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Révolutionnaire, la matière ?

mardi 17 novembre 2009, par Robert Paris, Tiekoura Levi Hamed

« Je me demande donc si les métaux ont toujours été et seront toujours tels qu’ils sont ; si les plantes ont toujours été et seront toujours telles qu’elles sont ; si les animaux ont toujours été et seront toujours tels qu’ils sont ; etc. »

Denis Diderot dans « Pensées sur l’interprétation de la nature »

Pourquoi la matière change-t-elle d’état, le film

Les phénomènes physiques sont discontinus de manière fondamentale et générale. Le temps, l’espace, la matière, l’énergie, les interactions sont tous des phénomènes discontinus. C’est seulement les relations mathématiques entre des valeurs moyennes (qui n’ont pas d’existence physique directe) examinées à une échelle largement supérieure au phénomène qui peuvent donner une apparence de continuité, de régularité ou de linéarité.

Par exemple, en physique quantique, on peut citer comme phénomènes fondamentaux qui sont discontinus, brutaux, qualitatifs et pas seulement quantitatifs et non graduels : les collisions entre particules donnant deux photons, les sauts quantiques de l’électron dans l’atome, les transformations entre proton et neutron, les changements de forme du nuage électronique de l’atome, les émissions et absorptions de photons par les particules, les sauts quantiques qui déplacent la particule de masse au sein du nuage virtuel, les transformations d’un photon en un couple particule et antiparticule et inversement, les transformations d’un gluon, d’un méson, d’un pion en quark et antiquark, les absorptions/émissions de gluons ou de couples quark/antiquark par le proton, les apparitions/disparitions de couples matière et antimatière au sein du vide quantique, les échanges de photons virtuels, de gluons virtuels entre particules de matière, le changement de couleur des quarks, les transformations des états des neutrinos, etc….

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Contribution au débat sur la philosophie dialectique du mode de formation et de transformation de la matière, de la vie, de l’homme et de la société

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A lire également :

La nature en révolution


« Seules les situations de crise sont propulsives. »
Le physicien Etienne Klein
dans « Conversations avec le sphinx »

« En étudiant la dynamique des galaxies, c’est toute leur histoire que l’on peut reconstituer. Une histoire prodigieusement complexe (...) qui est jalonnée d’évolutions très lentes mais aussi de collisions et de déchirements brutaux. »
Valérie Greffoz
dans l’article « Galaxies » de la revue « Ciel et espace » d’octobre 2005.

« C’est précisément parce que les états dynamiques sont suspendus dans l’état critique que tout arrive à travers des révolutions et non graduellement. (...) Les grands systèmes comportant un grand nombre de composants évoluent vers un état intermédiaire « critique », loin de l’équilibre, et pour lequel des perturbations mineures peuvent déclencher des événements de toutes tailles, appelés « avalanches ». La plupart des changements se produisent au cours de ces événements catastrophiques plutôt qu’en suivant un chemin graduel et régulier. »
Le physicien Per Bak dans « Quand la nature s’organise »

Aussi curieux que cela puisse paraître au premier abord, ce n’est pas par l’histoire des sociétés humaines que nous allons débuter pour souligner l’importance des crises, des transformations qualitatives brutales, en somme des révolutions, dans le fonctionnement du monde. Ce n’est même pas spécifiquement la transformation de la vie ni celle des sociétés, fertiles en événements étonnants et brutaux, que nous allons examiner d’abord, mais l’ensemble du processus dynamique de la matière que l’on dit « inerte » et dont la vie n’est que l’une des manifestations. Ce sont les sciences physiques que nous prendrons en premier à témoin.

La conception d’une matière « révolutionnaire » a de quoi choquer le lecteur. J’ai parfaitement conscience d’employer là une notion inusuelle en science et, actuellement, décriée en politique, en histoire, en sciences sociales et économiques, pour ne pas dire dans l’ensemble de la société. Il est nécessaire de justifier pourquoi et d’expliciter en quel sens on souhaite l’introduire dans l’interprétation du fonctionnement matériel de l’univers. On imagine très aisément les multiples objections qui peuvent être élevées contre une telle image et je vais tâcher d’emblée d’y répondre.

De la part du militant marxiste révolutionnaire, que je suis, la démarche visant à introduire la révolution en sciences peut prêter le flan à l’accusation de vouloir plaquer sur la science des images tirées du marxisme. Cependant l’emploi de la notion de « révolution » à propos du fonctionnement de la matière n’a rien d’arbitraire et n’est nullement le produit d’un a priori idéologique. Des scientifiques, qui ne sont pas du tout des révolutionnaires au plan politique, avancent des idées semblables. Cette conception, celle des révolutions de la matière, peut choquer tout autant le lecteur révolutionnaire que le lecteur scientifique, ou que celui qui n’est ni l’un ni l’autre.

Certains ne manqueront pas d’évoquer la prétention qu’avaient eu les staliniens de dicter, au nom du marxisme, des résultats aux savants. On se souvient des chasses aux sorcières qui en ont découlé, notamment parmi les biologistes russes avec l’affaire Lyssenko. On n’a pas oublié, par exemple, la situation catastrophique de la biologie russe mise sous la direction de l’autoproclamé « maître génial des sciences » Staline, et notamment le sort tragique de Nicolaï Vavilov, biologiste victime du stalinisme, décédé en 1943 suite aux mauvais traitements de la bureaucratie russe. Au nom du culte stalinien d’une prétendue « science prolétarienne » (idée toujours combattue par Lénine et Trotsky). On se souvient également d’une soi-disant « loi du progrès » opposée à la théorie de l’évolution de Charles Darwin (une thèse qui n’a rien à voir avec la « dialectique de la nature » proposée par Marx et Engels) proposée par le biologiste Trofim Denissovitch Lyssenko et imposée par Staline contre Vavilov en même temps que le retour vers l’héritage des caractères acquis contre la thèse de l’évolution des espèces. Vavilov n’a pas accepté la thèse imposée, mais a succombé devant la méthode de la falsification et du mensonge et devant la violence de ses bourreaux. Comme l’avait démontré Léon Trotsky notamment dans « La révolution trahie », les idées marxistes révolutionnaires ainsi que les intérêts des travailleurs et du socialisme avaient été, déjà vingt ans avant, sacrifiées par Staline et la bureaucratie au nom du « socialisme dans un seul pays » (n’ayant de socialisme que le nom). On se rappelle également des dictatures idéologiques invraisemblables, avec d’épisodes ridicules comme celui des chirurgiens chinois brandissant le petit livre rouge de Mao avant toute opération, à l’époque de la « révolution culturelle ». Ceci n’est pas notre point de vue. Ce n’était pas non plus celui de Marx et Engels, ni de leurs véritables continuateurs, Lénine et Trotsky. Le marxisme véritable n’a jamais préconisé qu’une idéologie dicte ses résultats à la science même s’ils affirmaient que la philosophie moderne ne pouvait se tenir à l’écart des débats scientifiques. Friedrich Engels, l’un des fondateurs du marxisme, appelait la philosophie à s’emparer des questions posées par les sciences en ces termes : « Le temps est venu que la philosophie s’élève jusqu’à la science ». Il rappelait que la nature ne nous livre pas directement ses lois, ni de manière évidente. « Ici, qu’on le veuille ou non, il faut penser : on ne peut observer l’atome et la molécule, etc, à l’aide du microscope, mais seulement au moyen de la pensée. (...) Les savants croient se libérer de la philosophie en l’ignorant ou en la vitupérant. Mais, comme sans pensée ils ne progressent pas d’un pas et que, pour penser, ils ont besoin de catégories logiques, comme, d’autre part, ils prennent ces catégories, sans en faire la critique, (...) ils n’en sont pas moins sous le joug de la philosophie, et la plupart du temps, hélas, de la plus mauvaise. Ceux qui vitupèrent le plus la philosophie sont précisément esclaves des pires restes vulgarisés des pires doctrines philosophiques. (...) Physique, garde toi de la métaphysique ! C’est tout à fait juste mais dans un autre sens. (...) Ce n’est que lorsque la science de la nature aura assimilé la dialectique que tout le bric-à-brac philosophique – à l’exception de la pure théorie de la pensée – deviendra superflu. » expliquait Friedrich Engels dans « Dialectique de la nature ». Loin de vouloir dicter ses lois aux sciences lorsqu’il parlait d’une « dialectique de la nature », il affirmait, dans l’ancienne préface à l’ « Anti-Dühring », « Le monde réel n’est pas la copie de l’idée. (...) Dans tout le monde scientifique, dans la nature comme dans l’histoire, il faut partir des faits donnés, donc dans la science de la nature des diverses formes réelles et formes de mouvement de la matière. En conséquence, dans la science théorique, les enchaînements ne doivent pas être introduits dans les faits par construction, mais découverts en partant d’eux, et, une fois découverts, ils doivent être attestés par l’expérience (...)  » Dans l’« Anti-Dühring », il précisait que « Le matérialisme moderne (...) est essentiellement dialectique et n’a que faire d’une philosophie placée au dessus des autres sciences. (...) Il ne pouvait s’agir pour moi de faire entrer par construction les lois dialectiques dans la nature, mais de les y découvrir et de les en extraire. » Cela rend justice de l’affirmation de certains auteurs anti-marxistes, dont nombre de scientifiques, selon lesquels, sous l’intitulé « Dialectique de la nature », Engels aurait produit une idéologie prétendant se placer au dessus des sciences. Leur interprétation d’un seul passage de « Dialectique de la nature » d’Engels, citant des formulations de Hegel sur les « lois de la dialectique », est un contresens. Engels rejette l’idéalisme, philosophie qui recherche une formule abstraite à placer au dessus du fonctionnement réel du monde. Dans l’ « Idéologie allemande », Marx et Engels ont rompu avec les conceptions idéalistes de Hegel et des hégéliens. Mais cela ne les pas amenés à rompre avec les avancées de la philosophie dialectique de Hegel et à affirmer qu’ils étaient en partie hégéliens dans leur démarche d’étude scientifique du monde.

Bien sûr, il y a de nombreuses réticences à voir la philosophie tenir sa place en sciences et, tout particulièrement, le marxisme. Tout le monde se souvient de la chape de plomb du stalinisme qui a pesé longtemps sur les sciences en Russie. Ignorant les positions réelles d’Engels (ce qu’il reconnaissait explicitement, racontant n’avoir lu que les auteurs staliniens), le biologiste Jacques Monod, dans « Le hasard et la nécessité », accusait la théorie de Engels et de Marx d’être responsable des crimes du stalinisme. Aujourd’hui, on retrouve le même type d’accusations chez nombre d’intellectuels et pas seulement des historiens ou des sociologues. Dans les conférences de l’Université de tous les savoirs des janvier 2000, un biologiste nommé Pierre Boistard accuse : « Le matérialisme dialectique est un des édifices idéologiques qui conduisait Lyssenko à nier la théorie du gène comme déterminant héréditaire invariant au travers de générations.  » Un grand nombre de scientifiques prétendent que le marxisme n’a rien à voir avec la science ou même que la science contredit les thèses marxistes. Ainsi, le prix Nobel de Médecine 1981, Roger Sperry, prétend que : « Le type de valeurs soutenues par la doctrine marxiste est presque diamétralement opposée de celles qui émergent de l’approche scientifique en termes modernes. »

Il n’est nullement question ici de dicter des conclusions aux sciences pour les faire coller à des présupposés « marxistes » ou prétendument tels. D’ailleurs, notre conception rejette tout idéalisme selon lequel une théorie se placerait au dessus de l’étude scientifique de la réalité. Il ne s’agit donc pas pour nous, au nom d’un a priori philosophique, de donner à la science d’autres conclusions que celles de ses spécialistes, ici abondamment cités. Les scientifiques eux-mêmes relèvent la nécessité de changer d’optique philosophique, démontrent les limites de la logique formelle [1], quand ils ne se réclament pas explicitement de la dialectique. S’il n’est pas question pour un révolutionnaire de demander aux scientifiques de s’incliner religieusement devant le marxisme, il ne peut suffire inversement qu’une idée soit marxiste pour qu’elle soit rejetée en sciences comme en philosophie ! Etait-il légitime, à l’époque de Charles Darwin, de rejeter ses idées sur l’évolution des espèces parce que des conservateurs l’accusaient d’être un penseur progressiste ?

Des scientifiques eux-mêmes font appel à l’idée de situation révolutionnaire, explosive, à propos des transitions de phase faisant passer la réalité d’un état dans un autre, qualitativement différent. Parmi les témoins auxquels je fais appel pour la défense de la notion de « révolution » en sciences, je voudrai particulièrement signaler Werner Heisenberg, grand physicien bien connu (auteur des inégalités de la physique quantique limitant la précision de toute mesure sur des quantités couplées) et qui n’est certainement pas un adepte politique des révolutions. Au début de son ouvrage, « La partie et le tout, le monde de la physique atomique », il raconte la genèse de ses idées et tient à rappeler qu’il a commencé à réfléchir aux atomes alors que lycéen, il faisait partie des jeunes volontaires enrôlés comme troupe fasciste contre la révolution des soviets ouvriers de Bavière, à Munich. Et pourtant, il avertit : « Si nous voulons parler de révolutions dans la science, il est important de regarder ces révolutions de très près. » Et pourtant, celui qui écrit ainsi est tout le contraire d’un révolutionnaire. La réalité qui lui apparaît en physique, elle, est bel et bien révolutionnaire : « Certes, j’ignore si l’on peut faire un parallèle entre les révolutions de la science et celles de la société humaine. (...) Du point de vue de l’évolution historique – et ceci est vrai, me semble-t-il, au même titre pour les arts et les sciences – de longues périodes d’arrêt ou en tout cas d’évolution très lente. (...) Cependant, à un moment donné ce lent processus – au cours duquel, peu à peu, le contenu de la discipline considérée subit une mutation – en arrive tout d’un coup, et parfois de façon tout à fait inattendue, à produire des possibilités et des valeurs nouvelles. » On pourrait penser que ces considérations sur les changements brutaux ne concernent que les idées en sciences et non la matière et son fonctionnement. C’est tout le contraire. Heisenberg défend l’idée que la matière subit des sauts qualitatifs, des discontinuités : « Comme vous le savez, Planck a découvert que l’énergie d’un système atomique varie de façon discontinue, que lors de l’émission d’énergie par un tel système, il existe, pour ainsi dire, des positions d’arrêt, correspondant à des énergies déterminées, c’est ce que j’ai appelé plus tard les états stationnaires. » Il cite là un débat avec Albert Einstein qui lui dit : « Vous savez que j’ai essayé de suggérer l’idée que l’atome tombe, pour ainsi dire subitement, d’un état d’énergie stationnaire à un autre, en émettant la différence d’énergie sous forme d’un paquet d’énergie ou encore quantum de lumière. Ceci serait un exemple particulièrement frappant de cette discontinuité dont j’ai parlé tout à l’heure. » Il lui répond ainsi : « Peut-être faudrait-il imaginer la transition d’un état stationnaire à un autre à peu près comme le passage d’une image à une autre dans certains films. « Et Einstein répondait : « Si votre théorie est juste, vous devrez me dire un jour ce que fait l’atome lorsqu’il passe d’un état à un autre en émettant de la lumière. » Heisenberg reconnaît ne pas connaître la réponse : « Lorsque l’électron (d’un atome) saute – dans le cas d’émission de rayonnement – d’une orbite à l’autre, nous préférons ne rien dire au sujet de ce saut : est-ce un saut est-ce un saut en longueur, un saut en hauteur ou quoi d’autre ? » Et, pour souligner la difficulté du problème et, surtout, à la fois la nécessité et la difficulté d’admettre la discontinuité de la nature, il cite un autre grand physicien quantique Erwin Schrödinger qui déclare : « Si ces damnés sauts quantiques devaient subsister, je regretterais de m’être jamais occupé de théorie quantique. »

Cette image du film, apparence de continuité fondée sur le déroulement rapide d’images discontinues a gagné divers domaines, de la chimie à la physique du neurone. Ainsi, les chimistes Ben Aïm et Destrian expliquent dans « Cinétique chimique » : « La chimie « descriptive » et la chimie structurale (...) « photographient » la matière ; la thermodynamique considère les changements de la matière, état par état : elle compare les photographies ; la cinétique étudie le passage d’un état à un autre : elle filme les transformations. (...) Un itinéraire se fait en général par étapes. L’ensemble des étapes et du chemin suivi constitue le mécanisme réactionnel. » La plupart des réactions mettent en jeu plus de deux molécules. Elles ne pourraient se produire en une fois que dans le cas, totalement improbable, que ces molécules se rencontrent en même temps. Il y a donc des étapes que l’on ne peut visualiser car elles font appel à des états transitoires rapides. Les auteurs précédemment cités rapportent que la réaction se décompose en petites étapes transitoires successives, en décomposant les molécules en radicaux libres mais ces étapes ne sont pas visibles ou trop rapides. Par exemple, la molécule de chlore Cl2 se décompose en deux ions Cl-. : « Les radicaux dont elles supposent l’existence peuvent, le plus souvent, être mis en évidence, parce qu’ayant une durée de vie très brève. » Ainsi, une succession de réactions disjointes met en place une réaction ou un équilibre chimique. L’apparence d’évolution continue des quantités des divers produits cache des sauts qualitatifs que sont les ruptures des molécules et les sauts d’une réaction à autre. Et dans les sauts des réactions chimiques et les transformations par brisure des molécules, la rapidité s’avère indispensable pour permettre les transitions.

