Accueil > 16- EDITORIAUX DE LA VOIX DES TRAVAILLEURS > La fausse lutte de l’Etat pour la défense de la forêt contre les incendies
La fausse lutte de l’Etat pour la défense de la forêt contre les incendies
mercredi 9 septembre 2026, par ,
Qu’est-ce qui brûle ?
La forêt marchandise, l’État bourgeois qui a désarmé la lutte, l’État-commune en gestation qui a sauvé les maisons — et l’extrême gauche qui ne veut pas le voir
Sommaire.
Introduction — les explications de l’État : le ciel, le coupable, la conformité. I. Ce qui brûle est une marchandise — l’accumulation primitive de 1857, la propriété étagée, la filière, les pertes socialisées et le guichet, le « milliard d’arbres », la rente photovoltaïque, l’accident industriel, la boucle en direct, les représentants de la propriété contre l’habitant. II. L’État bourgeois : désarmé pour éteindre, armé pour trier et capter — l’État chiffré, le tri du Porge et du Cap Ferret, les fumées et le travail laissé à l’employeur, la captation préfectorale. III. L’État-commune : ce qui est né — la monographie du Porge, le panorama de l’auto-organisation, l’hébergement par en bas, la base syndicale qui nomme l’organe, l’embryon dans l’appareil (les pompiers qui refusent), et le concept : nommer ce qui est né. IV. Ceux qui ne veulent pas le voir — le corpus de l’extrême gauche pièce par pièce, les drones, le financement des syndicats, la plate-forme des forestiers, l’appareil-l’État-le bulletin, le bilan. V. Conclusion et mots d’ordre — suivis des vingt-cinq verrous de rigueur et des notes.
La forêt des Landes n’est pas un donné naturel : c’est du capital né d’une expropriation — et c’est par là qu’il faut commencer. 42 000 hectares détruits, 220 000 personnes évacuées, trois pompiers morts depuis le début de l’été, plus de 44 000 hectares brûlés au niveau national dès le 22 juillet : avant de discuter des Canadair, une question première — qu’est-ce qui brûle ? Réponse en quatre temps. Ce qui brûle est une marchandise — une forêt privée à 92 %, plantée, replantée et subventionnée comme telle. Ce qui a sauvé des maisons et des vies, ce n’est pas le commandement d’État — qui a désarmé la lutte, puis trié ce qui brûlerait — : c’est la jonction des habitants organisés et des pompiers du rang — jusqu’au refus, rapporté par deux témoignages concordants encore à confirmer, d’abandonner les maisons qu’ils défendaient. Les fonctions embryonnaires d’un État-commune en gestation sont apparues dans la lutte contre le feu. L’extrême gauche, elle, a vu les moyens qui manquaient — elle ne veut pas voir le pouvoir qui commence à naître : elle a répété le climat de la bourgeoisie sans la propriété, et prononcé « contrôle ouvrier » sans organes. D’où la conclusion : on ne comptera ni sur l’État bourgeois ni sur les élections — mais sur ce qui a déjà commencé.
Introduction — Les explications de l’État : le ciel et le coupable
Avant d’expliquer l’incendie, écoutons ceux qui gouvernent l’expliquer. Deux récits officiels, servis simultanément dès les premiers jours — et un troisième mot, plus discret, pour l’origine réelle.
Premier récit : le ciel. Le 27 juillet, sur les lieux, Emmanuel Macron annonce qu’il faudra « replanter et rebâtir une forêt différente », adaptée aux « conditions structurelles de changement climatique » — en y ajoutant, déjà, « la pression de l’habitation et du tourisme » . Sa ministre de la Transition écologique chiffre l’« adaptation de la forêt » : cent millions du fonds vert, un « grand plan d’investissement » . Et le président de la DFCI, l’organisation instituée de la propriété sylvicole, résume la doctrine face au président : « on a plus de monde, il y a plus d’habitations et le climat a changé » . Le réchauffement est réel — cette brochure ne le nie nulle part. Mais qu’on observe ce que fait ce récit : il transforme un événement en climat, un incendie daté, localisé, parti d’un chantier identifié, en « conditions structurelles ». Face au ciel, il n’y a ni responsable ni bilan comptable — seulement de l’« adaptation », c’est-à-dire, on le verra, un guichet de replantation. Et dans le même souffle, l’habitant est déjà désigné.
Deuxième récit : le coupable. Dès le 22 juillet, au lendemain de la mort de deux pompiers, le ministre de l’Intérieur, sommé de répondre du manque de moyens depuis une caserne de Bordeaux, répond : « il y en a un peu assez des polémiques », les moyens aériens seraient « suffisants », la flotte « multipliée par deux » — affirmation démontée, la flotte de Canadair n’ayant pas bougé depuis 2017 — et il annonce, d’un même mouvement, un hommage national et 128 interpellations . Le président de la DFCI réclame le durcissement des sanctions contre les auteurs de départs de feu . L’incendiaire est la figure idéale : là où le premier récit naturalisait, celui-ci individualise — un ciel sans adresse, un coupable sans classe. Et quand l’origine du plus grand feu s’avère être, selon la piste privilégiée du parquet, un chantier de débroussaillage sous-traité mené pour le compte d’Enedis en pleine vigilance rouge, l’État judiciaire trouve un troisième mot, qui n’accuse ni le ciel ni un pyromane : « conforme » .
Le ciel, le coupable, la conformité : trois récits, une seule fonction. Aucun des trois n’a d’adresse de classe — le climat n’a pas de propriétaire, l’incendiaire n’a pas de bilan, la conformité n’a pas de responsable. Tous trois laissent hors champ les seules questions qui fâchent : à qui appartient le combustible, qui a désarmé l’extinction, qui a décidé de ce qui brûlerait — et qu’est-ce qui s’est levé, dans la population, pour faire ce que l’État ne faisait plus. Cette brochure répond à ces questions, dans cet ordre. C’est son plan.
I. Ce qui brûle est une marchandise
1857 : l’accumulation primitive, ou comment la loi a fabriqué la forêt-capital
Marx appelle « soi-disant accumulation primitive » le point de départ réel du capital — non pas l’épargne des vertueux, comme le raconte l’économie politique, mais l’expropriation : la séparation violente des producteurs d’avec leurs moyens d’existence, opérée par la loi et la force de l’État, qui crée d’un même mouvement le capital d’un côté et, de l’autre, des hommes n’ayant plus que leur force de travail à vendre. Le capital, écrit-il, vient au monde « suant le sang et la boue par tous les pores » .
La forêt des Landes est un chapitre français de ce livre-là, terme à terme. Le moyen d’existence commun : la lande, base du système agropastoral, parcours des troupeaux qui faisaient vivre bergers et paysans. L’instrument de l’expropriation : la loi de 1857, qui imposa aux communes et aux propriétaires d’ensemencer cette lande en pins — la loi comme levier, exactement selon le schéma de Marx. La résistance : les bergers ruinés mirent le feu à la forêt naissante — le feu fut ici, d’abord, une arme des expropriés contre le capital. La prolétarisation : les mêmes, ou leurs fils, convertis en résiniers, ouvriers du gemmage — un métier de grèves jusque dans les années 1930 . La suite est l’accumulation continuée : concentration entre grandes familles, coopérative géante, capital financier — la Caisse des dépôts et les assureurs au sommet — jusqu’au million d’hectares d’aujourd’hui.
C’est par là qu’il faut commencer, parce que tout le reste en découle. Qui ne part pas de l’expropriation prend la forêt pour de la nature et le feu pour du climat ; qui en part comprend que ce qui a brûlé en juillet est un capital de près de cent soixante-dix ans, planté par la loi, concentré par l’héritage et la finance, replanté par la subvention — et que la question « qu’est-ce qui brûle ? » a une réponse de classe avant d’avoir une réponse météorologique. L’accumulation primitive n’est pas un souvenir : elle est la structure de propriété qui flambe, et elle se poursuit sous nos yeux — chaque coupe rase de feuillus subventionnée, du Morvan au Ciron, refait en petit l’opération de 1857.
La propriété : petits porteurs devant, le capital financier derrière
Le massif des Landes de Gascogne — environ un million d’hectares — est privé à 92 % et compte plus de 60 000 propriétaires ; façade de morcellement : 75 % de la superficie appartient à moins de 20 % d’entre eux, et dans le seul département des Landes 20 900 propriétaires de plus d’un hectare totalisent 609 400 hectares . Le public est résiduel : 8 % en Aquitaine contre 25 % au national . À l’échelle française, même pyramide : 17,6 millions d’hectares en 2024, dont les trois quarts — 13,2 millions d’hectares — appartiennent à quelque 3,5 millions de propriétaires privés — et au sommet, le capital financier en personne : la Société Forestière, détenue à près de 100 % par la Caisse des dépôts et CNP Assurances, gère plus de 300 000 hectares, 1,79 % des forêts françaises, pour 2 milliards d’euros d’actifs, selon la Cour des comptes elle-même ; Groupama en détient plus de 22 000 par sa foncière ; de grands patrimoines familiaux et industriels complètent le sommet de la pyramide — les listes publiées citent les Louis-Dreyfus, la maison d’Orléans, les Besnier (Lactalis), les Dassault — et sa composition exacte reste opaque, faute de tout registre public consolidé de la propriété forestière. Les groupements forestiers d’investissement (18 % de réduction d’impôt, exonération partielle d’IFI) financiarisent le reste : on achète le sol, pas l’arbre.
