive &#224; se r&#233;clamer de la r&#233;sistance !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour nous, le levier pour le renversement de la situation, n'est pas dans des discussions avec &#034; l'opinion publique &#034;. Il est dans une politique r&#233;volutionnaire, hardie : &#224; l'&#173;heure o&#249; les masses voient qu'elles sont trahies de toutes parts, &#224; l'heure o&#249; l'offensive gouvernementale se poursuit contre elles et que les chefs &#034; ouvriers &#034; se perdent en discours, les trotskistes doivent montrer aux masses que, ne s'effrayant ni de la calomnie ni des menaces, ils restent seuls &#224; prendre la d&#233;fense de leurs int&#233;r&#234;ts. Les ouvriers sont fatigu&#233;s d'ann&#233;es de souffrances et de privations. Ils arrivent &#224; ex&#233;crer les chefs tra&#238;tres qui d&#233;tiennent actuellement dans les usines le r&#244;le de premiers garde-chiourme. Dans ces conditions, deux ouvriers r&#233;volutionnaires, par un travail clandestin et intelligent, tiennent en &#233;chec toute une direction syndicale, parce que les ouvriers ont pu se rendre compte qu'il y avait quelqu'un pour prendre leur d&#233;fense.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au lieu de mener son offensive, La V&#233;rit&#233; se perd en discussions et en disputes avec &#034; l'opinion publique &#233;clair&#233;e &#034;, avec les &#034;d&#233;mocrates sinc&#232;res&#034;. Et les ouvriers assis&#173;tent &#224; ces pleurnicheries, au lieu de rencontrer dans La V&#233;rit&#233; un organe de combat et une r&#233;ponse &#224; leurs propres pr&#233;occupations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une interview de 1937, Trotsky a dit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; Je suis s&#251;r que dix ouvriers qui comprennent tr&#232;s bien la situation... gagneront une centaine d'ouvriers, et les cent ouvriers un millier de soldats. Ils seront victorieux &#224; la fin de la guerre ; &#231;a me semble tr&#232;s simple, mais je pense que c'est une bonne id&#233;e &#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224; se r&#233;sument tous les probl&#232;mes de notre travail. Comment faire bien comprendre la situation &#224; une centaine d'ouvriers, les gagner corps et &#226;me &#224; la politique r&#233;volutionnaire, en faire des cadres de la classe ouvri&#232;re et du trotskisme ; c'est par eux que nous pourrons appara&#238;tre aux masses comme leurs seuls d&#233;fenseurs, dans ce monde o&#249; elles n'ont que des ennemis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sont l&#224; les probl&#232;mes de la construction du parti et de sa prol&#233;tarisation, de l'attitude envers les questions th&#233;oriques, du lien entre la th&#233;orie et la pratique. Ces probl&#232;mes il faut les poser devant l'ensemble du mouvement et &#224; l'aide d'une discussion approfondie, &#224; la lumi&#232;re de l'exp&#233;rience, poser un premier jalon dans la voie du redressement th&#233;orique et pratique du mouvement trotskiste en France. Hors de l&#224; un sort pire que celui du POUM attend notre mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La discussion du bilan de nos deux organisations ne serait pas &#224; l'heure actuelle une concession de votre part, mais le devoir le plus &#233;l&#233;mentaire de notre travail r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;juillet 1945&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;UNION COMMUNISTE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(IV&#232;me Internationale)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Nous demandons aux militants de lire ou de relire les ouvrages de Trotsky que nous avons cit&#233;s O&#249; va la France, Et Maintenant et Apr&#232;s la &#034;Paix&#034; imp&#233;rialiste de Munich. [Note de Barta]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Il s'agit de la d&#233;signation d'une commission d'enqu&#234;te sur l'assassinat de Pamp (Mathieu Bucholz) par le PCF en septembre 1944. En juillet 1945 l'UC avait renouvel&#233; sa demande, pr&#233;alablement &#224; toute discussion politique &#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] La Voix des Travailleurs, Bulletin inter-usines de l'opposition syndicale Lutte de Classes ne para&#238;tra qu'en octobre 1945. Mais l'UC avait d&#233;j&#224; engag&#233; un travail dans cette direction et certaines de ses publications d'entreprise portaient d&#233;j&#224; ce nom.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire aussi :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/4int/postwar/1947/06/nt_19470627.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/4int/postwar/1947/06/nt_19470627.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/4int/urss/natalia.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/4int/urss/natalia.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4250&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4250&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6247&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6247&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>L'Opposition de gauche (trotskyste) en Russie</title>
		<link>http://www.matierevolution.fr/spip.php?article7868</link>
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		<dc:date>2026-06-10T22:32:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Russie</dc:subject>
		<dc:subject>Stalinisme</dc:subject>
		<dc:subject>trotskisme</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;L'opposition de gauche trotskiste de Russie en 1930 (en camp de concentration stalinien) analysait son bilan et ses perspectives &lt;br class='autobr' /&gt;
Tactique et t&#226;ches de l'opposition l&#233;niniste &lt;br class='autobr' /&gt;
I. Le r&#244;le historique et les t&#226;ches de l'opposition l&#233;niniste dans le mouvement ouvrier international &lt;br class='autobr' /&gt;
1. L'opposition l&#233;niniste est avant tout un courant international. Son apparition et son d&#233;veloppement prennent leurs racines dans les changements de toute la situation internationale survenus cons&#233;cutivement &#224; la (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?mot312" rel="tag"&gt;trotskisme&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'opposition de gauche trotskiste de Russie en 1930 (en camp de concentration stalinien) analysait son bilan et ses perspectives&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Tactique et t&#226;ches de l'opposition l&#233;niniste&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I. Le r&#244;le historique et les t&#226;ches de l'opposition l&#233;niniste dans le mouvement ouvrier international&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. L'opposition l&#233;niniste est avant tout un courant international. Son apparition et son d&#233;veloppement prennent leurs racines dans les changements de toute la situation internationale survenus cons&#233;cutivement &#224; la d&#233;faite de la premi&#232;re vague de la r&#233;volution europ&#233;enne en 1921-23.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La soi-disant stabilisation du capitalisme a apport&#233; avec elle le renforcement des positions du social r&#233;formisme dans la classe ouvri&#232;re, la d&#233;croissance du mouvement communiste international et le renforcement dans ses rangs des &#233;l&#233;ments centristes et droitiers. L'aile gauche du Komintern [1] a subi une s&#233;rie de d&#233;faites jusqu'&#224; ce qu'elle soit formellement exclue par l'IC.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;faite de l'aile gauche du communisme a &#233;t&#233; la cons&#233;quence du changement qui s'est produit dans les relations internationales. Cependant, cette d&#233;faite n'a pas conduit &#224; la liquidation du mouvement oppositionnel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les contradictions de l'&#233;conomie mondiale sapaient de fait la &#171; stabilisation &#187;, suscitant des r&#233;veils partiels de la lutte de classe prol&#233;tarienne, gr&#226;ce auxquels l'aile gauche se renfor&#231;ait &#224; nouveau et se revivifiait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. La p&#233;riode compl&#232;te rec&#232;le de tr&#232;s grandes possibilit&#233;s r&#233;volutionnaires. Il s'ensuit la n&#233;cessit&#233; br&#251;lante d'un parti mondial du communisme. La conqu&#234;te du Komintern, sa transformation en l'instrument principal de la r&#233;volution prol&#233;tarienne mondiale, telle est la t&#226;che principale de l'opposition de gauche communiste internationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans sa lutte pour le redressement du PC(b)U et de l'IC, l'opposition bolchevik-l&#233;niniste s'oriente vers une r&#233;forme profonde de ces organisations, par le changement de leur direction opportuniste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le m&#234;me but, l'opposition donne une base id&#233;ologique aux &#233;l&#233;ments prol&#233;tariens de gauche du mouvement communiste international.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Seul l'accomplissement de cette t&#226;che &#224; l'&#233;tape actuelle, pr&#233;pare la possibilit&#233;, &#224; l'&#233;tape suivante, de conqu&#233;rir les ouvriers communistes &#224; la politique de L&#233;nine et de transformer le Komintern en avant-garde du prol&#233;tariat r&#233;volutionnaire international, &#224; un niveau plus &#233;lev&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
isolateur&lt;br class='autobr' /&gt;
II. Les &#233;tapes principales du d&#233;veloppement de la pratique de l'opposition l&#233;niniste&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A. D'octobre 1923 au 14e congr&#232;s du PC(b)U [2]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. La premi&#232;re &#233;tape du mouvement d'opposition repr&#233;sentait une r&#233;action spontan&#233;e des masses du Parti contre la bureaucratisation qui commen&#231;ait &#224; s'y d&#233;velopper. Celle-ci &#233;tait la principale forme de pression exerc&#233;e contre cette r&#233;action spontan&#233;e par les &#233;l&#233;ments petits-bourgeois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les erreurs de la direction du parti en mati&#232;re de politique &#233;conomique, qui ont eu de fortes r&#233;percussions sur la situation mat&#233;rielle des masses ouvri&#232;res, et la d&#233;faite de la tactique du Komintern en Allemagne, ont suscit&#233; un m&#233;contentement ouvert dans les rangs du parti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. La tactique de l'opposition durant cette p&#233;riode consistait &#224; donner une forme id&#233;ologique &#224; ce m&#233;contentement et &#224; montrer les causes qui ont suscit&#233; les erreurs de la direction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, l'opposition n'a pu remplir ce r&#244;le jusqu'au bout, car elle (sa direction) n'avait pas encore totalement pris conscience, de fa&#231;on claire, du fait que le clivage qui s'est esquiss&#233; dans le parti allait devenir le point de d&#233;part de la lutte ult&#233;rieure &#224; l'int&#233;rieur du parti, qui entrainerait un clivage profond du parti selon deux options de classe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3. La d&#233;claration des 46 [3] et le Cours nouveau [4] sont les documents principaux de l'opposition &#224; cette &#233;poque ; ils refl&#233;taient une certaine absence d'explication, principalement en ce qui concerne l'analyse de la politique &#233;conomique du CC et de sa signification sociale, ainsi que du sens politique des dissensions &#224; l'int&#233;rieur du parti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette erreur de la direction de l'opposition &#233;tait accompagn&#233;e d'une autre erreur concernant les questions d'organisation. L'absence de forme organisationnelle de l'opposition en 1923 est l'une des causes de sa d&#233;faite &#224; Moscou, malgr&#233; le fait qu'elle disposait d'une majorit&#233; nette dans les rangs de l'organisation moscovite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4. La cause objective de toutes ces erreurs tactiques avait pour origine le d&#233;veloppement insuffisant des contradictions de classe durant cette p&#233;riode dans le pays ; de l&#224; &#233;galement r&#233;sultait le retard de la prise de conscience par le parti des t&#226;ches rendue prioritaires par la marche des &#233;v&#233;nements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela explique aussi la presque compl&#232;te liquidation du mouvement oppositionnel jusqu'au 14e congr&#232;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
isolateur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;B. Du 14e au 15e congr&#232;s [5]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. Les principales tendances de classe li&#233;es aux dissensions internes du parti se sont r&#233;v&#233;l&#233;es de fa&#231;on suffisamment claire lors du 14e congr&#232;s. D'un c&#244;t&#233; s'est form&#233; le bloc de centre droit ; de l'autre, un centre gauche qui &#233;tait &#224; la t&#234;te des mouvements oppositionnels du prol&#233;tariat de Leningrad [6].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En cette p&#233;riode, apr&#232;s avoir form&#233; un bloc avec l'opposition de Leningrad tout en conservant son ind&#233;pendance id&#233;ologique, la principale t&#226;che tactique de l'opposition de 1923 consistait &#224; obtenir progressivement l'h&#233;g&#233;monie dans ce bloc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette t&#226;che, l'opposition l'a enti&#232;rement accomplie ; les documents principaux de l'&#233;poque en ont &#233;t&#233; l'expression :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La d&#233;claration de 1923 [7],&lt;br class='autobr' /&gt; La d&#233;claration des 83 [8],&lt;br class='autobr' /&gt; La plate-forme des 13 [9].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. Dans sa lutte contre le bloc de centre droit, la tactique de l'opposition unifi&#233;e est pass&#233;e par trois &#233;tapes principales :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La p&#233;riode de pr&#233;paration du travail clandestin. Celle-ci s'est r&#233;duite &#224; la cr&#233;ation de la fraction et &#224; la formulation d'une conception id&#233;ologique et organisationnelle. Ensuite, sur cette base, l'opposition unifi&#233;e a conduit &#224; une offensive ouverte et r&#233;solue sous la forme de &#171; si&#232;ge &#187; des &#171; bastilles de l'appareil &#187; (usine des appareils et instruments a&#233;ronautiques, usine Poutilov [10], etc.).&lt;br class='autobr' /&gt; Les le&#231;ons de la premi&#232;re p&#233;riode ont montr&#233; l'insuffisance d'une telle forme de lutte, la force &#233;norme des pr&#233;jug&#233;s dans la masse ouvri&#232;re elle-m&#234;me et la n&#233;cessit&#233; du passage &#224; une nouvelle forme de lutte : une forme plus compr&#233;hensible pour les &#233;l&#233;ments avanc&#233;s des masses, et pr&#233;vue pour donner le temps d'une explication progressive, pers&#233;v&#233;rante et syst&#233;matique des positions de l'opposition, dans le cadre d'interventions publiques et l&#233;gales.&lt;br class='autobr' /&gt; La d&#233;faite du 16 octobre 1926 [11] a ouvert alors une p&#233;riode de recul de l'opposition sur la base de la r&#233;duction de la lutte fractionnelle clandestine et du transfert du centre de gravit&#233; vers le travail l&#233;gal. La 15e conf&#233;rence [12], le pl&#233;num du Comit&#233; ex&#233;cutif de l'IC [13], le pl&#233;num de f&#233;vrier du CC [14] ; telles ont &#233;t&#233; les &#233;tapes de cette nouvelle tactique. Le groupe des CD [15] a quitt&#233; l'opposition durant cette p&#233;riode ; il ne comprenait pas la n&#233;cessit&#233; de nouvelles formes de lutte, sans lesquelles on ne peut pr&#233;parer les conditions pour une nouvelle offensive.&lt;br class='autobr' /&gt; La tactique du recul et des interventions l&#233;gales ouvertes a &#233;t&#233; enti&#232;rement justifi&#233;e &#224; ce moment, quand les dissensions se sont &#224; nouveau attis&#233;es, en relation avec la r&#233;volution chinoise ; elles ont rendu in&#233;vitable l'aggravation de la lutte et le passage &#224; l'offensive. Gr&#226;ce &#224; son travail l&#233;gal, l'opposition a su recevoir un soutien politique fort du parti durant cette p&#233;riode.&lt;br class='autobr' /&gt; La nouvelle tactique offensive, pour la p&#233;riode qui va d'avril 1927 [16] au 15e congr&#232;s, utilisait des m&#233;thodes de lutte l&#233;gales et semi-l&#233;gales, et s'est d&#233;velopp&#233;e de fait &#224; une &#233;chelle plus importante que la lutte de 1926. Une grande campagne de p&#233;tition, des alliances, des manifestations, de pair avec le renforcement du travail fractionnel, &#233;taient des indicateurs du haut niveau de lutte et de la grande participation des masses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. Du 15e congr&#232;s au pl&#233;num de novembre 1928 [17]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. La capitulation des centristes de gauche (les zinovi&#233;vistes) et la crise aigu&#235; du bloc de centre droit &#224; l'occasion de la gr&#232;ve du pain des koulaks, qui a port&#233; un coup d&#233;cisif aux illusions de la p&#233;riode de reconstruction, ont cr&#233;&#233; un nouveau rapport de force dans le pays et dans le parti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;volution vers la gauche de la politique des centristes a &#233;t&#233; l'expression de cette nouvelle p&#233;riode de d&#233;veloppement, et a donn&#233; &#224; l'opposition de nouvelles t&#226;ches &#224; accomplir. &#171; Le centrisme &#187;, dit le camarade Trotski, en &#233;valuant les perspectives de la p&#233;riode qui a suivi le congr&#232;s, &#171; est un coup d'arr&#234;t, mais les masses acqui&#232;rent &#233;galement leur propre exp&#233;rience dans la lutte. Nous comptons l&#224;-dessus &#187;. (&#192; une nouvelle &#233;tape) [18]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'agitation dans la classe ouvri&#232;re, et le renforcement des &#233;l&#233;ments de gauche du parti, cr&#233;ent les conditions favorables pour le mouvement oppositionnel. Le caract&#232;re hybride du centrisme, son absence de clart&#233;, ses h&#233;sitations, qui se sont exprim&#233;es sous une forme claire aux pl&#233;nums d'avril et de juillet 1928 [19], ont d&#233;masqu&#233; encore plus son incapacit&#233; &#224; faire face &#224; de nouveaux dangers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. En d&#233;clarant que notre principale t&#226;che tactique est le soutien, sous une forme critique, des pas faits &#224; gauche par le centrisme, dans le but de d&#233;masquer la direction centriste, l'opposition a trouv&#233; le contact avec les masses du parti. Sur la base de cette tactique, elle a gagn&#233; l'initiative dans la lutte contre la droite et a pris l'offensive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La campagne des conventions collectives de 1928 [20] a &#233;t&#233; le point le plus avanc&#233; de l'offensive de l'opposition. Sous ses coups puissants, les centristes ont &#233;t&#233; oblig&#233;s d'entrer en lutte contre la droite ; cependant, l'opposition n'avait pas assez de forces pour mener &#224; bien la r&#233;forme du parti et remplacer la direction centriste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D. De novembre 1928 &#224; la p&#233;riode actuelle&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. Malgr&#233; le fait que la direction centriste ait conserv&#233; pleinement tous ses d&#233;saccords strat&#233;giques avec l'opposition, et n'ait pas touch&#233; au r&#233;gime du parti et aux m&#233;thodes bureaucratiques de la construction de l'&#233;conomie, elle s'est &#171; empar&#233;e des slogans de notre arsenal &#187; (Trotski), et prenant le chemin de la lutte administrative avec les koulaks et de l'organisation par en haut des kolkhozes et de l'industrialisation, elle a inculqu&#233; &#224; la classe ouvri&#232;re et au parti des illusions qui n'&#233;taient pas du tout r&#233;volutionnaires, sur les possibilit&#233;s de sortie des contradictions dans de brefs d&#233;lais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. Le changement radical de la situation a oblig&#233; l'opposition &#224; changer &#224; nouveau sa tactique, en r&#233;orientant son travail vers l'explication &#233;nergique et syst&#233;matique aux masses de l'incapacit&#233; des centristes &#224; diriger la classe ouvri&#232;re vers une nouvelle voie, et &#224; sortir la dictature prol&#233;tarienne de l'orni&#232;re dans laquelle ils ont mis le pays par leur politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'expression de cette nouvelle tactique a &#233;t&#233; la d&#233;claration du 4 octobre 1929 [21] donnant comme principale t&#226;che de cette p&#233;riode la cr&#233;ation d'un front uni par rapport aux masses qui se font des illusions sur &#171; le plan quinquennal &#187;. En analysant la situation, la d&#233;claration avertissait que le plan quinquennal des centristes, mis en place avec des m&#233;thodes rejet&#233;es par la r&#233;volution d'octobre, conduit non au d&#233;veloppement, mais &#224; la r&#233;duction des forces productives ; il n'am&#233;liore pas la situation mat&#233;rielle, politique et culturelle de la classe ouvri&#232;re, mais la d&#233;t&#233;riore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3. Le passage de la direction centriste &#224; la voie de l'aventure ultra gauche et le premier repli qui a suivi le 15 mars [22] ont d&#233;montr&#233; la compl&#232;te absence de fondement et l'aventurisme de la politique centriste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les rangs de l'opposition, le d&#233;but du d&#233;clin des illusions centristes parmi les masses a permis justement &#224; l'opposition de commencer &#224; se pr&#233;parer &#224; une nouvelle tactique offensive, mettant en avant un nouveau mot d'ordre pour le changement de direction, mot d'ordre qui pouvait devenir &#224; ce moment-l&#224; la conclusion que les masses tiraient de leur propre exp&#233;rience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'expression du passage &#224; une nouvelle tactique offensive s'est manifest&#233;e dans les documents &#171; des 4 et des 7 &#187; [23], qui ont formul&#233; pour la premi&#232;re fois les principales dissensions, et dans la &#171; carte postale &#187; d'ao&#251;t [24] du camarade Trotski, qui donnait la formulation la plus pr&#233;cise de la nouvelle tactique offensive et de ses principales t&#226;ches.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;E. Les principales le&#231;ons de notre lutte&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En jetant un regard r&#233;trospectif sur les &#233;tapes pass&#233;es de sa lutte, l'opposition l&#233;niniste doit tenir compte de fa&#231;on sens&#233;e des erreurs qui ont &#233;t&#233; faites, afin d'&#233;viter leur r&#233;p&#233;tition dans le futur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notons ici seulement les principales d'entre elles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis le d&#233;but de la lutte, l'opposition ne se rendait pas compte de la profondeur des dissensions qui la s&#233;paraient de la fraction dominante, et des influences de classe que ces dissensions d&#233;terminaient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La sous-estimation du travail organisationnel a &#233;t&#233; &#233;galement li&#233;e &#224; cela ; elle a conduit &#224; laisser passer les conditions les plus favorables pour la cr&#233;ation d'une organisation ill&#233;gale qui fonctionne correctement et qui oriente son travail vers une longue p&#233;riode de travail clandestin. La cons&#233;quence des erreurs a &#233;t&#233; justement l'inad&#233;quation entre les exigences mises en avant par la crise politique et les possibilit&#233;s organisationnelles existantes. Une inad&#233;quation qui s'est refl&#233;t&#233;e de fa&#231;on si pr&#233;judiciable sur le travail de masse : il a &#233;t&#233; loin de correspondre &#224; son importance potentielle sur le plan id&#233;ologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les concessions faites aux compagnons de route provisoires dans la lutte ont constitu&#233; un autre d&#233;faut non moins s&#233;rieux de notre travail ; elles ont souvent pris une proportion bien au-del&#224; de ce qu'exigeaient les int&#233;r&#234;ts du mouvement, pris dans sa totalit&#233;. Le r&#233;sultat a &#233;t&#233;, dans nos rangs, de mettre de l'eau dans notre vin, ainsi que d'affaiblir la direction ; ces &#233;l&#233;ments (principalement avec une orientation de centre gauche) nuisaient, dans les moments d&#233;cisifs, aux bases id&#233;ologiques et aux forces organisationnelles de notre mouvement, ils y suscitaient de profondes crises internes. L'influence des compagnons de route se ressentait indubitablement aussi sur la ligne tactique de l'opposition dans une direction qui, selon l'appr&#233;ciation du camarade Trotski, consistait &#224; ce que &#171; nos erreurs &#233;taient toujours dans une bien plus grande mesure des erreurs de droite que des erreurs de gauche par rapport &#224; la ligne juste &#187; (voir sa lettre du 23 mai 1928 &#224; B&#233;loborodov). Ce n'est qu'en se purifiant, au cours de plusieurs processus, des &#233;l&#233;ments les plus nuisibles de centre gauche, que l'opposition l&#233;niniste a pu se donner une orientation claire &#224; sa tactique dans sa lutte implacable avec le centrisme.&lt;br class='autobr' /&gt;