Finalement, dans toutes sortes de domaines des sciences, le saut qualitatif est reconnu comme étant la règle et non l’exception et on trouve en sciences de multiples appellations de phénomènes de changement brutal : crise, rupture, trouble, secousse, choc, saut, bifurcation, transition de phase, mutation, avalanche, criticalité, discontinuité structurelle, transformation qualitative, processus de création-destruction, processus d’apparition-disparition, de l’enclenchement-inhibition, de structuration-déstructuration et de régulation par rétroaction positive et négative couplées. La naissance et la mort ne sont plus seulement des termes du vivant mais concernent les étoiles [2], les galaxies dans l’extrêmement grand et les particules dans l’extrêmement petit, ainsi que toutes les structures du monde qui nous entoure à une échelle intermédiaire. La matière est sans cesse créée, détruite et recréée par le processus naturel. La création n’a rien de surnaturel. Elle est le plus souvent un phénomène observable, reproductible, mesurable et qui correspond à des lois scientifiques reconnues. Même les transitions de phase qui ont donné naissance à notre univers peuvent être reproduites, si celles-ci mettent en jeu des énergies que l’on peut obtenir en laboratoire. On peut ainsi créer de la lumière et de la matière à partir du vide. Ce que l’on appelait autrefois « le mystère des origines » devient aujourd’hui lois de l’émergence.

Le terme de « création naturelle », ou d’« organisation spontanée », (production brutale d’une structure qui n’était pas précédemment conçue) ne doit pas prêter à confusion. Il n’a rien à voir avec l’idée d’un pouvoir créateur, métaphysique ou extra physique. Il ne ramène ni à la notion religieuse de « dessein intelligent » ni à celle, plus hypocrite, de « principe anthropique », selon laquelle la nature a été conçue pour l’homme. Le biologiste François Jacob rappelle dans « La logique du vivant » : « Ce qu’a démontré la biologie, c’est qu’il n’existe pas d’entité métaphysique qui se cache derrière le mot de vie. Le pouvoir de s’assembler, de se reproduire même appartient aux éléments qui composent la matière. » Et le physicien Cohen-Tannoudji rajoute dans son ouvrage « Matière-espace-temps » que « Notre dialogue avec la nature est bien mené à l’intérieur de la nature et ici la nature ne répond positivement qu’à ceux qui explicitement reconnaissent qu’ils lui appartiennent. » Les notions d’émergence et de transition n’apportent nullement de l’eau au moulin du créationnisme. Au contraire, la religion, tentative imaginaire de recréer de la continuité dans les discontinuités naturelles les plus évidentes (mort, naissance, choc), est particulièrement remise en question par la découverte scientifique du caractère fondamental de la discontinuité dans la nature (le quanta, le saut d’un état à un autre, le gène, la transformation génétique, etc). La métaphysique créationniste est battue en brèche par la découverte de l’ « auto-organisation de la matière », de l’« émergence des structures dissipatives », de la source génétique de l’ « horloge biologique de l’hominisation » et du lien entre cerveau physique et conscience. L’une des conséquences cruciales de ces nouvelles connaissances est qu’il n’y a plus d’opposition entre la conscience (mécanisme donnant du sens aux événements réels), la vie (mécanisme extrayant une commande de production des interactions moléculaires en désordre) et la matière (définie comme le mécanisme donnant de l’ordre transitoire au désordre du vide). Les dernières expériences du neurobiologiste Patrick Haggard, confirmant celle de Libet [3], montrent que c’est le cerveau qui commande la conscience. Grâce à ces développements scientifiques, les prétendus « mystères » de l’apparition de la matière dans le vide, de la vie, de l’intelligence et de la conscience humaines sont soustraits à la croyance magique et divine. Et la métaphysique n’est pas remplacée par une idéologie coupée du monde réel, comme chez les intellectuels staliniens. Le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux affirme ainsi dans « L’homme neuronal » que « L’identification d’événements mentaux à des événements physiques ne se présente en aucun cas comme une prise de position idéologique, mais simplement comme l’hypothèse de travail la plus raisonnable et surtout la plus fructueuse. » C’est la recherche scientifique qui nous mène aux créations mais celles-ci sont tellement nombreuses, tellement permanentes au cours de l’histoire, ont lieu à toutes les échelles, qu’elles seraient difficilement interprétables comme l’action d’une puissance extérieure à la nature. Et ce d’autant moins que l’ordre qui ressort de ces « créations » n’est pas préétabli, ne vise pas un but et est bâti sur les interactions multiples « au hasard ». Certains propos scientifiques reviennent au créationnisme de manière habile en relevant l’impossibilité de produire un monde qui fonctionne aussi précisément sans concevoir un but. Le cerveau humain leur semble particulièrement impossible à bâtir sans plan préétabli. La vie ne le serait pas moins. L’impossibilité pour l’homme de bâtir artificiellement la vie et le cerveau leur semble un argument irréfutable. Ils rajoutent que les constantes de la physique devaient avoir exactement la valeur qu’elles ont pour permettre la vie telle qu’on la connaît. Les connaissances que nous possédons aujourd’hui nous permettent justement de répondre à ces arguments. Ainsi, nous exposerons la production du cerveau par multiplication et connexion au hasard des neurones et, ensuite, par apoptose massive de tous les neurones et toutes les connexions non efficientes c’est-à-dire sans lien efficace avec le fonctionnement du corps lui-même en train de se construire. Il s’agit d’un des processus d’auto-organisation du vivant impressionnant mais aisément concevable et qui n’est plus en rien un mystère. La structure du vivant la plus complexe, le cerveau, n’est rien d’autre qu’un processus de développement par multiplication des connexions puis sélection par destruction massive. C’est ce qu’Ameisen appelle la « sculpture du vivant » puisque que l’apoptose élimine au sein de la masse des neurones comme le sculpteur au sein de la matière. Les sciences ne sont pas plus sensibles aux arguments religieux même si la société en crise en est toujours dépendante.

Penser la matière en termes de révolutions n’est pas un simple choix de formulation. C’est une conception globale des processus, une manière de raisonner, une philosophie. Pourquoi une philosophie serait-elle nécessaire ? Parce que la réalité ne se laisse pas appréhender facilement. Les révolutions sociales ne sont pas plus visibles à l’œil nu [4] que les révolutions de la matière. Il paraît que Lénine disait étudier la révolution « comme on observe l’herbe pousser ». En effet, personne ne l’a jamais vu pousser et pourtant il faut penser l’herbe comme un phénomène en mouvement. Une révolution est une succession d’événements, inattendue dans ses résultats, mais dont les participants pensent toujours avoir suivi des décisions dans la logique de leurs choix précédents. C’est dire que, s’il y a au final un changement de structure, et donc une discontinuité, les participants, au niveau local, ont toujours l’impression d’avoir agi en continuité. Il n’y a pas un instant où les gens, où les choses qui sont à la base d’un phénomène, agissent en contradiction complète avec leur mode de fonctionnement précédent. Et pourtant la structure globale, au bout d’une cascade d’événements dans une situation particulière de crise, n’est plus la même, n’a plus les mêmes structures, n’obéit plus aux mêmes lois. Comprendre un tel processus n’est pas possible en restant à un seul niveau de structure hiérarchique. La révolution n’est pas une action locale réalisée par des individus mais un changement global de la structure due à une situation de crise (passage d’un seuil) au sein d’une dynamique et réalisée par l’interaction d’un très grand nombre d’individus appartenant à plusieurs niveaux hiérarchiques d’organisation.

Ces remarques concernent le mécanisme qui fonde la matière. La matière est beaucoup plus brutalement agitée, plus révolutionnaire qu’il ne semble au premier abord. Toutes les structures sont des produits de processus intégrant des chocs multiples. Certaines transformations font évoluer des quantités progressivement (par de multiples sauts successifs). D’autres changent la structure elle-même par un grand saut qualitatif. Tout déplacement et toute transformation est un choc, une discontinuité. Les premiers sont constitués de petits sauts réguliers et successifs qui donnent, en moyenne, une allure apparemment continue (par exemple, la hausse graduelle de la température d’un gaz par chocs des molécules). Les transformations qualitatives se produisent par un (ou plusieurs) grand saut. Les grands sauts sont-ils de simples additions lentes de petits sauts ? C’est par exemple ce que défend le néodarwinisme, une version évolutionniste de la transformation des espèces, en supposant que des quantités de mutations sans effet et sélectionnées par la nature finissent par produire une structure nouvelle. Mais d’autres spécialistes du changement d’espèce, comme Stephen Jay Gould avec sa théorie des « équilibre ponctués », soulignent que les petites évolutions au sein d’une espèce sont très différents d’un changement d’espèce (spéciation), changement d’organisation de la formation du corps dans l’embryon qui intervient brutalement sans étape intermédiaire. La ponctuation suppose un changement très rapide qui intervient d’un seul coup au sein d’un système quasi immobile. Ce n’est pas une simple accumulation de petits mouvements qui construit un grand changement mais une accumulation de contradictions dans une structure fondée sur l’inhibition des contradictions. C’est cette situation qui est à la base des changements brutaux et violents. L’image du monde qui en découle est très différente : c’est celle d’une quasi stagnation, de petites évolutions, des accommodements pour préserver la structure, suivie, brutalement d’un changement global, violent et qualitatif.

La matière inerte subit également des sauts qualitatifs. On connaît bien les transitions de phase entre états de la matière (solide, liquide, gaz mais aussi plasma ou état granulaire, état superfluide, état ferromagnétique, etc…). Même si la température croît progressivement (par petits bonds), la matière, elle, change brutalement d’état, passant du solide au liquide et au gaz. Ce n’est pas la composition de la « chose » qui détermine l’état mais la structure des interactions. C’est la même molécule d’eau qui participe du liquide, du solide ou du gaz et, pourtant, dans ce passage les lois changent fondamentalement. Pour observer à l’œil nu des changements de structure, on peut suivre par exemple la transformation d’un flocon de neige que les spécialistes appellent une « métamorphose ». Même s’il n’existe pas deux flocons identiques, il y a des types structurels et des sauts de structure et non une évolution lente. Des transitions, la matière en connaît de multiples : transitions d’état électromagnétique d’un matériau, le ferromagnétisme par exemple, transitions d’état de la particule, transitions liées à un choc, etc… A grande échelle, on constate également des transitions d’état. La naissance d’une étoile doit ainsi être considérée comme une transition. Ce qui la caractérise est non seulement le saut mais le changement qualitatif, structurel. Un nuage de gaz et de poussières peut s’agglomérer, mais, lorsque le noyau atteint 12 millions de degrés, des réactions nucléaires en chaîne ont lieu. Les lois au sein d’une étoile ne ressemblent en rien à celles dans le nuage qui lui a donné naissance. Une étoile est née. C’est un nouvel ordre. Les lois de conservation de l’étole ne sont plus les mêmes que celles du nuage. D’autres transitions suivent, à d’autres niveaux seuils de la température, de la taille et de la composition de l’étoile, qui mènent l’étoile vers d’autres réactions nucléaires et d’autres chocs, la supernova finissant par faire exploser l’étoile et constituer des noyaux lourds des derniers éléments chimiques de la classification de Mendeleïev.

L’expression « révolution », que nous emploierons pour caractériser les « transitions » [5] ayant lieu sur des temps brefs [6], n’est pas choisie au hasard. Elle marque le choc de l’événement, sa rapidité relative, la discontinuité fondamentale du phénomène, le caractère extrême et novateur de la situation et de ses produits. Elle souligne l’existence de changements au cours desquels il n’y a pas entre deux états structurellement différents d’états intermédiaires, pas de « chaînons », comme en cherchaient les paléontologues entre deux espèces considérées comme deux étapes au sein d’une même ligne d’évolution. Le physicien-chimiste Ilya Prigogine et la philosophe Isabelle Stengers en donnent de multiples exemples physiques dans « La nouvelle alliance » où ils expliquent que « La nature bifurquante est celle où de petites différences, des fluctuations insignifiantes, peuvent, si elles se produisent dans des circonstances opportunes, envahir tout le système, engendrer un régime de fonctionnement nouveau. » Il ne s’agit pas d’une accumulation, d’une addition, mais du passage d’un schéma des interactions à une nouvelle structuration de celles-ci.