La filière : du pin au meuble
Récolte de pin maritime : 5,3 millions de m³ par an — sciage, déroulage, et trituration vers la pâte, les panneaux de particules et le MDF, matière première du meuble ; la seconde transformation aux mains d’Egger, Smurfit, Gascogne, Finsa ; plus de 10 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 60 000 salariés pour la filière régionale, fabrication de meubles incluse ; Alliance Forêts Bois, première coopérative de France, tenant le foncier morcelé — 43 000 adhérents, un million d’hectares .
Les pertes socialisées, les profits privés
9 % seulement de la forêt privée assurée , crédit d’impôt de 76 % sur la cotisation ; 756 millions d’euros publics et 80 % de subvention pour reconstituer après les tempêtes de 1999 ; en 2022, les bois abattus sur les zones d’appui ouvertes par réquisition préfectorale ont été « quantifiés et transportés en vue de leur valorisation », avec « rétribution des propriétaires » — même le coupe-feu d’urgence entre dans le flux marchand. Et 2026 rejoue la séquence en direct, barème en main : le ministère de la Transition écologique chiffre la restauration d’un hectare de forêt entre 5 000 et 10 000 euros ; près de 116 000 hectares de forêts et de végétation ont été parcourus par les flammes sur la saison — toute cette surface n’appellera pas une plantation, et le bilan des surfaces à reconstituer n’existe pas encore : le coût unitaire du futur guichet est posé, son volume national ne l’est pas. Les annonces, elles, n’attendent pas l’état des lieux : Engie promet 25 millions pour « la reconstruction des forêts », le Crédit Agricole ouvre un fonds de 2 millions destiné au rééquipement des SDIS — des enveloppes qui n’ont ni le même objet ni le même périmètre, mais qui montrent que la répartition des financements s’organise avant que quiconque ait décidé de la doctrine de reconstitution. La vraie question est là : qui décidera des projets financés — les propriétaires et les entreprises donatrices, ou les travailleurs forestiers, les pompiers et les habitants ? La revendication structurelle de la filière est plus ancienne que ce feu : dès la crise des scolytes, les professionnels chiffraient le reboisement à 3 000 euros l’hectare et réclamaient l’instauration d’une « procédure de calamités forestières » sur le modèle des calamités agricoles — un régime permanent de socialisation des pertes du capital planté. Un même feu, deux traitements : pour la plantation, un barème public à l’hectare, des chèques d’entreprises et la demande d’un guichet permanent ; pour les familles brûlées, l’expertise d’assurance, les plafonds, la vétusté — et le rappel ministériel — statistique générale de prévention, pas un bilan des feux de juillet — selon lequel neuf maisons détruites sur dix en feux de forêt ne sont pas ou sont mal débroussaillées . Quelle que soit la valeur préventive réelle du débroussaillement, le discours officiel déplace d’un même geste le regard : de la structure du massif vers le comportement du résident. Le propriétaire réclame la reconstitution de son capital ; l’habitant, lui, est sommé de financer l’interface de sécurité autour de son logement — jusque sur le fonds voisin.
Le combustible, produit et reproduit sous subvention
Sous le nom de « milliard d’arbres » (Emmanuel Macron, 28 octobre 2022 : « renouveler 10 % de notre forêt » ), l’État finance la fabrication du combustible : 87 % des projets financés en forêt privée sont des coupes rases suivies de plantations, monoculture permise dans 83 % des cas, douglas en tête — un « plus de 85 % » de coupes rases confirmé officiellement par le ministère de l’Agriculture ; 60 % de résineux au bilan officiel 2021-2023, un quart des montants pour transformer des « peuplements pauvres » — pauvres en valeur marchande, pas en écologie ; 90 à 135 millions de m³ à récolter d’ici 2035 selon l’IGN et le FCBA, en grande partie des arbres sains . Résultat matériel décrit par l’INRAE : environ 803 000 hectares de futaies régulières monospécifiques de pin sur 974 000, un combustible presque continu où « les flammes passent d’une parcelle à l’autre sans rencontrer de véritable rupture » . Le même mouvement rase les feuillus qui faisaient coupure : le Morvan a perdu 50 % de ses forêts de feuillus au profit des résineux — enrésinement engagé, écrit le Parc lui-même, par des « institutions financières » (banques, caisses d’épargne, caisses de retraite, assurances, Caisse des dépôts) rachetant les forêts de l’ancienne aristocratie « à grand renfort de subventions de l’État » ; et dans les Landes mêmes, la hêtraie du Ciron, 40 000 ans d’âge, est passée de 30 km² à 4,5 km² depuis les années 1990, remplacée par le pin et le bois-énergie .
Après le pin, le panneau : la rente photovoltaïque sur les cendres
Le débouché suivant du sol forestier est déjà en place. L’interprofession du bois elle-même s’alarme : les défrichements pour centrales photovoltaïques dépassent déjà un millier d’hectares sur le massif landais — chiffre que les pouvoirs publics ne communiquent pas — et plusieurs projets en cours dépassent, chacun, mille hectares, en Sud-Gironde et Lot-et-Garonne ; un amendement de 2023, qui parlait de « plusieurs milliers d’hectares » concernés et demandait un simple rapport sur ces centrales et le risque incendie, a été rejeté . Des centrales tournent déjà à Lue, Ychoux, Losse, Rion-des-Landes — et à Cestas, commune évacuée le 25 juillet, où s’étend depuis 2015 le parc de 260 hectares et 300 mégawatts de Neoen, longtemps le plus grand de France . Son successeur attend à côté : Horizeo, à Saucats, voisin du parc de Cestas — 1 000 hectares de forêt de pins à défricher pour un gigawatt, porté par Engie, Neoen et la Banque des Territoires, c’est-à-dire la Caisse des dépôts, la même dont la Société Forestière est le premier gestionnaire forestier institutionnel du pays . Deux rentes, un même pôle financier public — la Caisse des dépôts, qui gère la forêt d’un côté et porte la centrale de l’autre. Le permis, déposé en février 2024, est au point mort — bloqué par un verrou légal : depuis mars 2024, aucun projet photovoltaïque nécessitant un défrichement de plus de 25 hectares ne peut être autorisé en zone forestière .
Ce verrou tient encore, et demeure un obstacle juridique majeur. Mais le feu déplace l’économie foncière de la parcelle : le bois perd sa valeur immédiate, la replantation coûte 5 000 à 10 000 euros l’hectare selon le barème ministériel , et la rente offerte par le promoteur devient l’issue pour un propriétaire démarché et non assuré. Les cendres ne lèvent pas le verrou légal : elles fabriquent la pression économique qui pousse à le contourner ou à le faire tomber. Après 2022, les promoteurs ont massivement démarché les propriétaires de parcelles brûlées à Landiras — la location « pourrait leur rapporter gros », quand la replantation coûte 18 000 euros pour douze hectares qu’ils n’ont pas : la parcelle calcinée, dévalorisée comme bois, est le point d’entrée rêvé du panneau. Le 21 mars 2024, la cour administrative d’appel de Bordeaux a annulé deux refus préfectoraux d’autorisation de défrichement photovoltaïque — dont un de 36 hectares à Lucmau, dans la vallée du Ciron — refus qui étaient fondés sur le risque incendie : la cour a écarté, dans ces deux dossiers, le risque incendie tel que l’administration l’avait argumenté — le juge ne supprime pas le motif en général, il valide une défendabilité aménagée par l’investisseur, dans le massif même qui brûle. Les amendements voulant exclure le solaire des zones à risque ont tous été rejetés, alors que leur exposé rappelait que les pompiers refusent d’intervenir sur ces centrales en feu, à cause du risque d’arc électrique . Et la seule concomitance physiquement constatée à ce jour va dans l’autre sens : à Hostens, en 2022, c’est le feu qui a traversé la centrale photovoltaïque et l’a mise hors service . Il n’y a nul besoin d’hypothèse incendiaire, et l’article n’en formule aucune : le capital n’a pas besoin d’allumer le feu — il lui suffit d’acheter les cendres, et la loi des 25 hectares est l’obstacle majeur entre le panneau et le massif.