III. Nos t&#226;ches en lien avec les fondements de la tactique l&#233;niniste&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La principale t&#226;che de l'opposition, pour le moment, est l'organisation de la lutte prol&#233;tarienne pour la r&#233;forme du parti, des syndicats, de l'&#201;tat, avec pour principe la d&#233;mocratie ouvri&#232;re, ainsi que la rectification de la ligne strat&#233;gique du parti et son retour dans la voie trac&#233;e par L&#233;nine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette t&#226;che ne peut &#234;tre accomplie que par la mobilisation de toutes les forces r&#233;volutionnaires du parti et de la classe ouvri&#232;re autour de l'opposition l&#233;niniste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les conditions qui se sont form&#233;es &#224; pr&#233;sent, la crise &#233;conomique et politique qui ne cesse de s'approfondir dans le pays, suscitent la croissance du m&#233;contentement de toutes les classes. Dans cette situation qui &#233;largit indubitablement notre base dans la classe ouvri&#232;re, notre ligne tactique doit se traduire par une offensive politique sur la base d'un travail organisationnel profond dans les masses, bien que grandisse en m&#234;me temps &#233;galement le danger des interventions contre-r&#233;volutionnaires des classes ennemies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; La seule possibilit&#233;, dit le camarade Trotski, de conserver et d'augmenter les chances de la voie du d&#233;veloppement r&#233;formiste de la r&#233;volution d'octobre et du parti, r&#233;side dans la mise en place du fonctionnement correct de l'organisation centralis&#233;e des bolcheviks-l&#233;ninistes, disposant de ressources techniques suffisantes pour influer de fa&#231;on syst&#233;matique sur l'opinion du parti atomis&#233;. &#187; (lettre du 08/08/1930) [26]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La qualit&#233; principale de l'opposition l&#233;niniste doit &#234;tre la capacit&#233; &#224; effectuer un brusque changement de tactique pour se r&#233;armer, et &#224; utiliser de nouvelles m&#233;thodes de lutte, en d'autres termes &#224; pratiquer une politique de tournants brusques. Dans les p&#233;riodes de croissance de l'activit&#233; politique des masses et du renforcement, en parall&#232;le, de la pression des classes ennemies, elle doit mettre en pratique une tactique d'offensive d&#233;cid&#233;e et hardie ; dans les p&#233;riodes de recul politique de l'esprit des masses, elle doit passer &#224; une tactique d&#233;fensive et attentiste, mais en tentant, dans ces conditions, de faire preuve, sur la base d'une nouvelle ligne tactique, d'une tr&#232;s grande activit&#233; dans sa lutte pour gagner de l'influence sur les masses. Gardant la maitrise dans les compromis qu'elle passe et les accords forc&#233;s, elle ne doit jamais reculer d'un iota sur les questions de principe devant l'ennemi ou devant un alli&#233; peu s&#251;r.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'analyse politique profonde et les &#233;valuations saines de la r&#233;alit&#233; ont toujours aid&#233; l'opposition &#224; indiquer de fa&#231;on juste la tactique &#224; suivre, en choisissant entre l'offensive et la d&#233;fensive en fonction de la situation objective. C'est pour cette raison qu'elle a toujours &#233;t&#233; &#233;trang&#232;re &#224; l'aventurisme et s'est toujours bas&#233;e uniquement sur la croissance de la conscience des masses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Seule une &#233;laboration approfondie des mots d'ordre concrets du moment, &#224; partir des orientations programmatiques, qui soit &#233;trang&#232;re &#224; la fois au regard en arri&#232;re conservateur et &#224; la simple r&#233;p&#233;tition non critique des slogans anciens, peut assurer &#224; l'opposition bolchevik-l&#233;niniste une tactique efficace qui corresponde aux buts poursuivis.&lt;br class='autobr' /&gt;
IV. La lutte pour les masses&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis la r&#233;volution d'octobre, il n'y a pas eu de changements dans la situation de notre prol&#233;tariat qui conduisent &#224; la liquidation de son r&#244;le r&#233;volutionnaire pass&#233;. Au contraire, il a grandi de fa&#231;on plus sensible sur les plans politique et culturel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; le profond abattement de la classe ouvri&#232;re en ce qui concerne son &#233;tat d'esprit politique, sa passivit&#233;, sa fatigue durant les ann&#233;es qui ont suivi la fin de la guerre civile, malgr&#233; l'exposition de certaines de ses couches &#224; l'influence des pr&#233;jug&#233;s petits-bourgeois qui lui viennent de la campagne et que la bureaucratie entretient consciemment, nous avons pu souvent observer la manifestation de la profonde r&#233;sistance, sourde, de la classe ouvri&#232;re face &#224; la ligne thermidorienne. Et cela permet d'estimer que maintenant, quand les illusions nuisibles parmi les masses s'effondrent rapidement, toute pression des classes ennemies peut cr&#233;er &#224; nouveau dans le parti et la classe ouvri&#232;re un retour vers l'activit&#233; r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La politique actuelle de la bureaucratie centriste est clairement calcul&#233;e pour brider le prol&#233;tariat, dans le but de lui retirer la possibilit&#233; de se d&#233;fendre. En liaison avec cela, une diff&#233;renciation, sur le plan de la conscience de classe des masses ouvri&#232;res, s'est effectu&#233;e &#224; des niveaux plus ou moins clairement marqu&#233;s. &#192; c&#244;t&#233; d'une aristocratie ouvri&#232;re peu nombreuse et tr&#232;s bien pay&#233;e, qui aspire &#224; une vie tranquille, et un groupe d'ouvriers de choc assez important, mais qui n'est pas encore totalement form&#233;, composant formellement le soutien du r&#233;gime, il y a de nombreuses &#171; recrues &#187;, venues de la petite bourgeoisie de la ville et de la campagne, dont l'&#233;tat d'esprit va des relations de confiance bienveillantes &#224; l'&#233;gard de toutes les fables que les centristes leur comptent, jusqu'&#224; une haine plus consciente du pouvoir sovi&#233;tique, tel qu'il est incarn&#233; par ses repr&#233;sentants actuels. Mais la fraction la plus importante du prol&#233;tariat industriel se lib&#232;re progressivement des illusions pass&#233;es, acquiert une exp&#233;rience politique, et s'imbibe d'un profond m&#233;contentement r&#233;volutionnaire ; elle continue de garder pour le moment une attitude d'attente, dans la mesure o&#249; le r&#233;gime existant ne donne pas la possibilit&#233; aux sentiments des masses de se manifester librement, tant qu'ils n'atteindront pas leur limite sup&#233;rieure, qui correspondrait &#224; l'intensit&#233; de la pression politique qu'ils subissent. Ce noyau principal de la classe ouvri&#232;re, capable d'entrainer &#224; sa suite le reste de la masse de nombreux millions de personnes, cherche maintenant une direction ferme, claire, ayant un programme d'action pr&#233;cis, visant &#224; r&#233;tablir un r&#233;gime normal et une ligne politique juste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les principales questions tactiques de notre lutte sont de trouver les voies pour gagner &#224; nous des &#233;l&#233;ments r&#233;volutionnaires d'avant-garde et de la classe ouvri&#232;re et, par eux, gagner &#224; notre influence, &#224; notre direction la majorit&#233; de la classe ouvri&#232;re pour la lutte &#224; venir pour la r&#233;forme. Et pour ce faire, notre premi&#232;re t&#226;che consiste &#224; contrecarrer tous les &#233;l&#233;ments de d&#233;ception, de fatigue et d'apathie qui g&#234;nent l'essor de l'activit&#233; r&#233;volutionnaire des masses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En m&#234;me temps, on ne doit pas fermer les yeux sur le fait que la grande masse des ouvriers n'a pas pris conscience jusqu'&#224; pr&#233;sent de la n&#233;cessit&#233; d'une lutte active contre la croissance du danger contre-r&#233;volutionnaire, par la faute de la direction centriste, malgr&#233; le fait que la dictature prol&#233;tarienne rec&#232;le de tr&#232;s grandes forces et possibilit&#233;s de renaissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous savons qu'on ne peut pas vaincre vraiment avec la seule avant-garde. Et pour que toute la classe en arrive &#224; un soutien direct et conscient de l'avant-garde, il est n&#233;cessaire qu'elle acqui&#232;re sa propre exp&#233;rience politique et sache la g&#233;n&#233;raliser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pour cette raison qu'il devrait &#234;tre clair pour nous que la d&#233;fense des int&#233;r&#234;ts vitaux du prol&#233;tariat conduira au r&#233;veil des couches retardataires des masses, seulement quand les buts de la lutte seront &#233;troitement li&#233;s &#224; la situation concr&#232;te et seront compr&#233;hensibles pour les grandes masses. Ce n'est qu'en cr&#233;ant une organisation fortement ramifi&#233;e, li&#233;e &#233;troitement aux masses sur leurs lieux de travail, et grandissant sur la base de la d&#233;fense m&#234;me des int&#233;r&#234;ts quotidiens les plus modestes, que nous pouvons compter sur la r&#233;ussite de notre agitation, et sur le fait que cette masse nous suivra dans la lutte pour la r&#233;forme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En nous pr&#233;occupant avant tout de la classe ouvri&#232;re dans sa globalit&#233;, nous devons mener le travail aussi bien parmi les membres du parti, que parmi les ouvriers sans parti, contrecarrant de toutes les fa&#231;ons possibles les tentatives de cr&#233;er une s&#233;paration entre les uns et les autres. De telles tentatives sont aussi bien le fait de la bureaucratie centriste, qui essaie de semer la discorde entre les diff&#233;rents d&#233;tachements de la classe ouvri&#232;re, que des partis anti-sovi&#233;tiques, qui tentent de dresser les ouvriers sans parti contre le parti et de les d&#233;tourner vers la voie de la contre-r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre directive tactique acquiert de ce fait un sens particulier &#224; l'&#233;gard des diff&#233;rents courants politiques, et avant tout &#224; l'&#233;gard du centrisme lui-m&#234;me, qui &#171; repr&#233;sente le principal danger dans le parti &#187; (L. Trotski).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la mesure o&#249; l'objectif principal du centrisme est d'&#233;touffer l'activit&#233; du prol&#233;tariat, aussi bien par des m&#233;thodes de terreur administrative et &#233;conomique, que des m&#233;thodes sophistiqu&#233;es de mensonge, notre t&#226;che est un grand travail d'explication, destin&#233; &#224; d&#233;masquer le centrisme, dans le but de relever l'activit&#233; des prol&#233;taires &#224; un niveau o&#249; plus aucune menace n'est capable d'emp&#234;cher l'intervention des masses. En outre, nous devons expliquer avec t&#233;nacit&#233; aux masses que la voie de la r&#233;forme passe par le remplacement de la direction centriste &#171; qui ne peut r&#233;aliser la r&#233;forme pour des raisons organiques &#187; (Rakovski).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le centrisme, qui suscite le d&#233;senchantement et la chute de l'activit&#233; m&#234;me de la partie la plus r&#233;volutionnaire de la classe ouvri&#232;re, facilite l'influence des mencheviks sur les masses. En luttant contre le centrisme, et en montrant au prol&#233;tariat les voies les plus efficaces du sauvetage de son pouvoir (la dictature du prol&#233;tariat), nous paralysons en grande partie aussi l'influence des mencheviks et des autres partis anti-sovi&#233;tiques qui font du travail dans la classe ouvri&#232;re. Il convient &#233;galement de dire la m&#234;me chose sur les anarchistes et les partis qui ont de la m&#234;me fa&#231;on des complices &#224; l'int&#233;rieur de l'officiel PCR(b).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En luttant contre ces courants, nous nous battons contre la division de la classe ouvri&#232;re en sph&#232;res d'influence, en fonction de ses principales cat&#233;gories sociales, contre sa soumission &#224; diff&#233;rentes influences &#233;trang&#232;res de classe, et pour son unit&#233;, son regroupement, avec le mot d'ordre du r&#233;tablissement de la dictature du prol&#233;tariat. Mais cette t&#226;che ne peut pas &#234;tre accomplie par une action ext&#233;rieure, en lan&#231;ant simplement des mots d'ordre ronflants, sans un travail pr&#233;paratoire correspondant dans toutes les organisations ouvri&#232;res de masse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En premier lieu, de ce point de vue, la lutte dans le secteur prol&#233;tarien du parti officiel est l'une des t&#226;ches &#224; accomplir. Mais le travail dans cette direction ne doit en aucun cas masquer la n&#233;cessit&#233; de conqu&#233;rir les organisations prol&#233;tariennes hors du parti, et particuli&#232;rement les syndicats.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est qu'en attirant de notre c&#244;t&#233; toute l'aile r&#233;volutionnaire du parti et la majorit&#233; r&#233;volutionnaire de la classe ouvri&#232;re, ainsi qu'en r&#233;tablissant ensuite la confiance &#224; son &#233;gard des couches pauvres et moyennes du village (par la voie de la propagande de mesures &#233;conomiques correspondantes), que nous pourrons r&#233;aliser une r&#233;forme dans toute l'ampleur n&#233;cessaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours de notre lutte, nous aurons sans doute &#224; faire face &#224; la r&#233;sistance cruelle des forces thermidoriennes et bonapartistes. Et l&#224; se posera au prol&#233;tariat la question des formes que prendra sa lutte avec ces forces, car, celle-ci ne pourra certainement pas se faire sans un &#233;pisode de guerre civile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le parti officiel repr&#233;sente maintenant la cohabitation de deux camps de la guerre civile. (L. F.) [27]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette cohabitation ne peut continuer longtemps. L'un de ces camps doit p&#233;rir, afin de laisser la place au d&#233;veloppement de l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne pouvons pas, par cons&#233;quent, miser sur le travail en direction du parti officiel, qui n'existe pas comme parti, mais nous devons choisir de nous orienter vers la recr&#233;ation du vieux parti l&#233;niniste avec le secteur r&#233;volutionnaire prol&#233;tarien du parti officiel et les ouvriers actifs, d'avant-garde, consciemment r&#233;volutionnaires, qui se trouvent actuellement hors du parti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fraction bolchevik-l&#233;niniste, organis&#233;e et en &#233;tat d'agir, sera la base sur laquelle se fera la cristallisation de ces &#233;l&#233;ments prol&#233;tariens et r&#233;volutionnaires, et la renaissance du parti l&#233;niniste.&lt;br class='autobr' /&gt;
V. Les formes et les m&#233;thodes de lutte pour la r&#233;forme&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En nous donnant pour t&#226;che de contribuer &#224; l'organisation des masses ouvri&#232;res, nous devons, en m&#234;me temps, nous rendre compte que le r&#233;gime et la politique centriste conduisent objectivement &#224; ce que, dans le mouvement des masses, une certaine spontan&#233;it&#233; puisse prendre le dessus sur le niveau d'organisation que l'opposition l&#233;niniste peut donner &#224; ce mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pour cette raison que, dans le cas o&#249; un mouvement se d&#233;clare de fa&#231;on spontan&#233;e, nous ne refuserons pas d'y participer. Car lorsque se pr&#233;sentent les conditions objectives d'une pression r&#233;volutionnaire directe, se mettre au service du mouvement des masses est, comme dit L&#233;nine, &#171; la t&#226;che la plus &#233;lev&#233;e du parti &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour autant, nous ne sommes pas complaisants avec les &#233;l&#233;ments de spontan&#233;it&#233; des mouvements, nous ne nous soumettons pas &#224; eux, nous aspirons de toutes les mani&#232;res possibles &#224; les combattre, &#224; soumettre ces mouvements &#224; notre influence : &#171; aller &#224; la rencontre des masses ne veut pas dire l&#226;cher pied devant la spontan&#233;it&#233; &#187; (L. T.).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, alors que la grande masse de la classe ouvri&#232;re (et pas toute son avant-garde) n'est pas encore sortie de son attentisme, il nous faut rejeter cat&#233;goriquement les propositions qui sont dict&#233;es par l'impatience r&#233;volutionnaire et l'absence de maturit&#233; politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-ce que cela veut dire que nous appelons &#224; la passivit&#233; et inculquons aux &#233;l&#233;ments d'avant-garde du prol&#233;tariat qu'il faut survivre avec fatalisme, tant que le d&#233;veloppement objectif des &#233;v&#233;nements ne nous apportera pas des r&#233;sultats tout pr&#234;ts &#171; par eux-m&#234;mes &#187; ? Absolument pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela veut seulement dire qu'il ne s'agit pas de lancer des mots d'ordre qui ne peuvent &#234;tre encore compris des masses ouvri&#232;res et qui ne se d&#233;duisent pas de leur propre exp&#233;rience. La principale t&#226;che des ouvriers d'avant-garde et conscients, &#224; l'&#233;tape actuelle de l'offensive politique, doit consister, non &#224; crier des slogans ronflants, mais &#224; r&#233;aliser un travail opini&#226;tre pour cr&#233;er une organisation clandestine extr&#234;mement ramifi&#233;e, afin d'&#234;tre en mesure, gr&#226;ce elle, de se saisir des conflits, particuliers ou plus g&#233;n&#233;raux, des ouvriers avec la bureaucratie, et d'entra&#238;ner de plus en plus de masses d'ouvriers &#224; la lutte pour la r&#233;forme. Jusqu'&#224; pr&#233;sent, la lutte de la classe ouvri&#232;re contre le r&#233;gime bureaucratique a eu principalement un caract&#232;re individualiste et anarchique. Dans les conditions d'&#233;touffement complet de l'activit&#233; normale des syndicats, qui se sont transform&#233;s d'organes de d&#233;fense des int&#233;r&#234;ts des ouvriers en organes auxiliaires des gestionnaires, les ouvriers ont recours &#224; des formes de lutte comme les absences injustifi&#233;es, la d&#233;t&#233;rioration des machines, l'assassinat des ouvriers de choc, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'opposition l&#233;niniste ne met pas en avant toute forme de m&#233;contentement &#224; l'&#233;gard du r&#233;gime bureaucratique existant et de sa politique. Sa t&#226;che consiste &#224; pr&#233;parer et &#224; organiser la r&#233;sistance collective et de masse &#224; toute la politique de la bureaucratie stalinienne. Et en ce sens, il y a, &#224; la disposition du prol&#233;tariat, toute une s&#233;rie de m&#233;thodes mises au point par l'exp&#233;rience pass&#233;e du mouvement, en commen&#231;ant par les protestations organis&#233;es et en finissant par des manifestations, des gr&#232;ves, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement, lorsqu'il a atteint une grande force et exerce une grande pression, peut se manifester en exer&#231;ant directement sa propre autorit&#233;, par la d&#233;mocratie ouvri&#232;re, la destitution et l'&#233;lection des fonctionnaires dans le parti, les syndicats, les soviets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fonction du degr&#233; de d&#233;veloppement d'un mouvement ouvrier de masse, la gr&#232;ve acquiert une grande importance en sa qualit&#233; d'instrument traditionnel de lutte de la classe ouvri&#232;re ; son utilisation dans les conditions actuelles est punie avec toute la s&#233;v&#233;rit&#233; de l'arbitraire bureaucratique, bien que du temps de L&#233;nine elle ait &#233;t&#233; reconnue comme moyen de d&#233;fense des ouvriers contre les perversions de l'appareil au pouvoir. Une r&#233;solution connue du 11e congr&#232;s [28] du parti sur les syndicats obligeait les cellules communistes des entreprises &#224; se mettre &#224; la t&#234;te des ouvriers contre les d&#233;formations bureaucratiques des organes &#233;conomiques d'&#201;tat (apr&#232;s &#233;puisement complet des autres moyens d'action).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les conditions actuelles, l'utilisation organis&#233;e des gr&#232;ves peut jouer un grand r&#244;le dans la mobilisation des forces prol&#233;tariennes avec les slogans de r&#233;forme du parti, des syndicats et des soviets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;solution du 11e congr&#232;s nous donne un argument important en faveur du droit de gr&#232;ve contre le r&#233;gime bureaucratique. L'opposition doit montrer aux masses qu'elle est &#224; cet &#233;gard le vrai promoteur de la ligne l&#233;niniste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, dans les conditions se rapprochant de la pire des situations, celle qui exige la plus grande tension des forces du prol&#233;tariat, sa lutte peut prendre la forme la plus aigu&#235;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En cas d'intervention ouverte des &#233;l&#233;ments bonapartistes, dans le but d'un coup d'&#201;tat contre-r&#233;volutionnaire, le seul moyen de r&#233;tablir la dictature du prol&#233;tariat est l'&#233;crasement arm&#233; de la contre-r&#233;volution, d'o&#249; qu'elle vienne.&lt;br class='autobr' /&gt;
VI. Conclusion&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'opposition bolchevik-l&#233;niniste a toujours consid&#233;r&#233; sa lutte pour la r&#233;forme comme une t&#226;che internationale. La lutte qui a &#233;t&#233; et qui est actuellement men&#233;e par l'opposition contre la direction stalinienne, l'est en lien &#233;troit avec la lutte g&#233;n&#233;rale de l'aile gauche du Komintern contre la domination du centrisme. Sans le remplacement de la direction centriste du Komintern, la pr&#233;paration du facteur subjectif de la r&#233;volution mondiale est impossible, car l'histoire de la direction stalinienne est l'histoire de ses erreurs incessantes et des d&#233;faites du prol&#233;tariat international suscit&#233;es par elles (L. Trotski).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le centrisme stalinien et sa domination au Komintern ont grandi sur la base de la stabilisation relative du capitalisme et d'une s&#233;rie de d&#233;faites du prol&#233;tariat europ&#233;en au cours des huit derni&#232;res ann&#233;es. Les succ&#232;s de la lutte contre l'opportunisme stalinien et pour la renaissance du Komintern seront stimul&#233;s par l'essor du mouvement ouvrier international.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'analyse de la situation internationale montre clairement la justesse de l'&#233;valuation g&#233;n&#233;rale du 3e congr&#232;s de l'IC [29] selon laquelle &#171; la courbe du d&#233;veloppement capitaliste est, d'une fa&#231;on g&#233;n&#233;rale, descendante avec des mouvements passagers de remont&#233;e ; la courbe de la r&#233;volution est, par contre, montante avec quelques fl&#233;chissements &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous pouvons, en nous appuyant sur ce fait, attendre en toute certitude un nouvel essor de la r&#233;volution prol&#233;tarienne, qui sapera profond&#233;ment le terrain sous les pieds de la domination de la bureaucratie centriste et cr&#233;era la pouss&#233;e que nous attendons au profit de la classe ouvri&#232;re et de l'aile gauche du Komintern.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est justement pour cette raison que l'opposition l&#233;niniste n'a jamais consid&#233;r&#233; (&#224; la fa&#231;on des zinovi&#233;vistes et des d&#233;cistes qui souffrent de la m&#234;me fa&#231;on du bornage national) sa lutte contre le centrisme en faisant abstraction de sa d&#233;pendance &#224; l'&#233;gard du d&#233;veloppement de toute la situation internationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En menant une lutte opini&#226;tre pour la renaissance du Komintern sur les bases du l&#233;ninisme, nous cr&#233;ons par l&#224; m&#234;me les &#233;l&#233;ments subjectifs de l'essor futur de la lutte prol&#233;tarienne, en pr&#233;parant le lendemain du mouvement communiste international.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Komintern : Commounistitch&#233;ski Internatsional (en russe), soit Internationale communiste en fran&#231;ais (IC).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Le 14e congr&#232;s du Parti communiste (bolch&#233;vique) de l'URSS (PC(b)U) s'est tenu &#224; Moscou entre le 18/12/1925 et le 31/12/1925.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] D&#233;claration des 46 : lettre envoy&#233;e par un groupe de 46 dirigeants sovi&#233;tiques au Bureau politique du Comit&#233; central du PC(b)U le 15 octobre 1923, et gard&#233;e secr&#232;te, comme ne concernant que le bureau politique. &#201;crite par 46 dirigeants bolcheviks, dont Pr&#233;obajenski, Antonov-Ovs&#233;&#239;enko, Smirnov, Piatakov&#8230; elle d&#233;crit la situation dans le pays, critique la direction du parti et son manque de d&#233;mocratie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] Cours nouveau de L. Trotski, &#233;crit fin 1923.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5] Le 15e congr&#232;s du PC(b)U s'est tenu &#224; Moscou entre le 02/12/1927 et le 19/12/1927. Lors de ce congr&#232;s, les dirigeants de &#171; l'opposition unifi&#233;e &#187; sont exclus du parti. (Trotski l'avait &#233;t&#233; avant m&#234;me le congr&#232;s, au mois de novembre). C'est &#233;galement l&#224; qu'ont &#233;t&#233; avanc&#233;es les premi&#232;res r&#233;solutions sur le travail &#224; la campagne et directives pour la mise en place du 1er plan quinquennal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6] Dans les ann&#233;es 1920, le mouvement oppositionnel &#233;tait anim&#233; par G. Zinoviev &#224; Leningrad, ville o&#249; il avait une grande influence dans le Parti bolch&#233;vique et dont il avait &#233;t&#233; pr&#233;sident du soviet en d&#233;cembre 1917. (Elle s'appelait alors Petrograd, avant qu'on l'affuble du nom de L&#233;nine en 1924, question d'honorer le mort&#8230; et faire, en son nom, le contraire de sa politique. Rebaptis&#233;e depuis 1991 de son nom sous le tsarisme, Saint-P&#233;tersbourg, pour faire oublier son pass&#233; rouge. Mais c'est une autre histoire).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7] D&#233;claration de 1923 : voir la note 3.