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Quand les pays riches sauvent l’Afrique des maladies graves...

dimanche 5 octobre 2014

Lomidine, le médicament qui devait sauver l’Afrique

INTERVIEW. L’anthropologue Lachenal réveille la médecine coloniale.

Son livre conduit à s’interroger. Utile en pleine épidémie d’Ebola.

Afrique noire, années 1950. Une administration en roue libre injecte un médicament dangereux et inefficace à des populations entières. L’intrigue d’un nouveau John Le Carré ? Non, car Le médicament qui devait sauver l’Afrique est une enquête très sérieuse sur une histoire vraie. Une de plus que tout le monde a préféré oublier. Guillaume Lachenal, maître de conférences à l’université Paris-Diderot, y ressuscite "un médicament médiocre, qui échouera même à faire scandale" : la Lomidine. Hommage à des victimes oubliées, ce livre est aussi une piqûre de rappel sur les dérives de la médecine coloniale. Une clé indispensable pour diagnostiquer deux maux qui aggravent la crise sanitaire du Continent : la défiance des populations et les vains espoirs dans des solutions miracles. Le Point Afrique : Qu’est-ce que cette Lomidine dont vous dîtes écrire la "biographie" ?

Guillaume Lachenal : Un médicament contre la maladie du sommeil. Dans la première moitié du XXe siècle, cette maladie parasitaire est la grande épidémie tropicale, un enjeu humanitaire pour les pays européens. Et la Lomidine est le médicament miracle tant attendu. Quel était le secret de ce remède ? Dans les années 1930, on avait découvert qu’il soignait les personnes infectées par le parasite de la maladie du sommeil. Mais le véritable "miracle" vient seulement après la Seconde Guerre mondiale : des études semblent prouver que la pentamidine - la molécule commercialisée sous le nom de Lomidine par une firme française - immuniserait aussi contre l’infection. Le traitement ne va plus seulement être employé pour soigner la maladie, mais de manière préventive, en injectant des populations entières, dans les zones les plus exposées, au Congo belge, en Afrique française et en Afrique portugaise, y compris dans de grandes villes comme Yaoundé, Douala ou Léopoldville. Environ 12 à 13 millions d’injections préventives ont ainsi été réalisées entre 1945 et 1960. Pourquoi cela a-t-il laissé un mauvais souvenir ? C’est un médicament qui a des effets secondaires importants. Il provoque des hypoglycémies brutales et des démangeaisons. Chez certains sujets, cela peut occasionner des syncopes, des accidents cardiaques, des décès brutaux parfois. Les grandes campagnes d’injection étaient en outre marquées par des "accidents" plus graves. Que voulait-on dire par "accidents" ? En novembre 1954, dans l’est du Cameroun, dans la région de Yokadouma, le village de Gribi est décimé par des cas de gangrènes de la fesse, à la suite de piqûres de Lomidine. Une hécatombe : au moins 30 morts et 200 gangrènes sur 300 habitants. L’eau, mélangée à la poudre de Lomidine, était contaminée par une bactérie et avait été mal filtrée. On connaissait ce risque, on savait comment l’éviter, en employant une solution stérile, et pourtant ce genre d’accident s’est répété. Mais on continuait à employer la poudre, parce qu’elle était moins chère. On considérait cela juste comme des incidents de parcours, parce qu’on voulait éradiquer la maladie du sommeil. N’est-ce pas tout simplement qu’il s’agissait d’une autre époque, où la médecine n’avait pas les mêmes standards ? Non, car la médecine occidentale pesait déjà les risques et les bénéfices. Ce qui est très significatif, c’est que pour les colons, on déconseillait officieusement l’emploi de la Lomidine. Trop douloureux et trop dangereux. De même, aujourd’hui, la molécule n’est plus utilisée qu’avec moult précautions. Un médecin français me disait : "C’est une cochonnerie." Le genre de remède de cheval qu’on emploie contre certaines maladies parasitaires, ou pour des infections pulmonaires particulièrement sévères, comme celles dont sont atteints les malades du sida, mais certainement pas dans des campagnes d’injection à grande échelle, comme on l’a fait. Les populations acceptaient-elles ce traitement ? Elles ne partageaient pas l’enthousiasme des médecins. On fuyait parfois les unités mobiles qui venaient faire les injections. Et les autorités coloniales accusaient les mouvements indépendantistes, comme l’UPC (Union des populations du Cameroun), de fomenter l’opposition à la Lomidine. Pour forcer les populations, les campagnes se faisaient alors sous la contrainte armée. Qu’est-ce qui va finalement pousser à arrêter tout ça ? La fin de l’utilisation de la Lomidine est étrange. En quinze ans, les épidémies de maladie du sommeil sont quasiment réduites à néant. Mission accomplie ? Non, car on va s’apercevoir au début des années 1960, grâce à une nouvelle technique de dépistage, que ça ne marchait pas du tout comme on le pensait. L’injection a bien un effet curatif. Mais elle ne protège pas les individus de la maladie du sommeil. La Lomidine ne servait donc à rien ? Les avis divergent. Ses partisans ont fini par dire que ces campagnes "coup de poing" soignaient des populations entières et stoppaient ainsi brutalement l’épidémie. Mais on peut remarquer que dans les colonies anglaises, la méthode n’a pas été utilisée et pourtant la maladie du sommeil y a aussi reflué. Ce serait dû à d’autres facteurs, des évolutions écologiques et sociales. Avec une certaine gêne, les médecins ont donc cessé les campagnes et ont essayé de les oublier. Comment expliquer une telle obstination, malgré les risques et les erreurs ? Le médicament était produit par Specia, une filiale de Rhône-Poulenc. Pendant une courte période, grâce à l’approche préventive, ce fut un médicament qui rapportait gros. Je ne crois pas cependant que le profit soit le moteur de tout cela. L’aveuglement provenait davantage des liens amicaux, scientifiques et professionnels qui unissaient les partisans de la Lomidine. L’Europe a-t-elle fait de l’Afrique un cobaye ? C’est une mauvaise grille de lecture. Certes, les médecins coloniaux étaient très fiers de pouvoir faire des expériences grandeur nature. Mais nous ne sommes pas dans un roman d’espionnage comme The Constant Gardener de John Le Carré, avec des expériences clandestines aux dépens de la population. Le but est bien de soigner la population locale, et non de développer un médicament pour le vendre en Occident. Peut-on y voir une des origines de la méfiance contre la médecine qui accentue la crise sanitaire autour d’Ebola ? Absolument. La médecine coloniale est la scène inaugurale de la névrose entre l’Afrique et la médecine. La lomidinisation est un épisode parmi d’autres. Il a laissé des traces sous la forme de rumeurs et de chansons. Ces zones qui ont été traitées dans les années 1950 sont aujourd’hui difficiles d’accès pour les chercheurs et les médecins. En Guinée forestière, là où les premiers essais de la Lomidine ont eu lieu, une équipe médicale luttant contre Ebola a failli se faire lyncher ces derniers jours. Mais peut-être n’est-ce qu’une coïncidence. Quelles leçons tirer des mésaventures de la Lomidine ? Les médicaments miracles ne marchent pas. Certains croient encore qu’on vaincra Ebola simplement en trouvant la bonne molécule. Ce messianisme technologique permet d’évacuer l’arrière-plan social et économique qui fait le lit de la maladie. Quand on se contente de gérer la crise sans traiter les causes, on prépare la prochaine catastrophe.

"Le médicament qui devait sauver l’Afrique, un scandale pharmaceutique aux colonies", Guillaume Lachenal, La Découverte, 240 pages.

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