Une telle idée n’est à proprement parler nouvelle, comme le montre ce texte du paléontologue Georges Cuvier intitulé « Discours sur les révolutions de la surface du globe, et sur les changements qu’elles ont produit dans le règne animal » :
« Preuves qu’il y a eu des révolutions antérieures à l’existence des êtres vivants.
« On ne peut le nier les masses qui forment aujourd’hui nos plus hautes montagnes ont été primitivement dans un état liquide, longtemps elles ont été recouvertes par des eaux qui n’alimentaient point de corps vivants (...) Mais ces masses primitives ont encore éprouvé d’autres révolutions depuis la formation des terrains secondaires, et ont peut-être occasionné ou du moins partagé quelques unes de celles que ces terrains ont eux-mêmes éprouvées. (...) On trouve des blocs nombreux et volumineux de substances primitives, répandus en certains pays à la surface des terrains secondaires, séparés par des vallées profondes ou même par des bras de mer, des pics ou des crêtes. D’où ces blocs peuvent être venus ? Il faut que des éruptions les y aient lancés (...) ou bien enfin que les mouvements des eaux qui les ont transporté passassent en violence tout ce que nous pouvons imaginer aujourd’hui. »

Cuvier expose dans « Discours préliminaires » (1812) : « On a cru longtemps pouvoir expliquer par des causes actuelles les révolutions antérieures. (...) Mais (...) le fil des opérations est rompu ; la marche de la nature est changée ; et aucun des agents qu’elle emploie aujourd’hui ne lui aurait suffi pour produire ses anciens ouvrages. » La science moderne voit également dans le désordre la clef de la construction d’un nouvel ordre : « Harold Morowitz insiste sur la grande importance de percées ou événements-seuils ouvrant la voie à des domaines de possibilité entièrement nouveaux, qui impliquent parfois des niveaux d’organisation ou des types de fonctionnement plus élevé. (...) Lors de notre examen des événements-seuils, nous avons étudié certains exemples qui semblent d’énormes sauts dans l’évolution biologique (...). Il se produit bien des révolutions. (...) Un petit nombre de mutations ou même une seule peut faire toute la différence pour un organisme tout en préparant la voie à une cascade de changements dans une variété d’autres espèces. Parfois de petits changements déterminent des événements-seuils, souvent de nature biochimique, qui débouchent sur de nouveaux domaines de formes de vie. Dans certains cas, ces changements révolutionnaires ont pour origine l’agrégation d’organismes en structures composites. Mais à chaque fois, l’unité de base du changement est une mutation (ou une recombinaison) opérant sur ce qui est déjà là. Rien n’est inventé de toutes pièces. » affirme le physicien Murray Gell-Mann dans « Le quark et le jaguar »

La nouveauté, produite par un choc brutal et violent, le désordre produisant l’ordre, de telles affirmations sont-elles bien fondées ? Les atomes les plus légers sont le résultat des réactions thermonucléaires des étoiles. Les atomes lourds, eux, ont été produits par les explosions encore plus gigantesques : celles des grosses étoiles en supernovae. Les atomes, qui ne sont pas les produits directs de ces deux types d’explosions violentes, découlent de l’explosion de l’atome lui-même, par une réaction naturelle et spontanée appelée radioactivité. L’action désordonnée de l’explosion produit la structure matérielle. La « respiration » de l’étoile est une régulation qui s’équilibre entre les explosions nucléaires et la gravitation. Dans le vide, une énergie très importante, agissant dans un temps suffisamment court, produit des grains de matière. Le rayonnement est une figure cohérente (par sa périodicité) produite par des chocs brutaux et désordonnés (les sauts quantiques). La lumière des étoiles du ciel nocturne a une apparence tranquille et continue mais elle résulte d’explosions discontinues et brutales. En témoignent les milliards de neutrinos qui nous bombardent sans que nous nous en rendions compte. Ces neutrinos proviennent d’explosions proches, celles du soleil ou lointaines, celles des étoiles et des galaxies. Les rayons gamma sont également le témoignage qui nous parvient d’autres explosions et chocs à grande échelle. Dans ce domaine, la connaissance est toute récente. « Dans cet univers, la vie des étoiles, et donc de leurs planètes, est également riche en cataclysmes : novas, supernovae, géantes rouges, naines blanches, trous noirs, etc. Mais aucun de ces phénomènes n’était encore connu avant les années 1920. » explique l’historien Eric J. Hobsbawm dans « L’âge des extrêmes ». L’astrophysicien André Brahic raconte dans « La plus belle histoire de la terre » toute la violence contenue dans cet apparence de tranquillité et de stabilité qui amenait les peuples de l’Antiquité à considérer le ciel comme ce qui est fixe : « Nous levons le nez de temps à autre pour contempler un ciel provisoire que nous croyons immuable ! Que de violence, d’astres explosés, d’énergies phénoménales dépensées (...) L’univers semble immuable, alors qu’il est extrêmement violent et agité. De gigantesques bouffées de gaz sont expulsées lors d’éruptions colossales, des étoiles explosent, des astres entrent en collision, des galaxies se heurtent. Ainsi, la Voie Lactée est en train d’avaler le Grand Nuage de Magellan (...). »

Dans l’étude de la vie, on a longtemps cru que les changements génétiques – des modifications du contenu moléculaire (un échange d’une nucléotide) – étaient à l’origine des changements d’espèces, se déroulaient sur des temps très longs et n’étaient d’abord que des changements minimes sans effet qui ne faisaient que s’accumuler. Il s’avère qu’il y a, au contraire, des changements brutaux ayant immédiatement des effets spectaculaires sur la formation physiologique de l’individu. Ce sont les changements sur les gènes homéotiques [7] qui pilotent la formation embryonnaire et cette « génétique du développement », apparue dans les années 1980, permet de concevoir les modifications des plans d’organisation, c’est-à-dire les transitions de phase dans le transformisme des espèces. L’action de ces gènes a un effet saltatoire comme le rapporte Stephen Jay Gould dans « La structure de la théorie de l’évolution », soulignant que « le rôle des gènes régulateurs homologues dans la réalisation de changements évolutifs rapides, et même réellement saltatoires, en raison de la contrainte représentée par l’existence d’une gamme limitée de voies de développement (...) » Il cite Duboule et Wilkins (1998)  : « Le remplacement du changement gradualiste par le changement discontinu est la conséquence inévitable de l’affectation des gènes à quantité de tâches nouvelles par le biais du bricolage évolutif, dans le cadre des pressions sélectives appropriées. »

Ce sont également des changements brutaux qui dirigent le mécanisme du cerveau fondé sur la rafale du neurone, la décharge explosive de la synapse, les constructions et destructions de synapses, les constructions/destructions des messages électriques, les formations et suppressions des réseaux neuronaux et les interactions permettant aux circuits neuronaux de s’activer mutuellement. Ce mécanisme fonctionnant par sauts (mouvement brutal au sein d’un mouvement plus lent) est marqué par le caractère historique de la formation des structures. Ce processus dynamique produit l’organisation spontanément contrairement à la machine construite par l’homme. Le paléoanthropologue Ian Tattersall le souligne : « L’histoire cumulative de notre cerveau a pris soin qu’il ne ressemble en rien au type de machine qu’un ingénieur rationaliste pourrait concevoir du début à la fin ; et c’est très probablement à cette histoire désordonnée et semée d’accidents que nous devons nos capacités cognitives tant vantées. » Le cœur, notre moteur à pomper le sang, qui semble périodique est lui-même fondé sur des rythmes avec des sauts brutaux.

Commençons par la physique et tentons de justifier l’usage d’une notion aussi peu évidente que l’est celle d’un fonctionnement révolutionnaire de la matière. Quel peut être l’intérêt d’employer en sciences des concepts ou des métaphores tirées d’un domaine aussi différent, celui où intervient l’homme, son intelligence, sa conscience et sa structure sociale ? Quelle idée peut être productive à la fois pour discuter de questions si diverses ? Bien sûr, dans le domaine des sciences, on ne parle pas de soulèvement, d’émeute, ni de révolte ni encore de renversement de régime et il n’est pas question d’affirmer que le processus matériel et celui, conscient, de l’homme soient identiques. Même si chaque spécialiste défend encore jalousement son domaine, la division entre sciences, d’un côté, et études de l’homme et la société, de l’autre, est un a priori courant qui n’est cependant pas défendu par tous les auteurs [8]. Indépendamment de l’intérêt des dynamiques interdisciplinaires, la suppression des frontières entre domaines d’étude de l’univers est très importante car elles dressent un obstacle considérable pour la pensée philosophique en sciences qui est un élément fondamental en sciences. Par exemple, tout ce qui mène à considérer à part l’homme et la société humaine est un recul important pour la philosophie des sciences. Des notions issues du domaine social peuvent être utiles en sciences et inversement sans que, bien entendu, personne ne prétende que les deux études sont identiques. Remarquons tout d’abord que ce ne serait pas la première fois qu’une notion, qu’une image, qu’un raisonnement d’un domaine aurait servi dans les autres. Ainsi, personne ne critique plus les économistes pour leur emploi de termes comme « cycle » ou « période » empruntés aux sciences. N’employons-nous pas la notion de périodicité, de fréquence ou de longueur d’onde, à propos de questions qui n’ont à voir à part leur caractère rythmique ? Par exemple, on a employé avec bonheur le terme d’onde pour le son, l’eau et la lumière mais aussi pour des sentiments comme le plaisir ou la peur. Qui affirmerait aujourd’hui que parler de « vague de plaisir », c’est confondre cerveau et océan ?

Bien des traits nous semblent complètement différents quand on passe de la matière à l’homme. Mais cela signifie-t-il que, dans les deux cas, les processus de la nature n’aient pas quelque chose de commun (leur mode d’existence, de naissance, de disparition et de transformation) ? Il ne suffit pas, pour y répondre, de constater que les produits finaux ont des apparences et des fonctionnements divers. Par exemple, des êtres vivants aussi dissemblables que la bactérie, le ver de terre et l’homme obéissent aux mêmes processus vivants, de la cellule à la génétique. Nous devrons donc examiner les processus de formation et de transformation et ne pas nous contenter des différences des produits. Plusieurs faits semblent opposer matière inerte, vie et homme. Le plus commun d’entre eux est celui qui concerne la « liberté de l’individu ». L’être humain individuel dispose de nombreux choix possibles et semble trancher entre eux sans devoir respecter des lois. Cependant, certains philosophes avaient remarqué depuis longtemps que cette liberté n’était rien d’autre que la conscience des possibilités que permettait la nécessité. D’autre part, l’individu n’est pas la clef des phénomènes humains et sociaux. C’est seulement par l’action collective que l’on parvient à des lois sociales ou économiques, à des institutions ou à des évolutions intellectuelles donnant un sens à l’histoire. Cela semble très différent pour la particule matérielle ou la cellule vivante. Et pourtant, ça ne l’est pas. La physique quantique a montré que, loin d’être entièrement déterminée, la particule individuelle est seulement probabiliste [9] et obéit à des lois établies sur un grand nombre d’individus, collectivement. L’individu est soumis à des lois statistiques. La particule quantique dispose d’une multitude d’états possibles (déterminés eux-mêmes par les diverses interactions possibles avec le niveau inférieur : le vide quantique) et c’est seulement au moment où elle interagit (par exemple avec un instrument de mesure) qu’un choix est fait. Cette situation a été bien remarquée des physiciens qu’elle a choqué les scientifiques du fait de l’image figée qu’ils gardaient de la nature « inerte ». Bien sûr, il ne s’agit pas de parler d’un choix conscient de la particule ni de son « libre arbitre ». Il n’est pas besoin d’animer la matière ni de lui attribuer une âme pour constater que les particules obéissent à des lois du même type que la matière vivante.

La cellule a, elle aussi, de multiples évolutions possibles. Les cellules non spécialisées (dites totipotentes) suivent une évolution vers la spécialisation. Le fait d’être une cellule musculaire ou nerveuse ou autre ne signifie pas que la cellule fait ce qu’elle veut. Ces évolutions « individuelles », pour se réaliser, dépendent de l’environnement collectif des autres cellules qui envoient ou non des messages de survie à la cellule ainsi spécialisée. Pas plus qu’il n’y a de différence biologique entre un homme vivant quasiment nu dans la forêt d’Emeraude du Brésil et un homme vivant dans une mégalopole capitaliste, il n’y a de différence biochimique entre les gènes de nos différentes cellules. C’est le fonctionnement auquel ils participent qui diffèrent. Lors de ces transformations cellulaires, la cellule se spécialisant au cours de changements brutaux, le capital génétique n’a pas besoin d’être changé. Cela signifie qu’un même ADN produit diverses sortes de cellules. Un même gène est donc efficace pour des cellules diverses. Il l’est également pour de multiples fonctions et même pour de multiples espèces. On a fait l’expérience d’inoculer des gènes d’une espèce à une autre et constaté bien souvent que celles-ci fonctionnaient. La remarque principale est l’influence primordiale d’un environnement collectif qui donne son sens à l’action individuelle. Au sein du vivant comme de l’inerte, pour l’homme et la société humaine, les lois collectives proviennent de l’agitation d’un niveau inférieur (appelée individuel, biochimique, agitation virtuelle du vide quantique, brownien moléculaire ou agitation particulaire), menant à la formation d’un niveau supérieur d’organisation (social, cellule, organe, corps, matériel, …) par un saut qualitatif vers un domaine où émergent des lois nouvelles. A la base des objets immobiles apparemment qui nous entourent il y a une agitation permanente, apparemment au hasard : le mouvement brownien des molécules, les chocs et les vibrations des atomes, les sauts quantiques des particules, les aléas de la lutte des classes, les rebondissements de la concurrence économique, etc.… Toute cette agitation est apparemment aléatoire comme l’agitation d’une rue d’une grande ville. Il en va de même pour la cellule, sans cesse transformée par les messages des autres cellules par les réceptions d’éléments matériels (nutriment, sang, …), électriques et chimiques. Il s’agit de millions de transformations par seconde, dans un considérable désordre apparent. Il serait totalement faux d’imaginer que la découverte de la génétique a transformé cette agitation en un ordre linéaire qui serait dicté mécaniquement par le contenu biochimique de la double hélice. Là encore, il s’agit du désordre des liaisons moléculaires. Un gène ne peut s’activer que s’il est en contact avec une protéine qui désactive l’inhibiteur du gène. Comme l’explique Stephen Jay Gould dans « Un hérisson dans la tempête » : « La découverte par Watson et Crick de la double hélice de l’ADN a été une incontestable révolution, mais la conception linéaire qui en résulte selon laquelle l’ADN produit l’ARN qui produit les protéines dans une relation à sens unique a été détrônée par une nouvelle révolution de la génétique dans laquelle le génome n’est pas un ensemble inerte de perles enfilées à la suite les unes des autres. Le génome est au contraire fluide et mobile. Il ne cesse de se modifier qualitativement et quantitativement et comprend un grand nombre de systèmes hiérarchisés de régulation et de contrôle.

Qu’est-ce qui différencie la matière vivante de la matière inerte ? En tant qu’objet, on peut dire : rien. Ce sont des molécules qui obéissent aux lois de lésons et séparations des molécules. La vie n’est rien d’autre que de la chimie. Pourtant la chimie inorganique, ce n’est pas la vie. En tant que mode de fonctionnement dynamique, la vie est un degré supplémentaire d’organisation, un saut qualitatif, par rapport à la matière inerte et même, en ce qui concerne la forme actuelle de la vie, c’est le produit de multiples sauts historiques. Et la matière inerte, elle-même, n’est autre que le produit d’une série de sauts historiques. En janvier 2000, le biologiste François Jacob ouvrait brillamment le cycle de l’Université de tous les savoirs en expliquant : « Qu’est-ce que la vie ? Cette question me paraît d’autant plus appropriée qu’elle n’a pas de réponse. (...) En réalité, la vie est un processus, une organisation de la matière. Elle n’existe pas en tant qu’entité indépendante qu’on pourrait caractériser. (...) On peut chercher à établir la ligne de démarcation entre vivant et non vivant. Mais il n’y a pas de « matière vivante ». Il y a de la matière qui compose les êtres vivants et cette matière n’a pas de propriétés particulières que n’aurait pas ce qui compose les corps inertes. »

Bien des barrières tombent entre physique et chimie, entre chimie et biochimie, entre homme et animal [10]. Plus exactement les sauts que l’on constate à chaque fois sont du même type. Et au sein de chacun de ces concepts, il y a encore des sauts. Il n’y a pas un homme, une matière, une vie mais de multiples formes qui ont marqué l’histoire. Cela signifie que nous plaçons le saut qualitatif au sein de la dynamique et non à l’extérieur. Cela signifie également que chaque forme d’organisation contient en son sein la possibilité de changer. Le saut de la particule, le saut de l’atome, le saut de la molécule, le saut du gène, le saut de l’ADN sont aussi impressionnants que le saut de l’hominisation et notamment celui de la conscience qui nous touche particulièrement. Etudier le fonctionnement génétique nécessite de ne pas considérer l’ADN comme une entité indépendante du reste du fonctionnement biochimique. Etudier le problème de la formation du cerveau et de sa différenciation chez les singes et les hominidés. Cela nécessite d’abord de ne pas prendre le cerveau comme un attribut indépendant, de ne pas le considérer comme seul producteur de l’hominisation [11]. D’autres évolutions ont pu le précéder et le dépasser en importance, même s’il a donné la touche finale, la conscience, qui est d’une grande importance pour nous. D’après le paléoanthropologue Ian Tattersall, «  La technique de la pierre taillée est attribuable à l’intellect d’hominidés archaïques, de petite taille, possédant probablement un cerveau de volume limité. » (dans « Petit traité de l’évolution »). La vision d’une succession régulière de tailles de crânes a suggéré que l’évolution linéaire de la taille du crâne était la clef de l’hominisation, ce qui est de moins en moins retenu. Par exemple, le néanderthalien a disparu alors qu’il avait une taille de crâne bien supérieure à la nôtre, c’est-à-dire à celle des sapiens sapiens. A la même époque coexistaient des hommes ayant des crânes de tailles très diverses comme celles des homo sapiens et des hommes de Florès (de bien plus petite taille). Bien entendu, la divergence essentielle à nos yeux reste l’apparition de la conscience. Mais là encore, les frontières tombent. Où passerait donc cette frontière infranchissable entre conscient et non conscient ? Quel animal, quel être vivant est conscient et lequel n’est pas conscient ? Sans attribuer une conscience de type humaine aux animaux, on peut être certain aujourd’hui qu’il n’existe pas de barrière infranchissable entre ces diverses sortes de phénomènes.