Un accident industriel, pas une fatalité climatique
Ce qui a brûlé n’est pas un massif naturel : c’est une plantation industrielle — un stock de combustible à ciel ouvert. Le droit connaît ce genre d’objet : dès quelques milliers de mètres cubes, un stockage de bois est une installation classée soumise à prescriptions incendie ; au-delà de 20 000 mètres cubes, il faut un enregistrement ; au-delà de 50 000, une autorisation . Le massif, lui, concentre sur des centaines de milliers d’hectares une plantation homogène et continue : encadrée par le code forestier, les obligations de débroussaillement et la DFCI, mais sans régime de prévention comparable à celui qu’on impose à un stock industriel concentré. La parcelle est réglementée comme patrimoine forestier ; la continuité du combustible, elle, n’est gouvernée comme un risque industriel par personne. La piste privilégiée par le parquet pour le départ de feu : un chantier de débroussaillage sous-traité, mené pour le compte d’Enedis en pleine vigilance rouge — chantier jugé « conforme » par le procureur, la cause définitive restant à établir . Le combustible : une plantation industrielle continue, fabriquée sous subvention. L’extinction : désarmée par décret, sa maintenance sous-traitée. À chaque étage, l’incendie de juillet est un accident industriel — et la propagande du « tout-climat » est l’alibi qui dissout cette responsabilité dans l’atmosphère. Un feu exige trois choses : un combustible, une chaleur d’ignition, un comburant. Le CO₂ n’intervient pas dans la combustion elle-même — son rôle passe par le climat : le réchauffement assèche le combustible, multiplie les conditions météorologiques extrêmes et allonge la saison des feux. La sécheresse de 2026 est réelle et documentée , et il serait faux de la nier. Mais le climat ne décide ni de la propriété du sol, ni des essences plantées, ni des coupes rases, ni des effectifs, ni de la flotte aérienne : le combustible a des propriétaires, l’extinction a un budget. Rabattre l’incendie sur le climat, c’est choisir la seule cause qui n’a pas de propriétaire nommable. Le climat charge le dé ; la propriété fabrique le combustible ; l’État a désarmé l’extinction.
27-28 juillet : la boucle en direct — éteindre plus tard, subventionner d’abord
Le feu n’était pas éteint que la boucle décrite plus haut se remettait en marche sous nos yeux. Le 27 juillet, en Gironde, Emmanuel Macron annonce qu’il faudra « replanter et rebâtir une forêt différente » . Le 28, la fédération des forestiers privés, Fransylva, lui répond — et où ? Sur Localtis, le média de la Banque des Territoires, c’est-à-dire de la Caisse des dépôts elle-même : l’adaptation serait « le quotidien des forestiers », le tort en reviendrait au gouvernement qui a « suspendu » le fonds de soutien et maintient des « normes contradictoires » ; suivent les revendications — faire respecter les obligations de débroussaillement (à la charge des riverains), une zone tampon inconstructible de 50 mètres (à la charge de l’urbanisme), reclasser au cadastre 3,8 millions d’hectares — et la mise en garde contre les « discours dangereux » qui voudraient mettre la forêt « sous cloche » . Le lobby de la propriété réclame le guichet et la dérégulation avant même l’état des lieux des dégâts — sur le site du premier gestionnaire forestier institutionnel du pays. La ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, a déjà répondu par avance : un « grand plan d’investissement pour la forêt française » annoncé mi-juillet, et 100 millions d’euros du fonds vert 2027 « dédiés à l’adaptation de la forêt » . Voilà où vont les crédits de la « transition » : à la reconstitution du combustible — pas un Canadair de plus avant 2032. Et l’on sait déjà ce que « rebâtir une forêt différente » veut dire, parce que 2022 l’a montré : « il y a eu un reboisement à l’identique après 2022 », en « monoculture de pins maritimes », les feuillus « à la marge », constate le géographe Arthur Guérin-Turcq, auteur d’une thèse sur l’incendie de La Teste — qui rappelle que l’acteur central du massif est la coopérative forestière, que les rotations raccourcissent vers un bois de cartons d’emballage, au point que « des associations écolos l’appellent la forêt Amazon », et que la protection des populations « aurait pu se jouer en 2022 et ne s’est pas jouée » . La marchandise porte désormais son vrai nom sur les cartons.
Les représentants organisés de la propriété désignent le coupable : l’habitant
Reste à savoir qui, dans le discours de la propriété, est responsable du danger. Réponse donnée en face de Macron, le 27 juillet, par le président de la DFCI de Nouvelle-Aquitaine — le réseau institutionnel des associations syndicales autorisées de propriétaires sylviculteurs — 211 à 212 ASA selon les pages actuelles de la DFCI, plus de 2 500 bénévoles actifs, des établissements publics placés sous tutelle préfectorale ; sa documentation de 2019 chiffrait le périmètre à 450 communes et 1,25 million d’hectares, et son conseil d’administration régional associe aux propriétaires le Syndicat des sylviculteurs du Sud-Ouest, la DRAAF, l’ONF et le Conseil régional, le tout financé par les cotisations des propriétaires et les subventions de l’Union européenne, de l’État et des collectivités : l’organisation instituée de la propriété sylvicole, l’État à sa table — Bruno Lafon, par ailleurs maire de Biganos : « Ça fait 15 ans que je dis qu’on ne peut plus adapter notre massif tel qu’il était… Aujourd’hui, on a un phénomène nouveau. On a plus de monde, il y a plus d’habitations et le climat a changé » . Plus de monde, plus d’habitations, le climat — jamais la monoculture. Dans la presse patronale, le même réclame l’allègement des « normes environnementales » qui gêneraient les pare-feux et le durcissement des sanctions contre les auteurs de départs de feu ; dès 2023, il proposait de « fermer les accès à certaines forêts l’été » comme on ferme des pistes en montagne . Fransylva complète le programme : zone tampon inconstructible de 50 mètres, obligations de débroussaillement mieux « respectées », recadastrage de 3,8 millions d’hectares . Or l’obligation légale de débroussaillement a une propriété remarquable : lorsqu’elle est liée à une habitation, elle déborde sur la parcelle forestière voisine — c’est à l’occupant de la maison de prendre en charge les travaux au-delà de sa propre limite, en demandant l’accès au propriétaire du fonds ; ce n’est que si celui-ci refuse formellement l’accès que la charge lui est transférée . Autrement dit, sauf refus exprès du propriétaire forestier, la loi peut imposer au riverain de financer la réduction du combustible situé sur le fonds d’autrui — et c’est ce manquement-là, le sien, que le discours officiel met en avant après l’incendie. Le capital forestier conserve le sol ; le riverain finance son interface de sécurité. Quant à la fermeture estivale des massifs, les arrêtés préfectoraux en donnent déjà la formule — ainsi dans l’Aude, à l’été 2026 : accès interdit au public, à l’exception des « propriétaires, ayants droit, gestionnaires, entreprises mandatées » ; l’arrêté girondin équivalent est à verser au dossier avant d’appliquer cette architecture aux feux de juillet. Personne ne demande l’expulsion des habitants — on fait mieux : l’habitat repoussé par l’inconstructibilité, taxé du débroussaillement de la parcelle d’autrui, désigné comme cause du feu, et exclu l’été d’un massif qui reste ouvert à ses propriétaires et à leurs entreprises. La plantation redevient ce qu’elle est : un chantier privé, gardé par arrêté préfectoral. Au propriétaire, la forêt et le guichet ; à l’habitant, le coût de l’interface de sécurité, l’interdiction d’accès et la mise en cause après l’incendie.
II. L’État bourgeois : désarmé pour éteindre, armé pour trier et capter
L’État bourgeois, chiffré : le matériel pour la vitrine, les hommes pour le feu
Trois Canadair opérationnels sur douze aux périodes critiques de l’été 2024, arbitrage forcé entre l’Aude et les Bouches-du-Rhône en 2025 — « risque de rupture capacitaire avéré », écrit le Sénat ; 52,77 millions d’euros retirés du programme « Sécurité civile » par le décret n° 2024-124 du 21 février 2024, signé Gabriel Attal, Bruno Le Maire et Thomas Cazenave ; commande réparatrice de deux Canadair signée le 4 juin 2026, livraison 2032-2033 . Au départ même du feu, deux Canadair seulement étaient disponibles — cinq étaient en maintenance, deux affectés à la Corse — et le maillage territorial s’est contracté d’un cinquième : 8 700 centres d’incendie et de secours en 2002, moins de 7 000 aujourd’hui . Le 22 juillet, au lendemain de la mort de deux pompiers à Mérignac, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez répond depuis une caserne de Bordeaux : « il y en a un peu assez des polémiques », les moyens aériens seraient « suffisants », la flotte « multipliée par deux » — affirmation démontée, la flotte de Canadair n’ayant pas bougé depuis 2017 — et annonce un hommage national et 128 interpellations . La force de travail : 258 641 sapeurs-pompiers au 31 décembre 2025, pour 4,89 millions d’opérations de secours dans l’année — données provisoires de la Sécurité civile —, dont 200 961 volontaires : 78 %, près de quatre sur cinq, indemnisés mais pas salariés , à 8,71 euros de l’heure en intervention, l’astreinte pouvant n’être indemnisée qu’à hauteur de 9 % de ce taux — 78 centimes de l’heure ; une question parlementaire constate l’indemnité sous le minimum et conclut qu’ils « s’engagent par passion » . Les arbitrages : 882,7 millions pour la sécurité civile en 2026 contre 57,1 milliards pour la Défense — cinq jours et demi de budget militaire —, 64 milliards annoncés pour 2027 et 36 de rallonge quand deux Canadair valent 209 millions , une ponction de 5 milliards sur les collectivités qui financent 54 % des SDIS quand l’État n’en porte que 3 % . Le dévouement comme substitut au salaire, l’hommage comme substitut aux moyens, l’A400M militaire prêté pour les caméras : le matériel pour la vitrine, les hommes pour le feu — et c’est le modèle qu’on nous prépare pour la guerre qui vient — une politique de terre brûlée qui n’a pas eu besoin d’invasion.