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[8] D&#233;claration des 83, r&#233;dig&#233;e par L&#233;on Trotski et envoy&#233;e au Comit&#233; central du PCPR en mai 1927. Th&#232;mes trait&#233;s : &#233;chec en Chine, &#233;chec en Grande-Bretagne, politique int&#233;rieure, danger de la guerre, unit&#233; du parti, d&#233;fense de G. Zinoviev. Elle a &#233;t&#233; sign&#233;e dans un premier temps par 83 bolcheviks de l'opposition (en fait 84), puis par plus de 3 000.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[9] Plate-forme des 13 : pr&#233;par&#233;e pour le 15e congr&#232;s du PC(b)U en septembre 1927, elle &#233;tait sign&#233;e &#224; la fois par Kamenev, Zinoviev, Trotski, et plusieurs autres dirigeants de l'opposition trotskyste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[10] Usine Poutilov : usine d'armement construite en 1801 sous le r&#232;gne de Paul 1er &#224; Saint-P&#233;tersbourg. Sa production se diversifie avec le temps (mat&#233;riel ferroviaire, par exemple). En 1900, l'usine occupait la premi&#232;re place dans l'empire russe pour sa production m&#233;tallurgique et de machines. En 1917, 29 000 ouvriers y &#233;taient employ&#233;s. Ils ont jou&#233; un r&#244;le majeur dans les &#233;v&#233;nements. Plus de 10 000 ouvriers ont rejoint les fronts de la guerre civile. Nationalis&#233;e en 1917, l'usine a &#233;t&#233; privatis&#233;e en 1992.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[11] La d&#233;faite du 16 octobre 1926 : au pl&#233;num du Comit&#233; central du PC(b)U, L. Trotski, G. Zinoviev et L. Kamenev ont &#233;t&#233; exclus du Bureau politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[12] La 15e conf&#233;rence du PC(b)U s'est tenue &#224; Moscou entre le 26 octobre et le 3 novembre 1926. Elle &#233;tait consacr&#233;e &#224; la situation internationale, &#224; la situation &#233;conomique du pays et aux t&#226;ches du parti et des syndicats, enfin &#224; l'opposition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[13] Ce 7e pl&#233;num du Comit&#233; ex&#233;cutif de l'IC s'est tenu &#224; Moscou du 22/11 au 16/12/1926. Il portait sur la situation internationale (en particulier la Grande-Bretagne, la Chine et l'Allemagne), l'action du Comit&#233; ex&#233;cutif de l'IC, les syndicats, et les oppositions &#224; l'int&#233;rieur du parti russe (des exclusions).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[14] Ce pl&#233;num du Comit&#233; central du parti, tenu le 12 f&#233;vrier 1927, a vot&#233; les r&#233;solutions relatives &#224; l'industrie du b&#226;timent en 1926/1927 et &#224; La baisse des prix de vente et de d&#233;tail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[15] Le groupe &#171; Centraliste d&#233;mocratique &#187; (abr&#233;g&#233; CD, &#233;galement nomm&#233; D&#233;ciste), s'est form&#233; en tant que tendance dans le parti bolch&#233;vique en mars 1919 au 8e congr&#232;s du PCR. Les dirigeants principaux &#233;taient Val&#233;riane Ossinski, Vladimir Smirnov et Timof&#233;&#239; Sapronov. Ils voulaient revenir &#224; une pratique politique et &#233;conomique initi&#233;e par la base ouvri&#232;re au d&#233;triment de la centralisation et de la bureaucratisation qui s'&#233;taient instaur&#233;es. Ils s'impliqu&#232;rent &#233;galement dans le d&#233;bat sur les syndicats fin 1920, d&#233;but 1921. Le groupe se dissout en mars 1921 suite au 10e congr&#232;s du PCR qui condamne les fractions. Ses membres se li&#232;rent en 1923 avec l'opposition de gauche initi&#233;e par Trotski, puis &#224; l'opposition unifi&#233;e de Trotski avec Kamenev et Zinoviev, et rompirent avec l'opposition trotskiste apr&#232;s la d&#233;faite de cette opposition unifi&#233;e du 16 octobre 1926, dont parle l'article. Certains membres ont fait ensuite d&#233;fection, d'autres sont rest&#233;s fid&#232;les &#224; leurs id&#233;es, mais tous ont subi la r&#233;pression stalinienne (isolateurs, prisons, exils, puis ex&#233;cutions massives &#224; la fin des ann&#233;es trente). Par rapport au r&#233;gime stalinien, ils jugent que &#171; Si chez nous les moyens de production sont nationalis&#233;s et que le pouvoir d'&#201;tat n'est pas entre les mains de la classe ouvri&#232;re, alors l'absence par elle-m&#234;me de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e des moyens de production montre que le sujet de l'exploitation a chang&#233; (le propri&#233;taire), mais pas l'objet (la classe ouvri&#232;re) &#187; [T. Sapronov : L'agonie de la dictature petite-bourgeoise]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils jugent en quelque sorte la contre-r&#233;volution comme achev&#233;e, et ont, dans la p&#233;riode du &#171; Grand tournant &#187; de Staline vers la d&#233;koulakisation, une politique que Trotski juge &#224; la fois gauchiste et en partie d&#233;faitiste. C'est &#224; leur propos que Trotski &#233;crit, fin 1928 : &#171; &#8230; aller au-devant de la masse ne signifie pas se mettre &#224; la t&#234;te des mouvements d&#233;sordonn&#233;s auxquels tendent les &#171; d&#233;cistes &#187;, qui, ou bien se casseront le cou sur une politique d'aventure, ce qui ne serait qu'un demi-malheur, ou bien aideront accidentellement l'ennemi &#224; tordre le cou &#224; la r&#233;volution, ce qui est beaucoup plus grave [&#8230;] &#187; Et estimant n&#233;cessaire de se d&#233;marquer de cette politique, Trotski ajoutait : &#171; Il faut que les flancs et l'arri&#232;re soient pour nous d&#233;limit&#233;s par une ligne claire, afin que la masse sache o&#249; nous sommes et o&#249; nous ne sommes pas. &#187; Cf. (Lettre du 21 octobre 1928). C'est ce point de vue que rappellent ici les r&#233;dacteurs du journal retrouv&#233; de l'isolateur de Verkhn&#233;ouralsk.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[16] Avril 27 : le 12 avril 1927, le Kuomintang retourne ses armes contre le Parti communiste chinois &#224; Shangha&#239; et y &#233;crase dans le sang la classe ouvri&#232;re, attisant ainsi la confrontation entre l'opposition de gauche et la majorit&#233; du PC(b)U.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[17] Pl&#233;num de novembre 1928 : le pl&#233;num du Comit&#233; central du PC(b)U s'est tenu &#224; Moscou du 16 au 24 novembre 1928. L'opposition droiti&#232;re y a &#233;t&#233; condamn&#233;e ; celle-ci a cependant vot&#233; cette r&#233;solution avec les partisans de Staline pour pr&#233;server l'unit&#233; du parti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[18] &#192; une nouvelle &#233;tape est un texte &#233;crit apr&#232;s le 18 d&#233;cembre 1927. La citation n'y a pas &#233;t&#233; retrouv&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[19] Pl&#233;nums d'avril et de juillet 1928 : le premier s'est d&#233;roul&#233; du 6 au 11 avril 1928 &#224; Moscou et r&#233;unissait le Comit&#233; central du PC(b)U et la Commission centrale de contr&#244;le du PC(b)U ; il &#233;tait consacr&#233; &#224; des questions agraire, industrielle, d'organisation du parti. Le second s'est d&#233;roul&#233; du 4 au 12 juillet 1928 &#224; Moscou et r&#233;unissait le Comit&#233; central du PC(b)U ; questions abord&#233;es : Komintern, agriculture, formation de sp&#233;cialistes, nominations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[20] &#171; &#192; la fin de 1928, une campagne pour le renouvellement des conventions collectives s'est ouverte dans tout le pays [&#8230;] &#187;, pr&#233;cise Mikhail Vassiliev dans le num&#233;ro 20 des Cahiers du mouvement ouvrier : &#171; &#201;tant donn&#233; l'aggravation brutale des conditions de vie et de travail de la classe ouvri&#232;re, la hausse des prix sur les marchandises de premi&#232;re n&#233;cessit&#233;, un mouvement de gr&#232;ve s'est intensifi&#233; dans le pays. &#187; Et il cite un document de l'opposition de gauche &#224; l'&#233;poque qui dit : &#171; Le m&#233;contentement des ouvriers, ne trouvant pas d'issue aupr&#232;s des syndicats, s'amplifie [&#8230;] La gr&#232;ve, c'est le moyen extr&#234;me d'autod&#233;fense de la classe ouvri&#232;re contre les perversions de l'appareil bureaucratique. [&#8230;] les bolcheviks-l&#233;ninistes doivent prendre la t&#234;te du mouvement partout et en se souciant en tout lieu de la d&#233;fense des int&#233;r&#234;ts des travailleurs, luttant sans merci contre les perversions bureaucratiques. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[21] Nous n'avons pas le texte de la d&#233;claration du 4 octobre 1929, r&#233;dig&#233;e par Rakovski, l'un des responsables de l'opposition trotkiste &#224; l'&#233;poque. Mais elle est, semble-t-il, dans la continuit&#233; d'une autre d&#233;claration de Rakovski, cosign&#233;e avec deux autres oppositionnels, Kossior et Okoudjava, datant du 22 ao&#251;t (publi&#233;e notamment par P. Brou&#233; dans Les cahiers L&#233;on Trotsky no 6, p. 78 &#224; 85). &#192; sa fa&#231;on, ce texte du 22 ao&#251;t saluait le tournant &#224; gauche de la direction stalinienne, avec son plan d'industrialisation que les signataires de la d&#233;claration appelaient &#224; soutenir, appelant en m&#234;me temps &#224; la r&#233;int&#233;gration de l'opposition de gauche dans le parti, y compris la r&#233;int&#233;gration de Trotski et son retour d'exil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trotski a, &#224; post&#233;riori (fin septembre), approuv&#233; sur le fond ce texte, auquel il apportait sa signature. Dans sa Lettre ouverte aux bolcheviks-l&#233;ninistes signataires de la d&#233;claration du 22 ao&#251;t 1929, il &#233;crivait : &#171; Le fait du tournant &#224; gauche de la direction officielle est patent. Depuis 1926, nous avons plus d'une fois pr&#233;dit qu'il &#233;tait in&#233;vitable sous les coups de la lutte de classe qui avait sans aucune difficult&#233; d&#233;moli le cadre de la politique droite-centre. De m&#234;me il n'est pas n&#233;cessaire de d&#233;montrer ici le fait incontestable que, si la lutte contre notre plate-forme a &#233;t&#233; conduite avec les arguments du groupe de droite actuel, la lutte officielle contre ce dernier a &#233;t&#233; men&#233;e avec des arguments emprunt&#233;s &#224; notre plate-forme. [&#8230;] Vous avez absolument raison de souligner que le plan quinquennal de construction socialiste peut devenir une &#233;tape tr&#232;s importante dans le d&#233;veloppement de la r&#233;volution d'Octobre. Dans des termes mesur&#233;s, mais sans &#233;quivoque, vous soulignez les conditions qui seraient n&#233;cessaires pour cela mais qui n'existent pas encore &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il mettait en garde contre toute illusion sur le cours qu'allait suivre la direction stalinienne, tant sur le plan international que dans sa politique vis-&#224;-vis de la classe ouvri&#232;re et dans le parti : &#171; La direction maintient et m&#234;me renforce la r&#233;pression parce que la co&#239;ncidence de nombre des mesures pratiques extr&#234;mement importantes qu'elle a prises dans sa politique actuelle avec les mots d'ordre et formulations de notre plate-forme, ne fait nullement dispara&#238;tre pour elle la dissemblance des principes th&#233;oriques d'o&#249; la direction et l'Opposition partent pour leur examen des probl&#232;mes de l'heure. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette mise en garde semble avoir &#233;t&#233; prise en compte dans la d&#233;claration du 4 octobre, qui &#233;tait devenue, plus que sa premi&#232;re &#233;bauche du 22 ao&#251;t, une r&#233;f&#233;rence pour l'opposition de gauche (dont les r&#233;dacteurs du texte). C'est ce que l'on voit par le r&#233;sum&#233; qu'en donne Rakovski lui-m&#234;me en avril 1930 : &#171; Dans sa d&#233;claration au C.C. et &#224; la C.C.C. du 4 octobre de l'ann&#233;e derni&#232;re, l'Opposition bolchevik-l&#233;niniste s'est &#233;lev&#233;e contre les mesures administratives extraordinaires &#224; la campagne, parce qu'elles entrainent des cons&#233;quences politiques n&#233;gatives. Nous nous sommes &#233;galement &#233;lev&#233;s contre la th&#233;orie tout &#224; fait n&#233;faste de la possibilit&#233; de construction d'une soci&#233;t&#233; socialiste dans un seul pays [&#8230;] &#187;. Cette d&#233;claration d&#233;non&#231;ait &#171; l'application &#8211; en vue de l'accroissement de la discipline du travail et de la rationalisation &#8211; de proc&#233;d&#233;s rejet&#233;s par la r&#233;volution d'Octobre &#187; (d&#233;crets sur la discipline, introduction de la semaine continue, augmentation des normes de production&#8230;). Elle indiquait &#171; la n&#233;cessit&#233; d'une unification de toutes les forces communistes et r&#233;volutionnaires autour du Plan quinquennal d'industrialisation et de la lutte contre le capitalisme agraire et les droitiers. [&#8230;] Dans la mesure cependant o&#249; la r&#233;alisation du mot d'ordre d'unification de toutes les forces communistes signifie la fin de la p&#233;riode du monopole politique du centrisme la bureaucratie centriste va le combattre avec le m&#234;me acharnement que dans le pass&#233; &#187;. (D&#233;claration en vue du xvie congr&#232;s du PCUS, du 12 avril 1930, sign&#233;e de Rakovski, Kossior, Mouralov et Kasparova, publi&#233;e par P. Brou&#233; dans le Cahier L&#233;on Trotsky no 6, p. 90 &#224; 103).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[22] Il s'agit en fait d'une d&#233;cision prise le 14 mars 1930 par le Comit&#233; central du PC(b)U sur La lutte avec les d&#233;viations dans le mouvement kolkhozien par rapport &#224; la ligne du parti. Cette d&#233;cision a fait suite &#224; l'article sign&#233; par Staline dans la Pravda du 2 mars 1930, intitul&#233; Le vertige du succ&#232;s. Devant les difficult&#233;s rencontr&#233;es et la r&#233;sistance des paysans, la campagne de &#171; collectivisation &#187; a &#233;t&#233; stopp&#233;e un temps et un certain nombre de cadres de base ont &#233;t&#233; r&#233;prim&#233;s pour gauchisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[23] Il s'agit vraisemblablement du texte du 12 avril 1930, sign&#233; de Rakovski, Kossior, Mouralov et Kasparova, puis cosign&#233; par quelques autres (Brou&#233; en cite deux autres) dont nous avons parl&#233; dans la note 21.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[24] Nous n'avons pas ce texte. Il semble &#234;tre la lettre de Trotski d'ao&#251;t 1930 dont dit se souvenir Ciliga dans Au pays de mensonge d&#233;concertant (une de ces lettres surnomm&#233;es les &#171; cartes postales &#187; qui parvenaient aux oppositionnels m&#234;me dans les prisons). Ciliga n'en cite pas le texte, mais seulement les longues discussions qu'ont suscit&#233;es au sein des trois tendances des oppositionnels de Verkn&#233;ouralsk l'appr&#233;ciation que Trotsky donnait du stade o&#249; en &#233;tait le &#171; bonapartisme stalinien &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ciliga &#233;crit : &#171; Une de ses phrases : &#8220;La pr&#233;paration du bonapartisme dans le parti est achev&#233;e&#8221;, devint le fondement de tous les raisonnements et de toutes les th&#232;ses de la gauche. Quant aux droites, ils ne lui attribuaient qu'une valeur rh&#233;torique sans importance pour l'attitude d'ensemble adopt&#233;e par Trotski. Les gauches ne voulaient entendre que le jugement n&#233;gatif &#233;mis par Trotski sur la superstructure politique du r&#233;gime, les droites &#8211; que son jugement positif quant &#224; la base sociale : dictature du prol&#233;tariat et caract&#232;re socialiste de l'&#233;conomie &#187; (Ante Ciliga, Dix ans au pays du mensonge d&#233;concertant, p. 181-182 de l'&#233;dition 10/18 de 1977). Mais il ne nous renseigne pas sur les pr&#233;cisions que Trotski donnait sur la nouvelle tactique de l'opposition dont parlent ici les auteurs du texte des oppositionnels emprisonn&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[26] Il s'agit vraisemblablement de la m&#234;me &#171; carte postale &#187; d'ao&#251;t 1930 cit&#233;e plus haut (cf note 24)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[27] L. F. : Peut-&#234;tre, sous ces initiales, les auteurs du texte tiennent-ils &#224; citer L. F&#233;dortchenko qui, si l'on en croit la liste des bolcheviks-l&#233;ninistes enferm&#233;s dans l'isolateur de Verkhn&#233;ouralsk, publi&#233;e dans le no 19 de mars 1931 du Bulletin de l'Opposition, y aurait &#233;t&#233; enferm&#233;. S'agirait-il de L&#233;onide F&#233;dortchenko dont a retrouv&#233; mention par ailleurs et qui serait d&#233;c&#233;d&#233; en 1929 ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[28] Le 11e congr&#232;s du PC(b)U s'est tenu &#224; Moscou du 27 mars au 2 avril 1922. Dans le projet de r&#233;solution sur Le r&#244;le et les t&#226;ches des syndicats dans les conditions de la Nouvelle politique &#233;conomique, r&#233;dig&#233; par L&#233;nine pour ce congr&#232;s, il &#233;crivait : &#171; Le passage des entreprises d'&#201;tat &#224; l'autonomie financi&#232;re est in&#233;vitablement et indissolublement li&#233; &#224; la nouvelle politique &#233;conomique, et dans un tr&#232;s proche avenir ce type de gestion deviendra immanquablement pr&#233;pond&#233;rant, sinon exclusif. En fait, cela signifie, dans une situation o&#249; la libert&#233; du commerce est autoris&#233;e et se d&#233;veloppe, que les entreprises d'&#201;tat reviennent dans une mesure notable &#224; des bases commerciales capitalistes. Cette constance, jointe &#224; la n&#233;cessit&#233; imp&#233;rieuse d'accro&#238;tre la productivit&#233; du travail, d'obtenir de chaque entreprise d'&#201;tat une gestion non d&#233;ficitaire et m&#234;me b&#233;n&#233;ficiaire, &#224; l'attachement l&#233;gitime ou m&#234;me excessif aux int&#233;r&#234;ts particuliers de l'entreprise, ne peut manquer d'engendrer une certaine contradiction d'int&#233;r&#234;ts entre la masse des ouvriers et les directeurs, les administrateurs des entreprises d'&#201;tat ou les services administratifs dont ils rel&#232;vent. Aussi est-ce le devoir absolu des syndicats, m&#234;me &#224; l'&#233;gard des entreprises d'&#201;tat, de d&#233;fendre les int&#233;r&#234;ts de classe du prol&#233;tariat et des masses travailleuses vis-&#224;-vis de leurs employeurs. &#187; Et un peu plus loin il ajoutait : &#171; C'est pourquoi une des t&#226;ches essentielles des syndicats consiste &#224; d&#233;fendre dans tous les domaines et par tous les moyens les int&#233;r&#234;ts de classe du prol&#233;tariat dans sa lutte contre le capital. Cette t&#226;che doit &#234;tre ouvertement situ&#233;e parmi les toutes premi&#232;res, l'appareil des syndicats doit &#234;tre r&#233;organis&#233;, modifi&#233; ou compl&#233;t&#233; en cons&#233;quence, il faut cr&#233;er, ou plus exactement faire en sorte que s'organisent des fonds de gr&#232;ve, etc. [&#8230;] D'o&#249; il d&#233;coule qu'actuellement nous ne pouvons absolument pas renoncer au recours &#224; la gr&#232;ve, que nous ne pouvons par principe admettre que la loi substitue aux gr&#232;ves l'arbitrage obligatoire de l'&#201;tat. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;solution insistait aussi sur &#171; la diff&#233;rence entre la lutte de classe du prol&#233;tariat dans un &#201;tat qui reconna&#238;t la propri&#233;t&#233; priv&#233;e de la terre, des usines, etc., avec un pouvoir politique aux mains de la classe des capitalistes, et la lutte &#233;conomique du prol&#233;tariat dans un &#201;tat qui ne reconna&#238;t pas la propri&#233;t&#233; priv&#233;e de la terre et de la majorit&#233; des grosses entreprises, dans un &#201;tat dont le pouvoir politique est dans les mains du prol&#233;tariat &#187; en &#233;crivant : &#171; il est &#233;vident que le but final vis&#233; par les gr&#232;ves en r&#233;gime capitaliste est la destruction de l'appareil d'&#201;tat et le renversement de la classe d&#233;tenant actuellement le pouvoir d'&#201;tat. Mais dans un &#201;tat prol&#233;tarien de type transitoire comme l'est le n&#244;tre, le but final vis&#233; par les gr&#232;ves ne peut &#234;tre que le renforcement de l'&#201;tat prol&#233;tarien et du pouvoir d'&#201;tat exerc&#233; par la classe prol&#233;tarienne, au moyen de la lutte contre les d&#233;formations bureaucratiques de cet &#201;tat, contre ses erreurs et ses faiblesses, contre les app&#233;tits de classe des capitalistes &#233;chappant &#224; son contr&#244;le, etc. &#187; (L&#233;nine, &#338;uvres, tome 33, p. 185-196 de l'&#233;dition en fran&#231;ais.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[29] Ce 3e congr&#232;s de l'IC : il s'est tenu &#224; Moscou entre le 22 juin et le 12 juillet 1921. 103 partis et organisations et 605 d&#233;l&#233;gu&#233;s y ont particip&#233;. La citation est extraite des Th&#232;ses sur la situation mondiale et les t&#226;ches de l'Internationale communiste, chapitre VII, Perspectives et t&#226;ches.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/4int/urss/1930/08/bl%20tactique%20taches.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/4int/urss/1930/08/bl%20tactique%20taches.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plateforme de l'Opposition de gauche en 1927&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/4int/ogi/1928/07/ogi192807.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/4int/ogi/1928/07/ogi192807.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Correspondances de l'Opposition de gauche&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/4int/ogi/corr_opp/index.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/4int/ogi/corr_opp/index.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les trotskystes au camp d'internement stalinien de Vorkouta&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/4int/urss/vorkouta.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/4int/urss/vorkouta.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Interview d'un de ses sympathisants :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/rogovine/works/1994/04/dogart.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/rogovine/works/1994/04/dogart.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Discussion de Trotsky sur l'Opposition de gauche&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1939/04/lt19390400a.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1939/04/lt19390400a.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La nouvelle situation internationale n&#233;cessite une nouvelle internationale r&#233;volutionnaire des travailleurs</title>
		<link>http://www.matierevolution.fr/spip.php?article8711</link>
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		<dc:date>2026-04-08T22:43:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alex, Waraa</dc:creator>


		<dc:subject>prol&#233;taires</dc:subject>
		<dc:subject>IV&#176; Internationale</dc:subject>
		<dc:subject>trotskisme</dc:subject>
		<dc:subject>Voix des Travailleurs</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Les IV&#232;mes internationales sont mortes. Face &#224; la guerre, il faut b&#226;tir la &#034;V&#232;me Internationale, parti mondial de la r&#233;volution socialiste&#034; &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans deux articles consacr&#233;s &#224; la pr&#233;paration de la fondation de la IVe Internationale, qui aura lieu en 1938, Trotsky &#233;crivait : &lt;br class='autobr' /&gt;