Le « mystère » de la conscience réside dans le processus neuronal. Jean-Pierre Changeux rapporte ainsi à l’Université de tous les savoirs : « Pour qu’il y ait cet aspect global et unifié de la conscience, il faut des neurones avec des connexions permettant de réunir les neurones qui se trouvent mobilisés dans l’ensemble de notre cortex cérébral ainsi que dans les régions sous-corticales et en particulier le thalamus. – des neurones à axones longs qui se trouvent principalement présents dans la région préfrontale du cortex, cette région qui se développe de manière spectaculaire du singe à l’homme. (...) On peut identifier par imagerie médicale les aires corticales qui interviennent dans des processus non conscients et dans des processus conscients (...) » Le neurobiologiste Alain Prochiantz expose en juillet 2002 à l’Université de tous les savoirs : « Un des modes d’évolution du système nerveux est l’augmentation de la surface totale du cortex et la modification de sa compartimentation, par exemple en donnant plus de place aux aires cognitives, ou moins de place aux aires olfactives, bref, en changeant les surfaces respectives dévolues à l’analyse de certaines modalités ou à l’exécution de certaines fonctions. Homo sapiens est remarquable non seulement pour la surface de son cortex, mais aussi pour l’existence d’une surface dévolue aux aires cognitives, par exemple les aires du langage qui est sans commune mesure avec ce qui existe chez les autres animaux (...) La définition de la taille respective des territoires, et finalement de la place respective qui peut être donnée aux différentes fonctions à travers les espèces, est déterminée par un très petit nombre de gènes. Il ne s’agit pas de penser que ces gènes construisent de manière particulièrement fixiste le système nerveux. Ils déterminent les programmes de développement. (...) ce sont les gènes architectes qui déterminent le plan de construction de l’organisme et bien évidemment aussi le plan du système nerveux. (...) L’évolution naturelle n’a probablement pas privilégié l’invention massive de nouveaux gènes – nous avons autant de gènes qu’une souris et à peine deux fois plus qu’une mouche. Elle a probablement agi sur des éléments régulateurs de l’expression de gènes de développement, c’est-à-dire modifiant le lieu, le moment et la durée de leur expression. L’étude des gènes de développement permet donc non seulement de comprendre le développement des organismes, mais aussi l’évolution des espèces. (...) Le raffinement de la construction du système nerveux au niveau du cortex et de tous les dérivés de la plaque neurale est lié à l’activité sensorielle du système. Le « vécu » de l’animal contribue à modifier la structure d’un système nerveux qu’il faut cesser de penser comme une machine. Les cellules meurent, repoussent, les fibres croissent, décroissent les synapses se font, se défont. La forme de l’individu est modifiée parce que l’individu vit. » Dans cet exposé, Prochiantz remarque la rapidité du processus : « Quelques idées des contraintes de temps vont nous permettre de nous rendre compte de la rapidité, de la fulgurance qui a présidé à la mise en place des structures qui font que nous sommes aujourd’hui Homo sapiens. » Ensuite, la particularité de l’homme n’est pas une différence de gènes mais une nouvelle organisation des réactions biochimiques permettant que d’autres activations se succèdent, d’autres régulations de l’expression des gènes. Il en est résulté une capacité maintenue des gènes du développement, d’ordinaire actifs chez l’enfant, de s’exprimer aussi chez l’adulte, d’avantage que chez le singe ou chez le hérisson : « Plusieurs gènes de développement restent exprimés pendant toute la durée de la vie. (...) C’est probablement à travers des modifications de régulation de l’expression des gènes de développement que nous sommes arrivés à ces modifications fondamentales (...) Ce qui reste est que l’apparition d’Homo sapiens est très soudaine. Elle s’est produite probablement à la suite de quelques mutations dans l’expression de gènes de développement très particuliers, mutations qui ont déterminé l’expansion d’aires corticales, cérébrales, qui étaient en puissance chez notre ancêtre, mais qui n’étaient pas développées au point où elles le sont chez nous. Les ancêtres de l’homme et la lignée de l’homme voient non seulement une augmentation abrupte de la taille du cerveau, mais surtout de sa surface totale et plus particulièrement de celle qui est affectée aux fonctions cognitives. ».

Traits anatomiques : régression de la pilosité, bras courts, tête volumineuse par rapport au reste du corps, gros cerveau, front redressé, régression de la face… - mais aussi dans sa psychologie et son comportemenLa formation embryonnaire d’un cerveau est fondée sur l’expression des gènes du développement et dépend des facteurs de régulation [12]. « A l’idée de d’une progression graduelle, on a pu opposer la possibilité de processus évolutifs plus soudains et contingents. Ainsi Stephen Jay Gould réaffirme, après les embryologistes du début du siècle, l’importance pour l’évolution humaine de la néoténie : celle-ci consiste dans la rétention, à l’âge adulte, de caractéristiques infantiles ou même fœtales, qui peut apparaître dans une lignée des formes peu spécialisées qui seront à l’origine des groupes nouveaux. L’homme pourrait bien être un animal néoténique, et dériver d’un ancêtre du chimpanzé qui aurait conservé à l’âge adulte les traits du jeune… Un des caractères particuliers de l’homme est en effet le retard de la maturation et la rétention des caractères juvéniles. Ce retard se manifeste par certains tt : longue durée de l’éducation, goût du jeu, plasticité du système nerveux et capacité de l’apprentissage jusque tard dans la vie. » explique la biologiste Claudine Cohen pour l’Université de tous les savoirs de janvier 2000. La néoténie, retardement de l’horloge biologique du développement de l’homme, est un mécanisme qui concerne les gènes homéotiques (les gènes du développement dits gènes « architectes » car il sont responsables du plan de formation des organes du corps), et, en ce qui concerne le cerveau, elle va bien au delà de la seule taille du crâne. Et d’abord, il s’agit de la souplesse structurelle du cerveau. Ces gènes homéotiques changent profondément la compréhension des changements dus à des mutations. Un seul changement ou deux sur des gènes homéotiques, pour peu qu’il s’agisse de gènes maîtres homéotiques, correspond à un changement de l’ensemble du plan des interactions et modifie complètement la structure de l’être vivant. Pour notre manière de concevoir les transformation de la vie, il s’agit d’une révolution qui bouleverse la notion d’évolution très lente fondée sur un très grand nombre de mutations infimes et neutres (ne produisant aucun changement) se cumulant sur des temps extrêmement longs. Peut-on du coup remplacer l’idée néo darwinienne d’évolution par celle de révolution ? Cela dépend de l’échelle des changements réalisés. Il est certain que la croissance régulière de la taille d’un animal est évolutive (même si cette évolution se produit de façon discontinue et par une série de petits sauts), car il n’y a pas de changement global qualitatif. Par contre, l’apparition d’un nouvel organe, d’un changement de l’ordre de la formation des organes du corps, ou d’un nouveau mode de naissance est une révolution, car il s’agit d’un changement qualitatif, brutal et irréversible. L’apparition de nouveauté est une marque indélébile, historique et qui détermine une lignée sans précédent. Le saut est irréductible à de petits changements. Il n’y a pas d’étapes. Il n’y a pas de série de petits changements entre un animal ne possédant pas de carapace et celui qui en possède. L’apparition de l’œuf, comme celle de la colonne vertébrale, sont des révolutions et non des évolutions de l’histoire des espèces. Cela ne remet pas en cause les évolutions darwiniennes fondées sur des sauts de moindre ampleur et au hasard. La notion même de changement d’espèce suppose qu’il y a une discontinuité dans la transformation, même si celle-ci n’est pas instantanée. Dans tous les cas, le mouvement et le changement sont fondés sur des sauts, brutaux et radicaux, qui modifient l’horloge du phénomène en provoquant un retardement. Et cela ne concerne pas uniquement ni particulièrement l’histoire des espèces. On retrouvera ce retardement dans l’horloge des particules, des interactions, des mécanismes cellulaires comme de ceux de la physiologie et de l’être vivant entier. Il y a un retardement à l’origine des révolutions faisant passer de l’animal à l’homme, du vide à la matière et de la matière à la vie.

L’expression « révolution » est ordinairement consacrée à décrire des phénomènes de l’histoire, sociale, économique ou politique, plutôt que de la physique, de la chimie, de la biologie, de la théorie de l’évolution ou de la médecine. On pense à la révolution française [13], à la révolution néolithique ou à la révolution industrielle. En sciences, le terme « Révolution » n’est pas couramment employé au sens utilisé ici, celui d’un bouleversement radical [14] de l’organisation globale provoquant un changement qualitatif et menant à la création d’une structure nouvelle, avec des lois inédites, inattendues, apparemment inexplicables au sein de la dynamique précédente. Il s’agira donc d’un changement brutal, très rapide par rapport à l’échelle de temps du phénomène, provenant des contradictions internes du système, d’un fonctionnement dynamique dans lequel la pérennité structurelle est fondée sur la lutte entre pôles opposés, où la durabilité inclut une capacité de changement brutal de structure causée par l’action d’un niveau inférieur [15] et entraînant une modification à grande échelle. De même, dans la société, l’agitation peut non seulement détruire la structure mais en construire une. C’est la lutte des classes qui a produit l’Etat et elle peut le détruire. Friedrich Engels le soulignait notamment dans son ouvrage « L’origine de la famille, de la propriété et de l’Etat » : « Comme l’Etat est né du besoin de réfréner des oppositions de classes mais, comme il est né, en même temps, au milieu du conflit de ces classes, il est, dans la règle, l’Etat de la classe la plus puissante, de celle qui domine au point de vue économique et qui, grâce à lui, devient aussi classe politiquement dominante et acquiert ainsi de nouveaux moyens pour mater et exploiter la classe opprimée. » Et c’est aussi au travers des luttes de classes que l’Etat s’est forgé et s’est modifié. En physique et en biologie, c’est également le désordre qui produit le nouvel ordre : le désordre des réactions thermonucléaires des étoiles produit l’ordre atomique, le désordre des agressions thermiques, chimiques et biologiques produit la variation génétique. Le désordre des agitations moléculaires produit le fonctionnement de la cellule et du corps vivant.

La matière, un produit de la révolution ? Examinons les nombreuses objections sérieuses qui peuvent être élevées contre une telle affirmation. Quelle est la nécessité de décrire la matière comme « révolutionnaire », peut-on se demander. Reconnaissons d’emblée que les apparences sont contre notre thèse. Les objets inertes et immobiles qui nous entourent ne semblent pas manifester la moindre propriété révolutionnaire ! Ils paraissent stables et leurs propriétés semblent inchangées. Si on les agite, ils finissent par retrouver une position d’immobilité et leur nature ne semble pas changée. Les objets sont dits « solides » parce qu’il faut de l’énergie pour les casser, les faire fondre ou les déplacer. Ils semblent compacts puisque notre doigt ne peut pas les pénétrer et qu’il faut encore de l’énergie pour les percer. Cette solidité, cette compacité, cette stabilité sont des illusions qui n’ont de sens qu’à notre échelle. On ne voit pas la matière s’agiter parce que le mouvement interne des objets est imperceptible à notre échelle. C’est ainsi que personne ne voit l’agitation moléculaire au sein de la matière, appelée mouvement brownien, et pourtant elle est indispensable à la formation d’une température et d’une pression dans un gaz et à la fusion d’un matériau solide ou la constitution d’un cristal. Si les structures et états de la matière n’étaient pas fondés sur une agitation et sur des contradictions, le changement serait aussi impossible que le mouvement. Pourtant, ces contradictions ne sont pas apparentes au sein d’un matériau stable. Si on se contente de ce qui est visible à l’oeil nu, on se sent fondé à déclarer : voilà des révolutions qui seraient bien peu bruyantes et visibles ! Où constate-t-on un ordre renversé et un nouvel ordre se constituer, issu du désordre, d’une agitation révolutionnaire ? A celui qui se fonde seulement sur ce que nous voyons à notre échelle, la matière semble d’avantage mériter le qualificatif d’ « inerte » ou encore de « solide » que celui, très étonnant, de révolutionnaire. La pierre, l’eau et le gaz ont un petit air tranquille et pourtant l’ordre global des atomes et des molécules, les états de la matière sont fondés sur un mouvement et des échanges incessants [16]. Malgré les apparences, l’ancienne image de la matière, stable, sans histoire, indestructible et impénétrable, est définitivement dépassée par le développement des connaissances scientifiques. L’une des plus marquantes est certainement celle de la matière à petite échelle (la physique quantique) mais il faut également relever, à grande échelle, l’étude des transitions de phase, les études du chaos déterministe ou encore les nouvelles conceptions de la transformation ponctuée des espèces [17]. Nous ne voyons pas de matière se créer sous nos yeux ou être détruite, et il nous semble que la matière est inchangée autour de nous. La théière, posée à côté, reste la même, si on n’y touche pas. On ne remarque pas qu’elle échange des particules avec son environnement matériel, que ses particules apparaissent et disparaissent en s’échangeant avec le vide quantique.

Les structures de la matière, que ce soit un atome d’hydrogène, un électron, un proton ne sont pas toujours identiques à elles-mêmes. On a longtemps cru que la matière était formée de particules immuables. On pensait également que l’existence de constantes caractéristiques des particules (énergie, masse, charge électromagnétique, etc) signifiait qu’elles n’avaient pas d’histoire et restaient inchangées malgré les interactions. Les particules actuellement présentes semblaient avoir toujours existé. L’atome semblait synonyme d’insécable et incassable. On concevait ces particules comme des objets solides, consistants, compacts, formés de matériau homogène que l’on pouvait assembler en molécules comme dans un puzzle ou un jeu de Lego. Le chimiste Lavoisier croyait qu’en termes de matière, « rien ne se perd, rien ne se crée. » Toute cette image a bien changé avec la Relativité, la physique quantique et bien d’autres avancées. La Relativité nous a montré qu’une masse qui se déplace à grande vitesse voit sa masse augmenter. La Relativité a montré que l’énergie avait une gravitation [18], donc une masse. La masse n’est donc pas le simple caractère d’un objet fixe. On a prouvé que si on décomposait une matière composée en ses éléments on ne perdait pas de particule mais on perdait pourtant de la masse. Cela signifie que l’énergie a une masse correspondant à la formule fameuse d’Einstein  : E = m c². Pour conserver l’idée de conservation, on a remplacé la notion de constance de la masse par celle de constance de la somme masse plus énergie. Mais cette conservation, elle-même, a été remise en cause. Aujourd’hui, on sait qu’au sein du vide, de la matière peut apparaître et disparaître, de l’énergie également peut être crée et détruite. Il suffit que cela se produise dans un temps assez court et que ces apparitions donnent naissance à des disparitions égales et opposées. Mais, surtout, ce qu’il faut comprendre de la fameuse formule d’Einstein est très différent de la constance : c’est la contradiction dialectique et le saut qualitatif. L’énergie se transforme en masse et la masse en énergie. La particule (et l’antiparticule) se transforme en rayonnement et le rayonnement en particules (et antiparticules). L’énergie totale ne se conserve qu’en changeant radicalement de forme. Au départ une contradiction (particule et antiparticule) à l’arrivée une nouvelle contradiction (le rayonnement équivalent d’un couple particule et antiparticule virtuels) : changement exprimé par la relation d’Einstein.