Le Porge ou le Cap Ferret : quand la pénurie devient un tri
Le sous-dimensionnement a une conséquence que la semaine a rendue visible à l’œil nu : quand les moyens manquent, quelqu’un choisit ce qui brûle. Au Porge, plus de 150 habitations ont été détruites — 192 selon le décompte le plus récent (récit franceinfo du 29 juillet), les bilans successifs publiés ayant varié — dans une commune de moins de 3 500 habitants, la commune « complètement encerclée par des flammes de plus de 40 mètres de haut », dit son maire, Martial Zaninetti, « à la limite du soutenable » . À quelques kilomètres, les villas de la presqu’île du Cap Ferret — le « Saint-Tropez de l’Atlantique », résidences de personnalités — sont restées largement debout, et la question s’est installée jusque dans la presse nationale : « Sauver le Cap Ferret plutôt que Le Porge ? », titre La Croix, qui répond que les sapeurs-pompiers arbitrent selon « une stratégie bien précise » et « en fonction des effectifs disponibles » . Des habitants du Porge racontent au Monde le moment du choix : « Quand [la pointe] a été menacée, des pompiers qui défendaient nos maisons ont dû repartir. Certains ont refusé » . Depuis, l’arbitrage n’est plus seulement testimonial : le maire du Porge le confirme lui-même — « les moyens des pompiers étaient énormes, mais pas suffisants, et il était nécessaire de protéger d’autres secteurs, où il y avait des vies à protéger. Les habitants du Porge avaient été évacués. C’est vrai que les moyens ont été déployés à Lège alors qu’il y avait encore beaucoup de boulot au Porge » . La doctrine dans le texte : des vies à protéger ailleurs, donc les biens d’ici peuvent brûler — et la géographie sociale de cet « ailleurs » est chiffrable : selon les millésimes récents du recensement, 62 à 65 % des logements de Lège-Cap-Ferret — plus de 7 000 sur environ 11 500 — sont des résidences secondaires . Un habitant du Porge dit le reste sur BFM TV : « Ils [les pompiers] ont désobéi aux ordres et sont restés pour sauver le village, tout le patrimoine de familles de gens modestes qui ont travaillé toute leur vie pour avoir une maison. Ce ne sont pas des résidences secondaires sur une presqu’île avec des stars. Ici, ce sont des gens qui se lèvent à 5 heures du matin, qui gagnent le Smic » — deuxième témoignage, indépendant du premier, sur cette désobéissance — deux récits concordants d’habitants, sans confirmation institutionnelle à ce jour : un fait rapporté, pas encore établi. Rigueur d’abord : aucune source n’établit une consigne de privilégier les propriétés de personnalités, et l’article n’écrira pas « sacrifié pour les stars » — ce serait offrir le flanc. Ce qui est établi est plus profond. Un : le tri est une catégorie d’État — le droit de l’urbanisme classe les quartiers en « défendables » et « non défendables », et la défendabilité s’achète en amont : réserves d’eau, poteaux, débroussaillement, équipements prescrits par les plans de prévention ; la géographie de la défendabilité recouvre donc celle de la richesse sans qu’aucune consigne soit nécessaire. Deux : la doctrine écrit elle-même l’arbitrage — la protection des habitations mobilise les pompiers « au détriment du contrôle de la progression de l’incendie » ; à effectifs pleins, on fait les deux ; à trois Canadair sur douze et des colonnes à moitié armées, on choisit. Le tri n’a pas besoin d’être corrompu pour être de classe — inférence assumée, fondée sur la doctrine écrite et la pénurie chiffrée, pas sur une consigne supposée — : il suffit que la défendabilité soit une marchandise et que la pénurie soit un budget. Trois : qui a choisi ? Le commandement des opérations, sous l’autorité préfectorale — pas les familles du Porge, qui n’ont pas voté l’abandon de leurs maisons. Et quatre — le fait le plus gros d’avenir, qu’on retrouvera au cœur de la partie III : « certains ont refusé ».
Les fumées : ce qu’on fait respirer à la population — et aux pompiers
Il y a l’incendie, et il y a ce qu’il met dans les poumons. Dès le 25 juillet, l’ARS Nouvelle-Aquitaine constate que la région dépasse le seuil d’alerte de qualité de l’air du fait des fumées ; Atmo Nouvelle-Aquitaine déclare un épisode de pollution aux particules PM₁₀ sur la Gironde et les Landes, prévient que les fumées — porteuses de « substances irritantes ou toxiques » — gagnent l’agglomération bordelaise, et prévoit pour le 27 une dégradation sur une très grande partie de la région ; le panache est observé jusque dans les Deux-Sèvres, à des centaines de kilomètres, pendant que la canicule ajoute l’ozone par-dessus les particules . Face à cela, qu’a fait l’État ? Des consignes de comportement — restez chez vous, fenêtres fermées, pas d’efforts physiques, rincez-vous les yeux, appelez le 15 — et des masques : 2,5 millions de FFP2 tirés des stocks stratégiques et acheminés vers la région, portés à 3,5 millions livrés « d’ici mercredi » — mais distribués au compte-gouttes priorisé : deux masques par personne fragile, retirés en pharmacie de garde des zones limitrophes, l’élargissement promis « dès lundi », la priorité allant aux malades chroniques, aux femmes enceintes et aux personnes âgées — et aux forces de l’ordre « exposées dans le cadre de leurs activités » . L’État avait les stocks ; il les a comptés. La protection a existé — priorisée, progressive, jamais universelle — pendant que le panache couvrait la région entière. Le volet travail, lui, attendra trois jours : les consignes à la population tombent le 25 juillet, le questions-réponses national du ministère du Travail le 28 — la page régionale d’accompagnement de la DREETS Nouvelle-Aquitaine venant plus tard encore. Trois jours pendant lesquels rien, aucun texte, n’imposait l’arrêt des chantiers, des livraisons ni des travaux des champs sous le panache. Et quand il tombe, il ne crée aucun droit. L’obligation générale de sécurité de l’employeur est « rappelée », les représentants du personnel « associés » ; on recommande le télétravail « lorsque les postes le permettent », la limitation des activités extérieures, des rotations, des zones de repli à air propre, le masque FFP2 « lorsque l’exposition ne peut être évitée » — la fonction publique précisant même que le masque doit être fourni et remplacé par l’employeur toutes les huit heures —, alors que l’Anses venait d’établir, en juillet même, qu’une exposition « même de courte durée » aux fumées produit ses effets . Aucun droit automatique à l’arrêt de l’activité avec maintien intégral du salaire n’en découle : l’État rappelle et recommande, mais l’évaluation du risque et la décision restent placées entre les mains de l’employeur — et l’activité partielle est un dispositif mobilisable à l’initiative de l’entreprise affectée, pas un droit individuel du salarié exposé aux fumées. Le droit collectif qui manque à ce dispositif, la base syndicale girondine l’écrira noir sur blanc — on le lira en partie III.
Et ceux qu’on envoie dedans ? Depuis le 1er juillet 2022, le Centre international de recherche sur le cancer classe l’exposition professionnelle des pompiers cancérogène pour l’homme — groupe 1 —, preuves suffisantes pour le mésothéliome et le cancer de la vessie ; le Sénat chiffre le surrisque à 58 % pour le mésothéliome et 16 % pour la vessie, et constate qu’en France deux cancers seulement peuvent être reconnus d’origine professionnelle pour les sapeurs-pompiers, vingt ans après le rapport Pourny . Sur les feux de forêt, l’appareil respiratoire isolant est rarement porté — « personne n’avait d’ARI cet été en Gironde », témoignait le collectif CGT des SDIS dès 2022, une bouteille de 12 kilos pour vingt minutes d’autonomie —, et la plainte de la CGT des pompiers du Nord pour mise en danger de la vie d’autrui a été classée sans suite . Résumons : on envoie des hommes payés 8,71 euros de l’heure dans un cancérogène de groupe 1, sans protection respiratoire praticable, avec deux cancers reconnus et des masques comptés à l’unité pour leurs familles restées sous le panache. La toxicité des fumées est le troisième étage de l’accident industriel — et il est, lui aussi, socialisé.