Les bolch&#233;viks-l&#233;ninistes se consid&#232;rent comme une fraction de l'internationale qui se b&#226;tit &#171; &#201;tiquettes &#187; et &#171; Num&#233;ros &#187; (7 ao&#251;t 1935) Dans un &#233;crit du 14 juillet 1935, Trotsky avait d&#233;termin&#233; le nom de la IVe (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique150" rel="directory"&gt;16- EDITORIAUX DE LA VOIX DES TRAVAILLEURS&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?mot58" rel="tag"&gt;prol&#233;taires&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?mot105" rel="tag"&gt;IV&#176; Internationale&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?mot312" rel="tag"&gt;trotskisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?mot321" rel="tag"&gt;Voix des Travailleurs&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Les IV&#232;mes internationales sont mortes. Face &#224; la guerre, il faut b&#226;tir la &#034;V&#232;me Internationale, parti mondial de la r&#233;volution socialiste&#034; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans deux articles consacr&#233;s &#224; la pr&#233;paration de la fondation de la IVe Internationale, qui aura lieu en 1938, Trotsky &#233;crivait :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Les bolch&#233;viks-l&#233;ninistes se consid&#232;rent comme une fraction de l'internationale qui se b&#226;tit&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;https://wikirouge.net/texts/fr/%C2%AB_%C3%89tiquettes_%C2%BB_et_%C2%AB_Num%C3%A9ros_%C2%BB&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#171; &#201;tiquettes &#187; et &#171; Num&#233;ros &#187; (7 ao&#251;t 1935)&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Dans un &#233;crit du 14 juillet 1935, Trotsky avait d&#233;termin&#233; le nom de la IVe Internationale :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Il me semble que le seul nom qui convienne pour notre Internationale soit parti mondial de la r&#233;volution socialiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://wikirouge.net/texts/fr/Parti_mondial_de_la_r%C3%A9volution_socialiste&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Parti mondial de la r&#233;volution socialiste (14 juillet 1935)&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ces deux textes, ignor&#233;s de tous les partis qui pr&#233;tendent &#034;reconstruire la IV&#176; Internationale&#034; et qui se qualifient de &#034;trotskistes&#034;, avec la b&#233;n&#233;diction des media bourgeois, sont d'actualit&#233; pour poser la question de la n&#233;cessit&#233; d'une nouvelle internationale communiste, marxiste, la V&#232;me, contre celle des partis qui comme LO, les NPAs, RP se r&#233;clament de la &#034;IV&#232;me internaltionale&#034; fond&#233;e par Trotsky, mais qui n'ont plus rien de commun avec Trotsky.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Marceau Pivert, le mod&#232;le de l'extr&#234;me-gauche fran&#231;aise&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'un des deux textes de Trotksy cit&#233; plus est une lettre r&#233;pondant &#224; celle de Marceau Pivert, membre de l'aile gauche de la SFIO de L&#233;on Blum, dont le parti venait d'exclure les partisans de Trotsky :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;La lettre de Marceau Pivert sur les exclusions des chefs de la jeunesse r&#233;volutionnaire de la Seine, malgr&#233; son but louable, renferme un certain nombre d'id&#233;es inexactes qui, dans leur d&#233;veloppement, peuvent conduire &#224; de s&#233;rieuses erreurs. Pr&#233;venir les jeunes camarades contre ces erreurs est le vrai devoir d'un marxiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pivert lui-m&#234;me accuse nos amis de commettre une grande &#171; erreur psychologique &#187; en prenant le nom de bolcheviks-l&#233;ninistes. Puisque le &#171; bolchevisme initial &#187;, selon Pivert, niait la structure d&#233;mocratique du parti, l'&#233;galit&#233; (?) pour toutes les tendances, etc. par leur nom m&#234;me, les bolcheviks-l&#233;ninistes donnent &#224; la bureaucratie. du parti une arme contre eux-m&#234;mes. En d'autres termes, l' &#171; erreur psychologique &#187; consiste en une adaptation insuffisante &#224; la psychologie de la bureaucratie du parti.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Les partisans de Trotsky en France &#233;taient entr&#233;s &#224; la SFIO, le parti socialiste de l'&#233;poque, adoptant le titre de Fraction bolch&#233;vique-l&#233;niniste. C'est ce dernier qualificatif que Pivert d&#233;nigre, le pr&#233;sentant comme &#034;faisant mal aux oreilles&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bolch&#233;viks-leninistes, c'est ce que nous sommes en 2026 !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce reproche pivertiste, les groupes fran&#231;ais d'extr&#234;me-gauche l'ont int&#233;gr&#233; &#224; leur langage, &#224; leur identit&#233; : aucun d'eux ne se r&#233;clame du &#034;bolchevisme-l&#233;ninisme&#034;. Ils reprennent le terme de &#034;trotskiste&#034;, raccourci certes commode, mais bien moins pr&#233;cis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trotsky continue sa lettre :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Ce jugement de Pivert repr&#233;sente une &#171; erreur politique &#187; tr&#232;s s&#233;rieuse, et m&#234;me une s&#233;rie d'erreurs. Il n'est pas vrai que le &#171; bolchevisme initial &#187; niait la structure d&#233;mocratique du parti. J'avance l'affirmation absolument contraire : il n'y a pas eu et il n'y a pas de parti plus d&#233;mocratique que celui de L&#233;nine. Ce parti s'&#233;tait form&#233; par en bas. Il d&#233;pendait seulement des ouvriers avan&#173;c&#233;s. Il ne connaissait pas la dictature cach&#233;e, masqu&#233;e, mais d'au&#173;tant plus n&#233;faste, des &#171; amis &#187; bourgeois du prol&#233;tariat, des parle&#173;mentaires carri&#233;ristes, des maires affairistes, des journalistes de salon, de toute cette confr&#233;rie parasitaire qui permet &#224; la base du parti de parler &#171; librement &#187;, d&#233;mocratiquement &#187;, mais se maintient elle-m&#234;me avec t&#233;nacit&#233; &#224; l'appareil et, en fin de compte, fait ce qu'elle veut. Ce genre de &#171; d&#233;mocratie &#187; dans le parti n'est rien d'autre qu'une copie de l'&#201;tat d&#233;mocratique-bourgeois, qui lui aussi permet au peuple de parler &#171; librement &#187;, puis laisse le pouvoir r&#233;el &#224; une poign&#233;e de capitalistes. Pivert commet une tr&#232;s grande erreur politique en id&#233;alisant et en embellissant la &#171; d&#233;mocratie &#187; hypo&#173;crite et mensong&#232;re de la S.F.I.O. qui, en fait, freine et paralyse l'&#233;ducation r&#233;volutionnaire des ouvriers en &#233;touffant leur voix par le ch&#339;ur des conseillers municipaux, des parlementaires et autres qui sont impr&#233;gn&#233;s jusqu'&#224; la moelle d'int&#233;r&#234;ts petits-bourgeois &#233;go&#239;stes et de pr&#233;jug&#233;s r&#233;actionnaires. La t&#226;che du r&#233;volutionnaire, m&#234;me si la marche du d&#233;veloppement le contraint &#224; travailler dans la m&#234;me orga&#173;nisation que les r&#233;formistes, ces exploiteurs politiques du prol&#233;tariat, consiste non pas &#224; prendre l'attitude du prot&#233;g&#233; et &#224; faire sienne celle de l'amiti&#233; mensong&#232;re pour ces agents de la bourgeoisie, mais &#224; &lt;strong&gt;s'opposer en face des masses le plus clairement, le plus &#226;prement, le plus implacablement possible aux opportunistes, aux patriotes, aux &#171; socialistes &#187; absolument bourgeois.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#171; S'opposer en face des masses le plus clairement, le plus &#226;prement, le plus implacablement possible aux opportunistes, aux patriotes, aux &#171; socialistes &#187; absolument bourgeois &#187; est ce que ne font jamais des partis comme LO, les NPAs et RP.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le rappel historique de Trotsky &#171; Ce parti s'&#233;tait form&#233; par en bas. Il d&#233;pendait seulement des ouvriers avan&#173;c&#233;s. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
est pour nous fondamental. C'est en s'appuyant sur des noyaux ouvriers, qu'une direction r&#233;volutionnaire deviendra un embryon, une fraction d'un futur parti ouvrier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or la tactique de ces groupes d'extr&#234;me-gauche, c'est d'obtenir des &#233;tiquettes bureaucratiques syndicales pour leurs militants, les pr&#233;senter aux &#233;lections locales et nationales, ce qui leur permettra de revendiquer &#224; nouveau des &#233;tiquettes bureaucratiques syndicales et ainsi de suite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces groupuscules qui se veulent tous les moins sectaires du monde sont incapables de se r&#233;unir comme diff&#233;rentes fractions d'un m&#234;me parti, car ils sont en concurrence aupr&#232;s des bureaucraties syndicales. &#171; les r&#233;formistes, ces exploiteurs politiques du prol&#233;tariat &#187;, qui ne sont jamais d&#233;sign&#233;s sous ces noms.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Prendre l'attitude du prot&#233;g&#233; et &#224; faire sienne celle de l'amiti&#233; mensong&#232;re pour ces agents de la bourgeoisie &#187; est donc exactement ce que font LO le NPA-R et RP vis-&#224;-vis de LFI, la CGT ou Sud Solidaires. Car &#171; agents de la bourgeoisie &#187; est pour les bolch&#233;viks-l&#233;ninistes d'aujourd'hui le seul qualificatif juste &#224; appliquer &#224; LFI, la CGT ou Sud Solidaires, et c'est ce que ne font jamais ces groupuscules.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le manque de confiance en la classe ouvri&#232;re, c'est ce qui caract&#233;rise ces groupuscules. Pourtant, Trotsky rappelait que pour les marxistes, c'est la classe ouvri&#232;re, non pas les &#034;personnalit&#233;s&#034; en qui r&#233;side le facteur d&#233;cisif :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;ceux qui choisiront et qui trancheront, ce seront, en fin de compte, non les Blum et les Zyromski, mais les masses, les millions d'exploit&#233;s. C'est. sur eux qu'il faut s'aligner, c'est pour eux qu'il faut b&#226;tir un parti. Le malheur de Pivert, c'est que jusqu'&#224; maintenant il n'a pas rompu le cordon ombilical qui le relie au petit monde des Blum et des Zyromski&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Certes ces groupes d&#233;noncent des personnalit&#233;s comme JL M&#233;lenchon mais pas comme des ennemis de classe, des agents de la bourgeoisie, seulement comme des &#034;institutionnels&#034;, donc mod&#233;r&#233;s, et pour mettre en avant des &#034;personnalit&#233;s&#034;, JP Mercier, N. Arthaud, se coulant dans le moule de la politique bourgeoise, qui s&#233;lectionne des &#034;moulins &#224; parole&#034; qui &#034;parlent bien&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Nous sommes des bolch&#233;viks-l&#233;ninistes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est temps de reprendre ce nom. C'est celui que Trotsky choisit pour ses partisans en France. Les partis LO et NPA-R r&#233;p&#232;tent d'un ton solennel : nous sommes pour la construction d'un parti communiste r&#233;volutionnaire. Mais ce terme abstrait a toujours &#233;t&#233; revendiqu&#233; par les &#171; pr&#233;tendus communistes &#187; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;A chaque occasion nouvelle, [Pivert] regarde ses &#171; amis &#187; et leur t&#226;te le pouls avec inqui&#233;tude. Et c'est cette politique fausse, illusoire, non r&#233;aliste, qu'il r&#233;clame des bolcheviks-l&#233;ninistes ! Ils doivent, para&#238;t-il, renoncer &#224; leur propre nom. Pourquoi ? Est-ce que ce nom effraie les ouvriers ? Au contraire. Si les pr&#233;tendus &#171; communistes &#187;, malgr&#233; toutes les trahisons et tous les crimes qu'ils ont commis, retiennent sous leur drapeau une partie importante du prol&#233;tariat, c'est uniquement parce qu'ils se pr&#233;sentent aux masses comme les porteurs des traditions de la r&#233;volution d'Octobre. Les ouvriers ne craignent ni le bolchevisme ni le l&#233;ninisme. Ils demandent seulement (et ils font bien) : &#171; Sont-ils de v&#233;ritables bolcheviks, ou de faux ? &#187; Le devoir des r&#233;volutionnaires prol&#233;tariens cons&#233;quents est, non pas de renoncer au nom de bolcheviks, mais de montrer dans les faits aux masses leur bolchevisme, c'est-&#224;-dire l'esprit r&#233;volutionnaire cons&#233;quent et le d&#233;vouement absolu, &#224; la cause des opprim&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt; Le terme de bolch&#233;visme-l&#233;ninisme fait clairement r&#233;f&#233;rence &#224; Octobre 1917, &#224; la dictature du prol&#233;tariat, comme Trotsky l'expliquait :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Mais pourquoi donc, insiste Pivert, se coller sur le nombril une &#233;tiquette (?) au lieu de &#171; suivre les enseignements qu'elle comporte &#187; ? Mais Pivert lui-m&#234;me ne porte-t-il pas l' &#171; &#233;tiquette &#187; de socialiste ? Dans le domaine de la politique tout comme les autres domaines de l'activit&#233; humaine, il est impossible de proc&#233;der sans &#171; &#233;tiquettes &#187;, c'est-&#224;-dire sans d&#233;nominations et qualificatifs aussi pr&#233;cis que possible. Le nom de &#171; socialiste &#187; est non seulement insuffisant mais absolument trompeur, car s'intitulent &#171; socialistes &#187; en France tous ceux qui en ont envie. Par leur nom, les bolcheviks-l&#233;ninistes disent &#224; tous et &#224; chacun que leur th&#233;orie, c'est le &#171; marxisme &#187;, que c'est non pas le &#171; marxisme &#187; d&#233;natur&#233; et prostitu&#233; des r&#233;formistes (&#224; la Paul Faure, Jean Longuet, S&#233;verac, etc.) mais le v&#233;ritable marxisme restaur&#233; par L&#233;nine et appliqu&#233; par lui aux questions fondamentales de l'&#233;poque de l'imp&#233;rialisme ; qu'ils s'appuient sur l'exp&#233;rience de la r&#233;volution d'Octobre, d&#233;velopp&#233;e dans les d&#233;cisions des quatre premiers congr&#232;s de l'Internationale communiste ; qu'ils sont solidaires du travail th&#233;orique et politique accompli par l' &#171; opposition de gauche &#187; de l'Internationale communiste (1923-1932) ; enfin qu'ils se rangent sous le drapeau de la IV&#176; Internationale. En politique, le &#171; nom &#187;, c'est le &#171; drapeau &#187;. Celui qui renonce aujourd'hui &#224; un nom r&#233;volutionnaire pour le bon plaisir de L&#233;on Blum et consorts, celui-l&#224; renoncera aussi facilement demain au drapeau rouge pour le drapeau tricolore&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#171; L'exp&#233;rience de la r&#233;volution d'Octobre, d&#233;velopp&#233;e dans les d&#233;cisions des quatre premiers congr&#232;s de l'Internationale communiste ; (...) [le] travail th&#233;orique et politique accompli par l' &#171; opposition de gauche &#187; de l'Internationale communiste (1923-1932) &#187; sont des r&#233;f&#233;rences jamais invoqu&#233;es par ces groupuscules d'extr&#234;me-gauche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Concernant les 4 premiers congr&#232;s : les c&#233;l&#232;bres &#034;21 conditions&#034; qui y furent &#233;nonc&#233;es en 1920, ces partis n'en remplissent aucune, c'est la raison pour laquelle ils ne se r&#233;clament plus de ces textes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Concernant l'Opposition de gauche : quand en 1929 Trotsky fut expuls&#233; d'URSS par la bureaucratie contre-r&#233;volutionnaire, il rassembla autour de trois points l' &#171; opposition de gauche &#187; internationale, un de de ces points &#233;tant la d&#233;nonciation de la collaboration de Staline avec les directions syndicales britanniques dans le cadre du Comit&#233; anglo-russe. Or la collaboration avec les directions syndicales fran&#231;aises, c'est l'alpha et l'om&#233;ga de la &#034;tactique&#034; de nos groupes d'extr&#234;me-gauche. Leurs porte-parole sont syst&#233;matiquement des d&#233;l&#233;gu&#233;s syndicaux fid&#232;les &#224; la direction qui les a nomm&#233;s : Sud-Solidaires pour JP Mercier (LO), Anasse Kazibe (RP) et Ga&#235;l Quirante (NPA-R).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Affirmer que LO, RP et NPA-R ont trahi les id&#233;aux de la IV&#232;me internationale serait donc d&#233;j&#224; les flatter : c'est de la III&#232;me internationale de 1919-1922, de l'opposition de gauche au stalinisme dans les PC en 1923-1933, que ces groupuscules ne sont en rien les h&#233;ritiers. Ils se rangent parmi cette pl&#233;iade de groupuscules non staliniens qui se disaient socialistes ou communistes, mais irr&#233;cup&#233;rables et contre lesquels Trotsky pol&#233;miqua.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La 5&#232;me internationale est d'actualit&#233;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A propos des num&#233;ros, Trotsky r&#233;pondait &#224; Pivert :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Pivert proclame le droit de tout socialiste d'esp&#233;rer en une meilleure Internationale &#171; avec ou sans changement de num&#233;ro &#187;. Cette ironie un peu d&#233;plac&#233;e sur le &#171; num&#233;ro &#187; repr&#233;sente une erreur politique du m&#234;me type que l'ironie sur l'&#171; &#233;tiquette &#187;. Politiquement, la question se pose ainsi : le prol&#233;tariat mondial peut-il arriver &#224; lutter avec succ&#232;s contre la guerre, le fascisme, le capitalisme, sous la direction des r&#233;formistes ou des staliniens - c'est-&#224;-dire de la diplomatie sovi&#233;tique ? Nous r&#233;pondons : il ne le peut pas. La II&#176; et la III&#176; Internationales ont &#233;puis&#233; leur contenu et sont devenues des obstacles sur la voie r&#233;volutionnaire. Les &#171; r&#233;former &#187; est impossible, car toute leur direction est radicalement hostile aux t&#226;ches et aux m&#233;thodes de la r&#233;volution prol&#233;tarienne. Celui qui n'a pas compris jusqu'au bout l'effondrement des deux Internationales, celui-l&#224; ne peut pas lever le drapeau de la Nouvelle Internationale. &#171; Avec ou sans changement de num&#233;ro &#187; ? Cette phrase est d&#233;nu&#233;e de sens. Ce n'est pas par hasard que les trois anciennes Internationales se sont trouv&#233;es num&#233;rot&#233;es. Chaque &#171; num&#233;ro &#187; correspond &#224; une &#233;poque d&#233;termin&#233;e, un programme et des m&#233;thodes d'action.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt; Le constat de Trotsky est malheureusement d'actualit&#233; : &#171; Les IV&#176; Internationales (issues de scissions de celle fond&#233;e par Trotsky) ont &#233;puis&#233; leur contenu et sont devenues des obstacles sur la voie r&#233;volutionnaire. Les &#171; r&#233;former &#187; est impossible, car toute leur direction est radicalement hostile aux t&#226;ches et aux m&#233;thodes de la r&#233;volution prol&#233;tarienne. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fait qu'il y ait actuellement plusieurs IV&#232;me internationale est analogue au fait qu'il y avait &#224; l'&#233;poque o&#249; Trotsky &#233;crivait, la II&#232;me et la III&#232;me. Ces internationales, dont celle du NPA-A et NPA-R (ces partis s'excommunient en France mais se congratulent mutuellement au niveau international dans leur organisation commune, comme Marion Aubry tombe dans les bras de Van der Leyen au parlement europ&#233;en !) sont &#171; deux cadavres dont faire la somme serait vain, leur n&#233;gation &#233;tant la voie &#224; suivre &#187; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;La Nouvelle Internationale doit &#234;tre non pas la somme des deux cadavres, comme le r&#234;ve le vieux social-patriote Zyromski, surpris dans sa reconnaissance inattendue de la &#171; d&#233;fense de l'U. R. S. S. &#187;, mais la &#171; n&#233;gation &#187; vivante de ces cadavres et, en m&#234;me temps, la &#171; continuation &#187; du travail historique accompli par les Internationales pr&#233;c&#233;dentes. En d'autres termes, il s'agit de la IV&#176; Internationale. Le &#171; num&#233;ro &#187; signifie ici une perspective et un programme d&#233;termin&#233;s, c'est-&#224;-dire un &#171; drapeau &#187;. Que les philistins ironisent l&#224;-dessus. Il ne faut pas les imiter.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Trotsky fonda la IV&#232;me internationale, dans la continuit&#233; de la III&#232;me qui elle-m&#234;me fut fond&#233;e en opposition aux socio-patriotes. Pour LO, les NPAs, RP, le terme m&#234;me de &#034;social-patriote&#034; n'existe pas ! En ce sens, ces partis ne sont m&#234;me plus dignes de l'aile gauche de la II&#232;me internationale, o&#249; Rosa Luxemburg inaugura la lutte des marxistes contre ces socio-patriote,s en fondant son journal polonais &#034;La cause ouvri&#232;re&#034; d&#232;s 1893.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trotsky fonda la IV&#232;me Internationale contre les politiques de Fronts populaires mises en place par l'Internationale de Staline en 1935 lors de son VII&#232;me (et dernier) congr&#232;s. Or le NPA-A en 2024 a rejoint le nouveau Front Populaire. Le NPA-R l'a d&#233;nonc&#233;, mais a voulu gard&#233; sa place dans la m&#234;me IV&#232;me internationale que le NPA-A. Le NFP des NPA-s en 2024 est comparable aux FP de 1935 pour les PC.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Etre une direction r&#233;volutionnaire c'est d&#233;cider&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'argument typique de LO ou du NPA-R, c'est le &#034;manque de conscience des travailleurs&#034;. Cet argument est typiquement stalinien, d&#233;j&#224; bien connu de Trotsky :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;L'aversion pour les &#171; &#233;tiquettes &#187; et les &#171; num&#233;ros &#187; en politique est aussi dangereuse que l'aversion pour les d&#233;finitions pr&#233;cises dans le domaine scientifique. Dans un cas comme dans l'autre, nous avons l&#224; le sympt&#244;me infaillible d'un manque de clart&#233; dans les id&#233;es elles-m&#234;mes. Invoquer les &#171; masses &#187; ne sert, dans de tels cas, qu'&#224; couvrir ses propres h&#233;sitations. L'ouvrier qui croit encore &#224; Vandervelde ou &#224; Staline sera sans doute adversaire de la IV&#176; Internationale. L'ouvrier qui a compris que la II&#176; et la III&#176; Internationales sont mortes &#224; la cause de la r&#233;volution se rangera imm&#233;diatement sous notre drapeau. C'est pr&#233;cis&#233;ment pourquoi il est criminel de cacher ce drapeau sous la table.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;M&#233;pris hautin et brutal envers le pr&#233;tendu manque de conscience des travailleurs ; au contraire modestie obs&#233;quieuse envers le r&#233;formisme lorsqu'il s'agit de prendre ses responsabilit&#233;s, ce sont deux de p&#244;les entre lesquels les centristes oscillent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'extr&#234;me-gauche dans l'Union sacr&#233;e&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La III&#232;me internationale connut son congr&#232;s fondateur en 1919, mais c'est la trahison de la II&#232;me internationale, entr&#233;e dans l'Union sacr&#233;e qui avait rendu n&#233;cessaire d'annoncer sa fondation d&#232;s 1914.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La IV&#232;me internationale fut fond&#233;e en 1938, mais c'est d&#232;s 1933, face &#224; la capitulation des partis staliniens apr&#232;s la prise du pouvoir par Hitler, que sa n&#233;cessit&#233; avait &#233;t&#233; proclam&#233;e par Trotsky. Par la d&#233;claration Staline-Laval, le PC fran&#231;ais entra ouvertement dans l'Union sacr&#233;e en 1935, l'&#233;quivalent pour les PC de l'ao&#251;t 1914 pour les PS.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier mensonge de l'extr&#234;me-gauche fran&#231;aise est de blanchir les directions r&#233;formistes en faisant croire qu'elle ne sont plus dans l'Union sacr&#233;e. Comme si apr&#232;s chaque guerre, on repartait &#224; z&#233;ro, en attendant la prochaine. Or la question n'est pas celle pos&#233;e r&#233;guli&#232;rement par ces partis, de savoir si ces directions entreront &#224; nouveau dans l'Union sacr&#233;e lors de la prochaine guerre. La CGT et le PS (comme son avatar LFI) y sont depuis 1914, et ne l'ont jamais quitt&#233;e. Le PC y est depuis 1935.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;p&#233;tant &#224; l'envi que &#171; l'on se dirige vers l'Union sacr&#233;e &#187;, ces organisations cachent le fait qu'on y est d&#233;j&#224;, se posent en aile &#034;vigilante&#034; d'extr&#234;me-gauche de Sud-Solidaires et de la CGT, les cautionnant par leur &#171; soutien critique &#187;. Le soutien sans participation est la pire des formes, car la plus hypocrite, de soutien au gouvernement bourgeois. Ce fut la politique de la CGT en 1936 face au gouvernement de Front populaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les directions de la CGT et de Sud sont dans l'Union sacr&#233;e, et leurs politiques sont de plus en plus ouvertement r&#233;actionnaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une des formes que prend la guerre, c'est le racket fiscal exerc&#233; contre les travailleurs &#224; travers les imp&#244;ts indirects qui sont une des composantes de l'inflation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que le Parti ouvrier fran&#231;ais, dont le programme fut &#233;crit sous le contr&#244;le de Marx vers 1880, comprenait dans sa partie &#233;conomique : abolition des imp&#244;ts indirects, les organisations d'extr&#234;me-gauche d&#233;noncent ce genre de mesure comme &#034;une diversion&#034;, imitant les directions syndicales qui veulent cantonner la classe ouvri&#232;re &#224; des augmentations de salaires symboliques augment&#233;es lors des NAO. Les augmentations de salaires sont des revendications purement &#233;conomiques, la question des taxes est une revendication politique. Non seulement la suppression des taxes sur les carburants serait une augmentation quasiment sans pr&#233;c&#233;dent du niveau de vie de la majorit&#233; des travailleurs, mais la classe ouvri&#232;re en s'emparant de ce mot d'ordre entrainerait derri&#232;re les classe moyennes pr&#233;ssur&#233;es par ces taxes. Etouffer politiquement et &#233;conomiquement le prol&#233;tariat, c'est ce que signifie ce ralliement de l'extr&#234;me-gauche opportuniste &#224; la seule question des salaires, sous couvert d'orthodoxie marxiste. C'est pour payer leur part au racket fiscal que les travailleurs devraient demander des augmentations de salaire !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Covid, sanctions contre la Russie, guerre contre l'Iran, droits de douanes, dette publique, tous ces moyens extra-&#233;conomiques pour tirer des profits sont typiques d'une p&#233;riode de guerre :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;La guerre a fait subir au capitalisme une &#233;volution. Le pressurage syst&#233;matique de la plus-value qui fut jadis pour l'entrepreneur la seule source de revenu, semble &#224; pr&#233;sent une occupation trop fade aux messieurs les bourgeois qui ont pris l'habitude de doubler, de d&#233;cupler leurs dividendes dans l'espace de quelques jours, au moyen de sp&#233;culations savantes bas&#233;es sur le brigandage international. Le bourgeois a rejet&#233; quelques pr&#233;jug&#233;s qui le g&#234;naient et acquis par contre un certain coup de main qui lui manquait jusqu'ici. La guerre l'a accoutum&#233;, comme aux actes les plus ordinaires, &#224; r&#233;duire par le blocus des pays entiers &#224; la famine, &#224; bombarder et incendier des villes et villages pacifiques, &#224; infecter les sources et les rivi&#232;res en y jetant des cultures du chol&#233;ra, &#224; transporter de la dynamite dans des valises diplomatiques, &#224; &#233;mettre des billets de banque faux imitant ceux de l'ennemi, &#224; employer la corruption, l'espionnage et la contrebande dans des proportions jusque-l&#224; inou&#239;es. Les moyens d'action appliqu&#233;s &#224; la guerre rest&#232;rent en vigueur dans le monde commercial apr&#232;s la conclusion de la paix. Les op&#233;rations commerciales de quelque importance s'effectuent sous l'&#233;gide de l'&#201;tat. Ce dernier est devenu semblable &#224; une association de malfaiteurs arm&#233;s jusqu'aux dents. Le terrain de la production mondiale se r&#233;tr&#233;cit chaque jour davantage et la mainmise sur la production devient d'autant plus fr&#233;n&#233;tique et revient d'autant plus ch&#232;re. Emp&#234;cher : voil&#224; le dernier mot de la politique du capitalisme, la devise qui remplace le protectionnisme et le libre-&#233;changisme !&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;non&#231;ant le mot d'ordre d'&#171; Abolition des taxes (accise et TVA) sur les carburants ! &#187; comme &#034;diversion du RN&#034;, alors que c'&#233;tait le programme de Marx, un parti comme LO s'engage dans une voie r&#233;actionnaire, demandant aux travailleurs de &#034;gagner la bataille de la taxation&#034;, comme le PC leur demandait de gagner la &#034;bataille de la production&#034; d'apr&#232;s-guerre. Ces soi-disant h&#233;ritiers de Trotsky s'opposent &#224; la lutte du prol&#233;tariat pour sa survie &#233;conomique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le coup de semonce qui annon&#231;a ce capitalisme de guerre fut la crise financi&#232;re de 2008. Aucune des grandes organisations d'extr&#234;me-gauche n'y vit l'effondrement du capitalisme. Or les pr&#233;misses de la r&#233;volution sont essentiellement &#233;conomiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Conclusion : l'entr&#233;e en guerre est d'actualit&#233;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les partis pseudo-trotskistes deviennent politiquement de plus en plus ouvertement des satellites de LFI et de l'Etat bourgeois. La r&#233;cente manifestation de soutien au maire LFI de Saint-Denis marque un pas de plus dans cette ligne. Le maire d'une grande ville ne serait plus un agent de la bourgeoisie, car il est &#034;&#224; un autre niveau&#034; ; il n'est plus l'ennemi des travailleurs, mais &#034;quelqu'un qui ne changera pas grand-chose&#034; ; l'antiracisme en d&#233;fense des pauvres remplace la lutte des classes, c'est avec de telles balivernes que LO justifie son soutien &#224; LFI :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Ce beau monde s'est ainsi retrouv&#233; non seulement contre Bally Bagayoko, mais surtout contre la population pauvre d'une ville ouvri&#232;re. M&#234;me si l'&#233;lection d'un maire insoumis ne changera pas grand-chose &#224; ce que vivent les habitants des cit&#233;s, tant ses probl&#232;mes se situent &#224; un tout autre niveau, cette campagne immonde est bien significative de la volont&#233; de la bourgeoisie et de son personnel politique de faire taire tout ce qui peut ressembler &#224; une contestation de sa politique.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Pour le NPA-R qui est dans la m&#234;me ligne, le drapeau fran&#231;ais de la mairie de Saint-Denis, remplace le drapeau rouge :&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_19116 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://www.matierevolution.fr/IMG/png/capture_d_ecran_2026-04-08_182106.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='http://www.matierevolution.fr/local/cache-vignettes/L500xH241/capture_d_ecran_2026-04-08_182106-5ca33.jpg?1792730969' width='500' height='241' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://npa-revolutionnaires.org/contre-le-racisme-venu-den-haut-lunion-des-travailleurs-fait-la-force/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Contre le racisme venu d'en haut&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or la marche &#224; la guerre s'acc&#233;l&#232;re. N'est-il pas temps de planter le drapeau d'un V&#232;me internationale, en renouvelant le constat de Trotsky :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;