La physique du microscopique, dite quantique, a largement transformé l’ancien point de vue. Henri Poincaré écrit, à propos de la révolution dans la physique, dans « La valeur de la science » : « Ce n’est pas seulement la conservation de l’énergie qui est en cause. Tous les autres principes le sont également. » « Cette propriété d’invariance n’est plus un des grands principes généraux de la physique, comme on l’a pensé dans le passé.  » affirme également le biologiste Maurice Jacob dans « Le temps et sa flèche ». L’invariance n’est pas une règle de constance mais une relation exprimant une structure globale au sein d’une transformation. La fixité a perdu la bataille. Comment la matière qui interagit avec l’espace pourrait-elle ne pas perdre de l’énergie et comment ne devrait-elle pas en recevoir ensuite. C’est effectivement indispensable et c’est ce qui se produit dans les interactions matière-lumière. La particule matérielle reçoit et émet sans cesse des photons, c’est-à-dire de l’énergie. La découverte de la radioactivité avait déjà remis en cause la stabilité de certains atomes et montré en même temps que de lé matière pouvait se transformer en rayonnement. Cette remarque modifiait déjà considérablement l’image, solide, de ses constituants. Ensuite, on a appris que les autres atomes subissaient aussi des transformations nucléaires, transformations qui se produisent dans les étoiles mais que l’on a pu aussi réaliser parfois artificiellement (centrales nucléaires, collisionneurs ou bombes).

Pas de constance ? Pourtant, les lois de la science (de la gravitation à l’électromagnétisme) ne sont-elles pas universelles et permanentes, s’appliquant aussi bien à la matière inerte que vivante, sur terre comme dans les étoiles ? Le pommier ne donne-t-il pas toujours des pommes et de nouveaux pommiers ? Pourquoi employer un terme qui suggère l’instabilité et les grands chambardements pour décrire un univers physique qui ne nous semble pas aussi agité et changeant ? Ne sommes-nous pas frappés de constater le calme du monde matériel qui nous entoure opposé à l’agitation des activités, des pensées et des institutions humaines ? Comparons la marche, apparemment sans surprise, des planètes autour du soleil, obéissant aux lois de la gravitation, l’immobilité apparente d’une roche avec les aléas des sociétés qui subissent des chocs parfois brutaux et imprédictibles. Pourquoi employer un terme ordinairement réservé à la société humaine pour décrire le phénomène « matière », dans lequel n’interviennent ni la conscience humaine, ni la politique, ni la vie sociale ?

N’est-ce pas une exagération que d’appeler « révolutions de la matière » les phénomènes de base de la physique des particules, de la dynamique des fluides ou de la physique des solides ? Faisons la liste des phénomènes de base de la matière : choc de l’effet photoélectrique, choc de l’effet Compton, choc de l’émission spontanée de la particule, choc de la fission (spontanée ou provoquée) ou de la fusion nucléaire, choc de la transformation proton/neutron, choc de l’émission de l’atome, choc moléculaire etc…. Prenons l’avis d’un très grand physicien, Max Planck, inventeur de la physique quantique, selon lequel cette physique des particules à très courte échelle (donc agissant dans un temps très petit) a trait à des « phénomènes n’ayant pas lieu d’une manière continue mais brusquement et, pour ainsi dire, explosivement. » Explosives, telles sont les transformations d’état de la matière. Elles nécessitent un brutal apport d’énergie ou bien en produisent une quantité considérable dans un temps court. Elles produisent des corpuscules qui ne sont pas dans un état ou dans un autre état, situations successives, dans une logique linéaire, et décelables de façon distinctes mais dans une situation que les physiciens ont été bien gênés au début d’appeler une « superposition d’états ». C’est comme si vous étiez à la fois un homme, une grenouille et une balle de ping-pong. Il y a de quoi devenir chèvre et les physiciens avaient de quoi être bien embarrassés. Ces superpositions d’états proviennent de sauts entre divers états ayant lieu dans un intervalle de temps tellement court qu’elles sont perçues, par le phénomène matière/lumière beaucoup plus lent, comme instantanées. La superposition d’état semble avoir une origine relativement simple finalement qui tient non seulement à la rapidité, indécelable à notre échelle, des sauts entre ces divers états mais, dans des durées aussi courtes, à l’absence d’une linéarité unidirectionnelle et d’une continuité du temps.

Dans le concept de révolution, il n’y a pas seulement la discontinuité, le choc, la rétroaction du lent et du rapide et l’interaction d’échelle, une autre notion est tout aussi fondamentale en physique, en biologie qu’en histoire des sociétés, c’est celle d’irréversibilité. Quand une structure est apparue, ce tournant n’est jamais revenu en arrière. L’univers est resté marqué par ce changement. C’est le cas pour l’apparition des diverses sortes de matière, de particules d’interaction, de structures les associant, de structures à grande échelle, de vie ou de société. Un changement révolutionnaire signifie que la transformation a produit une marque indélébile. Ainsi, Léon Trotsky remarquait dans son ouvrage « La révolution russe » que la révolution de 1917 n’avait pas fait que produire des transformations en Russie et dans le monde. Elle avait transformé de façon irréversible les relations sociales, la perception que nous avions et même les mots pour les décrire. Il en va de même en sciences. L’irréversibilité est partout présente dans la matière. C’est un caractère fondamental du processus, aussi important que la non-linéarité, l’historicité, la hiérarchisation de structures, la discontinuité, le caractère qualitatif du saut ou l’émergence. L’irréversibilité n’est pas seulement un produit du niveau macroscopique de structure de la matière. Elle est également microscopique. Gilles Cohen-Tannoudji le rapporte dans « La Matière-Espace-Temps » : « L’irréversibilité reste au cœur des phénomènes physiques, même en théorie quantique relativiste. » C’est l’irréversibilité qui fait de la matière, de la vie et de la société des produits historiques, comme le physicien-chimiste Ilya Prigogine s’est acharné à le démontrer. Si Einstein a montré que le temps n’est pas définissable par un écoulement continu [19], c’est lya Prigogine qui a souligné qu’il ne l’est pas non plus par une transformation réversible [20]. Voilà encore un point qui nous ramène à la notion de révolution.

Mais qu’entend-on par révolution pour que cette notion puisse avoir un sens en sciences ? Elle n’est pas seulement caractérisée par la rapidité, par un changement radical du mode d’organisation, par une action d’un niveau d’organisation inférieur (dans la hiérarchie de structures), par un changement qualitatif et pas seulement quantitatif. Les conditions et les modes d’action de la révolution ont un caractère général qui a été remarqué par de nombreux historiens et acteurs de l’Histoire [21]. Ils ont noté le caractère universel du fonctionnement des révolutions, qui ont beaucoup de traits communs malgré la diversité des objets, des situations et des produits de ces dynamiques. En histoire comme en sciences de la nature, la réalité décrite est discontinue. Discontinuité et non gradualité, c’est là que réside l’une des particularités de la loi de transformation. L’eau liquide se transforme en gaz (vapeur d’eau) de façon brutale. C’est là un constat très ancien. Ce même constat généralisé à tous les niveaux d’organisation de la matière en fait un véritable produit historique. C’est tout aussi brutalement que naissent les conditions d’existence d’une bulle de gaz que celles d’une étoile, d’une galaxie ou d’une particule. Aujourd’hui, on peut assister à la formation d’une particule de matière à partir de l’énergie du vide. Et on sait que cela nécessite un choc brutal réalisé au sein d’appareils géants appelés des collisionneurs. Le choc peut détruire une structure et aussi en produire une nouvelle. Le renversement violent d’un ordre (la révolution) obéit à des règles spécifiques, d’un mode d’action très différent de celui du mode conservateur précédent. Qu’on le présente comme un incompréhensible coup de tonnerre dans un ciel serein ou comme le produit prédictible et inévitable de la situation antérieure, on est victime d’une erreur de conception. Le mode d’existence du changement est tout autre. Il nécessite une étude particulière, celle des révolutions, comme notre parcours va tenter de le montrer. Une révolution ne sous-entend pas une action radicale externe qui détruit un ordre préexistant mais, au contraire, la révolution est fondée sur des contradictions qui existaient déjà au sein de l’ordre, raison pour laquelle cet ordre peut être modifié. La révolution est un choc porté de l’intérieur du système. Ce désordre peut construire un nouvel ordre. L’ordre précédent, lui-même, avait été produit par un désordre plus ancien. L’ordre, une fois mis en place, a masqué les traces des révolutions qui l’avaient engendré.

Parler de révolution à propos de la dynamique de la matière remet en question une conception figée de l’ordre hiérarchique de la matière pour la remplacer par une image dans laquelle les niveaux de l’ordre matériel seraient interactifs et interdépendants. Des niveaux à petite échelle peuvent avoir des effets à grande échelle parce que la grande échelle n’est rien d’autre qu’une structuration spontanée du désordre au niveau inférieur. Telle est la conception « révolutionnaire » de la matière et un tel mode d’existence exige la destruction et la re-production permanentes de toute matière en complète contradiction avec la notion de matière stable qui semble clairement établie par la constance de la masse, de la charge, de l’impulsion en dehors d’une action extérieure. Cette thèse suppose également des phases de changement radical de structure. Il va donc être nécessaire de montrer que la matière n’existe pas une fois pour toutes et que les structures matérielles sont le produit de changements brutaux, qu’elles sont détruites puis recréées par le processus de la matière. L’image qui en résulte est celle d’une agitation permanente qui fonde l’ordre matériel. Il en va de même dans la structure sociale. Elle est le produit de la lutte des classes et en même temps elle en marque le terme. Elle est née avec la société de classe, explique sa dynamique et provoque sa mort. En sciences, n’est-ce pas une idée curieuse de prétendre que le concept de révolution soit valable ? Où sont les changements brutaux ? Il suffit pour y répondre de rappeler quelques unes de nos questions fondamentales : d’où vient que le vide ait produit la matière, d’où vient que la matière inerte ait produit de la matière vivante, d’où vient que la vie ait produit l’homme et d’où vient que l’homme ait acquis la conscience ? Ce sont des révolutions du monde réel et pas seulement des révolutions des idées. Cette dernière idée est beaucoup plus couramment acceptée. L’expression « révolution » n’y est employée ordinairement qu’au sens où l’utilise Léon Lederman dans « Si l’Univers est la réponse, quelle est la question ? », lorsqu’il écrivait que la science était le domaine de la révolution : la transformation radicale des idées scientifiques. On entend tous les jours parler de bouleversement des idées ou des techniques : « révolution » industrielle, « révolution » cybernétique, « révolution » dans les mœurs, « révolution » médiatique… Même dans l’histoire des changements technologiques et sociaux, les historiens ont des réticences à employer le terme de révolution. Citons à titre d’exemple parmi tant d’autres, le rapport du 9ème colloque académique d’Histoire de Blois en avril 2001 sur la question de l’industrialisation de l’Europe au 19ème siècle dont le rapport de Alain Plessis, rappelant que Arnold Toynbee, marqué par la révolution française de 1789, a inventé l’expression ’’révolution industrielle’’, conclue : « L’expression ’’révolution industrielle’’ pose problème. Le mot ’’révolution’’ ancien est critiqué. (...) Au sens de révolution politique, il évoque un renversement soudain des institutions. Mais la révolution industrielle est difficile à dater. Il n’y a pas une date précise car elle a duré des décennies. (...) Les auteurs qui critiquent l’expression de ’’révolution industrielle’’ continuent à l ‘employer car elle sonne bien comme un fait ’’sans précédent et irréversible’’ ». Cette reconnaissance de la validité du concept de révolution est d’autant plus remarquable qu’elle est le fait d’universitaires qui sont pleins de réticences à son égard. Révolution est une expression particulièrement indiquée s’agissant du mode dynamique de conservation/transformation [22] de la matière. Les structures (de la matière inerte comme vivante) reproduisent leur mode d’organisation au travers de mouvements et de changements permanents. La conservation des constantes physiques ressemble à la constance de la température moyenne d’un liquide ou d’un gaz, fondée sur l’effet statistique de l’agitation au hasard des molécules [23]. La forme change sans cesse et la conservation globale de la structure, découlant des lois de transformation, n’est jamais définitive. Et surtout cela ouvre la possibilité de structures entièrement nouvelles et imprédictibles car « l’histoire n’est pas écrite d’avance ». La structure n’est globalement durable que par une re-production fondée sur l’agitation interne et sur des échanges permanents avec le milieu. On peut en donner une image en considérant la durabilité de la structure d’un nuage. Il est en globalement équilibre du fait de la dynamique des masses d’air montantes et descendantes. La particule matérielle ou le corpuscule lumineux ne peuvent être séparés du milieu qui les entoure, qui est indispensable à leur dynamique. Cette remarque est appelée en physique quantique la « dualité onde/corpuscule ». Le milieu agité par la présence de la particule, c’est l’onde. Par exemple, si on réduit l’espace autour d’un corpuscule par le passage d’une fente étroite, il y a diffraction, c’est-à-dire que le corpuscule, dont le mouvement linéaire apparent aurait dû l’amener à passer aisément en ligne droite, est dispersé. En supprimant l’environnement vide lors de la traversée de la fente étroite, on a supprimé l’onde et, le caractère linéaire de la trajectoire. Cela montre clairement qu’il en dépendait : c’est le vide qui guide la particule. Inversement, si, au lieu de capter l’onde, on capte un corpuscule par un écran ou un autre capteur, on fait disparaître l’onde. Cette disparition brutale, illogique aux yeux des premiers physiciens quantiques, avait été appelée « réduction du paquet d’ondes ». Son caractère d’immédiateté et le fait qu’un phénomène étendu dans l’espace puisse apparaître quasi instantanément posaient de multiples problèmes de conception. Une remarque plus générale de la physique quantique a fait couler de l’encre. On ne peut mesurer ou observer la matière dans sa dynamique sans la transformer puisqu’on doit l’interrompre. La relation dynamique entre corpuscule et milieu implique une contradiction dialectique qui est rompue si on capture le corpuscule. C’est ce que l’on appelle en physique quantique « la réduction du paquet d’onde » : dès qu’on capte le corpuscule l’onde disparaît instantanément, comme par miracle. Ces grands mystères de la physique quantique n’en sont vraiment que si l’on tient à l’image d’objets fixes que nous fournit le monde à notre échelle (macroscopique).

L’apparence de fixité dépend de l’échelle de l’observation relativement à l’échelle du phénomène. Vue de loin, l’étoile semble fixe comme la matière de la table sur laquelle repose mon ordinateur semble immobile alors qu’à une échelle inférieure l’agitation des molécules est aussi incessante que l’agitation des masses solaires et des explosions du noyau stellaire. Ces deux aspects de la même réalité ne sont pas seulement contradictoires mais aussi complémentaires. La rapidité des changements internes du noyau atomique est le gage de la stabilité de l’élément. Les liquides et les gaz sont l’objet de dynamiques collectives au sein desquelles des changements ultra-rapides entre molécules et particules permettent la conservation globale de structure. Sans échanges rapides entre neutrons et protons (le neutron devient proton et inversement), la stabilité du noyau atomique serait impossible. Sans l’émission/absorption de photons par les électrons, avec changement brutal d’état de l’électron, la structure de l’atome s’effondrerait. Le constat selon lequel, dans la nature comme dans la société, le changement qualitatif a lieu au travers de chocs et que la violence est génératrice non seulement de destruction mais de construction, de nouveauté, de nouvelle organisation, de nouvelle loi, se vérifie sans cesse. « Voici un atome d’uranium qui est resté absolument passif et invariable au milieu des atomes de la même espèce qui l’entourent pendant d’innombrables millions d’années ; tout à coup, sans aucune cause extérieure, dans un intervalle de temps dont la brièveté défie toute mesure, cet atome explose avec une violence auprès de laquelle la brisance de nos explosifs les plus formidables n’est qu’un jeu d’enfant. Ajoutez à cela qu’il en va de même pour un volcan éteint depuis des millions d’années, une espèce invariable depuis des millions d’années, une étoile stable depuis des millions d’années, etc… » écrit le physicien Max Planck dans « Initiation à la physique » Des chocs violents et spontanés qui construisent la matière, il en donne des exemples avec l’explosion volcanique qui produit l’écorce terrestre ou celle du noyau radioactif qui, en s’autodétruisant, produit d’autres noyaux atomiques. Ces « crises » sont cataclysmiques, désordonnées, imprédictibles et pourtant elles obéissent à des lois. Celles-ci sont probabilistes, car l’ordre émerge d’un grand nombre d’interactions.