La captation préfectorale : l’État reconnaît ce qui naît — et exige son commandement
Car l’État, lui, a parfaitement identifié ce qui se levait face à lui — on le verra pièce à pièce dans la partie suivante — et il l’a traité en doctrine. La loi incendies de 2023 impose aux communes de recenser « les agriculteurs disponibles et volontaires ainsi que leurs citernes d’eau » , et l’Assemblée a voté sans une voix contre la réserve communale . Le pouvoir codifie et capte ce bénévolat — preuve qu’il en connaît la valeur, qu’il chiffre d’ailleurs lui-même : le formulaire officiel de recensement rappelle qu’en 2022 la mobilisation volontaire des agriculteurs girondins a fait gagner aux pompiers « plus de trois heures » chaque jour dans la lutte contre les flammes . La conférence de presse de la préfète Sophie Brocas, le dimanche 26 juillet, a mis cette doctrine en clair. D’abord saluer — les agriculteurs très mobilisés, la générosité qui « fait partie de leur culture » ; puis interdire le mouvement propre — pas d’initiatives individuelles, pas d’intervention « de manière spontanée », « cela doit être organisé » ; enfin canaliser — vers le formulaire en ligne de la chambre d’agriculture qui recense citernes, tonnes à eau, forages et tracteurs . Le directeur du SDIS de la Gironde, Marc Vermeulen, a livré l’aveu dans sa forme achevée : « Nous avons besoin d’eux, mais de manière structurée » . Besoin d’eux, structurés par lui : c’est la définition même de la captation — l’État reconnaît que l’auto-organisation lui est indispensable et exige, dans le même souffle, d’en prendre le commandement. La comparaison des deux préfectures fixe la doctrine. Dans le Var, le communiqué officiel salue les agriculteurs qui remplissent les piscines de ses hélicoptères ; en Gironde, la préfète proscrit l’intervention spontanée des tracteurs au front. Ce n’est pas une différence d’humeur : l’État accepte l’auto-organisation qui le ravitaille et proscrit celle qui agit en propre. La logique va jusqu’au bout d’elle-même dans la loi de 2023 : un sous-amendement proposait de faire désigner par le préfet des « référents » parmi les agriculteurs, « habilités à mobiliser leurs collègues » — jusqu’aux chefs de l’entraide nommés d’en haut. Pendant ce temps, au bord du lac de Lacanau, un ballet de voitures et de 4×4 remplit jerricanes et citernes presque vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour alimenter les cuves des pompiers . Et l’État signe le partage des rôles au pénal : rester malgré l’ordre vaut un relevé de coordonnées ; un pétard vaut la comparution immédiate ; le samedi, un fumeur et deux amateurs de barbecue partent en garde à vue — des comportements « presque criminels », dit la préfète .
III. L’État-commune : ce qui est né
Pendant que l’État triait et captait, autre chose se levait — pièce à pièce, du fait au concept.
Le Porge, monographie : ce que fait un village que l’État abandonne
Le récit reconstitué des quarante-huit heures du Porge permet d’écrire, pièce à pièce, ce qu’est un embryon d’État-commune. Le feu part de Saumos le mercredi 22 juillet à 12 h 02 ; quand le mur de flammes atteint l’avenue du bassin d’Arcachon, « on n’avait aucun moyen des pompiers, il n’y avait que le fourgon et l’unité du Porge », témoigne Jean-Luc Lesueur, gestionnaire de la forêt communale et ancien pompier volontaire . Les pompiers restés sur place sont démunis : « quelques pompiers qui couraient sur les différentes zones. Ils ne pouvaient rien faire. Leurs pneus crevaient sous l’effet de la chaleur. Tout le monde était démuni, et les moyens dérisoires » . C’est dans ce vide que la population prend les fonctions une à une. La défense : Alexis, entrepreneur, quinze ans au Porge, « comme lors des feux de 2022 », récupère avec quelques amis un véhicule qu’il charge d’une cuve et défend les habitations de la route du bassin d’Arcachon — « on a sauvé une quarantaine de maisons » ; le 25, France 2 filme quatre habitants, groupe électrogène, cuve et tuyaux : « les pompiers ne peuvent pas être partout » — franceinfo titre : des riverains « livrés à eux-mêmes » . Noter le « comme en 2022 » : ce n’est pas une improvisation, c’est une capacité acquise qui se remobilise — l’embryon a déjà une mémoire. La garde : le feu passé, des habitants s’improvisent « gardiens du village » contre les pillages des maisons évacuées, « à leurs risques et périls » — l’État évacue, mais ne garde pas. La parole : l’abandon est dit jusqu’au sein de la municipalité — « on s’est un peu retrouvés seuls, on a eu l’impression que Le Ferret avait une espèce de priorité et que nous, on n’existait plus », déclare au 20 heures de France 2 Nathalie Augonnet, adjointe au maire, pendant que le maire « refuse de polémiquer » et que le SDIS et la préfecture répondent « opérationnel » et « territoires encore menacés » — encore menacés : Le Porge, déjà perdu, ne compte plus. Un habitant rapporte même que des pompiers auraient dit « qu’ils allaient sacrifier Le Porge et Saumos » avant de repartir — propos rapporté, que franceinfo précise ne pas pouvoir vérifier , à manier comme tel. Et l’organisation survit au feu : un collectif d’habitants se constitue en vue d’une action judiciaire — « mon moyen de survie, ça va être l’action, en ayant des réponses », dit Ludivine Daurignac, à la manœuvre . Le collectif rassemble 700 habitants — un cinquième de la commune — et son avocat, Sylvain Galinat, le définit sur RTL par ses fonctions : « une logique d’entraide, de solidarité et de coopération », née d’« une réalité concrète et physique d’abandon » ; un pompier résume les conditions du combat : « Au Porge, c’est la guerre. On se fait peur avec les bouteilles de gaz qui explosent. L’eau manque » . Bilan de la monographie : alerte, défense, garde, porte-parole, organe permanent — un village de 3 500 habitants a exercé, en quarante-huit heures, les fonctions que l’État avait retirées, sans un blessé , et il en sort organisé. Sa limite est aussi visible que sa force : le collectif cherche son débouché dans une plainte — c’est-à-dire dans la justice de l’État qui l’a trié.
L’État-commune, en actes
Pendant ce temps, le même mouvement se lève partout. Au Barp, des habitants refusent l’évacuation ; les gendarmes n’obligent personne — ils relèvent les coordonnées et s’en vont : « si ça devient critique, on reviendra » . L’État ordonne l’évacuation et ne l’impose pas : son commandement s’arrête là où commencerait l’affrontement avec ceux qui entendent défendre eux-mêmes leurs maisons ; à Cestas et Marcheprime, « des réfractaires » restent . Les Jeunes Agriculteurs montent une logistique complète : dix tracteurs en rotation pour inonder les lisières et créer des pare-feux, relèves planifiées — « il vaut mieux 10 tracteurs avec des bonshommes efficaces que 30 qui sont rincés » —, entraide interdépartementale, transport des animaux hors des zones évacuées, en lien avec les pompiers . Dans le Morvan, en juillet aussi, un voisin donne l’alerte « pour que les pompiers n’aient pas à chercher l’eau », une quinzaine d’agriculteurs convergent avec tonnes de 15 000 litres, déchaument et fixent le feu pendant que les pompiers protègent les maisons — « les pompiers n’avaient pas assez de moyens » . Dans le Var, au neuvième jour du feu parti de Pontevès — 1 000 pompiers, 33 maisons détruites, 200 kilomètres de lisières —, des dizaines de volontaires font vivre le ravitaillement en eau : « il y a des maçons, des éleveurs, des paysans, et des enfants du pays qui ont mal pour leur forêt », dit le maire de Seillons-Source-d’Argens, Stéphane Arnaud, lui-même parmi eux, pendant que les habitants remplissent des piscines mobiles où les hélicoptères bombardiers viennent puiser toutes les deux à trois minutes ; la préfecture du Var crédite officiellement les piscines « alimentées notamment par des agriculteurs » et par des transporteurs qui ont fourni leurs camions-citernes . La solidarité ouvrière suit le même mouvement : la CGT Énergie de Gironde ouvre les locaux de la CMCAS aux enfants de colonies évacués, les supporters des Girondins organisent des collectes .
Qui héberge 220 000 évacués ?
L’État ouvre des salles et sature — dès le 23 juillet, le centre d’accueil de Lège-Cap-Ferret « n’est plus en mesure d’accueillir de nouvelles personnes » ; c’est la CMCAS qui ouvre ses locaux, les supporters qui collectent, les éleveurs qui prennent les bêtes. Qui loge, qui nourrit, qui décide de l’usage des salles, des lits et des bâtiments vides pendant que des familles dorment dans des gymnases : voilà un objet immédiat pour des comités d’évacués — pas une prestation à quémander à la préfecture qui a organisé la pénurie.