Les bolch&#233;viks-l&#233;ninistes se consid&#232;rent comme une fraction de l'internationale qui se b&#226;tit. Il me semble que le seul nom qui convienne pour notre Internationale soit parti mondial de la r&#233;volution socialiste.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Le &#034;trotskysme&#034; en 1917</title>
		<link>http://www.matierevolution.fr/spip.php?article6906</link>
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		<dc:date>2026-02-09T23:05:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Trotsky</dc:subject>
		<dc:subject>L&#233;nine</dc:subject>
		<dc:subject>1917-1919</dc:subject>
		<dc:subject>trotskisme</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Le &#171; trotskysme &#187; en 1917 : &lt;br class='autobr' /&gt;
L&#233;on Trotsky &lt;br class='autobr' /&gt;
Depuis 1904, j'&#233;tais en dehors des deux fractions de la social-d&#233;mocratie. J'avais v&#233;cu les ann&#233;es de la premi&#232;re r&#233;volution, 1905-1907, c&#244;te &#224; c&#244;te avec les bolcheviks. Pendant les ann&#233;es de la r&#233;action, je d&#233;fendis les m&#233;thodes de la r&#233;volution contre les mench&#233;viks dans la presse marxiste internationale. Je ne perdais cependant pas l'espoir de voir les mench&#233;viks s'orienter vers la gauche et je fis une s&#233;rie de tentatives d'unification. C'est (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique79" rel="directory"&gt;2- la r&#233;volution permanente, strat&#233;gie du prol&#233;tariat&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?mot31" rel="tag"&gt;L&#233;nine&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?mot39" rel="tag"&gt;1917-1919&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?mot312" rel="tag"&gt;trotskisme&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Le &#171; trotskysme &#187; en 1917 :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#233;on Trotsky&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis 1904, j'&#233;tais en dehors des deux fractions de la social-d&#233;mocratie. J'avais v&#233;cu les ann&#233;es de la premi&#232;re r&#233;volution, 1905-1907, c&#244;te &#224; c&#244;te avec les bolcheviks. Pendant les ann&#233;es de la r&#233;action, je d&#233;fendis les m&#233;thodes de la r&#233;volution contre les mench&#233;viks dans la presse marxiste internationale. Je ne perdais cependant pas l'espoir de voir les mench&#233;viks s'orienter vers la gauche et je fis une s&#233;rie de tentatives d'unification. C'est seulement pendant la guerre que je compris que ces tentatives seraient inutiles. A New-York, au d&#233;but de mars, j'&#233;crivis une s&#233;rie d'articles consacr&#233;s &#224; l'&#233;tude des forces de classes et des perspectives de la r&#233;volution russe. En ce m&#234;me temps, L&#233;nine envoyait de Gen&#232;ve &#224; P&#233;trograd ses Lettres de loin. Ecrits sur deux points du monde que s&#233;pare l'oc&#233;an, ces articles donnent une analyse identique de la situation et expriment des pr&#233;visions toutes pareilles. Toutes les formules essentielles &#8212;sur l'attitude &#224; prendre &#224; l'&#233;gard des paysans, de la bourgeoisie, du gouvernement provisoire, de la guerre, de la r&#233;volution internationale, sont absolument identiques. Sur la pierre &#224; aiguiser de l'histoire, v&#233;rification fut faite alors des rapports du &#171; trotskysme &#187; et du l&#233;ninisme. Cette v&#233;rification eut lieu dans les conditions d'une exp&#233;rience de chimie pure. Je ne connaissais pas le jugement de L&#233;nine. Je partais de mes propres pr&#233;misses et de ma propre exp&#233;rience r&#233;volutionnaire. Et j'indiquais les m&#234;mes perspectives, la m&#234;me ligne strat&#233;gique que donnait L&#233;nine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, peut-&#234;tre, &#224; cette &#233;poque, la question &#233;tait-elle claire pour tout le monde et la solution tout aussi bien pr&#233;vue pour tous. Non ! Au contraire ! Le jugement de L&#233;nine fut en cette p&#233;riode &#8212;jusqu'au 4 avril 1917, c'est-&#224;-dire jusqu'&#224; son apparition sur l'ar&#232;ne de P&#233;trograd,&#8212; un jugement personnel, individuel. Pas un des dirigeants du parti se trouvant alors en Russie, &#8212;pas un !&#8212; n'avait m&#234;me l'id&#233;e de gouverner vers la dictature du prol&#233;tariat, vers la r&#233;volution socialiste. La conf&#233;rence du parti qui avait r&#233;uni, &#224; la veille de l'arriv&#233;e de L&#233;nine, quelques dizaines de bolcheviks, avait montr&#233; qu'aucun d'eux n'allait en pens&#233;e au-del&#224; de la d&#233;mocratie. Ce n'est pas sans intention que les proc&#232;s-verbaux de cette conf&#233;rence restent cach&#233;s jusqu'&#224; ce jour. Staline &#233;tait d'avis de soutenir le gouvernement provisoire de Goutchkov-Milioukov et d'arriver &#224; une fusion des bolcheviks avec les mench&#233;viks. La m&#234;me attitude fut prise (ou bien une attitude encore plus opportuniste) par Rykov, Kam&#233;nev, Molotov, Tomsky, Kalinine et tous autres dirigeants ou &#224; demi dirigeants actuels. Iaroslavsky, Ordjonikidz&#233;, le pr&#233;sident du comit&#233; ex&#233;cutif central de l'Ukraine, P&#233;trovsky, et d'autres, publiaient, pendant la r&#233;volution de f&#233;vrier, &#224; Iakoutsk, en commun avec les mench&#233;viks, un journal appel&#233; le Social-D&#233;mocrate, dans lequel ils d&#233;veloppaient les id&#233;es les plus vulgaires de l'opportunisme provincial. Si l'on reproduisait actuellement certains articles du Social-D&#233;mocrate d'Iakoutsk dont Iaroslavsky &#233;tait le r&#233;dacteur en chef, on tuerait id&#233;ologiquement cet homme, en admettant toutefois qu'il soit possible de l'ex&#233;cuter id&#233;ologiquement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Telle est la garde actuelle du &#171; l&#233;ninisme &#187;. Qu'en diverses occasions, ces hommes aient r&#233;p&#233;t&#233; les paroles et imit&#233; les gestes de L&#233;nine, cela, je le sais. Mais, au d&#233;but de 1917, ils &#233;taient livr&#233;s &#224; eux-m&#234;mes. La situation &#233;tait difficile. C'est alors qu'ils auraient d&#251; montrer ce qu'ils avaient appris &#224; l'&#233;cole de L&#233;nine et ce dont ils &#233;taient capables sans L&#233;nine. Qu'ils d&#233;signent seulement, parmi eux, un seul qui de lui-m&#234;me ait su aborder la position qui fut identiquement formul&#233;e par L&#233;nine &#224; Gen&#232;ve et par moi &#224; New-York. Ils ne trouveront pas un nom. La Pravda de P&#233;trograd, dont les r&#233;dacteurs en chef, avant l'arriv&#233;e de L&#233;nine, &#233;taient Staline et Kam&#233;nev, est rest&#233;e &#224; tout jamais un monument d'esprit born&#233;, d'aveuglement et d'opportunisme. Cependant la masse du parti, comme la classe ouvri&#232;re dans son ensemble, se dirigeait spontan&#233;ment vers la lutte pour le pouvoir. Il n'y avait pas en somme d'autre voie, ni pour le parti ni pour le pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour d&#233;fendre, pendant les ann&#233;es de la r&#233;action, la perspective de la r&#233;volution permanente, il fallait des pr&#233;visions th&#233;oriques. Pour lancer, en mars 1917, le mot d'ordre de la lutte pour le pouvoir, il suffisait, ce me semble, du flair politique. Les facult&#233;s de pr&#233;vision et m&#234;me de flair ne se sont r&#233;v&#233;l&#233;es chez aucun &#8212;pas un !&#8212; des dirigeants actuels. Pas un d'entre eux, en mars 1917, n'avait d&#233;pass&#233; la position du petit bourgeois d&#233;mocrate de gauche. Aucun d'entre eux n'a pass&#233; convenablement l'examen de l'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'arrivai &#224; P&#233;trograd un mois apr&#232;s L&#233;nine. Exactement le temps pendant lequel j'avais &#233;t&#233; retenu au Canada par Lloyd George. Je trouvai la situation dans le parti essentiellement modifi&#233;e. L&#233;nine avait fait appel &#224; la masse des partisans contre leurs tristes leaders. Il mena une lutte syst&#233;matique contre ces &#171; vieux bolcheviks &#8212;&#233;crivait-il&#8212; qui ont d&#233;j&#224; jou&#233; plus d'une fois un triste r&#244;le dans l'histoire de notre parti, r&#233;p&#233;tant sans y rien comprendre une formule apprise par coeur, au lieu d'&#233;tudier les particularit&#233;s de la nouvelle et vivante situation &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Kam&#233;nev et Rykov tent&#232;rent de r&#233;sister. Staline, en silence, se mit &#224; l'&#233;cart. Il n'existe pas, pour l'&#233;poque, un seul article o&#249; celui-ci ait fait effort pour juger sa politique de la veille et s'ouvrir un chemin dans le sens de la position l&#233;niniste. Il se tut tout simplement. Il s'&#233;tait trop compromis par la d&#233;sastreuse direction qu'il avait donn&#233;e pendant le premier mois de la r&#233;volution. Il pr&#233;f&#233;ra se retirer dans l'ombre. Il ne prit publiquement nulle part la d&#233;fense des id&#233;es de L&#233;nine. Il &#233;ludait et attendait. Durant les mois o&#249; se fit la pr&#233;paration th&#233;orique et politique d'Octobre, o&#249; s'engag&#232;rent le plus s&#233;rieusement les responsabilit&#233;s, Staline n'eut tout simplement pas d'existence politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque j'arrivai dans le pays, un bon nombre d'organisations social-d&#233;mocrates groupaient encore des mench&#233;viks et des bolcheviks. C'&#233;tait la cons&#233;quence naturelle de la position que Staline, Kam&#233;nev et d'autres avaient prise non seulement au d&#233;but de la r&#233;volution, mais aussi pendant la guerre, bien que, il faut en convenir, l'attitude de Staline en temps de guerre soit rest&#233;e inconnue de tous : il n'a pas &#233;crit une seule ligne sur cette question qui n'est pas d'une mince importance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Actuellement, les manuels de l'Internationale communiste, dans le monde entier &#8212;pour les Jeunesses communistes en Scandinavie et les pionniers en Australie&#8212; r&#233;p&#232;tent &#224; sati&#233;t&#233; que Trotsky, en ao&#251;t 1912, fit une tentative pour unifier les bolcheviks avec les mench&#233;viks. En revanche, il n'est dit nulle part que Staline, en mars 1917, pr&#234;chait une alliance avec le parti de Ts&#233;r&#233;telli et qu'en fait, jusqu'au milieu de 1917, L&#233;nine ne parvint pas &#224; d&#233;gager le parti du marais o&#249; l'avaient entra&#238;n&#233; les dirigeants temporaires d'alors, actuellement devenus les &#233;pigones. Le fait que pas un d'entre eux ne comprit, au d&#233;but de la r&#233;volution, le sens et la direction de celle-ci est maintenant interpr&#233;t&#233; comme proc&#233;dant de vues dialectiques particuli&#232;rement profondes, s'opposant &#224; l'h&#233;r&#233;sie du trotskysme qui osa non seulement comprendre les faits de la veille, mais aussi pr&#233;voir ceux du lendemain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand, arriv&#233; &#224; P&#233;tersbourg, je d&#233;clarai &#224; Kam&#233;nev que je n'objectais rien aux fameuses &#171; th&#232;ses d'avril &#187; de L&#233;nine, qui d&#233;terminaient le cours nouveau du parti, Kam&#233;nev me r&#233;pondit seulement :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Je crois bien !...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant m&#234;me d'avoir adh&#233;r&#233; en bonne et due forme au parti, je contribuai &#224; l'&#233;laboration des plus importants documents du bolchevisme. Il ne vint &#224; l'esprit de personne de demander si j'avais renonc&#233; au &#171; trotskysme &#187; comme l'ont voulu savoir, &#224; mille reprises, depuis, dans la p&#233;riode de d&#233;cadence des &#233;pigones, les Cachin, les Thaelmann et autres parasites de la r&#233;volution d'Octobre. Si, &#224; cette &#233;poque, on a pu voir le trotskysme oppos&#233; au l&#233;ninisme, ce fut seulement en ce sens que, dans les sph&#232;res sup&#233;rieures du parti, pendant avril, L&#233;nine fut accus&#233; de trotskysme. Kam&#233;nev en parlait ainsi, ouvertement et avec persistance. D'autres disaient de m&#234;me, mais d'une fa&#231;on plus circonspecte, dans les coulisses. Des dizaines de &#171; vieux bolcheviks &#187; me d&#233;clar&#232;rent, apr&#232;s mon arriv&#233;e en Russie :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Maintenant, c'est f&#234;te dans votre rue !...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je fus forc&#233; de d&#233;montrer que L&#233;nine n'avait pas adopt&#233; ma position, qu'il avait simplement &#233;tendu la sienne et que, par la suite de cette &#233;volution, o&#249; l'alg&#232;bre se simplifiait en arithm&#233;tique, l'identit&#233; de nos id&#233;es s'&#233;tait manifest&#233;e. Il en fut bien ainsi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s nos premi&#232;res rencontres, et plus encore apr&#232;s les Journ&#233;es de juillet, L&#233;nine donnait l'impression d'une extr&#234;me concentration int&#233;rieure, d'un ramassement sur lui-m&#234;me pouss&#233; au dernier degr&#233; &#8212;sous des apparences de calme et de simplicit&#233; prosa&#239;que. Le r&#233;gime k&#233;renskyste semblait, en ces jours-l&#224;, tout-puissant. Le bolchevisme n'&#233;tait repr&#233;sent&#233; que par une &#171; petite bande insignifiante &#187;. C'est ainsi qu'il &#233;tait trait&#233; officiellement. Le parti lui-m&#234;me ne se rendait pas encore compte de la force qu'il allait avoir le lendemain. Et, cependant, L&#233;nine le conduisait, en toute assurance, vers les plus hautes t&#226;ches. Je m'attelai au travail et aidai L&#233;nine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux mois avant Octobre, j'&#233;crivais :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Pour nous, l'internationalisme n'est pas une id&#233;e abstraite, n'existant seulement que pour &#234;tre trahie &#224; la premi&#232;re occasion (ce qu'elle est pour un Ts&#233;r&#233;telli ou un Tchernov) ; c'est un principe qui nous dirige imm&#233;diatement et est profond&#233;ment pratique. Un succ&#232;s durable, d&#233;cisif, n'est pas concevable pour nous en dehors d'une r&#233;volution europ&#233;enne. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A c&#244;t&#233; des noms de Ts&#233;r&#233;telli et de Tchernov, je ne pouvais pas alors encore ranger celui de Staline, philosophe du socialisme dans un seul pays. Je terminais mon article par ces mots :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; La r&#233;volution permanente contre le carnage permanent ! Telle est la lutte dont l'enjeu est le sort de l'humanit&#233;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce fut imprim&#233; dans l'organe central de notre parti, le 7 septembre et reproduit en brochure. Pourquoi mes critiques actuels gard&#232;rent-ils alors le silence sur le mot d'ordre h&#233;r&#233;tique d'une r&#233;volution permanente ? O&#249; &#233;taient-ils ? Les uns, comme Staline, attendaient les &#233;v&#233;nements en regardant de c&#244;t&#233; et d'autre ; les autres, comme Zinoviev, se cachaient sous la table.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la plus grosse question est celle-ci : comment L&#233;nine a-t-il pu tol&#233;rer ma propagande h&#233;r&#233;tique ? Quand il &#233;tait question de th&#233;orie, il ne connaissait ni condescendance ni indulgence. Comment a-t-il pu supporter que le &#171; trotskysme &#187; f&#251;t pr&#234;ch&#233; dans l'organe central du parti ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 1er novembre 1917, &#224; une s&#233;ance du comit&#233; de P&#233;trograd (le proc&#232;s-verbal de cette s&#233;ance, historique sous tous rapports, est tenu secret jusqu'&#224; pr&#233;sent), L&#233;nine d&#233;clara que depuis que Trotsky s'&#233;tait convaincu de l'impossibilit&#233; d'une alliance avec les mench&#233;viks, &#171; il n'y avait pas de meilleur bolchevik que lui &#187;. Il montra par l&#224; clairement, et non pour la premi&#232;re fois, que si quelque chose nous s&#233;parait, ce n'&#233;tait pas la th&#233;orie de la r&#233;volution permanente, c'&#233;tait une question plus restreinte, quoique tr&#232;s importante, sur les rapports &#224; garder envers le mench&#233;visme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jetant un coup d'oeil r&#233;trospectif, deux ans apr&#232;s la r&#233;volution d'Octobre, L&#233;nine &#233;crivait :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Au moment de la conqu&#234;te du pouvoir, lorsque fut cr&#233;&#233;e la r&#233;publique des soviets, le bolchevisme avait attir&#233; &#224; lui tout ce qu'il y avait de meilleur dans les tendances de la pens&#233;e socialiste proches de lui. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-il y avoir l'ombre d'un doute qu'en parlant d'une fa&#231;on aussi marqu&#233;e des tendances de la pens&#233;e socialiste les plus proches du bolchevisme, L&#233;nine avait en vue tout d'abord ce que l'on appelle maintenant le &#171; trotskysme historique &#187; ? En effet, quelle autre tendance pouvait &#234;tre plus proche du bolchevisme que celle que je repr&#233;sentais ? Qui donc L&#233;nine pouvait-il avoir en Vue ? Marcel Cachin ? Thaelmann ? Pour L&#233;nine, lorsqu'il passait en revue l'&#233;volution du parti dans son ensemble, le trotskysme n'&#233;tait pas quelque chose d'&#233;tranger ou d'hostile ; c'&#233;tait, au contraire, le courant de la pens&#233;e socialiste le plus proche du bolchevisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La v&#233;ritable marche des id&#233;es n'eut, on le voit, rien de commun avec la caricature mensong&#232;re qu'en ont faite, profitant de la mort de L&#233;nine et de la vague de r&#233;action, les &#233;pigones.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/mavie/mv30.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/mavie/mv30.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire encore sur L&#233;nine, &#171; trotskiste &#187; en 1917 :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr16.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr16.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.matierevolution.fr/spip.php?article4206&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;http://www.matierevolution.fr/spip.php?article4206&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article143&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article143&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3415&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3415&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2919&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2919&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les th&#232;ses de L&#233;nine en avril 1917, tax&#233;es de trotskistes par le groupe bolchevik conservateur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/04/vil19170407.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/04/vil19170407.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/04/vil19170422a.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/04/vil19170422a.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/04/vil19170410.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/04/vil19170410.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/cmo/n26/H_Lenine_en_avril_1917_22_.pdf&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/cmo/n26/H_Lenine_en_avril_1917_22_.pdf&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.wsws.org/fr/articles/2017/09/rr5e-s16.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.wsws.org/fr/articles/2017/09/rr5e-s16.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr15.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr15.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Trotsky en 1927 : &#171; La crise du parti refl&#232;te la crise de la r&#233;volution elle-m&#234;me. &#187;</title>
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		<dc:date>2025-12-30T23:03:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Trotsky</dc:subject>
		<dc:subject>1927</dc:subject>
		<dc:subject>Syndicalisme</dc:subject>
		<dc:subject>Parti r&#233;volutionnaire</dc:subject>
		<dc:subject>trotskisme</dc:subject>

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&lt;p&gt;Trotsky en 1927 : &#171; La crise du parti refl&#232;te la crise de la r&#233;volution elle-m&#234;me. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
L&#233;on Trotsky &lt;br class='autobr' /&gt;
Nouvelle &#233;tape &lt;br class='autobr' /&gt;
Fin d&#233;cembre 1927 &lt;br class='autobr' /&gt;