Bien que rares, en grande partie contingentes et réduites dans le temps et l’espace, les crises marquent en profondeur le fonctionnement du monde. Elles contribuent de façon essentielle à sa structuration et à son mode de régulation. Beaucoup récusent ce point de vue au nom d’un impératif moral. Comment peut-on idéaliser les guerres, les massacres, les révolutions, toutes grandes mangeuses d’hommes et glorifier ainsi la violence sous prétexte qu’ils seraient indispensables au changement ? Dès que l’on parle transformation radicale, on nous oppose le stalinisme comme si cela prouvait que l’on ne peut pas transformer le capitalisme. C’est, au contraire, parce que la bourgeoisie estimait réel le danger révolutionnaire potentiel du prolétariat à la fin de la deuxième guerre mondiale qu’elle a conservé pendant tellement d’années la dictature stalinienne, pour se protéger derrière elle.

Les moralistes vantent le pacifisme contre la révolution. Au lieu de replacer les événements au sein des luttes de classes de leur époque, ces gens-là opposent la paix (le bien) à la guerre et à la révolution (intitulées violences). Pour eux, le communisme serait, comme la guerre, le fascisme et le stalinisme, une manifestation de violence ! Dès que l’on affirme que la violence révolutionnaire peut engendrer de nouvelles sociétés, ils mettent en avant les camps de la mort des nazis. L’hitlérisme serait le mal. Mais ces fameux « critères moraux » n’arment nullement face au monde réel. Le fascisme allemand n’a rien à voir avec une action des méchants nazis. La bourgeoisie allemande, y compris ses éléments qui n’avaient aucune sympathie particulière pour le parti nazi, a préféré Hitler aux risques révolutionnaires du prolétariat allemand. Les autres bourgeoisies impérialistes se sont, elles aussi, félicité de la venue au pouvoir d’Hitler en 1933, une victoire du fascisme contre le prolétariat allemand et international, victoire sans réaction des organisations ouvrières d’Allemagne, pourtant les plus puissantes au monde. Le point de vue moraliste [24] n’est pas adéquat pour comprendre le fascisme. Il y avait bel et bien une contradiction dialectique : fascisme ou socialisme. Ou le prolétariat au pouvoir ou son écrasement. Avec Hitler, le prolétariat et la lutte des classes étaient écrasées, masquées, pour un temps. Pas définitivement. La société allemande fasciste restait une société avec des contradictions de classe. Dès qu’arriverait la chute du fascisme, à la fin de la guerre mondiale, les risques prolétariens allaient réapparaître et l’impérialisme le savait. D’où la nécessité de bombarder préventivement les villes allemandes au moment même où la guerre finissait. L’étude du fonctionnement réel ne mène pas à une philosophie du « juste » ni du « bien » et du « mal », mais à rechercher les contradictions internes du système et d’en déduire les possibilités de la situation. La philosophie est un point aussi fondamental pour comprendre la nature que pour étudier la société et pour agir dans celle-ci. Les possibilités d’une situation dépendent de la profondeur de la crise. De ce point de vue, les guerres ont été le plus grand accélérateur de l’histoire et le plus grand révélateur des faiblesses et des fractures sociales de la société au même titre que les collisionneurs de particules sont des révélateurs des structures de la matière et que les agressions climatiques ont été le révélateur des capacités de variations, jusque là inhibées, au sein du mécanisme vivant.

La société n’est pas seulement transformée ou détruite par la révolution ; elle est aussi révélée par elle, dévoilée dans ses ressorts profonds, jusque là masqués. Ce sont les contradictions cachées qui apparaissent. Une année de révolution sociale nous en apprend plus sur ses forces et ses faiblesses, sur les relations réelles entre classes et fractions de classes, que des décennies de calme social. Léon Trotsky tirait de son expérience de la révolution cette remarque pénétrante dans sa préface au tome deux, intitulé « Octobre », de son ouvrage « La révolution russe » sur la révolution de 1917 : « On peut estimer, prouvé par toute la marche de l’histoire, qu’une société, déchirée par des antagonismes internes, dévoile complètement non pas seulement son anatomie, mais aussi son ’’âme’’, précisément dans une révolution. » Comme la crise dévoile les ressorts cachés, le choc brutal permet de pénétrer les structures, de lever les barrières, de laisser s’exprimer les niveaux les plus profonds, les contradictions les plus masquées. La guerre et la révolution sont des révélateurs. La matière n’est pas seulement construite et détruite par des chocs. Elle est révélée par des chocs. Par exemple, on étudie une particule en la bombardant à grande vitesse par d’autres particules. La matière, elle-même, ne peut être étudiée par sa seule observation « au calme » mais en la soumettant à des attaques brutales, afin de l’observer dans ses fractures, dans ses fractions, dans ses réactions rapides. De même qu’on ne peut pénétrer la matière lentement mais dans un temps suffisamment court. Plus une structure de la réalité est profonde plus il faut, pour la pénétrer, une intervention déployant une énergie importante en un temps très bref. Observer, c’est transformer. Or, le changement est toujours brutal à un certain niveau. Ainsi, la physique des particules, celle des éléments les plus petits de la matière, a nécessité paradoxalement les énergies les plus grandes exercées dans le temps le plus court, donc les chocs et collisions les plus intenses. Elle a débuté par des envois de noyaux d’atomes contre des particules et continue aujourd’hui avec d’immenses collisionneurs dans lesquels des particules sont envoyées les unes contre les autres à des énergies de plus en plus grandes. Le choc est précisément le moyen trouvé de pénétrer la structure de la matière.

La dynamique du réel ne peut se comprendre sans intégrer les crises. Loin d’être des accidents de l’histoire, de simples dérèglements extérieurs au fonctionnement, des dérangements sans signification ni intérêt parce qu’aléatoires, d’un ordonnancement fixé par la nature, ces bouleversements participent d’une dynamique générale, la dialectique des interactions entre transformation et conservation. Sa dynamique, son aptitude au changement, l’interaction entre ses différentes échelles d’espace-temps sont des produits des interactions entre un phénomène lent et une transformation rapide. Le terme de « dialectique » employé ici au sens de Marx paraît adéquat dans la mesure où des phénomènes contraires (le lent et le vif) rétroagissent négativement, se lient et se nient mutuellement (la fameuse négation de Hegel). Ils construisent un cycle qui ne ramène pas exactement au point de départ, produisant une apparente stabilité doublée d’une capacité au changement structurel. Cette dynamique peut sauter, brusquement et de façon inattendue, vers un nouvel état, réalisant ainsi un saut qualitatif.

D’apparence très diverse, les maelströms, naturels ou sociaux, ne semblent avoir en commun que leur caractère brutal et destructif de l’ordre précédent. Mais ce n’est qu’une fausse impression. Ceux qui étudient ces événements ont remarqué une réelle similitude. Les biochimistes mentionnent des « séisme » moléculaire [25], les immunologistes des « épisodes massifs de destruction » [26] d’organes et de tissus lors de l’embryogenèse, les biologistes des « catastrophes » des gènes homéotiques [27] et des « avalanches de rétroactions » des molécules, les physiologistes du « cataclysme physiologique qui enclenche la naissance » les spécialistes des plantes de « l’explosion des étamines qui catapulte le pollen », les neuroscientifiques de « l’orage du sommeil paradoxal », des « décharges fulgurantes » des neurones ou des « bouffées explosives de neurotransmetteurs », des brutales apparitions et disparitions de synapses, les évolutionnistes des « explosions » de biodiversité dans les plans d’organisation [28] et les physiciens des « sauts qualitatifs ultra-rapides » ou des « fugaces télescopages » de la matière et de la lumière [29]. Physiciens des particules comme biologistes ou évolutionnistes nous décrivent un élagage des arborescences des possibles, par suppression massive de branches. Les historiens [30], quant à eux, nous content les « séismes » sociaux et les « transitions de phase » des régimes politiques et des systèmes sociaux. Le jardinier spontané de la nature et de la lutte des classes bâtit de nouveaux buissons en taillant à la serpe les haies du monde réel. Les phénomènes brutaux ne se contentent pas de s’opposer au caractère pacifique du développement habituel ; ils manifestent une même relation dynamique avec les états d’apparent repos dont ils fondent les niveaux. Comme on le verra, aucune loi, à un seul niveau, ne définit elle-même sa limite de validité [31]. La raison en est profonde. Une autre loi, un autre phénomène, beaucoup plus bref en construit la frontière. La relation entre le lent et le bref, entre ordre et désordre, entre conservation et changement n’est pas une logique formelle mais une dialectique révolutionnaire. Cela signifie que la contradiction est fondatrice, qu’elle bâtit un nouveau niveau du réel. Ces phénomènes rapides, porteurs d’une grande énergie, ne sont pas aisés à percevoir et à analyser. Mais ils sont indispensables car il y a toujours un seuil où ils deviennent prépondérants. Chaque loi semble décrire un processus sans fin. La réalité est différente : tout phénomène a une limite de validité. A la limite, on change de niveau et on change de loi. C’est un saut rapide vers un nouvel ordre, vers de nouvelles lois. Cette limite est la réalisation d’une contradiction interne et dialectique. On retrouve cette idée chez G.W.F Hegel dans sa « Science de la Logique »  : « Ce qui existe avec, en soi, sa propre limite, comme contradiction de soi-même, qui le pousse et le fait sortir de lui-même, est fini. » Lénine commente le propos dans ses « Cahiers philosophiques » : « Quand on dit des choses qu’elles sont finies, on reconnaît par là que leur non-être est une base fondamentale de leur être. » Hegel ne place pas la loi au dessus du réel : « La loi n’est pas au-delà du phénomène, mais au contraire elle lui est immédiatement présente : le domaine des lois est l’image calme du monde existant ou apparaissant. » Lénine commente encore dans les « Cahiers philosophiques » : « C’est une définition remarquablement matérialiste et remarquablement juste. La loi prend ce qui est calme et, par là, toute loi est étroite, incomplète, approchée. » La limite de chaque ordre est le niveau suivant où l’on trouve le désordre, base de cet ordre.

La reconnaissance du rôle universel des transformations violentes n’est cependant pas acquise, loin de là, que ce soit chez les intellectuels ou dans le grand public. Bien des scientifiques ont peur de donner crédit au créationnisme des religieux en cautionnant une quelconque théorie des catastrophes. Les sciences sociales et économiques et les philosophies ne veulent pas créditer un point de vue dialectique et, encore moins, marxiste. La classe dominante voit, à juste titre, dans toute théorie du changement radical le spectre de la révolution sociale, comme le disait Karl Marx en introduction au « Manifeste Communiste ». La bourgeoisie reconnaît ainsi involontairement son peu de confiance dans ses propres idéologies et dans son avenir historique. Le camp des opprimés n’est pas exempt de méfiance dans ses propres capacités historiques à diriger la société et la reconnaissance des forces de transformation sociale du prolétariat n’y règne pas. Il n’existe pas de classe spontanément consciente de son rôle et de ses intérêts, pas plus qu’il n’en a existé dans le passé. La durabilité du capitalisme, malgré ses crises, et les échecs des révolutions marquent la classe exploitée et ses conceptions.

Le poids du réformisme, qu’il soit stalinien, social-démocratie, nationaliste, altermondialiste, écologiste ou syndicaliste, est considérable. Il traîne derrière lui son cortège de mensonges sur les mécanismes réels de la société. Et surtout, ces diverses versions ont en commun la haine de la révolution. Citons l’exposé du spécialiste en sciences politiques Georges Fisher sur le parti travailliste anglais face à la question coloniale en Inde : « Le changement brusque est, nous l’avons vu, peu apprécié par le Labour qui préfère les transformations lentes, progressives. Cette attitude peut quelquefois s’avérer nuisible à la cause des réformes. Lord Olivier (Fabien de la première heure, secrétaire d’Etat à l’Inde dans le premier gouvernement travailliste de janvier-novembre 1924) reprochait lui-même à Sidney Webb d’avoir été trop pénétré « du caractère inévitablement graduel de toute progression ». (...) Il convient de préciser le concept (...) la continuité de la politique concernant l’Inde (...). la conception de l’évolution par étapes reflète plusieurs idées et, en premier lieu, l’horreur de la révolution. (. .) Les réformes – mais prudentes et lentes – sont cependant indispensables car elles constituent un antidote à la révolution. D’autre part, l’objectif de self-government doit être atteint, après une période plus ou moins longue, par des méthodes de coopération, de collaboration pacifique, de conciliation excluant l’usage de la force, des troubles ou même les mouvements de masses. La conception de l’évolution par étapes implique aussi que le pays n’est pas encore mûr pour l’indépendance ou l’autonomie (...) » Voilà comment les réformistes anglais au pouvoir justifiaient de maintenir la colonie sous domination, en n’excluant pas l’usage de la force par le pouvoir anglais ! Le social-démocrate allemand Ebert, venu au pouvoir en novembre 1918, en trompant et détournant la révolution ouvrière, c’est-à-dire en se faisant passer pour favorable à la révolution [32], déclare au chancelier et prince Max de Bade qui lui a passé le pouvoir : « Je ne veux pas de la révolution. Je la hais à l’égal du pêché. » Voilà qui fait écho au social-démocrate français Léon Blum arrivé au pouvoir en pleine grève générale ouvrière : « J’ai considéré les grèves comme une gifle personnelle. » Quant au stalinisme, il a tellement été présenté comme synonyme de la révolution communiste que certains ont du mal à imaginer la haine de ce courant pour les idées révolutionnaires et les révolutions. Le propre même du mensonge stalinien ne permettait pas à celui-ci d’afficher sa haine du communisme et du prolétariat, base sur laquelle a été fondée son alliance avec les impérialismes, allemand puis américain et anglais. En dehors de l’assassinat d’une génération de révolutionnaires russes, espagnols ou de bien d’autres militants accusés de trotskysme, le stalinisme a un lourd bilan contre la révolution : trahison de la révolution allemande de 1923 et de la lutte contre le fascisme de 1933, trahison et assassinat de la révolution espagnole de 1936, trahison de la révolution française débutante en 1936, assassinat des révolutions coréenne et vietnamienne de 1945, trahison des révolution philippine et indonésienne de 1945 et détournement conjointement à l’impérialisme américain de toute la situation révolutionnaire de l’après deuxième guerre mondiale, écrasement de la révolte ouvrière de Berlin-Est en 1953 et de la révolution ouvrière hongroise de 1956, et jusqu’aux situations révolutionnaires du Liban de 1975, de l’Iran de 1979, de l’Afrique du sud des années 1980… Même les milieux de l’extrême gauche révolutionnaire, ou flirtant avec elle, ne sont pas instruits sérieusement dans la compréhension des situations révolutionnaires. Ils ne sont pas à l’abri des pressions des forces adverses (social-démocrate, staliniennes, nationalistes, syndicalistes), des erreurs découlant des abandons opportunistes et des illusions [33] concernant les mécanismes de l’Histoire. Les révolutions bolivienne de 1952 ou iranienne de 1979 ont montré que l’extrême gauche peut, elle aussi, désorienter les travailleurs révolutionnaires. On trouve des révolutionnaires trotskystes qui justifient les étapes du gradualisme par alignement sur les nationalistes ou les staliniens, sous prétexte d’intervenir dans la lutte, et même qui considèrent des régimes staliniens, violemment contre-révolutionnaires, comme « une transition vers le socialisme ». L’absence de toute participation des travailleurs lors de la mise en place de ces régimes ne les empêche même pas de considérer ces régimes comme des Etats ouvriers. L’auto-organisation des opprimés est un critère fondamental, une condition sine qua non, de toute révolution, et même de toute lutte sociale d’ampleur, condition déterminante de la « révolution permanente » conçue par Karl Marx que les révolutionnaires eux-mêmes ont trop souvent négligé.