La base syndicale nomme l’organe — jusque dans les plates-formes
Face au dispositif qui laisse l’évaluation et la décision à l’employeur, c’est la base qui écrit le droit. C’est la base syndicale girondine qui formule le droit collectif absent de ce dispositif : le communiqué de l’USD CGT 33 (Santé Action Sociale), daté de Bordeaux le 27 juillet, exige la « protection immédiate » des personnels exposés aux fumées et aux fortes chaleurs, l’autorisation spéciale d’absence pour les agents sinistrés ou empêchés, l’interdiction d’imposer congés et RTT, le maintien intégral des rémunérations, le droit de retrait « sans pression ni sanction » — et pose qu’« aucun sinistré ne doit être pénalisé » . Et cette base va, à Bordeaux même, jusqu’à nommer l’organe. Le tract de l’USD CGT 33 du 27 juillet se termine ainsi : « Nous ne pouvons pas laisser au patronat, comme pendant le Covid, décider si les conditions de travail sont propices. Au travers d’assemblées générales, nous devons décider par et pour nous-mêmes si l’on doit continuer la production ou faire valoir notre droit de retrait » . L’assemblée générale décidant de la production et du retrait : le contrôle avec sa forme, écrit noir sur blanc par la base de la CGT girondine — il n’était même pas besoin d’aller le chercher à Madrid. Et jusque dans la plate-forme la plus étatiste du mouvement syndical — les repères revendicatifs de la CGT-Forêt, dont la partie IV détaillera l’architecture d’ensemble —, la même matière affleure. Incrustés dans cette architecture, deux germes d’une autre nature : les personnels décidant « collectivement » des priorités de leurs missions, et un droit de veto des personnels sur les nominations de directeurs . La décision collective et le veto : la matière du contrôle est là, jusque dans la plate-forme la plus étatiste — enfermée dans le cadre qu’il s’agit précisément de briser.
L’embryon dans l’appareil d’État : les pompiers qui refusent
Reste la pièce annoncée au dossier du tri. « Certains ont refusé. » Selon deux témoignages concordants et indépendants d’habitants — non confirmés à ce jour par le SDIS ni par une organisation syndicale —, des pompiers auraient refusé de quitter les maisons du Porge qu’ils défendaient quand l’ordre de redéploiement vers la presqu’île est tombé. Si le fait est confirmé, la discipline du tri aura craqué au contact de la population : dans l’appareil même de l’État, l’embryon du contrôle aura montré son visage. Et la jonction s’impose d’elle-même : entre le collectif des 700 et ces pompiers-là — le comité que la situation a déjà dessiné.
Nommer ce qui est né : un État-commune embryonnaire
Auto-alerte, mise en commun horizontale des moyens de production, division du travail avec les pompiers, relèves organisées, prise en charge des personnes, des bêtes et des biens : des fonctions normalement commandées par l’État — protéger, coordonner, affecter les moyens — exercées par en bas, hors de son commandement et parfois à sa place. Le mot que les intéressés emploient eux-mêmes est plus fort que le nôtre : « on a réquisitionné un gymnase », dit une agente de la CMCAS — mais c’est une réquisition sans pouvoir constitué derrière elle : la tendance est là, l’attribut manque encore. C’est cela qui a assuré l’intégrité matérielle, physique et morale des gens : des maisons sauvées, des animaux évacués, des enfants accueillis — et la dignité de ne pas subir en spectateurs. Un État-commune en gestation, embryonnaire : sans direction, sans programme, sans conscience de soi encore — et sans les attributs d’un État-commune constitué : ni assemblées permanentes, ni délégués élus et révocables, ni fédération, ni pouvoir de décision durable sur les moyens. Le concept est ici génétique : il nomme des fonctions d’État exercées par en bas, et la tendance déjà visible à se donner des organes — les motifs de ceux qui restent sont mêlés, et le contrepoint de 1949 (52 000 hectares, 82 morts dans ce même massif ) interdit tout romantisme de la défense sans moyens.
IV. Ceux qui ne veulent pas le voir : l’extrême gauche devant ce qui naît
Ce qu’ils ont écrit, pièce par pièce
Lutte Ouvrière reconduit sa matrice, désormais vérifiable sur ses textes mêmes. L’éditorial du 20 juillet donne le cadre — « l’engrenage mortifère » des phénomènes climatiques , la culpabilisation individuelle justement dénoncée, les méga-bassines de la FNSEA, les data centers — et l’horizon : « la suppression de la propriété privée des grands moyens de production » . La propriété des grands moyens de production en général, jamais la propriété de cette forêt en particulier : LO sait attaquer une loi de gros propriétaires agricoles et ne voit ni la loi de 1857 ni le milliard d’arbres. L’éditorial du 27 consacre un tiers au feu — les usines Dassault de Gironde, trois Rafale par mois, « n’aurait-il pas fallu imposer à Dassault de mettre en place une ligne pour des Canadairs ? » — imposer par qui, le texte ne le dit pas — puis pivote sur Total et les carburants, où il livre au passage la ligne officielle par la bouche de la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, hostile au « Total bashing » . Les brèves complètent le tableau des moyens (deux Canadair au départ du feu, les centres de secours passés de 8 700 à moins de 7 000 ) et décrivent même l’union sacrée d’en haut — Macron en Gironde vantant « l’unité de la nation » pour éteindre le feu des critiques — sans la nommer et sans en tirer la moindre conséquence pour les directions syndicales qui la cogèrent. Le tableau des moyens est juste et constant, comme en 2022 (volontaires à huit euros, grève de 2019 accueillie par les CRS ) ; la propriété est absente, et aucune perspective d’organisation n’est donnée : le lecteur est invité à « se tourner vers les idées communistes révolutionnaires » — pas vers un comité.
Révolution Permanente (Bordeaux, 26 juillet) fait davantage : décret Attal, 5 Canadair sur 12, militarisation (60 Rafale contre 209 millions pour deux bombardiers d’eau), brevets et propriété privée de De Havilland, revendications de réquisition, de levée des brevets, d’ouverture des livres de comptes et de « réquisition… sous contrôle des travailleurs des chaînes de l’aéronautique » — « c’est tout le sens du contrôle ouvrier sur la production » . Mais : l’article cite, dès son premier paragraphe, le chantier de débroussaillage mené « pour le compte d’Enedis » — le fait est là, le concept manque : l’ignition industrielle est notée, le combustible industriel est ignoré, et la causalité retombe aussitôt sur la sécheresse et l’État ; pas un mot sur la forêt elle-même — 92 % privée, monoculture, coupes rases subventionnées — au point de citer Bruno Lafon comme « président de la DFCI » sans dire que la DFCI est le réseau des associations syndicales des propriétaires sylviculteurs ; un « contrôle ouvrier » limité à l’aéronautique et dépourvu d’organes — ni comité de caserne (alors que l’article cite la colère des pompiers), ni comité d’habitants, ni comité d’usine nommé ; et une solidarité « par en bas » qui voit la CGT Énergie et les supporters, mais ni les habitants du Porge, ni ceux du Barp, ni les rotations des agriculteurs. Le texte du 28 juillet confirme et précise la limite. Son titre dit tout : « la solidarité de la CGT énergie montre la voie » — la voie, c’est le syndicat. Ce qu’il décrit est réel et précieux : la CMCAS qui « réquisitionne un gymnase » et accueille 90 personnes dont 70 enfants de colonies, la Bourse du travail ouverte par la CGT Santé 33, et des revendications sanitaires que RP est seule à porter dans ce corpus — masques FFP2 pour tous, suivi médical gratuit, droit de retrait sans perte de salaire, arrêts de production décidés collectivement . Crédit dû. Mais l’auto-organisation reconnue s’arrête aux frontières de l’appareil : la population en actes — Le Porge, Le Barp, les tracteurs — reste hors champ, et la « voie » montrée remonte au syndicat, c’est-à-dire, on l’a vu, à des directions dont l’État finance l’existence. La fonction politique de l’opération se lit alors d’elle-même : mettre en avant « la CGT » sans distinguer la base qui agit des directions qui émargent, c’est ranger les gens derrière l’appareil — et l’appareil, on l’a établi, est un rouage financé de l’État. Montrer la voie du syndicat, dans ces conditions, c’est montrer la voie de l’État par un détour. La preuve en creux : RP ne reprend pas la seule phrase du tract girondin qui sorte de ce circuit — les assemblées générales qui décident. Le plus remarquable est ailleurs : le même jour, RP relaie la déclaration de son organisation sœur espagnole, qui formule pour Madrid très exactement ce qui manque à Bordeaux — « des comités d’urgence » composés de pompiers, de scientifiques, de travailleurs forestiers, d’écologistes et d’habitants, « dotés d’un réel pouvoir de décision » . Les organes existent donc dans leur propre courant, noir sur blanc — pour l’Espagne. RP Bordeaux ne les propose pas pour la Gironde : l’incohérence est interne, et démontrable pièces en main. Le 30 juillet, un troisième article marque un déplacement réel : Le Porge y devient central — le collectif des 700, le contraste de classe (le Smic contre les résidences secondaires), et une formule qui se rapproche : un plan d’urgence « placé sous le contrôle des habitants et des travailleurs — à commencer par les pompiers » . Acter le mouvement — et mesurer ce qui n’a pas bougé. Toujours pas un organe nommé : « le contrôle des habitants » reste sans forme, quand le comité est le mot qui manque. Toujours pas un mot de la forêt : un article entier sur un village encerclé de plantations, sans monoculture, sans propriété, sans replantation. Une revendication nouvelle — la nationalisation des assurances — qui adresse encore la solution à l’État. Et le symptôme le plus pur : l’article reproduit lui-même la phrase « ils ont désobéi aux ordres et sont restés pour sauver le village » — et ne s’y arrête pas une seconde. Le témoignage susceptible de révéler l’embryon est publié dans leurs colonnes, et ils ne le voient pas : pas un mot sur la portée politique de la désobéissance rapportée, aucune demande de vérification des ordres, aucune proposition pour relier les pompiers concernés au collectif des 700. Ils impriment l’État-commune et commentent le budget.