La crise du parti refl&#232;te la crise de la r&#233;volution elle-m&#234;me. Celle-ci a &#233;t&#233; provoqu&#233;e par la modification des rapports de classe. Le fait que l'Opposition soit en minorit&#233; &#224; l'int&#233;rieur du parti et ait &#224; subir des attaques constantes refl&#232;te la pression de la bourgeoisie russe et de la bourgeoisie mondiale sur l'appareil du gouvernement, de l'appareil (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Trotsky en 1927 : &#171; La crise du parti refl&#232;te la crise de la r&#233;volution elle-m&#234;me. &#187;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L&#233;on Trotsky&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nouvelle &#233;tape&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fin d&#233;cembre 1927&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La crise du parti refl&#232;te la crise de la r&#233;volution elle-m&#234;me. Celle-ci a &#233;t&#233; provoqu&#233;e par la modification des rapports de classe. Le fait que l'Opposition soit en minorit&#233; &#224; l'int&#233;rieur du parti et ait &#224; subir des attaques constantes refl&#232;te la pression de la bourgeoisie russe et de la bourgeoisie mondiale sur l'appareil du gouvernement, de l'appareil d'&#201;tat sur celui du parti et de l'appareil du parti sur l'aile gauche, prol&#233;tarienne, du parti. L'Opposition est aujourd'hui le point sur lequel se concentrent les plus puissantes pressions contre la r&#233;volution &#224; l'&#233;chelle du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Danger de Thermidor&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dictature prol&#233;tarienne ou Thermidor ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Boukharine pose la question de cette fa&#231;on : si c'est une dictature prol&#233;tarienne, nous devons soutenir inconditionnellement tout ce qui est fait sous son nom. Si c'est Thermidor, alors nous devons mener contre tout cela une lutte sans merci. En fait, les &#233;l&#233;ments de Thermidor &#8211; en liaison avec l'ensemble de la situation internationale &#8211; se sont d&#233;velopp&#233;s dans le pays au cours des derni&#232;res ann&#233;es bien plus vite que les &#233;l&#233;ments de la dictature. La d&#233;fense de la dictature signifie la lutte contre les &#233;l&#233;ments de Thermidor, pas seulement dans le pays tout entier, mais dans l'appareil d'&#201;tat et les couches influentes du parti lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, m&#234;me dans un processus de retour en arri&#232;re, il doit venir un point critique o&#249; la quantit&#233; se change en qualit&#233;, c'est-&#224;-dire le moment o&#249; le pouvoir d'&#201;tat change de nature de classe et devient un pouvoir bourgeois ? Ce point n'est-il pas d&#233;j&#224; atteint ? Un ouvrier, individuellement et tirant les le&#231;ons de sa vie quotidienne, peut en arriver &#224; la conclusion que le pouvoir n'est plus aux mains de la classe ouvri&#232;re : &#224; l'usine, l'autorit&#233; supr&#234;me est le &#171; triangle &#187;, la critique a &#233;t&#233; interdite et, dans le parti, l'appareil est tout-puissant ; dans le dos des organisations sovi&#233;tiques, ce sont des bureaucrates qui donnent les ordres, etc. Mais il suffit d'examiner cette question du point de vue des classes bourgeoises &#224; la ville et &#224; la campagne pour voir tout &#224; fait clairement que le pouvoir n'est pas entre leurs mains. Ce qui est en train de se passer, c'est la concentration du pouvoir entre les mains de ces organes bureaucratiques qui reposent sur la classe ouvri&#232;re, mais qui tendent toujours plus vers les couches sup&#233;rieures de la petite bourgeoisie des villes et des campagnes et se m&#233;langent partiellement avec elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La lutte contre le danger de Thermidor est une lutte de classe. La lutte pour arracher le pouvoir des mains d'une autre classe est une lutte r&#233;volutionnaire. La lutte pour des changements &#8211; parfois d&#233;cisifs, mais toujours sous le r&#232;gne de la m&#234;me classe &#8211; est une lutte r&#233;formiste. Le pouvoir n'a pas encore &#233;t&#233; arrach&#233; des mains du prol&#233;tariat. Il est encore possible de redresser notre ligne politique actuelle, d'&#233;carter les &#233;l&#233;ments de dualit&#233; de pouvoir et de renforcer la dictature par des mesures de type r&#233;formiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pr&#233;&#233;minence, dans le parti et par cons&#233;quent dans le pays &#233;galement, est aux mains de la fraction de Staline qui poss&#232;de tous les traits du centrisme &#8211; et, qui plus est, d'un centrisme dans une p&#233;riode de recul, pas de mont&#233;e. Cela signifie de petits zigzags &#224; gauche et de grands zigzags &#224; droite. Il n'est pas douteux que le dernier geste &#224; gauche (le manifeste pour l'anniversaire) va obliger &#224; apaiser la droite et ceux qui sont les vraies sources de son soutien dans le pays &#8211; en fait, pas en paroles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les zigzags &#224; gauche ne s'expriment pas seulement par des manifestes b&#226;cl&#233;s d'anniversaire. L'insurrection de Canton est indiscutablement un zigzag aventuriste de l'I.C. &#224; gauche, apr&#232;s qu'aient &#233;t&#233; pleinement r&#233;v&#233;l&#233;es les cons&#233;quences d&#233;sastreuses de la politique menchevique suivie en Chine. L'&#233;pisode de Canton constitue une r&#233;p&#233;tition, en pire et en plus pernicieux du putsch d'Esthonie en 1924, apr&#232;s qu'on e&#251;t laiss&#233; passer la situation r&#233;volutionnaire de 1923 en Allemagne. Le menchevisme plus l'aventurisme bureaucratique ont port&#233; &#224; la r&#233;volution chinoise un double coup : il n'est pas douteux que le prix de l'insurrection de Canton sera un nouveau zigzag, beaucoup plus ample, &#224; droite, dans le domaine de la politique internationale et particuli&#232;rement en Chine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La t&#226;che objective d'un r&#233;gime thermidorien serait de transf&#233;rer les leviers de commande politiques principaux aux mains de la gauche des nouvelles classes poss&#233;dantes. La condition la plus importante &#8211; mais pas la seule &#8211; de la victoire de Thermidor serait un &#233;crasement de l'Opposition tel qu'il n'y aurait plus &#224; en avoir &#171; peur &#187;. Dans les appareils du parti et de l'&#201;tat, les brasseurs d'affaires qui ont r&#233;ussi, en utilisant tous les fils, &#224; s'unir par toutes sortes de liens avec la soci&#233;t&#233; bourgeoise nouvelle, prendraient le pas sur les politiques purs, les centristes, les gens de l'appareil stalinien qui effraient les ouvriers avec l'opposition, pr&#233;servant ainsi temporairement leur &#171; ind&#233;pendance &#187;. Quant &#224; ce que deviendraient alors les centristes de l'esp&#232;ce stalinienne, c'est une question secondaire. Peut-&#234;tre quelques-uns d'entre eux se d&#233;tacheraient-ils pour se porter &#224; gauche. Le reste, bien plus nombreux, se retirerait purement et simplement du jeu. Une troisi&#232;me cat&#233;gorie renoncerait &#224; l'ind&#233;pendance imaginaire actuelle du centrisme et ses hommes entreraient dans la nouvelle combinaison, purement thermidorienne. Voil&#224; ce que serait la premi&#232;re &#233;tape de la marche au pouvoir de la bourgeoisie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce qui provoque le reflux ? La pression des forces de classe anti-prol&#233;tariennes sur l'&#201;tat sovi&#233;tique pouvait rencontrer une r&#233;sistance organis&#233;e seulement de la part des vieux cadres du parti et de la partie ouvri&#232;re de l'appareil de l'&#201;tat et du parti. Cependant, la partie ouvri&#232;re de l'appareil d'&#201;tat qui, autrefois, se s&#233;parait nettement des cadres des anciens intellectuels bourgeois et n'avait pas confiance en eux, s'est, au cours des derni&#232;res ann&#233;es, d&#233;tach&#233;e toujours plus de la classe ouvri&#232;re, se rapprochant, par ses conditions de vie et d'existence, des couches intellectuelles de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie, et elle est devenue plus complaisante &#224; l'&#233;gard de l'influence des ennemis de classe. D'autre part, le gros du prol&#233;tariat, qui avait donn&#233; son avant-garde &#224; l'appareil bureaucratique de l'&#201;tat, apr&#232;s la formidable tension des premi&#232;res ann&#233;es de la r&#233;volution, a manifest&#233; une grande passivit&#233; politique. Au cours de la p&#233;riode de reconstruction, quand sa situation mat&#233;rielle s'est am&#233;lior&#233;e rapidement, les d&#233;faites de la r&#233;volution au plan international ont pes&#233; lourd dans ce sens. Il faut ajouter l'influence du r&#233;gime du parti. Le prol&#233;tariat charrie encore largement avec lui l'h&#233;ritage du pass&#233; capitaliste. Les premi&#232;res ann&#233;es de la r&#233;volution ont port&#233; au premier plan les &#233;l&#233;ments les plus actifs de la classe, les plus r&#233;volutionnaires, les plus bolcheviques. A l'heure actuelle, ceux qui sont devant, ce sont l'&#233;lite des domestiques, de ceux qui savent courber l'&#233;chine. Les &#233;l&#233;ments &#171; remuants &#187; sont mis &#224; l'&#233;cart et pourchass&#233;s et c'est une source d'affaiblissement du parti et de la classe. Cela les d&#233;sarme devant l'ennemi. Ainsi la pression grandissante des forces bourgeoises sur l'&#201;tat ouvrier s'est-elle jusqu'&#224; pr&#233;sent exerc&#233;e sans se heurter &#224; une r&#233;sistance active de la masse essentielle du prol&#233;tariat. Une telle situation ne peut se prolonger ind&#233;finiment. Il y a tout lieu de penser que l'int&#233;r&#234;t manifest&#233; par les masses des ouvriers sans-parti pour la discussion d'avant le 15e congr&#232;s en liaison avec la campagne des contrats collectifs, montre que de larges masses ouvri&#232;res commencent &#224; s'&#233;veiller et &#224; s'int&#233;resser aux probl&#232;mes politiques fondamentaux d'aujourd'hui en m&#234;me temps que commence &#224; s'emparer d'eux l'inqui&#233;tude pour le sort de la dictature prol&#233;tarienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au fur et &#224; mesure que grandira l'activit&#233; du prol&#233;tariat, la demande adress&#233;e &#224; l'opposition dans les milieux ouvriers grandira &#233;galement. Au cours des ann&#233;es o&#249; elle a lutt&#233; contre le reflux &#224; l'int&#233;rieur du parti (1923-1927), l'Opposition n'a pu que freiner ce processus. On ne peut s&#233;rieusement arr&#234;ter semblable processus autrement que par le d&#233;veloppement de la lutte de classe du prol&#233;tariat, dirig&#233;e contre la nouvelle bourgeoisie, contre les influences non prol&#233;tariennes qui s'exercent sur l'&#201;tat ouvrier, et contre l'imp&#233;rialisme mondial. Le prol&#233;tariat est habitu&#233; &#224; prendre conscience des dangers et &#224; r&#233;agir contre eux par l'interm&#233;diaire de son parti. Le monopole dont le parti jouit depuis 1917 a encore renforc&#233; son r&#244;le. La gravit&#233; de la situation consiste en ce que le r&#233;gime du parti freine et paralyse l'activit&#233; du prol&#233;tariat en m&#234;me temps que la th&#233;orie officielle du parti le tranquillise et l'endort. C'est pour cette raison et dans de telles conditions que l'Opposition porte une grande responsabilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oustrialovisme et menchevisme&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Boukharine op&#232;re un rapprochement entre le point de vue de l'Opposition et celui d'Oustrialov. En quoi est-ce le clou du caract&#232;re charlatanesque de cette th&#233;orie ? Oustrialov parle ouvertement du caract&#232;re in&#233;luctable de Thermidor, &#233;tape du salut dans le d&#233;veloppement national de la r&#233;volution d'Octobre. L'Opposition, elle, parle du danger de Thermidor et montre la voie de la lutte contre ce danger. Comme il glisse vers la droite, le centrisme est oblig&#233; de se fermer les yeux devant le danger et de nier m&#234;me sa possibilit&#233;. Il n'est pas possible de rendre &#224; Thermidor un service plus grand que de nier la r&#233;alit&#233; du danger thermidorien. La tentative de rapprocher le point de vue de l'Opposition sur Thermidor de celui des mencheviks n'est pas moins charlatanesque. Les mencheviks estiment que le danger bonapartiste a sa source essentielle dans le r&#233;gime de la dictature prol&#233;tarienne, que l'erreur principale est de compter sur la r&#233;volution mondiale, qu'une politique juste exige un repli dans les limites &#233;conomiques et politiques de la bourgeoisie et que, pour se sauver de Thermidor et du bonapartisme, il faut revenir &#224; la d&#233;mocratie, c'est-&#224;-dire au r&#233;gime parlementaire bourgeois. L'Opposition, pour sa part, ne nie nullement le danger de Thermidor, mais, bien au contraire, s'efforce de concentrer sur lui l'attention de l'avant-garde prol&#233;tarienne, car elle pense que la source politique principale de ce danger r&#233;side dans le comportement insuffisamment ferme de la dictature prol&#233;tarienne, l'insuffisance des liens avec la r&#233;volution mondiale, un esprit de conciliation excessif &#224; l'&#233;gard de la bourgeoisie, de l'int&#233;rieur comme de l'ext&#233;rieur. La d&#233;mocratie parlementaire n'est pour nous qu'une des formes de la domination du capital.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le menchevisme est thermidorien d'un bout &#224; l'autre. Oustrialov, dans son thermidorianisme, est r&#233;aliste. Le menchevisme est utopique d'un bout &#224; l'autre. Est-il vraisemblable en effet qu'en cas de d&#233;faite de la dictature, celle-ci se transforme en d&#233;mocratie bourgeoise ? Non. C'est la moins vraisemblable de toutes les variantes. Jamais encore dans l'Histoire la dictature r&#233;volutionnaire n'a &#233;t&#233; remplac&#233;e par la d&#233;mocratie. Thermidor, par son essence m&#234;me, est un r&#233;gime de transition de kerenskysme &#224; rebours. Le kerenskysme de 1917 a couvert la dualit&#233; du pouvoir, s'est d&#233;battu dans son cadre et, contre son gr&#233;, a servi au prol&#233;tariat pour arracher le pouvoir des mains de la bourgeoisie. L'av&#232;nement du r&#233;gime thermidorien signifierait d&#233;cr&#233;ter &#224; nouveau la dualit&#233; du pouvoir &#8211; avec pr&#233;pond&#233;rance de la bourgeoisie &#8211; et, de nouveau, ce r&#233;gime, contre son gr&#233;, aiderait la bourgeoisie &#224; arracher le pouvoir des mains du prol&#233;tariat. Le r&#233;gime thermidorien, par nature, ne pourrait durer ind&#233;finiment. Son r&#244;le objectif consisterait &#224; couvrir l'accession au pouvoir de la bourgeoisie &#224; travers les organismes sovi&#233;tiques familiers aux travailleurs. Mais la r&#233;sistance du prol&#233;tariat, ses tentatives de se maintenir ou de regagner les positions perdues, deviendraient in&#233;vitables. Pour venir &#224; bout &#238;le telles tentatives et se renforcer v&#233;ritablement, la bourgeoisie &#233;prouverait d'urgence le besoin, non d'un r&#233;gime thermidorien, mais d'un r&#233;gime bien plus fort, beaucoup plus r&#233;solu, le plus vraisemblablement du bonapartisme, ou, plus actuel, du fascisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mencheviks, en tant qu'aile gauche de la soci&#233;t&#233; bourgeoise, combattraient sous le bonapartisme pour la l&#233;galit&#233;. Ce faisant, ils serviraient de soupape de s&#251;ret&#233; pour le r&#233;gime bourgeois. Les bolcheviks-l&#233;ninistes, cependant, combattraient pour la conqu&#234;te du pouvoir sous la forme de la dictature du prol&#233;tariat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question du &#171; d&#233;lai &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question g&#233;n&#233;rale du danger thermidorien soul&#232;ve des questions plus concr&#232;tes. Quelle est la proximit&#233; de ce danger ? Thermidor n'a-t-il pas d&#233;j&#224; commenc&#233; ? Quels sont les indices r&#233;els sur son accomplissement ou non ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question du rythme auquel se produisent les divers changements est tr&#232;s importante pour notre tactique. Le rythme des nouveaux alignements politiques &#224; l'int&#233;rieur des classes et entre elles est beaucoup plus difficile &#224; d&#233;terminer que le rythme des processus &#233;conomiques dans le pays. En tout cas, ceux qui s'attendent &#224; ce que le processus de recul se poursuive au rythme actuel pendant des ann&#233;es font une grosse erreur. C'est, de toutes les perspectives, la plus improbable. Dans le processus de d&#233;clin, il pourra y avoir, et il y aura, des mouvements tr&#232;s brusques sous la pression des forces bourgeoisies de l'int&#233;rieur et de l'ext&#233;rieur. Le temps qu'ils prendront, on ne peut le pr&#233;dire. Ce pourrait &#234;tre plus bref que nous le pensons. Ceux qui ne veulent pas s'en rendre compte, qui repoussent cette id&#233;e, seront in&#233;vitablement pris &#224; l'improviste. Il n'est pas besoin de rappeler que la capitulation de Zinoviev et Kamenev les a confront&#233;s, d&#232;s le tout d&#233;but, &#224; la n&#233;cessit&#233; d'enjoliver la situation, de minimiser le danger et d'endormir la gauche du parti. Quelques camarades ont li&#233; la question du rythme de Thermidor avec la question de la composition du C.C. en tant qu'incarnation de l'autorit&#233; du pouvoir et de la r&#233;volution. Aussi longtemps que les Oppositionnels ont &#233;t&#233; tol&#233;r&#233;s au C.C., ils ont jou&#233; le r&#244;le de frein sur ceux qui reculaient et la politique du C.C., selon les termes de Tomsky, n'&#233;tait &#171; ni chair ni poisson &#187;, c'est-&#224;-dire que le recul vers Thermidor rencontrait de la r&#233;sistance &#224; l'int&#233;rieur. L'&#233;limination du C.C. des Oppositionnels &#8211; c'est ce que pensaient les camarades que j'ai mentionn&#233;s &#8211; signifierait que ceux qui op&#232;rent cette retraite ne pouvaient plus collaborer avec les repr&#233;sentants de la ligne prol&#233;tarienne internationale. Cela signifierait donc le d&#233;but officiel de Thermidor. Cette mani&#232;re de poser la question est pour le moins incompl&#232;te et, pour cette raison, ne peut conduire qu'&#224; des conclusions fausses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La force de l'Opposition consiste en ce que, arm&#233;e de la m&#233;thode marxiste, elle peut pr&#233;voir le cours du d&#233;veloppement et mettre en garde. La &#171; force &#187; de la fraction stalinienne consiste dans son abandon de l'orientation marxiste : la fraction stalinienne joue aujourd'hui un r&#244;le que ne peuvent jouer que des gens qui portent des &#339;ill&#232;res, se dispensent de regarder &#224; gauche et &#224; droite et ne regardent pas devant eux les cons&#233;quences &#224; venir. La fraction stalinienne consid&#232;re les pr&#233;dictions marxistes de l'Opposition comme des injures personnelles, des calomnies, etc., r&#233;v&#233;lant en cela les caract&#232;res typiques de son &#233;troitesse d'esprit petite-bourgeoise. Et c'est pourquoi elle attaque l'Opposition avec une fureur redoubl&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela signifie-t-il toutefois que l'exclusion et m&#234;me l'amputation de l'Opposition tout enti&#232;re constitue le passage &#224; Thermidor, devenu un fait accompli ? Non, il s'agit seulement de la pr&#233;paration &#224; Thermidor dans le cadre du parti. La fraction stalinienne, en abattant la barri&#232;re prol&#233;tarienne de gauche, est en train, contre son propre gr&#233;, de paver la voie &#224; la marche au pouvoir de la bourgeoisie. Mais ce ph&#233;nom&#232;ne n'est pas encore accompli, ni en politique, ni dans l'&#233;conomie, ni dans la culture, ni dans la vie quotidienne. Pour assurer dans la r&#233;alit&#233; la victoire de Thermidor, il est n&#233;cessaire en premier lieu de supprimer (ou de limiter) le monopole du commerce ext&#233;rieur, de r&#233;viser les instructions &#233;lectorales, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les forces de pression thermidoriennes de m&#234;me que les forces de r&#233;sistance prol&#233;tariennes, pourront seulement se r&#233;v&#233;ler dans le proc&#232;s de la lutte r&#233;elle des classes. C'est pourquoi on ne peut pas consid&#233;rer la mise de l'Opposition hors du parti comme l'accomplissement d&#233;j&#224; effectu&#233; de Thermidor. A vrai dire, une telle appr&#233;ciation pourrait &#234;tre juste si la marche ult&#233;rieure des &#233;v&#233;nements montrait que, de l'int&#233;rieur du parti, il ne peut plus venir de nouveaux &#233;l&#233;ments &#224; l'Opposition et que, dans la classe ouvri&#232;re, il ne saurait surgir de nouvelles forces pour r&#233;sister &#224; l'assaut de la bourgeoisie, et que par suite, l'intervention d'une Opposition peu nombreuse ne serait que le dernier bouillonnement de la vague d'Octobre. On ne peut formuler une telle appr&#233;ciation parce qu'il n'y a pas de causes pour penser que le prol&#233;tariat, en d&#233;pit des ph&#233;nom&#232;nes de passivit&#233; et de luttes avort&#233;es, ph&#233;nom&#232;nes qui se sont manifest&#233;s dans son sein au cours de la p&#233;riode &#233;coul&#233;e, n'est pas capable de &#238;le fendre les conqu&#234;tes d'Octobre contre la bourgeoisie int&#233;rieure et ext&#233;rieure, ce qui signifierait capituler avant la lutte et sans lutte. Il est absolument hors de doute que la pouss&#233;e ult&#233;rieure &#224; droite grossira le flux vers l'Opposition des &#233;l&#233;ments ouvriers du parti, et augmentera l'influence de ses id&#233;es sur la classe ouvri&#232;re. La question du d&#233;lai dans lequel peut se produire Thermidor, et les chances de son succ&#232;s ou de son insucc&#232;s, cela, en g&#233;n&#233;ral, n'est pas et ne peut pas &#234;tre une question de pure analyse th&#233;orique ou de pronostic. Il s'agit de la lutte de forces vives. Le r&#233;sultat doit &#234;tre d&#233;termin&#233; dans l'action elle-m&#234;me. La lutte int&#233;rieure du parti, malgr&#233; toute son acuit&#233;, n'est qu'un pr&#233;lude &#224; l'&#233;poque des combats de classe. Toutes les t&#226;ches sont encore enti&#232;rement devant nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est clair, qu'en cas de marche plus rapide et plus favorable du mouvement r&#233;volutionnaire en Occident et en Orient, l'Opposition accomplira beaucoup plus facilement sa t&#226;che historique. Mais au cas o&#249; la R&#233;volution mondiale serait diff&#233;r&#233;e, la lutte ne serait nullement sans espoir. L'Opposition ne se chargera certes pas de construire le socialisme dans un seul pays. Si l'on part du fait que l'imp&#233;rialisme demeurera victorieux en Occident et en Orient pendant plusieurs ann&#233;es, ce serait un pur enfantillage de penser que le prol&#233;tariat en U.R.S.S. pourrait garder le pouvoir et construire le socialisme contre l'imp&#233;rialisme mondial victorieux. Mais une telle sorte de perspective mondiale n'est en rien fond&#233;e. Les contradictions de l'&#233;conomie mondiale ne s'adoucissent pas, mais s'aiguisent. Ce ne seront pas les grandes commotions qui manqueront. Cela, l'Opposition l'a pr&#233;cis&#233;ment enseign&#233;, par exemple, lors des &#233;v&#233;nements de Chine, du Comit&#233; anglo-russe etc. Les succ&#232;s dans cette voie sont seulement possibles &#224; condition que soient assur&#233;es la d&#233;fense et la pratique du bolchevisme v&#233;ritable, f&#251;t-ce, pour un temps, &#224; titre de petite minorit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, si m&#234;me tout le d&#233;veloppement de la lutte dans la prochaine p&#233;riode se montrait enti&#232;rement d&#233;favorable &#224; la dictature du prol&#233;tariat en U.R.S.S., et aboutissait &#224; sa chute, alors, m&#234;me dans ce cas, le travail de l'Opposition garderait toute son importance. L'ach&#232;vement de Thermidor signifierait in&#233;luctablement la scission du parti. L'Opposition serait l'expression des cadres r&#233;volutionnaires, et dans ce cas formerait, non &#171; un deuxi&#232;me parti &#187;, mais le prolongement historique du parti bolchevique. Le &#171; deuxi&#232;me &#187; parti serait form&#233; par l'union des &#233;l&#233;ments bureaucratiques et propri&#233;taires, poss&#233;dant d&#233;j&#224; leur point d'appui sur le flanc droit. Le deuxi&#232;me parti ne serait, &#224; vrai dire, qu'une &#233;tape pour la bourgeoisie imp&#233;rialiste int&#233;rieure et &#233;trang&#232;re. La t&#226;che du parti bolchevique, apr&#232;s la r&#233;volution bourgeoise, consisterait &#224; pr&#233;parer la deuxi&#232;me r&#233;volution prol&#233;tarienne. Aujourd'hui, toutefois, il s'agit de pr&#233;venir un tel d&#233;veloppement, en ayant recours au noyau prol&#233;tarien du parti et &#224; la classe ouvri&#232;re dans son ensemble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Perspectives&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le parti une fois formellement amput&#233; de l'Opposition, les classes non prol&#233;tariennes se sentiront beaucoup plus d'assurance. Leur pression se renforcera encore. Les formes et m&#233;thodes de cette pression se feront toujours plus vari&#233;es et plus enveloppantes : depuis la pression du chef d'&#233;quipe sur les ouvriers &#224; l'usine jusqu'&#224; la pression de la bourgeoisie europ&#233;enne et am&#233;ricaine dans la question du monopole du commerce ext&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si m&#234;me nous prenons comme point de d&#233;part cette supposition que la pression de la bourgeoisie int&#233;rieure et internationale doit se terminer victorieusement, (mais ceci n'est nullement r&#233;solu par avance) alors, m&#234;me en ce cas, il est impossible de s'imaginer que tout va se passer sans heurts, par le moyen d'un glissement acc&#233;l&#233;r&#233;, sans obstacles, sans tentatives de contre-pression prol&#233;tarienne de la part de la gauche. Pr&#233;cis&#233;ment, l'offensive croissante des classes non prol&#233;tariennes doit pousser des couches de plus en plus larges sur la voie de la lutte active. Pour &#171; diriger &#187; la d&#233;fense du noyau ouvrier du parti, aussi bien que de la classe ouvri&#232;re dans son ensemble, elles ont besoin de l'Opposition, m&#234;me en cas de d&#233;veloppement tr&#232;s d&#233;favorable des &#233;v&#233;nements. Il est inutile d'expliquer que le noyau prol&#233;tarien du parti et la classe ouvri&#232;re ne se tourneront vers l'Opposition que si celle-ci sait, dans toutes les questions de la vie et de la lutte des masses, montrer que ses points de vue correspondent aux int&#233;r&#234;ts m&#234;me du prol&#233;tariat. Cela suppose de l'activit&#233; de la part de l'Opposition, son intervention permanente dans tous les proc&#232;s &#233;conomiques, politiques et culturels de la vie ouvri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fraction Staline se trouve non seulement sous la menace de la pression croissante venant de droite, mais aussi de l'in&#233;luctable r&#233;sistance de la gauche. Les stalinistes fulminent contre l'Opposition, esp&#233;rant se rendre eux-m&#234;mes ma&#238;tres de l'in&#233;luctable r&#233;sistance de la gauche contre les forces qui surgissent de droite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;l&#233;ments de l'aile droite du parti, de m&#234;me que les &#233;l&#233;ments oustrialovistes de l'appareil d'&#201;tat, comprennent la n&#233;cessit&#233; de certaines man&#339;uvres vers la gauche, mais ils craignent que ces man&#339;uvres puissent aller trop loin. Les d&#233;ments du flanc droit, qui, appartenant ou non au parti, participent &#224; la solution de toutes les questions du parti, sont caract&#233;ris&#233;s par leur liaison organique avec les nouveaux propri&#233;taires. Ils ne peuvent accepter que des man&#339;uvres qui, si elles comportent certains &#171; sacrifices &#187; en faveur du prol&#233;tariat, ne compromettent pas la situation mat&#233;rielle des classes exploiteuses et ne r&#233;tr&#233;cissent pas leur r&#244;le politique. C'est pr&#233;cis&#233;ment de ce point de vue que se pose pour eux la question de la journ&#233;e de sept heures, la question des salaires, l'aide aux pauvres de la campagne, etc. Les man&#339;uvres de gauche ne sauveront pas la politique de Staline. La queue va frapper la t&#234;te. La croissance de l'aile droite s'exprime dans l'imm&#233;diat par la pr&#233;pond&#233;rance croissante de l'appareil de l'&#201;tat sur l'appareil du parti. Il est possible de suivre clairement la croissance de ce proc&#232;s au cours