La connaissance des révolutions sociales de l’histoire est loin de faire partie du bagage classique du militant ouvrier d’aujourd’hui. Le mécanisme général des révolutions, c’est-à-dire la philosophie dialectique du développement, qui concerne tous les domaines de la connaissance, est encore plus ignoré. Ce type de crise est rare. Cependant, même en période calme, lorsque les combats de classe n’atteignent pas le stade d’une révolution, les idées et l’organisation révolutionnaires restent indispensables. Comme le décrivent Ilya Prigogine et Isabelle Stengers, spécialisés dans le domaine des cinétiques chimiques, c’est le petit grain de sable qui peut servir de noyau de « nucléation » lors d’une « transition de phase » sociale dont les conditions aux limites seraient le « seuil critique » atteint par la domination de la bourgeoisie, l’importance de la « fluctuation » révolutionnaire et la rapidité de l’action prolétarienne prenant de cours la réaction « structurelle » de l’Etat. N’est-ce pas le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux qui écrit dans « L’homme neuronal » : « Une manière de comprendre comment s’exerce un pouvoir est de s’attaquer à ce pouvoir (...) »

On a longtemps cru que le monde, matériel comme social, était, sauf accident ou choc d’origine externe, figé et inchangé comme la pierre, ou cyclique périodique comme le climat et le mouvement des planètes. Aristote assimilait la nature à des lois figées, justifiant ainsi un ordre social fixe dans lequel l’esclavage serait naturel [34]. Un objet au repos semblait ne se mouvoir que du fait d’une force extérieure. L’existence d’une agitation spontanée de la matière restait insoupçonnée et celle d’une agitation du vide était inconnue. On sait aujourd’hui que la matière et le vide sont toujours agités sans subir aucune action extérieure. Matière et vide interagissent sans cesse avec une grande brutalité. Les photons sont les marques des interactions de la matière. Les photons dits virtuels – c’est-à-dire fugitifs – sont la marque des interactions entre matière et vide. Les atomes vibrent, interagissent, apparaissent et disparaissent, les molécules s’agitent en tous sens (mouvement brownien). L’atome est sujet à des sauts ultra-rapides d’un état à un autre. Le noyau d’un atome se décompose en explosant. Une étoile – autrefois symbole de la tranquillité – est le siège de ces réactions nucléaires produisant des bouffées d’énergie qui sont la source de celle de l’étoile ! Loin de la constance et de la stabilité, la matière, inerte comme vivante, est sujette à une dynamique [35] permanente qui permet d’interpréter ses changements d’état ainsi que son apparence régulière et durable. C’est cette dynamique fondée sur des boucles de rétroaction qui définit le fonctionnement et les « constantes » de la lumière et de la matière, des particules, des atomes et des molécules de la physique. Dite inerte, la matière est en fait très dynamique. Au point que l’opposition entre matière inerte et vivante n’en n’est plus une. La matière dans son ensemble est dotée de capacités dites d’auto-organisation. Cela signifie que du désordre est sorti l’ordre. L’agitation désordonnée et rapide des molécules construit lentement la structure précise des cristaux. L’agitation ultra-rapide des électrons [36] est à la base de l’ordre atomique. C’est de l’agitation du vide (encore appelé fluctuations) que sont issus le rayonnement et la matière et, issu de la matière, il y a la vie. Les phénomènes fondamentaux de la matière sont des interactions entre bref et lent produisant des cycles : celui de l’interaction entre matière et lumière (appelé émission/absorption de photons par la matière [37]) et celui de l’interaction matière/vide (appelé particules virtuelles). Dans tous ces cas, ce qui détermine les constances de la physique, c’est un phénomène qui n’est ni immobile, ni régulier, ni périodique. C’est la dynamique des relations entre matière, lumière et vide (ce dernier étant le lieu des particules les plus rapides). La relation contradictoire entre la matière, la lumière et le vide a longtemps été ignorée à cause de la trop grande vitesse des interactions et du fait que l’on a toujours recherché un ordre comme base de l’ordre. Or le vide est un désordre : des éruptions brutales d’énergie suivies de disparitions. Le virtuel, lui-même, émerge d’un autre vide : le virtuel de virtuel, etc… Les quanta du vide, ces couplages des particules éphémères, positives et négatives, dites virtuelles, ne sont pas perceptibles par nos sens ni par nos instruments macroscopiques qui ne mesurent pas de phénomènes ayant lieu dans un temps aussi court. Dans « Du vide et de la création », l’astrophysicien Michel Cassé écrit : « Les particules virtuelles induisent des transitions virtuelles, si brèves qu’on ne les voit pas. Une transition est dite virtuelle si on ne peut la déceler directement par aucune expérience. » Les phénomènes rapides ont souvent été négligés car leur grande célérité les rend invisibles, insensibles, et amène à penser qu’ils seront insignifiants quantitativement.

La conception de la vie a subi le même type de renversement de vision philosophique que la matière : on est passés de la croyance en la constance des êtres vivants à la reconnaissance de l’évolution. On a d’abord expliqué que cette dernière n’était pas visible car très lente et cumulant un grand nombre de changements imperceptibles et à très petite échelle. On avait en tête les durées considérables de la sédimentation, de la cristallisation, de l’érosion ou de la décomposition. Charles Darwin envisageait l’évolution par des transformations lentes, progressives, sur des durées considérables. Après Mendel, la théorie de l’hérédité a conçu des changements de l’héritage génétique très lents. Les découvertes de la génétique et des mutations ont semblé d’abord le confirmer, en ne permettant pas de concevoir de grand changement brutal, une série de mutations convergentes et permettant de construire un être viable semblant totalement improbable. Le monde est plein d’objets matériels qui semblent ne jamais changer ou se modifient très lentement. Cela laisse à penser qu’est nécessaire un temps considérable pour que se produise un changement. Pour les scientifiques d’il y a vingt ou trente ans, l’évolution de l’espace, des étoiles, de la terre, de la vie et de l’homme ne pouvaient s’interpréter qu’en envisageant des changements graduels, très petits et très lents, sur des durées immenses. Les falaises calcaires, les canyons du Colorado, les transformations de la génétique, la formation des étoiles et des galaxies semblaient nécessiter des durées considérables. Les phénomènes astrophysiques semblaient se dérouler sur des temps incommensurables. Nul ne voit une montagne (comme les Andes) se dresser, ni une espèce se transformer à l’œil nu. Les mutations génétiques sont infimes et on a cru jusqu’à récemment qu’il en fallait une quantité considérable, sans effet, pour que l’accumulation de mutations produise une modification du mode d’organisation d’une espèce. « De mémoire de rose, on n’a jamais vu mourir un jardinier » écrivait Fontenelle, au 17ème siècle, plaidant pour la reconnaissance que le changement n’est concevable que très lentement, sur de longues durées. Mais son exemple montre le contraire : il n’y a pas de petit changement graduel insensible. Le jardinier ne change pas progressivement mais brutalement, d’un seul coup de façon ultrarapide et radicale. Pendant des durées considérables, pour une rose comme pour un homme, il n’y a aucun changement puis, brusquement, le jardinier (ou le vivant) n’est plus le même. En pensant que la fixité, l’ordre, la régularité, seuls, était porteurs de signification, on ferait un grave contresens et manquerait une bonne partie du message de la nature. Le point de vue du changement lent et graduel est maintenant remis en cause dans de nombreux domaines des sciences où l’on constate l’importance du changement rapide qui ponctue le mouvement lent, le rôle déterminant du changement qualitatif. Quant à la vie du jardinier, elle doit avoir une durée suffisamment longue pour que celui-ci puisse agir sur le cycle naturel de reproduction. Imaginons un jardinier qui ne vive que quelques jours ou quelques mois, la reproduction des plantes ne peut lui apparaître et son intervention sur celle-ci est impossible. Le rapport d’échelle des temps est donc une caractéristique essentielle des interactions.

Dans le domaine du vivant, c’est la mémoire qui semble être l’élément de conservation par excellence, mémoire cérébrale ou mémoire génétique notamment. Depuis quelques découvertes récentes, la mémoire ne nous apparaît plus comme un simple rangement, comme un dépôt une fois pour toutes, mais comme un phénomène dynamique. La mémoire cérébrale, par exemple, nécessite que des circuits neuronaux soient activés de temps en temps, notamment durant le sommeil [38], circuits qui font appel à des mises en relation de réseaux de neurones et évoquent des images cérébrales. La mémoire neuronale est fondée sur l’apprentissage. Plus on pratique, plus on active les mêmes circuits, plus on renforce les mécanismes synaptiques [39]. La mémoire génétique a le même caractère dynamique, même si la plupart des gens ont conservé l’image d’un ADN figé, inaltérable et seul porteur de l’hérédité. Si la molécule d’ADN était, par ses gènes, le vecteur principal du capital génétique, elle serait bien incapable de le mettre en œuvre car, par elle-même, c’est une molécule inerte. Elle ne se met pas toute seule en activité et a besoin des relations dynamiques avec l’ARN et les protéines pour décider quels gènes sont activés ou désactivés. Elle a besoin des interactions qui déterminent sa disposition et son repliement dans l’espace. Cellules sanguine, nerveuse ou musculaire d’un même être vivant ont le même ADN mais la macromolécule n’entre pas dans les mêmes cycles de rétroaction avec l’ARN et les protéines. Dans les trois cas évoqués ci-dessus (que l’on concevait comme la « conservation » de la mémoire cérébrale et génétique et comme la « constance » de la physique matérielle), nous trouvons des liaisons ultra-rapides, qui se font et se défont à grande vitesse : liaisons des réseaux neuronaux qui activent et désactivent à grande vitesse les images neuronales, liaisons des macromolécules du vivant qui s’attachent et se détachent des gènes, les activant ou les inhibant, liaisons des circuits neuronaux qui se lient et de délient à grande vitesse, liaisons à grande vitesse des corpuscules (matériels ou lumineux) et des particules du vide.

Notes

[1] Je ne prend ici qu’un exemple, celui de Marceau Felden dans « La physique et l’énigme du réel » qui rappelle l’opposition d’Einstein à réduire la science à un pur système logique de proposions « hypothético-axiomatiques » ne permettant pas de construire une représentation du réel ou renonçant à toute sorte de réel causal et qui invite à se demander si ce n’est pas le mode de pensée qui a atteint ses limites. Il cite Albert Einstein : « Des propositions purement logiques sont totalement vides au regard de la réalité. »

[2] « Comme les êtres vivants, les planètes, les étoiles et des galaxies naissent, vivent et meurent. » écrit André Brahic dans « Sciences de la terre et de l’univers ».

[3] L’expérience de Libet note un décalage temporel entre l’information du cerveau et la conscience. Les métaphysiciens ont voulu en tirer la preuve de l’existence d’un univers non matériel.

[4] Ce n’est pas les participants de la Commune de Paris de 1871 qui ont affirmé avoir construit le premier Etat ouvrier du monde. C’est Karl Marx qui n’y participait pas et n’y avait pas d’organisation défendant ses conceptions. Nombre de révolutions n’ont pas eu leur Marx et leur signification est souvent perdue y compris pour les travailleurs qui y participaient.

[5] On appelle transition le passage d’une situation à une autre sans passer par toutes les situations intermédiaires. On parlera également de discontinuité ou de saut qualitatif. On a ainsi une transition qui fait passer de l’eau gazeuse à l’eau liquide et à l’eau solide. Il y a changement de structure au passage d’un seuil. On parle aussi de transition à propos des sauts de régime magnétique, supraconducteur, superfluide, de la matière au vide et inversement, etc..

[6] Bien entendu, le bref est une notion relative : il s’agit d’un phénomène qui rétroagit sur un autre phénomène beaucoup plus lent. L’action du photon sur la matière – la particule ou l’atome émet ou absorbe un grain de lumière - est rapide mais non immédiate. Cette intervention se produit si rapidement que cela apparaît comme instantané, de façon quasi insensible. On dira la transformation émergente car la nouvelle structure semble sortir du néant. En fait, ce n’est qu’un changement de forme des contradictions et de l’émergence de contradictions qui étaient seulement inhibées. Il n’y a aucun miracle.

[7] « Christiane Nuesslein-Volhard a reçu le prix Nobel de biologie en 1995 pour la découverte des gènes homéotiques (ou homéobox). Ces gènes surprenants gouvernent la structuration globale de l’organisme, et, plus particulièrement, l’organisation en segments. (...) La structure en segments du corps est inscrite dans le génome dans une série de gènes, situés les uns derrière les autres, qui sont lus dans l’ordre d’apparition sur les chromosomes et qui, chacun, commandent la fabrication d’un segment donné, dans l’ordre où il se trouve inscrit. » décrit Vincent Fleury dans « Arbres de pierre, une croissance fractale de la matière ». Alain Prochiantz souligne l’importance de la découverte dans sa conférence à l’Université de tous les savoirs de janvier 2000 : « Il existe des classes de gènes dits de développement qui sont essentiels pour ce qui est de la forme de l’embryon et de son développement. La découverte de gènes dont les mutations modifiaient la forme a constitué une avancée considérable dans la compréhension de comment se construit un organisme. (...) L’existence de ces gènes lie le développement et l’évolution. En effet, la compréhension de la transformation d’un organe en un autre permet de comprendre comment se sont formés des monstres au cours de l’évolution. Il est probable que beaucoup de processus de création de nouvelles espèces (les monstres qui ont réussi) sont liées à des modifications du nombre, du lieu d’expression et surtout du temps d’expression de ces gènes qui influent sur le développement morphologique des animaux et des plantes. Ces gènes homéotiques codent pour des facteurs de transcription, c’est-à-dire des protéines qui restent dans le noyau des cellules et qui régulent l’expression d’autres gènes. Ce sont des gènes architectes qui contiennent le plan (...) et décident de la position des différents organes. Ils régulent d’autres gènes qui, eux, fabriquent réellement les organes. » Cette découverte a de nombreuses conséquences. Les gènes homéotiques sont très semblables au sein du vivant. Même lorsque les gènes homéotiques sont différents, ils agissent sur d’autres espèces. Leur contenu n’est pas la clef de la différence d’espèce. C’est le schéma des interactions des gènes, l’ordre de leur activation ou inhibition qui détermine l’espèce produite.

[8] Gilles Cohen-Tannoudji dans « La Matière-Espace-Temps » explique ainsi sa démarche : « Nous sommes volontairement passés de la physique à la biologie pour montrer l’ampleur de l’enjeu qu’est la maîtrise de la théorie des rapports Matière-Espace-Temps. »

[9] Le physicien Gilles Cohen-Tannoudji rappelle dans « La Matière-Espace-Temps » : « C’est à ce propos qu’il convient de ne pas oublier que le statut des concepts quantiques est différent de celui des concepts classiques. La probabilité est attribuée à chaque particule comme élément d’un ensemble illimité de phénomènes possibles. »

[10] « Les primatologues de terrain comme Jane Goodall ou Biruté Galdikas ont tranché : « leurs » grands singes pensent (...) Les singes, en particulier les chimpanzés, développent des compétences qualifiées d’habiletés pour « pêcher » des termites à l’aide de bâtons ou casser des noix grâce à une pierre creusée d’une cupule, sur percuteur. (...) Une telle pratique suppose une représentation mentale et une conscience d’opérations complexes et intentionnelles. » - Revue « Pour la science », septembre 2000.