Le NPA-l’Anticapitaliste écrit le 14 juillet la demi-phrase la plus proche du réel : « l’augmentation des incendies n’est pas seulement due au dérèglement climatique, mais aussi aux paysages plus inflammables qui succèdent à chaque incendie et préparent le suivant » — et s’arrête juste avant la question : qui fabrique ces paysages ? La réponse demandée est un « grand plan public et démocratique d’adaptation » — adressé à l’État —, et l’orientation du moment est donnée le 7 juillet : discuter avec La France insoumise « en vue des prochaines élections » . Le NPA-Révolutionnaires a publié son éditorial le 27 juillet — et il fait, sur le capacitaire, le meilleur travail du corpus : 7 Canadair volants sur 12 le samedi, trente ans de moyenne d’âge, Airbus qui produit plus d’A350 en deux mois que la France n’a de bombardiers d’eau, la demande explicite de « 40 ou 50 Canadair », l’A400M qui met 2 h 30 à repartir quand les Canadair tournent en continu, la prévention hivernale, les Rafale de hangar de l’impérialisme français . Mais le texte ne contient ni le chantier Enedis, ni le mot monoculture, ni un hectare de propriété ; la solidarité y tient en une subordonnée (« ici spontanément, là organisée par les collectivités ») sans un seul acteur nommé ; et leur propre acquis de décembre 2025 — « les ouvriers devraient avoir la possibilité de décider de leur production » — a régressé en « n’aurait-il pas fallu imposer à Dassault une ligne pour des Canadairs ? » : imposer par qui, ce n’est plus dit. Le sujet ouvrier a disparu de leur propre revendication, pendant que leur site affiche la candidature de Selma Labib à la présidentielle de 2027 . LFI s’en tient à la querelle capacitaire : « leurs coupes budgétaires ont détruit notre capacité à faire face » (Aurélie Trouvé, 26 juillet) — le périmètre exact du débat autorisé.
Même le capacitaire est mal posé : l’exemple des drones
Un calcul publié le 27 juillet le montre : quarante drones bombardiers de 1 200 litres, pour le prix d’un seul Canadair, mettraient huit fois plus d’eau au-dessus d’un même feu ; la Chine fait déjà la démonstration d’un camion, le Zhuque de Wuju Technology, qui lâche dix drones bombardiers d’eau ; et l’obstacle avoué par la sécurité civile française n’est pas technique mais de doctrine — la « cohabitation dans les airs » et la réglementation . Ni Canadair ni pas-Canadair : la question est qui décide des moyens, de la doctrine et de la forêt elle-même. C’est en cela que le « contrôle ouvrier » de Révolution Permanente n’est pas encore un véritable contrôle ouvrier : réduit à un secteur (l’aéronautique), à un objet (l’avion), et privé des organes qui seuls le rendraient réel.
Le « bon État » restauré par la gauche de l’État
Il y a une cohérence à ces moitiés manquantes. Quand l’extrême gauche en appelle au « mouvement ouvrier organisé » sans jamais mettre en cause les directions syndicales — intégrées de longue date à l’appareil d’État, cogestionnaires de l’union sacrée, muettes ou solennelles pendant que leurs bases ouvrent des locaux et éteignent des lisières —, elle ne s’adresse pas à la classe : elle s’adresse à un appareil, et elle lui demande de faire pression sur l’État pour obtenir un meilleur État. Cette intégration n’est pas une image : elle a des comptes. Qui finance les syndicats aujourd’hui ? Depuis la loi du 5 mars 2014, un fonds paritaire national, géré par l’AGFPN — où siègent les cinq confédérations, les trois organisations patronales et un commissaire du Gouvernement présent à toutes les séances —, collecte une contribution patronale de 0,016 % de la masse salariale et une subvention directe de l’État . En 2016 : 123 millions d’euros versés, dont 83 aux organisations syndicales de salariés, dont 32 millions d’État ; en 2023 : 147,2 millions distribués ; en 2024 : 161,5 millions de crédits nets alloués au total, la subvention de l’État montant à 34,67 millions — fixée par convention triennale à ce niveau jusqu’en 2026 — et les organisations syndicales de salariés recevant 108,6 millions au titre des missions du fonds, financées conjointement par la contribution patronale et la subvention publique . La loi elle-même donne le motif : ces organisations participent « à la conception et la gestion de politiques publiques » — on les finance pour cogérer. Et le seul rapport parlementaire qui ait tenté le chiffrage global — le rapport Perruchot, 2011 — n’a jamais été publié ; il estimait à environ 4 milliards d’euros par an les ressources de l’activité syndicale, les cotisations des adhérents n’en formant qu’une part infime . Des appareils dont les ressources viennent de l’État, du patronat et du paritarisme, avec un représentant du gouvernement à la table où l’argent se répartit : voilà la base matérielle qui fait des directions syndicales des courroies de transmission de l’État bourgeois — l’union sacrée n’est pas une faiblesse morale, c’est une ligne de crédit. Précision de méthode : ce financement ne démontre pas, à lui seul, chaque position des appareils — il établit leur intégration matérielle au système de conception et de gestion des politiques publiques ; c’est cette base, jointe à leur pratique documentée dans ce dossier, qui fonde la caractérisation. La distinction passe donc à l’intérieur du syndicalisme, et elle est de classe : en bas, la CMCAS qui ouvre ses locaux, les délégués SDIS qui dénoncent les moyens, la CGT des pompiers du Nord qui porte plainte pour mise en danger ; en haut, les appareils qui émargent au fonds et négocient l’accompagnement. Et cette base va, on l’a lu en partie III, jusqu’à nommer l’organe — l’assemblée générale décidant de la production et du retrait. Plan « public et démocratique » (NPA), plan d’urgence « imposé » à l’État (RP), querelle budgétaire (LO, LFI) : sous des radicalités inégales, la même idée restaurée — celle d’un bon État possible, de gauche, mieux doté. C’est pourquoi aucun de ces textes n’appuie l’auto-organisation qui a réellement eu lieu : l’appuyer, c’est admettre qu’un autre pouvoir que l’État bourgeois a commencé d’exister. Nous disons l’inverse : il faut appuyer cette auto-organisation, la défendre contre la captation légale et la tutelle préfectorale, l’étendre et la doter d’organes — État-commune contre État bourgeois. La distinction est de principe : la base de la CGT Énergie qui ouvre la CMCAS appartient au premier ; les directions qui négocient l’union sacrée appartiennent au second .
Le programme forestier existe — chez les forestiers syndiqués
Dernière pièce, et elle est accablante pour le corpus : le programme forestier qui manque à toute l’extrême gauche existe déjà — dans le mouvement ouvrier lui-même. Les repères revendicatifs de la CGT-Forêt, adoptés au congrès de Lyon en novembre 2025, nomment ce que LO, RP et les NPA taisent : « la forêt devient une ressource financière plutôt qu’un bien commun », les scieries concentrées où « seuls les gros groupes survivent et dictent les prix », l’émiettement de la propriété et les « abus des exploitants », et jusqu’à la « subordination de l’action forestière au bon vouloir des possédants » — le mot y est . Le programme suit : limitation des coupes rases aux seuls peuplements fortement dépérissants, forêt diversifiée régénérée naturellement, accroissement des forêts domaniales par acquisition, droit d’intervention renforcé sur la forêt privée avec pouvoir de sanction, défense des forêts contre l’incendie développée comme mission de service public, 1 900 embauches immédiates pour revenir à 9 300 agents . Le programme forestier le plus développé du mouvement ouvrier est donc syndical — et pas un des textes d’extrême gauche du corpus ne s’en est saisi : il suffisait de le lire. Sa limite est tout aussi instructive : tout y est adressé à l’État — un ministère de la Forêt, des fonctionnaires, un financement régalien — le bon État en programme, cette fois par ceux qui font le travail. Ses deux germes d’une autre nature — la décision collective des priorités, le veto des personnels sur les nominations — ont été versés plus haut au dossier de l’État-commune (partie III) : la matière du contrôle jusque dans la plate-forme la plus étatiste.