des deux ann&#233;es qui se sont &#233;coul&#233;es entre le 14e et le 15e Congr&#232;s. Le 14e Congr&#232;s du parti fut l'apog&#233;e de l'appareil du parti et en m&#234;me temps de Staline. Le 15e Congr&#232;s a r&#233;v&#233;l&#233; un s&#233;rieux d&#233;placement des forces vers la droite. Les fi&#232;res d&#233;clarations des fonctionnaires de l'appareil centriste, selon lesquelles ils vont d&#233;truire en passant l'aile droite aussi, ne se sont pas r&#233;alis&#233;es. Le bureau politique est demeur&#233; aussi oscillant qu'il l'&#233;tait avant le 15e Congr&#232;s. La composition du nouveau comit&#233; central et de la nouvelle commission centrale de contr&#244;le a introduit de nouvelles figures qui y sont entr&#233;es exclusivement en qualit&#233; de fonctionnaires. Le 15e Congr&#232;s a r&#233;v&#233;l&#233; l'affaiblissement de l'appareil du parti dans le syst&#232;me g&#233;n&#233;ral du r&#233;gime sovi&#233;tique. La lutte Staline-Rykov refl&#232;te dans une large mesure la lutte des deux appareils o&#249; se r&#233;fracte &#224; son tour la lutte de classe. La pression des classes non prol&#233;tariennes, largement et directement, se manifeste &#224; travers l'appareil d'&#201;tat. Cela ne signifie pas, toutefois, qu'elle se meut dans des cadres de classe bien clairs. Dans l'avenir, quand la politique de &#171; sur place &#187;, la politique qui consiste &#224; &#233;luder les questions, &#224; attendre, deviendra impossible, Staline pourra, avec succ&#232;s, enfourcher le cheval de droite et liquider Rykov. Tout simplement se mettre &#224; sa place. Mais m&#234;me cette question ne peut &#234;tre r&#233;solue sans de nouveaux d&#233;placements de forces et sans de profondes secousses dans le parti. Les difficult&#233;s &#233;conomiques s'approchent et menacent avec une force inexorable. L'Opposition a eu raison, aussi bien dans la compr&#233;hension de la situation &#233;conomique du pays que dans ses pr&#233;visions concernant la marche future des &#233;v&#233;nements. Les &#233;checs graves dans la r&#233;quisition de bl&#233; pendant le premier trimestre sont l'indication d'une atteinte s&#233;rieuse &#224; l'&#233;quilibre de toute l'&#233;conomie de l'U.R.S.S. Une entorse s&#233;rieuse a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; faite au plan d'exportation et par suite au plan d'importation. Le manque de produits alimentaires a d&#233;j&#224; contraint des centres ouvriers parmi les plus importants, comme L&#233;ningrad, &#224; passer au syst&#232;me de la carte de rationnement. La cause sp&#233;cifique des difficult&#233;s &#233;conomiques pour l'ann&#233;e 1927-1928 r&#233;side dans l'inflation mon&#233;taire. Celle-ci a aggrav&#233; les difficult&#233;s de notre &#233;conomie qui sont la cons&#233;quence du retard de l'industrie, de la disproportion etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'inflation mon&#233;taire a &#233;t&#233; tout d'abord l'expression de ce fait que les d&#233;penses r&#233;elles de l'&#233;conomie d'&#201;tat sont devenues beaucoup plus fortes que ses revenus r&#233;els ; et deuxi&#232;mement qu'une telle situation dans notre pays m&#232;ne in&#233;luctablement &#224; porter atteinte &#224; la liaison entre la ville et la campagne. Il n'est possible d'obtenir les moyens r&#233;els d'industrialiser plus vite le pays qu'en ayant recours &#224; une s&#233;rieuse r&#233;vision de la r&#233;partition des revenus nationaux, r&#233;vision effectu&#233;e au b&#233;n&#233;fice des &#233;l&#233;ments socialistes de notre &#233;conomie. Faute de cela, m&#234;me le plan actuellement en cours d'ex&#233;cution pour les d&#233;penses de capital a d&#233;termin&#233; une situation tr&#232;s tendue des possibilit&#233;s d'&#233;mission de papier-monnaie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La lutte actuellement men&#233;e contre les difficult&#233;s &#233;conomiques (renforcement du ravitaillement des campagnes en marchandises industrielles en privant le march&#233; des villes) peut conduire &#224; des succ&#232;s partiels dans des compartiments s&#233;par&#233;s, au prix de nouvelles difficult&#233;s dans d'autres endroits. Toute la situation &#233;conomique r&#233;v&#232;le la faillite de la politique actuelle qui consiste &#224; trouver des solutions au coup par coup en fonction d'une ligne g&#233;n&#233;rale fausse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le plan de l'Opposition a &#233;t&#233; repouss&#233; ; le groupe Staline n'a aucun plan, tandis que les &#233;l&#233;ments de droite ont peur de parler &#224; haute voix de leurs v&#233;ritables intentions : telle est la situation de la direction &#233;conomique en ce moment. Ce qui est le plus vraisemblable, c'est que la situation &#233;conomique ult&#233;rieure devenant plus aigu&#235;, la ligne de la droite triomphera, et cela, la plate-forme de l'Opposition l'a pr&#233;vu d'une mani&#232;re absolument juste. A la base de la crise aigu&#235; qui se manifeste actuellement dans la situation &#233;conomique, il y a, comme racine, la disproportion entre l'&#233;conomie industrielle et l'&#233;conomie paysanne. Il n'est possible de faire dispara&#238;tre cette disproportion que de deux mani&#232;res : soit par les m&#233;thodes de r&#233;gulation du plan et par une politique appropri&#233;e des imp&#244;ts, des prix, des cr&#233;dits, etc., soit par les moyens &#233;l&#233;mentaires du march&#233;, non seulement du march&#233; int&#233;rieur qui, pour cela, est certainement insuffisant, mais aussi par les moyens du march&#233; ext&#233;rieur. La premi&#232;re voie, c'est la voie de la plus juste r&#233;partition des revenus nationaux. La seconde, c'est celle qui consiste &#224; supprimer aussi le monopole du commerce ext&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La cl&#233; de la situation, c'est la question du monopole du commerce ext&#233;rieur. Il est hors de doute que la suppression du monopole du commerce ext&#233;rieur, ou sa limitation, qui toucherait &#224; son essence m&#234;me, m&#232;nerait dans les premiers temps &#224; une augmentation importante des forces productives. Les marchandises deviendraient meilleur march&#233;. Les salaires s'&#233;l&#232;veraient. Le pouvoir d'achat du rouble paysan grandirait. Mais l'ensemble signifierait la marche acc&#233;l&#233;r&#233;e de l'&#233;conomie nationale vers la liaison avec le capital mondial Dans ces conditions, la dictature du prol&#233;tariat ne pourrait &#234;tre maintenue que pendant un court d&#233;lai, ne pouvant pas s'&#233;valuer en ann&#233;es. La restauration de la servitude capitaliste signifierait le partage, direct ou indirect, de la Russie en sph&#232;res d'influences ; elle serait entra&#238;n&#233;e dans la politique des secousses guerri&#232;res de l'imp&#233;rialisme mondial, avec la perspective de la ruine et du d&#233;p&#233;rissement, comme en Chine. Dans la premi&#232;re p&#233;riode, la suppression du monopole du commerce ext&#233;rieur donnerait indubitablement une impulsion aux forces productrices et une &#233;l&#233;vation temporaire du bien-&#234;tre des masses travailleuses. C'est pr&#233;cis&#233;ment dans ce sens qu'exerce sa pression le koulak, qui ne l&#226;che pas son bl&#233;, de m&#234;me que le capitaliste am&#233;ricain ne l&#226;che aucun cr&#233;dit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est pas n&#233;cessaire de penser que la droite lancera le mot d'ordre de la suppression du monopole du commerce ext&#233;rieur. Il y a beaucoup de moyens d&#233;tourn&#233;s et partiels comme l'a montr&#233; l'Histoire, lors des instructions pour les &#233;lections aux soviets. Dans les premiers temps, la pression s'exercera par ces voies d&#233;tourn&#233;es. La revendication de la suppression du monopole du commerce ext&#233;rieur peut &#234;tre assez rapidement pr&#233;sent&#233;e sous sa forme la plus large. On dira aux ouvriers : &#171; Certes, L&#233;nine &#233;tait pour le monopole, mais tout d&#233;pend des conditions de temps et de lieu. Notre doctrine n'est pas un dogme. La situation a chang&#233;. Le d&#233;veloppement des forces productives exige aussi quelque chose d'autre. &#187; La politique actuelle, qui m&#232;ne &#224; une impasse, se prolongeant, il est absolument hors de doute que le mot d'ordre de la suppression par degr&#233;s du monopole du commerce ext&#233;rieur peut entra&#238;ner derri&#232;re lui une partie de la classe ouvri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pression de la droite s'exercera simultan&#233;ment dans plusieurs directions. La pr&#233;vision du syst&#232;me des &#233;lections vient de nouveau &#224; l'ordre du jour. La politique fiscale, les droits de l'administration sur les usines et fabriques, la politique des cr&#233;dits, et particuli&#232;rement dans les campagnes, etc., etc., toutes ces questions se poseront de nouveau sous la pression de la droite. Staline et son appareil se heurteront demain &#224; cette pression et r&#233;v&#233;leront leur impuissance devant elle. On peut &#233;carter les rykovistes et pr&#233;parer la destitution de Rykov lui-m&#234;me. Ces plaisanteries bureaucratiques ne r&#233;solvent pas la question. La pression de droite ne se r&#233;fracte pas seulement &#224; travers le groupe Rykov. Cette pression est elle-m&#234;me beaucoup plus profonde que la fraction Rykov. Elle provient des nouveaux poss&#233;dants et des bureaucrates qui lui sont li&#233;s. Il faut, ou bien s'appuyer sur ces nouveaux poss&#233;dants contre les ouvriers, ou bien s'appuyer sur les ouvriers contre leurs pr&#233;tentions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela r&#233;uni signifie que la formation des fractions se fera scion un rythme puissant sur l'aile droite, aussi bien &#224; l'int&#233;rieur du parti qu'en dehors. Le cercle de l'appareil ne viendra pas &#224; bout de la pression de classe. La logique de la situation est telle que le 15e Congr&#232;s, conform&#233;ment &#224; toutes les donn&#233;es, constitue le d&#233;but de la pouss&#233;e fractionnelle de droite du parti. Dans ces conditions, le r&#244;le de l'aile gauche sera d&#233;cisif pour le sort du parti et de la dictature du prol&#233;tariat. La critique de l'opportunisme, une juste orientation de classe, de justes mots d'ordre, l'&#233;ducation des meilleurs &#233;l&#233;ments r&#233;volutionnaires du parti, ce travail est particuli&#232;rement n&#233;cessaire et obligatoire en tout temps et &#224; chaque occasion. La t&#226;che de l'Opposition consiste &#224; assurer la continuit&#233; du parti bolchevique authentique. Pendant une certaine p&#233;riode, cela signifiera aller contre le courant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Opposition et l'Internationale&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;solution du 15e congr&#232;s, d'apr&#232;s le compte rendu du comit&#233; central dit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Dans le moment pr&#233;sent, en Europe, le reflux, d'une faible dur&#233;e, de la vague r&#233;volutionnaire (apr&#232;s la d&#233;faite de la R&#233;volution allemande de 1923) se change de nouveau en une vague montante par l'&#233;l&#233;vation de l'activit&#233; combative du prol&#233;tariat, etc. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons de cette fa&#231;on le premier aveu officiel fait ouvertement de ce qu'apr&#232;s la d&#233;faite de la r&#233;volution allemande en l'ann&#233;e 1923, le mouvement ouvrier a reflu&#233; en Europe &#8211; au moins sur le continent d'Europe &#8211; pendant environ quatre ann&#233;es. Que l'on allait avoir &#224; faire face &#224; ce reflux, cela pouvait et devait &#234;tre pr&#233;vu d&#233;j&#224; en novembre-d&#233;cembre 1923. C'est pr&#233;cis&#233;ment dans cette p&#233;riode que l'Opposition a pr&#233;dit que viendrait in&#233;luctablement une certaine &#171; pacification &#187; dans les rapports capitalistes, qu'on assisterait in&#233;luctablement &#224; une invasion croissante de la part de l'Am&#233;rique dans le domaine de l'&#233;conomie et de la politique europ&#233;enne, et que, parall&#232;lement &#224; cel&#224;, se produirait in&#233;luctablement un renforcement temporaire de la social-d&#233;mocratie au d&#233;triment du communisme. Alors, ce pronostic marxiste fut qualifi&#233; de liquidateur. Le 5e Congr&#232;s de l'Internationale, r&#233;uni en 1924, fut conduit, dans l'ensemble, de ce point de vue que la vague r&#233;volutionnaire continuerait probablement &#224; monter et que de l&#224; d&#233;coulait la t&#226;che d' &#171; organiser &#187; imm&#233;diatement la r&#233;volution. L'insurrection d'Estonie fut l'un des fruits les plus apparents de cette mani&#232;re d'envisager les choses. Ce que l'on a appel&#233; la &#171; bolchevisation &#187; des partis de l'Internationale, proclam&#233; par le 5e Congr&#232;s, en liaison avec la tendance &#224; &#233;carter des &#233;l&#233;ments r&#233;ellement indignes et corrompus, comportait aussi la lutte contre une juste appr&#233;ciation marxiste des phases de l'&#233;poque imp&#233;rialiste et de ses flux et reflux, appr&#233;ciation sans laquelle, d'une mani&#232;re g&#233;n&#233;rale, la strat&#233;gie r&#233;volutionnaire du bolchevisme est impossible. La position fausse prise par le 5e Congr&#232;s a in&#233;vitablement aliment&#233; les erreurs et les tendances ultra-gauchistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand le reflux, au moment o&#249; il se produisit, e&#251;t r&#233;v&#233;l&#233; toute sa profondeur, la nouvelle direction de l'Internationale, devenue sage apr&#232;s coup, frappa les &#233;l&#233;ments de gauche des partis communistes. Le syst&#232;me de la permanence des dirigeants mis en pratique ces derni&#232;res ann&#233;es, n'a cess&#233; de se renforcer dans l'Internationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La t&#226;che la plus importante du 6e Congr&#232;s est d'appr&#233;cier d'une mani&#232;re juste les erreurs fondamentales de la position prise par le 5e Congr&#232;s et de condamner d'une mani&#232;re d&#233;cisive cette direction dont l'incurie et le suivisme en pr&#233;sence de chaque tournant brusque des &#233;v&#233;nements met sens dessus dessous les comit&#233;s centraux des sections nationales des partis et ainsi ne permet pas de former des cadres dirigeants capables de s'orienter dans le changement des p&#233;riodes de flux et de reflux du mouvement ouvrier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la classe ouvri&#232;re d'Europe, on observe indubitablement un d&#233;placement vers la gauche. Il s'exprime par le renforcement de la lutte gr&#233;viste et l'augmentation des voix communistes, mais ce n'est que la premi&#232;re &#233;tape de ce d&#233;veloppement. Le nombre des voix social-d&#233;mocrates augmente parall&#232;lement &#224; celui des voix communistes, distan&#231;ant m&#234;me en partie ces derniers. Si ce processus se d&#233;veloppe et s'approfondit, une seconde phase se produira alors, avec le d&#233;but du d&#233;placement de la social-d&#233;mocratie vers le communisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Simultan&#233;ment il faudra renforcer l'organisation des partis communistes, renforcement qu'il n'est pas encore possible de constater aujourd'hui. Un des plus grands obstacles &#224; la croissance et au renforcement des partis communistes, c'est l'orientation politique de l'Internationale et son r&#233;gime interne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La poursuite de l'attaque contre la gauche va entra&#238;ner un nouvel &#233;cart des ciseaux entre le cours droitier du parti et le d&#233;placement &#224; gauche de la classe ouvri&#232;re. Une situation r&#233;volutionnaire peut, dans une des plus prochaines &#233;tapes, se d&#233;clarer ouvertement dans les pays d'Europe avec la m&#234;me force et la m&#234;me acuit&#233; qu'&#224; Vienne. Toute la question r&#233;side dans la force des partis de l'Internationale communiste, dans leur ligne politique, dans leur direction. Les &#233;v&#233;nements r&#233;cents de Canton, compl&#233;ment aventurier de la politique menchevique, montrent que ce serait le plus grand crime de se cr&#233;er &#224; soi-m&#234;me quelque illusion que ce soit sur la ligne politique actuelle de la direction dans les questions internationales. Seule l'Opposition, par un travail syst&#233;matique, opini&#226;tre, pers&#233;v&#233;rant et ininterrompu, est capable d'aider les partis communistes d'Occident et d'Orient &#224; aller sur la voie bolchevique et &#224; se montrer &#224; la hauteur des situations r&#233;volutionnaires qui ne manqueront pas dans les ann&#233;es qui viennent. L'Opposition en U.R.S.S. ne peut remplir sa t&#226;che que comme facteur r&#233;volutionnaire. La rupture de Kamenev et de Zinoviev avec la gauche de l'Internationale n'en est que plus inadmissible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question des deux partis&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La lutte officielle contre l'Opposition se m&#232;ne sous deux mots d'ordres essentiels : contre deux partis et contre le &#171; trotskysme &#187;. La pr&#233;tendue lutte de Staline contre deux partis masque la formation d'une dualit&#233; de pouvoir dans le pays et la formation d'un parti bourgeois sur le flanc droit du parti russe et sous le couvert de son drapeau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans toute une s&#233;rie d'institutions et dans les bureaux des secr&#233;tariats, ont lieu des conf&#233;rences secr&#232;tes des membres de l'appareil du parti avec les sp&#233;cialistes et les professeurs partisans d'Oustrialov en vue d'&#233;laborer les m&#233;thodes et les mots d'ordre pour lutter contre l'Opposition. &#199;a, c'est la formation clandestine d'un deuxi&#232;me parti qui, par tous les moyens, s'efforce de subordonner, et, partiellement, subordonne le noyau prol&#233;tarien de notre parti en m&#234;me temps qu'il menace son aile gauche. Tout en masquant la formation de ce deuxi&#232;me parti, l'appareil accuse l'Opposition de s'efforcer de cr&#233;er un deuxi&#232;me parti, et cela pr&#233;cis&#233;ment parce que l'Opposition s'efforce de soustraire &#224; la pression croissante de la bourgeoisie le noyau prol&#233;tarien du parti (faute de quoi il serait en g&#233;n&#233;ral impossible de sauver l'unit&#233; du parti bolchevique). Ce serait pure illusion de penser qu'il est possible de maintenir la dictature du prol&#233;tariat, seulement par des adjurations verbales en faveur d'un parti indivisible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question : un ou deux partis &#8211; pos&#233;e d'un point de vue concret, d'un point de vue de classe, et non d'un point de vue d'agitation verbale &#8211; sera r&#233;solue pr&#233;cis&#233;ment par la question de savoir si on r&#233;ussira &#224; &#233;veiller et &#224; mobiliser les forces de r&#233;sistance dans le parti et dans le prol&#233;tariat. L'Opposition ne peut atteindre ce but que si elle ne se laisse pas intimider par l'&#233;pouvantail des deux partis et par le charlatanisme en ce qui concerne le &#171; trotskysme &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les th&#232;ses du camarade Zinoviev intitul&#233;es &#171; Bilan du pl&#233;num de juillet &#187;, il est dit ce qui suit &#224; propos de la question de deux partis :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Si Staline exclut par paquets les oppositionnels du parti, il peut passer demain &#224; des exclusions bien plus massives. Oui, c'est ainsi. Et n&#233;anmoins, cela ne nous fait en aucun cas aboutir au &#171; mot d'ordre &#187; des &#171; deux partis &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'affaire se complique du fait que, sous le r&#233;gime de Staline, il n'est pas possible de lutter pour les id&#233;es de L&#233;nine autrement qu'en courant le risque d'&#234;tre exclu du parti. C'est tout &#224; fait indiscutable. Celui qui n'a pas r&#233;gl&#233; cette question pour lui-m&#234;me et se dit que tout vaut mieux que d'&#234;tre exclu du parti, ne peut, dans les conditions actuelles, combattre v&#233;ritablement pour le l&#233;ninisme ni prendre une position ferme d'&#171; oppositionnel &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il peut tr&#232;s bien arriver que des groupes importants d'Oppositionnels (et au nombre de ceux-ci tous les &#233;l&#233;ments dirigeants de l'Opposition), soient dans quelque temps chass&#233;s du parti. Et cependant, leur t&#226;che sera de continuer leur travail et quoique n'&#233;tant plus formellement membres du parti, de ne pas s'&#233;loigner d'un iota des enseignements de L&#233;nine. Leur t&#226;che sera, dans cette p&#233;riode particuli&#232;rement difficile, non pas de s'orienter vers la formation d'un deuxi&#232;me parti, mais de continuer &#224; s'orienter vers le redressement du parti, vers la correction de la ligne politique. Disons-le sans phrases : il est extr&#234;mement difficile pour un l&#233;niniste exclu du parti de coordonner son travail avec celui des l&#233;ninistes demeur&#233;s dans le parti. Mais faire cela est absolument n&#233;cessaire du point de vue de nos buts essentiels. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et plus loin :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ainsi que l'atteste toute l'exp&#233;rience de la lutte, l'Opposition est unanime &#224; consid&#233;rer que la lutte pour l'unit&#233; du parti sur la base l&#233;niniste ne doit, en aucun cas, se r&#233;duire &#224; se mettre &#224; l'unisson de l'appareil, &#224; att&#233;nuer les divergences et &#224; baisser le ton politiquement. Lorsque les camarades se d&#233;tachent de l'opposition pour aller &#224; droite, ils n'invoquent pas pour expliquer leur d&#233;part, leur propre glissement vers le point de vue de Staline sur les questions int&#233;rieures et internationales, mais ils accusent l'Opposition de s'orienter vers le deuxi&#232;me parti. En d'autres termes, ils ne font que r&#233;p&#233;ter l'accusation lanc&#233;e par Staline afin de masquer leur propre reculade. &#187; (p. 14 et 15)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est vrai que nous ne sommes pas maintenant en juillet mais en d&#233;cembre ; ces lignes conservent pourtant aujourd'hui toute leur force.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;p&#233;tons-le une fois encore. Si la droite, &#224; l'int&#233;rieur du parti et autour, se rassemblait et gagnait &#224; ses id&#233;es, au cours de la p&#233;riode prochaine, une fraction importante du noyau prol&#233;tarien du parti, la cr&#233;ation d'un second parti deviendrait in&#233;vitable, ce qui signifierait la chute de la dictature et par cons&#233;quent la d&#233;faite des travailleurs. C'est la voie politique de la victoire des oustrialovistes. La voie oppos&#233;e ne peut &#234;tre imagin&#233;e que sous la forme de l'isolement de l'aile droite au moyen de la lutte oppositionnelle contre le centrisme de l'appareil et pour gagner l'influence sur le noyau prol&#233;tarien du parti. La dictature du prol&#233;tariat ne peut pas se maintenir longtemps sur la base de d&#233;faites successives de la gauche prol&#233;tarienne. Au contraire, la dictature, non seulement est compatible avec l'isolement et la liquidation politique de l'aile droite, mais elle exige imp&#233;rieusement une telle liquidation. C'est pourquoi capituler devant le centrisme de l'appareil, au nom d'on ne sait qu'elle unit&#233; du parti, signifierait travailler directement et v&#233;ritablement pour l'existence de deux partis, c'est-&#224;-dire pour l'&#233;croulement de la dictature du prol&#233;tariat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La capitulation de Zinoviev et Kamenev&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'Opposition avait fait au congr&#232;s une d&#233;claration ferme et loyale &#8211; une d&#233;claration et non une demi-douzaine &#8211; si, sur aucune question politique, et en particulier, sur les causes du fractionnisme, elle n'avait agi contre sa conscience, notre situation serait incomparablement plus favorable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les h&#233;sitations dans les rangs de l'Opposition se sont produites, non pas &#224; la base, mais au sommet. La conduite des camarades Zinoviev et Kamenev constitue un fait absolument inou&#239; dans l'histoire du mouvement r&#233;volutionnaire, et m&#234;me, si l'on veut, dans l'histoire de la lutte politique en g&#233;n&#233;ral. Zinoviev et Kamenev ont formellement pris comme point de d&#233;part l'unit&#233; du parti consid&#233;r&#233;e comme le crit&#232;re supr&#234;me et, par leur conduite, ils ont affirm&#233; qu'on ne pouvait obtenir cette unit&#233; en luttant pour ses id&#233;es, mais seulement par une reculade sur le terrain des id&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est pour le parti le bl&#226;me le plus impitoyable qu'on puisse imaginer. Cette conduite en effet contribue non &#224; pr&#233;server l'unit&#233; du parti, mais &#224; le d&#233;moraliser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle justifie en quelque sorte les &#233;l&#233;ments de carri&#233;risme, de duplicit&#233;, de poursuite d'int&#233;r&#234;ts personnels. Refuser de d&#233;fendre ses positions revient &#224; justifier en particulier le comportement de cette large couche de membres du parti corrompus et born&#233;s qui pensent comme l'Opposition mais votent comme la majorit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La reculade de Zinoviev et de Kamenev r&#233;sulte de cette croyance mensong&#232;re selon laquelle il serait possible, dans n'importe quelle situation historique, de se tirer d'affaire en recourant &#224; d'astucieuses man&#339;uvres, au lieu de se maintenir sur une ligne politique principielle. C'est la pire caricature du l&#233;ninisme. Caract&#233;risant la politique de man&#339;uvre de L&#233;nine, nous disons dans notre plate-forme :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; De son temps (du temps de L&#233;nine), le parti a toujours connu les causes de la man&#339;uvre, sa signification, ses limites, la ligne en de&#231;&#224; de laquelle il ne faut pas reculer, et les positions desquelles doit partir &#224; nouveau l'offensive prol&#233;tarienne... Gr&#226;ce &#224; cela, l'arm&#233;e, tout en man&#339;uvrant, a toujours maintenu sa coh&#233;sion, et la conscience de ses buts. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes ces conditions de la man&#339;uvre l&#233;niniste ont &#233;t&#233; foul&#233;es aux pieds d'une mani&#232;re qui viole tous les principes, par Zinoviev et par Kamenev. Nourrir l'espoir que, dans quelques mois, le document capitulard sera &#171; enfoui &#187; sous de nouveaux &#233;v&#233;nements et sous de nouvelles luttes, c'est se tromper soi-m&#234;me de fa&#231;on pitoyable. Assur&#233;ment, les &#233;l&#233;ments indiff&#233;rents du parti passeront outre &#224; ce document, mais les cadres de la fraction staliniste, de m&#234;me que l'Opposition, ne l'oublieront pas et, au prochain tournant, l'&#233;voqueront devant la classe ouvri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La capitulation politique de Zinoviev et de Kamenev s'explique par la tentative de passer d'une position r&#233;volutionnaire &#224; une position centriste de gauche faisant contrepoids &#224; la position centriste de droite occup&#233;e par Staline. Le centrisme peut se maintenir longtemps dans une &#233;poque de d&#233;veloppement lent (le kautskysme avant la guerre) ; dans les conditions de l'&#233;poque actuelle, le centrisme est oblig&#233; d'abandonner rapidement ses positions et d'aller, soit &#224; gauche, soit &#224; droite. Lors de la mont&#233;e du mouvement ouvrier, il n'est pas rare de voir le centrisme de gauche constituer un pont menant vers la position r&#233;volutionnaire. Lors d'une p&#233;riode de d&#233;pression, comme c'est le cas actuellement, le centrisme de gauche n'est qu'un pont conduisant de l'Opposition vers Staline. Le groupe Zinoviev-Kamenev ne pourra jouer aucun r&#244;le ind&#233;pendant. Sa capitulation est un d&#233;placement de forces au sommet sous l'&#233;norme pression exerc&#233;e de l'int&#233;rieur et de l'ext&#233;rieur sur l'aile r&#233;volutionnaire du parti russe et de l'Internationale. Les &#233;v&#233;nements &#171; enfouiront &#187; la d&#233;claration capitularde du 18 d&#233;cembre en ce sens seulement qu'ils enjamberont le groupe Zinoviev-Kamenev.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le &#171; Trotskysme &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Zinoviev et Kamenev, qui ont pris une part dirigeante dans la cr&#233;ation de la l&#233;gende sur le trotskysme au cours des ann&#233;es 1924 et 1925, ont dit dans la d&#233;claration de juillet 1926 :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; A l'heure actuelle, personne ne peut plus mettre en doute que le noyau essentiel de l'Opposition de 1923 a justement mis en garde contre le danger d'un &#233;cart hors de la ligne prol&#233;tarienne et contre l'av&#232;nement mena&#231;ant du r&#233;gime de l'appareil. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est absolument clair que si l'Opposition de 1923 a, depuis plus de deux ans, mis en garde contre les dangers essentiels mena&#231;ant le parti et la dictature du prol&#233;tariat, accuser cette Opposition de ce que l'on a nomm&#233; le &#171; trotskysme &#187;, n'a pu que fournir une base pour les erreurs les plus graves dans la mani&#232;re de comprendre la situation ainsi que les t&#226;ches qui en d&#233;coulent. Conjointement avec les dirigeants de l'Opposition de 1923, Zinoviev et Kamenev ont &#233;labor&#233; les documents essentiels de l'Opposition, et parmi eux, le plus important de tous : la plate-forme Il est clair que les accusations de d&#233;viations petites-bourgeoises, de &#171; trotskysme &#187;, etc. se trouvent par l&#224; m&#234;me r&#233;duites en poussi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La tentative attard&#233;e de relancer la lutte contre une &#171; rechute &#187; du trotskysme ne repr&#233;sente rien d'autre qu'une lamentable rechute de Zinoviev et Kamenev dans leurs propres erreurs de 1923, erreurs qui ont aid&#233; &#224; d&#233;placer le r&#233;gime du parti de la voie l&#233;niniste sur une voie glissant vers le mar&#233;cage du centrisme et de l'opportunisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le bilan du bloc&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La capitulation de Zinoviev et de Kamenev pose de nouveau la question de savoir si le bloc ne fut pas, dans l'ensemble, une erreur. Les divers camarades qui sont enclins &#224; formuler une telle conclusion, ne consid&#232;rent pas l'histoire du bloc dans son ensemble, mais seulement le maillon final de cette histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Opposition de 1923 a pris naissance &#224; Moscou, et celle de 1925-1926 &#224; L&#233;ningrad. L'aile droite du parti poss&#232;de sa base d'appui dans le Caucase du Nord, o&#249; la lutte entre les stalinistes et les rykovistes s'est d&#233;roul&#233;e sous sa forme la plus claire et la plus pr&#233;cise. Cette r&#233;partition des groupes politiques n'est pas due au hasard, et &#224; elle seule, elle explique le bloc entre Moscou et L&#233;ningrad, c'est-&#224;-dire le bloc entre les deux centres prol&#233;tariens les plus importants de notre Union. En d&#233;pit de telles ou telles vacillations se produisant au sommet, le bloc a &#233;t&#233; provoqu&#233; par de profondes pressions de classe. Parler dans ces conditions d'un &#171; bloc &#187; sans principes, c'est de la vulgaire m&#233;disance. Et, sur le plan des id&#233;es, l'Opposition de L&#233;ningrad, pr&#233;cis&#233;ment gr&#226;ce &#224; sa base prol&#233;tarienne hautement qualifi&#233;e, a introduit dans le bloc des &#233;l&#233;ments de tr&#232;s grande valeur. Le rapprochement entre les &#233;l&#233;ments ouvriers d'avant-garde de Moscou et de L&#233;ningrad, continuera, en d&#233;pit du fait que les &#233;l&#233;ments dirigeants de l'Opposition de L&#233;ningrad sont devenus des ren&#233;gats.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut dire de m&#234;me en ce qui concerne l'Opposition dans l'Internationale. Les &#233;l&#233;ments les plus r&#233;volutionnaires, apr&#232;s les h&#233;sitations et les oscillations provoqu&#233;es dans une large mesure par les fameuses d&#233;cisions du 5e Congr&#232;s mondial, se trouveront progressivement les uns les autres. Les meilleurs &#233;l&#233;ments de l'Opposition de 1923 et de l'Opposition de 1925-1926 s'uniront &#224; l'&#233;chelle internationale. Le d&#233;part de Zinoviev et de Kamenev n'emp&#234;chera pas ce processus de s'accomplir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Appr&#233;ciation de la tactique de l'Opposition&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'histoire du bloc oppositionnel, on peut distinguer trois p&#233;riodes : a) d'avril 1926 au 16 octobre ; b) du 16 octobre 1926 au 8 ao&#251;t 1927 ; c) du 8 ao&#251;t au 15e Congr&#232;s. Chacune de ces p&#233;riodes est caract&#233;ris&#233;e par une mont&#233;e de l'activit&#233; oppositionnelle, puis, lorsque celle-ci atteint un niveau critique, par un ralentissement plus ou moins important accompagn&#233; de d&#233;clarations de refus d'une activit&#233; fractionnelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce &#171; caract&#232;re cyclique &#187; original de la tactique oppositionnelle am&#232;ne &#224; penser qu'il s'agit en l'esp&#232;ce de quelques causes d'ordre g&#233;n&#233;ral. II est n&#233;cessaire de les rechercher d'une part dans les conditions g&#233;n&#233;rales de la dictature prol&#233;tarienne au sein d'un pays o&#249; la paysannerie est nombreuse, et, d'autre part, dans les conditions particuli&#232;res cr&#233;&#233;es par le reflux de la vague r&#233;volutionnaire et sa lutte contre l'aile gauche, l'appareil est arm&#233; de toutes les m&#233;thodes et de tous les moyens de la dictature. L'Opposition ne dispose comme arme que de la propagande. Les discours, l'utilisation du &#171; prestige &#187; des individualit&#233;s, la &#171; soudure &#187; avec les sans-parti, l'occupation de locaux de r&#233;unions, les mots d'ordre lanc&#233;s, ainsi que les pancartes dans les rues, lors du 7 novembre, tout cela, ce sont les formes diverses de la propagande.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'appareil tente de transformer ces armes de propagande en formes embryonnaires de fraction d'abord, puis de parti et de guerre civile. L'Opposition refuse de s'engager sur cette voie. Elle atteint chaque fois la limite o&#249; l'appareil la place devant la n&#233;cessit&#233; de renoncer aux m&#233;thodes et proc&#233;d&#233;s de propagande qu'elle utilisait. Les trois d&#233;clarations de l'Opposition, 16 octobre, 8 ao&#251;t et celle de novembre-d&#233;cembre, ont eu pour but de montrer encore et toujours &#224; la masse du parti que l'Opposition se fixe comme t&#226;che, non le deuxi&#232;me parti et la guerre civile, mais le redressement de la ligne suivie par le parti et par l'&#201;tat par une r&#233;forme profonde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceux qui critiquent la tactique suivie par l'Opposition, un instant, sur son caract&#232;re de &#171; marche en zig-zag &#187;, raisonnent comme si l'Opposition d&#233;terminait librement sa tactique, et font abstraction de la pression fr&#233;n&#233;tique d'une masse d'ennemis, de l'omnipotence de l'appareil, du glissement politique de la direction, de la passivit&#233; relative des masses ouvri&#232;res etc. Il n'est possible de comprendre la tactique de l'Opposition, avec ses in&#233;luctables contradictions internes, que si l'on n'oublie pas que l'Opposition nage contre le courant, luttant contre les difficult&#233;s et des obstacles jusque-l&#224; inconnus dans l'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les cas o&#249; ceux qui critiquent ne se bornent pas &#224; des consid&#233;rations fragmentaires et partielles, parfois fond&#233;es et parfois non fond&#233;es, mais tentent d'opposer &#224; notre tactique, issue des conditions pos&#233;es par la r&#233;alit&#233;, telle autre tactique, ils donnent habituellement et tout simplement un point d'appui pour l'appel &#224; la capitulation. Quant aux v&#233;ritables capitulards, ceux-ci tentent de caract&#233;riser la tactique actuelle de l'Opposition par cette formule : &#171; Ni paix, ni guerre. &#187; Par la &#171; paix &#187;, ils entendent la capitulation ; par la &#171; guerre &#187; ils entendent deux partis. Mais les th&#232;ses de Zinoviev lui-m&#234;me sur le bilan du pl&#233;num de juillet 1927, d'un bout &#224; l'autre, sont impr&#233;gn&#233;es de cette pens&#233;e : Ni capitulation, ni deuxi&#232;me parti. Telle fut toute la ligne suivie par l'Opposition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux l&#226;cheurs, il arrive toujours de cracher sur ce qu'ils ont fait la veille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aucun manuel n'enseigne les moyens de redresser une dictature prol&#233;tarienne plac&#233;e sous le coup de Thermidor. Il faut chercher la m&#233;thode en partant de la situation r&#233;elle. Ces moyens seront trouv&#233;s si l'orientation fondamentale est juste. Quelques conseils.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I. &#8211; L'auto-&#233;ducation th&#233;orique est une t&#226;che essentielle pour chaque oppositionnel et l'unique gage s&#233;rieux de sa fermet&#233;. L'&#233;tude du compte-rendu st&#233;nographique du 15e Congr&#232;s du parti &#224; la lumi&#232;re des contre-th&#232;ses de l'Opposition et des faits nouveaux de la vie politique et &#233;conomique doit constituer le contenu principal du travail de tout oppositionnel dans la dispersion qui a succ&#233;d&#233; &#224; la dissolution de la fraction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;II. &#8211; Un oppositionnel, ind&#233;pendamment du fait qu'il demeure dans le parti ou en soit exclu, doit militer activement dans toutes les organisations prol&#233;tariennes et sovi&#233;tiques en g&#233;n&#233;ral (parti, syndicats, soviets, clubs, etc.). &#201;tant donn&#233; cela, un oppositionnel ne peut, en aucun cas, limiter son r&#244;le &#224; la critique ; il doit accomplir le travail positif mieux et plus consciencieusement que les fonctionnaires salari&#233;s. C'est seulement sur cette base que la critique faite du point de vue des principes trouvera acc&#232;s dans la conscience des masses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;III. &#8211; Il est n&#233;cessaire d'en appeler &#224; l'Internationale pour chercher &#224; poser devant le 16e Congr&#232;s la question de l'Opposition dans toute sa pl&#233;nitude.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Des t&#233;moignages sur l'origine de la l&#233;gende du &#171; Trotskisme &#187;</title>
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		<dc:date>2025-12-17T23:21:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Robert Paris</dc:creator>


		<dc:subject>Russie</dc:subject>
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		<dc:subject>trotskisme</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Propagande stalinienne antitrotskyste &lt;br class='autobr' /&gt;
Le terme de &#171; trotskisme &#187; viendrait de Milioukov, dirigeant du parti KD, d&#233;non&#231;ant en 1905 le r&#244;le de Trotski dans le Soviet. Il a &#233;t&#233; &#233;galement &#233;t&#233; utilis&#233; dans les d&#233;bats du POSDR avant 1917. Mais son usage massif vient des zinovi&#233;vistes et des staliniens dans les ann&#233;es 1920. Tout en se r&#233;clamant de L&#233;nine, ils laissent entendre que Trotski avait des id&#233;es oppos&#233;es &#224; celui-ci et contre-r&#233;volutionnaires. En 1929, la Pravda titre sur &#171; Mister Trotski (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique77" rel="directory"&gt;1-2 R&#233;formisme, stalinisme et fascisme contre la r&#233;volution sociale&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?mot25" rel="tag"&gt;Russie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?mot29" rel="tag"&gt;Trotsky&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?mot99" rel="tag"&gt;Stalinisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?mot173" rel="tag"&gt;Parti r&#233;volutionnaire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?mot312" rel="tag"&gt;trotskisme&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Propagande stalinienne antitrotskyste&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le terme de &#171; trotskisme &#187; viendrait de Milioukov, dirigeant du parti KD, d&#233;non&#231;ant en 1905 le r&#244;le de Trotski dans le Soviet. Il a &#233;t&#233; &#233;galement &#233;t&#233; utilis&#233; dans les d&#233;bats du POSDR avant 1917. Mais son usage massif vient des zinovi&#233;vistes et des staliniens dans les ann&#233;es 1920. Tout en se r&#233;clamant de L&#233;nine, ils laissent entendre que Trotski avait des id&#233;es oppos&#233;es &#224; celui-ci et contre-r&#233;volutionnaires. En 1929, la Pravda titre sur &#171; Mister Trotski au service de la bourgeoisie britannique &#187;. L'Internationale Communiste stalinis&#233;e de son c&#244;t&#233; affirme que &#171; la lutte contre le trotskisme est aujourd'hui l'une des plus importantes t&#226;ches de tout le mouvement ouvrier international &#187;, et qu'&#171; &#224; l'heure actuelle, toutes les conditions pour &#233;craser la vermine trotskiste existent &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les ann&#233;es 1930, la propagande stalinienne se fit encore plus grossi&#232;re et n'utilisait plus que le terme d'&#171; hitl&#233;ro-trotskistes &#187; pour condamner ses opposants. En France, le PCF et L'Humanit&#233; applaudissent &#224; ces consignes. En 1935, L'Humanit&#233; exige la mise hors la loi des trotskistes en France, et ne parle d&#233;sormais plus que des &#171; hitl&#233;ro-trotskistes au service de l'&#233;tranger &#187;. L'apoth&#233;ose est atteinte avec les proc&#232;s de Moscou, o&#249; Vychinski parle des &#171; bandits trotskistes, vulgaires mouchards et espions &#187; ; affirme que &#171; le trotskisme contre-r&#233;volutionnaire est devenu depuis longtemps d&#233;j&#224; le pire d&#233;tachement d'avant-garde du fascisme international &#187;, &#171; converti en une des succursales des SS et de la Gestapo &#187;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous les partis communistes &#233;purent leurs rangs, et tout militant critique peut se voir &#233;tiquet&#233; de &#171; trotskiste &#187;, exclu et diffam&#233;, et souvent molest&#233;. Il devient de plus en plus difficile pour les militants trotskistes de militer, et en particulier dans les entreprises, situation qui perdurera dans les d&#233;cennies de Guerre froide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux mythes sur le trotskysme&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les calomnies des staliniens contre Trotski et le trotskysme stigmatisent essentiellement deux aspects : la pr&#233;tendue haine de Trotski pour la paysannerie d'une part, et son pr&#233;tendu aventurisme putschiste et gauchiste d'autre part. Aujourd'hui, les staliniens ne croient plus gu&#232;re aux th&#233;ories qui font de Trotski un agent de la Gestapo ou de l'Intelligence Service britannique ; en revanche, les accusations plus &#034;politiques&#034; contre Trotski peuvent encore, elles, trouver de l'&#233;cho.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Haine de la paysannerie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trotski pensait, comme la plupart des marxistes, que &#171; l'histoire du capitalisme est l'histoire de la subordination de la campagne &#224; la ville &#187;[1] et que la classe ouvri&#232;re devait jouer un r&#244;le d&#233;terminant. Dans la Russie semi-f&#233;odale et majoritairement paysanne, les marxistes, y compris L&#233;nine et les bolch&#233;viks, pensaient qu'il faudrait d'abord une r&#233;volution d&#233;mocratique-bourgeoise, qui repose sur la force de la paysannerie. Trotski a &#233;t&#233; accus&#233;, en raison de sa th&#233;orie de la r&#233;volution permanente qui donne un r&#244;le dirigeant &#224; la classe ouvri&#232;re, de sous-estimer le potentiel de la paysannerie. Ces accusations ressortent en particulier fin 1923 &#224; des fins pol&#233;miques. Cela est renforc&#233; par le fait qu'&#224; ce moment-l&#224; Trotski d&#233;fendait qu'il &#233;tait urgent de d&#233;velopper en priorit&#233; l'industrie (pour renforcer la classe ouvri&#232;re et &#233;galement pour r&#233;soudre la crise des ciseaux). Pourtant Trotski n'a quasiment pas eu la moindre divergence pratique avec L&#233;nine et la direction bolch&#233;vique en Octobre et apr&#232;s sur la question paysanne. Il &#233;tait convaincu de la n&#233;cessit&#233; de s'allier &#224; la paysannerie et a largement r&#233;alis&#233; cette alliance dans la pratique en dirigeant l'Arm&#233;e rouge, arm&#233;e majoritairement paysanne. Trotski fut &#233;galement un des premiers &#224; d&#233;fendre une nouvelle politique &#233;conomique plus favorable &#224; la paysannerie en 1920, ce que le comit&#233; central refuse alors. Et il s'opposera aux collectivisations forc&#233;es dans les campagnes men&#233;es par Staline en 1928.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aventurisme et gauchisme&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trotski ne se conduisit jamais de fa&#231;on aventuriste : contre l'avis de L&#233;nine, il s'opposa &#224; la campagne de Pologne en 1920 ; il s'opposa aussi aux tentatives r&#233;volutionnaires avort&#233;es des communistes allemands en 1921 et 1923. Ce que les staliniens appellent &#171; aventurisme &#187;, c'est tout ce qui d&#233;passe leur horizon devenu r&#233;formiste &#224; force de collaborer avec diff&#233;rents partis ou &#201;tat bourgeois.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;L&#233;on Trotsky&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Des t&#233;moignages sur l'origine de la l&#233;gende du &#171; Trotskisme &#187;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;3 janvier 1928&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tels sont les t&#233;moignages que j'ai pu recueillir &#224; Moscou. Ils ne font que mettre cr&#251;ment en lumi&#232;re ce que les camarades mieux inform&#233;s comprenaient d&#233;j&#224; clairement avant de les conna&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La l&#233;gende du &#171; trotskysme &#187; qui fut cr&#233;&#233;e, d&#233;truite et de nouveau reconstitu&#233;e par les seuls et m&#234;mes hommes, suivant les besoins du moment, nous am&#232;ne &#224; examiner une autre question plus g&#233;n&#233;rale : celle des m&#233;thodes &#224; admettre dans la lutte politique au sein du parti r&#233;volutionnaire. Il n'est pas rare d'entendre dire par des repr&#233;sentants de la majorit&#233; actuelle (naturellement dans une conversation priv&#233;e) :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il va de soi que nous savons tr&#232;s bien que l'Opposition n'a rien de commun avec le menchevisme. Mais il s'agit de deux groupes luttant pour le pouvoir, il faut donc de puissants moyens. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les maquignons qui sont maintenant dans l'appareil croient qu'une telle fa&#231;on d'aborder les questions id&#233;ologiques est tout &#224; fait r&#233;aliste et m&#234;me v&#233;ritablement bolchevique. Elle est pourtant profond&#233;ment impr&#233;gn&#233;e de cynisme. L'id&#233;ologie est dans la lutte de classes une arme tranchante : elle se venge cruellement de ceux qui en abusent. Les cadres du parti se sont form&#233;s au cours d'ann&#233;es et de dizaines d'ann&#233;es, sur la base des th&#232;ses du marxisme contr&#244;l&#233;es par l'exp&#233;rience de la vie et de la lutte. Abuser des valeurs id&#233;ologiques, falsifier les th&#233;ories, transformer les mots de &#171; menchevisme &#187;, de &#171; social-d&#233;mocrate &#187; etc. en injures vides de sens, tout cela sape in&#233;vitablement les bases de la vie du parti, d&#233;truit les liens d'id&#233;es, d&#233;moralise les cadres, d&#233;soriente les masses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne reconnaissons pas l'existence d'une morale abstraite au-dessus de la r&#233;alit&#233;, des classes et des int&#233;r&#234;ts de celles-ci. Mais cela ne signifie nullement que nous ne reconnaissons l'existence d'aucune morale. Ce que l'on peut et ce que l'on ne peut pas faire est d&#233;termin&#233; par les int&#233;r&#234;ts historiques du prol&#233;tariat et non par les besoins actuels de l'appareil &#8211; ou de la poign&#233;e de ceux qui le dirigent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il suffit de se repr&#233;senter clairement, un instant seulement, le jeu r&#233;pugnant de saute-mouton pratiqu&#233; dans le domaine des id&#233;es &#224; propos du &#171; trotskysme &#187;. Il n'en a m&#234;me pas &#233;t&#233; question entre 1917 et 1923. Pour nous en tenir &#224; l'essentiel, c'est pendant cette p&#233;riode qu'a &#233;t&#233; &#233;labor&#233; le programme du parti, qu'a &#233;t&#233; fond&#233;e l'Internationale communiste, qu'ont &#233;t&#233; constitu&#233;s ses cadres et &#233;tablis ses documents principaux, parmi lesquels les th&#232;ses du Programme et les Manifestes de l'Internationale communiste. En 1923, apr&#232;s que L&#233;nine ait &#233;t&#233; &#233;cart&#233; de toute activit&#233;, de s&#233;rieuses divergences de vue sont apparues dans le noyau principal du comit&#233; central et ces divergences se sont d&#233;velopp&#233;es, dans le cours des quatre ann&#233;es suivantes, autour de deux lignes de conduite irr&#233;conciliables. Le spectre du trotskysme a &#233;t&#233; lanc&#233; sur la sc&#232;ne en 1924 apr&#232;s une soigneuse pr&#233;paration en coulisses. Zinoviev et Kamenev &#233;taient les inspirateurs de cette campagne. Ils &#233;taient &#224; la t&#234;te de ce qu'on appelait &#224; l'&#233;poque &#171; la vieille garde bolchevique &#187;. En face, le pr&#233;tendu &#171; trotskysme &#187;. Mais le noyau des soi-disant &#171; l&#233;ninistes &#187; scissionne en 1925. Quelques mois plus tard, Zinoviev et Kamenev ont &#233;t&#233; oblig&#233;s de reconna&#238;tre que le noyau principal de l'Opposition de 23, les pr&#233;tendus &#171; trotskystes &#187; avaient eu raison dans les questions essentielles sur lesquelles il y avait eu des divergences. Cet aveu est le plus cruel des ch&#226;timents encourus par les abus scandaleux commis dans le domaine th&#233;orique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il y a plus : bient&#244;t Zinoviev et Kamenev sont eux-m&#234;mes catalogu&#233;s comme &#171; trotskystes &#187;. Il est difficile d'imaginer plus implacable ironie du hasard. Zinoviev et Kamenev s'unissent aux dirigeants de l'Opposition de 1923 dans un groupe parfaitement fond&#233; &#224; se d&#233;nommer gauche prol&#233;tarienne du parti ou bolcheviks-l&#233;ninistes (Opposition) en opposition au groupe opportuniste Staline, Rykov, Boukharine. Le 15e congr&#232;s n'a rien chang&#233; &#224; la ligne politique de la majorit&#233; ; au contraire, il l'a renforc&#233;e. Il a condamn&#233; l'Opposition et l'a exclue du parti. Pour Zinoviev et Kamenev, c'est apparu suffisant pour dissimuler le danger de Thermidor et tenter en revanche de ressusciter le fant&#244;me du trotskysme. Il ne serait pas surprenant que Zinoviev se mette &#224; r&#233;diger une brochure contre le danger trotskyste et que Kamenev se mette &#224; faire r&#233;f&#233;rence &#224; ses discours et articles de 23-24.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le manque de principes porte en lui son ch&#226;timent. Il se brise contre les faits, sape la confiance et en fin de compte se ridiculise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des individualit&#233;s, m&#234;me aussi consid&#233;rables que Zinoviev et Kamenev, viennent et passent. La ligne politique, elle, demeure.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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