[11] Friedrich Engels écrivait ainsi dans « Dialectique de la nature » : « C’est à l’esprit, au développement et à l’activité du cerveau que fut attribué tout le mérite du développement rapide de la société ; les hommes s’habituèrent à expliquer leur activité par leur pensée (...) »

[12] Le neurobiologiste Alain Prochiantz le confirme dans sa conférence de janvier 2000 pour l’Université de tous les savoirs : « Il existe des classes de gènes dits de développement qui sont essentiels pour ce qui est de la forme de l’embryon et de son développement. (...) L’existence de ces gènes lie le développement à l’évolution.

[13] Il est de bon ton en France, intellectuellement très franco-française, d’oublier que la révolution bourgeoise européenne a débuté en Angleterre cent ans avant. Les auteurs voient plutôt dans les origines de 1789 l’influence de la « philosophie des Lumières ». Pourtant c’est des révolutions, notamment anglaise et suisse, que cette philosophie est le produit. Dans « Milord Courtenay », Le Noble remarque que : « L’Angleterre est un théâtre perpétuel de révolutions, un instant change le calme dans la tempête la plus furieuse, et cette tempête en un moment se change en bonace. » Et Voltaire note : « Il en a coûté sans doute pour établir la liberté en Angleterre, c’est dans des mers de sang qu’on a noyé l’idole du pouvoir despotique, mais les Anglais ne croient pas avoir acheté trop cher de bonnes lois. » (dans « Lettres philosophiques »). Bien avant la révolution française, les historiens du 17ème siècle ont étudié les révolutions anglaises, celles des Pays-Bas ou de Suisse. L’historien Eric J. Hobsbawm écrit ainsi dans « L’âge des révolutions » : « Les dernières décennies du siècle furent remplies d’agitations politiques qui allèrent quelques fois jusqu’à la révolte, de mouvements autonomistes qui aboutirent parfois à la sécession : non seulement aux Etats-Unis (1776-1783), mais aussi en Irlande (1782-1784), en Belgique et à Liège (1787-1790), en Hollande (1783-1787), à Genève et même, on l’a soutenu, en Angleterre (1779). Cette série d’agitations politiques est tellement frappante que certains historiens contemporains ont parlé d’un âge de la révolution démocratique, dont la révolution française ne serait qu’un épisode, le plus dramatique sans doute et le plus gros de conséquences. »

[14] Il est plutôt utilisé au sens de la rotation autour d’un axe ou d’un centre (les révolutions de la terre autour du soleil ou les révolutions d’une masse autour d’un axe). Ou encore comme un volume ayant une symétrie axiale et donc engendré par une rotation : le cône de révolution.

[15] On connaît les niveaux hiérarchiques de la matière (du quark au groupe d’amas de galaxies, en passant par le niveau où nous vivions). On pense moins souvent aux autres ordres emboîtés, comme les divers niveaux du mécanisme du vivant (physico-chimique, épigénétique et génétique) ou encore aux divers niveaux de fonctionnement du cerveau. Dans tous ces cas, il y a un saut sur le plan spatial mais surtout il y a un saut sur le plan temporel. Par exemple, pour le cerveau, cela s’échelonne de la milliseconde à plusieurs heures.

[16] « A nos yeux, à l’œil nu, rien ne change. Mais si nous pouvions voir avec un agrandissement d’un milliard de fois, nous verrions que, de son propre point de vue, la nature change sans cesse ; les molécules sont sans cesse en train de quitter une surface matérielle et d’autres sans cesse en train d’y tomber. » expose le physicien Richard Feynman.

[17] « C’est le poids de l’histoire qui imprime fortement sa marque à l’évolution. », selon le paléontologue Jean Chaline dans « Les horloges du vivant ».

[18] Les photons inclinent leur trajectoire en passant à proximité d’une masse.

[19] « Le sentiment subjectif du temps nous permet d’ordonner nos impressions, d’établir qu’un événement précède un autre. Mais relier chaque instant du temps à un nombre, en employant une horloge, regarder le temps comme un continuum unidimensionnel, cela est déjà une invention. Il en est de même des concepts de la géométrie euclidienne et non euclidienne et de notre espace considéré comme un continuum tridimensionnel. (…) La discontinuité a remplacé la continuité.. » écrit le physicien Albert Einstein dans « L’évolution des idées en physique »

[20] Prigogine explique dans « Temps à devenir » que le temps est marqué par la fondation de structures issues du désordre et que « Les phénomènes irréversibles, loin d’être (...) le chemin vers le désordre, ont au contraire un rôle constructif extraordinaire. »

[21] L’historien Marc Ferro remarque ainsi dans son texte « Révoltes, révolutions », à propos du combat d’idées entre les révolutionnaires et leurs adversaires : « Cette actualité de la Révolution se vérifie ainsi à chaque soubresaut de l’histoire. Qu’une crise ait lieu aujourd’hui en quelque endroit de la planète, et l’on retrouve, actualisés, les arguments de ceux qui entre 1789 et 1815 se sont trouvés à ses côtés ou bien contre elle. » Léon Trotsky en faisait la démonstration impressionnante dans sa « Révolution russe », faisant un parallèle entre la dynamique réelle de la révolution russe et celle de la révolution française.

[22] On a longtemps cherché l’explication du fonctionnement de la matière dans un mode de conservation fondé sur la fixité de quantités (énergie, masse, nombre de particules, charges, moments, etc…) Finalement, la matière microscopique a révélé un mode de production et de destruction et de re-production de la matière. Loin d’être fixe la matière est un processus dynamique à toutes les échelles, y compris les plus petites.

[23] « L’état d’un liquide en repos et où règnerait une température uniforme devrait être absolument incompatible avec un changement quelconque, car là où on ne saurait trouver de différences d’intensité, il ne peut y avoir non plus aucune cause de changement. » explique Max Planck dans « Initiation à la physique »

[24] Ce n’est pas une nouveauté. Citons « Le rôle de la violence dans l’histoire » où Friedrich Engels critique le pacifisme bêlant de Eugen Duhring : « Il ne coûte pas grand chose de partir en guerre avec des formules générales contre l’esclavage et autres choses semblables, et de déverser sur une telle infamie un courroux moral supérieur. (...) Pour Mr Duhring, la violence est le mal absolu, le premier acte de violence est pour lui le pêcher originel (...) Mais que la violence joue encore dans l’histoire un autre rôle, un rôle révolutionnaire, que selon les paroles de Marx elle soit l’accoucheuse de toute vieille société qui en porte une nouvelle dans ses flans, qu’elle soit l’instrument grâce auquel le mouvement social l’emporte et met en pièces des formes politiques figées et mortes, de cela pas un mot chez Duhring. »

[25] Expression employée par Jean-Louis Martin lors de l’Université de tous les savoirs de 2000 à propos de la modification locale ultrarapide de la macromolécule entraînant un changement plus lent et global.

[26] « Les épisodes massifs de mort cellulaire sont universels, survenant dans tous les embryons de toutes les espèces vivantes. (...) Le premier rôle reconnu à la mort cellulaire fut celui d’un outil permettant à l’embryon d’élaborer sa forme en devenir, par un procédé d’élimination qui s’apparente à la sculpture. » écrit Jean-Claude Ameisen dans « La sculpture du vivant ».

[27] Citons par exemple Henri Atlan dans « La fin du tout génétique » : « Les gènes du développement, gènes dont les mutations produisent des catastrophes globales au niveau du développement embryonnaire. »

[28] Jean Vannier explique, dans la revue La Recherche (dossier « L’histoire de la vie » de mai 2005) : « On n’a longtemps vu dans l’explosion cambrienne qu’une illusion résultant de l’absence d’archives fossiles antérieures. Cette explosion n’est en effet pas cohérente avec l’idée darwinienne selon laquelle les populations se modifient au cours du temps de manière lente et continue, par l’accumulation de changements minimes orientés par la sélection naturelle. Mais la génétique aujourd’hui montre que l’évolution peut aussi procéder de manière plus brutale, et qu’une mutation qui n’affecte qu’un seul des gènes contrôlant le développement d’un animal (gènes Hox) peut avoir d’importantes conséquences. »

[29] Comme l’explique le physicien Etienne Klein dans « Sous l’atome, les particules » .

[30] Même un Jacques Attali, historien social-démocrate loin des idées révolutionnaires, retraçant un tournant de l’Histoire dans « 1492 » est amené à écrire : « J’ai voulu raconter ici cette catastrophe – comme disent certains mathématiciens -, cette bifurcation – comme disent des physiciens -, ce rendez-vous, comme pourrait dire, plus simplement et sans doute mieux le commun des mortels. »

[31] Les lois des atomes et des particules ne permettent d’interpréter ni la taille, ni l’énergie, ni la masse de ceux-ci. Les lois de la thermodynamique ne permettent pas de calculer les températures de seuil des transitions de phase (température d’ébullition et de fusion).

[32] Pour pousser la tromperie jusqu’au bout, il intitule son gouvernement comme celui du pouvoir ouvrier de Russie : conseil des commissaires du peuple !

[33] « Multitudes », un site internet proche de Hardt et Négri, auteurs à la mode dans l’extrême gauche alter-mondialiste au passé marxisant, écrit en 2000 : « L’approche évolutionniste a permis d’affirmer, au sein de la science économique, le caractère graduel, continu et cumulatif de processus d’innovation, en rupture avec le créationnisme et le déterminisme qui dominait jusqu’à lors à travers de l’orthodoxie néoclassique. » Des économistes dits « marxistes » défendent l’idée du « progrès technologique » comme moteur de la transformation sociale.

[34] Aristote écrit dans « Politique » : « Etre capable de prévoir par la pensée, c’est être par nature apte à commander, c’est-à-dire être maître par nature, alors qu’être capable d’exécuter physiquement ces tâches c’est être destiné à être commandé c’est-à-dire être esclave par nature. C’est pourquoi la même chose est avantageuse à un maître et à un esclave. »

[35] On ne compte plus les domaines des sciences qui s’intitulent « dynamique », de la dynamique climatique à celle des réactions chimiques ou des astres.

[36] Les physiciens ont calculé que, pour suivre l’agitation des électrons il faudrait des impulsons lumineuses de l’ordre du milliardième de milliardième de seconde…

[37] La brutalité de ce phénomène est traduite par Albert Einstein par l’expression « transition spontanée » ou « transition induite », expression soulignant la brutalité mais aussi l’irréversibilité et l’imprédictibilité du phénomène qui obéit à une statistique aléatoire. C’est un « événement quantique » caractérisé par un « temps de vie ».

[38] Par exemple, quand on bloque génétiquement l’apprentissage et la mémoire des mouches drosophiles, elles dorment moins. Pierre Maquet explique dans « La Recherche » de janvier 2007 que « De nombreuses observations suggéraient déjà que les deux phases du sommeil, le lent et le paradoxal, favorisent la mémorisation. La preuve d’une relation causale est apportée par des neurologues de l’université de Lübeck en Allemagne. (...) Le sommeil lent favorise la mémoire explicite – celle des connaissances et des faits dont on a conscience de se souvenir. Le sommeil paradoxal consolide plutôt la mémoire implicite – celle des moyens nécessaires pour accomplir une tâche. Ils sont sans doute liés à deux phénomènes se déroulant uniquement pendant le sommeil : un changement dans la quantité de neuromédiateur produit par le cerveau et une oscillation spécifique de son activité électrique. »

[39] D’après « Nature Sciences » 2006, rapporté par la revue « Pour la science » de novembre 2006 : « Trois études démontrent le lien supposé depuis longtemps entre l’apprentissage et la mémoire synaptique, à savoir la propriété qu’ont les synapses (les espaces séparant les neurones) de se renforcer lorsqu’elles sont souvent parcourues par un signal, c’est-à-dire souvent utilisées. (...) Les récepteurs post synaptiques transmettent plus efficacement le signal ou sont plus nombreux, ou le neurone présynoptique libère d’avantage de neurotransmetteurs. (...) L’apprentissage est fondé sur le renforcement synaptique. »

4 Messages de forum

  • Révolutionnaire, la matière ? 17 novembre 2009 10:24, par MOSHE

    « Je me demande donc si les métaux ont toujours été et seront toujours tels qu’ils sont ; si les plantes ont toujours été et seront toujours telles qu’elles sont ; si les animaux ont toujours été et seront toujours tels qu’ils sont ; etc. »
    Denis Diderot dans « Pensées sur l’interprétation de la nature »

    Pourquoi la matière change-t-elle d’état, le film

    Les phénomènes physiques sont discontinus de manière fondamentale et générale. Le temps, l’espace, la matière, l’énergie, les interactions sont tous des phénomènes discontinus. C’est seulement les relations mathématiques entre des valeurs moyennes (qui n’ont pas d’existence physique directe) examinées à une échelle largement supérieure au phénomène qui peuvent donner une apparence de continuité, de régularité ou de linéarité.

    Par exemple, en physique quantique, on peut citer comme phénomènes fondamentaux qui sont discontinus, brutaux, qualitatifs et pas seulement quantitatifs et non graduels : les collisions entre particules donnant deux photons, les sauts quantiques de l’électron dans l’atome, les transformations entre proton et neutron, les changements de forme du nuage électronique de l’atome, les émissions et absorptions de photons par les particules, les sauts quantiques qui déplacent la particule de masse au sein du nuage virtuel, les transformations d’un photon en un couple particule et antiparticule et inversement, les transformations d’un gluon, d’un méson, d’un pion en quark et antiquark, les absorptions/émissions de gluons ou de couples quark/antiquark par le proton, les apparitions/disparitions de couples matière et antimatière au sein du vide quantique, les échanges de photons virtuels, de gluons virtuels entre particules de matière, le changement de couleur des quarks, les transformations des états des neutrinos, etc….

    A lire également :
    La nature en révolution

    « Seules les situations de crise sont propulsives. »
    Le physicien Etienne Klein
    dans « Conversations avec le sphinx »

    « En étudiant la dynamique des galaxies, c’est toute leur histoire que l’on peut reconstituer. Une histoire prodigieusement complexe (...) qui est jalonnée d’évolutions très lentes mais aussi de collisions et de déchirements brutaux. »
    Valérie Greffoz
    dans l’article « Galaxies » de la revue « Ciel et espace » d’octobre 2005.

    « C’est précisément parce que les états dynamiques sont suspendus dans l’état critique que tout arrive à travers des révolutions et non graduellement. (...) Les grands systèmes comportant un grand nombre de composants évoluent vers un état intermédiaire « critique », loin de l’équilibre, et pour lequel des perturbations mineures peuvent déclencher des événements de toutes tailles, appelés « avalanches ». La plupart des changements se produisent au cours de ces événements catastrophiques plutôt qu’en suivant un chemin graduel et régulier. »
    Le physicien Per Bak dans « Quand la nature s’organise »

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  • Révolutionnaire, la matière ? 22 novembre 2009 12:32, par Robert Paris

    « C’est précisément parce que les états dynamiques sont suspendus dans l’état critique que tout arrive à travers des révolutions et non graduellement. (...) Les grands systèmes comportant un grand nombre de composants évoluent vers un état intermédiaire « critique », loin de l’équilibre, et pour lequel des perturbations mineures peuvent déclencher des événements de toutes tailles, appelés « avalanches ». La plupart des changements se produisent au cours de ces événements catastrophiques plutôt qu’en suivant un chemin graduel et régulier. » Le physicien Per Bak dans « Quand la nature s’organise »

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  • Révolutionnaire, la matière ? 24 novembre 2009 15:47, par Robert Paris

    « Que penser d’une loi qui ne peut entrer en vigueur qu’à travers des révolutions périodiques ? C’est précisément une loi naturelle qui repose sur l’inconscience des parties prenantes »

    (Friedrich Engels

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  • Révolutionnaire, la matière ? 18 décembre 2013 08:15

    Il se produit bien des révolutions. (...) Un petit nombre de mutations ou même une seule peut faire toute la différence pour un organisme tout en préparant la voie à une cascade de changements dans une variété d’autres espèces.

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