Leur politique réelle : l’appareil, l’État, le bulletin
Rassemblons. Quand on superpose tous ces textes, une seule politique apparaît, déclinée en trois adresses. Première adresse : l’appareil syndical — « la CGT énergie montre la voie » (RP), c’est-à-dire, matériellement, des directions dont le fonds paritaire de l’État finance l’existence, sommées de faire pression. Ranger les gens derrière cet appareil, c’est les ranger derrière l’État par personne interposée. Deuxième adresse : l’État lui-même — le « plan d’urgence » à lui imposer (RP), le « plan public et démocratique » à lui demander (NPA), les « 40 ou 50 Canadair » à lui faire acheter (NPA-R), la ligne de production à « imposer à Dassault » (LO, NPA-R) — toujours sans dire par qui. Troisième adresse : le bulletin de vote — l’unité avec La France insoumise « en vue des prochaines élections » (NPA), la candidature Labib pour 2027 (NPA-R), la querelle budgétaire comme horizon (LFI). L’appareil, l’État, le bulletin : il n’y a aucune autre politique dans ce corpus — aucun organe propre de la classe et de la population n’y est proposé pour ici et maintenant, alors même que la matière en existe (les casernes en colère, Le Porge, les tracteurs, la CMCAS) et que la formule en circule dans leur propre courant, relayée par RP pour Madrid. La boucle est cohérente : des appareils financés par l’État appellent à faire pression sur l’État, et des organisations tournées vers les élections préparent les élections. Ce n’est pas un oubli, c’est une politique — celle qui restaure le bon État au moment où il fait la démonstration de ce qu’il est.
Bilan : chacun garde une moitié
Chacun garde une moitié : le climat sans la propriété (LO, NPA), la critique de l’État sans les propriétaires (RP), le contrôle sans les conseils (RP, NPA-R), les élections comme débouché (NPA/LFI) — et un angle mort commun sur l’auto-organisation qui a réellement eu lieu. La thèse de la bourgeoisie — la fatalité climatique — passe par cette moitié manquante ; et l’illusion du bon État passe par l’autre. Il faut enfin nommer la nature de cet angle mort. Quatre occasions, quatre fois le même évitement, toujours au même endroit : RP imprime la désobéissance rapportée des pompiers sans un commentaire ; RP salue la CGT 33 sans reprendre sa phrase sur les assemblées générales ; leur internationale formule les comités pour Madrid, pas pour Bordeaux ; le NPA-R fait régresser sa propre revendication de décembre. Une cécité qui épargne tout sauf le pouvoir naissant n’est pas une cécité : c’est une sélection. L’extrême gauche a vu les moyens qui manquaient ; elle ne veut pas voir le pouvoir qui commence à naître. Et ce n’est pas un pronostic : c’est une pratique déjà vérifiée, deux fois, à deux stades du même processus. En France, cette semaine, dans leurs textes : le pouvoir naissant est reconduit vers l’appareil — « la CGT montre la voie ». En Bolivie, le mois dernier, à l’échelle supérieure : quand des organes de type soviétique existaient réellement — cabildos, comités, assemblées, les mots sont de Révolution Permanente elle-même dans son propre bilan —, sa section bolivienne a appelé les mineurs à « prendre la tête » de la lutte, jamais à ce que ces organes prennent le pouvoir, et le bilan du courant a remplacé la dictature du prolétariat par un « gouvernement provisoire des organisations en lutte » . Là où l’embryon est resté embryon — en Gironde —, on le renvoie au syndicat ; là où il était devenu organe — en Bolivie —, on l’a renvoyé à un gouvernement. Même opération, deux stades — et deux temps d’un même refus : quand elle ne le voit pas, elle regarde ailleurs ; quand elle le voit, elle refuse d’en tirer les conséquences. C’est pourquoi l’extrême gauche ne veut pas voir ce qui naît ici : elle a déjà montré ce qu’elle en fait.
V. Conclusion : ni l’État bourgeois, ni les élections — les comités
On ne comptera pas sur l’État bourgeois : il a fabriqué le combustible par subvention, désarmé l’extinction par décret, payé les morts en hommages, et il capte déjà par la loi le bénévolat qui l’a suppléé. On ne comptera pas davantage sur les élections où l’extrême gauche cherche son débouché : elles ne rendent ni la forêt ni les moyens. Ce qui a éteint le feu et sauvé les maisons existe déjà — au Porge, au Barp, dans les rotations de tracteurs, dans les casernes en colère, dans les locaux ouverts de la CGT Énergie. Il ne lui manque que sa forme consciente : des comités — par caserne, par commune, par exploitation, par usine — reliés entre eux à l’échelle du massif, ayant pour objet la lutte contre le feu tout entière : l’inventaire et la réquisition des moyens (avions, drones, tracteurs, cuves), la doctrine d’emploi, les coupures de combustible, et la forêt elle-même — sa propriété, sa sylviculture, sa replantation. Un contrôle ouvrier et populaire véritable, c’est-à-dire doté d’organes ; et ces organes-là ont un nom dans notre tradition : l’État-commune — celui dont la Commune de Paris a donné la première forme en 1871. Ses fonctions embryonnaires sont apparues dans les fumées de juillet, sans que ceux qui parlent au nom de la révolution aient seulement reconnu ce qui commençait à naître. La prochaine fois que ça brûlera — et ça brûlera, la replantation est déjà subventionnée —, la question ne sera pas combien de Canadair : elle sera qui commande.
Car la lutte contre cet incendie est, de bout en bout, une lutte de classes : elle oppose ceux qui possèdent le combustible et encaisseront la replantation à ceux qui l’éteignent pour 8,71 euros de l’heure et le combattent avec leurs tracteurs, leurs cuves et leurs tuyaux d’arrosage.
Les mots d’ordre
Ils découlent de ce qui s’est réellement passé :
Vive la désobéissance pour notre autodéfense — sauvons nos maisons sans permission des gendarmes ! Vive l’héroïsme des pompiers — à bas les directions relais de l’État ! Toute la lumière sur les ordres donnés au Porge ! Le devoir d’un pompier n’est pas d’exécuter le tri de la pénurie — soutien à ceux qui refusent d’abandonner la population ! Soutien au collectif des habitants du Porge — la plainte est un début : des comités d’habitants et de pompiers pour exiger les comptes et décider la suite ! Pompiers volontaires : refusez d’être le service incendie au rabais des patrons du bois ! Des masques gratuits pour tous et des appareils respiratoires pour tous les pompiers — pas deux masques par « personne fragile » ! Reconnaissance de tous les cancers des pompiers comme maladies professionnelles ! Pas un hectare brûlé pour les panneaux : la parcelle incendiée revient à la forêt diversifiée, sous contrôle des comités ! À bas le dévouement à 8,71 euros de l’heure : un vrai salaire, un vrai statut, des embauches — en prenant sur les profits de la filière et les milliards de l’armement ! Recensement des moyens par les comités, pas par les préfectures : tracteurs, cuves, drones, avions — inventaire, réquisition, décision ! Le débroussaillement des plantations à la charge de la filière et de ses profits — pas des riverains ! Hébergement des évacués sous contrôle des évacués eux-mêmes ! L’autodéfense ne demande pas de permission : à bas la mise sous tutelle préfectorale du secours « spontané » ! La préfète somme les agriculteurs de rentrer dans le rang pendant que le massif brûle : démission ! Des assemblées générales qui décident — la production, le retrait, les priorités : ne pas « laisser au patronat décider » ! La lutte contre cet incendie est une lutte de classes ! État-commune contre État bourgeois !








Messages
1. La fausse lutte de l’Etat pour la défense de la forêt contre les incendies, 14 septembre, 06:28, par Marina
.
Depuis le 8 septembre et jusqu’au 20 octobre 2026, les sapeurs-pompiers professionnels manifestent leur colère dans tout le pays face au manque de moyens pour effectuer leurs missions.
https://www.ouest-france.fr/societe/pompiers/pas-de-moyens-pas-de-secours-le-mouvement-national-de-greve-des-sapeurs-pompiers-tres-suivi-dans-le-morbihan-1b656b8c-ae86-11f1-8483-804bbf8224d2
https://www.sudouest.fr/faits-divers/incendies/pompiers-en-greve-bla-bla-politique-mepris-apres-une-rencontre-au-ministere-de-l-interieur-les-syndicats-sont-desabuses-30543171.php
2. La fausse lutte de l’Etat pour la défense de la forêt contre les incendies, 27 septembre, 06:35, par Chantal
.
Ils ne veulent pas dédommager Le Porge pour l’incendie qu’ils ont laissé faire le 22 juillet 2026 !
https://www.letelegramme.fr/france/je-sens-quils-sont-en-train-de-se-derober-au-porge-la-quete-dun-juste-dedommagement-aupres-des-assurances-pour-les-sinistres-du-megafeu-7100026.php